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Title: Les guêpes ­— Volume 1 & 2
Author: Karr, Alphonse, 1809-1890
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les guêpes ­— Volume 1 & 2" ***

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7
Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.



COLLECTION MICHEL LÉVY

LES
GUÊPES



ŒUVRES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES                        1 vol.

AGATHE ET CÉCILE                  1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN     1 --

SOUS LES TILLEULS                 1 --

LES FLEURS                        1 --

SOUS LES ORANGERS                 1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN       1 --

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS            1 --

LA PÉNÉLOPE NORMANDE              1 --

ENCORE LES FEMMES                 1 --

MENUS PROPOS                      1 --

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE     1 --

TROIS CENTS PAGES                 1 --

LES GUÊPES.                       6 --

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la
propriété littéraire est une propriété,» l'auteur, pour le principe, se
réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Typ. de A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.



LES

GUÊPES

PAR

ALPHONSE KARR

--PREMIÈRE SÉRIE--

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration: COLOPHON]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction réservées



A MES AMIS INCONNUS


L'histoire racontée par les _Guêpes_ renferme une période de dix ans.

De ce recueil, complètement épuisé en librairie, on me demande une
nouvelle édition.

J'aurais cru ma probité intéressée à ne faire aucuns changements, ni aux
idées, ni aux appréciations,--quand même mes idées et mes appréciations
auraient changé,--ce qui n'est pas.

Quelques pages seulement ont été supprimées, à la demande des
éditeurs.--Nous n'aurions pu imprimer aujourd'hui ce que je disais
alors,--et je ne veux pas dire autre chose.

Je viens de relire les cent volumes des _Guêpes_, et, dans ma
conscience, je puis répéter aujourd'hui ce que j'ai dit en tête du
premier volume, publié en novembre 1839.

A. K.

Avril 1853.



LES

GUÊPES

PRÉFACE, AVERTISSEMENT, AVANT-PROPOS;

LE TOUT EN VINGT LIGNES.

Ce petit livre est le premier de douze volumes semblables qui paraîtront
successivement et chaque mois, d'ici à un an.

Ils contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les
hommes et sur les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute
influence de parti.

Je parlerai sans colère, parce qu'à mes yeux les hommes les plus
méchants sont encore plus ridicules que méchants, et que d'ailleurs je
suis sûr de leur faire ainsi à la fois plus de tort et plus de chagrin.

Je n'appartiens à aucun parti: je juge les choses à mesure qu'elles
arrivent, les hommes à mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de
choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes
amis, et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge
avec le sang-froid et la gaieté tranquille d'un spectateur passablement
assis.

J'adresse mes petits livres _aux amis inconnus_ que je puis avoir dans
le monde, aux gens de bonne foi, de bon sens et d'esprit: c'est-à-dire
que j'ai pris mes mesures pour n'avoir besoin que d'un petit nombre de
souscripteurs.

Nous rirons bien ensemble de bien des gens qui voudraient passer pour
sérieux, et nous nous amuserons à mesurer la petitesse des _grands_
hommes et des _grandes_ choses.



Novembre 1839.

     Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les partis et
     leurs queues.--Indépendance des gens de lettres.--Le roi des
     tragédies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient les
     prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de
     lapin.--Consciences à trois francs.--Voyage du duc et de la
     duchesse d'Orléans.--Porte-crayons en or, contrôlés par la
     Monnaie.--L'hospitalité de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin,
     philosophe cynique.--Les rois et les bergères.--Bon mot de S. M.
     Louis-Philippe.--Bon mot de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de
     Salvandy.--Sur le jury.--Sur les avocats du roi.--Manière de faire
     condamner un accusé.--Vol de grand chemin.--M. Laffitte et un
     cocher.--Les livres.--Les romans.--M. de Salvandy.--Aux gens
     sérieux.--Parenthèse: les femmes de lettres.--L'école des
     journalistes.--La Cenerentola et les pieds des chanteuses.--Le
     Daguerréotype et Christophe Colomb.--Le nez de M. Arago.--Les
     femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les écuyères du Cirque.


Certes, aux personnes qui me connaissent pour un homme de loisir et de
fantaisie, il doit paraître extraordinaire que j'aille ainsi, de gaieté
de cœur, me donner le tracas et l'ennui de créer une publication,
quand il paraît chaque matin, sous le titre ambitieux d'organes de
l'opinion publique, un si grand nombre de carrés de papier, où il me
serait loisible de glisser ce que je puis avoir à dire à mes
contemporains.

Il faut donc que j'aie une raison forte et invincible, et cette raison
la voici:

C'est qu'il _n'y a pas UN journal dans lequel on puisse mettre vingt
lignes où il n'y aurait ni bêtise, ni mauvaise foi_. J'en prends à
témoin plusieurs de mes amis, hommes d'esprit et de talent, qui y
écrivent ou plutôt qui y rament avec tant d'ennui et de dégoût. Je fais
mieux, je prouve.

Autant que je me le rappelle, au mois de juillet de l'année 1830, une
révolution a été faite _pour la liberté de la presse_ par cette
intéressante partie de la population qui ne sait pas lire: la presse est
donc libre.

Si le despotisme a ses inconvénients, la liberté a aussi les siens; le
despotisme est considéré par celui qui l'exerce, ou comme un droit, ou
comme une puissance acquise par la force, et conséquemment odieuse:
comme droit, il a des limites, comme tout droit, en dehors desquelles il
cesserait d'être; comme usurpation, il y a une goutte qu'on n'ose pas
mettre dans la coupe sous peine de la faire déborder.

Mais la liberté étant une vertu, elle prend ses plus funestes ou ses
plus grotesques excès pour un progrès, et elle ne reconnaît pas de
bornes.

Le gouvernement a cru agir sagement, en mettant _quelques_ restrictions
à la liberté de la presse.

Ces quelques restrictions remplissent dans le Code onze pages, contenant
chacune cinquante lignes de soixante lettres, c'est-à-dire environ
soixante-dix pages d'un volume ordinaire.

Le gouvernement a cru agir sagement, en quoi il s'est parfaitement
trompé.

La presse sans entraves se servait de contre-poids à elle-même; chaque
nuance avait son journal, et chaque journal n'avait qu'un petit nombre
de clients:

Le cautionnement a été la plus grande entrave, mais en même temps il a
créé des privilèges; c'est-à-dire que, s'il a rendu beaucoup de journaux
impossibles, il a donné une immense puissance à ceux qui ont pu remplir
cette condition, en cela que les diverses nuances de lecteurs se sont
absorbées dans une couleur et ont fait à chacun des journaux existants
une très-nombreuse clientèle.

Les conditions fiscales imposées à la presse l'ont retirée des mains des
écrivains pour la mettre à celles des spéculateurs et des entrepreneurs.

Ainsi, aujourd'hui, on ne pourrait citer un seul écrivain possesseur
d'un journal; mais, en revanche, la presse est gouvernée, dirigée par
d'anciens bonnetiers, d'anciens pharmaciens, d'anciens avoués, etc.;
quelques-uns,--les journaux par actions,--appartiennent à la fois à deux
mille épiciers, bottiers, pâtissiers, merciers, rôtisseurs, portiers,
perruquiers, bouchers, avocats--et autres citoyens d'une littérature
contestable.

Voici quels sont les résultats de cet ordre de choses pour le
gouvernement et pour les écrivains.

Le gouvernement, par une de ces maladresses qu'il n'y a que les
gouvernements qui sachent faire, a fait passer l'arme dont il avait peur
des mains des poëtes aux mains des hommes d'affaires et des marchands.
Les marchands savent ce qu'ils mettent et ce qu'ils risquent dans une
affaire, et les bénéfices multipliés par les risques que doit leur
rapporter cet argent. Ils ont une tenue, une pertinacité, que n'auraient
jamais eues les écrivains, qui n'auraient eu en vue que des idées, des
paradoxes ou des systèmes. Les marchands vont droit à leur but, qui est
de rançonner comme ami ou comme ennemi le gouvernement, ou de le
renverser pour prendre ou vendre sa place. Vous avez voulu avoir affaire
aux marchands; eh bien! arrangez-vous avec eux; ils vous achètent la
presse en gros, ils vous la revendront en détail, et gagneront dessus,
et ils vous la vendront cher, et ils vous la feront payer de tout ce
qui est à vous, et de bien des choses qui ne sont pas à vous.

[GU] Pour les gens de lettres, qui parlent si haut et si souvent de leur
indépendance, voici ce qu'ils ont gagné au _progrès_. Ils ne sont plus,
il est vrai, aux gages de Louis XIV; ils lèvent fièrement la tête et
plaignent ou méprisent Corneille, qui a subi ce joug honteux; mais ils
sont aux gages de M. Trois-Étoiles, négociant en vins, ou fabricant de
cheminées, ou des deux mille bottiers, rôtisseurs, portiers, avocats,
etc., dont je vous parlais tout à l'heure, qui ont déposé le
cautionnement de cent mille francs exigé par la loi.

[GU] Il n'y a que deux sortes de journaux: ceux qui approuvent et
soutiennent le gouvernement, quoi qu'il fasse, et ceux qui le blâment et
l'attaquent, quoi qu'il fasse. Que le gouvernement prenne deux mesures
_contradictoires_, ce qui n'est ni impossible ni rare: il est clair que
si l'une est mauvaise, la seconde est bonne; que si la première est
bonne, la deuxième est mauvaise. Eh bien! _il n'y a pas un seul journal_
où on puisse dire cela.

[GU] Les journaux de l'opposition sont aussi obstinés et serviles dans
leur critique que les journaux ministériels dans leur enthousiasme.

[GU] A côté de ces inconvénients visibles, il y en a d'autres plus
cachés.

Tel journal indépendant, habituellement hostile au pouvoir, adoucit ses
colères chaque fois qu'il faut faire renouveler à un théâtre royal
l'engagement de certaine danseuse maigre.

[GU] Tel autre, toujours confit en admiration devant les derniers
garçons de bureau des ministères, mêle un peu d'absinthe à son miel, à
certaines époques où il est d'usage de discuter les subventions
accordées aux journaux.

Outre que dans aucun journal on ne peut dire sa pensée entière, il y a
pour les gens qui n'ont pas d'ambition, et conservent conséquemment du
bon sens et de la bonne foi, il y a un inconvénient qui empêche de se
rallier à aucun des partis en possession de la presse.

Le parti gouvernemental, à le juger par ses sommités, a l'avantage sur
le parti de l'opposition. Il possède des hommes de science réelle,
d'expérience, d'esprit vrai et de bonne compagnie; mais il traîne à sa
suite tout ce qu'il y a de mendiants, de valets et de cuistres.

Le parti de l'opposition montre avec un juste orgueil des gens de
résolution et même de dévouement, des gens d'une probité sévère et d'une
conscience éprouvée; mais sa queue se forme de tout ce qu'il y a de
fainéants coureurs d'estaminets, de tapageurs, de braillards, de
vauriens, de culotteurs de pipes.

Et les hommes recommandables des deux partis savent combien ces queues
sont lourdes et difficiles à traîner.

[GU] Il n'y a pas en France un seul journal qui oserait imprimer en
entier dans ses colonnes le présent petit livre. Ce n'est pas cependant
qu'il renferme rien qui soit contraire aux lois, à la morale publique,
au bon sens;--grâce à Dieu, ils n'y regardent pas de si près.

[GU] Je suis forcé de mêler ce premier pamphlet d'une certaine quantité
d'aphorismes ou professions de foi.

Je ne parlerai guère de la royauté; le trône est devenu un fauteuil, la
couronne une métaphore: on a mis sur le trône un roi constitutionnel,
c'est-à-dire le roi des tragédies, un farouche tyran auquel chaque
personnage a le droit de débiter trois cents vers d'injures dont le
moindre vous ferait casser la tête par un commis en nouveauté; un roi
qui, si le feu prenait à la France comme à la maison de certain
philosophe, serait forcé de dire comme lui: «Cela ne me regarde pas, je
ne me mêle pas des affaires de ménage, dites-le à la Chambre des
députés.»

Un roi pour lequel--s'il veut contenter l'opposition--le mot régner
n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme _être_, et qui _règne_ comme
une corniche _règne_ autour d'un plafond. On pourrait, il est vrai, dire
avec La Fontaine:

    Mettez une pierre à la place,
    Elle vous vaudra tout autant.

Mais qui insulterait-on d'une manière aussi amusante, aussi audacieuse
en apparence, aussi peu dangereuse en réalité? On couronne les rois
comme on couronna le Christ; chaque fleuron de leur couronne est une
épine.

[GU] En fait de ministre, je suis de l'avis de cette vieille femme qui
priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des
jours de Denis le Tyran: «Ma bonne, lui demanda Denis, qui se rendait
justice, qui peut vous engager à prier pour moi?

--Seigneur! dit la vieille, votre prédécesseur était bien mauvais, et
j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui. Hélas! mes vœux ont été
exaucés: il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant que lui!
Qui sait comment serait votre successeur?»

[GU] Il y a en France une folie bizarre, tout le monde veut être
gouvernement. Cela vu de trop près, comme nous sommes, ne paraît pas
aussi bouffon que ce l'est réellement. Ne ririez-vous pas cependant, si
vous voyiez tous les habitants d'une ville se faire bottiers? Il est
cependant plus facile de chausser les hommes que de les gouverner. Tout
le monde s'efforce de prendre les sept portefeuilles des sept
ministères: je crois que les trente millions de Français y passeront;
cela serait long, mais cela aurait une fin, si ceux qui ont été
ministres se tenaient tranquilles et laissaient de bonne grâce la place
aux autres.

Depuis quinze ans on n'administre pas en France. Les ministres
s'occupent à rester ministres et ne font pas autre chose. Voilà quinze
ans qu'on se bat derrière la toile à qui jouera les rôles, et on n'a
pas encore commencé la grande représentation du gouvernement
représentatif, tragi-comédie en trois actes.

Je suis prêt à crier: _Vive n'importe qui premier!_ pourvu qu'on le
laisse en place, et qu'il puisse s'occuper d'améliorations matérielles.
Il y a des gens qui demandent des droits politiques pour le peuple; le
premier droit qu'on doit donner au peuple, c'est le droit de manger, et
pour cela il ne faut pas lui faire détester, quitter ou négliger son
travail pour de vaines théories.

[GU] Il y a une partie du peuple qui sait lire aujourd'hui, on se plaît
à nommer cela émancipation. Jusqu'ici les lumières du peuple n'ont servi
qu'à le rendre dupe et esclave des divers morceaux de papier imprimé
qu'on lui met dans les mains. Les journaux de l'opposition lui ont tant
et si bien dit que le gouvernement voulait se défaire du peuple (un
gouvernement qui aurait réussi à se défaire du peuple serait, je pense,
fort embarrassé), que des désordres graves ont eu lieu sur plusieurs
points de la France, à l'occasion du transport des blés d'un lieu à un
autre! Dans la Sarthe, où la rumeur a commencé, le préfet et le
procureur du roi ont cédé à l'exaltation populaire. C'est fort
embarrassant de faire partie d'un pouvoir sorti de l'insurrection, et
obligé de toujours lutter avec sa mère et d'avoir à gouverner un peuple
souverain. Néanmoins, le ministère actuel a fait ce qu'il devait faire;
il a destitué les fonctionnaires incertains. Voilà donc démentie une
fois cette sottise si répétée, si applaudie à la Chambre des députés,
_de l'indépendance des fonctionnaires_.

Au Mans, un ancien soldat, chef d'émeute, expliquait ce que le
gouvernement faisait du grain qu'on exportait: «On le jetait dans la
Seine pour affamer le peuple; il se rappelait, en menant son cheval à
l'abreuvoir, quand il était en garnison à Paris, l'avoir vu enfoncer
jusqu'au poitrail dans le blé que roulait le fleuve.»

Je découvre avec douleur que le peuple instruit (on prétend qu'il
l'est) est un peu plus bête que le peuple ignorant; et je ne vois pas à
ces désordres, aussi fâcheux dans leurs résultats que ridicules dans
leur cause, que ledit peuple ait changé depuis le temps de Moïse.

Il y a du reste en France un parti qui est toujours sûr d'éveiller de
nombreuses sympathies, un parti qui a des dévouements et même des
martyrs, c'est le tapage.

[GU] Les _grands citoyens_, les _amis du peuple_, les _forts_, les
_sérieux_, les _habiles_, les _grands politiques_, se sont alors dit:
«Le peuple a peur de la famine, le pain est cher; c'est le moment de
demander pour lui... des droits politiques.»

Et les uns se sont mis à demander l'abaissement du cens électoral; les
autres, son abolition; les autres, le suffrage universel.

[GU] La chose est arrivée à propos pour les journaux quotidiens, et il
faut ici révéler une des misères de ces pauvres journaux.

La première condition d'un journal quotidien est de paraître tous les
jours;--je dirai plus, c'est à peu près la seule condition. Un journal
se compose d'une feuille double imprimée sur quatre côtés.

Pendant les sessions des Chambres, la besogne est facile; une page de
compte rendu et un article sur la séance font l'affaire. Mais, pendant
les vacances, c'est une terrible lacune à remplir.

Aussi les journaux usent-ils des moyens les plus extrêmes; rien n'est
trop absurde, si cela fait une ligne et demie.

A les croire, à peine la session est finie que la France se couvre de
centenaires, de veaux à deux têtes, de chiens et d'enfants savants. On
tue des aigles qui ont des colliers d'argent. Si l'on coupe un arbre, il
y a dans la moelle une figure de saint. Tout bloc de marbre renferme un
serpent vivant; des ours étonnent les populations par le spectacle de
leurs vertus et de leur humanité. Le pays est encombré de prodiges.

Il manque cinq lignes. Allons, un petit refus de sépulture, un
assassinat.

C'est le compte.

Les ours vertueux commençaient à poindre, les centenaires se
manifestaient dans les provinces, quand la question de la réforme
électorale, question providentielle, s'il en fut jamais, est venue tirer
d'embarras ces pauvres feuilles quotidiennes.

[GU] Voici la miraculeuse logique des partisans de la réforme électorale
et du suffrage universel: 1º ils se plaignent du règne de la petite
bourgeoisie et de la finance; 2º de la corruption électorale.

On pourrait leur répondre: 1º qu'ils n'ont dans la bourgeoisie que ce
qu'ils ont fait et demandé; que ce gouvernement des bonnetiers et des
usuriers m'est aussi désagréable qu'à eux pour le moins; mais que ce
n'est pas une raison pour lui substituer le seul qui puisse être pire.
Car, Dieu merci! si le gouvernement des bourgeois est mauvais, ce n'est
pas parce qu'ils sont trop spirituels et trop éclairés, et le premier
changement ne devrait pas être pour descendre de ce qu'ils avouent être
trop bas. Il est difficile de voir en quoi le gouvernement des porteurs
d'eau, des marchands de chaînes et de peaux de lapin, l'emportera sur
celui des prêteurs à la petite semaine et des droguistes.

Ces messieurs, qui trouvent aujourd'hui si mauvais, et je suis bien de
leur avis, le gouvernement des bourgeois, le trouvaient excellent quand
il s'agissait de faire arriver aux affaires cette classe dont ils
faisaient partie. Mais ces bons marchands, qui n'avaient jamais pensé à
être rois de France, y sont maintenant accoutumés, prennent la chose
comme si elle leur était due, et ne se laissent plus assez diriger.
D'ailleurs, ils ont gagné ce qu'ils pouvaient espérer, et ils ont
quelque chose à perdre.

2º Si on corrompt les électeurs à deux cents francs, ce que je ne nie
pas, si les garanties de fortune sont insuffisantes, quelles garanties
donneront des gens sans fortune? Cela ne peut amener qu'un rabais
avantageux aux corrupteurs, et procurera des consciences à trois
francs.--_Le treizième en sus_.

QU'ON SE LE DISE.

[GU] Les pauvres diables qui rédigent, ou à peu près, les journaux
ministériels, ont eu bien du mal par ces temps derniers. Il s'agissait
de décrire d'une manière chaude et variée l'enthousiasme des populations
sur le passage de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Orléans. Voici à
peu près comment ils se tiraient d'affaire:

A _Bordeaux_, la garde nationale était en haie, des jeunes filles vêtues
de blanc ont offert des fleurs à la princesse; le maire a fait un
discours au prince, le prince a répondu. L'enthousiasme a été _au plus
haut_ degré.

A _Libourne_, c'était tout autre chose: la garde nationale était en
haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la
princesse; le maire, par une singularité remarquable, le maire a fait un
discours, le prince a répondu. L'enthousiasme a de beaucoup dépassé
celui qu'on avait manifesté à Bordeaux.

Mais c'est surtout à _Limoux_ que le voyage de Leurs Altesses a été un
triomphe; la fête était des plus ingénieuses; la garde nationale était
en haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la
princesse; le maire a fait un discours au prince, le prince a répondu.
L'enthousiasme a de beaucoup dépassé celui manifesté à Libourne.

[GU] Ce lazzi des journaux ministériels a duré quinze jours; ils
auraient pu varier peut-être encore davantage le récit en y mêlant
certaines mésaventures arrivées à Leurs Altesses Royales. Il eût fallu
peindre les discours, la pluie, les revues, les vins du cru à boire et à
louer. A Limoux, par exemple, la nécessité de mettre la fameuse
_blanquette de Limoux_ au-dessus du vin de Champagne. A Libourne, des
insectes malfaisants dans le logement faillirent dévorer LL. AA. RR. A
***, une galanterie des autorités, ayant fait repeindre l'appartement
destiné aux nobles voyageurs, ils faillirent mourir pendant la nuit
asphyxiés par l'odeur de l'essence de térébenthine. Dans d'autres
endroits, épuisés de fatigue, ils commençaient à s'endormir quand une
sérénade, sous leur fenêtre, venait les réveiller en sursaut.

La princesse a donné des porte-crayons _magnifiques_ à divers poëtes de
différents crus. La princesse donne volontiers ces bagatelles, plus
précieuses par la grâce avec laquelle elles sont offertes que par la
valeur du présent.

Pendant ce temps, les journaux dits indépendants se sont émus; ils ont
également rendu compte, jour par jour, du voyage de Leurs Altesses
Royales, ils ont crié à la prodigalité des conseils municipaux; ils se
sont plaints de ce qu'on _buvait la sueur du peuple_; ils ont remarqué
que le prince buvait du vin frappé, et ils ont dit que la glace est fort
chère cette année; ils ont chanté pouille à un préfet qui lui a fait
boire du vin de _Tokai_, parce que le vin du cru eût été plus
patriotique et moins cher, le tout dans le style de ce bon M.
Cauchois-Lemaire, qui, à propos des fêtes et de l'inauguration du musée
de Versailles, écrivait: «Pour moi, dans un cabaret du coin, je vais
boire du petit vin à douze qui ne sera pas trempé de la sueur du
peuple.»

[GU] Les affaires d'Espagne paraissent terminées. Don Carlos a reçu en
France une touchante hospitalité. La gendarmerie française a montré un
empressement de bonne compagnie à le recevoir. On l'a prié de choisir la
ville où il lui plairait demeurer, en l'assurant qu'on serait heureux
d'obtempérer à sa demande, pourvu que son choix tombât sur la ville de
Bourges.

[GU] Il y a à Bourges un triste souvenir pour un roi détrône. Il y a
plus de quatre cents ans, Charles VII s'y fit faire des bottes, par un
cordonnier, qui, apprenant que le roi ne pouvait les payer, ne voulut
pas les lui laisser et les remporta.

[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette
circonstance, on fait subir à Don Carlos, ni quelle loi on lui applique.
En sa qualité d'étranger voyageant en France, on doit le laisser
circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en règle,
le faire paraître comme vagabond devant la septième chambre. Que
ferait-on si Don Carlos, réclamant le secours des lois françaises,
attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117,
341, 342 du Code pénal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le
préfet de Bourges; elle a découvert que le comte de Lapparent s'appelle
M. Cochon, et elle ne lui donne pas d'autre nom. Les feuilles
légitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une
demi-colonne à des paraphrases de fort mauvais goût et de fort mauvaise
compagnie sur ce sujet.

[GU] Pendant ce temps, la reine d'Espagne, affermie sur son trône par la
trahison de Maroto, distribue des récompenses qu'elle voudrait rendre
dignes des services qu'elle a reçus; mais, vu le mauvais état des
finances, elle a prodigué les honneurs. Napoléon, qui aimait faire des
ducs, c'était sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux
apanages. La reine d'Espagne, par des motifs d'une louable économie, a
imaginé des titres métaphysiques; elle a nommé Espartero duc de la
Victoire. Ces duchés sont faciles à créer. On parle d'un officier nommé
comte de la Sobriété; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.

La campagne qui a fait sortir Don Carlos d'Espagne s'est faite beaucoup
moins avec des soldats qu'avec de l'argent. Ainsi, M. Gaviria vient de
recevoir de S. M. la reine la grand'croix de l'ordre d'Isabelle la
Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine,
d'habiles manœuvres à une armée de ducats bien disciplinée. Les
journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accordée au
banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette
question que nous faisons n'est pas aussi saugrenue qu'elle en peut
avoir l'air. L'Espagne est connue pour une habileté plusieurs fois
éprouvée dans le _vol à la tire et à l'Américaine_.

[GU] On a décidé, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine,
qu'il fallait prendre une mesure pour «ranimer les espérances des
créanciers de l'Espagne.» Ce qui nous paraît devoir inspirer la plus
grandes défiance aux petits ex-rentiers ruinés par de gros marchands
devenus, depuis, grands citoyens, sous prétexte d'emprunt espagnol, dont
ils étaient moins les banquiers que les compères.

[GU] Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France,
ressemble beaucoup à certains bourgeois: si un homme ivre leur demande
un peu tard l'heure qu'il est ou le nom d'une rue, ils prennent la fuite
et disent à leur femme alarmée qu'ils ont été attaqués par quatre
hommes, et que, sans leur courage, leur intrépidité et leur sang-froid,
ils auraient succombé. Le lendemain, entièrement remis de leur frayeur,
ils racontent les détails de leur victoire: «Ils étaient cinq, des
figures de galériens, j'en ai jeté trois par terre, les quatre autres
ont pris la fuite.»

Le gouvernement s'invente des ennemis formidables, pour se créer ensuite
d'éclatantes victoires. On a fait un bruit énorme de la capture de M.
Auguste Blanqui. On eût dit que le salut du pays était attaché à la
prise de M. Auguste Blanqui.

_Caveant consules!_

_Domine, salvum fac regem!_ Dieu, sauve le roi!

M. Auguste Blanqui ne demandait pas mieux que de se sauver lui-même, et
on aurait dû le laisser faire, cela eût évité beaucoup d'embarras et
d'ennuis à MM. les pairs, dont les fils ne regrettent plus l'hérédité,
tant le métier devient dur et désagréable. Et M. Blanqui, une fois hors
de France, n'aurait plus donné le moindre prétexte aux terreurs
bouffonnes que l'on faisait semblant d'avoir de lui.

Le plus grand inconvénient de ces ridicules émotions est celui-ci: les
agents de la police se mettent à laisser faire tout ce qu'on veut dans
la ville. Ou assassine en plein jour dans la rue, on arrête les passants
et on les dépouille à huit heures du soir. On enlève le plomb des
maisons; la police n'en peut mais. Ses agents boivent et dorment dans
les cabarets, se lèvent tard et se couchent de bonne heure; et ils
appellent cela «_chercher Blanqui_.»

Si un agent supérieur rencontre le soir, au coin d'une borne, un de ses
subordonnés: _hesterno et hodierno inflatus Iaccho_, attendant dans un
doux sommeil qu'il plaise à sa maison de passer, le subordonné,
brusquement réveillé et interpellé, répond brusquement: «Je guette
Blanqui.»

Un autre va passer trois jours à la campagne, assister à la chute des
feuilles jaunies. Il aime à contempler la nature parée de ses plus
grandes splendeurs; les arbres, plus riches que ceux des Hespérides,
tout chargés de feuilles d'or; la vigne ornant les maisons rustiques de
festons couleur de rubis. Si on lui demande compte de ses loisirs, il
n'a qu'un mot à répondre: «Je suis sur la trace de Blanqui.»

Et un jour on rencontre par hasard M. Blanqui, et on l'arrête; et
cependant les forêts les plus célèbres

    Sont auprès de Paris un lieu de sûreté.

[GU] Paris n'a plus rien à envier à Athènes. Depuis longtemps, sous
prétexte de monuments nationaux, il possède plus de temples grecs que
n'en eut la ville de Minerve: aujourd'hui il a son philosophe cynique.
M. Cousin a fait un grand scandale: conseiller en service ordinaire,
c'est-à-dire avec douze mille francs d'appointements, il s'est vu tout à
coup conseiller en service extraordinaire, c'est-à-dire sans honoraires;
et, en effet, ce serait un service bien extraordinaire que celui que M.
Cousin rendrait pour rien. Il s'est emporté, a écrit dans les journaux,
a donné sa démission de ce qu'il appelle «un titre _vain_.»

Mais, ô Diogène! dans cette colère qui vous fait rejeter tout pacte avec
un pouvoir ingrat, vous avez oublié de vous démettre également de deux
petites places agréablement rétribuées qui vous restent. Prenez garde, ô
Diogène! on croira que les titres _vains_ sont les seuls que vous
dédaignez, et que vous vous êtes moins occupé, votre lanterne à la main,
de chercher un homme que de chercher des places.

Est-il vrai, ô Diogène! que, dans votre retraite, vous composez un
_Traité_ dans lequel vous démontrez combien vous méprisez le mépris des
richesses?

[GU] Autrefois, il était convenu que les rois, les reines et les princes
_immolaient à leurs grandeurs_ les plus _doux sentiments_ de la vie.
L'amour n'était nullement consulté dans leurs mariages. C'était sur le
cœur des bourgeois que ce dieu exerçait son empire.

Aujourd'hui les bourgeois se sont emparés des _grandeurs_: les rois
pensent ne devoir rien _immoler_ à des _grandeurs_ qu'ils n'ont plus. Un
journal anglais, en parlant d'un projet de mariage entre la reine
d'Angleterre et le prince Albert, ajoute: «Nous savons _de bonne part_
que l'inclination de Sa Majesté pour le jeune prince date de quelque
temps.»

En même temps, l'empereur de Russie a envoyé son fils chercher, chez les
petits princes allemands, une femme _selon son cœur_. Le prince a
trouvé à la cour de Hesse-Darmstadt _une jeune fille du nom de MARIE,
que la grande noblesse dédaigne; elle n'a que ses quinze ans et sa
beauté, le mariage sera célébré d'ici à un mois_.

Le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis, ou du dernier des Dupin,
serait fort mal reçu s'il présentait à son père une semblable bru, bonne
tout au plus, aujourd'hui, pour un roi de France ou un empereur de
Russie.

Les rois se montrent du reste bien avisés de chercher les joies de
l'amour dans le mariage; je leur conseillerais peu de les demander à des
amours illicites, et de suivre les exemples de Louis XIV, le Grand; de
Louis XV, le Bien-Aimé; de Henri IV, le Père du peuple; d'Élisabeth
d'Angleterre, dont les erreurs ont été déifiées par leurs contemporains,
et acceptées bénévolement par la postérité, que nous avons l'honneur
d'être. S. M. Louis-Philippe a fait placer à Versailles, parmi les
portraits des rois ses aïeux, et des grands hommes qui ont honoré ou
servi la France, ceux des diverses beautés qui ont adouci illégitimement
_les ennuis de la royauté_ de ce temps-là.

La presse, le seul gouvernement despotique et arbitraire qu'il y ait
aujourd'hui, mettrait bon ordre à de semblables délassements: les
journalistes les plus _viveurs_, _dîneurs_, _soupeurs_, _bambocheurs_,
les plus exacts à exercer les droits de jambage sur leurs vassales des
théâtres, sont trop _vertueux_ dans leurs feuilles pour permettre aux
autres le moindre scandale. Le vice, autrefois apanage des grands,
aujourd'hui appartient à la classe moyenne; elle l'a conquis et elle
saura maintenir ses droits; malheur à qui y toucherait!

On a surveillé de près les affections de la reine d'Espagne; la presse
anglaise a signalé chaque regard que sa pauvre petite reine a laissé
tomber.

Aux vertus et à la nullité que l'on exige aujourd'hui d'un roi, chaque
pays devrait faire canoniser et empailler le premier qui lui mourra, et
le déclarer roi perpétuel; l'Académie a bien un secrétaire perpétuel.
C'est une fatuité que l'on comprend du reste de la part d'un corps
d'immortels.

[GU] Une nouvelle a fort couru chez les feuilles légitimistes et chez
les feuilles dites indépendantes.

_N. B._ Je vous dirai dans mon second volume des choses fort
réjouissantes sur les deux classes de journalistes: _journalistes
indépendants, martyrs de leurs opinions_, et les _journalistes vendus_.

Cette nouvelle est que chaque matin une voiture aux armes du roi de
France va vendre au marché Saint-Joseph les légumes des châteaux
royaux.

Les marchands se sont faits rois de France, le roi de France se fait
marchand de légumes: c'est dans l'ordre.

De tout ceci il résulte que ces paroles des escamoteurs et des tireuses
de cartes, du petit Albert et du grand Éteila, se sont réalisées:

«On a vu des rois épouser de simples bergères.»

Reste à savoir si l'on trouvera encore longtemps des bergères assez
simples pour consentir à épouser des rois.

[GU] Il y a quelques jours, dans une conversation avec le roi, M. Thiers
parut satisfait de quelques explications que S. M. Louis-Philippe voulut
bien lui donner sur sa politique.

«Ah! sire, s'écria celui qu'on a plaisamment appelé Mirabeau-Mouche,
vous êtes bien fin, j'en conviens, très-fin, mais je le suis encore plus
que vous.

--Non, reprit le roi, puisque vous me le dites.»

[GU] Le même M. Thiers a dit de certains ministres nouvellement aux
affaires que l'on accuse de manquer de politesse et de savoir-vivre:
«Ils se croient vertueux parce qu'ils sont mal élevés.»

[GU] M. Persil a été fort blâmé en son temps d'être venu remplacer à la
Monnaie son prédécesseur à peine mort. M. Persil, destitué et réintégré,
a cette fois remplacé aussi brutalement un homme vivant, M. Méchin, et
dans ce cas-là les vivants crient bien plus que les morts.

M. de Salvandy, l'ex-ministre, a dit à ce sujet: «Méchin, comme un
perroquet, est mort par le persil.»

Je ne prends pas la responsabilité du mot, qui est médiocre.

[GU] Je respecte l'institution du jury, comme je respecte toutes les
institutions: mais voici un petit raisonnement mathématique que je
risque contre ladite institution.

_Tacite_ l'a dit, et _Cicéron_ aussi, et, je crois, tout le monde aussi:
la vérité n'a qu'une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul
juge, un cadi, à un tribunal, et donnez-lui une cause à juger; si la
cause est un peu embrouillée, il y a une douzaine de manières de juger
la question; de ces douze manières une seule est la bonne. C'est déjà
assez inquiétant pour l'accusé de jouer sa fortune ou sa vie avec une
chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modéré en
supposant qu'un homme n'a que onze chances de se tromper dans un
jugement. Demandez à un passant quelle est la date du mois, il a tout de
suite vingt-neuf chances contre une pour répondre une erreur. Mais,
prenant pour base une chance pour la vérité, et onze pour l'erreur
qu'aurait un seul juge, douze jurés ont naturelle douze chances pour
tomber juste et cent trente et une pour se tromper.

Dernièrement encore deux hommes ont été condamnés à mort par un tribunal
et acquittés par un autre comme parfaitement innocents, _malgré_ la
_remarquable_ plaidoirie de M. le procureur du roi de l'endroit.

Il n'y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de
ce qu'on appelle le _ministère public_. Un avocat passe quinze ans de sa
vie à défendre n'importe qui et n'importe quoi; ensuite il arrive au
_parquet_, et là il passe quinze autres années à accuser n'importe quoi
et n'importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins
cinq acquittements. Le ministère public rentre donc dîner chez lui cinq
fois par mois pour le moins, ayant parlé cinq heures pour faire
guillotiner un homme innocent. Il dîne bien, prend son café et va au
théâtre ou dans le monde, où il est reçu avec égards ou distinction.
Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une
répugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que
les choses fussent égales entre eux, que le bourreau eût tranché la tête
à un certain nombre d'innocents, et qu'il l'eût fait sciemment.

[GU] Il est connu au _palais_ que lorsque l'on _tient_ à une
condamnation capitale, on ne fait venir l'affaire qu'à la fin d'une
session; les jurés se sont accoutumés alors à l'idée terrible de
prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accusés toute la
sévérité qu'ils n'ont pas osé avoir pour les premiers; et puis, ils sont
fatigués, ennuyés. Tel homme va aux galères, moins pour avoir commis un
vol avec effraction que pour avoir fourni à un avocat le prétexte et le
droit de parler et d'ennuyer les jurés pendant cinq heures.

On distingue, au commencement d'une session, les jurés en deux classes:

Ceux qui viennent avec l'intention de ne jamais condamner;

Ceux qui apportent la ferme résolution de condamner toujours.

J'ai entendu raconter à M. Laffitte, qu'il avait entendu dire à un juré:
«Entre nous, ce n'est pas pour rien qu'on place ainsi un homme sur un
banc, entre deux gendarmes; ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun honnête
homme qu'on connaisse, que l'on traite ainsi. Cet homme-là a fait
quelque chose; si ce n'est pas le crime dont on l'accuse, c'est un
autre; et je condamne.»

[GU] Ceux qui ne condamnent jamais admettent toujours des circonstances
atténuantes. Nous avons vu un homme accusé d'avoir coupé sa sœur par
morceaux, déclaré coupable, _mais_ avec des _circonstances atténuantes_.
Où diable étaient les circonstances atténuantes?

Est-ce parce que la victime était sa sœur, ou parce que les morceaux
étaient petits?

[GU] Il ne me semble pas que ces exemples de bévues, que je pourrais
multiplier à l'infini, militent puissamment en faveur de l'_abaissement
du cens électoral_ et du _suffrage universel_.

[GU] Il y a sur l'institution du jury une curieuse et singulière
remarque, que je n'ai aucune raison de garder pour moi seul.

Tout est aux mains des marchands: la royauté, la presse, les places, les
honneurs, etc.

La justice n'a pu leur échapper; la justice est rendue à leur point de
vue.

Ainsi, selon les Codes, les jurisconsultes et les moralistes de tous les
temps et de tous les pays, le crime le plus punissable est le meurtre.

Le vol ne vient qu'en troisième ou quatrième ligne.

Depuis l'institution du jury, cet ordre a été changé: le crime le plus
effrayant, le plus horrible, le plus inexorablement puni, est le vol.

L'assassinat ne vient qu'après.

Je ne parle que de l'assassinat commis par haine ou par vengeance,
l'assassinat suivi de vol est aussi sévèrement puni que si c'était un
vol simple.

En effet, deux hommes sont animés d'une haine mutuelle; l'un a offensé
l'autre, etc.

L'offensé ou l'offenseur tue son ennemi; cela n'est pas précisément
conforme à la justice, à la morale ni aux usages, pensent les jurés,
mais au fond cela ne nous regarde pas.

Et, comme je l'ai entendu dire à un de ces estimables négociants, «entre
l'arbre et l'écorce, il ne faut se mêler de rien.»

C'était une affaire entre le tué et l'assassin, c'est une chose finie.
Il a tué cet homme parce qu'il lui en voulait; il est mort, il ne lui en
veut plus. La _société_ (mot qui veut dire _moi_ dans la bouche d'un
juré, comme le _peuple_ dans la bouche d'un homme politique) n'est pas
menacée.

Mais on a volé un négociant (comme moi), homme patenté (comme moi), un
parfumeur (comme moi), dans une rue déserte (comme la mienne); le voleur
n'en voulait pas à ce parfumeur précisément, mais à l'argent. Son crime
ne l'a pas satisfait; au contraire, la cause n'a pas cessé d'exister
comme dans le crime précédent. La _société_ (j') a (ai) de l'argent,
donc la _société_ est menacée, il faut se défaire du scélérat.

Et ceci n'est pas un paradoxe, les faits sont là; tout le monde peut
juger et tirer les conséquences.

[GU] A ce propos, je répondrai à un reproche que l'on m'a fait plus
d'une fois; ou m'a accusé d'être paradoxal. Il y a deux sortes de
paradoxes:

Le premier se fait en affirmant le contraire de toute opinion reçue,
seulement _parce que_ c'est une opinion reçue;

Le deuxième se fait en affirmant ou en niant une chose, _quoique_ l'on
se trouve en opposition avec une opinion reçue.

Je défie que l'on trouve, dans les volumes que j'ai écrits, un seul
paradoxe qui appartienne à la première classe.

Ce n'est pas ma faute si une opinion est souvent d'autant plus absurde,
qu'elle a plus de partisans et qu'elle est plus généralement acceptée;

Si on ne dit la vérité sur un point qu'après avoir épuisé, sur ce même
point, toutes les formes et toutes les transformations du mensonge.

Il n'y avait sur le soleil et la terre que deux opinions à émettre: la
terre tourne ou le soleil tourne; est-ce ma faute si on a pendant tant
de siècles choisi le soleil, et si ou a un peu brûlé ceux qui pensaient
autrement?

[GU] Un Anglais vient d'exécuter d'une manière neuve et originale le vol
de grand chemin. Il a volé le grand chemin même.

Le docteur Delawoy, propriétaire du château de Cambden-Town, avait une
cour à faire paver. Il a fait enlever par ses gens les pavés de la
grand'route, dont il s'est servi pour sa cour.

Eh bien! si j'étais juré, je n'oserais pas condamner cet homme, qui a
fait la seule chose neuve qui se soit faite depuis longtemps.

[GU] Beaucoup de gens se trompent ou feignent de se tromper sur l'esprit
français: ils croient les Français indépendants, ennemis de tout joug,
de toute autorité; ils se trompent grossièrement. Le Français est vain
et fanfaron; il aime à taquiner et à braver l'autorité, mais non à la
renverser. Que diable taquinerait-il après? Il aime à faire des émeutes,
et il est fort étonné lorsque, dans la bagarre, il a fait sans s'en
douter une révolution au profit de quelques ambitieux. Une partie de
l'_amour_ si célèbre des Français pour _leurs rois_ vient du plaisir
qu'ils ont trouvé de tout temps à faire des chansons contre eux; c'est
ce qui explique la faveur dont jouit tout homme qui a des démêlés avec
la police. Les _grands citoyens_, les _hommes_ dits _éclairés_,
partagent ce sentiment, l'échauffent, l'exaltent, et finissent
quelquefois par en faire quelque chose d'extrêmement saugrenu. Il est
excellent pour la popularité d'un homme qu'il ait été un peu sur les
bancs de la police correctionnelle. Cela s'appelle _persécution_ ou
_martyre_, selon les articles du Code qui l'ont prévu, et l'appellent
autrement.

Dernièrement un cocher de cabriolet s'est trouvé en contravention: des
agents de police ont dressé un procès-verbal. C'était, il faut l'avouer,
attenter à la liberté du citoyen cocher auquel il plaisait d'être en
contravention. Mais il faut dire aussi que la liberté du citoyen cocher
pouvait attenter à la liberté des citoyens piétons auxquels il plairait
de n'être pas écrasés. Le cocher battit les sergents de ville et en
blessa un grièvement. Un procès s'ensuivit. Le cocher fut condamné à des
frais, qui _mangèrent_ son cheval et son cabriolet.

M. Laffitte intervint et fit présent audit cocher d'un autre cheval et
d'un autre cabriolet.

[GU] On ne lit guère en France; mais en revanche tout le monde écrit. La
littérature présente un peu en ce moment le triste aspect d'un théâtre
sans spectateurs.

Ceux qui ne font ni romans ni pièces de théâtre trouvent moyen d'écrire
encore sous prétexte de critiquer les ouvrages des autres.

Il y a des réputations fondées sur l'ennui, des écrivains qu'on aime
mieux admirer que de les lire. Les anciens avaient déifié toutes les
choses dont ils avaient peur: la fièvre, la mort, la peste. Les modernes
ont déifié l'ennui, divinité mille fois plus puissante que la fièvre, la
peste et la mort. On l'apaise par des sacrifices, et on lui brûle de
l'encens.

C'est des choses ennuyeuses que se forme ce qu'on appelle la littérature
sérieuse, la grande littérature que l'on ne lit pas. Il m'arrivera
quelquefois de lui manquer de respect, et de m'exposer au reproche de
sacrilége.

Les gens qui ont des bibliothèques achètent d'abord tous ces livres de
grande littérature, et les enveloppent d'une reliure si riche, qu'on ne
lit pas les livres de peur de les gâter; splendides tombeaux d'où les
morts ne sortent pas! Puis ils ferment la bibliothèque et en cachent la
clef, de crainte sans doute qu'il n'y revienne des esprits.

Puis ils s'abonnent à un cabinet de lecture, et lisent des _futilités_
qui les font pleurer, ou rire ou rêver.

En général on ne lit que des romans, et on n'avoue guère que l'on en
lit. Les gens graves disent d'un écrivain: «C'est dommage qu'il ne fasse
que des romans. «O gens graves! mes bons amis, vous êtes bien drôles!

_Que_ des romans! Pardon, gens graves; que reste-t-il, dans la tête et
dans le cœur des hommes, des chefs-d'œuvre de l'esprit humain?

Qu'est-ce donc que l'_Iliade_, et l'_Odyssée_, et l'_Énéide_, et _Gil
Blas_, et _Don Quichotte_, et _Clarisse Harlowe_, et la _Nouvelle
Héloïse_, et _Werther_, et _Quentin Durward_, et _Invanhoé_? Qu'est-ce
que tout cela, gens graves, mes amis?

Qu'est-ce que vous voulez donc qu'on lise? la _Cuisinière bourgeoise?_
les dictionnaires? l'histoire peut-être? Ah! vous croyez à l'histoire,
mes braves gens!

L'histoire est le récit des événements, quand elle n'est pas un conte;
le roman est l'histoire éternelle du cœur humain. L'histoire vous
parle des autres, le roman vous parle de vous.

_Que_ des romans! Je sais bien qu'un ministre de l'instruction publique,
qui n'est plus aux affaires, a dit ce mot comme vous.

_Que_ des romans! Mais je le comprends d'un ministre; il pensait aux
journaux. Les journaux renversent les ministères, tandis que les romans
ne détruisent que la société.

_Que_ des romans! savez-vous l'influence des romans? savez-vous combien
l'_Héloïse_ de Rousseau a dérangé de têtes? combien le _Werther_ de
Gœthe a causé de suicides? Et aujourd'hui, une femme habillant d'un
style riche et pompeux les rêveries saint-simoniennes, savez-vous ce
qu'elle a jeté de désordres dans le monde? Un président de cour royale
me l'a dit: «Depuis le saint-simonisme et madame Sand, les _demandes en
séparation_, qui n'étaient qu'un rare scandale, se sont augmentées de
plus d'un tiers, et n'étonnent pas plus au Palais qu'une contravention
aux ordonnances sur le balayage.»

Mais il n'y a pas de direction de l'instruction en France, parce qu'un
ministre a bien assez à faire de s'occuper de rester ministre; on ne
s'occupe ni de romans, ni du théâtre. O hommes graves! je disais tout à
l'heure que vous êtes drôles! Hélas! il faut dire pis, vous êtes bêtes!

[GU] Il y a trois ans que l'Académie française n'avait perdu un de ses
membres quand la mort est venue frapper M. Michaud. Un aussi long laps
de temps ne s'était pas encore écoulé depuis l'origine de l'Académie.
Les académiciens sont comme tout le monde, la foi les a abandonnés; ils
ne croient plus à la postérité, ils essayent d'être immortels de leur
vivant.

[GU] Le libraire Renduel a fait annoncer dans le journal la _Presse_:

    LES CHATS DU CRÉPUSCULE,

       Par M. Victor Hugo.

Nous pensons que c'est la même chose que les _Chants du crépuscule_ déjà
publiés.

[GU] Il y a en ce moment bien du scandale à la Comédie-Française; les
femmes s'en emparent définitivement. Madame Ancelot y fait jouer de
temps en temps un drame par mademoiselle Mars; madame Sand, un drame, la
_Haine dans l'amour_, qu'elle a fait lire par un jeune avocat chevelu.

Madame de Girardin est arrivée la dernière avec l'_École des
journalistes._

PARENTHÈSE.--Il y a des femmes qui réclament la liberté et l'égalité des
droits avec les hommes. Elles sont comme le héros de Corneille:

..... Monté sur le faite, il aspire à descendre.

Les femmes jusqu'ici ont tout fait en France, et les hommes n'ont jamais
été que leurs éditeurs responsables. Si l'on écrivait l'histoire des
véritables rois de France, Agnès Sorel, madame de Maintenon, madame de
Pompadour, etc., y seraient représentées coiffées de la couronne des
illustres amants qui furent rois sous le règne de ces dames.

Il n'y a pas eu en France une seule grande chose, bonne ou mauvaise en
politique, en littérature, en art, qui n'ait été inspirée par une femme.

N'est-il pas plus beau d'inspirer des vers que d'en faire? Il me semble
voir des divinités descendre de leurs niches pour arracher l'encensoir à
leurs adorateurs.

Au moment où j'écris ceci, elles envahissent tout, elles s'emparent de
tout. En vain les hommes protestent; ils sont obligés, pour garder
encore une dernière différence, et pour se distinguer des femmes, de
laisser croître leur barbe.

Autrefois nous avions les titres et les noms; les femmes, le pouvoir et
les choses: constatons que ce sont elles qui veulent changer cela.

[GU] La comédie de madame de Girardin a été reçue à l'unanimité, avec
acclamations, etc.; par suite de quoi il a été décidé qu'on ne la
jouerait pas.

C'est ici qu'une autre comédie s'est jouée en dehors du théâtre, où on
n'en joue guère, hélas!

Sous un gouvernement stable, les ambitieux et les gens en place n'ont à
s'occuper que de peu de monde, du pouvoir actuel et du pouvoir futur,
mais maintenant il faut s'occuper du gouvernement actuel et de tous les
gouvernements _possibles_. On ne peut deviner qui sera au pouvoir
demain; il faut donc faire la cour à tout le monde. Le seul ministre que
l'on puisse négliger est le ministre qui est aux affaires, parce que,
quel qu'il soit, il ne peut tarder à s'en aller.

Messieurs les comédiens ont cru voir dans la pièce de madame de Girardin
une attaque contre M. Thiers.

Dans l'_École des journalistes_, il est question d'une calomnie répandue
par un journal sur le compte d'un homme d'État. L'auteur défend et
réhabilite _son_ homme d'État.

Messieurs les comédiens ont remarqué que la calomnie dont s'est servie
madame de Girardin est précisément la même chose qu'un bruit que
certains journaux ont répandu, dans le temps, sur M. Thiers, avec des
formes passablement inconvenantes.

L'auteur soutient qu'il n'a eu en vue, ni M. Thiers, ni personne; et
d'ailleurs M. Thiers n'aurait qu'à se louer d'une semblable allusion, si
elle existait, puisqu'elle donne comme _une calomnie_ ce que d'autres
ont pris soin de présenter comme _une médisance_.

Mais, si l'on se livre à un semblable système d'interprétations, il
devient impossible de faire une ligne pour le théâtre: il est impossible
de jouer une seule pièce même de l'ancien répertoire; on trouvera dans
tout une allusion à quelque chose que l'on aura dit sur quelqu'un.

Ainsi, que l'on apporte à ces messieurs _Rodogune_, ils ne la laisseront
pas jouer à cause de M. U.; _Esther_, il y a des Juifs, et que dira M.
de Rothschild? _Iphigénie_, M.*** prendra pour lui la dureté
d'_Agamemnon_; _Harpagon_, M. B*** prendra cela pour une
personnalité; le _Bourgeois gentilhomme_, que dira M. D***? les
_Fâcheux_, MM. Br***, C*** et A*** se fâcheront; la _Comtesse
d'Escarbagnas_, toute la nouvelle cour entrera en fureur; et
_Sganarelle_ donc! Molière serait bien reçu, s'il venait représenter
_Sganarelle_ à ces messieurs: une personnalité offensante contre tout le
monde! Ces messieurs refuseraient immédiatement l'autorisation, par
égard pour MM. A***, F***, P***, d'U***, de B***,
G***, L***, Q***, de V***, C***, H***, ***, de
M***, R***, X***, D***, de Z***, de N***, S***,
d'Y***, d'E***, J***, d'O***, de T***, d'I***, etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc, etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.

Cherchez bien dans ces noms, et vous trouverez celui de quelqu'un de
votre connaissance que messieurs les comédiens pourraient chagriner en
permettant la représentation de _Sganarelle_.

[GU] On a repris au Théâtre-Italien la _Cenerentola_; les feuilletons
ont repoussé leurs cris, leurs hurlements d'admiration, de l'année
passée. Mais, pour la première fois, on a remarqué que la pantoufle de
Cendrillon, si ravissante dans le conte de Perrault, a été remplacée
dans le libretto par un bracelet: on a demandé pourquoi? Je vais le dire
à ces messieurs.

Il y a une demi-heure chaque jour... c'est précisément celle où j'écris,
il est une heure de l'après-midi; eh bien! en ce moment, dans toute la
France, trois cent mille femmes se livrent à d'épouvantables tortures;
il s'agit de renverser un axiome de géométrie: «Le contenant est plus
grand que le contenu;» il s'agit de faire entrer de grands pieds dans de
petits souliers. Les femmes de théâtre sont allées fort loin dans cet
art; mais une pantoufle, une pantoufle qu'il faut perdre, une pantoufle
qui doit s'échapper du pied, une pantoufle trop large, ne peut se prêter
à un mensonge.

Les Italiennes n'ont pas les pieds fort petits; il n'est pas une _prima
donna_ qui n'eût retiré, de la pantoufle, du ridicule et de
l'humiliation.

Je m'étonne qu'aucun vaudevilliste n'ait pensé à faire jouer le rôle de
Cendrillon à mademoiselle Jenny Vertpré, qui a de si petits pieds.
Est-ce que par hasard les vaudevillistes n'auraient pas autant d'esprit
qu'on le croit à Saint-Pétersbourg?

[GU] Le daguerréotype... a beaucoup fait parler, beaucoup fait écrire.

Le procédé exploité par M. Daguerre a été découvert par M. Niepce, ainsi
qu'en fait foi un traité passé entre MM. Niepce et Daguerre, le 14
décembre 1829. M. Niepce vivait à la campagne; un de ses parents parla
de sa découverte à l'ingénieur Chevalier, qui en parla à M. Daguerre,
qui alla voir M. Niepce.

D'après ce traité du 14 décembre 1829, il est dit que, en cas de décès
de l'un des deux associés, la découverte ne pourra jamais être publiée
que sous la raison Niepce et Daguerre.

M. Niepce est mort et la _machine_ s'appelle _Daguerréotype_.

Le monde découvert par Christophe Colomb s'appelle bien _Amérique_.

[GU] Il faut constater ici une singularité remarquable. Un des journaux
dits _indépendants_, s'étant permis quelques plaisanteries sur la
découverte exploitée par M. Daguerre, il lui a été enjoint de ne pas
continuer et de se repentir, attendu que tout journal _indépendant_ doit
respecter une chose dont M. Arago a fait l'éloge.

Il y a un an, M. Dantan, qui a fait la charge en plâtre de toutes les
illustrations contemporaines, fit également celle du même M. Arago.
Plusieurs apôtres de liberté allèrent trouver M. Dantan et l'obligèrent
à briser son moule et à faire amende honorable.

M. Arago doit être bien fâché du rôle qu'on lui fait jouer, et, pour ma
part, je le plains de tout mon cœur d'avoir des amis aussi acharnés
contre lui.

[GU] Les dieux s'en vont, a dit un ancien. Je dirai quelque chose de
plus triste: les femmes s'en vont.

S'il y avait une destinée belle et noble, c'était celle des femmes,
telle qu'elle a été si longtemps en France.

Reines par la beauté et par l'amour, on les avait placées sur un
piédestal si élevé, que les moins _divines_ d'entre elles n'en osaient
descendre dans la crainte de se rompre le cou.

Une grande, une sublime fiction avait établi que l'amour d'une femme ne
s'obtenait que par la manifestation de tout ce qu'il y a de noble et
d'héroïque dans la nature humaine.

Au courage, à l'honneur, à l'esprit, il fallait joindre la distinction
et l'élégance.

Les hommes avaient fait les femmes si grandes, qu'il fallait devenir
grand pour arriver jusqu'à elles.

Les petits hommes et les imbéciles, les natures communes et vulgaires
ont changé tout cela.

Le goût des plaisirs faciles devait dominer à une époque où il y a une
haine insatiable contre tout ce qui est grand et beau. Les hommes des
meilleures familles, les hommes les plus faits pour le monde, se sont
laissé entraîner. Autrefois ils _avaient_ des danseuses, aujourd'hui ils
_sont eus_ par elles. Ils ont brûlé aux pieds de ces divinités impures
un encens auquel elles n'étaient pas accoutumées. Les journalistes ont
vanté la décence et la noblesse, les vertus et le bon ton des sauteuses
qui se montrent, trois fois par semaines, toutes nues au public, et qui
d'ailleurs ne peuvent avoir d'autres charmes que de n'avoir ni bon ton,
ni vertus, ni décence.

Donnez à un grand poëte, à un roi, la vingtième partie des éloges que
les journaux donnent tous les jours à des acrobates parfaitement maigres
et parfaitement jaunes, et on vous accusera de camaraderie et de
servilité, et on cassera vos vitres avec des pierres.

Les choses en sont arrivées à ce point, que si aujourd'hui--les exemples
sont connus--si aujourd'hui une danseuse épouse un duc, cela s'appelle
toujours, comme autrefois, une mésalliance; mais c'est la danseuse qui
se mésallie. Tout le monde, en apprenant ce mariage, qui se fait à
l'église, au chœur ou à la chapelle de la Vierge, s'écrie: «Quelle
folie!» ne croyez pas que l'on veuille parler du duc: c'est la danseuse
qui est folle, et qui fait une mauvaise affaire.

On en est venu à applaudir plus une chanteuse que le musicien, dont elle
gâte la musique.

Qu'il paraisse un beau livre, aucun souverain ne s'en émeut. Depuis que
le peuple sait lire, ce qui n'est peut-être pas un bien,--je crois que
les rois ne le savent plus, ce qui, à coup sûr, est un mal; mais qu'une
de ces diverses saltimbanques, que l'on paye pour gigoter sur les
théâtres,

    Et montrer aux quinquets, le soir, de maigres choses
    Que personne, autre part, ne voudrait voir pour rien;

qu'une danseuse décolletée par en bas jusqu'à la hauteur où les autres
femmes se décolletent par en haut, s'avise de faire trois pirouettes
devant un roi, il fait complimenter la funambule, demande la permission
de se présenter dans sa loge, et lui offre, non pas de l'argent, mais un
souvenir. La reine d'Angleterre détache un bracelet de son bras et la
prie de l'accepter.

Aujourd'hui, les femmes de tout Paris qui ont le plus de succès, qui le
soir sont le plus entourées de beaux et de _gants jaunes_, sont les
sauteuses du Cirque-Olympique.

Houp-là, houp, dia, hu, ho; houp-là, houp.

[GU] PARENTHÈSE A PROPOS DES GANTS JAUNES.--Il n'y a plus de grands
noms, de grandes familles, d'illustration personnelle aujourd'hui, pour
une certaine classe d'individus; on ne distingue plus les hommes que par
la couleur de leurs gants.

Les gants jaune paille, car il faut bien les préciser pour la postérité,
du prix de deux francs cinquante centimes, remplacent tout ce que nous
venons de dire, et, en outre, l'esprit, la distinction, les bonnes
manières, etc., etc.

Il faudrait ne pas avoir deux francs cinquante centimes dans sa poche
pour s'en priver.

L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles mains;
celle qui surgit sur les débris de l'ancienne se contente d'avoir de
beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. On pourrait lui
dire, comme Lafontaine à son loup:

    Montrez-moi patte blanche.

[GU] Et, il faut l'avouer, les femmes n'ont pas su défendre leur belle
couronne menacée. Elles n'ont pas eu la dignité des sénateurs romains,
qui, voyant Rome livrée aux Gaulois, au fer et à la flamme, se drapèrent
dans leur toge et restèrent assis sur leur chaise curule, calmes,
grands, impassibles, et faisant hésiter la mort et les barbares.

Les unes, et c'est le plus grand nombre, ont fait des concessions et des
lâchetés; elles ont permis aux hommes tout le sans-façon qu'elles ont
cru être le charme de leurs rivales des théâtres, elles ont toléré qu'on
vînt dans un salon:

En cravate noire,

En bottes,

En redingote;

Elles se sont accoutumées à l'odeur du cigare.

Hélas!

    Quos vult perdere Jupiter dementat.

Jupiter aveugle ceux dont il a résolu la perte.

[GU] Elles auraient dû consulter M. Moëssard, acteur et régisseur du
théâtre de la porte Saint-Martin.

Harel, son directeur, abusait un peu de sa longanimité:

«Mon petit Moëssard, disait-il à son pensionnaire, qui est gros comme
une tonne, vous me ferez bien encore cette concession?»

M. Moëssard recula d'un pas, rejeta sa bonne grosse tête rouge en
arrière, mit sa main droite dans son gilet et dit: «Monsieur Harel,
c'est de concessions en concessions que Louis XVI est monté sur
l'échafaud.»

Elles ont vu de ce temps tout ce qui arrive aux royautés qui se
_popularisent_.

Sans parler de Sylla qui, après avoir abdiqué, fut poursuivi d'injures
et de pierres.

[GU] D'autres sont entrées dans la lice avec les acrobates; elles ont
cherché tous les moyens de paraître en public, de monter sur les
planches, d'être applaudies. Elles ont reçu des actrices chez elles et
ont chanté avec elles; elles ont chanté devant un public payant, sur les
théâtres, sous prétexte de bienfaisance; elles ont vendu publiquement
dans des bazars, et ont chanté gratis à Notre-Dame-de-Lorette, sous
prétexte de piété.

La piété et la bienfaisance sont les deux vertus les plus complaisantes
et les plus commodes qu'on puisse imaginer.

Voici mon volume fini, mes chers lecteurs;--adieu jusqu'au 1er
décembre.



Décembre 1839.

     L'auteur à ses guêpes.--M. de Cormenin.--M. Duchâtel et ses
     chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une phrase de
     Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les dettes du duc
     d'Orléans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pagès.--Les
     pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.
     Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M. Persil
     fils.--Les hommes de lettres du château.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
     Delatour.--M. Vatout.--M. Pépin.--M. Baudoin.--Histoire de
     Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dîner
     chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M. Casimir
     Delavigne.--La nichée des Delavigne et la couvée des de
     Wailly.--L'Académie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le
     télégraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours
     obscènes.--La comédie de madame de Girardin.--M. Cavé.--Madame
     Sand.--M. de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour
     néfaste.--MM. Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Véron, Émile
     Deschamps.--Règne de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame
     Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--Épilogue.


L'AUTEUR.--A moi mes guêpes, à moi mon rapide escadron! A moi mes
guêpes, à moi! sonnez la charge en bourdonnant.

Vous avez fait voir le dernier mois combien vous êtes dociles et bien
dressées; vous avez défilé en ordre de bataille sous les yeux de la
foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais
vous n'avez que montré vos aiguillons encore vierges. Allons mes guêpes,
en avant!

Déjà, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens;
déjà quelques journaux de province, qui se font faire à Paris, sous
prétexte de décentralisation, vous ont adressé de timides injures,
signées de ces vagues et prudentes _initiales_ qui ne sont le
commencement d'aucun nom.

Déjà les amis de votre maître se sont armés contre lui d'une hypocrite
bienveillance, et sont allés disant: «Ce pauvre Alphonse, c'est bien
dommage! Il ne continuera pas l'ouvrage commencé; quand le printemps
exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs
couvriront d'un drap d'or les côtes de la Normandie qu'il aime tant;
quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyères, il
disparaîtra avec son fusil de chasse, et ses guêpes resteront errantes
et vagabondes à se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son
jardin.»

Hélas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agréable
inquiétude, si je vous console de ce chagrin que vous n'avez pas. Mes
guêpes me suivront partout, et de partout elles reviendront à Paris; à
Paris, ce grand bazar où l'on vient de tous les points vendre et
acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même les choses qui ne
devraient ni s'acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre où chaque jour
entrent pêle-mêle, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du
lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes, qu'il dévore en un
instant. Chaque mois, mes guêpes reviendront à Paris avec le vent qui
vous apportera, de la Provence, l'odeur des premiers orangers, avec le
vent d'ouest, qui vous amènera de l'Océan les nuages noirs pleins
d'éclairs et de tonnerres. Elles pénétreront dans le château et dans les
riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la
fumée du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs
les plus coriaces, et elles reviendront à moi, comme des faucons bien
dressés sur le poing du chasseur.

Beaucoup ont critiqué le format de mes petits livres. Je réponds que je
ne les écris pas pour qu'ils soient enfermés cérémonieusement dans une
bibliothèque; je veux qu'on les mette dans sa poche, que l'employé les
porte à son bureau, le député à la Chambre, le juge au Palais,
l'étudiant au cours; et je tiens à dissimuler le plus possible tout ce
qu'ils ont de sérieux; je serai trop heureux de me faire pardonner
d'amuser les gens; je ne veux pas qu'on s'aperçoive que je les fais
aussi penser.

(GU) Ceux qui ont déclaré le _peuple souverain_ ont entouré sa nouvelle
majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont
pris soin surtout de rétablir une charge importante, depuis longtemps
déjà tombée en désuétude, ils se sont rappelé _Triboulet_ et l'_Angeli_;
et, pour que le peuple souverain n'eût rien à envier aux rois qui l'ont
précédé, ils se sont faits eux-mêmes les _fous du peuple_.

[GU] Il y a de par le monde un homme d'esprit et de sens qui s'est fait
créer vicomte par la Restauration. Cet homme n'était pas d'une noblesse
assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il
n'était que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti
populaire qu'il leur sacrifiait quelque chose. Semblable à ce philosophe
ancien, qui mettait à part les taureaux maigres en disant: «C'est assez
bon pour les dieux.»

M. de Cormenin s'était jusqu'ici distingué par le style, le sens et
l'esprit de ses ouvrages. Il paraît qu'on a exigé de lui qu'il déposât
sur l'autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l'esprit
et le bon sens qu'il avait.

Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la liberté pour en faire le
bonnet de la folie.

[GU] Voici ce qu'a écrit M. le vicomte de Cormenin dans _l'Almanach
populaire_ pour 1840:

«Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les _larmes_ et les _sueurs_ du
peuple pour en tirer de l'_or_.»

Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup à une phrase célèbre de
M. Berryer, qui se présente en ce moment comme candidat à l'Académie.
«C'est _proscrire_ les véritables bases du _lien_ social.»

Ou à ce langage grotesquement figuré, qui fit pendant longtemps la
fortune de l'ancien _Constitutionnel_: «_L'égide_ de la raison peut
seule _retenir_ le _char_ de l'État, _ballotté_ par une _mer_ orageuse.»

M. de Cormenin croit peut-être devoir faire à l'égard du peuple, pour
se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les
enfants, quand, imitant leur langage et leur bégayement, elles leur
disent: «Si Popol est saze, il aula du tateau.»

Nous dirons à M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire,
mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens, à moins qu'on ne
les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette
dernière publication de M. de Cormenin.

Que la phrase que nous venons de citer n'est pas une faute de français
seulement, mais qu'elle serait une faute dans toutes les langues, sans
en excepter la langue chinoise, parce que c'est une absurdité.

Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien,
Vaugelas, Dumarsais, l'Académie et la raison, disent qu'une _figure_
doit être _suivie_ et se pouvoir traduire sur la toile.

Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre _un livre_ qui _tord_;

Et qui _tord_ des _larmes_;

Et des _larmes_ dont on extrait de l'_or_.

Tout aussi bien que la _base_ d'un _lien_;

Et une _base_ qu'on _proscrit_.

C'est une chose que tout le monde sait, jusqu'aux critiques du _Journal
du Commerce_.

Mais ceci n'est rien; continuons:

«Un livre qui chamarre d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs
boudoirs.»

Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d'or et de soie? On
apprend tous les jours: d'honneur, je l'ignorais jusqu'ici. On m'a
montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M.
Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en
habit noir, ou _œil de corbeau_. Qui diable a donc des manteaux
chamarrés d'or et de soie? Ce n'est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache;
je l'ai aperçu à l'exposition des produits de l'industrie avec un habit
noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M.
Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d'ordinaire assez mesquinement vêtu.
C'est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un
ventre postiche, le manteau chamarré d'or et de soie sur l'épaule, comme
Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les
ministres n'ont pas de manteaux chamarrés d'or et de soie.

Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que
signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire
que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n'a jamais vu de
ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la
Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d'instances qu'on
érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.

[GU] Continuons:

Ah! j'oubliais les _coursiers fringants_ et les _boudoirs_ des
ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel?
Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme
il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les
rois! _fringants! les coursiers_ de M. Duchatel! D'honneur, le mot est
joli, et je voudrais l'avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à
faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés
aujourd'hui, en se mettant à genoux.

Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n'en
ont pas, et louent des urbaines au mois.

Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu'il y
ait beaucoup de _boudoirs_ dans les ministères. Toujours est-il que le
grand salon du ministère de l'intérieur, entre autres, est couvert d'un
vieux tapis à rosaces qui date de l'Empire, et meublé d'un vieux meuble
du même âge, d'un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée,
qu'aucun ministre n'a osé remplacer jusqu'ici.

[GU] PARENTHÈSE.--Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un
homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions
politiques d'un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne
pouvait détourner ses yeux d'un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à
l'impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d'une phrase
commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Qui a jeté de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut
enlever la tache de suite.

Le domestique se mit en devoir d'obéir, et ce n'est que lorsqu'il eut
exécuté l'ordre que M. Duchatel revint à sa conversation.

[GU] M. de Cormenin ajoute que le budget est encore «un livre qui
paillette les habits des ambassadeurs.»

Cette fois, voilà qui mérite d'être examiné sérieusement: comment! on
fait _représenter_ les Français à l'étranger par des messieurs couverts
d'habits pailletés! Eh bien! cela doit être joli et ne peut manquer de
donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l'on est
quelquefois _représenté_ à la Chambre par d'autres messieurs étrangement
vêtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu'à l'étranger, cela cesse
d'être drôle, à moins cependant que les ambassadeurs n'aient pas plus
d'habits pailletés que les ministres n'ont de manteaux chamarrés d'or et
de soie.

[GU] Avec des _prémisses_ de cette force, M. de Cormenin devait arriver
à des résultats d'une haute bouffonnerie. Il n'y a pas manqué. Il dit
_au peuple_ que le budget ne doit pas exister, que c'est un abus, un
préjugé.

Ne serait-il pas, ô monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et
plus honnête à la fois de dire au peuple que les impôts, sous beaucoup
de rapports, sont mal perçus et mal dépensés; qu'il faudrait d'abord
s'occuper de la répartition, c'est-à-dire dégrever les choses de
première nécessité, et imposer davantage le luxe; mais qu'ensuite, dans
un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes,
réellement désireux de la prospérité publique et du bien-être général,
doivent demander, non pas combien on dépense d'argent, mais comment on
le dépense?

[GU] Pas de budget, monsieur de Cormenin! c'est-à-dire pas d'impôts,
c'est-à-dire pas d'administration, pas d'armée, pas de travaux, pas de
pavés, pas de lanternes, pas de réparations aux anciens édifices, pas
d'hôpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de propriété, pas de
sécurité dans les rues ni dans les maisons, aucune répression pour le
crime, aucun asile pour la faiblesse. C'est donc là ce que vous voulez,
monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincère compliment. Pas d'impôts,
c'est une idée remarquable, et que l'on n'avait pas encore émise aussi
clairement. Qu'est-ce que l'on reprochait donc à l'opposition, de
n'avoir pas de doctrine et de n'avoir rien à mettre à la place de ce
qu'elle s'efforce de renverser? pas d'impôts!

Il est triste de voir un homme d'autant de sens et d'esprit que M. de
Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.

[GU] Ce pauvre Cauchois-Lemaire écrit, il faut le dire, d'une façon
merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu'on ne lui
ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s'est sacrifié
maladroitement, sous la Restauration, aux intérêts de la famille
d'Orléans, qui n'était pas encore une dynastie.

Un duc d'Orléans devenu roi, à une autre époque, sous le nom de Louis
XII, répondit à des courtisans qui lui rappelaient certaines
malveillances dont il avait eu à se plaindre avant de monter sur le
trône: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans.»

On doit blâmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront
dans l'histoire l'air d'avoir parodié ce mot célèbre, et d'avoir pensé
que «le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d'Orléans.»

[GU] On commence à épousseter les banquettes de la Chambre des députés
et à reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouvé sur le
piédestal du Laocoon de bronze qui décore la salle des Pas-Perdus du
Palais-Bourbon ces quatre vers écrits à la craie:

    Chacun, dans ce héros troyen
    Qui vainement roidit ses membres,
    Reconnaît le roi-citoyen,
    Et, dans les serpents, les deux Chambres.

[GU] En attendant l'ouverture de la session, M. Chambolle, député, a été
rencontré promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se
servant de sa médaille de député pour faire pénétrer ces dames dans la
rotonde de la girafe et des éléphants, ainsi que dans le palais d'hiver
des singes, où le public n'est pas admis.

[GU] M. Garnier-Pagès préfère la promenade des Tuileries, où il porte
toujours l'air et le costume d'un croque-mort allant s'enterrer
lui-même. Nous l'y avons rencontré un jour de soleil. Il donnait le bras
à un gros petit homme sur lequel il s'inclinait négligemment en disant:
«Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,--ou de
barreau.»

[GU] A mesure qu'on démolit la pairie, on lui bâtit un palais plus vaste
et plus magnifique.

Ces masses de pierre ne sont-elles pas un sépulcre semblable aux
pyramides d'Égypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois
héréditaire, n'est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?

Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l'on y enterre avec
les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l'effet des chats, des ibis,
des ichneumons et des crocodiles, que l'on retrouve dans les tombeaux
des rois d'Égypte, côte à côte avec ces majestés embaumées?

[GU] La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l'hérédité,
se recrute chaque année par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon
plaisir fait des pairs de France:

Il met à la Chambre des pairs, d'abord ses députés avariés, usés,
vermoulus, dont les colléges électoraux ne veulent plus à aucun prix.
Exemple: M. Viennet, qui n'a pu se faire réélire. Ensuite les députés
qui le gênent à la Chambre. Exemple: M. Étienne, qui rédigea la dernière
adresse, en qualité de grand écrivain: hélas!

Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens nécessaire pour la
députation. Exemple: M. Rossi.

[GU] C'est par haine de l'aristocratie que l'on a détruit la pairie;
mais on n'a pas remarqué que l'on n'a fait que transporter
l'aristocratie dans la Chambre des députés, aristocratie de boutiquiers
au lieu d'une aristocratie de grands seigneurs.

Il ne manquait à la Chambre basse, pour hériter tout à fait de la
Chambre haute, que l'hérédité, et la voilà qui s'en empare. M. Persil a
fait nommer à sa place son fils à Condom, et M. Étienne fils s'est
présenté dans le département de la Meuse.

Ces héritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des députés
est légataire, et celui des nouveaux pairs Étienne et Persil auxquels
succèdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout à
l'heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et _un_
tombeau.

HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.--M. Rossi est né dans le duché
de Massa, sous la domination de l'archiduchesse Marie-Béatrice,
c'est-à-dire que M. Rossi commença par être AUTRICHIEN.

En 1808, un sénatus-consulte du 24 mai le fit FRANÇAIS, en réunissant à
l'empire tous les États de la maison d'Autriche en Italie, et en
enclavant Massa dans un département français.

M. Rossi, qui n'avait pas fait exprès de naître Autrichien ni de devenir
Français, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les
départements réunis pour passer au service d'Italie. Il fit les
déclarations et les démarches nécessaires pour être naturalisé ITALIEN,
et se fit inscrire en qualité d'avocat près les cours italiennes de
Milan et de Bologne. Ce fut à Bologne qu'il fixa sa résidence.

En 1814, Bologne fut réclamé par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas à
aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses
rangs qu'ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser
Napolitains. M. Rossi n'hésita pas à se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui
qui, avec M. Salfi, fut chargé d'appeler toute l'Italie à un soulèvement
contre la domination étrangère.

Après la chute de Murat, M. Rossi quitta l'Italie et passa en Suisse.
Là, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu'il n'avait été et
ne serait jamais qu'ITALIEN.

Il fixa sa résidence à Genève, y épousa une femme genevoise, et se fit
naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra même dans les conseils de la
République.

En 1830, voyant une révolution en France, une révolution en Belgique, un
soulèvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour
redevenir Italien en cas de succès; mais, la révolution italienne ayant
échoué, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d'une
constitution fédérale qui embrouilla tellement la question, qu'on y
renonça.

Une patrie peut venir tout à coup à manquer, il est bon d'en avoir
toujours une ou deux de réserve.

M. Rossi avait connu _M. de Broglie à Coppet_; il avait secondé la
politique de la France; ce fut même son rapport sur les affaires
suisses, au moment de la révolte des petits cantons, que M. de Broglie
fit lithographier pour le communiquer à tous les ministres de France à
l'étranger, comme l'exposé de la manière de voir du cabinet français.

M. Rossi était si mauvais _Suisse_, comme vous voyez, qu'il n'avait
presque rien à faire pour devenir Français. M. de Broglie et M. Guizot
l'appelèrent en France et lui donnèrent une chaire de droit
constitutionnel français. D'abord les élèves s'obstinèrent; une
ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de
droit. Les élèves alors s'y précipitèrent en foule, mais pour tout
casser, pour chanter la _Marseillaise_, et jeter au professeur des
pommes cuites et autres. La gendarmerie s'en mêla. Puis, comme tout
s'oublie en France assez promptement, la science réelle du professeur
triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s'est
fait naturaliser FRANÇAIS, et il fait partie de la dernière fournée de
pairs.

M. Guizot disait hier à quelqu'un: «Voyez Rossi; il s'est confié à moi,
et voilà où je l'ai conduit en trois ans.»

Pour M. Rossi, après avoir été tour à tour AUTRICHIEN _par hasard_,
FRANÇAIS _par accident_, ITALIEN _par étourderie_, PAPALIN
_momentanément_, NAPOLITAIN _par humeur guerrière_, et GENEVOIS _par
amour_, il est aujourd'hui et définitivement FRANÇAIS _par raison_.

«En effet, dit-il, la véritable patrie est le pays où l'on a une bonne
chaire à l'Institut, de bons appointements, de bonnes dignités. J'ai
essayé de tous les pays, et, comparaison faite, j'en reviens à la
France; les autres _Français_ sont Français par hasard, peut-être malgré
eux; moi, je le suis par choix et après un mûr examen.»

[GU] La cour de Goritz s'amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu
beaucoup de succès. On prend la date de diverses époques et on en tire
des conséquences.

Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la révolution
de 1789, on trouve pour total 25 ans, durée de ladite révolution.

1815 donne pour total 15, ce qui est précisément le nombre d'années qu'a
duré la Restauration.

1830, à son tour, date de la révolution de juillet, donne 12 ans; ce qui
serait, d'après cet enfantillage, la limite imposée au gouvernement de
Louis-Philippe. Et on se réjouit fort là-bas en pensant que nous allons
commencer la dixième année.

[GU] M. Viennet recevait à l'Opéra les _félicitations de ses nombreux
amis_ sur sa nomination à la pairie. «Eh! mon Dieu, dit-il, je
descendais de la diligence d'Arpajon, je vais chez moi, mon portier
m'apprend que je suis nommé pair de France.

--C'est une faveur méritée..., et vous devez en être heureux.

--Oui... oui... mais une chose m'étonne... Je n'ai vu dans la liste que
trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.

--Vous?

--Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d'Aragon?

--Mais qu'est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de
la diligence d'Arpajon?»

[GU] Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis
entièrement des discours qu'adressent au duc d'Orléans les maires,
préfets et autres dignitaires des villes qu'il a à traverser, et des
réponses qu'il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que
trouvent à discourir de pauvres autorités qui n'en ont pas souvent
l'occasion, et l'intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours
du prince.

Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l'on devrait dissimuler.
Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction
gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont
alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.

En effet, l'improvisation admet avec une certaine grâce des négligences
de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés
à l'impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques
discours qu'il a prononcés depuis son départ, il n'ait quelquefois
revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les
mêmes.

Cela a d'abord l'inconvénient de détruire tout l'effet de ces discours
sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de
Marseille ont été flattés de s'entendre dire par le prince royal qu'il
éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d'eux, leur
satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que
S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu
des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se
voir au milieu des habitants de Châlons.

En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est
un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se
voir n'importe où.

Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs
de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de
signaler, ont celui d'entraîner avec eux les discours auxquels ils
répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l'ennui
que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il
serait dangereux de faire passer l'héritier du trône pour un être
ennuyeux.

Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec
fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa
route. Ceci est d'une humilité extrêmement grotesque. Un journal est
allé jusqu'à dire: «A Marseille personne n'a insulté le prince.»

On pouvait donc l'insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés
de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et
qui ne les ont pas _épousés sans dot_.

Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais
offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à
la presse, et un gouvernement n'a pas le droit de manquer
d'intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d'un autre pouvoir
détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n'a
pas su s'allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a
acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans
talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a
audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec
obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis
qu'il s'est choisis aux prises avec les ennemis qu'il s'est faits. Et
encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques
littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il
n'a pas su la leur faire ni par l'argent ni par aucune illustration.

Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans
son cœur, ni esprit dans sa tête, n'avait à donner que du dévouement:
eh bien! il s'est franchement dévoué; il a été insulté par l'opposition,
et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s'est prêté
à toutes les exigences, à tous les services qu'on lui demandait. Eh
bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par
l'épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un
manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable
était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui
offrait à dîner, il refusait: _il était invité à dîner chez Plougoulm_.
Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l'heure où l'on dîne chez M.
Plougoulm, se promener dans les galeries de l'Opéra, nourrissant son
esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l'espoir d'une large
croix d'honneur, qu'il vient enfin d'obtenir pour seule récompense,
après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de
cela un proverbe; et encore aujourd'hui ils appellent, en plaisantant,
_dîner chez Plougoulm_, ne pas dîner du tout.

Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d'entre eux au
faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus.
L'homme vendu au pouvoir répugne à l'idée de l'omnibus. Il n'a pas les
six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.

--Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un
cabriolet; j'ai une autre course à faire, j'arriverai en même temps que
vous.

Les amis montent dans l'omnibus, les chevaux partent au trot et suivent
la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d'eux fait
un mouvement de surprise:

--Qu'avez-vous?

--Il m'a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l'autre
bout de la rue.

--Pas possible!

A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.

--Tenez, voyez là-bas! c'est bien lui! il court comme un cerf. On ne le
voit plus.

En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le
vit encore traverser presque d'un seul bond la rue du Helder, la rue
Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé
de sueur et couvert de boue.

Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l'or du
pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à
ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de
tabac, comme s'il en pleuvait. L'indépendance, pour beaucoup, n'est
qu'une plus habile exploitation de la servilité. C'est ainsi que sur
terre se trouvent réalisées ces paroles de l'Écriture, qui m'ont
très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur
qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.»
Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de
leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur
marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.

[GU] Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l'assemblage de
toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd'hui la France
et la gouvernent avec plus ou moins d'incertitude. J'entends par ces
royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance
morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers
d'hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu'il devrait
avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la
corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites
de telle façon, qu'à force de voir les hommes puissants et intelligents
en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue,
avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se
ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans
portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un
opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l'homme
d'ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des
anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu'il lui faut
laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu'il a
prise, raisons qu'on n'écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce
serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.

[GU] La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M.
Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence
un homme d'esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien
ou n'être guère écouté.

La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin,
Mévil, Baudoin, Perrot.

A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n'aient autour
d'eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu'ils
faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de
l'intempérance.

Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux
ministères.

M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le _Journal des Débats_,
un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des
journaux de l'opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu'il dit
n'est pas l'opinion du château et qu'il est _indépendant_. On voudrait
savoir ce que c'est que l'indépendance d'un homme qu'on peut, demain
matin, renvoyer de la seule position qu'il puisse avoir. M.
Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le _Journal des Débats_, l'éloge
funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put
oublier qu'il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries
de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans
talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.

Pour M. de Latour, il n'abuse de sa petite position que pour imposer à
divers recueils des articles _littéraires_ de son cru.

M. Alphonse (hélas!) Pépin est un pauvre diable qui remplace le talent
et la capacité par le dévouement. Il a prêté son nom à une justification
du règne de Louis-Philippe, dont il n'a pas écrit, dit-on, un seul mot.
Le manuscrit lui arrive d'une septième ou huitième main, sans qu'il en
sache l'origine. Mieux instruit que M. A. Pépin, nous pouvons dire que
cet ouvrage est écrit, sinon d'une manière brillante, du moins avec
ordre, logique et raison, et que son auteur véritable est un personnage
de très-bonne maison.

On dit que l'on veut faire M. A. Pépin député. Je suis décidé à n'être
pas représenté par lui à la Chambre. Si l'on donne suite à ce projet,
j'ouvrirai un certain carton «A. Pépin» d'où je tirerai des choses assez
réjouissantes.

Passons à ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom
et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.

M. Casimir Delavigne est bibliothécaire de Fontainebleau: de plus, sous
le nom de son frère, M. Germain Delavigne, il est intendant des
Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une nichée de quatorze Delavigne,
mâles, femelles, petits et grands, sont logés, meublés et chauffés. On
craint d'y voir passer la forêt de Villers-Cotterets.

Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit _indépendant_.
Mais il va plus loin; et, pour concilier les bénéfices de la popularité
avec les avantages de la faveur, il fait tantôt une tragédie légitimiste
(les _Enfants d'Édouard_), tantôt une comédie républicaine (la
_Popularité_), et, en ce moment, il a promis sa voix à M. Berryer, pour
l'Académie.

Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent à
l'Élysée-Bourbon; et, par une touchante réciprocité, les de Wailly font,
dans l'occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent
à leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.

Les Bertin n'ont jamais écrit une ligne de leur vie, mais leur journal
est une puissance. M. Cavé, appelé par les uns le _spirituel auteur des
Soirées de Neuilly_, par les autres, le _peu_ spirituel auteur des
_Soirées de Neuilly_ (je ne le connais pas), est dans la dépendance de
M. Thiers.

M. Mévil n'écrit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier.
M. Baudoin n'a pour titres littéraires que d'avoir retrouvé dans une
cave des drapeaux tricolores qu'il y avait audacieusement cachés.

En fait de services rendus au ministère, M. Baudoin a eu l'heureuse
idée, au moment où on avait de sérieuses inquiétudes sur la quantité de
la récolte, au moment où on se plaignait hautement de l'élévation du
prix du pain, de publier dans le _Moniteur parisien_ un article _sur les
peuples qui mangent de la terre_. Mais il est arrivé à M. Baudoin une
histoire assez gaie.

[GU] HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.--En général, les
imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune
_compositeur_, que ses camarades appelaient _Bleu-de-Ciel_ parce qu'il a
les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides,
avait toujours travaillé aux journaux de l'opposition. Une circonstance
l'empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On
voulut l'embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu'il
préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa
sans qu'il trouvât d'ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et
annonça qu'il consentirait à travailler à un journal de l'opposition
dynastique. Cette concession n'amena pas de résultats; il mit ses habits
en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt
que d'appuyer de son talent un gouvernement qu'il déteste sur la foi des
journaux qu'il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut
un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui
demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait
plus rien à vendre ni à engager. Il alla s'embaucher parmi les
compositeurs du _Moniteur parisien_, reçut quelque argent d'avance, et
l'envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita
soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était
vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu'en pensant à sa mère et
en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»

Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec
toute sa gaieté. Il entra à l'atelier en fredonnant: «_Toi que l'oiseau
ne suivrait pas_.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses
camarades, et redevint, en un mot, le _Bleu-de-Ciel_ d'autrefois.

Mais de ce jour aussi il se glissa d'étranges choses dans le journal:
des fautes d'impression formant un sens plus que bizarre, des mots
coupés au bout des lignes d'une manière injurieuse pour le pouvoir,
excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l'hilarité de
quelques autres, l'étonnement de tous.

Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes
très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre,
Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»

«Les députés ministériels se sont réunis dans un _banquet_.»
Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.

Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils,
Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits
injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et
on lisait: «Le ministère méprise les _bru_.» Ce n'était qu'à l'autre
ligne qu'on trouvait la fin du mot «_its_.»

«Le ministère est _matériellement_ le plus fort,» disait le manuscrit.

«Le ministère est _mat_, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l'autre ligne
«_ériellement_».

«M*** est un homme d'esprit, disait le journaliste, on l'a vu
_souvent_ répondre avec vivacité...» On l'a vu SOU,» imprimait
Bleu-de-Ciel, et ce n'était qu'après la suspension nécessaire pour aller
de la fin d'une ligne au commencement d'une autre que l'on trouvait la
fin du mot.

«Le ministère _mourant_ d'en venir aux mains avec l'opposition» devenait
«un ministère _mou_».

Un jour on donna au journal la description d'une fête au château. Il y
avait dans l'article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les
souliers de _satin_ des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai
de mettre des souliers de _catin_.»

Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion
importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.

«C'est une _fatalité_,» disait l'écrivain.

«C'est un _fat alité_,» imprima Bleu-de-Ciel.

Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un
journal de l'opposition.

         DISTIQUE D'UN CONSEILLER D'ÉTAT.

    Près de chaque ministre où j'ai daigné descendre,
    J'étais une Cassandre à côté d'un Cassandre.

[GU] PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE
NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU.--«Chers camarades, votre
suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»

[GU] Le maire d'une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc
d'Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu'il savait le
mieux, c'était son commencement.

--Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c'est-à-dire la
satisfaction, non... je disais bien, la joie que j'éprouve, ou plutôt
que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si
grande, si gr..... si.....»

--Que vous ne pouvez l'exprimer, monsieur le maire, interrompit le
prince.

Un ancien ministre disait dernièrement d'un de ses commis, qu'on lui
reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n'aurais pu le
renvoyer qu'aux galères.»

[GU] M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l'éloge
funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du
ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l'occasion naturelle de
tracer le tableau de son administration, et de l'opposer aux vœux de
la coalition et au système du 12 mai.

[GU] On a beaucoup parlé d'une réconciliation entre MM. Thiers et Molé.
Cependant M. Thiers dit à qui veut l'entendre: «Je ne conçois pas, quand
on s'appelle Molé, que l'on veuille être autre chose que garde des
sceaux.»

De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s'appelle Thiers, je ne
comprends pas qu'on veuille être ministre des affaires étrangères.»

[GU] En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries
les plus ravissantes qu'ait produites le régime constitutionnel, si
fécond en bouffonneries.

MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et
gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu'il n'en est rien,
et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires
aujourd'hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j'avance par des
faits si évidents, qu'après la lecture de quelques pages, MM. Soult,
Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques
de l'époque.

La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait
aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce
sujet la petite violence nécessaire pour sauver l'honneur de sa vertu
aux abois.

Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.

Madame Thiers penche pour l'intérieur, à cause des loges gratuites aux
théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne
ne veut pas qu'il fasse de concessions et exige qu'il rentre aux
affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son
salon. M. Thiers, indécis, prend l'avis de MM. Roger, Mathieu de la
Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.

Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu'il subventionne de
promesses; il est dictateur au _Courrier Français_, par M Léon Faucher,
qu'il _doit_ faire conseiller d'État; au _Messager_, par M. Waleski, qui
sera _dans_ les ambassades; au _Siècle_, par M. Chambolle, qui _sera_
inspecteur de l'Université; au _Nouvelliste_, par M. Léon Pillet, qui
_rentrera_ au Conseil d'État; au _National_, par M. Taschereau, qui
_sera_ secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de
Jussieu; aux _journaux légitimistes_, par M. Berryer, auquel il donne sa
voix pour l'Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles,
l'introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au
_Constitutionnel_, par M. Véron, dont on assurera l'élection comme
député, et par M. Étienne, qui vient d'être nommé pair de France par
l'influence de M. Thiers.

En effet, c'est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai
obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.

A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement
bonheur. M. Cavé s'oppose à la représentation de la pièce de madame de
Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus
importantes. Le _Constitutionnel_, dont un propriétaire influent était
fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.

Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui
ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au
roi la nécessité de _régner et de ne pas gouverner_, s'est fait une
position contraire et infiniment plus agréable: _il gouverne et ne règne
pas_.

[GU] Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses
accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour
la candidature de M. Berryer, qui n'est pas agréable au château: elle
espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.

[GU] L'ACADÉMIE.--Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il
s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en avoir
fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui
n'en font pas moins leurs visites.

M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:

--Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.

--Je vous crois encore bien des années d'existence, monsieur, a répondu
l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et la preuve, c'est que je
viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni
l'autre, d'après les résultats ordinaires: il n'y aura pas d'extinction
avant trois ans, c'est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte
sur vous.

[GU] Quelques académiciens ont annoncé qu'ils ne donneraient pas leur
voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus.
Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives,
crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère
_une infortune_ personnelle dont il venait d'avoir la preuve, et
demander son changement immédiat.

Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de
messieurs les trente-neuf.

[GU] Nous leur rappellerons alors qu'un autre des candidats a reçu et
accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M.
Évariste Dumoulin, rédacteur du _Constitutionnel_.

[GU] M. Berryer, s'il est élu, sera forcé de faire ratifier sa
nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques
légitimistes appellent cela un _bon tour_ joué à la royauté de Juillet;
d'autres disent que c'est une _défection_.

Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à
l'Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques
bons offices; par M. Thiers, auteur de l'arrestation et de
l'emprisonnement de madame la duchesse de Berry.

[GU] LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.--C'était le jour où l'on
représentait au théâtre de la Gaîté le _Massacre des Innocents_. Des
écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la
représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la
salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre
ainsi conçue:

«_M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l'honneur
devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures,
pour entendre_ l'École des journalistes.»

Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et
élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot,
madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier,
Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de
Custines.

Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une
jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.

Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête
leur maître, M. Jules Janin.

C'était là aussi un _massacre des innocents_.

_Hérode_ ne tarda pas à paraître; c'était une jeune femme svelte et
forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans
de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne
ressemblait pas mal à la _Velleda_ de M. de Chateaubriand.

Elle prit sa place, et commença sa lecture. C'était une suite de vers
fins et spirituels qui faisaient naître dans l'esprit un sourire que
beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c'était une satire contre les
journalistes: l'auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en
avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne
se pas reconnaître.

Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin
but un verre d'eau pure, et moi je frémis.

L'élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur
servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.

Mais que ne devins-je pas quand je m'aperçus que presque tous les hommes
avaient au dos une marque blanche.

Je me rappelai alors aussi les _missions_ à l'église des Petits-Pères
sous la Restauration; c'était ainsi que les agents de police marquaient
dans l'église les perturbateurs, que l'on _empoignait_ à la sortie.

Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se
croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie
en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j'en étais bien persuadé,
mais seulement si cela finirait comme _Bajazet_, quand la sultane dit au
héros, que les muets attendent à la porte pour l'étrangler, son
terrible: SORTEZ!

Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils
_Gennaro_: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!

La lecture cependant, ou plutôt l'exécution continua. Quelques hommes,
qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux
hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on
faisait à chacun l'application des dix vers qui se lisaient pendant
qu'on l'examinait à son tour.

C'était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de
n'avoir jamais été qu'un journaliste de passage.

Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités,
les injustices sortaient toujours de la bouche d'Hérode. Il vint même
une scène d'un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l'a
dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l'eût
pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.

Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu'il
le fait à toutes les lectures: _châmant! châmant!_

A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui
parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la
Tour-d'Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.

Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans
doute, avant que j'aie fait cet horrible trajet.

A M. JULES JANIN.--Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de
ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le
journalisme, quand on n'a attaqué que les journalistes, mais tu le
défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce.
Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d'esprit que tu
n'en eus jamais, après t'en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez
pour faire dix réputations. A. K.

La lecture finie, le martyre des journalistes ne l'était pas. On
entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: _Oh!
les monstres!_ d'autres ajoutaient: _Vous leur prêtez trop d'esprit; ils
n'en ont pas autant que cela_, position agréable pour les journalistes
présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les
marques blanches au dos provenaient d'une peinture intempestive des
portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste
n'avait d'habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient
chez le dégraisseur.

C'est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges,
M. Cavé s'opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que
la censure en défendit positivement la représentation, ce qu'on devait,
du reste, attendre.

Le _hasard_ fit qu'à quelques jours de là on vanta, dans la _Presse_, le
désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens
ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de
Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de
Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé
fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se
contenta de dire: «Eh bien! j'aime autant cela.»

Quelqu'un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes:
«Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les
débarbouille.»

[GU] LE DRAME DE MADAME SAND.--Le sujet du drame de madame Sand
ressemble singulièrement au sujet de _Clotilde_, un roman que j'ai
publié l'été dernier.

Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la
fois.» L'amant s'occupe naturellement d'assassiner le mari. Par une
erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le
mari du meurtre qu'il a commis. La femme trouve la chose un peu forte,
rend à son mari l'amour qu'elle n'a plus pour son amant, voit les juges,
sollicite et sauve son époux. L'époux, à peine hors de prison, demande
raison à l'amant de son procédé qu'il trouve déloyal.

L'héroïne sait le jour et l'heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le
fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.

Puis lui dit: «Il est onze heures. L'heure du duel est passée; vous êtes
déshonoré.»

_N. B._ Comme il y a aujourd'hui quelques femmes qui se modèlent sur les
héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s'il s'en
trouvait une par hasard qui crût m'embarrasser ainsi, j'ai ma réponse
toute prête.

Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.--Et vous donc? lui
dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m'a retardé,
et il m'excusera.»

[GU] LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.--On a lu chez madame A*** de
G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de
succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans
être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui
font le malheur de sa vie.

La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd'hui
au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains
observent d'après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand
ils reproduisent des types connus et usés sous d'autres noms. Ils se
contentent d'appeler le _Valère_ de l'ancienne comédie _Eugène de
Noirval_; _Scapin_ prend le nom de _Tom_, _Sganarelle_ celui de _M.
Ducros_ ou de _M. Valmont_. Et leur tour est fait.

Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se
conforment aux convenances de notre époque, n'entrent qu'où ils doivent
entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la
netteté et l'élégance du style, pouvaient s'attendre d'un homme du
monde; mais on a été étonné (les gens qui s'étonnent) de reconnaître une
grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente
de la scène.

La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.

[GU] LE DRAME DE M. DE BALZAC.--M. de Balzac a lu à la
Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d'un de ses
plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.

[GU] LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.--Deux classes de philanthropes se
partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une
énergique résistance, le gouvernement a pris la _résolution de laisser
faire_. Il a fait pour la philanthropie comme pour l'asphalte, pour les
criminels comme pour les boulevards.

On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l'autre côté à
l'asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains
philanthropes, et les autres prisons à d'autres philanthropes.

Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les
résultats.

Le philanthrope de l'_école française_ trouve que l'homme est déjà bien
assez malheureux d'être criminel sans qu'on aille encore aggraver ses
chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien
chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.

L'homme vertueux s'enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de
ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu'on
lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu
de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions
pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le
choie, il l'engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette
école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain,
il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»

_Résultats_: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans
ouvrage s'empressent de tuer leur femme ou d'empoisonner leur frère,
pour jouir du sort des scélérats.

Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu'en pleurant; il faut
les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par
deux gendarmes n'a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir.
Il n'est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois
d'_étoffer_ un peu son crime de circonstances aggravantes, pour
s'assurer une dizaine d'années de prison.

Les philanthropes de _l'école américaine_ isolent le prisonnier,
inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé
d'autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces
quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le
mettre dans une prison ronde.

Aucun des criminels qu'ils tourmentent n'est aussi scélérat, aussi
ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.

Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse
injustice. Personne n'a le droit d'aller plus loin que la loi. C'est un
horrible arbitraire.

_Résultats_: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un
autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s'est
accusé d'un crime imaginaire qui l'envoyait à l'échafaud.

[GU] Le directeur d'un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait
dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour _monter_ au _bois_.»

    Un cheval pour y aller en tilbury.
    Un cheval pour le domestique qui me suit.
    Un cheval pour faire le tour du bois au trot.
    Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.

--Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des
gens qui n'étaient pas si exigeants que vous; ils n'avaient qu'un
cheval, et ils étaient quatre: c'étaient les quatre fils _Aymon_.

[GU] Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement
nuls, qu'ils ne trouvent d'autre épithète à ajouter à leur nom que celle
de _vertueux_.

C'est absolument comme lorsque les femmes disent d'une autre femme:
«Elle _est bien faite_.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.

Quand elles disent: «c'est une bonne personne, c'est le dernier degré de
l'injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.

[GU] L'ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.--Une lettre de M. Blanqui aîné a
tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en
Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes
vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils
souffrent et ils meurent dans la boue. C'est une chose infâme.

C'est à l'ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu'il faut
attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes
économies, on n'envoie en Afrique ni assez d'hommes, ni assez d'argent;
et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu'elle accorde après de
honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire
conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la
lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.

[GU] Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de
l'inconstance des hommes. «C'est très-simple, dit madame***, les hommes
se rendent justice; dès qu'ils nous plaisent, ils nous méprisent.»

[GU] Une femme s'est rencontrée ces jours derniers d'une audace et d'une
impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent
fois que l'ancien _congrès_, que les magistrats les plus honorables
appelaient _infâme_. La plaignante accusait son mari d'irrégularités et
d'illégalités bizarres dans l'expression de la tendresse conjugale.
Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition
d'ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n'y a rien,
dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours
que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n'était qu'un
jeu d'esprit pour l'aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de
_Sanchez_ et d'autres casuistes qui n'ont aucune autorité en droit
français.

Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s'il ne le
sait pas, que l'on trouve dans Sanchez, entre autres choses,
l'approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu'on y lit en
propres termes «que l'on peut nier avec serment une chose que l'on a
faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une
clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que
je n'ai pas vu telle personne,» quoiqu'on l'ait vue, si on ajoute bas ou
mentalement: _Ce matin_.

[GU] On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de
son élocution; on a été jusqu'à l'accuser d'une confusion malheureuse
des _s_ et des _t_, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie _faisait
des cuirs_. J'avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour
être reçu de l'Académie de Paris; et encore j'aimerais mieux faire des
cuirs et n'importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases
de MM. Berryer et de Cormenin, que j'ai citées au commencement de ce
volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des
fautes contre le sens commun.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être
ministre. J'irai plus loin: en ces temps de bavardage et d'avocasserie,
c'est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l'être
pas. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves.
La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public.
Pour beaucoup d'hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs
messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une
assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de _poser_, de
s'occuper de sa démarche, de son geste, d'arrondir des périodes, de
remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place
qu'ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d'industrie, sur une
question de marine, sur une question de finances, sur toutes les
questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial
enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu'un avocat.
Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours
les avocats; tandis que l'homme utile, l'homme qui sait, garde le
silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des
discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y
aurait beaucoup à dire sur l'éloquence verbeuse et polyglotte des
avocats. Mais messieurs les avocats de l'opposition radicale, qui
demandez le suffrage universel, ou au moins l'avénement à la Chambre des
capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité
exclusivement dans l'art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon
Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple,
si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera
probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son
patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut
brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec
les avocats disparaîtront l'ignorance qui parle d'autant plus qu'elle
n'a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec
les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le
même aplomb, la même suffisance.

C'est la tribune qui perd la France, c'est la tribune qui chicane le
pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les
fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.

On a crié assez en France contre le _trône et l'autel_; il est temps de
parler de la tribune, le trône des avocats, l'autel où ils immolent
chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays
lui-même.

[GU] En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés
en droit ont prêté le serment d'avocat. Jour néfaste! où soixante-six
nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée
sur la France.

[GU] On avait fait, lors de l'inauguration du musée de Versailles, un
essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait
invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et
de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes
louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n'a renouvelé
la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n'ont reçu la
moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous
n'avons cependant pas entendu dire qu'ils aient emporté l'argenterie.

[GU] LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.--Bien des gens prennent l'obstination
pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est
_une perdrix aux choux_ qui ne se composerait que de choux. La science
est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz
est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le
savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n'avez ni génie ni invention;
il ne vous reste que la ressource d'être savant.» Prenez un
commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps.
La musique de M. Berlioz, que je n'accepte pas comme de la musique, est
le résultat d'une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la
musique ce que peignent les paroles. Ce n'est pas là un progrès: c'est
une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là
où finit le langage. Ceux qui veulent l'astreindre aux proportions du
langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb
meurtrier l'alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve
que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la
rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les
garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste
du bruit et de l'ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me
_prouver_ la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c'est dans
la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l'impression de la
musique. La musique de M. Berlioz s'adresse à la tête. Je sais qu'on
m'appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères,
qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des
feuilletons sur la musique ont d'ordinaire un jeune musicien auquel ils
donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en
échange un peu d'argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint
_en musique_, comme l'annonce le programme, Roméo sentant les _premières
atteintes du poison_; les violons ont fait entendre un bruit strident;
un admirateur enthousiaste s'est écrié: «Comme c'est bien ça la
colique!» Au milieu d'un tumulte assez vif de corps et de contrebasses,
j'ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j'ai vu au livre rose
servant de programme: _le jardin de Capulet_ SILENCIEUX _et désert_. Je
suis de bonne foi, j'aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer
sa musique. J'aurais été heureux de pouvoir l'applaudir au Conservatoire
et ici; j'étais à l'affût de la moindre mélodie; et rien n'a eu la
complaisance d'y ressembler; je me suis ennuyé, et je n'ai ressenti
aucune émotion. On m'a dit que je ne pouvais pas juger la musique
savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m'ennuie pas,
et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me
charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le
cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M.
Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n'est qu'un Halevy supérieur, et
on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée
légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle
couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu'elle est ensuite
trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.

[GU] ÉPILOGUE.--Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d'or,
revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre
campagne est finie jusqu'au mois prochain, jusqu'à l'année prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de
l'automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur
tour les fleurs brillantes de l'hiver à la douce chaleur du foyer, les
rêveries et les souvenirs.

Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia
blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines,
et un héliotrope d'hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n'avez pas à regretter les légères
blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et
généreuses; vous êtes d'honnêtes guêpes. Le premier jour de l'année
1840, j'ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin,
et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.



Janvier 1840.

     Une année de plus.--Oraison funèbre de deux dents.--Déplorable
     tenue des représentants de la France.--M. Auguis.--M.
     Garnier-Pagès.--M. Dugabé.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot des
     journaux.--Les ministères et les attentats.--Le discours de la
     couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,
     aplatissement.--M. Molé.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle et
     M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de
     Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les
     offices.--Treize gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration
     de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.--Les
     trois unités.--Un mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de
     Crouy-Chanel.--Le garde municipal Werther.--Le comte de
     Crouy-Chanel.--Arrestation extrêmement provisoire de l'auteur des
     Guêpes.--Le gendarme Ameslan.--650 ans de travaux forcés.--M.
     Victor Hugo.--M. Adolphe Dumas.--M. Gobert.--Melle Déjazet.--Le
     gouvernement sauvage.--M. de Cormenin.--Mme Barthe.--M.
     Coulman.--La cour de France.--Les bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs
     nouvelles religions.--L'abbé Chatel.--L'Être suprême l'a échappé
     belle.--Un prix de mille écus.--Le prince Tufiakin.--Les nouveaux
     bonbons.--Dupins à ressorts.--Une surprise.--Mme de
     Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le sommeil législatif.--M.
     Dupont (de l'Eure).--M. Mérilhou.--M. d'Argout.--M. Alexandre
     Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M. Clauzel.--La
     gloire et le métal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G. de
     Beaumont.--Le maréchal Valée.--Le colonel Auvray.--Les
     pincettes.--S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M.
     Berryer.--M. Michel (de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M.
     Scribe.--M. Delavigne.--M. Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M.
     Bois-Millon.--Le duc d'Orléans.--Le duc de Joinville.--Le duc de
     Nemours.--M. Lerminier.--M. Villemain.--M. Cousin.--Dénonciation
     contre les princes du sang.--Une guêpe asphyxiée.--Vingt ans de
     tabac forcé.


L'AUTEUR.--Ainsi que je vous l'ai promis, mes guêpes, je vous ouvre
cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;--mais ne vous laissez
pas tromper par cet air de printemps;--ne vous arrêtez pas aux violettes
qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,--ni à cette
primevère à la corolle amarante qui s'est épanouie au pied du figuier,
précisément le premier jour de l'hiver, le 22 décembre.

Nous sommes dans l'hiver;--voici une année finie et voici une année qui
commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés
depuis trente ans disent qu'ils _ont_ trente ans.--Hélas! c'est au
contraire trente ans qu'ils _n'ont plus_;--trente années qu'ils ont
dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;--trente années
qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;--trente années
pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu'il faut
ensuite recommencer et _ruminer_.

Heureusement que l'homme se vante d'être sobre quand il ne digère plus;
d'être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;--de
savoir se taire quand il n'a plus rien à dire;--et appelle vices les
plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.

Quand on a dépensé cette première partie de la vie,--on s'étonne de la
prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant
leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans
leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte
arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des _rubis_, des
_émeraudes_ et des _topazes_, et s'en aller sans songer à les ramasser.

Il n'est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir--et
n'ait à porter le deuil d'une partie de soi-même. Si je voulais, pour
moi, je prononcerais ici l'oraison funèbre de deux dents et de
ravissantes illusions que j'ai perdues.

[GU] La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs
les députés continuent à affliger les regards par d'incroyables
négligences de costume. Les _indépendants_ justifient ce laisser-aller
en disant qu'ils représentent _le peuple_, et qu'ils doivent être vêtus
comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M.
Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.--Pourquoi alors
ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des
casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne
représentent pas seulement le peuple,--et que, s'ils représentent
quelque chose, ils représentent toutes les classes de la
société.--Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise
enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de
papier.--Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement
arrangé.»--Vous demandez à un voisin:

--Que représente monsieur? Le voisin vous répond:

--Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en
vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout
un département compromis.

Nous avons remarqué avec plaisir qu'on n'avait pas assassiné le roi,--ce
qui d'ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.--La
reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu'à
l'entrée du roi dans la salle.--Pauvre femme, moins inquiète quand ses
fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des
Français!

[GU] M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des
femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les
députés.--M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l'air
d'une couronne de roses.--Tout le monde, à l'exception de M. Viennet, a
trouvé que l'innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma
part de l'avis de tout le monde.

La file des voitures avançait lentement.--Un des nouveaux députés, qui
arrivait dans un fiacre, s'impatientait fort et finit par interpeller un
garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,--gendarme,--laissez couper la
file à ma voiture,--laissez-moi passer,--je n'ai pas le temps,--je suis
député,--je vais chez moi, je vais à _mon palais_.»

Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.

[GU] A l'occasion de l'ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi
leur argot d'un certain nombre de mots nouveaux.--Les _érudits_, les
_forts_ en politique, ont créé une _langue sacrée_ inintelligible pour
le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu'ils
représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d'autres
dates. S'ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir
Périer était l'expression,--ils disent _le_ 13 _mars_; l'intervention en
Espagne est représentée par le 22 février.

Il n'y a rien de si facile que d'oublier ces dates pour les malheureux
lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se
contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère
et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des
doctrinaires pour le 6 juin, qui est l'anniversaire d'une émeute.

Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est
particulièrement exposé à de singulières erreurs.

Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:

«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s'était souvenu qu'au 11 août a
succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne
lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable
à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n'aurait pas si
promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.

»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera,
comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se
réuniront jusqu'à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se
renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»

[GU] Le premier coup porté au ministère l'a été par le roi.--M. Passy a
eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours _du trône_
(pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit
paragraphe sur le _remboursement des rentes_, qui est sa chimère,--ni
atténuer l'engagement formel de la conservation d'Alger, dont l'abandon
est sa marotte.

M. Teste, par le silence _de la couronne_ (même langue que ci-dessus), a
reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les _offices_.

Il est difficile de savoir si le ministère passera la session.
L'opposition n'a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n'est même
pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot
_insuffisance_. M. Guizot a bien prononcé le mot _amoindrissement du
pouvoir_ contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué
celui d'_aplatissement_, et le _Constitutionnel_, qui lui appartient, a
commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à
l'_insuffisance_ de la session précédente.

Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on
agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les
hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru
successivement aux affaires, presque tous s'y sont représentés plusieurs
fois dans de nouvelles combinaisons,--et on ne sortira pas de ce cercle;
chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère
déjà renversé, qu'il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais
aujourd'hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais
hier.

Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les
reproches que son parti fait aujourd'hui à ceux dont il veut la
place;--qu'il rentre demain au ministère, et ces reproches seront
rétorqués contre lui. C'est absolument le bâton dont polichinelle et le
commissaire se servent tour à tour dans la parade qu'aime tant Charles
Nodier.

[GU] Quoiqu'il n'y ait pas encore de plan de campagne,--M. Guizot et M.
Thiers s'agitent beaucoup pour s'emparer des deux cent vingt et un
députés qui n'ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M.
Piscatory,--comme le Christ à saint Pierre:--«Tu seras un pêcheur
d'hommes.» M. Piscatory s'est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce
coup de filet.

M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui
s'occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à
la ligne.

Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le
parti de la Chambre qui renferme le moins d'avocats et de fonctionnaires
publics, et représente le plus de propriétés. Ils n'ont pas d'ambition
personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec
une obstination invincible. Ils seraient l'aristocratie du pays et de
l'époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme
eux.

Mais les seules gens qui dépensent de l'argent en France sont ceux qui
n'en ont pas.

Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d'une
utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance
avec M. Molé.--Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des
fiançailles.

[GU] L'indifférence de l'opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas
confondre avec l'attentat de la même date) semble passablement
dédaigneuse. Il semble qu'il n'y ait qu'à souffler dessus quand il sera
temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un
roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait
être plus que le roi!--Mais, en formant le ministère du 12 mai
(continuer à ne pas confondre avec l'attentat), il me semble avoir agi
comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant
un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l'abandon d'Alger, pour lequel il s'est
ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,--n'a rien de plus à
cœur que le remboursement des rentes.

Tandis que M. Teste s'avise de sa malencontreuse idée sur les _offices_.

Comme s'il n'y avait pas en France déjà assez d'inquiétudes et
d'instabilité!

A une époque où tout ce qui n'est pas renversé semble menacer
ruine,--ces messieurs s'avisent de battre en brèche le peu qui reste
debout.

La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en
France des corporations. Les corporations étaient des familles; les
familles étaient des solidarités d'honneur. Du temps des corporations
commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et
fructueuse réputation de probité;--depuis qu'il n'y a plus de
corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la
France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire
n'a qu'un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et
se ruine.

[GU] Nous l'avons échappé belle pendant le mois de décembre,--nous avons
été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit
cette époque où tout le monde est gouvernement.

[GU] Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la
réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté
héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.--Ces
trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont
l'inconstance, la vanité et l'ignorance.--Faites donc une royauté
héréditaire avec l'inconstance qui a donné à la France TREIZE
_gouvernements_ en trente-huit ans--(la moyenne n'est pas de trois ans!)
On a eu dans l'espace de trente-huit ans--Louis XVI,--la Convention,--le
Directoire,--le Consulat rééligible,--le Consulat à vie,--l'Empire,--le
gouvernement provisoire.--Louis XVIII,--Napoléon,--Louis XVIII,--Charles
X,--le duc d'Orléans, lieutenant général,--Louis-Philippe roi.

Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,--nous
aurions à la fois aujourd'hui--le duc d'Angoulême,--le duc de
Bordeaux,--le duc de Bordeaux, _entouré d'institutions
républicaines_,--le prince Louis Bonaparte,--cinq ou six sociétés
républicaines avec ou sans président.

Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes,
sans possesseurs de terres, malgré l'envie, la vanité et la suprême
sottise que l'on appelle égalité.

Faites donc une Chambre des députés avec l'ignorance et le bavardage!

[GU] De tout temps, on a aimé à conspirer en France.--Demandez à M.
Amilhau, aujourd'hui député et président d'une cour royale.

LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE
FIESQUE.--M. Amilhau conspirait sous la Restauration.--Tout le monde
conspirait alors.--M. Amilhau s'en allait tous les soirs conspirer après
son dîner, cela aidait sa digestion.--Il arrivait en fiacre, donnait un
mot d'ordre, faisait sa partie de whist--et s'en allait régulièrement à
minuit moins un quart pour ne pas mécontenter son portier.--Cela dura
dix ans, sans que M. Amilhau manquât une seule fois, sans qu'il se
commît une indiscrétion.

Un jour, au bout de dix ans, un des conjurés demanda la parole, on la
lui accorda en murmurant: cela dérangeait les parties.

--Messieurs, dit-il, il est temps d'agir.

Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu'entendez-vous par
ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un
honnête homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.

Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s'en alla et ne
revint plus.

[GU] Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.

Ce matin-là, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer
au soleil levant les émeraudes, les améthystes et les saphirs de leurs
cols.--Je m'habillai et je sortis dans l'intention de faire une des
dernières promenades de l'année.--Comme j'allais passer le seuil de ma
porte, deux messieurs s'opposèrent à ma sortie, qui me dirent:

--On ne passe pas.

Ces deux messieurs furent appuyés par trois autres, et moi je me repliai
sur mon appartement.

En un moment, j'avais reconnu la police à sa ressemblance parfaite avec
les gens dont elle est censée nous préserver,--et j'avais fait un sévère
examen de conscience avec une rapidité extraordinaire.--Le résultat de
cet examen fut que je n'avais, pour le moment, d'autre crime à me
reprocher qu'une légère irrégularité dans mon service de garde
national,--et je me rassurai par ma connaissance de la loi.

Une fois déjà,--en effet, après avoir successivement envoyé contre
moi--le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus
féroce que Dubois,--puis le garde municipal Begoin, plus terrible que
Ripon,--on avait lancé le garde municipal Werther, le plus redouté de
tous.

Un matin, un monsieur frappe à ma porte,--j'ouvre moi-même.

--M. Karr?

--C'est ici, monsieur.

--Monsieur, je viens pour un petit jugement.....

--Ah! vous êtes le garde municipal Werther?

--Oui, monsieur, j'ai cet honneur.

--Très-bien, monsieur Werther;--mais, ajoutai-je en regardant derrière
lui, où est votre commissaire?

--Mon commissaire?

--Oui, vous vous êtes bien fait assister d'un commissaire?

--Non, monsieur; j'ai pensé...

--Vous avez alors un juge de paix?

--Mon Dieu non;--j'ai pensé que je vous ferais plaisir en vous épargnant
ce petit scandale.

--Monsieur Werther, vous êtes très-aimable et très-poli; mais nous ne
sommes pas assez liés ensemble pour que vous m'arrêtiez ainsi sans
cérémonie.

Et le garde municipal Werther s'était en allé.

Tenant donc la porte entr'ouverte, je dis à ces messieurs:

--Avez-vous un commissaire?

--Oui.

--Où est-il?

--Dans la maison.

--Ce n'est donc pas pour moi?

--Non.

--Alors, laissez-moi sortir.

--Non.

--Pourquoi cela?

--Parce que.

Il me fallut me contenter de cette réponse peu satisfaisante.--Ce n'est
que deux heures après que je sus que la maison était cernée et que tous
les locataires étaient prisonniers.--A midi seulement on amena le comte
de C...,--et nous fûmes rendus à la liberté.

La liste du marquis de C... était faite avec un soin extrême--et dont je
crois devoir le modèle aux conspirateurs qui aiment l'ordre et la
régularité.--C'était un registre réglé avec des divisions à l'encre
rouge;--ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjuré:

Son nom,--sa demeure,--son âge,--le lieu de sa naissance,--les armes
dont il pouvait disposer.

Et des notes particulières renfermant une appréciation de son courage et
de son dévouement.

Aussi, douze heures après, tout le monde était arrêté;--mais, huit jours
après, le marquis de C... était échappé, grâce au gendarme Ameslan qui,
ayant pris au sérieux ce que rabâchent les journaux sur les baïonnettes
intelligentes,--sur l'indépendance du soldat français, etc., causa avec
son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice
à la prison, et pour lui,--fier de s'être montré buffleterie
intelligente, rentra paisiblement le soir à son quartier.--C'est à peu
près ce jour-là que l'on condamnait un jeune homme, nommé Barthélemy,
qui avait tiré à cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un
sergent de ville qui allait à l'Ambigu.--Ce Barthélemy faisait partie de
ces sociétés qui s'appellent secrètes et qui ont si peur de l'être.--Des
amis lui avaient fait quelques reproches, l'avaient accusé de manquer de
dévouement. «Venez vous promener sur le boulevard,» leur avait dit
Barthélemy.--Arrivé là, il avait chargé un pistolet et avait tiré sur le
sergent de ville.

Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment réhabilité la
gendarmerie,--que la race des _bons gendarmes_, si célébrée sous la
Restauration, est retrouvée,--et que les sociétés dites secrètes ne
prescriront plus à leurs adeptes de les immoler à la liberté sur l'autel
de la patrie.--Du reste, M. C... est retourné de lui-même en prison.

[GU] Il n'est peut-être pas inopportun de dire, à propos de
conspirations, quelques mots sur l'éducation qu'on reçoit en France.

Cette éducation est entièrement et exclusivement littéraire et
républicaine. Tout élève qui a profité de ses études sort du
collége,--sinon poëte, du moins versificateur et animé d'une haine
profonde contre la tyrannie. C'est le moment où il doit devenir commis
dans un bureau de ministère,--ou chez un banquier,--ou ferblantier,--ou
limonadier,--ou fabricant de cheminées kapnofuges.--Voici pour
l'éducation littéraire.--Pour ce qui est des principes,--les vertus
qu'on lui a fait admirer au collége sont toutes prévues par divers
articles de notre Code pénal. Les vingt premières pages de Tite-Live,
contenant l'histoire des premières années de Rémus et de
Romulus,--seraient, dans la bouche d'un procureur du roi, un
réquisitoire entraînant sept ou huit fois la peine de mort et six cent
cinquante ans de travaux forcés,--_au minimum_ et en admettant des
circonstances atténuantes. (Voir Tite-Live et le Code pénal.)

[GU] LA DÉMOCRATIE.--Les savants que l'on entretient à l'Institut pour
nous dire le temps qu'il a fait la veille,--et qui se mêlent un peu trop
des choses terrestres où ils mettent leur petite part de confusion, nous
apprennent de temps en temps au matin que:

    Nous l'avons en dormant, madame, échappé belle.

Une comète a passé près de la terre, nous avons failli nous réveiller
tout rôtis.

Je vous dirai, moi, qu'une forme de gouvernement a passé sur nos
têtes,--et que ce gouvernement a même publié une charte; ce
gouvernement s'appelle la _démocratie_,--moi je prendrais la liberté de
l'appeler le _gouvernement sauvage_.

[GU] CHARTE ET PRODROMES DU GOUVERNEMENT SAUVAGE. _Charte_.--«Où est
donc la souveraineté du peuple? Où est la démocratie?»

Se demande le gouvernement sauvage;--je vais vous le dire, ô
gouvernement sauvage!

C'est, je pense, un gouvernement passablement démocratique que celui où
M. de Cormenin commente le livre de blanchisseuse du roi et publie des
brochures où il déclare que le roi use trop de bottes.

Où le prince royal _n'oserait pas_ se dispenser d'assister à un bal
auquel l'inviterait M. Dupin.

Où madame Barthe étend les langes de ses enfants sur les balcons de la
place Vendôme.

Où M. Coulman, ancien député alsacien, refuse de s'habiller proprement
pour aller chez le roi--et demande si on le prend pour _un marquis_.

Où M. Dupin dit au prince royal à l'occasion de son mariage:

«La princesse que votre cœur a choisie sera bien reçue parmi
nous,--nos mœurs, fort éloignées de la morgue des anciennes cours,
lui seront bientôt familières.»

[GU] PARENTHÈSE.--Pauvre princesse,--l'avocat Dupin avait bien
raison,--vous n'avez pas trouvé cette cour de France, autrefois asile
des plaisirs, du luxe, des fêtes, de la beauté, des amours,--cette cour
de France si noble, si chevaleresque, si heureuse, si enviée, que
rêvaient les princesses des autres pays comme un paradis sur la terre,
pour laquelle elles croyaient n'avoir jamais assez de beauté, d'esprit
et de grâce. Autrefois il y avait quelque chose de plus qu'être
reine,--c'était être reine de France. Les _belles_ de tous les pays, de
toutes les cours, venaient subir à la cour de France une épreuve qui
décidait si elles étaient vraiment belles; les seigneurs les plus
beaux, les plus riches, les plus élégants, venaient apprendre à
Versailles s'ils étaient réellement beaux, riches et élégants,--de la
cour de France partaient des arrêts sans appel, c'était là que régnait
la mode.

Aujourd'hui, comme dit M. Dupin,--la cour est bien éloignée de cette
_morgue_.

Aujourd'hui on y voit des gardes nationaux avec des boutons
d'étain,--les députés y vont en bottes, en cravate écossaise et en gants
verts;--l'avocat Dupin,--sans gants, avec ses bas plissés comme un
jabot, y parle haut et y est écouté.

[GU]Ah! ce n'est pas là de la démocratie,--messieurs du gouvernement
sauvage.

«Dans la société actuelle, quelques-uns ont, à l'exclusion des autres,
le monopole de l'éducation, le monopole des capitaux,» ajoute le
gouvernement sauvage.--Le monopole des capitaux,--ouf! voilà le gros mot
lâché.

Mais, messieurs, l'argent est le fruit du travail, ceux qui ont ce que
vous appelez le _monopole_ des capitaux ont aussi le _monopole_ de la
fatigue, des veilles, des soucis, ils ont le _monopole_ de l'ordre, de
l'économie.

Tout le monde a le droit de _vivre de ses rentes_, il ne s'agit que de
gagner les rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées.--Que
voulez-vous, messieurs les sauvages, serait-ce par hasard _vivre des
rentes des autres_?

Je dirai du monopole de l'éducation ce que je dis du monopole de
l'argent:--Pour savoir, il faut apprendre,--et, si vous voulez que le
peuple soit instruit--il ne faudrait pas lui faire employer le temps
qu'il peut consacrer à la lecture à se meubler la tête de billevesées
ridicules et dangereuses de certains publicistes sauvages.--Que
voulez-vous, messieurs? savoir sans apprendre?--personne, je pense, n'a
ce monopole-là.

«On dit que nous avons la liberté religieuse; mais on s'oppose à
l'exercice de certains cultes et à l'expression des doctrines qui
dépassent les religions privilégiées.»

Qui diable voulez-vous donc adorer?--quels fétiches avez-vous en
réserve?

Vous avez à côté du trône une princesse protestante.

Vous avez parmi les députés au moins un juif.

L'abbé Châtel se fait sacrer évêque par un épicier de la rue de la
Verrerie,--et prêche un culte de son invention, tantôt dans une écurie,
tantôt dans le local du Colysée d'hiver.

Des femmes du monde chantent l'opéra dans l'église-Musard de
Notre-Dame-de-Lorette.

Un pédicure a professé publiquement le Johannisme.

Il y a des Templiers qui se rassemblent deux fois par semaine.

Les élèves de Fourier ont leur culte public.

Comme les Saint-Simoniens ont eu le leur.

Et vous, messieurs les sauvages,--vous vous êtes rassemblés pour
discuter et mettre aux voix la reconnaissance de l'Être Suprême,--qui
n'a passé qu'à une voix de majorité.

Ce pauvre Être-Suprême l'a échappé belle. Heureusement que M. Thoré, qui
a une si belle barbe, lui a prêté main-forte.--On se devait bien cela
entre barbes.

Personne ne vous a gêné pour cela, messieurs.--Il est difficile
cependant de _dépasser_ de plus loin les religions privilégiées que de
prononcer la déchéance de Dieu, et personne ne vous en aurait
empêché.--Qu'avez-vous donc de _plus avancé_ que l'on ne vous permet pas
encore de faire?--Quel Dieu voulez-vous donc adorer?--Est-ce un
crocodile, un bœuf, ou un scarabée, ou un lézard?--Est-ce Vitznou, ou
Irminsul, ou Jupiter? Est-ce le feu? Est-ce l'un de vous?

Mon Dieu, messieurs, adorez-vous les uns les autres,--personne ne vous
en empêchera.

[GU] Du reste, supprimer la religion--c'est supprimer les frais du
culte, c'est supprimer le sacrilége.

Comme supprimer la propriété c'est supprimer le vol,--c'est supprimer la
justice, les tribunaux, les juges,--la police,--la
gendarmerie.--Pourquoi ne pas avoir formulé votre Charte en trois mots:

Il n'y a plus rien.

C'était d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.

[GU] Le journal la _Démocratie_ devait paraître le 15 février, et n'a
pas paru.--C'est dommage,--on m'avait confié une partie du premier
numéro, et cela promettait d'être curieux.

[GU] POLITIQUE.--Les cochers de fiacre ne marchent pas à moins d'un
louis l'heure.

--Tout le monde se décerne des décorations.--On en voit de roses, de
jaune-paille, de lilas, de bleu-lapis, de cuisse de nymphe.

--Quelques messieurs ont labouré la grande allée du jardin des
Tuileries, et y ont semé des pommes de terre.

[GU] TRIBUNAUX. Quelques juges se sont rendus au palais;--mais les
gendarmes étaient allés boire avec les prisonniers.--Il n'y a plus de
lois, il n'y a plus de crimes, il n'y a plus de prisons.

[GU] NOUVELLES DIVERSES.--Il n'y a plus de timbre, il n'y a plus de
poste.--Le journal la _Démocratie_ prie ses abonnés des départements de
vouloir bien faire prendre, chaque matin, leur exemplaire rue de
Grammont, 7.

--Chacun peut frapper une monnaie à sa propre effigie.

M. *** et madame *** se sont emparés de deux télégraphes au moyen
desquels ils font leur correspondance particulière.

--Vu l'approche du froid, nous avertissons nos abonnés qu'il y a de fort
beaux arbres dans le jardin des Tuileries; on peut les avoir au prix de
la corde et ne pas les payer.

[GU] CULTE--L'abbé Auzou a proclamé la déchéance de Dieu.

L'abbé Hugo a proclamé la déchéance de l'abbé Auzou.

[GU] BOURSE.--Toute dissimulation a été mise de côté dans les opérations
de la Bourse. Ou a franchement volé des portefeuilles, des bourses et
des montres. Au moment de la fermeture, les montres étaient fort
recherchées; les mouchoirs, au contraire, éprouvaient de la baisse; les
portefeuilles se tenaient fermes.

[GU] Si j'avais mille écus de trop, je les offrirais à celui qui
déterminerait les raisons qui font que dans toutes les émeutes--il y a
majorité de tailleurs. Je ne comprends pas bien l'intérêt qu'ont les
tailleurs à ce que le pays devienne sans-culotte.

[GU] Il y a quelques jours, le prince russe T**, accompagné d'un
domestique, traversait la Halle dans un cabriolet qu'il conduisait
lui-même. Le prince T**,--je dois le dire à ceux qui ne le
connaissent pas,--porte la tête plus qu'inclinée sur l'épaule.--Son
cabriolet toucha l'éventaire d'osier d'une femme qui vendait de la
salade;--elle fit des cris de paon,--et se plaignit qu'on écrasât le
pauvre monde.--Le prince descendit, lui mit un louis dans la main,--et
lui dit: «Ma bonne femme, si par hasard vous étiez malade,--voici mon
nom et mon adresse: je vous enverrais mon médecin.» Cela dit,--il
remonta dans son cabriolet. «Ohé! lui cria la marchande de salade qui
n'avait même pas eu peur, ton médecin, mon fils, si c'est lui qui t'a
remis le cou, j'en veux pas.»

[GU] On fait cette année des bonbons très-ridicules: ce sont tous les
gens célèbres en sucre plein de liqueur.--J'ai envoyé hier à quelqu'un
madame Sand au punch, M. Hugo au marasquin,--M. de Lamartine au rhum,
mademoiselle Rachel au kirchenwaser,--M. de Chateaubriand à
l'anisette,--M. Thiers au genièvre, etc., etc.

Comme joujoux, on donne beaucoup aux enfants:--des Dupin en bois qui
remuent les jambes et les bras au moyen d'un fil.

[GU] On faisait compliment à la jolie duchesse *** de là naissance
prochaine et apparente d'un héritier d'une si illustre maison que la
sienne. «N'en dites rien à mon mari, répondit-elle, c'est une surprise
que je lui prépare.»

M*** a tellement l'horreur de faire des cadeaux, que chaque année il
attend au dernier moment pour donner ses étrennes, espérant toujours que
quelques morts subites pourront en diminuer le nombre; cela s'étend même
jusqu'à ses petits-enfants, qu'il aime beaucoup; mais c'est si fragile
un enfant!

Depuis que la pièce de madame de Girardin a montré les journalistes ne
puisant leur verve que dans le vin,--M. Janin--n'a pas manqué un seul
matin, après son déjeuner, qui se compose d'une tasse de chocolat et
d'un verre d'eau, de dire à son domestique: «François, enlevez les
restes de cette orgie.»

[GU] M*** a imaginé un singulier moyen d'économiser le fiacre qui
doit le reconduire chez lui après un bal ou une soirée.--Il avise un de
ses amis auquel il dit tout haut en plein salon: «A*** je te
reconduirai.»--L'assistance le regarde et se dit: «Tiens, M*** a des
chevaux.» Au moment du départ, notre homme, descendant avec son ami, met
le nez à la porte cochère et prend le premier fiacre qui se rencontre;
quand le cocher demande où il faut conduire ces messieurs,--M***
répond: «Dis donc, A***, tu vas me jeter chez moi.»

[GU] Une _demoiselle_, célèbre par le luxe et la somptuosité de son
ameublement, a quelquefois à subir les importunités de quelques femmes
du monde dont la curiosité triomphe de toutes les convenances. Il y a
quelque temps, madame ***, après avoir examiné tout dans ses moindres
détails, s'écria:

«Mais c'est un conte de fées!--Non, madame, reprit mademoiselle R***,
c'est un compte des Mille et une Nuits.»

[GU] Le projet que nous avons dénoncé d'enterrer tous les pairs et la
pairie a eu un commencement d'exécution qui n'a échappé à personne. Les
pairs sont furieux du nouvel arrangement de leur Chambre qui les
renferme dans des plâtres à peine secs où ils s'enrhument. Il n'est pas
sans exemple que quelqu'un des honorables pairs se soit endormi pendant
la séance, et l'on sait toute la gravité du danger que l'on court à
dormir dans des plâtres frais.

Je me rappelle, à ce propos, deux exemples de sommeil législatif.

A un conseil de ministres, un homme _vertueux_, qui était aux affaires
dans le commencement du gouvernement de juillet, s'était endormi
profondément pendant un discours du roi.--Lorsque le roi eut développé
son idée, il se retourna vers l'homme vertueux, et, sans s'apercevoir de
son sommeil, lui demanda: «M*** est-il de cet avis?--Oui, citoyen,
répondit l'homme d'État, réveillé en sursaut.--Un avocat, qui était
ministre peu de temps après la révolution de juillet,--s'endormit à un
conseil du roi qui s'était prolongé assez tard;--le duc d'Orléans,
averti par sa respiration bruyante, le poussa doucement du coude.--Le
dormeur impatienté, sans ouvrir les yeux, répondit: «Laisse-moi donc,
Sophie, laisse-moi dormir,--je suis fatigué.

[GU] A un dîner chez M. d'Argout, M. A. Dumas parut avec une broche de
croix variées.--Me Chaix d'Est-Ange, remarquant qu'il avait, en
outre, au cou un cordon attaché comme les croix de commandeur, lui dit:
«Mon cher Dumas, ce cordon est d'une vilaine couleur, on dirait que
c'est votre gilet de laine qui passe.

--Mais, non, mon cher Chaix, reprit M. Dumas, il est du vert des raisins
de la fable.»

[GU] On lit dans un journal: «On a trouvé dans la rivière le corps d'un
soldat coupé en morceaux et cousu dans un sac, _ce qui exclut toute idée
de suicide_.»

[GU] Une des choses, sans contredit, sur lesquelles il se soit dit le
plus de sottises ce mois-ci est l'affaire d'Afrique.

Il est arrivé en Afrique--précisément ce qui devait arriver, et si
quelque chose peut étonner les gens de bon sens, c'est que cela ne soit
pas arrivé beaucoup plus tôt et d'une manière infiniment plus
désastreuse.

C'est, du reste, ce qui arriverait en ce moment partout où la France
aurait une guerre à soutenir.

Les avocats, qui ne doutent de rien et ne se doutent de rien, sont
chargés de faire la guerre, c'est-à-dire de décider combien on enverra
d'hommes sur un point, combien on donnera d'argent.

Me Janvier, qui n'est pas même garde national, en sa qualité de
député, et que sa taille (une colonne trois quarts du _Journal des
Débats_) exempterait de tout service militaire,--a, une fois, parlé
pendant une heure à la Chambre sur l'expédition de Constantine.

Me Dupin a exigé que M. Clausel vînt d'Alger à Paris pour lui donner
personnellement des explications;--là, il a blâmé les opérations du
maréchal, lui a cité des vers latins, et l'a appelé Calpurnius.

On doit se rappeler que M. Clausel prit fort mal la chose et exigea de
l'avocat Dupin les plus humbles excuses.

L'avocat Dupin profita de la première circonstance pour faire un grand
réquisitoire contre le duel.--Tous les avocats du monde soutinrent Me
Dupin.--Il est, en effet, agréable pour ces messieurs de ne pas être
obligés de demander raison des soufflets qu'ils peuvent recevoir.

Disons, en passant, que, si les Français ont eu la réputation pendant si
longtemps d'être le peuple le plus poli de la terre,--c'est parce qu'ils
portaient l'épée--et la tiraient facilement du fourreau.

[GU] Les hommes du métier demandent, pour Alger, soixante mille hommes
et soixante millions.--Les avocats parlent, discutent, chicanent, et
arrivent à donner le tiers des hommes et de l'argent demandés,--et
chaque année, pour que l'on ne puisse pas diminuer encore cette trop
faible allocation,--on est obligé de faire une expédition inutile, ou de
donner à l'occupation une extension dangereuse--qui rendrait
insuffisants même le nombre d'hommes et la somme d'argent demandés.

Puis on s'étonne quand les soldats meurent de fatigue et de maladie,
sans secours.

On s'étonne quand les soldats français sont battus.

Aujourd'hui--le roi l'a dit avec raison dans son discours,--l'armée
française ne sortira plus d'Afrique,--l'honneur national est engagé.
Mais, avant l'événement qui a amené le résultat, il n'y avait que deux
choses à faire pour l'Afrique:

Ou l'abandonner, ou la conserver.

Les députés qui étaient pour l'abandon n'ont jamais osé le dire
franchement et honnêtement à la Chambre.--Ils ont, par de honteuses
chicanes, rendu la conservation, dont ils ne voulaient pas, désastreuse
et impossible.

Ceux qui voulaient la conservation--n'ont pas su ou n'ont pas pu exiger
les moyens nécessaires.

Le résultat de toutes les discussions a toujours été--qu'on a _gardé_ et
qu'on n'a pas _conservé_.

On veut de l'économie et de la gloire.--La gloire est un luxe,
messieurs,--c'est un luxe que la France peut se donner,--mais c'est un
luxe.--La France est riche, grande, forte, brave.--Elle peut bien se
passer une fantaisie de soixante mille hommes et de soixante millions.

On n'a pas de la gloire au rabais, messieurs;--vous ne ferez pas pour la
gloire ce qu'on a fait de ce temps-ci pour toutes les autres choses;
l'or au rabais s'appelle chrysocale;--l'argenterie au rabais est du
_métal d'Alger_. La gloire est chère, messieurs; demandez aux époques
glorieuses de notre histoire:--elle était fort chère sous Louis
XIV,--fort chère sous l'Empire, et si la Révolution a semblé l'avoir
pour rien,--c'est qu'elle la prenait à crédit, et l'Empire a payé pour
la Révolution et pour lui.

Si vous ne voulez pas y mettre le prix, messieurs, il faut vous en
passer,--il faut réduire la France à la vie bourgeoise et au
pot-au-feu,--cela n'est pas cher--et cela n'est pas beau non plus,--cela
vous conviendrait à ravir;--mais la France ne voudra peut-être pas
toujours que vous lui fassiez sa part, messieurs.

Puis, quand un général est là-bas avec des forces insuffisantes, les
ministres, qui craignent d'être inquiétés sur la _question
d'Alger_,--lui envoient une foule d'exigences et de tracasseries de la
part des députés.

Il faut faire ceci pour M. Arago,--ne pas faire cela pour M. Mauguin.

Il faut aller par là, revenir par ici.

[GU] Tenez, voici qu'on vient enfin d'envoyer à la Chambre--M. Gustave
de Beaumont,--allié à la famille de la Fayette et philanthrope de
l'école américaine.--Revoir le numéro des _Guêpes_ de décembre.

M. de Beaumont est philanthrope,--il voudra moraliser les Arabes;--et
comme M. de Beaumont est du parti démocratique, comme, d'autre part, le
pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s'occupera de moraliser
les Arabes;--on ne voudra plus qu'ils renferment leurs femmes--et, sous
prétexte du bienfait de l'éducation, on prendra les petits Arabes et on
leur fera faire des thèmes.

Nous ferons deux remarques sur l'élection de M. Gustave de Beaumont.--La
première est que le système cellulaire a causé, cette année, à
Philadelphie, où il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas
d'aliénation de plus que le régime ordinaire sur une moyenne donnée.--La
seconde est que le parti démocratique devient friand et libertin, il lui
faut des hommes titrés,--il lui faut aujourd'hui des vicomtes et des
marquis.

[GU] Le général Valée s'accommode médiocrement des tracasseries
ministérielles.--Voici une lettre officielle de lui au général
Schneider, dont on a beaucoup parlé ces jours-ci:

«Mon cher général, si vous voulez que je continue à gouverner l'Algérie,
ne m'envoyez plus d'ordre du ministère, attendu que je les f... au feu
sans les lire.--Tout à vous.»

Et ceci n'était pas une menace vaine,--le maréchal, dernièrement, avait
défendu qu'on laissât entrer personne chez lui.--Le colonel A... força
la consigne.

--Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n'y étais pas?

--Général, on me l'a dit, mais il s'agit de signer des dépêches pour la
France, et le bâtiment attend.

--Cela m'est égal, je n'y suis pas.

--Mais général, c'est très-urgent, il n'y a qu'à signer.

--Donnez.

Le maréchal prend les dépêches et les--_jette_ au feu, le colonel se
précipite sur les pincettes, veut les retirer,--mais le maréchal le
retient par les basques de son habit et l'éloigne de la cheminée jusqu'à
ce que la flamme ait tout consumé.

[GU] Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires
sérieuses le moins de vaudevilles possible.

En France, on paraît étonné et abattu quand l'armée française éprouve le
plus léger désavantage,--et on traite d'assassins et de traîtres
l'ennemi qui nous tue quelques hommes.

J'ai trouvé d'aussi mauvais goût, dans le discours du roi, le reproche
de perfidie qu'il fait aux Arabes.

On ne doit pas penser à imposer aux Africains,--si célèbres par leur
mauvaise foi,--_fides punica_,--les conventions chevaleresques qui sont
de droit commun en Europe.--Tous les moyens doivent leur sembler bons
contre les Français qui sont venus porter la guerre chez eux et
s'emparer d'une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M.
Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les
règles.

Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur
vie est leur enjeu, qu'en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie
de gloire et d'immortalité qu'ils ont jouée.

[GU] Les académiciens ont ajourné à trois mois l'élection sur laquelle
ils n'ont pu tomber d'accord.--Chacun des concurrents est invité, d'ici
là, à faire un chef-d'œuvre.

Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux
classes:--Les unes signifiant «pas Berryer,» les autres voulant dire
«pas Hugo.» M. Bonjour n'est qu'une négation.

[GU] M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.--M. Thiers est trop égoïste,
ses amis le savent bien, pour conspirer _pour_ quelqu'un; mais, en
appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux
légitimistes.--Il est de même pour un autre parti;--ne pouvant louer
ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de
Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n'écrivent pas, les deux
plus grands écrivains du siècle.

[GU] L'élection de M. Berryer, n'ayant pas été _enlevée_, est manquée
pour longtemps.--On s'attendait à voir M. Berryer écrire qu'il
renonçait,--mais M. Berryer n'écrit pas. Il improvisera sa renonciation
au domicile de ses amis.--On a prêté divers mots à MM. de Chateaubriand,
Scribe, etc.--En voici un que je cite parce qu'il vient à l'appui de ce
que je disais tout à l'heure: «Que le gouvernement fait tout ce que
veulent ses ennemis.»--Quelqu'un a dit: «Mais que veut donc obtenir M.
Casimir Delavigne, qu'il se met contre le roi à l'Académie?»

M. Dupin a dit à M. Berryer: «Ma voix ne vaut pas la vôtre, mais elle
vous appartient.»

Il a dit à M. Hugo: «A quoi peut servir une voix, si ce n'est à vous
proclamer un génie.»

Il a voté pour M. Bonjour.

[GU] Comme on demandait à M. Royer-Collard son appui pour la nomination
de M. Berryer, et qu'on lui disait: «Le duc de Bordeaux vous écrira
lui-même à ce sujet, il a répondu: «Si monseigneur le duc de Bordeaux me
faisait l'honneur de m'écrire, je dénoncerais sa lettre au procureur du
roi.»

[GU] A propos de la littérature du château, nous avons parlé de MM.
Delatour et Cuvillier-Fleury;--nous avons maintenant à dévoiler les
chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.

Les rôles sont aujourd'hui fort changés: les jeunes élèves sont devenus
les maîtres et se font obéir;--ils obligent, à leur tour, leurs
précepteurs à apprendre les choses inusitées. M. Bois-Milon est le plus
heureux, c'est un homme insignifiant, et on ne s'occupe pas de
lui;--cependant le duc d'Orléans s'est fait récemment suivre par lui en
Afrique.--M. Bois-Milon a d'abord eu quelques chagrins d'équitation;
puis on assure qu'il n'y avait rien de plus curieux que son équipement:
il se chargeait de tant d'armes, qu'il lui aurait été impossible de se
servir d'aucune.--La dyssenterie, maladie peu épique, fit de lui un
bagage incommode que le prince laissa à Alger.

M. Trognon est le précepteur du duc de Joinville.--C'est un brave homme
qui adore son élève. Le duc de Joinville est un jeune homme brave,
impétueux, impatient, ce qui l'a fait quelquefois passer par de rudes
épreuves.--Avant de s'embarquer, il rassemblait ses petits frères les
ducs d'Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des
Tuileries, et là leur apprenait à chanter la _Marseillaise_ et le _Chant
du départ_, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que
l'ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut
assez scandalisé.

D'autres fois, il forçait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec
lui, ou il l'obligeait à s'habiller en Turc.

Plus récemment, se trouvant sur son bâtiment, à l'île de Wight, il eut
la fantaisie de donner un bal à bord.--M. Trognon s'y opposa. Le duc de
Joinville attendit le moment où il se trouvait de quart, et, usant de
son autorité de commandant,--il fit déposer à terre M. Trognon, qui ne
revint au vaisseau qu'après le bal..

       *       *       *       *       *

Jésuites;--hélas! on me paraît avoir fait comme l'étudiant, qui, harcelé
par un lutin, finit par le couper en deux d'un coup de sabre.--Chaque
moitié devint un démon entier.--Sous la robe noire de Basile, déchirée
en deux, se cachent aujourd'hui les avocats et les professeurs.

M. Lerminier est un jeune professeur--qui a longtemps professé les
principes démocratiques.--Soit que le pouvoir ait senti le besoin
d'avoir M. Lerminier à lui, soit que M. Lerminier, amorcé par les succès
des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le
besoin d'être eu par le pouvoir,--toujours est-il que le pouvoir a agi
en cela avec sa maladresse accoutumée.--M. Lerminier est aujourd'hui
perdu.--Voici deux fois qu'il essaye inutilement de recommencer son
cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes,
obligent de le suspendre.

M. Lerminier se console peut-être en pensant que M. Rossi n'a pas non
plus manqué de pommes dans ses commencements.

Mais M. Lerminier ne pense pas qu'il y a une chose que la jeunesse,
noble, grande et exaltée qu'elle est, ne pardonne jamais:--c'est
l'apostasie.

[GU] On emprunte à la _Gazette d'Ausgbourg_,--journal remarquable qu'on
ne connaît pas assez en France, un article contenant le détail de la
réception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite à un prince
déchu. Mais le _Courrier français_ et les autres--ont supprimé la phrase
qui termine cet article. La voici; «Il y a bien des réflexions à faire
sur tout ce qu'il y a d'arrogance et de mauvais goût dans la conduite de
cet avocat parvenu.»

Pourquoi cette suppression? C'est que, dans un coin de chaque journal,
il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais goût, qui espère
parvenir.

[GU] Eh! mon Dieu! d'où venez-vous, ma pauvre guêpe; vos petites ailes
sont tremblotantes et fatiguées,--votre petit corps est tout haletant:
êtes-vous entrée chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous
mangé trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que
j'avais désignés à votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de
pourpre que vous offre ce camélia,--ma pauvre petite guêpe,--et
reposez-vous.

Ce n'est rien de tout cela;--en passant sur le boulevard des Italiens,
elle a été asphyxiée par la vapeur du détestable tabac qu'y fument les
élégants, les dandys et les lions.--Ma foi, chère petite guêpe, vous m'y
faites penser et nous allons traiter cette question à fond.

On annonce qu'à l'ouverture de la session, le gouvernement va proposer
le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps
illimité.--

Hélas! qui va défendre à la Chambre les intérêts des fumeurs?--La
génération qui y est ne fume pas, elle prise;--nous serons bien heureux
si elle n'est qu'indifférente et si elle ne nous condamne pas, par un de
ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,--à vingt ans de
tabac forcé,--du tabac que nous vend la régie. Depuis quinze ans que
l'usage du tabac à fumer s'est prodigieusement répandu en France, on ne
s'est pas occupé de se préparer des récoltes plus abondantes, surtout
dans les qualités supérieures;--de sorte que la régie ne peut subvenir
aux besoins des consommateurs.--Outre qu'elle vend le tabac
excessivement cher, et qu'elle diminue les quantités à mesure qu'elle
augmente le prix, il n'est pas de drogue honteuse qu'elle ne vende tous
les jours sous le nom de cigares;--on fume du foin, on fume des feuilles
de betteraves, on fume du papier gris:--il n'y a qu'une chose qu'on ne
fume pas,--c'est le tabac.

La régie des tabacs, telle qu'elle est constituée, est un vol
odieux.--Il est impossible à Paris, quelque prix qu'on en offre, d'avoir
du tabac passable.--Cela est tellement vrai, que j'ai la douleur de
dénoncer plusieurs princes du sang royal comme n'ayant pu s'y soumettre
et se servant habituellement de tabac de contrebande.

Le duc d'Orléans et le duc de Nemours ne fument presque plus;--mais,
quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand
de vins qui, je crois, a été poursuivi depuis pour la contrebande du
tabac;--je pourrais dire son nom,--attendu que je faisais absolument
comme les princes, mais je ne veux pas l'exposer à de nouvelles
tracasseries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il
a soin de faire ses provisions en voyage.

[GU] Voici mon troisième volume terminé; toutes mes guêpes sont-elles
rentrées? Où sont Padcke--et--Grimalkain? Les voici--fermons la porte.



Février 1840.

     Le discours de la _couronne_.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M. de
     Rémusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M. Hébert.--M.
     de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux innocents.--M.
     Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique personnelle_.--M.
     Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour les gants.--M.
     d'Argout.--M. Pelet de la Lozère.--M. de Mosbourg.--M.
     Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le
     peuple.--M. de *** et le duc de Bordeaux.--La réforme
     électorale.--Situation embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M.
     Dupont de l'Eure.--La coucaratcha.--Les femmes
     vengées.--Ressemellera-t-on les bottes de l'adjudant de la garde
     nationale d'Argentan.--La Société des gens de lettres.--M.
     Mauguin.--Réforme électorale.--M. Calmon.--M. Charamaule.--M.
     Charpentier.--M. Colomès.--M. Couturier.--M. Laubat.--M.
     Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M. Marchal.--M.
     Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence dudit.--Quatre
     Français.--Le conseil municipal, relativement aux cotrets.--Deux
     gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M. Dupont.--Un vieux
     mauvais sujet.--Un préfet de Cocagne.--M. Teste.--Les rues.--Les
     poids et mesures.--Protestation.--L'auteur se dénonce lui-même à la
     rigueur des lois.--Les guêpes révoltées.--L'auteur veut raconter
     une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M. A. Karr.--M. N.
     R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame de D***.--Les
     honorables.--M. Coraly le député.--M. Coraly le danseur.--Histoire
     de madame *** et d'une illustre épée.--M. Pétiniau.--M.
     Arago.--M. Ampère.--Les mathématiques au trot.--M. Ardouin.--M.
     Roy.--Concerts chez le duc d'Orléans.--M. Halévy.--M. Victor
     Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et madame de
     Sévigné.--Madame la duchesse d'Orléans.--Madame Adélaïde.--Le
     faubourg Saint-Germain et les quêteuses.--Madame Paturle et madame
     Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grétry et
     Martin.--Indigence de S.M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce que les
     amis du peuple lui ont donné.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
     voyage.


[GU] CHOSES DITES SÉRIEUSES,--Les Chambres ont commencé ce qu'on appelle
leurs travaux.

Après le discours _du trône_, les hommes graves et les journaux ont,
comme de coutume, passé quinze jours à éplucher les phrases et à écosser
les mots qui le composent, pour y trouver une foule de sens
mystérieux.--Puis on s'est occupé à faire le logogriphe de la Chambre en
réponse à la charade de la couronne.

On a vu reparaître alors toute la friperie phraséologique des années
précédentes,--le _vaisseau de l'État_, l'_horizon politique_,--le
_timon de l'État_,--les _athlètes infatigables_,--les _hydres aux têtes
sans cesse renaissantes_, les _égides_, etc., etc., que l'on a ensuite
remise aux clous, où on l'avait prise et où on la reprendra l'année
prochaine.

L'adresse et la discussion qui l'a précédée ont été une œuvre de
banalité et de médiocrité. Les assaillants, comme les défenseurs,
l'opposition, comme le gouvernement, tout le monde a contribué de son
mieux à en faire quelque chose de parfaitement vide.

Personne n'a eu le courage de son opinion. M. de Rémusat a reculé devant
le sens primitivement sournois et agressif de l'adresse dont la
rédaction lui avait été confiée,--et a cru devoir l'expliquer.--M. de
Chasseloup a reculé devant son amendement.

[GU] M. Mauguin était à la tribune et prononçait un long discours,
lorsqu'il en vint à cette phrase: «Et c'est une chose de quelque
importance que le siége d'Hérat.»

La Chambre entendit le siége _des rats_, et il y eut un éclat de rire
universel.

M. FULCHIRON. Le siége des _rats_ a excité les _souris_ de la Chambre.

M. HÉBERT. Qu'en pense le _shah_?

M. DE BELLEYME. Le shah les surveille; il a l'œil _perçant_.

M. Mauguin continuait à parler; M. Fulchiron quitta sa place et se
dirigea vers le fauteuil du président,--en lui faisant un signe
d'intelligence pour lui faire comprendre qu'il avait à lui dire des
calembourgs dont on sait que M. _Sauzet_ est grand amateur.

M. Sauzet répondit par un geste d'autorité qui voulait dire: «Attendez
un peu, quand M. Mauguin aura fini.»

Comme l'avait prévu l'avocat Sauzet, le discours de l'avocat Mauguin
finit par finir,--et le président fit alors à M. Fulchiron un nouveau
signe qui voulait dire: «Ah! il y a des calembourgs, eh bien! venez
maintenant.»

Mais M. Fulchiron était blessé;--il tourna la tête d'un air boudeur et
ne voulut voir aucun des signes que M. Sauzet s'évertua à lui adresser
pendant tout le reste de la séance.

[GU] MM. les députés se font passer de petits papiers sur lesquels on
lit:

Quel est le sentiment qui maigrit le plus les hommes?

Quels sont les trois départements qui ne mettent pas de beurre dans leur
cuisine?

Ces questions circulent,--et chacun essaye de les résoudre.--L'Œdipe
le plus fort écrit sa réponse, et les papiers recommencent à circuler.

Deux de ces papiers que nous avons eus dans les mains contiennent, outre
ces questions, les réponses que voici:

Sur la première question:--l'admiration (la demi-ration).

Sur la seconde:--Aisne, Aube, Eure (haine au beurre).

_N. B._ Il n'y a pas dans ce précis des travaux parlementaires la
moindre plaisanterie. Tout est vrai.

[GU] Un événement parlementaire a été le discours de M. Thiers sur la
question d'Orient: ce discours, très-attendu, très-annoncé, très-médité,
n'a pas produit l'effet qu'on en espérait.

Ce n'était qu'une triple pétition qui n'a été apostillée par personne;
d'abord pétition au roi pour demander un ministère; en effet, on n'y
remarquait aucune phrase contre la _politique personnelle_; loin de là,
elle était traitée avec une remarquable mansuétude, le système de la
paix y était fort exalté,--il y avait loin de ce discours à celui où M.
Thiers a dit: «_Louis-Philippe était dans son droit, et j'étais dans le
mien._»

Pétition à la Chambre pour demander une majorité et un appui; tout le
monde avait sa caresse et sa part de paroles mielleuses; il y avait tour
à tour une phrase pour M. Berryer, une phrase pour M. Barrot, une phrase
pour les deux cent vingt et un.

Enfin, troisième pétition à l'Europe et particulièrement à l'Angleterre
pour obtenir l'autorité d'un grand diplomate, des visites à la place
Saint-Georges et la réputation d'un homme avec lequel on peut traiter.

Mais M. Thiers a pu s'assurer que, lorsqu'on veut ainsi contenter tout
le monde, on ne contente... que sa famille et ses sténographes.

En effet, voici ce qu'il est advenu des trois pétitions.

Nous croyons savoir qu'un grand ami de M. Thiers s'est fait voir au
château et au ministère des affaires étrangères, où il a cherché à
persuader à M. Soult de retourner au ministère de la guerre et de donner
sa place à M. Thiers.

Mais, au château comme chez le maréchal, on a répondu avec une froide
bienveillance que le discours était bien modéré, bien inattendu, bien
tiède, mais que, pour entrer au ministère, il était trop tard.

A la Chambre, on a trouvé le discours très-sage, très-convenable, et
chacun a été fort content de son lot, mais très-mécontent du lot de son
voisin.

En Angleterre, _pas un_ journal ni whig ni tory ne l'a commenté, ne l'a
cité, n'en a parlé, ne l'a lu,--il a été considéré comme non avenu. Ç'a
été un fiasco complet.

Au point de vue de la diplomatie, le discours n'apprenait rien sur la
question, et tout ce qui a rapport au pacha d'Égypte présentait de
telles lacunes, que tout le monde a été d'accord sur ce point, que ce
n'est pas ainsi, en n'en montrant qu'un côté, qu'on peut avoir la
prétention de traiter sérieusement les affaires.

[GU] Un célèbre orateur n'a pas parlé sur l'adresse.--Son silence a
étonné bien des gens. En voici l'explication: cet orateur, avocat, comme
tout le monde,--renonce généreusement, pour représenter son parti à la
Chambre des députés, à l'exercice de sa profession qui lui rapporterait
au moins cent mille francs par an. Il n'a pas de fortune, et le parti
lui alloue une indemnité annuelle.

En ce moment, soit que le parti trouve que son orateur ne parle pas
assez pour ce qu'on lui donne, soit qu'il ait épuisé sa bourse et son
cœur pour une royale infortune qui gémit dans l'hospitalité, il est
en retard d'un trimestre, et l'orateur sera muet ou enrhumé jusqu'à
solde de tout compte.

[GU] M. Passy--s'occupe de la conversion des rentes,--nous allons nous
occuper un peu de M. Passy.

Comme orateur, M. Passy est tout à fait insupportable à cause d'un
défaut dans la prononciation qui le rend aussi fatigant
qu'inintelligible.--Je me rappelle une phrase prononcée (si on peut
appeler cela prononcer) par lui pendant qu'il était dans l'opposition et
qu'il faisait contre le ministère d'alors la guerre que l'on fait
aujourd'hui contre lui, avec les mêmes armes et les mêmes arguments.
«Les choufranches de la Franche viennent chancheche de che que le
minichtère n'a pas de chychtème.

Comme homme d'État et comme administrateur, M. Passy a été
perpétuellement, et d'une façon bizarre, sous la double et contraire
influence des deux prénoms qu'il a reçus.

M. Passy s'appelle _Hippolyte-Philibert_, et toute sa vie il s'est
efforcé d'éviter les applications qu'on aurait pu lui faire du nom d'un
mauvais sujet célèbre au théâtre, et de se réfugier dans les vertus du
«sauvage Hippolyte,» son autre patron. Cette précaution devait le jeter
dans de singuliers excès, et elle n'y a pas manqué. M. Passy s'est
efforcé de se montrer composé, ennuyeux, peu soigné dans sa mise, sous
prétexte d'austérité. Jamais il n'a pu s'élever jusqu'aux gants verts
que nous avons reprochés avec quelque amertume à plusieurs de ses
collègues;--il garde les mains nues,--Hippolyte ne portait pas de gants
et Philibert les devait.

La conversion passera à la Chambre des députés à une majorité de deux
cent vingt voix contre quatre-vingt-dix,--mais peut-être avec quelques
restrictions.

Le projet viendra ensuite à la Chambre des pairs; et il y sera rejeté à
quatre-vingt-dix voix contre douze.--Parmi ces douze on peut désigner
d'avance M. d'Argout, M. Pelet de la Lozère, M. de Mosbourg, M.
Boissy-d'Anglas, et les nouveaux pairs qui sont nommés pour cela.

Il ne restera alors au roi que le plaisir de ne pas sanctionner une
mesure sur laquelle nous ignorons son opinion.

[GU] A propos du roi et de la Chambre, une chose m'a frappé cette année
plus encore qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici.

Je ne sais pas pourquoi on s'obstine quelquefois à contrarier le peuple
et à ne pas faire ce qu'il demande,--ce n'est certes pas moi qui
m'amuserai jamais à contrarier le peuple,--ce bon peuple, il demande
avec tant d'instance, tant de cris, tant de fureur, il est si près à
mourir pour ce qu'il demande, et ensuite il se contente de si peu!

Après l'Empire on était las de la _conscription_, qui avait plus que
décimé les familles... et on avait peut-être raison.--La Restauration
annonça que la _conscription_, l'odieuse _conscription_, était à jamais
abolie.--En effet, on la remplaça par le _recrutement_, qui est
absolument la même chose, et le peuple a été content.

Après juillet 1830, on a dit au peuple: vous abhorrez la _gendarmerie_,
vous n'aurez plus de _gendarmerie_.--A bas la
_gendarmerie_!--Remplaçons-la par une magnifique _garde municipale_--et
le peuple a été content.

Vous ne voulez plus de _gardes du corps_, ni de _garde royale_.--C'était
peut-être un but à l'ambition légitime de l'armée--mais aujourd'hui,
quand un soldat est ambitieux, il se proclame roi de France.--Il n'y
aura plus de gardes du corps, ni de garde royale. Mais comme il faut que
le corps du roi soit gardé, attendu la funeste habitude que prennent les
garçons selliers de lui tirer des coups de pistolet à trois pas, on lui
a donné, au roi, pour gardes du corps, des mouchards et des argousins.
Quand le roi va à la Chambre des députés, quand la reine va à l'Opéra,
les endroits par où doivent passer Leurs Majestés présentent un
rassemblement des physionomies les plus patibulaires et les plus
inquiétantes; des haies d'habits bleus râpés et gras,--des escouades de
redingotes à collet de fourrure au mois d'août,--des bottes éculées, des
gourdins énormes, des chapeaux crevés, des pipes écourtées vomissant des
parfums nauséabonds--annoncent à Paris et entourent la Majesté Royale.

[GU] Une guêpe voyageuse me rapporte une petite histoire de Goritz.--M.
de *** était allé faire sa cour au duc de Bordeaux.--En prenant congé
du jeune prince, il parut un peu embarrassé, balbutia, hésita, et
cependant finit par lui dire: «Monseigneur, Votre Altesse Royale
excusera la liberté que je vais prendre,--mais je ne dois rien vous
cacher de ce qui est dans vos intérêts: l'Europe entière a les yeux sur
vous, monseigneur;--vous n'ignorez pas la puissance de la mode, en
France.--Eh! bien... vos habits ne sont pas à la mode! permettez-moi,
monseigneur, de vous en faire faire d'autres à Paris et de vous les
envoyer.

--Monsieur de ***, répondit le prince en souriant, je vous suis
infiniment obligé de votre soin.--Vous me rappelez en ce moment le plus
fidèle serviteur d'un des anciens rois de France.»

Quand M. de *** eut pris congé, une des personnes qui étaient auprès
du prince lui demanda à quel roi et à quel serviteur il avait voulu
faire allusion.

--Comment, répliqua le duc de Bordeaux, vous ne savez pas mieux
l'histoire de France?--J'ai voulu parler du grand roi Dagobert et de son
conseiller, dont M. de *** m'a parfaitement rappelé le discours:

    Le grand saint Éloi
    Lui dit: O mon roi,
    Votre Majesté
    Est mal culottée.

[GU] LA RÉFORME ÉLECTORALE.--Par un beau dimanche de janvier plusieurs
centaines de gardes nationaux, précédés de quelques officiers, sont
allés faire des discours à MM. Laffitte, Arago, Dupont (de
l'Eure).--Quel était le quatrième, je ne me le rappelle pas.--Toujours
est-il que ce n'était pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se
trouve déclaré juste-milieu par ses amis.--Ce pauvre M. Barrot avait sa
réponse toute prête au discours qu'on n'est pas allé lui faire!--Les
autres, plus heureux, ont parlé à loisir.

ÉPIDÉMIE.--Il y a en France--une épidémie--horrible mille fois plus que
la peste--le choléra--la lèpre réunis.--Tout le monde en est atteint, et
qui pis est, personne n'en meurt et les avocats en vivent. Je veux
parler de la manie de parler. La piqûre de la tarentule fait danser.--Un
romancier a dénoncé un insecte qu'il appelle coucaratcha et qu'il fait
babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les
nuées de sauterelles sur l'Égypte.

    Car chacun y babille et tout du long de l'aune.

Où sont maintenant ces vieilles plaisanteries si usées et toujours si
applaudies au théâtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont
bien dépassées,--et ils ne se contenteraient pas comme elles de
causer;--causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,--on ne
dit presque qu'une phrase à la fois,--et on parle chacun à son
tour.--Causer! on a des interlocuteurs au lieu d'auditeurs;--on ne cause
plus, on veut faire de bons gros longs discours,--on veut monter sur
quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait
rien,--et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne
pour former un auditoire, tout le monde parle à la fois et sans
s'arrêter.

Il n'est pas de prétexte que l'on ne prenne pour parler: on va jusqu'à
adopter les vertus les plus austères si elles prêtent au discours.

On se fait savant pour parler,--philanthrope pour parler,--philosophe
pour parler,--prêtre pour parler.

On parle sous prétexte de charité,--sous prétexte d'horticulture, sous
prétexte de géographie,--sous prétexte de tout.

On a fondé à Paris, rue Taranne, au premier, une Société des naufrages
pour parler.

On a fondé par toute la France des comités d'agriculture pour parler.

Dans ces moments où de grands citoyens et d'autres plus petits, mais
excellents, pensent que le bien du pays exige qu'ils se rassemblent en
un banquet patriotique pour manger du veau, sous prétexte du toast--on
fait des discours.

A Argentan,--en Normandie,--un conseil municipal ou autre s'est assemblé
dernièrement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de
l'adjudant de la garde nationale, et on a parlé et discuté pendant
quatre heures.

Toute la France parle,--la France est folle, elle assourdit l'Europe du
bruit de ses paroles;--au moindre événement, avènement ou attentat,--on
envoie des adresses au roi,--et le roi répond par des discours.--Le duc
d'Orléans voyage,--on lui fait des discours, et le duc d'Orléans répond
par d'autres discours.

Et on a formé une Société de gens de lettres;--on s'assemble chez un M.
Pommier, et on fait des discours.

Et après:

Après on fait d'autres discours.

Mais les _affaires_?

Les affaires ne sont qu'un prétexte,--le but sérieux est de parler,--et
on parle:--d'abord chacun à son tour, puis tous à la fois.

Cela doit être joli.

[GU] J'en étais donc à MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents
hommes de la garde nationale sont allés faire des compliments sur leur
zèle pour la réforme électorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs
discours,--et quels discours!

Une chose assez piquante, selon moi, c'est que cette loi électorale si
mauvaise, si odieuse, qu'il est si urgent de réformer,--fut en son temps
préparée, approuvée et présentée à la Chambre des députés par le même M.
Laffitte, alors ministre et président du conseil.

Cette loi fut jugée par les membres de la gauche très-libérale,--et M.
Mauguin lui-même dit alors qu'avec une pareille loi la France avait de
la liberté pour cinquante ans.

De telle sorte que M. Laffitte voyant qu'on venait en armes et en
tumulte pour parler de la réforme, de cette loi électorale dont il est
le père, dut être d'abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait
le complimenter ou lui faire une avanie.

Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me
conduisait répondit à ma question sur la cause de ce bruit et de cette
prise d'armes: «C'est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le
réformer.»

Le lendemain, il se répandit un bruit que ces messieurs avaient été pris
pour dupes; que l'on était en carnaval; que la prétendue garde nationale
n'était qu'une mascarade, et que c'était à des masques qu'ils avaient
débité leurs discours.

Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l'émeute nationale furent
mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux
mois.--Suspendus! c'est là ce qu'on appelle une peine! mon Dieu! que je
voudrais donc être officier, quel discours j'irais faire à M. Laffitte!

Les partisans de la réforme électorale me paraissent être les jouets
d'une étrange erreur.--J'ai traité ce sujet dans le premier volume des
_Guêpes_.--J'ajouterai à ce que j'ai dit alors--ce que je crois
également d'une vérité incontestable.

On ne fait sortir d'un pays que ce qu'il y a dedans; il y a des choses
qu'on n'ordonne pas par une loi. On ne décrète pas le patriotisme, la
vertu, le désintéressement, fît-on même intervenir la guillotine.

Je prétends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la
réforme électorale tant criée, tant demandée, soit avec le suffrage
universel,--on la retrouverait composée des mêmes éléments, à doses
égales.

Tenez, voici un autre projet de réforme électorale dont je prends
l'initiative.--Barrez le Pont-Neuf à midi des deux côtés,--et formez une
Chambre de tous ceux qui s'y trouveront arrêtés,--vous y trouverez,
comme à la Chambre, un nombre relatif égal d'ambitieux,--de niais,--de
gens sensés,--d'avocats, etc.--Vous y trouverez des gens qui parlent
aussi mal français que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Colomés,
Couturier, Laubat, etc., etc.

Vous y trouverez des gens aussi mal vêtus que MM. Demeufve, Havin,
Leyraud, Mallye, Couturier déjà nommé, Marchal, Mathieu (de l'Ardèche),
restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l'Allier),
Garnon, etc., etc.

Ah! diable!--j'allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de
deux cent mille livres de rentes,--a adopté le déguenillement pour
exciter l'admiration de son austérité chez les hommes de son parti et
éviter les souscriptions et les emprunts.

Et quand vous aurez ainsi formé une Chambre,--demandez un vote sur
n'importe quoi,--et comptez les suffrages;--je gage ma plus belle pipe
turque, celle dont le tuyau de cerisier arménien a une fois et demie la
hauteur de Léon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre
précisément égal à celui que vous avez dans la Chambre.

Quelqu'un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre à
certains députés à propos de l'extrême négligence de leur costume.--On
me blâmait en me disant: «Les députés, étant élus par la nation, ne
doivent pas chercher à se distinguer d'elle par le costume.»--Et quel
est le costume de la nation? demandai-je; mettons-nous à la fenêtre pour
voir passer la nation.--La nation... cela veut dire les Français,
probablement.

Premier Français:--Un joueur d'orgue; veste de ratine brune, chapeau
décousu, pas de gants.

Deuxième Français:--Un porteur d'eau; veste bleue, une casquette.

Troisième Français:--Un croque-mort,--habit noir,--pantalon
gris,--cravate blanche.

Quatrième Français:--Une cuisinière revenant du marché;--un fichu à
carreaux sur la tête,--un châle de mérinos couleur grenat, un panier.

[GU] Les quatre-vingt-cinq mille indigents inscrits dans les mairies de
Paris sont bien heureux de la douceur qui a régné jusqu'ici dans la
température,--car la bienfaisance municipale n'aurait apporté que peu de
soulagements à leur misère. Cette bienfaisance municipale ne pense
jamais pendant l'automne qu'il fera peut-être froid l'hiver;--l'hiver
arrive, les pauvres tremblent, frissonnent, souffrent; au bout de quinze
jours de gelée consécutifs, le conseil municipal songe qu'il faut
s'assembler pour conférer sur les secours à donner aux malheureux.--On
discute, on parle, on n'est pas d'accord; on remet la séance au
lendemain;--le lendemain,--ou la semaine d'après, on vote une vingtaine
de mille francs,--comme on a fait la semaine dernière,--et cela ne
produit pas tout à fait un petit fagot pour chaque pauvre.--Les
distributions ne peuvent se faire que quelques jours après qu'elles ont
été votées, décidées et ratifiées,--et les pauvres reçoivent enfin leur
cotret au dégel.

[GU] Dans ce seul mois de janvier, deux gouvernements repris de justice
ont passé devant les juges.

De ces deux gouvernements, l'un avait tenté de s'établir à Marseille;
c'était un duumvirat républicain. Cette république avait deux chefs:
Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier;--deux sujets
soumis, Carpentras et Ferrary;--deux imprimeurs: Ferrary et
Carpentras;--deux afficheurs: Carpentras et Ferrary.

Ces deux messieurs s'étaient réunis un soir dans un café,--s'étaient
constitués en assemblée nationale,--avaient décrété deux ou trois
mesures et les avaient affichées pendant la nuit.

L'une ordonnait aux boulangers de faire crédit à tous les citoyens et
notamment aux chefs du gouvernement, les sieurs Carpentras, peintre en
bâtiments, et Ferrary, cordonnier.

Une autre intimait à _messieurs les riches_ la défense de sortir de la
ville sous peine de mort.

On les arrêta et on les mit en jugement,--on saisit à leur domicile
plusieurs ordonnances toutes préparées. En voici deux qui méritent
d'être remarquées:

ORDONNANCE.--Nous, etc.

Ordonnons ce qui suit:--On fera, sous le délai d'un mois, badigeonner à
neuf toutes les maisons de la ville;--on renouvellera les papiers qui
manqueraient de fraîcheur.--Ces travaux seront confiés à M. Carpentras,
peintre en bâtiments, et payés expressément au comptant.--_Signé_
FERRARY.

ORDONNANCE.--Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges de bottes,
est un citoyen médiocre.--Nous le décrétons en conséquence de prise de
corps et confisquons ses marchandises, lesquelles seront attribuées au
sieur Ferrary, en récompense des services qu'il a rendus et rend
journellement à la République, à titre de récompense civique.--_Signé_
CARPENTRAS.

[GU] Le deuxième gouvernement était la seconde catégorie des accusés de
mai qui ont été jugés par la cour des pairs.

On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarrassantes
conditions d'un gouvernement fondé en juillet 1830, à la suite d'une
émeute réussie.

On applique les formes les plus graves et les plus solennelles à juger
un certain nombre de gamineries contre lesquelles on prononce des peines
qu'ensuite on n'applique pas.

Les séances consacrées aux doublures des premiers accusés n'ont produit
aucune sensation.--Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a
faiblement joué le rôle mélodramatique dans lequel Barbès avait obtenu
une sorte de demi-succès.

Il a, comme Barbès, refusé de répondre à l'accusation,--mais il a espéré
dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef d'emploi qui
n'avait pas parlé du tout;--il a fait paraître l'avocat Dupont pour
qu'il ne parlât pas non plus.

Plusieurs des pairs ont profité de toutes sortes de prétextes pour ne
pas assister aux séances;--quelques-uns, du reste, sont encore malades
de la façon excessive dont on avait chauffé leur salle humide à la
première séance.

Les avocats des accusés,--ceux qui parlent,--ont continué à soutenir,
comme dans la première affaire, la théorie d'une différence à établir
dans la pénalité entre le crime politique et le crime--comment
appellerai-je l'autre crime?

Le pouvoir combat cette théorie en paroles, mais l'admet en action;
quand il a obtenu la condamnation de ses accusés, il leur inflige une
peine différente de celle prononcée.

Un gouvernement qui n'aurait pas les inconvénients d'origine que nous
avons signalés--ne serait pas forcé de commettre de si singulières
inconséquences;--il mettrait peut-être moins de colère en commençant,
parce qu'il se sentirait plus fort et aurait moins peur,--et
manifesterait plus de fermeté dans l'exécution des condamnations, qu'il
n'y a aucun prétexte de demander, quand on se réserve de montrer, par
leur non-exécution, qu'on les trouve trop rigoureuses.

Certes, s'il y avait lieu à établir cette distinction absurde entre le
crime politique et le crime... _civil_, cette distinction ne serait pas
à l'avantage du crime politique.--On comprend, à la rigueur, un certain
degré d'indulgence pour un crime auquel un homme aurait été poussé par
le besoin et par la faim,--ou par une de ces passions qui ont de toute
éternité rongé le cœur humain, telles que la jalousie.

Mais, quand de vagues théories politiques infiltrées dans de jeunes
cervelles en même temps que les demi-tasses de café gagnées ou perdues
au billard dans les estaminets, conduisent leurs adeptes jusqu'à
l'assassinat,--le crime qui n'a pas pour excuse le besoin ou
l'emportement frénétique de la passion--n'est guère fondé à réclamer
l'indulgence, que dis-je? des égards, du respect et une quasi-impunité,
parce que c'est un crime de fantaisie et surtout de vanité.

Mais le gouvernement actuel est, vis-à-vis des jeunes émeutiers, dans la
situation d'un père, ancien mauvais sujet,--qui gronde brusquement un
fils débauché, et ne peut cependant se refuser à l'indulgence, en se
rappelant que ce sont là des _torts de jeunesse_ qu'il ne peut
s'empêcher de retrouver un peu dans ses souvenirs.

[GU] Nous sommes au milieu du carnaval,--et on s'étonne de ne pas voir à
Paris encore un jeune préfet sur lequel on avait fait l'année passée ces
deux vers remarquables:

    Lorsque R*** revint du Monomotapa,
    Paris ne soupait plus,--et Paris resoupa.

Nous appellerons le jeune administrateur préfet de Cocagne,--non que ce
département existe tout à fait en France; mais, outre que le nom
s'applique merveilleusement à la chose, il rime au nom réel du
département qui a le bonheur de le posséder, à peu près comme
_halleba_RDED rime à _misérico_RDED.

Il a ordinairement le bonheur d'être retenu dans son département par les
devoirs rigoureux de sa position,--pendant les beaux mois de l'année.

_Mai_, où les cerisiers tout blancs livrent au vent tiède la neige
odorante de leurs fleurs.

_Juin_, le mois des roses, etc.

Jusqu'à l'ouverture de la chasse, où il a encore le bonheur d'être si
nécessaire à ses administrés, qu'il ne pourrait s'éloigner sans de
graves inconvénients.

Mais, aussitôt que l'hiver descend des sommets glacés des montagnes;
aussitôt que les premiers archets glapissent à Paris; aussitôt que les
concerts, les soirées et les bals s'organisent, il arrive, par une
singulière coïncidence, que la présence du préfet devient indispensable
dans la _capitale_.

On le voit se hâter, presser, encourager, gourmander les postillons; il
craint de perdre une minute, une seconde;--il marche, il vole, il
arrive, et le département est sauvé. Clic-clac,--clic-clac,--clic-clac.
Paris se réjouit de le revoir et lui dit: «Sois le bienvenu.» Pour lui,
il cherche avec une infatigable persévérance les gens qui peuvent être
utiles à son département.--Il les cherche partout, dans les soirées,
dans les bals, dans les raouts;--car, en cette saison, ce n'est que là
qu'on peut trouver son monde. Quelquefois il poursuit ses recherches
laborieuses jusqu'au milieu de la nuit; il les suit dans leurs
mouvements, dans leurs détours, dans leurs valses;--il les suit jusqu'à
table ou dans les tourbillons frénétiques du _galop_; il ne recule ni
devant les insomnies, ni devant la fatigue et les suites des festins
tardifs:--il faut que les affaires du département se fassent.

Puis, quand l'hiver s'est écoulé dans cette vie de fatigue et
d'abnégation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites
améthystes parfumées; quand la poitrine sent le besoin d'un air plus
pur, le département de Cocagne rappelle son cher administrateur, le
devoir le réclame, et il ne connaît que le devoir;--il quitte
courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies
éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles
et fanées: rien ne l'arrête, il s'arrache à tout, il part et arrive dans
_son endroit_, où il restera tout l'été.

Pendant que le ministre _Teste_ attaque les possesseurs d'offices, que
M. _Passy_ (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait
encore d'autres révolutions d'un ordre inférieur.

Je déclare publiquement que ma mémoire n'y peut suffire,--et que je
proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes
engagés. Nous avons, tant à la Chambre des députés qu'à la Chambre des
pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des
lois, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on
renverse de fond en comble les lois qu'on vient de faire, pour leur en
substituer d'autres qui ne durent pas plus longtemps;--et, ce qu'il y a
là-dedans d'effrayant et de sinistre,--c'est que nous sommes forcés de
connaître toutes les lois qu'on nous donne.--L'ignorance sur ce point
n'est jamais admise comme excuse, l'ignorance est la mère de la prison
et de la ruine.--A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tête, que la
loi est changée, abrogée, renouvelée, et qu'il faut se mettre à
l'oublier pour en apprendre une autre.--Que quelqu'un se livre à un long
sommeil ou à un court voyage, son premier soin à son réveil ou à son
retour doit être de se mettre au courant des lois nouvelles.--Pendant
que j'étais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène, à
Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre;
sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me
coucher criminel dans une maison du roi, sous l'œil paternel de la
gendarmerie.

Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne
savions plus compter, que c'était inutilement que nous avions chargé
notre mémoire autrefois de toutes les dénominations de nombre, de
mesure, d'espèce de poids, etc.--Que le _français_ que nous avons
appris est en partie supprimé et qu'il en faut apprendre un autre.

Paris alors s'est trouvé dans une grande confusion, il semble que le
Seigneur ait dit des Français comme autrefois des audacieux architectes
de la tour de Babel--en punition du bavardage auquel s'abandonne notre
malheureux pays:

_Genèse_, XI-7. «Confondons tellement leur langage qu'ils ne s'entendent
plus les uns les autres.»

Une grande perturbation s'est mise parmi les femmes--qui, obligées de
mesurer leurs étoffes par mètre, centimètre et millimètre,--depuis la
suppression de l'aune, vont être pendant longtemps habillées à
contre-sens.

Vous vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance
vous êtes de la ville la plus voisine.--Si ce paysan respecte les lois
de son pays--il vous effraye en vous disant: «Vous êtes à trois
kilomètres et neuf hectomètres.» C'est consolant.

Il n'y a plus de voie de bois.--Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez
bien le désigner à l'avenir, sous peine d'amende, par cette dénomination
prolongée, un stère quatre-vingt-douze centistères.--Bien du plaisir.

Certes, le système décimal est bien plus logique que l'ancien
système,--mais il n'est pas mal de constater en passant tout ce
qu'entraîne de tumulte et de perturbation un changement, même pour une
incontestable amélioration.

[GU] On entend dans les rues des gens qui crient: «Voilà la nouvelle
ordonnance qui défend de compter _autrement que par les centimes_.--La
voilà pour DEUX SOUS.»

[GU] Du reste, jusqu'à ce que tout le monde s'entende, il faudra subir
de nombreuses et incommodes conséquences.--De l'aveu des médecins, les
erreurs qui se commettent déjà trop fréquemment entre eux et les
pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre, et l'on pourrait
déjà citer quelques martyrs du système décimal.--Quelques prescriptions
deviennent impossibles, à cause que la division par tiers n'existe pas
rigoureusement dans le système décimal.--Or, l'emploi habituel des
poisons en médecine exige dans les doses une précision qu'il est
dangereux de diminuer.

La Régie des tabacs a tiré déjà de la circonstance un parti qui trouvera
des imitateurs.--Cette pauvre Régie ne produit que 90 millions par
an,--elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le
prétendu tabac qu'elle livre à la consommation.--Dans la difficulté de
mettre en rapport les poids et les prix, elle a pris un biais qu'il
serait long et ennuyeux d'expliquer ici, et qui augmentera son bénéfice
de quatre un quart pour cent. En même temps on change le nom d'un grand
nombre de rues, pour augmenter la facilité qu'ont déjà les gens à
s'égarer.

Je continue à dénoncer les princes du sang royal comme faisant usage de
tabac de contrebande.

Je ne cacherai pas non plus à l'autorité que j'ai reçu un sac de tabac
excellent, orné d'une étiquette ainsi conçue:

    Sala, marchand de tabacs de Smyrne.
      Rue de Chartres, 91, à Alger.

[GU] Mais qu'est-il donc arrivé à mes guêpes? L'escadron que je voulais
faire _donner_ sur le monde et la littérature refuse de marcher.

Il y a dans un coin de mon cabinet une _jardinière_ en bois sculpté
pleine de jacinthes en fleurs dans la mousse verte, elles s'y réfugient,
comme Adam, après avoir mangé le fruit défendu, quand le Créateur lui
disait en latin: «Adam, _ubi es_?--Adam, où êtes-vous?»

Mais elles ne se cachent pas timidement,--elles font entendre un
bourdonnement guerrier,--ma comparaison était mauvaise,--elles
ressemblent davantage aux Romains réfugiés sur le mont Aventin,--je me
rappelle qu'en cette circonstance un consul leur récita une fable, et
que cette fable les ramena dans le devoir,--si je leur récitais cette
fable.

Mais... oh! là,--mon Dieu,--je suis mort, mes guêpes en fureur se
précipitent sur moi.
Attendez,--expliquez-vous,--causons,--qu'avez-vous?--Que vous ai-je
fait? Ne m'attaquez pas ainsi brutalement, imitez les héros de Virgile
et d'Homère, qui faisaient précéder d'un petit discours chaque coup
qu'ils portaient à leur adversaire,--au moins je saurai le sujet de
cette révolte.

Ah! les voilà retranchées derrière leurs barricades de jacinthes.

UNE GUÊPE. Je suis _Mammone_, j'ai emprunté mon nom à un des anges
déchus que _Milton_ range sous la bannière de _Satan_, et quelques-unes
de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du _Paradis
perdu_.

Ah! monsieur le critique impartial, inflexible, inabordable,
invincible;--vous n'avez donc parlé si haut en commençant que pour faire
comme tant d'autres, vous avez loué sur la foi d'autrui une pièce de M.
Walewski, que vous n'aviez ni vue ni entendue;--j'étais fière de marcher
sous votre drapeau, mais maintenant je vous méprise, je lève l'étendard
de la révolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acéré.

L'AUTEUR. Ah! ma chère petite _Mammone_, toi que j'aimais d'une
affection toute particulière.

MAMMONE. Il n'y a pas de chère petite Mammone,--défendez-vous.

L'AUTEUR. Oh! là,--elle m'a percé le doigt, la méchante,--le doigt dont
je tiens la plume.

UNE AUTRE GUÊPE. Je m'appelle Moloch.--Quoi, vous avez loué cette pièce
de théâtre!

L'AUTEUR. Je vous assure, Moloch, qu'il y a des gens qui en disent
beaucoup de bien.

MOLOCH. Oui;--l'auteur, ne se voyant pas assez loué à sa guise par ses
amis, a pris le parti de se louer lui-même dans un journal qui lui
appartient.

MAMMONE. Le jour de la première représentation, où la salle était si
brillante, où il y avait tant de nobles et jolies femmes,--j'ai bien vu
ce qui s'est passé, cachée dans une fleur de la coiffure de madame...

Les amis applaudissaient des mains en disant: «Oh! que c'est mauvais...»

L'AUTEUR. Mais, Mammone, vous savez combien un homme a peu d'amis qui ne
soient pas un peu contents d'une humiliation qui lui arrive.

ASTARTÉ. Les acteurs faisaient des entrées et des sorties qui n'avaient
pour raison que d'aller changer de pantalons.--On craignait à chaque
instant qu'il n'y eût des changements de pantalons à vue.--Quelqu'un en
sortant...

MAMMONE. Je crois que ce quelqu'un est M. de Mornay,--mais je n'en suis
pas bien sûre.

ASTARTÉ. Quelqu'un racontait que le duc d'Orléans avait dit: «C'est une
pièce en cinq actes et en cinq pantalons.»

AZAZEL. Pourquoi n'avez-vous pas parlé de ces longs et solennels débats
à propos de la lettre qu'on apporte sur un plat d'argent?--les acteurs
voulaient qu'on le supprimât,--mais l'auteur y a tenu comme à un des
plus beaux morceaux de sa comédie, et M. _de Rémusat_, qui dirigeait les
répétitions en même temps qu'il méditait la rédaction de l'_adresse_ de
la Chambre,--a fort appuyé l'auteur dans sa résistance.

«Mais, monsieur le comte, disait un comédien, le public prendra votre
lettre pour un beefteack, et il exigera qu'on mette alentour des pommes
de terre ou du cresson.»

MOLOCH. Et, en effet, ce n'était pas une idée heureuse--quoique l'auteur
prétende que c'est à ces petits riens qu'on reconnaît le
monde:--D'abord, cet usage de se faire apporter les lettres sur un plat
d'argent n'est ni si général, ni si établi qu'on n'eût pu le
supprimer,--si ce n'est chez quelques dandys d'imitation
anglaise.--Ensuite, il n'est pas, selon moi, très-élégant d'apporter une
lettre sur un plat qui peut avoir servi à manger des côtelettes;--on
devrait employer un plateau d'une forme particulière.

AZAZEL. Depuis cette représentation, il y a une foule de faux dandys à
la suite qui se font apporter,--sur un plat d'argent tout ce qu'ils
demandent à leurs domestiques; leurs bretelles, leur gilet, leurs
bottes.

L'AUTEUR. Mammone, vous pourriez rire un peu moins fort,--ce me
semble,--des médiocres plaisanteries d'Azazel?

(MAMMONEN ne répond qu'en bourdonnant _la Marseillaise_.)

MOLOCH. L'auteur de la pièce a eu tort d'aller s'attaquer à Janin,--et
d'aller chercher de petits motifs mesquins à la critique du
feuilletoniste.

A part le commencement du feuilleton de Janin; qui était peut-être un
peu vulgaire...

L'AUTEUR. Oh là! Moloch,--ne parlez pas ainsi de Janin!

MAMMONE.--Nous sommes en révolte, notre ex-maître,--et je parle comme je
veux.

(MAMMONEN continue à bourdonner _la Marseillaise_.)

MOLOCH. Le commencement du feuilleton de Janin, sur les pièces de M.
Walewski, était un peu vulgaire et banal.--Les hommes qui par goût ne
vivent pas dans le monde ont tort d'en parler avec aigreur,--ils ont
l'air d'être envieux, et rien n'a si mauvaise grâce.

ASTARTÉ. Eh! de quoi, grand Dieu! peut être envieux le poëte?

Quelles sont les fêtes qui valent les fêtes de pensées et de rêveries
qu'il se donne lui-même?

Les acacias exhalent pour lui un parfum plus suave de leurs petites
cassolettes blanches.

Le vent dans les feuilles,--le rossignol dans la nuit, lui disent de la
part de Dieu des choses si belles, et que lui seul peut entendre.

Le poëte est si riche, qu'il ne peut envier personne, et que tous les
autres hommes ne sont auprès de lui que des fils déshérités.

MOLOCH. Mais, après son préambule, Janin a été plein de raison, de grâce
et d'esprit.--L'auteur de la comédie a attaqué Janin, comme s'il n'avait
pas assez d'un échec.

BÉLIAL. Les connaissances de l'auteur, aux représentations
suivantes,--envoyaient leurs voitures à la porte du théâtre et n'y
allaient pas.

MOLOCH. Cérémonial d'enterrement.

L'AUTEUR. Je ne puis supporter une telle liberté. A moi Padoke et
Grimalkin, saisissez Moloch et amenez-la ici les pattes liées.

Après un peu d'hésitation, Padoke et Grimalkin passent du côté des
insurgés.--Mammone bourdonne--le _Suivez-moi_ de _Guillaume
Tell_.--Toutes les guêpes se précipitent sur l'auteur.

L'AUTEUR. Holà!--Tant pis pour vous!

    Spicula si figant, emorientur apes.

Les guêpes, comme les abeilles, meurent de la blessure qu'elles font.

MOLOCH. C'est un vieux conte de vieux naturaliste, et cela n'est pas
vrai.

L'AUTEUR. Mais je vous assure que c'est un de mes amis,--un ancien
camarade qui avait entendu la pièce... qui m'a dit...

MOLOCH. Ton ami est un traître;--placé entre deux amis,--il t'a sacrifié
à l'autre; tant pis pour toi.--Après avoir si longtemps rabâché contre
les amis dans tes livres, tu t'y laisses encore prendre:--tant pis pour
toi.--Allons, Mammone, sonne encore la charge.

L'AUTEUR.--Grâce! grâce! _Astarté_, toi qui es si jolie;--grâce!
_Moloch_ l'invincible!--grâce! ma chère petite _Mammone_,--je ne le
ferai plus;--et toi aussi _Azazel_, tu es si jeune, tu seras moins
féroce que les autres.

MAMMONEN, _bourdonnant_. La victoire est à nous!

MOLOCH. Nous sommes vengées;--nous rentrons sous l'obéissance, et nous
acceptons ta charte et ton programme;--seulement tu nous dénonceras
l'ami perfide...

L'AUTEUR. Grâce pour lui, mes guêpes!

BÉLIAL. Le trait est beau--et sera un jour donné en thème aux enfants
avec l'histoire d'_Oreste_ et _Pylade_, d'_Euryale_ et de _Nisus_.

AZAZEL. Nous sommes soumises, et nous attendons tes ordres, tu es notre
roi.

CHŒUR DE GUÊPES _bourdonnant_. _God save the King!_

[GU] Pour tout dire, les amis de M. le comte Walewski ne l'ont pas
toujours aussi bien servi que N. R.

Pendant un entr'acte, un ami disait tout haut: «Cela ne va pas, mais on
n'a pas écouté mes avis.--J'avais conseillé à l'auteur d'_inonder_ le
second acte de _traits_ d'esprit.»

C'était cependant là un excellent conseil; en effet, il n'y a rien de si
simple.--Vous avez à faire un second acte qui vous embarrasse un
peu,--un ami, homme lettré, spirituel et instruit, vient vous
voir;--vous lui confiez votre embarras.

--Parbleu, dit-il; une idée! _Inonde_ ton deuxième acte de _traits_
d'esprit.

--C'est juste, dit l'autre,--et rien n'est plus simple.--je n'y avais
pas songé,--je suis sauvé!--Je vais tranquillement inonder mon second
acte de traits d'esprit.

[GU] Madame *** a marié récemment sa fille;--on croyait généralement
qu'elle lui donnerait les pierreries de la famille, qui sont fort belles
et jouissent même d'une sorte de célébrité.--Madame a jugé à propos d'en
garder encore l'usufruit.--Aussi disait-on, l'autre soir, dans un salon
où la nouvelle mariée a paru avec quelques pierres de peu de valeur: «Ce
sont des pierres d'attente.»

[GU] Dernièrement, quelques hommes connus dans les arts et la
littérature se sont fourvoyés dans un bal où on entendait de toutes
parts entre les danseurs des dialogues semblables à celui-ci:

--Vous êtes bien jolie, madame.

--Rue du Bac, 43, monsieur.

[GU] S'il est une chose de mauvais goût, c'est la manie qu'ont les gens
de recevoir dans leurs salons huit fois plus de monde qu'il n'y en peut
tenir, et seize fois plus qu'il n'y peut s'en asseoir.--M. Ard...,
banquier de la Chaussée-d'Antin, a donné, dans son petit appartement, un
bal où cette bizarrerie s'est montrée dans tout son jour.

[GU] On annonce que le comte Roy, homme de tact et de bon goût, se
propose de donner, cet hiver, dans son immense hôtel, quelques concerts
et quelques soirées où il n'invitera que cinquante personnes.

La cohue a proscrit la conversation;--la conversation était le plus
grand charme du monde,--les hommes se retirent du monde et vivent dans
les clubs.

[GU] Un mot dont on a étrangement abusé est celui d'honneur;--nous avons
des croix d'_honneur_,--des champs d'_honneur_,--des dames
d'_honneur_,--des gardes d'_honneur_,--des lits d'_honneur_,--des places
d'_honneur_,--des dettes d'_honneur_,--des parties d'_honneur_,--des
points d'_honneur_,--des hommes d'_honneur_,--des paroles d'_honneur_.

Il ne manquait plus que des _honorables_,--nous devons ce mot au
gouvernement représentatif.

De l'_honneur_,--_cette île escarpée et sans bords_,--on a fait un pays
banal, une place publique. Tous les députés indistinctement s'appellent
_honorables_ tout en s'accusant mutuellement et sans cesse de «trahir
le pays,--d'assassiner la liberté,--d'être sourds à la voix de la
patrie,--d'être des anarchistes, des tyrans, des valets, des bourreaux,
etc.» Toutes choses qui, prises au sérieux, rendraient un homme fort peu
_honorable_.

[GU] M. Coraly, ancien maître de ballets, a deux fils,--l'un est député,
l'autre danseur à l'Opéra.--J'ai vu les deux, mais je ne puis me
rappeler lequel est le danseur, lequel est le député;--il leur arrive
souvent, du reste, que l'on fait des compliments au danseur sur son
attitude à la Chambre, ou sur quelques paroles risquées dans les
bureaux,--et que l'on dit au député: «Vous avez bien de la grâce et bien
du ballon,--vous avez été très-bien dans votre dernier pas.»

[GU] Madame *** est connue entre autres choses par la grosseur de ses
bouquets.--Une femme qui aime et comprend les fleurs mieux qu'aucune
autre--disait: «Je la hais, parce qu'elle finira par me dégoûter des
fleurs.»

Madame *** a consacré le lundi à l'amitié qu'elle porte à une
_illustre épée_,--comme on dit en argot parlementaire. Ce jour-là, elle
le reçoit seul, et la porte est fermée pour tout le monde. Un de ces
derniers lundis, un domestique renvoyé, qui devait quitter la maison
quelques jours après,--avait résolu de se venger de son expulsion. En
conséquence, feignant d'oublier la consigne, il ouvrit tout d'un coup la
porte du salon de madame *** et annonça deux personnes, un ménage, qui
s'étaient présentées.--Madame *** se leva pâle et
effrayée,--confuse.--L'_illustre épée_, qui était à ses genoux, n'en put
faire autant à cause de sa goutte. Les deux visiteurs s'étaient arrêtés
sur le seuil de la porte,--hésitant et prêts à s'enfuir.--L'_illustre
épée_ crut retrouver de la présence d'esprit, et, restant à genoux, dit:
«Madame, c'est aujourd'hui votre fête, et je m'empresse de vous la
souhaiter.--Ah! diable, j'ai oublié mon bouquet, je vais aller le
chercher.» Il fit signe au domestique de l'aider à se relever, et sortit
du salon.--Le ménage fit une courte visite et s'en alla.--Il faut
croire qu'il ne fut pas discret, car, le lendemain, il y eut chez madame
*** une procession de domestiques apportant des bouquets.

M. *** fut très-surpris, en rentrant de la Chambre, de voir toute sa
maison pleine de fleurs;--il en demanda la raison.

--On les a apportées pour la fête de madame.

--Mais ce n'est pas sa fête.

--Je répète à monsieur ce qu'on a dit.

[GU] On disait d'un député riche, avare et mal vêtu: «Son habit fait
peur aux voleurs, il leur montre la corde.»

[GU] M. Arago a prononcé l'éloge de M. Ampère, mort il y a deux
ans.--Cela me rappelle une distraction plaisante de ce bon M. Ampère,
qui était un véritable savant.

Il sortait un jour de l'Académie, rêvant à un problème:--tout à coup il
s'arrête, ses yeux s'animent, il le tient.--Il avait gardé à la main la
craie blanche dont il venait de se servir;--il voit devant lui un carré
noir assez semblable aux tableaux dont il se sert habituellement,--il y
place ses chiffres;--mais tout à coup--le tableau fuit sous sa main et
fait trois pas.--M. Ampère le suit.--Le tableau prend le trot. M. Ampère
prend sa course et ne s'arrête qu'exténué, hors d'haleine et violet. Ce
tableau n'était autre que le dos d'un fiacre arrêté.

[GU] Fort instruites et fort spirituelles, pour la plupart, les
personnes qui habitent le château sont, en général, médiocrement
organisées pour la musique, à l'exception de madame Adélaïde et de la
duchesse d'Orléans, qui est bonne musicienne et très-forte sur le
contre-point. On a cependant donné deux grands concerts qui se
renouvelleront plusieurs fois cette année. On a nommé M. Halévy
directeur de ces concerts; et on a planté le drapeau de la musique
française.

La nouvelle salle est arrangée avec un goût parfait;--l'orchestre,
très-heureusement disposé, a eu un grand succès.--On a joué des
morceaux de Rossini, de Mercadante, de Cimarosa, de Meyer-Beer, de
Bellini, de Gluk et de Méhul.

Le duc et la duchesse d'Orléans ont reçu avec beaucoup de grâce et de
bienveillance.

[GU] M. Nodier, qui avait été invité avec MM. Hugo, Auber, Schenetz,
etc., a dit: «Ma foi, si c'est pour nous donner des princes si
aimables,--vive l'usurpation!» Ce mot rappelle un peu l'enthousiasme
comique de madame de Sévigné pour le roi, qui venait de danser avec
elle: «Ah! nous avons un grand roi.»

[GU] Le monde financier est très-inquiet;--les duchesses de la Bourse,
les marquises du trois pour cent, les vicomtesses de la rue de la
Verrerie, s'agitent beaucoup pour être invitées.

[GU] Les directeurs des théâtres de musique s'inquiètent aussi de leur
côté; la lésinerie de la nouvelle aristocratie est telle que bien des
gens refuseront une loge à l'Opéra ou aux Italiens à leur femme,--sous
prétexte des chances qu'elle a d'être invitée aux concerts du château.

[GU] Pour le faubourg Saint-Germain, il n'ira nulle part tant que don
Carlos ne sera pas libre; pour passer le temps, il s'amuse à désigner
les quêteuses pour le carême. Les bourgeoises riches intriguent auprès
des curés, non par esprit de religion,--mais parce que cet office de
quêteuse est une sorte de privilége de la noblesse; par la même raison,
les duchesses écartent les bourgeoises.

[GU] Il est curieux de voir les _épouses_ de députés, dont plusieurs ne
connaissent le christianisme que dans la _Guerre des Dieux_, montrer une
si excessive ferveur.

Madame Paturle a obtenu d'être d'une des dernières quêtes de
Saint-Vincent de Paul.

La maison Thiers, Dosne et compagnie intrigue pour que madame Thiers
puisse quêter dans une paroisse.--Mais ses bonnes amies du juste-milieu
l'ont, dans un accès d'envie, dénoncée comme n'ayant pas fait sa
première communion.--On ne croit pas à l'admission.

[GU] En écoutant, l'autre soir, mademoiselle Pauline Garcia chanter la
cavatine du _Barbier de Séville_, où elle fait tant de roulades et de
fioritures, je me suis mis à penser à Grétry. Il n'aimait guère que les
chanteurs lui arrangeassent ainsi sa musique--et il leur disait: «Si je
voulais qu'on chantât ces choses-là,--je les écrirais, et un peu mieux,
j'ose le croire, que vous ne les faites.»

[GU] A la première représentation d'un des grands ouvrages de
Grétry,--Martin qui y avait un rôle important, broda tellement son
premier air, qu'il ne fit aucun effet, quoique le reste eût beaucoup de
succès. Après la pièce, Grétry entra dans sa loge et lui fit mille
compliments sur le succès auquel _il avait tant contribué_,--seulement,
ajouta-t-il, pourquoi as-tu donc passé mon premier air? Tout _simple_
que tu le trouves, j'y tenais, moi, et je suis fâché que tu ne l'aies
pas chanté.» Martin rougit extrêmement et comprit si bien, qu'à la
seconde représentation il chanta l'air simplement comme il était
composé--et qu'il eut un grand succès.

[GU] On dit, la future duchesse de Nemours d'une grande beauté.--Il faut
que le roi Louis-Philippe soit bien pauvre pour s'exposer à voir ainsi
marchander à la Chambre des députés la dotation qu'il demande pour le
mariage de son fils.

[GU] 29 JANVIER.--Les gens qui s'intitulent sérieux appellent un
_événement politique_--les choses ridicules dont voici quelques
échantillons.

M. Thiers est sorti à pied avant-hier.

La reine d'Angleterre n'a pas parlé de la France avec une assez vive
amitié.

On parle d'un remaniement du cabinet.

On pense à une fusion _Thiers_ et _Guizot_.

Voilà de quoi on parle, de quoi on s'occupe--voilà ce qu'on
désire--voilà ce qu'on craint.

[GU] Certes, on ne m'accusera pas d'exagérer les _misères du peuple_--et
d'en abuser, pour faire à ce sujet de longues phrases ampoulées,--mais
il s'est passé, il y a trois jours, à Paris, une chose que j'appelle,
moi, un événement politique de la plus haute gravité.

Dans le quartier du quai aux Fleurs, une pauvre vieille femme est morte
_de faim_.

Dans un pays civilisé--on ne doit pas pouvoir mourir de faim.

Il y aurait un bon usage à faire de la police;--un usage qui amènerait
en peu de temps à la réalisation de cette utopie: la police faite par
les honnêtes gens.

La police ne s'occupe des gens qu'à mesure qu'ils deviennent voleurs ou
assassins.

Il faut surveiller tout homme qui ne gagne pas sa vie--le faire venir et
lui dire: _Voilà de l'ouvrage_;--s'il ne veut pas travailler, c'est un
homme dangereux qui doit être mis à la disposition du procureur du roi.

Mais, pour cela, il faut avoir des travaux toujours prêts.

Il faut, par exemple, que le gouvernement se charge de l'exécution des
grandes lignes de chemins de fer; il faut qu'il n'y ait pas de ministres
et pas de députés qui aient des intérêts occultes dans l'exploitation
des compagnies, et dont le vote acheté n'enlève pas la direction de ses
travaux au gouvernement.

[GU] Mais qui est-ce qui s'occupe de cela, à la Chambre ou ailleurs? Qui
est-ce qui montera à la tribune pour dire: «Une femme est _morte de
faim_ à Paris?»

[GU] Demain, l'opposition, le parti qui s'intitule _ami du peuple_,
demandera pour le peuple «des droits politiques.»

[GU] C'est un pays de sauvages que celui où l'on meurt de faim dans une
rue.

C'est à la fois un deuil et une infamie publics.

Quand il meurt, à cinq cents lieues d'ici,--un prétendu cousin du roi de
France,--on prend le deuil à la cour,--et on annonce: «A cause de la
mort du duc***, arrière-cousin du roi,--le bal annoncé pour le...,
n'aura pas lieu.»

[GU] Mais, si toutes ces phrases dont se servent les rois,--de _sujets
qui sont leurs enfants, d'amour paternel qu'ils leur portent,--de
cœur déchiré des souffrances du peuple_, ne sont pas une insolente
mystification,--ce doit être un sujet d'affliction profonde et de deuil
véritable que la nouvelle qu'une femme est morte _de faim_,--dans le
quartier du quai aux Fleurs, près du Palais de Justice,--de cette maison
où l'on condamnerait aux travaux forcés le malheureux qui aurait volé un
pain d'un sou à un boulanger, tandis que le boulanger qui vole un sou
sur le poids du pain, et rogne la portion si péniblement gagnée d'un des
enfants d'une pauvre famille, en sera quitte pour cinq francs d'amende.

Bêtise féroce.

Mais qui s'occupe du peuple, à la Chambre et ailleurs?

Les prétendus amis du peuple--l'exploitent plus que les autres
encore;--leurs plaintes niaises, fausses et hypocrites, sur la _misère
du peuple_, n'ont pour but et pour résultat que d'exciter ce lion
endormi, et de le lancer contre les hommes qui gênent leur ambition et
leur avidité. Puis, quand il leur aura rendu ce service, ils profiteront
de ce qu'il aura été blessé au profit de leur avarice et de leur vanité
pour le remuseler plus fort qu'il n'était.

Le peuple n'est qu'un prétexte et un moyen.

[GU] Ce serait cependant une belle chose que la position d'un homme,
d'un député, qui voudrait être réellement l'ami du peuple.

[GU] M. de Cormenin, par exemple, avec tout son esprit qui lui donne
tant de lecteurs et tant d'influence,--s'il avait dans le cœur ce
qu'il n'a que dans la phrase,--si, au lieu d'exciter tristement l'envie
du peuple contre les classes dites supérieures,--il lui montrait son
bonheur si facile par le travail et la modération?--si, au lieu de
demander pour le peuple le droit du suffrage qui ne serait qu'un droit
de perdre des journées de travail, il demandait pour lui un travail et
un salaire assurés.

[GU] Mais qu'ont donné jusqu'ici au peuple ses prétendus amis?

Ils l'ont enivré de paroles bruyantes;

Ils l'ont traîné sur les places publiques;

Ils l'ont mené à la mort, à la prison,

En se tenant eux-mêmes à l'écart,--prêts également à se saisir du butin
si le peuple est vainqueur, et, s'il est vaincu, à le renier lâchement.

[GU] Voilà ce qu'ont fait les amis du peuple pour le peuple.

[GU] Adieu, mes chers lecteurs, mon premier numéro sera daté--d'Étretat
ou de Tréport.



Mars 1840.

     L'attitude du peuple.--J'assemble
     Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs vendus malgré
     eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le Havre.--L'Aimable Marie.--Le
     Rollon.--Le Vésuve.--L'Alcide.--La réforme électorale.--Le pays
     selon les journaux.--Etretat.--Les harengs et l'Empereur.--Deux
     abricotiers en fleurs.--Un bal à la cour.--Histoire d'un maire de
     la banlieue et de son épouse.--La dotation du duc de Nemours.--La
     couronne et la casquette du peuple.--Les avaleurs de
     portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M. de la
     Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M. Passy
     (Hippolyte-Philibert).--Où trouver trente-voix?--Les 221.--M. de
     Rémusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchâtel.--Mademoiselle
     Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago, Dupont (de l'Eure) et
     Laffitte.--La crise ministérielle.--M. Molé.--M. Guizot.--La
     curée.--L'Académie.--M. Hugo.--Ne pas confondre M. Flourens avec
     Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M. C.
     Delavigee.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M.
     Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de M.
     Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le duc
     d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accès
     de M. le préfet de police.--L'amiral Duperré.--Les armes de M.
     Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le
     sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida
     Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de
     Balzac.--Spirituelle fluxion du maréchal Soult.--Derniers
     souvenirs.--Un assaut chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et
     d'une marchande de poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul
     Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort des grands prix de Rome.--M.
     Debelleyme.--Abus des grands-pères.--Les hommes et les femmes
     dévoilés.--Les femmes immortelles.--Recette pour les tuer.--La
     torture n'est pas abolie.--At home.--Un mauvais métier.--M. Jules
     de Castellane.--Un nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser
     vingt vers.--Réponses diverses.


     Étretat.

Un matin des premiers jours de février, comme je lisais un journal--j'y
vis ces mots, qui me frappèrent singulièrement, à propos de la réforme
électorale: _«Si le gouvernement veut s'instruire, il n'a qu'à regarder
l'_ATTITUDE DU PEUPLE _dans toute la France.»_

Mon Dieu! me dis-je à moi-même, que ces messieurs des journaux sont donc
savants et miraculeusement informés!--Ils n'ignorent rien, rien ne leur
échappe. Le monsieur qui a écrit ces lignes était hier soir à l'Opéra,
eh bien! il sait tout ce qui se passe en France jusque dans les
bourgades les plus cachées. Il paraît que l'attitude du peuple est fort
menaçante, il paraît que le peuple français est semblable au peuple que
représentaient hier soir les figurants de l'Opéra--tous rangés sur une
seule ligne--faisant les mêmes gestes--et chantant ou criant à la fois
le même mot «marchons» ou tout autre, à peu près en mesure.

J'assemblai Léon Gatayes--mon conseil intime, et je lui proposai de
nous en aller un peu voir ensemble l'_attitude du peuple_ dans les
départements.

Aussi bien j'avais eu l'imprudence d'annoncer à quelques amis que je
méditais un petit voyage--et je n'ai jamais vu d'engagement aussi
solennel, à l'exécution duquel on tienne aussi rigoureusement que la
promesse imprudente d'un petit voyage.--Je devais une absence à mes
amis--partout où l'on me rencontrait, on me disait avec un air fâché:
_«Ah! vous êtes encore ici;--vous ne partez donc pas?»_ Je voyais bien
que j'encombrais Paris.

Aussi, le lendemain du conseil extraordinaire tenu avec Gatayes--nous
nous mîmes en route pour la Normandie.

Comme nous passions les barrières, nous vîmes le peuple qui amenait aux
marchés des charrettes chargées de légumes;--ce n'était pas là ce que
nous cherchions;--nous nous représentions bien, d'ailleurs, d'après le
journal, quelle devait être à peu près l'attitude du peuple.

Tout le peuple à la fois, dans toute la France, devait se tenir
debout--la jambe droite un peu en avant, les bras croisés--la tête
légèrement inclinée--en un mot, tout à fait semblable au _Spartacus_ de
marbre des Tuileries.

A MANTES, une partie du peuple vendait à l'autre partie d'horribles
cochons blancs qui criaient à fendre les pierres.--Pour la réforme
électorale, il n'en paraissait pas être question.

A YVETOT, il y avait des canards dans une mare et on les regardait
nager.

A ROUEN, on vendait, on achetait, on transportait des balles de coton;
le peuple remplaçait économiquement l'amadou pour allumer sa pipe par
des pincées de coton arrachées en passant aux balles laissées sur les
quais.

A BOLBEC, il y avait sur la place, autour d'une fontaine surmontée d'une
très-jolie statue en marbre blanc,--un rassemblement assez nombreux de
femmes et d'hommes;--pour le coup, cela avait bien l'air d'une
attitude;--nous nous mêlâmes aux groupes:--on y parlait d'un voleur qui,
la nuit précédente, s'était introduit dans l'église de briques de la
commune et avait vidé le tronc des pauvres, où du reste il n'y avait que
quatre sous.--Gatayes plaignit fort le voleur, qui était évidemment
volé.

Nous arrivâmes au HAVRER:--la tour et les jetées étaient couvertes de
monde,--on parlait beaucoup,--on était très-animé;--voici ce qu'on
disait:

--Ce ne peut être que l'_Aimable-Marie._

--Non, l'_Aimable-Marie_ est chargée d'_arcajou_--et l'_arcajou_ aurait
fait enfoncer le bâtiment.

--L'_arcajou_ n'enfonce pas.

--L'_arcajou_ enfonce.

--Les pêcheurs ont rapporté un cadavre.

--On dit qu'il n'était pas mort.

--Il respirait encore, mais il n'a pu rien dire.

--Voilà une mauvaise année pour les assureurs.

--Je vous dis que c'est l'_Aimable-Marie_--capitaine Thomas.

--Venant d'où?

--De Santo-Domingo.

--S'il ne vient pas un peu de vent d'est, le port va être encombré.

--Voilà l'_Alcide_ qui remorque un navire pour la sortie.

--Oh! c'est un Américain;--il n'y a qu'eux pour sortir par ce temps-là.

La mer en effet était forte et houleuse;--les grandes mauves grises se
jouaient en criant dans le vent et dans l'écume. Le matin, des pêcheurs
de _Courseulles_ étaient venus annoncer qu'ils avaient rencontré un
trois-mâts sur le flanc, à quelques lieues du Havre, en rade de
Trouville, et ils avaient rapporté un cadavre.

Trois bateaux à vapeur, le _Vésuve_, le _Rollon_ et _l'Alcide_,
sortirent du port se suivant et se dépassant comme des chevaux de
course;--chacun veut arriver le premier et avoir la meilleure part au
sauvetage.

Nous passâmes la moitié de la nuit sur la jetée, à attendre le retour
des remorqueurs,--enveloppés dans nos manteaux, avec nos amis Édouard
Corbière et Félix Serville--fumant les cigares de Manille de
Corbière--et songeant au sort de ces pauvres marins. Cinq mois
auparavant, ils étaient partis du Havre, et revenaient mourir en vue du
port--et de quelle mort!

La mort du noyé n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la
vie par le sommeil de chaque jour;--ce n'est plus cette mort qui
consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on
s'endormait chaque soir depuis cinquante ans.--C'est une mort mêlée de
lutte, de désespoir, de blasphème.--On n'y est pas préparé par
l'affaiblissement successif des organes.--On n'arrive pas à n'être plus
par d'imperceptibles transitions;--ce n'est pas un dernier fil qui se
brise; ce sont tous les liens qui se rompent à la fois;--on meurt au
milieu de la force, de la santé, de l'espoir, de la vie--sans amis, sans
prêtres,--et dans ces immenses solitudes de l'Océan, poussant des cris
de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête et
les cris de joie des mouettes et des goélands--semblent empêcher de
monter jusqu'à Dieu.

Bientôt nous vîmes à l'horizon les feux des trois remorqueurs; le
_Rollon_ rentra le premier; il rapportait encore un cadavre.--Le
_Vésuve_ rentra ensuite--et _l'Alcide_ traîna l'_Aimable-Marie_ sur la
plage de la Hève.

[GU] Le lendemain seulement, je pensai à m'informer de la _réforme
électorale_; on me dit que, quelque temps auparavant,--il y avait eu de
grandes hésitations entre deux projets pour la construction d'un nouveau
bassin;--les auteurs du premier projet s'étaient mis à recueillir des
signatures et en avaient obtenu un nombre considérable;--le second
projet se mit en campagne de son côté, et revint avec un nombre égal
d'acquiescements;--le nombre des signatures obtenues par les deux
projets dépassait beaucoup celui des citoyens du Havre:--on allait
s'étonner quand on s'aperçut que tous deux avaient les mêmes signatures.

On pensait qu'il en serait de même pour la réforme électorale.

Le lendemain nous partîmes du Havre pour voir ailleurs l'attitude du
peuple; _à Criquetot_,--où nous passâmes le soir,--le peuple dansait
autour d'un grand feu,--aucune des silhouettes noires ne ressemblait au
_Spartacus_.

A _Étretat_,--où j'ai été pêcheur,--on nous reçut comme d'anciens amis.
«Ah! voilà M. Léon!... et M. Alphonse aussi;--nous parlions de vous hier
avec Valin le garde-pêche;--nous ne pensions pas vous voir en cette
saison, quoique vous n'ayez peur ni du surouë ni de la mer.--Monsieur
Alphonse,--où est donc Freyschütz, votre beau terre-neuvien?»--Et nous
reconnûmes tout le monde;--à ce voyage du moins nous n'apprîmes la mort
d'aucun de nos amis.--Voilà Césaire, et Onésime, et Palfret, et Martin
Valin, et Martin Glam.--Bérénice n'est donc pas mariée?

Mais nous trouvâmes nos pécheurs bien pauvres;--la pêche a été bien
mauvaise cette année;--tous les ans elle devient moins favorable;--le
hareng quitte les côtes de France;--les pêcheurs disent que c'est depuis
la déchéance de l'empereur.

Ce propos, qui m'a paru absurde au premier moment, comme il vous le
paraît à vous-même, mon lecteur, est cependant fondé en raison.

Sous l'Empire, il y avait peu de pêcheurs; les marins étaient occupés
sur les vaisseaux de l'État et sur les corsaires:--de plus, les pêcheurs
étrangers n'osaient pas venir sur nos côtes. Aujourd'hui elles sont
sillonnées en tous sens par des bateaux à vapeur, et couvertes
d'innombrables barques de pêcheurs, ce qui à la fois écarte le poisson,
et divise à l'infini le produit de la pêche; c'est une industrie qui ne
tardera pas à disparaître;--toute cette population des côtes est ruinée
et dévouée à la misère;--tous ces gens-là sont représentés à la Chambre
par un député,--mais ce député a bien d'autres choses à faire que de
s'occuper de ces détails;--il faut soutenir ou renverser tel ou tel
ministre, et ni ministre ni député ne s'occupe de trouver pour des
populations entières une industrie pour remplacer celle qui s'en va.
L'attitude du peuple était triste à _Etretat_; de nombreuses familles
demandaient de l'ouvrage;--les pêcheurs, en jetant un regard de regret
sur la mer, s'en allaient, les uns travailler à ferrer la route, les
autres s'embarquer pour des voyages de longs cours, laissant leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils ne reverront peut-être plus.--Personne
ne demandait des droits politiques--ni le suffrage universel.

Le suffrage universel, en effet, et l'exercice des droits politiques
paraissent une chose ravissante à cette partie de la nation qui vit dans
les cafés, fume, boit de la bière, joue au billard,--et aime à attribuer
aux fautes du pouvoir la misère qu'elle se fait par la fainéantise, et
les débauches sans plaisirs.

C'est là ce que les journaux appellent le peuple,--la nation,--le
pays,--et voilà les intérêts qu'ils représentent.

Mais les bons ouvriers,--mais les cultivateurs,--mais les pêcheurs qui
m'entourent,--quand c'est l'époque de semer le blé, ou de couper les
foins, quand le vent souffle de l'est, et annonce qu'il faut aller
pêcher les maquereaux, croyez-vous qu'ils abandonneront ces soins pour
voter et exercer des droits politiques?--et, si vous arrivez à pervertir
leur jugement au point de les faire agir ainsi,--croyez-vous que la
récolte et la pêche en soient beaucoup meilleures?

J'étais assez attristé, et Gatayes me dit: «Pour un homme qui n'a
d'autre état que de vendre de l'esprit, je ne te cacherai pas que je te
trouve assez bête aujourd'hui.--Mais c'est dimanche, et peut-être es-tu
comme les marchands anglais, qui ferment scrupuleusement boutique le
jour du Seigneur.»

[GU] Nous retournâmes au Havre et nous passâmes à Honfleur sur le
_Français_, par une mer assez dure;--le peuple avait sur le paquebot une
attitude qui se rapprochait encore assez peu de celle du _Spartacus_ des
Tuileries;--le peuple avait le mal de mer--et mordait frénétiquement
dans des citrons;--un monsieur,--le vent aidant,--offrit à _Neptune en
courroux_ son chapeau et sa perruque.

[GU] La Normandie, du reste, était déjà bien belle:--pendant notre
voyage il y avait eu un petit printemps de quelques jours. Quelques
primevères jaunes fleurissaient dans l'herbe,--les troënes, dans les
haies, avaient gardé leur feuillage étroit et leurs grappes de baies
noires,--les genévriers avaient aussi conservé leurs branches épineuses
d'un vert glauque,--les toits des chaumières, couverts de mousse,
semblaient revêtus du plus magnifique velours vert, et sur leur crête
s'élevaient des iris au feuillage allongé comme des fers de lance,--et
des fougères découpées comme de riches guipures. Les sommités des
peupliers prenaient une teinte jaune, et celles des tilleuls
s'empourpraient de la séve qui allait bientôt jaillir en bourgeons et en
feuillage.

Sur les côtes, les ajoncs couvraient les falaises de leurs fleurs jaunes
comme d'un drap d'or.

Et sur tout le soleil--qui faisait tout riant, vermeil, heureux,--le
soleil, qui donne à tout la couleur du bonheur et de la vie;--le soleil,
ce doux regard d'amour que Dieu laisse tomber sur la terre.

Et, comme nous revenions par _Vernon_, le peuple regardait deux grands
abricotiers déjà couverts de fleurs,--et, en pensant au froid qui allait
revenir,--il disait: «Pauvres fleurs!»

Nous nous arrêtâmes un moment,--et nous dîmes plus tristement encore que
les autres: «Pauvres fleurs!»

[GU] Dix jours après notre départ, nous rentrions à Paris,--et je disais
à Léon Gatayes: «Est-ce que par hasard ces messieurs des journaux ne
seraient pas aussi savants et aussi miraculeusement bien informés que je
le croyais en partant?»

[GU] Il se passait beaucoup de choses à Paris.

Paris.

UN BAL A LA COUR.--Entre les choses qui se passaient à Paris lors de
notre retour, il y avait un bal à la cour.

Quel bal et quelle cour!

Jamais un bal masqué de théâtre de troisième ordre n'offrit plus
horrible cohue;--on se poussait, on se heurtait, on se
bousculait,--surtout du côté des buffets, que l'on mettait au
pillage.--Les salons étaient jonchés de rubans, d'épaulettes, de
gants;--quelques _bottes_ avaient marché sur quelques souliers de satin,
que les pieds n'avaient pu retrouver.--Les femmes étaient fripées et
chiffonnées,--marbrées et zébrées de coups de coude.

HISTOIRE D'UN MAIRE DE LA BANLIEUE ET DE SON ÉPOUSE.--Au dernier bal des
Tuileries, le maire d'une petite commune de la banlieue, ayant reçu une
invitation,--arriva à huit heures en carriole d'osier avec son épouse,
parée de tous ses bijoux et de toutes les couleurs du prisme. Arrivé au
guichet du quai, on l'arrête et on refuse de laisser entrer sa
carriole;--mais il y a si peu de chemin à faire;--la cour est si bien
sablée;--nous irons bien à pied jusqu'au péristyle. «Eh bien! Jean,
tiens-toi en dehors et couvre Cocotte.»--On arrive au péristyle. Là, on
demande à M. le maire ses billets d'invitation.--Il présente celui qu'il
a reçu.

--Mais, monsieur, il n'y en a qu'un;--où est celui de madame?

--Est-ce que mon épouse en a besoin?

--Certainement, monsieur.

--Tiens, moi j'ai cru qu'en m'engageant on avait aussi prié mon
épouse.--Nous allons toujours partout ensemble;--nous ne faisons qu'un.

--Il m'est impossible de laisser entrer madame, qui n'est pas invitée,
puisqu'on ne lui a pas envoyé de billet.

--Diable! c'est bien désagréable d'avoir fait tant de frais pour
rien:--Comment faire?

--Comment faire?

--Écoute, ma bonne, pour que tout ne soit pas perdu, je vais te laisser
un moment chez M. le concierge, et je ferai seulement le tour du bal
pour jouir du coup d'œil,--et puis aussi parce que le roi serait
peut-être fâché de ne pas me voir.--Monsieur le concierge, je vous
confie mon épouse,--que je vais venir reprendre.

--Ne sois pas longtemps, mon ami.

--Je t'ai déjà dit, ma bonne, que je ne veux que faire le tour du bal.

Madame la mairesse s'assied chez le concierge,--et son mari monte. Il
entre dans la galerie, où se trouve une foule immense.--Il se glisse de
côté, il pousse,--non sans exciter des murmures et provoquer des
apostrophes,--pour arriver à la salle des maréchaux, où se tiennent la
reine et les princesses.--Il y parvient à grand'peine; mais là il n'y a
pas moyen de bouger;--on y respire tout au plus;--l'espace nécessaire à
une personne est occupé par cinq ou six.--On valse, il faut attendre la
fin de la valse.--Après la valse, il se remet en route,--poussant et
bousculant de plus belle,--emporté par un flot de la foule et rapporté
par un autre flot,--perdant en un instant le travail qu'il a employé à
_tourner_ un gros invité. A une heure, il arrive de l'autre côté de la
salle pour voir la famille royale;--mais Leurs Majestés passaient dans
la salle du souper;--il les suit, moitié de gré, moitié de force;--il
voit la famille royale à table.--Il pense alors à son épouse, et veut
s'en aller.--Quelle scène elle va lui faire, et quelle humeur pendant
toute la semaine!--Impossible de traverser et de sortir;--les femmes y
sont, il faut attendre le tour des hommes.--Il est trois heures, il faut
bien prendre quelque chose.--Nouvelle lutte, nouveau combat, nouvelle
victoire du magistrat municipal; il mange quelques truffes et boit un
verre de vin de Champagne.--Enfin, ce n'est qu'à quatre heures passées
qu'il va chercher son épouse, qui dormait chez le concierge.

Le couple retraverse la cour,--et remonte dans sa carriole d'osier.

[GU] LA DOTATION.--Il s'agissait d'obtenir pour M. le duc de Nemours une
dotation de cinq cent mille francs, et le ministre s'était chargé du
succès...

Au moment où j'écris ces lignes, un de mes amis entre chez moi et me
dit:

--Je suis fort inquiet de savoir ce que vous direz de la dotation.

--Parbleu, j'en dirai ce que je pense.

--Êtes-vous pour,--êtes-vous contre la dotation?

--Je suis pour la dignité, pour le bon sens, pour la logique.

Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si humble,
que de demander cette dotation.

Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si mesquin
et de si peu conséquent, que de la refuser.

Tout le monde a agi dans son droit;--personne n'a agi avec dignité et
avec noblesse.

Si j'étais roi de France,--j'aimerais mieux vendre les diamants de ma
femme et de mes filles--et donner hypothèque sur mon château de
Neuilly--que de m'humilier ainsi jusqu'à demander de l'argent aux
avocats de la Chambre et de faire de mes fils des hommes à gages du
peuple.

Si j'étais membre de la Chambre des députés, et du parti populaire,--je
serais monté à la tribune et j'aurais dit: Jamais la royauté n'a plus
humblement reconnu la souveraineté du peuple que dans la démarche
qu'elle fait aujourd'hui. Le peuple, appelé à exercer sa générosité
princière, ne doit pas laisser échapper cette occasion de se montrer
roi--par le plus bel attribut de la couronne,--par la libéralité.

«Cette demande que fait aujourd'hui la royauté est la dernière de ses
abdications, à elle qui en a tant fait, et nous devons l'accepter avec
empressement.»--Mais, de part et d'autre, on a agi autrement.

[GU] La couronne a mérité l'humiliation du refus par l'humilité de la
demande.

Le peuple, fidèle à sa logique ordinaire d'exiger à la fois la plus
grande magnificence et la plus stricte économie,--a profité de la
première occasion de se montrer roi--pour redevenir un bourgeois
chipotier et liardeur.

Le peuple, qui avait tant demandé la royauté,--au moment de mettre la
couronne sur sa tête,--a avisé que, puisque la royauté consentait de si
bonne grâce à échanger cette couronne--contre sa casquette de loutre, à
lui,--il fallait que cette casquette fût plus chaude aux oreilles, et
cette couronne plus ornée d'épines qu'il ne l'avait supposé.

Il a repris sa casquette et laissé tomber la couronne qu'il tenait déjà
à la main,--et que la royauté a reprise, malgré elle,--un peu plus
bossuée et fêlée encore qu'elle ne l'était.

[GU] REMARQUABLE HABILETÉ DU MINISTÈRE.--Nous avions en ce temps-là des
ministres fort habiles, et voici la part qu'ils prirent à l'action. A
propos de la dotation, les bureaux de la Chambre avaient nommé une
commission extrêmement favorable au projet du gouvernement:--six membres
sur neuf appuyaient le projet;--les ministres s'endormirent sur les deux
oreilles et attendirent l'événement.

Le jour de la discussion publique approchait:--le parti radical, malgré
tout le tintamarre qu'il avait fait et tout le mouvement qu'il s'était
donné, n'avait réussi à rassembler que les cent soixante et dix voix
républicaines, démocratiques, légitimistes, etc., que l'on compte à la
Chambre. On rallia alors à grand'peine le parti toujours si nombreux des
mécontents,--tous les gens qui tiennent au notariat, menacé par M.
Teste, tous les gens qui ont des rentes cinq pour cent, menacées par M.
Passy,--tous les gens intéressés dans le sucre indigène, ruiné par le
ministère du 13 mai,--tous les gens intéressés dans la canne à sucre,
qui doit donner à la betterave une indemnité de quarante millions. Cette
autre dotation à la betterave amènera aussi des embarras que le 13 mai
ne doit pas être fâché de léguer à ses héritiers,--et encore quelques
partisans du ministère précédent, un peu amis de tous les ministères, et
qui se seraient volontiers ralliés au 13 mai si celui-ci n'avait pas eu
la maladresse de ne pas les avouer.

Ce ramas hétérogène ne faisait pas encore une majorité:--il manquait
trente voix; où trouver trente voix?

Les joueurs de gobelets et de portefeuilles, les saltimbanques
politiques, voyant la situation, ont pensé que c'était le moment de
jouer contre le ministère du 13 mai, toujours assuré de son succès et ne
voyant rien de ce qui se passait,--absolument le jeu qui avait été joué
par le même ministère _Soult_ contre le ministère _Molé_, renversé par
lui.

[GU] M. _Thiers_ alors,--l'aspirant perpétuel, envoya ses aides de
camp,--MM. _Roger, Berger_ et _de la Redorte_,--vers la _gauche_, pour
lui faire savoir que, si elle voulait être sobre d'éloquence, ou plutôt
se taire tout à fait dans la discussion générale,--en échange de son
précieux silence--on lui apporterait le nombre de voix dynastiques
nécessaires pour compléter son triomphe. MM. _Taschereau_ et _Chambolle_
acceptèrent pour la gauche et se rendirent garants de la parfaite
exécution de la manœuvre.--Pendant ce temps, le ministère continuait
à se frotter les mains sans gants de M. _Passy (Hippolyte-Philibert)_.

L'affaire arrangée avec la gauche, M. _Thiers_ chargea ses officiers
d'ordonnance d'une nouvelle mission.--Ils allèrent trouver les 221, et
leur dirent: «Prêtez-nous trente voix, et avec ces trente voix nous
renversons le ministère qui a renversé le ministère Molé, et qui vous
demande présomptueusement et insolemment vos votes sans vous avouer. Les
conditions faites, l'affaire bien arrangée, les ministres sont arrivés à
la séance avec une confiance toujours croissante.

Personne n'a pris la parole dans la discussion générale sur l'ensemble
du projet,--et on a été au scrutin pour savoir si on passerait à la
discussion des articles;--plus heureux que jamais, les ministres ont cru
que c'était dans leur intérêt que la discussion se trouvait ainsi
étouffée,--et un membre innocent du cabinet a écrit au roi pendant le
scrutin pour lui dire que de l'avis de M. de Rémusat, chargé de la
manœuvre ministérielle, on pouvait promettre à Sa Majesté un vote
favorable, avec une majorité de quarante voix.

[GU] Comme beaucoup de membres de cette nouvelle coalition auraient été
fort embarrassés de justifier leur alliance avec le parti
démocratique,--vingt membres des plus compromis se sont dévoués pour
demander le scrutin secret, aux termes de la loi.

Pendant que les secrétaires faisaient le dépouillement du scrutin
secret, les députés se pressaient, se poussaient vers leurs bureaux pour
en connaître le résultat avant la proclamation qui allait en être
faite.--Ce résultat--déclarait, à une majorité de deux cent vingt-six
voix contre deux cents, que l'on ne passerait pas à la discussion des
articles, et que par conséquent le projet du ministère serait considéré
comme non avenu.

On vit alors M. Thiers jeter un regard de triomphe sur une loge où
étaient madame Thiers, madame Dosne et l'ambassadeur d'Espagne. M.
Taschereau se tourna vers l'antre des journalistes.

M. Duchâtel avait envoyé un billet de premières loges à mademoiselle
Rachel, pour qu'elle pût étudier la diction parlementaire;--elle n'a
assisté qu'à des scrutins.

Ainsi finit cet imbroglio, véritable journée des dupes,--car la victoire
que le parti radical croit avoir remportée--ne sera profitable qu'aux
_appoints_ qu'on lui a donnés.

Aussi le même parti radical, qui avait songé dans son premier enivrement
à faire illuminer, par les marchands du petit commerce parisien, en
l'honneur d'un vote qui leur enlève la consommation de quelques millions
que le mariage du prince eût jetés dans la circulation, a ensuite
décommandé les lampions, et a décidé qu'on se contenterait d'une
souscription pour offrir une médaille à M. de Cormenin.

SUR LA MÉDAILLE DE M. DE CORMENIN.--Cet honneur que l'on va rendre au
spirituel pamphlétaire ne peut manquer d'être médiocrement agréable à
MM. _Arago, Dupont (de l'Eure), Laffitte,_ etc., momentanément éclipsés
et relégués parmi les nébuleuses, pour se voir remplacés sur les autels
de la République par M. le vicomte de _Cormenin_.

Cette souscription offre au parti l'occasion de compter son monde et de
faire un nouveau recensement de ses forces.

C'est du reste, pour M. de Cormenin, une excellente spéculation que de
se faire ainsi l'avocat d'office de l'économie et du
désintéressement.--On comprend son silence à la tribune,--_Verba
volant_.--Les paroles _le_ voleraient--de tout ce que ses écrits lui
rapportent.

A peine un homme aujourd'hui a-t-il paru à la surface, qu'on s'empresse
de faire son buste, sa statuette, sa biographie,--toutes choses
autrefois à l'usage exclusif des morts;--on l'immortalise d'avance et en
effigie,--ou plutôt de ce moment on le considère comme mort et enterré;
ses fossoyeurs prennent sa place, jusqu'à ce qu'ils soient à leur tour
enterrés sous les couronnes.

La France aujourd'hui produit trop de grands hommes pour sa
consommation,--elle craint d'être consommée par eux;--car on sait qu'en
français--_immortel_ est un des synonymes de _mort_.

[GU] Ce serait là une heureuse transition pour arriver à l'Académie,
dont j'ai quelques petites choses à dire,--si je n'avais encore à parler
du ministère qui s'en va et du ministère qui vient.

[GU] UNE VÉRITÉ.--Il faudrait enfin voir que dans toutes ces luttes,
dans ces guet-apens, dans ces combats, il n'y a qu'ambition et avidité;
que l'intérêt du peuple, le bien de la France, la liberté, le
patriotisme, etc., etc., ne sont que des armes avec lesquelles on
s'assomme de part et d'autre;--armes que le vainqueur a bien soin de
jeter après la victoire, pour n'en avoir pas les mains embarrassées à
l'heure du butin.

On comprendra alors que chaque chef de parti a la curée vendue d'avance
à sa meute;--qu'il n'y a pas une partie, quelque petite qu'elle soit,
des entrailles de cette pauvre France aux abois et éventrée, qui ne soit
marquée et promise à quelqu'un des chiens haletants et affamés qui ont
chassé et aboyé pour lui;

Que si trois chefs de parti arrivaient aux affaires ensemble,--il se
trouverait au moment de la curée plus de bouches avides qu'il n'est
possible de faire de morceaux.

L'ACADÉMIE.--Qu'allait donc demander M. Victor Hugo à l'Académie? Il
reconnaît donc l'Académie? Il admet donc sa prétendue autorité
littéraire, et il pense que la réputation d'un écrivain a besoin de sa
sanction? Mais alors il fallait être conséquent: quand un orfèvre se
propose de présenter ses ouvrages _au contrôle de la Monnaie_, il a soin
de les _mettre au titre_ qu'elle exige. M. Hugo a-t-il pensé à
l'Académie en écrivant ses plus beaux livres? Pourquoi demander la voix
de gens dont il n'a jamais cherché le suffrage? La révolte de M. Hugo
ressemblait-elle donc à l'incorruptibilité de tant d'hommes politiques,
qui n'a pour but et pour résultat que de les faire acheter plus cher?

Je comprendrais le besoin d'une sanction imposante pour un écrivain qui
pourrait douter de lui-même et de son succès: mais aucune formule de la
louange n'a manqué à M. Hugo.--Elle a trouvé moyen d'aller jusqu'à
l'exagération,--quoiqu'il faille monter bien haut pour qu'une louange
donnée à M. Hugo soit de l'exagération.

Vous voulez des honneurs? Bel honneur pour un poëte que d'être le
quarantième d'un corps quelconque,--et surtout d'un corps dont vingt
membres au moins n'ont aucune valeur ni aucune autorité.

Vous ressemblez à un de ces corsaires si redoutés des Anglais dans nos
anciennes guerres maritimes,--qui aurait demandé un jour à être nommé
lieutenant de vaisseau dans la marine royale,--pour son avancement.

Vous voulez des honneurs?--Vos honneurs, ô poëte! c'est de faire battre
de jeunes et nobles cœurs au bruit de vos beaux vers;--c'est de faire
répandre de douces larmes à cette femme si belle sous les lilas en
fleurs, et lui traduire ces pensées confuses qui s'épanouissent dans son
âme au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps;--c'est de
verser un baume salutaire sur les blessures du cœur; c'est de dire au
pauvre tout ce que la nature lui a réservé de richesses gratuites.

Monsieur Hugo!--monsieur Hugo!--est-ce que votre royaume serait de ce
monde?

Mon Dieu!--est-ce qu'il n'y a pas de poëtes?

Est-ce que tous ceux-là sont des menteurs qui disent en vers et en prose
qu'ils aiment mieux les violettes que les améthystes,--les gouttes de
rosée que les diamants,--le bandeau de cheveux bruns d'une jeune fille
que le diadème des rois?

Est-ce qu'ils sont des menteurs ceux qui disent en si beaux vers qu'ils
préfèrent la voûte étoilée du ciel aux plus riches lambris,--qu'ils ne
reconnaissent de véritable grandeur que dans les merveilles de la
nature,--qu'ils n'admirent aucune pompe royale à l'égal du soleil
d'automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et
violets?

Est-ce qu'ils n'existent pas, ces hommes que j'ai tant aimés sans les
connaître,--ces rois de l'intelligence qui trouvent dans leurs cœurs
et dans leur génie des trésors qui les rendent si supérieurs aux rois de
la terre?--est-ce que toutes ces belles pensées sont des mots et des
phrases qu'ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix
qu'ils en retirent, tout ce qu'ils font semblant de mépriser?

[GU] L'Académie a repoussé M. Victor Hugo,--pour accueillir dans son
sein M. Flourens, médecin, et secrétaire de l'Académie des sciences.

M. Flourens n'est connu dans les lettres que par la nomination de
l'Académie.

Les académiciens se défendent contre les reproches qu'on leur adresse,
et citent des précédents qui constatent que le secrétaire de l'Académie
des sciences a très-souvent été admis par l'Académie française.

Oui certes, messieurs,--mais les secrétaires de l'Académie s'appelaient
alors, non pas _Flourens_, mais _Fontenelle_;--non pas _Flourens_, mais
_d'Alembert_;--non pas _Flourens_, mais _Condorcet_;--non pas
_Flourens_, mais _Cuvier_.

Le secrétaire de l'Académie des sciences était, dans ce cas-là, non pas
un obscur savant, mais un grand écrivain,--sans en excepter _Mairan_,
auteur plein de finesse et d'élégance.

[GU] Et d'ailleurs, messieurs des lettres, c'est de votre part une
grande humilité, car je n'aperçois pas que l'Académie des sciences ait
l'habitude de prendre des membres parmi vous.

M. _Flourens_ était fort protégé par M. _Arago_.

M. _Viennet_ a voté pour M. _Hugo_, malgré son antipathie contre le
romantisme.--M. _Viennet_ a agi en honnête homme et en homme
d'esprit:--il aurait voulu, a-t-il dit, que l'Académie fît de temps en
temps une élection littéraire, ne fût-ce que pour n'en pas perdre
l'habitude.

L'avocat Dupin devait être partisan de la médiocrité;--il a voté pour M.
Flourens.

M. _Delavigne_, l'écrivain chauffé, logé, nourri et indépendant du
château, a voté contre M. _Hugo_.

M. _Scribe_, l'auteur d'une médiocre comédie, représentée le même jour
au Théâtre-Français, a voté contre M. _Hugo_.

M. _Royer-Collard_,--ne trouvant pas, dans ses idées, M. _Hugo_ un assez
grand écrivain pour l'Académie, n'a pas cru cependant que M. _Flourens_
lui dût être préféré, et il s'est abstenu.

Tous les gens qui n'ont pas écrit,--tous ceux qui ne devraient pas être
de l'Académie,--ont voté avec frénésie pour M. _Flourens_;--leur
enthousiasme pour ce médecin rappelle la reconnaissance du duc de
_Roquelaure_ pour ce seigneur sans lequel il eût été l'homme le plus
laid de France.

MARIAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE.--Quand régnait l'empereur Napoléon, il
y avait toujours à la broche, au château, un poulet pour Sa Majesté,
afin qu'elle n'attendît pas une minute quand elle demanderait à manger.
Dès qu'on retirait un poulet, on en mettait un autre.

Il en est de même pour les princes de Cobourg:--on en tient toujours un
à la broche _très-tendre_, tout plumé, tout rôti, tout bardé, tout prêt
à épouser les reines d'Angleterre.

[GU] S'il y a dans le monde une position étrange, c'est celle du mari de
la reine d'Angleterre.

En effet, au renversement des lois divines et humaines, dans une
semblable alliance, c'est l'homme qui doit soumission et obéissance à sa
femme; la femme, protection à son mari.

L'acte de naturalisation qu'il a obtenu lui donne le titre de citoyen
anglais et le fait sujet de sa femme.--Jolie situation que celle d'un
mari dont la moindre infidélité peut être considérée comme une _haute
trahison_,--et que sa femme a le droit de faire pendre pour
_incompatibilité d'humeur!_

Aux termes des lois, jamais le prince Albert ne pourra commander les
armées, jamais il ne pourra être conseiller légal de la reine, jamais il
ne pourra siéger au parlement.

L'aristocratie anglaise lui a refusé la préséance sur les princes du
sang royal.

Ses fils, s'il en a, et il en aura, ou il sera pendu,--marcheront devant
lui dans les cérémonies. La chambre des communes a rogné l'allocation
qu'on demandait pour lui.

Une femme indignée a dit à quelqu'un qui le défendait: «Vous avez beau
dire, ce n'est jamais qu'un prince _entretenu_.»

Dans les discours qu'on lui a adressés, on ne lui a parlé que des
enfants qu'il _doit_ faire à la reine. Voici son humble réponse à
l'adresse du maire et de la corporation de Douvres:

«Je joins mes prières les plus ferventes aux vôtres, afin que
l'événement heureux qui vient de m'unir si étroitement à l'Angleterre
soit _suivi des résultats que vous désirez_,--et je mettrai _constamment
mes soins_ et toute mon _étude_ à répondre à vos espérances.»

[GU] L'ami de M. Walewski, qui lui avait conseillé d'_inonder_ le
deuxième acte de sa comédie de _traits d'esprit_, est allé le trouver et
lui a dit: «Mon cher, vous devriez faire à Janin une réponse
spirituelle, mordante, une réponse sans réplique--enfin.»

[GU] On est allé voir pendant quelques jours la voiture de M. Guizot.
Les armes attirent beaucoup l'attention;--elles sont de celles qu'on
appelle _armes parlantes;_--elles se composent d'un _aigle_, d'un
_oignon_ et d'un _serpent;_--on fait là-dessus bien des commentaires.

Une femme a dit: «_Ce sont des armes pleurantes._»

L'artiste chargé de les peindre: «_Il y a de l'oignon; l'aigle est forcé
de se faire serpent._»

[GU] Voici une plaisanterie de l'avocat Dupin, après le rejet de la
dotation du duc de Nemours:

«Eh bien! le prince ira à Jérusalem épouser une Juive, il trouvera _sa
dot à Sion._»

L'amiral Duperré a dit, en parlant du vote de la Chambre: «Le ministère
a reçu dans le ventre un boulet qui est allé se loger dans le bois de la
couronne.»

[GU] La reine a appris le rejet de la dotation du duc de Nemours par le
duc d'Aumale,--qui est entré chez elle en disant: «Ma mère, ne vous
affligez pas, je suis riche pour deux.»

On parle beaucoup de l'adresse de deux bayadères de treizième ordre qui
se sont fait donner quatre-vingt mille francs par la famille de deux
jeunes gens de très-bonne maison, pour quitter Paris et l'Opéra, où
elles gagnaient huit cents francs par an à montrer le soir un peu plus
que leurs jambes, du reste fort médiocres.--Cela fait à peu près cent
ans d'appointements.--On cite un mot plein de naïveté d'un des jeunes
gens,--auquel son _Almée_ disait, pour justifier son obéissance:

--On m'aurait mise en prison.

--En prison! s'écria le jeune homme;--_nous_ ne sommes plus sous le
régime du despotisme et du _bon plaisir;_--_nous_ vivons _sous_ un
gouvernement constitutionnel.--Vive la Charte!

Bon jeune homme!

[GU] Le préfet de police, dans un accès de moralité,--avait, ces jours
derniers, défendu, dans quelques cercles de jeu qu'il autorise, la
_bouillotte_ et l'_écarté_. Sur les instances de plusieurs députés dont
on croyait avoir besoin pour le vote de la dotation, l'ordonnance a été
rapportée.

La suppression du jeu et de la loterie n'est pas étrangère à la fièvre
qui a ruiné tant de gens, depuis plusieurs années, sous prétexte
d'entreprises par actions.

Il faut que les passions aient leur cours et leurs exutoires.

Il serait peu logique de supprimer les égouts en haine des
ruisseaux;--c'est cependant la même chose.--Quelque inconvénient qu'eût
le jeu public, il en avait moins que le jeu clandestin.

Le jeu est un instinct et un besoin chez beaucoup de gens; chassé de ses
asiles, il s'est réfugié dans la politique et dans l'industrie;--au lieu
d'y perdre des fortunes particulières, on y met et on y perd--le crédit,
la fortune politique, la confiance et tous les intérêts du pays.

On fait beaucoup de moralité contre les vieux vices usés qu'on laisse
pour en prendre d'autres.

[GU] L'_opposition_ a cru faire un bon tour au gouvernement en limitant
le nombre de _croix d'honneur_ dont il pourrait disposer chaque année:
elle s'est figuré par cet obstacle lui ôter un moyen d'influence, et
elle s'est trompée en cela qu'elle a fait précisément le contraire de ce
qu'elle voulait et de ce qu'elle croyait faire;--le ruban rouge allait
tous les jours se déconsidérant de telle sorte, grâce à la ridicule
profusion avec laquelle on le donnait!... Mais voyons d'abord avec
quelle libéralité les divers ministres qui passaient aux affaires se
l'offraient entre eux, en qualité de _petit cadeau_ pour entretenir
l'amitié.

L'amiral Duperré est devenu grand-croix au mois de janvier 1831.

M. le baron Bignon a été nommé grand officier; M. Charles Dupin,
commandeur; MM. Passy et Pelet (de la Lozère), officiers; M. Thiers,
officier, et puis commandeur; MM. Sauzet et Teste, chevaliers.

Voici les avancements les plus remarquables par leur rapidité:

M. le duc de Broglie, officier en 1833, commandeur en 1834, grand
officier en 1835, grand-croix en 1836.

M. Guizot, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

M. Dupin aîné, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en
1835, grand-croix en 1837.

M. de Montalivet, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier
en 1835.

MM. d'Argout, Barthe et Persil ont eu le même avancement.

Au moment de sortir du ministère, dans les premiers jours de mars 1839,
M. le lieutenant général baron Bernard a été nommé grand-croix; MM.
Salvandy et Martin (du Nord), grands officiers; et M. Lacave-Laplagne,
commandeur.

Mais la promotion la plus remarquable est incontestablement celle de M.
le comte Molé, qui, de simple officier qu'il était, franchissant tous
les grades intermédiaires, a été nommé grand-croix au mois d'octobre
1837, pendant qu'il était président du conseil.

Il serait trop long de parler de toutes les croix de la garde nationale,
des croix données aux vaudevillistes,--de celles que l'on voit avec tant
d'étonnement et si peu de prétexte à la boutonnière de certaines
personnes que l'on rencontre, qu'aucune de leurs connaissances, comme
d'un accord unanime, n'ose les en féliciter, dans la crainte de leur
causer de l'embarras.

Le ruban rouge donc--allait tellement se déconsidérant, qu'entre les
mains du gouvernement ce n'aurait bientôt plus été qu'une monnaie de
billon avec laquelle on n'aurait pu payer que des objets sans importance
et des bagatelles.

Les limites restrictives imposées par la Chambre ne peuvent manquer d'en
élever le titre et de lui rendre un peu de valeur.

Quelques demoiselles ont inventé, pour le carnaval de cette année, une
plaisanterie qui a beaucoup de succès et cause un scandale qu'il est
presque impossible de réprimer.--Un dandy, un lion, est abordé au bal de
l'Opéra par un domino--bien ganté, bien chaussé, masqué
scrupuleusement,--en un mot, présentant tous les signes de la
distinction.--On cause: le domino est spirituel, amusant; il laisse
tomber quelques noms de la haute société;--le lion est le plus heureux
des hommes; il demande et obtient avec peine une seconde rencontre pour
le prochain bal.--Le domino, plus sémillant, plus ravissant encore que
la première fois, finit par avouer son nom, mais après les serments, les
paroles d'honneur les plus solennels du plus profond secret;--puis il
donne une carte sur laquelle on lit le nom de madame de ***, ou de
***, ou de ***.

Plusieurs femmes, ainsi compromises, se sont crues obligées de rester
chez elles et de recevoir le samedi, pour que leur absence du bal de
l'Opéra fût bien constatée.

M. Thiers a fait donner à sa femme, par la reine d'Espagne, la croix de
Marie-Louise;--cette croix donne la grandesse et des honneurs
particuliers; la duchesse de Berry seule l'avait en France.--Le ruban
est blanc avec un liséré violet, et se porte en bandoulière,--ceci a
pour but et pour résultat de faire singulièrement enrager les
bourgeoises du commerce de Paris.

On n'a obtenu des 221 les voix d'appoint pour le rejet de la dotation de
M. de Nemours--qu'en promettant que M. Thiers s'entendrait avec M. Molé
pour la composition d'un cabinet; M. Thiers l'a promis, et quelques
innocents de la banque le croient encore.

[GU] TRAVAUX DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Cette grave question a été
posée dans les bureaux de la Chambre: Quel est l'animal extraordinaire
que forment trois d'entre nous? Le bœuf à vingt
cornes--(Lebœuf-Havin-Corne).

[GU] M. Litz, pianiste, a reçu des Hongrois un sabre d'honneur qu'il a
juré de ne tirer que pour la défense de la Hongrie,--et il court en ce
moment l'Allemagne, jouant du piano le sabre au côté.--M. Al. Dumas a
épousé mademoiselle Ida Ferrier;--les témoins étaient M. Villemain,--M.
de Chateaubriand,--M. Ch. Nodier--et plusieurs comtes dont le nom
m'échappe.--M. Victor Hugo prépare un volume de vers, et a présenté une
pièce au théâtre de la porte Saint-Martin.--Le _Vautrin_ de M. de
Balzac est en pleine répétition au même théâtre.

[GU] M. Villemain, après le rejet de la dotation, sans discussion, a
dit: «Nous venons d'être étranglés par des muets.--C'est souvent le sort
des eunuques, a répondu un homme d'esprit.»

Le maréchal Soult a repris sa fluxion annuelle;--l'année dernière, elle
a duré dix jours, pour lui laisser le temps de voir se débrouiller les
choses.

[GU] On ne dit plus la famille, mais le haras des _Cobourg_.

[GU] M. Dupin a dit au roi: «Sire, voilà bien des ministères que vous me
faites commencer sans que j'en finisse jamais aucun.»

[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, donnait, un de ces jours
derniers, un grand dîner;--il crut devoir se transporter lui-même au
marché pour se procurer un beau poisson;--il en vit un comme on n'en
voit pas. «Combien le poisson?--Rien.--Comment, rien?--Il est vendu un
louis.--J'en offre deux. Impossible, c'est pour M. de
Rothschild.--Écoutez, ma bonne, quatre louis!--Non.--Eh bien! tâchez de
m'en trouver un autre avant quatre heures, voici mon adresse.--Quoi!
s'écria la marchande de poisson en lisant la carte,--vous êtes
Kalkbrenner?--emportez mon poisson.--Mais M. de Rothschild?--M. de
Rothschild s'en passera; un pianiste comme Kalkbrenner est au-dessus
d'un banquier comme Rothschild!» (Authentique, raconté par M.
Kalkbrenner lui-même.)--M. Paul F. a fait répandre le bruit dans les
maisons où il va d'ordinaire qu'il ne peut reconduire une femme en
voiture sans se rendre extrêmement dangereux.--Ses amis prétendent que
c'est pour n'avoir personne à reconduire, et faire une notable économie
de fiacres pendant son hiver.--Un seigneur étranger, ou plutôt un
étrange seigneur, a donné des coups de cravache à une femme du monde
avec laquelle il avait eu d'assez longues relations, et qui lui avait
fait de grands sacrifices.--Les hommes de la société, depuis ce temps,
lorsqu'il entre dans un club ou dans un cercle, se retirent et le
laissent seul,--pour lui apprendre à vivre en société,--etc., etc.,
etc., etc.

Quand un jeune musicien a obtenu, après de longues études, un premier
prix qui l'envoie à Rome,--il s'abreuve à longs traits de la joie du
succès.--On le reçoit à Rome dans un palais plus beau que celui du
pape.--Là, on le garde trois ans dans le luxe et la mollesse; puis on le
renvoie à Paris, où il trouve toutes les positions prises par des
Italiens,--et où il traîne une existence misérable, donnant des leçons
au cachet, ou copiant les manuscrits de ses heureux confrères en _i_.

Tandis qu'à leur retour de Rome également les peintres font des
enseignes et les sculpteurs des portes cochères, les graveurs gravent
sur de la vaisselle les armes nouveau-nées--de gros financiers,
protecteurs éclairés des arts.

Ce n'est pourtant pas pour ceux que la munificence nationale traite avec
tant de somptuosité à la _villa Médicis_ que M. Debelleyme a fondé le
dépôt de mendicité.

On sait cependant qu'une clause du privilége du directeur de
l'Opéra-Comique, qui reçoit à ce sujet une grosse subvention, l'oblige
de jouer le premier ouvrage de tout pensionnaire de l'Académie qui
rentre en France.

Un des bons élèves de Lesueur, premier prix de Rome, vient de donner à
Rouen, en désespoir de cause, un opéra (les _Catalans_) qui a obtenu un
beau succès.--D'autres, moins tenaces, se découragent.--On en pourrait
citer qui se sont, de guerre lasse, jetés dans l'industrie.

Pourquoi ne pas les faire commencer par là?--pourquoi les leurrer par
des appâts menteurs,--si on croit devoir donner en France aux _Italiens_
l'empire de la musique? (Le Conservatoire est dirigé par un Italien, et
trois noms en _i_ se font remarquer à l'Institut.)

Les femmes portent plus que jamais des _tableaux_ pour broches à leur
cou;--il en est d'une grandeur incroyable;--on choisit pour ces
exhibitions des portraits de famille.--Dernièrement, du salon où
j'attendais qu'une femme à laquelle je faisais une visite--fût en état
de me recevoir,--j'ai entendu une femme de chambre qui disait: «Madame
mettra-t-elle son grand-père ou son petit chien?»

Cette manifestation d'ancêtres est embarrassante pour une grande partie
de l'aristocratie nouvelle,--dont la génération précédente a oublié de
peindre les grands-pères, ou qu'il eût fallu représenter,--qui en
cuisinier,--qui en garçon de caisse,--qui en marchand de vin,--qui en
bonnetier, etc.

Je trouve singulier, du reste, cet usage de porter sur la poitrine, dans
les bals et les fêtes, des portraits de personnages morts.--Cela donne
aux femmes un petit air de catafalque médiocrement divertissant.

[GU] LES FEMMES.--I. Il y a déjà bien longtemps que les hommes et les
femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point;--ils n'ont les
uns à l'égard des autres que des aperçus très-faux, ou du moins
très-vagues et très-incertains.

Ainsi, il y a à peu près cinq mille ans que les femmes font accroire aux
hommes qu'elles sont faibles et délicates, et que, sous ce prétexte,
elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.

J'ai suivi dans le monde quelques femmes cet hiver,--et je puis affirmer
que moi, espèce de rustre,--endurci par tous les exercices
violents,--moi qui ai fait de longs voyages à pied, et de rudes
traversées sur la mer,--il m'est tout à fait impossible d'accompagner
plus de trois jours la plus faible, la plus grêle, la plus délicate, la
plus mignonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passées de suite
m'attristent et m'abattent à un degré que je ne saurais dire; à la
troisième nuit, j'ai l'air d'une ombre qui cherche un tombeau pour se
reposer.

Et si, par une de ces soirées glaciales du mois de janvier, je m'étais
avisé d'ôter ma cravate,--quel rhume, bon Dieu! et quel enrouement
pendant trois jours!--Mais les femmes, décolletées, les unes trop, les
autres davantage,--restent roses et fraîches en subissant des épreuves
qui tueraient un portefaix en moins d'une semaine.

Les femmes sont immortelles,--mais à la manière d'Achille;--il n'y a
qu'un point par lequel on peut les tuer.

Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d'autre
chose.--D'ailleurs, il n'y a pas de vieilles femmes.--La nature, on ne
sait pourquoi, à une certaine époque de leur vie, déguise les femmes en
vieilles femmes,--comme la fée enferme la belle princesse dans une
hideuse peau d'âne.--Mais au dedans elles sont toujours jeunes;--elles
ont les mêmes goûts, les mêmes plaisirs,--le même cœur.

La seule chose qui fatigue et qui tue les femmes, c'est l'ennui.--Jamais
une femme n'est morte d'autre chose.--Si une vieille femme meurt, ce
n'est pas parce qu'elle est vieille, ce n'est pas parce qu'elle a
beaucoup vécu;--c'est parce qu'elle s'ennuie,--et parce qu'on la laisse
s'ennuyer.--Donnez à Baucis des plaisirs, des fêtes, des amoureux, des
amants,--amusez-la, elle se donnera bien de garde de mourir.

[GU] De leur côté, les hommes, pour se venger, ont fait croire aux
femmes que la beauté à leurs yeux consistait, non pas à avoir la taille
souple, svelte, élégante,--mais à avoir la taille plus mince que les
bras, plus mince qu'aucune des femmes de la connaissance de chacune
d'elles.

Que la beauté consistait, non à avoir un pied--mince, étroit, dans des
proportions convenables à la taille; mais plus petit qu'aucun pied que
l'on connaisse;--de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces
informes souliers chinois,--disent: «Mais c'est horrible!»--elles
lancent cet anathème avec moins de conviction que d'envie.--Ainsi
trompées, les femmes, de temps immémorial,--se serrent les pieds et le
corps, et se condamnent à d'effroyables et perpétuelles
tortures.--L'une, du temps de la _question_, s'appelait la torture des
_brodequins_. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter
plus de cinq minutes sans défaillir. L'autre ne ressemble qu'au supplice
infligé aux gens que l'on _rompait_, et qui causait la mort
immédiatement.--On a renoncé à toutes deux, même pour les assassins et
les parricides.

Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle façon,--qu'une
femme mourrait de chagrin et son amant de dépit, si _le soir_ elle se
trouvait faite précisément comme elle s'est donné tant de mal pour le
paraître tout le jour.

[GU] LES FEMMES.--II. Il y avait autrefois un endroit qu'on appelait la
_maison_. C'était l'empire de la femme.

Là, les femmes étaient à l'abri de tous les tracas et de tous les ennuis
de la vie extérieure; elles ignoraient les lois du pays;--car dans la
_maison_ il n'y avait pas d'autres lois que leur volonté--à elles,
reines absolues, reines par l'amour.

Si elles embellissaient la maison,--elles tiraient de la maison un
charme indéfinissable;--tout ce que la _maison_,--cet asile
sacré,--renfermait de paix, d'élégance, de tranquillité, d'amour et de
bonheur, semblait s'exhaler d'elles--comme un parfum.

Dans la maison, au charme d'être belles elles joignaient celui plus
puissant encore d'être belles pour un seul,--de se réserver pour
lui,--d'être avares d'elles-mêmes pour lui,--tant elles comprenaient
qu'elles étaient un trésor,--et le plus précieux de tous les trésors.

Mais aujourd'hui les femmes ont quitté la maison,--elles ont abdiqué
leur noble et bel empire héréditaire, dans de fausses idées de conquêtes
et d'agrandissement.

Et elles ont emporté avec elles toute la paix, tout le charme et tout le
bonheur de la maison.

Et je leur dis,--comme le génie d'un conte de fée dit à la belle
princesse qui s'éloigne:

«Retournez-vous, madame, et voyez derrière vous la maison qui s'écroule
et n'est plus que ruines et décombres.»

[GU] LES FEMMES.--III. Ce que nous signalons est un plus grand malheur
qu'on ne le saurait exprimer,--et je plains à ce sujet les femmes plus
que je n'ose les blâmer.

Le métier d'honnête femme est devenu,--grâce à l'aveuglement des
hommes,--le plus mauvais de tous les métiers.

Ce n'était pas assez qu'on donnât à une funambule, à une sauteuse, à une
acrobate,--pour faire une exhibition publique de gros pieds et de
cuisses maigres,--plus d'or vingt fois qu'on n'en donne à la plus belle
et à la plus honnête des femmes pour tenir sa maison et élever ses
enfants.

Ce n'était pas assez que tout le luxe,--qui est l'air des femmes, fût
pour ces créatures;

Que, s'il vient à Paris un châle de l'Orient d'une beauté
remarquable,--les marchands savent d'avance qu'une honnête femme n'y
peut prétendre;

Que, si un diamant miraculeusement gros est envoyé de Golconde, il est
trop beau pour une honnête femme, fût-elle princesse,--fût-elle
reine;--qu'il est destiné au front banal ou au cou public d'une fille de
l'Opéra.

Ce n'était pas assez de leur donner des diamants;--on leur a jeté des
fleurs.

Ce n'était pas assez:--les poëtes leur adressent leurs vers,--les
journalistes écrivent que leur départ est un malheur public;--on vante
une décence, un esprit qu'on imagine pour elles;--on les recherche, on
les fête, on les honore;--on a même renoncé à les _entretenir_, pour ne
pas blesser leur susceptibilité;--on leur fait la cour, on les
séduit,--on les épouse.

(Je ne parle pas de l'exagération de respect de ceux qui se font
entretenir par elles.)

On a épuisé pour les louer tout l'écrin poétique;--il ne reste pas un
mot à dire à une honnête femme--qui n'ait déjà servi à trois ou quatre
sauteuses.

Aussi les femmes les envient et tâchent de leur ressembler.--Sous
prétexte des Polonais, elles ont vendu publiquement dans les bazars
établis chez le comte Jules de Castellane; sous prétexte des pauvres,
elles ont chanté publiquement dans les églises.

Cela était bien quelque chose:--elles avaient montré, sinon le talent,
du moins l'effronterie des chanteuses;--mais il leur fallait un
théâtre,--un vrai théâtre,--où elles pussent combattre leurs rivales sur
leur propre terrain;--il leur fallait cette rampe magique qui prête tant
de charmes--que la plus laide des actrices a plus d'amoureux que la plus
belle femme du monde.

Ce but de tous leurs vœux est enfin atteint:--c'est encore chez M. de
Castellane que la chose a été décidée.--L'hôtel Castellane est une sorte
de jeu de paume à l'usage des femmes.

Sous le prétexte un peu usé des mêmes Polonais, des femmes du monde vont
jouer la comédie et chanter l'opéra sur le théâtre de la _Renaissance!_
et cela sera public, et on ouvrira les bureaux--et qui voudra entrera.

Tout l'empire romain fut saisi de honte quand l'empereur Néron descendit
dans le cirque.

Je sais bien que ce que je dis là va m'attirer des lettres toutes
pleines de dédain,--où l'on me dira,--comme on m'a déjà dit, à
l'occasion de certains de mes livres:

«_Vous êtes un sauvage,--toutes ces choses dont vous vous blessez sont
les choses les plus simples;--elles vous choquent, parce que vous
n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien
vu, etc., etc._»

Il faut, pendant que j'y pense, que je réponde à cela et à quelques
autres choses.

RÉPONSES.--J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le
monde,--avantage que je partagerais avec un grand nombre d'imbéciles de
votre connaissance, madame, que je ne me soumettrais à rien de ce qui
m'arriverait douloureusement au cœur;--et je vous avoue qu'il me
serait entièrement impossible d'être amoureux à ces conditions.

Je ne vais pas non plus chez les anthropophages,--et cependant je crois
avoir le droit de blâmer leur habitude de manger les voyageurs.

    J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires,
    De la fleur que tu sens, de l'air que tu respires,
       Qui s'embaume dans tes cheveux;
    Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.

    J'aurais été jaloux de l'aube matinale;
    De son premier rayon venant teindre d'opale
       Tes rideaux transparents.

    J'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante,
    Que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente
       D'épine aux rameaux blancs.

    J'aurais été jaloux de cette mousse verte
    Dans un coin reculé de la forêt déserte,
    Gardant, sur son velours, l'empreinte de tes pieds.

    J'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche,
    J'aurais été jaloux du tissu qui te touche;
    Qui te touche et te cache,--ô trésors enviés!

    J'aurais été jaloux du baiser que ton père
       Sur ton front eût osé poser,
    Et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entière,
       Tout entière d'un seul baiser.

Il va sans dire que je n'aurais pas aimé voir jouer la comédie sur le
théâtre de la _Renaissance_ à celle à qui ces vers sont adressés.

Quelques personnes m'écrivent des injures vagues sans signature;--on en
a allumé mon feu tout cet hiver;--une lettre de ce genre était
signée,--l'adresse était jointe à la signature:--M. Ducros, rue de
Louvois, 2.--Je crus devoir une visite à l'auteur.--M. Ducros me dit
n'être pas l'auteur de la lettre.--Beaucoup me félicitent et me
témoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort
encouragé.--Quelques-uns, _au nom de la liberté_, me _défendent_ de
plaisanter sur _certains sujets_;--ceux-là voudront bien avoir pour moi
l'indulgence que j'ai pour eux, et me permettre d'être amusant comme je
leur permets de ne l'être pas.--C'est, du reste, avouer peu adroitement,
selon moi, que la guerre qu'ils font contre le despotisme a moins pour
but de le renverser que de le conquérir.--Un autre m'a écrit que j'étais
_vendu_ à l'or du château.--Oh! oh!--cela vient de ce que je parle en
termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander
raison d'une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument
comme s'ils étaient de simples particuliers.--Hélas! mon bon monsieur,
je ne serai, pour vous être agréable, ni manant, ni grossier, ni mal
élevé.--L'or que je reçois du château se résume en ceci:--Le roi a pris
aux _Guêpes_ un abonnement d'un an,--comme vous, mon bon
monsieur;--c'est douze francs sur lesquels, après que j'ai payé le
marchand de papier,--l'imprimeur,--le clicheur,--le brocheur,--les
commis, etc.,--et après que j'ai donné à mon éditeur la part qui lui
revient, il me reste précisément trois francs pour me corrompre pendant
un an.

Adieu, messieurs.--



Avril 1840.

     Avénement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M. Thiers.--Le
     Journal des Débats.--Le grand Moniteur et le petit Moniteur.--Le
     Constitutionnel.--Le Messager.--Le Courrier français.--Sonnez cors
     et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du maréchal Valée.--M.
     Cubières.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozère.--M. Roussin.--M. de
     Rémusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M. Gouin.--M. Molé.--M.
     Soult.--Remarquable invention de M. Valentin de la Pelouze.--M.
     Lerminier.--La Revue de Paris.--La Revue des Deux-Mondes.--M.
     Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les Bertrand.--Le quart d'heure
     de Rabelais.--La curée.--Expédients imaginés par la vertu.--M. de
     Balzac.--Vautrin.--M. J. Janin.--M. Harel.--M. Victor
     Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M. Delessert.--Le ministère et
     le fromage d'Italie.--M. Cavé.--Madame de Girardin.--M. Laurent,
     portier et directeur du Théâtre-Français.--Deux cordons à son
     arc.--M. de Noailles.--M. Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M.
     Boissy-d'Anglas.--M. Lebœuf et madame Lebœuf.--M. F. Girod de
     l'Ain.--M. Mimaut.--Me Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M.
     Chasseloup.--M. Bresson.--M. Armand.--M. Liadières.--M.
     Bessières.--M. Daguenet.--M. Fould.--M. Garraube.--M.
     Pèdre-Lacaze.--M. Poulle.--M. Lacoste.--M. F. Réal.--M.
     Bonnemain.--Les sténographes affamés.--M. Desmousseaux de
     Givré.--M. de Lamartine.--M. Etienne.--M. Véron.--Croisade contre
     les Français.--Noms des croisés.--M. Thiers, roi de
     France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M.
     Garnier-Pagès.--Les Français sont décidément trop malins.--Un
     apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville plus
     terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Musée du Louvre.--Ce
     que représentent les portraits.--Qu'est-ce que la couleur?--M.
     Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un nègre.--La garde
     nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme à barbe.--Souscription
     pour la médaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice d'Abraham.--Le
     supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacité des
     dilettanti.--M. Bouillé.--M. Frédéric Soulié.--A. Dumas.--Madame
     Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus que fait le
     libraire Curmer de quelques écrivains.--Protestation.--Les dames
     bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars.

    AVÉNEMENT DES HOMMES VERTUEUX AU POUVOIR.

      Ultima Cumæi venit jam carminis ætas.

           *       *       *       *       *

...Ac toto surget gens aurea mundo.

Pardon si je parle latin.--Mais l'avénement de tous ces hommes
vertueux--me reporte malgré moi à ceux que j'ai admirés en thème,--et
d'ailleurs c'est surtout en fait de louanges que

    Le latin dans les mots brave l'honnêteté:
    Mais le lecteur français veut être respecté.

Et je n'oserais dire en français: l'enthousiasme et les transports
frénétiques et presque érotiques des plus vieux et des plus indépendants
carrés de papier--qui s'intitulent _eux-mêmes_, ainsi que je l'ai déjà
signalé, organes de l'opinion publique.

Mais, procédons par ordre dans le récit épique que nous avons à faire.

[GU] Nous avons raconté avec quelle naïveté le ministère Soult-Duchâtel,
etc., dit du 15 mai, s'était laissé renverser.

Tout le temps qu'il avait duré, les journaux, amis, alliés, associés, et
compères de M. Thiers, s'étaient fort attendris sur la _misère du
peuple_,--sur notre _humiliation à l'étranger_,--sur la _cherté du
pain_,--sur la _pluie_,--sur la _gelée_,--sur tout.

Tout allait mal;--il fallait tout changer:--administration à
l'intérieur,--politique à l'extérieur;--c'était vraiment un gouvernement
et un pays à refaire. On traitait le roi lui-même fort lestement;--c'est
un courage peu dangereux dont les journaux aiment à faire parade, et qui
leur donne, vis-à-vis d'une partie de leurs abonnés, un certain air
matamore et sacripant qui leur sied à ravir.

Le roi Louis-Philippe était appelé ironiquement--_gouvernement
personnel_--_pensée immuable_--_couronne_--_trône_--_haute
influence_--_quelqu'un_--_haut personnage_.--M. Thiers, de son côté,
était un gaillard qui avait dit au roi son fait en plus d'une
circonstance, et qui ne _rampait_ pas avec les _courtisans_, et chez
lequel, dans l'intimité, on appelait le roi papa Doliban.

Pendant tout ce temps, pour les journaux ministériels--les _Débats_--le
grand et le petit _Moniteur_, etc., tout allait le mieux du monde;--la
pluie et la gelée arrivaient à propos;--ceux qui voulaient renverser le
ministère étaient des brouillons et des agitateurs ennemis du pays.

[GU] Mais, le ministère Soult renversé, lorsque le roi manda M.
Thiers,--dès le lendemain les journaux avaient changé de langage,--les
imprimeurs avaient retrouvé dans leurs casses les deux lettres
proscrites: S. M.--M. Thiers, mandé par le ROI,--s'était rendu AUX
ORDRES de Sa Majesté.

Et enfin, le 1er mars 1840,--une ordonnance du roi, insérée au
_Moniteur_, apprit à la France qu'elle était gouvernée par un nouveau
ministère dont voici la composition:

Présidence du conseil et ministère des affaires étrangères,

M. THIERS.

Ministère de la guerre,

M. THIERS, sous le nom de M. DE CUBIÈRES.

Ministère des travaux publics,

M. THIERS, sous le nom de M. JAUBERT.

Ministère des finances,

M. THIERS, sous le nom de M. PELET DE LA LOZÈRE.

Ministère de la marine,

M. THIERS, sous le nom de M. ROUSSIN.

Ministère de l'intérieur,

M. THIERS, sous le nom de M. DE RÉMUSAT.

Ministère des cultes et de la justice,

M. THIERS, sous le nom de M. VIVIENE.

Ministère du commerce,

M. THIERS, sous le pseudonyme ridicule de M. GOUIN.

[GU] Le _Constitutionnel_,--le _Courrier Français_,--le _Messager_, le
_Siècle_, entonnèrent la trompette--et dirent en faveur du nouveau
ministère--précisément ce que les journaux amis du 12 mai disaient en sa
faveur.--Ceux-ci mirent en avant, contre le ministère Thiers, juste ce
que les amis de ce ministère avaient dit contre le ministère
Soult,--absolument dans les mêmes termes--et sans y changer une virgule.

Les trompettes chantèrent alors--comme je le faisais au commencement du
présent chapitre--la fameuse églogue de Virgile à Pollion:--Les hommes
vertueux arrivent aux affaires--le vertueux Barrot et sa vertueuse
phalange donnent leur appui au vertueux Thiers.

«Pollion, c'est sous ton consulat que tout ce bonheur nous sera
donné:--la terre prodiguera les fruits sans culture;--il n'y aura plus
besoin de teindre la laine-_-nec varios discet mentiri lana
colores_,--le bélier se fera un véritable plaisir d'être naturellement
vêtu d'une toison jaune ou rouge, au gré des personnes,--les agneaux se
promèneront dans les prairies tout accommodés aux petits oignons,--et on
pourra prendre sur les moutons des côtelettes immortelles et cuites à
point, qui se renouvelleront sans cesse comme le foie de Prométhée sous
le bec recourbé du vautour.»

Je ne vous cacherai pas que d'abord je pris au pied de la lettre toutes
ces belles choses--et que je me dis:--Ma foi, c'est fort à propos qu'il
en soit ainsi,--car, réellement, les essais du gouvernement
constitutionnel n'ont pas été heureux jusqu'ici;--il est temps que la
nation se repose des tiraillements auxquels elle est en proie depuis
tant d'années--et ce que ces messieurs lui annoncent de bonheur et de
félicité--elle ne l'aura pas volé.

Ce qui surtout causait ma confiance,--c'était, je l'avouerai, l'air tout
à fait bonhomme, et patriarcal de ces messieurs des journaux;--ils
étaient si sévères pour les ministères précédents, ils avaient fait tant
de si longs articles sur les malheurs du pays;--ils étaient eux-mêmes si
désintéressés, si vertueux!

Il est vrai qu'ils n'avaient pas toujours parlé aussi favorablement de
M. Thiers.--A rechercher dans leurs colonnes un peu antérieures,--on
trouverait, accumulées contre lui-même, toutes les injures adressées
depuis et avant lui aux autres ministres,--ce qui parfois me ferait
croire--que les injures et les malédictions s'adressent tout simplement
aux détenteurs du pouvoir, des places et de l'argent, quels qu'ils
soient.

[GU] PARENTHÈSE.--A ce sujet--je remarque que les journaux ont fait une
chose sage et savante d'agrandir leur format--de se faire imprimer le
plus mal possible avec des têtes de clous sur du papier sale, mou,
facile à déchirer et un peu infect,--de telle sorte qu'on ne les garde
jamais, car ces feuilles de papier, arrivant incessamment et
invinciblement tous les matins, ont bien vite encombré les
cartons--débordent et vous chasseraient de la maison envahie par eux en
moins d'un an, si on n'avait soin de les consacrer a toutes sortes
d'usages domestiques.

D'ailleurs, les conservât-on, qui aurait la force, le temps, la patience
et le courage de feuilleter et de chercher parmi toutes les choses
insignifiantes dont ils se remplissent avec une perfide adresse--la
phrase ou le fait dont on a besoin?--L'odeur du papier serré encore
humide combiné avec l'odeur de l'encre de l'imprimerie--a quelque chose
d'étrangement nauséabond et je dirai même vénéneux, qui à la fois
débilite l'estomac et irrite les nerfs: que le bruit et le mouvement du
papier que l'on déploie et que l'on feuillette et la difficulté de lire
une impression serrée, pâteuse et confuse achèvent d'exaspérer.

Je m'en rapporte à ceux qui, comme moi, ont eu quelquefois l'audace
d'entreprendre un semblable travail.

De telle sorte qu'il devient, grâce à cette savante manœuvre, presque
impossible de constater les inconséquences, les contradictions et les
palinodies des hommes politiques et des journaux eux-mêmes.

Cela serait bien moins commode pour eux, si une bonne loi,--que l'on
pourrait substituer aux fameuses, terribles, exaspérantes, impopulaires
et impuissantes lois de septembre,--les obligeait à adopter le format
des livres,--et à s'imprimer sur beau papier, en caractères neufs et
bien lisibles.

[GU] Ces chers journaux donc, comme je vous le disais, avaient chacun en
leur temps attribué à M. Thiers, avec force invectives, tous les maux
dont aujourd'hui, selon eux, le même M. Thiers peut seul délivrer la
France.

Il est réellement fâcheux de voir toutes les vertus dont ledit M. Thiers
se trouve si abondamment orné--exposées au souffle impur du
pouvoir;--car je ne lui donne pas trois mois pour qu'une partie de ses
plus terribles enthousiastes découvrent en lui tous les vices, tous les
défauts, tous les forfaits reconnus chez les ministres précédents,--et à
plusieurs reprises chez lui-même.

En effet, voyez un peu dans nos numéros précédents,--car les _Guêpes_,
entre autres audaces, ont eu celle de s'exposer au danger évité si
soigneusement par toutes les feuilles périodiques:--on peut les
relire;--voyez dans le numéro de décembre les engagements pris par M.
Thiers envers les dictateurs de ces divers _organes_ de l'opinion
publique.

Voyez dans le numéro de mars--ce que nous disons--qu'il a été promis
plus de morceaux qu'il n'est possible d'en trouver dans la France,
quelque menu qu'on la hache.

Et vous comprendrez tout ce qu'il va y avoir, sous peu de temps, de
mécontents, d'incorruptibles,--de leurrés, de vertueux ennemis pour ce
même M. Thiers porté si haut aujourd'hui.

UNE LETTRE DU MARÉCHAL VALÉE.--Je crois bon de couper cette sorte de
discussion, plus sérieuse que je ne le voudrais, par un intermède assez
divertissant dû à une nouvelle saillie du maréchal Valée, qui continue à
faire en Afrique tout simplement ce qui lui plaît.

Comme il était question d'envoyer là-bas un général avec un commandement
supérieur,--il écrivit au général Schneider:

«..... Envoyez en Afrique qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas
ce..... de Cubières.»

Or, pendant que le maréchal écrivait sa lettre,--le ministère du 12 mai
était renversé,--et la lettre, adressée _à M. le ministre de la guerre_,
fut décachetée et lue par M. de Cubières lui-même,--qui eut l'esprit de
la montrer à ses amis et d'en rire avec eux.

[GU] Les vertus de M. Thiers jetèrent tout d'abord un si vif éclat,--que
personne ne se trouva qui ne se hâtât de répudier ses antécédents, ses
convictions avouées et proclamées pour se ranger sous sa bannière. Le
_Courrier français_ inventa le mot commode de _défection honorable_; les
deux _Revues_, la _Revue de Paris_ et la _Revue des Deux-Mondes_,
soutenues et choyées par M. Molé,--s'étaient _données_ à M. Soult--et se
_donnèrent_ à M. _Thiers_;--quelques écrivains alors s'en retirèrent.

Mais ils ne tardèrent pas à être remplacés par des gens avides de
contribuer à l'œuvre de régénération qui allait s'accomplir.

M. Lerminier,--dont la défection a le malheur d'avoir eu lieu avant que
le rigide _Courrier français_ imaginât d'accoler à ce synonyme de
trahison l'épithète d'honorable,--n'était, comme on sait, qu'une triste
et malheureuse invention de M. Villemain;--il se hâta de devenir
l'organe de M. Cousin et de se charger de la rédaction politique de la
_Revue de Paris_.

Celle de la _Revue des Deux-Mondes_--fut sollicitée et obtenue par M.
Rossi, dont nous avons raconté l'histoire avec de convenables et curieux
détails,--et qui doit son élévation récente au ministère du 12 mai.

Plusieurs autres journaux, qui croyaient à la durée du ministère
Soult--ou à un retour du ministère Molé,--et qui avaient jugé prudent de
se déclarer contre M. Thiers,--ont soin aujourd'hui de ne pas se
compromettre davantage,--et ne disent pas un mot des affaires.--Ils ont
découvert un intérêt inusité dans la guerre que font les Anglais aux
Chinois;--ils remplissent leurs colonnes avec quelques
assassinats,--quelques paricides; les histoires d'araignées mélomanes et
de veaux à deux têtes reparaissent.--Quelques écrivains voient avec
surprise le compte rendu d'ouvrages déposés à la rédaction depuis un an
sans qu'on en ait dit un mot.

On attend, l'arme au bras, les avances du nouveau pouvoir.

Qui déjà cependant,--le malheureux qu'il est, va avoir un _quart d'heure
de Rabelais_ assez difficile à passer avec ses amis--associés et
_Bertrands_ divers.

[GU] Or, il est très-facile de renverser un ministère,--grâce à
l'invention récente des coalitions,--par laquelle les partis et les
hommes les plus inconciliables et les plus antipathiques se réunissent
contre celui qui est aux affaires.--De telle sorte que, de quatre partis
à peu près qu'il y a à la Chambre des députés:--les légitimistes,--les
républicains,--la gauche--et les conservateurs,--comme il ne peut y en
avoir qu'un au pouvoir à la fois,--à peine celui-là, quel qu'il soit, y
est-il arrivé, qu'il a immédiatement les trois autres contre lui,--et
que ceux mêmes de son parti dont le désintéressement ne se croit pas
convenablement payé,--et le désintéressement est fort avide
aujourd'hui,--imaginent une nuance pour un nouveau drapeau et se
réunissent à ses adversaires.

La chose une fois inventée et son succès constaté, il n'y a aucune
raison pour que cela finisse, et on doit penser qu'il en sera toujours
ainsi jusqu'à la consommation des siècles.

Aussi, quand on a renversé un ministère, n'a-t-on fait de la besogne que
la partie la plus insignifiante. Il faut conserver la place que l'on a
conquise; et je déclare qu'il n'y aura plus dans toute l'existence de la
monarchie constitutionnelle un ministère qui aura un an de durée.

[GU] LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.--LA CURÉE.--LA VERTU EMBARRASSÉE.--Le
pouvoir forcé,--il fallait donner la curée,--mais, tout vaincu qu'il
était, le pouvoir faisait tête à ses assaillants et ne voulait pas se
laisser arracher--les fonds secrets--_jecur et viscera_;--c'était une
nouvelle bataille à gagner.

La situation du parti vertueux n'était pas très-facile en outre--à cause
de sa composition.--M. Cousin, chef de l'école panthéiste, à la tête de
l'Université, n'était pas, aux yeux des rigoristes, une chose d'une
grande convenance.

Ces rigoristes s'étonnaient aussi de voir M. Vivien à la tête de
l'administration des affaires ecclésiastiques, lui qui a publié un _Code
des théâtres_ et le _Mercure des salons_, journal des modes.

Quelques associés étaient de leur côté également embarrassants à cause
du peu de sérieux de leurs antécédents.

Le _Constitutionnel_, le plus ferme appui de M. Thiers, est dirigé par
M. Véron, le plus habile directeur qu'ait eu l'Opéra,--et par M.
Etienne, auteur de _Joconde_ et autres pièces à ariettes,--membre du
Caveau et d'une foule de sociétés chantantes et buvantes.

Le _Courrier français_ n'est connu que par la protection qu'il accorde à
une danseuse maigre.

M. Barrot s'était élevé avec violence contre les fonds secrets, et, en
1837, il avait dit hautement _qu'ils n'étaient bons qu'à enfanter la
corruption_.

On remplirait cent volumes semblables à celui-ci, en petit-texte, des
phrases plus ou moins sonores et retentissantes qu'avaient commises
depuis dix ans, contre les fonds secrets, les plus fermes appuis du
nouveau ministère.--Et il fallait cependant demander et obtenir les
fonds secrets--Les molosses vainqueurs s'impatientaient et semblaient
prêts déjà à se retourner contre les chasseurs.

[GU] EXPÉDIENTS IMAGINÉS PAR LA VERTU.--_Premier
expédient._--D'abord--on ne parlera plus de fonds secrets--la vertu n'a
pas besoin de moyens aussi ténébreux;--on ne demanda pas un million cinq
cent mille francs comme le ministère Molé, on ne demanda pas douze cent
mille francs comme le ministère Soult.

Un ministère _parlementaire_--représentant _le vœu et les intérêts du
pays_, un cabinet, _réelle expression de la majorité_--un cabinet
vertueux n'a pas besoin d'avoir la corruption et la subornation pour
auxiliaires.

Et si on demandait un mauvais million--ce n'était pas qu'on en eût
besoin--ni qu'on voulût en faire un moindre usage, c'était simplement
pour obtenir de la Chambre _une marque de confiance_ qui constatât la
majorité. C'est pour cela qu'on ne tenait pas à la somme: un million
était un compte tout rond dont probablement on ne saurait que faire.

Le mot trouvé--il fallait mériter la confiance qu'on demandait--et on se
mit à faire des choses vertueuses.

_Deuxième expédient._--La première chose vertueuse fut faite à
l'occasion de _Vautrin_, de mon ami M. de Balzac. Je n'ai pas vu la
pièce de M. de Balzac;--j'étais en Normandie quand on en a donné la
première et dernière représentation.

Il paraît que c'est quelque chose dans le genre de
_Robert-Macaire_,--plus le talent de M. de Balzac.--La critique s'en
émut;--mon autre ami Janin en fut surtout indigné: il fit une
catilinaire contre l'auteur.--_O tempora, ô mores!_--Il se récria contre
les exemples et les entraînements du théâtre. Il était impossible de
voir la pièce M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans
le cœur;--lui-même, Jules Janin, a eu besoin de toute l'énergie et de
toute la force de caractère qu'on lui connaît--pour ne pas dévaliser
quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.--Le
_Constitutionnel_ et le _Courrier français_, accoutumés aux nudités de
l'Opéra, se déclarèrent scandalisés par la représentation de
_Vautrin_;--le _National_, apôtre de la liberté, demanda à quoi
servirait la censure.

Alors M. de Rémusat défendit qu'on continuât de jouer la pièce:--la
presse tout entière applaudit;--les dames, qui vont se décolleter au
profit des Polonais sur le théâtre de la Renaissance, louèrent fort la
mesure;--M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru
pouvoir faire des dépenses pour une pièce d'un auteur célèbre, autorisée
par la censure,--déposa son bilan;--M. Victor Hugo, qui avait applaudi
la pièce, fit, nous a-t-on assuré, une démarche inutile pour obtenir
qu'on rapportât l'ordonnance,--et dit: «On ôte le crime à la tragédie et
le vice à la comédie;--les auteurs s'arrangeront comme ils pourront.

[GU] Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de
constater en passant:

«Comment mener à une semblable pièce sa femme ou sa fille.»

Mes chers amis du feuilleton,--qu'avez-vous fait de votre érudition
dramatique? Et vous, chers bourgeois, où avez-vous pensé qu'en menant
vos filles au théâtre vous pourriez économiser les chaises de l'église
et les leçons de la pension?--Quelle est la pièce où l'on pourrait
conduire sa femme ou sa fille à votre point de vue de
rigorisme?--Corneille et Racine représentent sans cesse l'adultère et
l'inceste, et emploient tout leur talent à nous attendrir sur Jocaste et
sur Phèdre;--Molière rit du mariage et de la paternité,--les beaux rôles
chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des
fils qui volent leur père;--et les maris trompés et les pères volés,
Molière ne les trouve pas encore traités suivant leurs mérites;--il les
bafoue, il les ridiculise de toutes les manières.

D'après cela il est évident que, sous le ministère de M. Thiers, le
théâtre sera chargé de moraliser la nation,--et on y conduira les
pensions le jeudi.

O ministère!--ô feuilleton!--ô bourgeois! il appartient bien à une
époque de corruption comme la nôtre de faire ainsi la bégueule et la
renchérie? Mais je défie M. de Balzac d'avoir mis dans son _Vautrin_ la
centième partie des choses infâmes qui se font chaque jour dans la
politique et dans le commerce.

Il n'y a que des filles entretenues pour avoir des exagérations de
pudeur;--j'en ai vu une qui, fourvoyée, je ne sais comment, dans une
maison honnête,--répondit à un homme qui faisait l'éloge de sa main:
«Monsieur, pour qui me prenez-vous?»

[GU] _Troisième expédient._--Le succès obtenu par M. de Rémusat devait
fort encourager le cabinet vertueux. On fit une descente chez tous les
couteliers et on saisit les couteaux qu'il plut aux agents chargés de
l'exécution de considérer comme ayant un rapport plus ou moins éloigné
avec des poignards, et on mit soixante-quatre couteliers en accusation.

C'est donc une chose bien terrible qu'un couteau-poignard!--Mais oui,
absolument comme un couteau de table.

M. Delessert, encore aujourd'hui préfet de police, était dérangé par le
bruit que faisaient des piqueurs qui sonnaient de la trompe de chasse
dans un cabaret voisin de la préfecture de police;--il défendit la
trompe de chasse dans Paris,--mais il permit, par omission, la
trompette, le cornet à piston, la clarinette, le serpent, etc., etc.,
etc.--Le couteau-poignard n'a pas jusqu'ici obtenu la préférence des
assassins;--les instruments de cordonnerie, de menuiserie, de sellerie,
ont tour à tour servi aux malfaiteurs.--Louvel s'est servi d'un
poinçon;--Lacenaire affectionnait le tirepoint;--d'autres préfèrent le
marteau.--Une femme a été dernièrement étranglée avec une jarretière;
pourquoi ne défendrait-on pas les jarretières?--Une autre femme a fait
manger son enfant par des porcs, et les porcs sont tolérés!--Si le
ministère savait cela, il prohiberait le fromage d'Italie.

Un philosophe mourut pour avoir avalé de travers un grain de raisin.--O
cabinet prévoyant! vous avez six mois devant vous pour faire arracher
les vignes.

[GU] Voici d'autre part ce qui arrive à Paris à propos d'armes.--Il est
défendu de porter des armes sous peine de quinze francs d'amende.

Le bourgeois timide obéit à la loi;--le voleur, qui s'expose en
l'attaquant à la peine de mort, se soucie peu d'encourir en sus les
quinze francs d'amende.

Si les voleurs et les assassins avaient le cœur un peu bien situé,
ils feraient une rente à la police en reconnaissance des services que
leur rend l'exécution de cette ordonnance.

Pour moi,--je demeure dans un quartier désert, et je rentre tard;--je
prendrai la liberté d'être armé--jusqu'au moment où il sera parfaitement
établi que, grâce à la surveillance de la police, on aura été un an sans
arrêter, dépouiller, assommer ou noyer quelqu'un.--Mais tant que j'aurai
un louis dans ma poche, je m'exposerai aux quinze francs d'amende de la
police pour ne pas le laisser prendre;--c'est un bénéfice net de cinq
francs.

M. de Balzac et soixante-quatre couteliers sacrifiés--n'établissaient
pas encore suffisamment la vertu du cabinet.--M. Cavé fut désigné comme
victime, et le _Constitutionnel_ comme sacrificateur.--On assure même
que, pour exciter son zèle, on lui promit la place de directeur des
Beaux-Arts, comme on donnait autrefois la chair de la victime aux
anciens pontifes.

En vain M. Cavé avait offert en holocauste à M. Thiers et à sa grandeur
imminente madame de _Girardin_ et l'_École des journalistes_.

Le _Constitutionnel_ porta de graves accusations;--on fit circuler
contre lui des mots attribués à M. Thiers.

L'existence de M. Cavé menacée a fait comprendre à ses amis et à ses
protégés qu'il fallait se hâter.

M. Buloz, directeur de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des
Deux-Mondes_, tout en passant sous le drapeau de M. Thiers,--s'est
cependant dépêché d'aplanir les difficultés que trouvait son projet
d'être à la fois directeur et commissaire royal du Théâtre-Français.--Il
a donné le titre de régisseur général à M. Laurent, qui jusqu'ici, et
depuis fort longtemps, se contentait du titre et des fonctions modestes
de portier au même théâtre.

[GU] Alors s'est engagée la grande bataille pour la conquête des fonds
secrets.

[GU] GRANDE BATAILLE DES FONDS SECRETS.--Les troupes de M. Thiers se
composaient, outre son armée connue, de plusieurs troupes auxiliaires,
telles que M. Barrot et ses vertueuses phalanges.--On comptait aussi sur
la droite, qui avait donné un coup de main utile pour renverser le
ministère Soult, et sur M. Berryer, dont nous avons déjà signalé les
sympathies pour M. Thiers.

Mais le parti légitimiste se rassembla chez M. de Noailles,--et là on
établit que, si M. Barrot oubliait la rue Transnonain,--M. Berryer
devait se souvenir de la trahison de Deutz et de la captivité de
Blaye;--que, sans se faire philippiste, il était de la dignité et de
l'honneur du parti de rester conservateur, et qu'en conséquence on
refuserait tout appui à M. Thiers, non-seulement pour le vote des fonds
secrets, mais encore pour tout ce qu'il pourrait demander à la Chambre.

[GU] M. Thiers avait contre lui la droite et les 221; mais combien sont
les 221?

Quand on se rangea en bataille, les 221 se trouvèrent n'être que 195.

[GU] M. Thiers, qui avait suffisamment flatté la gauche et le parti
révolutionnaire dans ses discours, et qui ne pouvait plus compter sur la
droite et le parti légitimiste, écrivit soixante deux billets à
soixante-deux deux cent vingt et un,--ou députés conservateurs,--pour
leur dire confidentiellement: «Les agaceries à la gauche sont une
nécessité gouvernementale:--vous savez que je suis conservateur,--ma
femme va au bal chez vous.»

Puis, en post-scriptum, il disait:

A M. Bugeaud: «Vous aurez le commandement de l'armée d'Afrique.»

A M. Boissy-d'Anglas: «J'étais l'ami du maréchal Maison.»

A M. Lebœuf: «Je vous débarrasserai de M. de Ségur,--et votre femme
sera invitée aux Tuileries.»

A M. Félix Girod de l'Ain: «Vous serez maréchal de camp.»

A M. Mimaut: «Une cour royale vous demande pour président.»

A M. Dupin: «La Chambre des pairs sera heureuse de vous voir remplacer
M. Pasquier.»

Et une foule de promesses analogues à MM.
Demeufve,--Estancelin,--Chasseloup,--Bresson,
--Armand,--Liadières,--Bessières,--Daguenet,--Fould,
--Garraube,--Pèdre-Lacaze,--Poulle,--Lacoste,
Félix Réal,--Bonnemain,--etc., etc., etc.

[GU] Puis chaque soir, sur l'hôtel des Capucines, on voyait fondre des
sténographes affamés qui venaient, en attendant mieux, chercher de la
part des journaux amis des subventions provisoires d'idées, de phrases,
d'injures, contre les adversaires.

[GU] Et les trois jours commencèrent.

M. Desmousseaux de Givré--avait tellement peur de ne pas parler dans la
question du _vote de confiance_, qu'il alla à minuit au secrétariat de
la Chambre,--se fit faire du feu, passa la nuit dans un fauteuil, et, au
jour, se fit inscrire le premier.

Les mêmes gens qui aujourd'hui ont demandé un vote de confiance de un
million,--ont si bien, à une autre époque, établi que les fonds secrets
n'étaient qu'un instrument de corruption,--que je me suis laissé
convaincre par eux. Il me semble donc démontré que la différence qui
existe entre le vice et la vertu est que, si le vice corrompt pour douze
cent mille francs, la vertu ne corrompt que pour un million;--ce qui
prouve que la vertu achète mieux et paye moins cher.

[GU] Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau
discours plein d'idées justes et élevées. Il avait été convenu entre M.
Thiers et M. Barrot que ce dernier s'abstiendrait de parler,--parce
qu'il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers,
et que la chose était difficile à faire honnêtement;--mais M. de
Lamartine le pressa, le harcela avec tant d'insistance, d'obstination et
de vivacité--qu'il fallut monter à la tribune, où ledit M. Barrot
pataugea considérablement.

Le _Constitutionnel_, c'est-à-dire M. Étienne, l'auteur de
_Joconde_,--et M. Véron, le directeur de l'Opéra, s'en indigna;--il ne
trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n'est qu'un poëte,--se
permît de se mêler de _choses sérieuses_;--on le renvoya à sa _lyre_, à
_sa nacelle_, à _Elvire_.

Hélas! mes chers messieurs,--si vous ne voulez pas que les poëtes
montent à la tribune,--je vous avouerai que j'ai quelquefois aussi un
peu de chagrin de les voir descendre jusque-là,--de les voir jouer de
grandes idées et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des
avocats que vous admirez,--et quitter les immortelles choses de Dieu, de
la nature, et de l'humanité,--pour s'occuper des intérêts étroits et
mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent
et s'arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientôt plus un pays.

Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles pensées,
et qui parlent un beau langage;--ne craignez pas qu'ils gâtent le
métier,--ils seront toujours en grande minorité parmi vous.--Dans cent
ans d'ici,--tous vos grands hommes seront morts et oubliés avec les
intérêts étroits auxquels ils se mêlent;--le temps, qui fait justice de
toutes les ambitions, ne gardera dans l'avenir, comme il n'a gardé dans
le passé, que les poëtes;--et si on se rappelle quelquefois M. Thiers,
ce sera parce qu'il a écrit l'histoire de la révolution française.

[GU] Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;--sa
parole puissante et animée, sa voix vibrante et nerveuse, servant à la
fois d'organe à une logique rigoureuse,--firent sur la Chambre l'effet
d'un tonnerre lointain qui gronde.

[GU] Le troisième jour, les amis de M. Molé se réjouirent fort, et
préparèrent leur cabinet pour remplacer immédiatement celui qu'ils se
croyaient sûrs de renverser le soir même:--c'est ce qui les perdit.

Refuser tout à fait les fonds secrets était une chose très-grave,--car,
le ministère une fois renversé par ce refus, il fallait le remplacer et
vivre de la portion congrue qu'on lui aurait faite.

On fit alors proposer, par M. d'Angeville, un des deux cent vingt et
un,--un _amendement_ tendant à _diminuer_ de cent mille francs
l'allocation demandée.

Taux auquel le ministère présomptif consentait à gouverner, à sauver la
France, et à faire son bonheur.

Pourquoi ne pas _entreprendre_ le gouvernement tout de suite et
franchement, comme les fournitures de bois,--au rabais et sur
soumissions cachetées.

L'amendement fut rejeté à une majorité de 103 voix.

Le million, ensuite, fut voté à une majorité de 86 voix.

Ce qui prouve qu'il y a à la Chambre dix-huit membres qui, sans
distinction de parti, ne veulent pas que le ministère, quel qu'il soit,
ait moins d'un million pour récompenser le dévouement qu'ils sont bien
décidés à avoir.

Et le ministère présomptif fut déclaré présomptueux.

Singulière époque que celle-ci, où l'on n'accepte pas comme principe
suffisamment libéral le fils d'un régicide--mis lui-même sur le trône
par une révolution. Voilà M. Thiers roi de France.

[GU] Voici donc M. Thiers roi de France,--et le roi Louis-Philippe passé
à l'état de fétiche, de grand Lama,--ayant dans l'État précisément la
même influence qu'aurait un de ses bustes de plâtre qui décorent les
mairies et les théâtres.

Car on sait que M. Thiers est l'auteur de la maxime:--le roi _règne_ et
_ne gouverne pas_.

Or, comme le roi n'est ni électeur, ni juré, ni garde national,--il se
trouve qu'il est aujourd'hui le moins important, le plus humble, le
moins considéré de tous les Français;--qu'il n'y a pas un épicier, ni un
bonnetier,--ni un écrivain à échoppe qui n'ait plus de droits politiques
et plus d'influence que lui.

M. THIERS.--Pour nous, qui n'espérons et ne craignons rien de M. Thiers,
qui n'avons aucune espèce d'intérêt dans tout ce gâchis,--nous parlerons
de lui sans colère, comme sans aveuglement.

M. Thiers n'est pas un esprit libéral ni progressif,--loin de là, il n'a
d'idées gouvernementales que celles de l'Empire,--il fait la politique
au point de vue des cafés et des estaminets, et est impuissant en dehors
de ces limites.--Depuis la révolution de juillet, M. Thiers a passé à
peu près huit ans au pouvoir,--quels sont les grands travaux qu'il a
fait exécuter?--à quelles améliorations matérielles a-t-il présidé?--M.
Thiers s'est opposé à l'entreprise des grandes lignes de chemins de fer
par le gouvernement,--parce que de grands travaux sont tout à fait
contraires aux vues et aux moyens d'action des hommes de son caractère
et de son parti;--les agitateurs n'ont de pouvoir que sur les esprits
oisifs, les travailleurs ne mordraient plus aux paroles des avocats.

Il y a quelque temps, M. Thiers et M. Garnier-Pagès se sont trouvés
faire partie de la même commission. Il s'agissait de prolonger le
privilége de la banque de France qui expire en 1842.--Eh bien! M. Pagès,
membre d'un parti qui ne brille pas par le côté de la science
gouvernementale, s'est prononcé pour le développement de ce privilége,
et pour une extension favorable à l'industrie.

M. Thiers, au contraire, a maintenu l'état actuel.

[GU] Et vous, mes amis les Français,--savez-vous qu'on vous a joué un
tour bien perfide--le jour qu'on vous a fait croire que vous étiez
extrêmement malins,--ainsi que vous vous en rendez perpétuellement
hommage à vous-mêmes.

Grâce à cette opinion qu'on vous a donnée de votre malice et de votre
pénétration,--on vous fait passer sous les yeux d'étranges choses.

Pendant que ces messieurs se disputent votre argent et vos
dépouilles,--qu'ils perdent au profit de leur avidité et de leur
ambition le plus beau pays du monde,

Vous les regardez faire, assis à ce beau tournoi, dans vos stalles bien
payées;--vous prenez parti dans leurs débats et dans leurs
querelles;--vous pariez pour l'un ou pour l'autre;--vous vous
passionnez;--vous applaudissez celui qui réussit à prendre votre
argent;--vous sifflez celui qui se le laisse enlever.

Bravo! mes bons amis.--Les enfants trop spirituels deviennent, dit-on,
fort bêtes à l'âge de raison.

APOLOGUE.--Un voyageur rencontra, un jour, dans une savane de
l'Amérique, deux sauvages, deux peaux rouges qui, assis sur l'herbe, et
ayant déposé leurs casse-têtes à côté d'eux, jouaient avec beaucoup
d'attention à un jeu d'adresse avec de petits cailloux. Le voyageur
s'arrêta près d'eux et les regarda faire.--Il faut croire, pensa-t-il,
que la partie est intéressée, car ils jouent avec une application et une
émotion peu communes. Ce petit qui a un soleil bleu sur le front est
bien adroit;--mais le grand, qui est décoré d'un serpent jaune, ne le
lui cède pas.--Bravo! le serpent jaune.--Ah! très-bien, le soleil
bleu.--Voilà le coup décisif.--Ma foi, c'est le soleil bleu qui a
gagné.--Eh bien! je n'en suis pas fâché!--Il me plaît beaucoup, le
soleil bleu.

--Soleil bleu, recevez mes félicitations!

Visage pâle, mon ami,--dit le soleil bleu,--c'est en t'apercevant venir
là-bas, que nous nous sommes mis à jouer, et je ne te cacherai pas que
nous avons joué à qui te mangerait.

[GU] AFFAIRE DE MAZAGRAN.--Pendant que les avocats parlaient à la
Chambre,--cent vingt-trois hommes se défendaient, dans la petite place
de Mazagran, contre dix mille Arabes,--et les forçaient d'abandonner le
terrain.--Je ne ferai pas compliment au maréchal Valée d'une nouvelle
imprévoyance qui condamnait cent vingt-trois soldats à mort,--s'ils
n'avaient égalé les prodiges les plus fabuleux de la bravoure des temps
antiques et modernes.--Ce trait héroïque est consolant à une époque où
on se sent prêt, à chaque instant, à désespérer de la France livrée aux
avocats et aux ambitieux de bas étage.

On a annoncé qu'on s'_occupait_ de récompenser dignement les défenseurs
de Mazagran;--ce sont de ces choses qu'on ne doit pas chercher,--que le
cœur doit trouver au milieu même de l'émotion que cause un semblable
récit.--Je ne crois pas qu'il se trouvât personne en France pour juger
mauvais qu'on donnât la croix aux cent vingt héros qui ont survécu,--et
que cette compagnie reçût le nom de Compagnie de Mazagran,--et ne se
recrutât pas tant qu'il en restera un homme;--que les noms des trois
morts fussent toujours prononcés à l'appel les premiers, et qu'on
répondit: Morts à Mazagran.

[GU] Le principal hommage qu'aient reçu jusqu'ici nos héros est un récit
ridiculement ampoulé, fait par M. Chapuys-de-Montlaville.--C'est surtout
quand il s'agit de choses si grandes par elles-mêmes que l'enflure est
si ridicule qu'elle devient odieuse,--et que l'on accuse l'écrivain qui
en est coupable de n'avoir pas senti la grandeur d'un héroïsme qu'il
essaye d'embellir par des mots prétentieux.

La compagnie entière,--dit M. Chapuys-de-Montlaville,--s'écria:

«Je garderai ce poste contre l'Arabe, son armée couvrît-elle de ses feux
épars la colline et la plaine.»

«_Un registre est ouvert pour l'assaut:_ deux mille Arabes s'y
inscrivent aussitôt, etc.»

Ce même M. Chapuys-de-Montlaville est particulièrement connu par
l'âpreté, l'obstination et quelquefois la bouffonnerie avec laquelle il
demande des économies à la Chambre des députés.--Un jour de la session
précédente, je ne sais plus de quoi il était question, mais M. de
Montlaville s'écria:

.....Je demande une réduction de huit cent mille francs?

Un _membre_.--On ne saurait trop approuver les sages vues d'économie de
l'honorable préopinant,--seulement, dans la circonstance présente, il y
a un grand inconvénient et une grave difficulté à l'exécution de sa
proposition.--M. Chapuys-de-Montlaville vient, messieurs, de vous
proposer sur le chapitre en discussion une réduction de huit cent mille
francs,--et l'article n'est que de cent quarante mille.

Un autre jour,--c'était à propos du mariage du duc d'Orléans.--«Cent
trente mille francs _d'épingles_, s'est écrié M. de Montlaville, j'ai
une tante qui en dépense pour douze sous par an,--et qui en perd
considérablement!»

[GU] MUSÉE DU LOUVRE.--Je vais peu au Salon; je ne connais pas
d'exercice aussi violent, de fatigue aussi désespérante.

Les expositions se suivent et se ressemblent:--Quelques bons tableaux,
un certain nombre de mauvais, et surtout une très-affligeante quantité
de médiocres.

MM. Préault, sculpteur, et Rousseau, paysagiste;--deux âmes en peine,
deux ombres errantes dans les galeries,--tous deux repoussés par
l'opiniâtre malveillance du jury.

Certes, je ne suis pas pour qu'on aplanisse les abords des carrières
libérales;--il est juste que les aspirants passent par des épreuves et
des initiations;--il est bon que, comme les hommes qui accompagnaient
Josué, ceux-là seuls qui ont force,--courage et vocation--suivent l'art
dans les régions élevées qu'il habite.

Depuis qu'on a réhabilité les comédiens,--nous n'avons plus de
comédiens.--Le jour où on leur a rendu la terre sainte,--on a commencé
par y enterrer leur art.

Si l'on pendait tous les ans le 1er janvier:--dix peintres, dix
musiciens et cinquante écrivains,--il ne resterait dans cette lice
chanceuse que les véritables vocations.

Mais le jury montre peu de discernement. Il faudrait que le meilleur des
tableaux refusés--fût plus mauvais que le dernier des tableaux reçus. Eh
bien! il n'en est pas ainsi:--il y a dans les tableaux refusés vingt
toiles supérieures, sous tous les rapports, à une toile exposée par M.
Bidault, qui est de l'Institut.

Il y a des hommes d'un talent reconnu qui ne doivent être jugés que par
le public.

Il y en a d'autres qui ont acquis de la popularité et de la réputation
par la persécution du jury,--dont personne n'a jamais rien vu, et dont
tout le monde proclame le talent;--le jury n'a pas l'esprit de leur
jouer le mauvais tour de les admettre.

Les peintres, du reste, une fois _arrivés_, n'ont pas à se
plaindre;--seuls ils sont assurés de la protection et des _commandes_ du
gouvernement.

Les peintres ont depuis longtemps couvert, et au delà, la surface de
toutes les murailles intérieures: on invente des palais pour y loger de
nouveaux chefs-d'œuvre. On achète, on commande des tableaux; rien de
mieux. Nous désirons qu'on en fasse tant, qu'on arrive à les mettre
trois les uns sur les autres; cela donnera toujours le moyen d'en cacher
deux.

Un reproche que l'on fait annuellement au Musée, c'est de renfermer
_cette année_ trop de portraits.

Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en
général, intérêt à accréditer cette critique facile, à la portée de
toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un
portrait.--On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de
la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus
saisissantes comme les moins communes de l'art.

On sait ce qu'on appelle portrait en général: c'est un assemblage de
deux yeux, d'une bouche et d'un nez, qui, s'il arrive quelquefois à
ressembler à quelqu'un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas
à la personne qui a posé devant le peintre.

Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d'être
mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont généralement dévoués doit
revenir aux personnes qu'ils sont censés représenter.

On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui,
dérobant avec soin leur nom sous le voile d'une initiale, moins obscure
que ne le serait leur nom entier, n'hésitent pas à étaler aux yeux de la
foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beautés particulières
et les infirmités qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui
ne livrent qu'une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce
qu'elles ont d'épaules à la curiosité d'un public quelconque.

Les uns veulent être peints frisés, vernis, cravatés dans un désert,
lisant un roman à cent cinquante lieues de toute habitation. Il est
facile de voir les efforts du malheureux peintre, qui, ayant sous les
yeux un canapé en velours d'Utrecht jaune, a été obligé de peindre un
monticule couvert de mousse. Dans la forme de ces rochers, vous
trouverez la forme moins pittoresque de la cheminée et de la pendule qui
la surmonte. Vous vous apercevez que les chaises ont servi de modèle aux
chênes séculaires, que les nuages recélant la foudre ont été faits
d'après les ondulations des rideaux de damas, et la foudre, qui
s'échappe en zigzags immobiles, d'après les tringles. L'eau de ce lac,
au fond du tableau, a été étudiée par le peintre dans un flacon d'eau de
Cologne placé sur un guéridon, le guéridon lui-même, avec son tiroir
ouvert, a servi de modèle à une caverne.

S'il y a une chose intéressante dans l'aspect de ces portraits, pour la
plupart peu agréables à la vue, c'est que, s'ils ressemblent peu aux
personnes dont ils portent le nom, ils sont le portrait fidèle de _leurs
prétentions_, dont ils ne laissent ignorer aucune.

[GU] Mais quel avantage mademoiselle M.... D...., placée sous le nº
7266, trouve-t-elle à nous faire savoir qu'elle a la peau
jonquille?--Mademoiselle M..., nº 1629, est-elle bien heureuse depuis
que tout Paris sait qu'elle a le visage bleu de ciel?--M. E... T..., nº
1374, ne pouvait-il vivre sans nous faire connaître son front chauve
ombragé de quelques cheveux pris à l'occiput, au moyen de cette formule
d'arithmétique: J'en emprunte un qui vaut dix.

Je n'ai pu admirer avec tout le monde le tableau de M. Delacroix,--la
Justice de Trajan.--Le tout ressemble à la procession du bœuf
gras.--Trajan a particulièrement un air de garçon boucher enluminé de
rouge de brique.

J'ai demandé quel mérite on trouvait à cela.--On m'a répondu: «la
couleur.»

Et j'ai demandé à tout le monde: qu'est-ce que la couleur? la couleur
consiste-t-elle à faire un cheval blanc lie de vin? Cela me paraît une
misérable excuse pour un dessin aussi incorrect que celui de plusieurs
figures du tableau de M. Delacroix.--L'architecture est fort belle et
d'une grande légèreté.

Il y a des gens condamnés à voir tout ou jaune ou rouge ou bleu.--Le 18
brumaire, de M. Bouchot, est écarlate.--Les États généraux, de M.
Couder, sont d'un violet saupoudré de blanc.

Il y a des tableaux verts, il y en a de gris, il y en a d'orange.--Un
monsieur paysagiste a inventé deux couleurs inusitées pour les bœufs,
il en a fait un gris tourterelle, et l'autre pain à cacheter.

Pour ce qui est des batailles,--on n'en peint qu'une, toujours la
même.--Une bataille représente toujours un endroit et un moment où on ne
se bat pas,--ou bien où on ne se bat plus.

[GU] Il y a une heure où les tableaux exposés au Musée changent tout à
coup d'aspect, une heure où l'habileté du pinceau, la finesse de la
touche, la science de l'anatomie, de la perspective, disparaissent comme
par enchantement. Le public nombreux, le public qui vient de onze heures
à midi, ne fait aucun cas de ces qualités qu'il ne voit pas; il ne
s'inquiète que du sujet; s'il voit une bataille, il veut savoir
laquelle; si les Français sont vainqueurs, le tableau lui semble déjà
une fois meilleur.

Il est singulier de remarquer combien ce public, le plus étranger aux
arts, admet facilement la convention, à quel degré il accepte
l'intention du peintre pour le fait: quelque balai vert qu'on lui
montre, il consent sans hésiter à le prendre pour un arbre, quelque
chose qui ait une robe est une femme sans contestation;--une redingote
grise, Napoléon;--une chose à deux pieds est un homme; si la chose a
quatre pieds, c'est un cheval, un chien ou un bœuf, suivant la
couleur. Du bleu en haut du tableau est reçu comme le ciel; si le bleu
est en bas, c'est la mer.

Voilà des gens pour lesquels il est agréable de peindre; voilà un
public!

[GU] CHOSES QUELCONQUES.--On continue à envoyer en prison les gardes
nationaux qui refusent de s'habiller;--cet impôt exorbitant excite les
plus vives réclamations.

C'est en effet une exaction odieuse que celle qui force une foule de
gens à dévoiler à tous les yeux une misère qu'ils cachent avec tant de
soin,--ou à s'imposer les plus dures privations pour ne pas _déparer_ la
compagnie de MM. tel ou tel.

Qu'on se représente un petit marchand qui arrive tout juste à payer ses
petits billets et à faire honneur à ses petites affaires.--Qu'il soit un
peu gêné;--que pour faire un remboursement il ait fait escompter à gros
intérêts, à un Jacques Lefèvre quelconque;--qu'il ait mis son
argenterie, la montre et la chaîne de sa femme en gage. C'est une
situation où se trouve assez fréquemment le petit commerçant.

Il est pauvre, malheureux, il vit de privations, ou plutôt il ne vit
pas; mais extérieurement, tout va bien, il _noue les deux bouts_.

Si vous lui imposez une dépense pour le moins de cent écus, et qu'il ne
puisse retirer cent écus de ses affaires, ce que les petits marchands ne
peuvent jamais,--il faut qu'il vienne devant ce conseil de discipline,
composé d'autres marchands, avouer sa gêne et sa pauvreté.

Mais, le lendemain, il est ruiné, perdu,--il n'a plus ni crédit ni
confiance, on exige des règlements,--ou plutôt on ne veut plus de sa
signature.

Et tous ces pauvres gens qui ont tant de peine à conquérir sur le sort
un habit propre, auquel ils doivent leur place, leurs amitiés, leurs
amours, leurs plaisirs; cet habit, qui seul peut élever l'homme d'esprit
et l'homme de cœur à l'égalité avec le sot et le cuistre, il faudra
donc qu'ils le suppriment pour acheter votre habit d'arlequin, ou qu'ils
viennent vous en dire tous les secrets,--les coutures noircies à
l'encre, et les boutons rattachés, par eux-mêmes.

MM. les députés,--qui sont exempts de la garde nationale, _nous ont
donné ces loisirs_.

[GU] Lorsque, pendant la discussion des fonds secrets,--il fut un moment
question de voir reparaître M. Molé,--madame Dosne s'écria:--Comment
penser à M. Molé quand on a des hommes comme nous!

[GU] Après le vote, un député a dit: «Voilà le Thiers consolidé.»

[GU] Le jury et les circonstances atténuantes vont toujours leur
train;--il y a en ce moment au seul bagne de Brest _quatorze
parricides_.

[GU] La souscription pour la médaille de M. le vicomte de Cormenin se
traîne assez péniblement.--Une petite lettre parfumée et toute féminine
m'assure que le beau-père dudit M. de Cormenin a envoyé aux journaux une
centaine de francs ainsi divisés:--un patriote, trois francs,--un ami du
peuple, deux francs, etc., etc.,--c'est bien méchant.--Sérieusement,
parmi les souscripteurs, beaucoup se sont glissés qui ne portent d'autre
intérêt à la chose que celui de lire leurs noms imprimés.

D'autres, plus habiles, font par ce moyen sur leur commerce et leur
industrie, moyennant un ou deux francs, une annonce qui leur en eût
coûté sept ou huit.

Ainsi j'ai lu dans le _National_:

Musch, quinze centimes,--Taillard, vingt centimes,--Dumon père, dix
centimes,--Frainrie, doreur, rue Saint-Antoine, 168.

_N. B._ Il faut qu'un esprit aussi ingénieux que celui de M. Frainrie
trouve sa récompense, je le prie donc de faire prendre chez moi un petit
cadre gothique, qui a besoin d'être doré.

Voici une autre souscription que l'on m'envoie:

M. L., rue du Monthabor, 3,--qui a perdu son parapluie dans un fiacre,
et promet une récompense honnête à la personne qui le rapportera,--deux
francs.

[GU] A propos de la police, voici de sa part une remarquable preuve
d'intelligence: une ordonnance prescrit aux cabriolets de louage de
porter affiché à l'intérieur le tarif de leurs prix.

Dans les cabriolets, le cocher se met à droite pour conduire, et le
_bourgeois_ à gauche.--De quel côté supposez-vous que l'on mette la
plaque contenant le tarif en question?--Sans doute à gauche, pour que la
personne qui loue le cabriolet puisse le consulter. Nullement,
l'ordonnance porte que la plaque sera à droite, c'est-à-dire, derrière
le chapeau du cocher s'il est grand, et derrière son épaule s'il est
petit, de telle façon qu'il est entièrement impossible d'en faire usage.

[GU] Une proposition a été faite à la Chambre tendant à faire établir
qu'une loi qui ne donnerait lieu à aucune réclamation serait dispensée
de discussion et de scrutin.--La proposition n'a pas été prise en
considération.

En effet, cela irait trop vite,--et ferait perdre à messieurs les
avocats des occasions de discourir.

[GU] Madame de Girardin a bien voulu faire à ma dernière homélie sur les
femmes une réponse que je voudrais bien avoir faite moi-même.--A la
Chambre des députés, M. Abraham ayant cédé son tour et M. Delacroix
ayant parlé, on a dit: nous avons eu le sacrifice d'Abraham et le
supplice de la croix.--Un lycéen me conseille de parler un peu de son
proviseur et de détacher une guêpe de confiance sur la maison de M... à
l'heure où il fait servir le brouet à ses élèves.

Diverses circonstances qui se sont présentées depuis la publication de
mes petits volumes,--des lettres anonymes que je reçois où on m'appelle
diffamateur,--bretteur, etc., etc., m'obligent, une fois pour toutes, à
faire une profession de foi nette et positive. Il y a onze ans que je me
suis mêlé pour la première fois aux débats de la presse périodique--j'ai
toujours admis la responsabilité de l'écrivain dans sa plus large
acception.--Je n'ai jamais écrit une ligne sans la signer, au moins de
mes initiales A. K. Je défie qui que ce soit de me reprocher, dans cette
période de onze ans, d'avoir manqué une seule fois à la plus stricte
loyauté.--Je ne crois pas avoir usé de l'arme que j'ai dans les
mains,--arme dont je connais la puissance et le danger--autrement que
dans l'intérêt de la vérité, du bon sens et du bien public.--La forme
ironique que j'ai adoptée de préférence a pu blesser quelques
personnes.--Mais c'est ainsi que je vois et que je suis, et le reproche
que l'on me ferait à ce sujet équivaudrait à mes yeux à celui qu'on
pourrait me faire d'avoir les cheveux bruns.--Il m'est arrivé bien
rarement d'avoir l'intention d'offenser quelqu'un, et si, dans ce
cas-là, j'ai cru devoir ne pas dissimuler cette intention; si, dans
d'autres circonstances, j'ai cru devoir admettre comme meilleurs juges
que moi des personnes qui demandaient une réparation à une blessure
qu'elles avaient sentie sans que je crusse l'avoir faite, et me mettre à
leur disposition; les personnes qui me connaissent me rendent la justice
que, lorsqu'il m'est arrivé--et j'ai eu soin que cela arrivât
rarement--d'avoir exprimé un fait inexact,--j'ai mis le plus grand
empressement à reconnaître mon erreur quand elle m'a été prouvée.

Si l'on ne m'accuse pas d'avoir jamais reculé devant la responsabilité
de mes écrits, on doit me rendre témoignage également que je n'ai, en
aucune circonstance, pris des airs de matamore et de fanfaron, et que je
n'ai jamais hésité à donner de franches et loyales explications,
lorsqu'elles m'ont été convenablement demandées.

[GU] Quand arrivent les dernières représentations des Italiens, les
habitués se croient en droit de se faire donner _bonne mesure_, comme
disent les marchands, et, sous prétexte de bienveillance pour les
chanteurs, ils crient bis à tous les morceaux, et se font chanter deux
fois un opéra dans la même soirée. De plus, dans les entr'actes, ils
jettent sur la scène des billets dans lesquels ils demandent différents
morceaux à leur choix. Le dernier jour où on a joué la _Norma_,--comme
on était encore tout ému des accents passionnés de mademoiselle Grisi,
on a entendu des cris: «Le billet, le papier, ouvrez le papier, lisez
le papier!» Lablache s'est alors présenté en costume de druide,--a obéi
a l'injonction du public,--et a dit qu'il était désolé de ne pas pouvoir
se rendre au désir exprimé par le billet, mais que Tamburini était
absent pour le _duo_,--et qu'il n'y avait pas de piano pour l'_air_. Or,
le duo était un duo bouffe, celui du _Mariage Secret_, et l'air n'était
autre que la _Tarentelle_, de Rossini, qu'on voulait faire chanter à
Lablache en costume de druide, guirlande verte et manteau drapé.

Cela rappelle qu'en octobre 1830, Nourrit, sur l'ordre du parterre,
chanta la _Parisienne_ à la fin de _Moïse_, après le passage de la mer
Rouge.

Les Égyptiens et les Israélites chantèrent le refrain en chœur.--M.
de Lafayette était dans la salle, et, à son couplet, on fit lever tout
le monde.

[GU] Chaque fois qu'il meurt une célébrité, une foule de gens, qui n'ont
jamais vu ladite célébrité, s'intitulent ses amis intimes, et, sous ce
prétexte frivole, la pleurent et prononcent sur _sa tombe_ de longs
discours que les véritables amis sont forcés d'entendre,--ce qui serait
pour eux un raisonnable sujet de deuil.--Heureusement que, lorsque
l'improvisation s'embrouille, lorsque l'orateur commence à patauger dans
les phrases, _son émotion l'empêche de continuer_.

M. Bouilli prononce beaucoup de discours sur les tombes. Comme
dernièrement il s'abstenait, au sujet d'un ami mort qu'il ne se
souvenait pas d'avoir connu et dont il n'avait absolument rien à dire,
un croque-mort s'approcha de lui, et lui touchant la manche: «Monsieur
Bouilli, lui dit-il, est-ce que nous n'aurons rien de vous aujourd'hui?»

[GU] Les dames bienfaisantes répètent activement leur opéra au théâtre
de la Renaissance.--A chaque répétition la chose va plus mal.

On parle de joindre un ballet à l'opéra, c'est-à-dire des jupes courtes
et une exhibition publique de jambes, et on sait tout ce que les
bienséances du langage appellent les jambes des danseuses. D'autres
bruits qui circulent, et auxquels je n'ajoute pas foi, feraient croire
que la bienfaisance de ces dames ne s'arrêtera pas en si beau chemin.

21 MARS.

LE PRINTEMPS.--Cette saison commence
le 20 mars à 0 heure 50 minutes du soir,--le
soleil entrant dans le bélier.
   (Mathieu LÆNSBERG.)


Et comme tout cela m'aurait été égal, si le printemps était venu le 21
mars, comme il le devait.

Si une petite pluie douce, tiède et bénie, était venue sur la terre
répandre la vie et l'amour, faire épanouir dans l'herbe les
pâquerettes,--et fleurir dans l'âme les silencieuses rêveries et tous
ces bonheurs dont le plus pauvre poëte est si riche.--Alors qu'on se
sent heureux de vivre comme les fauvettes, qui chantent dans les bois,
comme les abeilles qui bourdonnent dans les abricotiers en fleurs, comme
les petits papillons bleus qui jouent dans la luzerne rose.

Mais le 21 mars est le jour de l'année où il est tombé le plus de
neige;--quelques pruniers en fleurs ont mêlé tristement à cette neige la
neige de leurs pétales flétris.

    Réveillez-vous, petits génies,
    Petits gnomes, réveillez-vous;
    Il est temps de rendre aux prairies
    Leurs belles robes reverdies
    Et leurs fleurs au parfum si doux.

    Paresseux! les filles, penchées,
    Cherchent, depuis bientôt un mois,
    Sous les vieilles feuilles séchées,
    Les premières fleurs cachées
    De la violette des bois.

    A l'œuvre, cohortes pressées!
    Venez déchirer les bourgeons
    Où les feuilles embarrassées
    Attendent, encore plissées,
    Les premiers, les plus doux rayons

    Fondez l'onde de la citerne
    Où s'en vont boire les troupeaux;
    Otez aux prés leur couleur terne,
    Et faites croître la luzerne
    Pour cacher les nids des oiseaux.

    Allons, gnomes, qu'on se dépêche!
    Préparez les parfums amers!
    Préparez la couleur si fraîche
    Des premières fleurs de la pêche,
    Roses sur leurs rameaux verts.

    Au printemps, chaque année, alors que la nature
    Revêt tout de parfum, de joie et de verdure,
    Quand tout aime et fleurit,

    Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes,
    De mes doux souvenirs, cachés comme des faunes,
    La troupe joue et rit.

    De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle
    S'exhale incessamment quelque douce parole
    Que j'entends dans le cœur.

    Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche,
    Savez-vous bien pourquoi sur elle je me penche
    Avec un air rêveur?

    C'est qu'à ce mois de juin la rose me répète:
    «Tenez, Jean, je n'ai point oublié votre fête,»
       Depuis plus de quinze ans.

    Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille,
    Qui souvent fait pleurer et cependant réveille
       Des souvenirs charmants.

    Vous savez celle-là qui se pend aux murailles,
    Et, comme un réseau vert, entrelace ses mailles
    De feuilles et de fleur,--c'est le frais liseron.

    C'est le volubilis aux clochettes sans nombre;--
    Le soir et le matin,--ses cloches, d'un bleu sombre,
       Chantent une chanson.

    Une chanson d'amour bien naïve et bien tendre
    Que je fis certain jour que j'étais à l'attendre
       Sous un arbre touffu.

    Voici là-bas fleurir la jaune giroflée.--
    Rien n'est si babillard que sa fleur étoilée
    Qui dit: «Te souviens-tu?

»Te souviens-tu des lieux où ta vie était douce,
    De ce vieil escalier,--tout recouvert de mousse,
       Qui menait au jardin?

    Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées--
    D'un long vêtement blanc, en passant, effleurées
       Presque chaque matin.

           *       *       *       *       *

    Et, dans un coin, s'il advient que je passe
    Auprès de l'oranger en fleurs sur la terrasse,
       J'entends cet oranger
    Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée,
    Tu te promenais seul,--et ton âme enivrée
           Évoquait l'avenir;

    Et tu me dis à moi: «De tes fleurs virginales
»Ouvre, bel oranger, les odorants pétales;
»Sois heureux de fleurir.

»Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime;
»Tes fleurs se mêleront au charmant diadème
»De ses longs cheveux bruns.»

    «Eh bien!--depuis quinze ans, je réserve pour elle,
    Chaque saison, en vain, ma parure nouvelle,
           Et je perds mes parfums.»



Mai 1840.

     Condamnés à la vertu.--M. de Remilly.--M. Molé.--M. Soult.--M.
     Janin.--S. M. Louis-Philippe.--Le duc d'Orléans.--La carte à
     payer.--Les nouvelles recrues.--Les chevaux du roi.--M. Hope.--M.
     de Vigogne.--M. de Strada.--Napoléon, Louis XVIII, Charles X.--Les
     chevaux d'Abd-el-Kader.--Pacha.--M. de Montalivet.--Le duc
     d'Aumale.--M. Adolphe Barrot.--M. Gannal.--Les dames
     bienfaisantes.--M. Panel.--M. de Flottow.--Combien coûte sa musique
     aux Polonais.--M. de Castellane.--Les lions.--Règlement de la salle
     de danse de madame veuve Deleau.--Question du pain.--M. Bugeaud,
     protecteur de la viande française.--Petits cadeaux.--Les
     circonstances atténuantes.--Le numéro 1266.--M. de Rovigo.--M. de
     Saint-Pierre.--Me Dupin et le maréchal Clauzel.--Le soleil.--Un
     perruquier.--Folie de vieille femme.--M. Thiers.--M. de
     Rémusat.--M. Gisquet.--M. Pillet.--Mademoiselle R.--Les femmes
     laides.--M. Cousin, disciple de Platon.--M. Villemain.--Madame
     Collet, née Revoil.--M. Droz.--Un homme qui a froid.--Chansons de
     table.--M. Guizot.--M. Véron.--Le roi et M. Thiers dévoilés.--M.
     de Cormenin couronne des rosières.--Les initiales.--Longchamps.--M.
     de Feuillide.--M. Méville.--Babel.--M. Altaroche.--M.
     Desnoyers.--Sur la société des gens de lettres.--Un conseil de
     révision.--M. Listz.--Un monsieur très-méchant.--Histoire d'un
     peintre et de son tailleur.--Mémoires d'une jeune fille.--Les
     lovelaces du ministère.--Mesdames L....., E....., B.....,
     etc.--Politique des femmes.--M. Thiers et Antinoüs.--M. de Balzac
     et Apollon.--Le fidèle Berger.--M. Vivien.--M. Pelet (de la
     Lozère).--L'Angleterre.--Commerce à main armée.--Le soufre et
     l'opium.--Embarras des journaux ministériels.--Les baisers de M. de
     Rambuteau.--M. Poisson.--Frayeur de l'auteur des _Guêpes_.--Une
     matinée chez madame W***.--Les vicomtes.--M. Sosthènes de la
     Rochefoucauld.--M. de Chateaubriand.--M. Ch. Delaunay.--M.
     d'Arlincourt.--Comment appeler les _auditeurs_ quand ils n'écoutent
     pas?--Dupré et M. Isabey.--Le chapeau à fresques.--Réjouissances à
     l'occasion du mariage du duc de Nemours.--Le char-à-bancs.--M.
     Fould.--M. Michel (de Bourges).--Madame de Plaisance.--M. Roussin
     n'ose pas s'accorder ses propres faveurs.--Un juré innocent.--Aux
     lecteurs des _Guêpes_.--M. Vivien.--M. Baude.--M. Villemain.--M.
     Hugo.--_Post-Scriptum._--Amnistie.


AVRIL.--_Mercredi, premier avril._--Lorsque le parti aujourd'hui au
pouvoir était dans l'opposition, on se rappelle ses clameurs contre la
corruption que le gouvernement exerçait sur les fonctionnaires publics.
Les gens clairvoyants s'apercevaient bien qu'il y avait dans ces
plaintes plus de jalousie que de vertueuse indignation;--mais il était
destiné au ministère Thiers de rendre la chose évidente à tout le monde.

Les amis du 15 avril et du 12 mai, c'est-à-dire de M. Molé et de M.
Soult, dirent aux nouveaux arrivés: «Parbleu, messieurs, puisque vous
voilà, vous allez, s'il vous plaît, nous édifier par la pratique de
toutes les austérités que vous avez exigées de nous avec tant de bruit
et de sévérité.»

Pour commencer, M. de Remilly déposa sur le bureau du président une
proposition posant en principe et en loi qu'à l'avenir aucun
fonctionnaire public ne pourrait obtenir d'avancement pendant le cours
de son mandat législatif.

Je suis déterminé à ne pas prendre le gouvernement constitutionnel au
sérieux, sans cela, je ferais remarquer ici,--que cette proposition est
inutile.--Un député promu à de nouvelles fonctions est soumis à la
réélection;--c'est un hommage complet à la souveraineté des électeurs
qui sont libres de lui retirer leur mandat. La proposition de M. de
Remilly attaque cette souveraineté en exagérant les pouvoirs de la
chambre basse.--Les députés doivent faire des lois et non des
députés;--mais cela m'est égal,--je trouve la plaisanterie
excellente--de condamner ces pauvres honorables à l'exercice des vertus
qu'ils ont préconisées,--et j'approuve fort en ce sens M. de Remilly.

Les incorruptibilités fatiguées--crient beaucoup.

En effet, que devient la politique constitutionnelle, dont un philosophe
faisait cette définition:--_C'est l'art de faire payer à une nation la
corruption de ses représentants._

--Janin est allé un de ces jours passés aux Tuileries.--Le roi lui a
dit: «Je ne vous vois pas souvent, mais je vous lis.» Le duc d'Orléans
l'a ensuite pris par le bras et a causé avec lui.--Janin, qui était venu
en habit de ville, a dit au duc d'Orléans: «Ma foi, puisqu'on me reçoit
si bien ici, je vais me faire faire un habit.»

--Le quart d'heure de Rabelais, que nous avions signalé, est tout à fait
arrivé.--On a présenté au nouveau ministère la _carte à payer_ des
dévouements, vertus et incorruptibilités qu'il a consommés.--Le
Gargantua, trouvant le total supérieur au contenu de sa bourse,--refait
l'addition dans l'espoir d'y trouver une erreur, et gagne un peu de
temps.

Généralement on dit aux impatients:--Ce que je vous ai promis, je vous
le promets encore.--Mais le parti conservateur observe; attendons que
les vendanges aient rappelé les députés chez eux.

Les plus pressés et les plus embarrassants sont les journaux,--nouvelles
recrues ministérielles:--le _Constitutionnel_,--le _Courrier
Français_,--le _Siècle_,--le _Messager_,--le _Nouvelliste_.

Pour le _Moniteur parisien_ et les revues qui faisaient partie du
mobilier précédent, ils se sont eux-mêmes installés et traités en amis
de la maison.

Les seuls journaux _libéraux_ qui soient restés dans l'opposition
sont--le _Commerce_ et le _National_.

Le _Journal des Débats_,--qui a appartenu successivement à tous les
ministères,--tient rigueur à M. Thiers qui prétend le braver.

On dit que le _Journal des Débats_ est encouragé dans son
incorruptibilité par une subvention qu'il reçoit directement de la liste
civile,--mais je n'ai pas à ce sujet de renseignements assez précis pour
pouvoir l'affirmer.

[GU] 2.--Comme je revenais hier de chez Gatayes qui demeure aux
Champs-Élysées,--je vis passer de très-beaux équipages et de superbes
chevaux appartenant à M. Hope.

Des piqueurs au galop annoncèrent la voiture du roi, et je fus alors
saisi d'une émotion pénible en voyant ses chevaux; ils allaient un train
médiocre,--sur les huit, deux seulement trottaient et les autres se
livraient à un galop plus ou moins intempestif et irrégulier. Je me
rappelai les beaux attelages de l'empereur Napoléon,--de Charles X--et
de Louis XVIII, qui, mené avec la plus grande rapidité, disait à son
cocher:

--Germain, tu me conduis comme un fiacre.

Quelque temps auparavant, j'avais rencontré la reine de France. Sa
Majesté sort ordinairement en daumont, eh bien! je ne lui ai jamais vu
quatre chevaux bien ensemble.

Sous Charles X, M. de Vigogne allait tous les ans en Normandie remonter
les écuries du roi.--On ne montrait pas un cheval avant que M. de
Vigogne eût fait son choix.--Les chevaux achetés, on les plaçait à la
réserve de Versailles, où on les _entraînait_ et où on les gardait
pendant un an avant de les admettre dans les écuries.

Aujourd'hui, M. de Strada, qui a la direction des écuries du roi
Louis-Philippe, va acheter des chevaux en Allemagne, où il prend le
reste des marchands, et ces chevaux, à peine arrivés, sont mis à la
voiture immédiatement.

Chez le roi,--un cocher est payé cent francs par mois,--c'est-à-dire
vingt-cinq ou trente francs de moins que dans les bonnes
maisons.--Quelques palefreniers n'ont que quarante-cinq francs.--J'en
sais un qui a quitté la maison du roi pour entrer chez un marchand de
chevaux.

Les meilleurs chevaux du roi proviennent de l'ancienne liste civile, et
ceux qui existent encore sont très-vieux. Je ne compte pas les animaux
envoyés par Abd-el-Kader, estimés un écu la pièce.

En 1830, le bey de Tunis envoya au duc d'Angoulême un cheval d'une
grande beauté, appelé Pacha.--Ce cheval n'arriva à Paris que le 20
juillet 1830, et ne fut pas inscrit sur les contrôles des
écuries.--Après la Révolution, M. de Guiche chargea Landormy père de le
vendre pour le duc d'Angoulême.--Il fut acheté par le roi
Louis-Philippe: s'il vit encore, c'est le seul beau cheval du roi.--Mais
il n'a pas moins de dix-huit ou vingt ans.

Le roi Louis-Philippe, comme l'empereur Napoléon, ne monte que des
chevaux connus en Normandie sous le nom de bidets d'allure et que l'on
paye de mille à douze cents francs.--Mais l'empereur avait de
magnifiques attelages.

Sous Charles X,--les chevaux de réforme se vendaient quinze cents
francs.--Quand on vend les chevaux réformés des écuries de
Louis-Philippe, jamais leur prix ne s'élève à cinq cents francs. On en
vend soixante-dix, soixante francs, et quelquefois même quarante et
trente francs.--De sorte que la veille de la réforme le roi se trouve
avoir été mené par des chevaux d'une valeur de trente francs.--En
1834,--le marquis de Strada a acheté pour le roi, à la foire de Caen, un
cheval qui avait été refusé en dépôt de remonte pour les dragons.

Il y a quelque temps, aux écuries du Roule,--M. de Montalivet remarqua
un cheval taré dans les nouvelles acquisitions du marquis de
Strada,--cheval dont un palefrenier disait à demi-voix: «En voilà un
dont je ne donnerais pas un œuf dur.--Monsieur le comte, dit M. de
Strada,--j'ai acheté ce cheval d'un pauvre paysan dont le sort m'a fait
pitié.--Monsieur le marquis, répliqua M. de Montalivet, il fallait lui
donner cinq cents francs de la part du roi et lui laisser son cheval.

Les marchands de chevaux de Paris--ont fait présenter au roi, par le
général Durosnel, une supplique contre M. de Strada, qui décourage les
éleveurs de Normandie en n'achetant presque, pour les écuries royales,
que des chevaux étrangers.--Elle paraît n'avoir pas été prise en
considération; car on n'a pas renvoyé l'_écuyer ordinaire_ du roi à la
barrière des Bons-Hommes, où il a été contrôleur entre deux fortunes.

La préfecture de police, très-sévère aujourd'hui à l'égard des voitures
publiques, exige la réforme des chevaux dont l'âge, les forces ou
l'apparence ne sont pas convenables.--Je ne sais comment les chevaux du
roi soutiendraient un pareil contrôle.

Le duc d'Orléans a peu de chevaux,--trente ou quarante,--mais ils sont
généralement assez beaux, et ses écuries sont parfaitement tenues.

Je ne compte pas parler aujourd'hui des haras, dont j'aurai un jour ou
un autre d'assez curieuses choses à dire.--Je raconterai seulement qu'au
mois d'octobre 1835 (je crois), comme on allait vendre au haras du Pin
les chevaux de réforme, on apprit tout à coup que M. Thiers allait
arriver.--On songea alors que les écuries ne contenaient pas le nombre
de chevaux exigé par le règlement et par le budget,--et on fit rentrer
deux des réformés, qui restèrent au haras.--L'un des deux était cornard,
et l'autre n'avait jamais produit.

[GU] 3.--Le duc d'Orléans et le duc d'Aumale sont partis pour l'Afrique.
C'est la réalisation d'une promesse que le prince avait faite à la fin
d'un banquet, lors de son dernier voyage.--Une situation singulière est
celle des princes de la famille royale en France; quels que soient leurs
goûts, leur tempérament, leur caractère, leurs penchants, il faut qu'ils
soient militaires. Il y a un impôt pour le payement duquel tout citoyen
un peu aisé se fait remplacer:--c'est l'impôt que la conscription lève
tous les ans sur la population, c'est l'impôt du sang.--Les princes de
la famille royale seuls le payent toujours _en nature_, et pendant toute
la vie.

--M. Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, est arrivé à
son poste. M. Adolphe Barrot est le frère du chef des _incorruptibles_,
et le septième ou huitième parent que la protection de M. Odilon Barrot
a fait pourvoir d'un poste avantageux.

--On éprouvait généralement en France, depuis quelque temps, le besoin
d'être empaillé.--La faveur d'être conservé après le trépas était
exclusivement réservée aux autruches,--aux casoars, aux singes, aux
canards, etc., etc. M. Gannal est arrivé, qui a mis l'embaumement à la
portée de toutes les fortunes.

--Aussi, on raconte que, _dans un dîner_, comme on parlait de la
modicité de ses prix, M*** s'écria devant son père: «Ma foi, je ferai
embaumer papa!»

Un enfant a été trouvé assassiné, de là déposé à la Morgue (remarquez
que, depuis que les philanthropes ont supprimé les _tours_ des hospices
d'enfants trouvés--on dépose, il est vrai, moins d'enfants aux hospices,
mais beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux).
Pour prolonger le plaisir que la population parisienne semblait éprouver
à aller voir ce cadavre, on l'a fait embaumer par M. Gannal.

M. Gannal, dont les procédés sont fort ingénieux, à ce qu'on dit,--me
paraît, en outre, fort habile à exploiter la publicité; j'ai vu, dans
les journaux, des lettres de lui très-curieuses dans lesquelles il
prévenait les lecteurs contre les concurrents qui pourraient
s'élever.--«On ira ailleurs, si l'on veut, dit-il; on s'adressera à
quelque autre, mais qu'arrivera-t-il?--On sera très-mal empaillé, voilà
tout.»--M. Gannal n'y tient pas.--S'il vous avertit, c'est dans votre
intérêt.--Voulez-vous être très-mal empaillé?--Allez ailleurs.

[GU] 4.--Je ne vous parlerai que pour mémoire de la représentation des
dames bienfaisantes, qui a eu lieu hier au théâtre de la Renaissance. M.
Panel avait une extinction de voix. Le monsieur qui jouait le rôle de
Saint-Mégrin s'est jeté à genoux avec une telle violence, qu'il a fait
craquer le plancher.--Les chœurs ont été cahin-caha.--La musique de
M. Flottow est pâle, incolore et ennuyeuse.--Il l'a vendue 2,000 francs
aux Polonais;--charité bien ordonnée commence et finit par soi-même.--On
a tant parlé de cette représentation, qu'il serait ennuyeux d'en faire
un long récit. Je dirai seulement que je ne comprends pas qu'un mari
permette à sa femme de se placer dans une position où il ne pourrait pas
demander raison d'une insulte qu'on lui ferait.

--Après la représentation, cent cinquante personnes ont demandé sans
façon à souper à M. de Castellane.--On s'est rendu à l'hôtel,
quelques-uns en voiture, les autres à pied,--en costume de Henri
III.--Les maris ont été exclus du souper comme des coulisses,--où,
assure-t-on, il se serait passé des choses bizarres.

--Le ministère continue à faire des actions vertueuses. On a
dernièrement imaginé d'envoyer une ambassade en Perse, uniquement pour y
attacher divers lions qui encombraient les coulisses du théâtre de
l'Opéra, et entravaient le répertoire par leur influence sur les
premiers, seconds et troisièmes _sujets_ de la danse et du chant. On
n'avait pensé à se débarrasser que des grands _lions_, sans s'inquiéter
des petits lions, des lions à la suite et des sous-lions;--mais ceux-ci,
dans l'absence de leurs chefs d'emploi, se sont mis à rugir comme eux.
Alors, une ordonnance du préfet de police est venue défendre «aux
directeurs de spectacles d'admettre aucune personne étrangère au
service du théâtre sur la scène et dans les coulisses.--L'Opéra est
compris dans cette mesure, qui ne fait exception que pour les auteurs,
compositeurs et maîtres de ballets des ouvrages composant la
représentation du jour.»

Comme il n'est pas toujours facile de remplir ces conditions pour les
pauvres lions, quelques-uns se sont engagés comme machinistes,
lampistes, etc., etc. Il est bon de dire que ces lions sont au nombre de
quatre ou cinq, que plusieurs n'ont ni dents, ni crinière, et que M.
Valentin de la Pelouze en fait partie.

--Les départements suivent déjà l'exemple des vertus dont le nouveau
ministère émerveille Paris.--Voici un extrait d'une affiche que l'on
m'envoie de Rouen:--


RÈGLEMENT DE LA SALLE DE DANSE DE MADAME VEUVE DELEAU, A SAINT-ÉTIENNE
DU ROUVRAY.

«Il est expressément défendu de chanter ni de fumer dans cette salle, et
le silence doit régner pendant les quadrilles, pour l'agrément du
danseur.»

«Tous propos grossiers et outrageants envers quelqu'un sont
interdits,--ainsi que les danses indécentes que repoussent la bienséance
et l'honneur.»

«Tous costumes malpropres, cannes et bâtons, sont défendus.»

[GU] 5.--Dans plusieurs départements, des troubles et des émeutes
amènent de graves désordres et de tristes accidents, au sujet du
transport des grains.--Le pain est très-cher.--Il n'a pas été dit un mot
de cela à la Chambre des députés.--Des hommes, qui se sont occupés des
céréales, prétendent qu'il dépendrait d'une administration sage et
éclairée de faire baisser le prix des grains, et de calmer les
inquiétudes du peuple.--J'ai rencontré hier sur le boulevard M. de
Balzac, qui m'a dit avoir à ce sujet des notions fort complètes; je lui
ai donné le titre d'une brochure qui serait très-intéressante,--et que
probablement il fait en ce moment: «_Question du pain_.»

--Grâce aux fictions du gouvernement constitutionnel et de la
représentation nationale,--les intérêts des gros propriétaires sont
soutenus avec véhémence à la Chambre des députés contre les intérêts des
classes pauvres--(si, pour remédier à cet inconvénient, vous abaissez ou
supprimez le cens, vous tombez dans l'inconvénient de la corruption, à
laquelle vous donnez de grandes et nombreuses facilités). L'entrée libre
des grains et des bestiaux étrangers diminuerait de la moitié le prix du
pain et de la viande en France;--mais les gros propriétaires ne veulent
même pas qu'on en parle. M. Bugeaud s'est constitué le représentant de
la viande privilégiée,--se disant nationale, et il a fait, à la Chambre,
un discours dans lequel il déclare qu'il craindrait moins une invasion
de Cosaques qu'une invasion de bœufs étrangers.--M. Bugeaud, agronome
distingué et gros propriétaire, est loin d'être désintéressé dans la
question. Les _amis des peuples_ n'ont pas pris la peine d'étudier la
question pour répondre à M. Bugeaud.

--La guerre d'Afrique paraît devoir glisser dans nos mœurs quelques
habitudes nouvelles: un cheïk arabe, notre allié, attaqué par
Abd-el-Kader, lui a tué cinq cents hommes, dont il a envoyé les oreilles
au général Galbois, qui les a reçues avec plaisir. On ne sait pas si ces
cinq cents paires d'oreilles vont être envoyées en France.

[GU] 6.--Le jury continue à faire un excellent usage des circonstances
atténuantes. Jouvin, aidé de Driot, a tué sa femme et l'a _enterrée_
dans une mare. MM. les jurés les ont déclarés coupables avec des
_circonstances atténuantes_. Un tribunal jugeant sans jurés a montré
plus d'intelligence dans l'application. Madame Bochat, femme de
quarante-cinq ans, est accusée par son mari d'adultère commis avec un
jeune homme nommé Bouvet; le tribunal s'est ému en faveur du jeune
Bouvet, qui, selon lui, n'avait pas dû trouver un grand plaisir dans le
crime, et il ne l'a condamné qu'à un mois de prison, attendu les
_circonstances atténuantes_.

--Je reçois une lettre de reproches fort vifs de la personne dont le
portrait figure aux galeries du Louvre, sous le nº 1266.--Ce nº 1266 est
très-irrité contre moi de ce que j'ai appris au public que ledit nº 1266
a le visage d'un jaune jonquille très-prononcé.--Il me semble que la
moitié de ce reproche revient au peintre, et l'autre moitié au nº 1266
lui-même, qui a permis, et peut-être demandé qu'on l'exposât.

[GU] 7.--MM. de Rovigo, de Saint-Pierre, Bazancourt et deux ou trois
autres, viennent d'être condamnés à plusieurs mois de prison pour avoir
figuré dans un duel, les premiers comme acteurs, les autres comme
témoins. On se rappelle peut-être que l'avocat Dupin, il y a deux ou
trois ans, se permit, à la Chambre des députés, une sortie assez
violente contre le maréchal Clauzel. Le maréchal fit demander à l'avocat
une rétractation ou une réparation.--L'avocat était si déterminé... à ne
pas se battre, que l'affaire s'arrangea;--mais il prit, de ce jour, une
ferme résolution--de mettre le courage qu'il n'avait pas sous la
surveillance de la police, de faire de l'insolence la seule majesté
inviolable, et de la couardise une vertu.

A la première occasion, il fit un long réquisitoire dans lequel, en
torturant le sens de plusieurs lois tombées en désuétude, il mettait la
mort donnée en duel, c'est-à-dire à son corps défendant, au rang de
l'assassinat. Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par tous ses
noirs confrères, heureux de se faire un devoir de ne pas avoir à rendre
ou à demander raison des soufflets qu'ils méritent ou qu'ils reçoivent.

Voici les résultats probables des poursuites que l'on exerce contre les
combattants et contre leurs témoins.

Si les Français ont passé si longtemps pour le peuple le plus poli du
monde, c'est parce qu'ils portaient l'épée et la sortaient facilement du
fourreau.

C'est la faute de la loi, si elle n'est pas assez forte pour qu'on ait
recours à elle dans certaines circonstances.

Avant de punir les duellistes, faites qu'on ne soit pas déshonoré en
France pour ne s'être pas battu.

Osez affirmer que le magistrat qui prononce la peine contre le duelliste
ne l'estime pas un peu plus que si le même homme était venu lui demander
la protection de la loi pour venger sa sœur, sa femme ou sa mère
outragée.

Les lois faites à l'encontre des mœurs ne servent qu'à faire des
crimes et des criminels.

Les gens qui doivent et qui veulent se battre se battront malgré la
loi.--Seulement, comme les témoins sont poursuivis aussi rigoureusement
que les adversaires,--ils ne trouveront pas de témoins,--beaucoup de
duels deviendront des assassinats.

        8.--Oh! le soleil--le beau soleil
    Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!

        Le rouge est la couleur des roses,
        Quand, au matin, jeunes écloses,
        Elles rompent leur bouton vert.

    Le vert est la couleur de l'épaisse feuillée,
        Où la fauvette et sa famille ailée
        Mettent leur retraite à couvert.

    L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
    Ou des bluets que pour mettre en couronne
    Les enfants vont chercher dans les jaunes guérets.

        Mais, quand sur toute la nature,
    Sur le sol, sur les eaux, sur la molle verdure,
    Le beau soleil étend ses magiques reflets,

    La couleur du soleil, c'est celle de la vie
    Que l'hiver a semblé, six mois, nous dérober;
    C'est un regard d'amour que Dieu laisse tomber;
    C'est un signe qui dit que la terre est bénie.

        Oh! le soleil, le beau soleil
    Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!
    Tout aime,--tout fleurit; les rossignols se perchent
    Sur les lilas en fleurs--et chantent dans la nuit;
          Les insectes se cherchent
          Sous l'herbe qui grandit.

    Aux fleurs des cerisiers l'abeille d'or bourdonne;
    Les papillons d'azur voltigent par le pré;
    Le pigeon amoureux baise de sa pigeonne
          Le beau col diapré.

    Et pourtant, au milieu de cette douce joie,
          Qui remplit l'univers,
    Je rêve tristement, et je me sens en proie
          A des pensers amers.

    Comme en ces vieux donjons où la grande herbe pousse
    Sur les corps des barons et des preux endormis,
    Il semble qu'en mon cœur, tombeau couvert de mousse,
    Où j'avais renfermé tant de si chers débris,
    Maison longtemps déserte--il revient des esprits.

[GU] 9.--J'ai lu ce matin dans un journal:--«Un perruquier sans ouvrage
s'est jeté à l'eau.--Voilà où conduit le manque de religion.»--Et le
manque d'ouvrage, aurait pu ajouter l'écrivain.

[GU] 10.--Madame *** a quelque soixante ans et se marie avec un jeune
homme.--Un homme de sa famille, très-puissant à la Banque, est allé la
voir et lui a fait de longs discours pour la détourner de son projet.

--Eh bien! a dit madame ***, il n'est plus temps,--il faut tout vous
dire:... je me suis donnée... cet été,--aux eaux.

--Et lui aux os,--pensa le parent officieux.

Une femme, à laquelle on racontait cette démarche infructueuse, dit:

--Oh! le mariage n'est pas encore fait,--il y a un père qui ne donnera
pas son consentement.

--Quel père?

--Le Père-Lachaise.

11.--Le ministère achète, dit-on, la propriété du _Messager_, journal du
soir,--qui appartenait à M. Walewski, auteur de l'_École du monde_,
homme d'esprit et de vie confortable, qui avait dans un journal, qui n'a
jamais rapporté d'argent depuis sa création, une maîtresse trop chère
pour sa fortune.

C'est sans doute en reconnaissance du dévouement récent de cette feuille
que le ministère fait cette mauvaise affaire.--On ajoute qu'elle a été
imposée à M. de Rémusat par M. Thiers.--M. de Rémusat trouve le marché
si mauvais, qu'il ne se détermine au payement qu'à la charge de le faire
notifier par la commission du budget.

C'est la suite des choses vertueuses du ministère; le _Messager_,
s'armant d'un rigorisme prodigieux, a immolé, l'année dernière, M.
Gisquet, l'ancien préfet de police, à la vertu et à l'incorruptibilité.

M. Thiers a voulu, dans cette circonstance, oublier sa complicité
politique avec M. Gisquet, pour récompenser son dénonciateur.

--Le _Nouvelliste_ va être fondu dans le _Moniteur parisien_,--qui
donnera une indemnité à M. Pillet, comme il en a déjà donné une au
propriétaire de la _Charte_ de 1830.

Comme M. Pillet ne serait pas ainsi suffisamment récompensé de sa
bienveillance pour le ministère, il est question de lui donner le
privilége de l'Opéra pour le moment de son expiration, c'est-à-dire dans
trois ans. Si cette tentative réussissait, rien n'empêcherait M. Thiers
de disposer de toutes les places et de toutes les positions dès
aujourd'hui, pour jusqu'à la fin de la monarchie constitutionnelle.

12.--On parlait de la mort de M. de P., qui s'est brûlé la cervelle par
amour pour une femme très-laide.--Une jolie femme dit à ce sujet:
«Décidément je suis jalouse des laides, il n'y a qu'elles qui inspirent
de telles passions.--Sans doute, répondit-on, leurs amants sont toujours
si malheureux,--même d'être heureux.»

[GU] 13.--Le philosophe Cousin sacrifie quelquefois aux grâces, selon le
précepte de son maître.--Avant d'arriver au ministère, il avait exigé de
M. Villemain une pension pour madame Colet, née Revoil,--qui a remporté
dernièrement le prix de poésie à l'Académie française, et qui a eu tant
de chagrin de ce qu'on ne lui a pas permis de lire elle-même ses vers.

Comme M. Villemain faisait des objections, le philosophe Cousin s'écria:
«Elle est si belle!»

Arrivé au ministère, il a augmenté la pension.

Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d'une
beauté,--que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,--donnait des
preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension à M.
Droz, chez lequel il a l'habitude de faire de très-beaux et de très-bons
dîners.

[GU]--Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d'argent aux
divers mendiants qui se présentent chez moi.--Je reçois une lettre d'un
de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point
de n'avoir pas changé dans sa circulaire, faite probablement l'hiver
dernier, une phrase qui s'accorde peu avec les vingt degrés de chaleur
qu'il fait aujourd'hui.

--Voici la lettre:

     «Monsieur, daigné permètre au soussigné, qui, par cause de maladie,
     se trouve sans occupation,--ayant tout sacrifié, sans vêtemens ni
     linge sur le corps,--mourant de _frois_ et de faim, attains
     présentement de fièvres, ne sachant vous sabrité cette nuit.

»Que l'humanité, frères de la vertu, pèr de la sagesse, puisse
     touché votres cœur bont et humain en faveur d'un pauvre
     malheureux honteux emproie à la plus afreuse misères, nayant pour
     partage que la morts, si il est abandonné par les personnes
     d'esprit; qui peuve si il veut le secourir.

»Hélas! qu'il est doux à un cœur bien né de secourir le vrai
     malheureux, en fesant une bonne action on posède la vrai pais du
     cœur et la jouissance pure de l'âme.

»En grâce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la
     tante de vos bienfait.

»Qu'une couronne de gloire soit le prix de la récompance bien
     mérité de votres humanité.

»Votre très soumit serviteur.»

[GU] 14.--Comme le ministère n'a encore rien pu faire pour le
_Constitutionnel_, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction à
ses promesses, il l'a fait manger plusieurs fois à sa table.

On parle d'un ravissant dîner, à la présidence du conseil, auquel ont
assisté tous les propriétaires et une partie des rédacteurs de ladite
feuille.--Sur la fin du dîner, un des propriétaires a chanté une chanson
un peu gaillarde;--madame Dosne était au supplice. On a renouvelé toutes
les promesses déjà faites, en ajournant l'exécution jusqu'après la
session. Provisoirement on donnera au _Constitutionnel_ beaucoup
d'articles gratis,--tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes
choses que les journaux aiment à vendre quatre-vingts francs et à
recevoir pour rien. La candidature de M. Véron sera chaudement
appuyée;--on le présentera dans un pays moins arriéré et plus
intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, où on n'a pu
se figurer qu'un ex-directeur de l'Opéra, quelque habile et spirituel
qu'il se soit montré dans sa gestion, puisse être un homme
sérieux.--Quelques personnes du pays avaient conçu de M. Véron les idées
les plus singulières; elles semblaient s'attendre à le voir arriver en
pantalon de tricot couleur de chair;--et un électeur, en l'entendant
annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.

--Dans la traite des députés que fait M. Thiers, il se sert, tant qu'il
peut, de M. Guizot--pour ramener les pins rebelles;--mais M. Guizot a
perdu toute sa valeur, depuis qu'il s'est fait l'instrument subalterne
de M. Thiers et qu'il reçoit des ordres de lui.

--Les journaux de la gauche sont fort embarrassés; ils ne veulent pas
perdre le fruit de leur dévouement, et cependant ils s'inquiètent des
concessions que M. Thiers est obligé de faire aux conservateurs,
concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un
ministère qui se met dans une situation déjà bien peu conforme aux
principes rigoureux qu'ils ont mis si longtemps en avant.

Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent à croire
que M. Thiers, d'accord avec le roi, n'est entré aux affaires que pour
faire faire au parti vertueux tant de fausses démarches et
d'inconséquences, qu'il reste à jamais perdu dans l'opinion publique et
n'ose lever la tête.

J'avouerai que je suis presque de l'avis de ces personnes, et que, si ce
n'est l'intention, c'est du moins le résultat.

Il y a peu de choses qui aient été combinées d'avance, ce n'est qu'après
l'événement qu'on se donne l'honneur de la prévision,--et les historiens
ont pour état de constater et d'expliquer la préméditation des tuiles
qui tombent par hasard.

[GU] 15.--Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des
rosières,--M. le vicomte de Cormenin s'est chargé de ce soin. Il
consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une
médaille,--à la _dotation_ de cinq villageoises.--La somme est
divisée,--comme celle demandée pour le duc de Nemours, en dot, douaire
et épingles.--C'est une taquinerie un peu enfantine.

[GU] 16.--Une comtesse italienne, fort connue dans le monde par ses
capricieuses fantaisies,--a adopté une jeune fille et l'a fait élever
avec la plus grande distinction,--non sans lui faire payer quelquefois
ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et
maudire. Dernièrement la jeune personne accomplit sa dix-huitième
année.--Madame... la fit venir et lui dit:

--Anna, tu vas te marier;--ton trousseau est prêt.

--Mais, répondit la jeune fille,--je voudrais, etc., etc; tout ce que
répondent les filles en pareil cas.

--Ton mari est M. M...

Le futur était vieux et laid.--On le refusa par les larmes et par les
supplications.

--Ma chère bienfaitrice, je vous en prie.

--Comment! mademoiselle, vous refusez l'homme que j'ai choisi pour vous?

--Mais, madame, c'est que vous avez choisi le seul peut-être que je
refuse de recevoir de vous.

--On ne peut cependant pas démarquer le trousseau.

La comtesse sonne.

--Faites venir Michel.

Michel est le palefrenier.--Il arrive.

--Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c'est le seul
mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,--vous allez épouser
Michel.--Michel serait votre égal sans mes bienfaits;--il dépend de moi
de ne pas admettre une distinction que j'ai créée.

Anna pleure, sanglote, se jette à genoux. Heureusement Michel, qui
n'avait pas prévu la chose, s'était marié six ans auparavant: on le
renvoie à l'écurie.

--Aimez-vous donc quelqu'un, mademoiselle?

Pas de réponse.

--J'en suis fâchée, si cela est, car vous épouserez M. M...

--Ah! Charles, Charles! s'écria Anna.

--Et comment s'appelle ce Charles?

--C'est un jeune homme de bonne famille.

--Ce n'est pas ce que je vous demande, c'est son nom.

--De M...

--Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c'est tout
simple;--on n'a pas besoin de démarquer le trousseau:--c'était ce qui
m'avait fait penser à Michel. Vous épouserez M. Charles de M...

17.--Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de
Longchamps; ce hasard n'était pas arrivé depuis plusieurs années, et je
me souviens que l'année dernière j'écrivais à un de mes amis: «Les
solennités du couvent de Longchamps ont été d'abord le but, puis le
prétexte de cette promenade mondaine.--Aujourd'hui qu'on ne fait même
pas semblant d'aller à Longchamps; qu'on se promène pour se promener, il
me semble qu'on ne devrait plus s'imposer ce plaisir, qui consiste à
promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des
traits tirés et flétris par le froid.

«Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque
autre dans une saison moins rigoureuse?»

Mais cette année il y avait grande affluence de promeneurs et de riches
équipages;--des gendarmes à pied et à cheval,--et dans les contre-allées
des marchands de pain d'épices;--sous des tentes, des femmes plus ou
moins sauvages avec ou sans barbe,--des crocodiles non moins féroces
qu'empaillés,--des mésanges savantes,--des femmes fortes auxquelles on
était invité à marcher sur la gorge,--des messieurs se lavant les mains
avec du plomb fondu, et se rinçant la bouche avec du cuivre en fusion,
etc., etc.

18.--La politique est ce mois-ci fort aride.--Il ne s'agit que des
exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arrivé,
et de ses efforts pour réaliser on ne pas réaliser ses promesses. Le
_Journal de Paris_ n'existe guère plus.--M. de Feuillide est parti pour
le nouveau monde; M. Méville reste dans l'ancien pour faire fructifier
le plus possible l'argent qui lui reste.--Pour le journal, il n'est pas
à vendre, il est à donner. Son triste sort sert d'exemple à ceux qui
comme lui ont osé résister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.

    Discite justitiam moniti et non temnere Divos.

[GU] 19.--Voici un nouveau volume de _Babel_, publication de la société
des gens de lettres.

Pendant que j'y suis,--je dirai deux mots sur la société des gens de
lettres,--association ayant pour but d'imposer d'un droit toute
reproduction d'un ouvrage ou d'une partie d'ouvrage, au bénéfice de
l'auteur. On ne peut nier qu'il ne soit juste, incontestablement
légitime, de faire entrer l'auteur d'un ouvrage littéraire dans le
partage des bénéfices qui proviennent de son ouvrage.

Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin à voir une assemblée
de poëtes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les
plus minutieuses, apprécier eux-mêmes chacune de leurs pensées, chacun
de leurs vers en argent,--n'en pas perdre un seul de vue dans leur vol
capricieux, sur l'aile des vents ou sur celle de la renommée, et, chaque
fois que quelque part il sera prononcé un vers ou lu une ligne, arriver
avec leur quittance, et au besoin se faire assister d'un huissier.

Ce n'est plus le temps où Colletet, crotté jusqu'à l'échine, allait de
cuisine en cuisine chercher un dîner qu'il payait en bassesses et en
humiliations; le temps où l'académicien Durier faisait des vers à quatre
francs le cent. Plus d'un poëte aujourd'hui rêve sous des arbres dont
l'ombre et la fraîcheur sont à lui.--Nous avons des hommes de lettres
qui sont ministres, et d'autres qui empêchent les ministres de dormir,
et les renversent de temps à autre.

La mansarde du poëte renferme en certains lieux pour trente mille francs
de tableaux, et il n'est plus de bon goût de médire des lambris dorés.
Il y a des hommes de lettres qui sont logés comme des princes, si
toutefois il est encore des princes qui soient logés comme certains
hommes de lettres.

Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu'il n'ose
ni l'attaquer de front ni s'allier franchement à elle; nous savons que
les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans
être en dehors des lois oppressives; qu'ils sont soumis aux charges
sociales et qu'ils n'ont pas leur part dans les bénéfices. Mais
qu'est-il arrivé de là? c'est qu'on a forcé les poëtes à faire une bonne
fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu'ils
faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et
qu'ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu'ils se sont rués
dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et
la dévastation. C'est donc aujourd'hui à la société à leur faire leur
part dans des intérêts qu'ils sauront défendre quand ils seront leurs,
comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n'est aucune carrière
qui soit fermée à l'homme de lettres, aucun but qu'il ne puisse
atteindre. La littérature est dans toute la force de l'âge et de la
puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme
décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,--entasser des
liards, faire des épargnes d'esprit,--ramasser les miettes des festins
qu'elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.

O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous
pouviez aussi être riches,--quand il vous arriverait par hasard de vous
soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs
ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette
jeune fille des contes de fée,--laisser tomber les pierreries qui
s'échappent de votre bouche,--vous devez, comme Buckingham, ne pas
ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s'égrènent et
tombent sur le parquet.

Ne nous donnez pas, ô poëtes,--le déplorable spectacle du rossignol qui
interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les
auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les
ombrages attentifs.

Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d'une neige odorante, les
lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs
ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites
fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.

Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d'harmonie,
une fête de pensées. Il est beau à l'écrivain de ne pas se montrer
préoccupé de tirer tout le _parti possible_ de son œuvre d'hier,
parce que sa pensée et son amour sont à l'œuvre de demain; parce
qu'il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d'être un
peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler;
parce qu'il faut laisser croire que l'on a _trop d'esprit_ et ne pas
compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs
de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer
sous une triple serrure.

[GU] 20.--Un homme aux épaules larges et carrées s'est présenté hier
devant le conseil de révision de la garde nationale.

--Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la
garde nationale!

--Oui, monsieur.

--Quels sont vos motifs d'exemption?

--Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmité.

--Passez dans ce cabinet.

--Mais...

--Passez dans ce cabinet.

Notre homme entre dans une petite pièce voisine, où on le fait se
déshabiller des pieds à la tête. Il reparaît bientôt devant le conseil
vêtu comme notre premier père.

--Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmité?

--J'ai la vue basse.

[GU]--Hier dimanche, le concert de M. Listz a été remarquable d'abord en
ceci, qu'on n'était admis que sur invitation et nullement en
payant.--C'est une noble idée qu'un roi n'aurait pas; il n'y a que les
artistes et les pauvres pour de telles magnificences.

M. Listz a, comme de coutume, donné le spectacle d'un beau talent qui se
perd souvent dans l'exagération.--C'est, du reste, un moyen d'influence
sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de
leur côté,--et il y en avait qui se tordaient.--Une princesse, fidèle
aux pianistes en général, n'a pas voulu s'asseoir, par enthousiasme;
elle s'est tenue tout le temps debout, appuyée contre une colonne;--une
comtesse pleurait et criait:--ces dames sont des étrangères qui pensent,
sans doute, que c'est ainsi qu'on a l'air de se connaître en musique.

[GU]--Un monsieur m'a apporté, un jour, des pensées à mettre dans les
_Guêpes_.--L'_abondance des matières_,--comme disent les journaux, m'a
empêché jusqu'ici d'obtempérer à ses désirs.--Mais il m'écrit des
injures et des menaces.--Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec
ce monsieur, qui me paraît fort méchant,--je vais transcrire ici la
première pensée du recueil,--et, comme j'ai perdu son adresse,--je le
préviens que je suis prêt à lui restituer les autres.

Voici la pensée:

«La vérité est un flambeau de lumière qui n'éclaire que ceux qui
marchent à sa lueur.»

--On citait hier une femme de la société qui, pour se conformer au
préjugé populaire qui veut qu'on ait quelque chose de neuf le jour de
Pâques, n'a rien trouvé de mieux que de prendre un nouvel amant.

[GU] 21.--Alfred M... est un peintre sans réputation et sans talent, qui
se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on
frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.

--Ah! c'est vous, monsieur Muller.

--Oui, monsieur, et voilà plus de dix fois que je viens; c'est bien
désagréable.

--Vous venez peut-être me demander de l'argent?

--Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?

--Je pensais que c'était pour me prendre mesure d'une redingote dont
j'ai furieusement besoin.

--J'en suis désolé, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n'ayez
payé l'_ancien_.

--Oh! mon Dieu! ce n'est pas que j'y tienne; voilà le beau temps, et je
serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma
blouse.

--Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d'argent cette
fois-ci!

Le tailleur se fâche un peu; Alfred M... l'apaise de son mieux par une
promesse vague.--Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait
entrer dans un café établi dans la maison qu'il habite.--Alfred _paye_
un petit verre de rhum.--Le tailleur commande une _tournée_ d'anisette
et dit:

--Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc à quinze que je connais,
à la barrière des Martyrs.

--C'est presque mon chemin.

--Venez avec moi jusque-là.

Alfred sort avec M. Muller. Arrivés à la barrière des Martyrs, le
tailleur fait servir une bouteille de vin.--Alfred se croit obligé de
faire comme M. Muller avait fait au café; il en demande une seconde.

--Savez-vous, dit M. Muller, que je commence à avoir faim?

--Eh bien! demandons un morceau à manger.

--Pas ici, on n'est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.

Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.--On s'arrête à
mi-côte pour se rafraîchir.--On arrive à l'endroit que connaît le
tailleur.--On prend du petit salé aux choux et on boit.--On prend une
salade avec des œufs durs et on boit.--Vers la quatrième bouteille,
le tailleur ouvre son âme à Alfred et lui raconte les chagrins que lui
cause une femme acariâtre.--A la cinquième, Alfred sent le besoin
d'épancher la sienne,--et lui parle de l'intrigue et de la cabale qui
l'empêchent d'_arriver_.--Il cite tel et tel qui ont été à l'atelier de
Gros avec lui, et qui ont réussi parce qu'ils ont fait des bassesses
auprès de M. Coyeux.--Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le
mur et s'écrie: «Voyez-vous tous ces beaux messieurs-là, il n'y en a pas
un fichu pour camper une figure comme ça. Eh bien! ils ont de beaux
habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.»

Le tailleur s'attendrit et lui dit: «Quand je viens vous demander de
l'argent, ce n'est pas que je veuille vous tourmenter;--vous m'en
donnerez quand vous en aurez.»

Ils sortent du cabaret, après avoir bu de l'eau-de-vie pour faciliter la
digestion, et se promènent.

--Écoutez, dit le tailleur, je sais qu'il faut qu'un jeune homme soit
bien mis;--je veux vous faire une redingote et un pantalon.

--Mais je ne sais quand je vous payerai.

--Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.

Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure
d'un pantalon et d'une redingote dans les carrières.

Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir
trois bouteilles de vin.--Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils
s'aperçoivent avec douleur qu'ils ne peuvent contenir la dernière;--ils
appellent le marchand de vins.

--Tenez, dit Alfred, c'est dimanche aujourd'hui,--vous donnerez cette
bouteille de vin au premier homme--ayant soif,--sans argent, que vous
verrez.

--C'est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera
furieusement soif tantôt.

Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se
séparent à la barrière des Martyrs.

En entrant chez lui, Alfred M... s'aperçoit qu'il est un peu ému,--il ne
peut pendant longtemps trouver sa serrure,--puis ensuite il cherche à
ouvrir sa porte du côté des gonds.--Enfin, il entre et se jette sur son
lit;--mais il lui semble que les chaises dansent,--et que la figure
commencée de son _grand tableau_ joue du violon.--Il s'endort un moment
et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu'il y ait
aujourd'hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins
d'argent.--La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins
me revient de droit.»--Il redescend son escalier et remonte à
Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.--Il gravit péniblement
et arrive en sueur.--Il entre chez le marchand de vins pour demander la
bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.

[GU] 22.--Une femme vient de faire paraître un livre intitulé:
_Mémoires d'une jeune fille_. Il serait vrai et spirituel que ce fût un
cahier de papier blanc.

--On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s'entourait de filles
d'honneur d'une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du
parti de la Ligue les hommes les plus considérables.--M. Thiers, à cette
époque où les femmes n'ont plus d'influence que sur leurs maris, a
retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.--Il
a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont
chargés de séduire et d'influencer les femmes de certains députés
rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère
fort agréable, mais c'est le plus petit nombre;--car beaucoup de députés
se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant
plus de _portes et fenêtres_ que de beauté.--Nous citerons dans les
exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.

On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes
circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un
simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice--et de donner
l'exemple.--Si, d'une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas
belles,--d'un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids;
et M. Thiers lui-même n'est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes,
dont la royauté est fort amoindrie,--comme toutes les royautés de ce
temps-ci,--croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,--et appellent
cela _faire de la politique_.

[GU] 23.--Pendant que je croyais M. de Balzac occupé à écrire sur la
_question du pain_, il laisse la théorie et la généralité pour
l'application et la spécialité,--et il s'efforce de nourrir les acteurs
de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans
pasteur; c'est le seul dédommagement qu'il ait demandé au ministère, qui
a si brutalement défendu _Vautrin_.--Je désire de bien bon cœur que
ce soit un dédommagement. M. de Balzac, directeur de théâtre, ressemble
tout à fait à Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux
d'Admète.

24.--M. Thiers a son _fidus Achates_, son fidèle _Berger_, qu'il a
poussé au secrétariat de la Chambre. Il a été question de le nommer
conseiller à la cour royale de Paris;--mais M. Vivien,--M. Pelet (de la
Lozère) et plusieurs autres collègues de l'autocrate--ont eu l'audace de
s'y opposer.--Toute la magistrature de Paris eût regardé comme une
insulte qu'on fît entrer dans son sein un homme qui a exercé les
fonctions d'avoué dans son ressort,--les relations de la cour royale
avec les avoués de son ressort consistant généralement en ceci, que la
cour passe son temps à rogner les ongles à ces messieurs.

--On s'occupe beaucoup des guerres intentées par l'Angleterre.--Les
journaux, aujourd'hui ministériels, qui l'appelaient autrefois «perfide
Albion,» la nomment--le «berceau du gouvernement représentatif.»

Pendant ce temps, l'Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu'ils
ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu'ils ne
veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu'il lui plairait de
faire.

[GU] 25.--J'ai eu à parler l'autre jour à M. de Rambuteau, préfet de la
Seine.--Il s'agissait de mettre la paix entre des mariniers.--M. de
Rambuteau m'a reçu fort convenablement et m'a envoyé à M. Poisson,
ingénieur, dont la réception a été un peu cavalière; de sorte que je
n'ai pas osé demander le chemin pour sortir à un huissier.--Je craignais
que, la politesse diminuant toujours à proportion du grade des
personnes, l'huissier ne jugeât convenable de me battre.

--M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours, à baiser sur les
deux joues les divers officiers récemment élus ou réélus dans la garde
nationale.

--A une matinée chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres,
qui n'est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthène de la Rochefoucauld, ni
M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d'un roman qu'il vient de
terminer. On parlait très-haut--et plusieurs portes étaient
ouvertes,--le vicomte demanda qu'elles fussent fermées; on ne le comprit
pas.--Il lut le titre, espérant calmer le bruit; impossible de captiver
l'attention de ses--dirai-je _auditeurs_!--Alors le vicomte replia son
manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne eût l'air de s'en
apercevoir.--A ce moment est entré M. Donizetti; la musique a commencé,
et le pauvre vicomte est resté _solitaire_ sans la moindre consolation
ni la moindre apparence de regret.

--Enfin a eu lieu, à la croix de Berny,--la course au clocher qui avait
été annoncée il y a quinze jours.--Les coureurs étaient au nombre de
cinq, et les paris importants.--Toutes les chances étaient pour
Barca,--jument appartenant à lord Seymour. Les élégants qui montaient
les chevaux avaient invité toutes les femmes de leur connaissance, et
l'assistance était des plus nombreuses.

Il n'y a pas besoin d'être un écuyer bien habile pour savoir que, dans
une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d'être
_entraînés_, c'est-à-dire animés et enivrés graduellement par la course
et des obstacles légers d'abord, dont le plus grand est le
dernier.--Cette fois, on avait jugé à propos de commencer par la fin.
Aux courses précédentes, après plusieurs haies et barrières, on arrivait
par un terrain en pente à la Bièvre, qu'il fallait franchir. Cette fois,
on devait franchir la Bièvre de bas en haut;--aussi Barca, arrivée la
première au ruisseau bourbeux, s'est frappé le poitrail sur le talus et
a roulé dans l'eau avec son cavalier qui,--très-bon homme de cheval, n'a
pas eu cependant le sang-froid nécessaire pour lui faire reprendre à
temps son équilibre.--Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient
derrière elle, déjà intimidés, et sans l'impétuosité aveugle qui est
nécessaire pour ce genre d'exercice,--sont tombés également dans la
Bièvre.--Chevaux et cavaliers avaient l'air d'une matelotte
gigantesque.--Barca était morte, son cavalier, peut-être sans le faire
exprès, car il était difficile de s'y reconnaître, a pris un autre
cheval, dont le maître pataugeait encore, et a continué la course,
abandonnant les étriers, qui n'étaient pas à son point.--Les autres,
noirs de boue, sont remontés sur leurs chevaux non moins noirs et non
moins sales, et on s'est remis en route, à l'exception d'un,--qui, se
trouvant sans cheval, est resté pour rendre les derniers honneurs à
Barca.

Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de
beauté--l'effet qu'ils avaient espéré.--L'esprit des femmes est ainsi
fait:--soyez brave, grand, généreux, honnête, si vous pouvez;--ce sont
des qualités accessoires;--quand vous ne les auriez pas,--cela ne vous
empêcherait pas tout à fait de réussir, pourvu que vous ne soyez pas
ridicule; mais, si un seul instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.

Je suis sûr que, si une femme voyait son père (je n'ose pas dire son
enfant) disparaître dans un marais fétide,--l'homme qui s'y
précipiterait après lui, irait le chercher et reviendrait noir d'une
boue infecte, inspirerait à la femme une vive reconnaissance, mais
jamais d'amour.--Il vaudrait mieux laisser étouffer le père et se
désoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et
poétiques.

Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des
chevaliers n'étaient exposées qu'à être couvertes de sang,--et, en
France, en ce temps-là surtout, le sang ne tachait pas.

[GU] 26.--J'ai des nouvelles d'Étretat: les habitants sont si
malheureux, cette année, qu'on a ouvert au Havre une souscription en
leur faveur.--Dussent les _vertueux_ et les _farouches_ me blâmer, je
vais demander de l'argent au roi pour eux. On va également tirer une
loterie a leur bénéfice.--MM. Hugo, Janin, plusieurs autres écrivains,
ont donné des autographes pour la loterie;--Gatayes, une romance
inédite.--Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris
pour nos amis d'Étretat.

Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,--il faudra s'occuper de
l'avenir.--La pêche au _châlut_, défendue ou circonscrite par les
règlements de la pêche,--qui ne sont pas observés, détruit le poisson
des côtes.--On doit envoyer, à ce sujet, une pétition à la Chambre des
députés.

Mais que fait-on des pétitions à la Chambre?

Par la Charte, les Français ont le droit de pétition.

Voici en quoi consiste ce droit:

Vous êtes lésé par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce
qu'il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu'il ne doit faire.

Vous vous dites: «Cela m'est bien égal;--je suis Français et j'ai le
droit de pétition.»

Vous adressez une pétition à la Chambre, et vous attendez.

Les pétitions se lisent à la Chambre le samedi; les députés ont fixé un
jour pour les pétitions, parce que, ce jour-là, ils restent chez eux ou
ils vont à la campagne.

On lit votre pétition au milieu des conversations particulières; on va
aux voix, et elle a trois chances:

_Première chance_:--Ordre du jour.--Cela veut dire qu'elle est
considérée comme non avenue, et que les garçons de la Chambre la vendent
au kilogramme.--Sous la Restauration, on la vendait à la livre;--c'est
la seule différence qu'ait amenée la Révolution de juillet.

_Deuxième chance_:--Elle est mise au dépôt des renseignements;--c'est à
peu près la même chance, avec ces deux nuances: qu'elle est mise dans
des cartons où on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la
vend,--elle est vendue, non par les garçons de la Chambre,--mais par
ceux d'un ministère quelconque.

_Troisième chance_:--Votre pétition est renvoyée au ministre dont vous
vous plaignez, lequel trouve généralement qu'elle n'a pas le sens
commun.

Maintenant, Français, vous connaissez votre droit de pétition;--vous
avez comme cela pas mal d'autres droits dont je vous parlerai en temps
et lieu.

27.--On m'envoie une brochure intitulée:--_Défi poétique_,--_la Province
à Paris_.--J'allais parler de la chose et répondre à l'auteur, qui
annonce qu'il va détruire Paris et battre ses poëtes en champ
clos;--mais, à la lecture de ces vers:

    «Ces géants (l'auteur parle des écrivains parisiens),
    Sur leur _taille souvent_ j'ai porté le _compas_,
    Un instant m'a suffi pour trouver leur _mesure_.»

J'ai ajourné ma réponse, craignant que l'auteur ne fût un tailleur.

--Duprez, le chanteur, est allé hier chez M. Isabey;--on lui a gardé son
chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a décoré le feutre noir d'une
peinture à l'huile.--On y a mis une guirlande de roses,--un bateau, des
canards, etc., etc.

--La princesse Victoire et le duc de Nemours ont été mariés hier; voici
les fêtes qui ont été données à cette occasion:

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A L'OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE
NEMOURS.--Le soleil s'est levé à l'orient vers cinq heures du matin;

Les laitières se sont placées sous les portes cochères;

Vers sept heures,--les portiers ont balayé le devant des maisons;

Ce n'était rien encore: les boulangers ont fait une distribution de
pain... à raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux
kilogrammes;

Les orgues de Barbarie ont joué sous diverses fenêtres;

Quelques lilas ont fleuri;

Le thermomètre s'est élevé à vingt-quatre degrés centigrades;

A huit heures, on a allumé les réverbères;

A neuf heures, les étoiles ont paru au ciel;

Les théâtres ont donné diverses pièces n'ayant aucun rapport à la
circonstance.--Le prix des places n'était pas augmenté;

Les journaux ministériels--ont tous raconté que le roi, la reine et la
princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en
CHAR-A-BANCS.

Voilà où en est la royauté.

Voici donc encore une princesse que l'on dit charmante, qui vient en
France recevoir des avanies;--dans cette France, autrefois si polie et
si galante, où, aujourd'hui, deux députés, dont l'un est l'avocat
Michel, se sont vantés de ne s'être pas levés à l'arrivée de la reine à
la Chambre des députés.

Mais on a, dans le temps, élu M. Fould, pour que les Juifs fussent
représentés à la Chambre.

Ces deux messieurs, pour que la représentation soit
générale,--représentent les gens mal élevés.

--M. Roussin est fort embarrassé:--comme ministre, il faut qu'il
présente une nomination d'amiral à la signature du roi.--Il voudrait
bien être nommé, et il n'ose se désigner.

--Un juré, avocat de son état, a donné, un de ces jours passés, une
représentation qui a obtenu quelque succès à l'audience de la deuxième
section de la cour d'assises: il s'agissait d'un vol avec effraction,
fausses clefs et escalade.

Le chef du jury, un peu troublé de tant d'horreurs, et tout entier au
bonheur d'être honnête homme, rentre dans l'audience, et, posant la main
sur sa poitrine, dit: «Sur mon âme et sur ma conscience, devant Dieu et
devant les hommes, non le jury n'est pas coupable.»

[GU] A MES LECTEURS.--Il faut que je m'arrête ici.--Padocke et
Grimalkin,--Astarté et Molock,--mes petits soldats ailés, rentrez au
jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Judée, et sur
les ombelles parfumées des sorbiers.--Les deux jours qui restent
appartiennent aux imprimeurs.

J'ai raconté, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront
ainsi à la fin de l'année une histoire complète et très-curieuse des
sottises, des ridicules et des escobarderies.

Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours
dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de
choses qui échapperaient aux aiguillons des guêpes;

Et Dieu sait ce qu'il peut tenir de ces choses-là dans deux jours!

Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un _report
d'autre part_.

[GU] POST-SCRIPTUM.--_Ordonnance du Roi._--LOUIS-PHILIPPE, Roi des
Français,

A tous présents et à venir, salut.

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

Art. 1er. L'amnistie accordée par notre ordonnance du 8 mai 1837 est
étendue à tous les individus condamnés avant ladite ordonnance, pour
crimes et délits politiques, qu'ils soient ou non détenus dans les
prisons de l'État.

LOUIS-PHILIPPE.

[GU] On m'assure que les réfractaires de la garde nationale sont
exceptés de l'amnistie.--Ce crime et celui de secouer les tapis par la
fenêtre sont décidément les seuls pour lesquels il n'y a rien à espérer,
ni des _circonstances atténuantes_ du jury, ni de la clémence royale.



Juin 1840.

     Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description du
     petit Martin.--M. Pelet de la Lozère.--L'oubli des injures.--Madame
     Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert--La machine
     impériale.--1er MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M.
     Séguier.--M. Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame
     Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. Francis Cornu.--M.
     Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les
     Chinois.--Encore M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet née
     Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage
     qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M.
     Duchâtel.--Mademoiselle Rachel.--Madame de Noailles.--M.
     Spontini.--M. Duprez.--M. Manzoni.--Le père de la duchesse de
     Nemours.--Les injures anonymes.--Conseils à M. Jules ***.--M. de
     Montalivet.--M. Dumont.--M. Siméon.--Les restes de Napoléon.--M.
     Thiers.--M. de Rémusat.--M. Guizot.--M. Molé.--La caque sent
     toujours le hareng.--M. Taillandier.--La plume d'une _illustre
     épée_.--Le maréchal Clauzel.--Miei Prigioni.--Méditations.--Les lis
     et les violettes.--Madame Tastu.--Madame Laya.--M. Valée.--M.
     Cavaignac.--M. Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Lebœuf.--M.
     Garnier-Pagès.--M. Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de
     Rothschild et les juifs de Damas.--La quatrième page des
     journaux.--Les chemins de fer.--Trois cerfs.--Chasse
     courtoise.--Souscription pour les pêcheurs d'Etretat.--Rapport de
     M. Clauzel.--M. Frédéric Soulié.--M. Frédérick Lemaître.--Une
     représentation par ordre.--Mademoiselle Albertine.--M.
     Glais-Bizoin--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothéose peu
     convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le _Journal des
     Débats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M. de
     Broglie.--M. Sébastiani.--M. Léon Pillet.--M. Duponchel.--M.
     Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen._


Report d'autre part.

[GU] 29 et 30 AVRIL.--Toujours relativement à la carte à payer des
consciences et des dévouements désintéressés qui ont été servis devant
MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir à l'insuffisance
de ses ressources rémunératrices, M. le président du conseil a mis le
petit Martin auprès de M. Thomas, chef du personnel du ministère des
finances.

Mais vous me demanderez ce que c'est que le petit Martin?

[GU] DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.--Le petit Martin, que l'on désigne
ainsi familièrement dans les coulisses du pouvoir, a été le secrétaire
de M. Thiers dans tous les postes qu'il a occupés, même celui de boudeur
de la place Saint-Georges;--il est du même pays, de la même ville, que
son patron, à peu près du même âge;--il a en hauteur un pouce de moins
(le flatteur!) que son auguste maître (M. Thiers s'appelle Auguste).

Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place
de confiance auprès de M. Thiers, parce qu'à leur dernière sortie du
pouvoir il avait été placé à la cour des comptes, qui exige un travail
et une résidence de toute la journée.--M. Barthe, président de la cour
des comptes, voyant les négligences du petit Martin, a essayé, les
premiers jours, de le gronder;--mais, en voyant le ministère s'affermir,
M. Barthe s'est adouci et a cessé de tourmenter son référendaire.

La position du petit Martin, près de M. Thomas, a pour but de savoir les
nouvelles vacances dans l'administration avant l'honnête M. Pelet (de la
Lozère), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s'est donné
pour collègue.--M. le président du conseil, averti des places vacantes,
peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis députés ou
journalistes.

En outre, M. Thiers, avant sa rentrée au pouvoir, ayant promis la place
de chef de son cabinet à quinze journalistes, à vingt-cinq auditeurs, à
quarante fils ou neveux de députés, a été contraint de reprendre
l'ancien pour avoir un prétexte à donner aux déçus.

Ainsi occupé, le malheureux Martin ne peut sortir qu'une demi-heure par
jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu'il reçoive tous
ceux que le ministre ne veut pas recevoir,--qu'il parle à tous ceux
auxquels le président du conseil ne pourrait parler sans se
compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se
transporter près des ministres pour leur porter les ordres du président
du conseil, et présenter à leur signature les nominations aux emplois
lucratifs de leurs départements.

[GU] On me demandera peut-être quelle sera la récompense de tant de zèle
et d'un dévouement si robuste. Le petit Martin aura de l'avancement à la
cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.

Car un des moyens de séduction que l'on emploie en ce moment, c'est
celui de faire des mariages.--Madame Dosne tient bureau ouvert et
_agence matrimoniale_. Comme elle a eu la main heureuse, il n'est pas
une mère qui ne soit prête à accepter un gendre de sa main. Plus
généreuse que MM. _Willaume_, _de Foy_, et autres agents spéciaux pour
les mariages,--madame Dosne n'exige, pour prix de ses bons offices,--que
l'engagement, pour les maris, pères ou frères, qui arriveraient à la
Chambre, de voter pour M. Thiers.--Elle a promis,--assure-t-on,--de
trouver une femme avec dot et beauté, pour le jeune conseiller d'État,
M. d'Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu'ici fait refuser par
plusieurs héritières.

[GU] A voir, dans les luttes ministérielles,--les places et l'argent
pour but unique et l'administration abandonnée aux commis,--on s'étonne
que les choses n'aillent pas encore plus mal qu'elles ne vont.

En effet, un ministre ne s'occupe que de rester au ministère,--et il est
renversé avant d'avoir pu prendre la moindre connaissance de son
département:--ce qui fait que les affaires réelles vont encore à peu
près, c'est que la vieille machine administrative de l'Empire était
très-solidement construite et qu'elle subsiste encore.--Les ministres
sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu'ils remuent
les pattes pour que tout aille bien:--que le chien soit beau ou
laid,--qu'il ait ou n'ait pas d'intelligence,--la broche tourne et le
dîner est à peu près mangeable.

Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder à se détraquer, c'est
alors que nous serons en plein gâchis.

[GU] 1er MAI.--La fête du roi a été ce qu'elle est tous les ans.--Le
bourgeois de Paris, qui nomme des députés pour qu'ils exigent des
économies, a trouvé le feu d'artifice mesquin;--le bourgeois de Paris
veut à la fois la plus stricte économie et la plus grande magnificence.
Les chefs des différents corps de l'État ont fait au roi le même
discours qu'ils font depuis dix ans, et que beaucoup d'entre eux ont
fait à l'empereur Napoléon et aux deux monarques de la Restauration. Il
est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus
ridicules par la forme que celles adressées à Louis-Philippe par ces
honorables personnages.--Nous dirons en passant à M. Pasquier, président
de la Chambre des pairs, qu'il n'est d'aucune langue de dire,--_qu'une
source se puise_, ainsi qu'il lui est arrivé de le dire dans son
discours au roi.

Nous dirons à M. Séguier--qu'il est un peu trop bucolique, pour un
premier président de cour royale, de montrer les princesses «préparant
des festons pour les princes,» et que «_des princes_ ÉMULESE _des_
TROPHÉESE _de Mazagran_» vaudraient des pensums à des écoliers de
sixième.

Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin,
ex-philosophe,--traducteur d'ouvrages allemands, traducteur dont on a
dit: «Pour traduire, il ne suffit pas d'ôter un ouvrage de la langue
dans laquelle il a été écrit, il faut encore le mettre dans une autre
langue.»--M. Cousin, aujourd'hui ministre de l'instruction
publique,--grand maître de l'Université,--a dit dans son discours au
roi:

«Portez un moment les yeux sur les œuvres de votre sagesse qui est
aussi leur gloire;» c'est un exemple d'amphigouri,--et non pas un
_exemplaire_, comme a dit le même M. Cousin dans un ridicule discours
fait la même semaine à propos de M. Poisson, que la mort a enlevé à la
science:--«M. Poisson était l'_exemplaire vivant de cette maxime_.» On
a remarqué dans le discours au roi de M. Cousin cette appréciation
politique dont la justesse et l'audace ont paru à la hauteur des
aphorismes du célèbre M. de Lapalisse:--_Les citoyens un peu divisés,
comme il arrive presque toujours dans les révolutions_.

Ce bon M. Cousin est un assez réjouissant ministre de l'instruction
publique; à la dernière séance de la Chambre des députés, voyant M. de
Lamartine monter à la tribune,--il a dit: «Ah! c'est M. de Lamartine; je
ne le connaissais pas.--On a rapporté le mot à M. de Lamartine qui a
répondu:--«Je ne le connaîtrai pas.»

--La première représentation de _Cosima_, drame de madame George Sand,
avait attiré une nombreuse affluence;--la pièce n'a eu aucun succès.

Il y a eu après la pièce un souper chez madame Marliani,--souper dans
lequel il ne s'est pas dit un mot de l'ouvrage tombé.

La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont été un beau
triomphe pour les fabricants de mélodrames du boulevard,--MM. _Francis
Cornu_ et _Anicet Bourgeois_, _grands écrivains de même force_, dont
l'un nie le style et l'autre l'orthographe.--Je suis, pour ma part,
enchanté de voir ainsi punis les gens d'un talent réel et distingué qui
descendent dans l'arène avec les industriels de la littérature.

Dans un théâtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs,
trois cents marchands, quelques domestiques;--jamais il ne vous
viendrait à l'esprit de lire à votre tailleur ou à votre bottier un seul
de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le
suivre en la moindre des choses.

Eh bien! quand tous ces gens sont réunis, vous tombez à genoux devant
eux, vous attendez avec une anxiété mortelle ce qu'ils vont décider de
votre œuvre.

Aussi, que de succès dus à la vulgarité des situations, du sentiment et
du langage;--que de chutes qui n'ont pour cause que des beautés
inusitées ou de nobles hardiesses! Hélas!--il faut le dire, c'est pour
gagner un peu plus d'argent,--que les écrivains qui s'étaient jusqu'ici
abstenus du théâtre viennent s'y compromettre aujourd'hui et y
prostituer à la foule leur talent et leur réputation. Au théâtre, où
tout ce qui n'est pas aussi faux que le soleil d'huile et les arbres de
carton fait disparate et choque l'assemblée;--au théâtre, où la pensée,
après avoir revêtu déjà la forme de l'expression qui l'amoindrit,--doit
encore subir l'incarnation d'un acteur,--adopter sa figure, son geste,
sa voix,--ses façons d'être et de comprendre ou de ne pas comprendre.

Si deux personnes causent avec un peu d'abandon,--une troisième qui
survient fera changer la conversation. Elle deviendra immédiatement d'un
tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.

Chaque fois que j'ai fait un livre, il m'a toujours semblé que je le
racontais à une personne,--à une seule,--que je connaissais ou que je
rêvais; l'un a été fait pour Gatayes,--un autre pour l'habitante, que je
n'ai jamais vue, d'une petite fenêtre fleurie que j'apercevais de la
mienne;--presque tous pour C... S...,--aucun pour ce qu'on appelle le
public.

Si le poëte savait bien ce qu'il fait la première fois qu'il donne son
ouvrage à l'impression,--il y a en lui une sainte pudeur qui se
révolterait en songeant que cette pensée qui sort de son âme et de ses
veines,--il la livre et l'abandonne à tous,--et il jetterait au feu son
manuscrit révélateur, il n'oserait mettre son cœur à nu devant le
public.--Il y a des sentiments si délicats et si pudiques, qu'ils
meurent de froid ou de honte aussitôt qu'ils sortent du cœur
autrement que pour entrer dans un autre cœur qui les cache et les
réchauffe.

[GU] 2.--On place sur la colonne de Juillet le génie de la
liberté;--c'est la consécration d'un genre d'actes glorifiés il y a dix
ans, et criminels et punis aujourd'hui.--C'est le défaut des
monuments:--grâce aux lenteurs du bronze,--ce qu'on avait commandé
contre la branche aînée semble presque s'exécuter aujourd'hui contre
celle qui lui succède.

[GU] 3.--Le mari de la reine d'Angleterre exécute fidèlement ses
promesses,--le parlement est content de lui.--La reine est grosse;--on a
donné au prince de Cobourg un régiment,--à titre d'encouragement et de
récompense.

--Voici la guerre commencée entre les Chinois et les
Anglais.--J'avouerai que, jusqu'ici, les Chinois m'avaient paru un
peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.--Que les gens
de bonne foi s'interrogent, et il s'en trouvera plusieurs qui ont
partagé mes impressions.--Nous ne connaissons les Chinois que par les
portraits qu'ils nous envoient sur des boîtes bizarres;--portraits
ridicules, invraisemblables et hideux, qu'on ne fait pas ordinairement
de soi-même.--J'avais cru qu'il n'existait de Chinois que ceux qui sont
peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les boîtes de
laque;--aussi, quand j'ai lu que l'empereur avait fait un appel à tous
ses sujets,--j'ai été saisi de frayeur et je me suis hâté d'entrer dans
mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s'étaient pas
détachées de mes pots bleus et de mes boîtes dorées, et n'avaient pas
disparu subitement pour aller obéir aux injonctions de leur souverain.

[GU] 4.--Voyez cependant comme on est quelquefois trompé:--il n'y a
sorte de chose que je ne me sois laissé dire sur M. Cousin.--On m'avait
raconté que, malgré les frais de représentation qui lui sont alloués au
ministère, il n'y donne pas de dîners,--ou les donne si mauvais, que
personne ne s'y laisse prendre deux fois;--que la vieille gouvernante
qu'il avait à la Sorbonne l'a suivi au ministère, où elle continue à
tenir sa maison dans des idées d'ordre auxquelles la malveillance se
plaît à donner un autre nom.

On m'avait raconté que M. Cousin, qui est assez mal élevé, avait
manifesté une arrogance de mauvais ton à l'égard des hommes de lettres
et des académiciens;--qu'on lui avait demandé, sur les sommes affectées
à cet emploi, un secours pour un écrivain malheureux et qu'il avait
répondu brutalement: «_Je ne donnerai rien; ces gens-là
m'ennuient;_»--que, rencontrant M. de Pongerville, l'académicien, sur le
pont des Arts,--il lui avait dit:--«Il n'y a que vous, monsieur, dont je
n'aie pas reçue la visite.--Cela vient, monsieur, aurait répondu M. de
Pongerville, de ce que j'attends la vôtre.»

Eh bien! toutes ces choses et une foule d'autres qu'on m'avait
racontées,--toutes ces choses, après des informations scrupuleusement
prises, se sont trouvées être parfaitement vraies; mais ce qu'on ne
m'avait pas raconté d'abord et ce que le hasard m'a fait découvrir
depuis, c'est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la
littérature.--La chose, il est vrai, ne s'applique qu'à une seule
personne;--mais il n'y a aucun doute à former que M. Cousin ne soit prêt
à se conduire de même à l'égard de tout autre personnage littéraire qui
se trouverait dans le même cas. _Ab uno disce omnes._

Il s'agit de madame C***, née R***, qui a obtenu un prix de poésie
à l'Académie, et qui, ne se trouvant pas assez en évidence--par la
lecture de ses vers,--sa présence dans l'assemblée, et la proclamation
de son nom,--demanda avec tant d'instances à lire elle-même la pièce
victorieuse.

Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M.
C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;--elle est près de mettre
au monde autre chose qu'un alexandrin.--Quand le vénérable ministre de
l'instruction publique a appris cette circonstance,--il a noblement
compris ses devoirs à l'égard de la littérature.--Il a fait pour madame
C*** ce qu'il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres
à son tour.--Il l'a entourée de soins et d'attentions;--il ne permet pas
qu'elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de
Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,--tout
fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l'heure de
l'intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse.--Il est allé
lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l'enfant de lettres qui
va bientôt voir le jour,--et on espère qu'il ne refusera pas d'en être
le parrain.--Eh bien! voilà de ces choses que la presse,--qui devrait
être pénétrée de reconnaissance,--affecte d'ignorer et de condamner à
l'oubli.

[GU] 5.--Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou
moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,--je ne
sais qui s'est amusé à jeter au milieu d'eux une pomme ou plutôt un os
de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient
été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont
rangées sous sa bannière.--Chacune, persuadée de n'avoir pas reçu les
deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette
injuste préférence,--et commença à jeter un œil investigateur et
dangereux sur les autres feuilles ralliées,--et à lancer au ministère
quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.--On eut
beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier
qu'ils avaient été mystifiés.

--Pour l'anniversaire de la mort de l'empereur Napoléon, l'enceinte qui
entoure la colonne a été jonchée de couronnes d'immortelles.--Les rois
morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu'on ne
leur fait pas de discours.

[GU] 6.--Au précédent ministère de l'intérieur, on n'était occupé que de
mademoiselle Rachel.--M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les
commis lui faisaient des vers.--Il est douteux que Corneille ou Racine,
s'ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces
messieurs.--Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa
meilleure amie.--Le règne des avocats en politique a pour pendant le
règne des comédiens en littérature.--J'ai vu une lettre de Spontini à
M. Duprez.--Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son
appui et sa protection, et _prend la liberté_ de le prier de vouloir
bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui
indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M.
Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).

[GU] 7.--A propos de la Saint-Philippe, on a donné des croix d'honneur
dans l'armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:--le
seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M.
Manzoni, poëte italien.--Je n'aime pas beaucoup qu'on ait donné je ne
sais quel grade dans l'ordre au père de la nouvelle duchesse de
Nemours:--la croix d'honneur, que beaucoup de gens ont payée d'un bras,
d'une jambe, ou d'un œil,--d'une vie entière de travaux et de
privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la
récompense du bonheur qu'ils ont d'avoir une très-belle fille et de la
bien marier.--La croix d'honneur ne doit pas devenir un petit cadeau
pour entretenir l'amitié, et suppléer économiquement l'ancienne
tabatière à portrait, _enrichie de diamants_, qui était la formule la
plus ordinaire des libéralités royales.--On regarde plus à donner des
diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante
mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.

[GU] 8.--Quelques messieurs continuent à m'adresser des lettres
injurieuses et anonymes;--j'en ai reçu deux aujourd'hui.--L'auteur de la
première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de
français et beaucoup de grossièretés,--me défie, en me tutoyant, de
mettre sa lettre dans mes petits livres;--cependant je m'engage sur
l'honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa
lettre dans le prochain numéro des _Guêpes_, s'il veut prendre la peine
de la venir signer chez moi;--je joindrai en _post-scriptum_ le récit de
la correction que je lui aurai infligée;--car, comme le dit
Chamfort,--quand on porte d'une main la lanterne de Diogène,--il faut
tenir son bâton de l'autre main.

--Un autre, qui signe _Jules_, m'adresse des injures et des
menaces:--Hélas! mon pauvre monsieur Jules,--quand on veut faire peur
aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu'on est un lâche,
en ne signant pas une lettre du genre de la vôtre:--j'entends par
signer,--mettre au bas de sa lettre son nom,--son adresse,--et l'heure à
laquelle on est chez soi;--c'est une chose que peut demander un homme
qui met son nom au commencement et à la fin de tout ce qu'il écrit.

Quand j'étais plus jeune,--quand je demandais encore à l'existence plus
qu'elle ne peut donner,--quand je me déchirais les mains à vouloir
cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces stériles des routes de
la vie,--ces injures anonymes m'ont fait quelquefois pleurer de rage et
de désespoir:--pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement
instinctif ne me ferait pas reconnaître dans la foule mon lâche
provocateur.

Aujourd'hui,--j'ai pris mon parti sur tout cela;--je sais que l'homme
qui se fait connaître par quelque talent et par un caractère
indépendant,--que l'homme qui marche dans la vie d'un pas ferme et
droit,--se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes
gens,--et à la haine passionnée des imbéciles et des fripons de tout
genre;--j'ai compté les deux partis, et je ne crois pas manquer de
courage en faisant ce que je fais. C'est un ennemi public que l'homme
qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit à chaque
homme et à chaque chose: «Tu ne me tromperas pas,» et qui les poursuit
par le ridicule,--seule arme qui puisse les atteindre aujourd'hui que
tant de gens n'ont plus d'honneur que l'on puisse attaquer
sérieusement,--et qu'il ne leur reste que la vanité.

[GU] 9.--M. le comte de Montalivet s'est fait nommer dans le même mois
colonel de cavalerie et membre libre de l'Académie des beaux-arts.--Ce
dernier choix a été plus critiqué que le premier:--on n'a pu découvrir
d'autres titres à l'intendant de la liste civile que l'intérêt qu'ont
MM. de l'Institut à avoir pour collègue et pour ami l'homme duquel
dépendent souverainement les _commandes_. C'est au même titre qu'avaient
été élus précédemment--MM. Dumont et Siméon, chefs de division au
département des beaux-arts.

10.--M. Hugo vient de m'envoyer son livre--_Ombres et Rayons_.--Il a
écrit sur la première page: «A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.»--J'en
ai été fier en lisant certaines pièces remplies de grandes et nobles
pensées.--J'en ai été heureux en lisant certaines autres, où il y a tant
de cœur et de sensibilité.

--Le même jour j'ai découvert de la prose de M. Flourens,--celui qui l'a
emporté sur M. Hugo à l'Académie française.

«Nous ne pouvons qu'applaudir aux efforts que fait M. Leroy d'Étiolles
pour le perfectionnement de la lithotritie.

«Signé FLOURENS.»

Qu'est-ce qu'on disait donc que M. Flourens n'écrivait pas?

[GU] 11.--Une démarche officieuse, qu'a faite auprès de moi un de mes
amis, qui est aussi l'ami d'un autre, me donne occasion de traiter en
peu de mots une question assez grave.

_La vie privée doit être murée._

Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour
soi, et personne ne la souffre pour les autres.

On s'en sert comme le chien de Montargis de son tonneau où il se
réfugiait après avoir mordu.

Pour l'homme qui cache sa vie dans l'herbe, qui est heureux tout bas,
pour l'homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont
l'ambition est l'ombre des arbres et le parfum des fleurs, l'homme dont
toute la vie est un amour pour une idée, pour une pensée, pour une
fleur, pour une manie, celui-là a droit à la vie privée; mais l'homme
qui fait tout pour rendre sa vie publique, l'homme qui fait du bruit
pour se faire entendre, l'homme qui monte sur tout pour se faire
voir,--je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.

Un député, par exemple, a-t-il une vie privée? un homme qui, pour
satisfaire ses passions, peut vendre tous les intérêts d'un
pays.--N'a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?

[GU] 12.--Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que
la betterave attendait dans l'anxiété une décision qui allait la
déclarer sucre ou salade,--M. de Rémusat a demandé la parole et a
présenté à la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des
restes mortels de Napoléon à Paris.

Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier
a déclaré la Chambre tellement émue, qu'il allait remettre la discussion
au lendemain.--On a cependant voté sur la loi des sucres, et on a pris
un parti qui n'en est pas un.--On a laissé, par une augmentation de
droits, aux fabricants de sucre de betteraves la faculté de continuer à
faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans
générosité; elle ne veut pas que la betterave meure tout à coup, elle la
condamne à une mort lente, à une agonie convulsive.

Pardon,--si pour suivre la Chambre je suis obligé de mêler ainsi le
sucre et l'empereur.--Dans l'hommage rendu à la mémoire de Napoléon,--il
faut distinguer deux choses.--Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber
avec la foule des étourneaux dans les filets de M. Thiers.--Je ne veux
pas, par défiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui
ne manque ni de grandeur ni de majesté.

Comme poëte et comme philosophe, j'aimais voir le tombeau de Napoléon à
Sainte-Hélène;--ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et
la mer, avait une grandeur qu'on ne pourra lui donner à Paris.--Toute
poésie est un regret ou un désir; le regret de cet exil après la mort,
la pitié pour un homme d'un si grand caractère et d'une si grande
fortune, mêlait quelque chose de tendre et d'affectueux à son
souvenir.--Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi
déifié que s'il eût été dans le ciel.--C'est à la Mecque que l'on va
révérer la tombe de Mahomet.--C'est à Jérusalem, sur le lieu témoin de
son supplice infâme, que les chrétiens,--quand il y avait des
chrétiens,--allaient adorer le Christ.

Mais, au point de vue de la nation française,--je comprends qu'elle
tienne à honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir
de ses ennemis.

Ce sera une grande et belle fête que le corps de Napoléon traversant la
France en triomphe.

Mais, pour qui connaît M. Thiers, tout cela n'est qu'un moyen.--Depuis
un mois, il cherchait une idée et un prétexte à l'existence de son
ministère;--le _conservateur_ ne donnait pas,--on ne pouvait pas se
donner assez à la gauche;--en un mot,--selon une expression familière de
M. Thiers lui-même, «ça n'allait pas,» lorsque M. Guizot écrivit de
Londres qu'on pouvait faire le coup des _cendres_ de Napoléon.

L'ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s'en est
saisi et a parlé au roi.

Le roi était d'autant mieux disposé, que cette négociation avait été sur
le point de s'ouvrir sous le ministère de M. Molé.--M. Thiers écrivit à
M. Guizot de hâter la conclusion de l'affaire, «_de peur qu'un
revirement parlementaire ne vînt donner à d'autres cette bonne fortune
de scrutin_.

Ç'a été l'affaire d'un conseil,--la réponse de M. Guizot est arrivée
aussitôt:--ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que la chose a été
conduite mystérieusement jusqu'au bout,--que M. Thiers, le plus bavard
de tous les hommes,--qui fuit de tous côtés dans la conversation, l'a
cachée même à madame Dosne et à M. Véron, et le coup de théâtre a été
complet.

Mais--il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes
puériles et honteuses.

On a discuté le lieu de la sépulture:--l'arc de l'Étoile,--la colonne
de la place Vendôme,--la Madeleine,--les Invalides ont été mis en
question; le gouvernement s'est prononcé pour les Invalides.

C'est encore un exil, c'est encore une lâcheté; on a craint de
mécontenter le parti légitimiste:--Napoléon devait être enterré à
Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:--à Saint Denis,
où j'ai vu, il y a quelques années, le caveau qu'il se destinait à
lui-même, et deux énormes portes de bronze exécutées par ses ordres pour
le fermer.

Mettre Napoléon à Saint-Denis, c'était clore entièrement la parenthèse
impériale, c'était placer à tout jamais Napoléon dans l'histoire, et
enlever même à son nom toute action sur le présent et l'avenir. Mais ce
cher petit homme de M. Thiers,--semblable aux femmes qui vont,
tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le
diable,--a invoqué l'ombre de l'empereur pour se faire protéger par
elle, et il en a eu peur le premier.

[GU] 15.--Tantôt,--vers trois heures de l'après-midi, on vit un
rassemblement se former tout à coup au guichet du Louvre,--du côté de
Saint-Germain-l'Auxerrois.--Une femme s'agitait et se débattait contre
le garde national de faction, qui la tenait par son châle et refusait de
la laisser passer.--D'abord on crut que, fidèle à sa consigne, le soldat
citoyen découvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en
laisse;--on s'approche, on écoute, et on ne tarde pas à comprendre que
le garde national,--marchand de quelque chose,--a reconnu dans la femme
susdite une de ses pratiques,--une mauvaise pratique qui lui doit de
l'argent, et le gardien et le symbole de l'ordre public lui fait une
scène scandaleuse.

L'affaire s'échauffait et ne se termina que sur la menace que fit au
garde national le soldat de la ligne placé au même guichet,--et qui,
jusque-là, était resté spectateur silencieux du débat,--d'appeler la
garde et de faire arrêter son camarade de faction.

[GU] 14--On a discuté encore sur Alger;--M. Thiers a beau dire,--il est
évident que le gouvernement n'a pas de système et que la guerre d'Alger
se fait au hasard.

M. Valée continue à se servir de la recette qui lui a réussi à Mazagran,
d'exposer une poignée de braves gens à une mort à laquelle ils ne
peuvent échapper que par des prodiges; il a laissé à Cherchel, sous le
commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu à
se défendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;--c'est la
première fois, je crois, depuis la guerre d'Afrique, qu'une garnison se
défend hors de ses murs;--les gens de Cherchel sont venus combattre dans
la plaine les Arabes qui leur ont tué ou blessé cinquante hommes, mais
se sont retirés après une perte très-considérable.

--On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;--on oublie vite
en France. Si M. Clauzel n'a rien ajouté à sa réputation militaire dans
l'expédition de Constantine,--il a jeté les fondements d'une
incontestable réputation littéraire. Je me rappelle, moi, en quel style
fleuri M. Clauzel racontait son désastre, et quelle délicieuse
amplification des églogues de Virgile nous a value cette campagne si
coûteuse en hommes et en argent.

Après son rappel,--M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa
conduite.--Achille devint son propre Homère.

La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs récriminations;--le maréchal
répondit assez mal aux accusations du ministère, qui, par ses organes,
répondit à peu près aussi mal aux accusations de M. Clauzel;--de sorte
que chacun parut avoir tort comme accusé et raison comme accusateur.

--Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avoués;--tout le
monde sait que ces journaux sont écrits par les ministres eux-mêmes ou
sur des notes données par eux.--Ne serait-il pas alors décent de ménager
les éloges emphatiques de soi-même?

[GU] 15.--Il ne s'agit plus aujourd'hui de m'occuper des affaires des
autres,--les miennes vont fort mal;--en butte à la haine de mes
concitoyens,--proscrit,--fugitif,--c'est à Saint-Germain que j'écris ces
lignes.--Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m'a
appris que j'allais décidément être arrêté pour un mois de prison que je
dois à la garde nationale: «Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les
attendre;--je vais aller me constituer prisonnier.--J'aime mieux cela
que de frissonner au moindre bruit,--de prendre dans la rue les plus
honnêtes gens pour des mouchards, et je finirai là les volumes qu'attend
l'honorable libraire Dumont.»

En effet, dès le jour,--je me suis mis en route,--me réservant de
n'emménager que demain, après qu'un séjour d'une douzaine d'heures
m'aurait éclairé sur les besoins de la localité;--j'ai dit tristement
adieu à mon jardin,--à mes acacias en fleurs et à mes rosiers qui vont
fleurir.

Je me suis mis en route à pied,--j'ai traversé plusieurs quartiers qui
m'étaient inconnus, j'ai flâné devant les marchands de
bric-à-brac;--puis, passant auprès de Notre-Dame,--j'ai monté sur la
tour.--Là, je me suis occupé à regarder en bas des myriades de petites
gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se
croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller à leurs petites
affaires ou à leurs petits plaisirs.

Quand on gravit une montagne, il semble qu'on laisse en bas les
passions, les chagrins terrestres;--il semble qu'il n'y a que la partie
céleste de l'homme qui peut subsister dans cet air raréfié des hautes
montagnes, et l'on contemple d'en haut tous les intérêts qui vous
garrottaient il n'y a qu'un instant.--Nous vous avouerons que, d'en
haut,--la douleur et l'humiliation de la prison nous ont paru fort
petites,--et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous
ont semblé de petits gardes nationaux,--peut-être ceux-là mêmes dont la
petite colère nous a condamné.

En descendant, nous avons repris nos soucis,--comme le paysan reprend
ses sabots à la porte d'un salon dont il n'a osé salir ou égratigner le
riche tapis.

Arrivé au quai d'Austerlitz,--je me suis arrêté un moment et je me suis
laissé aller à de profondes méditations.

PREMIÈRE MÉDITATION.--Il me semble, ai-je dit,--que dans les impôts que
nous payons, il y a une partie destinée à l'entretien d'une armée de
quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de
garder la ville.

Pourquoi, puisqu'on nous force de garder nous-mêmes la ville ou plutôt
les guérites de la ville,--pourquoi ne nous force-t-on pas à la paver et
à allumer les réverbères?--Patience, encore quelques années de liberté,
et cela viendra!

DEUXIÈME MÉDITATION.--Cet emprisonnement est immoral et
illégal:--immoral, en cela que c'est la _réhabilitation de la prison_;
que, dans un temps donné, les plus honnêtes gens de Paris seront allés
en prison comme les voleurs,--et que ce ne sera plus un déshonneur.

Illégal, en ce que j'ai été condamné une fois à un jour,--une fois à
deux jours,--plusieurs fois à cinq jours,--mais non pas à un mois de
suite;--l'intervalle qui existerait entre l'exécution comme entre les
condamnations me permettrait de donner quelque temps à mes affaires et à
mes plaisirs;--un mois de suite,--un malade peut prendre sans danger,
par petites doses, une quantité d'opium qui le tuerait infailliblement
en une seule dose.

TROISIÈME MÉDITATION.--Un rayon de soleil tombe des nuages pour me
narguer;--d'ici, les pieds dans l'herbe,--la tête dans le soleil, je
vois les barreaux noirs des fenêtres;--ces portes vont s'ouvrir et se
refermer sur moi,--je vais être prisonnier!

QUATRIÈME MÉDITATION.--Il y a quelque chose d'effrayant dans l'entrée
d'une prison; une fois que l'on me tient là-dedans, il me semble que
l'on peut faire de moi ce que l'on veut; que la voix et les plaintes
sont prisonnières aussi derrière les grilles,--et que rien n'empêche le
geôlier de me hacher, de faire de moi un pâté que l'on mangera dans un
festin patriotique, en portant des toasts à la garde nationale.

CINQUIÈME MÉDITATION.--Voici qui est sinistre,--le soleil se
cache:--quelles sont les horreurs qu'il refuse d'éclairer?

Pourquoi cette prison est-elle si loin?--les bruits n'ont rien des
bruits que je suis accoutumé à entendre.--Ce ne sont ni les voitures, ni
les cris des quartiers que j'habite;--rien ne me prouve que suis encore
en France.

A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de
la prison les tortures de l'exil?

SIXIÈME MÉDITATION.--C'est que j'ai déjà pourri sur la paille humide des
cachots de la garde nationale;--j'ai subi une fois six heures de prison,
et je me rappelle toutes mes angoisses;--j'avais le numéro 12;--mon
cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il était peint en
badigeon jaunâtre,--le bas en chocolat, jusqu'à la hauteur d'une plinthe
absente;--la fenêtre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une
table et un coffre en sapin,--une chaise en merisier.

SEPTIÈME MÉDITATION.--Pfff...

HUITIÈME MÉDITATION.--C'était l'hiver;--le numéro 12 est au nord.

_Belle parole du guichetier._--Guichetier, lui dis-je,--comment
chauffe-t-on ici?

--Monsieur, répondit le guichetier, il y a un calorifère.

--Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifère?

--Non, monsieur, répondit le guichetier.

NEUVIÈME MÉDITATION.--Sans compter que j'ai horreur de cette couleur
chocolat dont est peinte une partie des cachots.

L'aspect de certaines couleurs me réjouit ou m'attriste, m'élève ou
m'écrase l'esprit.

Il y a des couleurs mélancoliques, des couleurs gaies, des couleurs
jeunes, des couleurs ridées, des couleurs bruyantes.

Le _lilas_,--c'est une douce et poétique mélancolie;--le _rose_, c'est
la jeunesse, la gaieté,--l'insouciance; le _bleu_, c'est la sérénité, le
calme, le bonheur;--le _vert_, c'est la pensée;--le _bleu pâle_, la
rêverie.

Mais le _chocolat_ est une couleur bête; le chocolat--c'est l'_ennui_.

L'ennui est l'ennemi de l'homme.--La guerre, le désespoir, la faim, la
fièvre, ne tuent pas autant d'hommes d'esprit que l'ennui; et, pour
comble de mal, il ne tue pas les sots.

DIXIÈME MÉDITATION.--Pendant un mois passé hors de chez moi,--un mois
pendant lequel mon domestique et mes amis sont sûrs que je ne puis pas
rentrer,--il est horrible de penser tout ce qu'on peut tramer contre
moi.

Mes belles roses auront presque fini de fleurir;--celle que les
jardiniers m'ont prié de baptiser, à laquelle j'ai donné le nom de C...
S..., était près d'épanouir ses pétales d'un jaune si riche;--dans un
mois il n'en restera plus rien;--il y a un an que je l'attends,--il
faudra l'attendre encore un an. On aura fumé ce qui me reste de mon
tabac du Levant.--On aura rendu mes pigeons savants,--ils sauront faire
l'exercice et jouer aux dominos.--On aura pêché les poissons qui
habitent le bassin du jardin.

Un mois sans courir au soleil--quand les prairies sont en fleurs;--un
mois sans me laisser dériver entre les saules dans ma chaloupe;--un mois
sans nager avec Gatayes.--L'été passe si vite, et il y a si peu d'étés
dans la vie,--et il n'y a que ceux de la jeunesse qui comptent.

ONZIÈME MÉDITATION.--O sainte liberté!--c'est sur la mousse des
bois,--sous les tentes vertes, formées par le feuillage des chênes, que
tu as placé ton empire.

Il passait alors un cabriolet.--Cocher!--je monte;--au chemin de
fer,--et je me suis enfui à Saint-Germain,--où je me suis
installé.--J'irai quelquefois clandestinement voir mes
roses,--odalisques gardées par les hideux eunuques de la police, dont
j'aurai à tromper la surveillance.

J'ai quelquefois parlé légèrement des cousins;--j'en ai un ici qui me
donne une excellente hospitalité; la forêt est magnifique; je monte à
cheval.--J'ai un appétit terrible; je crains bien d'engraisser dans
l'exil.

[GU] 16.--Au commencement du ministère Thiers,--il y avait cent vingt
conservateurs--qui, sous le nom de deux cent vingt et un, s'étaient juré
fidélité.--On les a pris un à un, et les plus fougueux ont déjà
cédé.--Les _Chasseloup_, _Chegaray_,--ont consenti à dîner chez le
président du conseil.

Bientôt on verra le général Bugeaud appelé à un commandement supérieur.
On compte beaucoup, pour rallier le plus grand nombre des derniers
récalcitrants, sur une fournée de préfets que l'on médite; et, ce qui
est bien plus rare et bien plus beau, sur une fournée de receveurs
généraux.--Dans cette fournée, on saura intercaler certaines gens de la
presse et de la tribune,--sans les faire paraître sur la liste des
copartageants.--C'est une bien indirecte et bien certaine manière de
rétablir les grandes subventions à la plus accréditée des feuilles
quotidiennes.

--Voilà les concerts à peu près finis.--Mon Dieu! si je n'étais pas fils
d'un pianiste distingué,--quelle sortie je ferais contre les
pianistes!--Mon père, et quelques anciens pianistes qui n'ont fait que
bien peu d'élèves qui aient conservé leurs traditions, faisaient et font
encore sortir de cet instrument, où tout est en bois,--des sons vibrants
et pleins.

Les pianistes modernes,--presque tous, ont plus d'agilité que de
sentiment, remplaçant les sons par des bruits,--délayent et
noient,--sous le nom de variations,--une pauvre petite mélodie dans les
flots de gammes et de notes frappées, coulées, saccadées,--et, si je les
applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire
que c'est seulement pour les récompenser de ce qu'ils finissent.

--On a donné, à la Chambre des députés, communication des pétitions
ayant pour objet la réforme électorale.--Le rapport, très-consciencieux,
a été fait par un savant magistrat,--M. de Golbéry.--Nous n'avons pas
besoin de répéter ici notre opinion, déjà exprimée à plusieurs reprises,
sur l'extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.--La
discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pagès et Arago.

M. Garnier-Pagès--a fait, il faut le dire, de notables progrès comme
homme politique;--il étudie sérieusement les questions, et les traite en
logicien.--Pour M. Arago, il a fait reparaître de vieux arguments
vermoulus,--qui ne répondaient qu'à des attaques que personne ne
songeait à faire. M. Thiers a été extrêmement faible.--Mais la Chambre a
senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour
ajourner indéfiniment la prise en considération de la réforme
électorale.

--M. Bugeaud a cité un toast récent porté par M. Garnier-Pagès dans un
de ces banquets ridicules--que j'ai, il y a bien longtemps, appelés
gueuletons politiques,--où des gens se disent: «La patrie est en
danger,--mangeons du veau et portons des toasts.»--Ce toast--de M.
Pagès--répond à un argument que j'ai mis en circulation il y a trois ou
quatre ans.--Je disais: «L'égalité que demande le parti républicain est
plus qu'un rêve, plus qu'une bêtise;--c'est une bêtise odieuse, parce
qu'elle tend, non pas à ajouter des pans aux vestes,--mais à couper les
pans aux habits.»

«Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M.
Garnier-Pagès,--mais nous en mettrons aux vestes.»

--Dans cette séance,--le même M. Pagès a adressé aux ministres une
interpellation un peu brutale peut-être, mais dont la franchise ne me
déplaît pas.--Il s'agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de
Cassagnac.--M. Thiers, qui a perdu la tête, a horriblement pataugé.--Il
aurait été le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bonté
de l'être plus que lui.--A propos de M. de Feuillide, M. Thiers _ne
connaît pas cet homme_;--cependant je crois savoir que M. Thiers lui a
dit,--parlant à lui-même: «Eh bien! monsieur, avouez qu'il n'y a que les
gens du Midi pour être aujourd'hui ce que nous sommes l'un pour l'autre,
après avoir été ce que nous étions hier.» La réponse de M. Cousin:
«_Cette personne_ est venue me demander des passe-ports,» rappelle celle
d'un enfant qui avait reçu un coup sur l'œil en jouant avec des
camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas
avouer sa désobéissance, répondit à la question qu'on lui faisait sur sa
blessure: «_Maman, c'est moi qui m'a mordu l'œil._»

Le mot est resté proverbe,--et _donner des passe-ports_ se dit
aujourd'hui pour exprimer honnêtement une chose qui n'est pas honnête.

--Dans la discussion sur la réforme électorale,--M. Thiers s'est rendu
coupable d'une phrase que nous dénonçons aux femmes: «Il faut exclure de
cette prétention un certain nombre d'hommes qui, comme LES FEMMES _et
les enfants_, n'ont pas la _raison nécessaire_.»

[GU] 17.--Il y a trois ou quatre ans,--l'hiver a tué presque tous les
lis des jardins (ceux des Tuileries n'ont pas été plus heureux que les
miens de la rue de la Tour-d'Auvergne).--Un journal légitimiste a
prétendu qu'on avait répandu sur ceux du château une substance
corrosive; ce que je ne crois pas, par cette raison que je viens de
dire, que les miens sont morts comme les autres. Toujours est-il que je
ne me suis pas aperçu qu'on les ait remplacés.--C'est un tort: le lis
est une fleur splendide et magnifique, et sa proscription serait une
petite et ridicule pensée.

Pauvres fleurs!--ce n'était pas assez de leur prêter parfois un ridicule
langage; de les faire servir à exprimer les plus sottes idées du monde;
de les lier à toutes les fadeurs des troubadours, des poëtes élégiaques
et des fabulistes; on les a jetées dans les luttes politiques.--On se
rappelle la rose rouge et la rose blanche d'York et de Lancastre.

Si le lis est proscrit aujourd'hui,--en 1815, les libéraux firent entrer
une pauvre innocente fleur dans la politique et dans l'opposition
avancée.--Les violettes, qui, jusque-là, avaient caché si soigneusement
sous l'herbe leurs améthystes parfumées,--hantèrent les clubs et les
estaminets, et résolurent,--égarées qu'elles étaient, de chasser un
gouvernement _imposé par les baïonnettes étrangères_. La Restauration
lança ses procureurs généraux, qui étaient des gaillards à en remontrer
aux plus forts d'aujourd'hui, contre les pauvres violettes; elles furent
déclarées suspectes et ennemies de l'État,--et mises sous la
surveillance de la haute police; ordre fut donné aux agents de la force
publique, et notamment à la gendarmerie royale, de saisir et
d'appréhender au corps toute violette qui oserait se montrer dans les
lieux publics,--et on vit la gendarmerie d'alors s'empresser, à la seule
odeur de la violette, de cerner une maison et de faire une visite
domiciliaire.--C'est à cette époque que le jardinier Tripet père crut
devoir _guillotiner_ les _impériales_ de son jardin.

[GU] 18.--Le prix de l'Académie, qui était l'éloge de madame de Sévigné,
a été donné à madame... Tastu, je crois.--L'accessit à madame Laya.--La
littérature tombe en quenouille, sous le ministère de ce cher M.
Cousin;--les femmes de lettres, qui, en général, ne brillent,--j'en
excepte une,--ni par l'élégance, ni par le bon goût, ont exigé de lui
qu'il se lavât les mains;--il a cédé;--c'est ce qu'il appelle, selon le
précepte d'un philosophe plus ancien et plus philosophe,--sacrifier aux
grâces.

On se rappelle--l'horreur avec laquelle M. Cousin repoussa, sous le
ministère de M. Villemain, ce qu'il appelait un _titre
vain_,--c'est-à-dire sans produit.

Le disciple de Platon--entend la doctrine de son maître comme
l'entendait une mère de danseuse, qui, se plaignant de l'amour de sa
fille pour un homme pauvre, appelait cela «_son ridicule amour
platonique_.»

Du reste, il est parfaitement constaté maintenant au ministère de
l'instruction publique--que, pour avoir une pension d'homme de lettres,
il faut être jolie femme.

[GU] La discussion s'est entamée à la Chambre sur la prolongation du
privilége de la Banque de France. La Chambre a montré d'une manière
évidente son ignorance, son indifférence, son insuffisance et tout ce
que vous voudrez de plus monstrueux.--Beaucoup de membres étaient
absents;--les autres ne se mêlaient pas de la question, qui fut discutée
au milieu de tout entre M. Thiers et M. Garnier-Pagès.

M. Garnier-Pagès a, sur ce sujet, abandonné ses théories
républicaines,--et étudié la question depuis plusieurs années; le joli
Vert-Vert universel, M. Thiers, qui la _piochait_ depuis quinze jours,
se sentait plus fort qu'il ne l'est d'ordinaire; il avait fait de
nombreuses descentes chez son ami, M. d'Argout, pour lui chipper des
renseignements,--pour défendre, en même temps que les intérêts de la
Banque, ceux du papa beau-père Dosne, qui est régent de
l'établissement,--et qui a donné en dot à son gendre tout ce qu'il
possède de lumières sur la question.--M. Pagès, tout en reconnaissant
les services rendus par la Banque de France, qui a, depuis sa création,
fait baisser énormément l'intérêt de l'argent, a émis l'opinion fort
juste qu'elle pouvait en rendre de nouveaux, au lieu de se renfermer
dans les limites de ceux qu'elle a déjà rendus. Au résumé, le privilége
est prolongé jusqu'au 31 décembre 1867.

Dans cette discussion, les hommes du métier,--M. Fould, par exemple, qui
a été élu,--si on se le rappelle, parce que, disaient les voltairiens,
_il fallait bien qu'il y eût un juif à la Chambre_,--comme s'il n'y
avait pas déjà assez de chrétiens raisonnablement juifs, comme MM.
Jacques Lefebvre, Lebœuf, etc., etc., etc.,--M. Fould, qui représente
un principe, n'a fait qu'un discours insignifiant. A quoi servent donc
alors ces manieurs de gros sous?

--Du reste, nous allons voir la Chambre montrer la même incapacité et la
même indifférence pour les questions d'intérêt matériel qui vont s'y
présenter,--questions qui exigent des connaissances spéciales que MM.
les avocats ne pourront pas remplacer par des aunes de phrases.

La navigation intérieure,--les céréales, les paquebots--et surtout les
chemins de fer, question où personne ne pourra mettre le holà de
l'intérêt général sur les pétitions des intérêts particuliers.

Les anciens orateurs avocassiers de la Chambre ne brillent que dans les
vieilles questions grotesquement exhumées par eux, de la réforme
électorale, des envahissements du clergé,--du cumul, etc., etc.

--On répétait à un théâtre... je ne sais lequel,--une pièce de MM.
Vanderburch et Laurencin.--Au milieu de la répétition, la jeune première
s'arrête et dit:

--Quel est l'air de ce couplet?

--Monsieur Laurencin, dit le directeur,--quel est l'air de ce couplet?

--Ma foi, je n'en sais rien, répondit M. Laurencin;--c'est Vanderburch
qui l'a fait,--il faut le lui demander.

--Il est à son château à Orléans.

--Comment faire?

--J'y vais.

M. Laurencin va aux messageries.

--Avez-vous une place pour Orléans?

--Oui.

--Pour quand?

--Pour tout de suite; on attelle.

--Où?

--Sur l'impériale.

--Il pleut.

--J'en suis désolé.

--Alors prêtez-moi un parapluie;--je ne fais qu'aller et venir.

On part, on passe la nuit en voiture, on arrive à Orléans.

--La chapelle Saint-Mesmin?

M. Laurencin s'égare, arrive crotté, mouillé, hors d'haleine.--Il sonne,
arrive au cabinet de M. Vanderburch.

Celui-ci, qui est un homme très-hospitalier, s'écrie:

--Oh! te voilà; tant mieux.--Tu restes quelques jours?

--Il ne s'agit pas de cela; sur quel air as-tu fait le couplet de la
jeune première?

--Nous causerons de ça; déjeunons.

--Je ne déjeune pas; sur quel air le couplet?

--Mais quel couplet?

--Celui de la jeune première de notre pièce.

--Oh! eh bien! le voilà:--Tra la la la.

M. Vanderburch chante l'air;--M. Laurencin se sauve;--on veut en vain
l'arrêter.--Il regagne Orléans, monte en voiture et revient à Paris avec
son air.

[GU] 19.--A propos des banquiers ou autres orateurs plus ou moins
israélites et barbares qui veulent parler à la Chambre,--nous leur
donnerons l'exemple de M. de Rothschild, leur maître à tous.--On se
rappelle le cri d'exécration qui s'est élevé dernièrement contre les
juifs de Damas. M. de Rothschild, pour l'honneur du nom juif,--pour
prévenir le contre-coup dans l'opinion de l'Europe, a voulu plaider
publiquement l'innocence de ses coreligionnaires.--Il a d'abord
recueilli des pièces émanées d'autorités respectables, il les a fait
mettre en ordre sous ses yeux par une main habile;--puis il a fait
rédiger un récit qui a été plus tard signé de Me Crémieux, avocat
juif, teinturier ordinaire de MM. les juifs qui ont le besoin et le
moyen d'être éloquents;--et ensuite il a fait insérer le tout, le même
jour à la fois, dans tous les journaux de Paris et de Londres, et on a
vu toutes les feuilles, même les plus catholiques, mordre à l'appât de
l'annonce et proclamer la défense des juifs. Il y aurait un beau
chapitre à faire sur la quatrième page des journaux.--Le ministère l'a
senti, mais il n'a pas su le faire spirituellement; au lieu d'_acheter
des organes_ aux uns, de _donner des passe-ports_ aux autres, il n'avait
qu'à acheter aux courtiers d'annonces la quatrième page de tous les
journaux.--Par ce moyen, au lieu de s'élogier dans ses propres journaux,
qu'on ne lit pas,--il se faisait donner, dans les journaux de ses
adversaires,--tous les éloges qu'on y donne quotidiennement et sans
mesure--aux pâtes de Nafé,--au Kaïfa,--aux toiles métalliques, aux
biberons artificiels, aux allumettes chimiques, etc.

Les conseils et les exemples de M. Véron ont pu être en cela fort utiles
au ministère actuel--qui, sauf le peu d'économie de ses opérations et
les moyens employés, arrive pour les résultats à gouverner par les
réclames, comme on vend la pâte Regnault, et se confond tellement dans
les esprits, avec ce vénérable béchique, qu'il obtiendra peut-être dans
l'avenir le titre de gouvernement pectoral ou ministère Regnault.

[GU] 20.--Pendant que je suis à Saint-Germain,--je dois constater la
manière dont on va,--ou plutôt dont on ne va pas sur le chemin de fer, à
cause de la concurrence dont la compagnie est menacée sur la route de
Versailles,--concurrence qu'elle n'a pas à redouter pour le chemin de
Saint-Germain.--Elle a transporté sur celui de Versailles toutes ses
meilleures machines. Le Parisien, qui est si fier avec les rois, est
sans cesse sous la tyrannie des cochers de fiacres, des conducteurs
d'omnibus et des ouvreuses de loges de théâtres, qui ne se gênent pas
avec lui et le maltraitent jour et nuit pour son argent, sans qu'il ose
jamais se rebiffer ni se plaindre.--Il est presque ordinaire qu'on mette
une heure pour aller de Paris à Saint-Germain, un peu plus du double du
temps nécessaire;--il n'est pas déjà si amusant d'être en chemin de fer
entre des talus de terre crayeuse,--procédé par lequel, comme me le
disait un jour Armand Malitourne: _on va, mais on ne voyage pas_.

--La forêt, admirablement coupée pour la chasse, est pleine de
chevreuils.--On m'assure qu'elle ne renferme que trois cerfs.--Quel que
soit le nombre de ces victimes ordinaires des chasses vraiment
royales,--ils sont l'objet d'une triste économie.--Quand il doit y avoir
une chasse à Rambouillet ou à Versailles, on en prend un dans des
filets, on le garrotte, on le conduit en voiture au rendez-vous de
chasse;--là on le poursuit, on le force, mais courtoisement, sans lui
faire de mal;--ensuite on le prend, on le remet en voiture et on le
reporte chez lui.--Cela a l'air d'une chasse de théâtre, et le cerf d'un
comparse chargé du rôle de cerf--qui _a ses feux_ et qui peut
recommencer le lendemain les mêmes exercices;--peut-être, pour prêter
davantage à l'illusion, devrait-on les instruire _à faire le mort_.

Madame de Feuchères possède un grand nombre de cerfs à Morte-Fontaine;
elle avait fait offrir d'en céder quelques-uns au prix de trois cent
cinquante francs chaque.--On les a trouvés trop chers.

--J'ai à constater avec une grande reconnaissance l'empressement et la
bonne grâce que les personnes de la famille royale, auxquelles je me
suis adressé pour les pauvres marins d'Étretat, ont mis à répondre à mon
appel.

Voici la liste de nos souscripteurs.--Nous avions annoncé que nous ne
recevrions pas plus d'un louis de chaque personne,--pour ne pas ruiner
nos amis de Paris, et ne pas avoir à faire plus tard une souscription en
leur faveur parmi nos amis d'Etretat.--Deux n'ont pas tenu compte de
l'injonction;--nous n'avons pas osé priver nos pauvres compagnons de
l'excédant. Gatayes et moi nous nous sommes d'abord adressés à nos amis,
puis à cinq ou six de ceux que nous voudrions qu'ils le fussent.

J'avais écrit à MM. Garnier-Pagès et Laffitte, _amis du peuple_; ces
messieurs ne m'ont pas répondu.

Il ne s'agissait de rien moins que de secourir trente-six familles--de
marins blessés et malades,--ou de veuves de marins noyés,--formant un
total de _cent quatre vingt-sept_ enfants sans pain.--Nous vous
envoyons, mes bons amis, avec cet argent si utile, les noms--de ceux qui
ont pensé à vous.

SOUSCRIPTION POUR LES PÊCHEURS D'ÉTRETAT.--S. M. Louis-Philippe, 500
francs; S. A. R. madame Adélaïde, 200; LL. AA. RR. le duc et la duchesse
d'Orléans, 300; S. A. R. le prince de Joinville, 100; mesdames d'A...,
5; Beaudrant, 20; MM. Bourdois (Ach.), 5; Bottier, 5; le comte de Brève,
5; madame Carmonche, 20; MM. Curmer (Léon), 20; Cler (Albert), 5;
Contzen (Alex.), 20; de Cormenin, 25; madame la comtesse de Cubières,
20; MM. le baron de Curnieu, 20; le marquis de Custine, 20; Delisle, 10;
Duvelleroy, 5; Érard (Pierre), 20; Ernouf (A.), 5; Gatayes (Léon), 20;
Gaussen, 5; Grangier de la Marinière, 20; Gros, 5; Halévy (F.), 10; Hugo
(Victor), 20; Janin (Jules), 20; Karr (Alphonse), 20; madame L... B...,
10; MM. Laîné, 5; Lamaille (aîné), 5; de Lamartine, 20; Langlois
(Charles), 10; Larrieu (A.), 5; Larrieu (E.), 5; le marquis de Miremont,
5; madame Mollart (Clara-Francia), 20; le comte de Montalivet, 20;
Osmont, 5; Pape, 15; Pellier et Baucher, 20; Pihan (Louis), 15; Rul, 5;
R..., 20; de Salvandy, 20; de Saulty (Alb.), 15; Servais, 5; lord
Seymour, 50; MM. Véron, 20; Villart, 5.--Total, 1,750 francs.

21.--M. Clauzel a fait à la Chambre des députés le rapport de la
commission relativement au transport et à la sépulture des restes de
Napoléon. Ce rapport n'a eu qu'un médiocre succès, quoiqu'on en attribue
la rédaction à M. Frédéric Soulié,--les autres discours du maréchal
ayant généralement été attribués à Frédérick Lemaître. La commission
offre deux millions, au lieu d'un, qu'on lui demandait pour la
translation et le monument.

[GU] 23.--Hier, à l'Opéra, on donnait une représentation par ordre;--le
duc et la duchesse de Nemours y assistaient.--En face d'eux,--dans une
loge d'avant-scène, on remarquait avec étonnement mademoiselle
Albertine,--ex-danseuse dudit théâtre, que de grands personnages avaient
le droit de croire à Londres. (Voir les _Guêpes_ d'avril.)

[GU] 24.--La Chambre a parlé, discuté et voté, avec un tumulte qui
ressemblait à un vacarme dans l'école,--sur le transport du cercueil de
Napoléon.--M. Glais-Bizoin--a fait entendre des paroles d'avocat
rancunier et mesquin.--Napoléon les détestait,--et j'aurais voté le
second million pour cela seul.

M. Gauguier,--a répété, avec un attendrissement qui a nui à la clarté de
son discours, plusieurs refrains de M. de Béranger. M. de Lamartine a
prononcé un discours plein d'élévation, de poésie et de raison.--Que de
perles!--M. Odilon Barrot a fait de ces grandes phrases sonores à
proportion qu'elles sont creuses, si familières aux avocats.--Beaucoup
de membres de la Chambre ont saisi ce prétexte de se rallier au
ministère; c'est un passe-avant pour les consciences à livrer. Le
ministère s'est réuni à la commission et a demandé deux millions.--On a
marchandé; l'apothéose a été un peu mélangée d'avanie.--On n'a accordé
qu'un million et les Invalides.

--Il ne peut décidément se traiter à la Chambre une question un peu
importante sans que MM. les avocats en profitent pour créer un
barbarisme.

On a, ce mois-ci,--parlé pendant trois jours de l'_industrie_
BETTERAVIÈRE.

Et pendant quinze jours des cendres de Napoléon, qui n'a pas été brûlé,
que je sache.

MM. les avocats parlent tant, que les mots de la langue française ne
suffisent plus à leur consommation.

[GU] 25.--Le _Journal des Débats_ n'est plus déjà si méchant contre le
jeune Vert-Vert, président du conseil;--il le tolère aujourd'hui,--il
l'honorera demain;--il communique déjà, pour les choses frivoles, par
mon ami Janin,--dont l'esprit et la gaieté font pour le ministère des
affaires étrangères le plus charmant abbé de cour;--et pour les grosses
choses, les choses dites sérieuses, par M. de Bourqueney, secrétaire
d'ambassade en disponibilité,--rédacteur-pigeon-voyageur de la
feuille,--protégé par MM. de Broglie et Sébastiani, et aspirant pour
compte à l'ambassade de Bruxelles.

--M. Léon Pillet est officiellement directeur de l'Opéra. C'est une
manière pour M. Thiers de compléter sa reconnaissance, et de mettre en
mains sûres l'Opéra, qui a plus d'importance politique que ne le croit
le vulgaire,--par les loges, stalles, etc., que l'on envoie aux
députés;--par les influences plus intimes du chant et de la danse.

J'ai dit que l'ambassade en Perse n'avait eu pour but que d'ôter
certaines entraves au répertoire.

On connaît l'histoire d'une estafette envoyée à franc-étrier sous le
ministère du 15 avril, à Rambouillet, pour ramener à Paris M. Duponchel
qui chassait chez M. Schikler. M. Duponchel prit la poste à six francs
de guides et arriva au _ministère_ où il s'agissait de rengager
mademoiselle Fitz-James.

C'est, d'ailleurs, le complément de la politique un peu Médicis, de M.
Thiers, que j'ai dénoncée le mois dernier.

[GU] AM RAUCHEN.--LES FEMMES.--L'opinion attache du déshonneur, pour le
mari, aux fautes de la femme.--Le pauvre mari est comme cet enfant que
l'on avait donné pour camarade à un prince, et que l'on fustigeait quand
le prince ne savait pas sa leçon.

[GU]Il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu'il
faut nécessairement qu'elle ait son cours, les meilleurs arguments, les
raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font
à ce cours que ce que les cailloux font au cours d'un ruisseau: le
ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

[GU] Il y a, dans l'amour, deux phases séparées par une crise
difficile.--Le premier attrait de l'amour est la nouveauté. Ce serait si
joli une autre femme, s'il y en avait plusieurs. Presque toujours,
l'amour meurt, quand la nouveauté s'en va, car alors il n'y a plus rien,
la nouveauté n'est plus, l'habitude n'est pas encore; mais, si l'amour
survit à cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.

[GU] L'amour, d'ordinaire, ne dure que jusqu'au moment où il allait
devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.

[GU] Avec de l'imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une
femme; il n'est pas aussi facile de l'aimer.

[GU] C'est une triste chose pour une femme de s'apercevoir que l'homme
qu'elle préfère n'est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne
partage pas son amour et son admiration pour lui. L'estime des autres
pour celui qu'elle aime est pour beaucoup dans l'amour d'une femme,
parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce
qu'elle sent qu'elle s'identifie à lui, qu'elle ne devient plus qu'une
partie de lui-même, et s'absorbe en lui et n'aura plus d'autre
considération, d'autre gloire que la sienne.

[GU] Une femme aime moins son amant pour l'esprit qu'il a que pour
l'esprit qu'on lui trouve.

[GU] Il n'y a rien d'embarrassant comme d'être trop familier avec une
femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si
importants.--Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une
pression de main n'a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera
donner un baiser. Vous pressez le bras, on n'y fait pas
attention.--Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne suffit
pas de faire naître un sentiment,--il faut en détruire un autre, il faut
dire ouvertement. Je vous aime,--et peut-être,--je vous aime d'_amour_.

[GU] L'ami d'une femme peut, à la faveur d'un moment et d'une occasion,
devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille fois plus
de chances que lui.

[GU] C'est surtout quand il n'est pas là, qu'une femme aime l'amant
auquel elle ne s'est pas donnée, parce qu'alors elle n'a rien à craindre
de lui, elle s'abandonne sans restriction à l'ineffable douceur d'aimer.

En effet, c'est un bonheur d'aimer tel, qu'il nous semble étonnant de
voir des femmes demander de la reconnaissance pour l'amour qu'elles
donnent, comme si elles n'étaient pas assez récompensées, non-seulement
par l'amour qu'elles inspirent, mais aussi par celui qu'elles éprouvent.

[GU] La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son
vainqueur, quelque adoré qu'il soit.

[GU] Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif en ce
sens, ce qu'une autre femme a de plus qu'elle.--Un peu moins c'est une
courtisane, un peu plus c'est une prude.

[GU] On doit juger de la beauté, non par les proportions mathématiques
du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit.

[GU] Entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle
de la beauté.

[GU] Toutes les femmes sont _la même_; il n'y a de vérité que dans les
circonstances.

[GU] La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soins
que le reste.--La main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce
qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

[GU] Si la vertu est une négation, elle devrait consister à ne pas
faire, et non à faire un peu plus tard.

[GU] Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir
de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues,
comme des courtisanes.

[GU] La coquetterie des femmes n'est un crime aux yeux des autres femmes
que parce qu'elle gêne la leur.

[GU] Toute femme se croit volée de l'amour qu'on a pour une autre.

[GU] Les femmes n'ont qu'un culte, une croyance, c'est _ce qui leur
plaît_. _Ce qui leur plaît_ est sacré; elles lui sacrifient tout avec le
plus touchant héroïsme.

[GU] Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et
les affaires.

[GU] Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrognés, ou
de dire des duretés ou des impertinences à la femme dont ils réclament
la préférence.



Juillet 1840.

     Report d'autre part.--Les médailles des peintres.--M. Jaubert.--M.
     de Rémusat décorés malgré eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin.--M.
     Jouffroy.--Il n'y a pas de savants.--M. Arago.--M. G. de
     Pontécoulant.--M. Mathieu de la Rodorte.--MM.
     Étienne.--Véron.--Jay.--M. Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette.--MM.
     Baudoin.--Duprez et Eliçabide.--Mme Lafarge et Mlle
     Déjazet.--Hommage que l'auteur se plaît à rendre à sa propre
     sagesse.--M. Fauvel, maire d'Etretat.--M. Meyer-Beer.--M.
     Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Léon Gatayes.--J.
     Janin.--Théodose Burette.--Mme Francia Mollard.--M. le vicomte
     d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La revue.--Le puff du
     gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest Leroy.--Le cheval
     de Tata.--_Attentat_ du 15 juin.--Portrait du
     couteau.--Gueuletons.--Convoi, service et enterrement de la
     proposition Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du
     jour.--Témérité de M. Roussel, chef de bataillon de la garde
     nationale de Montreuil.--La Fête-Dieu.--Un monsieur découvre que je
     suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernières séances de la Chambre des
     députés.--Mort de Redouté.--Bohain's french newspaper.--Le satrape
     Valée.--M. Bugeaud.--Les pianos et les voisines.--La curée.--M.
     Pariset.--La Chambre des pairs.--M. Pasquier.--Divers
     Pasquiers.--M. Decaze.--M. de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M.
     Jouffroy.--M. Chambolle.--M. Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui
     aîné.--M. de Bourgoin.--M. de Fontenay.--M.
     Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne une place à M. Dronin
     parce qu'il a un mauvais caractère.--MM. Laffitte et Arago,
     aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am Rauchen_.

     Report d'autre part.


Mai.--Comme on demandait à M. Thiers si quelques écrivains feraient
partie de l'expédition de Sainte-Hélène? «Non pas, a-t-il répondu;--je
veux lui laisser toute sa gravité.»

[GU] Après l'exposition publique des tableaux, on a distribué les
récompenses clandestines.

Autrefois, c'était dans une séance solennelle que le roi donnait
lui-même aux peintres et aux sculpteurs les médailles qu'ils avaient
méritées.--Depuis quelques années,--ils les reçoivent à domicile--par un
garde municipal;--on ne leur demande pas tout à fait le secret, mais
bien peu s'en faut. On attribue ce changement à quelques protestations
grossières faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de
talent, à la dernière séance royale. Mais il fallait faire mettre les
peintres barbus à la porte ou au violon,--et ne pas répondre à un
reproche d'injustice dans la distribution des récompenses par une
clandestinité qui, entre autres inconvénients, a celui de diminuer
singulièrement le prix qu'on attache aux récompenses.

[GU] Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rémusat mettaient une
sorte d'orgueil à ne pas avoir la croix;--il y a en effet tant de gens
dont on dit: «Pourquoi ont-ils la croix?»--que ce n'est pas une
très-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l'a pas. MM.
Casimir Périer,--Guizot--et plusieurs autres ministres successifs
avaient en vain offert la croix à ces deux réfractaires.

M. Thiers leur a joué le tour de faire signer leur nomination au roi
sans les prévenir,--de sorte que, comme ministres du roi, ils ont été
obligés de l'accepter et de la porter.

En recevant sa croix,--M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»

Juin.--1.--Je reçois en ce moment des nouvelles d'un dieu chevalier de
la Légion d'honneur, qui ne laissait pas de m'inquiéter un peu;--je veux
parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m'étais demandé
souvent:--Que diable peut-on faire quand on a été dieu?

Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent,
chef de l'expédition scientifique envoyée à Alger:--«_Nous avons
recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du
brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin_.»

M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,--l'autre dieu, vous
savez,--l'ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de
vieilleries;--après l'avoir traité plus que légèrement et avoir essayé
d'en faire un dieu de la branche aînée,--M. Enfantin,--homme fait dieu
contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.--M.
Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait
inventé un _bleu_ nouveau pour les _effets_;--mais ce n'était pas là un
avenir ni même un présent,--il s'est fait savant;--c'est bien
humble.--Qu'est-ce en effet que d'être _savant_ et surtout relativement
à l'histoire naturelle?--c'est simplement passer sa vie à admirer les
créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre.
Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d'un rival.

Mais,--M. Enfantin est-il de bonne foi? s'il avait découvert quelque
animal beau et noble comme le cheval,--ou riche, léger, féerique comme
le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je
croirais à son humilité et à sa résignation,--comme je crois à celle de
ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont
résignés à la domination des Bertin, propriétaires du _Journal des
Débats_,--et marchent d'un fort bon pas à la fortune et à ce qu'on
appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux _crapaud_,--assez
_gros_,--_brunâtre_ et _verdâtre_,--un crapaud dont Dieu l'_ancien_
était honteux, qu'il avait caché dans quelque mauvaise flaque d'eau de
l'Afrique,--espérant qu'on ne l'y trouverait pas;--à la façon d'un poëte
qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;--d'un
sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle
sous ses doigts.--N'est-ce pas plutôt une dénonciation qu'une
découverte:--cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et
apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu'il fait
votre dieu,--le dieu que vous m'avez préféré;--c'est joli,--n'est-ce
pas? vous devez être bien content d'avoir un dieu qui fait des choses
comme cela.»

Il est probable qu'on amènera en France les découvertes de M.
Enfantin,--pour améliorer, par le croisement des _races_, l'espèce des
crapauds dans notre belle patrie.

[GU] 2.--La guerre que l'on fait en Afrique finira par nous paraître
très-singulière.--En France, toutes les idées tournent au commerce,--à
l'industrie,--aux affaires,--et la guerre entraîne de ces actes auxquels
on a besoin d'être accoutumé pour ne pas s'effaroucher un peu.--Un
journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «_Le maréchal
Valée s'est dirigé sur la plaine du Chétif_,--_détruisant les tribus et
incendiant les récoltes sur pied_;--_nos troupes ont fait beaucoup de
mal à l'ennemi_.

Et à la page suivante: «_Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;--la
guerre qu'il nous fait est celle d'un brigand et celle d'un vandale._»

--J'ai vu également le même jour, dans un seul journal,--deux faits
différents,--dans lesquels on trouve ces mots:--«_Il a tué deux
hommes._» Dans le premier cas,--l'auteur du meurtre a un pantalon
garance, son action est glorifiée;--l'autre a un pantalon noir, il est
appelé en cour d'assises. Le premier est un brave soldat qui aura de
l'avancement,--le second un lâche assassin qui sera guillotiné.

[GU] 3.--Les philosophes ont peu de succès en ce moment. Tandis que M.
Cousin, membre de la Légion d'honneur, _sacrifie aux grâces_,--M.
Jouffroy, membre de la Légion d'honneur, se laisse convaincre de s'être
fait donner de l'argent sous divers prétextes, dont la plupart
paraissent insuffisants. Les mêmes gens qui ont crié le plus haut contre
les turpitudes qu'on a dévoilées, ont voté ensuite contre une mesure qui
tendait à les rendre impossibles à l'avenir.--Ce qui montre qu'il y
avait plus d'envie que de vertu dans leur bruyante indignation.

Du reste, en prononçant la publicité des secours donnés aux hommes de
lettres, on se serait mis dans une position difficile.--Du jour où, pour
éviter que les fonds du ministère de l'instruction publique soient
livrés à des appétits indignes,--on en aura abandonné la répartition à
la publicité,--les hommes auxquels on veut les conserver ne les
accepteront plus, et de ce moment même il ne se trouvera pour les
_consommer_ que ceux-là précisément auxquels on veut les dérober,
c'est-à-dire des gens sans talent et sans pudeur.

Il faut prendre garde qu'il n'en soit de cet argent comme des hospices
d'enfants trouvés,--où, comme nous l'avons déjà fait remarquer depuis la
suppression des _tours_, c'est-à-dire du secret,--on a déposé beaucoup
moins d'enfants aux hospices, mais pour en déposer beaucoup plus au coin
des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-nés
ont été, hier, trouvés, dans deux quartiers différents, sur des tas
d'ordures.

Le ministère de l'instruction publique est, en France, une des
niaiseries les plus graves.--Le ministère n'exerce aucune influence
littéraire d'aucun genre;--il n'a aucun rapport avec les hommes qui
écrivent;--il ne les connaît pas. Il change les heures des classes et
des récréations dans les collèges;--il fixe le _maximum_ des
_pensums_;--il modifie la forme des concours. Mais, pour la littérature
vivante,--pour celle qui a tant de pouvoir sur les cœurs,--sur les
esprits,--sur les mœurs,--il ne sait pas ce que cela veut dire.

[GU] 4.--M. Arago et M. G. de Pontécoulant, tous deux chevaliers de la
Légion d'honneur, savants illustres dans le monde entier, ont écrit l'un
contre l'autre une brochure,--dans laquelle chacun des deux prouve clair
comme le jour que l'autre est un ignorant.

[GU] 5.--M. Mathieu de la Redorte,--membre de la Chambre des
députés,--chevalier de la Légion d'honneur, est nommé ambassadeur en
Espagne à la place de M. de Rumigny, membre de la Légion d'honneur. M.
Mathieu de la Redorte est un homme fort distingué sous plusieurs
rapports, et contre la nomination duquel je n'aurais rien à dire, s'il
s'agissait d'une autre ambassade; mais sa qualité de parent de Joseph
Bonaparte,--et la religion réformée à laquelle il appartient, rendent
peu convenable sa mission auprès de SA MAJESTÉ CATHOLIQUE.

Ce témoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:--Décidément ce
n'est pas un _Fesse-Mathieu_.

En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du
_Constitutionnel_, et c'était une chose assez importante.

La propriété du _Constitutionnel_ est divisée entre MM. Étienne,
chevalier de la Légion d'honneur;--Véron, chevalier de la Légion
d'honneur;--Jay, chevalier de la Légion d'honneur;--et quelques
marchands de vin et de bois retirés, et chevaliers de la Légion
d'honneur;--ç'a été de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant
l'entrée de M. Véron--dans les conseils, la discussion s'y animait
parfois au point qu'on y échangeait des coups de chaise.--M. de
Saint-Albin, le père, chevalier de la Légion d'honneur,--y faisait des
18 brumaire presque périodiques.

M. Véron n'y a donc qu'une puissance très-disputée,--et qui peut à
chaque instant lui échapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter
l'action de M. Roussel, chevalier de la Légion d'honneur, et adversaire
de M. Véron dans le conseil,--et par ce moyen, ranger ce vieux carré de
papier d'une manière immuable, sous les ordres de M. Thiers;--mais, la
nomination signée,--M. de la Redorte a changé d'avis,--et M. Roussel,
voyant qu'on ne voulait plus acheter son action, a commencé à dire qu'il
ne voulait plus la vendre.

[GU] 6.--Voici des remaniements de préfectures,--comme je l'avais prédit
dans un volume précédent.--Mais, que n'ai-je pas prédit dans mes volumes
précédents?

Entre autre choses,--l'élévation du petit Martin,--chevalier de la
Légion d'honneur.

--Il y a à Versailles une chapelle très-sombre.--Le roi la visitait, et
on avait laissé ouverte la porte d'entrée pour donner un peu de
lumière.--Sa Majesté demande une lettre à un des chevaliers de la Légion
d'honneur qui l'accompagnaient, et dit: «Je peux à peu près y
lire;--mais la reine ne le pourra pas.»

M. Neveu, l'architecte, chevalier de la Légion d'honneur, s'approche du
roi, et lui dit: «Sire, j'ai trouvé un moyen.

--Ah! tant mieux!

--Un moyen d'une simplicité incroyable.--Il s'agit de remplacer la porte
d'entrée qui est pleine, par une porte vitrée.»--Le roi eut beaucoup de
peine à faire comprendre à M. Neveu qu'une porte qui ne donne pas assez
de jour quand elle est ouverte, n'en donnera pas davantage quand elle
sera vitrée.

[GU] 7.--Quand ce volume paraîtra,--M. Ganneron,--député, et chevalier
de la Légion d'honneur,--se rappellera-t-il avoir dit dans une maison,
hier soir:--_Nous venons de bâcler quinze lois_.

[GU] 8.--M. Lherbette, chevalier de la Légion d'honneur, a adressé des
interpellations au ministère relativement aux deux journaux ministériels
du soir, le _Moniteur parisien_ et le _Messager_.--Voici le secret de
cette petite comédie. M. Baudoin, gérant du _Moniteur_,--et chevalier de
la Légion d'honneur,--voudrait anéantir M. Brindeau, gérant du
_Messager_, lequel voudrait absorber M. Baudoin.

Le petit _Moniteur_, qui est imprimé à sept mille exemplaires, est
préféré par le ministère au _Messager_, qui n'en vend que onze cents, et
on lui donne les dépêches les plus fraîches et les meilleures. Le
_Messager_, d'après un contrat, est assuré de deux années
d'existence.--M. Brindeau, menacé de les passer dans l'abaissement et
l'humiliation,--a songé à M. Lherbette, à côté duquel il dîne tous les
jours au café de Paris,--et il l'a prié de forcer le ministère à
s'expliquer clairement à son sujet;--de sorte que les attaques formulées
par M. Lherbette contre le ministère--étaient réellement faites par M.
Brindeau, gérant du _Messager_, journal acheté par le même ministère.

[GU] 9.--Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribué
les crimes des hommes à l'ignorance,--il est devenu fort à la mode,
parmi les assassins et les voleurs,--d'avoir un peu de littérature.--On
se rappelle les tragédies et les chansons de Lacenaire;--l'homme à la
mode en ce moment est Éliçabide.--Clément Boulanger, qui est un homme de
talent et de tact, a eu raison d'écrire aux journaux qui l'avaient
annoncé qu'il n'était pas vrai qu'il eût fait le portrait de cet
assassin pour le publier.

Voici, au sujet d'Éliçabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez
a racontée lui-même avec beaucoup de gaieté et d'esprit:

«Il y a eu,--il y a quelque temps, une fièvre de plâtre incroyable.--On
a publié la statuette de tout le monde.--Un marchand, qui n'avait pu
placer tous les exemplaires de celle de Duprez,--a imaginé d'envoyer ce
qui lui restait en province et de les faire vendre comme représentant
Éliçabide. A Bordeaux, le peuple s'est indigné en voyant le scélérat et
a brisé plusieurs statuettes.»

Le commerce ne peut manquer de s'emparer évidemment de ce débouché pour
les _illustres_ qui lui restent en magasin.--On a déjà envoyé trois cent
cinquante Déjazet dans les départements,--pour être vendues sous le nom
de madame _Laffarge_, accusée d'avoir empoisonné son mari.

Je me réjouis fort d'avoir résisté à l'honneur du plâtre.

[GU] Lettre de M. Fauvel, maire d'Étretat, m'annonçant la réception des
1,750 francs que nous lui avons envoyés.

[GU] 10.--M. Népomucène Lemercier, membre de la Légion d'honneur, est
mort. C'était un assez beau talent et un très-beau caractère.--Voici à
l'Académie un fauteuil vacant.--Voyons comment on fera pour ne pas le
donner à M. Hugo, membre de la Légion d'honneur.

--Je me trouvais à la campagne hier,--et je voyais des gens du
peuple;--des ouvriers, mangeant, buvant, dansant à faire envie.

Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu'ils font à la
Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.

Et je me dis,--les Gracques,--ces colosses républicains,--aux jarrets et
aux bras d'acier,--au front élevé,--aux cheveux drus et serrés, aux yeux
assurés et étincelants, à la voix puissante assez pour remplir le
Forum,--ont aujourd'hui pour successeurs de jeunes valétudinaires
chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.

Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,--ses malheurs et
ses besoins?

Aussi, écoutez-les.--Ce n'est pas la sécurité et la meilleure
organisation d'un travail suffisamment rétribué qu'ils demandent pour le
peuple.

Non, c'est le droit d'aller voter dans les colléges électoraux, c'est le
droit d'aller de temps à autre mettre dans une urne un morceau de papier
en faveur d'un avocat ou d'un marchand de bœufs ambitieux, qu'il ne
connaît pas.

A voir ces pauvres tribuns,--tristes, moroses,
pâles,--étiques,--somnolents, mornes, ennuyés,

A voir le pauvre peuple,--buvant, mangeant, faisant l'amour avec ses
puissantes facultés,

On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur
pitié pour les seconds; et on s'attriste de voir le bonheur que les
phthisiques amis du peuple veulent lui faire à leur taille.

[GU] 11.--Gatayes est allé voir Janin, membre de la Légion d'honneur, et
il l'a trouvé fort embarrassé.--Il y a quelques années, il s'est
intéressé à une vieille femme qu'il a rencontrée dans la rue.--Il l'a
fait entrer dans un hospice, où elle se trouve fort heureuse. La veille,
elle avait été malade,--et, ce jour-là, se trouvant mieux, elle s'était
dit: «Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin.» Elle s'était
fait accompagner par une femme de la maison,--et, à petits pas
chancelants,--elle était arrivée à la rue de Vaugirard.--Là, je ne sais
comment,--elle avait réussi à monter les étages,--peut-être a-t-elle mis
deux heures;--mais enfin elle est arrivée.--Janin l'a reçue de son
mieux,--il a déjeuné avec elle et avec Théodose Burette,--Théodose
Burette, savant et homme d'esprit, est le Gatayes de Janin,--il a glissé
de l'argent dans sa poche,--il a été simple et bon,--il lui a parlé du
régime de l'hospice,--il l'a écoutée avec intérêt,--il a retrouvé, pour
accueillir cette pauvre femme,--tous ces soins affectueux qu'il garde au
fond du cœur depuis qu'il a perdu sa chère vieille tante.

«Allons,--ma bonne,--lui dit-il,--Théodose et moi nous irons vous
voir;--il ne faut pas vous fatiguer ainsi à venir; je suis jeune, moi,
j'irai là-bas.»

Tout cela était fort bien;--mais la bonne vieille avait épuisé tout le
reste de ses forces pour arriver à l'aire du farouche critique.--Quand
il fallut descendre l'escalier, ses pauvres vieux genoux fléchirent; en
vain Janin, d'un côté,--Théodose Burette, de l'autre, voulurent la
soutenir;--impossible de descendre.--A ce moment, Gatayes arriva;--et on
lui expliqua la situation. «Parbleu! dit-il,--il faut descendre la
vieille sur un fauteuil que nous porterons.»

L'idée est adoptée:--on place la vieille sur un fauteuil,--Gatayes prend
les pieds de devant,--Janin et Burette le dossier, et on descend un peu
haletant. «Allez,--allez,--la bonne,--disait Burette, il n'y a pas
beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vôtre.»

[GU] 12.--Aujourd'hui a eu lieu la grande revue de la garde
nationale.--Vers l'heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens
violets et apoplectiques;--les malheureux étaient depuis le matin
exposés à un soleil ardent,--empaquetés, serrés, ficelés,--comme vous
savez;--plusieurs en mourront. O saints martyrs,--priez pour nous.

On s'était beaucoup occupé de cette revue:--dans son humilité, le
gouvernement n'avait pas cru devoir compter sur la _sympathie_ de la
garde nationale.--Fidèle à son système d'annonces et de réclames,--il
avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de
pommade mélaïnocôme et d'allumettes pyrogènes.

On avait fait courir le bruit que l'_Empereur de toutes les Russies_
assisterait à la revue.--Le _Siècle_, feuille de M. Barrot, l'avait
annoncé dans _le corps du journal_.--Le bruit avait grossi, et de
braves gens de mon quartier disaient: «_Il paraît_ que l'empereur de
Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»

Beaucoup s'étaient rendus sur la place de la Concorde--par curiosité, et
aussi pour humilier l'autocrate par l'aspect de la tenue d'un peuple
libre.--Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»

On fut extrêmement désappointé--en ne voyant pas le despote,--ceux qui
voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,--et comme ils voulaient
crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»

Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l'être
l'empereur de Russie.--M. Thiers s'était mis en grande sollicitude du
cheval qu'il monterait.--Il s'agissait de trouver un cheval qui eût une
belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il
avait emprunté à M. Ernest Leroy--un petit cheval arabe que monte
ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de
M. Leroy appellent ordinairement Tata.

Quand on demandait à M. Thiers ce que c'était que ce joli cheval,--il
répondait: «C'est Leroy qui me l'a prêté.--Ah! c'est le roi?--Oui, c'est
Leroy.»

Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient:
«Tiens, c'est le cheval de Tata.»

On n'a pas assassiné le roi:--décidément la mode en est passée.

M. de Pahlen s'est plaint aux Tuileries,--et a dit hautement que
l'empereur de Russie n'était pas et ne devait pas être un canard.

[GU] 13.--Comme, hier, je sortais de la maison que j'habite, rue de la
Tour-d'Auvergne, une femme m'aborde et me dit:

--Êtes-vous monsieur Karr?--je voudrais vous parler un moment.

Je m'incline en lui désignant de la main la porte de la maison.

--Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.

Je la salue et j'obéis. Mon domestique était sorti, je m'adresse à la
portière pour avoir la clef de mon logis; à ce moment l'inconnue tire un
long couteau qu'elle tenait caché dans son ombrelle et m'en porte un
coup dans le dos. La portière jette un cri;--moi, d'un seul mouvement,
j'avais paré le coup et saisi le couteau.

--Marie, dis-je à la portière, vous laisserez sortir librement
madame,--et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette
petite conversation.

Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu'elle disait: «C'est
impossible, il faut qu'il ait une cuirasse.»

--Parbleu,--dis-je à Léon Gatayes,--qui arriva quelques instants après,
en lui montrant le couteau:--j'ai bien raison de dire que ces femmes de
lettres sont de bien mauvaises femmes de ménage; en voilà une qui vient
de dépareiller une douzaine de couteaux!

--Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau à dépecer.

Puis nous allâmes dîner à Saint-Ouen, et passer le reste de la journée
sur la rivière.

Ce matin, j'apprends que l'accident a donné lieu, dans le quartier, à de
singulières appréciations.--Quelques journaux ont présenté le fait avec
des circonstances bizarres.--Quelques récits me donnent un air de Don
Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;--d'autres pensent
que c'est une anecdote inventée à plaisir par quelque feuille
facétieuse,--ce qui me rendrait complice d'un mensonge que je n'aurais
pas démenti; c'est ce qui me détermine à en parler ici.

Mon ami le docteur Lebâtard, qui est venu voir _s'il y avait de
l'ouvrage_ m'affirme que la blessure pouvait être fort dangereuse, et
certes j'aurais été atteint si on m'avait porté le coup tout droit au
lieu de lever le bras au-dessus de la tête, comme font les tragédiens,
sans aucun doute dans la prévision de la lithographie qui pourrait être
faite de la chose.

Les honnêtes dimensions du couteau sont de trente-huit centimètres de
longueur.--La largeur de la lame est de deux centimètres et demi.

Il est aujourd'hui accroché dans mon cabinet au milieu de mes tableaux
et de mes statuettes, avec cette inscription:

DONNÉ PAR MADAME *** (_dans le dos_).

Maintenant que tout le monde a pu émettre son opinion sur cette
aventure, je vais donner aussi la mienne.

L'auteur de cette exagération--est une femme que j'ai désignée trop
clairement dans un volume précédent.--C'est la seule fois, depuis que je
publie les _Guêpes_, qu'il me soit arrivé de désigner ainsi une femme à
propos de choses dépassant la plaisanterie.--J'ai fait un acte de
mauvais goût; je ne suis pas fâché de l'avoir expié. Et, en y
réfléchissant, je ne trouve réellement pas qu'elle ait tout à fait
tort;--il faut le dire, il y a dans cette manière de ressentir et de
venger une injure,--soi-même,--seule,--en plein jour,--quelque chose qui
ne manque ni d'énergie ni de courage, et ne manquerait pas de
noblesse,--si le couteau n'était pas un couteau de cuisine.

Je le répète,--j'ai fait un acte de mauvais goût, et j'en demande
humblement pardon à toutes les femmes.

--Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la guêpe Padocke est mise _à
pieds_ pour deux mois.

[GU] 14.--Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j'ai publié
il y a fort longtemps:

«Il vient parfois des époques difficiles--où les hommes sérieux,--les
grands politiques,--_amis du trône ou amis du peuple_, se disent:--Les
circonstances sont graves,--le pays est en danger;--c'est le moment de
dîner ensemble et de manger du veau.

»On mange,--on boit,--on parle:--bientôt arrive l'instant où tout le
monde parle à la fois et où personne n'écoute;--puis, enfin,--quand on
est suffisamment ivre,--on commence à traiter les questions politiques
et à discuter le sort des peuples et des rois.

»On appelle ces gueuletons--banquets politiques.»

Ces phrases ont été répétées depuis par plusieurs journalistes qui n'ont
pas cité l'endroit où ils les avaient prises--ce qui m'est parfaitement
égal,--et, loin de me contrarier, m'a procuré le plaisir de porter ainsi
à ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relèveront pas.

[GU] La proposition Remilly était _enterrée_ par la _gauche_, livrée à
M. Thiers par M. Barrot.

Rappelons-nous que la proposition Remilly n'avait pour but que d'établir
par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant
de clameurs,--c'est-à-dire, d'enlever aux ministres la possibilité de
payer les _dévouements intéressés_. Le coup porté m'avait paru à
moi-même difficile à parer. «Parbleu, messieurs; disait la proposition,
voilà dix ans que vous criez contre la corruption qu'exercent les
ministres; puisque vous êtes la majorité, puisque vos amis sont aux
affaires, c'est le vrai moment de la rendre à jamais impossible.»

Je ne voyais rien absolument à répondre.

Mais je n'avais pas prévu l'argument que voici:

«Chère proposition,--répondirent ces messieurs,--il s'agissait alors de
ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;--mais aujourd'hui
que nous avons des ministres vertueux et des dévouements
désintéressés,--c'est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on
ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive
Dieu!--proposition ma mie,--le désintéressement est rare;--le
désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le
désintéressement.»

Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le
ministère eut l'air d'approuver la proposition Remilly; mais M.
Jaubert,--membre de la Légion d'honneur,--envoya à ses amis, et par
mégarde à un de ceux qui n'en étaient pas,--une invitation à venir
_enterrer_ la proposition Remilly. Cette lettre de _faire part_,--tombée
ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.

Cela devait tuer un ministre et un ministère;--mais dans ce temps-ci--on
en voit tant d'autres--que l'on n'y fit presque pas d'attention, et que
la proposition Remilly fut enterrée dans l'urne du scrutin.

Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de
quatre-vingts couverts chez Véry;--mais, comme ce parti manque
d'homogénéité,--comme on l'a péniblement formé d'éléments bizarres,--que
c'est une sorte de julienne, de parti-Gibon,--les chefs défendirent
qu'on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet
on oubliât son rôle, et que l'on s'aperçût que l'on n'était réuni que
par l'intérêt.

On remplaça la politique par divers exercices bachiques,--tels que la
charge en douze temps--et l'ingurgitation de rhum ou d'eau-de-vie dans
le gosier d'un seul coup, sans qu'il touche au palais. L'ingurgitation
est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.

L'ingurgitation est susceptible de divers degrés.--Un des représentants
de la France, membre de la Légion d'honneur, dans ce mémorable
gueuleton,--réussit à boire d'un seul trait une bouteille entière de vin
de Champagne.--Quelques autres convives tentèrent de l'imiter, mais ils
versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs
cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.

Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.

[GU] 15.--Il y a plusieurs mois que j'ai annoncé, en signalant l'appui
que le _Messager_ donnait à M. Thiers,--que M. le comte Waleski serait
récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu'on va l'envoyer,
en effet, auprès de l'empereur du Maroc,--pour lui demander des
explications au sujet des secours qu'Abd-el-Kader a reçus de lui.

Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de
mes prévisions,--je ferai remarquer le soin avec lequel j'ai cessé de
parler de M. Waleski depuis qu'il s'est réfugié dans la vie privée.
J'ai, dès aujourd'hui, le droit de le mettre sous la surveillance d'un
de mes insectes ailés.

[GU] 16.--Holà! mes guêpes, à moi!--partez, _Mammone,_--_Astarté_--et
_Grimalkin_;--je vous confie mes plus intrépides escadrons;--volez à
tire-d'aile--sur un mauvais petit village qu'on appelle _Montreuil_,
près Vincennes,--un hameau célèbre par la grosseur de ses
pêches;--livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n'épargnez ni
le sexe, ni l'âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,--et, si je
vous désigne de préférence,--_Mammone,_--_Astarté_--et
_Grimalkin_,--c'est que je connais votre férocité--et que vous avez pris
votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,--déjeuner d'acide
prussique, qui ne peut manquer d'envenimer vos piqûres d'une agréable
manière.

Voici ce que je lis dans un journal de l'opinion _avancée_: «Les
élections municipales seront vivement disputées dans la commune de
_Montreuil_, près _Vincennes_.

«Un fait récent est venu donner une _grande importance_ au choix des
électeurs.

«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde
nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M.
Roussel, _résista_ à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son
bataillon, qui ne parut pas à la _fête religieuse_. Les habitants se
sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui
donner un _éclatant témoignage de leur approbation_ en excluant le
maire du conseil municipal.»

M. Roussel,--_Mammone_,--vous entendez.

Comment! _monsieur le chef de bataillon_,--vous faites de l'opposition
contre Dieu?--vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être
Dieu,--lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde
nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,--monsieur
Roussel,--lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre
mois, qu'on appelle l'été;--donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en
donne tant,--lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs
roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si
bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi
traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de
bataillon de la garde nationale;--ne le placez pas trop au-dessous de M.
Roussel;--ne l'humiliez pas trop;--il a peut-être encore là-haut un
vieux restant de grêle,--et les pêches ne tiendraient pas plus aux
arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n'ayez pas peur
de l'offenser, ce serait trop d'orgueil;--il n'éteindra pas pour cela
son soleil,--et vos pêches mûriront,--et aussi le raisin pour le vin que
vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre
audacieux chef de bataillon.

Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,--tout le monde est pour
lui; eh bien! cela ne l'intimide pas; il n'en suivra pas moins la route
périlleuse qu'il a osé entreprendre.

Et vous, journaliste,--mon bon ami,--comme vous vous sentez heureux!--Ce
n'était pas assez d'avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un
Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans
ses églises.--Comme Montreuil doit envier Paris!--Paris, où Dieu est
sous la surveillance de la haute police;--où, s'il se montrait dans la
rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui
supprime ce jour de la Fête-Dieu,--où le peuple et les rues étaient
propres;--Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,--dans la crainte de n'en
plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.

[GU] Mais cette fête dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas
que c'est à lui que toute la nature la donne?--tous ces parfums qui
montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent;
croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous,
et qu'après que vous les avez entendues et respirés,--elles s'éteignent
et s'évanouissent?

      A l'heure sainte où l'on sonne à l'église
    La dernière prière,--au loin silencieux,
    Du sol on voit monter comme une vapeur grise
    Sortant de l'herbe et s'élevant aux cieux.
        C'est l'encens qu'exhale la terre,
        C'est la solennelle prière
      De la création entière au Créateur;
    Chaque fleur, chaque plante, y mêle son odeur:
    La _campanule_ bleue en fleurs dans nos prairies,
    L'_alpén-rose_ le pied dans la neige des monts.
    Et le grand _cactus_ rouge, hôte des Arabies,
    Et les _algues_ des mers dans les gouffres sans fonds,
    L'oiseau son dernier chant dans sa verte demeure,
    Et l'homme, des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.
    Ce nuage divin, formé de tant d'amours,
    Monte au trône de Dieu;--dîme reconnaissante
    De ce que doit la terre à sa bonté puissante,
    S'étend..... et c'est ainsi que finissent les jours.

[GU] 17.--On m'envoie une sorte de journal qui s'imprime à cent vingt
lieues de Paris, hors de France,--où on donne simplement à entendre que
je suis un _mouchard_.

Je n'ai absolument rien à répondre à cela,--l'endroit d'où le journal
est daté se trouvant précisément à quatre cent quatre-vingt mille
longueurs de canne de celui où je demeure.

--Je reçois une lettre qui commence ainsi:

     «Mon cher Alphonse, l'usage étant généralement adopté de présenter
     une adresse aux victimes bien portantes d'un crime non
     réussi,--permettez-moi de recueillir ma signature...

»Je vous conseille fort de changer votre paletot de velours contre
     une cuirasse;--et d'élever à la dignité de janissaire le père
     Michel, sur la fidélité duquel vous pouvez compter.

»Comte RAPHAEL DE GRICOURT.»

[GU] 18.--Les députés s'en vont, les dernières séances se passent--comme
toutes les dernières séances.

Quand il s'agit de se faire élire,--le candidat ne recule devant aucune
promesse, quelque fallacieuse qu'elle soit.--Il n'est si haute montagne
qui n'obtienne la promesse d'un port de mer, s'il lui en prend la
fantaisie.--Vous leur demanderiez une rivière de café à la crème qu'ils
n'hésiteraient pas à la promettre.

Aussi, nous divisons les candidatures en candidatures--à
l'américaine,--au bonjour,--à la tire,--au renfoncement,--à courre,--au
tir,--au miroir,--à la pipée,--au collet,--à la ligne,--au filet,--à
l'asticot,--à la mouche artificielle.

On promet comme s'il en pleuvait--des ponts, des fleuves, des chemins de
fer, des écoles primaires, des églises, des routes, des chemins, des
étalons.

_Chemins de fer._--La surface de la France ne suffirait pas tout à fait
aux deux tiers des chemins de fer promis par les candidats.

_Canaux._--Si l'on exécutait tous les canaux promis, il ne resterait pas
de place pour les chemins de halage, et à plus forte raison pas pour un
seul chemin de fer;--de même que, si l'on exécute les chemins de fer, il
faut renoncer à tout canal. Les canaux promis couvriraient,
non-seulement l'espace promis aux chemins de fer, mais encore celui
réservé aux routes, aux terres labourables, aux bois, aux prairies, aux
rues et aux maisons.--Ce serait une inondation, un déluge.

_Ponts_.--Si l'on exécute seulement la moitié des ponts _jurés_ par les
éligibles, il ne coulera plus un pouce d'eau à découvert.

_Routes et chemins_.--Il n'y aurait de pavés et de silex que pour un
quart des routes et des chemins ferrés sur lesquels comptent les
diverses communes de France.

Autant les députés, à la Chambre, ont horreur des questions d'intérêt
matériel et d'intérêt local qui ne prêtent ni aux longs discours, ni aux
théories; autant les gens qui les envoient ont à cœur ces questions,
seul but de la peine qu'ils se donnent pour élire des députés et se
faire représenter par eux.

Il n'y a pas un de nos honorables qui n'ait promis un petit pont ou une
grande route, suivant les localités; quand ils se présentent aux
élections, ils promettent tout ce qu'on veut, ils sont envoyés par vous
pour prendre vos intérêts, ils ne l'oublieront pas. Les femmes et les
enfants des électeurs les chargent de leurs commissions, ils n'en
refusent aucune; ils mettent sur leur agenda:

--Des réparations à l'église;

--Un chapeau pour la femme de M. F.;

--Un polichinelle pour le fils de M. R.;

--Un pont sur la rivière.

--Des pralines à la vanille pour la sœur de M. B.--Pas trop cuites.

--Être extrêmement indépendant.

Une fois à Paris, les uns passent le temps à dire: «Très-bien!»

Les autres à faire de longs discours sur les questions les plus
oiseuses, ou à demander des bureaux de tabac pour leurs parents et amis.

La clôture finit par arriver,--et on se dit généralement:

«Je ne suis pas ici pour m'amuser;--il me faut des réparations à
l'église, un chapeau vert, des pralines, un pont, un polichinelle et une
extrême indépendance.

«Je vais reparaître devant mes commettants, ils vont me demander compte
de la manière dont je me suis acquitté de leur mandat. Aurai-je une
sérénade ou un charivari?--Illuminera-t-on? me réélira-t-on? ai-je tenu
mon pont? me suis-je acquitté de mon chemin?»

Alors les députés les plus muets demandent la parole; ils interrompent
les discussions les plus animées pour monter à la tribune et dire:

«Messieurs, je profite de l'attention portée sur la question d'Espagne
pour rappeler à la Chambre que la commune de *** (Ardèche) a besoin
d'un pont.»

Ou bien:

«Oui, messieurs, comme vient de le dire l'honorable préopinant, la
liberté tombe en ruine; mais, ce qui ne tombe pas moins en ruine, c'est
notre église et les bâtiments y attenant, à tel point que le curé est
forcé d'habiter une maison suspecte.

Sur la fin de la session, ils perdent la tête; leurs diverses
commissions se confondent; ils s'écrient: «Député de la France, je serai
fidèle à mon mandat; j'ai promis un polichinelle (hilarité), je veux
dire une grande route à la ville de ***.»

C'est surtout l'_indépendance_ qui se montre par bouffées; le député le
plus ministériel pendant la session devient du jacobinisme le plus
effréné; il appelle le ministère antinational; il demande incessamment
la parole _contre le projet du gouvernement_; il arrive à la Chambre à
la fin d'une discussion dont il n'a pas entendu un mot;--il a acheté le
chapeau vert et les pralines; il monte à la tribune, et il dit: «Je ne
suis pas de l'avis du ministère.»

Il parle cinq heures pour retrancher trois francs du budget.

Il ne rend plus le salut au ministre dont il assiégeait autrefois
l'hôtel.

[GU] 19.--Redouté, le peintre de roses, vient de mourir;--son âme s'est
exhalée avec le parfum des dernières roses, à la fin de ce beau mois de
juin, où les roses de toute la terre ouvrent leurs encensoirs de pourpre
et exhalent toutes à la fois leurs parfums, tellement qu'il semble que
le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses.

Redouté, qui n'avait rien perdu de son magnifique talent, avait demandé
qu'un dernier tableau lui fût commandé;--M. de Rémusat le lui avait
promis; mais, en même temps, dans les bureaux du ministère,--on
formulait un refus sec et brutal que M. de Rémusat signa sans s'en
apercevoir.--A la lecture de cette réponse, Redouté fut si frappé de
surprise et d'indignation--qu'il se trouva mal et mourut deux jours
après.

[GU] 20.--On a reçu,--sinon au ministère des affaires étrangères,--du
moins à l'Opéra,--des nouvelles de l'ambassade en Perse.--Ces messieurs
ont si bien fait les affaires là-bas, qu'on a envoyé un bateau à
vapeur,--d'une marche très-rapide,--pour leur porter l'ordre de revenir:
ils seront à Paris dans le courant du mois d'août.--On sait que cette
ambassade n'avait pour but que d'enlever au répertoire certaines
entraves. M. Pillet, le nouveau directeur,--membre de la Légion
d'honneur,--s'alarme fort de son retour; aussi se met-il en état de
défense, et se prépare-t-il à soutenir un siége dans toutes les formes.

Déjà défense a été faite aux danseuses et aux figurantes de paraître sur
la scène pendant les entr'actes et dans les moments où leur service ne
les y appelle pas.

--En Afrique, le maréchal Valée, membre de la Légion
d'honneur,--continue son système d'imprévoyance:--il a défendu
sévèrement aux soldats et aux officiers toute correspondance avec
l'Europe,--et lui-même ne juge presque jamais à propos d'envoyer des
nouvelles au ministère.--A chaque instant, on est dans la plus grande
inquiétude au sujet de l'armée d'Afrique.

Il y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer,--un nom qui fera
froncer le sourcil peut-être à mes lecteurs les plus bienveillants:
c'est celui du général Bugeaud, membre de la Légion d'honneur.--Eh bien!
s'il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires
d'Afrique--une face nouvelle, c'est le général Bugeaud.--M. Thiers
l'avait senti lors de son avénement au ministère, et la nomination de M.
Bugeaud était prête;--mais M. _Chambolle_ et M. _Léon Faucher_ s'y sont
opposés,--et on maintient le maréchal.

[GU] 21.--J'habite un logement retiré dans un assez beau jardin planté
de grands sycomores, d'acacias et de rosiers,--où, réunissant en moi
deux personnages d'une fable de la Fontaine,--je suis tout à la fois
_l'ours et l'amateur de jardins_. Autour de mon jardin,--il y a sept
pianos. Malédiction sur les quartiers tranquilles!

Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers
les plus bruyants et les plus populeux de Paris.--Eh bien! de temps en
temps, sortent d'une de ces rues un beau livre,--de beaux vers, un beau
tableau;--mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des
distiques pour l'arc de triomphe de l'Étoile,--des comédies _non
destinées à la représentation_, après avoir été refusées à tous les
théâtres,--des charades pour l'_Almanach des muses_,--des essais sur les
mœurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-là sentent le
besoin de la retraite, de la retraite mûre de la méditation,--de la
méditation, père des chefs-d'œuvre.

Je suis tombé dans l'erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans
les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son
inarticulé,--vague, monotone,--continu,--semblable au bruit du vent qui
souffle dans les feuilles,--ou de la mer qui brise sur la plage.--Nul
son n'arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l'esprit,--mais,
au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une idée,
et chaque idée une distraction.

Un marchand vient-il à crier dans la rue,--partout ailleurs ce bruit se
perdrait dans le bruit général, dans le brouhaha; mais ici vous
l'entendez et vous suivez l'idée qu'il vous apporte.

Travaillez donc quand chaque son de la rue vous apporte pour deux jours
de souvenirs, de regrets,--d'espoir,--de crainte;--suivez donc une idée!

On est toujours un peu le mari de ses voisines;--sous ce rapport
seulement,--je me hâte de le dire,--que, comme avec leurs maris, ces
dames ne se gênent pas avec leurs voisins; elles se montrent à la
fenêtre dans toutes sortes d'appareils avec lesquels elles aimeraient
mieux mourir que de se laisser voir dans la rue--avec de hideuses
papillotes de toutes les couleurs,--avec des yeux bouffis de sommeil.

Elles vous condamnent à entendre épeler et balbutier pendant un mois la
fantaisie brillante qu'elles joueront plus tard avec tant de succès dans
une autre maison... Dès l'aube,--nos sept pianos entraient en jeu,
hésitant, cherchant,--recommençant.--me narguant.--C'est le matin que je
travaille d'ordinaire et je ne pouvais plus travailler.--Des
représentations eussent été inutiles, j'imaginai un autre expédient:--je
mandai M. Leroux, professeur de trompe de chasse, et je le priai de me
donner quelques leçons.--Au bout d'une semaine, j'étais en état de
répondre aux grincements du piano par les rugissements nasillards de la
trompe. On ne dit rien d'abord,--mais il me prit deux ou trois fois
fantaisie de jouer quelques fanfares au milieu de la nuit;--alors
s'éleva une clameur universelle. Après de longs pourparlers, il fut
convenu que je ne sonnerais de la trompe que le moins possible, et que
je n'en sonnerais ni avant neuf heures du matin, ni après neuf heures du
soir,--moyennant quoi les pianos s'engageaient, de leur côté, à ne pas
commencer leurs clapotements avant neuf heures du matin.

Mais maintenant--j'ai acquis sur le redoutable instrument une sorte de
talent,--et je m'aperçois que mes voisins,--qui autrefois fermaient leur
fenêtre avec fureur quand je prenais ma trompe,--semblent m'écouter
aujourd'hui avec une sorte de complaisance.

Aussi--comme on ne me redoute plus,--on recommence à ne plus se gêner
avec moi.--J'ai entendu ce matin un piano qui couvrait le chant dont les
fauvettes saluent le lever du soleil.--Un voisin prétend que mes pigeons
mangent sa moisson,--et profère contre eux les plus terribles
menaces.--Un autre jette dans mon jardin les débris de tout ce qu'on
casse chez lui,--etc., etc.--Il faut mettre un terme à cette
oppression,--et, puisque ma trompe n'est plus assez désagréable à mes
voisins,--j'annonce publiquement que je suis décidé à prendre des
élèves.

[GU] 22.--Le chef du cabinet particulier d'un ministre, M. L***,
donnait audience à M. Lannier, député, et, tout en causant avec lui,
décachetait une foule de lettres adressées au ministre,--ce qui est à
peu près sa véritable besogne.--«Mon Dieu! dit-il d'un air
nonchalant,--que c'est fatigant!--on devrait bien inventer une machine à
décacheter les lettres.--Oui;--mais que feriez-vous alors?» répond avec
naïveté M. Lannier.

--Les promeneurs s'arrêtent pour admirer les nouvelles maisons
construites par M. Lemaire à l'angle de la rue Laffitte et du boulevard.
On a dit: «Ce sont des maisons d'or, avec quelques ornements en pierre.»

Les bronzes,--les marbres,--les dorures,--rien n'a été épargné.--La
frise, sculptée en pierre par les frères Lechesne, représentant des
animaux et des scènes de chasses, est presque aussi belle que ce que
nous avons de plus beau de Jean Goujon.--Il y a là sept maisons d'un
style et d'un goût différents;--et toutes d'une magnificence!--c'est une
œuvre de goût et d'art, après laquelle on n'osera plus appeler de
belles maisons--ces énormes masses carrées--percées de plus ou moins de
fenêtres.

23.--On parle beaucoup du rôle singulier que l'on fait jouer à la
Chambre des pairs:--on ne lui a présenté les lois votées par la Chambre
des députés qu'après la clôture de fait de la session de cette
Chambre,--de telle façon que son veto devient une sorte de formule dont
il est bien convenu qu'elle ne se servira pas.--Il est remarquable qu'un
ministère qui est arrivé aux affaires sous prétexte d'être _enfin_ un
gouvernement parlementaire,--ait commencé par annuler un des trois
pouvoirs, en forçant, au moyen de la coalition, le roi à nommer M.
Thiers malgré ses répugnances personnelles,--annule ensuite le deuxième
pouvoir, qui est la Chambre des pairs, par l'apport tardif des lois
qu'elle a à voter;--le tout en s'appuyant sur le troisième pouvoir, la
Chambre des députés, annulé par la corruption.--De sorte que quatre mois
ont suffi à l'absorption des trois pouvoirs,--au profit d'une dictature
mesquine, il est vrai, mais qui n'en est pas moins une dictature.

La Chambre des pairs manifeste un mécontentement assez
prononcé,--mécontentement qui se trouve encore exploité par le grand
chancelier, M. Pasquier, et le grand référendaire, M. Decaze,--qui
trafiquent de ce mécontentement avec le ministère.

Ces messieurs, qui, par leurs parents, amis et alliés,--disposent à la
Chambre de la majorité, font, l'un maintenir tous les Pasquier dans les
rangs de la magistrature et des finances qu'ils encombrent, l'autre
conserver à M. de Saint-Aulaire l'ambassade de Vienne.

[GU] 24.--On s'agite de toutes parts pour créer des places et des
vacances, et pouvoir donner la curée si promise et si attendue.

Ainsi la place de M. Daunou, vivement disputée par tous les députés de
la gauche, après avoir été promise à plusieurs,--tels que MM. _Auguis_,
_Jouffroy_, _Chambolle_, etc., sera définitivement donnée à M.
Taschereau pour remplacer la division des communes qu'on lui avait
promise;--c'est un commencement de liquidation avec le _Siècle_.

--M. Léon Faucher sera nommé maître des requêtes au conseil d'État, et
chef de la division des prisons à l'intérieur.

--M. Blanqui aîné, frère de l'auteur de l'attentat,--ne sera pas, comme
on le lui avait promis, directeur de la direction du commerce aux
affaires étrangères, mais directeur du commerce sous M. _Gouin_, à la
place de M. Vincent.

Ces deux nominations,--celle de M. _Léon Faucher_ et celle de M.
_Blanqui_, sont deux à-compte pour le _Courrier Français_.

--Il est question d'envoyer M. Jacques Coste, ancien directeur du
_Temps_, à Constantinople.--On ne sait pas plus le sujet de cette
mission que celle de M. Waleski à Mascate:--le plus probable est que
cela n'a pour but que de donner des missions à ces messieurs,--et qu'une
fois qu'ils sont nommés le but est atteint.

[GU] Nous voici, comme vous voyez, en pleine curée.

[GU] 25.--Il va y avoir, malgré les dénégations, un assez grand
mouvement dans le corps diplomatique.--On va mettre à la retraite le
baron de _Bourgoin_, ministre à _Munich_,--le vicomte de _Fontenay_,
ministre à _Stuttgard_,--et le baron _Deffaudis_, ministre à
_Francfort_.

M. _Drouin_,--premier secrétaire d'ambassade à Madrid, sera rappelé pour
remplacer, à la direction du commerce aux affaires étrangères, M.
_Désaugiers_.

Ce déplacement n'a pas pour objet une aptitude spéciale de M. _Drouin_:
la véritable raison est que c'est un homme
entier,--impérieux,--obstiné,--et que M. _de la Redorte_, le nouvel
ambassadeur, ayant lui-même le caractère roide et un peu opiniâtre, il
leur eût été à tous les deux difficile et désagréable de vivre ensemble.

Pour M. _Deffaudis_,--la raison qu'on donne de sa disgrâce égaye
beaucoup les personnes qui connaissent M. Thiers, un peu collet-monté de
sa nature.--On l'accuse de mêler dans ses dépêches des anecdotes un peu
grivoises.--M. de Fontenay et M. Bourgoin sont accusés de carlisme.

Voici les prétextes:--la véritable raison est qu'il faut faire des
places aux très-peu nombreux membres de la Chambre des pairs qui sont
partisans du ministère.

[GU] Continuation de la curée.

[GU] 26.--M. _Véron_ va être, selon les uns, receveur général, selon les
autres sous-préfet à Sceaux.

M. Perrier fils, nommé ambassadeur en Russie, ne veut pas y aller.--Sa
position de fortune,--qui rend ses services presque désintéressés,
semble lui donner le droit de choisir.

--Il y aura le 14 juillet, à Belleville, un grand banquet radical à deux
francs par tête.--MM. Laffitte et Arago en sont exclus comme modérés et
aristocrates.

--C'est par erreur que, dans le volume précédent,--j'ai parlé de la
chute du _Vautrin_ de M. de Balzac. La représentation, interrompue par
une brutalité ministérielle, n'a même pas été terminée.

[GU] 27.--A l'Académie, les Hugophobes--ont fait ajourner l'élection au
mois de novembre prochain,--pour avoir le temps de trouver jusque-là
quelque génie qui aurait par hasard échappé jusqu'ici à
l'attention.--S'ils ne trouvent rien dans la littérature, ils sont
décidés à se rabattre sur M. Pariset, médecin de la Salpêtrière.

[GU] AM RAUCHEN.--Ceux-là se vantent d'être sobres, qui ne digèrent
plus; ceux-ci d'être chastes, dont le sang est mort et stagnant; les
autres d'avoir appris à se taire, qui n'ont plus rien à dire; en un mot,
l'homme fait des vices des plaisirs qui lui échappent, et des vertus
des infirmités qui lui arrivent.

[GU] L'amour que l'on éprouve est tout dans la personne qui aime; la
personne aimée n'est que le prétexte.

[GU] Les plus désagréables des malheurs sont ceux dont on ne peut se
prendre à personne; aussi ne néglige-t-on rien pour éviter cet embarras.
C'est pour cela qu'on a inventé le _sort_, espèce de puissance ennemie
et taquine, qui n'est occupée que de tourmenter notre vie, et que l'on a
la consolation de maudire et d'invectiver faute de mieux.

[GU] On aime mieux être lapidé par un homme dont on peut se venger que
de recevoir deux aérolithes dont personne n'est responsable.

[GU] L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la
réalité nous fait regretter l'incertitude.

[GU] Dans l'amour,--il y a une personne qui aime, et l'autre qui est
aimée.

[GU] Entre deux amants, il n'y a qu'une somme d'amour à dépenser: ce que
l'un prend de plus,--l'autre l'a de moins.

[GU] Il y a un instinct dans le cœur de l'homme qui le fait
s'effrayer d'un bonheur sans nuage. Il lui semble qu'il doit au malheur
la dîme de sa vie, et que ce qu'il ne paye pas porte intérêt, s'amasse,
et grossit énormément une dette qu'il lui faudra acquitter tôt ou lard.

[GU] On demande en général à la vie plus qu'elle ne renferme; nous
sommes accoutumés à mettre notre bonheur dans des choses impossibles et
notre malheur dans des choses inévitables.

[GU] L'espérance et le souvenir ont le même prisme: l'éloignement.
Devant ou derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de
notre portée, ce que nous n'avons pas encore ou ce que nous n'avons
plus.

[GU] Ceux qui entassent de l'argent ou des honneurs pour le temps où,
sans force, sans désirs, ils ne pourront plus en faire usage, me
semblent des gens qui, n'ayant qu'une heure à dormir, passeraient
cinquante minutes à se faire un lit bon et mou au lieu de dormir leur
heure entière sur l'herbe ou sur la terre dure.

[GU] A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de
personne que de son ami.

[GU] La première moitié de la vie se passe à désirer la seconde, la
seconde à regretter la première.

[GU] Quand on est heureux, il semble que l'on en soit fier; que le
bonheur n'est pas jeté au hasard; mais que le choix que la fortune fait
de vous pour vous caresser est une preuve et un témoignage de votre
mérite; vous voulez faire confidence de votre félicité à tout le monde,
vous l'affichez sur votre face, et vous semblez réclamer comme un droit
l'amitié et la vénération, en votre qualité d'élu de Dieu, qui vous
grandit et vous approche de lui par ses faveurs, par ses marques
d'affection, comme fait un prince pour ses favoris! et vous êtes certain
que personne ne refusera d'entrer en partage de vos joies et de vos
délices.

[GU] Mais, si vous êtes malheureux, vous sentez que les arrêts de la
fortune sont sans appel aux hommes; que les heureux persuaderont aux
autres et se persuaderont eux-mêmes que le sort qui vous frappe est
juste: car, si l'on mettait en doute la justice du châtiment, ce serait
mettre en doute l'équité des caresses. Vous comprenez que les heureux
accueilleront mal vos plaintes, comme le légataire universel celles du
fils déshérité.

[GU] Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être l'ami d'un
autre.

[GU] Les hommes ne vous trouvent sage que lorsque l'on partage ou qu'on
approuve leur folie.

[GU] La plupart des hommes sont persuadés qu'il sont ce que la nature a
créé de plus accompli; qu'ils sont le type le plus parfait de l'homme,
et que les autres sont plus ou moins bien, à proportion qu'ils
s'approchent plus ou moins de leur ressemblance; si vous n'avez pas
leurs défauts ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient
mutilé; si vous avez des talents ou du génie plus qu'eux, ils vous
considèrent comme affligé de superfluité, telle qu'un goître ou une
gibbosité.

[GU] La raison humaine est une plaisante chose dans votre bouche, comme
dans celle de tout le monde. _Il a tort_, veut dire: _il ne pense pas
comme moi_. _Il a raison_, signifie: _il est de mon avis_.

FIN DU PREMIER VOLUME.



TABLE DES MATIERES


1839

NOVEMBRE.--Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les
partis et leurs queues.--Indépendance des gens de lettres.--Le
roi des tragédies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient
les prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de lapin.--Consciences
à trois francs.--Voyage du duc et de la duchesse d'Orléans.--Porte-crayons
en or, contrôlés par la Monnaie.--L'hospitalité
de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin, philosophe cynique.--Les
rois et les bergères.--Bon mot de S. M. Louis-Philippe.--Bon mot
de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de Salvandy.--Sur le jury.--Sur
les avocats du roi.--Manière de faire condamner un accusé.--Vol de
grand chemin.--M. Laffitte et un cocher.--Les livres.--Les romans.--M.
de Salvandy.--Aux gens sérieux.--Parenthèse: les femmes de
lettres.--L'_École des Journalistes_.--La _Cenerentola_ et les pieds des
chanteuses.--Le Daguerréotype et Christophe Colomb.--Le nez de
M. Arago.--Les femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les écuyères
du Cirque.     6

DÉCEMBRE.--L'auteur à ses guêpes.--M. de Cormenin.--M. Duchâtel
et ses chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une
phrase de Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les
dettes du duc d'Orléans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pagès.--Les
pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.
Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M.
Persil fils.--Les hommes de lettres du château.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
Delatour.--M. Vatout.--M. Pepin.--M. Baudoin.--Histoire
de Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dîner
chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M.
Casimir Delavigne.--La nichée des Delavigne et la couvée des de
Wailly.--L'Académie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le
télégraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours obscènes.--La
comédie de madame de Girardin.--M. Cavé.--Madame Sand.--M.
de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour néfaste.--MM.
Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Véron, Émile Deschamps.--Règne
de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame
Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--Épilogue.     38


1840

JANVIER.--Une année de plus.--Oraison funèbre de deux dents.--Déplorable
tenue des représentants de la France.--M. Auguis.--M.
Garnier-Pagès.--M. Dugabé.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot
des journaux.--Les ministères et les attentats.--Le discours de
la couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,
aplatissement.--M. Molé.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle
et M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de
Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les offices.--Treize
gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration de M. Amilhau
pour faire suite à la conjuration de Fiesque.--Les trois unités.--Un
mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de Crouy-Chanel.--Le garde
municipal Werther.--Le comte de Crouy-Chanel.--Arrestation
extrêmement provisoire de l'auteur des Guêpes.--Le gendarme Ameslan.--650
ans de travaux forcés.--M. Victor Hugo.--M. Adolphe
Dumas.--M. Gobert.--Mlle Déjazet.--Le gouvernement sauvage.--M.
de Cormenin.--Mme Barthe.--M. Coulman.--La cour de France.--Les
bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs nouvelles religions.--L'abbé
Chatel.--L'Être suprême l'a échappé belle.--Un prix de mille écus.--Le
prince Tufiakin.--Les nouveaux bonbons.--Dupins à ressorts.--Une
surprise.--Mme de Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le
sommeil législatif.--M. Dupont (de l'Eure).--M. Mérilhou.--M.
d'Argout.--M. Alexandre Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M.
Clauzel.--La gloire et le métal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G.
de Beaumont.--Le maréchal Valée.--Le colonel Auvray.--Les pincettes.--S.
M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M. Berryer.--M. Michel
(de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M. Scribe.--M. Delavigne.--M.
Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M. Bois-Millon.--Le duc
d'Orléans.--Le duc de Joinville.--Le duc de Nemours.--M. Lerminier.--M.
Villemain.--M. Cousin.--Dénonciation contre les princes du sang.--Une
guêpe asphyxiée.--Vingt ans de tabac forcé       74

FÉVRIER.--Le discours de la couronne.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M.
de Rémusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M.
Hébert.--M. de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux
innocents.--M. Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique
personnelle_.--M. Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour
les gants.--M. d'Argout.--M. Pelet de la Lozère.--M. de Mosbourg.--M.
Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le peuple.--M.
de *** et le duc de Bordeaux.--La reforme électorale.--Situation
embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M. Dupont de l'Eure.--La
coucaratcha.--Les femmes vengées.--Ressemellera-t-on les bottes de
l'adjudant de la garde nationale d'Argentan.--La Société des gens
de lettres.--M. Mauguin.--Réforme électorale.--M. Calmon.--M.
Charamaule.--M. Charpentier.--M. Colomès.--M. Couturier.--M.
Laubat.--M. Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M.
Marchal.--M. Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence
dudit.--Quatre Français.--Le conseil municipal, relativement
aux cotrets.--Deux gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M.
Dupont.--Un vieux mauvais sujet.--Un préfet de Cocagne.--M.
Teste.--Les rues.--Les poids et mesures.--Protestation.--L'auteur
se dénonce lui-même à la rigueur des lois.--Les guêpes révoltées.--L'auteur
vent raconter une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M.
A. Karr.--M. N. R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame
de D***.--Les honorables.--M. Coraly le député.--M. Coraly le
danseur.--Histoire de madame*** et d'une illustre épée.--M. Pétiniau.--M.
Arago.--M. Ampère.--Les mathématiques au trot.--M. Ardouin.--M.
Roy.--Concerts chez le duc d'Orléans.--M. Halévy.--M.
Victor Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et
madame de Sévigné.--Madame la duchesse d'Orléans.--Madame Adélaïde.--Le
faubourg Saint-Germain et les quêteuses.--Madame Paturle
et madame Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grétry
et Martin.--Indigence de S. M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce
que les amis du peuple lui ont donné.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
voyage      101

MARS.--L'attitude du peuple.--J'assemble Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs
vendus malgré eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le
Havre.--L'_Aimable Marie_.--Le Rollon.--Le _Vésuve_.--L'_Alcide_.--La
réforme électorale.--Le pays selon les journaux.--Etretat.--Les
harengs et l'Empereur.--Deux abricotiers en fleurs.--Un bal à la
cour.--Histoire d'un maire de la banlieue et de son épouse.--La
dotation du duc de Nemours.--La couronne et la casquette du peuple.--Les
avaleurs de portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M.
de la Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M.
Passy (Hippolyte-Philibert).--Où trouver trente-voix?--Les 221.--M.
de Rémusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchâtel.--Mademoiselle
Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago,
Dupont (de l'Eure) et Laffitte.--La crise ministérielle.--M. Molé.--M.
Guizot.--La curée.--L'Académie.--M. Hugo.--Ne pas confondre
M. Flourens avec Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M.
C. Delavigne.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M.
Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de
M. Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le
duc d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accès
de M. le préfet de police.--L'amiral Duperré.--Les armes
de M. Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le
sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida
Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de Balzac.--Spirituelle
fluxion du maréchal Soult.--Derniers souvenirs.--Un assaut
chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et d'une marchande de
poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort
des grands prix de Rome.--M. Debelleyme.--Abus des
grands-pères.--Les hommes et les femmes dévoilés.--Les femmes
immortelles.--Recette pour les tuer.--La torture n'est pas abolie.--At
home.--Un mauvais métier.--M. Jules de Castellane.--Un
nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser vingt vers.--Réponses
diverses      133

AVRIL.--Avénement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M.
Thiers.--Le _Journal des Débats_.--Le grand _Moniteur_ et le petit
_Moniteur_.--Le _Constitutionnel_.--Le _Messager_.--Le _Courrier français_.--Sonnez
cors et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du
maréchal Valée.--M. Cubières.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozère.--M.
Roussin.--M. de Rémusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M.
Gouin.--M. Molé.--M. Soult.--Remarquable invention de
M. Valentin de la Pelouze.--M. Lerminier.--La _Revue de Paris_.--La
_Revue des Deux-Mondes_.--M. Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les
Bertrand.--Le quart d'heure de Rabelais.--La curée.--Expédients
imaginés par la vertu.--M. de Balzac.--_Vautrin._--M.
J. Janin.--M. Harel.--M. Victor Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M.
Delessert.--Le ministère et le fromage d'Italie.--M.
Cavé.--Madame de Girardin.--M. Laurent, portier et directeur
du Théâtre-Français.--Deux _cordons_ à son arc.--M. de Noailles.--M.
Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M. Boissy-d'Anglas.--M.
Lebœuf et madame Lebœuf.--M. F. Girod de l'Ain.--M. Mimaut.--Me
Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M. Chasseloup.--M.
Bresson.--M. Armand.--M. Liadières.--M. Bessières.--M. Daguenet.--M.
Fould.--M. Garraube.--M. Pèdre-Lacaze.--M. Poulle.--M.
Lacoste.--M. F. Réal.--M. Bonnemain.--Les sténographes
affamés.--M. Desmousseaux de Givré.--M. de Lamartine.--M.
Etienne.--M. Véron.--Croisade contre les Français.--Noms des
croisés.--M. Thiers, roi de France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M.
Garnier-Pagès.--Les Français sont décidément trop
malins.--Un apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville
plus terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Musée
du Louvre.--Ce que représentent les portraits.--Qu'est-ce que la
couleur?--M. Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un nègre.--La
garde nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme à barbe.--Souscription
pour la médaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice
d'Abraham.--Le supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacité
des dilettanti.--M. Bouillé.--M. Frédéric Soulié.--A. Dumas.--Madame
Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus
que fait le libraire Curmer de quelques écrivains.--Protestation.--Les
dames bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars      166

MAI.--Condamnés à la vertu.--M. de Remilly.--M. Molé.--M. Soult.--M.
Janin.--_S. M. Louis-Philippe._--Le duc d'Orléans.--_La carte_ à
payer.--Les nouvelles recrues.--Les chevaux du roi.--M. Hope.--M.
de Vigogne.--M. de Strada.--Napoléon, Louis XVIII, Charles X.--Les
chevaux d'Abd-el-Kader.--Pacha.--M. de Montalivet.--Le
duc d'Aumale.--M. Adolphe Barrot.--M. Gannal.--Les dames bienfaisantes.--M.
Panel.--M. de Flottow.--Combien coûte sa musique
aux Polonais.--M. de Castellane.--Les lions.--Règlement de la salle
de danse de madame veuve Deleau.--Question du pain.--M. Bugeaud,
protecteur de la viande française.--Petits cadeaux.--Les circonstances
atténuantes.--Le numéro 1266.--M. de Rovigo.--M. de Saint-Pierre.--Me
Dupin et le maréchal Clauzel.--Le soleil.--Un perruquier.--Folie
de vieille femme.--M. Thiers.--M. de Rémusat.--M. Gisquet.--M.
Pillet.--Mademoiselle R.--Les femmes laides.--M. Cousin, disciple
de Platon.--M. Villemain.--Madame Collet, née Revoil.--M. Droz.--Un
homme qui a froid.--Chansons de table.--M. Guizot.--M. Véron.--Le
roi et M. Thiers dévoilés.--M. de Cormenin couronne des
rosières.--Les initiales.--Longchamps.--M. de Feuillide.--M.
Méville.--Babel.--M. Altaroche.--M. Desnoyers.--Sur la société des
gens de lettres.--Un conseil de révision.--M. Listz.--Un monsieur
très-méchant.--Histoire d'un peintre et de son tailleur.--Mémoires
d'une jeune fille.--Les lovelaces du ministère.--Mesdames L..., E...,
B..., etc.--Politique des femmes.--M. Thiers et Antinoüs.--M. de
Balzac et Appollon.--Le fidèle Berger.--M. Vivien.--M. Pelet (de la
Lozère).--L'Angleterre.--Commerce à main armée.--Le soufre et
l'opium.--Embarras des journaux ministériels.--Les baisers de M. de
Rambuteau.--M. Poisson.--Frayeur de l'auteur des _Guêpes_.--Une
matinée chez madame W***.--Les vicomtes.--M. Sosthènes de la Rochefoucauld.--M.
de Chateaubriand.--M. Ch. Delaunay.--M. d'Arlincourt.--Comment
appeler les _auditeurs_ quand ils n'écoutent pas?--Dupré
et M. Isabey.--Le chapeau à fresques.--Réjouissances à l'occasion
du mariage du duc de Nemours.--Le char-à-bancs.--M. Fould.--M.
Michel de Bourges.--Madame de Plaisance.--M. Roussin n'ose
pas s'accorder ses propres faveurs.--Un juré innocent.--Aux lecteurs
des _Guêpes_.--M. Vivien.--M. Baudet.--M. Villemain.--M. Hugo.--_Post-Scriptum._--Amnistie      199

JUIN.--Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description
du petit Martin.--M. Pelet de la Lozère.--L'oubli des injures.--Madame
Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert.--La machine
impériale.--Ier MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M. Séguier.--M.
Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame
Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. François Cornu.--M.
Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les Chinois.--Encore
M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet née
Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage
qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M. Duchâtel.--Mademoiselle
Rachel.--Madame de Noailles.--M. Spontini.--M. Duprez--M.
Manzoni.--Le père de la duchesse de Nemours.--Les injures
anonymes.--Conseils à M. Jules ***.--M. de Montalivet.--M. Dumont.--M.
Siméon.--Les restes de Napoléon.--M. Thiers.--M. de Rémusat.--M.
Guizot.--M. Molé.--La caque sent toujours le hareng.--M.
Taillandier.--La plume d'une _illustre épée_.--Le maréchal
Clauzel.--Miei Prigioni.--Méditations.--Les lis et les violettes.--Madame
Tastu.--Madame Laya.--M. Valée.--M. Cavaignac.--M.
Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Lebœuf.--M. Garnier-Pagès.--M.
Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de Rothschild et les
juifs de Damas.--La quatrième page des journaux.--Les chemins
de fer.--Trois cerfs.--Chasse courtoise.--Souscription pour les
pêcheurs d'Étretat.--Rapport de M. Clauzel.--M. Frédéric Soulié.--M.
Frédérick-Lemaître.--Une représentation par ordre.--Mademoiselle
Albertine.--M. Glais-Bizoin.--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothéose
peu convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le
_Journal des Débats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M.
de Broglie.--M. Sébastiani.--M. Léon Pillet.--M. Duponchel.--M.
Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen_      233

JUILLET.--Report d'autre part.--Les médailles des peintres.--M. Jaubert,--M.
de Rémusat décorés malgré eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin,--M.
Jouffroy,--Il n'y a pas de savants.--M. Arago. M. G. de Pontécoulant.--M.
Mathieu de la Redorte.--MM. Étienne,--Véron,--Jay.--M.
Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette,--MM. Baudoin, Duprez
et Éliçabide.--Mme Lafarge et Mlle Déjazet.--Hommage que l'auteur
se plaît à rendre à sa propre sagesse.--M. Fauvel, maire d'Étretat.--M.
Meyer-Beer.--M. Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Léon
Gatayes.--M. Janin.--M. Théodose Burette.--Mme Francia
Mollard.--M. le vicomte d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La
revue.--Le puff du gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest
Leroy.--Le cheval de Tata.--_Attentat_ du 13 juin.--Portrait du
couteau.--Gueuleton.--Convoi, service et enterrement de la proposition
Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du jour.--Témérité
de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil.--La
Fête-Dieu.--Un monsieur découvre que je suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernières
séances de la Chambre des députés.--Mort de
Redouté.--Bohain's french newspaper.--Le satrape Valée.--M. Bugeaud.--Les
pianos et les voisines.--La curée.--M. Pariset.--La Chambre
des pairs.--M. Pasquier.--Divers Pasquiers.--M. Decaze.--M.
de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M. Jouffroy.--M. Chambolle.--M.
Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui aîné.--M. de Bourgoin.--M.
de Fontenay.--M. Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne
une place à M. Drouin parce qu'il a un mauvais caractère.--MM. Laffitte
et Arago, aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am
Rauchen_      267

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

Paris.--Imprimerie A. Wittersheim, 8, rue Montmorency.



COLLECTION MICHEL LÉVY

LES

GUÊPES



ŒUVRES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES                            1 vol.

AGATHE ET CÉCILE                      1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN         1 --

SOUS LES TILLEULS                     1 --

LES FLEURS                            1 --

SOUS LES ORANGERS                     1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN           1 --

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS                1 --

LA PÉNÉLOPE NORMANDE                  1 --

ENCORE LES FEMMES                     1 --

MENUS PROPOS                          1 --

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE         1 --

TROIS CENTS PAGES                     1 --

LES GUÊPES                            6 --

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la
propriété littéraire est une propriété,» l'auteur, pour le principe, se
réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Imprimerie de A. Wittersheim, rue Montmorency, 8.



LES

GUÊPES

PAR

ALPHONSE KARR

--DEUXIÈME SÉRIE--

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration: COLOPHON]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction réservées.



LES

GUÊPES



Août 1840.

     Les tailleurs abandonnent Paris.--Les feuilles de vigne.--Une
     fourmi aux guêpes.--On prend l'auteur en flagrant délit
     d'ignorance.--Il se défend assez mal.--M. Orfila.--Les
     banquets.--M. Desmortiers.--M. Plougoulm.--Situation impossible du
     gouvernement de Juillet.--Le peuple veut se représenter
     lui-même.--M. de Rémusat.--Danton.--Les cordonniers.--Les
     boulangers.--M. Arnal.--M. Bouffé.--M. Rubini.--M. Samson.--M.
     Simon.--M. Alcide Tousez.--M. Mathieu de la Redorte et le coiffeur
     Armand.--La presse vertueuse et la presse corrompue.--M.
     Thiers.--Le duc d'Orléans.--M. E. Leroy.--Le cheval de Tata.--Un
     bourreau.--M. Baudin.--M. Mackau.--Le Mapah.--M. V. Hugo.--M. Jules
     Sandeau.--Les bains de Dieppe.--Mme *** et la douane.--M. Coraly
     prévu par Racine.--M. Conte.--M. Cousin et M. Molé.--Une
     fournée.--Mademoiselle Taglioni et M. V. de Lapelouze.--Coups de
     bourse.--M. de Pontois.--Plusieurs noms barbares.--M. de
     Woulvère.--M. de Ségur.--Naïveté des journaux ministériels.--Un
     ministère vertueux et parlementaire.--Chagrins d'icelui.--M.
     Chambolle s'en va-t-en guerre.--MM. Jay et de Lapelouze le
     suivent.--Situation.--_Am Rauchen._


[GU] 1er JUILLET.--Les maîtres tailleurs ayant voulu exiger de leurs
ouvriers qu'ils eussent des livrets comme en ont ceux des autres
états,--ceux-ci ont abandonné Paris, et vivent dans les guinguettes qui
entourent la ville.--Si l'on ne réussit pas promptement à mettre
d'accord les ouvriers et les maîtres, il est difficile de prévoir ce que
deviendra Paris.--Plusieurs de nos élégants, plutôt que de montrer des
gilets déjà vieux d'un mois,--se renferment chez eux et font semblant
d'être à la campagne. Paris deviendra sauvage;--ses habitants seront
obligés avant peu d'en revenir à l'ancienne feuille de vigne ou de
figuier.

Cela me fait songer aux bizarres transformations qu'a subies ce vêtement
de nos premiers pères.--Le mariage est, dit-on, d'institution divine;
mais, quand Dieu l'a institué, la parure d'une femme n'avait rien de
ruineux.--Elle pouvait changer de toilette quatre fois par jour sans
inconvénients pour la fortune de son mari.--Mais aujourd'hui--que les
feuilles de vigne ont des _volants_, et qu'il en faut douze aunes pour
qu'une femme soit mise décemment, beaucoup de gens restent célibataires
par économie.

Voyez, en effet, cette jeune femme sortir de chez elle,--et comptez
quelle armée innombrable a dû s'occuper de préparer pour elle les divers
ajustements qui ont remplacé la feuille de figuier de la Bible.

Par où commencerai-je,--mon Dieu! je vais prendre pour exemple,--madame,
la plus petite peut-être des choses qui composent votre parure, ce
soulier si étroit et si cambré.

Eh bien! madame,--avant que vous ayez des souliers, il a fallu un
herbager et des gens pour élever l'animal dont la peau forme cette mince
semelle,--un boucher pour tuer l'animal,--un mégissier,--un
chamoiseur,--un tanneur,--un corroyeur,--avec leurs divers
ouvriers,--pour donner à la peau les diverses préparations qu'elle a à
subir.

Pour la soie dont est fait ce joli soulier,--après qu'on a nourri et
élevé les vers,--opération pour laquelle il faut planter, cultiver,
effeuiller les mûriers;--puis, qu'on a étouffé les chrysalides dans les
cocons, etc., etc.,--c'est-à-dire, après qu'une quinzaine d'ouvriers
différents s'en sont occupés,--il reste encore à filer la soie,--la
dévider,--la passer au moulin,--la blanchir et la teindre.--Alors,
seulement, on la porte aux métiers;--une fois l'étoffe fabriquée, elle
passe encore par une foule de mains avant d'arriver à celles de votre
cordonnier;--là, il faut un coupeur,--une couseuse,--une brodeuse, etc.,
et, si j'ajoute tous les ouvriers qui, sans appartenir à la fabrication
du soulier, ont cependant eu à faire des travaux sans lesquels le
soulier n'eût pu exister, tels que ceux qui ont fabriqué les outils des
différents ouvriers désignés,--ce ne serait pas trop de compter que deux
cents personnes se sont occupées de votre chaussure.

Quand je vous aurai dit--qu'une épingle a subi dix-huit opérations
différentes, dont aucune ne peut se faire par moins de deux personnes,
et plusieurs en exigent un plus grand nombre, sans compter toutes celles
qui ont été nécessaires pour l'extraction du minerai et pour sa
transformation en cuivre;

Si je vous parle de ces perles qui pendent à vos oreilles et qu'il a
fallu chercher dans les gouffres de la mer;

Vous aurez tort de vous étonner si je vous affirme,--vous faisant grâce
de calculs dont je ne vous donne que le résultat,--que vous n'oseriez
mettre le pied dehors sans que six mille hommes se soient occupés de
vous faire une feuille de vigne convenable.

[GU] 2.--Voici la lettre que je reçois,--relativement au volume du mois
dernier:

«Monsieur, où diable avez-vous découvert que les _lauriers-roses_
produisent de l'_acide prussique_?

«Ah! vous confondez une _apocynée_ avec une _rosacée_,--vous!

«Vous mériteriez, vous et vos guêpes, un déjeuner de véritable _acide
prussique_. UNE FOURMI.»

Voici ce que je réponds à la fourmi:

«Fourmi, vous avez raison et j'ai tort,--le _laurier-rose_, auquel les
botanistes n'accordent pas d'être un laurier,--mais un _nérium_, ne
contient pas d'_acide prussique_ ou _hydrocyanique_.

«Mais--il contient un principe délétère tellement subtil, que ses
émanations seules, au rapport de quelques auteurs, ont suffi pour causer
la mort.

«Un homme, pour avoir mangé d'un rôti cuit au moyen d'une broche faite
avec le bois de _nérium_,--devint fou, eut une syncope et mourut.»
(LIBANTIUS, _Comment. de venenis_.)

«M. Orfila, dans sa _toxicologie_, met le laurier-rose au nombre des
poisons narcotico-âcres,--et il avoue avoir tué beaucoup de chiens avec
l'extrait et avec la poudre de cet arbrisseau;--je ne pense pas que ce
principe ait reçu de nom.

«Ainsi donc, fourmi,--mon erreur, que je reconnais humblement, repose
sur le mot,--et mes guêpes n'en ont pas moins, selon mes ordres,--puisé
dans la fleur du laurier-rose de quoi rendre leurs piqûres suffisamment
désagréables. Recevez, fourmi, mes remercîments et mes compliments
empressés.»

[GU] 3.--J'ai souvent ri des gueuletons patriotiques;--mais, si j'étais
à la place des gouvernants,--ou de ceux qui veulent ou peuvent le
devenir,--ou de ceux qui attendent quelque chose d'eux, je prendrais
peut-être plus au sérieux les banquets qui ont eu lieu au boulevard
Montparnasse et à Belleville ces jours-ci.--La carte pourrait en être
chère.

Sous la Restauration, le parti libéral, grotesquement uni au parti
bonapartiste, passa quinze ans à dire au peuple qu'il était
esclave,--qu'il _gémissait_ dans _les fers_.--Chaque fois qu'il faisait
trop chaud on qu'il faisait trop froid,--on lui disait: c'est la faute
du gouvernement; les melons sont chers, c'est la faute du
gouvernement;--il pleut, c'est la faute du gouvernement;--il ne pleuvait
pas du temps de l'empereur.

Le _peuple souverain_ voulut enfin reconquérir _ses droits_, ne fût-ce
que pour les connaître.--Les faiseurs de phrases lui crièrent: _Peuple
français, peuple de braves, en avant, marchons!_--et ils le laissèrent
marcher tout seul,--les ruisseaux coulèrent rouges,--beaucoup de braves
gens se firent tuer.--On renvoya Charles X,--on mit Louis-Philippe sur
le trône,--et les avocats remplacèrent les seigneurs.--Hélas! ne
pouvait-on donc remplacer les _gentilshommes_ que par des hommes si
vilains!

Pour ce qui est d'autres changements, il n'en fut pas question.--Il ne
s'était pas écoulé six mois que la décoration de Juillet, que le bout de
ruban,--que quelques-uns avaient payé d'un bras ou d'une jambe,--était
de mauvaise compagnie;--au bout d'un an, il servait, dans les émeutes et
dans les foules, à désigner aux agents de police et à la force armée
ceux qu'on devait arrêter de préférence.

Tout montra jusqu'à l'évidence qu'on n'avait dit tant de mal de
l'ancienne royauté--que pour y faire brèche,--comme à une ville dont on
veut s'emparer;--mais, la ville prise, on se hâta de rebâtir les
murailles endommagées et de s'y fortifier;--ceux qui s'étaient partagé
le butin,--et c'étaient en général ceux qui avaient pris le moins de
part au combat,--traitèrent les autres précisément comme ils avaient été
traités eux-mêmes par le pouvoir de la Restauration:--les autres
répétèrent contre leurs alliés de la veille tout ce qu'ils avaient dit
ensemble contre le pouvoir déchu.--Le pays fut divisé en deux camps
comme auparavant,--je ne tiens pas compte des subdivisions, et les
partis qui n'étaient pas du pouvoir répétèrent au peuple,--qu'il était
_esclave_, qu'il gémissait dans les _fers_,--etc., etc.;--ce que le
peuple écoute et croit tout aussi bien que la première fois.--D'autres
faiseurs de phrases entonnèrent:--_Peuple français, peuple de
braves,_--_en avant, marchons!_--et le laissèrent marcher seul,
absolument comme les autres.--Il y eut encore du sang de répandu,--le
parti populaire, vaincu à plusieurs reprises,--fut traité comme
l'eussent été les vainqueurs de Juillet s'ils n'eussent pas été les plus
forts;--car je ne sais si je commets ici un crime de lèse-quelqu'un ou
de lèse-quelque chose;--je ne sais aucun moyen raisonnable de nier
ceci,--que la Révolution de juillet est une émeute réussie,--comme
l'émeute du 6 juin est une révolution manquée.

Aujourd'hui le pouvoir défend les principes que défendait la
Restauration;--ses ennemis l'attaquent avec les armes qui renversèrent
la légitimité.--Si ce n'étaient quelques noms changés par-ci par-là,--je
ne vois pas que la situation soit différente en rien--de celle où on
serait si Charles X, au lieu de mourir, était rentré en France.

Seulement de ceci je ne tire pas, comme beaucoup d'autres, la conclusion
que la chose est à recommencer,--je maintiens au contraire que, si on la
recommençait, il en serait absolument de même, ou peut-être pire.--Que
ceux qui disent aujourd'hui ce que disait sous la Restauration le
pouvoir actuel--feraient, en cas de succès, précisément ce qu'il fait
aujourd'hui.--Que tout changement par la force n'est jamais un assez
grand bien pour ne pas être un grand mal:--voyez aujourd'hui,--voici M.
Barrot aux affaires,--les radicaux ne veulent plus de M. Barrot.--Que
les radicaux arrivent aux affaires,--les communistes n'attendent pas
même si longtemps pour se séparer d'eux--et, quoique je ne devine guère
au delà des communistes,--je suis convaincu--que, s'ils arrivaient à
leur tour,--il se trouverait un parti pour lequel ils seraient des
aristocrates et des liberticides.

Certes, la position des hommes qui ont pris le pouvoir en juillet 1830
était difficile;--ils avaient érigé la force en droit.--Si
aujourd'hui--ils ne peuvent arrêter leurs principes d'alors,--ils seront
renversés,--et ils ne peuvent lutter contre ces principes--que par
d'autres principes qui les condamnent pour avoir renversé leurs
prédécesseurs;--car voilà ce que disent leurs ennemis:--si le peuple en
sa qualité de _peuple souverain_, a eu le droit de mettre--M. Dupin
(remarquez bien, ô messieurs Plougoulm et Desmortiers, que je dis M.
Dupin) à la place de M. Trois-Étoiles,--il a parfaitement le droit de
mettre aujourd'hui M. n'importe qui à la place de M. Dupin.

Mais s'il n'a pas le droit de mettre M. n'importe qui à la place de M.
Dupin,--il n'avait pas le droit de mettre M. Dupin à la place de M.
Trois-Étoiles.

Donc M. Dupin ne peut être qu'à la condition de n'être plus.

Diable!

Ce que je dis là a pour but de montrer tout ce qu'on a déjà fait de
chemin sur la pente rapide de l'absurde;--ce ne doit pas être, selon
moi, une raison pour continuer.--La force n'est pas un droit, elle est
la négation de tout droit,--comme le droit est la négation de la
force.--Il y a bien d'autres révolutions à faire que les révolutions de
rues,--et des révolutions plus grandes et plus belles.--Il en faut
partout, excepté peut-être là où on en veut faire;--il en faut dans
l'éducation, dans le travail,--dans les impôts,--dans
l'administration,--dans l'industrie.

Mais--ceux-là (et je m'adresse aux hommes de tous les partis),--ceux-là
surtout les retardent, qui, sous prétexte du _progrès_ et du _bien
public_, se disputent ignoblement--les lambeaux de tout ce qui se paye
et de tout ce qui se vend.

Toujours est-il, pour en revenir aux banquets, que ces braves gens,
voyant que leurs représentants ne s'occupent à la Chambre:--les plus
forts que de leur ambition ou de leur avidité personnelle, les plus
niais que de l'avidité et de l'ambition des autres;--le tout
entremêlé--de gueuletons et de dîners,--où l'on choque les _verres
pleins contre les mots vides_; ont avisé que,--pour cela du moins, ils
n'avaient pas besoin de représentants,--et que rien ne les empêchait de
boire et de manger eux-mêmes, au lieu de boire et de manger par
procuration.

M. de Rémusat--s'est opposé à la continuation des banquets,--c'était son
devoir;--car, si le gouvernement de Juillet n'était pas le gouvernement
de Juillet,--personne n'oserait,--je pense,--lui demander d'autoriser
des réunions dont le but avoué est son renversement,--et la propagation
de doctrines telles que l'_abolition de la propriété_, etc., etc. (Voir
ce que nous avons dit--du gouvernement sauvage dans le volume de
janvier.)

Il y a eu un banquet à trois francs par tête,--et un banquet à deux
francs.--On parlait mal au second des convives du premier,--auxquels--je
rappellerai que Danton fut principalement condamné pour une carte de
restaurateur excédant vingt-deux francs.

[GU] 4.--Les cordonniers suivent l'exemple des tailleurs, et se retirent
sur le Mont-Aventin.

Je ne sais plus dans quelle ville les boulangers ont refusé de continuer
à travailler.

Tout le monde s'occupe de politique,--tout le monde veut être
gouvernement,--excepté cependant les quelques-uns dont c'est l'état et
le devoir;--mais à quelles oreilles est-ce que je dis cela?--Bon Dieu!
que ce désaccord entre les maîtres et les ouvriers,--ce besoin d'une
nouvelle organisation du travail est une question _politique_,--mille
fois,--cent mille fois plus importante--que les misérables questions de
ministères--qui occupent, divisent ou réunissent la Chambre des députés.
Il faut le dire,--il y a au moins dans le saint-simonisme et le
fouriérisme,--au milieu de rêveries et de saugrenuités, des tentatives
et des efforts pour arriver à un but de réorganisation sociale.

[GU] 5.--Dernièrement,--M. Arnal, acteur comique du théâtre du
Vaudeville,--dédia à M. Bouffé, comédien du Gymnase, un poëme en vers.
Dans ce poëme, M. Arnal se plaignait du peu de considération qu'ont
encore les comédiens dans la société,--et il demandait sérieusement,--en
attaquant un _odieux préjugé_,--

    Vernet, Bouffé, Samson--ont-ils la croix?

La mesure du vers, ou celle de sa modestie, l'empêchèrent de mettre,
«_et Arnal._»

Comme l'état de M. Arnal est de faire rire,--je trouvai son vers assez
heureux, et j'en ris un moment, sans y attacher d'importance.--Le
gouvernement, à ce qu'il paraît, se préoccupa davantage du vers de M.
Arnal, et se demanda pourquoi quelques comédiens n'avaient pas la croix.
On l'avait bien donnée, il est vrai, à M. Simon, premier _diable vert_
de l'Opéra,--mais c'était plutôt comme garde national zélé--que comme
_diable vert_ qu'il avait obtenu cette distinction.--On songea alors à
donner la croix à M. Rubini, chanteur du Théâtre-Italien.

Napoléon la refusa à Talma,--et eut raison.--Il serait charmant, en
effet, de voir sur un journal:--Le chevalier de la Légion d'honneur
Alcide Tousez--a fait pouffer de rire--dans le rôle de ***. Le
chevalier de la Légion d'honneur Arnal a été assailli de pommes cuites.

Allons donc,--messieurs les comédiens,--vous gagnez, dans une année,
plus d'argent que n'en gagnent dans toute leur vie une foule de gens
savants, distingués, laborieux.--Un ténor a de bien plus forts
appointements qu'un ministre,--une danseuse qu'un général en chef.--Il
n'est pas un comique un peu bien placé qui, en exagérant, trois fois par
semaine, les infirmités que la nature peut lui avoir données,--ne
réunisse ses trente mille francs au bout de l'année.--Allons,
messieurs,--laissez donc la considération aux pauvres diables.--Nous
vivons d'ailleurs à une époque où on n'y tient guère, et où vous
pourrez leur acheter toute leur considération pour le quart de vos
appointements.

M. Alphonse Royer,--littérateur distingué,--qui désirait la croix depuis
longtemps, sans avoir pu l'obtenir, est allé se faire Turc,--et prendre
à Constantinople une fort belle position.

[GU] 6.--M. Mathieu de la Redorte,--ambassadeur d'Espagne,--est parti
depuis plusieurs jours.--On allait voir, chez le coiffeur Armand,--douze
perruques à la Louis XIV, commandées pour ses gens.--Il emmène des
voitures et des livrées extraordinaires.

[GU] 7.--Le public a,--entre autres choses,--ceci de ravissant--que,
s'il adopte souvent une idée,--sans trop savoir pourquoi,--il se donne
ensuite bien garde d'en changer.--Ainsi, vous n'empêcherez jamais
d'appeler journaux _ministériels_--la _Presse_ et le _Journal des
Débats_, qui font à M. Thiers, c'est-à-dire au pouvoir actuel, une
opposition violente et systématique;--ni journaux de l'_opposition_,--le
_Courrier Français_, le _Constitutionnel_,--le _Messager_, le _Siècle_,
qui appartiennent au ministère.

On a beaucoup ri, hier, au _Café de Paris_, en voyant entrer à la fois
deux journalistes fort connus,--l'un, que l'on donne pour type du
journalisme corrompu,--est un jeune homme qui venait bourgeoisement
dîner en tête-à-tête avec sa femme,--l'autre,--journaliste
_vertueux_,--amenait une danseuse célèbre par sa maigreur.

[GU] 8.--M. Thiers s'est tellement enthousiasmé du cheval que lui avait
prêté M. Ernest Leroy pour la revue,--qu'il a beaucoup pressé celui-ci
de le lui vendre. M. Leroy s'y est refusé; parce que ce cheval est un
présent du duc d'Orléans.--M. Thiers s'est adressé alors au prince
royal, qui a dit à M. Leroy: «Vous me ferez plaisir, en cédant le cheval
de _Tata_ à M. le président du conseil.»

M. Leroy--ne voulait pas d'abord en accepter le prix,--mais M. Thiers,
l'ayant fait _estimer_, lui a envoyé huit mille francs.

Le cheval de _Tata_--n'est certes pas un bon cheval,--mais il a beaucoup
d'apparence;--il vaut, du reste, infiniment mieux aujourd'hui qu'à
l'époque où le duc d'Orléans l'a donné à M. E. Leroy.

Depuis ce moment--M. Thiers monte à cheval tous les jours,--il s'est
installé à Auteuil,--et on le rencontre dans le bois de Boulogne,--suivi
d'un domestique à cheval, porteur d'un rouleau de papiers.--M. Thiers
travaille à cheval--absolument comme M. Lejars du Cirque-Olympique.

[GU] 9.--Une place de bourreau est vacante;--quarante demandes ont été
adressées,--sept sont apostillées par des députés;--les sept candidats
bourreaux sont électeurs. Il est facile de se représenter comment cela
s'est fait.

--Monsieur,--je vous demanderai votre voix.

--Volontiers,--monsieur,--mais j'aurai besoin de votre appui.

--Monsieur,--il vous est acquis.

--Monsieur,--la place de bourreau est vacante à ***.

--Monsieur,--vous voudriez qu'elle ne fût pas donnée,--vous êtes, comme
moi, pour l'abolition de la peine de mort,--vous....

--Pas du tout,--monsieur,--je voudrais être bourreau.

--Monsieur,--je me ferai un vrai plaisir....

--Ayez donc la bonté d'apostiller cette petite pétition que j'adresse au
ministre.

--Volontiers,--monsieur.

«Je certifie que N..., excellent père de famille,--garde national
irréprochable,--a tout ce qu'il faut pour faire un bourreau
très-distingué;--je serai personnellement heureux de voir tomber sur lui
le choix de M. le ministre;--je crois qu'il s'en montrera digne à tous
égards,--et que le gouvernement n'aura qu'à se féliciter de son utile
concours.»

[GU] 10.--L'amiral Baudin était arrivé à Cherbourg et avait passé la
revue de ses équipages--lorsqu'il a annoncé tout à coup qu'il ne partait
pas,--et est retourné à Paris.--Au moment où l'amiral reçut sa
mission,--il confia à M. Thiers que M. _Mollien_, consul de France à la
Havane, lui était désagréable--et que sa destitution lui ferait
plaisir.--M. Thiers répondit: «Nous verrons ça.»

Une fois à Cherbourg, M. Baudin écrivit à M. Thiers qu'il ne mettrait
pas à la voile avant que la chose fût faite;--la réponse de M. Thiers
fut ambiguë, et M. Baudin retourna à Paris.

Si on ne peut approuver M. Baudin--d'avoir demandé la destitution de M.
Mollien comme faisant partie de l'expédition, M. Thiers est sans excuse
de ne s'être pas expliqué catégoriquement, et de n'avoir pas refusé
formellement ce qu'il ne voulait pas faire.--De ce jour, l'amiral Baudin
n'a plus été un bon amiral, et M. Mackau, envoyé à sa place, a passé
homme de génie, pour son avancement,--du moins dans les journaux du
ministère.--Au résumé, avec toutes ses finesses et toute son
habileté,--M. Thiers n'arrive jamais qu'à priver le pays de ce qu'il a
de meilleur.

[GU] 11.--Un monsieur, auquel ses parents ont probablement négligé de
donner un état,--s'est récemment établi Dieu,--il prétend que le
véritable Dieu doit être à la fois homme et femme,--c'est-à-dire _père_
et _mère_, et il s'intitule _Mapah_, nom formé des premières syllabes
des deux mots _maman_ et _papa_. Il y a deux ans, les femmes libres
adressèrent à la Chambre des députés une pétition tendant à ce que le
roi Louis-Philippe fût appelé à l'avenir roi des Français et des
Françaises.--On prononça l'ordre du jour,--parce qu'on objecta--que les
Françaises étaient comprises dans les Français,--et que rien
n'empêcherait, si on accédait à cette première demande, d'être bientôt
obligé d'appeler le roi--roi des Français, des Françaises et des
chapeliers, etc., etc. Le Mapah a accompli ce vœu des femmes libres.

Je n'ai jamais vu ce nouveau Dieu;--mais il m'a parlé comme l'autre
parla à saint Jean dans le désert.--La parole du Mapah--coûte trois sous
de port.--Il m'a envoyé quatre pages sur Napoléon et sur Waterloo;--je
pense que Dieu parlait hébreu à son peuple,--le langage du Mapah est de
l'hébreu pour moi.

Il a écrit également à M. V. Hugo,--et lui a proposé d'être sous-Dieu ou
Saint-Esprit,--M. Hugo a refusé.--Il paraît qu'il aime mieux être
académicien.--On ne saurait trop porter à la connaissance du public de
semblables traits de désintéressement.

Le Mapah date _ses évangiles_ de _son grabat_,--décidément le métier est
mauvais, le royaume des cieux n'est pas de ce monde,--et j'admire
peut-être trop le désintéressement de M. Hugo.

Le Dieu, m'assure-t-on, daigne se manifester dans divers estaminets,--où
il fait la Pâque et communie sous les espèces des échaudés et de la
bière; sa foudre se compose d'un rotin, et il s'encense lui-même au
moyen d'une pipe culottée.--Il rencontra, un jour, dans un café, M.
_Jules Sandeau_, auquel il dit: «Levez-vous et suivez-moi.»--M. Sandeau
se leva et s'en alla aussi vite qu'il put aller.

[GU] 12-13.--Étretat. Je me suis mis à l'eau hier,--et je me suis dirigé
vers la ligne d'un beau bleu sombre que forme la mer à l'horizon,--j'ai
rencontré une barque de pêcheur, elle était--montée par mon ami
Samson;--je l'ai hélé.

--Tiens!

--Monsieur Alphonse!--Eh bien! comment que ça va?

--Bien, mon ami Samson,--et vous?--Avez-vous du genièvre à bord?--il y a
longtemps que je suis à l'eau, et cela ne me ferait pas de mal.

--Non, mais voici deux beaux homards que je vous donnerai pour votre
dîner.

Et Samson me montra des homards bleus étendant leurs grosses pattes et
ne saisissant que l'air avec leurs pinces formidables.

--Merci,--mon ami Samson,--mais pour le moment j'aimerais mieux du
genièvre.

--Eh bien!--allez-vous-en encore au large,--tournez la porte d'aval--et
vous rencontrerez Valin, le garde-pêche,--il a de l'eau-de-vie.

--Au revoir,--mon ami Samson.

--Au revoir,--monsieur Alphonse.

[GU] 14.--Madame ***, l'une des sorcières de Macbeth--à laquelle on
avait écrit après l'affaire de Strasbourg:--«Prends ton nez de sept
lieues et va-t'en.»--Madame *** vient d'essuyer un petit désagrément
de douane.--Les préposés, trompés par son aspect militaire et ses
moustaches,--n'ont jamais voulu croire que ce fût une femme,--ils ont
soutenu que c'était un homme déguisé, et que sa prétendue gorge devait
se composer uniquement de dentelles et autres marchandises
prohibées.--Ils ont voulu la déshabiller;--Madame *** a réclamé le
droit d'être fouillée par une personne de son sexe, comme il est d'usage
pour les femmes;--mais la femme préposée partageant l'erreur des
douaniers, a refusé longtemps de déshabiller ce _monsieur_, et ne s'est
décidée qu'à grand'peine.

[GU] 15.--Je vous vois bien, Padocke--vous bourdonnez depuis un quart
d'heure autour de ma tête,--mais je ne vous écoute pas.--Vous avez,
dites-vous, d'excellentes choses à raconter,--j'en suis désolé; mais
votre arrêt est porté sans appel,--vous ne reparaîtrez qu'au mois de
septembre; on voit bien, du reste,--Padocke,--que vous n'avez rien fait
depuis un mois;--vous êtes horriblement engraissée,--prenez
garde,--Padocke,--vous seriez la première guêpe qu'on aurait vue prendre
du ventre.

Certes, Padocke, après les désagréments que vous m'avez attirés,--ce
n'est pas vous que je laisserai parler sur le procès de madame
Lafarge,--vous laisseriez encore échapper des choses fort risquées;
aussi bien,--je ne dirai rien du fond du procès,--mais je ne puis
m'empêcher de parler un peu de Me Coraly, avocat et député.

J'ai lu tous les discours dans cette affaire,--et j'avouerai qu'il a
laissé derrière lui l'_Intimé des Plaideurs_.

Dans l'audience du 11,--il commence comme son modèle.

          L'INTIMÉ.

    Et de l'autre côté l'éloquence éclatante
    De maître Petit-Jean m'éblouit.....

Me Coraly:

«J'ai appris par l'expérience à me défier des entraînements du talent de
Me Bac.»

Et partout cette phrase prétentieuse, boursouflée, redondante, répétant
trois fois la même chose;

Et ces fades éloges de la beauté de madame de Léotaud,--et des grâces de
madame de Montcreton,--et la réponse de Me Bac par les louanges des
_attraits_ de madame Lafarge:--cette galanterie empesée,--et cette
ridicule forme de langage qui fait que Me Coraly s'écrie: «On a sali
_notre_ vie de jeune fille.»

Comme tout cela a été prévu par Racine!

                      L'INTIMÉ.

                On force une maison;
    Quelle maison? maison de _notre_ propre juge;
    On brise le cellier qui _nous_ sert de refuge.

Une chose triste en lisant toutes ces révélations qu'entraîne un procès
du genre de celui de madame Lafarge,--c'est de voir tout ce qu'il y a
de commun et de mauvais goût dans les coulisses de la vie
humaine,--combien peu il y a de gens qui aient quelque respect pour
eux-mêmes,--et qui gardent quelque dignité quand ils sont seuls.--Il
semble que, pour la plupart, les bonnes manières et la distinction
soient un rôle fatigant dont on ne saurait trop vite se débarrasser; il
semble voir des chiens savants retomber sur leurs quatre pattes aussitôt
que leur maître détourne la tête.--Il y a une foule de gens qui, sitôt
qu'ils se croient seuls, n'ont rien de plus pressé que de mettre un
bonnet de coton et de ne plus se laver les mains.

On n'aime pas à entendre cette jeune femme ne trouver rien de mieux à
dire à l'autre, à propos de son mariage récent, que ceci:--«_N'ayez pas
de diamants,--cela fait trop de peine de les perdre._» Que dirait-elle
donc de plus s'il s'agissait de la perte d'un enfant?

J'ai fait, à ce sujet, depuis longtemps, une remarque affligeante: c'est
qu'il y a beaucoup de femmes avares.--Qu'un domestique maladroit laisse
tomber du plateau qu'il porte quelques gouttes d'eau sucrée sur leur
robe,--c'est un désespoir qu'on ne prend pas la peine de cacher;--qu'une
porcelaine un peu précieuse soit brisée par hasard, que de cris!--que de
plaintes!--que de gémissements!--Une bague tombe,--on interrompt la
contredanse:--il faut tout déranger pour la retrouver.--Et cette
histoire avec M. Clavet!

    Non, je n'appelle pas vierge une jeune fille
    Qui donne des cheveux à son petit cousin,
    Ou qui, chaque matin, se rencontre et babille
    Avec un écolier dans le fond du jardin.
    Je n'appelle pas vierge une fille qui donne
    Un coup d'œil au miroir sitôt que quelqu'un sonne.

    Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois,
      Elle voulut être belle et parée.
    Par cet autre sa main, dans un bal,--fut serrée;
    Celui-ci vit sa jambe, un certain jour qu'au bois
    On montait à cheval.--Un autre eut un sourire,
    Un autre s'empara,--tout en feignant de rire,
        D'une fleur morte sur son sein.
        Un autre osa baiser sa main.

    Dans ces jeux _innocents_, source de tant de fièvres
        Qui troublent les jeunes sens,
    Un monsieur a baisé, devant les grands parents,
    Tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres.
    On a rougi cent fois d'un mot ou d'un regard;
    On a reçu des vers et rendu de la prose,
      _Et cætera._--Mais il est une chose,
    Une seule,--il est vrai,--peut-être par hasard,
    Que l'on a su garder,--soit par la maladresse
        Ou l'ignorance du cousin,
        Ou la,--dirai-je,--la sagesse
        D'une mère au coup d'œil certain.
    C'est encore une chose et rare et difficile!
    Et c'est ce qu'on appelle une vierge!--on l'habille
    Tout de blanc,--et l'époux se rengorge au matin!

[GU] 16.--Je découvre que je passe définitivement à l'état de
_canard_.--On appelle _canard_ en librairie les nouvelles que les
crieurs vendent dans les rues,--ou les anecdotes un peu hasardées que
publient les journaux,--on est arrivé par _catachrèse_ à donner le nom
de canard à celui qui est le sujet de l'anecdote. J'ai compté cette
semaine quatre canards dont je suis le héros,--en y comprenant les
détails donnés sur un naufrage que je suis censé avoir fait à _Étretat_
avec _Gatayes_, qui n'a pas quitté Paris.

[GU] 17.--Dans un numéro du mois de décembre, j'ai raconté toute la vie
de M. Rossi,--les grands journaux, les journaux sérieux,--les journaux
qui savent tout,--ont, depuis six mois, largement puisé à cette source
sans la désigner jamais,--chaque fois qu'il a été question de M. Rossi.

On vient de le nommer conseiller au conseil royal de l'instruction
publique,--et on a fait grand bruit de la démission qu'il a donnée d'une
de ses places,--le hasard fait que c'est précisément la moins rétribuée
que M. Rossi a abandonnée.

Ainsi, en quittant la chaire d'économie politique qui lui rapportait
cinq mille francs,--il a conservé les douze mille francs qu'il reçoit du
ministère des affaires étrangères,--les douze mille de l'École de droit.

Les douze mille du ministère de l'intérieur pour la Revue des deux
Mondes, dont il fait la chronique politique.--Cette chronique, qui n'a
aucun mérite d'aucun genre, était beaucoup plus spirituelle quand elle
était faite par des Français.

[GU] 18.--Il y a deux ans et demi, M. Cousin n'était pas ministre de
l'instruction publique,--il faisait à la Chambre haute--une opposition
tracassière.--Un jour il avait entrepris de faire réciter à M. Molé une
sorte de catéchisme ridicule.

--Monsieur le ministre, disait M. Cousin, que feriez-vous s'il arrivait
telle chose? que feriez-vous si don Carlos était triomphant, si le
colosse du Nord venait à mourir, si la reine d'Angleterre engraissait?

«Hélas! monsieur, ne répondait pas M. Molé, nous avons déjà assez de
peine à savoir bien précisément ce que nous faisons, sans encore dire ce
que nous ferons.»

--Monsieur, répondait M. Molé, il m'est impossible d'improviser ici un
programme complet d'une politique que les événements doivent
nécessairement modifier, etc., etc.

Nous ne suivrons pas ces deux messieurs dans le dialogue, nous
remarquerons seulement que le professeur Villemain venait de temps en
temps en aide au professeur Cousin,--et lui donnait le temps de
reprendre haleine.--M. Molé tenait bon, et l'avantage semblait devoir
lui rester, lorsque le professeur Cousin imagina un de ces arguments
qui bouleversent l'armée de syllogismes la mieux disciplinée.

--Monsieur, dit le professeur Cousin à M. Molé, je vous donne un
démenti.

On comprend de quel étonnement, de quelle stupeur, puis ensuite de
quelle indignation fut saisie la Chambre dite aristocratique. La plupart
des pairs sont des hommes bien élevés,--peu accoutumés à ces façons de
Trissotin, à ces interjections de garçon de classe.

M. Pasquier, quand le premier tumulte fut apaisé,--dit au professeur
Jean-Vadius Cousin: «Monsieur, je vous fais observer que les paroles
dont vous venez de vous servir sortent des convenances parlementaires.»

Et de toutes les convenances possibles, aurait dû ajouter M. Pasquier;
mais les membres de la Chambre haute sont des gens comme il faut, qui
n'ont pas voulu dire dans une assemblée législative, dont toutes les
paroles sont imprimées au _Moniteur_ et lues dans toute l'Europe:
«Monsieur, vous êtes un manant.»

[GU] 19. La Chambre des pairs, en rejetant ou en modifiant les lois
tardivement présentées par le ministère,--a montré clairement qu'elle
n'entendait pas se laisser ainsi abaisser et amoindrir.--M. Thiers a
senti le besoin de s'y créer un parti sérieux et il pense à une nouvelle
et prochaine fournée.--Le roi n'a pas caché qu'il serait très-difficile
sur les noms qu'on lui présenterait. M. Thiers manque de gens
suffisamment convenables dans ses relations personnelles;--c'est M. de
Rémusat, homme du monde et homme d'esprit,--qui a été nommé
_recruteur_.--Voici quelques-uns des noms déjà raccolés:--M. _de
Tracy_,--M. _de Lasteyrie_,--le comte _Paul de Ségur_,--l'infortuné
_Flourens_,--le général _Lamoricière_--et le général
_Duvivier_.--Quelques personnes parlent de M. _Dosne_;--ce M. _Dosne_ ne
serait-il pas le même M. _Dosne_ qui dut à la bienveillance de la
duchesse d'Angoulême une charge gratuite d'agent de change? Le moment
et le prétexte seraient l'arrivée des _cendres_ et on mettrait en tête
de la liste:--MM. Gourgaud,--Bertrand--et Lascase.

Dans les familles que voit M. de Rémusat,--on s'efforce de trouver des
formules de refus polies;--beaucoup allèguent le mauvais état de leur
santé,--quelques-uns demeurent bien loin du Luxembourg,--d'autres
redoutent les plâtres neufs,--etc., etc., etc. Le topique violent que
veut appliquer à la Chambre des pairs M. le président du conseil--est
généralement d'un effet extrêmement passager;--les nouveaux pairs ne
tardent guère à comprendre les devoirs et les nécessités de leur
position,--comme fit M. de Boissy après qu'il eut été nommé par le
ministère du 12 mai.

M. de Villèle redoutait beaucoup cet expédient et ne s'y détermina qu'à
la fin. «Chaque pair que je fais,--disait-il,--commence par mettre deux
boules noires contre moi.»

[GU] 20. Deux femmes accusées d'assassinat ont été toutes deux
condamnées:--la mère, comme auteur du crime, aux travaux forcés à
perpétuité,--et la fille complice,--vu des circonstances atténuantes,
sera à vingt ans de la même peine.--Or, la mère a près de quatre-vingts
ans, et il est certain que la fille passera aux travaux forcés trois
fois autant de temps que la mère.

[GU] 21.--Un des _canards_ faits sur mon compte--annonce que je suis
_très-laid_;--cette assertion peut jeter dans les esprits des
impressions illimitées.--Sans nier la chose au fond, je serai forcé, un
de ces jours, d'en fixer positivement les bornes par un bon portrait
légalisé,--aussi bien on en a lithographié un que l'on vend ou que l'on
ne vend pas derrière certains vitrages;--portrait qui me donne l'air
d'un criminel écoutant si le jury admet les _atténuantes_. Si j'étais
procureur du roi,--je ne suis pas bien sûr que je ne me ferais pas
arrêter sur le seul aspect de mon portrait;--je ne sais si c'est à cause
de ce portrait que MM. _Desmortiers_ et _Hély-d'Oissel_, son substitut,
ont cru devoir ajouter à mon nom, inscrit au parquet pour quelques
condamnations relatives à la garde nationale: «NE MÉRITE AUCUNE
INDULGENCE.»

Vraiment, messieurs, je ne sais si vous en méritez beaucoup;--mais je
sais que vous en auriez diantrement besoin,--ce que je me propose de
développer convenablement en temps et
lieux,--patience,--messieurs,--vous voyez que j'ai aussi une police bien
faite.--J'aurais, du reste, mauvaise grâce à me plaindre de toutes ces
plaisanteries.

Des ennemis de M. de Lamartine s'amusent à envoyer aux divers journaux
de Paris--des vers qu'il est censé, pendant le cours de son
voyage,--ici, avoir mis sur un album,--là, avoir improvisé dans un
banquet, etc, etc.--Ces vers sont, comme vous pouvez le penser, fort
indignes de leur auteur prétendu,--et donnent à l'honorable député un
certain air troubadour,--qui n'est ni de mode, ni de bon goût, et ne va
nullement avec ses façons d'être, qui sont pleines de dignité et de
distinction.

Les journaux,--pendant les vacances des Chambres, poussent au degré le
plus criminel l'avidité de la copie gratuite.--Je ne pourrais pas citer
trois journalistes--qui, un soir qu'il leur manquerait vingt lignes,
jetteraient au feu sans hésiter vingt lignes qu'on leur enverrait de
dénonciations contre leur meilleur ami. Aussi, saisissent-ils avec un
empressement féroce tout ce qu'on leur transmet sur ce pauvre M. de
Lamartine.--Le plus mauvais tour qu'on lui ait joué en ce sens est de
lui avoir prêté, ces jours-ci, le discours le plus biscornu qui ait
jamais été fait.--La scène se passe à _Bagnères_, on chante au poëte une
centaine de vers, _improvisés_ par MM. _Soutras_ et _Soubies_.--M. de
Lamartine répond:

«Dans l'hommage que vous rendez à la poésie, en ma personne, vous avez
employé les deux plus belles langues que Dieu ait données aux hommes, la
langue musicale et la langue des vers. Vous ne me laissez pour répondre
que _celle_ de mon émotion et de ma reconnaissance.»

Cela rappelle parfaitement cette phrase célèbre: «_De bonne heure
surtout; le mien est de te voir._»

«Vous voulez que je vous laisse un souvenir, fait-on ajouter à M. de
Lamartine... Je vous laisse celui de votre générosité.»

Ce n'est pas ruineux,--et je recommande aux poëtes, en général, ce genre
de présent.

[GU] 23.--Voici qu'il arrive à M. Thiers un des plus terribles
désappointements que jamais ait subis un ministre constitutionnel.--On
sait que le côté ou le prétexte politique de son entrée aux affaires est
l'alliance de la France avec l'Angleterre;--pendant que M. Thiers et les
journaux qui lui sont dévoués faisaient grands bruits des toasts portés
par M. Guizot, pendant qu'on faisait chaque jour de nouveaux éloges de
cette _terre classique de l'industrie_, de ce _berceau des gouvernements
constitutionnels_,--l'Angleterre, cette même Angleterre! la Prusse,
l'Autriche et la Russie,--ont signé, avec l'envoyé de la
Porte-Ottomane,--une convention contre _Méhémet-Ali_, et accessoirement
contre la France, soigneusement exclue de cette quadruple alliance.

[GU] Tout le monde connaît la correspondance ministérielle de la rue
Jean-Jacques-Rousseau,--dont l'_officine_ est située porte à porte avec
l'administration des postes.--M. de l'R., directeur de cette
correspondance, est un homme très-intelligent et très-entendu, qui
profite de tous les moyens possibles pour accélérer le transport de ses
_nouvelles_. On a vu pendant quelque temps un magnifique pigeonnier sur
le faîte de sa maison,--servant d'asile à ses voyageurs. Mais, ces jours
derniers, M. Conte, administrateur général des postes, l'a fait sommer
judiciairement--d'avoir, aux termes de certains vieux règlements de
police oubliés, à détruire son pigeonnier, et à plumer et manger ses
pigeons,--le choix de la sauce étant abandonné au condamné. Ce prétexte
était quelques avanies faites par les pigeons aux voitures de
l'administration;--mais la véritable raison est l'horreur qu'éprouve M.
Conte pour toute concurrence dans le transport des _lettres et
dépêches_.

M. de l'R.--a donné, ce matin, la volée à ses soixante pigeons,--qui se
sont dirigés vers différents pays,--portant sous l'aile gauche un billet
ainsi conçu:

«Monsieur, M. Conte, directeur général de l'administration des postes, a
fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.--Pendant
quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et
peu accélérée des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous
serons en mesure de prouver à M. _Conte_ que tous les _trébuchets_ du
monde sont impuissants contre les pattus d'Anvers.»De l'R.»

«_P. S._--La rente a baissé de deux francs quarante centimes à Tortoni.»

Le fait est vrai: la rente a baissé énormément.--On assure que M.
_Thiers_, qui jouait alors la baisse,--probablement dans la prévision et
la confiance qu'il ne pourrait tarder à faire quelque haute bévue,
aurait trouvé immédiatement sa fiche de consolation.--Les journaux
ministériels, alors,--anciens organes du vieux libéralisme,--qui avaient
eu tant de mal à glorifier l'Angleterre,--se sont sentis à l'aise quand
le maître leur a permis de l'appeler comme autrefois: _Perfide Albion_
et _Carthage des temps modernes_.--Le _Constitutionnel_--a mis de côté,
d'une façon tout, à fait crâne, son vénérable et proverbial bonnet de
coton. M. _Chambolle_,--rédacteur en chef du _Siècle_, a pris son air le
plus martial,--et a entonné le chant de guerre.--Il a appelé la France
aux armes,--et, si on ne l'avait arrêté, je crois qu'il partait tout
seul.--M. Chambolle plaisante peu avec les _puissances étrangères_,--et
je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire à
lui.--«On veut humilier la France,--s'écrie M. Chambolle,--c'était bon
sous les ministres pusillanimes qui nous ont précédés,--mais, à
présent, nous avons M. Thiers!»

Le _Siècle_ a trente mille sept cents abonnés,--ce qui suppose un peu
plus de quatre cent mille lecteurs.--Je me trompe fort, ou il y a,
aujourd'hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes
qui riront aux éclats en voyant M. Thiers métamorphosé en foudre de
guerre par le zèle exalté de M. Chambolle.

En tous cas, voilà les _puissances_ averties, elles s'arrangeront comme
elles pourront.--Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!--On parle
d'assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude
prendront les avocats qui sont censés représenter la France,--mais je
n'ai pas oublié--la haine qu'ils ont toujours témoignée contre les
illustrations militaires, et les avanies qu'ils ont faites, chaque fois
qu'ils en ont trouvé l'occasion, à tout ce qu'il y a de noble et de
grand en France.--Je m'en rappelle un exemple entre mille; il y a deux
ans et demi, après la prise de Constantine,--le gouvernement demandait
une pension de douze mille francs pour la veuve du général _Damrémont_,
tué sur le champ de bataille;--les avocats ont chicané, lésiné et réduit
la pension à six mille francs.

Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du
colonel Combes.

Le colonel Combes, à la tête de la deuxième colonne, avait décidé la
prise de Constantine; la ville était prise, il était revenu annoncer la
victoire au duc de Nemours.--Seulement alors on s'était aperçu qu'il
était blessé à mort.

Une longue discussion eut lieu à la Chambre, et les avocats s'élevèrent
à un remarquable degré de honteuse chicane.

On demande si la mort du colonel pouvait être considérée comme service
extraordinaire, ou si c'était simplement une affaire ordinaire,
l'exécution d'une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le
général Doguereau, soutinrent cette bizarre interprétation.--M. le
général Doguereau termina par cette remarquable naïveté:

«J'admire autant que qui que ce soit les paroles prononcées par le
colonel Combes mourant; mais ceux qui ont été tués auraient pu en dire
autant si la mort ne leur avait pas coupé la parole.»

On regretta que M. Doguereau n'eût pas ajouté que Combes, un quart
d'heure avant sa mort, était encore en vie.

Cependant, on vote par assis et levé.

«Il est accordé, à titre de récompense nationale, une pension de trois
mille francs à la veuve du colonel _Combes_, tué sur la brèche de
Constantine.»

L'article fut adopté à une majorité de plus de soixante voix; les
avocats avaient eu un peu de vergogne; ils n'avaient pu, sans rougir,
voter contre la pension, mais, à une seconde épreuve, au scrutin secret,
les avocats, plus libres,--firent rejeter la pension;--plus de soixante
membres de la Chambre--qui s'étaient levés pour la pension,--votèrent
contre au scrutin secret.

[GU] 94.--J'ai reçu, de _Montreuil_, une lettre d'un monsieur fort
indigné des paroles légères que je me suis permises sur _son
endroit_;--la langue de Montreuil est trop différente de celle qu'on
parle en France--pour que je puisse en citer des fragments.--J'ai reçu
du poëte Antony Deschamps des vers qui m'ont fait le plus grand
plaisir.--M. Viennet, dans une lettre écrite à divers journaux,--se
plaint des _Guêpes_.--M. Viennet a tort;--j'ai mes torts,--je ne frappe
pas sur ceux des autres; d'ailleurs, je n'ai jamais eu occasion de
parler de M. Viennet qu'une fois--et c'était dans une circonstance où je
devais le faire avec éloges.--Les élèves m'arrivent en foule pour les
leçons de trompe.--J'ai rencontré un démonstrateur de figures de cire
qui faisait voir--_le notaire Peytel et son complice, M. de Balzac;_--on
n'a pas tardé à ordonner à ce brave homme de suspendre son
exhibition;--il était fort irrité contre le brillant auteur de tant de
beaux romans et disait: «C'est bien petit de la part de M. de Balzac de
m'avoir fait défendre de montrer _Peytel_;--Peytel a été
guillotiné,--j'ai le droit de le montrer;--M. de Balzac a tort,--je n'ai
pas autant d'esprit que lui, mais je n'ai pas fait _Vautrin_.»

[GU] 25.--Les anniversaires de la Révolution de juillet deviennent de
plus en plus embarrassants;--le convoi des victimes--et la translation
de leurs restes sous la colonne de la place de la Bastille--n'ont excité
ni grande émotion ni grand enthousiasme.--Il y avait, dans cette
cérémonie, un aspect profondément philosophique peu propre à irriter les
passions de la foule.--Les rapports municipaux avaient constaté que,
dans les tombes creusées à la hâte, au mois de juillet 1830,--on avait
enfoui à la fois et les morts du peuple et ceux de l'armée,--et
quelques-uns des gens qui étaient chez eux morts de peur ou de toute
autre maladie non politique. Il était impossible de discerner les
ossements,--et il a fallu mettre dans les mêmes cercueils et sous la
même colonne--amis et ennemis,--ouvriers et soldats,--tous _également
victimes_ des passions et de l'avidité de gens qui se portent bien
aujourd'hui;--tous tués pour des intérêts qui n'étaient pas les
leurs;--tous pêle-mêle--confondus dans la même mort,--dans le même
silence,--dans le même néant,--dans la même tombe.

La musique faite par M. Berlioz pour la cérémonie funèbre a eu un grand
succès.--La marche funèbre, d'une facture large et simple;--l'hymne
d'adieu,--remplie de mélancolique mélodie. L'apothéose est surtout un
magnifique morceau plein d'une verve entraînante--et d'un rhythme
admirable.--Un officier de la garde nationale étant tombé de
cheval,--les personnes qui étaient auprès de lui ont eu peur;--cette
peur gagnant de proche en proche,--sans porter avec elle sa cause,--a
occasionné un grand désordre de la Bastille à la Madeleine;--une partie
de la garde nationale a été mise en déroute.

[GU] 26.--La fête a été commune:--c'est toujours la même fête qu'on
donne au peuple,--sous tous les gouvernements,--et en commémoration de
n'importe quoi.--La joute à la lance, sur la rivière, a manqué.--Tous
les autres exercices ont été supprimés;--aussi serait-il impossible de
trouver, sur la Seine, cinq mariniers bons nageurs.--Le feu d'artifice a
été d'une grande magnificence.

[GU] 27.--M. Thiers a du malheur:--ce n'est pas assez de sa
responsabilité de président du conseil,--il faut que tout ce qui arrive
de fâcheux, en ce moment, tombe précisément sur le ministre des affaires
étrangères.--A Londres, pendant une visite du duc de Nemours,--il arrive
ce que vous savez;--la France est exclue de la quadruple alliance.--A
Vienne, M. de Saint-Aulaire,--averti que M. de Metternich lui préparait
l'avanie de l'excepter seul des invitations faites aux
ambassadeurs,--fait semblant d'avoir oublié sa tabatière à Paris,--et
laisse là-bas son secrétaire d'ambassade. M. de Langsdorf,--ignorant
l'étiquette,--remet son chapeau sur sa tête, après avoir salué--M.
Mensdorf;--est-ce bien Mensdorf que ce monsieur s'appelle?--Mensdorf,
Langsdorf,--des noms de cette dureté devraient bien s'arranger pour
qu'il ne leur arrivât rien qui force à parler d'eux; M. Mensdorf--jette
à terre le chapeau de M. Langsdorf.--A Constantinople, M. de Pontois
donne des lettres de recommandation--à un jeune homme qui va contribuer
à l'insurrection de Syrie.--En Prusse,--M. Philippe de Ségur, envoyé
extraordinaire de France, et M. Bresson arrivent trop tard au palais où
ils ont été invités par le roi;--le comte de Ségur veut s'excuser;--Sa
Majesté répond en souriant: _Les représentants de la France n'arrivent
jamais trop tard en Allemagne_.

_N. B._ Les journaux du ministère ont pris cela pour une phrase
bienveillante,--et racontent tous l'incident avec un petit air de
triomphe--on ne saurait plus bouffon.

Voici la situation dans laquelle je laisse les choses en m'en retournant
à Étretat:

M. Thiers--est entré aux affaires, sous prétexte de cabinet
parlementaire et vertueux;--à le considérer comme vertueux, je crois la
lecture des derniers volumes des _Guêpes_ assez édifiante et
instructive;--à le considérer comme parlementaire,--M. Thiers, partisan
effréné de l'intervention et de l'alliance anglaise,--est sur le point
de mettre la France en guerre avec toute l'Europe, en commençant par
l'Angleterre,--pour défendre la non-intervention.

La rente a baissé de six francs.

M. _Chambolle_, du _Siècle_; M. _Jay_, du _Constitutionnel_; et M. _de
Lapelouze_, du _Courrier français_, se sont levés comme un seul
homme,--brandissent leurs plumes,--les mettent à leurs chapeaux en guise
de plumet--et défient les ennemis de la France.--Mort et furie!--Sabre
et poignard!--Damnation!



Septembre 1840.

     Prohibition de l'amour.--Le pain et les boulangers.--Injustices de
     la justice.--La paix et la guerre.--La feuille de chou de M.
     Villemain.--Le roi sans-culotte.--M. Cousin.--M. de
     Sainte-Beuve.--La pauvreté est le plus grand des crimes.--Les
     circonstances atténuantes et le jury.--La morale du théâtre.--M.
     Scribe.--La distribution des prix à la Sorbonne.--L'éducation en
     France.--Naïvetés de M. Cousin.--M. Aug. Nisard.--Ce que M. Thiers
     laisse au roi.--M. Hugo.--Monseigneur Affre.--M. Roosman.--M.
     Gerain.--Les voleurs avec ou sans effraction.--Le roi et les
     douaniers.--Un chiffre à deux fins.--Comme quoi c'est une dot
     d'être le gendre d'un homme vertueux.--M. Renauld de Barbarin.--M.
     Gisquet et ses Mémoires.--M. de Montalivet.--M. de Lamartine.--M.
     Étienne.--La Bourse.--M. Dosne.--M. Thiers.--La vérité sur la
     Bourse.--Une petite querelle aux femmes.--Un malheur arrivé à M.
     Chambolle.--Aphorisme.--Coquetterie des Débats.--Mot de M.
     Thiers.--La curée au chenil.


AOUT.--1er.--Un tribunal vient de rendre un jugement par lequel un
pauvre diable a été condamné «pour excitation à la débauche, dans son
propre intérêt, d'une personne au-dessous de vingt et un
ans.»--Mais,--mon Dieu!--ce crime est ce qu'on a appelé si longtemps et
jusqu'ici d'une foule de noms plus doux et plus innocents, tels que
«faire la cour»--«aimer»--«séduire.»

Au-dessous de vingt et un ans! diable!--quels sont les demi-siècles qui
ont ainsi influencé la justice--pour se réserver, sous la protection des
lois, toutes les _excitations à la débauche_ qui se pourront faire dans
leur belle patrie?

Les femmes n'oseront plus se rajeunir;--celles qui encourront la
suspicion de n'avoir pas vingt et un ans seront évitées avec horreur par
tout bon citoyen, ami des lois et peu ambitieux des travaux forcés;--et,
comme il n'est ni poli ni bien reçu de demander l'âge des femmes,--et
que d'ailleurs on pourrait être trompé, il sera prudent de ne
s'enflammer qu'après la constatation de quelque signe évident de
décrépitude chez l'objet aimé.

[GU] 2.--Il n'est que trop vrai que les hommes en général n'arrivent
jamais à trouver ce qui est vrai, simple et juste--qu'après avoir épuisé
auparavant ce qui est faux, tourmenté et absurde.

On oblige le boulanger, qui vend un pain d'un certain poids, et en
reçoit le prix proportionnel, à livrer un pain conforme au poids convenu
et payé. Les boulangers cependant encourent chaque jour des amendes et
des notes infamantes pour contraventions à ces ordonnances. Ils
prétendent que la réduction que souffre le pain pendant la cuisson ne
peut être ni prévue ni appréciée d'avance, que la forme du pain, la
chaleur du four et une foule d'autres raisons amènent des variations à
l'infini.

Que fait l'autorité?--On consulte des chimistes.--Les chimistes font des
expériences,--ne sont pas d'accord entre eux,--et finissent par l'être
avec les boulangers, en cela qu'ils renoncent à établir combien un pain
perd de son poids pendant la cuisson.

Puis on laisse les choses sur le même pied, et on continue à condamner à
cinq francs d'amende les boulangers dont les pains n'ont pas précisément
un ou deux kilogrammes.

Or, il faut cependant se décider.--Si c'est sciemment que le boulanger
vend à faux poids, il est dérisoire de le condamner à cinq francs
d'amende quand le malheureux qui volerait dans sa boutique un pain d'un
sou en brisant une vitre expierait son crime par les travaux forcés.--La
peine infligée au boulanger qui vole le pain du pauvre doit être au
moins égale à la peine du pauvre qui vole le pain du boulanger.

Si c'est involontairement que le boulanger ne donne pas le poids convenu
à ses pains,--la peine de cinq francs d'amende doit être supprimée.

Il n'y a rien de si facile à arranger que tout cela. Permettez aux
boulangers de faire des pains de la forme et du poids qu'il leur
plaira,--et de les vendre pour leur poids, quel qu'il soit;--et dans le
tarif comparatif des farines et de celui du pain qui se publie tous les
quinze jours, ne fixez plus le prix du pain de quatre livres et du pain
de deux livres,--mais seulement le prix de la livre de pain.

Que le pain se vende au poids, et seulement au poids; qu'on n'aille plus
demander au boulanger un pain de quatre livres, mais quatre livres de
pain,--comme on fait chez le boucher, chez l'épicier, etc.,--et toutes
les difficultés disparaissent. Cela est simple, clair, sans objection;
ce qui n'empêche pas que je serai bien étonné si on profite de
l'avis[A].

[A] On en a profité depuis.

[GU] 3.--Un pauvre saltimbanque, roué de coups par un brutal, porte
plainte et fait venir son adversaire devant le tribunal de police
correctionnelle. Le pauvre diable est encore tout éclopé.--Plusieurs
témoins déposent des faits.--L'agresseur est condamné à... quinze francs
d'amende. «Pour qui sont les quinze francs?--Parbleu, pour le plaignant,
direz-vous, c'est une faible indemnité pour les coups...--Vous n'y êtes
pas le moins du monde. Les quinze francs d'amende sont pour l'État.--Et
le saltimbanque?--Le saltimbanque n'a rien.--Pourquoi cela?--Je vais
vous le dire: c'est que le saltimbanque est trop pauvre pour s'être
_porté partie civile_, c'est-à-dire pour avoir fait l'avance de certains
frais.--C'est-à-dire qu'on ne lui donne pas l'argent précisément à cause
du besoin plus grand qu'il en a?--C'est cela même.»

[GU] 4.--Le ministère a divisé ses journaux en deux camps: les uns
plaident pour la paix,--les autres pour la guerre. En général, les
journaux du matin,--M. Chambolle en tête, sont plus belliqueux;--ceux du
soir sont plus pacifiques;--peut-être ont-ils peur des ténèbres et des
revenants?--Les journaux, en très-petit nombre, qui sont restés dans
l'opposition, annoncent tous les matins aux puissances contre lesquelles
la France est presque en guerre,--la force et la faiblesse de l'armée de
terre et de mer;--quels sont les points fortifiés,--et quels sont les
points qui ne le sont pas;--le tout enjolivé de dissertations sur la
supériorité de l'Angleterre sur la France, etc., etc.

[GU] 5.--M. Villemain, l'ex-ministre de l'instruction publique, va, deux
fois par semaine, passer la journée à Nanterre chez son ami, M. de
Pongerville.--M. de Pongerville est un homme d'un esprit facile et
conciliant, qui est fort bien avec le monde entier, et qui n'a qu'un
regret, c'est de ne pouvoir étendre davantage le cercle de sa
bienveillance.--M. Villemain a été vu plusieurs fois se promenant dans
le jardin, non pas avec une feuille de vigne,--mais avec une feuille de
chou dont il se couvre le visage pour se préserver du contact du
soleil;--d'autres disent que c'est pour préserver le soleil de l'aspect
de son visage.

[GU] 6.--Le roi Louis-Philippe, fort brave de sa personne, quand il ne
s'agit que de lui,--ainsi qu'on ne lui en a fait donner que trop de
preuves depuis dix ans,--passe pour beaucoup moins résolu en
politique,--et sa prudence a souvent été qualifiée de diverses manières
fâcheuses. Cette fois, cependant, il s'est montré fort irrité contre les
envoyés des puissances coalisées qu'il a reçus,--et il est allé jusqu'à
dire: «Si je ne trouve pas d'autres moyens pour rendre à la France toute
son énergie contre l'Europe,--j'irai jusqu'à mettre le bonnet rouge.»

[GU] PARENTHÈSE.--A ce propos, le mois dernier,--en faisant
l'énumération des os qui avaient partagé indûment les honneurs rendus
aux héros de Juillet,--j'ai oublié plusieurs momies avancées, enlevées
du Musée Charles X. Les pharaons ne s'attendaient guère à être mis au
nombre des héros morts pour la Charte.

[GU] 7.--Comme j'allais me mettre à écrire,--je suis dérangé par le
bruit que fait une mouche qui frappe avec fureur, de sa petite tête,
contre les vitraux de ma porte.--J'ouvre et je vois Padocke.

--Maître,--me dit-elle,--M. de Sainte-Beuve a été récompensé de sa
démarche près de vous et de sa dénonciation contre moi:--par une
ordonnance du 8 août, c'est-à-dire d'avant-hier, il vient d'être nommé
conservateur à la bibliothèque Mazarine, en remplacement de M. Naudet.

--Eh bien! Padocke?

--Eh bien! maître?

--C'est une justice rendue à M. de Sainte-Beuve, qui est un homme d'un
grand talent. Si cette place avait dépendu de moi, je la lui aurais
volontiers donnée pour le plaisir qu'il m'a fait d'entrer chez moi, et
je suis enchanté qu'il lui arrive quelque chose d'heureux.

--Mais...

--Mais quoi?

--Pourquoi ne lui a-t-on pas rendu cette justice plus tôt?

--Parce que, Padocke, la place n'était pas vacante.

--Mais...

--Encore?

--Oui..... depuis que M. de Sainte-Beuve est un homme d'un grand talent,
et depuis que M. Cousin est ministre,--ce qui est plus récent et durera
moins longtemps,--il y a eu des places vacantes à diverses bibliothèques
et on les a données à des bureaucrates.

--Que voulez-vous que j'y fasse, Padocke?

[GU] 8. Je lis sur un journal des tribunaux: «La Cour rejette le pourvoi
en cassation de Françoise Lebrun,--condamnée à quinze ans de travaux
forcés pour crime d'infanticide,--_pour défaut de consignation
d'amende_.»

Pourquoi ont été instituées les cours de cassation? Pour casser un
jugement mal rendu;--pour annuler une peine mal appliquée;--en un mot,
pour contrôler l'exercice de la justice, diminuer les chances d'erreurs,
et donner quelques garanties de plus aux accusés.--Or, dans cette
circonstance,--et j'en ai vu des exemples nombreux, la Cour déclare que
Françoise Lebrun est bien jugée,--non parce que la procédure a été
régulière, ou parce que la peine a été appliquée justement et
conformément à la loi,--mais parce qu'elle n'a pas consigné une amende.
C'est-à-dire qu'il y a, comme du pain, de la justice de première et de
seconde qualité; que les juges sont comme les barbiers qui _repassent_,
c'est-à-dire rasent une seconde fois ceux qui payent plus cher.
C'est-à-dire que Françoise Lebrun est assez bien jugée pour une pauvre
femme;--qu'elle a eu de justice ce qu'on peut en avoir pour
rien.--C'est-à-dire que, sans argent, dans le sanctuaire de la justice,
comme aux spectacles forains, ceux qui ne payent pas n'ont droit qu'à la
parade et _aux bagatelles de la porte_.

Si on a institué les tribunaux de cassation,--si on casse souvent les
jugements de tribunaux de première instance, c'est que ces derniers
peuvent se tromper et se trompent;--c'est qu'il est possible que
l'accusé soit injustement condamné;--c'est que Françoise Lebrun n'est
peut-être pas criminelle;--c'est que, si elle avait pu consigner
l'amende en question, le jugement qui la condamne aurait peut-être été
cassé, et elle acquittée par un autre jugement.--Le résumé de ceci est
que Françoise Lebrun n'a pas le moyen de ne pas avoir tué son
enfant;--qu'elle n'a pas le moyen de ne pas aller aux travaux
forcés;--que, sans les _circonstances atténuantes_, qui sont d'invention
moderne,--elle eût été condamnée à mort,--et qu'elle n'aurait pas eu le
moyen de ne pas être guillotinée.

O μυθος δηλοι οτι...--Cela prouve qu'il y a un crime plus grand que
l'assassinat, le vol et le parricide;--un crime plus grand que tous les
autres réunis,--un crime qui ne trouve ni grâce ni indulgence:--c'est la
pauvreté.

C'est plus sauvage que les sauvages.

[GU] 9.--Encore la justice! encore les circonstances atténuantes. Dans
le Gard, une domestique empoisonne _trois fois_ sa maîtresse; le jury la
déclare coupable d'empoisonnement, MAIS _avec des circonstances
atténuantes_.--En effet, pour avoir besoin de l'empoisonner trois fois,
il fallait qu'elle l'empoisonnât bien peu à chaque fois.

_Rosalie Hébert_ empoisonne son mari et l'avoue.--Le jury du Calvados
trouve une excuse dans sa jeunesse,--là où j'aurais trouvé un crime de
plus; car dans la jeunesse tout est noble et grand, et l'amour absorbe
toute la puissance, qui plus tard sera divisée entre toutes les autres
passions;--elle est déclarée coupable, MAIS avec des circonstances
atténuantes.

Nicolas Roulender, à Montpellier,--viole sa fille,--vit publiquement
avec elle. Déféré aux tribunaux, il est condamné, MAIS avec des
circonstances atténuantes.--Je voudrais bien que le plus fort des jurés
de Montpellier m'expliquât ce qu'il fallait que fit Roulender pour qu'il
n'y eût pas dans son crime de _circonstances atténuantes_.

--Le 18 août, le jury de Saône-et-Loire admet des circonstances
atténuantes en faveur de Nicolas Manguin, parricide et fratricide.--Ces
bons négociants du jury pardonneraient volontiers le treizième crime à
celui qui en commettrait douze à la fois.

[GU] 10--Il y a de singulières mœurs au théâtre; l'amour n'ose s'y
montrer qu'en ayant le mariage pour but.--Qu'un jeune homme et une jeune
fille s'aiment, se le disent, se laissent entraîner,--on criera à
l'immoralité.--Il n'en est pas de même s'il s'agit d'inceste ou
d'adultère,--la chose paraît toute simple et on n'y trouve pas le plus
petit mot à redire;--voir _Œdipe_,--_Phèdre_,--_Clytemnestre_, etc.

Ces idées me sont suggérées par la reprise de la _Neige_, de M.
_Scribe_. Dans cette pièce, le roi a surpris les amours de sa fille et
du page Eginhard; s'il ne les mariait pas à la fin, la pièce serait
réputée immorale.--Mais M. _Scribe_, qui connaît son public, a ajouté
ceci à la légende:--à savoir que le père jette _plaisamment_ dans
l'esprit de sa fille et de son gendre l'idée qu'ils sont frère et
sœur, et par conséquent incestueux. Personne n'a songé à trouver cela
odieux et révoltant qu'un père salisse ainsi la pensée de sa fille.

[GU] 11.--LES PRIX DE LA SORBONNE ET L'ÉDUCATION EN FRANCE.--Il y a, en
France, beaucoup de bonnes gens qui croient que l'on change quelque
chose;--voyez cependant,--ô bonnes gens,--les professeurs et les avocats
que vous avez mis à la tête du pays,--n'ont-ils pas rempli les robes et
les simarres de leurs prédécesseurs d'autant de morgue pour le moins
qu'elles en ont jamais contenu?--Il faut le dire, en France, on n'est
républicain que par amour pour l'aristocratie. L'égalité n'est pas un
état auquel on veut arriver, mais par lequel on espère arriver à autre
chose. Nous avons vu M. Cousin trôner à la Sorbonne pour la distribution
des prix, précisément comme M. d'Hermopolis,--avec moins de bonne grâce
seulement et de dignité.

Je ne vous parlerai pas du thème lu par M. Auguste Nisard,--ni des gens
qui secouent la tête avec de petits mouvements d'approbation, pour se
donner des airs de comprendre le discours latin: j'arrive tout de suite
au discours de M. Cousin.

Le ministre de l'instruction publique--a commencé par émettre des idées
de la force et de la nouveauté de celles-ci:--«_Le collége est l'image
anticipée de la vie. Les luttes dont vous sortez sont l'apprentissage de
celles qui vous attendent_, etc.;» puis, faisant un retour sur lui-même,
il a développé cette pensée,--que le meilleur gouvernement possible est
celui où M. Cousin est ministre de l'instruction publique;--il n'a même
pas caché que la chose devait s'arrêter à ce point culminant,--que les
laborieux enfantements du passé, les efforts, les luttes, avaient enfin
obtenu un résultat assez satisfaisant pour que l'humanité fît, comme
Dieu après le septième jour:--_Et elle vit que tout était bien, et elle
se reposa le septième jour._

«Il vous a été donné de voir la France libre et prospère, à l'ombre de
cette admirable forme de gouvernement; cette monarchie
constitutionnelle, rêvée jadis par quelques beaux génies, invoquée par
les sages, annoncée par Montesquieu, conquise enfin par tant de
souffrances et de glorieux travaux, et dernier terme de nos longues
vicissitudes! Aimez donc le siècle, aimez le pays qui vous font ces
avantages!»

Suivez encore ce bon M. Cousin:

«Et nous devons remercier la divine Providence d'avoir comme choisi
notre âge pour y rendre plus que jamais manifeste la loi sublime qui,
selon d'antiques paroles, attache par des nœuds d'airain et de
diamant la peine à ce qui est mal, la récompense à ce qui est bien.»

Quelle touchante naïveté!--Il est possible qu'à d'autres époques les
récompenses dues au mérite aient quelquefois été un peu détournées de
leur but;--mais, pour cette fois, la _Providence a choisi_ le moment où
M. Cousin est ministre pour montrer la justice des récompenses.

Ceci n'est que ridicule,--passons. Mais voici qui est plus grave:--M.
Cousin, après avoir fait cette découverte un peu hardie, que _le collége
est l'image de la vie_,--ajoute que l'éducation universitaire _conduit à
tout_. C'est un mensonge ridicule que les générations se lèguent les
unes aux autres,--mais qui n'a jamais été si mensonge et si ridicule
qu'aujourd'hui.

En effet,--quand l'éducation était un privilége, on ne mettait au
collége que les jeunes gens destinés à l'église, au barreau, aux lettres
et aux douces oisivetés du monde et de la fortune.

Les autres classes de la société se contentaient d'une éducation
spéciale, appropriée à l'état qu'elles devaient avoir dans la vie.

Mais, aujourd'hui que tout le monde va au collége,--je ne sais rien
d'aussi fou que cette éducation entièrement et exclusivement littéraire
à laquelle on astreint la jeunesse pendant dix ans. Je dirai donc contre
le système d'éducation actuel:

1º On n'y apprend pas ce qu'on est censé y apprendre;--prenons pour
exemple une classe composée de soixante élèves. Il y en a tout au plus
dix qui, en sortant du collége, savent passablement le latin et un peu
moins bien le grec;--pour les autres, et la mémoire de chacun suffit
pour démontrer que je n'exagère pas,--voici comment se passe le temps de
leurs études:

1re année.--_Sixième_: On s'amuse pendant les classes--à attacher des
bouts de papier à l'abdomen des mouches que l'on regarde ensuite
voler--pendant les récréations. Sous le nom de _pensums_, on copie cent
fois, deux cents fois, trois cent fois le _Récit de Théramène_,--pour
les maîtres sévères,--et _la Cigale ayant chanté tout l'été_, dont les
vers sont si courts, pour les maîtres plus indulgents.

_Cinquième._--Des bonshommes, attachés par un fil à des boulettes de
papier mâché, sont collés au plafond de la classe;--au printemps, on
lâche des hannetons.--On copie toujours le _Récit de Théramène_ et _la
Cigale et la Fourmi_.

_Quatrième._--On commence à _filer_ régulièrement,--c'est-à-dire--à
aller se promener dans les passages ou à la glacière, l'hiver;--l'été à
Montmartre ou à l'école de natation, pendant les heures des classes. On
continue à copier le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_,
pendant les récréations.

_Troisième._--On ne veut plus porter de casquette, on a un chapeau et
des bottes, et on cache les livres dans son chapeau et dans ses
poches.--On lit la _Pucelle_ de Voltaire et les _Épîtres_ de
Parny;--toujours le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Seconde._--On joue au billard,--on va au café,--on lit des romans et
les journaux;--on écrit aux filles de boutique du voisinage, pendant les
classes.--On met des éperons à ses bottes, le dimanche ou quand on
file.--_Le Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Rhétorique._--Suite de la seconde.--_Le Récit de Théramène_ et _la
Cigale et la Fourmi_.

Six ans à copier le récit de _Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_!
c'est beaucoup; et, je le répète, ne croyez pas que j'exagère rien.--Et
une preuve qu'aucun professeur ne niera,--c'est que, si on prend le
dernier élève de la classe de rhétorique, il ne sera pas le premier de
la classe de sixième.--Démentez-moi, monsieur Nisard, si ce que je vous
dis là n'est pas vrai.--Et regardez autour de vous, dans la société,
combien y a-t-il d'hommes qui sachent bien le latin?

2º Après avoir démontré qu'on n'apprend pas au collége ce qu'on est
censé y apprendre,--j'ajouterai que, l'eût-on appris,--ce serait, pour
quarante sur soixante, une éducation nuisible, ou au moins inutile.

Les professions libérales devraient être réservées aux intelligences de
quelque supériorité qui peuvent les faire marcher en avant, et non
livrées à la foule qui les encombre et les obstrue. Ce n'est pas ainsi
que l'on fait;--mais néanmoins,--sur soixante jeunes gens,--en prenant
par portions égales pour toutes professions industrielles, pour les
sciences, pour les arts, etc.,--il ne doit y avoir sur les soixante
qu'un écrivain tout au plus,--un peintre,--un médecin,--un avocat,--un
professeur. En effet, ce n'est, pour l'écrivain, quand ils seront dans
la société, que cinquante-neuf lecteurs;--pour le médecin et l'avocat,
que cinquante-neuf clients qui n'ont pas toujours des maladies ou des
procès, etc.

Eh bien! toute l'éducation est faite au point de vue de l'écrivain. Les
cinquante-neuf autres lui sont sacrifiés à des degrés
différents:--l'avocat moins que le médecin,--le médecin moins que le
peintre,--le peintre moins que le ferblantier.

Je ne prétends pas pour cela que l'éducation de l'écrivain soit bien
complète;--car il n'y apprendra que le latin et le grec,--et sortira du
collége très-ignorant de la littérature française.

En sortant du collége, à l'exception de l'écrivain,--jusqu'à un certain
point,--tous les autres ont à faire leur éducation réelle.

Ainsi,--le résumé de l'instruction de collége est que, pour dix sur
soixante,--elle est utile, mais incomplète;

Que les cinquante autres sont censés y apprendre des choses qu'ils
n'apprennent pas, et qui ne leur serviraient à rien s'ils les
apprenaient.

Et si je répète ici les paroles de M. Cousin:

«Si parmi vous il est un jeune homme qui se soit élevé peu à peu
au-dessus de ses condisciples par la seule puissance du travail, n'ayant
d'autre appui que sa bonne conscience, d'autre fortune que les couronnes
qu'il va recevoir, que ce jeune homme ne perde point courage à l'entrée
des voies diverses de la vie.»

C'est pour en tirer des conclusions contraires à celles qu'en tire le
ministre de l'instruction publique,--et je dirai à ce jeune homme: Qu'il
ne perde pas courage, car il en aura besoin. Non,--en ce temps-ci on
n'arrive pas à tout par la _seule puissance_ du travail et de la _bonne
conscience_;--pourquoi tromper ces jeunes gens que vous laissez aller?
vous le savez mieux que personne,--monsieur Cousin,--tout ce qu'il faut
d'intrigues,--d'alliances contre sa conscience, de concessions contre
ses principes,--d'humilité avec les uns, et de boursouflure avec les
autres;--vous pourriez leur dire qu'il faut baiser la botte de
l'empereur de Russie en 1815,--et cirer les souliers de M. Thiers en
1840;--pourquoi les tromper,--monsieur Cousin?

Et je sais un homme qui, lui, n'arrivera à rien, parce qu'il n'a rien
fait et ne fera rien de tout cela,--parce qu'il s'est fait une fortune
de sa modération et de son dédain;--un homme auquel on avait dit
aussi,--dans vos colléges,--quand vous étiez professeur,--monsieur
Cousin: «Travaillez, cela mène à tout.» Il a travaillé, vous trouveriez
son nom dans les annales des concours généraux; il était un des élèves
les plus _forts_ de l'université,--et un jour on l'a lâché,--comme vous
en avez lâché un grand nombre hier,--et on lui a dit,--comme vous avez
dit hier: «Allez et ne craignez rien.»

Il y a encore, au haut de la rue Rochechouart, une maison où était une
pension.--Il fut bien heureux d'entrer là _pour sa nourriture_,--et
quelle nourriture! et d'y travailler dix-huit heures par jour, chez un
homme qui lui donnait pour logement un chenil sans vitres l'hiver,--et
le forçait de boire du vin blanc le matin,--lui qui avait le vin en
horreur.--Il dut se trouver heureux de supporter les caprices de cet
homme, qui, tous les dimanches, après un dîner meilleur, voulait
absolument l'emmener prendre la Belgique, et finissait par se mettre
tout seul en route, jusqu'au prochain corps de garde, d'où on le
ramenait chez lui.

--Les élèves ont demandé la _Marseillaise_, et applaudi vivement M.
Hugo, qui venait voir couronner un de ses charmants enfants.--M. Thiers,
pour avoir l'air de laisser quelque chose à la majesté royale, n'en a
pas pris la politesse, qui consiste dans l'exactitude;--il est arrivé
que le discours était commencé. C'était le seul moyen, pour le petit
homme, de n'être pas inaperçu. A l'entrée de M. Cousin, l'orchestre, je
ne sais pourquoi,--a joué une marche funèbre;--il est vrai que, dans son
discours, il devait proclamer une liberté d'enseignement qui, si elle
était accordée de bonne foi, ne tarderait pas à tuer et à enterrer
l'université.--Monseigneur Affre, archevêque de Paris, coiffé à la Louis
XIII, a l'air d'un jeune homme de trente ans.

[GU] 12.--Des voleurs ont tenté un vol avec effraction à la caisse de
ces bons messieurs Roosman et Gerain, au ministère des fonds
secrets;--ils n'ont rien trouvé.--Je n'écrirai pas ici ce qu'ils ont
écrit à la craie sur les murs, en l'honneur des _dévouements_ et des
_désintéressements_ qui les avaient prévenus.

[GU] 13.--Le roi, voulant aller à Boulogne sur le _Véloce_, a été
obligé, par le gros temps, de relâcher à Calais.--Arrivé enfin à
Boulogne,--il a donné beaucoup de croix d'honneur,--et a appelé les
douaniers ses chers camarades.

--Le retour de l'ambassade de Perse--a causé une grande joie dans les
coulisses de l'Opéra.--Plusieurs des jeunes envoyés ont reçu,
assure-t-on, en présent, des sabres et des décorations--_enrichies_ de
strass.

[GU] 14.--On faisait beaucoup de bruit des mémoires que va publier M.
Gisquet. En effet, M. Gisquet, âme damnée de M. Thiers, pouvait faire de
singulières révélations. On a intrigué, on a promis de réintégrer le
gendre de M. Gisquet dans sa recette générale, et M. Gisquet a fini
contre M. de Montalivet ce qu'il avait commencé contre M. Thiers.

[GU] 15.--M. Renaud de Barbarin, gendre du vertueux M. Valentin de la
Pelouze, vient d'être brutalement nommé conseiller à la cour des
comptes.

[GU] 16.--M. de Lamartine a écrit dans le _Journal de Mâcon_ et dans la
_Presse_ une longue lettre sur les affaires d'Orient.--Dans beaucoup
d'endroits, cette lettre n'est pas digne de M. de Lamartine; mais elle
est fort supérieure, en tous points, aux bavardages quotidiens qui
commencent les journaux chaque matin.--Les gens vulgaires et les sots
ont beaucoup crié contre cette lettre;--ils ne voudront jamais admettre
que l'esprit et le talent ne sont pas une infériorité,--qu'un grand
poëte est au-dessus et non pas au-dessous de la politique,--et que les
hommes d'esprit ne sont pas pour cela plus bêtes que les autres.

Le _Constitutionnel_, devenu pair de France pour avoir fait des paroles
d'opéra-comique, ne se peut taire sur les prétentions de M. de
Lamartine.

M***, qui n'avait pas lu la lettre, a été disant partout: «Oh! bah!
_c'est trop dans les nuages_!» On a dit: «Ce pauvre M***, les nuages
commencent si bas pour lui!»

Les élèves de Rome ont envoyé une foule de choses;--l'un, entre autres,
un projet de mairie pour le dixième arrondissement.--Envoyez donc des
gens à Rome!

J'ai voyagé une fois avec un peintre;--nous avions fait deux cents
lieues, quand, un matin, je le surpris dessinant la voiture qui nous
avait emmenés de Paris.

--Les gens vulgaires me reprochent ma sévérité à l'égard des
femmes;--les autres comprennent que je les aime et que ma sévérité n'est
que de l'avarice.--Je suis comme Apollon, qui sent la nymphe se
métamorphoser en arbre entre ses bras,--je crains toujours que les
femmes ne s'avisent de se changer en quelque chose d'autre.--Si une
jolie femme comprenait bien qu'elle a plus de charmes encore parce
qu'elle est femme que parce qu'elle est jolie!--Puis-je ne pas faire un
bruit horrible quand je suis forcé d'apprendre que les femmes les plus
comme il faut passent quelquefois dans la matinée par les mains de
quatre hommes qui ne sont ni des maris, ni des amants;

Que le matin elles livrent leurs pieds à un M. Pau,--qui les prend nus
dans ses mains, et leur récite des vers d'Horace;

Qu'ensuite un M. Thomassin, qui paraît être le Humann des femmes, leur
prend mesure d'un pantalon;

Qu'un M***, je ne sais pas son nom,--je sais seulement que c'est un
Polonais... (cassez quelque chose et ajoutez ski), vient leur essayer un
corset;

Qu'un _Frédéric_ quelconque vient les coiffer.

Mais je crierai de ma voix la plus forte et la plus retentissante,--mais
je dirai que c'est infâme;--que, si elles attachent si peu de prix à
elles-mêmes,--nous ne pourrons nous en attacher aucun.

Je leur dirai que, pour un homme qui les aime,--elles n'ont pas un
cheveu qui ne soit un trésor, et qu'elles n'ont pas le droit d'être si
prodigues d'elles-mêmes.--C'est donc bien ennuyeux le ciel, qu'on a tant
de peine à empêcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues.

[GU] 17.--_Sur la Bourse et sur ce qui s'y passe_. Il y a une maison de
jeu appelée la Bourse, qui rapporte douze millions chaque année au
gouvernement.--Le gouvernement nomme lui-même les croupiers, auxquels il
donne le titre d'agents de change,--exige d'eux des cautionnements,--et
fait mettre, comme je viens de vous le dire, douze millions aux
flambeaux.

La Bourse n'a été construite et instituée que pour y faire, à l'abri de
la pluie, des paris sur les fonds secrets.

Il est arrivé, le mois dernier, ce qui arrive tous les mois;--il y a eu
des différences à payer; les uns ont gagné, les autres ont perdu.--Mais
il est arrivé aussi que des gens qui avaient perdu ou qui n'avaient pas
joué croyaient avoir des droits à être de moitié dans le jeu des
gagnants, qui, disait-on, n'avaient gagné que par la communication
opportune et prématurée des nouvelles du ministère.--Un cri
d'indignation s'est élevé du sein des journaux; on a hautement désigné
M. Dosne, beau-père du président du conseil, comme ayant fait de gros
bénéfices.--M. Chambolle s'est plaint vivement dans le salon de M.
Thiers;--on allait jusqu'à désigner celui des embranchements des
galeries des Panoramas où se tenait M. Dosne, et d'où il envoyait ses
émissaires aux agents de change.

Il y a, dans le jeu que l'on prête à M. Dosne, une particularité assez
curieuse. M. de Talleyrand, ministre sous l'Empire, fut accusé de gains
énormes faits à la Bourse:--l'empereur le fit venir et lui en fit de
vifs reproches. «Sire, reprit M. de Talleyrand, qui avait toujours joué
la hausse, je ne joue pas à la Bourse, je ne fais que parier pour Votre
Majesté.»

M. Dosne a fait tout le contraire;--il a joué la baisse, et
conséquemment parié contre son gendre.

--Les gens les plus forts du parti de M. Molé ont exploité la
circonstance, et ont tellement harcelé M. Thiers, qu'il a fini par
donner dans le piége où est tombé M. Gisquet, lors de son fameux
procès.--M. Thiers a ordonné une enquête pour savoir ceux qui avaient
répandu de fausses nouvelles, aux termes de cinq ou six lois
contemporaines du _maximum_ et de la _loi des suspects_,--et qui, si
elles étaient suivies, entraîneraient tout simplement la fermeture et la
démolition de la Bourse;--attendu qu'elles proscrivent l'agiotage et non
certaines irrégularités dans l'agiotage.--Or, elles sont périmées par
cela seul que le gouvernement actuel est fondé sur le crédit, et a
lui-même institué les jeux de Bourse.

Il est bon d'expliquer la vérité sur tout ceci. L'enquête est une
mystification: parce que celui qui a donné une nouvelle l'a toujours
reçue d'un autre,--et celui qui a confié une nouvelle fausse peut
l'avoir crue vraie. D'ailleurs, je me sens ému de peu de pitié et de
sympathie pour des gaillards qui jouent leur fortune sur des nouvelles
de la force de celles-ci, qui ont _réellement_ circulé à la Bourse.

_Première nouvelle_. «Le Taurus a été passé.--Vraiment?--Oui, mais on
n'a pu trouver de gué, et on a jeté dessus un pont de bateaux.»

_N. B._ Il peut y avoir parmi mes lectrices une femme qui ait oublié que
le Taurus est une montagne.--Je demande pardon aux autres de le
rappeler.

_Deuxième nouvelle_. «Eh bien! on a pris Candie.--Ah! et qui?--Les
Anglais.--Ah bien! ça va faire une fameuse baisse.--Eh! non, ce sont les
Français qui ont pris Candie.--C'est égal, ça va faire une fameuse
baisse.»

Quand on jette ces grands cris à propos de la Bourse,--le lecteur
tranquille des carrés de papier, organes de l'opinion publique,--se
représente toujours d'innocents rentiers, des agneaux de rentiers, qui,
effrayés par une nouvelle qui les alarme sur l'existence ou sur la
solvabilité du gouvernement, se hâtent de vendre leurs rentes pour le
prix qu'ils en trouvent, au bénéfice des gens plus habiles qui ont
propagé les nouvelles. Je saisis cette occasion de leur dire qu'il n'est
rien de tout cela. On ne vend pas et on n'achète pas réellement de
rentes à la Bourse.--On parie sur la hausse ou sur la baisse.--A la fin
du mois, le vendeur ne livre pas de rentes à l'acheteur; celui des deux
qui s'est trompé paye à l'autre la différence qui existe entre le prix
auquel il a acheté ou vendu, et le prix auquel la rente est montée ou
descendue.

Il n'y a pas à la Bourse des gens innocents qui sont volés par d'autres,
il y a des joueurs qui perdent et des joueurs qui gagnent;--seulement,
il y a des gens qui trichent, font sauter la coupe et retournent le
roi.--Ces gens-là ne sont pas de niais colporteurs de niaises nouvelles
sans autorité; ce sont des gens qui jouent contre ceux-là précisément
avec de véritables nouvelles dans leur poche.

Quant aux criailleries des journaux contre la propagation des fausses
nouvelles, je leur dirai qu'il n'y a pas un journal qui ne mette en
circulation, chaque mois, une vingtaine de nouvelles fausses,--les uns
sciemment, les autres par ignorance.

--Voir, pour compléter ceci, le numéro de mars.

[GU] 18.--Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle,
député et rédacteur en chef du journal le _Siècle_. Ledit M. Chambolle,
dans le numéro du _Siècle_ d'aujourd'hui 25 août,--numéro tiré à
trente-deux mille exemplaires,--ainsi que le journal l'affirme
lui-même,--M. Chambolle a imprimé que M. _de Lamartine est un niais_.

Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus grande part à l'accident qui
lui arrive,--et je le prie d'agréer favorablement mes compliments de
condoléances.

APHORISME.--Les injures sont bien humiliantes pour celui qui les dit,
quand elles ne réussissent pas à humilier celui qui les reçoit.

--M***, vêtu de noir, avec un crêpe à son chapeau, est arrêté dans la
rue par un de ses amis. «Eh mon Dieu! qui avez-vous donc perdu? lui
demande l'ami.

--Moi? je n'ai rien perdu... c'est que je suis veuf.»

[GU] 19.--A propos de la guerre, M. Chambolle a rengainé plus d'à moitié
son grand sabre.

Le _Journal des Débats_, comme je l'ai annoncé, se livre à M. Thiers,
après une honnête résistance.--Vieux coquet de M. Bertin.

--M. Thiers disait hier: «Je suis réellement fait pour le métier que
j'exerce;--_j'ai beaucoup de chagrins_, et cependant je dors bien, je
mange beaucoup et je digère on ne peut pas mieux.»

[GU] 20.--Il y a quelques années, il est venu d'Angleterre un usage
ridicule qui consiste à mettre sur les lettres et sur les cartes de
visite le numéro avant le nom de la rue:--cet usage subsiste encore.

Or, l'adresse qu'on met sur une lettre a pour but de faciliter au
facteur de la poste, au domestique ou au commissionnaire qui en est
chargé, la recherche de la personne à laquelle on écrit.--Il est évident
qu'il commence par chercher la rue, qu'une fois dans la rue il cherche
le numéro,--et qu'arrivé au numéro, il demande la personne.

J'ai cru ne pas devoir me soumettre à cette innovation, et conformément
à l'ordre logique,--j'ai mis la rue et le numéro sur la première ligne
de l'adresse et le nom au-dessous.--Cette forme d'adresse a trouvé des
imitateurs et elle deviendra générale.--Tout donne à penser que je
n'aurai pas mis plus de dix ans à faire cette révolution pacifique.

--Grand scandale!--Le général Bachelu demande la dissolution d'une
société qu'il a formée avec MM. Laffitte,--Arago,--et Dupont de
l'Eure,--pour cause de dol et fraude;--on va plaider.

[GU] 21.--Je l'avais bien prévu, la curée a été insuffisante pour le
nombre et la voracité des compagnons de chasse de M. Thiers;--tout est
dévoré,--et aux cris de joie succèdent quelques cris de colère;--la
meute est furieuse; quelques-uns commencent à tourner sur le maître des
regards sanglants et irrités,--et nous ne tarderons pas à voir que
plusieurs vont se ruer sur M. Thiers--et chercher en lui un appoint de
curée.--M. Thiers, toujours confiant et imperturbable,--disait hier en
se rasant: «Il faut que la Providence ait bien de la confiance en moi,
car, chaque fois que j'arrive au pouvoir, elle semble me réserver les
affaires les plus embarrassantes.»



Octobre 1840.

     Mort de Samson.--M. Joubert.--M. Gannal veut _empailler les
     cendres_ de l'empereur.--M. Ganneron économise une croix.--Une
     belle action.--Une vieille flatterie.--M. de Balzac et M. Roger de
     Beauvoir.--Madame Decaze au Luxembourg.--Contre les voyages.--Une
     guêpe exécutée au Jockey-Club.--Un mot de mademoiselle ***.--Les
     ouvriers, le gouvernement et les journaux.--A propos de l'Académie
     française.--M. Cousin.--M. Revoil.--Notes de quelques inspecteurs
     généraux sur quelques officiers.--M. Desmortiers placé sous la
     surveillance de Grimalkin.--Attentat contre le papier blanc.--M.
     Michel (de Bourges).--M. Thiers.--M. Arago.--M. Chambolle.--M. de
     Rémusat.--Question d'Orient.--De l'homme considéré comme
     engrais.--M. Delessert.--M. Méry.--Lettres anonymes.--On découvre
     que l'auteur des _Guêpes_ est vendu à M. Thiers.--L'auteur en
     prison.--M. Richard.--Avis aux prisonniers.--M. Jacqueminot.--Aux
     amoureux de madame Laffarge.--Les jurés limousins.--M. Orfila.--M.
     Raspail.--Le petit Martin et M. Martinet.--On abuse de
     Napoléon.--Idée singulière d'un _Sportman_.


SEPTEMBRE.--1er.--Voyant le triomphe des causes atténuantes,
l'exécuteur des hautes œuvres, Samson, a pris le parti de mourir.

--On demande ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la
Bourse; M. Joubert, agent de change et homme d'esprit, a résumé en un
mot les explications que je vous ai données, ô mes lecteurs! sur ce qui
se passe dans le susdit tripot.

--Ce ne sont pas, a-t-il dit, les nouvelles qui font les _cours_, mais
les cours qui font les nouvelles.

--M. Gannal, le grand empailleur, vient de publier une brochure fort
singulière. Il réclame hautement, et en termes emphatiques, le privilége
d'embaumer les restes de Napoléon,--«de cet empereur qui a fait refluer
des flots de gloire sur notre patrie!»

«L'empereur va se relever plus grand, plus majestueux que jamais, dit M.
Gannal, il va quitter le sol aride où l'Angleterre, haineuse alors et
repentante aujourd'hui, l'avait incarcéré.»

Et ce n'est pas M. Gannal qui est chargé de l'embaumer! lui «si plein de
patriotisme et de vénération pour l'empereur!»

Le conseil de salubrité a pensé sans doute que ce n'était pas avec du
patriotisme et de la vénération qu'on embaumait le mieux les grands
hommes.

Toujours est-il que M. Gannal accuse hautement le conseil de salubrité
d'avoir fait embarquer, à bord de la _Belle-Poule_, _quatre flacons de
créosote_, _substance putréfiante_, _qui_, _destinés à embaumer les
restes de Napoléon_, _ne sont propres qu'à les anéantir_, et que le
conseil n'a fait aucune réponse,--en quoi ledit conseil a eu tort.

M. Gannal se venge de ne pouvoir embaumer l'empereur en faisant son
oraison funèbre.

S'il était un homme en France qui dût être à l'abri du barbarisme des
_cendres_ de l'empereur,--c'était sans contredit M. Gannal,--car ce
qu'il avait à dire excluait entièrement cette métaphore.--Eh bien! il a
demandé à _embaumer les cendres_ de Napoléon.

Cela me rappelle cet homme qui avait _empaillé la barbe d'un chef
sauvage_.

[GU] 2.--Dans une émeute,--je ne sais plus laquelle,--un garde national
se fracassa la main en chargeant son fusil et perdit un doigt.--M.
Ganneron, colonel de la légion, alla le voir et lui fit de magnifiques
promesses.--Rien ne serait au-dessus de la récompense de son courage et
de sa maladresse. On lui donnerait entre autres choses la croix
d'honneur comme à tout le monde, etc., etc.

Le blessé, guéri, alla voir M. Ganneron et lui parla de la croix. «La
croix, dit M. Ganneron, est-ce que vous tenez beaucoup à la croix? Que
diable voulez-vous faire de la croix?--on ne la porte plus.--Moi qui
vous parle, la moitié du temps je ne la mets pas;--ne demandez donc pas
la croix.»

Notre homme se rendit aux conseils de M. Ganneron, n'osant plus montrer
d'empressement pour une chose dont son protecteur faisait si peu de cas.

Un mois après, M. Ganneron, simple chevalier jusqu'alors, se faisait
nommer officier de la Légion d'honneur.

[GU] 3.--Voici un trait qui fait du bien au cœur: lors de l'entrée du
roi à Calais, quatre matelots tombèrent à la mer; trois furent sauvés
avec une audace et un sang-froid admirables par les marins d'un autre
bâtiment; un fut noyé. Les marins se cotisèrent et donnèrent à sa veuve
une somme prise sur leur modique paye.

--A Tréport, les princes voulurent pêcher; la mer était houleuse; le
patron qui commandait la barque de pêche, prévoyant qu'on ne prendrait
rien,--fit jeter des poissons dans les _applets_ par les sabords du
bateau.

C'est avec plaisir que j'ai vu renouveler pour des princes
constitutionnels--une flatterie inventée pour Marc-Antoine le triumvir.

[GU] 4.--M. de Balzac avait écrit dans le dernier numéro de sa Revue
Parisienne: «M. _Roger de Beauvoir_ ne s'appelle ni _Roger_ ni _de
Beauvoir_.

M. de Beauvoir fut étonné de l'attaque et en rit le premier jour.--Il
voulut prier M. de Balzac, qui a pris tant de noms, de vouloir bien lui
en prêter un en échange de celui qu'il lui enlevait si brusquement.--Ses
amis ne sachant plus comment le désigner, il reçut plusieurs lettres
dont l'adresse portait:

«A M. Roger (si j'ose m'exprimer ainsi) de Beauvoir (si M. de Balzac
veut bien le permettre).»

Dans l'intimité on l'appelait _pst_.

M. de Beauvoir est un jeune écrivain fort aimé de tout le monde et peu
offensif.--On ne peut attribuer le ressentiment de l'illustre romancier
qu'à un enfantillage, une complainte sur l'affaire de Peytel, qui fut
dans le temps prêtée à M. de Beauvoir, à tort ou à raison, et où on
trouvait ces deux vers:

    Il faut éviter, hélas!
    Balzac cherchant son Calas.

Et ceux-ci:

    Gavarni toujours peignait,
    Balzac jamais ne s'peignait.

Je profite de cette occasion pour remercier M. de Balzac de ce qu'il a
bien voulu m'emprunter récemment--le format, le prix, les sommaires et
le mode de publication des _Guêpes_. M. de Balzac a eu la bonté d'être
si sûr que je n'avais rien à lui refuser, qu'il ne m'a rien demandé. Je
ferai à ce sujet ce que fit Voiture à un autre Balzac.--Celui-ci lui fit
demander quatre cents écus.--Voiture les lui envoya avec un billet ainsi
conçu:

«Je soussigné reconnais devoir à M. de Balzac huit cents écus pour le
plaisir qu'il me fait de m'en emprunter quatre cents.»

[GU] 5.--Te rappelles-tu, Léon, nos parties de balle au Luxembourg?--ce
jardin où on était si libre,--où les étudiants entraient en casquette et
les grisettes en bonnet?--Je l'ai traversé hier;--un gardien est venu à
moi, et m'a dit: «Monsieur, on ne fume pas ici!»--Pourquoi ne fume-t-on
plus au Luxembourg?--Qui est-ce qui s'est plaint,--dans ce jardin qui
appartenait aux étudiants et aux grisettes?

Je comprends qu'on ne fume pas aux Tuileries,--mais au Luxembourg!

Voici le secret: M. et madame Decazes se sont fait au Luxembourg un
petit royaume indépendant.--Le jardin est leur jardin;--le palais est
leur palais.--Madame Decazes ne veut pas qu'on fume dans _son_ jardin.

Pendant ce temps-là, M. Decazes, pour qu'on le laisse tranquille dans
son usurpation, flatte la manie du roi en encombrant le jardin de
pierres et de maçons.--Il dérange et détruit tout; les roses de Hardy ne
savent plus où se cacher.

Pauvre jardin!

[GU] 6.--Je me suis souvent élevé contre la manie des voyages.--J'ai
produit à ce sujet des aphorismes fort recommandables,--entre autres
ceux-ci:

«On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyagé.

«Un voyage prouve moins de désir du pays où l'on va que d'ennui du pays
que l'on quitte, etc.»

Je m'amusais à feuilleter un _Album_ qu'a rapporté d'Italie mon ami
Auguste Decamps.--Par une idée ingénieuse, il a pris une fleur ou une
plante de chaque endroit qu'il a visité. Après un examen de ces plantes,
je le décourageai fort en lui disant qu'il n'y en a pas une seule qui ne
vienne naturellement dans mon jardin.

Ainsi, il a trouvé:

Sur le tombeau de Virgile,--du plantain.

Dans la grotte de la Sybille,--du trèfle blanc.

Au cap Mysène,--de la sauge bleue.

Aux Champs-Élysées,--des pervenches.

A Pompéia,--maison de la Félicité,--un bouton d'or.

A Pompéia,--maison des vestales,--des pois chiches.

Au temple de Vénus,--un coquelicot.

Dans l'île d'Ischia,--du persil.

Dans le palais de Néron,--à Rome,--une ortie.

Aux bains de Caracalla,--une lentille.

Au Vatican,--une staticée.

Au jardin Quirinal,--une rose.

Aux thermes de Titus,--une pâquerette, etc, etc.

[GU] 7.--Mademoiselle ***, assez belle danseuse de l'Opéra, passe
pour faire de fréquentes infidélités à un ami fort riche,--mais elle a
pour principe qu'une femme doit toujours nier tant qu'elle n'est pas
prise sur le fait.

--Et si elle est prise sur le fait? lui demandait une camarade.

--Alors il faut encore nier.

Il y a quelques jours, le protecteur arrive violet de colère.

--Cette fois, mademoiselle, lui dit-il, vous ne le nierez pas... j'ai
des preuves...

--Des preuves... des preuves,--répondit sans hésiter mademoiselle
***;--des preuves... eh bien! qu'est-ce que ça prouve?

[GU] 8.--Paris est livré au trouble et à l'inquiétude.--Les ouvriers de
tous les états, réunis en troupes, envahissent les ateliers et assomment
ceux qui veulent continuer à travailler;--trois sergents de ville ont
été tués à coups de couteau.

Il y a quelques années, les ouvriers se révoltèrent aux mines
d'Anzin--parce que les propriétaires, qui faisaient des fortunes
colossales, diminuaient progressivement leur salaire--et avaient fini
par ne plus donner que vingt-cinq sous par jour pour un travail fatigant
et dangereux.

Il y a quelques années, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans
pain--se révoltèrent et mirent sur leur drapeau:--_vivre en travaillant
ou mourir en combattant_.

Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers était juste.

Aujourd'hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper
tous les bras--et le prix du travail est à un taux raisonnable.--Ainsi
les ouvriers ameutés ne demandent pas du pain, ne demandent pas de
l'ouvrage.--Les uns demandent à diminuer la journée de travail de
quelques heures;--les autres que le tarif du travail soit égal pour
tous, quelle que soit la différence de force et d'habileté;--ceux-ci ne
veulent pas qu'un ouvrier puisse gagner plus que les autres en
travaillant davantage.--Ceux-là s'insurgent contre les progrès de ceux
d'entre eux qui, à force d'économie et d'habileté, s'élèvent
graduellement à l'état de maîtres et d'entrepreneurs;--MM. les tailleurs
ne veulent pas de livrets.

Jamais le hasard ne m'a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je
lui aie donné à manger.--Jamais un ouvrier sans ouvrage n'est venu me
confier sa misère sans que je l'aie aidé et soulagé; ouvrier que je suis
moi-même, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,--j'en atteste
mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de
ne pas faire de la philanthropie ampoulée et de la sensibilité
emphatique, et je dis franchement que je suis peu touché en cette
circonstance du sort des ouvriers.--Quand les ouvriers ont de l'ouvrage,
ce n'est pas chez eux que l'on trouve la misère;--c'est dans une classe
qu'on leur apprend sottement à envier et à haïr.

Voyez l'employé: à seize ans il entre surnuméraire; il reste au moins
quatre ans sans rien gagner;--puis il obtient une place de huit cents
francs--et de six cents s'il est dans l'administration des postes,
c'est-à-dire trente et un sous par jour, et on exige qu'il soit mis
décemment;--et le moins bien payé des aides maçons gagne cinquante sous.

Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui, à la tâche, peut
gagner neuf francs par jour,--des charrons qui gagnent sept francs,--de
l'étireur de ressorts qui, à _ses pièces_, peut gagner trente francs
dans une journée, etc., etc.

On écrit de longs articles dans les journaux,--on prétend que
_l'étranger fomente ces troubles_; on fait surtout honneur de la chose à
_l'or de la Russie_. C'est aussi bête que le _Pitt_ et _Cobourg_ de la
Révolution de 93, que le _Voltaire_ et _Rousseau_ de la Restauration.

Hélas! mes bons messieurs les journaux;--hélas! mes bons messieurs du
gouvernement! c'est à vous qu'en est la faute, et j'ai peu de pitié de
vos anxiétés et de votre embarras.--Vous, messieurs du gouvernement,
pendant quinze ans,--vous n'étiez pas alors aux affaires,--vous avez
crié au peuple qu'il était souverain et maître, que tout devait se faire
par lui et pour lui, que tout devait être à lui, que tous ceux qui
avaient quelque chose le lui volaient; vous l'avez ainsi ameuté contre
le pouvoir d'alors,--il s'est battu, il a renversé le gouvernement dont
vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: «Peuple, tu as
conquis le droit de faire ta corvée comme tout le monde!--allons, à
l'ouvrage! une demi-truellée au sas, gâchis serré.»

C'est fort bien, mais, dans le partage que vous avez exécuté des choses
conquises, vous avez fait des mécontents.--Ceux-là, messieurs des
journaux, ont répété contre vous ce que vous aviez dit contre vos
prédécesseurs;--ils ont crié au peuple qu'il était plus souverain, plus
volé, plus opprimé, plus muselé que jamais;--sauf à le renvoyer à
l'ouvrage quand il vous aura renversés pour les mettre à votre place.

Vous avez tour à tour prêché le dogme absurde de l'égalité, qui consiste
non à s'élever jusqu'aux autres, mais à abaisser les autres jusqu'à soi.

Et puis vous vous étonnez,--vous demandez niaisement: «Que veut la
classe laborieuse?»

La classe _laborieuse_ veut simplement ne _pas travailler_--comme
vous,--comme tout le monde.

Vous avez supprimé les maisons de jeu,--mais vous avez fait de la France
un grand tripot où tout se joue,--les affaires politiques, les places,
les rangs, les honneurs, l'industrie, la fortune;--où les gens qui ont
de la noblesse, de la probité et de la force ne trouvent plus rien qui
mérite leur ambition, où les gens avides et incapables peuvent tout
gagner d'un coup de dé.

Et vous voulez qu'on travaille!

Vous êtes, mes bons messieurs, comme l'élève du sorcier,--il commande
aux lutins de lui apporter de l'eau,--puis quand il a assez d'eau, il
veut leur dire de cesser.--Mais il ignore la formule cabalistique, et
les lutins apportent de l'eau,--il en a jusqu'aux genoux: il crie, il
pleure, il se plaint, et les lutins apportent toujours de l'eau,--et ils
en apporteront jusqu'à ce qu'il soit noyé.

[GU] 9.--Le journal le _National_ a trouvé dans les émeutes des
ouvriers,--dans leur aveuglement,--dans leurs exigences,--dans
l'assassinat des sergents de ville, une _nouvelle preuve_ du bon sens
des _masses_ et un argument victorieux en faveur du suffrage
universel.--Il a ajouté que le gouvernement devrait _faire quelque
chose_ à propos des ouvriers.--Le gouvernement, qui n'est pas plus fort,
ne trouve rien de mieux que de les faire arrêter et emprisonner.

L'Académie a profité de l'occasion pour mettre au concours cette
question pleine d'opportunité: «Tracer l'Histoire des mathématiques, de
l'astronomie et de la géographie dans l'_École d'Alexandrie_.

[GU] 10.--J'ai un compte à régler avec M. Desmortiers.--Voici ce que je
trouve dans une brochure imprimée déjà depuis quelque temps,--sans que
ledit M. Desmortiers ait répondu au reproche grave dont il est
l'objet.--Je laisse parler l'auteur de la brochure.

«Le greffe me refusant communication des pièces, à moins d'une
autorisation du procureur du roi, je demande cette autorisation à M.
Desmortiers, qui me l'accorde le 11 février 1840; mais la communication
doit avoir lieu sous ses yeux. Je lui dis que tout ce que je sais,
c'est que mon dossier porte le nº 25,601. Il prend la plume, écrit, et
le dossier arrive. En le déposant sur son bureau, il me dit que, si je
préfère une _expédition_ de l'ordonnance, on me la donnera: j'accepte
cette proposition, qui me convenait mieux; alors il met le dossier de
côté, et me dit d'attendre. Il me donne une audience, et me dit ensuite
que ma présence le gêne. Je me retire; et, après quelques audiences, il
me rappelle; mais c'est pour lire sous mes yeux je ne sais quel article
de je ne sais quelle loi, qui lui défend de me donner l'_expédition_
qu'il venait de m'offrir. Je demande au moins communication des pièces
pour prendre des notes; mais il me répond qu'il me _l'a donnée cette
communication_, et je suis forcé de m'en aller.»

A une autre fois, monsieur Desmortiers.--Vous restez sous la haute
surveillance de Grimalkin.

11.--Les papetiers, jusqu'ici, n'envoyaient que du papier blanc, et je
leur en savais gré.--Un M. Marion envoie du papier couvert de sa
prose;--et voici un échantillon de cette prose:

«Les succès que j'ai obtenus m'ont valu l'approbation et la clientèle du
monde élégant.»

Dites-moi,--honnête M. Marion,--quel est le but de cette lettre que vous
envoyez dans les maisons?--probablement d'acquérir des clients.--Or,
comme vous avez déjà le _monde élégant_,--c'est donc au monde non
élégant que vous vous adressez?

Suite de la littérature de M. Marion:

«Une lettre n'en sera que plus spirituelle pour être entourée de
l'esprit d'un dessin capricieux et léger; un billet empruntera quelque
chose à la coquetterie de l'ornement, et on sera presque consolé de
n'avoir pas reçu une visite en trouvant chez soi une carte brillante de
recherche. Une invitation à dîner paraîtra plus agréable, grâce à la
forme, et chacun préjugera de l'élégance d'un bal ou d'une soirée par
l'élégance du billet qui convie à s'y rendre.»

Comment, monsieur Marion,--vous, papetier, vous ne respectez pas plus
que cela le papier blanc,--vous gâtez avec de l'encre vos _charmants
produits_;--il est donc décidé que dans cette manie d'écrire qui s'est
emparée de tout le monde on ne trouvera bientôt plus de papier blanc,
même chez les papetiers.

[GU] 12.--M. Michel (de Bourges) dîne à la Châtre, et boit à la réforme
électorale.

[GU] 13.--On ne peut se dissimuler ceci,--c'est que nous sommes en plein
gâchis.--M. Thiers avait été au pouvoir à une époque où le pouvoir était
comme un cheval de manège, qui tourne de lui-même, change de pied quand
il en est besoin, etc.

Il a trouvé l'allure douce,--il a voulu recommencer, et le voilà en
selle;--mais cette fois, le cheval est dehors.--Il a aspiré l'air,--il a
gagné à la main--et il s'est emporté;--l'écuyer présomptueux, qui a
perdu les étriers, se cramponne de ses petites jambes et de ses petits
bras,--empoigne la selle,--la crinière,--et le cheval va franchissant
les fossés et les haies jusqu'à ce qu'il trouve un mur pour se casser la
tête.

M. Thiers, troublé, étourdi,--ordonne,--signe,--bouleverse.--Tout le
monde le laisse faire.--Il a renversé le ministère, ou plutôt les
ministères précédents, parce qu'ils n'étaient pas assez
parlementaires,--et lui décide, sans assembler les Chambres, les
questions les plus graves.--Il dépense des millions sans contrôle.--Deux
ou trois journaux seulement, je ne dirai pas ont gardé
l'indépendance,--mais ne dépendent pas de lui.

La France est sur le point d'avoir la guerre contre toute l'Europe,--et
cela, peut-être, est décidé et commencé au moment où j'écris ces lignes.

M. Thiers est maître de tout.--Son vertige semble avoir gagné tout le
monde.--Deux ou trois voix étouffées crient inutilement dans le
désert.--M. Thiers joue la France à pile ou face, et la pièce est en
l'air.

[GU] 13.--M. Arago dîne à Tours, et boit à la réforme électorale.

[GU] 14.--Voici une autre chose. On parle de mobiliser la garde
nationale,--c'est-à-dire que d'un mot, et parce que cela lui plaît, M.
Thiers va envoyer tout le monde aux frontières,--vous arracher tous à
vos affaires,--à vos plaisirs,--à vos amours,--à votre liberté.

Et on trouve cela tout simple.--Et les journaux hurleurs,--qui, à
d'autres époques,--ont demandé qu'on mît tel ministre en accusation
parce qu'il avait dépensé quatre mille francs sans l'autorisation des
Chambres;--qui ont fait tant d'éloquence ampoulée,--tant de pathos
ridicule, contre l'impôt du sel,--sont muets aujourd'hui,--pour l'impôt
de la liberté,--pour l'impôt du sang.

Ah! c'est là le gouvernement constitutionnel;--c'est là le ministère
parlementaire! cela ne laisse pas que d'être joli.

[GU] 15.--M. Thiers fait tenir à ses journaux un langage demi-fanfaron,
demi-conciliant.

M. Chambolle continue à s'en aller en guerre et chante, chaque matin,--à
la manière des chœurs d'opéras-comiques:

Allons,

Partons,

Courons,

Volons,

sans bouger d'une semelle.

Tout en faisant siffler le grand sabre de M. Chambolle,--M. Thiers fait
défendre la publication de certaines tabatières qu'il trouve
belliqueuses.--Un monsieur a mis en vente, chez Susse, un groupe en
plâtre, plus estimable par l'idée et les sentiments que par
l'exécution.--Cela représentait un voltigeur de la garde nationale,--M.
Chambolle, peut-être.

Ah!--à propos,--il faut que je sache si ces grands partisans de la
mobilisation de la garde nationale--sont inscrits sur les contrôles--et
s'ils ne mettent pas leur bravoure à l'abri de quelque infirmité vraie
ou fausse.

En face de ce voltigeur--étaient quatre têtes:--un Russe,--un
Anglais,--un Prussien,--un Autrichien. Le garde national croisait la
baïonnette et disait: «On ne passe pas.»

Diable!--dit M. Thiers, par l'organe de M. de Rémusat,--ceci est trop
fort;--M. Chambolle ayant entonné ce matin dans le _Siècle_,--le: «Amis,
secondez ma vaillance,» de _Guillaume Tell_,--ce serait par trop crâne.

On permit la vente du plâtre, mais on fit supprimer les quatre têtes
coalisées et l'inscription.--Il ne resta que le voltigeur croisant la
baïonnette contre un verre de Bohême qui se trouvait à côté de lui, dans
l'étalage.

Hier matin, cependant,--la tartine Chambolle a été faible, et l'auteur
de l'ex-groupe a obtenu d'écrire au bas de son voltigeur: _Il entend
quatre voix étrangères_.

On peut voir la chose, qui est assez médiocre, chez Susse, passage des
Panoramas.

[GU] 16.--J'ai lu une foule de journaux de toutes couleurs, français et
étrangers; j'ai lu des mémorandum; j'ai lu des traités, j'ai lu tout ce
que j'ai trouvé à lire sur cette question d'Orient, devenue si grave:
tout cela, pour vous éviter la même peine,--et voici le résumé de mes
observations:

La France a été invitée à plusieurs reprises à se faire représenter à la
conférence tenue par les quatre puissances alliées; elle a été mise au
courant de tout ce qui s'est passé. M. Thiers a cru la chose peu
importante,--s'est imaginé qu'on ne passerait pas outre sans lui,--et a
refusé de tenir compte des avertissements qui lui étaient donnés.

Quand ensuite le traité a été signé, plutôt que d'avouer sa légèreté et
son inhabileté,--il a prétendu qu'on l'avait trahi, qu'on avait insulté
la France.--C'est pour sauver, non la dignité du pays, mais la vanité de
M. Thiers, que nous sommes sur le point d'avoir une guerre qui
détruirait, pour un temps qu'il est impossible de prévoir, le commerce,
l'industrie, la fortune publique, le crédit,--et qui pourrait avoir pour
résultats une situation plus grave que nous n'en avons eu depuis trente
ans.

Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prétendent qu'un
Français vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.;
mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on
chante à Londres qu'un Anglais vaut quatre Français, quatre Allemands,
etc.; à Saint-Pétersbourg, qu'un Russe vaut quatre Français, quatre
Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:

Je suis Français,

Je suis Allemand,

Je suis Anglais, etc.

Qu'un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse étinceler les
piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux
Français, c'est le soleil d'Austerlitz;--aux Anglais, c'est le soleil de
Malplaquet;--aux Suisses, c'est le soleil de Morat, etc., etc., pendant
que le soleil fait tranquillement mûrir les pommes et les moissons de
tout le monde.

Si le progrès de la pensée et de la raison n'est pas une chimère, on
doit être revenu, en France, de ce _chauvinisme_, et admettre qu'il y a
des gens fort braves dans tous les pays.

On doit admettre que le progrès de la civilisation, tant invoqué
aujourd'hui, ne doit pas être--de faire revivre quelque épreuve pâlie
d'une époque passée.

La puissance réelle d'un pays n'est plus aujourd'hui dans telle ou telle
étendue de terrain,--mais dans l'industrie,--dans le bien-être
matériel,--dans le progrès moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de
chemin de fer chez soi--que vingt lieues de landes conquises chez les
autres.--Une découverte comme celle du métier Jacquard a aujourd'hui
plus d'importance réelle que la plus éclatante victoire.

Je sais également qu'il y a de fort belles chansons--qui ont pour
refrain et pour but d'_engraisser les sillons avec le cadavre des
ennemis_.

Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons
patriotiques,--il s'ensuit naturellement que ceux que vous appelez les
ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en
guise d'engrais.

On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer
dans un autre;--et la conséquence nécessaire est qu'il faut fumer la
terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait
d'excellentes moissons qu'il ne resterait personne pour récolter.

Et que sont devenues ces délimitations de pays?--qu'est-ce que
l'industrie,--la raison,--la philosophie, si elles ne réussissent pas à
les effacer?

Vous êtes habitant de la frontière;--vous ne pouvez tracer une ligne, si
ténue qu'elle soit, qui n'appartienne pour la moitié à un pays, pour
l'autre moitié à un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de
liens d'affection et d'intérêt avec l'ennemi qui est de l'autre côté de
la ligne tirée--qu'avec votre compatriote qui est à quatre cents lieues
de vous.

Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d'herbe,--vous en aimez la
moitié.--Cette moitié fait partie d'une des belles prairies de votre
belle patrie;--l'autre moitié est une terre maudite.--Il y a un caillou
sur la ligne;--vous en prendrez la moitié pour casser la tête de
l'ennemi,--l'autre moitié cassera votre tête.

Mais voici ce qu'il y a de pis.--Un traité amène la concession d'une
portion de territoire. Ce qui était la patrie,--ce qui du moins en
faisait partie,--ne l'est plus, vous ne l'aimez plus. Il était beau de
mourir pour elle,--_agios tenatos_,--il est beau, maintenant, de tuer
ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant.

Les peuples commencent à voir clair là-dedans. On ne voudra plus guère,
bientôt, pour l'ambition de quelques-uns, se battre à la manière des
dogues que l'on excite l'un contre l'autre, et que l'on fait
s'entre-déchirer sans leur en donner d'autre raison que xsi,
xsi,--mords-le,--xsi, xsi.

Pendant que M. Thiers et M. Palmerston décident que la France et
l'Angleterre vont se battre,--une corvette anglaise, _Samarang_, sauve
les marins du vaisseau français la _Danaïde_; le navire français
l'_Espérance_ recueille les matelots de la corvette anglaise _Vénus_, en
danger de périr.

Des capitalistes anglais achètent, et payent des actions dans le chemin
de fer de Paris à Rouen.

C'est qu'on finira par voir que nous avons tous une même terre à
labourer péniblement;--que nous avons tous à lutter contre les mêmes
besoins;--qu'il y a une grande patrie qui est la terre; que c'est une
honteuse impuissance de borner l'amour de l'humanité à des limites
tracées par le cadastre;--et que l'homme a parfaitement l'air d'un
méchant animal,--qui n'a imaginé l'amour de la patrie, c'est-à-dire
d'une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre à son
aise dans sa méchanceté, et haïr tranquillement tout le reste.

C'est assez, je pense, pour la méchanceté et la vanité humaine, de lui
laisser deux cas de guerre,--à savoir:--quand le territoire est menacé
ou quand l'orgueil est froissé par une réelle insulte.

Et, pour revenir de la philosophie à l'application,--nous ne sommes dans
aucun de ces deux cas.--La France n'a d'autre ennemi que M. Thiers, elle
n'est menacée dans sa fortune que par M. Thiers,--qui, pour cacher son
outrecuidance, dépense des millions,--va dépenser des hommes,--et nous
jette dans une guerre inutile et dangereuse.

La France n'est insultée que par M. Thiers, qui l'a audacieusement
mystifiée;--M. Thiers, entré aux affaires par le trouble,--n'a donné
lui-même pour raison de son élévation que l'alliance anglaise et le
besoin d'un ministère plus parlementaire;--et voici qu'il nous met en
guerre avec l'Angleterre,--et, se déclarant dictateur, se demande à
lui-même et se vote avec empressement des sommes énormes,--refusant
d'assembler les Chambres et de leur soumettre aucune des questions dont
dépend en ce moment peut-être le sort de la France.

[GU] Un monsieur anonyme m'écrit que je suis _une oie_,--un autre que
j'ai _les pattes graissées_ par M. Thiers;--un troisième traduit _Am
Rauchen_ par _à M. Rauchen_, et voudrait savoir ce que c'est que ce M.
Rochin.

[GU] 17.--Tout porte à croire que j'irai finir ce volume en prison.
L'état-major de la garde nationale m'a enfermé, en attendant mieux, dans
le _dilemme_ bouffon que voici:

M. Desmortiers, qui continue à ne me juger digne d'aucune indulgence, a
pris la peine d'écrire lui-même au maréchal Gérard pour demander
instamment mon incarcération: ce cher M. Desmortiers ne peut plus vivre
comme cela, il faut que la société soit vengée.

M. Jacqueminot, pour le maréchal, accorde l'incarcération et me fait
arrêter.

J'exhibe alors une promesse du maréchal de me remettre les peines que
j'ai encourues, si je présente une demande signée des officiers de ma
compagnie.

Les officiers de ma compagnie ne signeront ma demande qu'après que
j'aurai monté une garde.

Mon sergent-major ne peut me commander que pour le 9 octobre.

Donc la promesse du maréchal renferme nécessairement un délai jusqu'au 9
octobre, jour où je pourrai avoir rempli les conditions qu'il m'impose.

Il n'est donc pas tout à fait loyal ni logique de m'arrêter le 24
septembre pour n'avoir pas monté une garde le 9 _octobre suivant et
prochain_.

Voilà deux jours que j'essaye inutilement de faire comprendre cela à ces
messieurs;--comme je m'ennuierai moins en prison que je ne m'ennuie à
causer avec eux,--je renonce à les persuader,--je refuse l'indulgence du
pouvoir,--et je me conduis moi-même dans les cachots.

Je suis allé à l'état-major pour demander un ordre d'écrou, sans lequel
on ne me recevrait pas en prison.

J'ai trouvé là un monsieur grisonnant qu'à son importance je suppose un
employé subalterne.

--Monsieur, lui ai-je dit,--je vous apporte ma tête;--je vais aller au
quai d'Austerlitz,--voulez-vous avoir la bonté de me dire combien je
dois y passer de temps?

--Mais pas mal, monsieur.

--Oserai-je vous prier, monsieur, de développer un peu cette réponse
concise, et de me dire à combien de jours de prison je suis condamné?

--On vous le dira _là-bas_.

--Il me serait fort utile de le savoir ici,--pour arranger mes affaires
et savoir ce que je dois emporter.

--On vous le dira _là-bas_.

--Ai-je un mois?

--Soyez tranquille, vous en avez assez.

--Il n'y a donc plus d'amnistie?

--Non, monsieur, il n'y en a pas eu depuis la mort du maréchal Lobau.

--Ah! si je tuais le maréchal Gérard?

--Monsieur, je pense que vous plaisantez.

--Vous ne voulez pas me dire le total de _mes prisons_?

--Je ne le DOIS pas.

[GU] 18.--Vendredi.

_De mon cachot_.

Le matin, j'ai invité à un déjeuner mon frère Eugène, Léon Gatayes--et
quelques-uns de nos amis. J'avouerai que je ne leur ai pas trouvé une
tristesse convenable. Sur l'observation que j'en ai faite,--l'un m'a
répondu,--nous nous consolons.

    Il faut bien pardonner un peu à la douleur;
    Eh! qui s'amusera,--si ce n'est le malheur!

A cinq heures, le déjeuner fini, on m'a conduit à la
prison,--c'est-à-dire beaucoup plus loin que le Jardin des Plantes.--Les
cruels ont voulu ajouter aux angoisses de la prison les tortures de
l'exil!--C'est un commencement de mobilisation.

Mes amis m'ont embrassé, et le geôlier m'a _bouclé_ dans cette affreuse
chambre chocolat et nankin dont je vous ai déjà parlé.--Me voici donc
séparé de la société,--destiné à donner un exemple à mes concitoyens.

_Discite justitiam_ (le conseil de discipline) _moniti et non temnere
divos_ (votre sergent major).

Le jour baisse:--j'ai voulu me mettre à la fenêtre, je me suis frappé la
tête contre des barreaux de fer,--je ne vois qu'un grand mur et la cime
de deux arbres.

Mais voici la nuit,--de petits génies, des gnomes invisibles, viennent
enlever aux choses de la terre les couleurs qu'ils leur ont prêtées
pendant le jour; ils vont les serrer au ciel, où ils remontent sur les
derniers rayons du soleil qui disparaît; ils enlèvent d'abord le
bleu.--Regardez autour de vous,--vous voyez encore sur le mur cette
giroflée sauvage dont les fleurs tardives sont jaunes,--et ce drapeau,
dont une partie est rouge;--mais ce qui était bleu tout à l'heure n'a
plus de couleur;--après le bleu, ils emportent le vert,--puis le
rouge;--le jaune et le blanc restent les derniers.

On nous enlève nos bougies à dix heures:--j'en ai demandé la raison à M.
Richard, notre geôlier;--il m'a répondu par cette phrase rassurante:
«La maison est toute en bois et si vieille, que, si le feu prenait, je
n'aurais peut-être pas le temps de vous ouvrir les portes.»

Or cette cause n'est qu'un prétexte,--et le couvre-feu une des mille
taquineries infligées aux criminels,--attendu qu'on nous laisse des
briquets et que l'on peut fumer toute la nuit, si l'on veut.

J'ai renouvelé une question que j'avais faite à une visite précédente,
et j'ai obtenu la même réponse.

--Comment chauffe-t-on ici?

--Avec des calorifères.

--Y fait-on du feu?

--Non, monsieur.

Quelque froid qu'il fasse on ne fait point de feu avant le 16 octobre.
Les poêles sont démontés.

Tout dans la prison affiche une énorme prétention à l'_égalité_.

L'égalité, ce rêve d'envieux réalisé par des imbéciles au profit des
culs-de-jatte intrigants.

Après avoir longtemps cherché, j'ai découvert que le moyen d'arriver au
plus haut degré de l'inégalité est cet absurde système d'égalité qui
bouleverse tout depuis tant d'années, et je le prouve.

Pour le même crime on doit chercher non pas le même moyen de punition,
mais un degré égal de punition.

Ici, pour l'égalité, les chambres sont de la même grandeur.

--On ne reçoit par jour qu'une ration de vin fixe et la même pour
tous;--on ne peut avoir de feu que le même jour et à un degré
égal,--etc., etc.

J'ai, dans un _cachot_ voisin, un homme qui d'ordinaire ne sort jamais
de chez lui,--un autre a l'habitude et conséquemment le besoin de boire
une bouteille de vin à chaque repas;--un autre se couche à la nuit et
aime dormir quatorze heures, moi je demeure dans un jardin,--j'ai
toujours vécu au grand air et à la mer,--je suis donc plus puni que le
premier.

Je ne bois pas de vin,--le second est plus puni que moi.

Je dors peu--et j'aime veiller,--lire ou rêvasser la nuit; je serais
donc traité bien plus sévèrement que le troisième si je n'avais pas su
éluder le couvre-feu.

Et pour cette égalité de chauffage--il faudrait que tous eussent une
égale sensibilité au froid.--J'ouvre mes fenêtres aujourd'hui, et mon
ami le poëte Méry mourrait littéralement de froid, lui qui à Paris
sortait avec trois manteaux, et n'ose plus revenir ici par crainte et
par souvenir du froid qu'il y fait.

A l'imitation de divers prisonniers célèbres,--j'ai cherché une araignée
pour l'instruire;--j'en ai trouvé une petite noire, mais elle montre peu
d'aptitude.

Nous restons dix-neuf heures _bouclés_,--à midi nous pouvons circuler
dans une cour et dans un _promenoir_ où nous avons le droit de lire une
ordonnance affichée sur les murs, laquelle porte qu'on ne nous enfermera
qu'à neuf heures,--ce qui n'empêche pas qu'on nous fait remonter et
qu'on nous enferme à cinq heures.

Nous ne pouvons recevoir personne dans nos chambres,--nos visiteurs ne
sont admis que dans un parloir où on raccommode du linge et où on peigne
des enfants. Il faut causer à l'oreille de ses amis, auxquels il n'est
pas permis de pénétrer dans la cour. C'est sans doute pour les empêcher
de respirer le même air que les criminels qu'on nous oblige à les
recevoir dans un endroit où il n'y a pas d'air.

On m'appelle,--Vingt-trois, d'après le numéro de ma chambre.

La cantinière _porte_ un violent coup sur l'œil.

--Le restaurant de la prison est un homme fort zélé pour l'institution
de la garde nationale, qui croit ne pouvoir trop dépouiller de leur
argent les récalcitrants. L'autorité a eu soin de lui imposer un
tarif,--ce qui ne l'empêche pas de me vendre sur le pied de cinq francs
la livre--la bougie, qui coûte, je crois, quarante sous.--Je garde une
carte fort curieuse par le mépris du tarif.--J'en citerai seulement deux
exemples:

Le tarif porte:--gigot, soixante centimes.

Ma carte: gigot, un franc cinquante centimes.

Supposez une portion double,--cela fait un franc vingt centimes.

Supposez-la triple,--ce serait un franc quatre-vingts centimes.

Il faut donc supposer, pour se mettre d'accord avec le tarif, que j'ai
eu deux portions et demie.

Côtelettes sur le tarif, trente centimes.

-- sur ma carte, soixante-dix centimes.

Combien ai-je eu de côtelettes?--Il faut que j'en aie eu deux et un
tiers,--etc., etc., etc.

Ceci est grave, parce qu'on est condamné au restaurant en même temps
qu'à la prison.

Si un malheureux n'a pas d'argent,--on lui donne des aliments;--mais
alors on le purge pendant tout le temps de sa détention,--attendu qu'on
ne lui donne que de la soupe aux herbes.

Aujourd'hui, c'est le cantinier qui est avarié;--il a le nez excorié.

--J'ai fait venir un jeu de boules qui nous est d'une grande
utilité.--Je le lègue aux prisonniers qui me succéderont.--Je les prie
de le réclamer s'il ne se trouvait plus dans la cour.

[GU] 19.--Madame Lafarge vient d'être, par le jury, déclarée coupable
d'empoisonnement sur la personne de son mari,--avec _circonstances
atténuantes_.

Si madame Lafarge est coupable, et si MM. les jurés limousins ont la
conviction de la culpabilité,--où sont les _circonstances atténuantes?_

Si ce verdict est le résultat d'un doute--les jurés devaient
absoudre:--dans les deux cas, ils ont manqué à leur devoir.

Je ne dirai pas ici mon opinion sur cette affaire:--quelque faible que
soit son poids, je ne voudrais pas mettre ce poids, fût-ce celui d'un
grain d'orge, dans un des plateaux de la balance jusqu'à ce que
l'affaire soit terminée. Madame Lafarge a interjeté appel.

Toujours est-il que dans ces débats, à propos d'un crime sur lequel on
n'a encore rien décidé,--il s'est révélé bien des choses sur bien des
personnes,--ce qui me remet en la mémoire une grande vérité que me
disait un jour un philosophe allemand, un de mes amis.

--Je divise le monde en deux classes,--me disait-il:

Ceux qui sont pendus,

Et ceux qui devraient l'être.

Je ne suis pas obligé de cacher à la science qu'elle a joué un rôle bien
médiocre dans cette affaire. Et le génie, à la fois terrible et
grotesque d'Hoffmann, n'aurait jamais osé inventer ce qui s'est passé
pendant ces incroyables débats.

On a déterré un homme,--un cadavre déjà si décomposé qu'on n'a pu en
prendre quelques morceaux qu'avec une cuiller.--Les chimistes
discutaient sur les parties préférables.--Prenez un peu de foie,--un peu
d'estomac,--bien! Encore un peu de foie,--c'est bien!

Ils s'en vont dans une cour,--une cour sur laquelle s'ouvrent les
fenêtres du palais de justice;--ils font cuire ce qu'ils ont apporté,
bientôt une odeur horrible se répand dans l'auditoire;--les juges, les
avocats, l'accusée, les témoins sont suffoqués.--Qu'est-ce? c'est
l'odeur de M. Lafarge qu'on fait cuire.--L'avocat général seul _ne sent
rien_.--Pour un avocat général, c'est encore fade; il faut que ce soit
plus _relevé_ pour frapper son odorat.

Pendant ce temps, les chimistes surveillent leur infernale
cuisine:--Est-ce assez cuit?--Non, pas encore,--encore un
bouillon.--Qu'est-ce auprès de cela que les sorcières de Macbeth?

C'est fini,--ils apportent le produit de leur expérience;--ils n'ont pas
trouvé d'arsenic.--Il n'y a pas de crime,--donc pas de coupable.--Mais
on fait venir M. Orfila,--on lui donne des morceaux de Lafarge qu'on lui
a gardés.--A son tour il fait l'affreuse cuisine;--il souffle le
feu,--il fait cuire sa part du cadavre,--il rapporte de
l'arsenic.--Lafarge est mort empoisonné.

Et, après de si épouvantables opérations, il reste dans la plupart des
esprits la même incertitude qu'auparavant; surtout lorsque M. Raspail
arrive à son tour déclarer que l'arsenic trouvé par M. Orfila n'est pas
de l'arsenic,--ou que c'est de l'arsenic qu'on trouve dans tout.--Il
offre d'en trouver dans un vieux fauteuil de l'audience;--dans M. Orfila
lui-même, s'il veut se soumettre à une cuisson convenable,--plus que M.
Orfila n'en a trouvé dans le corps de Lafarge.

On a dû s'étonner, pendant le cours des débats, de voir tous les
journaux professer unanimement l'opinion de l'innocence de madame
Lafarge. On n'est pas accoutumé à leur voir un accord si touchant. Ceci
est un mystère que je puis expliquer dès aujourd'hui.

Les différentes feuilles se sont cotisées, et, pour le prix de
soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu à Tulle un seul et
même sténographe, qui leur a imposé à toutes et ses impressions et ses
opinions, et ses façons d'entendre et ses façons de parler, etc.

--Il me reste à dire sur cette affaire deux mots à quelques messieurs:

_Aux amoureux de madame Lafarge_.--Il est fort à la mode parmi certains
jeunes gens de professer une grande admiration,--que dis-je? une
adoration--pour madame Lafarge.--Ce n'est qu'éloges sur son
esprit,--sur sa figure,--sur sa modestie,--sur ses talents, et on finit
par ces mots:--_C'est égal, c'est une femme bien supérieure._--_Voilà
une femme._

Tout ceci, je me hâte de le dire, n'est qu'une ridicule
affectation,--une jactance bouffonne,--semblable à celle de ces pauvres
poëtes, amants insuffisants d'une grisette,--qui demandent dans leurs
vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;--pauvres diables
qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s'ils rencontraient par
hasard une vieille vache qu'on mènerait à l'abattoir.

Car si on prenait ces choses au sérieux,--si on pensait que ces paroles
sont l'expression d'un sentiment vrai,--il faudrait croire à toute une
génération misérablement frappée de cette sorte d'impuissance qui
faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d'une
femme qu'autant qu'il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups
de couteau.

Il y a un reproche qu'il faut faire à la jeunesse de ce temps-ci,--c'est
de ne pas être jeune,--ou tout au moins de cacher,--comme choses
honteuses, tout ce qu'elle a de jeune, c'est-à-dire de grand, de noble,
de pur et d'élevé.

Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au sérieux par
quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les
entendent faire;--et comment feraient-elles autrement, elles ne voient
d'éloges,--de fleurs--d'amour que pour des sauteuses décolletées par en
haut jusqu'à la ceinture;--et par en bas jusqu'à la ceinture;--ceinture
dont la largeur vous dit tout ce que d'elles leur amant ne partage pas
avec le public.

Certes, à l'Opéra, toutes ces femmes charmantes qui remplissent les
loges et qui savent bien qu'elles sont plus belles, plus distinguées que
ces acrobates,--doivent se demander souvent: «Qu'ont-elles de plus que
nous?»

Ces mêmes femmes et d'autres encore,--en anges timides du foyer,--voyant
tant d'éloges, tant d'admiration pour l'esprit de madame Lafarge,--ont
dû se dire: «Mais il y a mille femmes qui ont cet esprit et qui en ont
davantage,--qu'a-telle de plus que nous?»

Faut-il donc être danseuse--ou accusée d'empoisonnement pour attirer
l'attention,--pour être admirée,--pour être aimée?--Ne reste-t-il donc
aucune récompense pour les vertus cachées qui parfument la vie
intérieure?--Faut-il donc mieux remplir le monde de bruit et de
scandale,--que remplir la maison--de paix, de joie et d'amour.

[GU] 20.--_Les forts détachés_, qui ont fait pousser tant de clameurs
lorsqu'il fut, il y a quelques années, question de les
élever,--n'éprouvent pas aujourd'hui la moindre objection--par l'adresse
qu'a eue M. Thiers d'accaparer presque tous les journaux.

A ce propos,--voici un exemple qui vient à l'appui de ce que je vous ai
déjà dit sur le temps qu'il faut _au public_ pour changer une opinion
faite, pour qu'il découvre que _son_ journal s'est _donné_ au ministère.
Ici, dans cette prison où j'écris,--mon geôlier me disait, il y a une
heure, en parlant du _Siècle_ et du _Courrier Français_ qu'il _prête_
aux détenus: «Je ne les prends qu'au jour le jour, parce qu'on peut un
de ces jours me défendre d'avoir dans une maison du gouvernement des
journaux _comme ça_.»

A ceux qui, à propos des fortifications de Paris, disent: «Mais ce sont
les forts détachés?» on répond: «Oui, mais avec une muraille
d'enceinte.»

Et à ce sujet on abuse de Napoléon.--Les uns disent: «Napoléon voulait
qu'on fortifiât Paris;» les autres:--«Napoléon s'est toujours montré
contraire aux fortifications de Paris.»

Je ne sais pas un sujet pour lequel on ne mette un peu Napoléon en
avant.--Il y avait l'autre jour dans un journal,--Napoléon disait:
«L'ouvrier est la force de la France.»

Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur ces fortifications, je
comprendrais qu'on les décidât sans les Chambres,--si cela pouvait se
faire en trois mois,--parce qu'alors un mois de perdu est fort
grave.--Mais les quelques jours dont on retarderait le commencement d'un
travail de six ou sept ans--ne sont pas une excuse suffisante pour agir
sans les Chambres, auxquelles on laissera à décider sur les pétitions de
Louis XVII qui se pourraient présenter.

[GU] 21.--Il devait y avoir conseil dans la journée.--M. Thiers, qui
comptait faire adopter au roi le projet de fortification,--en avait
envoyé la mention au _Siècle_. Mais le conseil n'eut pas lieu, et le
petit Martin courut retirer la note.

M. Chambolle était à sa _villa_.--M. Martinet, qui surveille chaque soir
la mise en page du journal, ne voulait pas prendre sur lui de remettre
la note.--Ce n'est qu'après deux heures de dialogue qu'il s'y décida.

Cette publication prématurée eût paru peu convenable au château et
pouvait être fatale à M. Thiers.

Je saisis cette occasion d'apprendre à M. Martinet tout ce qu'il a eu
dans les mains et tout ce qu'il a été pour la France pendant deux
heures.

[GU] 22.--M. Raspail, homme savant et pour lequel, sans le connaître,
j'avais une prédilection particulière, vient d'écrire dans les journaux
une lettre extrêmement bizarre,--on y trouve surtout deux choses.

On l'emmène à Tulle pour contrôler le rapport de M. Orfila,--et on lui
demande:

--Croyez-vous que le résidu obtenu soit de l'arsenic?

Il répond:

--Madame Lafarge cherche à plaire à tous et jamais à effacer personne.

Elle est d'une force supérieure sur le piano; douée d'un beau timbre de
voix, elle chante avec une rare méthode; elle explique et traduit Goëthe
à livre ouvert; possède plusieurs langues, improvise les vers italiens
avec autant de grâce et de pureté de style que les vers français.

Puis il accuse tranquillement M. Orfila d'avoir lui-même sciemment mis
de l'arsenic dans le corps de M. Lafarge.

La première des deux assertions explique la seconde.

--C'est de l'enthousiasme poussé à la frénésie.

[GU] 23.--Un de nos sportsman, qui a un goût particulier pour voir
tomber les gens,--a imaginé ce procédé:

Il fait paraître un cheval monté par un groom de treize ans,--et défie
un écuyer habile de monter l'animal;

L'écuyer accepte le défi;--le cheval devient furieux, oppose les plus
terribles défenses--et se roule par terre avec son cavalier.

--Des pointes d'acier sont cachées dans la selle du cheval; il n'est
préservé de leur atteinte que par des obstacles qui résistent aux trente
kilos que pèse le groom et qui cèdent à un poids de cent soixante
livres.

[GU] POST-SCRIPTUM.--Les hostilités ont commencé en Orient.--Beyrouth a
été bombardée.--M. Thiers voit qu'il faut tomber, il veut rester, en
tombant, un embarras pour ses successeurs, qui, eux, désireraient qu'il
tînt encore un peu. Il va proposer au roi de telles choses, qu'il faudra
les lui refuser,--et qu'il paraîtra aux Chambres avec le prestige d'un
ministre démissionnaire ayant quitté volontairement une position où on
ne lui permettait pas de venger la dignité de la France.

--On sait comment cela prêtera à la phrase et tout le parti qu'il en
pourra tirer pour harceler ses vainqueurs.

[GU] Pour le moment, le gouvernement représentatif est aboli, et M.
Thiers est dictateur: dictature sous laquelle on se livre aux marchés
les plus scandaleux. Beaucoup de gens, qui crient bien haut à la dignité
de la France, ne voient dans la guerre qu'un prétexte à fournitures.

[GU] On vient d'apporter à Rouen le corps d'un homme empoisonné,
dit-on, par sa femme.--MM. les chimistes de Rouen vont faire, à leur
tour, l'horrible cuisine qu'ont faite MM. les chimistes de Tulle.--Sous
prétexte d'avoir été empoisonnés, les morts vont empoisonner toute la
France.

[GU] Plusieurs citoyens,--se grisant des paroles de M. Thiers, se sont
exaltés en faveur de l'_enceinte continue_ avec l'enthousiasme qu'ils
avaient contre la même chose, quand cela s'appelait _forts détachés_.
Ces citoyens ne veulent pas confier à des ouvriers mercenaires le soin
d'élever les murailles qui doivent nous enfermer. Chacun, selon le
vœu de ces citoyens, mettra la main au plâtre.--Ils demandent que
nous allions tous construire les fortifications à la manière du ver à
soie, qui fabrique lui-même la coque qui lui sert de prison. Leur seul
regret est de ne pouvoir, comme lui, tirer d'eux-mêmes les pierres et le
bois,--et de ne pouvoir se changer en moellons et en solives.

[GU] M. Arago dîne à Perpignan.

[GU] ÉPILOGUE. Pour cette fois, mes Guêpes, envolez-vous à travers les
barreaux de ma prison.

[GU] En terminant mon douzième volume, je répète avec confiance ce que
j'ai dit en commençant le premier: «Ces petits livres contiennent
l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les hommes et sur
les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute influence de
parti.»

Mon indépendance n'est pas une de ces vertus chagrines et
envieuses--qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours l'air de
crier au voleur.

Ce n'est pas même une vertu, c'est une condition de mon tempérament. A
une époque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce qu'il y avait un
front pour lequel je voulais des couronnes,--de petits pieds sous
lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux,--une existence
que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de
tous les luxes de la terre.

Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul: cependant
je me sentais fort et courageux;--j'ai cherché quelle route je devais
suivre et où je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie,
embarrassées de ronces et d'épines,--conduisant péniblement à des buts
que je ne désirais pas.

J'ai vu des luttes acharnées de toute la vie pour s'arracher des choses
dont je n'avais pas besoin.

J'ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur
et quelque prestige--entre les mains avides qui les
tiraillaient,--tomber dans la boue et dans le sang, brisées en
éclats--comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des
miroirs à deux sous.

J'ai évité ces chemins et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j'ai
découvert en moi que le ciel m'avait richement partagé,--car j'avais une
fortune toute faite et une liberté assurée dans l'absence des désirs et
dans la modération des besoins.

Ainsi aujourd'hui,--au milieu de ce tumulte,--où tous se ruent les uns
sur les autres pour s'arracher l'argent et le pouvoir, et quel
pouvoir!--je ne vois rien dans le butin qu'auront les vainqueurs qui
vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare
l'automne;--les courtines de pourpre qu'étend la vigne sur les murailles
de mon jardin,--le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,--et
les rêveries,--les pensées,--douces fleurs d'hiver qui vont éclore à la
chaleur du foyer rallumé.

Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil
autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d'Étretat.

Ainsi,--seul aujourd'hui,--quand les poëtes eux-mêmes considèrent leur
renommée comme un moyen et non comme un but,--seul je suis resté
poëte,--noblement paresseux et pauvre,--libre et dédaigneux,--et
j'entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près
d'un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie
glacée,--j'assiste aux mêlées furieuses de l'ambition et de
l'avarice,--comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement
pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun
cas.

Les splendeurs de la nature,--les causeries de l'amitié,--les rêveries
de l'amour et ces fêtes de pensée que le poëte se donne à lui-même
remplissent suffisamment ma vie,--et je n'y veux admettre rien autre
chose. Mon âme s'est placée dans une sphère élevée d'où je ne la
laisserai pas descendre.

Il est des instants cependant où les sots font tant de bruit, qu'ils
finissent par m'importuner et que je sens le besoin de leur dire qu'ils
sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creusé dans
ces petits livres un trou où je puis dire une fois par mois:--«Midas, le
roi Midas, a des oreilles d'âne.»

Certes un homme qui s'avise de dire aux hommes et aux choses: «Vous ne
me tromperez pas, et voilà ce que vous êtes;» cet homme devait être
considéré comme un ennemi public,--aussi, tout d'abord,--injures et
menaces anonymes,--coups d'épée par devant, coups de couteau par
derrière, on a tout essayé;--on m'a fait passer pour un homme méchant et
dangereux, parce que je ne veux pas dépenser la bonté, qui est une noble
et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,--comme
les femmes qui dépensent l'amour en coquetterie, qui est le billon de
l'amour.

J'ai pour moi, il est vrai, les gens d'esprit,--de bon sens et de bonne
foi.--Qu'est-ce? mon Dieu,--contre l'armée innombrable des imbéciles,
des sots et des intrigants?--Mais j'aime mieux être vaincu avec les
premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma
route,--semblable à Gédéon, qui ne voulut garder que les braves avec
lui.



Novembre 1840.

     Les _Guêpes_.--Un tombeau.--La justice.--Ugolin, Agamemnon, Jephté
     et M. Alphonse Karr.--Le nouveau ministère.--M. Soult.--M. Martin
     (du Nord).--M. Guizot.--M. Duchâtel.--M. Cunin-Gridaine--M.
     Teste.--M. Villemain.--M. Duperré.--M. Humann.--L'auteur se livre à
     un légitime sentiment d'orgueil.--Départ de M. Thiers.--Madame
     Dosne.--M. Dosne.--M. Roussin.--M. de Cubières,--M. Pelet (de la
     Lozère).--M. Vivien.--Lettres de grâce.--M. Marrast.--M. Buloz.--M.
     de Rambuteau.--M. de Bondy.--M. Jaubert.--M. Lavenay.--M. de
     Rémusat.--M. Delavergue.--Le sergent de ville Petit.--Le garde
     municipal Lafontaine.--Darmès.--Mademoiselle Albertine et
     Fénélon.--M. Célestin Nanteuil.--M. Giraud.--M. Gouin et les
     falaises du Havre.--M. de Mornay.--La prison de Chartres.--Nouvel
     usage du poivre.--La _Marseillaise_.--La guerre.--Un
     réfractaire.--M. Chalander.--Les soldats de plomb.--Un bal au
     profit des pauvres.--Les fortifications de Paris.--Les pistolets du
     grand homme.--M. Mathieu de la Redorte.--M. Boilay.--M. et madame
     Jacques Coste.--M. et madame Léon Faucher.--M. et madame Léon
     Pillet.--Madame la comtesse de Flahaut.--Madame la comtesse
     d'Argout.--On continue à demander ce qu'est devenue la fameuse
     enquête sur les affaires de la Bourse.--M. Dosne se livre à de
     nouveaux exercices.--M. de Balzac.--Une gageure proposée au préfet
     de police.--M. Berlioz.--M. Barbier.--M. L. de Vailly.--M. de
     Vigny.--M. Armand Bertin.--M. Habeneck.--Le _Journal des Débats_
     porte bonheur.--Richesses des pauvres.--Subvention que je
     reçois.--On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.


Quand je voulus publier les _Guêpes_,--je chargeai un monsieur de faire
imprimer mes petits volumes et de les vendre; c'est ce qu'on appelle
prendre un éditeur.--Le monsieur me fit signer un papier, par lequel je
m'engageais à lui laisser imprimer et vendre les _Guêpes_ pendant un
an;--je ne vous raconterai pas tous les ennuis que me donna ledit
monsieur; toujours est-il que l'année finit,--et que j'annonçai
l'intention de continuer sans lui.

Ce monsieur prétendit alors--que la promesse que j'avais faite de lui
laisser vendre mon ouvrage pendant un an--m'obligeait à le lui laisser
vendre pendant deux,--et il me fit un procès.

Le monsieur n'a pas, dit-on, chez lui, une chaise,--une paire de
souliers,--une botte d'allumettes, qui n'ait donné lieu à un procès. On
désigna des arbitres;--et on nous fit expliquer nos prétentions.--Pour
ma part, je parlai au moins pendant deux heures, chose que je ne
pardonnerai de ma vie à ceux qui me l'ont fait faire.

Le monsieur parla aussi beaucoup. Après quoi les juges arbitres
décidèrent, à la majorité de deux contre un, après une longue
discussion: 1º Qu'une année se composait de douze mois, en ne me cachant
pas que c'était là une question embrouillée,--et que je devais me
réjouir qu'elle eût été ainsi décidée;

2º Que le titre des _Guêpes_ ayant été, de l'aveu du
monsieur,--imaginé,--apporté et écrit par moi,--ne m'appartenait pas
plus qu'à ce monsieur, qui ne l'avait ni écrit, ni apporté, ni imaginé,
et que, par conséquent, je n'avais pas le droit de m'en servir.

En quoi ils se montrèrent moins sages que Salomon;--car ils tuèrent
l'enfant, ainsi que le demandait la fausse mère.

Cette seconde décision me parut moins claire que la première,--et je
leur demandai humblement si j'avais encore le droit de m'appeler
Alphonse Karr;--à quoi il me fut répondu que j'en avais encore le droit.

Je leur témoignai de mon mieux ma profonde reconnaissance, et je me
retirai.

[GU] Hier notre ami B... nous a donné un remarquable dîner de
condoléance;--c'était un dîner funèbre à l'imitation des anciens,--un
magnifique convoi de quatorze couverts. On a servi un tombeau de nougat,
surmonté d'une énorme guêpe.--La pauvre bête!--j'ai reconnu
Padocke,--était étendue sur le dos,--les ailes froissées,--les pattes
roides.--Une balance, qui fut jugée par les convives être celle de la
justice,--l'écrasait de son _fléau_. On m'invita à briser le nougat,--ce
que je fis en détournant la tête;--jusque-là, je n'étais semblable qu'à
Agamemnon ou à Jepthé qui sacrifièrent leurs filles;--mais bientôt je
dévorai ma part de l'infortunée Padocke,--et je fus comparé à Ugolin,
qui mangea ses enfants pour leur conserver un père.

Du nougat en morceaux sortit le _dernier_ volume des _Guêpes_.--On en
lut le _dernier_ chapitre à haute voix, en forme d'oraison funèbre,--et
on fit de fréquentes libations avec le meilleur vin du Rhin que j'aie bu
de ma vie:--«Nous _appelâmes_ par trois fois les Guêpes et nous leur
dîmes adieu.»

Ainsi donc mes _Guêpes_ sont un ouvrage terminé par autorité de
justice,--et je n'écrirai plus rien sous ce titre.--Mes _Guêpes_ sont
mortes,--je vous laisse le soin de leur épitaphe, seulement j'imiterai
la femme de ce marchand enterré au Père-Lachaise, et je graverai sur le
marbre: «LEUR PÈRE INCONSOLABLE CONTINUE LE MÊME COMMERCE RUE
NEUVE-VIVIENNE, 46.»

[GU] Je commence aujourd'hui un autre ouvrage en treize volumes.--Douze
de ces volumes formeront l'histoire anecdotique des sottises de
l'année.--Le treizième sera un roman.--Vous trouverez le détail de tout
ceci sur la couverture.

Mes amis m'ont envoyé de tous côtés des titres pour remplacer celui qui
m'est interdit.

--Les Frelons.

--Les Bêtes à bon Dieu.

--Les _Guêtres_.

--Les Mois.

--Les Vers-luisants.

--Les Moustiques.

--Les Cousins.

Je n'ai choisi aucun de ces titres, et, à l'imitation de Shakspeare, qui
appelle une de ses comédies--_Comme il vous plaira_.

J'ai décidé que je ne donnerais pas de titre à mes treize petits
volumes.

--Je n'ai pas le droit de les appeler les _Guêpes_;

--Je ne les appelle pas les _Guêpes_;--je vous prends tous à témoin que
je ne les appelle pas les Guêpes.

Mais vous, mes chers lecteurs, vous êtes libres de les appeler comme
vous voudrez.

[GU] NOVEMBRE.--_Départ de M. Thiers._--Vous n'êtes pas sans avoir
quelque ami qui, lorsqu'il vous arrive quelque chose de
funeste,--accourt d'aussi loin qu'il se trouve pour vous dire: «Je vous
l'avais bien dit!»--et, d'un air si triomphant, qu'il est évident qu'il
ne voudrait, pour aucune chose au monde, que le malheur qui vous arrive
ne fût pas arrivé.

J'ai beaucoup de peine à ne pas triompher un peu ici de la réalisation
textuelle de mes prévisions sur le départ de M. Thiers, et sur la
manière dont ce départ devait s'effectuer.--Je vous renvoie simplement,
pour les détails de ce qui s'est passé ce mois-ci,--au récit que j'en ai
fait d'avance le mois précédent dans le dernier volume des _Guêpes_.--M.
Thiers,--dit Mirabeau-Mouche, dit Mars Ier,--sort du ministère et de
la position impossible qu'il s'était laissé faire, sous prétexte
d'honneur et de dignité nationale;--c'est un thème tout fait pour les
discours qu'il va débiter à la Chambre des députés.

Quatre des collègues de M. Thiers ne partageaient déjà plus son avis
dans le conseil: c'étaient M. de Cubières,--M. Roussin,--M. Pelet de la
Lozère et même M. Cousin.

M. Pelet de la Lozère surtout, qui est fort riche et qui offrait la plus
grande responsabilité pécuniaire, ne voyait pas sans inquiétude les
allures d'un président du conseil--qui venait s'asseoir à son
bureau,--donnait des ordres,--prenait l'argent sans explications et
mettait dans son budget une confusion effroyable.

[GU] Alors commença la distribution des croix d'honneur. M. Jaubert,
qui ne pardonnera jamais ni à M. Thiers ni à la croix--d'avoir été
décoré malgré lui,--l'a donnée aux jeunes mineurs de son cabinet.--Le
seul dont je sache le nom s'appelle M. Lavenay et je ne le connais pas.

M. Gouin--en a fait autant; M. de Rémusat, entre autres, a, dans
l'espace de cinq mois, nommé M. Delavergne, son secrétaire
particulier,--maître des requêtes, grand officier de l'ordre de Charles
III--et chevalier de la Légion d'honneur.

Le nombre des croix distribuées par M. Thiers est fabuleux.--Au 22
février, il avait nommé chevaliers de la Légion d'honneur les employés
des jeux; cette fois il a donné la croix à tous ses jeunes gens:--MM.
Boilay, du _Constitutionnel_;--un anonyme du _Courrier français_;
quelques jeunes gens du Club-Jockey, qui lui apprenaient à monter à
cheval,--et divers journalistes pour lesquels c'était un encouragement
et une récompense pour les articles contre le roi qu'ils faisaient la
veille et le lendemain du serment qu'ils prêtaient à Louis-Philippe.

M. le comte Walewski a été également décoré.

[GU] Madame Dosne a continué pendant quelque temps à tenir sa cour à la
Tuilerie: c'était une imitation libre de la cour de Charles V à
Bourges.--Elle avait reçu l'ordre de la modération pendant la
crise;--mais, la chose terminée, elle a repris possession de l'hôtel
Saint-Georges.--Alors elle a annoncé qu'elle allait recommencer son
pamphlet contre la famille royale;--et, en effet, c'était merveille, le
dernier jeudi du mois, de l'entendre semer des anecdotes,--et, pour
échauffer les députés arrivant,--leur réciter les articles du _National_
du matin;--contester le mérite militaire du maréchal Soult;--expliquer
comme quoi il a perdu la bataille de Toulouse,--et, à tel point, que M.
de Mornay, gendre du maréchal, s'est cru obligé de se retirer.

Ce jour-là,--il y avait beaucoup d'hommes politiques;--tous les
ministres démissionnaires n'y étaient pas.

La réunion était remarquable par l'absence des femmes,--il n'y en avait
qu'une demi-douzaine: madame Jacques Coste,--madame Léon
Faucher,--madame Léon Pillet,--madame de Flahaut--et madame d'Argout.

[GU] On a envoyé au beau-père Dosne un avis par le télégraphe pour qu'il
eut à revenir jouer à la hausse,--que ne pouvait pas manquer d'amener la
retraite de son gendre,--comme il avait joué à la baisse pendant son
inquiétante administration.

[GU] Une _dame_ d'Auteuil faisait le tour de son salon,--comme fait la
reine aux Tuileries,--adressant ou plutôt jetant un mot à chaque
personne;--elle arriva à un de ses anciens familiers, et lui dit avec
son air le plus protecteur: «Et vous, monsieur, vous voilà donc fixé à
Paris?»--Le monsieur, indigné,--répondit d'abord un «_Oui, madame,_»
très-respectueux;--mais, voyant qu'on ne le regardait pas,--il ajouta à
demi-voix:

«Ah ça! Sophie,--est-ce que tu te... de moi, avec tes grands airs?»

[GU] Il est singulier de voir à combien de gens il faut appliquer ces
paroles de l'Écriture:--_Aures habent et non audient, oculos habent et
non videbunt_; «ils ont des oreilles et ils n'entendront pas, ils ont
des yeux et ils ne verront pas.» La plupart des gens veulent absolument
prendre l'obstination que l'on met à chanter la _Marseillaise_ dans les
rues pour une manifestation belliqueuse du _peuple_ français et pour un
cri de guerre contre l'Angleterre.--Depuis que la _Marseillaise_ a été
pour la première fois défendue par la police, elle a entièrement changé
de caractère;--elle n'est plus qu'une taquinerie contre le
gouvernement.--En effet, voyez, on allait la chanter dans les
théâtres;--le commissaire s'y opposait, sous prétexte qu'elle n'était
pas sur l'affiche. «Eh! vous n'y êtes pas non plus sur l'affiche,
monsieur le commissaire, lui criait-on,--qu'est-ce que vous nous
chantez?» Et on ne laissait continuer la représentation qu'après qu'on
était venu chanter la _Marseillaise_ avec un drapeau tricolore.--On prit
le parti de l'autoriser,--cela commença à n'être plus si
amusant.--Heureusement que le pouvoir, dans sa stupidité, permit l'air
sans permettre les paroles: _numeros memini... si verba tenerem._--Cette
prohibition soutint un peu l'enthousiasme, qui ne tomba tout à fait que
lorsqu'on eut accordé les paroles et le drapeau. Ce qui fût arrivé bien
autrement vite si on avait, dès l'origine, ordonné aux théâtres de faire
jouer tous les soirs la _Marseillaise_ pendant cinq quarts
d'heure,--avant même qu'on la demandât.

C'était permis au théâtre, il n'y avait plus de plaisir:--alors on
commença à la chanter dans les rues,--où on la chantera tant qu'on aura
la sottise de s'y opposer.

Je gage que le préfet de police n'a qu'à défendre demain de marcher à
quatre pattes dans les rues,--il se trouvera après demain des gens qui
résisteront à cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un
enthousiasme impossible à décrire.

[GU] AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.--Messieurs les chanteurs de la
_Marseillaise_,--vous me paraissez, hélas!--comme les autres,--entendre
bien singulièrement la liberté--la liberté que vous demandez semble
toujours celle que vous enlevez aux autres.--Vous voulez la liberté de
casser les lanternes,--sans penser à respecter la liberté que demandent
les autres d'y voir clair. C'est au nom de la liberté que vous exigez
que l'on joue la _Marseillaise_ dans les théâtres.--Or, tout le monde y
paye sa place également, tout le monde a des droits égaux et une égale
liberté.--Si vous demandez la liberté de faire jouer la _Marseillaise_,
qui est une chanson républicaine,--vous ne pouvez raisonnablement nier
que les légitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit
de demander _Vive Henri IV_,--ou bien _Où peut-on être mieux qu'au sein
de sa famille_.--Les bonapartistes sont aussi bien fondés qu'eux et
aussi bien que vous à exiger--_T'en souviens-tu?_ et les gens calmes,
tranquilles, qui ne veulent pas s'occuper de politique et ont des goûts
champêtres,--de quel droit trouverez-vous mauvais qu'ils fassent jouer à
l'orchestre _Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs?_ Et les
vieillards de l'orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons
érotiques et les chansons à boire:--_Colin et Colinette, dedans un
jardinet_, ou _Le vin, par sa douce chaleur?_

Vous comprenez que la durée de la représentation n'y suffirait pas.

Et encore, quelle est l'opinion qui doit être obéie la première?--La
liberté et l'égalité exigent que l'on exécute tous ces airs à la fois.

Ce qui ferait un joli petit charivari.

[GU] Eh! mon Dieu, je vous assure qu'il n'est personne d'entre vous sur
qui la _Marseillaise_ produise plus d'effet que sur moi,--et que, malgré
tous mes beaux raisonnements et la mansuétude que j'ai acquise,--depuis
que tant de choses me sont devenues égales, je ne suis pas encore à
l'abri de l'effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet,
sont au moins médiocres,--mais dont l'air est plus que beau.

[GU] Deux cents jeunes gens sont allés devant le ministère des affaires
étrangères en chantant la _Marseillaise_, et en demandant la guerre à
grands cris;--ils eussent été bien embarrassés, j'imagine, si, docile à
leurs vœux, le préfet de police les eût fait cerner, arrêter et
incorporer dans un régiment de ligne.--Le premier qui ait été mis sous
la main de la justice s'est trouvé être un conscrit
réfractaire,--c'est-à-dire un homme qui s'est volontairement exposé aux
peines les plus sévères pour ne pas être soldat.

Tout ceci n'est que du tapage.

[GU] S'il y a quelque chose de facile au monde,--ce serait d'aligner de
grandes phrases emphatiques sur l'_opprobre de la France_, sur
l'_étranger_, etc., toutes choses qui, écrites dans le style le plus
ampoulé des plus ampoulés mélodrames, ont tous les jours un si grand et
si certain succès.--Il faudrait donc penser que, lorsqu'il se trouve par
hasard un homme qui renonce volontairement à ce succès--pour soutenir
une thèse contraire, il faut que cet homme soit de bien bonne foi et ait
une conviction bien arrêtée.

[GU] Il y a un prêtre qu'on appelle M. de Lamennais;--ce prêtre,
tourmenté d'une insatiable vanité, désespérant d'arriver par des voies
ordinaires et permises au cardinalat et au chapeau rouge, a mis le
bonnet rouge sur sa tonsure,--et dans des brochures écrites d'un style
lourd, pâteux et souvent inintelligible,--prêche le désordre,
l'anarchie, la haine et la guerre.

Le conseil des ministres avait décidé qu'on ferait arrêter M. de
Lamennais,--M. Vivien, seul, ou n'a pas osé ou n'a pas voulu signer
l'ordre.

On assure,--mais je n'ai pas à ce sujet des renseignements assez
positifs pour l'affirmer, que M. Desmortiers, lui, qui est toujours prêt
à arrêter,--_ne demandait qu'un bout d'ordre_ par écrit.

[GU] Sous l'inspiration de M. Thiers,--M. Vivien, garde des sceaux, a
présenté à la signature du roi des lettres de grâce et de commutation
pour les sieurs tels et tels.

Les grâciés se sont trouvés ensuite n'être autres que les chefs
d'émeutes de la coalition des ouvriers. Cela était convenu avec les
journaux de la gauche, sous la tutelle desquels s'était placé M. Thiers.

De cette manière, si la nouvelle position que va prendre M. Thiers à la
Chambre amène au moins quelques troubles, l'émeute aura tous ses
soldats.

Aux observations qu'on lui a faites à ce sujet, M. Thiers s'est contenté
de répondre:

--Je l'avais promis à Chambolle,--et un peu aussi à M. Marrast.

[GU] LA CRISE.--LE NOUVEAU MINISTÈRE.--Depuis dix ans, une trentaine
d'hommes, dont quatre ou cinq seulement sont recommandables par de
grands talents, se sont disputé et arraché le pouvoir.--Chacun d'eux a
une vingtaine d'affidés qui partagent ses chances;--ce qui fait en tout
à peu près six cents hommes pour lesquels et par lesquels tout se fait
en France. Huit seulement de ces trente hommes peuvent être au pouvoir à
la fois;--pendant le temps qu'ils y restent on les appelle _gouvernement
antinational_,--_vendu à
l'étranger_,--_tyrans_,--_oppresseurs_,--_corruption_;--je passe les
menues injures.--Les vingt-deux qui sont hors des affaires, s'intitulent
eux-mêmes--_grands citoyens_,--_amis du peuple_,--_espoir de la
patrie_,--_vertu et désintéressement_,--_le pays_, et crient contre des
abus auxquels en réalité ils ne trouvent d'autre mal que le chagrin
qu'ils ont de ne pas les commettre eux-mêmes.--Les huit qui sont au
pouvoir se gorgent, eux et leur bande,--jusqu'au moment où ils tombent
comme des sangsues soûles;--huit autres prennent leur place.--Les huit
arrivants héritent en même temps des dénominations susdites de
_gouvernement antinational_,--_vendu à l'étranger_,--de
_tyrans_,--d'_oppresseurs_,--de _corruption_.--Les huit déplacés
rentrent dans la classe des _grands citoyens_,--des _amis du
peuple_,--des _espoirs de la patrie_,--des _vertus et
désintéressements_, et redeviennent _le pays_.

[GU] Pour arriver aux affaires ou pour s'y maintenir,--rien ne leur
coûte:--l'agitation, l'inquiétude,--la ruine de la France, ne sont pour
eux que des moyens.--Leur politique ressemble à celle du sauvage qui
abat un cocotier par le pied pour cueillir un seul fruit qui lui fait
envie;

A celle du _naufrageur_ des côtes de l'Armorique,--qui, par des fanaux
trompeurs, attire sur les récifs--un vaisseau chargé d'or,--qui y périra
avec ses richesses--et ses passagers,--pour que de ses débris le
naufrageur retire une ou deux planches pour réparer le toit de sa
cabane.

Ils sont semblables à un homme qui mettrait le feu à la maison de son
voisin--pour se faire cuire à lui-même un œuf à la coque.

[GU] J'avouerai aussi que je ressens d'ordinaire un enthousiasme fort
modéré à l'avénement d'un nouveau ministère, quand je songe que, vu le
cercle d'une trentaine d'hommes dans lequel on prend toujours les
ministres,--chacun des arrivants a déjà au moins une fois été rejeté
comme incapable ou pis que cela.

Ainsi, dans le nouveau ministère, composé de MM. _Soult, Martin (du
Nord), Guizot, Duchâtel, Cunin-Gridaine, Teste, Villemain, Duperré,
Humann_, M. Soult a été antérieurement ministre trois fois,--M. Guizot,
trois fois,--M. Duchâtel, deux fois,--etc., etc.;--c'est-à-dire qu'ils
ont été deux fois,--trois fois renversés sous les accusations les plus
graves.

[GU] Pendant ce temps, le peuple, sous prétexte d'émancipation et
d'instruction,--est devenu l'esclave obéissant des différents carrés de
papier qui se publient sous le titre de journaux.--Le peuple s'agite,
est mécontent,--malheureux,--sent de nouveaux besoins et perd
d'anciennes ressources;--tout le monde l'égare--et le trompe,--et à
force d'excitations,

Le peuple le _plus gai_ et le _plus poli_ de la terre n'est pas bien
loin d'en devenir le plus misérable et le plus sauvage.

Dans l'espace d'un mois,--deux cents hommes ont assassiné le sergent de
ville Petit.--Darmès a tiré un fusil chargé à mitraille sur un vieux
roi, et sur sa femme et sa sœur.--Un ancien soldat, Lafontaine,
s'avançant seul, sans armes, avec des paroles de paix, au-devant d'une
foule furieuse, a été lâchement frappé par derrière d'un coup de
couteau.

[GU] La forêt de Bondy ne sert plus d'asile au moindre brigand; la forêt
Noire elle-même n'est plus fréquentée que par d'honnêtes charbonniers et
de plus honnêtes fabricants de kirschenwasser, qui s'occupent à cueillir
des merises sauvages. Le passage le plus périlleux que l'on connaisse
aujourd'hui est le trajet des Tuileries à la Chambre des députés.

[GU] Le nouveau cabinet se compose de débris des divers cabinets
précédents.--Ses partisans l'appellent--_ministère de
réconciliation_.--Ses adversaires,--_ministère de l'étranger_.--Ceci est
le cri de ralliement.

[GU] Le parti conservateur considère le nouveau ministère comme une des
dernières cartes qui lui restent à jouer contre une révolution
anarchique.

Le parti, dit du progrès, concentre ses forces et annonce qu'il ne
soutiendra plus un ministère qui ne sortira pas de ses rangs.--On prend
du champ et on se prépare à une grande bataille.

Il y a à l'Opéra une demoiselle _Albertine_ dont j'ai déjà eu occasion
de parler;--on la désigne dans les coulisses sous le nom de Fénelon--à
cause qu'elle s'est chargée de l'éducation des princes.

[GU] M. Gouin--qui était ministre, il y a quelques jours,--en voyant les
falaises du Havre, s'est écrié: «Que d'argent il a fallu pour exécuter
de tels travaux!»

[GU] A propos des fortifications de Paris qui ne peuvent être terminées
avant six ou huit ans,--on rappelle ce seigneur avare qui, apprenant que
ses pages manquaient de chemises,--se sentit touché de compassion.
«Vraiment,--dit-il,--ces pauvres enfants!--Il fit venir son jardinier et
lui ordonna de semer du chanvre.--Quelques-uns des pages ne purent
dissimuler un sourire. «Les petits coquins! s'écria le seigneur, ils
sont bien contents,--ils vont avoir des chemises.»

[GU] M. Thiers prend tous les jours des leçons de tactique avec le
colonel Chalander.--Il paraît que le ministère du 1er mars,--qu'on
avait appelé _Mars_ Ier, se prépare à commander un jour nos
armées.--Les petits soldats de plomb sont hors de prix.

[GU] Lors de l'ambassade de Perse,--M. de Sercey, près d'arriver,
s'aperçut qu'il n'avait aucun présent à offrir au shah.--Comme il
parlait de son embarras à ce sujet à un de ses secrétaires
d'ambassade,--il avisa sur une table une paire de vieux pistolets montés
en argent. «Qu'est-ce ceci? demanda-t-il.--Rien autre chose,--répondit
le secrétaire, que de vieux pistolets à moi.

--Mais,--c'est que voilà mon affaire,--donnez-les-moi.

--Volontiers.

--C'est bien!»

Arrivé, M. de Sercey offrit au shah différentes bagatelles qu'il trouva
à acheter,--et fit savoir indirectement aux officiers--qu'il y avait
encore un présent;--mais un vrai présent,--quelque chose d'une valeur
inappréciable, qu'on se déciderait peut-être à donner, quoiqu'on y tînt
beaucoup:--des pistolets ayant appartenu à l'empereur Napoléon!--Ah! si
M. de Sercey voulait les donner au shah... mais ce sera
difficile;--cependant, il ne faut pas se désespérer.--Qui sait si
l'ambassadeur ne se laissera pas toucher par de bons procédés?--Enfin,
après de longs pourparlers,--de nombreuses hésitations,--de provoquantes
coquetteries,--on a fini par donner au shah les pistolets du grand
homme.

[GU] On faisait, devant M. de Balzac, un éloge mérité d'un de ses
ouvrages: «Ah! mon ami,--dit le romancier à l'un des interlocuteurs,
vous êtes bien heureux de n'en être pas l'auteur!

--Et pourquoi cela?

--Parce que vous pouvez dire tout le bien que vous en pensez,--tandis
que moi--je n'ose pas.»

[GU] On a remarqué que, dans le conseil des ministres,--c'étaient le
ministre de la guerre et le ministre de la marine qui se prononçaient
pour la paix, tandis que le ministre du commerce demandait la guerre,
qui tue le commerce;--le ministre des travaux publics demandait la
guerre, qui interrompt les travaux;--le ministre des relations
extérieures demandait la guerre, qui détruit toutes relations.

[GU] On assure que le roi a dit:--«Ah! on prétend que je veux la paix à
tout prix;--eh bien! qu'on touche seulement à Strasbourg!»

[GU] Voici l'hiver:--les cerisiers abandonnent leurs feuilles jaunes au
vent qui a déjà dépouillé les tilleuls;--le sorbier, bientôt, va seul
garder ses ombelles de fruits rouges comme des grains de corail.--Dans
une petite ville de la Creuse,--les _dames_ du pays s'occupent déjà
d'organiser un bal au profit des pauvres;--les _patronesses_ ont pensé à
un costume qui les fit reconnaître.--On est facilement tombé d'accord
d'un nœud de ruban tombant sur l'épaule;--mais ce qui n'est pas
facile de décider,--c'est la couleur de ce ruban.--La politique s'est
glissée dans la question.

On ne peut adopter une couleur agréable à un parti sans exclure les
autres de la fête, sans les mettre à la porte de la philanthropie. Le
rouge est un symbole républicain. Le vert, le blanc appartiennent à
l'opinion légitimiste, le violet est bonapartiste, le jaune est
ridicule. On se rappelle les couplets qui se chantaient en 1815, et sur
la mesure desquels on cassait les glaces du café de la Paix, du café
Lemblin et du café Valois.

On entonnait sur l'air de la _Carmagnole_:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le bleu c'est la candeur,
    Le rouge, la valeur,
    Le blanc c'est la bêtise,
    C'est la devise
    Des Bourbons.

Les gardes du corps répondaient:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le rouge c'est le sang,
    Le bleu c'est les brigands,
    Le blanc c'est l'innocence,
    C'est la devise
    Des Bourbons.

Puis on prenait en chœur les tabourets, et on se fêlait la tête.

On a pensé un moment que le lilas pourrait réunir toutes les opinions et
éluder la difficulté; mais plusieurs d'entre les dames patronesses ont
trouvé dans leur teint des raisons suffisantes pour refuser formellement
de mettre du lilas.

On a donc forcément abandonné le lilas pour passer au rose, et le rose a
eu un moment du succès; mais deux des plus belles et des plus
spirituelles d'entre les dames patronesses ont déclaré que les rubans
roses sur une robe blanche étaient du dernier commun; que rien n'est si
laid que le commun, et qu'elles ne pousseront pas la philanthropie au
point d'être laides au bénéfice des pauvres.--Tout porte à croire que le
bal n'aura pas lieu.

Il y a des personnes qui prétendent que ces bals au profit des pauvres
devraient être appelés: _des pauvres au profit d'un bal_;--mais, quelque
forme que prenne la charité,--il faut la bien accueillir et ne la point
décourager.

[GU] Un homme qui parle de tout et n'a qu'un chagrin, qui est de ne
pouvoir parler que de cela,--a quelquefois le malheur de mettre quelque
confusion dans ce qu'il dit:--en annonçant le nouveau ministère,--il
donnait les portefeuilles de la justice et du commerce à MM. _Martin
Gridaine et Cunin_ (du Nord).

[GU] Dans le programme encore secret de la fête des cendres,--il est
question de faire paraître tout à coup un homme à cheval dans le costume
de l'empereur Napoléon;--cet homme, après être resté quelque temps en
vue,--partira ventre à terre et disparaîtra.

Quelques personnes ont fait remarquer avec raison qu'à une époque comme
la nôtre, il fallait être bien sûr de l'homme auquel serait confié ce
rôle important.--Il est à craindre qu'il ne prenne son rôle au sérieux
et se proclame empereur des Français.--Pour moi, je ne m'y fierais pas.

[GU] Je me suis plaint, dans un volume de _Guêpes_, d'un portrait qu'on
a fait de moi et dont le seul aspect aurait pu m'exposer aux poursuites
du parquet.--Voici l'histoire de ce portrait:

Il y a deux ans,--je crois,--M. Célestin Nanteuil fut envoyé chez moi
pour je ne sais quelle galerie ou musée; je n'étais pas chez moi. Il
m'attendit; une autre personne m'attendait également: tous deux
trouvèrent un bon feu et des cigares.--Au troisième cigare, M. de
Nanteuil toussa et dit:

--Il est onze heures et demie.

--Onze heures trente-cinq, dit l'étranger.

--Il n'arrive pas, dit M. de Nanteuil.

--Il n'arrive pas, dit l'étranger.

--Monsieur est homme de lettres?

--Non, monsieur, et vous?

--Je suis peintre, et je m'appelle Célestin Nanteuil.

--Ah! monsieur, j'ai vu de vous de fort jolies choses.

--J'en ai peut-être vu de vous aussi, monsieur.

--Monsieur, veuillez me donner du feu, mon cigare est éteint.

--Monsieur, très-volontiers.

--Je viens, dit M. de Nanteuil, pour faire le portrait de Karr.

--Il est fâcheux qu'il ne soit pas là.

--Euh! pas très-fâcheux!--Je l'ai vu plusieurs fois, et je le ferais, à
la rigueur, de mémoire.--Il n'y a qu'une seule chose qui m'embarrasse;
je ne sais pas s'il a les cheveux longs ou courts.

--Très-courts.

--Très-bien!--Ah! voici sa robe de chambre, probablement.

Et M. de Nanteuil avise une sorte de froc en velours noir.

--Je vais toujours dessiner la robe de chambre.

La robe de chambre fut mise sur une chaise,--mais elle était vide, et
les plis tombaient mal.

--Cela n'ira jamais.--Mon Dieu, monsieur, si j'osais...

--Osez, monsieur.

--Il s'agirait de rendre à moi et au maître du logis un petit service.

--J'aime beaucoup le maître du logis, et je serais enchanté d'être
agréable à un homme de talent comme vous.

--Veuillez donc mettre cette robe de chambre pour que les plis fassent
mieux.

--Très-bien, cela va à ravir;--voilà qui est presque fini. Il me semble
que vous avez les cheveux à peu près de la couleur des siens.

--Les siens sont moins bruns.

--C'est égal, je puis toujours faire les cheveux.

--Voici les cheveux.--De quelle couleur a-t-il les yeux?

--Je ne sais trop, bleus ou verts.

--Ah diable! les vôtres sont noirs;--mais qu'est-ce que cela fait!

--Ah!

--N'a-t-il pas les moustaches un peu longues?

--Oui.

--Ma foi, ceci doit être ressemblant.

--A qui?

--A lui.

--Comment, à lui! c'est moi qui ai posé.

--C'est moins étonnant que si on n'avait pas posé du
tout.--Attendez-vous encore?

--Oui, et vous?

--Moi, non; mon portrait est fini. Obligez-moi de dire à M. Karr que je
l'ai attendu.

--Il sera désolé.

--Un peu de feu, s'il vous plaît.--J'ai l'honneur de vous saluer.

--Monsieur, votre serviteur.

C'est ce qui a donné l'idée au libraire d'en faire faire un autre. Je ne
vous dirai pas toutes les opinions diverses de mes amis au sujet de ce
portrait de Giraud,--qui est un excellent dessin.--Les uns me disent:

«Tu n'es pas flatté.

Les autres:--«Tu es bien plus laid que cela.»

--Ah! mon ami, vous étiez bien mieux ce jour où, sur la falaise
d'Etretat,--assis près de moi sur la mousse...

--Je le crois bien,--madame,--mais je ne posais pas, ce jour-là,--et un
portrait est toujours le portrait d'un homme qui pose.

[GU] M. Raspail a fait de belles choses!--Sa lettre bizarre, dans
laquelle il accuse M. Orfila d'avoir lui-même empoisonné sinon M.
Lafarge, du moins son cadavre, demandait une réponse.--M. Orfila répond
par un cours contre madame Lafarge.--Chaque jour, publiquement,--il fait
bouillir des chiens,--les uns empoisonnés, les autres étranglés, et il
se livre à de longues séries d'expériences servant de _preuve_ à celles
qu'il a faites à Tulle. Depuis un mois, plus de quinze cents chiens
innocents ont été victimes de la discussion qui s'est élevée entre ces
deux messieurs.

[GU] On m'écrit de Chartres pour me prier de détacher une guêpe sur la
prison de la ville.

Voir le commencement du présent volume où il est expliqué que les
pauvres _guêpes_ sont _in partibus infidelium_.

Ce n'est pas seulement à Chartres qu'existe l'abus dont on se plaint,
c'est-à-dire un accroissement de peine qui ne se trouve dans aucun code
ni dans le texte d'aucun jugement.--Les prisonniers et même les prévenus
sont privés de tabac à priser et à fumer. Cette privation est si pénible
pour beaucoup d'entre eux, qu'ils prisent du poivre qu'on laisse entrer
sans obstacle.

[GU] On dit avec raison que, sous le gouvernement des hommes, ce sont
les femmes qui gouvernent:--et que, sous le pouvoir des femmes, on est
gouverné par des hommes.--En effet, si le ministère du 15 avril
représentait mademoiselle Plessis, du Théâtre-Français,--celui du 1er
mars est le règne de madame Dosne et de mademoiselle Fitzjames de
l'Opéra;--avec le nouveau cabinet, mademoiselle Rachel rentre aux
affaires.

[GU] Le métier de roi ne vaut plus rien:--le roi de Hollande a fait sa
liquidation,--la royauté d'Espagne a fait faillite.--M. Mathieu de la
Redorte, ambassadeur en Espagne, vient de donner au ministère la
démission qu'il avait reçue des événements.

[GU] Le nouveau gouvernement espagnol a imaginé de tirer un parti
avantageux des diverses croix,--ordres,--cordons,--toisons, etc., que le
gouvernement de la reine Christine avait un peu prodigués.--On envoie à
tous les dignitaires une petite note acquittée,--avec prière de la payer
dans le plus bref délai, sous peine d'être dégradés.

Cette manière de distribuer des honneurs ressemble parfaitement à
l'industrie des marchandes de bouquets du boulevard de Gand, qui jettent
un bouquet dans votre voiture--ou le glissent dans votre gilet, et, à
quelques pas de là, vont en demander le prix.

[GU] On a renoncé,--comme je l'ai fait remarquer plusieurs fois,--à
appliquer la peine de mort aux malheureux que l'étourderie ou des folies
de jeunesse ont poussé à empoisonner leurs parents.

Mais il est une chose qui devait échapper aux égards de la justice comme
à la faveur royale,--une chose pour laquelle, loin d'abaisser la
pénalité, on l'a encore aggravée.

Je veux parler de la mauvaise habitude qu'ont certaines personnes de
secouer les tapis par les fenêtres; j'ai déjà dit avec quelle sévérité
et quelle sollicitude on poursuit ce genre de délit.

Il serait à désirer que les citoyens voulussent bien se conformer aux
ordonnances relatives à cette défense, et donner un peu de loisir à
l'administration, qui, depuis bien longtemps, n'a pu s'occuper que des
tapis, et semble négliger une foule de soins importants.

[GU] M. Sébastiani a été nommé maréchal de France le 21 octobre,
c'est-à-dire le jour anniversaire d'un jour où il se laisse surprendre
par les Cosaques et enlever cent voitures de bagages et cent
prisonniers,--le 21 octobre 1812.

Les jeunes journaux rendent la vie bien amère à leurs anciens sur
lesquels ils ont l'avantage de n'avoir pas d'antécédents.--Ils fouillent
dans leurs vieilles années et en exhument des palinodies presque
incroyables. Je ne connais rien de plus complet en ce genre que deux
numéros de la _Gazette de France_, publiés le 20 et le 21 mars 1815,
dans l'espace de vingt-quatre heures.

GAZETTE DE FRANCE.

_Lundi 20 mars 1815._

FRANCE.

M. le prince de la Tremouille est
entré hier au soir, à huit heures
et demie, dans nos murs. Ce prince
a été salué par le _cri national
de: Vive le roi!_ devenu le _cri
de ralliement_ pour tout ce qui
_porte un cœur français_.

On attend demain le duc de Bourbon.
La vue de ce prince nous rappellera
_quel est l'homme_ qui voudrait
envahir l'héritage du _bon Henri_,
et NOUS _serons glorieux de
marcher_, s'il le faut, sous les
ordres d'un descendant du grand
Condé.

--Les 16, 17 et 18, les troupes de
toutes armes, destinées à _marcher
contre l'ennemi_, sont sorties.

_Bonaparte_, qui est parti d'Autun
le 16, continue à répandre sur
sa route le _mensonge_, la
_corruption_, l'_appel au parjure_
et la calomnie.

Mais l'opinion le _repousse avec
horreur_: la France ne voit en lui
que la guerre civile et la guerre
étrangère, qu'il traîne à sa suite;
_elle se rallie tout entière_ au
seul nom de ce roi qui lui a
apporté la paix et la liberté. Elle
unit son amour aux respects de
l'Europe pour son auguste monarque!
_elle combattra, elle vaincra_, et
pour elle et pour lui.

_Le temps n'est plus_ où des
agitateurs pouvaient compter sur
la facilité du peuple français
pour le séduire, l'entraîner _dans
les plus affreux égarements_, et
l'employer lui-même à opérer son
propre malheur.

L'armée, _toujours fidèle à
l'honneur, à son prince, à la
patrie, ne servira point
l'ambition de ses plus cruels
ennemis! Elle servira jusqu'à la
mort_ son souverain légitime.


GAZETTE DE FRANCE,

_Mardi 21 mars 1815._

EMPIRE FRANÇAIS.

Aujourd'hui, entre huit et neuf
heures du matin, l'_empereur_,
dont la marche a été retardée par
l'_affluence immense_ du peuple
accouru de toutes parts sur sa
route, est descendu aux Tuileries.
Il n'y a pas d'_expressions_
pour rendre l'_enthousiasme_ et
les _acclamations des citoyens
de Paris rassemblés_ dans les
Tuileries, sur le Carrousel et
dans tous les environs.

Le peuple a partagé tous les
nobles sentiments des soldats.

Napoléon a débarqué avec une
poignée d'hommes, il est vrai; mais
à chaque pas, il a trouvé des _amis
fidèles_ et des _légions dévouées_.
Il lui a suffi de se présenter
devant elles pour être à l'instant
même reconnu et salué comme _leur
empereur et leur père_, il lui a
suffi de se présenter devant le
peuple pour réveiller partout le
_profond sentiment_ de la
_gloire nationale_.

Hier encore on nous disait que
l'_empereur Napoléon_ traînait
à peine quelques hommes à sa suite,
que la désertion régnait dans ses
troupes, accablées de fatigues et
exposées à tous les besoins. _Il
faut plaindre ceux_ qui ont pu
recourir à un pareil système
le déception.

Partout les légions et le peuple
réunis lui ont ouvert les portes
des villes; offert leurs bras et
leur courage. Oui, le mouvement qui
vient d'éclater fait renaître les
beaux jours où l'_armée et le
peuple confondaient leur
enthousiasme pour la liberté_.

_Ceux_ qui ont voulu faire
_marcher_ nos soldats contre
l'empereur ne connaissaient pas
l'ascendant de la gloire sur les
_cœurs français_.

Vous revoyez dans Napoléon celui
qui, conduisant toujours nos
phalanges à la victoire, éleva au
plus haut degré la gloire des
_armées_ et du _nom français_.

[GU] M. BERLIOZ ET LE FESTIVAL.--Je ne crois pas que jamais un homme ait
eu à subir autant de contre-temps que M. Berlioz;--à son début,
cependant, il fut soutenu par deux classes de gens: par de jeunes
artistes qui voudraient voir détruire les règles pour n'avoir pas à les
apprendre,--et par quelques journaux--ennemis de tout ce qui a forme ou
figure de loi; celles de l'harmonie comme celles du code; comme celles
du bon sens;--comme celles du savoir-vivre;--c'est ce qu'ils se plaisent
à appeler leur indépendance.

Après des difficultés inouïes, surmontées avec courage, noblesse et
persévérance,--M. Berlioz trouva MM. Léon de Wailly et Barbier, qui lui
firent un opéra;--cet opéra, écrit par des hommes d'un talent
réel,--avait, même pour nous, qui n'aimons pas la musique de M. Berlioz,
d'incontestables qualités.

On promena M. Berlioz de l'Opéra à l'Opéra-Comique; on lui fit réduire
sa pièce de trois actes en un, après quoi on la trouva trop courte.--On
obtint de M. Armand Bertin, du _Journal des Débats_, qu'il consentirait
à entendre quelques airs. M. _Armand Bertin_, gros homme assez commun,
hocha la tête,--et M. Berlioz perdit tout espoir d'être jamais
représenté.

Mais lors de _Quasimodo_, opéra de la fille du _Journal des Débats_, on
eut un peu besoin de M. Berlioz, et on l'attacha au journal. De ce jour,
toute sa destinée changea, tous les bonheurs lui tombèrent sur la tête
comme des tuiles.--Un nouveau collaborateur, un des noms les plus
illustres de la littérature, M. Alfred de Vigny, vint jeter encore
quelques perles dans le poëme (les _Ciseleurs_), et l'opéra fut joué.

Mais ce serait peu pour un protégé par le _Journal des Débats_.--Il
n'est pas jusqu'aux deuils publics qui ne soient pour M. Berlioz un
sujet de joie et une source de gloire.--Le duc de Trévise est tué par la
machine de Fieschi.--On demande une messe à M. Berlioz;--on ne joue pas
sa messe, on indemnise M. Berlioz.

--Sois tranquille, ô mon fils! disait le Journal des Débats;--attends
avec patience la première calamité, elle est à toi, je te la donne
d'avance.

Et M. Berlioz regardait mourir les illustrations, attendant qu'il s'en
trouvât une digne de sa messe.

--Faut-il entonner? disait-il à chaque mort.

--Pas encore.

Enfin le général Danrémont fut tué devant Constantine,--et le _Journal
des Débats_ dit à M. Berlioz: «Prends ta harpe, mon fils, et chante-nous
un peu ta _messe_.»

M. Berlioz a chanté,--et il a été décoré;--puis on l'a chargé de l'hymne
de l'anniversaire des journées de Juillet.--Il a plu à M. Berlioz de
donner un _festival_ dans la salle de l'Opéra, et la salle de l'Opéra
lui a été confiée;--il lui a plu de conduire l'orchestre,--et Habeneck
lui a cédé son bâton de commandement.

[GU] Cependant ici a failli reparaître l'ancien guignon de M. Berlioz:
les musiciens de l'orchestre ont refusé de jouer sa musique, et ont
écrit au ministre de l'intérieur pour demander à aller ce jour-là
travailler aux fortifications de Paris.--Aux répétitions, les cors se
sont mis à jouer dans un autre ton que le reste des instruments;--la
trompette à clef, au lieu de compter les _pauses_, a joué: _Au clair de
la lune, mon ami Pierrot_;--les cordes des basses, coupées à moitié, ont
éclaté au milieu d'une mesure avec un horrible bruit;--derrière les
pupitres se sont fait entendre des cris de divers animaux avec des
explications bouffonnes:--CCOCORICO, _le coq, armes de France_;--MIAOU,
_la chatte amoureuse_;--OUAP, OUAP, _le petit chien qu'on lui marche sur
la patte_, etc., etc.--On se rappelait qu'à un concert donné, il y a
quelques années, par M. Berlioz, au Théâtre-Italien,--les musiciens
avaient été engagés jusqu'à minuit;--au milieu d'un morceau, l'un d'eux
tira sa montre, avertit ses camarades qu'il était minuit, et, sans
achever la mesure, tous éteignirent leurs bougies, serrèrent leurs
instruments, et quittèrent le théâtre.

Pour cette fois, cependant, les choses se sont arrangées et la
représentation a passablement marché.

[GU] Pendant un entr'acte du _festival_,--M. Bergeron est entré dans une
loge voisine de celle où était M. de Girardin avec sa femme,--l'a
brusquement frappé au visage et a disparu en criant: «_C'est moi
Bergeron!_» M. de Girardin s'est élancé à sa poursuite et a été,--je ne
sais pourquoi,--retenu par ses amis. Quelques raisons qu'ait à donner M.
Bergeron, il n'y en a aucune qui justifie un tel acte de violence en
présence d'une femme.

Quelques personnes et quelques journaux ont approuvé l'action de M.
Bergeron:--je dirai à mon tour que, si M. de Girardin avait en ce
moment, d'un coup de pistolet, cassé la tête de M. Bergeron,--il aurait
été fort difficile de le blâmer; je suis sûr que M. Bergeron, lui-même,
est de mon avis.--Seulement, je n'aime pas beaucoup l'intervention du
parquet dans une semblable affaire.

[GU] Il y a un marchand d'objets de curiosité,--nommé Capet,--rue
Notre-Dame-des-Victoires, 42;--c'est une des nombreuses souricières où
je suis attiré quelquefois par mon amour des sculptures de bois.--C'est
chez lui que Darmès a acheté sa carabine;--en la marchandant,--il la
retourna longtemps dans ses mains,--et dit: «Je ne sais pas trop ce que
je ferai de cela.--Ah!... ça pourra toujours me servir pour tuer un
bédouin.»

[GU] Je l'ai dit souvent,--les Parisiens,--si prompts à protester contre
la tyrannie des rois,--subissent de la meilleure grâce celle des cochers
de fiacre;--d'autre part, les agents de l'autorité ne pensent qu'aux
émeutes, complots, attentats, etc., et ne donnent aucun soin à la sûreté
et aux droits des citoyens.--Le 6 novembre,--je prends à l'heure un
petit fiacre à un cheval;--pendant que je déjeune, je le prête à un ami
pour faire une course;--le cocher refuse de marcher;--je le conduis chez
un commissaire situé rue de _Grammont_, nº 9.

Le commissaire pérore;--le cocher raconte des histoires.--Je fais
observer à ces deux messieurs que c'est à l'_heure_ que j'écoute leurs
harangues. Le commissaire donne tort au cocher,--mais ne prend aucune
note contre lui.--Le cocher est donc récompensé de sa mauvaise foi par
une demi-heure que j'ai à lui payer en sus pour la course chez le
commissaire, le séjour--et le retour.

Je le quitte,--je veux le payer au tarif;--trente-cinq sous l'heure.

--Nullement, c'est quarante-cinq sous!

--Pourquoi?

--Parce que j'ai un numéro rouge.

--Mais votre voiture est détestable, il y pleut par vos glaces
brisées,--votre cheval ne marche pas.

--J'ai un numéro rouge.

Le commissaire m'écoute--et me dit:

--_Il a un numéro rouge._

C'est fort agréable d'être conduit par un numéro rouge;--mais c'est
peut-être un peu cher de payer ce plaisir dix sous de plus par
heure.--Je dénonce au préfet de police, et le cocher sous le numéro
773, et le commissaire sous le nº 9 de la rue de Grammont.

[GU] Nous avons perdu M. Éliçabide,--il avait formé un recours en grâce;
mais il a été établi qu'il avait, avant son crime, secoué un tapis par
la fenêtre:--la clémence royale a dû s'arrêter devant un semblable
précédent.

[GU] Les journaux de M. Thiers, qui avaient, pendant que leur patron
était aux affaires, fait précéder le nom du roi de S.M.,--ont supprimé
ces deux lettres depuis que le petit grand homme n'est plus ministre:
cela apprendra au roi;--le voilà déchu de deux consonnes.

[GU] Le peuple crie à la fois pour la _guerre_--et contre les
préparatifs de la guerre.--Je l'ai dit, c'est toujours du tapage, et
rien de plus.

[GU] Le besoin de parler tient aujourd'hui une grande place dans toutes
les affaires et dans tous les intérêts.

A Colmar,--dans un banquet, un M. Lagrange a voulu faire un
discours.--Après qu'on l'a eu laissé patauger quelque temps,--on l'a
prié de cesser et de ne pas interrompre plus longtemps le festin:
«Messieurs,--a-t-il dit,--_j'ai payé six francs, j'ai le droit de
parler_.»--Et il a parlé.

Les convives,--alors,--ont emporté, l'un un morceau de jambon,--l'autre
les biscuits,--l'autre les poires,--et se sont retirés.

[GU] Un monsieur E. Bouchereau a fait contre moi une brochure remplie de
grotesques injures;--un de mes amis, qui s'était chargé de m'amener M.
Bouchereau, n'a pu réussir à le trouver jusqu'ici; il se livre à de
nouvelles recherches.

La chose est en vers.

J'ai tenu toujours mes lecteurs au courant des différentes découvertes
faites à mon sujet par d'honnêtes anonymes;--on a découvert tour à tour
que j'étais vendu au roi Louis-Philippe,--puis à M. Thiers, puis,--que
j'étais un mouchard.--Selon M. Bouchereau,--tous ces gens-là se sont
trompés;--la vérité est que je suis vendu à M. Bert...,--probablement
Bertin, le directeur du _Journal des Débats_.

Voici quelques-uns des vers de M. Bouchereau.

Voici d'abord son opinion sur mes romans:

    L'artiste impartial voulut le parcourir;
    Mais son chef devint lourd, puisqu'il semblait être ivre.
    Bref, dégoûts et dédains lui fermèrent un livre
    Qui le faisait dormir.

Opinion du même M. E. Bouchereau sur les _Guêpes_:

    Oui, tel est _cet auteur_; il veut piquer les gens,
    Mais il renverse tout. Il fait les _guêpes biches_;
    Il connaît leur instinct, il les met en bourriches,
    En dépit du bon sens.

Opinion du même M. Bouchereau--sur ma fortune et ma moralité:

    Mais il n'a pas d'argent! Comment s'en procurer?
    Bah! il en trouvera, c'est chose assez facile,
    Dût-il vendre sa plume au premier imbécile
          Qui voudra l'acheter.
  --Ce moyen est honteux!--Lecteur qui dis cela,
    Connais donc bien l'auteur: pour un doigt de champagne
    Il fera de son mieux l'histoire de l'Espagne,
          Puis apostasiera.
    Il marchait en avant, on vint à sa rencontre;
    Il sait qu'on le recherche, à Bert.. il se montre;
          Bert.. veut l'acheter.

Me voici auteur d'une histoire d'Espagne,--apostat,--ivrogne,--et devenu
la chose de M. Bert...--Ceci est complet,--on me connaît maintenant.

Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s'excuser de ne m'avoir pas
dévoilé plus tôt;--mais son excuse est dans un bon sentiment,--j'étais
pauvre.

    Il savait que jadis la dure pauvreté
    Avait marqué sur lui ses pratiques austères;
    Il savait qu'avant lui tels existaient ses pères;
          Il n'a rien raconté.

_Lui_,--c'est moi;--_il_, c'est _M. E. Bouchereau_.

    Il savait tout cela; mais devant le malheur
    Il se tut, et songeant qu'un roman, dans sa vie,
    Amènerait l'aisance, il devint son Messie
    Et ne fut pas censeur.

Excellent M. Bouchereau! il m'a permis de faire un roman.--Il paraît
même qu'il a à se reprocher d'en avoir dit du bien;--Dieu vous le rende,
monsieur E. Bouchereau!

    Mais aujourd'hui l'aisance a chassé le besoin.

Aujourd'hui que je suis vendu à tout le monde, au roi,--à M. Thiers,--à
M. Bert...;--aujourd'hui l'indulgence de M. E. Bouchereau est à
bout,--et il me fait connaître.--Aussi, c'est ma faute: pourquoi ne me
suis-je pas contenté d'avoir fait un roman?--j'avais bien besoin d'en
faire d'autres;--et puis ces maudits petits livres!

    En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier:
    L'auteur est un méchant, sa brochure est inique.

Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,--vous qui me connaissez si bien,
vous à qui je ne peux rien cacher,--perspicace monsieur E.
Bouchereau,--cette fois vous vous trompez,--je ne dis pas un mot de
cela;--je vous trouve beaucoup plus bête que méchant,--et votre brochure
me paraît assez drôle.

Cependant, mon bon monsieur Bouchereau,--comme à la rigueur on peut être
un imbécile et ne pas être un lâche,--je vous prierai, si vous n'y voyez
pas d'inconvénient, de me faire parvenir l'adresse de vos oreilles.

Il y a de bonnes gens qui crient à tue-tête: «Moi, je ne me vendrais pas
à l'or du pouvoir!»--des gens qui,--aussitôt qu'on ne partage pas les
idées saugrenues qu'ils prennent je ne sais où,--vous déclarent corrompu
et vendu.

Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de
désintéressement pour conserver ainsi leur indépendance,--et que le
gouvernement est sans cesse à leur porte pour les supplier d'accepter
cinquante mille livres de rente,--une voiture à panneaux œil de
corbeau--et des chevaux alezan brûlé.

Pour moi, j'avouerai humblement que je ne puis me rendre compte à
moi-même de la brutalité de ma vertu à cet endroit, attendu qu'elle n'a
jamais été attaquée jusqu'ici.

Mais,--mes braves gens,--je veux bien vous avouer toutes choses: je suis
subventionné, il est vrai,--je le nierais en vain;--cela d'ailleurs est
facile à voir,--je n'ai pas de chevaux, mais j'ai des pigeons blancs;
j'avais un paletot neuf il n'y a pas plus de trois mois.--Après cet
aveu, je n'hésite pas à vous dénoncer mes corrupteurs:--tenez, en voici
un qui passe,--c'est un étudiant avec un habit noir blanchi aux coudes
et aux coutures; il monte ses cinq étages--en fumant son cigare;--il
vient d'acheter un de mes petits volumes.

Eh! bon Dieu, en voici un autre:--celui-là c'est une femme: la
voyez-vous à la fenêtre de sa mansarde,--ses cheveux blonds se mêlent au
feuillage bruni des cobéas,--elle lit un de mes romans.

Mais j'en rencontre partout de ces corrupteurs qui me
subventionnent:--j'en ai dans les salons et dans les ateliers.--Il y a
quelque temps,--comme je courais les bois avec un de mes amis, nous
avons trouvé un volume des _Guêpes_ chez un garde-chasse,--dans une
hutte au milieu d'une forêt.--Ce brave homme me fait un revenu de trois
francs par an.

Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,--qui
m'empêcherait d'ajouter quelques pages d'annonces à mes petits livres,
comme font les journaux et les revues?--qui m'empêcherait de me faire,
par ce moyen, un revenu de cinq à six mille francs?--personne et rien au
monde,--sinon que je suis un poëte et ne suis pas un homme d'argent.

[GU] En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappelé l'époque
de ma vie à laquelle il faisait allusion.

Moi pauvre! je n'ai jamais été si heureux, je n'ai jamais été si riche
qu'à cette époque où je dînais souvent avec un morceau de pain et un
verre d'eau.--Moi pauvre! mais il y avait des jours,--seulement quand
j'avais vu s'entr'ouvrir le rideau d'une certaine fenêtre, où j'évitais
de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.--Moi
pauvre! j'ouvre des notes que j'écrivais tous les soirs,--et voici ce
que j'y trouve.--Voyez si j'étais pauvre et si j'étais malheureux:

Août 182.....

Je me suis levé de bonne heure. Le soleil se levait dans de tièdes
vapeurs; ses rayons obliques scintillaient à travers les haies comme des
paillettes d'or, et il semblait que le soleil me disait: «Je te salue,
Alphonse; c'est pour toi que je purifie l'air que tu vas respirer; c'est
pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de
l'herbe; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»

_Une fauvette à tête noire sur un châtaignier chanta et dit_: «Je te
salue, Alphonse; c'est pour toi, aujourd'hui, que sont nos concerts;
c'est une grande fête que le premier sentiment d'amour qui se glisse au
cœur; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»

_Une campanule dans l'herbe_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que
j'ouvre, ce matin, mes corolles de saphir, c'est pour réjouir tes yeux
que les pâquerettes étoilent la prairie de leur petit disque d'or et de
leurs rayons d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

_La clématite_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que j'embaume
l'air de mes parfums pénétrants, c'est vers toi que je tourne mes petits
encensoirs d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

_Le châtaignier_: «Je te salue, Alphonse; j'étends sur toi mes larges
éventails verts; il y a cent ans qu'on m'a planté, cent ans que je
résiste aux vents pour t'abriter aujourd'hui contre les âpres baisers du
soleil. Tu aimes, tu es le roi du monde.»

_Le vent dans les feuilles_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi
aujourd'hui que seront mes plus suaves et plus mystérieuses harmonies,
pour toi qui seul les comprendras. Pour les autres, je ferai crier
aigrement une girouette, mais, pour toi, je te dirai les plus doux
secrets de l'amour, et j'enlèverai la poussière du chemin par où tu dois
aller la voir, je t'apporterai l'air qu'elle chante en pensant à toi. Tu
aimes, tu es le roi du monde.»

[GU] On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.



Décembre 1840.

     Rançon et retour des _Guêpes_.--Le cheval Ibrahim.--Un mot de M.
     Vivien.--Mot de M. Pelet (de la Lozère).--M. Griel.--M. Dosne
     considéré comme péripatéticien.--La mare d'Auteuil.--Comment se
     fait le discours du roi.--Un mot de M. Énouf.--Les échecs.--Un mot
     de M. Lherbette.--M. Barrot.--M. Guizot.--M. de Rémusat.--M.
     Jaubert.--Les vaudevilles de M. Duvergier de Hauranne.--Deux
     lanternes.--Le roi et M. de Cormenin.--Naissance du duc de
     Chartres.--M. de Chateaubriand.--La reine Christine.--Le général
     d'Houdetot.--Bureau de l'esprit public.--M. Malacq et mademoiselle
     Rachel.--M. Lerminier et M. Villemain.--Une guêpe de la
     Malouine.--M. A. Dumas.--Forts non détachés.--Mot de M. Barrot
     revendiqué par les _Guêpes_.--M. Cochelet.--M. Drovetti.--M.
     Marochetti.--Une messe d'occasion.--_Obolum Belisario_.--MM.
     Hugo,--de Saint-Aulaire,--Berryer,--Casimir Bonjour.--M. Legrand
     (de l'Oise).--M. Jourdan.--Un logogriphe de M.
     Delessert.--Dénonciation contre les conservateurs du musée.--M.
     Ganneron mécontent.--M. E. Sue et monseigneur Affre.--Les fourreurs
     de Paris et les marchands de rubans de Saint-Étienne.--M.
     Bouchereau paraît.--Les inondations.--Le maire de Saint-Christophe.


DÉCEMBRE.--D'après le jugement dont je vous ai parlé,--on allait vendre
le _titre_ des _Guêpes_ aux enchères publiques.--Mes pauvres guêpes,
qu'allaient-elles devenir? Qu'en aurait-on fait?--Elles, si libres, si
indépendantes,--à quel parti, à quel valet de parti allaient-elles
appartenir?--Au service de quelle sottise allaient-elles se mettre?--Au
profit de quelle friponnerie allaient-elles combattre?

Je me suis ému,--et, pour leur rançon, j'ai donné tout mon argent.

[GU] J'ai racheté ça titre que j'avais créé, qui m'appartenait selon
l'équité,--mais non selon la justice.

Revenez donc à moi,--Astarté,--Grimalkin,--Moloch,--j'ai pour vous
recevoir de beaux camélias--et des tussilages, des héliotropes d'hiver
parfumés. Revenez, mes pauvres prisonnières; revenez, mes enfants, mon
escadron ailé, mon bel escadron d'or,--revenez à moi.

Nous allons recommencer notre guerre contre l'avidité et contre la
sottise. En avant!

J'ai raconté dans les _Guêpes_--comment M. Thiers avait acquis de M.
Leroy--un petit cheval que M. Leroy prête d'ordinaire à un enfant que
l'on appelle familièrement _Tata_.--Les journaux se sont emparés des
faits, et, au lieu de dire le cheval de _Tata_, ont dit le cheval
_Tata_.--Le cheval s'appelle _Ibrahim_.--Depuis que M. Thiers a été _mis
à pieds_, il paraît qu'il a rendu _Ibrahim_ à M. Ernest Leroy,--que j'ai
aperçu dessus l'autre jour. Ibrahim a beaucoup gagné depuis qu'il n'est
plus aux affaires.

[GU] M. Vivien a dit spirituellement, en quittant l'hôtel du ministère
pour retourner chez lui: «C'est égal, j'aurai toujours appris ce qu'il
faut se donner de peine pour être un mauvais ministre.»

Pendant que M. _Pelet de la Lozère_ était ministre des finances,--il
faisait le relevé de ses comptes avec M. _Griel_,--et il était
très-mécontent de certaines énormités.--M. Griel lui dit: «Mais c'est M.
le président du conseil qui les a ordonnées _pour l'État._

--On voit bien, dit M. Pelet, que M. le président n'y met pas du sien.»

[GU] Docile à nos conseils, M. Dosne, que M. L..., un de ses collègues à
la Banque, appelle le beau-père du gouvernement, est venu immédiatement
jouer la hausse à la Bourse sur la démission de son gendre.

Ce grand philosophe continue ses promenades au passage des Panoramas, de
une heure à quatre heures; une demi-heure avant l'ouverture des cours et
une demi-heure après.

On s'obstine à demander ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les
affaires de la Bourse.

[GU] A un journaliste très-spirituel--on demandait s'il pensait
réellement ce qu'il avait dit au sujet d'une pièce de théâtre. «Le
public,--répondit-il,--a besoin qu'on lui donne _une_ opinion;--on me
donne, à moi, cinq cents francs par mois pour donner une opinion sur les
pièces nouvelles.--J'en donne _une_, mais ce n'est pas la mienne;--la
mienne, ce serait plus cher.»

[GU] Sous prétexte de guerre possible avec l'_étranger_,--on en fait une
certaine et acharnée à nos propriétés et à nos plaisirs.--Le bois de
Boulogne est saccagé;--cet endroit délicieux qu'on appelle la mare
d'Auteuil est livré aux ouvriers du génie.--On a abattu les plus beaux
arbres et on entasse des mœllons.

[GU] Il est bon, pour édifier nos lecteurs sur la majesté de la royauté
constitutionnelle, de bien leur dire ce que c'est que le discours du
roi,--que l'on appelle, dans l'argot de ce temps-ci, discours du
Trône,--ou discours de la Couronne.

Ce discours est fait par les ministres--_constitutionnellement_, le roi
ne doit prendre aucune part à sa rédaction;--il l'apprend par cœur et
le lit à la Chambre à peu près comme un enfant récite une fable. Dans le
plus grand nombre de cas, on peut, il est vrai, supposer que le roi, qui
choisit ses ministres,--n'a à répéter que l'expression de sa propre
pensée;--cependant la majorité peut forcer le choix du roi, et il lui
faut alors dire des choses dont il ne pense pas un mot, et dont il pense
précisément le contraire.

Le discours du roi a été fait par les ministres, dont deux sont membres
de l'Académie française.--Il est impossible de rien voir de plus plat,
de plus nul,--de plus mal écrit--que ce discours.

Si ce n'est pourtant l'_adresse_ en réponse au discours, qui est encore
bien plus plate, bien plus nulle et bien plus mal écrite.--Il y avait
dans la rédaction de l'adresse trois académiciens.

Dans la nomination de la commission de l'adresse, on a remarqué que M.
de Lamartine a obtenu une voix; M. de Salvandy, trois; M. Dupin,
six.--C'est-à-dire que le nombre des suffrages est en raison inverse du
talent littéraire de chacun des concurrents.

D'ordinaire les sots importants et les sottises sérieuses ont soin de se
bien habiller, sachant bien que c'est le seul mérite qu'il leur soit
permis d'atteindre.--Je n'ai jamais vu de sottises plus mal vêtues que
celles du discours et celles de l'adresse.

[GU] Il y a des gens qui ont un procédé facile pour paraître bien
informés, c'est la contradiction; ces gens-là ont dit que l'adresse si
hautement revendiquée par Me Dupin avait été faite par le roi, qui se
vengeait de ne pouvoir parler lui-même--en se donnant le plaisir de se
répondre.--On a été jusqu'à préciser le nombre des couverts de vermeil
qui auraient été donnés par le roi à Me Dupin--pour récompenser sa
complaisance.--Ces bruits, qui n'ont aucun fondement, n'en ont pas moins
pour cela trouvé de l'écho. Me Dupin, dans son adresse, donne au roi
plusieurs conseils fort utiles, tels que de _s'entourer de conseillers
fidèles et éclairés_.--Cela me rappelle ce conseiller municipal qui
pendant une longue sécheresse--interrompit une délibération--demanda la
parole et dit: «Il serait bien à désirer qu'il vînt de la pluie.»--Après
quoi il conseille à Louis-Philippe de se fier à _son étoile_,
c'est-à-dire de s'en rapporter à la _Providence_, qui est le nom
chrétien, le nom de baptême du hasard.--Ce qui n'a pas paru d'une
politique bien transcendante.

[GU] Pendant que je parle de Me Dupin, il me revient sur lui que,
tandis qu'il était président de la Chambre des députés, il eut l'idée
_bien naturelle_ de faire augmenter les appointements de la
présidence.--Ces appointements se payaient par mois; or la cession ne
dure pas toute l'année.--C'est pourquoi Me Dupin demanda à être payé
par an; il n'osa pas assister à la séance de la Chambre où cette
augmentation fut votée; un de ses amis alla aussitôt lui apprendre le
résultat de la délibération. «Réjouissez-vous, lui dit-il,
l'augmentation est votée.

--Mais,--dit l'avocat,--mais comment cela est-il formulé?

--De la façon la plus simple du monde, _le traitement du président de la
Chambre_.

--Comment, le traitement!

--Certainement, le traitement.

--Je suis perdu.

--Vous m'effrayez, que voulez-vous dire?

--Que je ne puis cumuler mon traitement de président de la Chambre des
députés avec mon traitement de procureur général.--Il faudra opter.»

Cependant M. Dupin, après quelques instants d'abattement, se
rassura,--sortit,--courut, fit des visites et obtint que dans le rapport
de la séance on substituât le mot _indemnité_ au mot traitement,--ce qui
lui permit de garder le tout.

Comme on plaisantait Me Dupin sur l'_étoile du roi_,--il répondit:
«Vous ririez bien plus si j'avais parlé de _sa fortune_.»

Je n'aurai plus à parler de Me Dupin,--grâce à Dieu, c'en est fait de
lui,--il est tout à fait effacé de la scène politique,--c'est
aujourd'hui un homme tellement et si bas tombé,--qu'on ne peut plus même
l'attaquer. Me Dupin a été un des fléaux de ce temps-ci.

Il était le représentant de la médiocrité jalouse et taquine, et
envieuse de toute supériorité, le chef des avocats--bavards, importants,
cauteleux et vulgaires; insolent envers la royauté à la Chambre de une
heure à cinq, pour conserver sa popularité, il allait s'excuser le soir,
aux Tuileries, pour conserver ses places.

L'étoile de Me Dupin a filé.

[GU] Sous prétexte de l'adresse, on parle sans discontinuer depuis cinq
jours, à la Chambre. On se querelle, on se dispute;--on s'injurie, on
s'interrompt.--J'avouerai qu'il me semble quelquefois pénible d'être
représenté par des gens aussi mal élevés que le sont beaucoup d'entre
MM. les députés.--Dans un des moments de la plus grande agitation,--M.
Enouf, scandalisé, s'est écrié dans un groupe: «Messieurs, une idée! si
nous ne parlions que quatre à la fois?»

[GU] Tout ce débat est misérable, et je ne comprends pas comment on peut
encore prendre au sérieux les discours de MM. les ministres et de ceux
qui aspirent à les remplacer.

Il y a, il paraît, en France plusieurs millions de bonnes gens qui, dans
leur encourageante crédulité, se disent:

«Tiens, M. Thiers dit que ce qu'il a fait c'était pour l'_honneur du
pays_;--il paraît que c'était pour l'honneur du pays.

«Oh! oui,--mais M. Villemain répond que _M. Thiers a gâté la fortune de
la France_.--_Il paraît_ que la fortune de la France a été gâtée par M.
_Thiers_.»

Ne voyez-vous donc pas encore, mes bonnes gens, que ceci n'est qu'une
partie d'échecs que jouent ces messieurs;--que chacune des phrases
qu'ils jettent de la tribune n'est qu'un _pion_ qu'ils avancent;--qu'une
phrase plus ronflante est un _cavalier_ ou une _tour_;--que ces
phrases-là sont toutes faites, comme les pièces de l'échiquier sont
toutes tournées,--et que les phrases, comme les pions, se serrent et se
prennent dans une boîte?--M. Thiers, aujourd'hui, a les _noirs_,--M.
Guizot a les _blancs_.

Que demain M. Thiers revienne aux affaires en renversant M.
Guizot,--vous verrez M. Guizot prendre à son tour les noirs et jouer la
partie que joue aujourd'hui M. Thiers, lequel prendra les blancs et
jouera la partie de M. Guizot.

Ne voyez-vous pas encore que, quel que soit le gagnant, c'est vous qui
payez,--et que toutes ces parties se jouent--comme Gatayes jouait tantôt
avec mon frère dans mon jardin?--c'était une partie de boules dont
l'enjeu était un verre de mon rhum contre un verre de mon kirsch.

Mais il vous plaît de vous intéresser à cela.--Vous me semblez des gens
qui se croiraient purgés si on leur disait de belles choses sur
l'émétique.

Pour faire de grandes phrases ou du pathos,--M. Thiers, qui n'est plus
aux affaires, a un grand avantage sur M. Guizot, qui est forcé
d'appliquer les théories qu'il émet.--M. Thiers, qui voudrait absolument
tomber à la tête de quelque chose, se livre à la gauche de telle façon,
que M. _Lherbette_, qui siége dans cette partie de la Chambre, a dit:
«Sous le ministère du 12 mai,--M. Thiers a fait un discours qu'on a
appelé discours-ministre;--voilà, cette fois, un discours-dictateur.»

[GU] Pour moi, quand je lis, le soir ou le matin, dans les grands
journaux, ces grands discours,--ces phrases empoulées,--_verba
sesquipedalia_,--entremêlées de parenthèses (Mouvement.)

(Impression profonde.)

(Marques d'assentiment.)

(Bravo!)

(Murmures d'indignation.)

Etc., etc., etc.,

Je ne me sens pas, à beaucoup près, aussi impressionnable que messieurs
les honorables, et je me vois forcé d'attribuer une immense puissance au
débit, à la voix et aux gestes des orateurs.

Et tous ces discours qui ont produit tant d'effet à la Chambre, me
semblent alors «les carcasses d'un feu d'artifice tiré, avec ses fusées
vides et ses bombes crevées.»

[GU] Le parti de M. Thiers a des déserteurs qu'il serait trop long de
compter. Il y a, à la Chambre, comme partout, un très-grand nombre de
gens fermes et immuables dans leurs convictions, que rien ne peut
ébranler, et qui sont invariablement dévoués au _pouvoir
actuel_.--Fermes appuis de M. Thiers, qu'ils étaient récemment, ils
donnent aujourd'hui leur concours à M. Guizot, et sont prêts à le
donner à M. _Barrot_,--s'il devient, un de ces jours, _pouvoir actuel_ à
son tour.

Le parti doctrinaire, dont M. _Guizot_ a été si longtemps le chef, a
perdu MM. _Duvergier de Hauranne_--_de Rémusat_,--_Jaubert_,--et
_Piscatory_, qui ont passé à l'admiration de M. Thiers.

La position parlementaire perdue, il faut la refaire par la presse. De
ces quatre messieurs, deux savent écrire;--ils ont été incorporés au
_Siècle_ sous M. le lieutenant général Chambolle.

M. Duvergier de Hauranne va rarranger, pour le théâtre de la
Renaissance, quelques-uns des vaudevilles de sa jeunesse, si injustement
sifflés sous leurs anciens titres de _Une visite à Gretna-Green_,--et
_l'Amant comme il y en a peu_.

Il est fâcheux pour ces messieurs que ce ne soit pas au moment de
l'avénement de M. Guizot qu'ils se soient séparés de lui:--leur scission
aurait eu un éclat de désintéressement en faveur de M. Thiers, qu'elle
n'a pas eu au moment où il est rentré aux affaires.

[GU] Le ministère du Ier mars avait cet avantage sur S. M.
Louis-Philippe, que tous les soirs deux étoiles s'allumaient pour lui.
Ces deux étoiles étaient deux lanternes qui servaient d'enseigne aux
deux journaux du soir, le _Messager_ et le _Moniteur parisien_.--Ces
journaux, tous deux honorés des communications officielles,--disaient
absolument la même chose; aussi, tandis qu'on se demandait: «A quoi
servent donc au ministère deux journaux du soir?» chacun des deux
journaux se demandait à quoi servait l'autre.--Le ministère Soult-Guizot
a pris le parti de supprimer à l'un des deux et son appui et ses
communications et surtout sa subvention. On a longtemps hésité entre M.
Brindeau et M. Beaudoin,--rédacteurs en chef de ces deux feuilles sans
rédaction.--M. Brindeau, il est vrai, a pris dans le fameux procès
Gisquet une position d'homme vertueux qui rend son concours d'un
excellent effet pour un gouvernement;--mais M. Beaudoin a retrouvé en
1830--des drapeaux tricolores qu'il avait cachés dans sa cave. M.
Brindeau est plus homme du monde,--M. Beaudoin est plus homme
d'affaires.--M. Beaudoin a la croix d'honneur, M. Brindeau porte des
transparents rouges.

Après de longues délibérations, on a soufflé la lanterne de M. Beaudoin.

[GU] On lit dans le journal l'_Abbevillois_:

«L'observation faite par l'auteur des _Guêpes_, que le plus sûr moyen
d'empêcher la fraude dans la vente du pain était d'en taxer les diverses
qualités au kilogramme, a porté ses fruits: M. le préfet de police de
Paris vient de prendre un arrêté qui prescrit la taxe et la vente du
pain au poids.»

Mais voici qu'aujourd'hui on me fait remarquer que, depuis cette
ordonnance,--les boulangers vendent du pain qui n'est pas cuit.

[GU] On assure que sous beaucoup de rapports le roi est très-ignorant de
ce qui se passe,--et qu'on lui fait croire de singulières choses,--entre
autres, que les écrits de M. de Cormenin sur la liste civile ont excité
contre le vicomte de lettres une telle indignation, que le peuple lui
jette des pierres dans la rue.

Quelques jours après l'attentat de Darmès, comme on prononçait devant le
roi le nom de M. de Cormenin:

«Ce pauvre M. de Cormenin, dit Sa Majesté, il paraît qu'il est comme
moi, qu'il ne peut plus sortir.--Il fait un temps affreux; eh bien! je
ne puis m'empêcher de porter envie à ceux qui se crottent tranquillement
dans les rues.»

[GU] Le jour où le canon a annoncé que la duchesse d'Orléans venait
d'accoucher,--quelqu'un a dit: «Voyez les Parisiens, comme ils sont
contents!--C'est un prince de plus... à outrager... à chasser.»

En effet, dès le lendemain, certains journaux attaquaient déjà le duc de
Chartres sur ses manières... de naître.--Il n'avait encore fait que
cela.

Un libraire a profité de ce que M. de Chateaubriand avait donné de l'eau
du Jourdain pour le baptême du duc de Chartres--pour annoncer les
œuvres complètes de l'auteur de René.

[GU] La reine d'Espagne, Christine, est à Paris,--où le roi
Louis-Philippe l'a parfaitement reçue;--c'est une belle personne,--un
peu trop grosse, mais ses yeux ont une remarquable intelligence.--Ses
adieux aux Espagnols, qui ont été publiés par les journaux, sont d'une
grande éloquence.--Elle voulait aller en Italie--et le général
d'Houdetot a eu quelque peine à la décider à venir à Paris.--Il est vrai
de dire qu'en fait de gouvernement constitutionnel,--pour se servir
d'une expression populaire:--_elle sortait d'en prendre_.

[GU] Il y a au ministère de l'intérieur un bureau qui s'appelle bureau
de l'esprit public.--C'est de ce bureau que partent des instructions,
des discours et des articles tout faits pour les journaux de Paris et de
la province et pour messieurs les préfets des départements.

Ce bureau, depuis l'avénement de M. Duchâtel, n'est pas encore
organisé.--M. Duchâtel a fait prévenir par le télégraphe M. Malacq, qui
était en province, qu'il eût à revenir promptement prendre la direction
de l'_esprit public_, dont mademoiselle Rachel avait fait l'intérim.

D'un autre côté, M. Villemain, qui, par respect pour la hiérarchie, ne
veut pas influencer le choix de M. Duchâtel, a cependant promis au
maréchal Soult de surveiller un peu l'orthographe des défenseurs du
ministère. Il a proposé un grand cabinet où l'on ferait de la polémique
d'avance à l'usage des départements.--Ce cabinet serait mis sous la
direction de M. Lerminier,--ce jeune savant qui, placé dans sa chaire
par la volonté d'un ministre, n'en est sorti que par la force des
pommes cuites et autres.

Ce choix étonne d'autant plus certaines personnes, que M. Villemain est
un homme d'esprit, qui sait dans l'occasion sacrifier aux grâces comme
aux muses.

[GU] Une guêpe, qui était partie dans les vergues de la _Malouine_,
revient après un long voyage et me dit: «Quel charmant talent que celui
de ton ami Dumas!--quelle verve entraînante!--Mais pourquoi parle-t-il
quelquefois de choses qu'il ne connaît pas?--Ainsi, vois par exemple le
_Capitaine Paul_, 1er volume:

_Hauteur et finesse des mâtereaux_. (Page 20.)

Qu'est-ce que des mâtereaux? ce sont les pièces de bois avec lesquelles
on fait les mâts légers; mais appeler mâtereaux des mâts, c'est comme si
on appelait une corde un _chanvre_.

(Page 24.) _Une barque conduite par six rameurs_; le mot barque est
inintelligible pour un marin quand il s'agit d'un canot, d'une
embarcation.--Le mot _rameur_ s'employait lors du bon temps des galères;
mais, depuis, on dit _canotiers_, _avirons_, _nager_, au lieu de
_ramours_, _rames_ et _ramer_.

(Page 79.) _Le matelot placé en observation_, ou plutôt, comme on le dit
toujours, le _matelot de vigie_, ne crie: _Une voile_! que dans les
navires de Robinson Crusoé; à bord des autres bâtiments, il crie:
_Navire_!

(Page 88.) _Le navire en mer était un peu plus fort que la frégate
l_'Indienne, _et portait trente-six canons_; comme dans la page 103 il
est dit que c'était un brick, il en résulte que le brick était d'abord
de trente-six canons, ce qui ne s'est jamais vu et ne se voit pas
encore, attendu que les plus grands bricks sont de vingt pièces, et
qu'ensuite ledit brick était plus grand qu'une frégate, ce qui se voit
encore moins.

(Page 99.) Toute la _voilière_ du grand mât endommagée. Qu'est-ce que la
_voilière_?

(Page 102.) _Le grand mât du drake tombe comme un arbre déraciné_.

Alors, comment l'_Indienne_, abordant ledit drake par la hanche de
bâbord,--c'est-à-dire sur l'arrière du grand mât, peut-elle engager ses
vergues dans les vergues du brick de trente-six canons, son ennemi, dont
le grand mât n'est plus debout?

Et la guêpe s'envola,--en faisant avec ses ailes un petit bruit d'_et
cætera_.

[GU] A chaque instant, on apprend quelque nouvelle évasion des
bagnes.--Depuis peu de temps, neuf forçats ont quitté _clandestinement_
le bagne de Rochefort.--Joignez à cela les circonstances atténuantes qui
envoient aux bagnes des gens qui méritent mieux que cela, et vous ne
pourrez voir sans inquiétude rentrer dans la _société_ des gaillards qui
ne sont pas destinés à en faire l'ornement.

[GU] A la chute du ministère du 1er mars,--il était à présumer qu'on
suspendrait les travaux des _forts détachés_. En effet, c'était en vue
de la guerre que l'on fortifiait Paris, et le nouveau ministère
détruisait les chances de guerre.--Cependant, on a continué à travailler
et surtout à faire des marchés, dont quelques-uns sont au moins
singuliers.

Ainsi, les travaux de Noisy, sous prétexte de _soumission au rabais_,
ont été adjugés à M. Benoît, moyennant une _augmentation_ de vingt-deux
pour cent sur le devis.

Tandis qu'à Charenton M. Lebrun les a eus à sept francs trente-trois
centimes de rabais, ce qui fait que le mètre de maçonnerie qui coûte
vingt francs à Charenton coûte vingt-six francs à Noisy.

[GU] Pendant la lecture de l'adresse à la Chambre des députés--_une
voix_ a bien voulu emprunter quelques mots aux _Guêpes_--au moment où le
président est arrivé à cette phrase: «_Si notre territoire est menacé_.»
M. Barrot s'est écrié: «_Oui, quand on sera à Strasbourg_.»

[GU] Attendu que, sous le _ministère parlementaire_, on a tout fait sans
le concours des Chambres--et qu'il ne leur reste plus qu'à approuver des
mesures et des dépenses qu'on a eu soin de trop avancer pour qu'on
puisse revenir dessus aujourd'hui,--il était à craindre que nos
honorables représentants ne fussent embarrassés pour occuper la session.

Mais un député a fait une découverte qui doit nous rassurer à ce sujet.

Depuis longtemps on sentait un embarras financier sans en pouvoir
apprécier et définir les causes. L'opposition se plaignait d'un
scandaleux gaspillage des deniers publics.--Les ministères qui se
succédaient gémissaient de l'insuffisance du budget.--On n'avait
d'argent ni pour exécuter de grands travaux, ni pour fonder des
entreprises utiles.--Les plus forts économistes de la Chambre y
perdaient leur latin.

Mais M. Chapuys de Montlaville a mis le doigt sur la blessure.--Il a
découvert qu'il y a quelque part, dans un village des Basses-Pyrénées,
un greffier de justice de paix qui grève indûment le budget de cent
francs par an.

Ce fait va être dénoncé à la Chambre, et tout porte à croire qu'on fera
justice de la rapacité du greffier. Par suite de quoi tout ira le mieux
du monde.

[GU] A une des dernières séances de la Chambre des députés--quelqu'un
disait ce que _Scaliger_ disait des Basques, dont le patois l'étonnait
un peu: «_On assure qu'ils s'entendent entre eux, mais je n'en crois
rien_.»

[GU] Plusieurs journaux et plusieurs personnes de la cour ont cru
imaginer une flatterie gracieuse--en rappelant, à propos du voyage que
la reine d'Espagne a fait à Fontainebleau,--le séjour qu'y a fait
autrefois une autre reine et une autre Christine,--qui y fit assassiner
son amant, Monadelschi,--et qui, bien plus encore,--parlait latin, était
fort laide--et s'habillait presque _en hussard_.

[GU] M. Thiers et le gouvernement avaient les idées les plus fausses sur
la situation de l'Égypte et sur la puissance du pacha.--M. Cochelet
était là et n'y voyait rien. M. Drovetti, qui n'a jamais eu une position
officielle, était mieux éclairé.--Ainsi, un jour, à _Auteuil_, tandis
que M. Thiers se livrait à des développements de théories singulières à
propos de l'Égypte, M. Marochetti, le sculpteur, qui est très-familier
dans la maison et qui a été renseigné par M. Drovetti, disait à
demi-voix à une autre personne: «Mon Dieu, comme on le trompe!»

[GU] Pour les fêtes des _Cendres de l'Empereur_,--on annonce que l'on
chantera une messe de Chérubini,--_la même_ qui a été chantée à la mort
de Louis XVIII.--Il semble qu'on aurait bien pu faire pour Napoléon les
frais d'une messe neuve, qui n'eût pas servi.--Les héros ne sont pas si
communs,--et, grâce au gouvernement constitutionnel et à la
presse,--deux choses puissantes sans être grandes,--envieuses et aimant
à rapetisser,--ils sont aujourd'hui à peu près impossibles.

Si cependant on ne pouvait faire autrement que de lui donner une messe
d'occasion,--il y eût eu plus de convenance à ne pas prendre précisément
la messe faite pour Louis XVIII.

[GU] M. Thiers va décidément écrire son histoire du consulat.--M. Thiers
écrit l'histoire comme il la fait,--c'est-à-dire qu'il oblige les faits
à entrer bon gré, mal gré, dans les nécessités d'une idée plus ou moins
fausse qu'il s'est formée d'avance.--Cette période si courte n'aura pas
moins de dix volumes.

[GU] M. Vivien, à sa sortie du ministère, s'est fait inscrire sur le
tableau des avocats.--Il est à la fois ignoble et immoral qu'on ait
retranché la pension de vingt mille francs qu'on donnait autrefois à un
ministre.--Un ministre sans fortune est placé entre deux nécessités.--Il
faut qu'il se _fasse_ de quoi vivre pendant qu'il est aux affaires,--ou
qu'il rentre tristement dans une carrière abandonnée et souvent perdue.
Ainsi, je ne confierais pas une affaire importante à M. Vivien, qui
serait obligé de la plaider devant des juges auxquels, pour la plupart,
il est impossible qu'il n'ait pas eu quelque chose à refuser pendant
qu'il était au pouvoir.

[GU] Deux élections vont avoir lieu à l'Académie,--par suite de la mort
de MM. Pastoret et Lemercier.

M. Guizot met en avant MM. Hugo et de Saint-Aulaire.

M. Thiers, continuant sa rivalité,--pousse MM. Berryer et Casimir
Bonjour.

[GU] Le ministère a causé un assez grand scandale par la destitution de
M. Jourdan, directeur des contributions directes,--pour donner une place
à M. Legrand (de l'Oise), député--et seulement parce qu'il est député.

[GU] M. Legrand est de cette opinion insaisissable qu'on appelle le
tiers parti,--qui n'assiste pas à la Chambre dans les occasions
graves,--ou va se rafraîchir à la buvette.--M. Legrand se fait de temps
en temps hisser à quelque chose tout en faisant destituer quelqu'un.--On
l'a vu successivement devenir secrétaire général du commerce, auquel il
n'entend rien,--et faire destituer M. Marcotte,--brave fonctionnaire du
côté droit,--plus tard, M. Bresson, digne fonctionnaire du juste
milieu,--aujourd'hui, M. Jourdan, vieux patriote de 89 et rédacteur du
_Moniteur_.

[GU] M. Thiers et M. Barrot chantent la _Marseillaise_ et ne s'en
tiennent pas là.

Ils obtiennent dans certains journaux et auprès de beaucoup de gens un
grand succès avec des phrases qui rappellent beaucoup les couplets que
chantait Lepeintre aîné en 1821, à l'époque où il y avait dans tous les
vaudevilles un soldat laboureur qui disait:

    Et, s'il le fallait pour la France,
    Je repartirais à l'instant.

Ou bien:

    Je repartirais à l'instant,
    S'il le fallait pour la France.

Que l'on variait en disant:

    Et s'il le fallait à l'instant,
    Je repartirais pour la France.

Après le discours de M. Barrot, surtout,--on fredonnait dans la Chambre
ce couplet d'Henri Monnier:

    Ami certain de la valeur,
    Fidèle amant de la victoire,
    Il eut pour marraine la gloire,
    Et pour père le champ d'honneur.

Je suis peu fier d'être à peu près Français quand je songe qu'il y a
tant de gens qui ne s'aperçoivent pas que tout cela est parfaitement
ridicule.

On ne s'épargne les reproches d'aucun genre. «Vous, vous êtes allé à
Gand,» dit-on à M. Guizot.

«Oui, mais vous, vous avez été volontaire du drapeau blanc,» répond M.
Guizot à M. Barrot.

«Vous déshonorez la France,» dit M. Thiers.

«Vous avez gâté sa fortune,» répond M. Villemain pour M. Guizot.

Voilà ce qu'il y a de triste et d'embarrassant dans ces débats:--c'est
que M. Thiers et M. Guizot ont parfaitement raison l'un et l'autre dans
les reproches qu'ils s'adressent.

D'une part,--M. Guizot a bien l'air d'avoir joué M. Thiers pendant son
ambassade à Londres;--et la visite faite au roi à Eu par le même M.
Guizot a quelque droit de paraître à M. Thiers le commencement d'un
accord contre lui,--ce qui est, à vrai dire, le fond et la cause de tout
son grand ressentiment, bien plus que l'honneur du pays, la gloire de
nos armées, etc., dont il se soucie médiocrement.

D'autre part, il est vrai que le ministère actuel, qui est _déterminé_ à
la paix,--aura beaucoup de peine, non pas à la conserver,--mais à la
conserver honorable,--les plus sages concessions ayant un air de lâcheté
après les fanfaronnades et rodomontades qu'on a faites de tous côtés.

A quoi il faut ajouter que ces rodomontades sont du fait de M. Thiers.

De sorte qu'il faudrait repousser toute solidarité avec M. Thiers,--et
ne pas reconnaître même qu'on lui succède,--mais reprendre les affaires
au point où les avait laissées le ministère du 12 mai.

La raison et tous nos intérêts conseillent la paix;--mais la paix sera
humiliante et honteuse,--à moins que les représentants du pays ne
protestent par un blâme sévère contre la conduite de M. Thiers pendant
son ministère.

[GU] Rue Saint-Georges, cour remarquable par une grande facilité de
langage,--on a une manière bizarre de répondre aux objections:--tout le
monde est _un polisson_. On assure que cette qualification a été
appliquée à M. de Metternich.

[GU] On ne sait pas encore _le mot_ d'une bouffonnerie par laquelle M.
Delessert, préfet de police,--a sommé par huissier deux journaux--le
_National et le Commerce_,--d'avoir à rectifier une erreur commise dans
le compte rendu d'un discours de M. Guizot,--en vertu de l'article 18 de
la loi du 9 septembre.

Voici quelle était cette erreur: le _National_ et le _Commerce_ avaient
imprimé _méchamment_:

«_La paix partout, la paix toujours_.»

Tandis qu'au contraire,--M. Guizot avait dit à la tribune:

«_La paix partout, toujours_.»

[GU] DÉNONCIATION CONTRE LES DIRECTEURS DU MUSÉE.--Après les premières
campagnes d'Italie, les tableaux qu'on transporta à Paris arrivèrent,
pour la plupart, dans un tel état de détérioration, que d'abord on les
regarda comme irréparables.

M. Denon fut chargé par le gouvernement d'en tenter l'essai. M. Denon
s'entoura de ce que l'école française comptait de grands talents; et ce
fut avec le concours de Gros, de Girodet, de Gérard et de quelques
autres qu'il entreprit cette difficile opération, blâmée tout d'abord
par le public, qui criait au sacrilége de ce qu'on osait toucher à ces
reliques.

Un procédé de nettoyage fut adopté, et l'on exposa publiquement
plusieurs tableaux nettoyés à moitié.

Cette exposition satisfit complétement. Ces hommes habiles firent
_eux-mêmes_ les restaurations, et la France posséda le plus beau musée
du monde et celui où les tableaux étaient dans le meilleur état.

Canova lui-même, chargé par les puissances alliées, en 1815, de présider
à notre dépouillement, convenait qu'il y avait une sorte de profanation
à détruire une chose aussi complète et dont la plupart des pages
importantes avaient été ressuscitées par les soins et le talent de nos
artistes. Après 1815, M. de Forbin fut nommé directeur général des
musées royaux.

Depuis vingt-cinq ans tous ceux qui sentent la peinture voient chaque
jour détériorer notre précieux reste de collection, à ce point qu'on le
croirait livré à une secte d'iconoclastes qui travaillent incessamment à
l'anéantissement des bons modèles.

Les moyens conservateurs qui sont d'un effet lent, mais certain, ne
conviennent pas à l'entreprise, qui cherche un bénéfice sur les travaux
qu'elle fait exécuter au rabais par ses badigeonneurs à la journée.

On récure avec l'_ammoniac_ ou l'alcali ces tableaux que l'on veut
dévernir. On risque de les perdre comme on a fait d'un magnifique
_Largillière_, que l'on a fait gercer à ne plus oser le montrer; mais
cela va vite, cela suffit. Ou bien on accumule les uns sur les autres
une multitude de vernis, dont on fait une croûte opaque qui empêche de
voir le ton du maître. C'est ce qui arrive pour presque tous nos
tableaux italiens. Ou pourrait, un par un, examiner tous les tableaux
du musée du Louvre, et il ressortirait de cet examen la preuve de cette
industrie coupable.

Sous le nº 94 du livret, qui représente le _Crucifix aux anges_, de
Lebrun, vous verrez un des plus funestes exemples que je puisse citer,
tant le côté gauche du tableau est couvert du plus pitoyable
barbouillage.

Le nº 1304, l'_Expérience_, charmant tableau par Mignard, dont le ciel,
entièrement refait par un infime talent, fait mal aux yeux par son
manque d'air et le ton criard qui ôte toute l'harmonie de cette
œuvre.

Le nº 184, qui est la ravissante _Sainte Cécile_ du même maître, est
tacheté de mauvais repeints, heureusement dans les accessoires.

Mais que dire du nº 684, le _Triomphe de la Religion_, par Rubens?
L'aspect de ce tableau dans l'état où on l'a mis justifie toutes les
expressions de dégoût et de colère que l'on peut employer. Ce tableau
est maculé de la manière la plus incroyable; une barre épaisse, et plus
grossièrement mastiquée que par le plus maladroit des vitriers, le
traverse par sa moitié, et un barbouillage d'un ton faux est frotté
négligemment sur les épaisseurs, de façon à en faire mieux voir la
grossièreté. S'il y a un motif ou une excuse à un pareil fait quand on a
à sa disposition tous les moyens connus, et qu'il y a dans un pays des
hommes de talent, il faut se hâter de le faire connaître, sous peine
d'encourir le blâme le plus énergique.

On peut en dire autant du Jules Romain nº 1073, la _Nativité_, tableau
fendu et qui se perd faute de soin; des affreux repeints du _Jupiter et
Antiope_, du Corrége, nº 955, et de tant d'autres! Mais que faire et que
dire contre une administration et une agglomération de médiocrités qui
vivent dans l'abondance de cette exploitation, et dont l'existence
dépend du succès de leur guerre à tout ce qui est intelligence et
progrès!

M. de Forbin est le directeur des musées, MM. de Sénonne et Granet sont
les cornacs de cette ménagerie mâle et femelle de barbouilleurs à la
journée, qui se ruent sur les tableaux pour faire curée de chaque jour;
et comme tout cela occupe toutes les issues, cultive toutes les
protections et accapare tout, cela a toutes les chances de durée. En
voulez-vous un exemple? Un homme animé du sentiment des arts a trouvé un
moyen de nettoyer les tableaux vernis, sans nuire à l'éclat du vernis,
ce qui est d'un avantage immense pour la conservation de la peinture,
puisque, une fois bien vernis, on peut ne jamais dévernir. Cet homme a
cédé à la sollicitation d'un des membres de l'Académie et a soumis son
procédé à l'examen de la section de peinture. L'expérience est venue
justifier tous les désirs de l'inventeur, et l'on a, séance tenante,
résolu qu'un rapport favorable serait fait. Mais qu'est-il arrivé? On a
réfléchi qu'une pareille attestation pourrait mener à une application
aux tableaux du musée et dérangerait l'exploitation si productive de
messieurs tels et tels; et l'Institut a _naïvement_ fait écrire, par son
secrétaire, que la commission nommée pour examiner ce procédé, n'étant
pas suffisamment éclairée, n'avait pas décidé qu'elle ferait un rapport.
La logique conduisait naturellement à un nouvel examen si le premier ne
suffisait pas; mais l'Institut est au-dessus de ces misères.

[GU] C'est une singulière société que celle-ci,--où la bourgeoisie qui
est arrivée à tout,--qui est comblée de tout,--loin de songer à défendre
sa conquête,--n'a pu perdre sa vieille habitude de crier.

TYPE.--M. Ganneron--que le gouvernement actuel a trouvé épicier,--et qui
est devenu.

Membre de la Chambre des députés,--vice-président de la Chambre,--membre
du conseil général du département,--commandant de la Légion
d'honneur,--colonel de la 2e légion de la garde nationale,--et qui
danse généralement les premières contredanses avec les filles et les
brus du roi.

M. Ganneron est _mécontent_.

M. Ganneron qui a gagné cent mille livres de rente _aux arts utiles de
la paix_ (commerce de chandelles en gros, demi-gros et détail), M.
Ganneron demande la guerre.

M. Ganneron qui, sous le ministère Perrier, en 1831, fut l'auteur de
l'ordre du jour motivé qui sanctionna l'inaction politique de la France
pour l'infortunée Pologne.

M. Ganneron est prêt aujourd'hui à ouvrir le gouffre de la guerre
universelle--pour les limites de la Syrie.

[GU] A une des dernières représentations de l'Opéra,--le duc d'Aumale,
qui, dit-on, est un jeune homme très-spirituel, parlait et riait
très-haut dans la loge du prince royal.--On a fait entendre du parterre
un _chut_ énergique.--Les princes ne se sont pas retirés et ont eu le
bon goût de baisser la voix.

Ceci pourrait servir quelquefois d'exemple à d'autres loges.

[GU] La littérature fait assaut de croix et de décorations.--M. Dumas en
a quinze.--M. E. Sue, chevalier de la Légion d'honneur, comme tout le
monde,--a dernièrement,--à une grande chasse, chez le prince de Wagram,
je crois, fait exhibition d'un cordon de Gustave Wasa.

M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose
très-spirituelle et des vers très-magnifiques. Il y avait, certes, là
plus qu'un prétexte à lui donner la croix d'honneur, qu'on a donnée sans
prétexte à tant d'autres.--On a exigé, assure-t-on sérieusement, qu'il
fît une grande ode sur le baptême du comte de Paris, et qu'il coupât ses
cheveux qu'il portait très-longs.--J'ai vu l'ode et les cheveux coupés.

[GU] M. Eugène Sue a imaginé un moyen singulier de raconter dans la
meilleure société les histoires les plus scabreuses et les mots les plus
risqués;--il met le tout sur le compte de M. Affre, l'archevêque de
Paris,--qui, grâce à cette plaisanterie, commence à passer pour un homme
très-spirituel, mais un peu léger.--Je ne vois aucun moyen d'imprimer
l'opinion de M. Affre sur le procès Lafarge.

[GU] Une des conséquences tristes de la Révolution de juillet,--après
celle de n'avoir pas de conséquences,--est l'émigration des magnifiques
ramiers qui depuis si longtemps habitaient le faîte des marronniers des
Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en
faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d'opales.--Ils ont été
remplacés par d'affreuses corneilles,--dont les croassements inspirent
des pensées lugubres.

     Sæpè sinistra cavâ prædixit ab ilice cornix.

[GU] Je ne me lasserai pas de dénoncer aux Parisiens, destructeurs des
rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gémissent
sans presque s'en apercevoir. Grâce à l'incurie de la police et à la
mansuétude des bourgeois de Paris,--il arrivera bientôt que les chemins
de fer, qui ne sont déjà plus un moyen d'aller plus vite à Saint-Germain
ou à Versailles, seront cause qu'on n'ira plus du tout dans ces deux
villes.--Plusieurs personnes ont eu à se plaindre de la grossièreté des
employés du chemin de Versailles.--L'autre a gardé trois jours à Paris
un paquet qu'on attendait à Saint-Germain. Il n'y a certes pas besoin de
chemins de fer pour mettre trois jours à faire cinq lieues, attendu que
les messageries feraient cent soixante lieues dans le même espace de
temps.

[GU] Les épiciers, si longtemps conspués et honnis comme type du
bourgeois crédule, vont rentrer dans leur obscurité;--ils viennent
d'être dépassés par _MM. les marchands fourreurs de la capitale_ et par
_MM. les fabricants de rubans_ de la ville de Saint-Étienne.

Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reçurent une
lettre ainsi conçue:

     «M*** est invité à se rendre _tel_ jour, à _telle_ heure, rue
     L..., nº..., pour affaire qui le concerne.

     Signé V...»

Les fourreurs furent émus;--ils crurent, les uns, qu'il s'agissait de
quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,--les autres,
qu'il était question d'une fourniture importante;--ils s'y rendirent
tous;--la plupart même devancèrent l'heure indiquée; mais on fut sourd à
toutes leurs questions:--Attendez;--quand la séance sera commencée;
quand tout le monde sera arrivé, etc.

Enfin, quand on pensa qu'il y avait assez de fourreurs comme cela,--M.
le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.

J'ai longtemps hésité si je vous raconterais ici son discours à la
manière de Tite-Live,--c'est-à-dire en reproduisant toutes ses
paroles;--mais la crainte de manquer d'exactitude m'a fait adopter la
manière de Tacite, qui, après tout, en vaut bien une autre.

«M. V... était fort indécis, et il avait rassemblé MM. les fourreurs
pour s'éclairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en
France,--que dis-je? en Europe,--que dis-je? dans le monde
entier,--grâce à l'immense extension qu'a prise son journal,--il était
au moment de porter ses arrêts souverains, et de décider ce qu'on
porterait et ce qu'on ne porterait pas cet hiver,--ce qu'on donnerait et
ce qu'on ne donnerait pas en cadeaux à l'époque du premier de l'an.

»Ainsi, il avait eu à se plaindre de la guipure,--et il avait supprimé
la guipure;--il défiait qu'on trouvât de la guipure sur les épaules
d'une femme un peu bien.

»Il ne leur cachait pas qu'il n'était pas trop partisan des
fourrures,--que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les
fourrures; mais qu'il avait réfléchi que plusieurs fourreurs étaient de
bons pères de famille et d'estimables négociants,--qu'il s'était senti
incertain,--que peut-être il manque à un devoir envers ses belles et
illustres abonnées, mais qu'il n'a pu prendre sur lui de les ruiner tous
d'un trait de plume; que s'il n'aime pas les fourrures, il se sent
touché de compassion pour les fourreurs.

»Qu'il avait été lui-même effrayé de sa puissance en songeant que d'une
seule ligne,--en écrivant: _On ne portera plus de fourrures_,--il
réduisait à la mendicité une foule de familles intéressantes, etc.,
etc.;--car, l'arrêt porté,--il ne se vendrait plus en France un poil de
fourrures;--enfin, qu'il les avait réunis pour voir avec eux s'il n'y
aurait pas moyen de les sauver.»

Les fourreurs furent atterrés;--M. V..., lui-même, laissa tomber sa tête
dans ses deux mains et se mit à méditer profondément. Tout d'un coup il
releva le front; son regard était inspiré: «Messieurs,--dit-il,--vous
êtes sauvés;--la fourrure peut n'être pas abolie.--Cotisez-vous,
donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.»

Les fourreurs--réfléchirent,--se consultèrent et donnèrent vingt mille
francs.

Quelque temps auparavant, M. V... était allé à Saint-Etienne, et il
avait dit aux fabricants de rubans--que, sans trop savoir pourquoi, il
s'était surpris à ne plus aimer du tout les rubans,--qu'il n'en pouvait
plus voir un seul,--que probablement il n'en laisserait pas porter de
tout l'hiver.--Cependant il s'était laissé toucher par le désespoir des
fabricants de rubans de Saint-Etienne,--et il avait consenti à accepter
d'eux une quinzaine de mille francs pour la grâce des rubans.

[GU] Il y a grande rumeur au Théâtre-Français.--_Par ordre supérieur_,
M. Buloz doit faire passer la subvention que reçoit mademoiselle
Mars,--qui se retire,--sur la tête de mademoiselle Rachel.

[GU] J'ai à remercier M. P... J..., qui, à propos de la réponse que
j'ai faite le mois dernier à la brochure du sieur Bouchereau, m'a écrit
pour me rappeler deux vers de Martial:

    Versiculos in me narratur scribere Cinna;
    Non scribit cujus carmina nemo legit.

[GU] Je vous assure, monsieur, que je suis fort indifférent sur ces
choses, quand elles n'attaquent pas mon honneur,--et que je me garderais
bien de répondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaçantes,--voire
même aux brochures,--ce qui ne m'empêche pas plus de suivre
tranquillement ma route--que les coassements et le _brekekekoax_ des
grenouilles dans leurs marais, quand je me promène au coucher du
soleil,--ce que j'avouerai même ne pas m'être désagréable.

Je remercie également M. E... F... de ses jolis vers.

Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l'obligeance de me prier de ne pas
le confondre avec M. E. Bouchereau.--Je n'avais pas attendu sa lettre
pour cela.

A propos de M. Bouchereau, il m'a envoyé son adresse, et je lui ai
envoyé deux amis.

--Pardon, messieurs, a-t-il dit à mes amis, M. Karr est-il blond?

--Il ne s'agit pas de cela, monsieur.

--Beaucoup, au contraire, messieurs: c'est que, s'il est blond, je suis
prêt à me couper la gorge avec lui;--mais, s'il est brun, je lui fais de
très-humbles excuses.--Ma brochure est faite contre un petit blond qui
m'a dit être M. Karr.

--M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume
où il demande l'adresse de vos oreilles.

--Alors, messieurs, j'irai lui offrir mes excuses.

Et M. Bouchereau est venu m'apporter des explications écrites qui
rempliraient deux volumes des _Guêpes_,--à quoi il a bien voulu ajouter
qu'il n'avait aucune preuve de ce qu'il avait écrit à mon endroit,--ni
aucune raison d'en croire un mot,--me priant d'agréer ses excuses, ce
que j'ai fait le plus sérieusement qu'il m'a été possible.

M. Bouchereau se nomme André Éloi et est fondateur d'une société ayant
pour but le soulagement des clercs d'huissier dans la détresse.

[GU] La reine Amélie a été un peu scandalisée de ce que, dans la
composition de la maison de la reine d'Espagne, il n'y a aucune femme.

Il n'est peut-être rien de plus triste que de voir ces tristes familles
divisées et séparées--comme les graines d'une même plante.

    Connaissez-vous, au fond de mon jardin,
    Près d'un acacia, sur le bord du chemin,
    Certaine giroflée, amis, qui se couronne,
    Lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune?
    Un suave parfum la dénonce de loin:
    Lorsque arrive l'été,--lorsque sèche le foin,
    Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces,
    Et la graine mûrit dans de noirâtres gousses,
    Jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver,
    Qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air,
    Emporte et sème au loin, dans diverses contrées,
    Les graines au hasard en tombant séparées.
    L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère;
    Une autre sur un roc, ou bien dans la poussière,
    Vient sécher et mourir.

    Dans les fentes du mur de l'église gothique,
    Petit encensoir d'or, au parfum balsamique,
    L'une trouve à fleurir.

    L'autre sur un donjon, au travers de la grille,
    Secouant son parfum, se balance et scintille,
    Et dit au prisonnier:

    Qu'il est encor des champs, des fleurs et du feuillage,
    Du soleil et de l'air,--et puis dans le nuage
    Un Dieu qu'on peut prier.

M. Dosne, receveur général à deux cent mille francs par an,--sans
compter l'argent de poche gagné à la Bourse,--est furieux contre le
roi.--Dernièrement, au club de la Banque,--au cercle Montmartre,--il
s'est laissé aller à des paroles des plus aigres.--Un financier un peu
plus lettré que le receveur général, se tournant vers les généraux R...
et C..., l'a arrêté par la simple citation d'un vers de Gilbert, adressé
aux athées du XVIIIe siècle, qui vivaient des biens de l'Église:

     Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.

[GU] On a joué au Palais-Royal une pièce intitulée les _Guêpes_.

[GU] LES INONDATIONS.--Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine
pour nous donner la guerre,--le ciel déchaînait de son côté un autre
fléau sur une partie de la France.

Les fleuves et les rivières sortirent de leur lit avec fureur et
portèrent partout la terreur, la dévastation et la mort.--Le Rhône et la
Saône se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,--entraînant les
maisons par centaines,--les ponts, les hommes et les troupeaux.

Il tomba plus de pluie en sept jours qu'il n'en était tombé dans les
sept mois précédents.--Plusieurs départements furent inondés,--six cents
maisons furent détruites dans le seul arrondissement de Trévoux.--La
Charente, la Loire, la Dordogne, la Nièvre,--franchirent leurs
rives;--c'était un nouveau déluge,--et les vengeances célestes ne furent
arrêtées que par le souvenir de l'inutilité du premier.

A la nouvelle de ces désastres, le roi envoya cent mille francs,--c'est
une grosse somme,--c'est une offrande convenable.--Mais quelle belle
occasion perdue! Combien il eût été beau de voir le roi de France faire
un grand sacrifice,--vendre une de ses nombreuses propriétés pour en
envoyer le produit aux inondés.

Il s'est laissé dépasser en générosité par M. de L..., député, qui a
emprunté pour envoyer mille francs.

Pendant ce temps, pour MM. Thiers,--Gouin, etc.,--pour MM. Soult,
Guizot, etc.,--il n'y avait qu'une affaire importante, c'était _les
limites de l'Égypte_.--Je me trompe, il y en avait une autre encore plus
importante, c'était de savoir qui serait ministre.

L'opposition radicale demandait la réforme électorale.

C'est un peu trop, ô Fontanarose, abuser du _spécifique unique qui
guérit les maux passés, futurs, présents_.

Le parti conservateur a ici l'avantage.--MM. Hartmann, Paturle,
Fulchiron, etc., ont envoyé de grosses sommes.

J'ai cherché en vain dans les listes de souscription: je n'ai pas vu que
M. Thiers, enfant du Rhône, ait cru devoir apporter son
offrande.--Serait-il jaloux du fléau?--Si je me suis trompé, je prie ses
amis de me le faire savoir.

Au plus fort de l'inondation,--un homme est arrivé à Lyon,--en sabots et
en blouse, conduisant, le fouet à la main, plusieurs charrettes chargées
de pain et d'autres vivres,--qu'il mena à la mairie. «Monsieur le maire,
dit-il, je suis maire aussi,--mais de la petite commune de
Saint-Christophe.--Voilà tout ce que nous avons pu faire pour le
moment.--Je reviendrai.»

Il y avait tant de grandeur dans cette simplicité, que les assistants
furent émus.

Je le crois bien,--moi, je pleure en vous le racontant.

Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: «Ce n'est pas
moi qui ai eu l'idée, c'est mon adjoint.» Puis il s'en retourna.

O monsieur le maire de Saint-Christophe!--Bon homme, brave homme, que
vous êtes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd'hui,--vous
êtes le seul qui m'ait parlé au cœur.--Monsieur le maire de
Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous êtes
plus grand que tous ces grands hommes de réclame,--tous ces illustres
bavards,--ces illustres voleurs,--qui se mêlent de nos affaires, ou
plutôt qui mêlent nos affaires.--Monsieur le maire de Saint-Christophe,
avec votre blouse et vos sabots,--conduisant vos charrettes,--vous ne
savez pas--de combien vous dépassez le roi Louis-Philippe envoyant ses
mauvais cent mille francs.

O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!--J'ai des amis à Lyon, je
les prie de me l'envoyer,--cela me gêne de ne pas le savoir.--Je ne suis
pas voyageur,--mais j'irais bien à Lyon pour vous serrer la main,
monsieur.--J'admire peu,--monsieur:--c'est que je garde ma vénération
pour les choses grandes,--pour les choses vraies,--pour les hommes
simples comme vous.



Janvier 1841.

     Sur Paris.--La neige et le préfet de police.--Il manque vingt-neuf
     mille deux cent cinquante tombereaux.--Deux classes de
     portiers.--Le timbre et les _Guêpes_.--Le gouvernement sauvé par
     lesdits insectes.--M. Thiers et M. Humann.--M. le directeur du
     Timbre.--Une question des fortifications.--Saint-Simon et M.
     Thiers.--Vauban, Napoléon et Louis XIV.--Les forts détachés et
     l'enceinte continue.--Retour de l'empereur.--Le ver du tombeau et
     les vers de M. Delavigne.--Indépendance du _Constitutionnel_.--Un
     écheveau de fil en fureur.--Napoléon à la pompe à feu.--Le maréchal
     Soult.--M. Guizot.--M. Villemain.--La gloire.--Les hommes
     sérieux.--M. de Montholon.--Le prince de Joinville et lady
     ***.--M. Cavé.--Vivent la joie et les pommes de terre!--Les
     vaudevillistes invalides.--M. de Rémusat.--M. Étienne.--M.
     Salverte.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Empis.--M. Mazère.--De M.
     Gabrie, maire de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.--Le
     charpentier.--_Doré_ en cuivre.--Le cheval de
     bataille.--M.***.--M. le duc de Vicence.--Le roi Louis-Philippe
     a un cheval de l'empereur tué sous lui.--M. Kausmann.--Aboukir.--M.
     le général Saint-Michel.--Le cheval blanc et les vieilles
     filles.--Quatre Anglais.--M. Dejean.--L'Académie.--Le parti
     Joconde.--M. de Saint-Aulaire.--M. Ancelot.--M. Bonjour veut
     triompher en fuyant.--Chances du maréchal Sébastiani.--Réception de
     M. Molé.--M. Dupin, ancêtre.--Mot du prince de L***.--Mot de M.
     Royer-Collard.--M. de Quelen.--Le _National_.--Mot de M. de
     Pongerville.--Histoire des ouvrages de M. Empis.--Le dogue d'un
     mort.--MM. Baude et Audry de Puyraveau.--M. de Montalivet.--Le roi
     considéré comme propriétaire.--M. Vedel.--M. Buloz.--Un
     vice-président de la vertu.--La Favorite.--Un bal à
     Notre-Dame.--École de danses inconvenantes.--M. D*** et le
     pape.--M. Adam.--M. Sauzet.--J. J.--Les receveurs de Rouen.--La
     princesse Czartoriska.--Madame Lebon.--Madame Hugo.--Madame
     Friand.--Madame de Remy et mademoiselle Dangeville.--Madame de
     Radepont.--Lettre de M. Ganneron.--M. Albert, député de la
     Charente.--M. Séguier.--Les vertus privées.--La garde nationale de
     Carcassonne.--Le général Bugeaud.--Correspondance.--Fureurs d'un
     monsieur de Mulhouse.


     [GU] JANVIER.--SUR PARIS.--Pendant un froid de trois semaines,
     Paris, couvert de glace, a été le théâtre d'une foule de sinistres
     accidents, après quoi le dégel est arrivé, et Paris est devenu un
     horrible cloaque, où les hommes marchent dans une boue noire
     jusqu'à la cheville.

   --On a souvent reproché au préfet de police son incroyable incurie;
     mais le préfet de police ne s'occupe que de politique, et répond
     que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente
     mille tombereaux, tandis qu'il n'en possède, en réalité, que sept
     cent cinquante.

   --A quoi on répond au préfet de police--qu'à Londres on n'a jamais
     vu une rue sale, parce qu'on n'attend pas, pour enlever les
     immondices, qu'il y en ait trente mille tombereaux,--parce qu'il y
     a dans les rues des cantonniers qui les balayent perpétuellement,
     etc.

     On répond encore au préfet de police qu'il ne suffit pas de faire
     afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et
     balayeront le devant de leurs portes;

   --Qu'il faut encore veiller à l'exécution desdites ordonnances et
     l'exiger.--

     En effet, les portiers se divisent en deux classes:

     PREMIÈRE CLASSE: _Portiers libéraux, ne tenant aucun compte des
     ordonnances de police_.

     DEUXIÈME CLASSE: _Portiers juste milieu, exécutant lesdites
     ordonnances de la manière que voici_:

     Les portiers des numéros pairs poussent leurs ordures, neiges,
     glaces, etc., de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas
     contre les numéros impairs;

     Les portiers des numéros impairs poussent leurs glaces, neiges et
     ordures, de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre
     les numéros pairs.

     Après quoi chacun _a fait son devoir_.

     Les portiers amis du pouvoir ont balayé conformément aux
     ordonnances de M. Delessert.

     [GU] M. Delessert, impatienté des réclamations de ses administrés,
     a imaginé ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s'en
     venger en même temps:

     Sur la fin de la gelée, il place dans quelques rues, près des
     trottoirs, quelques comparses armés de pioches, qui vous font
     jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos
     vêtements.

     Au dégel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou
     six brigades, qui, au nombre de cent, sont chargées d'encombrer une
     rue, de l'obstruer, d'accrocher les voitures et de rendre le
     passage impossible.

     Alors le bourgeois se dit: «J'accusais à tort ce bon M.
     Delessert.--Qu'est-ce que je disais donc? qu'on n'enlevait pas la
     neige?--Les rues sont pleines de tombereaux.»

     [GU] Puis le dégel arrive tout à fait, et les piétons finissent par
     enlever peu à peu la boue après leurs pantalons, et Paris est
     nettoyé--par ses habitants eux-mêmes, sans qu'ils s'en doutent.

     Il est vrai de dire que, pour faire exécuter ses ordonnances, M.
     Delessert aurait beaucoup plus à faire qu'un magistrat
     anglais;--mais, quelques difficultés qu'il y rencontre, il doit les
     surmonter.

     En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, où tout le
     monde contribue à la fabrication des lois,--comme électeur ou comme
     membre d'une des deux Chambres,--chacun respecte les lois et en
     protége l'exécution.--Un _policeman_ qui inviterait un citoyen à se
     conformer à une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la
     rébellion, trouverait immédiatement l'appui de tous les passants.

     En France, c'est le contraire: qu'un homme ait un différend avec la
     police ou la gendarmerie, le peuple se déclare pour lui, sans même
     demander d'abord si c'est un voleur ou un assassin.

     Un soldat a besoin du baptême du feu,--du baptême du sang;--un
     citoyen, pour être populaire, a besoin du baptême de la police
     correctionnelle.

     Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est
     immédiatement, dans son quartier, réputé espion et mouchard.

     Que la police sépare un champ en deux parties égales, et écrive
     d'un côté:

     _Défense d'entrer ici_.

     Cela aura précisément le résultat qu'aurait une défense d'entrer de
     l'autre côté... qui serait exécutée.

     Une croix de bois pend du haut d'une maison d'où les couvreurs
     _font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison_.--On vous défend de
     passer de ce côté de la rue; l'autre côté devient désert par le
     soin qu'ont tous les passants de désobéir à la défense.

     Les marchands du côté où il est permis de passer se plaignent de ne
     plus vendre, et écrivent à M. Delessert pour le prier de ramener le
     public sur le trottoir en lui défendant d'y passer.

     Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune
     exagération;--il y en a d'autres qui ne remarquent pas cela, parce
     qu'ils ne remarquent rien.--Semblables aux hommes dont parle
     l'Écriture: «_Ils ont des yeux et ils ne voient pas_.» Semblables
     aux hannetons, qui, faisant partie intégrante de l'histoire
     naturelle, ne savent pas l'histoire naturelle pour cela.

     Ce qui donne aux Parisiens,--et, je crois, aux Français en général,
     l'aspect fâcheux que voici:

     Ou haïssant tellement le gouvernement sous lequel ils _gémissent_,
     qu'ils s'opposent de tout leur pouvoir à l'exécution de toutes ses
     vues, quelque utile qu'en puisse être la réalisation; c'est le
     peuple le plus lâche du monde de ne pas le renverser tout à fait;

     Ou c'est un peuple d'écoliers se plaisant à faire _endêver_ ses
     pédagogues.

     [GU] LE TIMBRE ET LES GUÊPES.--Le 7 décembre 1840,--M. Humann,
     ministre des finances, a présenté à la Chambre la carte à payer de
     l'orgie présidée par M. Thiers.

     D'où il résulte que les dépenses prévues, pour 1841, excéderont les
     recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.

     Ceci n'a pas laissé que de produire quelque impression sur les
     esprits. Le gouvernement qui succède au gouvernement de M. Thiers
     s'est senti réduit aux expédients,--et il n'a trouvé des
     ressources, pour suppléer aux huit cent trente-neuf millions de
     déficit, que dans les _Guêpes_.

     [GU] Et voici comment:

     Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,--on les a
     reçus à la poste,--on en a perçu le port sans la moindre
     observation:

     Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu'on allait exiger que les
     _Guêpes_ fussent timbrées, c'est-à-dire que mes pauvres petits
     livres seraient condamnés à l'avenir à être salis d'un grand vilain
     cachet noir qu'il me faudrait payer douze centimes par exemplaire,
     moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer à marcher, malgré
     son déficit de huit cent trente-neuf millions.

     Voyez un peu ce qu'allait devenir le gouvernement, si je n'avais
     pas eu, il y a un an et demi, l'idée de faire paraître _les
     Guêpes_!

     [GU] J'ai chargé mon ami B... d'examiner la question.

     Si la loi ne me condamne pas au timbre,--je ne me laisserai pas
     timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procès qu'il
     faudra.

     Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;--seulement
     je ferai d'abord à M. le directeur des domaines,--puis, à son
     refus, aux tribunaux, la question que voici:

     Le timbre a-t-il pour but d'assurer le payement d'un impôt--ou de
     salir les livres?

     Si l'on me répond que le timbre a pour but de salir les livres, le
     but est rempli, je n'ai rien à dire.--Voyez par avance, sur votre
     journal, le joli effet que produit ce pâté noir, et
     représentez-vous celui qu'il produirait sur une page des _Guêpes_,
     qu'il couvrirait tout entière.

     Et il me faudra deux timbres par numéro; alors je laisserai cette
     page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc:
     _page salie par le fisc_.

     Si on me dit que le timbre n'a pour but que de marquer les
     exemplaires qui ont payé l'impôt, pour ne pas le leur demander deux
     fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,--je
     demanderai quelle nécessité il y a que le timbre soit un gros
     cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la
     grande feuille d'un journal, ne serait pas proportionné au format
     d'un livre; pourquoi on n'aurait pas un peu plus d'égard pour un
     livre imprimé sur de beau papier, et qui doit rester pour former
     collection, que pour un journal qui n'a que six heures à vivre?

     Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j'aie fait imprimer
     le volume des _Guêpes_ le 1er novembre 1839! où en serait-il
     aujourd'hui?

     Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance
     de ceci de m'accorder immédiatement la part d'estime à laquelle a
     droit, en France, un homme qui, d'un moment à l'autre, va se
     trouver repris de justice.

     [GU] DES FORTIFICATIONS.--Saint-Simon, qui avait été lié avec
     Vauban et qui est un historien plus fort que M.
     Thiers;--Saint-Simon, édité comme M. Thiers par le libraire
     Paulin;--Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres
     la convocation des états généraux et la banqueroute de l'État,
     Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que
     rêvait le roi.

     Napoléon n'y a pas pensé en dix ans de règne.

     La fortification d'une capitale est un moyen désespéré, un
     spécifique d'empirique,--un de ces remèdes de bonne femme que les
     médecins permettent d'essayer quand tous les autres ont échoué et
     quand leur malade est condamné.

     Mais il se joue une comédie--qui pourrait avoir pour titre le mot
     de Brid' oison:

    De qui se moque-t-on ici?

     Aujourd'hui, les gens qui se sont élevés avec le plus de véhémence
     contre les forts détachés,--les gardes nationaux qui ont le plus
     crié contre lesdits forts,--les journaux qui ont fait les plus
     longs discours contre l'_embastillement_ de Paris,--qui dénonçaient
     chaque pelletée de terre remuée,--avec appel à l'insurrection,

     Tout le monde est devenu partisan des fortifications.

     Par exemple, écoutez-les tous,--ils n'ont qu'une raison, qu'un
     but:--c'est la crainte d'une invasion.

     Le roi craint une invasion.

     Le parti radical craint une invasion.

     Le parti de M. Thiers craint une invasion.

     Certains hommes de finance craignent une invasion.

     Les légitimistes eux-mêmes craignent une invasion.

     Or, en réalité, aucun d'eux ne s'en soucie le moins du monde.

     Le roi tient, à un degré incroyable, à ses forts;--il sait
     l'influence des synonymes.--On peut en France ne jamais changer les
     choses, pourvu qu'on change les noms.--L'_odieuse conscription_ ne
     fait plus murmurer personne depuis qu'elle s'appelle
     _recrutement_.--La _gendarmerie_, si détestée, a le plus grand
     succès sous le nom de _garde municipale_.--Louis-Philippe,
     lui-même, n'est qu'un synonyme,--ou plutôt un changement de
     nom.--Les _forts détachés_ ont fait pousser à la France entière un
     cri d'indignation;--l'_enceinte continue_ est fort approuvée. Si ce
     synonyme-là n'avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en
     portefeuille, qu'il aurait essayés successivement;--on peut
     gouverner la France avec des synonymes.

     Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de
     grandes idées de tyrannie à ses fortifications,--qu'il y attache
     bien plutôt des idées de bâtisse.

     Les partis opposés au gouvernement demandent les
     fortifications.--Comme Napoléon disait à un de ses généraux qui se
     plaignait de manquer de canons: «L'ennemi en a, il faut les lui
     prendre.»

     Les partis savent très-bien que Paris sera toujours le quartier
     général de la révolution,--et qu'en cas d'événement il faut être
     maître de Paris.--Les partis sont enchantés que Louis-Philippe
     fasse des fortifications.

     [GU] Je voudrais pouvoir vous dire, à propos de la nouvelle année
     et du nouveau ministère,--ce que Virgile disait à propos de la
     naissance du fils de Pollion,--qui devait amener tant de bonheur et
     tant de prodiges.

    _Molli paulatim flavescet campus arista,_
    _Incultisque rubens pendebit sentibus uva_
    _Et duræ quercus sudabunt roscida mella_, etc., etc.

           *       *       *       *       *

    On verra sans travail les blés jaunir la plaine,
    Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré,
    Et des chênes noueux couler un miel doré.

           *       *       *       *       *

    On supprime à jamais la garde citoyenne.
    La vertu reparaît, et, vides, les prisons
    Dans leurs humides murs n'ont que des champignons.
    Les journaux en français écrivent leurs colonnes:
    Le printemps, en janvier, devançant le soleil,
    Pare son front joyeux de ses vertes couronnes,
    Et les tièdes zéphyrs, annonçant son réveil,
    Balancent des lilas la fleur nouvelle éclose.
    Les moutons épargnant à l'homme un dur travail,
    Se font un vrai plaisir de naître teints en rose[B],
    Et paissent dans les champs tout cuits et tout à l'ail.
    Chacun, depuis hier, prix d'une longue attente,
    Possède, en propre, au moins vingt mille francs de rente;
    Lassés d'être valets de toute une maison,
    Les portiers ont des gens pour tirer le cordon.
    On ne demande plus l'aumône qu'en voiture.
    Près de la Halle au blé on a vu qui fumait
    Dans un large ruisseau du chocolat parfait.
    Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pâture[C];
    Tout est renouvelé, tout est heureux, content,
    Et, jusqu'aux députés, tout est mis décemment.

     [B] _Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos_.

     [C] Je ne suis pas bien sûr que ce vers, que je traduis par respect pour
Virgile, et que je traduis de mémoire,--_Leves... pascentur in æthere
cervi_,--soit précisément dans l'églogue sur la naissance de
Pollion,--car, à vrai dire, je ne comprends pas bien quel bonheur cela
pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs paître dans l'air,--et
je serais tenté de croire que ce vers signifie que Virgile promet un
_cerf-volant_ au fils de Pollion, né de la veille.

     [GU] RETOUR DE NAPOLÉON.--A l'égard de MM. les députés surtout, il
     n'en est rien, et on a été choqué de leur tenue à la fête funèbre
     de l'empereur Napoléon.--Plusieurs personnes même--se demandaient
     si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite à la
     Chambre,--on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu'ils
     rendraient après la séance et qui cacheraient les défroques variées
     dont ils se plaisent à affliger les regards. C'est ce que fait
     l'administration des pompes funèbres pour les proches parents des
     morts qui n'ont pas de costume convenable.--C'est propre, c'est
     décent,--et cela rendrait à nos députés, à nos représentants, un
     peu de la considération publique qui leur est si nécessaire.

     Je ne parlerai pas de tous les vers auxquels cette fête impériale a
     servi de prétexte.--Il y a de belles strophes et de belles pensées
     dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.--Ceux de M. Casimir
     Delavigne ont été reconnus les plus mauvais de tous;--et en lisant
     la strophe qui se termine ainsi:

    La France reconnut sa face respectée,
       Même par le ver du tombeau,

     On a regretté généralement que les vers de M. Delavigne n'aient pas
     pris exemple sur ce ver mieux appris.

     [GU] Le _Constitutionnel_ a fait un article ainsi intitulé:

     CONSÉQUENCES DÉSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L'EMPEREUR
     NAPOLÉON.

     Le _Constitutionnel_ est depuis longtemps célèbre par
     l'indépendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire
     et brise le joug de la logique.--On se rappelle cette phrase
     fameuse:--«_C'est avec une plume_ TREMPÉE DANS NOTRE CŒURT _que
     nous écrivons ces lignes_, etc.»

     Et ces métaphores:--«_L'horizon politique se couvre de nuages, que
     ne pourra peut-être pas renverser l'égide du pouvoir qui tient
     d'une main mal affermie le gouvernail du char de l'État_.»

     Cela se passait en 1837,--à l'époque où l'avocat Michel (de
     Bourges) disait à la Chambre des députés:--«_Il est temps,
     messieurs, de sortir de l'_OCÉAN INEXTRICABLE _où nous nous
     trouvons_.»

     Métaphore qui équivaut à celle qui peindrait--_un écheveau de fil
     en fureur_.

     [GU] Il y avait trois tombes possibles pour
     Napoléon:--Sainte-Hélène, d'abord, pour les poëtes, fin si grande,
     si poétique, d'une si grande histoire;--calvaire où l'homme s'était
     fait dieu.

     Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,--la colonne de la
     place Vendôme,--tombeau élevé par la grande armée à son général
     avec les canons ennemis.

     Puis enfin, pour l'empereur lui-même et pour sa dernière volonté,
     _Saint-Denis_, où il avait demandé à être enterré,--et où j'ai vu
     dans mon enfance les portes de bronze qu'il avait fait faire
     lui-même pour fermer son caveau.

     Mais, au moyen d'un jeu de mots,--on a traduit littéralement: _Je
     veux être inhumé aux bords de la Seine_,--et on a mis l'empereur
     aux Invalides. Il est heureux qu'on ne l'ait pas mis à la pompe à
     feu.

     [GU] Le sort est un grand poëte comique--qui se donne parfois à
     lui-même de singulières représentations aux dépens des vanités
     humaines.--Il s'était amusé à réunir au pouvoir une foule de gens
     qui avaient trahi l'empereur en son temps, et qui l'avaient
     passablement maltraité par leurs actes et par leurs écrits.

     Le maréchal Soult, un de ces hommes qu'il avait inventés, soldats
     intrépides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans
     sa main puissante.

    Soldats sous Alexandre, et Rien après sa mort.

     M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.

     [GU] Du reste,--on vendait dans les rues de petites
     brochures,--dont le titre était ainsi crié peu correctement:

     _Description du char et de ceux qui l'ont trahi_.

     [GU] Pour moi, me rappelant qu'il y avait, dans ce peuple si
     empressé à aller au-devant de l'empereur mort,--bien des gens
     encore qui, en 1815,--il y a vingt-cinq ans,--ont accompagné son
     départ d'insultes et de menaces de mort, je me suis senti
     profondément attristé,--j'ai songé à ce qu'on appelle la
     gloire,--seul prix des corvées que s'imposent les héros et les
     grands hommes; j'ai songé à la mobilité des passions du
     peuple,--qui se réjouit avec un égal enthousiasme,--du retour de
     l'empereur, parce que c'est un spectacle,--et de son départ, parce
     que c'est du tapage, et je suis resté seul dans ma chambre,--seul
     dans ma maison,--seul dans ma rue,--à me rappeler les grandes
     actions et les grandes douleurs de l'empereur Napoléon,

     Et à regarder ce que sont les hommes qui se prétendent
     _sérieux_,--et qui me disent d'un air protecteur: _Quand
     deviendrez-vous sérieux_?--Parce que je suis libre, indépendant,
     rêveur et insouciant.

     Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour
     avoir, après de longs travaux, le droit d'attacher d'un nœud à
     la boutonnière de leur habit un ruban d'un certain rouge. Arrivés à
     ce succès, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts:
     il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin.--Quel bonheur, en
     effet, si vous aviez le droit,--dût-il vous en coûter un bras ou
     une jambe,--quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre
     ruban!--On n'épargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un
     jour, vous obtenez cette flatteuse récompense.

     Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur
     ceux qui n'ont qu'un nœud!

     On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment où on n'avait
     qu'un nœud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de faire une
     rosette à votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée
     entière, eussent été occupées à punir votre forfait.--On se dit: Et
     moi aussi, cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un simple
     nœud!»

     Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas
     espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules--à
     l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
     d'étoiles,--c'est... je n'ose le dire... c'est... ô comble du
     bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du
     cou;--mais n'en parlons pas, c'est impossible...

     Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous
     favorisent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points,

     Un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il
     vous arrive ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des
     larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on
     penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le
     ruban en bandoulière, de droite à gauche!»

     Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les femmes se
     couvrent, à leur gré, de rubans de toutes couleurs, en nœuds, en
     rosettes, en ceintures:--voilà des rubans sérieux, voilà une
     affaire véritablement grave,--car cela les rend jolies.

     [GU] Le prince de Joinville, chargé d'aller chercher à
     Sainte-Hélène et de ramener en France les restes de Napoléon, a
     accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de
     dignité;--ayant appris en mer la rupture des relations entre la
     France et l'Angleterre, et craignant d'être attaqué, il s'était
     disposé au combat et avait annoncé qu'il ne se rendrait pas et se
     ferait couler.

     [GU] En général,--la cérémonie, d'après ce que j'ai lu dans les
     journaux,--ressemblait beaucoup trop aux représentations du
     Cirque-Olympique.--On ne s'en étonnera pas quand j'aurai dit que
     le soin en avait été confié à M. Cavé et à trois autres
     vaudevillistes de ses amis.

     J'ai déjà eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui
     sont devenus des hommes d'État,--

    Tombés de chute en chute aux affaires publiques.

     M. de Rémusat, qui était ministre il y a un mois;--M. Etienne, qui
     est pair de France et qui a fait le _Pacha de Suresnes_;--feu M.
     Salverte, député de Paris;--M. Duvergier de Hauranne, député;--M.
     Empis, directeur des domaines;--M. Mazère, préfet, etc., etc.--Le
     pouvoir, en France, aujourd'hui, sert de retraite aux
     vaudevillistes invalides.

     M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, est auteur d'un vaudeville
     intitulé: _Vivent la joie et les pommes de terre_!

     Il est surtout connu comme auteur, en société avec M. Duvergier de
     Hauranne, d'une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont
     le nom, emprunté à la _perfide Albion_,--ne peut guère se dire et
     ne peut pas s'imprimer.--

     [GU] La cérémonie du retour de Napoléon a été funeste au
     gouvernement de Juillet.--M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout
     préparé pour recevoir dignement à son passage, sous son pont,--un
     assez vilain pont, du reste,--les bateaux qui rapportaient
     l'empereur.--Les bateaux ont passé trop vite,--les préparatifs de
     M. le maire ont été perdus; quelques habitants de la commune ont
     plaisanté, et M. Gabrie, exaspéré, a écrit au préfet de
     Seine-et-Oise une longue lettre pleine d'une amertume bouffonne,
     qui se termine ainsi:

     «Depuis dix ans, monsieur le préfet, nous avons traversé bien des
     jours d'inquiétude, et toujours je vous ai dit: «Je réponds de ma
     population; elle est dévouée au roi et à la Révolution.»
     Aujourd'hui, tout est rompu: il y a irritation profonde contre le
     gouvernement de _la peur partout et toujours_; il y a mépris
     évident pour celui de la dignité duquel on a fait si bon marché;
     je ne puis plus dire: «Je réponds.»

     Dans cette position, je crois devoir vous adresser ma démission.

     GABRIE.»

M. Gabrie n'a pas voulu renoncer à l'encens que reçoit des journaux
quiconque est en opposition avec le gouvernement,--à tort comme à
raison,--et il a envoyé son épître à diverses feuilles, qui n'ont pas
manqué de trouver que _ce sont là de nobles sentiments qui honorent un
citoyen et flétrissent un gouvernement pusillanime_.

Pour nous, il nous est impossible d'y voir autre chose qu'un mélange du
Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:--«Je donne ma
démission; le gouvernement s'arrangera comme il pourra.»

Jusqu'ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,--ou
plutôt la population de ce bon M. Gabrie.--Il paraît que c'est une
nation bien terrible, et que, sans l'intervention de M. Gabrie,--elle
eût depuis longtemps mis Paris à la raison.--M. Gabrie ne répond plus de
rien.--La commune de Meulan va-t-elle se borner à se déclarer ville
libre et indépendante, ou viendra-t-elle assiéger la capitale? C'est le
premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications,
et, peu partisan, jusqu'ici, des forts détachés et de l'enceinte
continue, entre lesquels je n'ai pas vu une grande différence, je me
propose d'examiner, avant d'en reparler, si l'état d'irritation où se
trouve la commune de Meulan ne les rend pas nécessaires aujourd'hui que
M. Gabrie ne répond plus d'arrêter ses indomptables administrés.

Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux éloges que vous avez reçus de
plusieurs estimables carrés de papier, et je vous rappellerai les
exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins
volontairement renoncé au pouvoir.

    Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connaître,
    Ne valent pas, monsieur, qu'on daigne être leur maître.

Sylla abdiqua la dictature;--Christine de Suède vint demeurer à
Fontainebleau, etc.;--Denys, roi de Syracuse, se fit maître
d'école;--Dioclétien quitta l'empire du monde pour se faire jardinier à
Salone.

Aujourd'hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe où vous avait
attaché l'amour de votre pays,--vous rentrez dans les douceurs de la vie
privée, d'autant plus agréablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagné
près de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,--grâce à une
circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit
changer de mains presque toutes les propriétés de votre commune,--ce qui
fait que vous n'avez besoin de vous faire ni jardinier, ni maître
d'école,--de quoi je vous félicite sincèrement.

[GU] Tout cela, en général, a eu un air de comédie, ou plutôt de
mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.

Il fallait que le ministère Soult acquittât la promesse du ministère
Thiers.

Cela avait parfaitement l'air, en effet, de quelque chose dont on
s'acquitte.--On voulait en finir avec l'empereur.

On avait annoncé à tous les entrepreneurs que la cérémonie aurait lieu
même si les préparatifs n'étaient pas terminés.

Un fourgon, tendu en velours, avait été envoyé en poste à Rouen et a
suivi le bateau pas à pas,--prêt, au moindre obstacle causé,--soit par
les glaces,--soit par une avarie au bateau,--à prendre le cercueil et à
l'apporter au galop.

[GU] Le char, construit par le charpentier Belu, a été fait, pour ne pas
durer,--comme un décor de théâtre.

On conserve au garde-meuble le char funèbre du duc de Berry et celui de
Louis XVIII.--Celui de l'empereur a été démoli;--aussi l'avait-on
simplement _doré en cuivre_.--Le 15, à cinq heures du matin, la dorure
n'était pas terminée.

La colonne de Courbevoie n'a été achevée que cinq jours après la
cérémonie.

[GU] Les chevaux,--appartenant à l'administration des pompes funèbres,
quoique au nombre de seize,--ont eu beaucoup de peine à mettre la lourde
machine en train.--A la montée de Neuilly,--on a craint un moment qu'ils
ne restassent en route.

[GU] L'invention du cheval de bataille était du mélodrame ridicule dès
l'instant qu'il n'existait plus de cheval qui eût été monté par
Napoléon.--Aussi s'enquit-on d'abord d'un vrai cheval de bataille.

On en connaissait trois.

Un à M***, écuyer qui devait le conduire par la bride, mais--il était
depuis trois mois empaillé au Jardin des Plantes.

Un autre à M. le duc de Vicence,--c'était un cheval bai du
Melleraut,--qui avait été donné à madame de Vicence par l'impératrice
Marie-Louise, dont elle était dame d'honneur;--mais il était mort huit
mois auparavant, à l'âge de trente-cinq ans,--après une vieillesse
entourée des plus grands soins.

Un troisième à Vire, en Normandie,--appartenant à un fermier;--mais,
lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l'a monté.--De quoi le
cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,--était
mort,--peut-être aussi de honte d'être monté par un simple roi.

[GU] On s'adressa alors au manége de M. Kousmann, qui avait offert de
prêter,--_pour rien_,--un cheval blanc assez joli,--appelé Aboukir,--et
qui passe pour fils d'un des chevaux de Napoléon.

Mais cette intention ne fut pas exécutée,--et les pompes funèbres,
livrées à leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand
blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetières.--On
le laissa un peu se reposer,--on lui fit les crins,--on lui cira les
sabots,--puis on _le_ revêtit d'un équipage ayant réellement appartenu à
l'empereur, et qui est conservé aux Menus-Plaisirs.

[GU] Le lendemain de la cérémonie,--quatre Anglais, dont un peintre, se
présentèrent à l'administration des pompes funèbres,--et demandèrent à
voir le cheval de bataille de l'empereur Napoléon.

Le cheval, rentré dans la vie privée, était sorti pour affaires.--Attelé
avec un autre,--il conduisait au cimetière de l'Ouest une vierge
sexagénaire qui prenait par là pour aller chercher au ciel la récompense
de sa vieille vertu.

On répondit aux étrangers que le cheval, fatigué et peut-être ému de la
cérémonie de la veille, ne recevait pas ce jour-là;--mais qu'ils
pouvaient revenir le lendemain.

Le lendemain, on le leur montra, tout enveloppé de flanelle.--Ils le
dessinèrent de côté, de face,--par derrière, de trois quarts,--de toutes
les manières possibles,--puis ils partirent pour Londres,--où ils vont
faire un ouvrage sur les funérailles de l'empereur,--où figurera le
cheval de bataille.

[GU] On a permis à M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire
annoncer dans certains journaux qu'il s'était rendu acquéreur des
caparaçons des chevaux du char,--lesquels caparaçons reparaîtront sur
son théâtre.--Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout à fait
l'effet d'une indignité.

[GU] Quelques personnes ont crié par les rues,--mais ce sont toujours
les mêmes qui crient, n'importe quoi, et qui criaient: _A bas
Guizot!_--et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils
criaient, il y a deux ou trois ans: _A bas les forts détachés!_

[GU] Une impression surtout m'a dominé pendant que, de ma chambre
fermée, j'entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression,
la voici:

«Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,--de M.
Soult, soldat de l'empereur, et d'une foule d'autres;--mais je suis sûr
qu'ils n'égalent pas ceux qu'ils eussent ressentis si l'empereur s'était
levé vivant de son cercueil et avait dit: «Me voici.»

[GU] Décidément, à l'Académie,--le parti de MM. _Étienne et compagnie_,
le parti _Joconde_, est vaincu.--M. _Hugo_ sera élu ainsi que M. _de
Saint-Aulaire_.

Ils auront pour compétiteurs: MM. _Ancelot_, _Affre_, _Guyon_, etc.

M. _Bonjour_ se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu'il
s'agira du troisième fauteuil vacant.

Il n'y aura probablement que trente-deux votants,--mais beaucoup de
tours de scrutin,--parce qu'il faudra dix-sept voix pour l'élection,--et
que ceux d'entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur
quatorze.

[GU] M. Sébastiani veut, dit-on,--se présenter à l'Académie, parce que
le maréchal de Richelieu en était.

[GU] La réception de M. Molé avait réuni toutes les femmes du grand
monde--et tout ce qu'il y a d'élégant à Paris.--M. Molé a prononcé un
discours très-pâle, auquel Me Dupin a répondu par un discours
très-grossier, qui a fait dire au prince de C...:--«Il a mis ses
souliers ferrés dans sa bouche.»

[GU] Il est d'usage de faire une sorte de répétition avant la séance
publique,--et de soumettre les deux discours à une sorte de
censure.--Me Dupin avait dissimulé les grosses choses du sien,--en le
lisant très-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge
d'hypothèque.--A la séance, l'avocat a reparu, et il a fait ressortir
les énormités dissimulées.

[GU] M. Royer-Collard a grommelé tout le temps qu'a duré le discours, et
il a dit à la fin: «Mais, c'est un carnage!»

Sur la fin, Me Dupin a cru de bon goût, devant l'ambassadeur
d'Angleterre, de parler de l'expulsion des Anglais du territoire
français par Charles VII.--Il y a eu trois salves d'applaudissements,
comme à Franconi.--Il y avait là une foule de Françaises fort disposées
à jouer les _Agnès Sorel_,--sous prétexte de _Jeanne d'Arc_.

[GU] Cette séance de l'Académie avait ceci de remarquable, que M. Dupin,
qui n'est nullement un homme littéraire, répondait à M. Molé, qui ne
l'est pas davantage, et qui faisait l'éloge de M. de Quelen, qui l'était
moins que les deux autres.

[GU] En même temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus
mécontents,--dont la scandaleuse fortune n'est pas encore au niveau de
leur ambition et de l'idée toute personnelle qu'ils se sont faite de
leur mérite,--je ne sais qui,--dans le journal le _National_,
gourmandait avec beaucoup de verve et d'esprit une autre classe de ces
parvenus de juillet, et les appelait _raffinés de boutique et talons
rouges de comptoir_.

C'est dans cette seconde classe que s'était, pour le moment, placé Me
Dupin,--qui _travaille_ tour à tour dans les deux genres.

Il a fait l'éloge de l'illustration de la famille,--et s'est bichonné
lui-même, arrangé, poudré et attifé en ancêtre pour ses descendants.

[GU] Il a audacieusement professé cette doctrine qu'un bon citoyen ne
doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,--et que
c'est à elles surtout qu'il doit la fidélité qu'il jure au gouvernement.
C'était la paraphrase de ce mot célèbre du maréchal Soult: «_On ne
m'arrachera mon traitement qu'avec la vie_.»

Il a fait l'éloge du _courage civil_.--M. de Pongerville a dit: «C'est
pour faire croire aux départements qu'il est civil et brave.»

[GU] On parle de M. Empis, qui se présenterait lors de l'élection au
troisième fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.

Voici le répertoire avoué de M. Empis:

_Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, Théâtre-Français, 1824.

L'_Agiotage ou le Métier à la mode_, comédie en société avec Picard,
Théâtre-Français, 1826.

_Lambert Simnel ou le Mannequin politique_, en société avec Picard:
comédie en cinq actes, Théâtre-Français, 1827.

La _Mère et la Fille_, comédie en cinq actes, en société avec M.
Mazères; octobre 1830, Second-Théâtre-Français.

La _Dame et la Demoiselle_, comédie en quatre actes, en société avec M.
Mazères, 1830; Second-Théâtre-Français.

_Sapho_, opéra en trois actes, en société avec M. H. C., musique de
Reicha; Grand-Opéra, 1827.

_Un changement de ministère_, comédie en cinq actes et en prose, en
société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1831.

_Une Liaison_, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M.
Mazères; Théâtre-Français, 1834.

_Lord Novard_, comédie en cinq actes; Théâtre-Français, 1836. (Seul
cette fois et seul à l'avenir.)

_Julie ou la Séparation_, cinq actes en prose; Théâtre-Français, 1837.
(Toujours seul, n'ayant d'autre collaborateur que la liste civile.)

_Un jeune Ménage_, comédie en cinq actes et en prose; Théâtre-Français,
1838 (toujours seul).--Tout cela est imprimé en deux volumes, dont
l'exhibition permanente est, dit-on, imposée à la montre vitrée de
Barba. Pourquoi _imposée?_ Pourquoi _Barba?_ Parce que, dit-on toujours,
Barba est _locataire de la liste civile_, et, en cette qualité, sous la
dépendance de M. Empis.

RÉPERTOIRE NON AVOUÉ.

_Vendôme en Espagne_,--opéra donné en décembre 1823,--en société avec M.
Mennechet, lecteur du roi.

Cet opéra a été fait à l'occasion de la campagne du Trocadero et du duc
d'Angoulême.

[GU] HISTOIRE DES PIÈCES DE M. EMPIS.--M. Empis, en sortant du lycée
impérial, entra dans une étude de notaire ou d'avoué d'où il sortit pour
aider de son expérience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne,
secrétaires généraux de la liste civile.

[GU] A propos, dans le volume de décembre, j'ai parlé de M. de Senonne,
qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont
je reparlerai.

[GU] Les théâtres royaux relevaient alors de cette administration, ou
plutôt de ce ministère; conséquence: _Bothwell_, 1824; l'_Agiotage_,
1826; _Lambert Simnel_, 1827; _Sapho_, opéra, 1827; et l'opéra désavoué
de _Vendôme en Espagne_, 1823.

Peu de temps après, le duc d'Aumont, plus connu sous le nom de duque
d'Aumont, arriva à la liste civile.--A la demande de madame la baronne
M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour
construite.--Elle coûta cinq millions, et on la vendit peu de temps
après deux millions cinq cent mille francs à M. Boursault.

Le maréchal Lauriston remplaça le duc d'Aumont,--et on joua encore un
peu M. Empis, fort protégé par mademoiselle L***.

On le joua moins sous M. Sosthènes de la Rochefoucauld.

Surviennent les trois journées.

Il est nommé, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur
des domaines de la liste civile.

Laissé de côté d'abord, puis nommé ensuite par M. de
Montalivet,--paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M.
Mazères.--Mais Picard meurt, et M. Mazères est préfet,--et cependant M.
Empis a toujours en portefeuille l'intention de toucher des droits
d'auteur.

Le Théâtre-Français obéré ne peut payer les loyers à son propriétaire,
S. M. Louis-Philippe.--M. Empis, directeur des domaines de la liste
civile, accorde un délai et fait jouer _Une Liaison_, cinq actes,
1834.--Deux années se passent; le Théâtre-Français doit cent cinquante
mille francs au roi; mais on accorde un nouveau délai, et on joue _Lord
Novard_; même manœuvre en 1837; _Julie ou la Séparation_.--En 1838,
_Un jeune Ménage_ est représenté, et le Théâtre-Français doit au roi
deux cent vingt-cinq mille francs.

Mais le directeur de l'époque, M. Vedel, éprouve le besoin d'un acte
administratif qui triomphe des récriminations des sociétaires contre
lui, et qui le maintienne dans son poste.--On parle de la possibilité
d'obtenir du roi la remise entière de l'énorme arriéré, s'élevant à
trois cent cinquante-deux mille francs.--Par hasard, à cette époque, un
traité secret est passé entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci
exige que quatre pièces de son répertoire, la _Mère et la Fille_, _la
Dame et la Demoiselle_, _Lord Novard_ et _Julie ou la Séparation_,
seront remontées et jouées un certain nombre de fois chaque mois, et
qu'à chaque infraction au traité les droits d'auteur seront payés comme
si les pièces avaient été jouées.--M. Vedel est renversé en 1840.--Mais
le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et réduit le loyer
de vingt-cinq mille francs.--M. Buloz, en qualité de commissaire royal
et de directeur de deux revues, s'empare de l'autorité, et se croit
assez fort pour braver M. Empis; on le ménage toutefois, et l'on attend
que le roi ait consenti à se charger de la restauration de la salle,
dont la dépense s'est élevée à quarante-trois mille francs. Alors M.
Buloz donne un libre cours à son ingratitude.--Le traité est mis de
côté, ainsi que le répertoire Empis, le lendemain du succès du _Verre
d'eau_.--Mais M. Empis invoque son traité, et un commandement survient,
il y a moins d'un mois, pour que le Théâtre-Français ait à lui payer une
somme de quinze à dix-huit cents francs pour son répertoire.

Quelques personnes se plaisent à faire des rapprochements fâcheux pour
M. Empis entre les dates de la représentation de ses pièces et les
services qu'il a pu rendre au Théâtre-Français.

Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment
en sa faveur.--Presque tous sont une satire contre les intrigues.--Il
faut renoncer à juger un auteur par ses écrits, si les services rendus
par M. Empis au Théâtre-Français ne sont pas parfaitement désintéressés.

[GU] M. Thiers a été nommé rapporteur pour l'affaire des
fortifications, par la négligence de M. de Lamartine, qui est arrivé
trop tard.--Ah! monsieur, c'était bon, quand vous étiez poëte, d'oublier
les heures et de les laisser insoucieusement vous échapper.

Le même jour, M. Thiers a été nommé, à l'Institut, membre de la classe
des sciences MORALES et _politiques_.--Or, M. Mignet dispose du plus
grand nombre des voix.--M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donné
sa voix à l'_unanimité_.

Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de
_morale_,--n'est autre que d'abuser les gens de bonne foi au moyen d'un
jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entré là pour ses
vertus, ce qui répondrait bien avantageusement à M. Desmousseaux de
Givré, et ferait croire que, si on pense généralement que M. Dosne est
beau-père de M. Thiers, c'est un bruit que ses ennemis font courir.

M. L... dit, en parlant de cette élection de M. Thiers: «Je serai
enchanté de le voir vice-président de la vertu.»

[GU] Dans _la Favorite_, représentée sur le théâtre de l'Opéra,--il y a
encore une église,--il y en a maintenant dans tous les opéras.--Ce qui
doit écarter naturellement deux sortes de personnes,--d'abord les
personnes pieuses, qui n'aiment pas qu'on permette à des acteurs de
semblables représentations; et celles qui, n'allant pas à la messe, ne
veulent pas non plus la trouver sur des planches, où elles viennent
chercher autre chose.

Les premiers aiment mieux aller à la messe;--les seconds préfèrent le
bal Musard.

Mais tout se mêle, tout se confond dans un étrange tohu-bohu.--Si
l'Opéra, à certains jours, a l'air d'une église,--nous avons l'église de
Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l'air d'une salle de spectacle ou de
bal, et qu'on a justement appelée une église Musard.

C'est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et
de toutes les filles entretenues du quartier.--Aussi y rencontre-t-on
une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.

C'est probablement à cause que cette église n'est pas très-bien
composée--qu'on y met beaucoup de sergents de ville en
uniforme,--probablement pour empêcher les danses inconvenantes.--On
annonce un grand bal à Notre-Dame de Paris.

A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes
municipaux, etc.,--qui sont chargés de réprimer, dans les établissements
publics,--les cachuchas populaires et les fandangos exagérés,--ne
peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?--Dernièrement, un homme
arrêté par eux pour un semblable délit, développait, devant la sixième
chambre, des théories embarrassantes.

--_Nous avons_, disait-il,

Le cancan gracieux,--la saint-simonienne,--le demi-cancan,--le
cancan,--le cancan et demi,--et la chahut;--cette dernière danse est la
seule prohibée. Je dansais le cancan gracieux.

Ne serait-il pas opportun d'ouvrir, en faveur de MM. les sergents de
ville et les gardes municipaux, une école spéciale de danses
_bizarres_,--où on leur apprendrait à discerner parfaitement les
caractères particuliers de ces danses qui en ont trop.

[GU] Dans le monde, quand un homme a invité à danser une femme qui ne
peut accepter à cause d'une invitation antérieure, il s'adresse à une
autre, et me paraît faire une impertinence aux deux femmes. A la
première, cela veut dire: «Je m'adressais à vous par hasard, sans choix,
sans préférence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec
une autre.»--A la seconde: «Je vous prends faute de mieux; si la femme
que j'ai invitée d'abord eût été libre, je n'aurais jamais pensé à vous;
elle est plus jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous.»

Quelques-uns, pour éviter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils
ont fait choix n'est pas libre;--mais il peut alors arriver que l'on
passe la nuit sans danser, quelque envie que l'on en ait.

Voici ce qu'on fait dans plusieurs villes du Midi:--chaque homme, en
entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,--et, quand
il va engager une femme à danser,--au lieu de cette formule peu variée:

«Madame veut-elle me faire l'honneur de danser avec moi?» il offre la
fleur,--qu'elle garde à sa ceinture jusqu'à ce qu'elle ait dansé la
contredanse promise;--puis, la contredanse finie, elle lui rend le
bouquet, qu'il va offrir à une autre.--Par ce moyen, on ne s'expose pas
à inviter une femme déjà engagée,--puisque chaque femme qui n'a pas de
fleur est libre et attend un danseur.

[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu'il
aime à faire travailler en public.--Dernièrement, l'enfant s'arrêta
subitement au milieu d'une brillante improvisation.

--Eh bien! va donc.

--Mais, papa... c'est que... je ne me rappelle pas.

[GU] Voici un mot de la reine Christine à Espartero,--quelques personnes
le connaissent,--mais celles-là l'entendront deux fois: il est digne de
Corneille.

«Je t'ai fait duc de la Victoire,--marquis de ***,--comte de
***;--mais jamais je n'ai pu te faire gentilhomme.»

[GU] On parlait de l'opéra nouveau de M. A. Adam,--la _Rose de Péronne_.

C'est un auteur charmant,--il est bien populaire. «Oh! cela est vrai,
dit une femme,--il est bien populaire--et même un peu commun; c'est le
Paul de Kock de la musique.»

[GU] M. Sauzet préside assez mal à la Chambre des députés et dit sans
cesse: «J'invite la Chambre à se taire.»--On a fait ainsi le résumé de
ses fonctions:

«M. Sauzet invite la Chambre à se taire toute la semaine et à dîner le
dimanche.»

[GU] Une femme disait à un artiste dans l'atelier duquel elle voyait un
grand nombre de statuettes de femmes nues d'une grande beauté:--«On a
tort d'avoir de semblables objets sous les yeux,--on se gâte
l'imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne
sont pas dans la nature.»

[GU] J'admets peu, d'ordinaire, les prétextes vertueux que prennent les
femmes du monde pour paraître sur un théâtre quelconque,--et je n'ai
qu'une médiocre indulgence pour les exhibitions d'épaules faites au
bénéfice du premier fléau venu.

Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite
cette année.--Je suis arrêté par mon admiration pour la princesse
Czartoriska.--Cette respectable femme n'a d'autres occupations, d'autres
plaisirs, que de soulager la détresse de ses compatriotes.--Son année
entière se passe à préparer cette vente.--Elle fait des
visites,--encourage les dames patronnesses,--console les malheureux, et
trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fées.--Il y a
d'elle, cette année, deux paravents d'une grande beauté.

La comtesse Lehon était la plus charmante marchande qu'on pût
voir.--Elle avait pour associées et pour rivales une foule de femmes
d'une grande beauté.--Madame Hugo, qu'on oublie d'appeler vicomtesse,
parce que c'est assez pour elle d'être madame Hugo;--madame de
Radepont,--madame Friant,--lady Dorsay,--madame de Rémusat.--On
remarquait aussi mademoiselle Dangeville, célèbre par son ascension au
Mont-Blanc.

La vente a été très-productive.

Les Russes ont affecté d'acheter beaucoup et de payer très-cher,--ce qui
a été jugé de fort bon goût.

[GU] J'ai reçu de M. Ganneron, l'ex-épicier millionnaire mécontent, mon
colonel, une circulaire relative aux inondés de Lyon.--C'est plus
français par les sentiments que par le style.--Exemple:

     «Paris, 1er décembre.

     «_Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc._»

[GU] J'ai dénoncé la précipitation des journaux, qui, le lendemain de sa
naissance, avaient déjà montré peu d'indulgence pour le second fils du
duc d'Orléans.

M. Séguier, premier président de la cour royale,--a fait du nouveau-né
un éloge qui n'est pas moins plaisant;--il l'a félicité de s'être hâté
de naître.

[GU]--Mon cher, disait l'autre jour un officier de la garde, nationale à
un officier de l'armée,--depuis combien de temps êtes-vous
lieutenant-colonel?

--De 1832.

--Oh! alors, je suis plus ancien que vous.

[GU] On demande où commencent et où finissent maintenant les annonces
des journaux.--De la quatrième page elles ont passé à la troisième, où
elles sont déguisées sous le titre de réclame.--De la troisième elles
ont sauté à la seconde, au feuilleton.--Quelques personnes ne s'en
aperçoivent pas; d'autres, au contraire, croient que tout est
annoncé.--Les journaux les plus hurleurs de vertus--ne se font aucun
scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de
n'importe quoi--en ne négligeant rien pour faire croire à leurs lecteurs
que les annonces payées à tant la ligne sont le résultat de l'examen et
l'expression de la pensée du rédacteur.

Si un journal vous trompe sur une chose à acheter, ce qui amène une
perte d'argent,--quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose à
penser,--ce qui n'amènerait qu'une erreur?

Quand l'annonce avait une place et une forme communes, on savait à peu
près ce que cela voulait dire;--mais, depuis que tout cela est
changé,--et que le marchand fait parler le journaliste lui-même, et lui
fait dire: _Nous ne saurions trop recommander_, etc.,--j'avoue que je ne
comprends pas bien comment on peut croire à la bonne foi politique de
carrés de papier complices volontaires de tant de tromperies
commerciales.

[GU] Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient
d'être licenciée sur un rapport de M. Duchâtel.

Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme
punition.

Je crois entendre le pouvoir,--comme Dieu au jugement dernier, ayant les
justes à sa droite, et les méchants à sa gauche,--dire aux premiers:

--Vous, messieurs,--ou plutôt, excellents citoyens,--ou plutôt, chers
camarades;--vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui
passez, avec plaisir, des nuits à garder une guérite, ou à vous promener
bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,--votre conduite
mérite des éloges, les voilà; et des récompenses, les voici:

Vous doublerez votre service,--vous multiplierez les patrouilles,--vous
perdrez plus de temps,--vous aurez le double de rhumatismes,--vous
userez le double d'habillements et d'objets tricolores,--je vous accorde
ces faveurs dont (_se retournant à gauche_) vos misérables camarades se
sont rendus indignes,--aussi je les condamne à dormir tranquilles,
tandis que vous veillerez sur eux.

(_Se retournant à droite_.) Plaignez-les,--car, tandis que vous bivaquez
dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au
pillage,--ils dorment et ronflent honteusement chez eux,--dans leurs
lits,--ou ils dansent ignominieusement au bal,--plaignez-les,--et
instruisez-vous, par ce funeste exemple,--à ne pas dévier de la ligne du
devoir.

Une des premières gardes nationales qui aient été licenciées est celle
de Clamecy, patrie de l'avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les
_flotteurs_.

Un seul garde national, commandé par le chef de bataillon, deux
capitaines, un sergent-major et un sergent, était accouru en foule à la
voix de l'autorité, et s'était empressé d'opposer ses rangs à la fureur
des factions, et, fredonnant lui-même la _Parisienne_, faute de musique,
il ébranlait ses colonnes pour marcher au-devant de l'émeute, lorsque
les divers officiers, n'ayant pas été d'accord sur la marche à tenir, et
ayant tous donné simultanément des ordres différents, il n'avait plus su
auquel entendre, s'était commandé volte-face et était retourné chez lui.

Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les
récalcitrants des environs se sont réfugiés dans cette heureuse
ville;--les loyers y sont hors de prix;--les maisons regorgent,--on
bivaque dans les rues;--des familles entières se logent dans les
armoires.

[GU] A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement
que ses députés n'avaient jusqu'ici étudié l'histoire du pays que dans
les vaudevilles joués par Lepeintre aîné et dans les lithographies de
Charlet.

Le général Bugeaud,--espèce de paysan du Danube qui dit souvent de fort
bonnes choses,--mais dont _les immortels ne conduisent pas assez la
langue_, relativement au charme et à la facilité de l'élocution, le
général Bugeaud, parlant contre la prétention de faire la guerre à toute
l'Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:

«Pendant les guerres de la Révolution, les armées rassemblées contre
nous ne s'élevaient pas à plus de cent cinquante mille hommes. C'était
le système de guerre partiel, de cordon, comme on l'appelait; ce système
donna du temps à la Révolution. On eut le temps d'avoir une armée. Les
commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fûmes battus.»

--Comment vaincus!--Comment battus!--s'écria-t-on aussitôt de toutes
parts dans la Chambre,--mais c'est une infamie,--mais c'est une
trahison.--A l'ordre!--A l'ordre!

Et de longs murmures interrompirent l'_orateur_.

Les écrivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,--on ne peut
rien inventer d'un peu divertissant que quelque grand homme ne
s'empresse de mettre la chose en action sérieusement sur une plus haute
scène politique, et vous perdez le bénéfice de votre invention.

Voici un fragment d'une bouffonnerie que j'ai écrite il y a plus d'un
an:

HORTENSE _à Fernand_. Vous êtes méchant!

FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d'amuser. Il doit
m'amuser à ma guise, et il m'amusera.

Ici on parla du prix de l'orge, d'un arrêté de M. le maire, qui fut
attaqué par les uns et défendu par les autres; cela allait bien mieux
sous l'empereur; un vieux soldat porta la santé de l'empereur; on
raconta plusieurs anecdotes.

HORTENSE _à Fernand_. M. Quantin va placer son calembour sur l'empereur.

FERNAND. Tenez-vous à l'entendre?

HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?

FERNAND. C'est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.

HORTENSE. Je l'ai entendu une trentaine de fois.

FERNAND. Alors, c'est bien.

M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?

FERNAND. Monsieur, Napoléon n'a jamais été vaincu.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo!

UN AUTRE. Bien répondu!

M. QUANTIN. Cependant l'histoire est là.

FERNAND. Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que
j'avance.

M. QUANTIN. Oh! oh! oh!

FERNAND. L'empereur n'a jamais été vaincu: il a été trahi.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!

FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d'être de
mon avis.

LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.

M. SORIN. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.

FERNAND. J'en étais sûr.

M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.

LE VIEUX SOLDAT. Voyons.

M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?

FERNAND. Je vous répète, monsieur, que Napoléon n'a jamais été vaincu.

TOUS. Napoléon n'a jamais été vaincu!

M. SORIN. Vive l'empereur!

TOUS. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes
d'accord.

FERNAND. Non, monsieur.

TOUS. Non, non, non!

Ce qui ne laisse pas que d'être encore assez singulier,--c'est que c'est
presque immédiatement après son discours en faveur de la paix qu'il a
été décidé que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique à la place du
maréchal Valée. De quoi toute l'armée sera enchantée.

[GU] CORRESPONDANCE.--Un monsieur m'envoie de Liége une lettre de papier
blanc: sa plaisanterie consiste à me faire payer vingt sous de port.

Un autre m'envoie de Mulhouse une lettre écrite.--Celui-ci est
furieux.--J'ai dit que ce monsieur _avait parlé dans un banquet_ trop
longtemps au gré des convives et il me répond:

«Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices
dénonciations de basse police,--dénoncez-la elle-même,--comme ne sachant
plus rémunérer les plus lâches turpitudes.»

Le monsieur a demandé par écrit à un journal l'insertion de sa
lettre:--le journal a cru devoir refuser.--Moi, je rends à ce monsieur
le petit service auquel il semble tenir beaucoup.

Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne
s'envoient pas par la poste:--on vient soi-même (port payé), on les
apporte et on reçoit tout de suite la réponse.

Décidément c'est une triste invention que l'écriture, l'ubiquité qu'elle
donne aux personnes.--Si ce monsieur ne savait pas à peu près
écrire,--il serait simplement bête à Mulhouse;--tandis que, par sa
lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.

Beaucoup de personnes m'envoient des renseignements dont je leur sais
très-bon gré, et dont je ne fais pas usage.--Je ne puis, en accueillant
des notes anonymes et sans garantie, m'exposer à me rendre l'écho d'une
calomnie ou d'une étourderie.

Je reçois chaque mois pour cent cinquante francs d'injures anonymes.--Je
trouve cela décidément un luxe au-dessus de mes moyens. J'ai résolu de
mettre à l'avenir ces braves gens à l'amende du port de leur lettre, et
je ne recevrai plus que les lettres affranchies.



Février 1841.

     Nouveau canard.--L'auteur des _Guêpes_ est mort.--Les Parisiens à
     la Bastille.--Scènes de haut comique.--Les fortifications.--M.
     Thiers.--M. Dufaure.--M. Barrot.--Influence des synonymes.--Les
     soldats de lettres.--Le lieutenant général Ganneron.--Tous ces
     messieurs sont prévus par Molière.--Chodruc-Duclos.--Alcide
     Tousez.--Madame Deshoulières.--M. de Lamartine.--M.
     Garnier-Pagès.--Les fortifications et les fraises.--Ceux qui se
     battront.--Ceux qui ne se battront pas.--Invasion des avocats.--Les
     hauts barons du mètre.--Les gentilshommes et les vilains
     hommes.--Cassandre aux Cassandres.--La tour de Babel.--Avénement de
     messeigneurs les marchands bonnetiers.--Le bal de l'ancienne liste
     civile.--Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Lebœuf et
     Barthe.--Costume de MM. Gentil,--de Rambuteau,--Gouin,--Roger (du
     Nord), etc., et autres talons rouges.--Mehemet-Ali.--Le bal au
     profit des inondés de Lyon.--On apporte de la neige rue
     Laffitte.--M. Batta.--M. Artot.--Relations de madame Chevet et d'un
     employé de la liste civile.--M. de Lamartine et les nouvelles
     mesures.--La protection de madame Adélaïde.--Les lettres du
     roi.--M. A. Karr bâtonné par la livrée de M. Thiers.--Envoi à S. M.
     Louis-Philippe.


FÉVRIER.--Voici ce qu'on lit dans le journal la _Presse_:

     «On a envoyé à tous les rédacteurs de journaux une lettre contenant
     à peu près ces mots: «J'ai la douleur de vous apprendre que M.
     Alphonse Karr a été tué ce matin en duel. M. M..., son adversaire,
     a immédiatement quitté Paris.» Cette fausse lettre _anonyme_ était
     signée du nom d'un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une
     triste probabilité. La sinistre nouvelle s'est répandue dans tout
     Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille.
     Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec
     de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mère, une sœur ou
     toute autre femme dévouée. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le
     croit. Il y a, dit-il, des gens qui aiment à rire. Quelques-uns
     prétendent que c'est une méchanceté; cela ne serait pas une
     excuse; les plus fins disent: «C'est une rêverie de poltron.» Mais
     que ce soit une plaisanterie, une méchanceté ou un doux rêve, tout
     le monde est d'accord pour s'écrier: «C'est une infamie!» En
     vérité, la gaieté française fait des progrès effrayants.

     «Vicomte CH. DELAUNAY.»

Il faut réellement que le monsieur qui a pris la peine d'écrire vingt
lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour
ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous
régalent les hommes sérieux de ce temps-ci.

Les directeurs des différents journaux,--à l'exception d'un seul, je
crois,--ont pris la peine d'envoyer chez moi aux informations et n'ont
pas inséré la lettre.--Tous mes amis, cependant, ayant appris la
nouvelle dans les théâtres et dans le monde,--sont venus demander s'il
était vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n'étais que
sorti,--se sont en allés en disant: «Ah! tant mieux!» Ce qui m'a fait,
malgré moi, penser au jour où la chose sera vraie et où les mêmes amis
se le feront confirmer et diront: «Ah! tant pis!»

Après quoi tout sera fini.

[GU] O monsieur!--mon bon monsieur,--vous qui êtes si gai,--que vous
avez donc dû vous amuser quand cette idée si plaisante vous est venue:
tiens, je vais écrire aux journaux qu'Alphonse Karr est mort,--hi, hi,
hi!--Que cela sera donc drôle!--que je suis donc amusant!--mon Dieu! que
j'ai donc d'esprit!--mort,--tué,--un cadavre.--Oh! c'est trop
bouffon;--cela fait mal de rire comme cela.--Un corbillard!--oh! la, la,
les côtes!--Un enterrement!--il faut que je me roule par terre,--je
m'amuse trop.

Mon bon monsieur, vous que je suis plus près peut-être de deviner que
vous n'en avez envie,--permettez-moi de vous dédier ce présent petit
volume,--et devons montrer certaines choses qui auraient pu vous
inspirer quelque gaieté,--sans cependant vous distraire aussi
agréablement qu'en me faisant passer pour mort.

Nous commencerons, monsieur, s'il vous plaît, par les scènes de haut
comique,--de comique sérieux.

Je l'ai dit le mois dernier,--l'_étranger_, dont on parle tant à la
Chambre et dans les journaux,--n'est pas la cause, mais le prétexte des
fortifications.

Le roi voulait avoir ses forts détachés.--J'avais cru d'abord que ce
n'était que pour les bâtir,--mais j'hésite dans cette pensée depuis que
j'ai vu le gouvernement essayer d'éviter ou d'ajourner l'enceinte
continue.

M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas,--la Chambre ne
pouvait se dispenser de le mettre en accusation--pour avoir commencé les
travaux sans son assentiment. Le parti radical,--dont toute la puissance
est à Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de dé, en
un seul coup de main.

Beaucoup de gens ont cédé à l'envie de prendre sans danger des airs
belliqueux.

[GU] M. Dufaure, qui a prononcé un discours très-remarquable contre le
projet de loi, disait le lendemain:--«Je ne recommencerai pas,--ce
pauvre roi, cela lui a fait réellement trop de peine.»

[GU] La gauche et M. Barrot,--qui, il y a trois ans, jetaient de si
beaux cris--contre l'_embastillement de Paris_,--ont soutenu les
_fortifications_.--Je le répète,--on gouverne la France avec des
synonymes.--Vous changez--_gendarmerie_ en _garde
municipale_,--_conscription_ en _recrutement_,--_Charles X_ en
_Louis-Philippe_,--_embastiller_ en _fortifier_,--et tout le monde est
content.

[GU] La plupart des Parisiens sont enchantés du vote de la loi.--Ils ont
démoli la Bastille, où on ne pouvait guère les mettre que les uns après
les autres;--aujourd'hui,--on bâtit autour de Paris, à leurs frais, une
immense bastille,--où on les met tous avec leurs maisons, leurs
enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis.--Il y a progrès.

[GU] Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beaucoup à voir tous
ces militaires de plume,--ces soldats de lettres:--le connétable
Thiers,--le maréchal Chambolle,--le lieutenant général Ganneron,--le
général de division Gouin,--le capitaine Rémusat,--le colonel Duvergier
de Hauranne,--le lieutenant Léon Faucher, parler tour à tour ou tous à
la fois--de courtines et d'ouvrages avancés,--de bouches à feu, de
demi-lunes et de _lunes tout entières_;--ces messieurs ne vous
semblaient-ils pas autant de Mascarilles prévus par Molière?

N'avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de citation, de ces grands
noms d'une autre époque transformés en pions--que l'on avançait de part
et d'autre:

Vauban--dit oui.

Bousmar--dit non.

Napoléon,--Lamarque,--Thucydide,--Carnot;--et chacun venant apporter les
opinions les moins applicables à la question qu'il avait trouvées le
matin dans des livres ouverts pour la première fois;

Puis les noms s'épuisant, à Napoléon on répondit par Chicard,--à Vauban
par Chodruc-Duclos,--ou par Arnal,--ou par Alcide Tousez,--ou par madame
Deshoulières,--ou par Jean Racine,--ou par la Contemporaine,--ou par la
_Cuisinière bourgeoise_;--puis--on opposait Napoléon à Napoléon
lui-même:--il a dit oui un jour et non un autre.--Vauban à Vauban:--il a
d'abord été pour les fortifications, puis il a changé d'avis.

Et, comme personne ne voulait paraître moins érudit que les
autres,--chacun apportait sa liste de noms,--sa kyrielle de mots qu'il
ne comprenait pas,--et il ne s'est levé personne pour dire:

Il serait possible que ceux qui pensaient d'une façon en ce temps-là
fussent d'une opinion contraire aujourd'hui que les choses sont
changées.--Il faut même le croire dans l'intérêt de leur renommée et de
leur bon sens; car la France d'aujourd'hui,--ce n'est pas la France de
leur temps,--car Paris n'est pas leur Paris, nos passions ne sont pas
leurs passions;--car nous ne sommes pas aujourd'hui à une époque
guerrière, et la meilleure preuve en est que l'on laisse MM. les avocats
parler de guerre et de fortifications--sans qu'il s'élève dans toute la
France un immense éclat de rire et de huées universelles.

[GU] Vous n'avez pas ri à vous tordre, monsieur, de M. Gouin-Vauban,--de
M. Piscatory-Follard? Vous ne vous êtes pas roulé par terre dans des
convulsions de gaieté en voyant M. Polybe-Thiers raconter à M. Soult le
siége de Gênes, et n'être pas arrêté par le vieux maréchal, qui lui
disait en vain: «Mais j'y étais, monsieur;--mais c'est moi qui l'ai
fait, ce siége, avec Masséna;--mais j'y ai eu la cuisse
cassée,--monsieur.»

[GU] Ah! monsieur,--cela était cependant bien plus réjouissant que de me
faire passer pour mort.

[GU] M. de Lamartine a été courageux et éloquent.--M. Dufaure a été vrai
et raisonnable. (Voir plus haut ses remords.)--M. Garnier-Pagès a été
non-seulement spirituel et sensé, mais il s'est intrépidement séparé de
son parti.

[GU] Et on n'a pas compris que Paris devient un château fort du moyen
âge,--et que la province est supprimée,--que sur un coup de
main,--appelé émeute quand cela ne réussit pas, et glorieuse révolution
quand cela réussit,--la France entière, selon le vainqueur, sera livrée
aux jésuites ou à la guillotine.

[GU] On n'a pas compris que la France entière, désintéressée dans la
question, pourrait être traversée pacifiquement par une armée ennemie
qui payerait ses vivres.

[GU] Paris sans fortifications--peut être pris, mais est impossible à
garder.

Mais Paris fortifié au prix de la fortune publique,--Paris attaqué ne
tiendra pas une semaine; on l'a dit: «_que les fraises manquent pendant
trois jours--et Paris ouvrira ses portes_.»

[GU] Les hommes qui se battront à Paris sont des hommes qui n'y
possèdent rien,--c'est-à-dire le peuple et les ouvriers;--mais les
propriétaires,--vous croyez qu'ils exposeront leurs maisons,--et les
propriétaires sont à la Chambre,--et ils sont les maîtres de faire une
capitulation,--attendez seulement la première bombe qui descendra par la
cheminée se mêler aux légumes du pot-au-feu,--et Paris pris,--l'ennemi
le gardera au moyen des fortifications.

[GU] Parisiens, mes bons Parisiens,--on vous a persuadé--qu'il fallait
vous faire une chemise d'amiante pour le cas où votre maison brûlerait,
au lieu de vous conseiller d'éteindre le feu, je le veux bien.--Je sais
bien que j'attaque l'opinion de la majorité,--que je n'ai de mon côté
que les gens d'esprit et de bon sens, c'est-à-dire le petit nombre;--je
sais bien qu'on va encore m'écrire des lettres anonymes injurieuses et
menaçantes;--mais, voyez-vous, en vérité, je vous le dis,--il viendra un
jour--où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications,--où
la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux.

[GU] Depuis que M. Thiers a le projet d'écrire l'histoire de
Napoléon--et qu'il a écrit son nom sur les bottes de la statue de bronze
de la place Vendôme, il s'identifie avec le personnage d'une façon
extraordinaire,--chaque fois que, dans la discussion des fortifications,
on a parlé de l'empereur,--et Dieu sait si on en a assez parlé!--il a
demandé la parole comme pour un fait personnel.

[GU] Un matin,--en lisant le compte rendu de la séance de la Chambre des
députés, dans un journal partisan des fortifications--j'ai espéré qu'il
était arrivé des forts détachés comme autrefois de la tour de Babel, et
que nous en étions délivrés,--voici ce que disait le journal partisan
des forts:

«L'agitation et les sentiments produits par ce discours se manifestent
librement lorsque M. Soult est descendu de la tribune. M. Odilon Barrot
essaye en vain de parler; le tumulte couvre sa voix. M. Billault court à
la tribune; l'assemblée est hors d'état de rien entendre. Bientôt tous
les membres quittent leurs places et descendent dans l'enceinte. Les
ministres restent dans une solitude complète et dont ils paraissent
effrayés. La séance reste suspendue.»

Cette chance de salut a manqué.

[GU] Tout en fortifiant Paris,--on a cependant, par un amendement, à peu
près établi que la capitale ne serait pas classée dans les villes
fortifiées.--C'est une critique assez heureuse de l'opération,--et, si
M. _Lherbette_ l'a faite exprès, je l'en félicite sincèrement.

Cela rappelle un peu l'histoire de ce monsieur qui, ne trouvant pas son
parapluie, écrivit à un ami chez lequel il croyait l'avoir laissé;--puis
tout à coup, avisant qu'il l'avait serré,--cacheta cependant sa lettre
après y avoir ajouté un _post-scriptum_:

     «Mon cher ami, fais-moi le plaisir de chercher mon parapluie que je
     crois avoir laissé chez toi.

     M***.»

     «P. S. Ne t'occupe pas de mon parapluie, il est retrouvé.»

[GU] Paris non fortifié,--c'est le roi des échecs;--quand il est _mat_,
la partie est perdue;--mais on ne le prend pas et on recommence.

[GU] Paris non fortifié, c'est une ville de rendez-vous pour le monde
entier; c'est la capitale du plaisir, de l'esprit et de la pensée.

C'est là où viennent se reposer les rois exilés par les peuples, et les
peuples destitués par les rois;--c'est là que de toutes parts on vient
étaler ses joies et cacher ses misères.--Paris, c'est la grande
Canongate du monde entier.

[GU] L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis,--il est au milieu de
vous;--l'invasion, mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
prise,--par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
étage, par les avocats parvenus et les fabricants de chandelles enrichis
et mécontents.

[GU] Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger,--car
l'étranger respecterait Paris,--Paris, où il vient s'amuser,--Paris, son
rêve et son Eldorado,--Paris, qui appartient au monde et auquel le monde
appartient.

[GU] Parisiens,--Parisiens,--vous me rappelez les Troyens introduisant
dans leur ville le cheval de bois,--cette horrible machine,--_machina
feta armis_,--pleine d'armes ennemies,--et moi,--semblable à
Laocoon,--je lance ma javeline contre le cheval de Troie, et je m'écrie:

    O miseri! quæ tanta insania, cives?
              ..................

Mais je suis la Cassandre de Troie,--et je parle à des Cassandres.

    Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi,
    Aut hæc in nostros fabricata est machina muros,
    Aut aliquis latet error.......

[GU] Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de
poitrines et de bras.--Les peuples fatigués ou déchus se cachent
derrière des murailles.

[GU] N'avez-vous pas ri,--mon cher monsieur, quand vous avez vu que
juste à l'instant où l'on votait une loi ruineuse, honteuse et ridicule
pour préserver Paris des horreurs de l'ennemi et notamment de la
_perfide Albion_, les membres des deux Chambres anglaises--parlaient
avec affectation de leur estime et de leur sympathie pour la
France,--et prononçaient à l'envi des paroles de paix et
d'amitié,--comme pour rendre la chose plus drôle et y ajouter encore un
peu de comique, s'il était possible.

Provisoirement,--il faut jeter les yeux sur les ravages que va faire
autour de Paris le génie militaire,--et se demander--si une invasion de
Tartares et de Cosaques causerait une pareille désolation.

TRACÉ DES FORTIFICATIONS.--Le tracé du rempart bastionné à élever à
l'entour de Paris restant comme le génie l'a tracé, et la zone de
servitudes étant fixée à deux cent dix mètres, ainsi qu'on l'annonce,
voici, d'après le _Journal du Commerce_, la liste exacte des bois,
plantations, maisons, usines, à raser:

1. Une partie du village du Point-du-Jour, sur la route de Sèvres;

2. Près de la moitié du bois de Boulogne, car la zone actuelle a à peine
cinquante mètres devant le fossé;

3. Toute la porte Maillot, au bois de Boulogne;

4. Tout le quartier d'Orléans ou de la Mairie, à Neuilly et aux Thernes;

5. Une bonne partie du parc royal de Neuilly;

6. Plusieurs usines et maisons particulières situées au levant de la
route de la Révolte;

7. Tout le village situé entre les Batignolles et Clichy, sur la route
de la Révolte;

8. Plus de quarante maisons, bâtiments, auberges et usines sur la route
de Saint-Denis à la Chapelle;

9. Une partie de la Petite-Villette;

10. Presque tout le village des Prés-Saint-Gervais, qui se trouve à la
gueule du canon du rempart couronnant les hauteurs de Belleville à
l'ouest;

11. Une partie du village de Pantin;

12. Toutes les maisons de la rue qui conduit de la place des Communes de
Belleville à Romainville;

13. Toutes les plantations des lieux dits les Bruyères et la Justice;

14. Une partie du village de Bagnolet;

15. Plus de la moitié du village de Saint-Mandé;

16. Plus de cinquante maisons de maraîchers dans la vallée de Féchamp;

17. Le parc et le château de Bercy tout entiers;

18. Une partie du village de la Maison-Blanche, sur la route de
Fontainebleau;

19. Une partie de Gentilly;

20. Presque tout le Petit-Montrouge;

21. Enfin plus de deux cents maisons, usines et manufactures, à Vanvres,
Clamart, Vaugirard, Issy, Grenelle et Beaugrenelle.

Quant aux arbres à abattre, aux jardins à détruire, aux clôtures à
renverser, aux carrières à fermer, le nombre en est énorme.

Toutes les voies de petite communication se trouveront interceptées; les
embarras et la gêne qui en résulteront sont incalculables.

Puis enfin il faudra jeter des ponts-levis, masqués par des ouvrages
avancés, sur toutes les grandes routes.

[GU] Donc, par un vote de la Chambre des députés,--Paris est
détruit.--Il faut créer un autre Paris morne,--ennuyeux, ennuyé;--tu
l'as voulu,--Georges Dandin;--ce n'est pas cependant que ceux qui le
demandaient avec le plus de ferveur y tinssent en réalité beaucoup; non,
il faut crier pour ou contre quelque chose;--l'enthousiasme avec lequel
on crie n'a pas de rapport à la chose pour laquelle ou contre laquelle
on crie;--pour crier,--tout est bon pour prétexte. Vous
rappelez-vous,--il y a deux mois à peine,--l'indignation, les cris, les
lithographies,--les plâtres--pour Mehemet-Ali,--qui allait être
abandonné par la France;--le jour où son affaire a été décidée, vous
auriez cru que les cris allaient redoubler?--pas du tout; on n'y pensait
plus.--Mehemet-Ali,--qu'est-ce que Mehemet-Ali?--Ah! oui,--un vieux,--un
Égyptien.--Oh! bien, oui; mais il s'agit des fortifications.

Parmi les choses que l'on fait croire aux Français,--il faut compter
celle-ci: qu'ils ont un gouvernement constitutionnel composé de trois
pouvoirs égaux.

Il serait curieux de savoir quel est le pouvoir qu'exerce la Chambre des
pairs;--elle n'a pas encore voté la loi des fortifications, et il n'est
personne qui ne la considère comme parfaitement établie.

[GU] Cependant, messieurs les pairs, vous qui comptez parmi vous la
plupart des grandes illustrations du pays,--ce serait là pour vous
l'occasion d'un beau réveil.

Ce serait une grande et belle chose,--qu'un vote à une immense majorité,
qui dirait:

«Halte-là, messieurs les avocats parvenus,--messieurs les marchands de
bas retirés,--messieurs les épiciers enrichis;--nous, les derniers
gentilshommes;--nous, les descendants des héros qui ont rendu la France
glorieuse et triomphante;--nous, les restes de la vieille noblesse
française;--vous avez assez ruiné, dévasté et avili ce pauvre
pays,--nous vous défendons d'aller plus loin.»

[GU] _N. B._ Deux ou trois pairs feront des discours spirituels contre
le projet de loi;--après quoi la Chambre votera pour le projet de loi.

[GU] La France est jouée--à pile ou face entre les talons rouges du
comptoir et les tribuns de l'estaminet. La pièce tombe face.

[GU] Et ici, avec le vote de la Chambre, commence

LE RÈGNE PROVISOIRE _des talons rouges du comptoir_,--Qui, au moyen des
fortifications, se font hauts barons et seigneurs féodaux.

[GU] M. Casimir Delavigne a eu l'honneur de faire hier la _révérence_ au
roi; on a remarqué, comme costume de bon goût, son habit de taffetas
céladon, et ses bas de soie de couleur de rose;--il aurait bien voulu
_monter dans les carrosses du roi_,--mais il n'a pu faire _ses preuves_,
quoiqu'il se pique de bonne maison; mais sa famille était de robe et n'a
jamais été dans les grandes charges.

[GU] On a hier promené par la ville, en grande procession, le _chef de
saint Jean-Baptiste_, pour empêcher les vignes de geler par le froid qui
a repris.

[GU] MM. T. de R.,--R. de G.,--et Eug. B., les deux premiers jeunes
gentilshommes _appartenant à monseigneur le Dauphin_, et le dernier _de
plume_, sont sortis hier d'un cabaret de la place de la Bourse, après le
couvre-feu, et un peu _jolis garçons_; arrêtés par le _guet_, ils ont
battu l'_exempt_ et ses _archers_;--M. le _lieutenant_ civil en a été
informé et veut, dit-on, porter l'affaire au parlement.

[GU] On assure que la petite***, de l'Opéra, plus connue sous le nom
de Fifille, qui a été à M. le duc de***, et qui a passé depuis au comte
de***, va entrer _en religion_.

[GU] M. Alphonse Karr, _gazetier_, qui s'est permis de réciter dans
quelques _ruelles_ une épigramme contre monseigneur Thiers, grand
connétable de France, a été rudement _bâtonné_ par sa _livrée_.--Il a
chargé M. Léon Gatayes d'_appeler_ M. Thiers, mais MM. les
_maréchaux_--ont décidé que M. Karr, n'étant pas d'épée, n'avait aucun
droit à une réparation de ce genre.

[GU] M. Roussin vient d'être nommé général des galères de Sa Majesté.

[GU] MM. Th. Burette et Léon Bertrand, pris en flagrant délit de
braconnage _sur les terres du roi_,--ont été condamnés à être _pendus
haut et court_.--Leurs parents ont voulu se jeter aux pieds du
roi,--mais, malgré la protection du R. P. Oll***, confesseur de Sa
Majesté et de M. Barthe, qui vient _de traiter de la charge de premier
président de la cour des aides_ avec M. Persil, ils n'ont pu parler à Sa
Majesté.

[GU] Au bal de l'ancienne liste civile, la société a paru mieux composée
qu'au bal au profit des inondés de Lyon, où il faut dire qu'elle était
beaucoup plus nombreuse.--M. de Ganneron, duc de la Cassonnade, l'un de
nos plus élégants seigneurs,--y a dit ce mot, qui a été approuvé: «Le
Parisien est généreux, mais très laid.»

[GU] Monseigneur le _Dauphin_--y a paru avec une magnifique cotte de
maille de _Milan_ et un _pourpoint garni de vair_.

[GU] Les jeunes gens du commerce semblaient s'y être donné rendez-vous,
ils étaient tous si frisés et si pommadés, que la réunion de ces divers
cosmétiques produisait un mélange horriblement nauséabond.

Une femme du monde disait: «C'est singulier, à chaque instant, je crois
voir une figure de connaissance, et ce n'est qu'après que je me rappelle
que ce monsieur que j'ai failli saluer n'est connu de moi que pour
m'avoir vendu du satin ou de la dentelle.--Celui-ci--est
très-cher,--celui-là surfait beaucoup,--cet autre aune à ravir.--La
Truie qui file y avait ses représentants,--ainsi que l'Y grec,--les Deux
Magots,--le Chat qui pêche,--et la Balance d'or.

[GU] On remarquait la fleur de la nouvelle noblesse française, de
puissants barons et des seigneurs avec leurs dames:

M. GENTIL, vidame de Saint-Ouen,--duc du Chat qui pêche,--avait un
costume des plus galants: surcot mi-parti avec blasons de l'un en
l'autre doublé de petit-gris et menu vair, tricot également mi-parti
d'écarlate verte et d'écarlate blanche, manches déchiquetées en barbe
d'écrevisse, souliers à la poulaine, rattachés au genou avec une chaîne
de pierreries, camail nacarat à queue du même, aumônière en dague, gants
de fauconnerie en buffle, garnis avec un tiercelet d'autour dûment
chaperonné et clocheté.

[GU] On a remarqué sa voiture: il porte de sinople à deux ablettes
d'argent, adossées, écartelé de gueules à trois chats au naturel,
passant, avec un bonnet de coton, en abîme au trescheur d'or, le tout
timbré d'un chapeau de soie imperméable avec des lambrequins assortis,
et l'ordre de la Légion d'honneur _contournant_.

[GU] Madame MARTIN (du Nord), la chancelière, avec la tunique à la
Spartiate, fendue sur la cuisse, et retenue d'agrafes de pierreries, le
manteau de peau de panthère, la demi-lune de diamants et les cothurnes
opales glacées de paille, et le sourire bleu de ciel de Diane allant
visiter Endymion; elle a sur le dos la trousse (_pharetra_) de rigueur
où elle serre ses gants, ses flacons de sels d'Angleterre, son mouchoir
de Chapron (spécialité), et les trente-deux sous pour son fiacre.

[GU] Madame BARTHE,--_femme du lieutenant criminel_,--rotonde goudronnée
et fenestrée en truelle de poisson, béguin à la Médicis _orlé_ de
perles, corsage à pointe, manches déchiquetées et tailladées à
l'espagnole, vertugadin à sept pans, souliers carrés losangés de rubans
feu, gants cousus et brodés d'or de Florence, parfumés de benjoin et de
civette, aumônière de velours incarnadin, ouvré et ramagé de la façon la
plus galante du monde, chemise et robe de dessous garnies de point de
Venise.

[GU] M. FOULD,--_comte de Jérusalem_,--turban à l'orientale, caftan de
brocart, barbe pailletée de limaille d'or, l'anneau de Salomon à l'index
de la main gauche, une roue jonquille au milieu du dos, et les
pantoufles jaunes de rigueur.

[GU] M. DE RAMBUTEAU,--_échevin de la ville de Paris_,--poudré à
frimats, coiffé à l'oiseau royal, habit à la française de velours
épinglé, gorge de colombe, boutons tabatière, renfermant chacun une
lettre du nom de ce monsieur, veste lilas glacé, brodé de soie couleur
sur couleur, boutons en pointe de diamants, culotte de drap d'or doublée
de toile d'argent, claque garni de plumes, à un louis le brin, cravate
en maline de la bonne faiseuse, épée la poignée en bas, à lame de
baleine, fourreau de chagrin, dragonne de rubans d'argent, baudrier
congrant deux montres à miniature; bonbonnière en ivoire de Dieppe,
garnie de pralines à la Reine.

[GU] Madame LEBŒUF, _duchesse du denier douze_,--coiffée en hérisson
avec un œil de poudre, deux repentirs au naturel des assassins au
coin de la bouche, un corset cuisse de nymphe émue, lacé d'une échelle
de rubans assortis, jupes de linon des Indes, à paniers relevés de roses
pompon et de papillons de porcelaine de Saxe, les bas chinés à coins,
mules à talons rouges, patin d'un demi-pied de haut, du rouge.

[GU] Monseigneur GOUIN, _baron de la rue Tiquetonne_.--Ancien
surintendant général des finances, perruque in-folio, canons du grand
volume, juste-au-corps à brevet, veste mordorée, jarretière de diamants,
souliers à oreilles, canne d'ivoire à tête de porcelaine, tabac
d'Espagne dans les poches, à la façon de M. le prince, solitaire
extravagant au petit doigt de la main droite.

[GU] M. ROGER (du Nord), _grand maître de l'artillerie_.--Juste-au-corps
de buffle, ceinturon bouclé de fer, bottes à entonnoir, grègues de cuir
de Cordoue, agréments de non-pareille rouge, col rabattu, colichemarde
de Tolède, baudrier piqué, feutre à plume rouge, gilet de flanelle à
maille d'acier, royale et moustaches poignardant le ciel.

[GU] A la Chambre, pendant la discussion des fortifications, M. de
Lamartine s'est embrouillé dans les nouvelles mesures et a proposé de
charger un canon avec plusieurs milliers de poudre.

[GU] A la représentation au bénéfice de Mario, mademoiselle Albertine
avait un diadème en pierreries si indécent,--que le prince de Joinville
et le duc de Nemours, ne pouvant en supporter l'éclat, se sont retirés
au fond de leur loge,--pendant tout le temps qu'elle a dansé.

[GU] M.***, qui m'a paru un honnête garçon de quarante-cinq ans
environ, a eu autrefois le bonheur de rendre un service important à
madame Adélaïde, sœur du roi.

Tout récemment, et peut-être en voyant l'état peu agréable des rues de
Paris, il a pris fantaisie à M.*** de travailler à l'embellissement
et à l'assainissement de la grande cité.--Il se rend alors chez son
ancienne obligée, lui expose des plans, des résolutions, et reçoit
d'elle, avec l'accueil le plus gracieux et le plus cordial, une lettre
de recommandation pour le chef de l'édilité parisienne.

Cette lettre était conçue en termes tellement vifs et pressants, que
M.*** dut penser naturellement à l'embarras qu'éprouverait M.
Delessert pour satisfaire la princesse sans se démettre de ses fonctions
en faveur du recommandé.

La lettre remise, on annonça une réponse prochaine. Il fallait bien, en
effet, prendre au moins quelques jours pour se décider à accomplir le
sacrifice que la princesse paraissait désirer, ou du moins, pour
l'éviter d'une manière convenable et par un palliatif suffisant.

Enfin, la lettre d'investiture arrive, et voici ce qu'elle contenait:

     «Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer que vous serez
     _incessamment_ admis PROVISOIREMENT à remplir les fonctions
     «DD'ASPIRANT AU SURNUMÉRARIAT dans l'administration de la salubrité
     publique.

     «J'ai l'honneur d'être, etc.»

M.*** assure qu'il a répondu par une lettre très-piquante.

[GU] Il y a en Belgique plusieurs contrefaçons des _Guêpes_--à divers
prix.--Mon ami Gérard de Nerval m'écrivait dernièrement:--«J'ai vu votre
portrait dans la contrefaçon belge,--je ne vous cache pas que vous êtes
fort contrefait.»

Un autre voyageur m'écrit aujourd'hui même:

«J'ai vu les _Guêpes_, je te porterai le volume où est ton
portrait,--Dieu! que tu es laid.»

La contrefaçon belge,--pardon, messieurs les libraires belges, de vous
faire imprimer ceci--la contrefaçon belge est appelée par les gens
sévères--un vol.

Car, sans faire entrer les auteurs dans le partage d'aucun bénéfice, la
librairie belge--fournit à leur détriment leurs ouvrages à toute
l'Europe,--à un prix naturellement inférieur à celui auquel les vendent
les libraires français, qui sont obligés de partager avec les auteurs.

[GU] Pour moi, je ne me plains jamais de ces choses-là,--et, chaque fois
que je mange un pain et deux harengs,--je serais enchanté que les
miettes pussent nourrir cinq mille hommes,--et je n'élèverais aucune
réclamation--quand ces miettes auraient un peu l'air de rognures.

M. Jamar,--celui qui, je crois, contrefait les _Guêpes_ en Belgique avec
le plus de succès, connaît sans doute cette insouciance, car, en me
priant de faire quelque chose qui lui sera agréable,--il commence ainsi
sa lettre:

     «Monsieur A. Karr,

     «En ma qualité d'éditeur de votre ouvrage, les _Guêpes_, à
     Bruxelles, je me crois permis de vous adresser une demande, etc.,
     etc.

     JAMAR.»

[GU] On disait hier, en grosse compagnie, que M. Couveley, peintre du
roi, qui a l'habitude de porter beaucoup d'or sur lui,--a été assailli
par des malandrins qui lui ont pris la bourse et ses deux montres.

[GU] M. Cousin a acheté la charge de premier porte-parasol du roi.

A une soirée, un de ces jours derniers.

Un jeune homme, appelé Batta, a joué du luth avec quelque succès;--on a
également applaudi le téorbe du sieur Artot.

[GU] Malgré les craintes sinistres inspirées par M. Gabrie, le maire de
Meulan, les cultivateurs de cette commune ne sont pas encore venus sur
Paris.--Puissent les fortifications être prêtes à temps pour repousser
ces barbares. M. Chambolle, nommé mestre de camp par ordonnance royale,
vient de lever une compagnie de mousquetaires.

[GU] M. de Montalivet, intendant de la liste civile, va prendre le titre
de trésorier de l'épargne.

[GU] Un monsieur, qui occupe une position assez importante sous ses
ordres,--a trouvé un moyen ingénieux d'augmenter ses appointements; il
écrit de temps à autre des lettres très-menaçantes--aux
gardiens,--portiers ou conservateurs,--je ne sais comment on les
appelle,--des résidences royales et des châteaux appartenant à Sa
Majesté.--Il leur annonce que divers rapports l'obligent à mettre en
doute leur zèle et leur activité dans les fonctions qui leur sont
confiées.--Certes, il lui répugnerait beaucoup de leur causer du
chagrin; mais, cependant, il ne peut, sans manquer lui-même à son
devoir, se taire plus longtemps sur l'inexactitude de celui-ci, sur la
négligence de celui-là, etc., etc.

Ces braves gens, qui savent parfaitement ce que veut dire le
monsieur,--font tuer quelques chevreuils,--quelques lièvres,--quelques
faisans, sur les terres du roi,--et les expédient en bourriches à leur
farouche censeur, qui les vend immédiatement à madame Chevet, veuve d'un
célèbre maître queux du Palais-Royal.

[GU] Au bal de l'Opéra, on a toujours l'usage de souper après le bal,
vers trois heures du matin,--usage charmant qui méritait bien d'être
conservé comme il l'est.--En effet, on passe la nuit au bal, morne,
froid, taciturne, endormi. Après quoi on fait un excellent souper qui
vous réveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous
inspire les plus jolis mots que vous dites au cocher de fiacre.--Vous
frappez à votre porte avec une gaieté folle. Il n'est pas de mots
piquants, fins, spirituels, que vous n'adressiez à la portière.--Vous
montez votre escalier en riant vous-même de ce que vous vous dites de
joli.--Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes, et vous
vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d'esprit pour
veiller et amuser vous et les autres.

[GU] M. Paul Foucher a, hier, donné les violons à mademoiselle de
C***.--Le guet a voulu s'y opposer à cause de l'heure avancée; mais
ce jeune gentilhomme l'a mis à la raison, lui et ses hallebardes, au
moyen de quelques pistoles.

[GU] M. Lherminier, qui est, dit-on, grand clerc, vient d'être, par
lettres du roi, nommé conseiller au parlement de Rennes.

[GU] Le même jour, on a donné à M. Roger (du Nord) le gouvernement de
Beauvoisis.

[GU] A la dernière représentation de la petite Rachel,--on a étouffé
deux portiers du théâtre.--MM. les échevins de la ville devraient bien
faire en sorte que de tels accidents ne se renouvelassent pas.--On a
remarqué sur les bancs du théâtre la fleur de la noblesse française.--M.
Barthe, ex-procureur au Châtelet, a voulu s'y aventurer; mais, quoiqu'il
fût mis au goût du jour, avec un habit de satin à fleurs, des culottes
fleur de pêcher et des bas verts,--les jeunes seigneurs se sont arrangés
pour qu'il n'y pût trouver place.

[GU] Plusieurs journaux ont imprimé des lettres du roi--assez
bizarres.--Ces lettres traitent fort mal la France et Paris et ses
_aimables faubourgs_.--Elles manifestent de temps à autre un vif désir
de voir les _Français écrasés_, etc., etc.

Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n'aurait absolument
qu'à s'en aller.

Mais les journaux qui les ont publiées sont déférés au procureur du roi
sous l'accusation de faux et de diffamation.

Il paraît cependant que les trois premières sont vraies et qu'on ne peut
leur reprocher que des interpolations; les autres sont, dit-on,
fabriquées à Londres.

On assure que l'on a déjà fait acheter au roi plusieurs lettres de ce
genre, et que cette fois on espérait le même résultat.

On dit que la _Contemporaine_ est compromise dans ce trafic.

[GU] Mais, comme le roi demandait ce que c'était que ces lettres et
combien on en voulait, on lui répond: «Trois mille francs de chaque.

--Elles sont apocryphes!» s'écria-t-il.

[GU] C'est sur le refus de la liste civile qu'on les a données ou
vendues aux journaux. Le ministère espérait mettre la main dessus dans
les nombreuses saisies qui ont été faites,--mais on n'a pas réussi.

[GU] Il serait bien singulier que l'humanité, sous prétexte de progrès,
fût dans une fausse route et qu'il lui fallût essayer maintenant de
revenir sur ses pas.--Voici le résumé d'un travail statistique fort
important; les recherches que nous venons de faire nous ont conduit à
établir.

1º Qu'à mesure que l'instruction s'est propagée d'année en année, le
nombre des crimes et des délits s'est accru dans une proportion
analogue;

2º Que, dans le nombre de ces délits ou de ces crimes, la classe des
accusés sachant lire et écrire entre pour un cinquième de plus que la
classe des accusés complétement illettrés, et que la classe des accusés
ayant reçu une haute instruction y entre pour _deux tiers_ de plus.

En d'autres termes, quand 25,000 individus de la classe totalement
illettrée fournissent 5 accusés,

25,000 individus de la classe sachant lire et écrire en donnent plus de
6;

25,000 individus de la classe ayant reçu une instruction supérieure en
donnent plus de 15;

3º Que le degré de perversité dans le crime et les chances d'échapper
aux poursuites de la justice sont en proportion directe avec le degré
d'instruction;

4º Que les récidives sont plus fréquentes parmi les accusés ayant reçu
l'instruction que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire.

J'ajouterai que ce résultat ne m'étonne pas le moins du monde,--et, s'il
me restait du papier blanc,--je développerais ma pensée, ce qui sera
pour un autre jour.

Passons à d'autres progrès.

L'asphalte des boulevards, qui fond l'été, rend le nettoyage plus
difficile l'hiver et a causé un nombre effroyable d'accidents.

Le gaz se gèle--ou éclate--et a asphyxié une famille de six personnes.

Le chemin de fer de Saint-Germain met souvent trois heures à faire la
route, une heure et demie de plus qu'un bon cheval.

Les caisses d'épargne ont élargi la conscience des domestiques--et leur
permettent de se figurer que le vol n'est que de la prudence;--ils
dépouillent leurs maîtres sans scrupule, maintenant que cela
s'appelle:--_Songer à l'avenir_.

Il viendra un jour un homme qui inventera les routes pavées de grès et
bordées d'ormes,--et cet homme sera appelé le bienfaiteur de l'humanité.

[GU] La baronne de Feuchères a laissé par son testament cent mille
francs à M. Ganneron, duc de la Cassonade,--et cent mille francs à M.
Odilon Barrot, marquis de la Basoche.--Ces deux seigneurs ont d'abord
laissé dire qu'ils avaient donné leurs legs aux pauvres.--Puis ils ont
fait mettre dans les journaux qu'ils ne pouvaient avoir donné des legs
qu'ils n'avaient pas encore reçus.--Sans dire cependant ce qu'ils en
comptent faire ultérieurement.

Or, j'ai la douleur de dire à ces deux seigneurs que je ne trouve pas
qu'ils manifestent en cette occasion suffisamment de courage et de
loyauté.--Si madame de Feuchères leur a laissé ce souvenir,--c'est
qu'ils étaient non-seulement ses conseils,--mais ses amis fort
dévoués,--du moins ils le lui disaient, ce que je sais de fort bonne
part.--Laisser penser par de semblables réticences qu'ils n'accepteront
peut-être pas le legs,--c'est donner une force nouvelle à tout ce qui a
été dit contre madame de Feuchères.

[GU] Le libraire Ladvocat m'est venu voir il y a quelques jours et m'a
dit:

--Je ne suis plus libraire;--considère-moi comme un billet de faire part
de la librairie.

--Et pourquoi? lui demandai-je.

--Ah! pourquoi! c'est que, pour vendre des livres,--il faut d'abord
qu'il y ait des livres.

--Eh bien?

--Eh bien! la politique et les affaires m'ont pris tous _mes_
écrivains,--tous mes ouvriers.

S'il n'était pas ministre,

M. Villemain ferait son _Histoire de Grégoire VII et des Pères de
l'Église_,--pour laquelle il avait déjà rassemblé des matériaux. Sans la
politique qui les a tous pris,

M. de Barante écrirait son _Histoire du Parlement de Paris_;

M. Thiers, celle du _Consulat et de l'Empire_;

M. Mignet, l'_Histoire de la Ligue_;

M. Guizot, l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_;

M. Malitourne, l'_Histoire de la Restauration_;

M. de Salvandy, l'_Histoire de Napoléon_;

Etc., etc.; à peu près soixante-dix volumes.

Tous travaux commencés et qui m'étaient promis.

[GU] Les difficultés qu'a faites l'Académie pour recevoir M. Hugo l'ont
fait plus honnir depuis quelques années peut-être qu'elle ne l'a jamais
été.--Les académiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces
avanies, et l'un d'eux a dit le jour de la nomination: «M. Hugo entre à
l'Académie comme on épouse une fille qu'on a deshonorée.»

[GU] Au moment où on faisait semblant d'enlever les neiges et les
immondices, ainsi que je l'ai raconté dans le volume précédent, je
descendais la rue Laffitte dans un cabriolet de louage;--je remarquai un
tombereau arrêté,--ce tombereau était chargé de neige, et le charretier
qui le conduisait jetait cette neige dans la rue Laffitte. «C'est
étonnant,--pensai-je en regardant d'énormes tas contre les maisons;--il
y a cependant assez de neige dans la rue Laffitte. Pourquoi y en
apporte-t-on?» Après avoir longtemps réfléchi, je demandai à mon cocher
s'il savait pourquoi on apportait de la neige rue Laffitte;--le cocher
le savait parfaitement, et il m'expliqua le mystère.

Les conducteurs de tombereaux, à mesure qu'ils sont chargés, reçoivent,
pour chaque tombereau, un cachet que plus tard ils échangent contre deux
francs, prix fixé pour chaque voyage.--Mais, au lieu de conduire le
tombereau à la rivière ou à tout autre endroit désigné,--ils rejettent
dans une rue ce qu'ils ont pris dans une autre;--par ce moyen, ils
ménagent leurs chevaux, et font quatre fois autant de voyages dans une
journée.

[GU]--Dis-moi donc, Gustave, à quelle époque, au
collége,--commencions-nous à fumer de l'anis dans des pipes neuves, et
des morceaux de baguettes à habit?

--C'était, je crois, en troisième.

--Eh bien!--aujourd'hui, on fume en troisième du tabac de caporal dans
une pipe culottée.

Te souvient-il qu'en sixième, nous étions--tout déchirés,
déguenillés,--montant aux arbres,--jouant à la balle et aux barres;--les
élèves de sixième aujourd'hui sont des messieurs, ont des cannes, et le
fils de***, du Théâtre-Français, lisse ses cheveux avec des bâtons de
cosmétique.

Voici du reste une annonce que je prends dans un journal:

A l'occasion de la Saint-Charlemagne et _à la demande des élèves_, on
donne aujourd'hui au Palais-Royal _Vert-Vert_, _Madame de Croutignac_,
_Indiana et Charlemagne_, le _Lierre et l'Ormeau_.

C'est-à-dire les pièces les plus libres du répertoire.

L'éducation du collége est bien plus complète que de notre temps.

Je ne m'aperçois pas que M. Villemain fasse la moindre attention à cela.

[GU] A propos d'une pièce de M. Gozlan, ridiculement tour à tour
permise,--défendue, repermise et définitivement défendue,

On raconte que M. Boccage, artiste dramatique,--voulant rassurer le
ministre de l'intérieur, qui craignait que cette pièce ne fût le
prétexte de quelque tumulte, dit à M. Duchâtel: «Monsieur le ministre,
je réponds de tout,--je réponds qu'il n'y aura pas de bruit.--Monsieur
Boccage, aurait répondu le ministre, je m'en rapporte bien à vous; mais
si, par hasard cependant, vos prévisions étaient trompées, et si on me
demandait des explications à la Chambre, j'aurais mauvaise grâce à
monter à la tribune et à dire: «Messieurs, M. Boccage m'avait répondu
qu'il n'y aurait pas de bruit.»

[GU] A propos de la même pièce, M. Boccage a, dit-on, écrit à M.
Perpignan, censeur: «Je vous jetterai _par les fenêtres_.»

M. Perpignan lui a répondu:

«On ne jette plus par les fenêtres,--c'est une expression vieillie qui
m'obligerait à vous répondre par une locution non moins surannée,--je
vous couperai les oreilles.»

[GU] Outre les vaudevillistes invalides que j'ai déjà signalés comme se
reposant de leurs travaux dans les sinécures administratives, il faut
remarquer,--à propos de la Chambre des députés,--qu'elle renferme un
grand nombre de commerçants qui, à l'âge où ils se retirent du négoce,
c'est-à-dire quand ils ne se sentent plus capables du commerce de détail
et de demi-gros,--se mettent à gouverner le pays,--au lieu de se
retirer à la campagne et de se livrer à la pêche à la ligne,--comme ils
faisaient avant l'invention du gouvernement dit représentatif.

[GU] Au sujet des lettres attribuées au roi, on a fait arrêter le gérant
et le rédacteur en chef du journal la _France_,--contrairement aux lois
qui régissent la presse.

Le _National_, qui a fort poussé aux fortifications, s'en étonne et s'en
indigne. Pour moi, je m'étonnerais plus qu'un roi auquel on donne des
citadelles et des bastilles plus qu'il n'en demande ait la magnanimité
de ne pas faire pendre M. de Montour et M. Lubis.--A propos de quoi, je
prie S. M. Louis-Philippe d'agréer l'hommage de mon admiration pour sa
mansuétude extraordinaire.--Mais un roi qui sort de dix ans de
constitutionnalité--ressemble beaucoup à un oiseau échappé de sa
cage:--il ne prend pas son vol tout de suite.

[GU] La plaisanterie si ingénieuse qui consiste à me faire passer pour
mort n'est pas une nouvelle invention. Il y a quelques années,--M. C.
avec M. D. et quelques-uns de leurs amis, en imaginèrent une semblable
au Café anglais, sur M. Duponchel, alors directeur de la scène à
l'Opéra.

On fit imprimer des lettres de faire part, annonçant la _perte
douloureuse_ qu'on venait de faire de M. Duponchel, et on envoya à
toutes les personnes qui tenaient de près ou de loin à l'Opéra une
invitation _d'assister aux convoi, service et enterrement; on se réunira
à la maison mortuaire à neuf heures_. Puis on alla à l'administration
des pompes funèbres commander un convoi convenable.

A huit heures, le portier de la maison de M. Duponchel vit arriver avec
étonnement des ouvriers de l'administration, qui tendirent la porte de
noir;--puis arrivèrent le corbillard et six voitures de deuil,--et au
même instant se présentaient, vêtus de noir et avec une figure de
circonstance,--les chanteurs, les danseurs, les choristes, les
machinistes, les lampistes, se disant: «Est-ce étonnant, je l'ai encore
vu avant-hier!

--Et moi aussi.»

Enfin, on frappe discrètement au logis du mort, et c'est lui qui vient
ouvrir.

[GU] Je remarquais dernièrement au bal de la liste civile jusqu'où peut
conduire le funeste avantage d'avoir un signe dans le dos.--J'ai vu une
femme qui a dû avoir à soutenir une grande lutte entre la modestie, que
je lui suppose, et l'irrésistible besoin de montrer un signe qui
relevait d'une manière invincible la blancheur de sa peau.--Le signe
était fort bas.

[GU] M. Auguis, baron de la rue de la Huchette, a annoncé qu'il
renonçait à exercer le droit de jambage dans ses domaines.

[GU] Les nommés Victor Hugo,--Ch. Delaunay,--A. de Vigny,--Théophile
Gautier,--et A. de Musset,--vilains, taillables et corvéables à
merci,--ont, dit-on, refusé d'aller battre la nuit les fossés qui
entourent le château de M. Jacques Lefebvre, trésorier de l'épargne,
comte de Onze pour cent, afin d'empêcher les grenouilles de crier.--M.
le lieutenant criminel a mis quelques exempts à la poursuite de ces
manants.

[GU] Parisiens, mes amis--et vous mes bonnes gens de la province, qui
aviez, je suppose, envoyé vos députés à Paris pour tout autre
chose;--les affaires vont ainsi parce que la pièce est tombée face,--il
arrivera une autre fois qu'elle tombera pile,--et vous m'en donnerez de
bonnes nouvelles.

Je n'ai pas besoin d'apprendre au roi Louis-Philippe qu'à dater du vote
de la Chambre des députés sur les fortifications de Paris, il n'est plus
roi constitutionnel,--à moins que ce ne soit tout à fait son bon
plaisir.



Mars 1841.

     L'auteur au Havre.--La ville en belle humeur.--Popularité de M.
     Fulchiron.--Ressemblance dudit avec Racine.--La Chambre des
     pairs.--Le duc d'Orléans.--Le roi et M. Pasquier.--M. Bourgogne et
     madame Trubert.--Les femmes _gênées_ dans leurs corsets par la
     _liberté_ de la presse.--M. Sauzet invente un mot.--M. Mermilliod
     en imagine un autre.--Les masques.--Lord Seymour.--Mésaventure du
     préfet de police.--Histoire de François.--Sur les dîners.--La liste
     civile fait tout ce qui concerne l'état des autres.--A M. le comte
     de Montalivet.--Le roi jardinier et maraîcher.--Plaintes de ses
     confrères.--Les _Guêpes_ n'ont pas de couleur.--Un poëme
     épique.--Un bienfaiteur à bon marché.--Une croix d'honneur.--La
     propriété littéraire--Une prétention nouvelle du peuple
     français.--M. Lacordaire et mademoiselle Georges.--Les princes et
     les sergents de ville.--Une anecdote du général Clary.--M.
     Taschereau.--M. Molé.--M. Mounier.--M. de la Riboissière.--M.
     Tirlet.--M. Ancelot.--M. de Chateaubriand.


[GU] MARS.--J'arrive du Havre,--jamais je n'ai vu une ville en aussi
belle humeur.--M. Breton, du _Journal du Havre_, avait, dans un article
fort bien fait, dénoncé à la ville un discours prononcé à la Chambre des
députés par M. Fulchiron,--et la ville riait à perdre haleine.

J'allai sur la jetée, on parlait de M. Fulchiron, et on riait.

--M. Fulchiron a découvert les vents _alisés_, disait Corbière,
enveloppé dans son manteau brun.

--Il a bien découvert _le_ mousson,--répondait le capitaine Lefort.

--Ce que nous appelons _la_ mousson?...

--Précisément,--à moins cependant que ce ne soit toute autre chose, car
son mousson à lui _mène_ DIRECTEMENTN _aux îles de la Sonde_,--ce que ne
fait nullement _la_ mousson,--attendu qu'elle ne règne pas par là--et
qu'on n'arrive aux îles de la Sonde qu'en courant des bordées.


--Il ajoute que cela se fait _sans aucune peine_.

--On voudrait l'y voir.

--Il assure qu'_il n'y a qu'à tendre les voiles et à marcher devant
soi_.

--Certainement,--disait M. Baron,--c'est juste comme pour jouer de la
flûte; il n'y a qu'à souffler dedans et à remuer les doigts.

--Venez-vous dîner?

--Je ne mangerai pas, j'ai réellement trop ri.

Je descendis sur les quais;--des calfats qui travaillaient à la coque
d'un navire--parlaient et riaient à la fois.--Je m'approchai d'eux,--et
ils disaient:

--Dites donc, M. Fulchiron qui dit à la Chambre des députés--que, _pour
aller à Pondichéry, il faut_ SORTIRI _des vents réguliers et entrer dans
les vents variables_.

--Comme si les enfants ne savaient pas qu'il faut, au contraire,
_entrer_ dans les vents réguliers et _sortir_ des vents variables.

Et les calfats riaient aux éclats.

Le lendemain,--j'avais passé du Havre à Honfleur, et j'étais à
_Trouville_.--C'était la marée basse,--et les filles pêchaient aux
_équilles_, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.

Il y en avait une brune fort belle qui disait à une autre:

--M. Fulchiron a dit qu'il fallait _deux ou trois fois plus de temps
pour aller à Pondichéry que pour aller à Java_.

--Deux traversées égales.

Et les filles riaient à se faire mal.

Il y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d'eau
qu'avait laissée la mer en se retirant.--Ils avaient fabriqué un navire
avec une petite planche;--le mât était une grosse allumette et la voile
une feuille de chou.--L'un d'eux dirigea mal le vaisseau, car il resta
en panne au milieu de la mare. «Il faut, disait l'_armateur_ au pilote
maladroit, que tu sois bien _Fulchiron_.»

[GU] Racine, qui faisait des tragédies comme M. Fulchiron,--a commis
également,--autre point de ressemblance,--une faute du même genre quand
il a fait dire à Mithridate:

    Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
    Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?

«Oui, certes, j'en doute,» s'écria un spectateur.

Il est fâcheux que M. Fulchiron ne réserve pas ces choses-là pour ses
tragédies.

[GU] Le duc d'Orléans et le roi se donnent un soin extraordinaire pour
entraîner le vote des pairs en faveur des fortifications.--M. Pasquier,
qui a le bon esprit d'y être fort résolument opposé, a passé deux heures
avec Sa Majesté. Le soir, M. Pasquier disait: «J'ai longtemps causé avec
le roi;--j'espère l'avoir ébranlé.»

Le roi, de son côté, disait: «J'ai eu avec M. Pasquier une longue
conversation; je crois l'avoir ébranlé.»

[GU] Le lendemain, le roi a dit: «Si cependant mes arguments n'ont pas
produit sur M. Pasquier plus d'effet que les siens sur moi,--il doit
être bien affermi dans son opinion.»

Au moment où j'écris ces lignes,--je ne sais pas encore ce qu'il
adviendra des fortifications à la Chambre des pairs,--je crains bien
qu'il n'arrive précisément ce que j'ai annoncé le mois
dernier;--cependant les hommes les plus considérables de la Chambre sont
tout à fait contraires au projet;--il restera toujours ceci de fort
honorable pour eux, que le parti qu'ils prennent les prive à la fois de
la faveur et de la popularité.

En effet, d'ordinaire, en France,--il suffit de déplaire à la cour pour
mériter les amours du public;--mais dans cette circonstance, unique
peut-être dans l'histoire,--le gouvernement et l'opposition sont
d'accord pour forger une arme dont chacun espère se servir pour écraser
l'autre, pour piper des dés avec lesquels chacun espère tricher l'autre.

Certes, si les pairs voulaient se donner le libertinage de se mettre mal
avec la cour--pour laquelle on leur reproche tant de complaisances, il
leur était facile de choisir une occasion dans laquelle cet accès
d'opposition leur attirât la bienveillance publique;--mais, en prenant
celle-ci, ils mécontentent tout le monde,--et on ne peut attribuer leur
résistance qu'à une opinion fondée sur le bon sens.

[GU] Dans l'_Auberge des Adrets_, Serres, auquel les gendarmes demandent
sa profession, répond: «Ma femme prend des enfants en sevrage.»--M.
Bourgogne, si on lui adressait une semblable question, répondrait: «Ma
femme fait des corsets.»

Voici un bienfait incontestable de la presse. Madame Bourgogne fait des
corsets;--madame Trubert n'est pas contente d'un corset que madame
Bourgogne a fait pour sa fille;--M. Bourgogne fait imprimer une brochure
qu'il répand dans Paris--avec ce titre:

Lettre adressée à madame Trubert, rue Miroménil, 29, par M. Bourgogne,
rue Hauteville, 28.

_Paris,--typographie de Firmin Didot frères,--imprimeurs de l'Institut,
rue Jacob, 56.--1841._

Ce n'est plus le temps aujourd'hui où on pouvait impunément, abusant
d'un odieux privilége, ne pas prendre chez une marchande de corsets un
corset que l'on ne trouvait pas fait à son goût;--le peuple a reconquis
ses droits;--le marchand de corsets, grâce à la presse, appelle, de
votre refus de prendre son corset, à la France, à l'Europe, au monde
entier;--honneur donc à M. Bourgogne!--il a accompli un devoir--sans se
laisser arrêter par cette futile objection, que la liberté de la presse
menace de s'engraisser du carnage qu'elle fait des autres libertés;--que
bientôt elle sera seule;--et qu'enfin la liberté de la presse semble un
peu ici restreindre celle qu'on aime à trouver dans son corset,--et la
liberté de choisir ses fournisseurs.

J'ai pris tant de plaisir à lire la brochure de M. Bourgogne, que je
veux faire participer mes lecteurs à ma satisfaction, et en même temps
contribuer à donner à cette œuvre de courage une publicité dont son
auteur doit être désireux.

[GU] LETTRE ADRESSÉE A MADAME TRUBERT PAR MONSIEUR BOURGOGNE.--Madame,
en me présentant chez vous, lundi dernier, j'espérais que vous voudriez
bien m'entendre, afin de juger avec connaissance de cause une affaire
_grave_, puisque les rapports mensongers et malveillants qu'on a pu vous
faire pourraient compromettre la réputation de notre maison. N'ayant pas
été reçu, j'ai l'honneur de vous écrire.

Je vais, madame, vous dire l'exacte vérité: _J'ai tout entendu_; ce que
mademoiselle Marie pourra confirmer.

Lorsque ces dames vinrent la première fois, mademoiselle Trubert aînée,
en entrant dans le salon, commença par dire: «Nos corsets vont bien,
madame Bourgogne;» la gouvernante ajouta: «Quant à celui de la petite,
il va comme un _cochon_.»

N'attendant pas qu'une dame considérable, qui se trouvait dans le salon,
eût fini de lui faire ses observations, elle répéta: «Il va comme un
_cochon_.»

Lorsque cette dame fut partie, madame Bourgogne demanda à voir le corset
sur mademoiselle, à quoi ces dames répondirent avec un peu d'aigreur
qu'elles étaient beaucoup trop pressées, qu'elles reviendraient mercredi
ou jeudi.

Ainsi, on est venu _seulement_ avec l'intention d'humilier madame
Bourgogne devant le monde, sachant qu'à cette heure on en trouve
toujours.

Elle fit observer à la gouvernante que ce mot inconvenant la blessait,
qu'elle lui renvoyait ce mauvais compliment. (_Comme qui dirait: Vous en
êtes un autre._) Mademoiselle Trubert aînée dit alors: «Mais voilà comme
nous parlons à tous nos fournisseurs.--Tant qu'il vous plaira,
mademoiselle, moi, je ne le souffrirai pas.» (_Dignité,--leçon donnée à
propos._)

La seconde fois, lorsque la gouvernante vint avec mademoiselle Marie,
pour faire voir le corset, il y avait encore des dames qui faisaient à
madame Bourgogne de sincères compliments (_douce consolation pour une
artiste méconnue_), et qui avaient la bonté de rire aux éclats avec elle
(_bonté touchante en effet_); ce qui augmenta sans doute son impatience,
car, sachant ce qui s'était passé, j'entrai dans le salon pour arranger
le feu, afin de l'observer. Je la vis assise derrière la porte du
boudoir, à l'endroit le plus sombre, feignant de lire un journal de
modes; mais, à ses mouvements convulsifs, elle me parut fort agitée.

Lorsque ces dames furent sorties, madame Bourgogne l'engagea, ainsi que
mademoiselle Marie, à entrer dans le boudoir, en la saluant humblement,
sans recevoir aucun signe de politesse. Elle la salua une seconde fois,
auquel salut elle répondit par un bonjour bien sec. Le corset étant mis,
madame Bourgogne demanda si madame Trubert l'avait vu sur mademoiselle.
«Pourquoi me demandez-vous cela? reprit la gouvernante d'un ton
hautain.--Parce que ce corset n'est qu'un peu aisé dans toute sa
longueur, ce qui convient aux jeunes personnes, et que je ne trouve pas
qu'il aille comme vous avez dit[D].» Alors, sa fureur commença. «Je n'ai
pas dit cela, vous en avez menti! c'est mademoiselle Trubert qui l'a
dit, et vous devriez me faire vos excuses. Je représente ici madame
Trubert; voyez votre corset, et taisez-vous; je vous défends de causer
avec moi, vous ignorez qui je suis, je ne veux pas vous répondre.»
Madame Bourgogne fit alors la même question à mademoiselle Marie; mais,
en anglais, elle lui défendit de répondre. Sans doute, mademoiselle
Trubert aînée, par bonté pour sa gouvernante, à voulu prendre ce mot sur
elle; mais j'affirme que c'est elle qui l'a dit et répété plusieurs
fois.

[D] On se rappelle comment avait dit la gouvernante.--On doit remarquer
ici la délicatesse avec laquelle madame Bourgogne évite de répéter le
mot.

«Comment! dit alors madame Bourgogne, vous niez ce fait, ayant vu les
paroles sortir de votre bouche! D'ordinaire, une personne qui s'estime
soutient ce qu'elle a dit. (_Haute moralité._) Quoi qu'il en soit, je ne
souffrirai pas qu'on me parle sur ce ton. Je reçois des personnes de
distinction, qui toujours sont polies envers moi, et jamais une
gouvernante ne m'en imposera.»

Alors sa fureur augmenta; levant la main sur madame Bourgogne... (Je vis
ce mouvement à travers le rideau.)

(_Pardon,--que faisait M. Bourgogne derrière le rideau d'une pièce où on
essaye des corsets?_)

...Disant avec une exaspération violente: «Taisez-vous, ou sinon! Je
vous l'ordonne, taisez-vous! Vous êtes une bête! Je vous méprise
profondément; vous ignorez qui je suis; vous aurez de mes nouvelles: il
vous en coûtera cher. Taisez-vous!»

Il fut impossible à madame Bourgogne de se taire (_aveu naïf_); elle
répliqua vigoureusement et sur le même ton; alors, le scandale fut au
comble. (_Cela devait être gentil._)

Voulant mettre un terme à un pareil train, je frappai à la porte et lui
imposai silence. (Lui, pourquoi pas leur, puisque ces dames parlaient du
même ton?)

Elle se calma peu à peu, mais en répétant dans ses dents: «Je vous
méprise, vous aurez de mes nouvelles, vous ne savez pas à qui vous
parlez...»

Lorsqu'elle sortit, elle ferma la dernière porte avec fracas, et criant
sur le palier de toute la force de ses poumons: «Je vous méprise _tous,
tous_, je vous méprise;» elle parlait avec tant de véhémence, que les
voisins se mirent aux fenêtres.

Voilà, madame, à peu près comme cette scène de désordre se passa.

S'il n'en eût rien résulté, j'aurais dédaigné la conduite et les
emportements de cette furibonde; mais elle a agi contre l'honneur et
l'intérêt de notre maison: je dois les défendre.

Le soir même, ses menaces furent suivies d'effets; vous écrivîtes,
madame, que vous ne prendriez pas le corset que mademoiselle Marie avait
laissé à corriger, de vous renvoyer _de suite_, sans y toucher, le
corset que vous veniez de donner à blanchir et réparer, et de vous
envoyer votre mémoire, ne voulant plus avoir aucun rapport avec madame
Bourgogne.

Le lendemain, madame Damaison, femme du notaire, et sa demoiselle
vinrent, courroucées, demander leur facture en disant: «Nous avons passé
hier la soirée chez madame Trubert, et, au salon, nous avons appris de
belles choses sur votre compte.

«Vous ne saviez donc pas à qui vous répondiez de la sorte? c'était à la
comtesse***, de la famille de la branche aînée des Bourbons... (_Ce
n'est pas la branche cadette qui ferait des choses pareilles; aussi M.
Bourgogne doit-il se féliciter d'avoir jonché Paris de son cadavre en
1830, comme tout le monde, pour l'expulsion de ladite branche_); que
madame Trubert considère et chérit depuis douze ans. Vous avez cru
parler à une femme de chambre: cela vous fera un tort immense; nous et
toutes nos connaissances ne mettrons plus jamais les pieds chez vous.»

Madame Bourgogne répondit qu'elle n'avait offensé personne; qu'au
contraire on l'avait insultée chez elle, qu'elle ignorait que la
gouvernante fût comtesse (_concession légère, il est vrai, et corrigée
par le reste de phrase,--mais concession cependant aux préjugés
autocratiques, qui m'étonne de la part de madame Bourgogne_), qu'en tout
cas madame la comtesse s'était grandement oubliée.

En remettant la facture à madame Damaison, je lui dis: «Quel que soit le
titre de cette femme (_très-bien_), elle n'avait pas le droit de venir
faire du scandale dans une maison honorable.» A ce mot _honorable_,
madame Damaison hocha la tête et regarda sa fille en souriant de pitié.

Je ne sais où la comtesse-gouvernante (_sarcasme_) a puisé ses
renseignements, mais, assurément, elle a été mal informée; ce ne peut
être qu'une machination d'intrigants qui, jaloux de la prospérité de
notre maison, et dans l'intention de la déprécier, ont fait agir cette
méchante dame: car, de la manière dont elle a osé parler, il semblerait
que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est
immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n'ait pas de titres de
noblesse en parchemin (_autre sarcasme_), elle n'est pas non plus de
basse naissance. (_Elle n'était pas née pour faire des corsets._)

Je me trouve ici obligé, à regret, de dire un mot sur son origine et sa
vie tout entière. (_Modestie honorable._)

Sa mère, Dorothée Young, était d'une des meilleures familles de Mayence,
fille du célèbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considérés
aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre. Elle épousa, malgré l'aveu de
son père (_mépris des préjugés dans le sang_), François Krempel, honnête
artiste attaché à la chapelle du prince de Metternich; le mariage fut
signé du prince; le père, irrité, déshérita sa fille. M. Krempel, sans
fortune, n'eut que son talent pour soutenir et élever sa famille. Il
était, à Coblentz, voisin et ami intime de M. Weskery, qui est encore
aujourd'hui à Paris premier secrétaire à l'ambassade de Prusse. Par
suite, les Français envahirent l'Allemagne; le prince quitta le pays.
(_Était-ce bien une raison suffisante d'envahir l'Allemagne, et les
Français n'ont-ils pas agi un peu légèrement?_)

Kunégonde Krempel, aujourd'hui madame Bourgogne, naquit (_remarquez tout
ce qu'il y a d'aristocratique dans ce prétérit_) au château de Coblentz;
la comtesse Kunégonde, parente du prince, voulut qu'elle fût tenue en
son nom sur les fonts de baptême.

Elle perdit sa mère à l'âge de neuf ans; son père la mit en pension, et
vint à Paris, où le comte sénateur Saur le fit entrer à la chapelle de
Napoléon, pour la contre-basse; il entra aussi premier pour cet
instrument au théâtre des Variétés (_première contre-basse aux
Variétés!_), était compositeur et professeur de plusieurs instruments.

Il est mort chez lui (_chez lui!_) en 1833, rue de Rochechouart, 7 (_de
sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krempel, comme M. Krempel était
voisin de M. Weskery_) âgé de quatre-vingt-trois ans, après vingt-trois
ans de service à son théâtre (_au théâtre des Variétés comme première
contre-basse_), qu'il ne quitta qu'à la mort.

En 1813, M. Krempel, étant remarié en secondes noces, fit venir sa fille
à Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mère (_indépendance
de caractère_); elle préféra se placer, persuadée que, ayant reçu les
principes de morale et de vertu de sa mère, elle pourrait se conserver
dans toutes les positions. (_Belle pensée!_)

Ne sachant pas un mot de français, elle entra d'abord chez une
maréchale, duchesse allemande; et plus tard dans d'autres honorables
maisons que je pourrais citer.

Le 10 janvier 1820, je l'épousai (_juste récompense!_) à la mairie du
deuxième arrondissement; la cérémonie eut lieu le même jour à
Saint-Vincent-de-Paul. Étant moi-même sans fortune (_aveu plein de
noblesse_), sa position ne fut pas améliorée (_conséquence rigoureuse_);
elle se résigna, fit des économies, espérant un avenir meilleur.

En 1827, elle commença son établissement; là, de nouvelles peines
l'attendaient. Elle éprouva des difficultés et des embarras de toute
nature, que sa religion (_l'application de la religion à la fabrication
des corsets est une découverte de ce siècle_), son courage surnaturel et
son grand amour du travail lui firent surmonter.

Ce n'est que depuis 1832 que sa maison prend chaque année une extension
croissante; elle est aujourd'hui une des plus fortes de son genre.

Étant arrivée, après tant d'années de tribulations, à former une maison
_honorable_, je puis le dire hautement, peut-elle, de sang-froid,
laisser un libre cours à la calomnie? Parce qu'elle n'a pu supporter les
impertinences d'une gouvernante, verrait-elle ternir une réputation si
bien acquise?

Ce n'est pas possible.

Ainsi donc, madame, j'ai l'honneur de vous prévenir que si une seule de
ces dames venait encore lui parler de cette affaire, que pour son
honneur la comtesse-gouvernante aurait dû taire, je distribue cette
lettre à toute sa clientèle, qui se compose en grande partie de la haute
société.

VICTOR BOURGOGNE.

Il faut croire que quelqu'une de ces dames a encore parlé de cette
affaire à madame Bourgogne, car M. Bourgogne a rendu sa lettre publique.
Comme on pourrait croire que j'invente la lettre et M. Bourgogne, la
lettre restera déposée pendant trois jours au bureau du journal, rue
Neuve-Vivienne, 46.

[GU] M. Sauzet, président à la Chambre des députés,--a dit: «L'honorable
membre consent-il au _retirement_ de son amendement?»

[GU] M. Mermilliod, avocat et député, a dit: «Le _réclamataire_.»

[GU] Le dimanche gras,--je me suis trouvé pris dans la file des voitures
qui couvraient le boulevard;--tout Paris était là pour voir les
masques,--sans songer qu'il faudrait que quelqu'un se décidât à être
masqué.--C'est le contraire du gouvernement représentatif, où tout le
monde veut jouer les rôles, et où personne ne veut être spectateur.

Comme tout le monde regarde les masques, il s'ensuit naturellement
qu'il n'y a pas de masques,--et les bonnes gens disent: «Ce n'est pas
étonnant: _le commerce va si mal à présent!_»

Disons en passant que jamais on n'a vu une époque où on ait dit: _Le
commerce va si bien!_

Il faut remarquer, au contraire, que jamais on ne s'est tant déguisé
qu'aujourd'hui.--Autrefois on ne se déguisait que pendant les _trois
jours gras_.--Aujourd'hui, trois fois par semaine, pendant deux mois,
dix bals masqués sont encombrés chacun de plus de masques chaque jour
qu'il n'y en a jamais eu à aucune époque sur le boulevard.

Je suis curieux de savoir pendant combien de temps on ira voir le jour,
sur le boulevard,--les masques qui sont la nuit dans les théâtres,--et
pendant combien de temps on s'étonnera de ne pas les voir où ils ne sont
pas.

[GU] Par une bizarrerie assez ridicule,--l'autorité a fait ce jour-là
traverser Paris à quinze canons, avec des artilleurs à cheval,--la mèche
à la main.--On s'est obstiné à prendre le tout pour des masques,--et
plusieurs personnes du peuple ont dit: «C'est lord Seymour.»

Ce pauvre lord,--qui n'a à se reprocher aucune manifestation en ce
genre, est victime d'un préjugé populaire, qui s'obstine depuis dix
ans--à lui attribuer toutes les mascarades, à le reconnaître dans toutes
les extravagances,--à lui mettre sur le dos tous les verres qu'on
casse,--tous les cochers qu'on rosse,--toutes les vieilles femmes qu'on
écrase.

[GU] Faute de masques, les gamins ont pris le parti de se réjouir de
toutes les figures un peu singulières qui circulaient sur le
boulevard.--Plusieurs promeneurs, non déguisés, se sont vus, à leur
grande surprise, déclarés masques,--et, comme tels, poursuivis de huées
et de cris joyeux.

[GU] Il y a quelques mois, arriva à Paris un M. Penckel;--c'est un
Allemand qui a voyagé longtemps en Russie, et qui s'est ensuite marié en
Italie.

Il descendit d'abord rue du Helder, nº..., jusqu'à ce qu'on lui eût
préparé un logement, après quoi il s'en alla demeurer au faubourg
Saint-Germain.

Une fois installé, il se rappela qu'il avait un frère qu'il avait laissé
à Paris dix ans auparavant, et dont jamais, depuis, il n'avait reçu de
nouvelles.--Il se transporta chez M. le préfet de police, lui fit part
de sa pieuse inquiétude en le priant de faire faire toutes les
recherches nécessaires pour le découvrir.--Il donna sa propre adresse,
rue du Bac. Deux mois après,--comme il allait se mettre à table pour
dîner, un homme se présenta, qui annonça avoir à lui parler de la part
de M. Delessert;--il le fit passer dans le salon, et l'étranger lui dit:

--Le M. Penckel sur lequel vous avez demandé des renseignements est
retrouvé.

--Grand Dieu!--où est-il?--menez-moi près de lui.

--Je ne le sais pas,--je ne peux vous conduire que chez M. le préfet,
qui vous attend.

--Où est-il?

M. Penckel--descend sans chapeau,--prend un cabriolet qui
passait,--abandonne le messager dans la rue, et arrive, pâle d'émotion,
à la rue de Jérusalem.--Il demande à parler à M. le préfet.--M. le
préfet dîne,--il attend, ses pensées se pressaient tumultueusement dans
sa tête,--il allait revoir son frère.

Réjouis-toi,--honnête Penckel, tu sauras plus tard qu'à la fin de la vie
les gens que tu aimes t'auront causé plus de chagrins, et de plus
profonds, que tes ennemis.--Il est introduit.

--Monsieur, lui dit M. Delessert,--le M. Penckel dont vous êtes inquiet
est retrouvé, du moins à peu près.

--Où est-il?

--Je ne le sais pas précisément, mais on est sur sa trace, et on ne peut
tarder à connaître son adresse.--Voici ce qu'à force de soins, de
recherches et de peines, la police a découvert.--Ce M. Penckel est
Allemand.

--Je le sais.

--Il a été en Russie.

--Vraiment!

--Puis en Italie.

--Pas possible!

--Où il s'est marié.--De là, il est rentré en France, et il a logé rue
du Helder, nº... C'est là qu'on a perdu ses traces, on ne sait plus où
il est allé et on l'a perdu de vue.

--Eh bien! monsieur le préfet, je puis compléter vos renseignements.

--Comment cela?

--De la rue du Helder, M. Penckel est allé demeurer rue du Bac.

--Ah!

--Numéro...

--Vraiment?

--Et, aujourd'hui même,--comme il allait se mettre à table,--on est venu
le chercher de votre part,--il est accouru sans chapeau,--et il est
devant vous, où il admire votre profonde sagacité.

--Monsieur...

--Monsieur,--ce M. Penckel dont vous me parlez, sur lequel vous avez
découvert tant de choses,--et dont vous avez perdu la trace rue du
Helder,--c'est moi;--celui sur lequel je vous avais demandé des
renseignements, c'est mon frère, Ludwig Penckel.--Vos gens se sont
trompés.

[GU] Il y avait à la Salpêtrière un garçon de salle appelé François.

Un jour, à l'heure du dîner, on appelle François.

On cherche François; pas de François;--c'était lui qui servait à
table;--grand embarras.--Cependant on se passera de lui.

On sert le potage.

Les malades le trouvent excellent.

La marmite de la Salpêtrière est grande comme une chambre.--On met et on
retire la viande avec un croc pendu à une poulie.

Le potage mangé, on descend le croc et on retire le bœuf.

--Ah ça! s'écrie un des domestiques, j'ai vu ce bouilli-là quelque part.

--C'est étonnant, dit un autre, comme il ressemble à François.

--Mais il a la veste de François!

--Mais c'est François!

C'était François qui, las de l'existence, s'était jeté dans la
marmite.--On ne l'a pas mangé.

[GU] L'homme commence par l'enfance et finit par l'enfance;--mais ces
deux états de faiblesse sont séparés par un long intervalle, un
intervalle de vie, de force, d'action, de puissance. Le gouvernement
représentatif, lui, a réuni ses deux enfances en une seule: enfance de
faiblesse et enfance de décrépitude;--enfance qui suit le néant et
enfance qui le précède.--Le gouvernement représentatif, semblable aux
enfants morts sans baptême, ne tardera que quelques années à s'en aller
dans les limbes;--enfant ridé et décrépit, enfant mort de vieillesse
avant d'avoir vécu.

[GU] C'est singulier comme l'habitude nous rend indifférents pour les
choses les plus révoltantes, à un tel degré que nous ne les voyons pas,
quoique tous les jours elles se passent sous nos yeux.

Ainsi, une petite bourgeoise qui a de l'ordre et qui tient bien sa
maison, quelque jolie, mignonne et dégoûtée qu'elle puisse être,--envoie
le matin sa cuisinière à une de ces morgues où les bouchers étendent des
cadavres d'animaux--sans que cela attriste ni dégoûte les passants.

Puis, vers six heures, on se met à table,--et la maîtresse du
logis,--bourgeoise--ou non,--supposez-la, si vous voulez, la plus
élégante et la plus belle,--la plus éthérée et la plus
diaphane,--dissèque et fouille successivement divers cadavres,
s'efforçant de se rappeler de quel morceau du corps mort aime à se
repaître tel ou tel convive.

Celui-ci veut que le cadavre soit encore saignant;

Cet autre le préfère un peu plus cuit;

Elle engage son voisin à manger l'œil du veau,--ou telle autre partie
du cadavre qui passe pour plus délicate et plus recherchée.

Voici un homme qui n'a plus faim;--mais il mange encore.--C'est si
amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre
possible!--D'ailleurs, quelques-uns se font gloire d'être gros
mangeurs,--et c'est leur position dans le monde.

Et puis, on a mêlé à tous ces corps morts des ingrédients qui en hâtent
la décomposition dans l'estomac et permettent d'en entasser
davantage.--Entre les animaux qui mange de la chair,--l'homme est le
seul qui en mange pour son plaisir, c'est-à-dire au delà de sa faim.

De telle sorte qu'il m'est arrivé plus d'une fois--de voir à mes yeux se
métamorphoser tout à coup la femme la plus gracieuse, donnant à
dîner,--en une goule partageant un cadavre à une volée de corbeaux
affamés.

Il est vrai qu'on a ajouté à tout cela l'usage dégoûtant de se rincer la
bouche à table,--sordide propreté dont, pour ma part, j'ai soin de
m'abstenir.

[GU] A propos de dîner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens,
en invitant, songent beaucoup moins à être agréables aux gens qu'ils
reçoivent qu'à les écraser par l'opulence de leur maison,--beaucoup plus
à les étonner qu'à les nourrir.--C'est dans ces maisons surtout qu'on
mange des primeurs,--c'est-à-dire des légumes qui ont besoin d'être
étiquetés pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même
herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts
à certaines époques, n'ont évidemment d'autre intention que de vous
_montrer_ des pois _chers_.

[GU] J'ai déjà, à plusieurs reprises, donné à M. le comte de Montalivet
la preuve d'estime de lui dénoncer à lui-même les abus qui se commettent
dans son administration.

Je viens aujourd'hui lui apprendre qu'on fait du roi de France un
jardinier et un fruitier,--et que les autres jardiniers et les autres
fruitiers, ses confrères, se plaignent amèrement de lui.

Il y a à Versailles,--au château,--un potager fort beau et fort bien
cultivé par le jardinier Grison. Ce potager produit beaucoup au delà de
la consommation du château, surtout en fruits et en légumes de
primeurs;--vous croyez peut-être que le surplus est consacré à des
présents.

Nullement,--on le vend à beaux deniers comptants à divers fruitiers de
Paris.

Et, comme ceux qui vendent les produits de Versailles les ont pour rien,
ils les donnent aux marchands à un prix auquel les producteurs
industriels ne peuvent abaisser les leurs.

Pour vous montrer que je suis bien instruit, nous allons procéder par
exemples.

EXEMPLE:--Il n'y a qu'un seul jardinier qui _fasse_ des haricots verts
de primeur,--c'est un nommé Gauthier qui demeure au Petit-Montrouge.

Cette année, au 20 février, on n'avait encore vendu que deux fois des
haricots verts à Paris.

Les premiers par le roi,--les seconds par M. de Rothschild, qui a un
jardin à Boulogne,--à Maillez, fruitier, marché Saint-Honoré.

Aujourd'hui Gauthier, qui, avec moins de ressources que ses deux rivaux,
arrive cependant presque en même temps qu'eux,--est obligé, pour rentrer
dans ses frais, de vendre ses haricots vingt ou vingt-quatre francs la
livre,--tandis que ses concurrents, le roi de France et M. de
Rothschild, les donnent à meilleur marché.

L'année dernière,--Gauthier, plutôt que de donner ses haricots à vil
prix, a mieux aimé en faire des présents.

C'est agir royalement.

AUTRE EXEMPLE:--L'an dernier, à Trianon, pour un dîner qui devait avoir
lieu, on avait demandé trente ananas au potager de Versailles;--le dîner
n'eut pas lieu, et le lendemain les ananas étaient vendus à Bailli,
glacier, rue Neuve-des-Petits-Champs,--à un prix auquel ne peuvent les
céder les producteurs, auxquels chaque ananas coûte de huit à quinze
francs.

Autrefois, les cultivateurs de Versailles obtenaient la permission de
faire prendre dans la forêt de la terre de bruyère, nécessaire à leur
travail, qui y est fort bonne;--mais la liste civile a pris le parti de
la réserver pour le potager de Versailles et pour les pépinières de
Trianon,--tandis que les jardiniers marchands sont obligés de la tirer
de Palaiseau et de Saint-Léger, c'est-à-dire de quatre à cinq lieues de
là.

Les jardiniers ont un si grand besoin de feuilles d'arbres ramassées et
de mousse, qu'ils les payent, l'hiver, huit ou neuf francs par voiture.
Il y a quelques années, les pépiniéristes ont fait une pétition pour
demander la réforme de quelques abus, et on leur a supprimé la
permission de ramasser des feuilles,--permission qui, du reste, leur a
été rendue depuis.

Je sais bien,--monsieur le comte,--qu'Abdalonyme était jardinier avant
d'être roi,--et que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde;

Mais je ne vois aucun prince qui ait cumulé ces deux professions de roi
et de maraîcher, et qui les ait exercées simultanément.

J'en excepterais un duc de Pirmasentz, ville de soixante-dix-huit
maisons, dont j'ai raconté l'histoire dans un livre appelé _Einerley_,
et qui cultivait des œillets,--mais celui-là ne les vendait pas.

Croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit bien utile à la gloire du roi
Louis-Philippe qu'il soit le premier à donner ce spectacle?

Voici ce que me rapporte une guêpe, qui a passé les barrières et qui est
allée du côté de Versailles _pour voir si le printemps s'avance_.

[GU] On lit dans un journal, sous la rubrique de Calais: «L'éclipse de
lune a été la cause _bien involontaire_ de l'échouement d'un de nos
bateaux pêcheurs.»

[GU] Voici des choses un peu fortes que me dit une guêpe nouvellement
enrôlée dans mes escadrons.--Si quelqu'un avait des preuves à me donner
contre les assertions de ma nouvelle recrue,--je les accepterais et les
enregistrerais avec plaisir,--ainsi que je le fais et le ferai toujours
chaque fois qu'on me démontre ou me démontrera que j'ai été ou que
j'aurai été mal informé.

Le maréchal Soult nous a appris entre autres choses, dans la séance du
22 janvier, qu'il avait gagné la bataille de Marengo tout en défendant
Gênes.

Cette victoire, si opiniâtrément disputée par les Autrichiens au premier
consul Bonaparte, ne lui est pas moins vivement contestée par les
Français.

Du vivant de l'Empereur, certaines gens prétendaient que c'était le
général Desaix qui avait gagné la bataille. Le fait est qu'il y fut tué.

Sous la Restauration, feu le duc de Valmy passait pour avoir gagné la
bataille par une certaine charge de cavalerie.

Voici maintenant M. le maréchal Soult qui nous apprend qu'à lui seul est
dû l'honneur de cette victoire, de même que celle d'Austerlitz.

Il y a trois ans, M. le maréchal Clauzel, dans ses _Explications_,
apprit à toute la France qu'il avait gouverné Raguse et couvert de
belles routes toute la côte dalmate. Il se vantait, en outre, d'avoir
amené son _corps d'armée_ à l'Empereur sur le champ de bataille de
Wagram.

Vérification faite, il se trouva que tout ce que ledit maréchal Clauzel
croyait avoir fait appartenait en propre au maréchal Marmont, duc de
Raguse, sous les ordres duquel M. Clauzel était alors employé.

Pendant quinze ans le maréchal Macdonald s'est laissé appeler par tous
les journaux _vainqueur de Raab_.

Cette bourde a été reproduite dernièrement par M. Ph. de Ségur dans un
éloge qu'il a prononcé en Chambre des pairs.

Le fait est que la bataille de Raab a été gagnée par le prince Eugène
Beauharnais, qui commandait l'armée d'Italie; à la vérité, le maréchal
Macdonald, alors général de division, servait sous les ordres de ce
prince, mais il n'assista même pas à cette bataille, étant avec sa
division à une journée en arrière.

Toutes ces choses pourraient bien devenir de l'histoire si la critique
contemporaine n'y met bon ordre. Celui de nos maréchaux qui vivra le
plus longtemps finirait par avoir gagné, à lui tout seul, toutes les
batailles de la Révolution et de l'Empire.

[GU] Nous avons déjà parlé des avantages incontestables que procurent au
pays les fréquents changements de ministère dont nous jouissons depuis
quelques années. A peine les administrations et les institutions
ont-elles commencé à recevoir une impulsion dans une ligne
quelconque,--qu'un autre ministère vient changer la direction pour une
autre, qui sera encore changée avant qu'on ait atteint aucun but.

Il y a encore d'autres agréments attachés à ce système, agréments qu'il
n'est peut-être pas mauvais de dévoiler. Les ministres
sortants--ressemblent à ces marins--dans une scène fort bien décrite par
M. Sue,--qui, après dîner, s'amusent à jeter, par les fenêtres, la
vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer à ces
marchandes de salade de la halle, qui, chassées à une certaine heure par
les sergents de ville,--offrent, à un vil prix, le reste de leur
marchandise.

Au moment du départ, toutes les complaisances, toutes les amitiés, tous
les dévouements, sont admis à une grande curée de tout ce qui reste à la
disposition des ministres: les croix, les emplois, l'argent, sont
distribués à la manière des comestibles aux anciennes fêtes
publiques.--Pendant que le ministre s'en va,--on l'arrête sur
l'escalier, dans la cour,--à la porte du ministère,--il est encore un
peu ministre: on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec
tant de confusion, qu'il est arrivé quelquefois, par hasard, et sans
mauvaise intention, que l'on ait commis quelque mesure utile, que l'on
se soit laissé aller à décerner une récompense méritée. Le plus sûr est
pourtant de ne pas s'y fier.

Il est un reproche qu'on me fait fréquemment.--Je reçois une lettre ce
matin qui est la soixantième, contenant à peu près les mêmes choses; je
réponds aux soixante lettres et aux soixante reproches à la fois:
Pourquoi n'avez-vous pas de couleur?

Il faut que j'explique ce qu'on appelle,--en journalisme,--avoir une
couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,--je vous fais grâce des
nuances,--vous annoncez que vous êtes pour ou contre le pouvoir.

Si vous êtes pour le pouvoir, de ce moment vous êtes enchanté de tout ce
qu'il fait et de tout ce qu'il fera; s'il pleut, vous en rendez grâce à
sa haute sagacité, à sa paternelle prudence. Si le pouvoir dit: «Comment
vous portez-vous?» vous citez le mot charmant; les cheveux de M. Bugeaud
vous paraissent blond cendré; M. Fulchiron est un poëte distingué. Le
pouvoir ferait guillotiner la moitié de la nation, brûler les moissons,
rôtir les enfants, que vous n'en feriez pas moins l'éloge de son
inépuisable bonté.--Si vous êtes dans l'opposition, tout ministre est un
voleur, un traître. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que
vous vous croyiez obligé de crier à la tyrannie et à l'arbitraire. A
tout homme qui éprouve des contrariétés de la part de la police vous
êtes obligé de tresser des couronnes. Le gouvernement répandrait
l'abondance, la paix, l'union, dans toute la France, que ce n'en serait
pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui
pèserait sur la France.

[GU] Ne pas avoir de couleur, c'est ne suivre de règle que le sens
commun, c'est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en
soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis du bon sens, de la
bonne foi, du jugement et de l'esprit.

[GU] Grande nouvelle: les journaux nous annoncent que nous avons _enfin_
un _poëme épique_, la divine épopée.--Il paraît que c'est une chose fort
agréable et fort utile que d'avoir un poëme épique,--car dans tous les
temps on a agité cette question: «Avons-nous un poëme épique?» Tous les
vingt ans--il en paraît un nouveau,--et on dit alors: «La France n'avait
pas de poëme épique.»

Si un poëme épique se compose de quelques milliers de vers
très-ennuyeux, nous avions la _Henriade_ de Voltaire, dont la France--ce
me semble--aurait pu se contenter.

J'ai toujours entendu dire que la _Henriade_ est un poëme épique;--un
poëme épique est une chose dont on est fier, mais qu'on ne lit pas.

Je ne trouve pas que le peuple français,--en cette circonstance,--montre
un enthousiasme suffisamment frénétique.

On a cependant fait beaucoup d'annonces pour apprendre audit peuple
français l'événement qui devait le combler de joie.

Mais--entends donc,--peuple français, entends donc--la _bonne
nouvelle_.--Peuple français, tu as un poëme épique;--la nature non plus
ne se met guère en harmonie avec la circonstance,--l'hiver
recommence,--les sureaux et les chèvrefeuilles, qui étaient tombés dans
le piége que leur tendaient quelques rayons de soleil, ont vu sécher
leurs premières feuilles déjà sorties,--absolument comme si nous
n'avions pas de poëme épique;--mais qu'est-ce que cela te fait,--peuple
français?--tu as un poëme épique;--du reste, c'était le vrai moment d'en
avoir un.

[GU] On s'occupe beaucoup à la Chambre et dans les journaux de la loi
sur la propriété littéraire.--On a déjà prononcé beaucoup de discours,
on a écrit de longues pages, et nous ne sommes pas au bout. Il y a
quelques années déjà,--au milieu d'une discussion sur le même
sujet,--j'avais proposé une loi, qui a été jugée, en ce temps-là, par
les meilleurs esprits, si simple, si raisonnable, qu'on n'y a pas trouvé
la moindre objection. Ce projet de loi, le voici,--j'ai lu tout ce qu'on
a dit, tout ce qu'on a écrit sur la question; il répond à tout:

ARTICLE UNIQUE. _La propriété littéraire est une propriété_.

Et cette propriété, une fois reconnue, rentrerait dans toutes les lois
et ordonnances relatives à la propriété en général. Cela est
simple,--cela est facile à trouver,--ce qui n'empêche pas que cela ne
sera pas pris en la moindre considération.

[GU] On a frappé de ridicule l'ancien amour romanesque,--qui attendait
cinq ans un regard,--cinq autres années un ruban,--cinq autres années un
baiser sur la main, et n'arrivait à recevoir le prix de son douloureux
martyre que lorsque ce prix était considérablement avarié et
décrépit.--Cependant l'amour ressemble beaucoup à un jardin au bout
duquel on arriverait en trois pas, si le chemin à faire n'était prolongé
en une foule de petites allées tournant capricieusement, fleuries et
embaumées.

La nature avait donné à l'homme sa femelle, comme à tous les
animaux,--c'est l'homme qui a inventé la femme,--et c'est sa meilleure
invention.

En ce temps-là, les romans et les romances ne vous peignaient que des
Amadis ténébreux et des Galaors mélancoliques--_chantant leur martyre
dans leur délire_, etc.

Aujourd'hui on a changé cela comme bien d'autres choses; les romans et
les romances ne représentent plus que des femmes méprisées,--se roulant,
se tordant aux genoux d'un homme,--ce qui est assez laid.

[GU] La même manie de changement qui a fait mettre sur les adresses le
numéro avant la rue,--a amené quelque chose de plus grave et de plus
satisfaisant pour la vanité des gens;--autrefois, quand on perdait un
parent,--la formule des lettres de faire part était celle-ci:

«Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte de M..., etc.»

Puis, au bas de la lettre, en caractères plus petits, on ajoutait: «De
la part de M. et de M...»

Il est évident que le mort jouait le premier rôle et que les parents,
simples comparses,--n'avaient que le petit plaisir collectif et indirect
d'étaler les titres et les décorations de leur mort. Cela ne pouvait
durer ainsi, et on a changé la formule; on écrit aujourd'hui: «M...,
chevalier de... de... et de...; M. le président de..., madame la
marquise de..., etc.;» puis, quand il n'y a plus ni noms, ni titres, on
ajoute au bas: «Ont l'honneur de vous faire part de la mort de...»

Ce qui me paraît peu décent;--mais de ce temps-ci tout le monde veut
tellement paraître, qu'on est jaloux de l'attention posthume qu'usurpe
le pauvre mort.

J'ai sous les yeux un exemple curieux de ce nouvel usage. Il s'agit de
la mort de M. le baron Bl*** de B***, mort à Versailles.--Eh bien!
si, averti par l'encadrement noir de la lettre, vous voulez savoir
lequel de vos amis vous avez à regretter, il faut lire d'abord dix-sept
noms suivis chacun de deux à trois lignes de titres et de décorations en
petit texte, avant d'arriver au nom du mort, que rien ne sépare des noms
de ses parents, afin qu'il soit impossible de le lire sans avoir
préalablement lu les autres. Mais il s'est glissé dans cette lettre une
singulière erreur:--on a confondu l'ancienne et la nouvelle formule, et
on s'y est considérablement embrouillé.

Dans l'ancienne formule--on mettait: «De la part de MM. tels et tels, de
mesdames telles et telles,--ses frère,--cousin,--neveu,--nièce, etc.»

Dans la nouvelle,--on doit mettre: «MM. et mesdames tels et telles vous
font part de la mort de M. Bl***de B***, leur frère, cousin,
oncle, etc.»

Dans la lettre de faire part de M. Bl*** de B***, on a confondu
les deux formules,--et on dit: «MM. et mesdames tels et telles vous font
part de la mort de M. Bl*** de Bl***,--leur père, beau-père,
etc.,--nièce et petite nièce.»

De telle sorte que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans se trouve,
dans la lettre qui annonce sa mort, être la nièce et la petite-nièce de
mesdemoiselles trois et quatre étoiles.

[GU] Je viens de lire dans un journal que feu M. de Quélen, l'archevêque
de Paris,--s'était adjoint--je ne sais plus quel prélat,--pour l'aider à
supporter le _fardeau de l'épiscopat_.--Cela me rappelle que je vois de
temps à autre dans d'autres feuilles et j'entends dire à la tribune--le
_poids_ des affaires publiques,--le faix de la royauté,--etc., etc.

Ces phrases étaient bonnes à la rigueur et pouvaient espérer des dupes
quand il était d'usage de couvrir son ambition et son avidité d'un
manteau d'amour du bien public et de désintéressement;--mais elles sont
bien ridicules aujourd'hui--que l'on joue les plus vilains jeux, cartes
sur table.

[GU] UN BIENFAITEUR A BON MARCHÉ.--Un homme fort riche se délasse des
travaux qu'il ne fait guère à la Chambre et de ceux qu'il fait faire à
son argent--par des amours cachées; modeste, il n'a pas la prétention
d'être aimé tout à fait pour ses avantages extérieurs. Il ne peut pas,
comme César, donner un royaume à la femme qu'il aime;--il n'a pas de
royaume, et, s'il en avait un, il ne le donnerait pas,--il le prêterait
plutôt à quinze pour cent.

La belle, un de ces jours derniers,--était en conversation avec un rival
heureux de son bienfaiteur--lorsque tout à coup la sonnette se fait
entendre.

--C'est lui!

M. de *** se trouble.

--N'aie pas peur, mon ami,--je l'aurai bientôt renvoyé: j'ai un moyen.

On cache l'ami dans un cabinet.--Le bienfaiteur arrive:

--J'ai sonné bien longtemps,--dit-il.

--J'étais occupée à mettre en ordre des mémoires;--je dois à tout le
monde,--vous êtes un horrible avare,--vous ne me donnez rien,--je suis
dans la misère.

--Mais, ma bonne...

--J'attends des fournisseurs,--des créanciers.

--Mais...

--Tenez, allez-vous-en,--je ne peux pas supporter votre
présence.--Allez-vous-en,--vous reviendrez demain.

Le bienfaiteur s'en va.--En sortant--il laisse clandestinement sur la
cheminée un billet de mille francs. La belle ne s'en aperçoit pas et le
reconduit--pour être plus certaine de son départ.

M. de ***, qui a vu le geste,--sort de sa cachette,--voit le billet
de mille francs et le met dans sa poche.

--Comment, mon cher ange, dit-il à la déesse,--tu es gênée et tu ne m'en
dis rien;--tu me caches tes chagrins, à moi qui serais si heureux de les
effacer!--mais c'est mal,--c'est très-mal!--Comment,--tu ne pouvais pas
me dire: «J'ai besoin d'argent.» Je suis bien en colère contre
toi.--Tiens, j'ai là un billet de mille francs,--je veux que tu le
prennes;--je ne te pardonnerai qu'à cette condition.

La belle hésite,--sans s'exposer cependant à être prise au mot.--M. de
*** insiste,--fait accepter le billet de mille francs de son
rival,--et s'échappe pour aller conter l'anecdote au foyer de l'Opéra.

[GU] M. le marquis de Basincourt, qui pendant les désastres de Lyon a
négligé ses propriétés pour celles des pauvres habitants, qui a sauvé à
la nage la vie de plusieurs personnes en danger,--a distribué de
l'argent et du pain à ceux que l'inondation avait le plus maltraités, a
été nommé officier de la Légion d'honneur.

C'est très-heureux et très-flatteur... pour la croix,--et c'est tout au
plus si elle le mérite.

[GU] A la Chapelle-Saint-Denis, le cimetière est tenu par un homme qui
n'a d'autre charge que d'enterrer les corps qui lui arrivent.--Il n'a
pas de registres, et, conséquemment, ne peut donner aucun
renseignement.--Une fois qu'il a mis ses morts en terre, tout est fini
pour lui, et, à ce qu'il croit, pour les autres, tellement que l'autre
jour il trouvait fort mauvais la colère où était un monsieur qui
cherchait une fosse sans pouvoir la reconnaître; il n'a jamais pu la lui
indiquer.--Une autre personne, plus favorisée, a été guidée par lui;
mais, comme il ne va lui-même qu'au hasard, il l'a conduite sur une
tombe où était un autre mort que le sien,--ce dont elle ne s'est
aperçue--qu'après une assez considérable effusion de larmes pieuses.

Ce quiproquo de douleur rappelle ce qui se passa à Paris à l'église des
Petits-Pères--à l'époque du choléra:--on prenait les morts dans des
_tapissières_, où on en entassait une douzaine en ayant soin seulement
de numéroter les cercueils.

Arrivé à l'église, le cocher faisait porter chaque bière pendant
quelques instants dans le chœur.

Allons, nº 1;--les parents du nº 1, venez pleurer votre mort; assez
pleuré le nº 1;--passons au nº 2.

Allons, les parents du nº 2,--finissons-en, nous ne sommes pas ici pour
nous amuser,--dépêchons la douleur,--pleurons un peu vite.

Tout cela alla fort bien jusqu'au moment où on arriva au nº 6:--comment
distinguer le nº 6 du nº 9;--l'un de ces deux chiffres peut être l'autre
renversé.

A qui le mort?--voyons;--eh bien! les parents du nº 6 et les parents du
nº 9;--pleurez ensemble et partons.

[GU] Les Français ont eu longtemps un ridicule qu'on retrouve du reste
plus ou moins chez les autres peuples,--c'est la prétention d'être
invincibles.--On en a vu récemment une dernière manifestation lorsque
messieurs les députés s'emportèrent si fort contre M. Bugeaud, qui avait
osé dire que les Français avaient été quelquefois battus dans le
commencement des guerres de la République.

[GU] Remarquons en passant, à propos de M. Bugeaud,--que son discours en
faveur de la paix a été récompensé par un commandement militaire.

Revenons à notre sujet:--la nouvelle prétention des Français est
aujourd'hui d'être humiliés, insultés, foulés aux pieds;--vous avez vu
le gâchis où ont failli nous mettre M. Thiers et les affaires
d'Orient;--depuis ce temps il est impossible qu'un cuisinier anglais
fasse une sauce,--qu'un serf russe coupe un arbre,--sans que les
journaux annoncent à la France que c'est dans l'intention de
l'insulter;--les bonnes gens le croient et sont prêts à crier comme le
père du Cid:

    C'en est fait,--prends ma vie avec un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

On prend des attitudes abattues,--des airs déshonorés à n'en plus finir.

Dernièrement des carrés de papier (organes de l'opinion publique)
avaient fait croire aux Français que l'on jouait à Londres une pièce
injurieuse pour notre honneur national,--intitulée le _Coq gaulois
chante, mais il ne se bat pas_.

Les Français se sont indignés, sans penser que pendant quinze ans, en
France, il ne s'est pas joué un seul vaudeville,--où il n'y ait eu un
Anglais bafoué et battu.

Indignation de plus en plus véhémente des carrés de papier,--et par
contre-coup du peuple français.

Pendant ce temps, Victor Bohain,--qui est aujourd'hui à Londres, et
qui,--lorsqu'il demeurait à Paris, n'allait au théâtre que pour y
dormir,--s'est mis à courir les théâtres de Londres, et n'a pu voir ni
la pièce en question, ni rencontrer quelqu'un qui l'eût vue quelque
part.

[GU] PROGRÈS DE L'ANNONCEP:--On lit dans divers journaux:

«M. Lacordaire prêchera dimanche à Notre-Dame, _en habit de
franciscain_.»

Cela rappelle beaucoup les affiches des théâtres de province qui
annonçaient que mademoiselle Georges jouerait avec tous ses diamants.

[GU] Au bal déguisé de lundi chez la reine, où toutes les femmes étaient
brillantes, on a remarqué madame la duchesse de Nemours, qui était
admirablement belle dans un costume choisi par le roi, qui avait mis
tous ses soins à la rendre encore plus jolie.

Les princes étaient tous fort exactement costumés. On a dansé jusqu'à
cinq heures.

Le lendemain,--le prince de Joinville,--le duc de Nemours--et le duc
d'Aumale--ont demandé à M. L... un bal où ils sont arrivés déguisés, le
premier en débardeur,--le second en hussard,--le duc d'Aumale en
marin;--ils se sont fort amusés,--et se sont laissés aller à mille
folies, entre autres de déchirer les habits de ceux qui n'étaient pas
déguisés.--Leur danse a été si animée, que, dans un établissement
public, elle eût inévitablement éveillé la sollicitude des sergents de
ville.--Le duc de Nemours a ôté son habit.--Il est possible,--comme dit
le vieux journal, le _Constitutionnel_, dans ses jours de terreurs,--que
nous dansions sur un volcan;--mais il faut dire que nous y dansons
beaucoup.

[GU] Voici une anecdote que m'a racontée un jour,--en dînant chez notre
ami G***,--ce bon général Clary, qui vient de mourir subitement:

Il était lieutenant, et se trouvait à dîner à la campagne avec le
général Lasalle.--Un bourgeois arriva un peu en retard et fort en
désordre,--et dit pour s'excuser qu'il avait mis pour la première fois
au cabriolet un cheval très-vigoureux qu'il avait;--que le cheval
s'était emporté, avait rompu les brancards; que son domestique était
blessé, et que c'était un grand hasard si lui n'avait pas été tué;--que,
du reste, il avait donné ordre à son domestique de reconduire le cheval
sans l'atteler.

--Il est donc bien difficile?--demanda le général Lasalle:

--Si difficile--que je considère comme impossible de l'accoutumer jamais
à la voiture.

--Voulez-vous me prêter votre cheval et votre cabriolet pour m'en
retourner à la ville après dîner?

--D'abord, mon cabriolet est brisé,--et, ne le fût-il pas, je ne
voudrais pas vous exposer à un danger que je crois très-grand et
inévitable.

--C'est égal, j'y tiens.--Obligez-moi, mon cher, dit le général au
maître de la maison, de me faire avoir un cabriolet.

On veut détourner le général, mais il se montre si décidé, qu'on lui
cède.

--Lieutenant Clary, dit-il, voulez-vous m'accompagner?

--Certainement, général.

Après dîner,--on attelle le cheval;--Clary et Lasalle allument chacun un
cigare,--et montent dans le cabriolet après avoir subi de nouvelles
observations.

Le cheval gagnait à la main, et portait le nez au vent.--Le bruit des
roues l'effrayait au point de lui faire faire des bonds
convulsifs.--Lasalle, qui était très-vigoureux,--le maintenait de toutes
ses forces.--Bientôt il fut obligé de tourner chacune des rênes autour
de ses mains;--mais on arriva à une chaussée pavée,--le bruit des roues
augmenta;--le cheval devint fou et s'emporta tout à fait, malgré les
efforts de Lasalle.--La situation se trouva bientôt très-aggravée par
cette circonstance qu'il se rencontra une colline à descendre. «J'avais
assez peur,» disait Clary en racontant le fait.

Lasalle me dit: «Faites comme moi.»--Il me donna une des rênes,--il se
mit à tirer sur l'autre de ses deux mains.

Mais bah!--le cheval ne courait que plus fort.

Alors Lasalle me dit froidement: «Rendez-moi la rêne.»--Je la lui
donnai;--il noua les deux ensemble et les jeta par-dessus le tablier du
cabriolet, sur le dos du cheval, croisa les bras et se remit à fumer son
cigare, qui n'était pas éteint,--le mien l'était.--Le cheval
alors--n'étant plus gêné,--se lança à travers la campagne, franchissant
les fossés.

--Voulez-vous du feu, Clary?--me dit le général.

Mais à ce moment--le cheval, le cabriolet, Lasalle et moi, fûmes
précipités au fond d'un ravin,--le cheval à moitié mort, le cabriolet
brisé,--moi fort étourdi;--Lasalle, debout,--me répéta: «Voulez-vous du
feu?»--Ma foi,--je rallumai mon cigare, qu'au moment de la chute j'avais
machinalement et convulsivement tenu serré entre mes dents,--et nous
continuâmes la route à pied.

[GU] Dans la discussion des fonds secrets, M. Thiers a dit qu'il n'y a
plus à faire que de la politique extérieure,--le tout parce que sa femme
ne veut recevoir que des étrangers, et parce qu'elle a du ruban violet
et blanc. Ceci veut dire que, manquant d'idées pour gouverner et
organiser son pays, il demande à remuer l'Europe pour que le bruit du
monde empêche de voir le trouble de la France.

La gauche,--qui faisait de si longs discours contre les fonds
secrets,--les a votés,--_comme un seul homme_,--en faveur de M.
Thiers,--les marchande cette fois-ci à son successeur.--On n'est violée
qu'une fois, ô gauche! et il est ridicule de jeter de si grands cris à
la seconde.

[GU] Éloquence de M. Taschereau: «Ah!--oh!--hi!--han!--je demande
l'appel nominal.»--(A propos de l'armée): «A bas les sinécures!»--A M.
Guizot: «Allez à Gand!»--A M. Soult: «Vous n'étiez pas au siége de
Troie.»

[GU] Le rapport des fortifications traîne en longueur à la Chambre des
pairs, c'est déjà quelque chose que cette lenteur, comparativement à la
pétulance de l'autre Chambre.

[GU] Nous avons cependant la douleur de répéter ici--que la coalition
des Tuileries et du _National_ l'emportera,--que les ambassadeurs, les
généraux, les hommes dépendants, et tous ceux qui veulent le
devenir,--se joindront pour voter le projet de loi--à une portion de la
Chambre très-prononcée contre le projet en paroles, et qui se laissera
_attendrir_. On craint la _faiblesse_ de MM. Pasquier et Portalis.

[GU] M. Ancelot a été élu à l'Académie;--cette élection est entachée de
vaudeville,--il faut l'avouer.

[GU] M. de Chateaubriand, qui n'écrit plus une ligne sans parler de sa
mort et de sa sépulture,--semble s'être fait le saule pleureur de sa
propre tombe.

[GU] La direction de l'Opéra, qui n'est que l'application du 1er mars
à l'art dramatique, est menacée d'un changement de ministère.--C'est
vers le 1er juin qu'aura lieu cette révolution;--on remarque déjà
qu'il n'y a plus que la _Favorite_ et plus de répertoire.



Avril 1841.

     Histoire d'un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous.--Sur
     la propriété littéraire.--M. Berville.--M. Chaix-d'Est-Ange.--M.
     Lherbette.--M. Durand de Romorantin.--M. Hugo.--M. de
     Lamartine.--Histoire de M. M*** et d'un commissaire de
     police.--Un mot d'ami sur M. Villemain.--De la valse à deux
     temps.--Des miracles du puits de Grenelle.--Une histoire d'un
     voleur.--Sur les fortifications.--A quoi tient un vote.--M.
     Thorn.--Les fleurs des critiques et des romanciers, et, en
     particulier, de quelques fleurs de M. Eugène Sue.--Un
     œillet.--Un mot d'amie.--Un distique sur un avocat.--De la
     tyrannie et de l'inviolabilité de MM. les comédiens.--La vérité sur
     mademoiselle Eissler aux États-Unis.--Le timbre, les _Guêpes_ et
     les cachemires.--De l'éloquence du Palais.--M. Léon Bertrand.--Deux
     nouvelles étoffes.--L'exposition de peinture.


[GU] Pour cette fois, je commence bien.--J'ai envoyé mon sommaire aux
journaux, et on me fait remarquer que je suis coupable d'un délit.--La
loi est formelle.

J'ai dit trente-quatre sous, j'en ai le droit dans mon volume; mais,
dans les annonces, je dois dire un franc soixante-dix centimes.--Dans un
pays où quatre cents hommes passent leur vie à faire des lois avec
d'autant plus d'empressement que, pour les uns,--leur âge, leur fortune
et leur position ne les soumettent pas aux lois qu'ils font;--que pour
les autres,--tous avocats, toute loi enfante des procès,--il est
impossible d'aller de l'église Notre-Dame-de-Lorette au boulevard sans
avoir contrevenu à deux ou trois lois et à cinq ou six ordonnances.

Ainsi, si un libraire,--par fantaisie,--s'avisait de mettre dans les
annonces qu'il ferait d'un livre de M.*** ces deux vers qui se
trouvent dans l'ouvrage:

    Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
    Au bout d'un chemin vert long de plus d'une lieue.

Il voudrait bien dire:

    Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
    Au bout d'un chemin vert long de trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit mètres.

Autrement,--ceci n'est pas une plaisanterie,--il peut être poursuivi et
condamné.

J'ai quelque raison de m'alarmer à ce sujet,--parce que la semaine ne
m'a pas été favorable.--J'ai été condamné à la prison pour la garde
nationale, et au timbre par je ne sais quel tribunal.--Par suite de
quoi, mon premier numéro sera timbré.--Avec quelque pureté de cœur
que je me réveille chaque jour, j'ai, depuis quelque temps, bien du mal
à me coucher innocent.

[GU] Parlons de l'homme aux trente-quatre sous:--l'homme aux
trente-quatre sous (vieux style) est M. Pelletier-Dulas,--élu député à
Château-Chinon, dont l'élection a été annulée par la Chambre à cause
qu'il s'en faut de un franc soixante-dix centimes--qu'il paye le cens
d'éligibilité.

[GU] Ce monsieur a paru plus qu'assez audacieux de s'aller ainsi glisser
en la compagnie de gens qui payent trente-quatre sous de plus que
lui;--on l'a renvoyé avec ses pareils, c'est-à-dire avec des gens qui
payent trente-quatre sous de moins que M. Auguis.--Si M. Auguis lit les
_Guêpes_, il doit rire dans sa barbe de ce que je le prends ici pour
exemple.

[GU] Toujours est-il que M. Pelletier-Dulas,--qui, avec trente-quatre
sous de plus,--eût fait des lois pour les autres, s'en est retourné à
Château-Chinon subir les lois qu'il plaira de faire à ceux qui ont
trente-quatre sous de plus que lui.--Et, s'il veut parler en public, il
sera obligé de se faire membre de quelque société philanthropique ou
scientifique, ou patriotique ou religieuse,--toutes ayant divers
prétextes,--mais n'ayant qu'un seul et même but,--ainsi que j'ai déjà eu
occasion de le dénoncer, à savoir: de monter sur quelque chose et de
parler devant d'autres gens.

[GU] C'est pourquoi--je suis décidé à ne plus laisser faire cette
vieille plaisanterie usée sur la loquacité des femmes--à une époque où
les hommes feignent une foule de goûts, de vertus, de vices, de
sciences, de missions, de devoirs, etc., pour se rassembler dans des
endroits et y parler d'abord, chacun à son tour, au commencement des
séances, puis tous à la fois, pour ne pas perdre de temps à écouter.

[GU] DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE.--Une des plus grandes preuves de
l'amour de la parole dont sont possédés les gens en ce temps-ci est sans
contredit--la ridicule discussion sur la propriété littéraire.

Je commencerai par dire que je suis aussi désintéressé dans la question
que M. Lherbette ou M. Chaix-d'Est-Ange,--qui n'écrivent pas.

Si j'avais eu besoin ou désir d'argent,--j'aurais fait un tout autre
métier que celui de poëte,--métier auquel je ne demande que
l'indépendance,--la paresse et la dignité,--acceptant comme argent
trouvé--celui qui me revient de mes vers ou de ma prose.

De quoi je donnerai pour preuve,--seulement en ce qui regarde les
_Guêpes_,--que depuis un an et demi que je les publie--je n'ai jamais
prétendu tirer aucun bénéfice des reproductions qu'en ont faites les
journaux de Paris et surtout de la province,--ne suivant pas en cela
l'exemple de mes confrères de la Société des gens de lettres,--Société
sur laquelle je me suis suffisamment expliqué--dans mon volume du mois
de mars 1840;

Que j'ai refusé formellement de joindre à mon volume quelques pages
d'annonces,--pour lesquelles on m'offrait d'assez fortes sommes,--ce que
je ferai seulement à prendre du mois prochain,--pour m'aider à payer le
timbre, auquel j'aurai à donner six cents francs par mois,--ce que je
serais assez embarrassé de faire sans cet expédient.

[GU] J'avais proposé une loi,--claire et simple suffisamment: _La
propriété littéraire est une propriété_.

M. de Lamartine et quelques bons esprits étaient de mon avis;--mais ils
n'ont pas osé proposer à la Chambre quelque chose d'aussi raisonnable,
et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a été repoussé.

[GU] On ne peut,--disait-on, assimiler les œuvres de l'esprit et de
l'intelligence aux propriétés grossières et matérielles;--ces œuvres
appartiennent à la société,

Tudieu! messieurs, quel respect aujourd'hui et quelle humilité!--cela
ressemble beaucoup à l'action de Jacques Clément, qui se met à genoux
pour mieux poignarder Henri III.

[GU] La société,--qu'entendez-vous par ce mot? Qu'est-ce que la société
a en commun?--La société qui profitera des œuvres de l'esprit, ce
sera, dans vingt ans,--un libraire,--un marchand de quelque chose;--ce
sera un Lebigre ou un Ledentu d'une autre époque.--Hélas!--hélas!--mes
bons messieurs de la Chambre,--je vous le dis, en vérité,--c'est une loi
agraire que vous nous proposez là;--c'est un partage des œuvres de
l'intelligence;--et,--je suis forcé de le faire remarquer, messieurs mes
représentants,--j'ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort
pour le partage étaient ceux qui mettaient le moins à la masse.--Les
lois agraires n'ont jamais, a aucune époque que je sache,--été
présentées par les gros capitalistes et les riches propriétaires.--Je ne
pense pas que M. Roy--ou M. de Boissy--soient fort partisans d'une loi
agraire,--messieurs.--C'est un rapprochement qui n'est peut-être pas
très-heureux pour vous, messieurs.

[GU] Je l'ai déjà dit,--ce n'est pas la chose en elle-même qui me
frappe;--pour moi, je n'ai jamais demandé beaucoup d'argent à la
littérature,--et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie à deux ou
trois autres métiers que j'ai appris.--Je suis jardinier et laboureur,
et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pêche d'Étretat.

Mais je prends en grande pitié--ces pauvres gens qui s'intitulent
conservateurs,--et auxquels on a tant de fois demandé déjà avec raison:
«Mais que conservez-vous donc?»

Voici que l'on attaque la propriété--par un de ses côtés, il est vrai,
les moins respectés;--mais, quoi qu'il en soit,--c'est toujours la
propriété.

Et il ne s'est pas trouvé, à la Chambre, un homme pour dire:

«Messieurs,--il n'y a pas plusieurs sortes de propriété;--la question
qui nous est soumise n'existe pas,--la propriété littéraire est garantie
par les lois, déjà au moins assez nombreuses, sur la propriété.--Nous
n'avons rien à faire;--si nous faisons une loi sur la propriété
littéraire, il n'y a pas de raison pour que nous ne fassions pas une loi
spéciale sur toutes les formes de la propriété;--et je vous propose une
loi--sur chacune des formes que voici:

»Sur la propriété des chapeaux;

    Idem       melons cantaloups;
    Idem       maraîchers;
    Idem       abricots;
    Idem       prunes;
    Idem       pêches;
    Idem       --à l'eau-de-vie;
    Idem   de l'habit vert de M. Auguis.»

[GU] Accordez, messieurs, aux œuvres de l'esprit--l'admiration ou le
mépris que vous voudrez,--mais, comme propriété, je n'admets ni
l'emphase de votre éloge hypocrite,--ni votre dédain superbe; les deux
vers dont je viens de trouver la dernière rime--m'appartiennent juste et
sans aucune différence comme la planche appartient au menuisier qui
vient de la raboter.

[GU] Il y a un monsieur payant trente-quatre sous de plus que M.
Pelletier-Dulas, je retrouverai son nom,--je l'espère.--Ceux qui liront
les _Guêpes_ plus tard et qui y verront l'histoire de ce temps-ci--ne me
pardonneraient pas de ne leur avoir pas conservé ce nom.

Ledit monsieur a remarqué--que les poëtes avaient plus de talent quand
ils étaient plus pauvres,--et qu'il n'y avait conséquemment pas lieu à
garantir leurs propriétés, ni à assurer leur fortune.

C'est absolument--comme les huîtres que l'on fait jeûner pour qu'elles
soient meilleures à manger;--comme les pauvres volatiles auxquels on
crève les yeux pour qu'ils engraissent plus vite;--comme les carpes que
l'on fait cuire toutes vivantes pour augmenter leur saveur.

[GU] Pourquoi,--ô mon bon monsieur! pendant que vous y étiez,--n'avoir
pas rédigé la chose en un petit aphorisme,--comme celui de la
_Cuisinière bourgeoise_?

«Le lapin _aime_ être écorché vif, le lièvre _préfère_ attendre.»

«Le poëte _aime_ mourir de faim, le député _préfère_ manger.»

[GU] Mais, messieurs les conservateurs, si vous aviez, faute de mieux,
conservé un peu de sens et de raison--au milieu de la folie
universelle,--n'auriez-vous pas remarqué quels terribles arguments vous
donnez à l'émeute?

Si moi, par exemple, je croyais et tenais à ma propriété
littéraire,--que répondriez-vous à ces paroles que je vous dirais:

«Comment! vous,--monsieur un tel,--vous me niez la propriété des
œuvres de mon esprit, de ce que j'ai créé,--de ce qui n'existait pas
avant moi!--et vous voulez que je reconnaisse votre droit et celui de
vos descendants sur cette belle campagne où vous passez les étés,--sur
une portion de la terre, de l'herbe, de l'eau et des fruits, qui
existaient avant vous,--qui existeraient sans vous,--qui existeraient
malgré vous,--que Dieu nous a donnés à tous en commun, sans que rien en
indique le partage;--tandis qu'il a pris la peine de partager à chacun
l'intelligence et l'esprit!--Voyez plutôt votre part.»

[GU] Messieurs,--a dit M. Berville,--il me semble que l'homme de lettres
n'est pas trop malheureux;--le président du conseil est un homme de
lettres,--le ministre de l'instruction publique est un homme de
lettres,--le président du dernier conseil était un homme de lettres,--et
le rapporteur de la loi est un homme de lettres.

Très-bien, monsieur Berville,--vous en verrez bien d'autres, je vous
assure.--Puisque vous voulez absolument les mettre hors du droit
commun,--ils arriveront à tout,--comme cela commence déjà assez
bien;--mais ils arriveront comme on entre dans un pays conquis,--en
ravageant et en détruisant.

Messieurs les conservateurs, que Dieu vous conserve! car vous vous
conservez bien peu vous-mêmes.

[GU] Il s'est élevé à la Chambre une facétieuse discussion,--qui a donné
à MM. Chaix d'Est-Ange,--Lherbette et Durand de Romorantin--une occasion
de développer un esprit de galanterie qui doit les avoir mis au mieux
dans l'esprit de nos bas-bleus.--Que leurs faveurs leur soient légères!

Ces messieurs voulaient que la femme de lettres fût placée au-dessus de
la loi qui régit toutes les autres femmes,--et peu s'en est fallu qu'il
ne fût voté cette monstruosité:--«Qu'une femme pourrait publier malgré
son mari des ouvrages dont il est moralement, matériellement et
légalement responsable,--c'est-à-dire des ouvrages dont chaque ligne
peut lui amener un duel ou un procès ruineux.» C'est Me Dupin qui a
sauvé la Chambre de ce vote par trop saint-simonien.

[GU] Voici deux vers faits d'avance pour la postérité, que j'ai trouvés
l'autre jour au bas du portrait d'un avocat--chez un de ses amis:--

    L'avocat C*** D*** était un vrai malin
    Qui défendait la veuve--et faisait l'orphelin.

[GU] Voici un mot qu'un ami de M. Villemain disait en l'entendant causer
l'autre soir: «Mon Dieu! que Villemain est donc aimable! Il ne dit pas
un mot de ce qu'il pense, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit,--mais
qu'il est donc spirituel et gracieux!»

[GU] M. Mac ***, citoyen médiocre, monte rarement sa
garde.--Dernièrement il avait laissé amasser sur sa tête douze jours de
prison;--comme tout le monde,--après avoir échappé vingt fois à la
vengeance de la société, représentée par MM.--Ripon,--Begouin, Verther,
Rostain, etc., et autres gardes municipaux, il fut une fois pris au gîte
par un commissaire dûment escorté et orné de son écharpe.

--Messieurs, vous me permettrez de m'habiller?

--Oui, monsieur,--mais je ne vous quitte pas,--nous connaissons les
tours,--et cette fois vous ne nous échapperez pas.

--Comme vous voudrez.--Joseph, donne-moi des bas.

--Voici les bas que demande monsieur.

--Quels bas est-ce que tu me donnes là?

M. Mac *** jette les bas sur son lit avec impatience et dit:

--Donne-m'en d'autres.

--En voici d'autres.

--Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci?--Tiens, décidément j'aime
mieux les premiers.

M. Mac *** va reprendre les bas qu'il a jetés sur son lit,--mais ils
sont tombés dans la ruelle;--il tire un peu le lit,--passe derrière et
se baisse pour les ramasser.

--Allons, monsieur,--disait le commissaire,--avouez que vous espériez
n'être pas encore pris de sitôt.--Vous en avez attrapé plusieurs.--Mais
je me suis chargé moi-même de votre affaire,--et je me suis dit: «Voyons
donc le monsieur qui est si malin.»--Eh bien! vous ne trouvez donc pas
vos bas?--c'est singulier, ce qu'on perd de temps à chercher ses
bas;--moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse.--Dites donc,
monsieur, ils sont peut-être restés dessus.--Je suis sûr qu'à la fin de
ma vie j'aurai passé huit ans à chercher mon chapeau.--Oh! ça, c'est une
plaisanterie.--Monsieur le comte, relevez-vous donc,--je sais bien où
vous êtes,--il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une paire de
bas.--Allons donc.--Nous n'en finirons jamais.

--Monsieur le commissaire,--dit Joseph,--écoutez un peu.

Le commissaire prêta l'oreille et dit:

--Eh bien! c'est un bruit de voiture? qu'est-ce que ça me fait?--Allons
donc, monsieur le comte, finissez donc,--relevez-vous.

--Mais c'est sa voiture qui s'en va,--dit Joseph.

--Qu'est-ce que ça me fait?--répéta le commissaire.

--Ah! c'est que M. le comte est dedans,--ajouta Joseph.

--Comment, comment?

Le commissaire se lève effaré,--tire le lit, cherche--derrière,
dessus,--dedans,--dans les armoires,--dans la cheminée;--il s'égare, il
perd la tête,--il ouvre deux tiroirs et une tabatière.

--Où est-il?

--Je vous l'ai dit, dans sa voiture--et loin d'ici maintenant.

Enfin, à force de perquisitions,--le commissaire découvre,--derrière le
lit,--une porte très-basse--et très-cachée dans la draperie,--qui
communiquait avec une autre pièce.

[GU] DE LA VALSE ET DE LA CONTREDANSE.--Les gens de goût se plaignent de
l'invasion de la valse à deux temps qui a été essayée l'hiver
dernier,--et est fort à la mode cet hiver;--cette valse est disgracieuse
pour les femmes et pis que cela pour les hommes. «Si ceux qui valsent à
deux temps,--disait une femme l'autre jour,--se voyaient si ridicules
ensemble,--ils ne voudraient plus se retrouver jamais.»--La valse à deux
temps fait manquer bien des mariages.--Il n'y a pas d'infidélité ou de
caprice qui ne soit justifié par ce mot: «Je l'ai vu valser à deux
temps.»

[GU] Il y a deux ou trois ans,--j'ai écrit en parlant de la contredanse
et de la figure du cavalier seul--les lignes qui suivent.--Cette figure
a été supprimée depuis.--Il ne tient qu'à moi de prendre cette
conséquence pour un résultat,--et, en rapprochant les dates, de m'ériger
moi-même en réformateur de la contredanse française.

[GU] J'ai souvent écouté des gens échanger en dansant des mots--toujours
les mêmes--qui semblent faire partie de la contredanse; on dirait un
dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et
pouvant se chanter sur l'air de la _trénis_ ou de la _pastourelle_, et
que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y
rien changer. L'_été_,--en avant deux,--à droite, chassez à gauche,
traversez, balancez vos dames.

--Il fait bien chaud. Ah! oui,--ou--mais non. Vous avez une robe rose;
c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est
bleue: Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le
bleu).

--Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?

--Il y a beaucoup de bals cette année. J'ai eu le _bonheur_ de vous voir
chez (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis;
il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement).

--Main droite, main gauche,--balancez,--à vos places.

--Finissez par un _jeté battu_ et un _assemblé_.

--En avant deux.

--On ne fait plus le dos à dos.

--A vos places,--tour de main.

La connaissance devient plus intime, la phrase monte.

--J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or,
selon que la personne est brune, blonde ou rousse).

(--C'est ce que les moralistes appellent:

«Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivrements où
l'amour prend les formes les plus séduisantes et achève par la parole ce
qui n'est que trop bien commencé par la musique et de _voluptueux
entrelacements_.»)

--_Pastourelle_,--conduisez vos dames,--_en avant trois_, cavalier seul!

J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert
de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le
sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien! à ce moment
solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter,
arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une
contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidité, de
peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est là ouvert devant vous; un espace qu'il faut
remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits
par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les
spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. Votre habit vous gêne; vous
rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne
voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble à
vous-même que vous êtes devenu un de ces pantins dont les jambes et les
bras sont mal attachés et prêts à tomber; votre respiration est pénible
et embarrassée.

Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur
quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée.

Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un
terme à votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux
qui sont en face de vous. Mais vous êtes embarrassé de sentir que vous
baissez les yeux, vous voulez les relever et ils ne vous obéissent pas,
ou partout ils rencontrent des regards embarrassants.

Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de
votre lâcheté; il faut _danser_ franchement, et, dans votre élan de
courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en
avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous
arrêtez en face des deux _dames_;--le _cavalier_ médite déjà son pas et
s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il
aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main,--mais les
_femmes_! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement
penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et
contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de
main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement.

J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je
rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grêle, qui
m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les _diables
verts_ à l'Opéra quand M. _Simon_ est malade. M. _Simon_ est premier
_diable vert_ de l'Académie royale de musique et a reçu la croix
d'honneur en 1838.

Une fois j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.

Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleur cœur
que le bûcheron de La Fontaine.

J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la
prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.

Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes
étranges.

Le piano ricanait et se moquait de moi.

Les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats.

Les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le
cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier; hélas! on me
jugeait, en effet, un sot et un maladroit.

Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma
place, près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui
parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me
semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds, et dans les plis de
sa robe.

Jamais, depuis, je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.

[GU] ELOQUENCE DU PALAIS.--Le 6 mars 1841, devant le premier conseil de
guerre de la ville de Paris, Me Pinède, avocat, a dit: «Le poignard
est un instrument odieux;--il est le symbole de la lâcheté, aussi,
_c'est dans d'autres climats_ qu'on le CULTIVE, _mais en France
jamais_.»

[GU] LES MIRACLES DU PUITS DE GRENELLE.--Les bourgeois les plus notables
de Paris ont reçu sous enveloppe un billet rose dont voici le spécimen:

                      _Ministère de l'intérieur_.

                              Ce billet est personnel.

   M                                    est autorisé à visiter, avec sa
  société, l'intérieur du puits de Grenelle.

                           _Le directeur des Beaux-Arts_,

                                                CAVÉ.

_Nota_. Ce billet n'est valable que pour une fois, et doit être déposé
en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens, doivent être
déposés à l'orifice, chez le concierge du puits.

Beaucoup desdits bourgeois s'y sont présentés, et ont été fort surpris
quand on leur a fait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, _eux et
leur société, dans l'intérieur du puits_, dont l'orifice n'a que
quelques centimètres de largeur.--On a eu beaucoup de peine à leur faire
comprendre qu'ils avaient été mystifiés.

Lors de l'érection de l'obélisque,--des billets semblables ont été
envoyés pour visiter l'_intérieur_ de l'obélisque. Après avoir frappé
aux quatre faces du monolithe sans qu'on leur ouvrît,--plusieurs
privilégiés s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient
d'ordinaire à ses pieds de granit.

[GU] On vend trois sous, par les rues,--avec l'autorisation du préfet de
police,--une brochure grise,--dans laquelle on trouve l'anecdote que
voici:

«Un riche chaudronnier, demeurant rue Louis-Philippe, 17. le sieur D...,
atteint de la goutte, ayant entendu dire que l'eau du puits de Grenelle
le guérirait immédiatement, parvint, avec la protection d'un des
principaux ouvriers de M. Mulot, ingénieur en chef, à approcher du jet;
il emplit une bouilloire de cette eau bienfaisante, et, rentré chez lui,
il se préparait à en faire usage lorsqu'il ne fut pas peu étonné de
trouver au fond de sa bouilloire un anneau dit alliance en or. Il ouvrit
la bague en présence de sa femme; mais à peine eut-il jeté les yeux sur
les chiffres gravés à l'intérieur, qu'il devint presque fou de surprise
et de joie. La femme, effrayée de cet état de délire, appela les
voisins, et, quand le sieur D... fut un peu calmé, il leur raconta que
le jour où il quittait le département du Puy-de-Dôme pour venir à Paris,
n'emportant pour toute fortune que l'anneau d'alliance de sa mère, il
laissa tomber cette même bague dans une espèce de lac très-profond,
situé au versant d'une des montagnes de l'ancienne Auvergne; les noms de
son père et de sa mère, qui se lisent parfaitement dans la partie
concave de l'anneau, ne peuvent lui laisser aucun doute sur l'identité.
La science se charge d'expliquer ce que ce brave homme regarde comme un
miracle, ou, pour mieux dire, ce singulier événement ne fait que venir à
l'appui de tout ce que les savants ont avancé pour expliquer le jet des
puits artésiens.

»On assure que depuis ce temps une foule de gens se pressent pour
recueillir de cette eau souterraine, que l'on continue de vanter pour la
guérison des rhumatismes aigus et des douleurs de toute sorte.»

Voilà la littérature que le gouvernement protége et entoure de sa
sollicitude éclairée.

[GU] UNE HISTOIRE DE VOLEUR.--On a ri beaucoup ces jours derniers de
l'embarras d'un homme qui, reconnaissant sur le dos d'un voleur un habit
qui lui avait été dérobé, prit son voleur au collet, et, après une lutte
de quelques instants, le lâcha dans la crainte de déchirer son habit.

[GU] M. TH.--D'UNE FEMME DU MONDE, D'UN SOULIER ET D'UNE MAISON
SUSPECT.--J'ai parlé déjà d'un Américain qui donne à Paris des bals,
dans lesquels il impose une étiquette de son invention, et des
conditions humiliantes auxquelles se soumettent les gens les mieux nés
et les mieux élevés pour ne pas être exclus des invitations, et j'ai
reproché à ces derniers le peu de dignité de leurs concessions. Au
dernier de ces bals, M. le duc ***, nom dont la terminaison ressemble
beaucoup à celle du mien,--devait être présenté chez M. Th... par madame
de ***. Cette dame arriva dans la maison plus tard qu'elle ne l'avait
prévu,--et le duc l'attendit dans un des premiers salons. M. Th... se
promenait alors d'une façon toute royale,--jetant un mot aux uns, jetant
un signe de tête aux autres,--lorsqu'il avisa M***, qui se perdait de
son mieux dans la foule, pour ne pas être remarqué du maître de la
maison avant que la présentation fût faite.--Mais M. Th... alla droit à
lui et lui dit: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous
connaître,--comment vous appelez-vous?»

Cette question, peu convenable en elle-même et fort peu corrigée par
l'urbanité de ton avec laquelle elle était faite,--troubla un moment
M***, accoutumé à d'autres façons; cependant il répondit: «Je suis
M***,» et il prononça son nom, en ajoutant: «Je dois vous être
présenté par madame ***.» M. Th...,--frappé de la consonnance,
s'écria:

--Comment, monsieur, vous vous permettez de venir chez moi,--après vos
plaisanteries...

--Mais, monsieur,--reprit M***.

--Mais, monsieur,--répliqua M. Th...

--Je ne vous comprends pas.

--Ni moi,--vous.

--Je suis le duc ***.

--Le duc?

--***

--Ah! pardon, j'avais entendu un autre nom.

Si vous me connaissiez, mon bon monsieur Th...,--vous sauriez--que je ne
vais pas dans le monde,--que je ne vais pas partout,--que mes goûts et
ma paresse me rendent peu assidu dans des maisons meilleures et plus
haut placées que la vôtre--où l'on m'accueille avec bienveillance,--que
je ne me glisse nulle part,--que je refuse beaucoup d'invitations et
n'en ai de ma vie sollicité aucune;--je ne suis pas assez grand seigneur
pour pouvoir me permettre de ne pas choisir beaucoup ma société.

[GU] SUR LES FORTIFICATIONS.--_A quoi tient un vote_.--La discussion de
la Chambre des pairs, qui n'est pas encore terminée au moment où j'écris
ces lignes, est entièrement conforme à ma prédiction.--Les
antifortificationnistes--(c'est le barbarisme qu'amène aux Chambres
toute loi nouvelle) ont eu sur leurs adversaires un immense avantage, et
ont démontré, jusqu'à l'évidence, l'absurdité du projet.

Les bonnes gens s'étonnent de ceci, que, grâce à quelques bons esprits
qui se glissent dans les Chambres,--et en plus grand nombre à la Chambre
des pairs,--il arrive presque toujours que les questions importantes
sont présentées sous leur véritable jour,--et que, cependant, après que
le vrai, le juste et le raisonnable ont été démontrés, les Chambres ont
assez fréquemment le malheur de voter le contraire de ce qui ressort
évidemment de la discussion.

Il faut dire aux bonnes gens,--d'abord que le nombre fait loi,--et
ensuite que le plus grand nombre vote pour o