Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Le Suicide - Etude de Sociologie
Author: Durkheim, Emile
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Suicide - Etude de Sociologie" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).



LE SUICIDE

ÉTUDE DE SOCIOLOGIE

PAR

Émile DURKHEIM

Professeur de Sociologie à la Faculté des Lettres de l'Université de
Bordeaux

PARIS

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

1897



PRÉFACE


Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et
presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage
courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait
en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on
met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe
que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient
ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent
modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a
malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des
constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour
tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social,
elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les
questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément
traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du
public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de
sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à
découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des
généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont
susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une
démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on
n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des
renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire
la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère
utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des
questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
documents de quelque autorité.

Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à cœur de
mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison
pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à
présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à
lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats
obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de
nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit
d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie
ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté,
si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut
qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la
littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour
objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse
dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache
fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses
informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie
d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si
riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables
d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses
inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il
aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à
la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
possible dans le travail scientifique et cette continuité est la
condition du progrès.

C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de
notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente
publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement
opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien
marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent
mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de
la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées.
Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque
proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé
de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à
bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation,
des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce
qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que
rien trouble son jugement.

Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux.
Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre
de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude
quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent
actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent
l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être
expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes
définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les
étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les
expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve
justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection
collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la
comprendre.

Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous
avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces
questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution
trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à
l'attention du lecteur.

La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être
étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à
l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il
n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui
ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en
dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière
qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer
l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il
n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter.
De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions:
c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes,
avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles
deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et
contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne
sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une
investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion,
de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont
traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais
comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les
écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient
tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte
d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet
qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de
sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de
sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût
des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les
formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une
existence d'emprunt?

Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité
collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient
d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par
lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année,
ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée
etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent
même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces
états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont
des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont
elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas
de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où
elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment.
Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi
définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou
le biologiste[2].

       *       *       *       *       *

Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à
l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de
philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour
les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé
toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il
nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement
des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a
fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en
vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou
l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
considérable.

Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le
Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus
grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.



LE SUICIDE


INTRODUCTION


I.


Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
monde et qu'il est superflu de le définir. Mais, en réalité, les mots de
la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reçoit de
l'usage et sans leur faire subir d'autre élaboration s'exposerait aux
plus graves confusions. Non seulement la compréhension en est si peu
circonscrite qu'elle varie d'un cas à l'autre suivant les besoins du
discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
ne procède pas d'une analyse méthodique, mais ne fait que traduire les
impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
catégories de faits très disparates sont réunies indistinctement sous
une même rubrique, ou que des réalités de même nature sont appelées de
noms différents. Si donc on se laisse guider par l'acception reçue, on
risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui
doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des
choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature. On n'explique
qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver à
sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
plus de chances de réussir qu'elle est plus assurée d'avoir réuni tous
ceux qui peuvent être utilement comparés. Mais ces affinités naturelles
des êtres ne sauraient être atteintes avec quelque sûreté par un examen
superficiel comme celui d'où est résultée la terminologie vulgaire; par
conséquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
groupes de faits tout constitués auxquels correspondent les mots de la
langue courante. Mais il est obligé de constituer lui-même les groupes
qu'il veut étudier, afin de leur donner l'homogénéité et la spécificité
qui leur sont nécessaires pour pouvoir être traités scientifiquement.
C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
différents termes dans des sens qu'ils ont dû préalablement fixer.

Notre première tâche doit donc être de déterminer l'ordre de faits que
nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
allons chercher si, parmi les différentes sortes de morts, il en est qui
ont en commun des caractères assez objectifs pour pouvoir être reconnus
de tout observateur de bonne foi, assez spéciaux pour ne pas se
rencontrer ailleurs, mais, en même temps, assez voisins de ceux que l'on
met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
faire violence à l'usage, conserver cette même expression. S'il s'en
rencontre, nous réunirons sous cette dénomination tous les faits, sans
exception, qui présenteront ces caractères distinctifs, et cela sans
nous inquiéter si la classe ainsi formée ne comprend pas tous les cas
qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
habitué à appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
avec un peu de précision la notion que la moyenne des intelligences
s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catégorie d'objets
qui, tout en pouvant être, sans inconvénient, étiquettée sous cette
rubrique, soit fondée objectivement, c'est-à-dire corresponde à une
nature déterminée de choses.

Or, parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce
trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-même,
qu'elles résultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
part, il est certain que ce même caractère se retrouve à la base même de
l'idée qu'on se fait communément du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
nature intrinsèque des actes qui produisent ce résultat. Quoique, en
général, on se représente le suicide comme une action positive et
violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il
peut se faire qu'une attitude purement négative ou une simple abstention
aient la même conséquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
nourrir qu'en se détruisant par le fer ou le feu. Il n'est même pas
nécessaire que l'acte émané du patient ait été l'antécédent immédiat de
la mort pour qu'elle en puisse être regardée comme l'effet; le rapport
de causalité peut être indirect, le phénomène ne change pas, pour cela,
de nature. L'iconoclaste qui, pour conquérir les palmes du martyre,
commet un crime de lèse-majesté qu'il sait être capital, et qui meurt de
la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
s'il s'était porté lui-même le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
de classer dans des genres différents ces deux variétés de morts
volontaires, puisqu'il n'y a de différences entre elles que dans les
détails matériels de l'exécution. Nous arrivons donc à cette première
formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou
immédiatement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
elle-même.

Mais cette définition est incomplète; elle ne distingue pas entre deux
sortes de morts très différentes. On ne saurait ranger dans la même
classe et traiter de la même manière la mort de l'halluciné qui se
précipite d'une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec
le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
qu'il fait. Même, en un sens, il y a bien peu de dénouements mortels qui
ne soient la conséquence ou prochaine ou lointaine de quelque démarche
du patient. Les causes de mort sont situées hors de nous beaucoup plus
qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
leur sphère d'action.

Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'où la mort résulte a été
accompli par la victime en vue de ce résultat? Que celui-là seul se tue
véritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
intentionnel de soi-même? Mais d'abord, ce serait définir le suicide par
un caractère qui, quels qu'en puissent être l'intérêt et l'importance,
aurait, tout au moins, le tort de n'être pas facilement reconnaissable
parce qu'il n'est pas facile à observer. Comment savoir quel mobile a
déterminé l'agent et si, quand il a pris sa résolution, c'est la mort
même qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
chose trop intime pour pouvoir être atteinte du dehors autrement que par
de grossières approximations. Elle se dérobe même à l'observation
intérieure. Que de fois nous nous méprenons sur les raisons véritables
qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
généreuses ou des considérations élevées des démarches que nous ont
inspirées de petits sentiments ou une aveugle routine.

D'ailleurs, d'une manière générale, un acte ne peut être défini par la
fin que poursuit l'agent, car un même système de mouvements, sans
changer de nature, peut-être ajusté à trop de fins différentes. Et en
effet, s'il n'y avait suicide que là où il y a intention de se tuer, il
faudrait refuser cette dénomination à des faits qui, malgré des
dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques à ceux que tout le
monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement à moins de
laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant
n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au même titre que l'industriel
ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite?
On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mère qui
se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement acceptée
comme une condition regrettable, mais inévitable, du but où l'on tend,
ou bien qu'elle soit expressément voulue et recherchée pour elle-même,
le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce à l'existence, et les
différentes manières d'y renoncer ne peuvent être que des variétés
d'une même classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
fondamentales pour qu'on ne les réunisse pas sous la même expression
générique, sauf à distinguer ensuite des espèces dans le genre ainsi
constitué. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
de désespoir d'un homme qui ne tient plus à vivre. Mais, en réalité,
parce qu'on est encore attaché à la vie au moment où on la quitte, on ne
laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
un être vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
plus précieux, il y a des traits communs qui sont évidemment essentiels.
Au contraire, la diversité des mobiles qui peuvent avoir dicté ces
résolutions ne saurait donner naissance qu'à des différences
secondaires. Quand donc le dévouement va jusqu'au sacrifice certain de
la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
quelle sorte.

Ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement
suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
résulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amenée à se
conduire ainsi. Tous les faits de mort qui présentent cette
particularité caractéristique se distinguent nettement de tous les
autres où le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre décès, ou
bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
caractère facile à reconnaître, car ce n'est pas un problème insoluble
que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
naturelles de son action. Ils forment donc un groupe défini, homogène,
discernable de tout autre et qui, par conséquent, doit être désigné par
un mot spécial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
créer un autre; car la très grande généralité des faits qu'on appelle
quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc définitivement:
_On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou
indirectement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat._ La tentative,
c'est l'acte ainsi défini, mais arrêté avant que la mort en soit
résultée.

Cette définition suffit à exclure de notre recherche tout ce qui
concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux bêtes une
représentation anticipée de leur mort, ni surtout des moyens capables de
la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pénétrer dans un
local où d'autres ont été tuées; on dirait qu'elles pressentent leur
sort. Mais, en réalité, l'odeur du sang suffit à déterminer ce mouvement
instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
où l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
autrement. Si le scorpion irrité se perce lui-même de son dard (ce qui,
d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
réaction automatique et irréfléchie. L'énergie motrice, soulevée par son
état d'irritation, se décharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
représenté par avance la conséquence de son mouvement. Inversement, s'il
est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
maître, c'est que la tristesse, dans laquelle ils étaient plongés, a
supprimé mécaniquement l'appétit; la mort en est résultée, mais sans
qu'elle ait été prévue. Ni le jeûne dans ce cas, ni la blessure dans
l'autre n'ont été employés comme des moyens dont l'effet était connu.
Les caractères distinctifs du suicide, tels que nous l'avons défini,
font donc défaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons à
nous occuper que du suicide humain[3].

Mais cette définition n'a pas seulement l'avantage de prévenir les
rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
dès maintenant une idée de la place que les suicides occupent dans
l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à
part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les
autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée
de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses
jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais
cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que
l'apathique qui, ne tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de
soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces
différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des
suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues,
puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas
ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête
pas; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres.
Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits
constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et
développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout
autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de
l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence. On verra mieux
dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.



II.


Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le
suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et
qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait,
n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses
antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique
d'ordinaire sa résolution?

Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce
qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre
aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements
particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés
chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une
société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le
total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un
tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et
_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre
par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En
effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur
une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le
prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la
suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des
peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des
variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On
peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
crise qui affecte passagèrement l'état social[4].

/*
TABLEAU I

_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._

+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
|        |         |         |        |       |          |           |
| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. |
|        |         |         | TERRE  |       |          |           |
+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
|        |         |         |        |       |          |           |
|  1841  |  2.814  |  1.630  |        |  290  |          |    337    |
|  1842  |  2.866  |  1.598  |        |  318  |          |    317    |
|  1843  |  3.020  |  1.720  |        |  420  |          |    301    |
|  1844  |  2.973  |  1.575  |        |  335  |   244    |    285    |
|  1845  |  3.082  |  1.700  |        |  338  |   250    |    290    |
|  1846  |  3.102  |  1.707  |        |  373  |   220    |    376    |
|  1847  | (3.647) | (1.852) |        |  377  |   217    |    345    |
|  1848  | (3.301) | (1.649) |        |  398  |   215    |   (305)   |
|  1849  |  3.583  | (1.527) |        | (328) |  (189)   |    337    |
|  1850  |  3.596  |  1.736  |        |  390  |   250    |    340    |
|  1851  |  3.598  |  1.809  |        |  402  |   260    |    401    |
|  1852  |  3.676  |  2.073  |        |  530  |   226    |    426    |
|  1853  |  3.415  |  1.942  |        |  431  |   263    |    419    |
|  1854  |  3.700  |  2.198  |        |  547  |   318    |    363    |
|  1855  |  3.810  |  2.351  |        |  568  |   307    |    399    |
|  1856  |  4.189  |  2.377  |        |  550  |   318    |    426    |
|  1857  |  3.967  |  2.038  | 1.349  |  485  |   286    |    427    |
|  1858  |  3.903  |  2.126  | 1.275  |  491  |   329    |    457    |
|  1859  |  3.899  |  2.146  | 1.248  |  507  |   387    |    451    |
|  1860  |  4.050  |  2.105  | 1.365  |  548  |   339    |    468    |
|  1861  |  4.454  |  2.185  | 1.347  | (643) |          |           |
|  1862  |  4.770  |  2.112  | 1.317  |  557  |          |           |
|  1863  |  4.613  |  2.374  | 1.315  |  643  |          |           |
|  1864  |  4.521  |  2.203  | 1.340  | (545) |          |    411    |
|  1865  |  4.946  |  2.361  | 1.392  |  619  |          |    451    |
|  1866  |  5.119  |  2.485  | 1.329  |  704  |   410    |    443    |
|  1867  |  5.011  |  3.625  | 1.316  |  752  |   471    |    469    |
|  1868  | (5.547) |  3.658  | 1.508  |  800  |   453    |     498   |
|  1869  |  5.114  |  3.544  | 1.588  |  710  |   425    |     462   |
|  1870  |         |  3.270  | 1.554  |       |          |     486   |
|  1871  |         |  3.135  | 1.495  |       |          |           |
|  1872  |         |  3.467  | 1.514  |       |          |           |
|        |         |         |        |       |          |           |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États
européens.

Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des
changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la
société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est
intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême
lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs;
mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une
série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très
rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens
contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours
du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est
ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour
recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces
ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des
événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les
pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en
France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du
gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la
révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce.
Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence
que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un
nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu
près général en Europe[5].

Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude
définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette
aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous
appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre
à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un
million ou à cent mille habitants.

Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps,
mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux
phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie
beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par
lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont
évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au
tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque
année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts
d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison
qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus
considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides;
elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_
entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de
part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce
_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au
contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent
qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts
moyens[6].

Tableau II

_Variations comparées du taux de la mortalité-suicide et du taux de la
mortalité générale._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                      A.--Chiffres absolus.                         |
+--------------------------------------------------------------------+
|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|
|1841-46|par     |par  |1849-55|par     |par  |1856-60|par     |par  |
|       |100.000 |1.000|       |100.000 |1.000|       |100.000 |1.000|
|       |hab.    |hab. |       |hab.    |hab. |       |hab.    |hab. |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1841  |    8,2 | 23,2| 1849  |   10,0 | 27,3| 1856  | 11,6   | 23,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842  |    8,3 | 24,0| 1850  |   10,1 | 21,4| 1857  | 10,9   | 23,7|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843  |    8,7 | 23,1| 1851  |   10,0 | 22,3| 1858  | 10,7   | 24,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844  |    8,5 | 22,1| 1852  |   10,5 | 22,5| 1859  | 11,1   | 26,8|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845  |    8,8 | 21,2| 1853  |    9,4 | 22,0| 1860  | 11,9   | 21,4|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846  |    8,7 | 23,2| 1854  |   10,2 | 27,4|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
|       |        |     | 1855  |   10,5 | 25,9|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy.  |    8,5 | 22,8| Moy.  |   10,1 | 24,1| Moy.  | 11,2   | 23,8|
+--------------------------------------------------------------------+
|     B.--Taux de chaque année exprimé en fonction de la moyenne     |
|                         ramenée à 100.                             |
+--------------------------------------------------------------------+
| 1841  |     96 |101,7| 1849  |   98,9 |113,2| 1856  |  103,5 | 97  |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842  |     97 |105,2| 1850  |    100 | 88,7| 1857  |   97,3 | 99,3|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843  |    102 |101,3| 1851  |   98,9 | 92,5| 1858  |   95,5 |101,2|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844  |    100 | 96,9| 1852  |  103,8 | 93,3| 1859  |   99,1 |112,6|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845  |  103,5 | 92,9| 1853  |     93 | 91,2| 1860  |  106,0 | 89,9|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846  |  102,3 |101,7| 1854  |  100,9 |113,6|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
|       |        |     | 1855  |    103 |107,4|       |        |     |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy.  |    100 |100  | Moy.  |    100 |  100| Moy.  |    100 |100  |
+--------------------------------------------------------------------+
|                    C.--Grandeur de l'écart.                        |
+--------------------------------------------------------------------+
|                  |    ENTRE DEUX ANNÉES   |AU-DESSUS et au-dessous |
|                  |       consécutives.    |     de la moyenne.     |
+--------------------------------------------------------------------+
|                  |Ecart  |Ecart  |Ecart   | Maximum    | Maximum   |
|                  |maximum|minimum|moyen   | au-dessous.| au-dessus.|
+--------------------------------------------------------------------+
|                       PÉRIODE 1841-46.                             |
+--------------------------------------------------------------------+
|Mortalité générale|   8,8 |   2,5 |   4,9  |        7,1 |       4,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |   5,0 |   1   |   2,5  |        4   |       2,8 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|                       PÉRIODE 1849-55.                             |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalité générale|  24,5 |   0,8 |  10,6  |       13,6 |      11,3 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |  10,8 |   1,1 |   4,48 |        3,8 |       7,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|                       PÉRIODE 1856-60.                             |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalité générale|  22,7 |   1,9 |   9,57 |       12,6 |      10,1 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides |   6,9 |   1,8 |   4,82 |        6,0 |       4,5 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Il est vrai que, si l'on compare, non plus les années successives d'une
même période, mais les moyennes de périodes différentes, les variations
que l'on observe dans le taux de la mortalité deviennent presque
insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
année à l'autre et qui sont dus à l'action de causes passagères et
accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
calcul une unité de temps plus étendue; ils disparaissent donc du
chiffre moyen qui, par suite de cette élimination, présente une assez
grande invariabilité. Ainsi, en France, de 1841 à 1870, il a été
successivement pour chaque période décennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
d'abord, c'est déjà un fait remarquable que le suicide ait, d'une année
à la suivante, un degré de constance au moins égal, sinon supérieur, à
celui que la mortalité générale ne manifeste que de période à période.
De plus, le taux moyen de la mortalité n'atteint à cette régularité
qu'en devenant quelque chose de général et d'impersonnel qui ne peut
servir que très imparfaitement à caractériser une société déterminée. En
effet, il est sensiblement le même pour tous les peuples qui sont
parvenus à peu près à la même civilisation; du moins, les différences
sont très faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
oscille, de 1841 à 1870, autour de 23 décès pour 1.000 habitants;
pendant le même temps, il a été successivement en Belgique de 23,93, de
22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
abstraction de la Russie qui n'est encore européenne que
géographiquement, les seuls grands pays d'Europe où la dîme mortuaire
s'écarte d'une manière un peu marquée des chiffres précédents sont
l'Italie où elle s'élevait encore de 1861 à 1867 jusqu'à 30,6 et
l'Autriche où elle était plus considérable encore (32,52)[7]. Au
contraire le taux des suicides, en même temps qu'il n'accuse que de
faibles changements annuels, varie suivant les sociétés du simple au
double, au triple, au quadruple et même davantage (V. Tableau III,
ci-dessous). Il est donc, à un bien plus haut degré que le taux de la
mortalité, personnel à chaque groupe social dont il peut être regardé
comme un indice caractéristique. Il est même si étroitement lié à ce
qu'il y a de plus profondément constitutionnel dans chaque tempérament
national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
différentes sociétés reste presque rigoureusement le même à des époques
très différentes. C'est ce que prouve l'examen de ce même tableau. Au
cours des trois périodes qui y sont comparées, le suicide s'est partout
accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gardé
leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'accélération qui
lui est propre.

Tableau III

_Taux des suicides par million d'habitants dans les différents pays
d'Europe_.

/*
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|                 |PÉRIODE|1871-75|1874-78|NUMÉROS D'ORDRE À LA      |
|                 |1866-70|       |       |1e pér. |2e pér. |3e pér. |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Italie           |    30 |    35 |    38 |      1 |      1 |      1 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Belgique         |    66 |    69 |    78 |      2 |      3 |      4 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Angleterre       |    67 |    66 |    69 |      3 |      2 |      2 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Norwège          |    76 |    73 |    71 |      4 |      4 |      3 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Autriche         |    78 |    94 |   130 |      5 |      7 |      7 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Suède            |    85 |    81 |    91 |      6 |      5 |      5 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Bavière          |    90 |    91 |   100 |      7 |      6 |      6 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|France           |   135 |   150 |   160 |      8 |      9 |      9 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Prusse           |   142 |   134 |   152 |      9 |      8 |      8 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Danemark         |   277 |    258|   255 |     10 |     10 |     10 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Saxe             |   293 |   267 |   334 |     11 |     11 |     11 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et déterminé;
c'est ce que démontrent, à la fois, sa permanence et sa variabilité. Car
cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas à un ensemble de
caractères distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgré la
diversité des circonstances ambiantes, s'affirment simultanément; et
cette variabilité témoigne de la nature individuelle et concrète de ces
mêmes caractères, puisqu'ils varient comme l'individualité sociale
elle-même. En somme, ce qu'expriment ces données statistiques, c'est la
tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée.
Nous n'avons pas à dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
elle est un état _sui generis_ de l'âme collective[8], ayant sa réalité
propre, ou si elle ne représente qu'une somme d'états individuels. Bien
que les considérations qui précèdent soient difficilement conciliables
avec cette dernière hypothèse, nous réservons le problème qui sera
traité au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense à ce sujet, toujours
est-il que cette tendance existe soit à un titre soit à l'autre. Chaque
société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts
volontaires. Cette prédisposition peut donc être l'objet d'une étude
spéciale et qui ressortit à la sociologie. C'est cette étude que nous
allons entreprendre.

Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la genèse des
suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dépend
ce fait défini que nous avons appelé le taux social des suicides. On
conçoit que les deux questions sont très distinctes, quelque rapport
qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
pas assez générales pour affecter le rapport entre le nombre total des
morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-être, que
tel ou tel individu isolé se tue, non que la société _in globo_ ait pour
le suicide un penchant plus ou moins intense. De même qu'elles ne
tiennent pas à un certain état de l'organisation sociale, elles n'ont
pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intéressent le
psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
causes par l'intermédiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
les individus isolément, mais sur le groupe. Par conséquent, parmi les
facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
sentir leur action sur l'ensemble de la société. Le taux des suicides
est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.

Tel est l'objet du présent travail qui comprendra trois parties.

Le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ne peut être dû qu'à des causes
extra-sociales d'une grande généralité ou à des causes proprement
sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
premières et nous verrons qu'elle est nulle ou très restreinte.

Nous déterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manière
dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les états
individuels qui accompagnent les différentes sortes de suicides.

Cela fait, nous serons mieux en état de préciser en quoi consiste
l'élément social du suicide, c'est-à-dire cette tendance collective dont
nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].



LIVRE PREMIER

LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX



CHAPITRE I

Le suicide et les états psychopathiques[11].


Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
eût un penchant, d'intensité variable selon les pays, et qui entraînât
directement l'homme au suicide; d'un autre côté, le climat, la
température, etc., pourraient, par la manière dont ils agissent sur
l'organisme, avoir indirectement les mêmes effets. L'hypothèse, en tout
cas, ne peut pas être écartée sans discussion. Nous allons donc
examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
ont, en effet, une part dans le phénomène que nous étudions et quelle
elle est.


I.

Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant
les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que
nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une
affection individuelle[12].

C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant
Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations
mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le
délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il
concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni
par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où
il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit
à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans
tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir
ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale
qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus
d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le
docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore,
soutenu la même opinion.

Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes.
Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité
morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une
espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs
sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au
contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception.
«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est
pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes
diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce
phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du
suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions
générales démenties par l'expérience[17]».

De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la
seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est
impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les
cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une
généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne
seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais
l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si
l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses
caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée;
tout suicidé est un fou.

Mais existe-t-il une folie-suicide?



II.

La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle
constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie
partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un
délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un
d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le
monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par
exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou
de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi
qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18].

Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire
rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes
d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler,
c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez
le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief
exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations,
une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et
lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient
maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont
comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie
apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés
sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son
énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même
croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par
lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des
autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer
un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le
suicide a été mis au rang des vésanies.

Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans
discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait
démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un
corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées
qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il
semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la
maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté
et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de
la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux
formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la
lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
sur une idée isolée.

Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée.
Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation
qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas
citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu
atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable
isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont
en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces
lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations.
«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées
religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde
une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle,
mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme
les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous
trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une
tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer
la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi
s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons
qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses,
vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées
d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées
religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute,
tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un
même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie,
on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées.

Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a
toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie
mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes
ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou
une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de
coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et
cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit
pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout
entier.

D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des
monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la
science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de
défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité
consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent
leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions
solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette
lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime
dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les
fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient.
Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien
de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les
différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est
donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible
qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la
vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et
les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment
l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état
général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment.
Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet
état soit lui-même vicié.

Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent
toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies,
mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie
distincte.



III.


Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par
lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la
vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome
épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence
qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice
certain d'aliénation mentale?

La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il
en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la
folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a
pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux
catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des
suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation
mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;
car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi
générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient
des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et
qui, pourtant, sont les plus nombreux.

La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après
leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de
constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de
chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans
l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
affecte.

Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les
suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types
suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits
essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau
de Tours[20].

I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des
conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à
une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu
d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il
dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les
plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans
l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état
de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de
même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,
disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à
coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire
apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,
la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,
s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à
chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,
soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne
paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].

II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême
dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus
sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont
douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent
sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents
sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en
éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce
moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la
solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle
reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la
terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute
un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la
rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne
puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte
qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.

Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des
hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au
suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui
hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par
des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par
son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette
catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient
même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une
astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la
perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.

III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun
motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort
qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit
du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache
parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas
d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent
au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette
raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide
anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre
de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une
maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment
provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de
m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette
impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,
elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu
d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le
malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se
tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir
maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.

IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le
précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans
l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée
fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion
brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit
toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus
haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du
sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses
effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun
antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et
l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas
conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec
ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans
l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».
«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était
l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me
donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion
naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux
l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.

En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou
sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des
mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous
venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement
discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se
tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout
comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence
essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas
sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides
vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les
identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la
santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de
celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent
jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques
anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme
une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement
un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.

Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie
qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point
homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des
sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose
à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,
pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite
l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de
considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin
étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont
inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous
savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le
suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le
distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent
d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance
des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le
but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en
des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer
que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces
distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins
problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe
de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles
que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de
continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.
Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
donner aux secondes la même qualification.

Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et
que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas
purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème
de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne
nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous
sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à
l'observation les différentes sortes de morts volontaires.



IV.


Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en
représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent
l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement
dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une
série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit
d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de
rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle
important dans la genèse du phénomène qui nous occupe.

C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En
effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de
toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre
degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie
rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle
est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus
en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
desquels varie le taux des suicides.

On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au
suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme
prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une
onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant
les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus
résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers,
la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute
impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact;
l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement
pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système
nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne
parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des
événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de
plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce
qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas
plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes,
les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le
plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute,
quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du
dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop
souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de
descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances
d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection.

Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au
névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système
nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre
instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un
retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant,
bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée.
Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il
faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors
qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions
qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance
et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures
d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut
s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les
résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être
recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette
stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le
milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société,
dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à
condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie.
Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se
trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste.
Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des
formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les
nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations
traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir
contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus
souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un
sujet aussi mobile a de mal à y vivre.

Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir
quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit
aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont
extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du
phénomène?

Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir
comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie.
Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la
folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on
peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des
dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la
considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de
plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale
le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
anomalies mentales de toute sorte.

Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans
les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître
comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce
parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet;
il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse
est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide
sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la
civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques
peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils
varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces
deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de
dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut
les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de
l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de
conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les
désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté,
ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors
même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et
inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les
conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
démontrent que c'est le contraire qui est la règle:

1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés,
la population féminine est légèrement supérieure à la population
masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
hommes:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           |Années|   SUR 100   |              |Années|   SUR 100   |
|           |      |   ALIÉNÉS   |              |      |   ALIÉNÉS   |
|           |      |  combien d' |              |      |  combien d' |
|           |      |             |              |      |             |
|           |      |Hommes|Femmes|              |      |Hommes|Femmes|
+--------------------------------------------------------------------+
| Silésie   | 1858 |  49  |  51  | New-York     | 1855 |  44  |  56  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Saxe      | 1861 |  48  |  52  | Massachussets| 1854 |  46  |  54  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Wurtemberg| 1853 |  45  |  55  | Maryland     | 1850 |  46  |  54  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Danemark  | 1847 |  45  |  55  | France       | 1890 |  47  |  53  |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Norwège   | 1855 |  45  |  56  |   "          | 1891 |  48  |  52  |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États
différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des
deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres
analogues.

Tableau IV[30]

_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._

/*
+-------------------------------+-----------------+------------------+
|                               | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
+-------------------------------+-----------------+------------------+
|                               |  des suicides.  |    combien d'    |
|                               |                 |                  |
|                               | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Autriche (1873-77).            | 11.429 |  2.478 |  82,1  |   17,9  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Prusse (1831-40).              | 11.435 |  2.534 |  81,9  |   18,1  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "    (1871-76).              | 16.425 |  3.724 |   81,5 |   18,5  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Italie (1872-77).              |  4.770 |  1.195 |   80   |   20    |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Saxe (1851-60).                |  4.004 |  1.055 |   79,1 |   20,9  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1871-76).                |  3.625 |    870 |   80,7 |   19,3  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|France (1836-40).              |  9.561 |  3.307 |   74,3 |   25,7  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1851-55).                | 13.596 |  4.601 |   74,8 |   25,2  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "  (1871-76).                | 25.341 |  6.839 |   78,7 |   21,3  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Danemark (1845-56).            |  3.324 |  1.106 |   75,0 |   25,0  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|  "    (1870-76).              |  2.485 |    748 |   76,9 |   23,1  |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Angleterre (1863-67).          |  4.905 |  1.791 |   73,3 |   26,7  |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

On s'est, demandé, il est vrai, si cet excédent de femmes ne venait pas
simplement de ce que la mortalité des fous est supérieure à celle des
folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 aliénés qui
meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
considérable de sujets féminins recensés à un moment donné ne prouverait
donc pas que la femme a une plus forte tendance à la folie, mais
seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
acquis que la population existante d'aliénés compte plus de femmes que
d'hommes; si donc, comme il semble légitime, on conclut des fous aux
nerveux, on doit admettre qu'il existe à chaque moment plus de
neurasthéniques dans le sexe féminin que dans l'autre. Par conséquent,
s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthénie un rapport de
cause à effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
moins devraient-elles se tuer autant. Car même en tenant compte de leur
moindre mortalité et en corrigeant en conséquence les indications des
recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
pour la folie une prédisposition sensiblement égale à celle de l'homme;
leur plus faible dîme mortuaire et la supériorité numérique qu'elles
accusent dans tous les dénombrements d'aliénés se compensent, en effet,
à peu près exactement. Or, bien loin que leur aptitude à la mort
volontaire soit ou supérieure on équivalente à celle de l'homme, il se
trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
un penchant défini, qui est même constant pour chaque milieu social.
Mais l'intensité de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
psychopathique, qu'on évalue ce dernier d'après le nombre des cas
nouveaux enregistrés chaque année ou d'après celui des sujets recensés
au même moment.

2° Le tableau V permet de comparer l'intensité de la tendance à la folie
dans les différents cultes.

Tableau V[31]

_Tendance à la folie dans les différentes confessions religieuses._

/*
+-----------------------------+--------------------------------------+
|                             |  NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS  |
|                             |            de chaque culte           |
|                             +--------------+--------------+--------+
|                             | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Silésie (1858).             |      0,74    |     0,79     |  1,55  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Mecklembourg (1862).        |      1,36    |     2,0      |  5,33  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Duché de Bade (1863).       |      1,34    |     1,41     |  2,24  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|      "        (1873).       |      0,95    |     1,19     |  1,44  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Bavière (1871).             |      0,92    |     0,96     |  2,86  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Prusse (1871).              |      0,80    |     0,87     |  1,42  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Wurtemberg (1832).          |      0,65    |     0,68     |  1,77  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|     "      (1853).          |      1,06    |     1,06     |  1,49  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
|     "      (1875).          |      2,18    |     1,86     |  3,96  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Grand-Duché de Hesse (1864).|      0,63    |     0,59     |  1,42  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Oldenbourg (1871).          |      2,12    |     1,76     |  3,37  |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Canton de Berne (1871).     |      2,64    |     1,82     |        |
+--------------------------------------------------------------------+
*/


On voit que la folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans
les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
les autres affections du système nerveux y sont également dans les
mêmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
très faible. Nous montrerons même plus loin que c'est la religion où il
a le moins de force[32]. _Par conséquent, dans ce cas, le suicide varie
en raison inverse des états psychopathiques_, bien loin d'en être le
prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
tares nerveuses et cérébrales pussent jamais servir de préservatifs
contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacité
pour le déterminer, puisqu'il peut s'abaisser à ce point au moment même
où elles atteignent leur plus grand développement.

Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
n'est pas aussi générale; cependant elle est très fréquente. La tendance
des catholiques à la folie n'est inférieure à celle des protestants que
4 fois sur 12 et encore l'écart entre eux est-il très faible. Nous
verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.

3° Il sera établi plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
suicide croît régulièrement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse la
plus avancée. Si, parfois, elle régresse après 70 ou 80 ans, le recul
est très léger; elle reste toujours à cette période de la vie deux et
trois fois plus forte qu'à l'époque de la maturité. Inversement, c'est
pendant la maturité que la folie éclate avec le plus de fréquence. C'est
vers la trentaine que le danger est le plus grand; au delà il diminue,
et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
font varier le suicide et celles qui déterminent les troubles mentaux
n'étaient pas de nature différente.

Si l'on compare létaux des suicides à chaque âge, non plus avec la
fréquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent à la même
période, mais avec l'effectif proportionnel de la population aliénée,
l'absence de tout parallélisme n'est pas moins évidente. C'est vers 35
ans que les fous sont le plus nombreux relativement à l'ensemble de la
population. La proportion reste à peu près la même jusque vers 60 ans;
au delà elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
d'apercevoir aucune relation régulière entre les variations qui se
produisent de part et d'autre[36].

4° Si l'on compare les différentes sociétés au double point de vue du
suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
variations de ces deux phénomènes. Il est vrai que la statistique de
l'aliénation mentale n'est pas faite avec assez de précision pour que
ces comparaisons internationales puissent être d'une exactitude très
rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
que nous empruntons à deux auteurs différents, donnent des résultats
sensiblement concordants.

Tableau VI

_Rapports du suicide et de la folie dans les différents pays d'Europe._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                                                                    |
|                                A.                                  |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|               |  NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMÉRO D'ORDRE |
|               |    par 100.000  |   par million    | des pays pour |
|               |     habitants   |   d'habitants    |      |        |
|               |                 |                  |  La  |   Le   |
|               |                 |                  |folie.|suicide.|
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Norwège       |    180 (1855)   |  107  (1851-55)  |  1   |   4    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Écosse        |    164 (1855)   |   34 (1856-60)   |  2   |   8    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Danemark      |    125 (1847)   |  258 (1846-50)   |  3   |   1    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Hanovre       |    103 (1856)   |   13 (1856-60)   |  4   |   9    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| France        |     99 (1856)   |  100 (1851-55)   |  5   |   5    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Belgique      |     92 (1858)   |   50 (1855-60)   |  6   |   7    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Wurtemberg    |     92 (1853)   |  108  (1846-56)  |  7   |   3    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Saxe          |     67 (1861)   |  245 (1856-60)   |  8   |   2    |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Bavière       |     57 (1858)   |   73 (1846-56)   |  9   |   6    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                                                                    |
|                                 B.[37]                             |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|               |   NOMBRE DE FOUS   |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
|               |     par 100.000    |   par million    |   suicides |
|               |      habitants     |   d'habitants    |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Wurtemberg.   |     215 (1875)     |  180 (1875)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+     107    |
| Écosse.       |     202 (1871)     |   35             |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Norwège.      |     185 (1865)     |   85 (1866-70)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Irlande.      |     180 (1871)     |   14             |            |
+---------------+--------------------+------------------+      63    |
| Suède.        |     177 (1870)     |   85  (1866-70)  |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Angleterre    |                    |                  |            |
| et Galles.    |     175 (1871)     |   70 (1870)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| France.       |     146 (1872)     |  150 (1871-75)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Danemark.     |     137 (1870)     |  277 (1866-70)   |     164    |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Belgique.     |     134 (1868)     |   66 (1866-70)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Bavière.      |      98 (1871)     |   86 (1871)      |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Autriche Cisl.|      95 (1873)     |  122 (1873-77)   |            |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Prusse.       |      86 (1871)     |  133 (1871-75)   |     153    |
+---------------+--------------------+------------------+            |
| Saxe.         |      84 (1875)     |  272 (1875)      |            |
+--------------------------------------------------------------------+
*/


Ainsi les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a le plus de
suicides; le cas de la Saxe est particulièrement frappant. Déjà, dans sa
très bonne étude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
avait fait une observation analogue. «Le plus souvent, dit-il, les
localités où l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
en ont également une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
être complètement séparés. Je serais même disposé à croire qu'à côté de
pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
il en est où les maladies mentales ont seules fait leur apparition».
Dans d'autres localités c'est l'inverse qui se produit[38].

Morselli, il est vrai, est arrivé à des résultats un peu différents[39].
Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'aliénés les
fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
très différentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
être soupçonnées d'avoir sur le suicide. Loin d'y prédisposer, l'idiotie
paraît plutôt en être un préservatif; car les idiots sont, dans les
campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
états aussi contraires quand on cherche à déterminer la part des
différents troubles névropathiques dans le taux des morts volontaires.
Mais, même en les confondant, on n'arrive pas à établir un parallélisme
régulier entre le développement de l'aliénation mentale et celui du
suicide. Si, en effet, prenant comme incontestés les chiffres de
Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'après
l'importance de leur population aliénée (idiots et fous étant réunis
sous la même rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
suivant:

/*
+--------------------------+------------------+----------------------+
|                          |     Aliénés      |       Suicides       |
|                          |       par        |         par          |
|                          |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|1er Groupe (3 pays)       |  De 340 à 280    |         157          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|2e      --      --        |  -- 261 à 245    |         195          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|3e      --      --        |  -- 185 à 164    |          65          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|4e      --      --        |  -- 150 à 116    |          61          |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|5e      --      --        |  -- 110 à 100    |          68          |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

On peut bien dire qu'en gros, là où il y a beaucoup de fous et d'idiots,
il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
entre les deux échelles une correspondance suivie qui manifeste
l'existence d'un lien causal déterminé entre les deux ordres de
phénomènes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
le premier en a davantage; le cinquième qui, au même point de vue,
devrait être inférieur à tous les autres est, au contraire, supérieur au
quatrième et même au troisième. Si enfin, à la statistique de
l'aliénation mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
qui est beaucoup plus complète et, à ce qu'il semble, plus rigoureuse,
l'absence de parallélisme est encore beaucoup plus accusée. Voici, en
effet, ce que l'on trouve[41].


/*
+---------------------------+------------------+---------------------+
|                           |  Fous et idiots  | Moyenne de suicides |
|                           |       par        |         par         |
|                           |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 1er Groupe (3 pays)       |   De 422 à 305   |          76         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 2e      --      --        |   -- 305 à 291   |         123         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 3e      --      --        |   -- 268 à 244   |         130         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 4e      --      --        |   -- 223 à 218   |         227         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 5e      --   (4 pays)     |   -- 216 à 146   |          77         |
+---------------------------+------------------+---------------------+
*/


Une autre comparaison faite par Morselli entre les différentes provinces
d'Italie est, de son propre aveu, peu démonstrative[42].

5° Enfin, comme la folie passe pour croître régulièrement depuis un
siècle[43] et qu'il en est de même du suicide, on pourrait être tenté de
voir dans ce fait une preuve de leur solidarité. Mais ce qui lui ôte
toute valeur démonstrative, c'est que, dans les sociétés inférieures, où
la folie est très rare, le suicide, au contraire, est parfois très
fréquent, comme nous l'établirons plus loin[44].

Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation définie
avec la tendance à la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
aux différentes formes de la neurasthénie.

Et en effet, si, comme nous l'avons montré, la neurasthénie peut
prédisposer au suicide, elle n'a pas nécessairement cette conséquence.
Sans doute, le neurasthénique est presque inévitablement voué à la
souffrance s'il est mêlé de trop près à la vie active; mais il ne lui
est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
spécialement contemplative. Or, si les conflits d'intérêts et de
passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
délicat, en revanche, il est fait pour goûter dans leur plénitude les
joies plus douces de la pensée. Sa débilité musculaire, sa sensibilité
excessive, qui le rendent impropre à l'action, le désignent, au
contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
réclament des organes appropriés. De même, si un milieu social trop
immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure où
la société elle-même est mobile et ne peut se maintenir qu'à condition
de progresser, il a un rôle utile à jouer; car il est, par excellence,
l'instrument du progrès. Précisément parce qu'il est réfractaire à la
tradition et au joug de l'habitude, il est une source éminemment féconde
de nouveautés. Et comme les sociétés les plus cultivées sont aussi
celles où les fonctions représentatives sont le plus nécessaires et le
plus développées, et qu'en même temps, à cause de leur très grande
complexité, un changement presque incessant est une condition de leur
existence, c'est au moment précis où les neurasthéniques sont le plus
nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'être. Ce ne sont donc
pas des êtres essentiellement insociaux, qui s'éliminent d'eux-mêmes
parce qu'ils ne sont pas nés pour vivre dans le milieu où ils sont
placés. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter à l'état
organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
développer dans ce sens. Par elle-même, la neurasthénie est une
prédisposition très générale qui n'entraîne nécessairement à aucun acte
déterminé, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
plus variées. C'est un terrain sur lequel des tendances très différentes
peuvent prendre naissance selon la manière dont il est fécondé par les
causes sociales. Chez un peuple vieilli et désorienté, le dégoût de la
vie, une mélancolie inerte, avec les funestes conséquences qu'elle
implique, y germeront facilement; au contraire, dans une société jeune,
c'est un idéalisme ardent, un prosélytisme généreux, un dévouement
actif qui s'y développeront de préférence. Si l'on voit les dégénérés se
multiplier aux époques de décadence, c'est par eux aussi que les États
se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
rénovateurs. Une puissance aussi ambiguë[45] ne saurait donc suffire à
rendre compte d'un fait social aussi défini que le taux des suicides.


V.

Mais il est un état psychopathique particulier, auquel on a, depuis
quelque temps, l'habitude d'imputer à peu près tous les maux de notre
civilisation. C'est l'alcoolisme. Déjà on lui attribue, à tort ou à
raison, les progrès de la folie, du paupérisme, de la criminalité.
Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
l'hypothèse paraît peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
plus cultivées et les plus aisées que le suicide fait le plus de
victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
les plus nombreux. Mais rien ne saurait prévaloir contre les faits.
Examinons-les.

Si l'on compare la carte française des suicides avec celle des
poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperçoit entre elles
presque aucun rapport. Ce qui caractérise la première, c'est l'existence
de deux grands foyers de contamination dont l'un est situé dans
l'Île-de-France et s'étend de là vers l'Est, tandis que l'autre occupe
la côte méditerranéenne, de Marseille à Nice. Tout autre est la
distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
Normandie et plus particulièrement dans la Seine-Inférieure, l'autre
dans le Finistère et les départements bretons en général, le troisième
enfin dans le Rhône et la région voisine. Au contraire, au point de vue
du suicide, le Rhône n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
départements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
La géographie des deux phénomènes est donc trop différente pour qu'on
puisse imputer à l'un une part importante dans la production de l'autre.

On arrive au même résultat, si l'on compare le suicide non plus aux
délits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causées par
l'alcoolisme. Après avoir groupé les départements français en huit
classes d'après l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
cherché quel était, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
cause alcoolique, d'après les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
nous avons obtenu le résultat suivant:

/*
+-----------------------------+-----------------+--------------------+
|                             |  Suicides par   |  Folies de cause   |
|                             |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
|                             |    (1872-76).   |     admissions     |
|                             |                 |(1867-69 et 1874-76)|
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 1er Groupe (5 départements) |Au-dessous de 50 |       11,45        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 2e    ---- (18   ----     ) |   De 51 à 75    |       12,07        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 3e    ---- (15   ----     ) |   -- 76 à 100   |       11,92        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 4e    ---- (20   ----     ) |   -- 101 à 150  |       13,42        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 5e    ---- (10   ----     ) |   -- 151 à 200  |       14,57        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 6e    ---- (9    ----     ) |   -- 201 à 250  |       13,26        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 7e    ---- (4    ----     ) |   -- 251 à 300  |       16,32        |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 8e    ---- (5    ----     ) |   Au delà       |       13,47        |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
suicides passent du simple au sextuple et au delà, la proportion des
folies alcooliques augmente à peine de quelques unités et
l'accroissement n'est pas régulier; la deuxième classe l'emporte sur la
troisième, la cinquième sur la sixième, la septième sur la huitième.
Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'état
psychopathique, ce ne peut être que par les troubles mentaux qu'il
détermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
moyennes[48].

[Illustration:

Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.

Suicides (1878-1887)

Délits d'ivresse (1875-1887) ]

[Illustration:

Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.

Folies alcooliques (1867-1876)

Consommation de l'alcool (1873) ]

Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la
quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce
qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements
septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même
région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même
configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins
sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe
vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une
orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de
l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas
l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône
sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
l'alcoolisme[49].

Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de
démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis
qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84
d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8
litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres
69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et
cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait
150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à
Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de
68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois
beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer
à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons
spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve
son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à
maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire
qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes
génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même
région de notre pays.

La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette
conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de
véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million
d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième
groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé
presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y
tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53].

_Alcoolisme et suicide en Allemagne._

/*
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |Consommation  | Moyenne des   |          Pays            |
|          |de l'alcool   | suicides dans |                          |
|          |  (1884-86).  | le groupe.    |                          |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |13 lit. à     |   206,1 p.    | Posnanie, Silésie,       |
|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie.  |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |              |               | Prusse orientale et      |
| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2|   208,4 ---   | occidentale, Hanovre,    |
|          |              |               | province de Saxe,        |
|          |              |               | Thuringe, Westphalie.    |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
|          |              |               | Mecklembourg,            |
|          |              |               | royaume de Saxe,         |
| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5|   208,4 ---   | Schleswig-Holstein,      |
|          |              |               | Alsace, province et      |
|          |              |               | grand-duché de Hesse.    |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| 4e ----- | 4 lit. et    |               | Provinces du Rhin, Bade, |
|          | au-dessous.  |   147,9 ---   |  Bavière, Wurtemberg.    |
+--------------------------------------------------------------------+
*/



Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide
une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle
a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses
différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre
à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle
n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des
circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le
sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état.
La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.



CHAPITRE II


Le suicide et les états psychologiques normaux. La race. L'hérédité.


Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide fût fondé dans la
constitution de l'individu, sans dépendre spécialement des états
anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
phénomènes purement psychiques, sans être nécessairement lié à quelque
perversion du système nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
hommes une tendance à se défaire de l'existence qui ne serait ni une
monomanie, ni une forme de l'aliénation mentale ou de la neurasthénie?
La proposition pourrait même être regardée comme établie, si, comme
l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
suicides qui lui fût propre. Car une race ne se définit et ne se
différencie des autres que par des caractères organico-psychiques. Si
donc le suicide variait réellement avec les races, il faudrait
reconnaître qu'il y a quelque disposition organique dont il est
étroitement solidaire.

Mais ce rapport existe-t-il?



I.


Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus nécessaire d'en
donner une définition que, non seulement le vulgaire, mais les
anthropologistes eux-mêmes emploient le mot dans des sens assez
divergents. Cependant, dans les différentes formules qui en ont été
proposées, on retrouve généralement deux notions fondamentales: celle
de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les écoles, c'est
l'une ou l'autre de ces idées qui tient la première place.

Tantôt, on a entendu par race un agrégat d'individus qui, sans doute,
présentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
communauté de caractères à ce fait qu'ils sont tous dérivés d'une même
souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
chez un ou plusieurs sujets d'une même génération sexuelle une variation
qui les distingue du reste de l'espèce et que cette variation, au lieu
de disparaître à la génération suivante, se fixe progressivement dans
l'organisme par l'effet de l'hérédité, elle donne naissance à une race.
C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu définir la race
«l'ensemble des individus semblables appartenant à une même espèce et
transmettant par voie de génération sexuelle les caractères d'une
variété primitive[55]». Ainsi entendue, elle se distinguerait de
l'espèce en ce que les couples initiaux d'où seraient sorties les
différentes races d'une même espèce seraient, à leur tour, tous issus
d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
c'est par le procédé spécial de filiation qui lui a donné naissance
qu'elle se définirait.

Malheureusement, si l'on s'en tient à cette formule, l'existence et le
domaine d'une race ne peuvent être établis qu'à l'aide de recherches,
historiques et ethnographiques, dont les résultats sont toujours
douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
qu'à des vraisemblances très incertaines. De plus, il n'est pas sûr
qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui répondent à cette
définition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
sens, chacune des variétés existantes de notre espèce dérive d'origines
très diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critère, il sera
bien difficile de savoir quels rapports les différentes races
soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec précision où
elles commencent et où elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
de Quatrefages a le tort de préjuger la solution d'un problème que la
science est loin d'avoir résolu. Elle suppose; en effet, que les
qualités caractéristiques de la race se sont formées au cours de
l'évolution, qu'elles ne se sont fixées dans l'organisme que sous
l'influence de l'hérédité. Or c'est ce que conteste toute une école
d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygénistes. Suivant eux,
l'humanité, au lieu de descendre tout entière d'un seul et même couple,
comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanément
soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
souches primitives se seraient formées indépendamment les unes des
autres et dans des milieux différents, elles se seraient différenciées
dès le début; par conséquent, chacune d'elles aurait été une race. Les
principales races ne se seraient donc pas constituées grâce à la
fixation progressive de variations acquises, mais dès le principe et
d'emblée.

Puisque ce grand débat est toujours ouvert, il n'est pas méthodique de
faire entrer l'idée de filiation ou de parenté dans la notion de la
race. Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que
l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
d'origine. Il ne reste alors que deux caractères qui la singularisent.
En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui présentent des
ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une même confession ou
d'une même profession. Ce qui achève de la caractériser, c'est que ces
ressemblances sont héréditaires. C'est un type qui, de quelque manière
qu'il se soit formé à l'origine, est actuellement transmissible par
l'hérédité. C'est dans ce sens que Prichard disait: «Sous le nom de
race, on comprend toute collection d'individus présentant plus ou moins
de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces
caractères étant mise de côté et réservée». M. Broca s'exprime à peu
près dans les mêmes termes: «Quant aux variétés du genre humain, dit-il,
elles ont reçu le nom de races, qui fait naître l'idée d'une filiation
plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais ne
résout ni affirmativement, ni négativement, la question de parenté
entre individus de variétés différentes[56]».

Ainsi posé, le problème de la constitution des races devient soluble;
seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement étendue,
qu'il en devient indéterminé. Il ne désigne plus seulement les
embranchements les plus généraux de l'espèce, les divisions naturelles
et relativement immuables de l'humanité, mais des types de toute sorte.
De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
siècles, présentent des similitudes en partie héréditaires,
constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Même, c'est seulement sous cette
forme que les races peuvent être encore regardées comme des facteurs
concrets et vivants du développement historique. Dans la mêlée des
peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
autres qu'elles ont à peu près perdu toute individualité. Si elles ne se
sont pas totalement évanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
vagues linéaments, des traits épars qui ne se rejoignent
qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
caractérisées. Un type humain que l'on constitue uniquement à l'aide de
quelques renseignements, souvent indécis, sur la grandeur de la taille
et sur la forme du crâne, n'a pas assez de consistance ni de
détermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
la marche des phénomènes sociaux. Les types plus spéciaux et de moindre
étendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
marqué, et ils ont nécessairement un rôle historique, puisqu'ils sont
des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
faut qu'ils soient objectivement définis. Nous savons bien mal, par
exemple, à quels signes exacts la race latine se distingue de la race
saxonne. Chacun en parle un peu à sa manière sans grande rigueur
scientifique.

Ces observations préliminaires nous avertissent que le sociologue ne
saurait être trop circonspect quand il entreprend de chercher
l'influence des races sur un phénomène social quel qu'il soit. Car, pour
pouvoir résoudre de tels problèmes, encore faudrait-il savoir quelles
sont les différentes races et comment elles se reconnaissent les unes
des autres. Cette réserve est d'autant plus nécessaire que cette
incertitude de l'anthropologie pourrait bien être due à ce fait que le
mot de race ne correspond plus actuellement à rien de défini. D'une
part, en effet, les races originelles n'ont plus guère qu'un intérêt
paléontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'être que des peuples ou des
sociétés de peuples, frères par la civilisation plus que par le sang. La
race ainsi conçue finit presque par se confondre avec la nationalité.



II.


Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
on aperçoit en gros les caractères les plus généraux et entre lesquels
se répartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
variétés, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
celto-romain_ (belges, français, italiens, espagnols); _le type slave_
et _le type ouralo-altaïque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
mémoire, car il compte trop peu de représentants en Europe pour qu'on
puisse déterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
y puissent être rattachés. Les trois autres races se classeraient de la
manière suivante selon l'ordre décroissant de leur aptitude au suicide:
d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
slaves[57].

Mais ces différences peuvent-elles être réellement imputées à l'action
de la race?

L'hypothèse serait plausible si chaque groupe de peuples réunis ainsi
sous un même vocable avait pour le suicide une tendance d'intensité à
peu près égale. Mais il existe entre nations de même race les plus
extrêmes divergences. Tandis que les Slaves, en général, sont peu
enclins à se tuer, la Bohême et la Moravie font exception. La première
compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De même, de
tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, à la même
époque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un écart aussi
considérable puisse s'expliquer par ce fait que les éléments germaniques
sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. Étant
donné surtout que les peuples qui se séparent ainsi de leurs congénères
sont aussi les plus civilisés, on est en droit de se demander si ce qui
différencie les sociétés et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
pas plutôt l'inégal développement de leur civilisation.

Entre les peuples germaniques, la diversité est encore plus grande. Des
quatre groupes qu'on rattache à cette souche, il en est trois qui sont
beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
Danemark, il est vrai, présente Le chiffre élevé de 268 suicides, mais
la Norwège n'en a que 74,5 et la Suède que 84. Il est donc impossible
d'attribuer le taux des suicides danois à la race, puisque, dans les
deux pays où cette race est le plus pure, elle produit des effets
contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
Allemands qui soient, d'une manière générale, fortement portés au
suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
pourrait plus être ici question de race, mais de nationalité. Cependant,
comme il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
en partie, héréditaire, on peut convenir d'étendre jusqu'à cette extrême
limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
le suicide est plus développé que dans la plupart des sociétés
celto-romaines, slaves ou même anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui précèdent. En tout état de
cause, ce cas est le seul où une certaine influence des caractères
ethniques pourrait être, à la rigueur, soupçonnée. Encore allons-nous
voir que, en réalité, la race n'y est pour rien.

En effet, pour pouvoir attribuer à cette cause le penchant des Allemands
pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est général en
Allemagne; car cette généralité pourrait être due à la nature propre de
la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir démontré que ce
penchant est lié à un état héréditaire de l'organisme allemand, que
c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors même que le milieu
social est changé. C'est à cette seule condition que nous pourrons y
voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
alors qu'il est associé à la vie d'autres peuples et acclimaté à des
civilisations différentes, l'Allemand garde sa triste primauté.

L'Autriche nous offre, pour répondre à la question, une expérience toute
faite. Les Allemands y sont mêlés, dans des proportions très différentes
selon les provinces, à une population dont les origines ethniques sont
tout autres. Voyons donc si leur présence a pour effet de faire hausser
le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
chaque province, en même temps que le taux moyen des suicides pendant la
période quinquennale 1872-77, l'importance numérique des éléments
allemands. C'est d'après la nature des idiomes employés qu'on a fait la
part des différentes races; quoique ce critère ne soit pas d'une
exactitude absolue, c'est pourtant le plus sûr dont on puisse se servir.


Tableau VII

_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
de la race._

/*
+--------------------------------+------------+----------------------+
|                                |  SUR 100   |  TAUX DES SUICIDES   |
|                                | habitants  |      par million.    |
|                                |  combien   |                      |
|                                |d'Allemands.|                      |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
|           |Autriche inférieure.|   95,90    |254|                  |
| Provinces +--------------------+------------+---+                  |
|           |Autriche supérieure.|    100     |110| Moyenne          |
| purement  +--------------------+------------+---+                  |
|           |     Salzbourg      |    100     |120|   106.           |
|allemandes.+--------------------+------------+---+                  |
|           |  Tyrol transalpin  |    100     |88 |                  |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
|           |     Carinthie      |   71,40    |92 |                  |
|En majorité+--------------------+------------+---+ Moyenne          |
|           |       Styrie       |   62,45    |94 |                  |
|allemandes.+--------------------+------------+---+   125.           |
|           |      Silésie       |   53,37    |190|                  |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
|À minorité |       Bohême       |   37,64    |158|        |         |
|           +--------------------+------------+---+ Moyenne|         |
| allemande |      Moravie       |   26,33    |136|        |         |
|           +--------------------+------------+---+   140. |         |
|importante.|      Bukovine      |    9,06    |128|        |Moyennes |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+         |
|           |      Galicie       |    2,72    |82 |        |  des    |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
|À minorité |   Tyrol cisalpin   |    190     |88 |        |2 groupes|
|           +--------------------+------------+---+        |         |
| allemande |      Littoral      |    1,62    |38 |        |   86.   |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
|  faible.  |      Carniole      |    6,20    |46 |        |         |
|           +--------------------+------------+---+        |         |
|           |      Dalmatie      |   -----    |14 |        |         |
+--------------------------------------------------------------------+
*/

Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
à Morselli lui-même, la moindre trace de l'influence allemande. La
Bohême, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 à 9 %
d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) supérieure à celle de la
Styrie, de la Carinthie et de la Silésie (125) où les Allemands sont
pourtant en grande majorité. De même, ces derniers pays, où se trouve
pourtant une importante minorité de Slaves, dépassent, pour ce qui
regarde le suicide, les trois seules provinces où la population est tout
entière allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
transalpin. Il est vrai que l'Autriche inférieure donne beaucoup plus de
suicides que les autres régions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
saurait être attribuée à la présence d'éléments allemands, puisque
ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
Tyrol transalpin où l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
de ce chiffre élevé, c'est que l'Autriche inférieure a pour chef-lieu
Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
énorme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer à la race ce qui
provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, où pourtant
il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux à cinq fois plus de morts
volontaires. Si même on calcule le taux moyen des suicides pour
l'ensemble des huit provinces à minorité allemande, on arrive au chiffre
de 86, c'est-à-dire autant que dans le Tyrol transalpin, où il n'y a que
des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie où ils
sont en très grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
dans le même milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
même. Par conséquent, la différence qu'on observe entre eux quand les
circonstances sont autres, ne tient pas à la race.

Il en est de même de celle que nous avons signalée entre l'Allemand et
le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en présence. Quinze
cantons sont allemands soit en totalité, soit en partie. La moyenne des
suicides y est de _186_ (année 1876). Cinq sont en majorité français
(Valais, Fribourg, Neufchâtel, Genève, Vaud). La moyenne des suicides y
est de _255_. Celui de ces cantons où il s'en commet le moins, le Valais
(10 pour 1 million) se trouve être justement celui où il y a le plus
d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchâtel, Genève
et Vaud, où la population est presque tout entière latine, ont
respectivement 486, 321, 371 suicides.

Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
elle existe, nous avons cherché à éliminer le facteur religieux qui
pourrait la masquer. Pour cela, nous avons comparé les cantons allemands
aux cantons français de même confession. Les résultats de ce calcul
n'ont fait que confirmer les précédents:

_Cantons suisses._

/*
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
| ----       français |83  ----   | ----       français |456  ------ |
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
*/

D'un côté, il n'y a pas d'écart sensible entre les deux races; de
l'autre, ce sont les Français qui ont la supériorité.

Les faits concordent donc à démontrer que, si les Allemands se tuent
plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
dans leurs veines, mais à la civilisation au sein de laquelle ils sont
élevés. Cependant, parmi les preuves qu'a données Morselli pour établir
l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
passer pour plus concluante. Le peuple français résulte du mélange de
deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, dès l'origine, se
distinguaient l'une de l'autre par la taille. Dès l'époque de Jules
César, les Kymris étaient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
d'après la taille des habitants que Broca a pu déterminer de quelle
manière ces deux races sont actuellement distribuées sur la surface de
notre territoire, et il a trouvé que les populations d'origine celtique
sont prépondérantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonnés dans
la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, à leur _minimum_
dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est allé plus loin. Il a
cru pouvoir établir que les suicides français variaient régulièrement
selon le mode de distribution des éléments ethniques. Pour procéder à
cette démonstration, il constitua six groupes de départements, calcula
pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
exemptés pour défaut de taille; ce qui est une manière indirecte, de
mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
s'élève dans la mesure où le nombre des exemptés diminue. Or il se
trouve que ces deux séries de moyennes varient en raison inverse l'une
de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exemptés
pour taille insuffisante, c'est-à-dire que la taille moyenne est plus
haute[59].

Une correspondance aussi exacte, si elle était établie, ne pourrait
guère être expliquée que par l'action de la race. Mais la manière dont
Morselli est arrivé à ce résultat ne permet pas de le considérer comme
acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
groupes ethniques distingués par Broca[60] suivant le degré supposé de
pureté des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
l'autorité de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
trop complexes et laissent encore trop de place à la diversité des
interprétations et des hypothèses contradictoires pour qu'on puisse
regarder comme certaine la classification qu'il a proposée. Il n'y a
qu'à voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
invérifiables, il a dû l'appuyer, et, s'il ressort avec évidence de ces
recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
distincts, la réalité des types intermédiaires et diversement nuancés
qu'il a cru reconnaître est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
côté ce tableau systématique, mais peut-être trop ingénieux, on se
contente de classer les départements d'après la taille moyenne qui est
propre à chacun d'eux (c'est-à-dire d'après le nombre moyen des
conscrits exemptés pour défaut de taille) et si, en regard de chacune de
ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les résultats
suivants qui diffèrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:

Tableau VIII

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|   DÉPARTEMENTS À HAUTE TAILLE.   |   DÉPARTEMENTS À PETITE TAILLE. |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |  Nombre  |  Taux  |             |  Nombre  |  Taux  |
|              |    des   |  moyen |             |    des   |  moyen |
|              | exemptés |   des  |             | exemptés |   des  |
|              |          |suicides|             |          |suicides|
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |Au-dessous|        |             |De 60 à   | 115    |
| 1er groupe (9|de 40 pour|  180   |1er groupe   |80 pour   |(sans la|
| départ.)     |mille     |        |(22 départ.).|mille     |Seine   |
|              |examinés. |        |             |examinés  | 101).  |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 2e groupe (8 |          |        |2e groupe (12|De 80     |        |
|   départ.)   |De 40 à 50|  249   | départ.)... |à 100.    |  88    |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 3e groupe (17|          |        |3e groupe (14|          |        |
| départ.)     |De 50 à 60|  170   |   départ.). |Au-dessus |  90    |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
|              |Au-dessous|        |             |Au-dessus | 103    |
|Moyenne       |de 60 pour|  191   |Moyenne      |de 60     |(avec la|
|générale      |mille     |        |générale.    |pour mille|Seine). |
|              |examinés. |        |             |examinés. |93 (sans|
|              |          |        |             |          |la      |
|              |          |        |             |          |Seine). |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
*/

Le taux des suicides ne croît pas, d'une manière régulière,
proportionnellement à l'importance relative des éléments kymriques ou
supposés tels; car le premier groupe, où les tailles sont le plus
hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
plus que le troisième; de même, les trois derniers sont à peu près au
même niveau[62], quelqu'inégaux qu'ils soient sous le rapport de la
taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
des suicides comme à celui de la taille, la France est partagée en deux
moitiés, l'une septentrionale où les suicides sont nombreux et les
tailles élevées, l'autre centrale où les tailles sont moindres et où
l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
exactement parallèles. En d'autres termes, les deux grandes masses
régionales que nous avons aperçues sur la carte ethnographique se
retrouvent sur celle des suicides; mais la coïncidence n'est vraie qu'en
gros et d'une manière générale. Elle ne se retrouve pas dans le détail
des variations que présentent les deux phénomènes comparés.

Une fois qu'on l'a ainsi ramenée à ses proportions véritables, elle ne
constitue plus une preuve décisive en faveur des éléments ethniques; car
elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas à démontrer une
loi. Elle peut très bien n'être due qu'à la simple rencontre de facteurs
indépendants. Tout au moins, pour qu'on pût l'attribuer à l'action des
races, il faudrait que cette hypothèse fût confirmée et même réclamée,
par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
qui suivent:

1° Il serait étrange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
dont la réalité est incontestable et qui a pour le suicide une si
puissante affinité, cessât de la manifester dès que les circonstances
sociales se modifient, et qu'un type à demi problématique comme celui
des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
vestiges, eût encore aujourd'hui sur cette même tendance une action
efficace. Il y a trop d'écart entre l'extrême généralité des caractères
qui en perpétuent le souvenir et la spécialité complexe d'un tel
penchant.

2° Nous verrons plus loin que le suicide était fréquent chez les anciens
Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
suppose être d'origine celtique, ce ne peut être en vertu d'une
propriété congénitale de la race, mais de circonstances extérieures qui
ont changé.

3° Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
ils étaient affiliés «par le sang, comme par le langage et les
croyances[64]». Les uns et les autres ne sont que des variétés de cette
race d'hommes blonds et à haute stature qui, soit par invasions en
masse, soit par essaims successifs, se sont peu à peu répandus dans
toute l'Europe. Toute la différence qu'il y a entre eux au point de vue
ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
brunes et petites du Midi, se sont écartés davantage du type commun. Par
conséquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
s'est moins altérée. Mais alors, on devrait voir, même en dehors de la
France, le suicide croître d'autant plus que les caractères distinctifs
de cette race sont plus accusés. Or il n'en est rien. C'est en Norwège
que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi là qu'il passe pour
s'être le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'île Scandinave, le
taux des suicides n'est pas élevé. La même race, dit-on, a mieux
conservé sa pureté en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fécond en
suicides que les trois autres.

Du reste, cette distribution géographique des suicides français peut
s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les
puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divisé,
moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
sont pas encore complètement pénétrées. Les populations du Centre et du
Midi ont gardé leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
pour cette raison, résistent aux idées et aux mœurs du Nord. Or, c'est
au Nord que se trouve le foyer de la civilisation française; elle est
donc restée chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
qui poussent les Français à se tuer, les limites géographiques de sa
sphère d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
n'est pas qu'ils y soient plus prédisposés en vertu de leur tempérament
ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
particulièrement accumulées au nord de la Loire qu'au sud.

Quant à savoir comment cette dualité morale de notre pays s'est produite
et maintenue, c'est une question d'histoire que des considérations
ethnographiques ne sauraient suffire à résoudre. Ce n'est pas ou, en
tout cas, ce n'est pas seulement la différence des races qui a pu eu
être cause; car des races très diverses sont susceptibles de se mêler et
de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
septentrional et le type méridional un tel antagonisme que des siècles
de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne différait pas
moins du Normand que le Provençal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
traditionnalisme local sont restés beaucoup plus forts dans le Midi,
tandis qu'au Nord la nécessité de faire face à des ennemis communs, une
plus étroite solidarité d'intérêts, des contacts plus fréquents ont
rapproché plus tôt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
précisément ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
circulation des hommes, des idées et des choses, a fait de cette
dernière région le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].



III.


La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il
ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais
l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant
plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il
était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,
il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique
déterminé.

Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du
suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des
suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se
conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la
proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors
le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les
sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une
explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,
comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,
à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement
compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans
un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé
d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et
intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle
consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une
certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et
auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme
physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait
essentiellement de causes individuelles.

L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?
Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même
famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus
frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse
sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à
Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;
tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace
de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,
père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un
cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit
successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité
qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations
successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre
qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.
Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,
en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un
tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le
bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à
en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter
catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins
établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant
que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même
réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit
donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la
thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres
accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple
condition?

Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse
en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce
n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de
plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à
l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents
héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre
ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à
se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des
combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et
les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque
toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les
quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu
contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au
suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez
complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà
rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de
Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents
s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents
héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,
la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les
années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].

Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse
recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait
de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.

En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des
aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale
est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont
il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se
rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans
doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais
ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est
l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le
meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à
redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au
suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie
héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des
fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents
s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les
désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la
folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à
des types différents.

Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les
faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète
jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours
cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le
suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale
n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas
porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables
suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en
rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de
l'exemple suffit à le produire.

Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez
les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à
toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en
particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui
les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel
ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée
chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents
se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se
donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le
spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.

Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait
comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des
faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore
ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en
honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un
cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est
une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs
années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien
il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas
plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire
de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les
persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte
fidélité, l'acte de leurs devanciers.

Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la
contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans
les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours
que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante
uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un
passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De
même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;
mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces
faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils
cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.
Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les
attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la
puissance.

Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient
mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui
lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et
répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait
répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,
se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et
l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.
Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des
idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la
conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je
me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez
gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...
Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque
instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une
manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce
souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,
maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus
probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la
mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la
folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste
position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.
Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle
ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je
dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc
corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses
craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec
son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la
malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle
renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa
santé se rétablit[77].»

Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide
ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent
sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,
sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire
proprement dite. Ce sont les suivants:

1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine
héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu
près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération
grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que
les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent
qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.

Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au
suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les
conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il
penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste
latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien
n'établit l'existence?

2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit
d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y
autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie
intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la
naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une
tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En
supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,
cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à
rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de
soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve
péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans
le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit
fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de
l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se
manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette
raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la
folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas
d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la
précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].

On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme
héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins
avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique
qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution
individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles
qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout
âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met
de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi
la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement
organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme
défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en
jeu dès les premières années.

Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1
million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période
1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous
les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils
sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits
extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas
oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des
causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.
Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides
d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la
précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus
complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et
plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une
déplorable régularité[81].

Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,
mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,
dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.

TABLEAU IX[82]

_Suicides aux différents âges (pour un million de sujets de chaque
âge)._

/*
+-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
|             |  FRANCE  |  PRUSSE   |  SAXE   |  ITALIE  | DANEMARK |
|             | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
|             +----------+-----------+---------+----------+----------+
|             |  H. | F. |  H. | F.  | H. | F. |  H. | F. |  H. & F. |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|Au-dessous de|     |    |     |     |    |    |     |    |          |
|16 ans       |  2,2| 1,2| 10,5|  3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0|   113    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 16 à 20   | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2|   272    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 20 à 30   |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9|   307    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 30 à 40   |155,6|44,0|235,1| 55,6|    |    | 72,3|19,6|   426    |
+-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
|De 40 à 50   |204,7|64,7|347,0| 61,6|    |    |102,3|26,0|   576    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 50 à 60   |217,9|74,8|     |     |    |    |140,0|32,0|   702    |
+-------------+-----+----+     |     | 906| 207+-----+----+----------+
|De 60 à 70   |317,3|83,7|     |     |    |    |147,8|34,5|          |
+-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+   783    |
|De 70 à 80   |317,3|91,8|     |     |    |    |124,3|29,1|          |
+-------------+-----+----+     |     | 917| 297+-----+----+----------+
|Au-dessus    |345,1|81,4|     |     |    |    |103,8|33,8|   642    |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
*/

Avec quelques nuances, ces rapports sont les mêmes dans tous les pays.
La Suède est la seule société où le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
Partout ailleurs, il ne se produit qu'à la dernière ou à
l'avant-dernière période de la vie et, partout également, à de très
légères exceptions près qui sont peut-être dues à des erreurs de
recensement[83], l'accroissement jusqu'à cette limite extrême est
continu. La décroissance que l'on observe au delà de 80 ans n'est pas
absolument générale et, en tout cas, elle est très faible. Le
contingent de cet âge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
septuagénaires, mais il reste supérieur aux autres ou, tout au moins, à
la plupart des autres. Comment, dès lors, attribuer à l'hérédité une
tendance qui n'apparaît que chez l'adulte _et qui, à partir de ce
moment, prend toujours plus de force à mesure que l'homme avance dans
l'existence?_ Comment qualifier de congénitale une affection qui, nulle
ou très faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se développant
et n'atteint son maximum d'intensité que chez les vieillards?

La loi de l'hérédité homochrone ne saurait être invoquée en l'espèce.
Elle énonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractère
hérité apparaît chez les descendants à peu près au même âge que chez les
parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au delà de 10 ou de 15
ans, est de tous les âges sans distinction. Ce qu'il a de
caractéristique, ce n'est pas qu'il se manifeste à un moment déterminé
de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'âge en âge. Cette
progression ininterrompue démontre que la cause dont il dépend se
développe elle-même à mesure que l'homme vieillit. Or l'hérédité ne
remplit pas cette condition; car elle est, par définition, tout ce
qu'elle doit et peut être dès que la fécondation est accomplie.
Dira-t-on que le penchant au suicide existe à l'état latent dès la
naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
forces dont l'apparition est tardive et le développement progressif?
Mais c'est reconnaître que l'influence héréditaire se réduit tout au
plus à une prédisposition très générale et indéterminée; car, si le
concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
seulement sentir son action quand il est donné et dans la mesure où il
est donné, c'est lui qui doit être regardé comme la cause véritable.

Enfin, la façon dont le suicide varie selon les âges prouve que, de
toute manière, un état organico-psychique n'en saurait être la cause
déterminante. Car tout ce qui tient à l'organisme, étant soumis au
rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
de stationnement et, enfin, de régression. Il n'y a pas de caractère
biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, après
être arrivés à un moment d'apogée, entrent en décadence. Au contraire,
le suicide ne parvient à son point culminant qu'aux dernières limites de
la carrière humaine. Même le recul que l'on constate assez souvent vers
80 ans, outre qu'il est léger et n'est pas absolument général, n'est que
relatif, puisque les nonagénaires se tuent encore autant ou plus que les
sexagénaires, plus surtout que les hommes en pleine maturité. Ne
reconnaît-on pas à ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
saurait consister en une impulsion congénitale et immuable, mais dans
l'action progressive de la vie sociale? De même qu'il apparaît plus ou
moins tôt, selon l'âge auquel les hommes débutent dans la société, il
croît à mesure qu'ils y sont plus complètement engagés.

Nous voici donc ramenés à la conclusion du chapitre précédent. Sans
doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
s'y refuse pas. Mais l'état individuel qui lui est le plus favorable
consiste, non en une tendance définie et automatique (sauf le cas des
aliénés), mais en une aptitude générale et vague, susceptible de prendre
des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
ne l'implique pas nécessairement et, par conséquent, n'en donne pas
l'explication.



CHAPITRE III


Le suicide et les facteurs cosmiques[84].


Mais si, à elles seules, les prédispositions individuelles ne sont pas
des causes déterminantes du suicide, elles ont peut-être plus d'action
quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De même que
le milieu matériel fait parfois éclore des maladies qui, sans lui,
resteraient à l'état de germe, il pourrait se faire qu'il eût le pouvoir
de faire passer à l'acte les aptitudes générales et purement virtuelles
dont certains individus seraient naturellement doués pour le suicide.
Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
phénomène social; dû au concours de certaines causes physiques et d'un
état organico-psychique, il relèverait tout entier ou principalement de
la psychologie morbide. Peut-être, il est vrai, aurait-on du mal à
expliquer comment, dans ces conditions, il peut être si étroitement
personnel à chaque groupe social: car, d'un pays à l'autre, le milieu
cosmique ne diffère pas très sensiblement. Pourtant, un fait important
ne laisserait pas d'être acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
certaines, tout au moins, des variations que présente ce phénomène, sans
faire intervenir de causes sociales.

Parmi les facteurs de cette espèce, il en est deux seulement auxquels on
a attribué une influence suicidogène; c'est le climat et la température
saisonnière.

I.

Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
les différents degrés de latitude:

/*
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab.   |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 43e au 50e  ---       ---   | 93,3   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 50e au 55e  ---       ---   |172,5   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Au delà.                       | 88,1   ---           ---           |
+-------------------------------+------------------------------------+
*/

C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de
précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de
longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette
zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe.
Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences
climatériques?

C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que
les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle
hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très
fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de
l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à
certaines époques, très développé[85].

La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas
la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près
égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat,
mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique
nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la
civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette
civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les
différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il
faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour
le suicide.

On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé,
que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne
font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus
rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par
le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord,
tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat
tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les
sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs,
qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et
le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être
intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes
régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est
que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique,
artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont
suivi.

Tableau X

_Distribution régionale du suicide en Italie._

/*
+--------------+-------------------------+---------------------------+
|              |  SUICIDES PAR MILLION   |LE TAUX DE CHAQUE RÉGION   |
|              |                         |                           |
|              |        d'habitants.     |   exprimé en fonction     |
|              |                         |                           |
|              |                         |de celui du Nord représenté|
|              |                         |                           |
|              |                         |       par 100.            |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|              |PÉRIODE |        |       |         |        |        |
|              |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Nord          |  33,8  |  43,6  |   63  |  100    |  100   |  100   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Centre        |  25,6  |  40,8  |   88  |   75    |   93   |  139   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Sud           |  8,3   |  16,5  |   21  |   24    |   37   |   33   |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
*/



Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothèse que rien
ne prouve et que tant de faits infirment.


II.

L'influence de la température saisonnière paraît mieux établie. Les
faits peuvent être diversement interprétés, mais ils sont constants.

Si, au lieu de les observer, on essayait de prévoir par le raisonnement
quelle doit être la saison la plus favorable au suicide, on croirait
volontiers que c'est celle où le ciel est le plus sombre, où la
température est la plus basse ou la plus humide. L'aspect désolé que
prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer à la rêverie,
d'éveiller les passions tristes, de provoquer à la mélancolie?
D'ailleurs, c'est aussi l'époque où la vie est le plus rude, parce qu'il
nous faut une alimentation plus riche pour suppléer à l'insuffisance de
la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
C'est déjà pour cette raison que Montesquieu considérait les pays
brumeux et froids comme particulièrement favorables au développement du
suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
aux saisons, on en arriva à croire que c'est à l'automne que devait se
trouver l'apogée du suicide. Quoique Esquirol eût déjà émis des doutes
sur l'exactitude de cette théorie, Falret en acceptait encore le
principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui définitivement réfutée. Ce
n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
la température le plus douce. L'homme quitte de préférence la vie au
moment où elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'année en
deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
à août inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
pays qui fasse exception à cette loi._ La proportion, à quelques unités
près, est la même partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
à 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
le reste de l'année.

Le rapport entre le suicide et les variations de la température peut
même être déterminé avec plus de précision.

Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de décembre à
février inclus, printemps celui qui s'étend de mars à mai, été celui qui
commence en juin pour finir en août, et automne les trois mois suivants,
et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
mortalité-suicide, on trouve que presque partout l'été tient la première
place. Morselli a pu comparer à ce point de vue 34 périodes différentes
appartenant à 18 États européens, et il a constaté que dans 30 cas,
c'est-à-dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
la période estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
en automne. Cette dernière irrégularité que l'on a observée dans le seul
grand-duché de Bade et à un seul moment de son histoire est sans valeur,
car elle résulte d'un calcul qui porte sur une période de temps trop
courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux périodes
ultérieures. Les trois autres exceptions ne sont guère plus
significatives. Elles se rapportent à la Hollande, à l'Irlande, à la
Suède. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
qui ont servi de base à l'établissement des moyennes saisonnières sont
trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorité désirable.
Enfin, pour la Suède, c'est seulement pendant la période 1835-51 que le
fait a été constaté. Si donc on s'en tient aux États sur lesquels nous
sommes authentiquement renseignés, on peut dire que la loi est absolue
et universelle.

L'époque où a lieu le minimum n'est pas moins régulière: 30 fois sur 34,
c'est-à-dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
fois en automne. Les quatre pays qui s'écartent de la règle sont
l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas précédent) le canton de
Berne et la Norwège. Nous savons quelle est la portée des deux premières
anomalies; la troisième en a moins encore, car elle n'a été observée que
sur un ensemble de 97 suicides. En résumé 26 fois sur 34, soit 76 fois
sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: été, printemps,
automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière,
du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.

Non seulement les saisons se classent de la même manière, mais la part
proportionnelle de chacune diffère à peine d'un pays à l'autre. Pour
rendre cette invariabilité plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
(V. ci-dessous), exprimé le contingent de chaque saison dans les
principaux États européens en fonction du total annuel ramené à mille.
On voit que les mêmes séries de nombres reviennent presque identiquement
dans chaque colonne.

Tableau XI

_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
de chaque pays._

/*
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|         |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE|  SAXE |BAVIÈRE|AUTRICHE|PRUSSE |
|         |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Été     |   312  |   301  |   306 |   307 |   308 |   315  |   290 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|Printemps|   284  |   275  |   283 |   281 |   282 |   281  |   284 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Automne |   227  |   229  |   210 |   217 |   218 |   219  |   227 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Hiver   |   177  |   195  |   201 |   195 |   192 |   185  |   199 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|         | 1.000  | 1.000  | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000  | 1.000 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
*/

De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
température avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
la chaleur, par l'action mécanique qu'elle exerce sur les fonctions
cérébrales, entraînait l'homme à se tuer. Ferri a même essayé
d'expliquer de quelle manière elle produisait cet effet. D'une part,
dit-il, la chaleur augmente l'excitabilité du système nerveux; de
l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
consommer autant de matériaux pour entretenir sa propre température au
degré voulu, il en résulte une accumulation de forces disponibles qui
tendent naturellement à trouver leur emploi. Pour cette double raison,
il y a, pendant l'été, un surcroît d'activité, une pléthore de vie qui
demande à se dépenser et ne peut guère se manifester que sous forme
d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
en est une autre, et voilà pourquoi les morts volontaires se multiplient
pendant cette saison en même temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
l'aliénation mentale, sous toutes ses formes, passe pour se développer à
cette époque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
des rapports qu'il soutient avec la folie, évolue de la même manière.

Cette théorie, séduisante par sa simplicité, paraît, au premier abord,
concorder avec les faits. Il semble même qu'elle n'en soit que
l'expression immédiate. En réalité, elle est loin d'en rendre compte.



III.


En premier lieu, elle implique une conception très contestable du
suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent
psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte
violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au
contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le
suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas
moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est
impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur
l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle
exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se
manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de
la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons
doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup
des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation
mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite
que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les
saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et,
quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à
savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font
monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr
que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
contribuer à produire ce résultat.

Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la
chaleur, voyons si elle est réelle.

Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop
violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le
nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on
imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les
tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter
brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage
et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans
la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant
mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent
et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en
rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_.
Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible
à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le
sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler
sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence
analogue[88].

Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de
même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée,
dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc
invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement,
les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en
automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout
genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des
fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels
l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient.
Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température
dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à
l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution.

Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous
avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or
il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:

/*
+---------+-----------------------------+----------------------------+
|         |           FRANCE            |          ITALIE            |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|         |    Sur 1.000   |            |   Sur 1.000    |           |
|         |     suicides   | Température|    suicides    |Température|
|         | annuels combien|  moyenne   | annuels combien| moyenne   |
|         | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons|
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Printemps|       284      |   10°,2    |       297      |   12°,9   |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Automne  |       227      |   11°,1    |       196      |   13°,1   |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
*/

Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en
Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en
Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°,
1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les
deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence
entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis
qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de
78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
respectivement de 121 % et de 4 %.

Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible
si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi
suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de
janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois
en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce
moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur
cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15
fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les
plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites
pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le
développement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,
on le voit croître jusqu'en juin, décroître ensuite jusqu'en janvier et
la distance entre les extrêmes n'est pas inférieure à 90 ou 100 % en
moyenne. Le suicide n'arrive donc pas à son apogée aux mois les plus
chauds qui sont août ou juillet; au contraire, à partir d'août, il
commence à baisser et très sensiblement. De même dans la majeure partie
des cas, il ne descend pas à son point le plus bas en janvier qui est le
mois le plus froid, mais en décembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)
montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du
thermomètre et ceux du suicide n'a rien de régulier ni de constant.

Tableau XII[89]

/*
+---------+-----------------+----------------------+-----------------+
|         |FRANCE (1866-70) |  ITALIE (1883-88)    |PRUSSE (1876-78, |
|         |                 |                      |  80-82, 85-89)  |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|         |       | Combien |            | Combien |       | Combien |
|         |       |   de    |            |   de    |       |   de    |
|         | Temp. |suicides |   Temp.    | suicides| Temp. | suicides|
|         |moyenne| chaque  |  moyenne   |  chaque |moyenne|  chaque |
|         |       |mois sur |            | mois sur|(1848  | mois sur|
|         |       | 1.000   |Rome |Naples|  1.000  |- 1877)|  1.000  |
|         |       |suicides |            | suicides|       | suicides|
|         |       |annuels. |            | annuels.|       | annuels.|
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Janvier  |  2°,4 |    68   | 6°,8| 8°,4 |    69   | 0°,28 |    61   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Février  |  4°   |    80   | 8°,2| 9°,3 |    80   | 0°,73 |    67   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mars     |  6°,4 |    86   |10°,4|10°,7 |    81   | 2°,74 |    78   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Avril    | 10°,1 |   102   |13°,5|14°,  |    98   | 6°,79 |    99   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mai      | 14°,2 |   105   |18°,0|17°,9 |   103   |10°,47 |   104   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juin     | 17°,2 |   107   |21°,9|21°,5 |   105   |14°,05 |   105   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juillet  | 18°,9 |   100   |24°,9|24°,3 |   102   |15°,22 |    99   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Août     | 18°,5 |    82   |24°,3|24°,2 |    93   |14°,60 |    90   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Septembre| 15°,7 |    74   |21°,2|21°,05|    73   |11°,60 |    83   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Octobre  | 11°,3 |    70   |16°,3|17°,1 |    65   | 7°,79 |    78   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Novembre |  6°,5 |    66   |10°,9|12°,2 |    63   | 2°,93 |    70   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Décembre |  3°,7 |    61   | 7°,9| 9°,5 |    61   | 0°,60 |    61   |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
*/

Dans un même pays, des mois dont la température est sensiblement la même
produisent un nombre proportionnel de suicides très différent (par
exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins fréquent; janvier
et octobre, février et août, en France, comptent autant de suicides
malgré des différences énormes de température, et il en est de même
d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
proportionnels sont presque rigoureusement les mêmes pour chaque mois
dans ces différents pays, quoique la température mensuelle soit très
inégale d'un pays à l'autre. Ainsi, mai dont la température est de
10°,47 en Prusse, de 14°,2 en France et de 18° en Italie, donne dans la
première 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisième[90].
On peut faire la même remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
de décembre est particulièrement significatif. Sa part dans le total
annuel des suicides est rigoureusement la même pour les trois sociétés
comparées (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomètre à cette
époque de l'année, marque en moyenne 7°,9 à Rome, 9°,5 à Naples, tandis
qu'en Prusse il ne s'élève pas au-dessus de 0°,67. Non seulement les
températures mensuelles ne sont pas les mêmes, mais elles évoluent
suivant des lois différentes dans les différentes contrées; ainsi, en
France, le thermomètre monte plus de janvier à avril que d'avril à juin,
tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermométriques et
celles du suicide sont donc sans aucun rapport.

Si, d'ailleurs, la température avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
devrait se faire sentir également dans la distribution géographique des
suicides. Les pays les plus chauds devraient être les plus éprouvés. La
déduction s'impose avec une telle évidence que l'école italienne y
recourt elle-même, quand elle entreprend de démontrer que la tendance
homicide, elle aussi, s'accroît avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
sont attachés à établir que, comme les meurtres sont plus fréquents en
été qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays méridionaux
de l'Europe qu'il est le moins développé. L'Italie en compte cinq fois
moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
la carte française des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
étendue est formée par les départements situés au sud de la Loire. Sans
doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit réellement un
effet de la température; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
constitue un fait inconciliable avec la théorie qui fait de la chaleur
un stimulant du suicide[91].

Le sentiment de ces difficultés et de ces contradictions a amené
Lombroso et Ferri à modifier légèrement la doctrine de l'école, mais
sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensité de la chaleur qui
provoquerait au suicide que l'arrivée des premières chaleurs, que le
contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
Celle-ci surprendrait l'organisme au moment où il n'est pas encore
habitué à cette température nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
d'œil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dénuée
de tout fondement. Si elle était exacte, on devrait voir la courbe qui
figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
l'automne et l'hiver, puis monter tout à coup à l'instant précis où
arrivent ces premières chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
régulière: la montée, tant qu'elle dure, est à peu près la même d'un
mois à l'autre. Elle s'élève de décembre à janvier, de janvier à
février, de février à mars, c'est-à-dire pendant les mois où les
premières chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
septembre à décembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps terminées
qu'on ne saurait attribuer cette décroissance à leur disparition.
D'ailleurs à quel moment se montrent-elles? On s'entend généralement
pour les faire commencer en avril. En effet, de mars à avril, le
thermomètre monte de 6°,4 à 10°,1; l'augmentation est donc de 57 %,
tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril à mai, de 21 % de mai à
juin. On devrait donc constater en avril une poussée exceptionnelle de
suicides. En réalité, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
supérieur à celui qu'on observe de janvier à février (18 %). Enfin,
comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et même jusqu'en
juillet, il paraît bien difficile de l'imputer à l'action du printemps,
à moins de prolonger cette saison jusqu'à la fin de l'été et de n'en
exclure que le seul mois d'août.

D'ailleurs, si les premières chaleurs étaient à ce point funestes, les
premiers froids devraient avoir la même action. Eux aussi surprennent
l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
jusqu'à ce que la réadaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
se produit en automne aucune ascension qui ressemble même de loin à
celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
comment Morselli, après avoir reconnu que, d'après sa théorie, le
passage du chaud au froid doit avoir les mêmes effets que la transition
inverse, a pu ajouter: «Cette action des premiers froids peut se
vérifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
la seconde élévation que présentent toutes nos courbes en automne, aux
mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire quand le passage de la
saison chaude à la saison froide est le plus vivement ressenti par
l'organisme humain et spécialement par le système nerveux[92]». On n'a
qu'à se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
absolument contraire aux faits. Des chiffres mêmes donnés par Morselli,
il résulte que, d'octobre à novembre, le nombre des suicides n'augmente
presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une période de l'Autriche
(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
Danemark, ils passent de 68 pour mille à 71, en Irlande de 62 à 66, en
Autriche de 65 à 68. De même, en octobre, il ne se produit
d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, à
savoir pendant une période de la Norwège, une de la Suède, une de la
Saxe, une de la Bavière, de l'Autriche, du duché de Bade et deux du
Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou état stationnaire.
En résumé, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
y a diminution régulière de septembre à décembre.

La continuité parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
suicide ne peuvent résulter d'une crise passagère de l'organisme, se
produisant une fois ou deux dans l'année, à la suite d'une rupture
d'équilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dépendre que de
causes qui varient, elles aussi, avec la même continuité.


IV.

Il n'est pas impossible d'apercevoir dès maintenant de quelle nature
sont ces causes.

Si l'on compare la part proportionnelle de chaque mois dans le total des
suicides annuels à la longueur moyenne de la journée au même moment de
l'année, les deux séries de nombres que l'on obtient ainsi varient
exactement de la même manière (V. Tableau XIII).

Tableau XIII

_Comparaison des variations mensuelles des suicides avec la longueur
moyenne des journées en France._

/*
+---------+-------------+--------------+-------------------------------+
|         |             |              |  COMBIEN    |                 |
|         |  LONGUEUR   |ACCROISSEMENT | de suicides |  ACCROISSEMENT  |
|         |des jours[94]|     et       |  par mois   |       et        |
|         |             |  diminution  |  sur 1.000  |   diminution    |
|         |             |              |  suicides   |                 |
|         |             |              |  annuels    |                 |
|         |             |--------------+-------------+-----------------+
|         |             |Accroissement.|             |  Accroissement. |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Janvier  |  9 h. 19'   |              |     68      |                 |
+---------+-------------+              +-------------+                 +
|Février  | 10 h. 56'   |De janvier à  |     80      |  De janvier à   |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Mars     | 12 h. 47'   | avril 55 %.  |     86      |   avril 50 %.   |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Avril    | 14 h. 29'   |              |    102      |                 |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Mai      | 15 h. 48'   |D'avril à juin|    105      |  D'avril à juin |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Juin     | 16 h. 3'    |     10 %.    |    107      |      5 %.       |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|         |             | Diminution.  |             |    Diminution.  |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Juillet  | 15 h. 4'    |De juin à août|    100      |  De juin à août |
+---------+-------------+              +-------------+                 |
|Août     | 13 h. 25'   |     17 %.    |     82      |      24 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Septembre| 11 h. 39'   |  D'août à    |     74      | D'août à octobre|
+---------+-------------+   octobre    +-------------+                 |
|Octobre  |  9 h. 51'   |     27 %.    |     70      |      27 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
|Novembre |  8 h. 31'   | D'octobre à  |     66      |  D'octobre à    |
+---------+-------------+   décembre   +-------------+    décembre     |
|Décembre |  8 h. 11'   |     17 %.    |     61      |      13 %.      |
+---------+-------------+--------------+-------------+-----------------+
*/

Le parallélisme est parfait. Le maximum est, de part et d'autre,
atteint au même moment et le minimum de même; dans l'intervalle, les
deux ordres de faits marchent _pari passu_. Quand les jours s'allongent
vite, les suicides augmentent beaucoup (janvier à avril); quand
l'accroissement des uns se ralentit, celui des autres fait de même
(avril à juin). La même correspondance se retrouve dans la période de
décroissance. Même les mois différents où le jour est à peu près de même
durée ont à peu près le même nombre de suicides (juillet et mai, août et
avril).

Une correspondance aussi régulière et aussi précise ne peut être
fortuite. Il doit donc y avoir une relation entre la marche du jour et
celle du suicide. Outre que cette hypothèse résulte immédiatement du
tableau XIII, elle permet d'expliquer un fait que nous avons signalé
précédemment. Nous avons vu que, dans les principales sociétés
européennes, les suicides se répartissent rigoureusement de la même
manière entre les différentes parties de l'année, saisons ou mois[95].
Les théories de Ferri et de Lombroso ne pouvaient rendre aucunement
compte de cette curieuse uniformité, car la température est très
différente dans les différentes contrées de l'Europe et elle y évolue
diversement. Au contraire, la longueur de la journée est sensiblement la
même pour tous les pays européens que nous avons comparés.

Mais ce qui achève de démontrer la réalité de ce rapport, c'est ce fait
que, en toute saison, la majeure partie des suicides a lieu de jour.
Brierre de Boismont a pu dépouiller les dossiers de 4.595 suicides
accomplis à Paris de 1834 à 1843. Sur 3.518 cas dont le moment a pu être
déterminé, 2.094 avaient été commis le jour, 766 le soir et 658 la nuit.
Les suicides du jour et du soir représentent donc les quatre cinquièmes
de la somme totale et les premiers, à eux seuls, en sont déjà les trois
cinquièmes.

La statistique prussienne a recueilli sur ce point des documents plus
nombreux. Ils se rapportent à 11.822 cas qui se sont produits pendant
les années 1869-72. Ils ne font que confirmer les conclusions de
Brierre de Boismont. Comme les rapports sont sensiblement les mêmes
chaque année, nous ne donnons pour abréger que ceux de 1871 et 1872:

Tableau XIV

/*
+----------------------------+---------------------------------------+
|                            |          COMBIEN DE SUICIDES          |
|                            |à chaque moment de la journée sur 1.000|
|                            |         suicides journaliers.         |
|                            +------------------+--------------------+
|                            |       1871.      |        1872.       |
+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
|Première matinée[96]        |    35,9   |      |   35,9  |          |
+----------------------------+-----------+      +---------+          |
|Deuxième  ---               |   158,3   |      |  159,7  |          |
+----------------------------+-----------+  375 +---------+   391,9  |
|Milieu du jour              |    73,1   |      |   71,5  |          |
+----------------------------+-----------+      +---------+          |
|Après-midi                  |   143,6   |      |  160,7  |          |
+----------------------------+-----------+------+---------+----------+
|Le soir                     |    53,5          |   61,0             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|La nuit                     |   212,6          |  219,3             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|Heure inconnue              |   322            |  291,9             |
+----------------------------+------------------+--------------------+
|                            | 1.000            | 1.000              |
+----------------------------+------------------+--------------------+
*/

La prépondérance des suicides diurnes est évidente. Si donc le jour est
plus fécond en suicides que la nuit, il est naturel que ceux-ci
deviennent plus nombreux à mesure qu'il devient plus long.

Mais d'où vient cette influence du jour?

Certainement, on ne saurait invoquer, pour en rendre compte, l'action du
soleil et de la température. En effet, les suicides commis au milieu de
la journée, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, sont
beaucoup moins nombreux que ceux du soir ou de la seconde matinée. On
verra même plus bas qu'en plein midi il se produit un abaissement
sensible. Cette explication écartée, il n'en reste plus qu'une de
possible, c'est que le jour favorise le suicide parce que c'est le
moment où les affaires sont le plus actives, où les relations humaines
se croisent et s'entrecroisent, où la vie sociale est le plus intense.

Les quelques renseignements que nous avons sur la manière dont le
suicide se répartit entre les différentes heures de la journée ou entre
les différents jours de la semaine confirment cette interprétation.
Voici d'après 1.993 cas observés par Brierre de Boismont à Paris et 548
cas, relatifs à l'ensemble de la France et réunis par Guerry, quelles
seraient les principales oscillations du suicide dans les 24 heures:

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|             PARIS.               |           FRANCE.               |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|                       |Nombre des|                      |Nombre des|
|                       | suicides |                      | suicides |
|                       |par heure |                      |par heure |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De minuit à 6 heures   |    55    |De minuit à 6 heures  |   30     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 6 heures à 11 heures|   108    |De 6 heures à midi    |   61     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 11 heures à midi    |    81    |De midi à 2 heures    |   32     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De midi à 4 heures     |   105    |De 2 heures à 6 heures|   47     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 4 heures à 8 heures |    81    |De 6 heures à minuit  |   38     |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
|De 8 heures à minuit   |    61    |                      |          |
+-----------------------+----------+----------------------+----------+
*/

On voit qu'il y a deux moments où le suicide bat son plein; ce sont ceux
où le mouvement des affaires est le plus rapide, le matin et
l'après-midi. Entre ces deux périodes, il en est une de repos où
l'activité générale est momentanément suspendue; le suicide s'arrête un
instant. C'est vers onze heures à Paris et vers midi en province que se
produit cette accalmie. Elle est plus prononcée et plus prolongée dans
les départements que dans la capitale, par cela seul que c'est l'heure
où les provinciaux prennent leur principal repas; aussi le stationnement
du suicide y est-il plus marqué et de plus de durée. Les données de la
statistique prussienne, que nous avons rapportées un peu plus haut,
pourraient fournir l'occasion de remarques analogues[97].

D'autre part, Guerry, ayant déterminé pour 6.587 cas le jour de la
semaine où ils avaient été commis, a obtenu l'échelle que nous
reproduisons au Tableau XV (V. ci-dessous). Il en ressort que le suicide
diminue à la fin de la semaine à partir du vendredi. Or, on sait que
les préjugés relatifs au vendredi ont pour effet de ralentir la vie
publique. La circulation sur les chemins

TABLEAU XV

/*
+---------------------+------------------+---------------------------+
|                     |       PART       |   PART PROPORTIONNELLE    |
|                     |de chaque jour sur|      de chaque sexe.      |
|                     |  1.000 suicides  |               |           |
|                     |  hebdomadaires.  |    Hommes.    |  Femmes.  |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Lundi                |      15,20       |      69 %     |   31 %    |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mardi                |      15,71       |      68       |   32      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Mercredi             |      14,90       |      68       |   32      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Jeudi                |      15,68       |      67       |   33      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Vendredi             |      13,74       |      67       |   33      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Samedi               |      11,19       |      69       |   31      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
|Dimanche             |      13,57       |      64       |   36      |
+---------------------+------------------+---------------+-----------+
*/


de fer est, ce jour, beaucoup moins active que les autres. On hésite à
nouer des relations et à entreprendre des affaires en cette journée de
mauvais augure. Le samedi, dès l'après-midi, un commencement de détente
commence à se produire; dans certains pays, le chômage est assez étendu;
peut-être aussi la perspective du lendemain exerce-t-elle par avance une
influence calmante sur les esprits. Enfin, le dimanche, l'activité
économique cesse complètement. Si des manifestations d'un autre genre ne
remplaçaient alors celles qui disparaissent, si les lieux de plaisir ne
se remplissaient au moment où les ateliers, les bureaux et les magasins
se vident, on peut penser que l'abaissement du suicide, le dimanche,
serait encore plus accentué. On remarquera que ce même jour est celui où
la part relative de la femme est le plus élevée; or c'est aussi en ce
jour qu'elle sort le plus de cet intérieur où elle est comme retirée le
reste de la semaine et qu'elle vient se mêler un peu à la vie
commune[98].

Tout concourt donc à prouver que si le jour est le moment de la journée
qui favorise le plus le suicide, c'est que c'est aussi celui où la vie
sociale est dans toute son effervescence. Mais alors nous tenons une
raison qui nous explique comment le nombre des suicides s'élève à mesure
que le soleil reste plus longtemps au-dessus de l'horizon. C'est que le
seul allongement des jours ouvre, en quelque sorte, une carrière plus
vaste à la vie collective. Le temps du repos commence pour elle plus
tard et finit plus tôt. Elle a plus d'espace pour se développer. Il est
donc nécessaire que les effets qu'elle implique se développent au même
moment et, puisque le suicide est l'un d'eux, qu'il s'accroisse.

Mais cette première cause n'est pas la seule. Si l'activité publique est
plus intense en été qu'au printemps et au printemps qu'en automne et
qu'en hiver, ce n'est pas seulement parce que le cadre extérieur, dans
lequel elle se déroule, s'élargit à mesure qu'on avance dans l'année;
c'est qu'elle est directement excitée pour d'autres raisons.

L'hiver est pour la campagne une époque de repos qui va jusqu'à la
stagnation. Toute la vie est comme arrêtée; les relations sont rares et
à cause de l'état de l'atmosphère et parce que le ralentissement des
affaires leur enlève leur raison d'être. Les habitants sont plongés dans
un véritable sommeil. Mais, dès le printemps, tout commence à se
réveiller: les occupations reprennent, les rapports se nouent, les
échanges se multiplient, il se produit de véritables mouvements de
population pour satisfaire aux besoins du travail agricole. Or, ces
conditions particulières de la vie rurale ne peuvent manquer d'avoir une
grande influence sur la distribution mensuelle des suicides, puisque la
campagne fournit plus de la moitié du chiffre total des morts
volontaires; en France, de 1873 à 1878, elle avait à son compte 18.470
cas sur un ensemble de 36.365. Il est donc naturel qu'ils deviennent
plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne de la mauvaise saison. Ils
atteignent leur _maximum_ en juin ou en juillet, c'est-à-dire à l'époque
où la campagne est en pleine activité. En août, tout commence à
s'apaiser, les suicides diminuent. La diminution n'est rapide qu'à
partir d'octobre et surtout de novembre; c'est peut-être parce que
plusieurs récoltes n'ont lieu qu'en automne.

Les mêmes causes agissent, d'ailleurs, quoiqu'à un moindre degré, sur
l'ensemble du territoire. La vie urbaine est, elle aussi, plus active
pendant la belle saison. Parce-que les communications sont alors plus
faciles, on se déplace plus volontiers et les rapports intersociaux
deviennent plus nombreux. Voici, en effet, comment se répartissent par
saisons les recettes de nos grandes lignes, pour la grande vitesse
seulement (année 1887)[99]:

/*
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Hiver                                |   71,9 millions de francs   |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Printemps                            |   86,7    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Été                                  |  105,1    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
| Automne                              |   98,1    ---       ---     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
*/

Le mouvement intérieur de chaque ville passe par les mêmes phases.
Pendant cette même année 1887, le nombre des voyageurs transportés d'un
point de Paris à l'autre a crû régulièrement de janvier (655.791
voyageurs) à juin (848.831) pour décroître à partir de cette époque
jusqu'en décembre (659.960) avec la même continuité[100].

Une dernière expérience va confirmer cette interprétation des faits. Si,
pour les raisons qui viennent d'être indiquées, la vie urbaine doit être
plus intense en été et au printemps que dans le reste de l'année,
cependant, l'écart entre les différentes saisons y doit être moins
marqué que dans les campagnes. Car les affaires commerciales et
industrielles, les travaux artistiques et scientifiques, les rapports
mondains ne sont pas suspendus en hiver au même degré que l'exploitation
agricole. Les occupations des citadins peuvent se poursuivre à peu près
également toute l'année. La plus ou moins longue durée des jours doit
avoir surtout peu d'influence dans les grands centres, parce que
l'éclairage artificiel y restreint plus qu'ailleurs la période
d'obscurité. Si donc les variations mensuelles ou saisonnières du
suicide dépendent de l'inégale intensité de la vie collective, elles
doivent être moins prononcées dans les grandes villes que dans
l'ensemble du pays. Or les faits sont rigoureusement conformes à notre
déduction. Le tableau XVI (V. ci-dessous) montre, en effet, que si en
France, en Prusse, en Autriche, en Danemark il y a entre le minimum et
le maximum un accroissement de 52, 45, et même 68 %, à Paris, à Berlin,
à Hambourg, etc., cet écart est en moyenne de 20 à 25 % et descend même
jusqu'à 12 % (Francfort).

On voit de plus que, dans les grandes villes, contrairement à ce qui se
passe dans le reste de la société, c'est généralement au printemps qu'a
lieu le maximum. Alors même que le printemps est dépassé par l'été
(Paris et Francfort), l'avance de cette dernière saison est légère.
C'est que, dans les centres importants, il se produit pendant la belle
saison un véritable exode des principaux agents de la vie publique qui,
par suite, manifeste une légère tendance au ralentissement[101].

Tableau XVI

_Variations saisonnières du suicide dans quelques grandes villes
comparées à celles du pays tout entier._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|        CHIFFRES PROPORTIONNELS POUR 1.000 SUICIDES ANNUELS.        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|       |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
|       |     |      |BOURG|      |FORT |      |CE   |      |        |
|       |(1888|(1882-|(1887|(1871 |(1867|(1838 |(1835|(1869 |(1858   |
|       |-92).|85-87 |-91).|-72). |-75).|-47,  |-43).|-72). |-59).   |
|       |     |89-90)|     |      |     |52-54)|     |      |        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Hiver  | 218 |  231 | 239 | 234  | 239 | 232  | 201 | 199  |  185   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Print. | 262 |  287 | 289 | 302  | 245 | 288  | 283 | 284  |  281   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Été    | 277 |  248 | 232 | 211  | 278 | 253  | 306 | 290  |  315   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Automne| 241 |  232 | 258 | 253  | 238 | 227  | 210 | 227  |  219   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|    CHIFFRES PROPORTIONNELS DE CHAQUE SAISON EXPRIMÉS EN FONCTION   |
|                   DE CELUI DE L'HIVER RAMENÉ À 100.                |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|       |PARIS|BERLIN|HAM- |VIENNE|FRANC|GENÈVE|FRAN-|PRUSSE|AUTRICHE|
|       |     |      |BOURG|      |FORT |      |CE   |      |        |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Hiver  | 100 | 100  | 100 | 100  | 100 | 100  | 100 | 100  |  100   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Print. | 120 | 124  | 120 | 129  | 102 | 124  | 140 | 142  |  151   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Été    | 127 | 107  | 107 | 90   | 112 | 109  | 152 | 145  |  168   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
|Automne| 100 | 100,3| 103 | 108  |  99 |  97  | 104 | 114  |  118   |
+-------+-----+------+-----+------+-----+------+-----+------+--------+
*/


En résumé, nous avons commencé par établir que l'action directe des
facteurs cosmiques ne pouvait expliquer les variations mensuelles ou
saisonnières du suicide. Nous voyons maintenant de quelle nature en sont
les causes véritables, dans quelle direction elles doivent être
cherchées et ce résultat positif confirme les conclusions de notre
examen critique. Si les morts volontaires deviennent plus nombreuses de
janvier à juillet, ce n'est pas parce que la chaleur exerce une
influence perturbatrice sur les organismes, c'est parce que la vie
sociale est plus intense. Sans doute, si elle acquiert cette intensité,
c'est que la position du soleil sur l'écliptique, l'état de
l'atmosphère, etc., lui permettent de se développer plus à l'aise que
pendant l'hiver. Mais ce n'est pas le milieu physique qui la stimule
directement; surtout ce n'est pas lui qui affecte la marche des
suicides. Celle-ci dépend de conditions sociales.

Il est vrai que nous ignorons encore comment la vie collective peut
avoir cette action. Mais on comprend dès à présent que, si elle renferme
les causes qui font varier le taux des suicides, celui-ci doit croître
ou décroître selon qu'elle est plus ou moins active. Quant à déterminer
plus précisément quelles sont ces causes, ce sera l'objet du livre
prochain.



CHAPITRE IV

L'imitation[102].


Mais, avant de rechercher les causes sociales du suicide, il est un
dernier facteur psychologique dont il nous faut déterminer l'influence à
cause de l'extrême importance qui lui a été attribuée dans la genèse des
faits sociaux en général et du suicide en particulier. C'est
l'imitation.

Que l'imitation soit un phénomène purement psychologique, c'est ce qui
ressort avec évidence de ce fait qu'elle peut avoir lieu entre individus
que n'unit aucun lien social. Un homme peut en imiter un autre sans
qu'ils soient solidaires l'un de l'autre ou d'un même groupe dont ils
dépendent également, et la propagation imitative n'a pas, à elle seule,
le pouvoir de les solidariser. Un éternuement, un mouvement choréiforme,
une impulsion homicide peuvent se transférer d'un sujet à un autre sans
qu'il y ait entre eux autre chose qu'un rapprochement fortuit et
passager. Il n'est nécessaire ni qu'il y ait entre eux aucune communauté
intellectuelle ou morale, ni qu'ils échangent des services, ni même
qu'ils parlent une même langue, et ils ne se trouvent pas plus liés
après le transfert qu'avant. En somme, le procédé par lequel nous
imitons nos semblables est aussi celui qui nous sert à reproduire les
bruits de la nature, les formes des choses, les mouvements des êtres.
Puisqu'il n'a rien de social dans le second cas, il en est de même du
premier. Il a son origine dans certaines propriétés de notre vie
représentative, qui ne résultent d'aucune influence collective. Si donc
il était établi qu'il contribue à déterminer le taux des suicides, il
en résulterait que ce dernier dépend directement, soit en totalité soit
en partie, de causes individuelles.


I.

Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.
Les sociologues sont tellement habitués à employer les termes sans les
définir, c'est-à-dire à ne pas déterminer ni circonscrire méthodiquement
l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans
cesse de laisser une même expression s'étendre, à leur insu, du concept
qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, à d'autres notions
plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'idée finit par devenir
d'une ambiguïté qui défie la discussion. Car, n'ayant pas de contours
définis, elle peut se transformer presque à volonté selon les besoins de
la cause et sans qu'il soit possible à la critique de prévoir par avance
tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est
notamment le cas de ce qu'on a appelé l'instinct d'imitation.

Ce mot est couramment employé pour désigner à la fois les trois groupes
de faits qui suivent:

1° Il arrive que, au sein d'un même groupe social dont tous les éléments
sont soumis à l'action d'une même cause ou d'un faisceau de causes
semblables, il se produit entre les différentes consciences une sorte de
nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent à l'unisson.
Or, on a très souvent donné le nom d'imitation à l'ensemble d'opérations
d'où résulte cet accord. Le mot désigne alors la propriété qu'ont les
états de conscience, éprouvés simultanément par un certain nombre de
sujets différents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre
eux de manière à donner naissance à un état nouveau. En employant le mot
dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due à une
imitation réciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].
C'est, a-t-on dit, «dans les assemblées tumultueuses de nos villes, dans
les grandes scènes de nos révolutions[104]» que l'imitation ainsi conçue
manifesterait le mieux sa nature. C'est là qu'on verrait le mieux
comment des hommes réunis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns
sur les autres, se transformer mutuellement.

2° On a donné le même nom au besoin qui nous pousse à nous mettre en
harmonie avec la société dont nous faisons partie et, dans ce but, à
adopter les manières de penser ou de faire qui sont générales autour de
nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les
pratiques juridiques et morales ne sont que des usages précisés et
particulièrement invétérés, c'est ainsi que nous agissons le plus
souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne
voyons pas les raisons de la maxime morale à laquelle nous obéissons,
nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorité
sociale. Dans ce sens, on a distingué l'imitation des modes de celle des
coutumes, selon que nous prenons pour modèles nos ancêtres ou nos
contemporains.

3° Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est
passé devant nous ou à notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est
passé devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-même, il
n'a pas de caractère intrinsèque qui soit pour nous une raison de le
rééditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour
nous mettre d'accord avec notre modèle, mais simplement pour le copier.
La représentation que nous nous en faisons détermine automatiquement les
mouvements qui le réalisent à nouveau. C'est ainsi que nous bâillons,
que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un
bâiller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'idée homicide passe
d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-même.

Or, ces trois sortes de faits sont très différentes les unes des autres.

Et d'abord, _la première ne saurait être confondue avec les suivantes,
car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais
des synthèses _sui generis_ d'états différents ou, tout au moins,
d'origines différentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir à la
désignera moins de perdre toute acception distincte.

Analysons, en effet, le phénomène. Un certain nombre d'hommes assemblés
sont affectés de la même manière par une même circonstance et ils
s'aperçoivent de cette unanimité, au moins partielle, à l'identité des
signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.
Qu'arrive-t-il alors? Chacun se représente confusément l'état dans
lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les
différentes manifestations émanées des divers points de la foule avec
leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne
s'est encore rien produit qui puisse être appelé du nom d'imitation; il
y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de
tous points à celles que déterminent en nous les corps extérieurs[105].
Que se passe-t-il ensuite? Une fois éveillées dans ma conscience, ces
représentations variées viennent s'y combiner les unes avec les autres
et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un état
nouveau qui n'est plus mien au même degré que le précédent, qui est
moins entaché de particularisme et qu'une série d'élaborations répétées,
mais analogues à la précédente, va de plus en plus débarrasser de ce
qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne
sauraient être davantage qualifiées faits d'imitation, à moins qu'on ne
convienne d'appeler ainsi toute opération intellectuelle par laquelle
deux ou plusieurs états de conscience similaires s'appellent les uns les
autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se
confondent en une résultante qui les absorbe et qui en diffère. Sans
doute, toutes les définitions de mots sont permises. Mais il faut
reconnaître que celle-là serait particulièrement arbitraire et, par
suite, ne pourrait être qu'une source de confusion, car elle ne laisse
au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien
plutôt création qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de
forces résulte quelque chose de nouveau. Ce procédé est même le seul par
lequel l'esprit ait le pouvoir de créer.

On dira peut-être que cette création se réduit à accroître l'intensité
de l'état initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas
d'être une nouveauté. De plus, la quantité des choses ne peut changer
sans que la qualité en soit altérée; un sentiment, en devenant deux ou
trois fois plus violent, change complètement de nature. En fait, il est
constant que la manière dont les hommes assemblés s'affectent
mutuellement peut transformer une réunion de bourgeois inoffensifs en un
monstre redoutable. Singulière imitation que celle qui produit de
semblables métamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi
impropre pour désigner ce phénomène, c'est, sans doute, qu'on a
vaguement imaginé chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux
d'autrui. Mais, en réalité, il n'y a là ni modèles ni copies. Il y a
pénétration, fusion d'un certain nombre d'états au sein d'un autre qui
s'en distingue: c'est l'état collectif.

Il n'y aurait, il est vrai, aucune impropriété à appeler imitation la
cause d'où cet état résulte, si l'on admettait que, toujours, il a été
inspiré à la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a
jamais reçu même un commencement de preuve et se trouve contredite par
une multitude de faits où le chef est manifestement le produit de la
foule au lieu d'en être la cause informatrice, en tout cas, dans la
mesure où cette action directrice est réelle, elle n'a aucun rapport
avec ce qu'on a appelé l'imitation réciproque, puisqu'elle est
unilatérale; par conséquent, nous n'avons pas à en parler pour
l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui
ont tant obscurci la question. De même, si l'on disait qu'il y a
toujours dans une assemblée des individus qui adhèrent à l'opinion
commune, non d'un mouvement spontané, mais parce qu'elle s'impose à eux,
on énoncerait une incontestable vérité. Nous croyons même qu'il n'y a
jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou
moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force
_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances
communes quand elles sont constituées, elle ressortit à la seconde des
catégories de faits que nous avons distinguées. Examinons donc cette
dernière et voyons dans quel sens elle mérite d'être appelée du nom
d'imitation.

Elle diffère tout au moins de la précédente en ce qu'elle implique une
reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on
fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit
de la définition même que cette répétition n'est pas due à ce qu'on a
appelé l'instinct d'imitation, mais, d'une part, à la sympathie qui nous
pousse à ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir
mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent
les manières d'agir ou de penser collectives et à la pression directe ou
indirecte que la collectivité exerce sur nous pour prévenir les
dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est
pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre présence ou à notre
connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-même et pour
elle-même, mais parce qu'il nous apparaît comme obligatoire et, dans une
certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a
été accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille
sociale et que nous avons pour celle-ci une déférence à laquelle,
d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de sérieux inconvénients. En un
mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir
par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de
ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont
lieu, en effet, en vertu d'un caractère qui leur est inhérent et qui
nous les fait considérer comme devant être faits. Mais quand nous nous
insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas
déterminés d'une autre manière; si nous adoptons une idée neuve, une
pratique originale, c'est qu'elle a des qualités intrinsèques qui nous
la font apparaître comme devant être adoptée. Assurément, les motifs qui
nous déterminent ne sont pas de même nature dans les deux cas; mais le
mécanisme psychologique est identiquement le même. De part et d'autre,
entre la représentation de l'acte et l'exécution s'intercale une
opération intellectuelle qui consiste dans une appréhension, claire ou
confuse, rapide ou lente, du caractère déterminant, quel qu'il soit. La
manière dont nous nous conformons aux mœurs ou aux modes de notre pays
n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait
reproduire les mouvements dont nous sommes les témoins. Il y a entre ces
deux façons d'agir toute la distance qui sépare la conduite raisonnable
et délibérée du réflexe automatique. La première a ses raisons alors
même qu'elles ne sont pas exprimées sous forme de jugements explicites.
La seconde n'en a pas; elle résulte immédiatement de la seule vue de
l'acte, sans aucun autre intermédiaire mental.

On conçoit dès lors à quelles erreurs on s'expose quand on réunit sous
un seul et même nom deux ordres de faits aussi différents. Qu'on y
prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend
phénomène de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la
première de ces idées à la seconde avec la plus extrême facilité. Mais
qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un précepte de
morale, de déférer à l'autorité de la tradition ou de l'opinion
publique? Il se trouve ainsi que, au moment où l'on croit avoir réduit
deux réalités l'une à l'autre, on n'a fait que confondre des notions
très distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est
contagieuse, quand elle est due tout entière ou à peu près au
développement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans
l'organisme. Mais inversement, dans la mesure où ce germe n'a pu se
développer que grâce au concours actif du terrain sur lequel il s'est
fixé, le mot de contagion devient impropre. De même, pour qu'un acte
puisse être attribué à une contagion morale, il ne suffit pas que l'idée
nous en ait été inspirée par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une
fois entrée dans l'esprit elle, se soit d'elle-même et automatiquement
transformée en mouvement. Alors il y a réellement contagion, puisque
c'est l'acte extérieur qui, pénétrant en nous sous forme de
représentation, se reproduit de lui-même. Il y a également imitation,
puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modèle dont
il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne
peut produire ses effets que grâce à notre consentement et avec notre
participation, il ne peut plus être question de contagion que par
figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont
fait consentir qui sont les causes déterminantes de notre action, non
l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les
auteurs, alors même que nous ne l'avons pas inventée[107]. Par suite,
toutes ces expressions, tant de fois répétées, de propagation imitative,
d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent être rejetées.
Elles dénaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la
question au lieu de l'élucider.

En résumé, si l'on tient à s'entendre soi-même, on ne peut pas désigner
par un même nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une réunion
d'hommes, un sentiment collectif s'élabore, celui d'où résulte notre
adhésion aux règles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin
celui qui détermine les moutons de Panurge à se jeter à l'eau parce que
l'un d'eux a commencé. Autre chose est sentir en commun, autre chose
s'incliner devant l'autorité de l'opinion, autre chose, enfin, répéter
automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,
toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la
conséquence d'opérations logiques[108], de jugements et de
raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'élément essentiel du
phénomène; elle ne peut donc servir à le définir. Elle n'en devient le
tout que dans le troisième cas. Là, elle tient toute la place: l'acte
nouveau n'est que l'écho de l'acte initial. Non seulement il le réédite,
mais cette réédition n'a pas de raison d'être en dehors d'elle-même, ni
d'autre cause que l'ensemble de propriétés qui fait de nous, dans
certaines circonstances, des êtres imitatifs. C'est donc aux faits de
cette catégorie qu'il faut exclusivement réserver le nom d'imitation, si
l'on veut qu'il ait une signification définie, et nous dirons: _Il y a
imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation
d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre
cette représentation et l'exécution, n'intercale aucune opération
intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractères
intrinsèques de l'acte reproduit._

Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le
taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le
mot[109]. Si l'on n'en détermine pas ainsi le sens, on s'expose à
prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,
quand on dit d'une manière d'agir ou de penser qu'elle est un fait
d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi
l'on croit avoir tout dit quand on a prononcé ce mot prestigieux. Or, il
n'a cette propriété que dans les cas de reproduction automatique. Là, il
peut constituer par lui-même une explication satisfaisante[110], car
tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais
quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons à une
pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les
caractères propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous
inspirent que se trouvent les raisons de notre docilité. Quand donc, à
propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en
réalité, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait
reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est-à-dire qu'il est reproduit,
mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni
pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il
remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'où résultent les
sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une
description conjecturale et approximative[111]. Voilà comment l'emploi
impropre de ce terme peut faire croire qu'on a résolu ou avancé les
questions, alors qu'on a seulement réussi à se les dissimuler à
soi-même.

C'est aussi à condition de définir ainsi l'imitation qu'on aura
éventuellement le droit de la considérer comme un facteur psychologique
du suicide. En effet, ce qu'on a appelé l'imitation réciproque est un
phénomène éminemment social: car c'est l'élaboration en commun d'un
sentiment commun. De même, la reproduction des usages, des traditions,
est un effet de causes sociales, car elle est due au caractère
obligatoire, au prestige spécial dont sont investies les croyances et
les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par
conséquent, dans la mesure où l'on pourrait admettre que le suicide se
répand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et
non de conditions individuelles qu'il se trouverait dépendre.

Les termes du problème étant ainsi définis, examinons les faits.



II.


Il n'est pas douteux que l'idée du suicide ne se communique
contagieusement. Nous avons déjà parlé de ce couloir où quinze invalides
vinrent successivement se pendre et de cette fameuse guérite du camp de
Boulogne qui fut, en peu de temps, le théâtre de plusieurs suicides. Des
faits de ce genre ont été très fréquemment observés dans l'armée: dans
le 4e chasseurs à Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend à un arbre,
plusieurs autres viennent s'y pendre à courte distance. Pinel raconte
qu'un prêtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
après, deux autres se tuaient et plusieurs laïques les imitaient[112].
Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vésuve, plusieurs de ses
compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
resté historique. La fréquence de ces cas de contagion dans les
établissements de détention est également affirmée par de nombreux
observateurs[113].

Toutefois, il est d'usage de rapporter à ce sujet et d'attribuer à
l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appelé les
suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
les Romains_[114], Josèphe raconte que, pendant l'assaut de Jérusalem,
un certain nombre d'assiégés se tuèrent de leurs propres mains. En
particulier, quarante Juifs, réfugiés dans un souterrain, décidèrent de
se donner la mort et ils s'entretuèrent. Les Xanthiens, rapporte
Montaigne, assiégés par Brutus «se précipitèrent pêle-mêle, hommes,
femmes et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne faict rien
pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manière
qu'à peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]». Il ne
semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
individuels dont ils ne seraient que la répétition. Ils paraissent
résulter d'une résolution collective, d'un véritable _consensus_ social
plutôt que d'une simple propagation contagieuse. L'idée ne naît pas chez
un sujet en particulier pour se répandre de là chez les autres; mais
elle est élaborée par l'ensemble du groupe qui, placé tout entier dans
une situation désespérée, se dévoue collectivement à la mort. Les choses
ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
qu'il soit, réagit en commun sous l'action d'une même circonstance.
L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'établit dans un élan
de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle était plus
méthodique et plus réfléchie. Il y a donc impropriété à parler
d'imitation.

Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du même genre.
Tel celui que rapporte Esquirol: «Les historiens, dit-il, assurent que
les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la, destruction de leur
culte..., se tuèrent en si grand nombre qu'il en périt plus de leurs
propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants».
Plus généralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
de constater que des suicides assez nombreux se produisent au même
moment dans un même lieu. Car ils peuvent être dus à un état général du
milieu social, d'où résulte une disposition collective du groupe qui se
traduit sous forme de suicides multiples. En définitive, il y aurait
peut-être intérêt, pour préciser la terminologie, à distinguer les
épidémies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
indifféremment employés l'un pour l'autre désignent en réalité deux
sortes de choses très différentes. L'épidémie est un fait social,
produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
ricochets, plus ou moins répétés, de faits individuels[116].

Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
diminuer la liste des suicides imputables à l'imitation; néanmoins, il
est incontestable qu'ils sont très nombreux. Il n'y a peut-être pas de
phénomène qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
elle-même n'a pas autant d'aptitude à se répandre. Les cas où elle se
propage automatiquement sont moins fréquents et, surtout, le rôle de
l'imitation y est, en général, moins prépondérant; on dirait que,
contrairement à l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
fortement enraciné dans les consciences que les sentiments fondamentaux
de la moralité, puisqu'il résiste moins bien à l'action des mêmes
causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes posée
au début de ce chapitre reste entière. De ce que le suicide peut se
communiquer d'individu à individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
contagiosité produise des effets sociaux, c'est-à-dire affecte le taux
social des suicides, seul phénomène que nous étudions. Si incontestable
qu'elle soit, il peut très bien se faire qu'elle n'ait que des
conséquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
précèdent ne résolvent donc pas le problème; mais elles en montrent
mieux la portée. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
source originale et particulièrement féconde de phénomènes sociaux,
c'est surtout à propos du suicide qu'elle doit témoigner de son pouvoir,
puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
suicide va nous offrir un moyen de vérifier par une expérience décisive
la réalité de cette vertu merveilleuse que l'on prête à l'imitation.



III.


Si cette influence existe, c'est surtout dans la répartition
géographique des suicides qu'elle doit être sensible. On doit voir, dans
certains cas, le taux caractéristique d'un pays ou d'une localité se
communiquer pour ainsi dire aux localités voisines. C'est donc la carte
qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec méthode.

Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
fois que deux ou plusieurs départements limitrophes manifestent pour le
suicide un penchant de même intensité. Cependant, cette diffusion à
l'intérieur d'une même région peut très bien tenir à ce que certaines
causes, favorables au développement du suicide, y sont, elles aussi,
également répandues, à ce que le milieu social y est partout le même.
Pour pouvoir être assuré qu'une tendance ou une idée se répand par
imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux où elle est née pour
en envahir d'autres qui, par eux-mêmes, n'étaient pas de nature à la
susciter. Car, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a propagation
imitative que dans la mesure où le fait imité et lui seul, sans le
concours d'autres facteurs, détermine automatiquement les faits qui le
reproduisent. Il faut donc, pour déterminer la part de l'imitation dans
le phénomène qui nous occupe, un critère moins simple que celui dont on
s'est si souvent contenté.

Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modèle à
imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'où elle émane et où
elle a, par suite, son maximum d'intensité. De même, on ne sera fondé à
admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie à l'autre
de la société que si l'observation révèle l'existence de certains
centres de rayonnement. Mais à quels signes les reconnaîtra-t-on?

D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se détacher sur la
carte par une teinte plus prononcée que les contrées ambiantes. En
effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en même temps que
les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
d'y être plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
jouer le rôle qu'on leur prête et, par conséquent, pour qu'on soit en
droit de rapporter à leur influence les faits qui se produisent autour
d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut être imité s'il n'est en
vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y être
nombreux, ils seront comme s'ils n'étaient pas parce qu'ils seront
ignorés; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
peuvent avoir les yeux ainsi fixés que sur un point qui occupe dans la
vie régionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
capitales et des grandes villes que les phénomènes de contagion doivent
être le plus marqués. On peut même d'autant mieux s'attendre à les y
observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
aidée et renforcée par d'autres facteurs, à savoir par l'autorité morale
des grands centres qui communique parfois à leurs manières de faire une
si grande puissance d'expansion. C'est donc là que l'imitation doit
avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
égales, s'affaiblit avec la distance, les régions limitrophes devront
être d'autant plus épargnées qu'elles seront plus distantes du foyer
principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
attribuer, même partiellement, la forme qu'elle affecte, à l'imitation.
Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
géographique n'est pas due à la disposition parallèle des conditions
d'existence dont dépend le suicide.

Ces règles posées, faisons-en l'application.

Les cartes usuelles où, pour ce qui concerne la France, le taux des
suicides n'est exprimé que par départements, ne sauraient suffire pour
cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
possibles de l'imitation là où ils doivent être le plus sensibles, à
savoir entre les différentes parties d'un même département. De plus, la
présence d'un arrondissement très ou très peu productif de suicides peut
élever ou abaisser artificiellement la moyenne départementale et créer
ainsi une discontinuité apparente entre les autres arrondissements et
ceux des départements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
discontinuité réelle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
noyée pour pouvoir être facilement aperçue. Nous avons donc construit,
spécialement pour l'étude de cette question, une carte par
arrondissements; elle se rapporte à la période quinquennale 1887-1891.
La lecture nous en a donné les résultats les plus inattendus[117].

Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondément la
Champagne et s'étend jusqu'en Lorraine. Si elle était due à l'imitation,
le foyer en devrait être à Paris qui est le seul centre en vue de toute
cette contrée. En fait, c'est à l'influence de Paris qu'on l'impute
d'ordinaire; Guerry disait même que, si l'on part d'un point quelconque
de la périphérie du pays (Marseille excepté) en se dirigeant vers la
capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus à mesure
qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par départements pouvait donner
une apparence de raison à cette interprétation, la carte par
arrondissements lui ôte tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Même les arrondissements
champenois dépassent de beaucoup ceux qui touchent le plus à la Seine:
Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Château-Thierry
623. Déjà dans son étude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
Leroy signalait avec étonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
chiffres qu'il nous donne:

/*
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|                 |     _Période 1851-63._  |     _Période 1865-66._ |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Seine.           | "  ----   sur 2.750 --- |"  ----   sur 2.822 --- |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
*/

[Illustration:

Planche II

SUICIDES EN FRANCE, PAR ARRONDISSEMENTS (1887-91). ]

Et l'arrondissement de Meaux n'était pas seul dans ce cas. _Le même
auteur nous fait connaître les noms de 166 communes du même département
où l'on se tuait à cette époque plus qu'à Paris._ Singulier foyer qui
serait à ce point inférieur aux foyers secondaires qu'il est censé
alimenter! Pourtant, la Seine mise de côté, il est impossible
d'apercevoir un autre centre de rayonnement. Car il est encore plus
difficile de faire graviter Paris autour de Corbeil ou de Pontoise.

Un peu plus au Nord, on aperçoit une autre tache, moins égale, mais
d'une nuance encore très foncée; elle correspond à la Normandie. Si donc
elle était due à un mouvement d'expansion contagieuse, c'est de Rouen,
capitale de la province et ville particulièrement importante, qu'elle
devrait partir. Or les deux points de cette région où le suicide sévit
le plus sont l'arrondissement de Neufchâtel (509 suicides) et celui de
Pont-Audemer (537 par million d'habitants); et ils ne sont même pas
contigus. Pourtant, ce n'est certainement pas à leur influence que peut
être due la constitution morale de la province.

Tout à fait au Sud-Est, le long des côtes de la Méditerranée, nous
trouvons une bande de territoire qui va des limites extrêmes des
Bouches-du-Rhône jusqu'à la frontière italienne et où les suicides sont
également très nombreux. Il s'y trouve une véritable métropole,
Marseille et, à l'autre extrémité, un grand centre de vie mondaine,
Nice. Or les arrondissements les plus éprouvés sont ceux de Toulon et de
Forcalquier. Personne ne dira pourtant que Marseille soit à leur
remorque. De même, sur la côte ouest, Rochefort est seul à se détacher
par une couleur assez sombre de la masse continue que forment les deux
Charentes et où se trouve cependant une ville beaucoup plus
considérable, Angoulême. Plus généralement, il y a un très grand nombre
de départements où ce n'est pas l'arrondissement chef-lieu qui tient la
tête. Dans les Vosges, c'est Remiremont et non Épinal; dans la
Haute-Saône c'est Gray, ville morte ou en train de mourir, et non
Vesoul; dans Je Doubs, c'est Dôle et Poligny, non Besançon; dans la
Gironde, ce n'est pas Bordeaux, mais La Réole et Bazas; dans le
Maine-et-Loire, c'est Saumur au lieu d'Angers; dans la Sarthe,
Saint-Calais au lieu de Le Mans; dans le Nord, Avesnes, au lieu de
Lille, etc. Pourtant, dans aucun de ces cas, l'arrondissement qui prend
ainsi le pas sur le chef-lieu, ne renferme la ville la plus importante
du département.

On voudrait pouvoir poursuivre cette comparaison, non seulement
d'arrondissement à arrondissement, mais de commune à commune.
Malheureusement, une carte communale des suicides est impossible à
construire pour toute l'étendue du pays. Mais, dans son intéressante
monographie, le Dr Leroy a fait ce travail pour le département de
Seine-et-Marne. Or, après avoir classé toutes les communes de ce
département d'après leur taux de suicides, en commençant par celles où
il est le plus élevé, il a trouvé les résultats suivants: «La
Ferté-sous-Jouarre (4.482 h.), la première ville importante de la liste,
est au n° 124; Meaux (10.762 h.), vient au n° 130; Provins (7.547 h.),
au n° 135; Coulommiers (4.628 h.), au n° 438. Le rapprochement des
numéros d'ordre de ces villes est même curieux en ce qu'il laisse
supposer une influence régnant la même sur toutes[119]. Lagny (3.468 h.)
et si près de Paris ne vient qu'au n° 219; Montereau-Faut-Yonne (6.247
h.), au n° 245; Fontainebleau (11.939 h.), au n° 247... Enfin Melun
(11.170 h.), chef-lieu du département ne vient qu'au 279e rang. Par
contre, si l'on examine les 25 communes qui occupent la tête de la
liste, on verra qu'à l'exception de 2, ce sont des communes ayant une
population peu considérable[120]».

Si nous sortons de France, nous pourrons faire des constatations
identiques. La partie de l'Europe où l'on se tue le plus est celle qui
comprend le Danemark et l'Allemagne centrale. Or, dans cette vaste zone,
le pays qui, de beaucoup, l'emporte sur tous les autres, c'est la
Saxe-Royale; elle a 311 suicides par million d'habitants. Le duché de
Saxe-Altenbourg vient immédiatement après (303 suicides) tandis que le
Brandebourg n'en a que 204. Il s'en faut pourtant que l'Allemagne ait
les yeux fixés sur ces deux petits États. Ce n'est ni Dresde ni
Altenbourg qui donnent le ton à Hambourg et à Berlin. De même, de toutes
les provinces italiennes, c'est Bologne et Livourne qui ont
proportionnellement le plus de suicides (88 et 84); Milan, Gênes, Turin
et Rome, d'après les moyennes établies par Morselli pour les années
1864-1876, ne viennent que beaucoup plus loin.

En définitive, ce que nous montrent toutes les cartes, c'est que le
suicide, loin de se disposer plus ou moins concentriquement autour de
certains foyers à partir desquels il irait en se dégradant
progressivement, se présente, au contraire, par grandes masses à peu
près homogènes (mais à peu près seulement) et dépourvues de tout noyau
central. Une telle configuration n'a donc rien qui décèle l'influence de
l'imitation. Elle indique seulement que le suicide ne tient pas à des
circonstances locales, variables d'une ville à l'autre, mais que les
conditions qui le déterminent sont toujours d'une certaine généralité.
Il n'y a ici ni imitateurs ni imités, mais identité relative dans les
effets due à une identité relative dans les causes. Et on s'explique
aisément qu'il en soit ainsi si, comme tout ce qui précède le fait déjà
prévoir, le suicide dépend essentiellement de certains états du milieu
social. Car ce dernier garde généralement la même constitution sur
d'assez larges étendues de territoire. Il est donc naturel que, partout
où il est le même, il ait les mêmes conséquences sans que la contagion y
soit pour rien. C'est pourquoi il arrive le plus souvent que, dans une
même région, le taux des suicides se soutient à peu près au même niveau.
Mais d'un autre côté, comme jamais les causes qui le produisent n'y
peuvent être réparties avec une parfaite homogénéité, il est inévitable
que, d'un point à l'autre, d'un arrondissement à l'arrondissement
voisin, il présente parfois des variations plus ou moins importantes,
comme celles que nous avons constatées.

Ce qui prouve que cette explication est fondée, c'est qu'on le voit se
modifier brusquement et du tout au tout chaque fois que le milieu social
change brusquement. Jamais celui-ci n'étend son action au delà de ses
limites naturelles. Jamais un pays que des conditions particulières
prédisposent spécialement au suicide n'impose, par le seul prestige de
l'exemple, son penchant aux pays voisins, si ces mêmes conditions ou
d'autres semblables ne s'y trouvent pas au même degré. Ainsi, le suicide
est à l'état endémique en Allemagne et l'on a pu voir déjà avec quelle
violence il y sévit; nous montrerons plus loin que le protestantisme est
la cause principale de cette aptitude exceptionnelle. Cependant, trois
régions font exception à la règle générale; ce sont les provinces
rhénanes avec la Westphalie, la Bavière et surtout la Souabe bavaroise,
enfin la Posnanie. Ce sont les seules de toute l'Allemagne qui comptent
moins de 100 suicides par million d'habitants. Sur la carte[121], elles
apparaissent comme trois îlots perdus et les taches claires qui les
représentent contrastent avec les teintes foncées qui les environnent.
C'est qu'elles sont toutes trois catholiques. Ainsi, le courant
suicidogène si intense qui circule autour d'elles ne parvient pas à les
entamer; il s'arrête à leurs frontières par cela seul qu'il ne trouve
pas au delà les conditions favorables à son développement. De même, en
Suisse, le Sud est tout entier catholique; tous les éléments protestants
sont au Nord. Or, à voir comme ces deux pays s'opposent l'un à l'autre
sur la carte des suicides[122], on pourrait croire qu'ils assortissent à
des sociétés différentes. Quoiqu'ils se touchent de tous les côtés,
qu'ils soient en relations constantes, chacun conserve au point de vue
du suicide son individualité. La moyenne est aussi basse d'un côté
qu'élevée de l'autre. De même, à l'intérieur de la Suisse
septentrionale, Lucerne, Uri, Unterwald, Schwyz et Zug, cantons
catholiques, comptent au plus 100 suicides par million, quoiqu'ils
soient entourés de cantons protestants qui en ont bien davantage.

[Illustration:

Planche III.

SUICIDES DANS L'EUROPE CENTRALE

(d'après Morselli). ]

Une autre expérience pourrait être tentée qui confirmerait,
pensons-nous, les preuves qui précèdent. Un phénomène de contagion
morale ne peut guère se produire que de deux manières: ou le fait qui
sert de modèle se répand de bouche en bouche par l'intermédiaire de ce
qu'on appelle la voix publique, ou ce sont les journaux qui le
propagent. Généralement, on s'en prend surtout à ces derniers; il n'est
pas douteux, en effet, qu'ils ne constituent un puissant instrument de
diffusion. Si donc l'imitation est pour quelque chose dans le
développement des suicides, on doit les voir varier suivant la place que
les journaux occupent dans l'attention publique.

Malheureusement, cette place est assez difficile à déterminer. Ce n'est
pas le nombre des périodiques, mais celui de leurs lecteurs, qui seul
peut permettre de mesurer l'étendue de leur action. Or, dans un pays peu
centralisé, comme la Suisse, les journaux peuvent être nombreux parce
que chaque localité a le sien, et pourtant, comme chacun d'eux est peu
lu, leur puissance de propagation est médiocre. Au contraire, un seul
journal comme le _Times_, le _New-York Herald_, le _Petit Journal_,
etc., agit sur un immense public. Même, il semble que la presse ne
puisse guère avoir l'influence dont on l'accuse sans une certaine
centralisation. Car, là où chaque région a sa vie propre, on s'intéresse
moins à ce qui se passe au delà du petit horizon où l'on borne sa vue;
les faits lointains passent davantage inaperçus et, pour cette raison
même, sont recueillis avec moins de soin. Il y a ainsi moins d'exemples
qui sollicitent l'imitation. Il en est tout autrement là où le
nivellement des milieux locaux ouvre à la sympathie et à la curiosité un
champ d'action plus étendu, et où, répondant à ces besoins, de grands
organes concentrent chaque jour tous les événements importants du pays
ou des pays voisins pour en renvoyer ensuite la nouvelle dans toutes les
directions. Alors les exemples, s'accumulant, se renforcent
mutuellement. Mais on comprend qu'il est à peu près impossible de
comparer la clientèle des différents journaux d'Europe et surtout
d'apprécier le caractère plus ou moins local de leurs informations.
Cependant, sans que nous puissions donner de notre affirmation une
preuve régulière, il nous paraît difficile que, sur ces deux points, la
France et l'Angleterre soient inférieures au Danemark, à la Saxe et même
aux différents pays d'Allemagne. Pourtant, on s'y tue beaucoup moins. De
même, sans sortir de France, rien n'autorise à supposer qu'on lise
sensiblement moins de journaux au sud de la Loire qu'au nord; or on sait
quel contraste il y a entre ces deux régions sous le rapport du suicide.
Sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne convient à un argument
que nous ne pouvons établir sur des faits bien définis, nous croyons
cependant qu'il repose sur d'assez fortes vraisemblances pour mériter
quelque attention.



IV.


En résumé, s'il est certain que le suicide est contagieux d'individu à
individu, jamais on ne voit l'imitation le propager de manière à
affecter le taux social des suicides. Elle peut bien donner naissance à
des cas individuels plus ou moins nombreux, mais elle ne contribue pas à
déterminer le penchant inégal qui entraîne les différentes sociétés, et
à l'intérieur de chaque société les groupes sociaux plus particuliers,
au meurtre de soi-même. Le rayonnement qui en résulte est toujours très
limité; il est, de plus, intermittent. Quand il atteint un certain degré
d'intensité, ce n'est jamais que pour un temps très court.

Mais il y a une raison plus générale qui explique comment les effets de
l'imitation ne sont pas appréciables à travers les chiffres de la
statistique. C'est que, réduite à ses seules forces, l'imitation ne peut
rien sur le suicide. Chez l'adulte, sauf dans les cas très rares de
monoïdéisme plus ou moins absolu, l'idée d'un acte ne suffit pas à
engendrer un acte similaire, à moins qu'elle ne tombe sur un sujet qui,
de lui-même, y est particulièrement enclin. «J'ai toujours remarqué,
écrit Morel, que l'imitation, si puissante que soit son influence, et
que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime
exceptionnel ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez
des individus qui auraient été parfaitement sains d'esprit[123]». De
même, le Dr Paul Moreau de Tours a cru pouvoir établir, d'après ses
observations personnelles, que le suicide contagieux ne se rencontre
jamais que chez des individus fortement prédisposés[124].

Il est vrai que, comme cette prédisposition lui paraissait dépendre
essentiellement de causes organiques, il lui était assez difficile
d'expliquer certains cas qu'on ne peut rapporter à cette origine, à
moins d'admettre des combinaisons de causes tout à fait improbables et
vraiment miraculeuses. Comment croire que les 15 invalides dont nous
avons parlé se soient justement trouvés tous atteints de dégénérescence
nerveuse? Et l'on en peut dire autant des faits de contagion si
fréquemment observés dans l'armée ou dans les prisons. Mais ces faits
sont facilement explicables une fois qu'on a reconnu que le penchant au
suicide pouvait être créé par le milieu social. Car, alors, on est en
droit de les attribuer, non à un hasard inintelligible qui, des points
les plus divers de l'horizon, aurait assemblé dans une même caserne ou
dans un même établissement pénitentiaire un nombre relativement
considérable d'individus atteints tous d'une même tare mentale, mais à
l'action du milieu commun au sein duquel ils vivent. Nous verrons, en
effet, que, dans les prisons et dans les régiments, il existe un état
collectif qui incline au suicide les soldats et les détenus aussi
directement que peut le faire la plus violente des névroses. L'exemple
est la cause occasionnelle qui fait éclater l'impulsion; mais ce n'est
pas lui qui la crée et, si elle n'existait pas, il serait inoffensif.

On peut donc dire que, sauf dans de très rares exceptions, l'imitation
n'est pas un facteur original du suicide. Elle ne fait que rendre
apparent un état qui est la vraie cause génératrice de l'acte et qui,
vraisemblablement, eût toujours trouvé moyen de produire son effet
naturel, alors même qu'elle ne serait pas intervenue; car il faut que la
prédisposition soit particulièrement forte pour qu'il suffise de si peu
de chose pour la faire passer à l'acte. Il n'est donc pas étonnant que
les faits ne portent pas la marque de l'imitation, puisqu'elle n'a pas
d'action en propre et que celle même qu'elle exerce est très restreinte.

Une remarque d'un intérêt pratique peut servir de corollaire à cette
conclusion.

Certains auteurs, attribuant à l'imitation un pouvoir qu'elle n'a pas,
ont demandé que la reproduction des suicides et des crimes fût interdite
aux journaux[125]. Il est possible que cette prohibition réussisse à
alléger de quelques unités le montant annuel de ces différents actes.
Mais il est très douteux qu'elle puisse en modifier le taux social.
L'intensité du penchant collectif resterait la même, car l'état moral
des groupes ne serait pas changé pour cela. Si donc on met en regard des
problématiques et très faibles avantages que pourrait avoir cette
mesure, les graves inconvénients qu'entraînerait la suppression de toute
publicité judiciaire, on conçoit que le législateur mette quelque
hésitation à suivre le conseil des spécialistes. En réalité, ce qui peut
contribuer au développement du suicide ou du meurtre, ce n'est pas le
fait d'en parler, c'est la manière dont on en parle. Là où ces pratiques
sont abhorrées, les sentiments qu'elles soulèvent se traduisent à
travers les récits qui en sont faits et, par suite, neutralisent plus
qu'elles n'excitent les prédispositions individuelles. Mais inversement,
quand la société est moralement désemparée, l'état d'incertitude où elle
est lui inspire pour les actes immoraux une sorte d'indulgence qui
s'exprime involontairement toutes les fois qu'on en parle et qui en rend
moins sensible l'immoralité. Alors l'exemple devient vraiment
redoutable, non parce qu'il est l'exemple, mais parce que la tolérance
ou l'indifférence sociale diminuent l'éloignement qu'il devrait
inspirer.

Mais ce que montre surtout ce chapitre, c'est combien est peu fondée la
théorie qui fait de l'imitation la source éminente de toute vie
collective. Il n'est pas de fait aussi facilement transmissible par voie
de contagion que le suicide, et pourtant nous venons de voir que cette
contagiosité ne produit pas d'effets sociaux. Si, dans ce cas,
l'imitation est à ce point dépourvue d'influence sociale, elle n'en
saurait avoir davantage dans les autres; les vertus qu'on lui attribue
sont donc imaginaires. Elle peut bien, dans un cercle restreint,
déterminer quelques rééditions d'une même pensée ou d'une même action,
mais jamais elle n'a de répercussions assez étendues ni assez profondes
pour atteindre et modifier l'âme de la société. Les états collectifs,
grâce à l'adhésion à peu près unanime et généralement séculaire dont
ils sont l'objet, sont beaucoup trop résistants pour qu'une innovation
privée puisse en venir à bout. Comment un individu, qui n'est rien de
plus qu'un individu[126], pourrait-il avoir la force suffisante pour
façonner la société à son image? Si nous n'en étions encore à nous
représenter le monde social presque aussi grossièrement que le primitif
fait pour le monde physique, si, contrairement à toutes les inductions
de la science, nous n'en étions encore à admettre, au moins tacitement
et sans nous en rendre compte, que les phénomènes sociaux ne sont pas
proportionnels à leurs causes, nous ne nous arrêterions même pas à une
conception qui, si elle est d'une simplicité biblique, est en même temps
en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de la pensée.
On ne croit plus aujourd'hui que les espèces zoologiques ne soient que
des variations individuelles propagées par l'hérédité[127]; il n'est pas
plus admissible que le fait social ne soit qu'un fait individuel qui
s'est généralisé. Mais ce qui est surtout insoutenable, c'est que cette
généralisation puisse être due à je ne sais quelle aveugle contagion. On
est même en droit de s'étonner qu'il soit encore nécessaire de discuter
une hypothèse qui, outre les graves objections qu'elle soulève, n'a
jamais reçu même un commencement de démonstration expérimentale. Car on
n'a jamais montré à propos d'un ordre défini de faits sociaux que
l'imitation pouvait en rendre compte, et moins encore, qu'elle seule
pouvait en rendre compte. On s'est contenté d'énoncer la proposition
sous forme d'aphorisme, en l'appuyant sur des considérations vaguement
métaphysiques. Pourtant, la sociologie ne pourra prétendre à être
considérée comme une science que quand il ne sera plus permis à ceux qui
la cultivent de dogmatiser ainsi, en se dérobant aussi manifestement aux
obligations régulières de la preuve.



LIVRE II


CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX

CHAPITRE PREMIER

Méthode pour les déterminer.


Les résultats du livre précédent ne sont pas purement négatifs. Nous y
avons établi, en effet, qu'il existe pour chaque groupe social une
tendance spécifique au suicide que n'expliquent ni la constitution
organico-psychique des individus ni la nature du milieu physique. Il en
résulte, par élimination, qu'elle doit nécessairement dépendre de causes
sociales et constituer par elle-même un phénomène collectif; même
certains des faits que nous avons examinés, notamment les variations
géographiques et saisonnières du suicide, nous avaient expressément
amené à cette conclusion. C'est cette tendance qu'il nous faut
maintenant étudier de plus près.



I.


Pour y parvenir, le mieux serait, à ce qu'il semble, de rechercher
d'abord si elle est simple et indécomposable, ou si elle ne consisterait
pas plutôt en une pluralité de tendances différentes que l'analyse peut
isoler et qu'il conviendrait d'étudier séparément. Dans ce cas, voici
comment on devrait procéder. Comme, unique ou non, elle n'est
observable qu'à travers les suicides individuels qui la manifestent,
c'est de ces derniers qu'il faudrait partir. On en observerait donc le
plus grand nombre possible, en dehors, bien entendu, de ceux qui
relèvent de l'aliénation mentale, et on les décrirait. S'ils se
trouvaient tous avoir les mêmes caractères essentiels, on les
confondrait en une seule et même classe; dans l'hypothèse contraire, qui
est de beaucoup la plus vraisemblable--car ils sont trop divers pour ne
pas comprendre, plusieurs variétés--on constituerait un certain nombre
d'espèces d'après leurs ressemblances et leurs différences. Autant on
aurait reconnu de types distincts, autant on admettrait de courants
suicidogènes dont on chercherait ensuite à déterminer les causes et
l'importance respective. C'est à peu près la méthode que nous avons
suivie dans notre examen sommaire du suicide vésanique.

Malheureusement, une classification des suicides raisonnables d'après
leurs formes ou caractères morphologiques est impraticable, parce que
les documents nécessaires font presque totalement défaut. En effet, pour
pouvoir la tenter, il faudrait avoir de bonnes descriptions d'un grand
nombre de cas particuliers. Il faudrait savoir dans quel état psychique
se trouvait le suicidé au moment où il a pris sa résolution, comment il
en a préparé l'accomplissement, comment il l'a finalement exécutée, s'il
était agité ou déprimé, calme ou enthousiaste, anxieux ou irrité, etc.
Or, nous n'avons guère de renseignements de ce genre que pour quelques
cas de suicides vésaniques, et c'est justement grâce aux observations et
aux descriptions ainsi recueillies par les aliénistes qu'il a été
possible de constituer les principaux types de suicide dont la folie est
la cause déterminante. Pour les autres, nous sommes à peu près privés de
toute information. Seul, Brierre de Boismont a essayé de faire ce
travail descriptif pour 1328 cas où le suicidé avait laissé des lettres
ou des écrits que l'auteur a résumés dans son livre. Mais d'abord, ce
résumé est beaucoup trop bref. Puis, les confidences que le sujet
lui-même nous fait sur son état sont le plus souvent insuffisantes,
quand elles ne sont pas suspectes. Il n'est que trop porté à se tromper
sur lui-même et sur la nature de ses dispositions; par exemple, il
s'imagine agir avec sang-froid, alors qu'il est au comble de la
surexcitation. Enfin, outre qu'elles ne sont pas assez objectives, ces
observations portent sur un trop petit nombre de faits pour qu'on en
puisse tirer des conclusions précises. On entrevoit bien quelques lignes
très vagues de démarcation et nous saurons mettre à profit les
indications qui s'en dégagent; mais elles sont trop peu définies pour
servir de base à une classification régulière. Au reste, étant donnée la
manière dont s'accomplissent la plupart des suicides, des observations
comme il faudrait en avoir sont à peu près impossibles.

Mais nous pouvons arriver à notre but par une autre voie. Il suffira de
renverser l'ordre de nos recherches. En effet, il ne peut y avoir des
types différents de suicides qu'autant que les causes dont ils dépendent
sont elles-mêmes différentes. Pour que chacun d'eux ait une nature qui
lui soit propre, il faut qu'il ait aussi des conditions d'existence qui
lui soient spéciales. Un même antécédent ou un même groupe d'antécédents
ne peut produire tantôt une conséquence et tantôt une autre, car, alors,
la différence qui distingue le second du premier serait elle-même sans
cause; ce qui serait la négation du principe de causalité. Toute
distinction spécifique constatée entre les causes implique donc une
distinction semblable entre les effets. Dès lors, nous pouvons
constituer les types sociaux du suicide, non en les classant directement
d'après leurs caractères préalablement décrits, mais en classant les
causes qui les produisent. Sans nous préoccuper de savoir pourquoi ils
se différencient les uns des autres, nous chercherons tout de suite
quelles sont les conditions sociales dont ils dépendent; puis nous
grouperons ces conditions suivant leurs ressemblances et leurs
différences en un certain nombre de classes séparées, et nous pourrons
être certains qu'à chacune de ces classes correspondra un type déterminé
de suicide. En un mot, notre classification, au lieu d'être
morphologique, sera, d'emblée, étiologique. Ce n'est pas, d'ailleurs,
une infériorité, car on pénètre beaucoup mieux la nature d'un phénomène
quand on en sait la cause que quand on en connaît seulement les
caractères, même essentiels.

Cette méthode, il est vrai, a le défaut de postuler la diversité des
types sans les atteindre directement. Elle peut en établir l'existence,
le nombre, non les caractères distinctifs. Mais il est possible d'obvier
à cet inconvénient, au moins dans une certaine mesure. Une fois que la
nature des causes sera connue, nous pourrons essayer d'en déduire la
nature des effets, qui se trouveront ainsi caractérisés et classés du
même coup par cela seul qu'ils seront rattachés à leurs souches
respectives. Il est vrai que, si cette déduction n'était aucunement
guidée par les faits, elle risquerait de se perdre en combinaisons de
pure fantaisie. Mais nous pourrons l'éclairer à l'aide des quelques
renseignements dont nous disposons sur la morphologie des suicides. Ces
informations, à elles seules, sont trop incomplètes et trop incertaines
pour pouvoir nous donner un principe de classification; mais elles
pourront être utilisées, une fois que les cadres de cette classification
seront établis. Elles nous montreront dans quel sens la déduction devra
être dirigée et, par les exemples qu'elles nous fourniront, nous serons
assurés que les espèces ainsi constituées déductivement ne sont pas
imaginaires. Ainsi, des causes nous redescendrons aux effets et notre
classification étiologique se complétera par une classification
morphologique qui pourra servir à vérifier la première, et
réciproquement.

À tous égards, cette méthode renversée est la seule qui convienne au
problème spécial que nous nous sommes posé. Il ne faut pas perdre de
vue, en effet, que ce que nous étudions c'est le taux social des
suicides. Les seuls types qui doivent nous intéresser sont donc ceux qui
contribuent à le former et en fonction desquels il varie. Or, il n'est
pas prouvé que toutes les modalités individuelles de la mort volontaire
aient cette propriété. Il en est qui, tout en ayant un certain degré de
généralité, ne sont pas ou ne sont pas assez liées au tempérament moral
de la société pour entrer, en qualité d'élément caractéristique, dans la
physionomie spéciale que chaque peuple présente sous le rapport du
suicide. Ainsi, nous avons vu que l'alcoolisme n'est pas un facteur dont
dépende l'aptitude personnelle de chaque société; et cependant, il y a
évidemment des suicides alcooliques et en assez grand nombre. Ce n'est
donc pas une description, même bien faite, des cas particuliers qui
pourra jamais nous apprendre quels sont ceux qui ont un caractère
sociologique. Si l'on veut savoir de quels confluents divers résulte le
suicide considéré comme phénomène collectif, c'est sous sa forme
collective, c'est-à-dire à travers les données statistiques, qu'il faut,
dès l'abord, l'envisager. C'est le taux social qu'il faut directement
prendre pour objet d'analyse; il faut aller du tout aux parties. Mais il
est clair qu'il ne peut être analysé que par rapport aux causes
différentes dont il dépend; car, en elles-mêmes, les unités par
l'addition desquelles il est formé sont homogènes et ne se distinguent
pas qualitativement. C'est donc à la détermination des causes qu'il faut
nous attacher sans retard, quitte à chercher ensuite comment elles se
répercutent chez les individus.


II.

Mais ces causes, comment les atteindre?

Dans les constatations judiciaires qui ont lieu toutes les fois qu'un
suicide est commis, on note le mobile (chagrin de famille, douleur
physique ou autre, remords ou ivrognerie, etc.), qui paraît en avoir été
la cause déterminante et, dans les comptes rendus statistiques de
presque tous les pays, on trouve un tableau spécial où les résultats de
ces enquêtes sont consignés sous ce titre: _Motifs présumés des
suicides_. Il semble donc naturel de mettre à profit ce travail tout
fait et de commencer notre recherche par la comparaison de ces
documents. Ils nous indiquent, en effet, à ce qu'il semble, les
antécédents immédiats des différents suicides; or n'est-il pas de bonne
méthode, pour comprendre le phénomène que nous étudions, de remonter
d'abord à ses causes les plus prochaines, sauf à s'élever ensuite plus
haut dans la série des phénomènes, si la nécessité s'en fait sentir.

Mais, comme le disait déjà Wagner il y a longtemps, ce qu'on appelle
statistique des motifs de suicides, c'est, en réalité, une statistique
des opinions que se font de ces motifs les agents, souvent subalternes,
chargés de ce service d'informations. On sait, malheureusement, que les
constatations officielles sont trop souvent défectueuses, alors même
qu'elles portent sur des faits matériels et ostensibles que tout
observateur consciencieux peut saisir et qui ne laissent aucune place à
l'appréciation. Mais combien elles doivent être tenues en suspicion
quand elles ont pour objet, non d'enregistrer simplement un événement
accompli, mais de l'interpréter et de l'expliquer! C'est toujours un
problème difficile que de préciser la cause d'un phénomène. Il faut au
savant toute sorte d'observations et d'expériences pour résoudre une
seule de ces questions. Or, de tous les phénomènes, les volitions
humaines sont les plus complexes. On conçoit, dès lors, ce que peuvent
valoir ces jugements improvisés qui, d'après quelques renseignements
hâtivement recueillis, prétendent assigner une origine définie à chaque
cas particulier. Aussitôt qu'on croit avoir découvert parmi les
antécédents de la victime quelques-uns de ces faits qui passent
communément pour mener au désespoir, on juge inutile de chercher
davantage et, suivant que le sujet est réputé avoir récemment subi des
pertes d'argent ou éprouvé des chagrins de famille ou avoir quelque goût
pour la boisson, on incrimine ou son ivrognerie ou ses douleurs
domestiques ou ses déceptions économiques. On ne saurait donner comme
base à une explication des suicides des informations aussi suspectes.

Il y a plus, alors même qu'elles seraient plus dignes de foi, elles ne
pourraient pas nous rendre de grands services, car les mobiles qui sont
ainsi, à tort ou à raison, attribués aux suicides, n'en sont pas les
causes véritables. Ce qui le prouve, c'est que les nombres
proportionnels de cas, imputés par les statistiques à chacune de ces
causes présumées, restent presque identiquement les mêmes, alors que les
nombres absolus présentent, au contraire, les variations les plus
considérables. En France, de 1856 à 1878, le suicide augmente de 40 %
environ, et de plus de 100 % en Saxe pendant la période 1854-1880 (1.171
cas au lieu de 547). Or, dans les deux pays, chaque catégorie de motifs
conserve d'une époque à l'autre la même importance respective. C'est ce
que montre le tableau XVII (Voir ci-dessous).

Si l'on considère que les chiffres qui y sont rapportés ne sont et ne
peuvent être que de grossières approximations, et si, par conséquent, on
n'attache pas trop d'importance à de légères différences, on reconnaîtra
qu'ils restent sensiblement constants. Mais pour que la part
contributive de chaque raison présumée reste proportionnellement la même
alors que le suicide est deux fois plus développé, il faut admettre que
chacune d'elles a acquis une efficacité double. Or ce ne peut être par
suite d'une rencontre fortuite qu'elles deviennent toutes en même temps,
deux fois plus meurtrières. On en vient donc forcément à conclure
qu'elles sont toutes placées sous la dépendance d'un état plus général,
dont elles sont tout au plus des reflets plus ou moins fidèles. C'est
lui qui fait qu'elles sont plus ou moins productives de suicides et qui,
par conséquent, est la vraie cause déterminante de ces derniers. C'est
donc cet état qu'il nous faut atteindre, sans nous attarder aux
contre-coups éloignés qu'il peut avoir dans les consciences
particulières.

Tableau XVII

France[128].

_Part de chaque catégorie de motifs sur 100 suicides annuels de chaque
sexe._

/*
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|                                |     HOMMES.     |      FEMMES.    |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |1856-60.|1874-78.|1856-60.|1874-78.|
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Misère   et   revers   de       |        |        |        |        |
|fortune.                        | 13,30  | 11,79  |  5,38  |  5,77  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrin de famille.             | 11,68  | 12,53  | 12,79  | 16,00  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Amour, jalousie, débauche,      |        |        |        |        |
|inconduite.                     | 15,48  | 16,98  | 13,16  | 12,20  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrins divers.                | 11,68  | 12,53  | 12,79  | 16,00  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Maladies mentales.              | 25,67  | 27,09  | 45,75  | 41,81  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Remords, crainte de             |        |        |        |        |
|condamnation à la               |        |        |        |        |
|suite de crime.                 |  0,84  |  ---   |  0,19  |  ---   |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Autres causes et causes         |        |        |        |        |
|inconnues.                      |  9,33  |  8,18  |  5,51  |   4    |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|TOTAL                           | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|                                |              SAXE[129].           |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |     HOMMES.     |     FEMMES.     |
|                                +-----------------+-----------------+
|                                |1854-78.| 1880.  |1854-78.| 1880.  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Douleurs physiques.             |  5,64  |  5,86  |  7,43  |  7,98  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Chagrins domestiques.           |  2,39  |  3,30  |  3,18  |  1,72  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Revers de fortune et            |        |        |        |        |
|misère.                         |  9,52  | 11,28  |  2,80  |  4,42  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Débauche, jeu.                  | 11,15  | 10,74  |  1,59  |  0,44  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Remords, crainte de             |        |        |        |        |
|poursuites, etc.                | 10,41  |  8,51  | 10,44  |  6,21  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Amour malheureux.               |  1,79  |  1,50  |  3,74  |  6,20  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Troubles mentaux, folie         |        |        |        |        |
|religieuse.                     | 27,94  | 30,27  | 50,64  | 54,43  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Colère.                         |  2,00  |  3,29  |  3,04  |  3,09  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Dégoût de la vie.               |  9,58  |  6,67  |  5,37  |  5,76  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|Causes inconnues.               | 19,58  | 18,58  | 11,77  |  9,75  |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
|TOTAL                           | 100,00 | 100,00 | 100,00 | 100,00 |
+--------------------------------+-----------------+-----------------+
*/

Un autre fait, que nous empruntons à Legoyt[130], montre mieux encore à
quoi se réduit l'action causale de ces différents mobiles. Il n'est pas
de professions plus différentes l'une de l'autre que l'agriculture et
les fonctions libérales. La vie d'un artiste, d'un savant, d'un avocat,
d'un officier, d'un magistrat ne ressemble en rien à celle d'un
agriculteur. On peut donc regarder comme certain que les causes sociales
du suicide ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Or,
non seulement c'est aux mêmes raisons que sont attribués les suicides de
ces deux catégories de sujets, mais encore l'importance respective de
ces différentes raisons serait presque rigoureusement la même dans l'une
et dans l'autre. Voici, en effet, quels ont été en France, pendant les
années 1874-78, les rapports centésimaux des principaux mobiles de
suicide dans ces deux professions:

/*
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|                                           |AGRICULTURE.|PROFESSIONS|
|                                           |            |libérales. |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Perte d'emploi, revers de fortune,  misère.|    8,15    |   8,87    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Chagrins de famille.                       |   14,45    |   13,14   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Amour contrarié et jalousie.               |    1,48    |   2,01    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Ivresse et ivrognerie.                     |   13,23    |   6,41    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Suicides d'auteurs de crimes ou délits.    |    4,09    |   4,73    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Souffrances physiques.                     |   15,91    |   19,89   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Maladies mentales.                         |   35,80    |   34,04   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Dégoût de la vie, contrariétés diverses.   |    2,93    |   4,94    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|Causes inconnues.                          |    3,96    |    597    |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
|                                           |   100,00   |  100,00   |
+-------------------------------------------+------------+-----------+
*/

Sauf pour l'ivresse et l'ivrognerie, les chiffres, surtout ceux qui ont
le plus d'importance numérique, diffèrent bien peu d'une colonne à
l'autre. Ainsi, à s'en tenir à la seule considération des mobiles, on
pourrait croire que les causes suicidogènes sont, non sans doute de même
intensité, mais de même nature dans les deux cas. Et pourtant, en
réalité, ce sont des forces très différentes qui poussent au suicide le
laboureur et le raffiné des villes. C'est donc que ces raisons que l'on
donne au suicide ou que le suicidé se donne à lui-même pour s'expliquer
son acte, n'en sont, le plus généralement, que les causes apparentes.
Non seulement elles ne sont que les répercussions individuelles d'un
état général, mais elles l'expriment très infidèlement, puisqu'elles
sont les mêmes alors qu'il est tout autre. Elles marquent, peut-on dire,
les points faibles de l'individu, ceux par où le courant, qui vient du
dehors l'inciter à se détruire, s'insinue le plus facilement en lui.
Mais elles ne font pas partie de ce courant lui-même et ne peuvent, par
conséquent, nous aider à le comprendre.

Nous voyons donc sans regret certains pays comme l'Angleterre et
l'Autriche renoncer à recueillir ces prétendues causes de suicide. C'est
d'un tout autre côté que doivent se porter les efforts de la
statistique. Au lieu de chercher à résoudre ces insolubles problèmes de
casuistique morale, qu'elle s'attache à noter avec plus de soin les
concomitants sociaux du suicide. En tout cas, pour nous, nous nous
faisons une règle de ne pas faire intervenir dans nos recherches des
renseignements aussi douteux que faiblement instructifs; en fait, les
suicidographes n'ont jamais réussi à en tirer aucune loi intéressante.
Nous n'y recourrons donc qu'accidentellement, quand ils nous paraîtront
avoir une signification spéciale et présenter des garanties
particulières. Sans nous préoccuper de savoir sous quelles formes
peuvent se traduire chez les sujets particuliers les causes productrices
du suicide, nous allons directement, tâcher de déterminer ces dernières.
Pour cela, laissant de côté, pour ainsi dire, l'individu en tant
qu'individu, ses mobiles et ses idées, nous nous demanderons
immédiatement quels sont les états des différents milieux sociaux
(confessions religieuses, famille, société politique, groupes
professionnels, etc.), en fonction desquels varie le suicide. C'est
seulement ensuite que, revenant aux individus, nous chercherons comment
ces causes générales s'individualisent pour produire les effets
homicides qu'elles impliquent.



CHAPITRE II

Le suicide égoïste.


Observons d'abord la manière dont les différentes confessions
religieuses agissent sur le suicide.


I.

Si l'on jette un coup d'œil sur la carte des suicides européens, on
reconnaît à première vue que dans les pays purement catholiques, comme
l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le suicide est très peu développé,
tandis qu'il est à son maximum dans les pays protestants, en Prusse, en
Saxe, en Danemark. Les moyennes suivantes, calculées par Morselli,
confirment ce premier résultat:

/*
+----------------------------------------+---------------------------+
|                                        |   Moyenne des suicides    |
|                                        |pour 1 million d'habitants.|
+----------------------------------------+---------------------------+
| États protestants                      |           190             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- mixtes (protestants et catholiques)|            96             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- catholiques                        |            96             |
+----------------------------------------+---------------------------+
| --- catholiques grecs                  |            40             |
+----------------------------------------+---------------------------+
*/

Toutefois, l'infériorité des catholiques grecs ne peut être sûrement
attribuée à la religion; car, comme leur civilisation est très
différente de celle des autres nations européennes, cette inégalité de
culture peut être la cause de cette moindre aptitude. Mais il n'en est
pas de même de la plupart des sociétés catholiques et protestantes. Sans
doute, elles ne sont pas toutes au même niveau intellectuel et moral;
pourtant, les ressemblances sont assez essentielles pour qu'on ait
quelque droit d'attribuer à la différence des cultes le contraste si
marqué qu'elles présentent au point de vue du suicide.

Néanmoins, cette première comparaison est encore trop sommaire. Malgré
d'incontestables similitudes, les milieux sociaux dans lesquels vivent
les habitants de ces différents pays ne sont pas identiquement les
mêmes. La civilisation de l'Espagne et celle du Portugal sont bien
au-dessous de celle de l'Allemagne; il peut donc se faire que cette
infériorité soit la raison de celle que nous venons de constater dans le
développement du suicide. Si l'on veut échapper à cette cause d'erreur
et déterminer avec plus de précision l'influence du catholicisme et
celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les
deux religions au sein d'une même société.


_Provinces bavaroises (1867-75)_[131].

/*
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|PROVINCES |SUICIDES   |PROVINCES |SUICIDES   |PROVINCES |SUICIDES   |
|à minorité|par million|à majorité|par million|où il y a |par million|
|catholique|d'habitants|catholique|d'habitants|+ de 90%  |d'habitants|
|(- de 50%)|           |(50 à 90%)|           |de cathol.|           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Palatinat |   167     |Basse     |   157     |Haut-     |    64     |
|du Rhin.  |           |Franconie.|           |Palatinat.|           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Franconie |   207     |Souabe.   |   118     |Haute-    |   114     |
|centrale. |           |          |           |Bavière.  |           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Haute     |   204     |          |           |Basse-    |    49     |
|Franconie.|           |          |           |Bavière.  |           |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Moyenne.  |   192     |Moyenne.  |   135     |Moyenne.  |    75     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
*/

De tous les grands États de l'Allemagne, c'est la Bavière qui compte, et
de beaucoup, le moins de suicides. Il n'y en a guère, annuellement que
90 par million d'habitants depuis 1874, tandis que la Prusse en a 133
(1871-75), le duché de Bade 156, le Wurtemberg 162, la Saxe 300. Or,
c'est aussi là que les catholiques sont le plus nombreux; il y en a
713,2 sur 1000 habitants. Si, d'autre part, on compare les différentes
provinces de ce royaume, on trouve que les suicides y sont en raison
directe du nombre des protestants, en raison inverse de celui des
catholiques (V. Tableau précédent, ci-dessus). Ce ne sont pas seulement
les rapports des moyennes qui confirment la loi; mais tous les nombres
de la première colonne sont supérieurs à ceux de la seconde et ceux de
la seconde à ceux de la troisième sans qu'il y ait aucune irrégularité.

Il en est de même en Prusse:

_Provinces de Prusse (1883-90)._

/*
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| PROVINCES        |  SUICIDES     | PROVINCES       |  SUICIDES     |
| où il y a plus   |  par million  | où il y a de    |  par million  |
| de 90% de        |  d'habitants  | 89 à 68 % de    |  d'habitants  |
| protestants      |               | protestants     |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Saxe.            |   309,4       | Hanovre.        |   212,3       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Schleswig.       |   312,9       | Hesse.          |   200,3       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Poméranie.       |   171,5       | Brandebourg et  |   296,3       |
|                  |               |    Berlin.      |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Moyenne.         |   264,6       | Moyenne.        |   220,0       |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| PROVINCES        |  SUICIDES     | PROVINCES       |  SUICIDES     |
| où il y a plus   |  par million  | où il y a de    |  par million  |
| de 40% à 50% de  |  d'habitants  | de 32 à 28 % de |  d'habitants  |
| protestants      |               | protestants     |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Prusse           |   123,9       | Posen.          |   96,4        |
| occidentale.     |               |                 |               |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Silésie.         |   260,2       | Pays du Rhin.   |  100,3        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Westphalie.      |   107,5       | Hohenzollern.   |   90,1        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
| Moyenne.         |   163,6       | Moyenne.        |   95,6        |
+------------------+---------------+-----------------+---------------+
*/

Dans le détail, sur les 14 provinces ainsi comparées, il n'y a que deux
légères irrégularités: la Silésie qui, par le nombre relativement
important de ses suicides, devrait appartenir à la seconde catégorie, se
trouve seulement dans la troisième, tandis qu'au contraire la Poméranie
serait mieux à sa place dans la seconde colonne que dans la première.

La Suisse est intéressante à étudier à ce même point de vue. Car, comme
on y rencontre des populations françaises et allemandes, on y peut
observer séparément l'influence du culte sur chacune de ces deux races.
Or elle est la même sur l'une et sur l'autre. Les cantons catholiques
donnent quatre et cinq fois moins de suicides que les cantons
protestants, quelle que soit leur nationalité.

/*
+-----------------------+-----------------------+--------------------+
|  CANTONS FRANÇAIS     |  CANTONS ALLEMANDS    |ENSEMBLE DES CANTONS|
|                       |                       |de toutes           |
|                       |                       |nationalités        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|Catholiques|83 suicides|Catholiques|87 suicides|Catholiques|86,7    |
|           |par million|           |suicide    |           |suicides|
|           |d'habitants|           |           |           |        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|Protestants|453        |Protestants|293        |Mixtes     |212,0   |
|           |suicides   |           |suicides   |           |suicides|
|           |par million|           |           |           |        |
|           |d'habitants|           |           |           |        |
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
|           |           |           |           |Protestants|326,3   |
|           |           |           |           |           |suicides|
+-----------+-----------+-----------+-----------+-----------+--------+
*/

L'action du culte est donc si puissante qu'elle domine toutes les
autres.

D'ailleurs, on a pu, dans un assez grand nombre de cas, déterminer
directement le nombre des suicides par million d'habitants de chaque
population confessionnelle. Voici les chiffres trouvés par différents
observateurs:

Tableau XVIII.

_Suicides, dans les différents pays, pour un million de sujets de chaque
confession._

/*
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|                    |PROTESTANTS|CATHOLIQUES|JUIFS|      NOMS       |
|                    |           |           |     |des observateurs.|
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Autriche (1852-59). |    79,5   |   51,3    | 20,7|     Wagner.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Prusse (1849-55).   |   159,9   |   49,6    | 46,4|       Id.       |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|----   (1869-72).   |   187     |   69      | 96  |    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|----   (1860).      |   240     |  100      |180  |    Prinzing.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Bade (1852-62).     |   139     |  117      | 87  |     Legoyt.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|---  (1870-74).     |   171     |  136,7    |124  |    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|---  (1878-88).     |   242     |  170      |210  |    Prinzing.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Bavière (1844-56).  |   135,4   |   49,1    |105,9|    Morselli.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|  ---   (1884-91).  |   224     |   94      |193  |    Prinzing     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|Würtemberg (1846-60)|   113,5   |   77,9    | 65,6|     Wagner.     |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|   ----    (1873-76)|   190     |  120      | 60  |   Nous-même.    |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
|   ----    (1881-90)|   170     |  119      |142  |       Id.       |
+--------------------+-----------+-----------+-----+-----------------+
*/

Ainsi, partout, sans aucune exception[132], les protestants fournissent
beaucoup de suicides que les fidèles des autres cultes. L'écart oscille
entre un _minimum_ de 20 à 30 % et un _maximum_ de 300 %. Contre une
pareille unanimité de faits concordants, il est vain d'invoquer, comme
le fait Mayr[133], le cas unique de la Norwège et de la Suède qui,
quoique protestantes, n'ont qu'un chiffre moyen de suicides. D'abord,
ainsi que nous en faisions la remarque au début de ce chapitre, ces
comparaisons internationales ne sont pas démonstratives, à moins
qu'elles ne portent sur un assez grand nombre de pays, et, même dans ce
cas, elles ne sont pas concluantes. Il y a d'assez grandes différences
entre les populations de la presqu'île scandinave et celles de l'Europe
centrale pour qu'on puisse comprendre que le protestantisme ne produise
pas exactement les mêmes effets sur les unes et sur les autres. Mais de
plus, si, pris en lui-même, le taux des suicides n'est pas très
considérable dans ces deux pays, il apparaît relativement élevé si l'on
tient compte du rang modeste qu'ils occupent parmi les peuples civilisés
d'Europe. Il n'y a pas de raison de croire qu'ils soient parvenus à un
niveau intellectuel supérieur à celui de l'Italie, il s'en faut, et
pourtant on s'y tue de deux à trois fois plus (90 à 100 suicides par
million d'habitants au lieu de 40). Le protestantisme ne serait-il pas
la cause de cette aggravation relative? Ainsi, non seulement le fait
n'infirme pas la loi qui vient d'être établie sur un si grand nombre
d'observations, mais il tend plutôt à la confirmer[134].

Pour ce qui est des juifs, leur aptitude au suicide est toujours moindre
que celle des protestants; très généralement, elle est aussi inférieure,
quoique dans une moindre proportion, à celle des catholiques. Cependant,
il arrive que ce dernier rapport est renversé; c'est surtout dans les
temps récents que ces cas d'inversion se rencontrent. Jusqu'au milieu du
siècle, les juifs se tuent moins que les catholiques dans tous les pays,
sauf en Bavière[135]; c'est seulement vers 1870 qu'ils commencent à
perdre de leur ancien privilège. Encore est-il très rare qu'ils
dépassent de beaucoup le taux des catholiques. D'ailleurs, il ne faut
pas perdre de vue que les juifs vivent, plus exclusivement que les
autres groupes confessionnels, dans les villes et de professions
intellectuelles. À ce titre, ils sont plus fortement enclins au suicide
que les membres des autres cultes, et cela pour des raisons étrangères à
la religion qu'ils pratiquent. Si donc, malgré cette influence
aggravante, le taux du judaïsme est si faible, on peut croire que, à
situation égale, c'est de toutes les religions celle où l'on se tue le
moins.

Les faits ainsi établis, comment les expliquer?


II.

Si l'on songe que, partout, les juifs sont en nombre infime et que, dans
la plupart des sociétés où ont été faites les observations précédentes,
les catholiques sont en minorité, on sera tenté de voir dans ce fait la
cause qui explique la rareté relative des morts volontaires dans ces
deux cultes[136]. On conçoit, en effet, que les confessions les moins
nombreuses, ayant à lutter contre l'hostilité des populations ambiantes,
soient obligées, pour se maintenir, d'exercer sur elles-mêmes un
contrôle sévère et de s'astreindre à une discipline particulièrement
rigoureuse. Pour justifier la tolérance, toujours précaire, qui leur est
accordée, elles sont tenues à plus de moralité. En dehors de ces
considérations, certains faits semblent réellement impliquer que ce
facteur spécial n'est pas sans quelque influence. En Prusse, l'état de
minorité où se trouvent les catholiques est très accusé; car ils ne
représentent que le tiers de la population totale. Aussi se tuent-ils
trois fois moins que les protestants. L'écart diminue en Bavière où les
deux tiers des habitants sont catholiques; les morts volontaires de ces
derniers ne sont plus à celles des protestants que comme 100 est à 275
ou même comme 100 est à 238, selon les périodes. Enfin, dans l'empire
d'Autriche, qui est presque tout entier catholique, il n'y a plus que
155 suicides protestants pour 100 catholiques. Il semblerait donc que,
quand le protestantisme devient minorité, sa tendance au suicide
diminue.

Mais d'abord, le suicide est l'objet d'une trop grande indulgence pour
que la crainte du blâme, si léger, qui le frappe, puisse agir avec une
telle puissance, même sur des minorités que leur situation oblige à se
préoccuper particulièrement du sentiment public. Comme c'est un acte qui
ne lèse personne, on n'en fait pas un grand grief aux groupes qui y sont
plus enclins que d'autres et il ne risque pas d'accroître beaucoup
l'éloignement qu'ils inspirent, comme ferait certainement une fréquence
plus grande des crimes et des délits. D'ailleurs, l'intolérance
religieuse, quand elle est très forte, produit souvent un effet opposé.
Au lieu d'exciter les dissidents à respecter davantage l'opinion, elle
les habitue à s'en désintéresser. Quand on se sent en butte à une
hostilité irrémédiable, on renonce à la désarmer et on ne s'obstine que
plus opiniâtrement dans les mœurs les plus réprouvées. C'est ce qui est
arrivé fréquemment aux juifs et, par conséquent, il est douteux que leur
exceptionnelle immunité n'ait pas d'autre cause.

Mais, en tout cas, cette explication ne saurait suffire à rendre compte
de la situation respective des protestants et des catholiques. Car si,
en Autriche et en Bavière, où le catholicisme a la majorité, l'influence
préservatrice qu'il exerce est moindre, elle est encore très
considérable. Ce n'est donc pas seulement à son état de minorité qu'il
la doit. Plus généralement, quelle que soit la part proportionnelle de
ces deux cultes dans l'ensemble de la population, partout où l'on a pu
les comparer au point de vue du suicide, on a constaté que les
protestants se tuent beaucoup plus que les catholiques. Il y a même des
pays comme le Haut-Palatinat, la Haute-Bavière, où la population est
presque tout entière catholique (92 et 96 %) et où, cependant, il y a
300 et 423 suicides protestants pour 100 catholiques. Le rapport même
s'élève jusqu'à 528 % dans la Basse-Bavière où la religion réformée ne
compte pas tout à fait un fidèle sur 100 habitants. Donc, quand même la
prudence obligatoire des minorités serait pour quelque chose dans
l'écart si considérable que présentent ces deux religions, la plus
grande part en est certainement due à d'autres causes.

C'est dans la nature de ces deux systèmes religieux que nous les
trouverons. Cependant, ils prohibent tous les deux le suicide avec la
même netteté; non seulement ils le frappent de peines morales d'une
extrême sévérité, mais l'un et l'autre enseignent également qu'au delà
du tombeau commence une vie nouvelle où les hommes seront punis de leurs
mauvaises actions, et le protestantisme met le suicide au nombre de ces
dernières, tout aussi bien que le catholicisme. Enfin, dans l'un et dans
l'autre culte, ces prohibitions ont un caractère divin; elles ne sont
pas présentées comme la conclusion logique d'un raisonnement bien fait,
mais leur autorité est celle de Dieu lui-même. Si donc le protestantisme
favorise le développement du suicide, ce n'est pas qu'il le traite
autrement que ne fait le catholicisme. Mais alors, si, sur ce point
particulier, les deux religions ont les mêmes préceptes, leur inégale
action sur le suicide doit avoir pour cause quelqu'un des caractères
plus généraux par lesquels elles se différencient.

Or, la seule différence essentielle qu'il y ait entre le catholicisme et
le protestantisme, c'est que le second admet le libre examen dans une
bien plus large proportion que le premier. Sans doute, le catholicisme,
par cela seul qu'il est une religion idéaliste, fait déjà à la pensée et
à la réflexion une bien plus grande place que le polythéisme gréco-latin
ou que le monothéisme juif. Il ne se contente plus de manœuvres
machinales, mais c'est sur les consciences qu'il aspire à régner. C'est
donc à elles qu'il s'adresse et, alors même qu'il demande à la raison
une aveugle soumission, c'est en lui parlant le langage de la raison. Il
n'en est pas moins vrai que le catholique reçoit sa foi toute faite,
sans examen. Il ne peut même pas la soumettre à un contrôle historique,
puisque les textes originaux sur lesquels on l'appuie lui sont
interdits. Tout un système hiérarchique d'autorités est organisé, et
avec un art merveilleux, pour rendre la tradition invariable. Tout ce
qui est variation est en horreur à la pensée catholique. Le protestant
est davantage l'auteur de sa croyance. La Bible est mise entre ses mains
et nulle interprétation ne lui en est imposée. La structure même du
culte réformé rend sensible cet état d'individualisme religieux. Nulle
part, sauf en Angleterre, le clergé protestant n'est hiérarchisé; le
prêtre ne relève que de lui-même et de sa conscience, comme le fidèle.
C'est un guide plus instruit que le commun des croyants, mais sans
autorité spéciale pour fixer le dogme. Mais ce qui atteste le mieux que
cette liberté d'examen, proclamée par les fondateurs de la réforme,
n'est pas restée à l'état d'affirmation platonique, c'est cette
multiplicité croissante de sectes de toute sorte qui contraste si
énergiquement avec l'unité indivisible de l'Église catholique.

Nous arrivons donc à ce premier résultat que le penchant du
protestantisme pour le suicide doit être en rapport avec l'esprit de
libre examen dont est animée cette religion. Attachons-nous à bien
comprendre ce rapport. Le libre examen n'est lui-même que l'effet d'une
autre cause. Quand il fait son apparition, quand les hommes, après
avoir, pendant longtemps, reçu leur foi toute faite de la tradition,
réclament le droit de se la faire eux-mêmes, ce n'est pas à cause des
attraits intrinsèques de la libre recherche, car elle apporte avec elle
autant de douleurs que de joies. Mais c'est qu'ils ont désormais besoin
de cette liberté. Or, ce besoin lui-même ne peut avoir qu'une seule
cause: c'est l'ébranlement des croyances traditionnelles. Si elles
s'imposaient toujours avec la même énergie, on ne penserait même pas à
en faire la critique. Si elles avaient toujours la même autorité, on ne
demanderait pas à vérifier la source de cette autorité. La réflexion ne
se développe que si elle est nécessitée à se développer, c'est-à-dire si
un certain nombre d'idées et de sentiments irréfléchis qui, jusque-là,
suffisaient à diriger la conduite, se trouvent avoir perdu leur
efficacité. Alors, elle intervient pour combler le vide qui s'est fait,
mais qu'elle n'a pas fait. De même qu'elle s'éteint à mesure que la
pensée et l'action se prennent sous forme d'habitudes automatiques, elle
ne se réveille qu'à mesure que les habitudes toutes faites se
désorganisent. Elle ne revendique ses droits contre l'opinion commune
que si celle-ci n'a plus la même force, c'est-à-dire si elle n'est plus
au même degré commune. Si donc ces revendications ne se produisent pas
seulement pendant un temps et sous forme de crise passagère, si elles
deviennent chroniques, si les consciences individuelles affirment d'une
manière constante leur autonomie, c'est qu'elles continuent à être
tiraillées dans des sens divergents, c'est qu'une nouvelle opinion ne
s'est pas reformée pour remplacer celle qui n'est plus. Si un nouveau
système de croyances s'était reconstitué, qui parût à tout le monde
aussi indiscutable que l'ancien, on ne songerait pas davantage à le
discuter. Il ne serait même pas permis de le mettre en discussion; car
des idées que partage toute une société tirent de cet assentiment une
autorité qui les rend sacro-saintes et les met au-dessus de toute
contestation. Pour qu'elles soient plus tolérantes, il faut qu'elles
soient déjà devenues l'objet d'une adhésion moins générale et moins
complète, qu'elles aient été affaiblies par des controverses préalables.

Ainsi, s'il est vrai de dire que le libre examen, une fois qu'il est
proclamé, multiplie les schismes, il faut ajouter qu'il les suppose et
qu'il en dérive, car il n'est réclamé et institué comme un principe que
pour permettre à des schismes latents ou à demi déclarés de se
développer plus librement. Par conséquent, si le protestantisme fait à
la pensée individuelle une plus grande part que le catholicisme, c'est
qu'il compte moins de croyances et de pratiques communes. Or, une
société religieuse n'existe pas sans un _credo_ collectif et elle est
d'autant plus une et d'autant plus forte que ce _credo_ est plus étendu.
Car elle n'unit pas les hommes par l'échange et la réciprocité des
services, lien temporel qui comporte et suppose même des différences,
mais qu'elle est impuissante à nouer. Elle ne les socialise qu'en les
attachant tous à un même corps de doctrines et elle les socialise
d'autant mieux que ce corps de doctrines est plus vaste et plus
solidement constitué. Plus il y a de manières d'agir et de penser,
marquées d'un caractère religieux, soustraites, par conséquent, au libre
examen, plus aussi l'idée de Dieu est présente à tous les détails de
l'existence et fait converger vers un seul et même but les volontés
individuelles. Inversement, plus un groupe confessionnel abandonne au
jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de
cohésion et de vitalité. Nous arrivons donc à cette conclusion, que la
supériorité du protestantisme au point de vue du suicide vient de ce
qu'il est une Église moins fortement intégrée que l'Église catholique.

Du même coup, la situation du judaïsme se trouve expliquée. En effet, la
réprobation dont le christianisme les a pendant longtemps poursuivis, a
créé entre les juifs des sentiments de solidarité d'une particulière
énergie. La nécessité de lutter contre une animosité générale,
l'impossibilité même de communiquer librement avec le reste de la
population les a obligés à se tenir étroitement serrés les uns contre
les autres. Par suite, chaque communauté devint une petite société,
compacte et cohérente, qui avait d'elle-même et de son unité un très vif
sentiment. Tout le monde y pensait et y vivait de la même manière; les
divergences individuelles y étaient rendues à peu près impossibles à
cause de la communauté de l'existence et de l'étroite et incessante
surveillance exercée par tous sur chacun. L'Église juive s'est ainsi
trouvée être plus fortement concentrée qu'aucune autre, rejetée qu'elle
était sur elle-même par l'intolérance dont elle était l'objet. Par
conséquent, par analogie avec ce que nous venons d'observer à propos du
protestantisme, c'est à cette même cause que doit s'attribuer le faible
penchant des juifs pour le suicide, en dépit des circonstances de toute
sorte qui devraient, au contraire, les y incliner. Sans doute, en un
sens, c'est à l'hostilité qui les entoure qu'ils doivent ce privilège.
Mais si elle a cette influence, ce n'est pas qu'elle leur impose une
moralité plus haute; c'est qu'elle les oblige à vivre étroitement unis.
C'est parce que la société religieuse à laquelle ils appartiennent est
solidement cimentée qu'ils sont à ce point préservés. D'ailleurs,
l'ostracisme qui les frappe n'est que l'une des causes qui produisent ce
résultat; la nature même des croyances juives y doit contribuer pour une
large part. Le judaïsme, en effet, comme toutes les religions
inférieures, consiste essentiellement en un corps de pratiques qui
réglementent minutieusement tous les détails de l'existence et ne
laissent que peu de place au jugement individuel.


III.

Plusieurs faits viennent confirmer cette explication.

En premier lieu, de tous les grands pays protestants, l'Angleterre est
celui où le suicide est le plus faiblement développé. On n'y compte, en
effet, que 80 suicides environ par million d'habitants, alors que les
sociétés réformées d'Allemagne en ont de 140 à 400; et cependant, le
mouvement général des idées et des affaires ne paraît pas y être moins
intense qu'ailleurs[137]. Or il se trouve que, en même temps, l'Église
anglicane est bien plus fortement intégrée que les autres églises
protestantes. On a pris, il est vrai, l'habitude de voir dans
l'Angleterre la terre classique de la liberté individuelle; mais, en
réalité, bien des faits montrent que le nombre des croyances ou des
pratiques communes et obligatoires, soustraites, par suite, au libre
examen des individus, y est plus considérable qu'en Allemagne. D'abord,
la loi y sanctionne encore beaucoup de prescriptions religieuses: telles
sont la loi sur l'observation du dimanche, celle qui défend de mettre en
scène des personnages quelconques des Saintes-Écritures, celle qui,
récemment encore, exigeait de tout député une sorte d'acte de foi
religieux, etc. Ensuite, on sait combien le respect des traditions est
général et fort en Angleterre: il est impossible qu'il ne se soit pas
étendu aux choses de la religion comme aux autres. Or le
traditionnalisme très développé exclut toujours plus ou moins les
mouvements propres de l'individu. Enfin, de tous les clergés
protestants, le clergé anglican est le seul qui soit hiérarchisé. Cette
organisation extérieure traduit évidemment une unité interne qui n'est
pas compatible avec un individualisme religieux très prononcé.

D'ailleurs, l'Angleterre est aussi le pays protestant où les cadres du
clergé sont le plus riches. On y comptait, en 1876, 908 fidèles en
moyenne pour chaque ministre du culte, au lieu de 932 en Hongrie, 1.100
en Hollande, 1.300 en Danemark, 1.440 en Suisse et 1.600 en
Allemagne[138]. Or, le nombre des prêtres n'est pas un détail
insignifiant et un caractère superficiel sans rapport avec la nature
intrinsèque des religions. La preuve, c'est que, partout, le clergé
catholique est beaucoup plus considérable que le clergé réformé. En
Italie, il y a un prêtre pour 267 catholiques, pour 419 en Espagne, pour
536 en Portugal, pour 540 en Suisse, pour 823 en France, pour 1.050 en
Belgique. C'est que le prêtre est l'organe naturel de la foi et de la
tradition et que, ici comme ailleurs, l'organe se développe
nécessairement dans la même mesure que la fonction. Plus la vie
religieuse est intense, plus il faut d'hommes pour la diriger. Plus il y
a de dogmes et de préceptes dont l'interprétation n'est pas abandonnée
aux consciences particulières, plus il faut d'autorités compétentes pour
en dire le sens; d'un autre côté, plus ces autorités sont nombreuses,
plus elles encadrent de près l'individu et mieux elles le contiennent.
Ainsi le cas de l'Angleterre, loin d'infirmer notre théorie, en est une
vérification. Si le protestantisme n'y produit pas les mêmes effets que
sur le continent, c'est que la société religieuse y est bien plus
fortement constituée et, par là, se rapproche de l'Église catholique.

Mais voici une preuve confirmative d'une plus grande généralité.

Le goût du libre examen ne peut pas s'éveiller sans être accompagné du
goût de l'instruction. La science, en effet, est le seul moyen dont la
libre réflexion dispose pour arriver à ses fins. Quand les croyances ou
les pratiques irraisonnées ont perdu leur autorité, il faut bien, pour
en trouver d'autres, faire appel à la conscience éclairée dont la
science n'est que la forme la plus haute. Au fond, ces deux penchants
n'en font qu'un et ils résultent de la même cause. En général, les
hommes n'aspirent à s'instruire que dans la mesure où ils sont
affranchis du joug de la tradition; car tant que celle-ci est maîtresse
des intelligences, elle suffit à tout et ne tolère pas facilement de
puissance rivale. Mais inversement, on recherche la lumière dès que la
coutume obscure ne répond plus aux nécessités nouvelles. Voilà pourquoi
la philosophie, cette forme première et synthétique de la science,
apparaît dès que la religion a perdu de son empire, mais à ce moment-là
seulement; et on la voit ensuite donner progressivement naissance à la
multitude des sciences particulières, à mesure que le besoin qui l'a
suscitée va lui-même en se développant. Si donc nous ne nous sommes pas
mépris, si l'affaiblissement progressif des préjugés collectifs et
coutumiers incline au suicide et si c'est de là que vient la
prédisposition spéciale du protestantisme, on doit pouvoir constater les
deux faits suivants: 1° le goût de l'instruction doit être plus vif chez
les protestants que chez les catholiques; 2° en tant qu'il dénote un
ébranlement des croyances communes, il doit, d'une manière générale,
varier comme le suicide. Les faits confirment-ils cette double
hypothèse?

Si l'on rapproche la France catholique de la protestante Allemagne par
les sommets seulement, c'est-à-dire, si l'on compare uniquement les
classes les plus élevées des deux nations, il semble que nous soyons en
état de soutenir la comparaison. Dans les grands centres de notre pays,
la science n'est ni moins en honneur ni moins répandue que chez nos
voisins; il est même certain que, à ce point de vue, nous l'emportons
sur plusieurs pays protestants. Mais si, dans les parties éminentes des
deux sociétés, le besoin de s'instruire est également ressenti, il n'en
est pas de même dans les couches profondes et, s'il atteint à peu près
dans les deux pays la même intensité _maxima_, l'intensité moyenne est
moindre chez nous. On en peut dire autant de l'ensemble des nations
catholiques comparées aux nations protestantes. À supposer que, pour la
très haute culture, les premières ne le cèdent pas aux secondes, il en
est tout autrement pour ce qui regarde l'instruction populaire. Tandis
que, chez les peuples protestants (Saxe, Norwège, Suède, Bade, Danemark
et Prusse), sur 1.000 enfants en âge scolaire, c'est-à-dire de 6 à 12
ans, il y en avait, en moyenne, 957 qui fréquentaient l'école pendant
les années 1877-1878, les peuples catholiques (France, Autriche-Hongrie,
Espagne et Italie), n'en comptaient que 667 soit 31 % en moins. Les
rapports sont les mêmes pour les périodes 1874-75 et 1860-61[139]. Le
pays protestant où ce chiffre est le moins élevé, la Prusse, est encore
bien au-dessus de la France qui tient la tête des pays catholiques; la
première compte 897 élèves sur 1.000 enfants, la seconde 766
seulement[140]. De toute l'Allemagne, c'est la Bavière qui comprend le
plus de catholiques; c'est elle aussi qui comprend le plus d'illettrés.
De toutes les provinces de Bavière, la Haut-Palatinat est une des plus
foncièrement catholiques, c'est aussi celle où l'on rencontre le plus de
conscrits qui ne savent ni lire ni écrire (15 % en 1871). Même
coïncidence en Prusse pour le duché de Posen et la province de
Prusse[141]. Enfin, dans l'ensemble du royaume, en 1871, on comptait 66
illettrés sur 1.000 protestants et 152 sur 1.000 catholiques. Le rapport
est le même pour les femmes des deux cultes[142].

On objectera peut-être que l'instruction primaire ne peut servir à
mesurer l'état de l'instruction générale. Ce n'est pas, a-t-on dit
souvent, parce qu'un peuple compte plus ou moins d'illettrés qu'il est
plus ou moins instruit. Acceptons cette réserve, quoique, à vrai dire,
les divers degrés de l'instruction soient peut-être plus solidaires
qu'il ne semble et qu'il soit difficile à l'un d'eux de se développer
sans que les autres se développent en même temps[143]. En tout cas, si
le niveau de la culture primaire ne reflète qu'imparfaitement celui de
la culture scientifique, il indique avec une certaine exactitude dans
quelle mesure un peuple, pris dans son ensemble, éprouve le besoin du
savoir. Il faut qu'il en sente au plus haut point la nécessité pour
s'efforcer d'en répandre les éléments jusque dans les dernières classes.
Pour mettre ainsi à la portée de tout le monde les moyens de
s'instruire, pour aller même jusqu'à proscrire légalement l'ignorance,
il faut qu'il trouve indispensable à sa propre existence d'étendre et
d'éclairer les consciences. En fait, si les nations protestantes ont
attaché tant d'importance à l'instruction élémentaire, c'est qu'elles
ont jugé nécessaire que chaque individu fût capable d'interpréter la
Bible. Or ce que nous voulons atteindre en ce moment, c'est l'intensité
moyenne de ce besoin, c'est le prix que chaque peuple reconnaît à la
science, non la valeur de ses savants et de leurs découvertes. À ce
point de vue spécial, l'état du haut enseignement et de la production
proprement scientifique serait un mauvais critère; car il nous
révélerait seulement ce qui se passe dans une portion restreinte de la
société. L'enseignement populaire et général est un indice plus sûr.

Notre première proposition ainsi démontrée, reste à prouver la seconde.
Est-il vrai que le besoin de l'instruction, dans la mesure où il
correspond à un affaiblissement de la foi commune, se développe comme le
suicide? Déjà le fait que les protestants sont plus instruits que les
catholiques et se tuent davantage est une première présomption. Mais la
loi ne se vérifie pas seulement quand on compare un de ces cultes à
l'autre. Elle s'observe également à l'intérieur de chaque confession
religieuse.

L'Italie est tout entière catholique. Or, l'instruction populaire et le
suicide y sont distribués exactement de la même manière (V. tableau
XIX).

TABLEAU XIX[144].

_Provinces italiennes comparées sous le rapport du suicide et de
l'instruction._

/*
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|1er GROUPE   |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  où les 2 époux sont lettrés.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Piémont.     |           53,09              |           35,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Lombardie.   |           44,29              |           40,4        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ligurie.     |           41,15              |           47,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Rome.        |           32,61              |           41,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Toscane.     |           24,33              |           40,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |           39,09              |           41,1        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|2e GROUPE    |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  où les 2 époux sont lettrés.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Venise.      |           19,56              |           32,0        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Émilie.      |           19,31              |           62,9        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Ombrie.      |           15,46              |           30,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Marche.      |           14,46              |           34,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Campanie.    |           12,45              |           21,6        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sardaigne.   |           10,14              |           13,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |           15,23              |           32,5        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|3e GROUPE    |           NOMBRE             |        SUICIDES       |
|de           |        de contrats %         |          par          |
|provinces.   |  où les 2 époux sont lettrés.|  million d'habitants. |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Sicile.      |            8,98              |           18,5        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Abbruzes.    |            6,35              |           15,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Pouille.     |            6,81              |           16,3        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Calabre.     |            4,67              |            8,1        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Basilicate.  |            4,35              |           15,0        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
|Moyennes.    |            6,23              |           14,7        |
+-------------+------------------------------+-----------------------+
*/

Non seulement les moyennes correspondent exactement, mais la concordance
se retrouve dans le détail. Il n'y a qu'une exception; c'est l'Émilie
où, sous l'influence de causes locales, les suicides sont sans rapport
avec le degré de l'instruction. On peut faire les mêmes observations en
France. Les départements où il y a le plus d'époux illettrés (au-dessus
de 20 %) sont la Corrèze, la Corse, les Côtes-du-Nord, la Dordogne, le
Finistère, les Landes, le Morbihan, la Haute-Vienne; tous sont
relativement indemnes de suicides. Plus généralement, parmi les
départements où il y a plus de 10 % d'époux ne sachant ni lire ni
écrire, il n'en est pas un seul qui appartienne à cette région du
Nord-Est qui est la terre classique des suicides français[145].

Si l'on compare les pays protestants entre eux, on retrouve le même
parallélisme. On se tue plus en Saxe qu'en Prusse; la Prusse a plus
d'illettrés que la Saxe (5,52 % au lieu de 1,3 en 1865). La Saxe
présente même cette particularité que la population des écoles y est
supérieure au chiffre légalement obligatoire. Pour 1.000 enfants en âge
scolaire, on en comptait, en 1877-78, 1.031 qui fréquentaient les
classes: c'est-à-dire que beaucoup continuaient leurs études après le
temps prescrit. Le fait ne se rencontre dans aucun autre pays[146].
Enfin, de tous les pays protestants, l'Angleterre est, nous le savons,
celui où l'on se tue le moins; c'est aussi celui qui, pour
l'instruction, se rapproche le plus des pays catholiques. En 1865, il y
avait encore 23 % des soldats de l'armée de mer qui ne savaient pas
lire et 27 % qui ne savaient pas écrire.

D'autres faits peuvent encore être rapprochés des précédents et servir à
les confirmer.

Les professions libérales et, plus généralement les classes aisées sont
certainement celles où le goût de la science est le plus vivement
ressenti et où l'on vit le plus d'une vie intellectuelle. Or, quoique la
statistique du suicide par professions et par classes ne puisse pas être
toujours établie avec une suffisante précision, il est incontestable
qu'il est exceptionnellement fréquent dans les classes les plus élevées
de la société. En France, de 1826 à 1880, ce sont les professions
libérales qui tiennent la tête; elles fournissent 550 suicides par
million de sujets du même groupe professionnel, tandis que les
domestiques, qui viennent immédiatement après, n'en ont que 290[147]. En
Italie, Morselli a pu isoler les carrières qui sont exclusivement vouées
à l'étude et il a trouvé qu'elles dépassaient de beaucoup toutes les
autres par l'importance de leur apport. Il l'estime, en effet, pour la
période 1868-76, à 482,6 par million d'habitants de la même profession;
l'armée ne vient qu'ensuite avec 404,1 et la moyenne générale du pays
n'est que de 32. En Prusse (années 1883-90), le corps des fonctionnaires
publics, qui est recruté avec grand soin et qui constitue une élite
intellectuelle, l'emporte sur toutes les autres professions avec 832
suicides; les services sanitaires et l'enseignement, tout en venant
beaucoup plus bas, ont encore des chiffres fort élevés (439 et 301). Il
en est de même en Bavière. Si on laisse de côté l'armée dont la
situation au point de vue du suicide est exceptionnelle pour des raisons
qui seront exposées plus loin, les fonctionnaires publics sont au second
rang, avec 454 suicides, et touchent presque au premier; car ils ne
sont dépassés que de bien peu par le commerce dont le taux est de 465;
les arts, la littérature et la presse suivent de près avec 416[148]. Il
est vrai qu'en Belgique et en Wurtemberg les classes instruites
paraissent moins spécialement éprouvées; mais la nomenclature
professionnelle y est trop peu précise pour qu'on puisse attribuer
beaucoup d'importance à ces deux irrégularités.

En second lieu, nous avons vu que, dans tous les pays du monde, la femme
se suicide beaucoup moins que l'homme. Or elle est aussi beaucoup moins
instruite. Essentiellement traditionnaliste, elle règle sa conduite
d'après les croyances établies et n'a pas de grands besoins
intellectuels. En Italie, pendant les années 1878-79, sur 10.000 époux,
il y en avait 4.808 qui ne pouvaient pas signer leur contrat de mariage;
sur 10,000 épouses, il y en avait 7,029[149]. En France, le rapport
était en 1879 de 199 époux et de 310 épouses pour 1.000 mariages. En
Prusse, on retrouve le même écart entre les deux sexes, tant chez les
protestants que chez les catholiques[150]. En Angleterre, il est bien
moindre que dans les autres pays d'Europe. En 1879, on comptait 138
époux illettrés pour mille contre 185 épouses et, depuis 1851, la
proportion est sensiblement la même[151]. Mais l'Angleterre est aussi le
pays où la femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Pour
1.000 suicides féminins, on comptait 2.546 suicides masculins en
1858-60, 2.745 en 1863-67, 2.861 en 1872-76, alors que, partout
ailleurs[152], la femme se tue quatre, cinq ou six fois moins que
l'homme. Enfin, aux États-Unis, les conditions de l'expérience sont
presque renversées; ce qui la rend particulièrement instructive. Les
femmes nègres ont, paraît-il, une instruction égale et même supérieure à
celle de leurs maris. Or, plusieurs observateurs rapportent[153]
qu'elles ont aussi une très forte prédisposition au suicide qui irait
même parfois jusqu'à dépasser celle des femmes blanches. La proportion
serait, dans certains endroits, de 350 %.

Il y a cependant un cas où il pourrait sembler que notre loi ne se
vérifie pas.

De toutes les confessions religieuses, le judaïsme est celle où l'on se
tue le moins; et pourtant, il n'en est pas où l'instruction soit plus
répandue. Déjà sous le rapport des connaissances élémentaires, les juifs
sont pour le moins au même niveau que les protestants. En effet, en
Prusse (1871), sur 1.000 juifs de chaque sexe, il y avait 66 hommes
illettrés et 125 femmes; du côté des protestants, les nombres étaient
presque identiquement les mêmes, 66 d'une part et 114 de l'autre. Mais
c'est surtout à l'enseignement secondaire et supérieur que les juifs
participent proportionnellement plus que les membres des autres cultes;
c'est ce que prouvent les chiffres suivants que nous empruntons à la
statistique prussienne (années 1875-76)[154].

/*
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|                                   |CATHOLIQUES.|PROTESTANTS.|JUIFS.|
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100       |    33,8    |    64,9    | 1,3  |
|habitants en général.              |            |            |      |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
|Part de chaque culte sur 100 élèves|    17,3    |    73,1    | 9,6  |
|de l'enseignement secondaire.      |            |            |      |
+-----------------------------------+------------+------------+------+
*/

En tenant compte des différences de population, les juifs fréquentent
les Gymnases, _Realschulen_, etc., environ 44 fois plus que les
catholiques et 7 fois plus que les protestants. Il en est de même dans
l'enseignement supérieur. Sur 1.000 jeunes catholiques qui fréquentent
les établissements scolaires de tout degré, il y en a seulement 1,3 à
l'Université; sur 1.000 protestants, il y en a 2,5; pour les juifs, la
proportion s'élève à 16[155].

Mais si le juif trouve le moyen d'être à la fois très instruit et très
faiblement enclin au suicide, c'est que la curiosité dont il fait preuve
a une origine toute spéciale. C'est une loi générale que les minorités
religieuses, pour pouvoir se maintenir plus sûrement contre les haines
dont elles sont l'objet ou simplement par suite d'une sorte d'émulation,
s'efforcent d'être supérieures en savoir aux populations qui les
entourent. C'est ainsi que les protestants eux-mêmes montrent d'autant
plus dégoût pour la science qu'ils sont une moindre partie de la
population générale[156]. Le juif cherche donc à s'instruire, non pour
remplacer par des notions réfléchies ses préjugés collectifs, mais
simplement pour être mieux armé dans la lutte. C'est pour lui un moyen
de compenser la situation désavantageuse que lui fait l'opinion et,
quelquefois, la loi. Et comme, par elle-même, la science ne peut rien
sur la tradition qui a gardé toute sa vigueur, il superpose cette vie
intellectuelle à son activité coutumière sans que la première entame la
seconde. Voilà d'où vient la complexité de sa physionomie. Primitif par
certains côtés, c'est, par d'autres, un cérébral et un raffiné. Il joint
ainsi les avantages de la forte discipline qui caractérise les petits
groupements d'autrefois aux bienfaits de la culture intense dont nos
grandes sociétés actuelles ont le privilège. Il a toute l'intelligence
des modernes sans partager leur désespérance.

Si donc, dans ce cas, le développement intellectuel n'est pas en rapport
avec le nombre des morts volontaires, c'est qu'il n'a pas la même
origine ni la même signification que d'ordinaire. Ainsi, l'exception
n'est qu'apparente; elle ne fait même que confirmer la loi. Elle prouve,
en effet, que si, dans les milieux instruits, le penchant au suicide est
aggravé, cette aggravation est bien due, comme nous l'avons dit, à
l'affaiblissement des croyances traditionnelles et à l'état
d'individualisme moral qui en résulte; car elle disparaît quand
l'instruction a une autre cause et réponde d'autres besoins.



IV.


De ce chapitre se dégagent deux conclusions importantes.

En premier lieu, nous y voyons pourquoi, en général, le suicide
progresse avec la science. Ce n'est pas elle qui détermine ce progrès.
Elle est innocente et rien n'est plus injuste que de l'accuser;
l'exemple du juif est sur ce point démonstratif. Mais ces deux faits
sont des produits simultanés d'un même état général qu'ils traduisent
sous des formes différentes. L'homme cherche à s'instruire et il se tue
parce que la société religieuse dont il fait partie a perdu de sa
cohésion; mais il ne se tue pas parce qu'il s'instruit. Ce n'est même
pas l'instruction qu'il acquiert qui désorganise la religion; mais c'est
parce que la religion se désorganise que le besoin de l'instruction
s'éveille. Celle-ci n'est pas recherchée comme un moyen pour détruire
les opinions reçues, mais parce que la destruction en est commencée.
Sans doute, une fois que la science existe, elle peut combattre en son
nom et pour son compte et se poser en antagoniste des sentiments
traditionnels. Mais ses attaques seraient sans effet si ces sentiments
étaient encore vivaces; ou plutôt, elles ne pourraient même pas se
produire. Ce n'est pas avec des démonstrations dialectiques qu'on
déracine la foi; il faut qu'elle soit déjà profondément ébranlée par
d'autres causes pour ne pouvoir résister au choc des arguments.

Bien loin que la science soit la source du mal, elle est le remède et le
seul dont nous disposions. Une fois que les croyances établies ont été
emportées par le cours des choses, on ne peut pas les rétablir
artificiellement; mais il n'y a plus que la réflexion qui puisse nous
aider à nous conduire dans la vie. Une fois que l'instinct social est
émoussé, l'intelligence est le seul guide qui nous reste et c'est par
elle qu'il faut nous refaire une conscience. Si périlleuse que soit
l'entreprise, l'hésitation n'est pas permise, car nous n'avons pas le
choix. Que ceux-là donc qui n'assistent pas sans inquiétude et sans
tristesse à la ruine des vieilles croyances, qui sentent toutes les
difficultés de ces périodes critiques, ne s'en prennent pas à la science
d'un mal dont elle n'est pas la cause, mais qu'elle cherche, au
contraire, à guérir! Qu'ils se gardent de la traiter en ennemie! Elle
n'a pas l'influence dissolvante qu'on lui prête, mais elle est la seule
arme qui nous permette de lutter contre la dissolution dont elle résulte
elle-même. La proscrire n'est pas une solution. Ce n'est pas en lui
imposant silence qu'on rendra jamais leur autorité aux traditions
disparues; on ne fera que nous rendre plus impuissants à les remplacer.
Il est vrai qu'il faut se défendre avec le même soin de voir dans
l'instruction un but qui se suffit à soi-même, alors qu'elle n'est qu'un
moyen. Si ce n'est pas en enchaînant artificiellement les esprits qu'on
pourra leur faire désapprendre le goût de l'indépendance, ce n'est pas
assez de les libérer pour leur rendre l'équilibre. Encore faut-il qu'ils
emploient cette liberté comme il convient.

En second lieu, nous voyons pourquoi, d'une manière générale, la
religion a sur le suicide une action prophylactique. Ce n'est pas, comme
on l'a dit parfois, parce qu'elle le condamne avec moins d'hésitation
que la morale laïque, ni parce que l'idée de Dieu communique à ses
préceptes une autorité exceptionnelle et qui fait plier les volontés, ni
parce que la perspective d'une vie future et des peines terribles qui y
attendent les coupables donnent à ses prohibitions une sanction plus
efficace que celles dont disposent les législations humaines. Le
protestant ne croit pas moins en Dieu et en l'immortalité de l'âme que
le catholique. Il y a plus, la religion qui a le moindre penchant pour
le suicide, à savoir le judaïsme, est précisément la seule qui ne le
proscrive pas formellement, et c'est aussi celle où l'idée d'immortalité
joue le moindre rôle. La Bible, en effet, ne contient aucune disposition
qui défende à l'homme de se tuer[157] et, d'un autre côté, les croyances
relatives à une autre vie y sont très indécises. Sans doute, sur l'un et
sur l'autre point, l'enseignement rabbinique a peu à peu comblé les
lacunes du livre sacré; mais il n'en a pas l'autorité. Ce n'est donc
pas à la nature spéciale des conceptions religieuses qu'est due
l'influence bienfaisante de la religion. Si elle protège l'homme contre
le désir de se détruire, ce n'est pas parce qu'elle lui prêche, avec des
arguments _sui generis_, le respect de sa personne; c'est parce qu'elle
est une société. Ce qui constitue cette société, c'est l'existence d'un
certain nombre de croyances et de pratiques communes à tous les fidèles,
traditionnelles et, par suite, obligatoires. Plus ces états collectifs
sont nombreux et forts, plus la communauté religieuse est fortement
intégrée; plus aussi elle a de vertu préservatrice. Le détail des dogmes
et des rites est secondaire. L'essentiel, c'est qu'ils soient de nature
à alimenter une vie collective d'une suffisante intensité. Et c'est
parce que l'Église protestante n'a pas le même degré de consistance que
les autres, qu'elle n'a pas sur le suicide la même action modératrice.



CHAPITRE III

Le suicide égoïste (Suite).


Mais si la religion ne préserve du suicide que parce qu'elle est et dans
la mesure où elle est une société, il est probable que d'autres sociétés
produisent le même effet. Observons donc à ce point de vue la famille et
la société politique.


I.

Si l'on ne consulte que les chiffres absolus, les célibataires
paraissent se tuer moins que les gens mariés. Ainsi, en France, pendant
la période 1873-78, il y a eu 16.264 suicides de gens mariés, tandis que
les célibataires n'en ont donné que 14.709. Le premier de ces nombres
est au second comme 100 est à 132. Comme la même proportion s'observe
aux autres périodes et dans d'autres pays, certains auteurs avaient
autrefois enseigné que le mariage et la vie de famille multiplient les
chances de suicide. Il est certain que si, suivant la conception
courante, on voit avant tout dans le suicide un acte de désespoir
déterminé par les difficultés de l'existence, cette opinion a pour elle
toutes les vraisemblances. Le célibataire, en effet, a la vie plus
facile que l'homme marié. Le mariage n'apporte-t-il pas avec lui toute
sorte de charges et de responsabilités? Ne faut-il pas, pour assurer le
présent et l'avenir d'une famille, s'imposer plus de privations et de
peines que pour subvenir aux besoins d'un homme isolé[158]? Cependant,
si évident qu'il paraisse, ce raisonnement _a priori_ est entièrement
faux et les faits ne lui donnent une apparence de raison que pour avoir
été mal analysés. C'est ce que Bertillon père a été le premier à établir
par un ingénieux calcul que nous allons reproduire[159].

En effet, pour bien apprécier les chiffres précédemment cités, il faut
tenir compte de ce qu'un très grand nombre de célibataires ont moins de
16 ans, tandis que tous les gens mariés sont plus âgés. Or, jusqu'à 16
ans, la tendance au suicide est très faible par le seul fait de l'âge.
En France, on ne compte à cette période de la vie qu'un ou deux suicides
par million d'habitants; à la période qui suit, il y en a déjà vingt
fois plus. La présence d'un très grand nombre d'enfants au-dessous de 16
ans parmi les célibataires abaisse donc indûment l'aptitude moyenne de
ces derniers, car cette atténuation est due à l'âge et non au célibat.
S'ils fournissent, en apparence, un moindre contingent au suicide, ce
n'est pas parce qu'ils ne sont pas mariés, mais parce que beaucoup
d'entre eux ne sont pas encore sortis de l'enfance. Si donc on veut
comparer ces deux populations de manière à dégager quelle est
l'influence de l'état civil et celle-là seulement, il faut se
débarrasser de cet élément perturbateur et ne rapprocher des gens
mariés que les célibataires au-dessus de 16 ans en éliminant les autres.
Cette soustraction faite, on trouve que, pendant les années 1863-68, il
y a eu, en moyenne, pour un million de célibataires au-dessus de 16 ans,
173 suicides, et pour un million de mariés 154,5. Le premier de ces
nombres est au second comme 112 est à 100.

Il y a donc une aggravation qui tient au célibat. Mais elle est beaucoup
plus considérable que ne l'indiquent les chiffres précédents. En effet,
nous avons raisonné comme si tous les célibataires au-dessus de 16 ans
et tous les époux avaient le même âge moyen. Or, il n'en est rien. En
France, la majorité des garçons, exactement les 58 centièmes, est
comprise entre 15 et 20 ans, la majorité des filles, exactement les 57
centièmes, a moins de 25 ans. L'âge moyen des premiers est de 26,8, des
secondes, de 28,4. Au contraire, l'âge moyen des époux se trouve entre
40 et 45 ans. D'un autre côté, voici comment le suicide progresse
suivant l'âge pour les deux sexes réunis:

/*
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 16 à 21 ans.         |  45,9 suicides par million d'habitants. |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 21 à 30 ans.         |  97,9       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 31 à 40 ans.         | 114,5       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
|  De 41 à 50 ans.         | 164,4       -                       -   |
+--------------------------+-----------------------------------------+
*/

Ces chiffres se rapportent aux années 1848-57. Si donc l'âge agissait
seul, l'aptitude des célibataires au suicide ne pourrait être supérieure
à 97,9 et celle des gens mariés serait comprise entre 114,5 et 164,4,
c'est-à-dire d'environ 140. Les suicides des époux seraient à ceux des
célibataires comme 100 est à 69. Les seconds ne représenteraient que les
deux tiers des premiers; or, nous savons que, en fait, ils leur sont
supérieurs. La vie de famille a ainsi pour résultat de renverser le
rapport. Tandis que, si l'association familiale ne faisait pas sentir
son influence, les gens mariés devraient, en vertu de leur âge, se tuer
moitié plus que les célibataires, ils se tuent sensiblement moins. On
peut dire, par conséquent, que l'état de mariage diminue de moitié
environ le danger du suicide; ou, pour parler avec plus de précision, il
résulte du célibat une aggravation qui est exprimée par le rapport
112/69 = 1,6. Si donc, l'on convient de représenter par l'unité la
tendance des époux pour le suicide, il faudra figurer par 1,6 celle des
célibataires du même âge moyen.

Les rapports sont sensiblement les mêmes en Italie. Par suite de leur
âge, les époux (années 1873-77) devraient donner 102 suicides pour 1
million et les célibataires au-dessus de 16 ans, 77 seulement; le
premier de ces nombres est au second comme 100 est à 75[160]. Mais, en
fait, ce sont les gens mariés qui se tuent le moins; ils ne produisent
que 71 cas pour 86 que fournissent les célibataires, soit 100 pour 121.
L'aptitude des célibataires est donc à celle des époux dans le rapport
de 121 à 75, soit 1,6, comme en France. On pourrait faire des
constatations analogues dans les différents pays. Partout, le taux des
gens mariés est plus ou moins inférieur à celui des célibataires[161],
alors que, en vertu de l'âge, il devrait être plus élevé. En Wurtemberg,
de 1846 à 1860, ces deux nombres étaient entre eux comme 100 est à 143,
en Prusse de 1873 à 1875 comme 100 est à 111.

Mais si, dans l'état actuel des informations, cette méthode de calcul
est, dans presque tous les cas, la seule qui soit applicable, si, par
conséquent, il est nécessaire de l'employer pour établir la généralité
du fait, les résultats qu'elle donne ne peuvent être qu'assez
grossièrement approximatifs. Elle suffit, sans doute, à montrer que le
célibat aggrave la tendance au suicide; mais elle ne donne de
l'importance de cette aggravation qu'une idée imparfaitement exacte. En
effet, pour séparer l'influence de l'âge et celle de l'état civil, nous
avons pris pour point de repère le rapport entre le taux des suicides de
30 ans et celui de 45 ans. Malheureusement, l'influence de l'état civil
a déjà marqué ce rapport lui-même de son empreinte; car le contingent
propre à chacun de ces deux âges a été calculé pour les célibataires et
les mariés pris ensemble. Sans doute, si la proportion des époux et des
garçons était la même aux deux périodes, ainsi que celle des filles et
des femmes, il y aurait compensation et l'action de l'âge ressortirait
seule. Mais il en va tout autrement. Tandis que, à 30 ans, les garçons
sont un peu plus nombreux que les époux (746.111 d'un côté, 714.278 de
l'autre, d'après le dénombrement de 1891), à 45 ans, au contraire, ils
ne sont plus qu'une petite minorité (333.033 contre 1.864.401 mariés);
il en est de même dans l'autre sexe. Par suite de cette inégale
distribution, leur grande aptitude au suicide ne produit pas les mêmes
effets dans les deux cas. Elle élève beaucoup plus le premier taux que
le second. Celui-ci est donc relativement trop faible et la quantité
dont il devrait dépasser l'autre, si l'âge agissait seul, est
artificiellement diminuée. Autrement dit, l'écart qu'il y a, sous le
rapport du suicide, _et par le fait seul de l'âge_, entre la population
de 25 à 30 ans et celle de 40 à 45 est certainement plus grand que ne le
montre cette manière de le calculer. Or, c'est cet écart dont l'économie
constitue presque toute l'immunité dont bénéficient les gens mariés.
Celle-ci apparaît donc moindre qu'elle n'est en réalité.

Cette méthode a même donné lieu à de plus graves erreurs. Ainsi, pour
déterminer l'influence du veuvage sur le suicide, on s'est quelquefois
contenté de comparer le taux propre aux veufs à celui des gens de tout
état civil qui ont le même âge moyen, soit 65 ans environ. Or, un
million de veufs, en 1863-68, produisait 628 suicides; un million
d'hommes de 65 ans (tout état civil réuni) environ 461. On pouvait donc
conclure de ces chiffres que, même à âge égal, les veufs se tuent
sensiblement plus qu'aucune autre classe de la population. C'est ainsi
que s'est accrédité le préjugé qui fait du veuvage la plus disgraciée de
toutes les conditions au point de vue du suicide[162]. En réalité, si la
population de 65 ans ne donne pas plus de suicides, c'est qu'elle est
presque tout entière composée de mariés (997.198 contre 134.238
célibataires). Si donc ce rapprochement suffit à prouver que les veufs
se tuent plus que les mariés du même âge, on n'en peut rien inférer en
ce qui concerne leur tendance au suicide comparée à celle des
célibataires.

Enfin, quand on ne compare que des moyennes, on ne peut apercevoir qu'en
gros les faits et leurs rapports. Ainsi, il peut très bien arriver que,
en général, les mariés se tuent moins que les célibataires et que,
pourtant, à certains âges, ce rapport soit exceptionnellement renversé;
nous verrons qu'en effet le cas se rencontre. Or ces exceptions, qui
peuvent être instructives pour l'explication du phénomène, ne sauraient
être manifestées par la méthode précédente. Il peut y avoir aussi, d'un
âge à l'autre, des changements qui, sans aller jusqu'à l'inversion
complète ont, cependant leur importance et qu'il est, par conséquent,
utile de faire apparaître.

Le seul moyen d'échapper à ces inconvénients est de déterminer le taux
de chaque groupe, pris à part, pour chaque âge de la vie. Dans ces
conditions, on pourra comparer, par exemple, les célibataires de 25 à 30
ans aux époux et aux veufs du même âge, et de même pour les autres
périodes; l'influence de l'état civil sera ainsi dégagée de toute autre
et les variations de toute sorte par lesquelles elle peut passer seront
rendues apparentes. C'est, d'ailleurs, la méthode que Bertillon a, le
premier, appliquée à la mortalité et à la nuptialité. Malheureusement,
les publications officielles ne nous fournissent pas les éléments
nécessaires pour cette comparaison[163]. Elles nous font connaître, en
effet, l'âge des suicidés indépendamment de leur état civil. La seule
qui, à notre connaissance, ait suivi une autre pratique est celle du
grand-duché d'Oldenbourg (y compris les principautés de Lubeck et de
Birkenfeld)[164]. Pour les années 1871-85, elle nous donne la
distribution des suicides par âge, pour chaque catégorie d'état civil
considérée isolément. Mais ce petit État n'a compté pendant ces quinze
années que 1.369 suicides. Comme d'un aussi petit nombre de cas on ne
peut rien conclure avec certitude, nous avons entrepris de faire
nous-même ce travail pour notre pays à l'aide de documents inédits que
possède le Ministère de la Justice. Notre recherche a porté sur les
années 1889, 1890 et 1891. Nous avons classé ainsi environ 25.000
suicides. Outre que, par lui-même, un tel chiffre est assez important
pour servir de base à une induction, nous nous sommes assuré qu'il
n'était pas nécessaire d'étendre nos observations à une plus longue
période. En effet, d'une année à l'autre, le contingent de chaque âge
reste, dans chaque groupe, très sensiblement le même. Il n'y a donc pas
lieu d'établir les moyennes d'après un plus grand nombre d'années.

Les tableaux XX et XXI (V. pp. 182 et 183) contiennent ces différents
résultats. Pour en rendre la signification plus sensible, nous avons mis
pour chaque âge, à côté du chiffre qui exprime le taux des veufs et
celui des époux, ce que nous appelons _le coefficient de préservation_
soit des seconds par rapport aux premiers soit des uns et des autres par
rapport aux célibataires. Par ce mot, nous désignons le nombre qui
indique combien, dans un groupe, on se tue de fois moins que dans un
autre considéré au même âge. Quand donc nous dirons que le coefficient
de préservation des époux de 25 ans par rapport aux garçons est 3, il
faudra entendre que, si l'on représente par 1 la tendance au suicide des
époux à ce moment de la vie, il faudra représenter par 3 celle des
célibataires à la même période. Naturellement, quand le coefficient de
préservation descend au-dessous de l'unité, il se transforme, en
réalité, en un coefficient d'aggravation.

TABLEAU XX

GRAND-DUCHÉ d'OLDENBOURG.

_Suicides commis dans chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe
d'âge et d'état civil pendant l'ensemble de la période 1871-85[165]._

/*
+---------+------------+-----+-----+---------------------------------+
|AGES.    |CÉLIBATAIRES|ÉPOUX|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
|         |            |     |     |--------------------+------------+
|         |            |     |     |       ÉPOUX        |    VEUFS   |
|         |            |     |     |------------+-------+------------+
|         |            |     |     |par rapport |par    |par rapport |
|         |            |     |     |aux         |rapport|aux         |
|         |            |     |     |célibataires|aux    |célibataires|
|         |            |     |     |            |veufs  |            |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|                             HOMMES.                                |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|DE 0 à 20|    7,2     |769,2|  "  |    0,09    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  20 à 30|   70,6     | 49,0|285,7|    1,40    |  5,8  |   0,24     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  30 à 40|  130,4     | 73,6| 76,9|    1,77    |  1,04 |   1,69     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  40 à 50|  188,8     | 95,0|285,7|    1,97    |  3,01 |   0,66     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  50 à 60|  263,6     |137,8|271,4|    1,90    |  1,90 |   0,97     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  60 à 70|  242,8     |148,3|304,7|    1,63    |  2,05 |   0,79     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|Au delà. |  266,6     |114,2|259,0|    2,30    |  2,26 |   1,02     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|                             FEMMES.                                |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|   0 à 20|    3,9     | 95,2|  "  |    0,04    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  20 à 30|   39,0     | 17,4|  "  |    2,24    |   "   |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  30 à 40|   32,3     | 16,8| 30,0|    1,92    |  1,78 |   1,07     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  40 à 50|   52,9     | 18,6| 68,1|    2,85    |  3,66 |   0,77     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  50 à 60|   66,6     | 31,1| 50,0|    2,14    |  1,60 |   1,33     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|  60 à 70|   62,5     | 37,2| 55,8|    1,68    |  1,50 |   1,12     |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
|Au delà  |    "       |120  | 91,4|     "      |  1,31 |    "       |
+---------+------------+-----+-----+------------+-------+------------+
*/

Les lois qui se dégagent de ces tableaux peuvent se formuler ainsi:

1° _Les mariages trop précoces ont une influence aggravante sur le
suicide, surtout en ce qui concerne les hommes._ Il est vrai que ce
résultat, étant calculé d'après un très petit nombre de cas, aurait
besoin d'être confirmé; en France, de 15 à 20 ans, il ne se commet
guère, année moyenne, qu'un suicide d'époux, exactement 1,33. Cependant,
comme le fait s'observe également dans le grand-duché d'Oldenbourg, et
même pour les femmes, il est peu vraisemblable qu'il soit fortuit. Même
la statistique suédoise, que nous avons rapportée plus haut[166],
manifeste la même aggravation, du moins pour le sexe masculin.

TABLEAU XXI

France (1889-1891).

_Suicides commis par 1.000.000 d'habitants de chaque groupe d'âge et
d'état civil, année moyenne._

/*
+-------+-------------+------+-----+---------------------------------+
|AGES.  |CÉLIBATAIRES.|ÉPOUX.|VEUFS| COEFFICIENTS DE PRÉSERVATION DES|
|       |             |      |     |      ÉPOUX         |   VEUFS    |
|       |             |      |     |    par     |  par  |    par     |
|       |             |      |     |  rapport   |rapport| rapport    |
|       |             |      |     |    aux     |  aux  |   aux      |
|       |             |      |     |célibataires|veufs  |célibataires|
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|                             HOMMES.                                |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|15-20. |     113     | 500  |  "  |    0,22    |   "   |     "      |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|20-25. |     237     |  97  | 142 |    2,40    |  1,45 |   1,66     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|25-30. |     394     | 122  | 412 |    3,20    |  3,37 |   0,95     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|30-40  |     627     | 226  | 560 |    2,77    |  2,47 |   1,12     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|40-50  |     975     | 340  | 721 |    2,86    |  2,12 |   1,35     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|50-60  |    1434     | 520  | 979 |    2,75    |  1,88 |   1,46     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|60-70  |    1768     | 635  | 1166|    2,78    |  1,83 |   1,51     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|70-80. |    1983     | 704  | 1288|    2,81    |  1,82 |   1,54     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|Au delà|    1571     | 770  | 1154|    2,04    |  1,49 |   1,36     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|                             FEMMES.                                |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|15-20. |    79,4     |  33  | 333 |    2,39    | 10    |   0,23     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|20-25. |     106     |  53  |  66 |    2,00    |  1,05 |   1,60     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|25-30. |     151     |  68  | 178 |    2,22    |  2,61 |   0,84     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|30-40. |     126     |  82  | 205 |    1,53    |  2,50 |   0,61     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|40-50. |     171     | 106  | 168 |    1,61    |  1,58 |   1,01     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|50-60  |     204     | 151  | 199 |    1,35    |  1,31 |   1,02     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|70-80. |     206     | 209  | 248 |    0,98    |  1,18 |   0,83     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
|Au delà|     176     | 110  | 240 |    1,60    |  2,18 |   0,79     |
+-------+-------------+------+-----+------------+-------+------------+
*/

Or, si, pour les raisons que nous avons exposées, nous croyons cette
statistique inexacte pour les âges avancés, nous n'avons aucun motif de
la révoquer en doute pour les premières périodes de l'existence, alors
qu'il n'y a pas encore de veufs. On sait, d'ailleurs, que la mortalité
des époux et des épouses trop jeunes dépasse très sensiblement celle des
garçons et des filles du même âge. Mille célibataires hommes entre 15 et
20 ans donnent chaque année 8,9 décès, mille hommes mariés du même âge
51, soit 473 % en plus. L'écart est moindre pour l'autre sexe, 9,9 pour
les épouses, 8,3 pour les filles; le premier de ces nombres est
seulement au second comme 119 est à 100[167]. Cette plus grande
mortalité des jeunes ménages, est évidemment due à des raisons sociales;
car si elle avait principalement pour cause l'insuffisante maturité de
l'organisme, c'est dans le sexe féminin qu'elle serait le plus marquée,
par suite des dangers propres à la parturition. Tout tend donc à prouver
que les mariages prématurés déterminent un état moral dont l'action est
nocive, surtout sur les hommes.

2° _À partir de 20 ans, les mariés des deux sexes bénéficient d'un
coefficient de préservation par rapport aux célibataires._ Il est
supérieur à celui qu'avait calculé Bertillon. Le chiffre de 1,6, indiqué
par cet observateur, est plutôt un minimum qu'une moyenne[168].

Ce coefficient évolue suivant l'âge. Il arrive rapidement à un maximum
qui a lieu entre 25 et 30 ans en France, entre 30 et 40 à Oldenbourg; à
partir de ce moment, il décroît jusqu'à la dernière période de la vie où
se produit parfois un léger relèvement.

3° _Le coefficient de préservation des mariés par rapport aux
célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les hommes qui
sont favorisés et l'écart entre les deux sexes est considérable; pour
les époux, la moyenne est de 2,73, tandis que, pour les épouses, elle
n'est que de 1,56, soit 43 % en moins. Mais à Oldenbourg, c'est
l'inverse qui a lieu; la moyenne est pour les femmes de 2,16 et pour les
hommes de 1,83 seulement. Il est à noter que, en même temps, la
disproportion est moindre; le second de ces nombres n'est inférieur au
premier que de 16 %. Nous dirons donc que _le sexe le plus favorisé à
l'état de mariage varie suivant les sociétés et que la grandeur de
l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon la nature du
sexe le plus favorisé_. Nous rencontrerons, chemin faisant, des faits
qui confirmeront cette loi.

4° _Le veuvage diminue le coefficient des époux des deux sexes, mais, le
plus souvent, il ne le supprime pas complètement._ Les veufs se tuent
plus que les gens mariés, mais, en général, moins que les célibataires.
Leur coefficient s'élève même dans certains cas jusqu'à 1,60 et 1,66.
Comme celui des époux, il change avec l'âge, mais suivant une évolution
irrégulière et dont il est impossible d'apercevoir la loi.

Tout comme pour les époux, _le coefficient de préservation des veufs par
rapport aux célibataires varie avec les sexes._ En France, ce sont les
hommes qui sont favorisés; leur coefficient moyen est de 1,32 tandis
que, pour les veuves, il descend au-dessous de l'unité, 0,84, soit 37 %
en moins. Mais à Oldenbourg, ce sont les femmes qui ont l'avantage comme
pour le mariage; elles ont un coefficient moyen de 1,07, tandis que
celui des veufs est au-dessous de l'unité 0,89, soit 17 % en moins.
Comme à l'état de mariage, quand c'est la femme qui est le plus
préservée, l'écart entre les sexes est moindre que là où l'homme a
l'avantage. Nous pouvons donc dire dans les mêmes termes que _le sexe le
plus favorisé à l'état de veuvage varie selon les sociétés et que la
grandeur de l'écart entre le taux des deux sexes varie elle-même selon
la nature du sexe le plus favorisé._

Les faits étant ainsi établis, il nous faut chercher à les expliquer.



II.

L'immunité dont jouissent les gens mariés ne peut être attribuée qu'à
l'une des deux causes suivantes:

Ou bien elle est due à l'influence du milieu domestique. Ce serait alors
la famille qui, par son action, neutraliserait le penchant au suicide ou
l'empêcherait d'éclore.

Ou bien elle est due à ce qu'on peut appeler la sélection matrimoniale.
Le mariage, en effet, opère mécaniquement dans l'ensemble de la
population une sorte de triage. Ne se marie pas qui veut; on a peu de
chances de réussir à fonder une famille si l'on ne réunit certaines
qualités de santé, de fortune et de moralité. Ceux qui ne les ont pas, à
moins d'un concours exceptionnel de circonstances favorables, sont donc,
bon gré mal gré, rejetés dans la classe des célibataires qui se trouve
ainsi comprendre tout le déchet humain du pays. C'est là que se
rencontrent les infirmes, les incurables, les gens trop pauvres ou
notoirement tarés. Dès lors, si cette partie de la population est à ce
point inférieure à l'autre, il est naturel qu'elle témoigne de son
infériorité par une mortalité plus élevée, par une criminalité plus
considérable, enfin par une plus grande aptitude au suicide. Dans cette
hypothèse, ce ne serait donc pas la famille qui préserverait du suicide,
du crime ou de la maladie; le privilège des époux leur viendrait
simplement de ce que ceux-là seuls sont admis à la vie de famille qui
offrent déjà de sérieuses garanties de santé physique et morale.

Bertillon paraît avoir hésité entre ces deux explications et les avoir
admises concurremment. Depuis, M. Letourneau, dans son _Évolution du
mariage et de la famille_[169], a catégoriquement opté pour la seconde.
Il se refuse à voir dans la supériorité incontestable de la population
mariée une conséquence et une preuve de la supériorité de l'état de
mariage. Il aurait moins précipité son jugement s'il n'avait pas aussi
sommairement observé les faits.

Sans doute, il est assez vraisemblable que les gens mariés ont, en
général, une constitution physique et morale plutôt meilleure que les
célibataires. Il s'en faut, cependant, que la sélection matrimoniale ne
laisse arriver au mariage que l'élite de la population. Il est surtout
douteux que les gens sans fortune et sans position se marient
sensiblement moins que les autres. Ainsi qu'on l'a fait remarquer[170],
ils ont généralement plus d'enfants qu'on n'en a dans les classes
aisées. Si donc l'esprit de prévoyance ne met pas obstacle à ce qu'ils
accroissent leur famille au delà de toute prudence, pourquoi les
empêcherait-il d'en fonder une? D'ailleurs, des faits répétés prouveront
dans la suite que la misère n'est pas un des facteurs dont dépend le
taux social des suicides. Pour ce qui concerne les infirmes, outre que
bien des raisons font souvent passer sur leurs infirmités, il n'est pas
du tout prouvé que ce soit dans leurs rangs que se recrutent de
préférence les suicidés. Le tempérament organico-psychique qui
prédispose le plus l'homme à se tuer est la neurasthénie sous toutes ses
formes. Or, aujourd'hui, la neurasthénie passe plutôt pour une marque de
distinction que pour une tare. Dans nos sociétés raffinées, éprises des
choses de l'intelligence, les nerveux constituent presque une noblesse.
Seuls, les fous caractérisés sont exposés à se voir refuser l'accès du
mariage. Cette élimination restreinte ne suffit pas à expliquer
l'importante immunité des gens mariés[171].

En dehors de ces considérations un peu _a priori_, des faits nombreux
démontrent que la situation respective des mariés et des célibataires
est due à de tout autres causes.

Si elle était un effet de la sélection matrimoniale, on devrait la voir
s'accuser dès que cette sélection commence à opérer, c'est-à-dire à
partir de l'âge où garçons et filles commencent à se marier. À ce
moment, on devrait constater un premier écart, qui irait ensuite en
croissant peu à peu à mesure que le triage s'effectue, c'est-à-dire à
mesure que les gens mariables se marient et cessent ainsi d'être
confondus avec cette tourbe qui est prédestinée par sa nature à former
la classe des célibataires irréductibles. Enfin, le maximum devrait être
atteint à l'âge où le bon grain est complètement séparé de l'ivraie, où
toute la population admissible au mariage y a été réellement admise, où
il n'y a plus parmi les célibataires que ceux qui sont irrémédiablement
voués à cette condition par leur infériorité physique ou morale. C'est
entre 30 et 40 ans que ce moment doit être placé; au delà on ne se marie
plus guère.

Or, en fait, le coefficient de préservation évolue selon une tout autre
loi. Au point de départ, il est très souvent remplacé par un coefficient
d'aggravation. Les tout jeunes époux sont plus enclins au suicide que
les célibataires; il n'en serait pas ainsi s'ils portaient en eux-mêmes
et de naissance leur immunité. En second lieu, le maximum est réalisé
presque d'emblée. Dès le premier âge où la condition privilégiée des
gens mariés commence à s'affirmer (entre 20 et 25 ans), le coefficient
atteint un chiffre qu'il ne dépasse plus guère dans la suite. Or, à
cette période, il n'y a[172] que 148.000 époux contre 1.430.000 garçons,
et 626.000 épouses contre 1.049.000 filles (nombres ronds). Les
célibataires comprennent donc alors au milieu d'eux la majeure partie de
cette élite que l'on dit être appelée par ses qualités congénitales à
former plus tard l'aristocratie des époux; l'écart entre les deux
classes au point de vue du suicide devrait par conséquent être faible,
alors qu'il est déjà considérable. De même, à l'âge suivant (entre 25 et
30 ans), sur les 2 millions d'époux qui doivent apparaître entre 30 et
40 ans, il y en a plus d'un million qui ne sont pas encore mariés; et
pourtant, bien loin que le célibat bénéficie de leur présence dans ses
rangs, c'est alors qu'il fait la plus mauvaise figure. Jamais, pour ce
qui est du suicide, ces deux parties de la population ne sont aussi
distantes l'une de l'autre. Au contraire, entre 30 et 40 ans, alors que
la séparation est achevée, que la classe des époux a ses cadres à peu
près complets, le coefficient de préservation, au lieu d'arriver à son
apogée et d'exprimer ainsi que la sélection conjugale est elle-même
parvenue à son terme, subit une chute brusque et importante. Il passe,
pour les hommes, de 3,20 à 2,77; pour les femmes, la régression est
encore plus accentuée, 4,53 au lieu de 2,22, soit une diminution de 32
%.

D'autre part, ce triage, de quelque façon qu'il s'effectue, doit se
faire également pour les filles et pour les garçons; car les épouses ne
se recrutent pas d'une autre manière que les époux. Si donc la
supériorité morale des gens mariés est simplement un produit de la
sélection, elle doit être égale pour les deux sexes et, par suite, il en
doit être de même de l'immunité contre le suicide. Or, en réalité, les
époux sont en France sensiblement plus protégés que les épouses. Pour
les premiers, le coefficient de préservation s'élève jusqu'à 3,20, ne
descend qu'une seule fois au-dessous de 2,04 et oscille généralement
autour de 2,80, tandis que, pour les secondes, le _maximum_ ne dépasse
pas 2,22 (ou, au plus, 2,39[173]) et que le minimum est inférieur à
l'unité (0,98). Aussi est-ce à l'état de mariage que, chez nous, la
femme se rapproche le plus de l'homme pour le suicide. Voici, en effet,
quelle était, pendant les années 1887-91, la part de chaque sexe aux
suicides de chaque catégorie d'état civil:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               |                 PART DE CHAQUE SEXE                |
+               +-------------------------+--------------------------+
|               |     sur 100 suicides    |     sur 100 suicides     |
|               |     de célibataires     |        de mariés         |
|               |     de chaque âge.      |      de chaque âge.      |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 20 à 25 ans.| 70 hommes. | 30 femmes. | 65 hommes.| 35 femmes.   |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 25 à 30  "  | 73   "     |  27  "     |  65  "    | 35  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 30 à 40  "  | 84   "     |  16  "     |  74  "    | 26  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 40 à 50  "  | 86   "     |  14  "     |  77  "    | 23  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 50 à 60  "  | 88   "     |  12  "     |  78  "    | 22  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 60 à 70  "  | 91   "     |   9  "     |  81  "    | 19  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|De 70 à 80  "  | 91   "     |   9  "     |  78  "    | 22  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
|Au delà.       | 90   "     |  10  "     |  88  "    | 12  "        |
+---------------+------------+------------+-----------+--------------+
*/

Ainsi, à chaque âge[174] la part des épouses aux suicides des mariés est
de beaucoup supérieure à la part des filles aux suicides des
célibataires. Ce n'est pas, assurément, que l'épouse soit plus exposée
que la fille; les tableaux XX et XXI prouvent le contraire. Seulement,
si elle ne perd pas à se marier, elle y gagne moins que l'époux. Mais
alors, si l'immunité est à ce point inégale, c'est que la vie de famille
affecte différemment la constitution morale des deux sexes. Ce qui
prouve même péremptoirement que cette inégalité n'a pas d'autre origine,
c'est qu'on la voit naître et grandir sous l'action du milieu
domestique. Le tableau XXI montre, en effet, qu'au point de départ le
coefficient de préservation est à peine différent pour les deux sexes
(2,93 ou 2 d'un côté, 2,40 de l'autre). Puis, peu à peu, la différence
s'accentue, d'abord parce que le coefficient des épouses croît moins
que celui des époux jusqu'à l'âge du maximum, et ensuite parce que la
décroissance en est plus rapide et plus importante[175]. Si donc il
évolue ainsi à mesure que l'influence de la famille se prolonge, c'est
qu'il en dépend.

Ce qui est plus démonstratif encore, c'est que la situation relative des
sexes quant au degré de préservation dont jouissent les gens mariés
n'est pas la même dans tous les pays. Dans le grand-duché d'Oldenbourg,
ce sont les femmes qui sont favorisées et nous trouverons plus loin un
autre cas de la même inversion. Cependant, en gros, la sélection
conjugale se fait partout de la même manière. Il est donc impossible
qu'elle soit le facteur essentiel de l'immunité matrimoniale; car alors
comment produirait-elle des résultats opposés dans les différents pays?
Au contraire, il est très possible que la famille soit, dans deux
sociétés différentes, constituée de manière à agir différemment sur les
sexes. C'est donc dans la constitution du groupe familial que doit se
trouver la cause principale du phénomène que nous étudions.

Mais, si intéressant que soit ce résultat, il a besoin d'être précisé;
car le milieu domestique est formé d'éléments différents. Pour chaque
époux, la famille comprend: 1° l'autre époux; 2° les enfants. Est-ce au
premier ou aux seconds qu'est due l'action salutaire qu'elle exerce sur
le penchant au suicide? En d'autres termes, elle est composée de deux
associations différentes: il y a le groupe conjugal d'une part, de
l'autre, le groupe familial proprement dit. Ces deux sociétés n'ont ni
les mêmes origines, ni la même nature, ni, par conséquent, selon toute
vraisemblance, les mêmes effets. L'une dérive d'un contrat et
d'affinités électives, l'autre d'un phénomène naturel, la consanguinité;
la première lie entre eux deux membres d'une même génération, la
seconde, une génération à la suivante; celle-ci est aussi vieille que
l'humanité, celle-là ne s'est organisée qu'à une époque relativement
tardive. Puisqu'elles diffèrent à ce point, il n'est pas certain _a
priori_ qu'elles concourent toutes deux à produire le fait que nous
cherchons à comprendre. En tout cas, si l'une et l'autre y contribuent,
ce ne saurait être ni de la même manière ni, probablement, dans la même
mesure. Il importe donc de chercher si l'une et l'autre y ont part et,
en cas d'affirmative, quelle est la part de chacune.

On a déjà une preuve de la médiocre efficacité du mariage dans ce fait
que la nuptialité a peu changé depuis le commencement du siècle, alors
que le suicide a triplé. De 1821 à 1830, il y avait 7,8 mariages annuels
par 1.000 habitants, 8 de 1831 à 1850, 7,9 en 1851-60, 7,8 de 1861 à
1870, 8 de 1871 à 1880. Pendant ce temps, le taux des suicides par
million d'habitants passait de 54 à 180. De 1880 à 1888, la nuptialité a
légèrement fléchi (7,4 au lieu de 8), mais cette décroissance est sans
rapport avec l'énorme accroissement des suicides qui, de 1880 à 1887,
ont augmenté de plus de 16 %[176]. D'ailleurs, pendant la période
1865-88, la nuptialité moyenne de la France (7,7) est presque égale à
celle du Danemark (7,8) et de l'Italie (7,6); pourtant ces pays sont
aussi dissemblables que possible sous le rapport du suicide[177].

Mais nous avons un moyen beaucoup plus décisif de mesurer exactement
l'influence propre de l'association conjugale sur le suicide; c'est de
l'observer là où elle est réduite à ses seules forces, c'est-à-dire,
dans les ménages sans enfants.

Pendant les années 1887-1891, un million d'époux sans enfants a donné
annuellement _644_ suicides[178]. Pour savoir dans quelle mesure l'état
de mariage, à lui seul et abstraction faite de la famille, préserve du
suicide, il n'y a qu'à comparer ce chiffre à celui que donnent les
célibataires du même âge moyen. C'est cette comparaison que notre
tableau XXI va nous permettre de faire, et ce n'est pas un des moindres
services qu'il nous rendra. L'âge moyen des hommes mariés était alors,
comme aujourd'hui, de 46 ans 8 mois 1/3. Un million de célibataires de
cet âge produit environ _975_ suicides. Or, 644 est à 975 comme 100 est
à 150, c'est-à-dire que les époux stériles ont un coefficient de
préservation de _1,5_ seulement; ils ne se tuent qu'un tiers de fois
moins que les célibataires du même âge. Il en est tout autrement quand
il existe des enfants. Un million d'époux avec enfants produisait
annuellement pendant cette même période _336_ suicides seulement. Ce
nombre est à _975_ comme 100 est à 290; c'est-à-dire que, quand le
mariage est fécond, le coefficient de préservation est presque doublé
(_2,90_ au lieu de _1,5_).

La société conjugale n'est donc que pour une faible part dans l'immunité
des hommes mariés. Encore, dans le calcul précédent, avons-nous fait
cette part un peu plus grande qu'elle n'est en réalité. Nous avons
supposé, en effet, que les époux sans enfants ont le même âge moyen que
les époux en général, alors qu'ils sont certainement moins âgés. Car ils
comptent dans leurs rangs tous les époux les plus jeunes, qui n'ont pas
d'enfants, non parce qu'ils sont irrémédiablement stériles, mais parce
que, mariés trop récemment, ils n'ont pas encore eu le temps d'en avoir.
En moyenne, c'est seulement à 34 ans que l'homme a son premier
enfant[179], et pourtant c'est vers 28 ou 29 ans qu'il se marie, La
partie de la population mariée qui a de 28 à 34 ans se trouve donc
presque tout entière comprise dans la catégorie des époux sans enfants,
ce qui abaisse l'âge moyen de ces derniers; par suite, en l'estimant à
46 ans, nous l'avons certainement exagéré. Mais alors, les célibataires
auxquels il eût fallu les comparer ne sont pas ceux de 46 ans, mais de
plus jeunes qui, par conséquent, se tuent moins que les précédents. Le
coefficient de 1,5 doit donc être un peu trop élevé; si nous
connaissions exactement l'âge moyen des maris sans enfants, on verrait
que leur aptitude au suicide se rapproche de celle des célibataires plus
encore que ne l'indiquent les chiffres précédents.

Ce qui montre bien, d'ailleurs, l'influence restreinte du mariage, c'est
que les veufs avec enfants sont encore dans une meilleure situation que
les époux sans enfants. Les premiers, en effet, donnent 937 suicides par
million. Or ils ont un âge moyen de 61 ans 8 mois et 1/3. Le taux des
célibataires du même âge (V. tableau XXI) est compris entre 1.434 et
1.768, soit environ 1.504. Ce nombre est à 937, comme 160 est à 100. Les
veufs, quand ils ont des enfants, ont donc un coefficient de
préservation d'au moins 1,6, supérieur par conséquent à celui des époux
sans enfants. Et encore, en le calculant ainsi, l'avons-nous plutôt
atténué qu'exagéré. Car les veufs qui ont de la famille ont certainement
un âge plus élevé que les veufs en général. En effet, parmi ces
derniers, sont compris tous ceux dont le mariage n'est resté stérile que
pour avoir été prématurément rompu, c'est-à-dire les plus jeunes. C'est
donc à des célibataires au-dessus de 62 ans (qui, en vertu de leur âge,
ont une plus forte tendance au suicide), que les veufs avec enfants
devraient être comparés. Il est clair que, de cette comparaison, leur
immunité ne pourrait ressortir que renforcée[180].

Il est vrai que ce coefficient de 1,6 est sensiblement inférieur à celui
des époux avec enfants, 2,9; la différence en moins est de 45 %. On
pourrait donc croire que, à elle seule, la société matrimoniale a plus
d'action que nous ne lui en avons reconnue, puisque, quand elle prend
fin, l'immunité de l'époux survivant est à ce point diminuée. Mais cette
perte n'est imputable que pour une faible part à la dissolution du
mariage. La preuve en est que, là où il n'y a pas d'enfants, le veuvage
produit de bien moindres effets. Un million de veufs sans enfants donne
1.258 suicides, nombre qui est à 1.504, contingent des célibataires de
62 ans, comme 100 est à 119. Le coefficient de préservation est donc
encore de 1,2 environ, peu au-dessous par conséquent de celui des époux
également sans enfants 1,5. Le premier de ces nombres n'est inférieur
au second que de 20 %. Ainsi, quand la mort d'un époux n'a d'autre
résultat que de rompre le lien conjugal, elle n'a pas sur la tendance au
suicide du veuf de bien fortes répercussions. Il faut donc que le
mariage, tant qu'il existe, ne contribue que faiblement à contenir cette
tendance, puisqu'elle ne s'accroît pas davantage quand il cesse d'être.

Quant à la cause qui rend le veuvage relativement plus malfaisant quand
le ménage a été fécond, c'est dans la présence des enfants qu'il faut
aller la chercher. Sans doute, en un sens, les enfants rattachent le
veuf à la vie, mais, en même temps, ils rendent plus aiguë la crise
qu'il traverse. Car les relations conjugales ne sont plus seules
atteintes; mais, précisément parce qu'il existe cette fois une société
domestique, le fonctionnement en est entravé. Un rouage essentiel fait
défaut et tout le mécanisme en est déconcerté. Pour rétablir l'équilibre
troublé, il faudrait que l'homme remplît une double tâche et s'acquittât
de fonctions pour lesquelles il n'est pas fait. Voilà pourquoi il perd
tant des avantages dont il jouissait pendant la durée du mariage. Ce
n'est pas parce qu'il n'est plus marié, c'est parce que la famille dont
il est le chef est désorganisée. Ce n'est pas la disparition de
l'épouse, mais de la mère qui cause ce désarroi.

Mais c'est surtout à propos de la femme que se manifeste avec éclat la
faible efficacité du mariage, quand il ne trouve pas dans les enfants
son complément naturel. Un million d'épouses sans enfants donne _221_
suicides; un million de filles du même âge (entre 42 et 43 ans) _150_
seulement. Le premier de ces nombres est au second comme 100 est à 67;
le coefficient de préservation tombe donc au-dessous de l'unité, il est
égal à _0,67_, c'est-à-dire qu'il y a, en réalité, aggravation. _Ainsi,
en France, les femmes mariées sans enfants se tuent moitié plus que les
célibataires du même sexe et du même âge._ Déjà, nous avions constaté
que, d'une manière générale, l'épouse profite moins de la vie de famille
que l'époux. Nous voyons maintenant quelle en est la cause; c'est que,
par elle-même, la société conjugale nuit à la femme et aggrave sa
tendance au suicide.

Si, néanmoins, la généralité des épouses nous a paru jouir d'un
coefficient de préservation, c'est que les ménages stériles sont
l'exception et que, par conséquent, dans la majorité des cas, la
présence des enfants corrige et atténue la mauvaise action du mariage.
Encore celle-ci n'est-elle qu'atténuée. Un million de femmes avec
enfants donne _79_ suicides; si l'on rapproche ce chiffre de celui qui
exprime le taux des filles de 42 ans, soit _150_, on trouve que
l'épouse, alors même qu'elle est aussi mère, ne bénéficie que d'un
coefficient de préservation de _1,89_, inférieur par conséquent de 35 %
à celui des époux qui sont dans la même condition[181]. On ne saurait
donc, pour ce qui est du suicide, souscrire à cette proposition de
Bertillon: «Quand la femme entre sous la raison conjugale, elle gagne
plus que l'homme à cette association; mais elle déchoit nécessairement
plus que l'homme quand elle en sort[182]».


III.

Ainsi l'immunité que présentent les gens mariés en général est due, tout
entière pour un sexe et en majeure partie pour l'autre, à l'action, non
de la société conjugale, mais de la société familiale. Cependant, nous
avons vu que, même s'il n'y a pas d'enfants, les hommes tout au moins
sont protégés dans le rapport de 1 à 1,5. Une économie de 50 suicides
sur 150 ou de 33 %, si elle est bien au-dessous de celle qui se produit
quand la famille est complète, n'est cependant pas une quantité
négligeable et il importe de comprendre quelle en est la cause. Est-elle
due aux bienfaits spéciaux que le mariage rendrait au sexe masculin, ou
bien n'est-elle pas plutôt un effet de la sélection matrimoniale? Car si
nous avons pu démontrer que cette dernière ne joue pas le rôle capital
qu'on lui a attribué, il n'est pas prouvé qu'elle soit sans aucune
influence.

Un fait paraît même, au premier abord, devoir imposer cette hypothèse.
Nous savons que le coefficient de préservation des époux sans enfants
survit en partie au mariage; il tombe seulement de 1,5 à 1,2. Or, cette
immunité des veufs sans enfants ne saurait évidemment être attribuée au
veuvage qui, par lui-même, n'est pas de nature à diminuer le penchant au
suicide, mais ne peut, au contraire, que le renforcer. Elle résulte donc
d'une cause antérieure et qui, pourtant, ne paraît pas devoir être le
mariage puisqu'elle continue à agir alors même qu'il est dissous par la
mort de la femme. Mais alors, ne consisterait-elle pas dans quelque
qualité native des époux que la sélection conjugale ferait apparaître,
mais ne créerait pas? Comme elle existerait avant le mariage et en
serait indépendante, il serait tout naturel qu'elle durât plus que lui.
Si la population des mariés est une élite, il en est nécessairement de
même de celle des veufs. Il est vrai que cette supériorité congénitale a
de moindres effets chez ces derniers puisqu'ils sont protégés contre le
suicide à un moindre degré. Mais on conçoit que la secousse produite par
le veuvage puisse neutraliser en partie cette influence préventive et
l'empêcher de produire tous ses résultats.

Mais, pour que cette explication pût être acceptée, il faudrait qu'elle
fût applicable aux deux sexes. On devrait donc trouver aussi chez les
femmes mariées quelques traces au moins de cette prédisposition
naturelle qui, toutes choses égales, les préserverait du suicide plus
que les célibataires. Or déjà, le fait que, en l'absence d'enfants,
elles se tuent plus que les filles du même âge, est assez peu
conciliable avec l'hypothèse qui les suppose dotées, dès la naissance,
d'un coefficient personnel de préservation. Cependant, on pourrait
encore admettre que ce coefficient existe pour la femme comme pour
l'homme, mais qu'il est totalement annulé pendant la durée du mariage
par l'action funeste que ce dernier exerce sur la constitution morale de
l'épouse. Mais, si les effets n'en étaient que contenus et masqués par
l'espèce de déchéance morale que subit la femme en entrant dans la
société conjugale, ils devraient réapparaître quand cette société se
dissout, c'est-à-dire au veuvage. On devrait voir alors la femme,
débarrassée du joug matrimonial qui la déprimait, ressaisir tous ses
avantages et affirmer enfin sa supériorité native sur celles de ses
congénères qui n'ont pu se faire admettre au mariage. En d'autres
termes, la veuve sans enfants devrait avoir, par rapport aux
célibataires, un coefficient de préservation qui se rapproche tout au
moins de celui dont jouit le veuf sans enfants. Or il n'en est rien. Un
million de veuves sans enfants fournit annuellement _322_ suicides; un
million de filles de 60 ans (âge moyen des veuves) en produit un nombre
compris entre 189 et 204, soit environ 196. Le premier de ces nombres
est au second comme 100 est à 60. Les veuves sans enfants ont donc un
coefficient au-dessous de l'unité, c'est-à-dire un coefficient
d'aggravation; il est égal à _0,60_, inférieur même légèrement à celui
des épouses sans enfants (0,67). Par conséquent, ce n'est pas le mariage
qui empêche ces dernières de manifester pour le suicide l'éloignement
naturel qu'on leur attribue.

On répondra peut-être que ce qui empêche le complet rétablissement de
ces heureuses qualités dont le mariage aurait suspendu les
manifestations, c'est que le veuvage est pour la femme un état pire
encore. C'est, en effet, une idée très répandue que la veuve est dans
une situation plus critique que le veuf. On insiste sur les difficultés
économiques et morales contre lesquelles il lui faut lutter quand elle
est obligée de subvenir elle-même à son existence et, surtout, aux
besoins de toute une famille. On a même cru que cette opinion était
démontrée par les faits. Suivant Morselli[183], la statistique
établirait que la femme dans le veuvage serait moins éloignée de l'homme
pour l'aptitude au suicide que pendant le mariage; et comme, mariée,
elle est déjà plus rapprochée à cet égard du sexe masculin que quand
elle est célibataire, il en résulterait qu'il n'y a pas pour elle de
plus détestable condition. À l'appui de cette thèse, Morselli cite les
chiffres suivants qui ne se rapportent qu'à la France, mais qui, avec de
légères variantes, peuvent s'observer chez tous les peuples d'Europe:

/*
+---------+-----------------------------+----------------------------+
|         |    PART DE  CHAQUE SEXE     |    PART DE CHAQUE SEXE     |
|         | sur 100 suicides de mariés. | sur 100 suicides de veufs. |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| ANNÉES. | Hommes. |      Femmes.      | Hommes. |     Femmes.      |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1871.   |  79 %   |       21 %        |  71 %   |      29 %        |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1872.   |  78  "  |       22  "       |  68  "  |      32  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1873.   |  79  "  |       21  "       |  69  "  |      31  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1874.   |  74  "  |       26  "       |  57  "  |      43  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1875    |  81  "  |       19  "       |  77  "  |      23  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
| 1876.   |  82  "  |       18  "       |  78  "  |      22  "       |
+---------+---------+-------------------+---------+------------------+
*/

La part de la femme dans les suicides commis par les deux sexes à l'état
de veuvage semble être, en effet, beaucoup plus considérable que dans
les suicides de mariés. N'est-ce pas la preuve que le veuvage lui est
beaucoup plus pénible que ne lui était le mariage? S'il en est ainsi, il
n'y a rien d'étonnant à ce que, même une fois veuve, les bons effets de
son naturel soient, encore plus qu'avant, empêchés de se manifester.

Malheureusement, cette prétendue loi repose sur une erreur de fait.
Morselli a oublié qu'il y avait partout deux fois plus de veuves que de
veufs. En France, en nombres ronds, il y a deux millions des premières
pour un million seulement des seconds. En Prusse, d'après le recensement
de 1890, on trouve 450.000 pour les uns et 1.319.000 pour les autres; en
Italie, 571.000 d'une part et 1.322.000 de l'autre. Dans ces conditions,
il est tout naturel que la contribution des veuves soit plus élevée que
celle des épouses qui, elles, sont évidemment en nombre égal aux époux.
Si l'on veut que la comparaison comporte quelque enseignement, il faut
ramener à l'égalité les deux populations. Mais si l'on prend cette
précaution, on obtient des résultats contraires à ceux qu'a trouvés
Morselli. À l'âge moyen des veufs, c'est-à-dire à 60 ans, un million
d'épouses donne 154 suicides et un million d'époux 577. La part des
femmes est donc de _21_ %. Elle diminue sensiblement dans le veuvage. En
effet, un million de veuves donne 210 cas, un million de veufs 1.017;
d'où il suit que, sur 100 suicides de veufs des deux sexes, les femmes
n'en comptent que 17. Au contraire, la part des hommes s'élève de 79 à
83 %. Ainsi, en passant du mariage au veuvage, l'homme perd plus que la
femme, puisqu'il ne conserve pas certains des avantages qu'il devait à
l'état conjugal. Il n'y a donc aucune raison de supposer que ce
changement de situation soit moins laborieux et moins troublant pour lui
que pour elle; c'est l'inverse qui est la vérité. On sait, d'ailleurs,
que la mortalité des veufs dépasse de beaucoup celle des veuves; il en
est de même de leur nuptialité. Celle des premiers est, à chaque âge,
trois ou quatre fois plus forte que celle des garçons, tandis que celle
des secondes n'est que légèrement supérieure à celle des filles. La
femme met donc autant de froideur à convoler en secondes noces que
l'homme y met d'ardeur[184]. Il en serait autrement si sa condition de
veuf lui était à ce point légère et si la femme, au contraire, avait à
la supporter autant de mal qu'on a dit[185].

Mais s'il n'y a rien dans le veuvage qui paralyse spécialement les dons
naturels qu'aurait la femme par cela seul qu'elle est une élue du
mariage, et s'ils ne témoignent alors de leur présence par aucun signe
appréciable, tout motif manque pour supposer qu'ils existent.
L'hypothèse de la sélection matrimoniale ne s'applique donc pas du tout
au sexe féminin. Rien n'autorise à penser que la femme appelée au
mariage possède une constitution privilégiée qui la prémunisse dans une
certaine mesure, contre le suicide. Par conséquent, la même supposition
est tout aussi peu fondée en ce qui concerne l'homme. Ce coefficient de
1,5 dont jouissent les époux sans enfants ne vient pas de ce qu'ils sont
recrutés dans les parties les plus saines de la population; ce ne peut
donc être qu'un effet du mariage. Il faut admettre que la société
conjugale, si désastreuse pour la femme, est, au contraire, même en
l'absence d'enfants, bienfaisante à l'homme. Ceux qui y entrent ne
constituent pas une aristocratie de naissance; ils n'apportent pas tout
fait, dans le mariage, un tempérament qui les détourne du suicide, mais
ils acquièrent ce tempérament en vivant de la vie conjugale. Du moins,
s'ils ont quelques prérogatives naturelles, elles ne peuvent être que
très vagues et indéterminées; car elles restent sans effet, jusqu'à ce
que certaines autres conditions soient données. Tant il est vrai que le
suicide dépend principalement, non des qualités congénitales des
individus, mais de causes qui leur sont extérieures et qui les dominent!

Cependant, une dernière difficulté reste à résoudre. Si ce coefficient
de 1,5, indépendant de la famille, est dû au mariage, d'où vient qu'il
lui survit et se retrouve au moins sous une forme atténuée (1,2) chez le
veuf sans enfants? Si l'on rejette la théorie de la sélection
matrimoniale qui rendait compte de cette survivance, comment la
remplacer?

Il suffit de supposer que les habitudes, les goûts, les tendances
contractées pendant le mariage ne disparaissent pas une fois qu'il est
dissous et rien n'est plus naturel que cette hypothèse. Si donc l'homme
marié, alors même qu'il n'a pas d'enfants, éprouve pour le suicide un
éloignement relatif, il est inévitable qu'il garde quelque chose de ce
sentiment quand il se trouve veuf. Seulement, comme le veuvage ne va pas
sans un certain ébranlement moral et que, comme nous le montrerons plus
loin, toute rupture d'équilibre pousse au suicide, ces dispositions ne
se maintiennent qu'affaiblies. Inversement, mais pour la même raison,
puisque l'épouse stérile se tue plus que si elle était restée fille,
elle conserve, une fois veuve, cette plus forte inclination, même un peu
renforcée à cause du trouble et de la désadaptation qu'apporte toujours
avec lui le veuvage. Seulement, comme les mauvais effets que le mariage
avait pour elle lui rendent ce changement d'état plus facile, cette
aggravation est très légère. Le coefficient s'abaisse seulement de
quelques centièmes (0,60 au lieu de 0,67)[186].

Cette explication est confirmée par ce fait qu'elle n'est qu'un cas
particulier d'une proposition plus générale qui peut se formuler ainsi:
_Dans une même société, la tendance au suicide, à l'état de veuvage,
est, pour chaque sexe, fonction de la tendance, au suicide qu'a le même
sexe à l'état de mariage._ Si l'époux est fortement préservé, le veuf
l'est aussi, quoique, bien entendu, dans une moindre mesure; si le
premier n'est que faiblement détourné du suicide, le second ne l'est pas
ou ne l'est que très peu. Pour s'assurer de l'exactitude de ce théorème,
il suffit de se reporter aux tableaux XX et XXI et aux conclusions qui
en ont été déduites. Nous y avons vu qu'un sexe est toujours plus
favorisé que l'autre dans le mariage comme dans le veuvage. Or, celui
des deux qui est privilégié par rapport à l'autre dans la première de
ces conditions conserve son privilège dans la seconde. En France, les
époux ont un plus fort coefficient de préservation que les épouses;
celui des veufs est également plus élevé que celui des veuves. À
Oldenbourg, c'est l'inverse qui a lieu parmi les gens mariés: la femme
jouit d'une immunité plus importante que l'homme. La même inversion se
reproduit entre veufs et veuves.

Mais comme ces deux seuls cas pourraient justement passer pour une
preuve insuffisante et que, d'autre part, les publications statistiques
ne nous donnent pas les éléments nécessaires pour vérifier notre
proposition dans d'autres pays, nous avons eu recours au procédé suivant
afin d'étendre le champ de nos comparaisons: nous avons calculé
séparément le taux des suicides, pour chaque groupe d'âge et d'état
civil, dans le département de la Seine d'une part, dans le reste des
départements réunis ensemble, de l'autre. Les deux groupes sociaux,
ainsi isolés l'un de l'autre, sont assez différents pour qu'il y ait
lieu de s'attendre à ce que la comparaison en soit instructive. Et en
effet, la vie de famille y agit très différemment sur le suicide (V.
tableau XXII).

Tableau XXII

_Comparaison du taux des suicides par million d'habitants de chaque
groupe d'âge et d'état civil dans la Seine et en province (1889-1891)._

/*
+--------------------------------------+-----------------------------+
|          HOMMES (Province).          |          COEFFICIENTS       |
|                                      | de préservation par rapport |
|                                      |      aux célibataires.      |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Ages.   |Célibataires.| Époux.| Veufs.|      des      |     des     |
|        |             |       |       |    époux.     |   veufs.    |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     100     |  400  |       |     0,25      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25   |     214     |   95  |   153 |     2,25      |    1,39     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30   |     365     |  103  |   373 |     3,54      |    0,97     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     590     |  202  |   511 |     2,92      |    1,15     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     976     |  295  |   633 |     3,30      |    1,54     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |   1.445     |  470  |   852 |     3,07      |    1,69     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |   1.790     |  582  | 1.047 |     3,07      |    1,70     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |   2.000     |  664  | 1.252 |     3,01      |    1,59     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au delà.|   1,458     |  762  | 1.129 |     1,91      |    1,29     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de préservation.  |     2,88      |    1,45     |
+--------------------------------------+-----------------------------+
|          FEMMES (Province).          |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Ages.   |Célibataires.|Épouses|Veuves.|     des       |    des      |
|        |             |       |       |   épouses.    |  veuves.    |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |      67     |   36  |   375 |     1,86      |    0,17     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25   |      95     |   52  |    76 |     1,82      |    1,25     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30   |     122     |   64  |   156 |     1,90      |    0,78     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     101     |   74  |   174 |     1,36      |    0,58     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     147     |   95  |   149 |     1,54      |    0,98     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |     178     |  136  |   174 |     1,30      |    1,02     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |     163     |  142  |   221 |     1,14      |    0,73     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |     200     |  191  |   233 |     1,04      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au delà.|     160     |  108  |   221 |     1,48      |    0,72     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de préservation.  |     1,49      |    0,78     |
+--------------------------------------+---------------+-------------+
|            HOMMES (Seine).           |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     280     |2.000  |       |     0,14      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25.  |     487     |  128  |       |     3,80      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30.  |     599     |  298  |   714 |     2,01      |    0,83     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     869     |  436  |   912 |     1,99      |    0,95     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     985     |  808  | 1.459 |     1,21      |    0,67     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |   1.367     |1.152  | 2.321 |     1,18      |    0,58     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |   1.500     |1.559  | 2.902 |     0,96      |    0,51     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |   1.783     |1.741  | 2.082 |     1,02      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au delà.|   1.923     |1.111  | 2.089 |     1,73      |    0,92     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de  préservation. |     1,56      |    0,75     |
+--------------------------------------+---------------+-------------+
|            FEMMES (Seine).           |                             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|15-20.  |     224     |       |       |               |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|20-25.  |     196     |   64  |       |     3,06      |             |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|25-30.  |     328     |  103  |   296 |     3,18      |    1,10     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|30-40   |     281     |  156  |   373 |     1,80      |    0,75     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|40-50   |     357     |  217  |   289 |     1,64      |    1,23     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|50-60   |     456     |  353  |   410 |     1,29      |    1,11     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|60-70   |     515     |  471  |   637 |     1,09      |    0,80     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|70-80   |     326     |  677  |   464 |     0,48      |    0,70     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Au delà.|     508     |  277  |   591 |     1,83      |    0,85     |
+--------+-------------+-------+-------+---------------+-------------+
|Moyennes des coeff. de  préservation. |     1,79      |    0,93     |
+------------------------------------------------------+-------------+
*/

Dans les départements, l'époux est beaucoup plus préservé que l'épouse.
Le coefficient du premier ne descend que quatre fois au-dessous de
3[187], tandis que celui de la femme n'atteint jamais 2; la moyenne est,
dans un cas, de 2,88, dans l'autre, de 1,49. Dans la Seine, c'est
l'inverse; le coefficient est en moyenne pour les époux de 1,56
seulement, tandis qu'il est pour les épouses de 1,79[188]. Or on
retrouve exactement la même inversion entre veufs et veuves. En
province, le coefficient moyen des veufs est élevé (1,45), celui des
veuves est bien inférieur (0,78). Dans la Seine, au contraire, c'est le
second qui l'emporte, il s'élève à 0,93, tout près de l'unité, tandis
que l'autre tombe à 0,75. _Ainsi, quel que soit le sexe favorisé, le
veuvage suit régulièrement le mariage._

Il y a plus, si Ton cherche selon quel rapport le coefficient des époux
varie d'un groupe social à l'autre et si l'on fait ensuite la même
recherche pour les veufs, on trouve les surprenants résultats qui
suivent:

/*
Coefficient des époux de province           2,88
---------------------------------------- =  ---- = 1,84
Coefficient des époux de la Seine           1,56

Coefficient des veufs de province           1,43
---------------------------------------- =  ---- = 1,93
Coefficient des veufs de la Seine           0,75
*/

et pour les femmes:

/*
Coefficient des épouses de la Seine         1,79
---------------------------------------- =  ---- = 1,20
Coefficient des épouses de province         1,49

Coefficient des veuves de la Seine          0,93
---------------------------------------- =  ---- = 1,19
Coefficient des veuves de province          0,78
*/

Les rapports numériques sont, pour chaque sexe, égaux à quelques
centièmes d'unité près; pour les femmes, l'égalité est même presque
absolue. Ainsi, non seulement quand le coefficient des époux s'élève ou
s'abaisse, celui des veufs fait de même, mais encore il croît ou décroît
exactement dans la même mesure. Ces relations peuvent même être
exprimées sous une forme plus démonstrative encore de la loi que nous
avons énoncée. Elles impliquent, en effet, que, partout, quel que soit
le sexe, le veuvage diminue l'immunité des époux suivant un rapport
constant:

/*
Époux de province     2,88          Époux de la Seine      1,56
------------------- = ---- = 1,98   ------------------- = ---- = 2,0
Veufs de province     1,45          Veufs de la Seine      0,75

Épouses de province   1,49          Épouses de la Seine   1,79
------------------- = ---- = 1,91   ------------------- = ---- = 1,92
Veuves de province    0,78          Veuves de la Seine    0,93
*/

Le coefficient des veufs est environ la moitié de celui des époux. Il
n'y a donc aucune exagération à dire que l'aptitude des veufs pour le
suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens mariés; en
d'autres termes, la première est, en partie, une conséquence de la
seconde. Mais alors, puisque le mariage, même en l'absence d'enfants,
préserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque
chose de cette heureuse disposition.

En même temps qu'il résout la question que nous nous étions posée, ce
résultat jette quelque lumière sur la nature du veuvage. Il nous
apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-même une condition
irrémédiablement mauvaise. Il arrive très souvent qu'il vaut mieux que
le célibat. La vérité, c'est que la constitution morale des veufs et des
veuves n'a rien de spécifique, mais dépend de celle des gens mariés du
même sexe et dans le même pays. Elle n'en est que le prolongement.
Dites-moi comment, dans une société donnée, le mariage et la vie de
famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage
pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse
compensation, que si, là où le mariage et la société domestique sont en
bon état, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est
mieux armé pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la
constitution matrimoniale et familiale laisse davantage à désirer, mais,
en revanche, on est moins bien trempé pour y résister. Ainsi, dans les
sociétés où l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre
plus qu'elle quand il reste seul, mais, en même temps, il est mieux en
état de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences
qu'il a subies l'ont rendu plus réfractaire aux résolutions désespérées.

IV.

Le tableau suivant résume les faits qui viennent d'être établis[189].

_Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe._

/*
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                            HOMMES                     |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |    TAUX     |   COEFFICIENT   |
|                       |des suicides.| de préservation |
|                       |             |   par rapport   |
|                       |             |aux célibataires.|
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Célibataires de 45 ans.|     975     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Époux avec enfants.    |     336     |       2,9       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Époux sans enfants.    |     644     |       1,5       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |             |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Célibataires de 60 ans.|    1.504    |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veufs avec enfants.    |     937     |       1,6       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veufs sans enfants     |    1,258    |       1,2       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                           FEMMES                      |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |    TAUX     |   COEFFICIENT   |
|                       |des suicides.| de préservation |
|                       |             |   par rapport   |
|                       |             |aux célibataires.|
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Filles de 42 ans.      |     150     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Épouses avec enfants.  |     79      |      1,89       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Épouses sans enfants.  |     221     |      0,67       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|                       |             |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Filles de 60 ans.      |     196     |                 |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veuves avec enfants.   |     186     |      1,06       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
|Veuves sans enfants.   |     322     |      0,60       |
+-----------------------+-------------+-----------------+
*/

Il ressort de ce tableau et des remarques qui précèdent que le mariage a
bien sur le suicide une action préservatrice qui lui est propre. Mais
elle est très restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un
seul sexe. Quelque utile qu'il ait été d'en établir l'existence--et on
comprendra mieux cette utilité dans un prochain chapitre[190]--il reste
que le facteur essentiel de l'immunité des gens mariés est la famille,
c'est-à-dire le groupe complet formé par les parents et les enfants.
Sans doute, comme les époux en sont membres, ils contribuent eux aussi,
pour leur part, à produire ce résultat, seulement ce n'est pas comme
mari ou comme femme, mais comme père ou comme mère, comme fonctionnaires
de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accroît les
chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui
les unissaient personnellement l'un à l'autre sont rompus, mais parce
qu'il en résulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit
le contrecoup. Nous réservant d'étudier plus loin l'action spéciale du
mariage, nous dirons donc que la société domestique, tout comme la
société religieuse, est un puissant préservatif contre le suicide.

Cette préservation est même d'autant plus complète que la famille est
plus dense, c'est-à-dire comprend un plus grand nombre d'éléments.

Cette proposition a été déjà énoncée et démontrée par nous dans un
article de la _Revue philosophique_ paru en novembre 1888. Mais
l'insuffisance des données statistiques qui étaient alors à notre
disposition ne nous permit pas d'en faire la preuve avec toute la
rigueur que nous eussions souhaitée. En effet, nous ignorions quel était
l'effectif moyen des ménages de famille, tant dans la France en général
que dans chaque département. Nous avions donc dû supposer que la densité
familiale dépendait uniquement du nombre des enfants, et encore, ce
nombre lui-même n'étant pas indiqué par le recensement, il nous fallut
l'estimer d'une manière indirecte en nous servant de ce qu'on appelle en
démographie le croît physiologique, c'est-à-dire l'excédent annuel des
naissances sur mille décès. Sans doute, cette substitution n'était pas
irrationnelle, car, là où le croît est élevé, les familles, en général,
ne peuvent guère manquer d'être denses. Cependant, la conséquence n'est
pas nécessaire et, souvent, elle ne se produit pas. Là où les enfants
ont l'habitude de quitter leurs parents tôt, soit pour émigrer, soit
pour aller fonder des établissements à part, soit pour tout autre cause,
la densité de la famille n'est pas en rapport avec leur nombre. En fait,
la maison peut être déserte, quelque fécond qu'ait été le ménage. C'est
ce qui arrive et dans les milieux cultivés, où l'enfant est envoyé très
jeune au dehors pour faire ou pour achever son éducation, et dans les
régions misérables, où une dispersion prématurée est rendue nécessaire
par les difficultés de l'existence. Inversement, malgré une natalité
médiocre, la famille peut comprendre un nombre suffisant ou même élevé
d'éléments, si les célibataires adultes ou même les enfants mariés
continuent à vivre avec leurs parents et à former une seule et même
société domestique. Pour toutes ces raisons, on ne peut mesurer avec
quelque exactitude la densité relative des groupes familiaux que si l'on
sait quelle en est la composition effective.

Le dénombrement de 1886, dont les résultats n'ont été publiés qu'à la
fin de 1888, nous l'a fait connaître. Si donc, d'après les indications
que nous y trouvons, on recherche quel rapport il y a, dans les
différents départements français, entre le suicide et l'effectif moyen
des familles, on trouve les résultats suivants:

/*
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|                                |  SUICIDES     |   EFFECTIF MOYEN  |
|                                | par million   |    des ménages    |
|                                | d'habitants   |    de famille     |
|                                | (1878-1887).  |  pour 100 ménages |
|                                |               |       (1886).     |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|1er groupe (11 départements).   | De 430 à 380. |       347         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|2e     ---   (6 départements).  | De 300 à 240  |       360         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|3e     ---   (15 départements). | De 230 à 180  |       376         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|4e     ---   (18 départements). | De 170 à 130  |       393         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|5e     ---   (26 départements). | De 120 à 80   |       418         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
|6e     ---   (10 départements). | De 70 à 30    |       434         |
+--------------------------------+---------------+-------------------+
*/

À mesure que les suicides diminuent, la densité familiale s'accroît
régulièrement.

Si, au lieu de comparer des moyennes, nous analysons le contenu de
chaque groupe, nous ne trouvons rien qui ne confirme cette conclusion.
En effet, pour la France entière, l'effectif moyen est de 39 personnes
par 10 familles. Si donc, nous cherchons combien il y a de départements
au-dessus ou au-dessous de la moyenne dans chacune de ces 6 classes,
nous trouverons qu'elles sont ainsi composées:

/*
+-------------------+------------------------------------------------+
|                   |            DANS CHAQUE GROUPE COMBIEN          |
|                   |             de départements % sont             |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|                   |Au-dessous de l'effectif|Au-dessus de l'effectif|
|                   |         moyen.         |        moyen.         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|1er groupe.        |          100 %         |         0 %           |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|2e     --- .       |         84   "         |         16  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|3e     --- .       |         60   "         |         30  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|4e     --- .       |         33   "         |         63  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|5e     --- .       |         19   "         |         81  "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
|6e     --- .       |         0    "         |         100 "         |
+-------------------+------------------------+-----------------------+
*/

Le groupe qui compte le plus de suicides ne comprend que des
départements où l'effectif de la famille est au-dessous de la moyenne.
Peu à peu, de la manière la plus régulière, le rapport se renverse
jusqu'à ce que l'inversion devienne complète. Dans la dernière classe,
où les suicides sont rares, tous les départements ont une densité
familiale supérieure à la moyenne.

Les deux cartes (V. ci-dessous) ont, d'ailleurs, la même configuration
générale. La région où les familles ont la moindre densité a
sensiblement les mêmes limites que la zone suicidogène. Elle occupe,
elle aussi, le Nord et l'Est et s'étend jusqu'à la Bretagne d'un côté,
jusqu'à la Loire de l'autre. Au contraire, dans l'Ouest et dans le Sud,
où les suicides sont peu nombreux, la famille a généralement un effectif
élevé. Ce rapport se retrouve même dans certains détails. Dans la
région septentrionale, on remarque deux départements qui se
singularisent par leur médiocre aptitude au suicide, c'est le Nord et le
Pas-de-Calais, et le fait est d'autant plus surprenant que le Nord est
très industriel et que la grande industrie favorise le suicide. Or la
même particularité se retrouve sur l'autre carte. Dans ces deux
départements, la densité familiale est élevée, tandis qu'elle est très
basse dans tous les départements voisins. Au Sud, nous retrouvons sur
les deux cartes la même tache sombre formée par les Bouches-du-Rhône, le
Var et les Alpes-Maritimes, et, à l'Ouest, la même tache claire formée
par la Bretagne. Les irrégularités sont l'exception et elles ne sont
jamais bien sensibles; étant donnée la multitude de facteurs qui peuvent
affecter un phénomène de cette complexité, une coïncidence aussi
générale est significative.

[Illustration:

PLANCHE IV.

SUICIDES ET DENSITÉ FAMILIALE. ]

La même relation inverse se retrouve dans la manière dont ces deux
phénomènes ont évolué dans le temps. Depuis 1826, le suicide ne cesse de
s'accroître et la natalité de diminuer. De 1821 à 1830, elle était
encore de 308 naissances par 10.000 habitants; elle n'était plus que de
240 pendant la période 1881-88 et, dans l'intervalle, la décroissance a
été ininterrompue. En même temps, on constate une tendance de la famille
à se fragmenter et à se morceler de plus en plus. De 1856 à 1886, le
nombre des ménages s'est accru de 2 millions en chiffres ronds; il est
passé, par une progression régulière et continue, de 8.796.276 à
10.662.423. Et pourtant, pendant le même intervalle de temps, la
population n'a augmenté que de deux millions d'individus. C'est donc que
chaque famille compte un plus petit nombre de membres[191].

Ainsi, les faits sont loin de confirmer la conception courante, d'après
laquelle le suicide serait dû surtout aux charges de la vie, puisqu'il
diminue, au contraire, à mesure que ces charges augmentent. Voilà une
conséquence du malthusianisme que ne prévoyait pas son inventeur. Quand
il recommandait de restreindre l'étendue des familles, c'était dans la
pensée que cette restriction était, au moins dans certains cas,
nécessaire au bien-être général. Or, en réalité, c'est si bien une
source de mal-être, qu'elle diminue chez l'homme le désir de vivre. Loin
que les familles denses soient une sorte de luxe dont on peut se passer
et que le riche seul doive s'offrir, c'est, au contraire, le pain
quotidien sans lequel on ne peut subsister. Si pauvre qu'on soit, et
même au seul point de vue de l'intérêt personnel, c'est le pire des
placements que celui qui consiste à transformer en capitaux une partie
de sa descendance.

Ce résultat concorde avec celui auquel nous étions précédemment arrivés.
D'où vient, en effet, que la densité de la famille ait sur le suicide
cette influence? On ne saurait, pour répondre à la question, faire
intervenir le facteur organique; car si la stérilité absolue est surtout
un produit de causes physiologiques, il n'en est pas de même de la
fécondité insuffisante qui est le plus souvent volontaire et qui tient à
un certain état de l'opinion. De plus, la densité familiale, telle que
nous l'avons évaluée, ne dépend pas exclusivement de la natalité; nous
avons vu que, là où les enfants sont peu nombreux, d'autres éléments
peuvent en tenir lieu et, inversement, que leur nombre peut rester sans
effet s'ils ne participent pas effectivement et avec suite à la vie du
groupe. Aussi n'est-ce pas davantage aux sentiments _sui generis_ des
parents pour leurs descendants immédiats qu'il faut attribuer cette
vertu préservatrice. Du reste, ces sentiments eux-mêmes, pour être
efficaces, supposent un certain état de la société domestique. Ils ne
peuvent être puissants si la famille est désintégrée. C'est donc parce
que la manière dont elle fonctionne varie suivant qu'elle est plus ou
moins dense, que le nombre des éléments dont elle est composée affecte
le penchant au suicide.

C'est que, en effet, la densité d'un groupe ne peut pas s'abaisser sans
que sa vitalité diminue. Si les sentiments collectifs ont une énergie
particulière, c'est que la force avec laquelle chaque conscience
individuelle les éprouve retentit dans toutes les autres et
réciproquement. L'intensité à laquelle ils atteignent dépend donc du
nombre des consciences qui les ressentent en commun. Voilà pourquoi,
plus une foule est grande, plus les passions qui s'y déchaînent sont
susceptibles d'être violentes. Par conséquent, au sein d'une famille peu
nombreuse, les sentiments, les souvenirs communs ne peuvent pas être
très intenses; car il n'y a pas assez de consciences pour se les
représenter et les renforcer en les partageant. Il ne saurait s'y former
de ces fortes traditions qui servent de liens entre les membres d'un
même groupe, qui leur survivent même et rattachent les unes aux autres
les générations successives. D'ailleurs, de petites familles sont
nécessairement éphémères; et, sans durée, il n'y a pas de société qui
puisse être consistante. Non seulement les états collectifs y sont
faibles, mais ils ne peuvent être nombreux; car leur nombre dépend de
l'activité avec laquelle les vues et les impressions s'échangent,
circulent d'un sujet à l'autre, et, d'autre part, cet échange lui-même
est d'autant plus rapide qu'il y a plus de gens pour y participer. Dans
une société suffisamment dense, cette circulation est ininterrompue; car
il y a toujours des unités sociales en contact, tandis que, si elles
sont rares, leurs relations ne peuvent être qu'intermittentes et il y a
des moments où la vie commune est suspendue. De même, quand la famille
est peu étendue, il y a toujours peu de parents ensemble; la vie
domestique est donc languissante et il y a des moments où le foyer est
désert.

Mais dire d'un groupe qu'il a une moindre vie commune qu'un autre, c'est
dire aussi qu'il est moins fortement intégré; car l'état d'intégration
d'un agrégat social ne fait que refléter l'intensité de la vie
collective qui y circule. Il est d'autant plus un et d'autant plus
résistant que le commerce entre ses membres est plus actif et plus
continu. La conclusion à laquelle nous étions arrivé peut donc être
complétée ainsi: de même que la famille est un puissant préservatif du
suicide, elle en préserve d'autant mieux qu'elle est plus fortement
constituée[192].



V.


Si les statistiques n'étaient pas aussi récentes, il serait facile de
démontrer à l'aide de la même méthode que cette loi s'applique aux
sociétés politiques. L'histoire nous apprend, en effet, que le suicide,
qui est généralement rare dans les sociétés jeunes[193], en voie
d'évolution et de concentration, se multiplie au contraire à mesure
qu'elles se désintègrent. En Grèce, à Rome, il apparaît dès que la
vieille organisation de la cité est ébranlée et les progrès qu'il y a
faits marquent les étapes successives de la décadence. On signale le
même fait dans l'empire ottoman. En France, à la veille de la
Révolution, le trouble dont était travaillée la société par suite de la
décomposition de l'ancien système social se traduisit par une brusque
poussée de suicides dont nous parlent les auteurs du temps[194].

Mais, en dehors de ces renseignements historiques, la statistique du
suicide, quoiqu'elle ne remonte guère au delà des soixante-dix dernières
années, nous fournit de cette proposition quelques preuves qui ont sur
les précédentes l'avantage d'une plus grande précision.

On a parfois écrit que les grandes commotions politiques multipliaient
les suicides. Mais Morselli a bien montré que les faits contredisent
cette opinion. Toutes les révolutions qui ont eu lieu en France au cours
de ce siècle ont diminué le nombre des suicides au moment où elles se
sont produites. En 1830, le total des cas tombe de 1904, en 1829, à
1756, soit une diminution brusque de près de 10 %. En 1848, la
régression n'est pas moins importante; le montant annuel passe de 3.647
à 3.301. Puis, pendant les années 1848-49, la crise qui vient d'agiter
la France fait le tour de l'Europe; partout, les suicides baissent, et
la baisse est d'autant plus sensible que la crise a été plus grave et
plus longue. C'est ce que montre le tableau suivant:

/*
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|         | DANEMARK. | PRUSSE. | BAVIÈRE. |   SAXE  |   AUTRICHE.   |
|         |           |         |          | ROYALE. |               |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1847.  |    345    |  1.852  |   217    |         | 611 (en 1846) |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1848.  |    305    |  1.649  |   215    |   398   |               |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
|  1849.  |    337    |  1.527  |   189    |   328   |      452      |
+---------+-----------+---------+----------+---------+---------------+
*/



En Allemagne, l'émotion a été beaucoup plus vive qu'en Danemark et la
lutte plus longue même qu'en France où, sur-le-champ, un gouvernement
nouveau se constitua; aussi la diminution, dans les États allemands, se
prolonge-t-elle jusqu'en 1849. Elle est, par rapport à cette dernière
année de 13 % en Bavière, de 18 % en Prusse; en Saxe, en une seule
année, de 1848 à 1849, elle est de 18 % également.

En 1851, le même phénomène ne se reproduit pas en France, non plus qu'en
1852. Les suicides restent stationnaires. Mais, à Paris, le coup d'État
produit son effet accoutumé; quoiqu'il ait été accompli en décembre, le
chiffre des suicides tombe de 483 en 1851 à 446 en 1852 (-8 %) et, en
1853, ils restent encore à 463[195]. Ce fait tendrait à prouver que
cette révolution gouvernementale a beaucoup plus ému Paris que la
province, qu'elle semble avoir laissée presque indifférente. D'ailleurs,
d'une manière générale, l'influence de ces crises est toujours plus
sensible dans la capitale que dans les départements. En 1830, à Paris,
la décroissance a été de 13 % (269 cas au lieu de 307 l'année précédente
et de 359 l'année suivante); en 1848, de 32 % (481 cas au lieu de
698)[196].

De simples crises électorales, pour peu qu'elles aient d'intensité, ont
parfois le même résultat. C'est ainsi que, en France, le calendrier des
suicides porte la trace visible du coup d'État parlementaire du 16 mai
1877 et de l'effervescence qui en est résultée, ainsi que des élections
qui, en 1889, mirent fin à l'agitation boulangiste. Pour en avoir la
preuve, il suffit de comparer la distribution mensuelle des suicides
pendant ces deux années à celle des années les plus voisines.

/*
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|          | 1876. | 1877. | 1878. | 1888. | 1889. | 1890. |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Mai.      |  604  |  649  |  717  |  924  |  919  |  819  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Juin.     |  662  |  692  |  682  |  851  |  829  |  822  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Juillet.  |  625  |  540  |  693  |  825  |  818  |  888  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Août.     |  482  |  496  |  547  |  786  |  694  |  734  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Septembre.|  394  |  378  |  512  |  673  |  597  |  720  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Octobre.  |  464  |  423  |  468  |  603  |  648  |  675  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Novembre. |  400  |  413  |  415  |  589  |  618  |  571  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
|Décembre. |  389  |  386  |  335  |  574  |  482  |  475  |
+----------+-------+-------+-------+-------+-------+-------+
*/

Pendant les premiers mois de 1877, les suicides sont supérieurs à ceux
de 1876 (1.945 cas de janvier à avril au lieu de 1.784) et la hausse
persiste en mai et en juin. C'est seulement à la fin de ce dernier mois
que les Chambres sont dissoutes, la période électorale ouverte en fait,
sinon en droit; c'est même vraisemblablement le moment où les passions
politiques furent le plus surexcitées, car elles durent se calmer un peu
dans la suite par l'effet du temps et de la fatigue. Aussi, en juillet,
les suicides, au lieu de continuer à dépasser ceux de l'année
précédente, leur sont-ils inférieurs de 14 %. Sauf un léger arrêt en
août, la baisse continue, quoique à un moindre degré, jusqu'en octobre.
C'est l'époque où la crise prend fin. Aussitôt qu'elle est terminée, le
mouvement ascensionnel, un instant suspendu, recommence. En 1889, le
phénomène est encore plus marqué. C'est au commencement d'août que la
Chambre se sépare; l'agitation électorale commence aussitôt et dure
jusqu'à la fin de septembre; c'est alors qu'eurent lieu les élections.
Or, en août, il se produit, par rapport au mois correspondant de 1888,
une brusque diminution de 12 %, qui se maintient en septembre, mais
cesse non moins soudainement en octobre, c'est-à-dire dès que la lutte
est close.

Les grandes guerres nationales ont la même influence que les troubles
politiques. En 1866 éclate la guerre entre l'Autriche et l'Italie, les
suicides diminuent de 14 % dans l'un et dans l'autre pays.

/*
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
|                           |    1865.   |    1866.  |    1867.      |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
| Italie                    |     678    |     588   |     657       |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
| Autriche                  |   1.464    |   1.265   |   1.407       |
+---------------------------+------------+-----------+---------------+
*/

En 1864, ç'avait été le tour du Danemark et de la Saxe. Dans ce dernier
État, les suicides qui étaient à 643 en 1863, tombent à 545 en 1864 (-16
%) pour revenir à 619 en 1865. Pour ce qui est du Danemark, comme nous
n'avons pas le nombre des suicides en 1863, nous ne pouvons pas lui
comparer celui de 1864; mais nous savons que le montant de cette
dernière année (411) est le plus bas qui ait été atteint depuis 1852. Et
comme en 1865 il s'élève à 451, il est bien probable que ce chiffre de
411 témoigne d'une baisse sérieuse.

La guerre de 1870-71 eut les mêmes conséquences en France et en
Allemagne:

/*
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
|                   |    1869.  |   1870. |    1871.  |      1872.   |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| Prusse            |   3.186   |  2.963  |   2.723   |     2.950    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| Saxe              |     710   |    657  |     653   |       687    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
| France            |   5.114   |  4.157  |   4.490   |     5.275    |
+-------------------+-----------+---------+-----------+--------------+
*/

On pourrait peut-être croire que cette diminution est due à ce que, en
temps de guerre, une partie de la population civile est enrégimentée et
que, dans une armée en campagne, il est bien difficile de tenir compte
des suicides. Mais les femmes contribuent tout comme les hommes à cette
diminution. En Italie, les suicides féminins passent de 130 en 1864 à
117 en 1866; en Saxe, de 133 en 1863 à 120 en 1864 et 114 en 1865 (-15
%). Dans le même pays, en 1870, la chute n'est pas moins sensible; de
130 en 1869, ils descendent à 114 en 1870 et restent à ce même niveau en
1871; la diminution est de 13 %, supérieure à celle que subissaient les
suicides masculins au même moment. En Prusse, tandis que 616 femmes
s'étaient tuées en 1869, il n'y en eut plus que 540 en 1871 (-13 %). On
sait, d'ailleurs, que les jeunes gens en état de porter les armes ne
fournissent qu'un faible contingent au suicide. Six mois seulement de
1870 ont été pris par la guerre; à cette époque et en temps de paix, un
million de français de 25 à 30 ans eussent donné tout au plus une
centaine de suicides[197], tandis qu'entre 1870 et 1869 la différence en
moins est de 1.057 cas.

On s'est aussi demandé si ce recul momentané en temps de crise ne
viendrait pas de ce que, l'action de l'autorité administrative étant
alors paralysée, la constatation des suicides se fait avec moins
d'exactitude. Mais de nombreux faits démontrent que cette cause
accidentelle ne suffit pas à rendre compte du phénomène. En premier
lieu, il y a sa très grande généralité. Il se produit chez les
vainqueurs, comme chez les vaincus, chez les envahisseurs comme chez les
envahis. De plus, quand la secousse a été très forte, les effets s'en
font sentir même assez longtemps après qu'elle est passée. Les suicides
ne se relèvent que lentement; quelques années s'écoulent avant qu'ils
ne soient revenus à leur point de départ; il en est ainsi même dans des
pays où, en temps normal, ils s'accroissent régulièrement chaque année.
Quoique des omissions partielles soient, d'ailleurs, possibles et même
probables à ces moments de perturbation, la diminution accusée par les
statistiques a trop de constance pour qu'on puisse l'attribuer à une
distraction passagère de l'administration comme à sa cause principale.

Mais la meilleure preuve que nous sommes en présence, non d'une erreur
de comptabilité, mais d'un phénomène de psychologie sociale, c'est que
toutes les crises politiques ou nationales n'ont pas cette influence.
Celles-là seulement agissent qui excitent les passions. Déjà nous avons
remarqué que nos révolutions ont toujours plus affecté les suicides de
Paris que ceux des départements; et cependant, la perturbation
administrative était la même en province et dans la capitale. Seulement,
ces sortes d'événements ont toujours beaucoup moins intéressé les
provinciaux que les Parisiens dont ils étaient l'œuvre et qui y
assistaient de plus près. De même, tandis que les grandes guerres
nationales, comme celle de 1870-71, ont eu, tant en France qu'en
Allemagne, une puissante action sur la marche des suicides, des guerres
purement dynastiques comme celles de Crimée ou d'Italie, qui n'ont pas
fortement ému les masses, sont restées sans effet appréciable. Même, en
1854, il se produisit une hausse importante (3.700 cas au lieu de 3.415
en 1853). On observe le même fait en Prusse lors des guerres de 1864 et
de 1866. Les chiffres restent stationnaires en 1864 et montent un peu en
1866. C'est que ces guerres étaient dues tout entières à l'initiative
des politiciens et n'avaient pas soulevé les passions populaires comme
celle de 1870.

De ce même point de vue, il est intéressant de remarquer que, en
Bavière, l'année 1870 n'a pas produit les mêmes effets que sur les
autres pays de l'Allemagne, surtout de l'Allemagne du Nord. On y a
compté plus de suicides en 1870 qu'en 1869 (452 au lieu de 425). C'est
seulement en 1871 qu'une légère diminution se produit; elle s'accentue
un peu en 1872 où il n'y a plus que 412 cas, ce qui ne fait, d'ailleurs,
qu'une baisse de 9 % par rapport à 1869 et de 4 % par rapport à 1870.
Cependant, la Bavière a pris aux événements militaires la même part
matérielle que la Prusse; elle a également mobilisé toute son armée et
il n'y a pas de raison pour que le désarroi administratif y ait été
moindre. Seulement, elle n'a pas pris aux événements la même part
morale. On sait, en effet, que la catholique Bavière est, de toute
l'Allemagne, le pays qui a toujours le plus vécu de sa vie propre et
s'est montré le plus jaloux de son autonomie. Il a participé à la guerre
par la volonté de son roi, mais sans entrain. Il a donc résisté beaucoup
plus que les autres peuples alliés au grand mouvement social qui agitait
alors l'Allemagne; c'est pourquoi le contre-coup ne s'y est fait sentir
que plus tard et plus faiblement. L'enthousiasme ne vint qu'après et il
fut modéré. Il fallut le vent de gloire qui s'éleva sur l'Allemagne au
lendemain des succès de 1870 pour échauffer un peu la Bavière, jusque-là
froide et récalcitrante[198].

De ce fait, on peut rapprocher le suivant qui a la même signification.
En France, pendant les années 1870-71, c'est seulement dans les villes
que le suicide a diminué:

/*
+--------+-------------------+-------------------+
|        | SUICIDES POUR UN MILLION D'HABITANTS  |
|        |                 DE LA                 |
+--------+-------------------+-------------------+
|        |Population urbaine.|Population rurale. |
+--------+-------------------+-------------------+
|1866-69.|        202        |        104        |
+--------+-------------------+-------------------+
|1870-72 |        161        |        110        |
+--------+-------------------+-------------------+
*/

Les constatations devaient pourtant être encore plus difficiles dans les
campagnes que dans les villes. La vraie raison de cette différence est
donc ailleurs. C'est que la guerre n'a produit toute son action morale
que sur la population urbaine, plus sensible, plus impressionnable et,
aussi, mieux au courant des événements que la population rurale.

Ces faits ne comportent donc qu'une explication. C'est que les grandes
commotions sociales comme les grandes guerres populaires avivent les
sentiments collectifs, stimulent l'esprit de parti comme le patriotisme,
la foi politique comme la foi nationale et, concentrant les activités
vers un même but, déterminent, au moins pour un temps, une intégration
plus forte de la société. Ce n'est pas à la crise qu'est due la
salutaire influence dont nous venons d'établir l'existence, mais aux
luttes dont cette crise est la cause. Comme elles obligent les hommes à
se rapprocher pour faire face au danger commun, l'individu pense moins à
soi et davantage à la chose commune. On comprend, d'ailleurs, que cette
intégration puisse n'être pas purement momentanée, mais survive parfois
aux causes qui l'ont immédiatement suscitée, surtout quand elle est
intense.


VI.

Nous avons donc établi successivement les trois propositions suivantes:

/*
+---------------------------------------+----------------------------+
|Le suicide varie en raison inverse     |                            |
|du degré d'intégration                 |   de la société religieuse.|
+---------------------------------------+----------------------------+
|   --           --              --     |                 domestique.|
+---------------------------------------+----------------------------+
|   --           --              --     |                 politique. |
+---------------------------------------+----------------------------+
*/


Ce rapprochement démontre que, si ces différentes sociétés ont sur le
suicide une influence modératrice, ce n'est pas par suite de caractères
particuliers à chacune d'elles, mais en vertu d'une cause qui leur est
commune à toutes. Ce n'est pas à la nature spéciale des sentiments
religieux que la religion doit son efficacité, puisque les sociétés
domestiques et les sociétés politiques, quand elles sont fortement
intégrées, produisent les mêmes effets; c'est, d'ailleurs, ce que nous
avons déjà prouvé en étudiant directement la manière dont les
différentes religions agissent sur le suicide[199]. Inversement, ce
n'est pas ce qu'ont de spécifique le lien domestique ou le lien
politique qui peut expliquer l'immunité qu'ils confèrent; car la société
religieuse a le même privilège. La cause ne peut s'en trouver que dans
une même propriété que tous ces groupes sociaux possèdent, quoique,
peut-être, à des degrés différents. Or, la seule qui satisfasse à cette
condition, c'est qu'ils sont tous des groupes sociaux, fortement
intégrés. Nous arrivons donc à cette conclusion générale: Le suicide
varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont
fait partie l'individu.

Mais la société ne peut se désintégrer sans que, dans la même mesure,
l'individu ne soit dégagé de la vie sociale, sans que ses fins propres
ne deviennent prépondérantes sur les fins communes, sans que sa
personnalité, en un mot, ne tende à se mettre au-dessus de la
personnalité collective. Plus les groupes auxquels il appartient sont
affaiblis, moins il en dépend, plus, par suite, il ne relève que de
lui-même pour ne reconnaître d'autres règles de conduite que celles qui
sont fondées dans ses intérêts privés. Si donc on convient d'appeler
égoïsme cet état où le moi individuel s'affirme avec excès en face du
moi social et aux dépens de ce dernier, nous pourrons donner le nom
d'égoïste au type particulier de suicide qui résulte d'une individuation
démesurée.

Mais comment le suicide peut-il avoir une telle origine?

Tout d'abord, on pourrait faire remarquer que, la force collective étant
un des obstacles qui peuvent le mieux le contenir, elle ne peut
s'affaiblir sans qu'il se développe. Quand la société est fortement
intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils
sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer
d'eux-mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent
par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais, quand ils refusent
d'accepter comme légitime cette subordination, comment pourrait-elle
leur imposer sa suprématie? Elle n'a plus alors l'autorité nécessaire
pour les retenir à leur poste, s'ils veulent le déserter, et, consciente
de sa faiblesse, elle va jusqu'à leur reconnaître le droit de faire
librement, ce qu'elle ne peut plus empêcher. Dans la mesure où il est
admis qu'ils sont les maîtres de leurs destinées, il leur appartient
d'en marquer le terme. De leur côté, une raison leur manque pour
supporter avec patience les misères de l'existence. Car, quand ils sont
solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer à des intérêts
devant lesquels ils sont habitués à incliner les leurs, ils mettent à
vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache à la cause commune les
rattache à la vie et, d'ailleurs, le but élevé sur lequel ils ont les
yeux fixés les empêche de sentir aussi vivement les contrariétés
privées. Enfin, dans une société cohérente et vivace, il y a de tous à
chacun et de chacun à tous un continuel échange d'idées et de sentiments
et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l'individu, au
lieu d'être réduit à ses seules forces, participe à l'énergie collective
et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout.

Mais ces raisons ne sont que secondaires. L'individualisme excessif n'a
pas seulement pour résultat de favoriser l'action des causes
suicidogènes, il est, par lui-même, une cause de ce genre. Non seulement
il débarrasse d'un obstacle utilement gênant le penchant qui pousse les
hommes à se tuer, mais il crée ce penchant de toutes pièces et donne
ainsi naissance à un suicide spécial qu'il marque de son empreinte.
C'est ce qu'il importe de bien comprendre, car c'est cela qui fait la
nature propre du type de suicide qui vient d'être distingué et c'est
par là que se justifie le nom que nous lui avons donné. Qu'y a-t-il donc
dans l'individualisme qui puisse expliquer ce résultat?

On a dit quelquefois que, en vertu de sa constitution psychologique,
l'homme ne peut vivre s'il ne s'attache à un objet qui le dépasse et qui
lui survive, et on a donné pour raison de cette nécessité un besoin que
nous aurions de ne pas périr tout entiers. La vie, dit-on, n'est
tolérable que si on lui aperçoit quelque raison d'être, que si elle a un
but et qui en vaille la peine. Or l'individu, à lui seul, n'est pas une
fin suffisante pour son activité. Il est trop peu de chose. Il n'est pas
seulement borné dans l'espace, il est étroitement limité dans le temps.
Quand donc nous n'avons pas d'autre objectif que nous-mêmes, nous ne
pouvons pas échapper à cette idée que nos efforts sont finalement
destinés à se perdre dans le néant, puisque nous y devons rentrer. Mais
l'anéantissement nous fait horreur. Dans ces conditions, on ne saurait
avoir de courage à vivre, c'est-à-dire à agir et à lutter, puisque, de
toute cette peine qu'on se donne, il ne doit rien rester. En un mot,
l'état d'égoïsme serait en contradiction avec la nature humaine, et, par
suite, trop précaire pour avoir des chances de durer.

Mais, sous cette forme absolue, la proposition est très contestable. Si,
vraiment, l'idée que notre être doit finir nous était tellement odieuse,
nous ne pourrions consentir à vivre qu'à condition de nous aveugler
nous-mêmes et de parti pris sur la valeur de la vie. Car s'il est
possible de nous masquer, dans une certaine mesure, la vue du néant,
nous ne pouvons pas l'empêcher d'être; quoique nous fassions, il est
inévitable. Nous pouvons bien reculer la limite de quelques générations,
faire en sorte que notre nom dure quelques années ou quelques siècles de
plus que notre corps; un moment vient toujours, très tôt pour le commun
des hommes, où il n'en restera plus rien. Car les groupes auxquels nous
nous attachons ainsi afin de pouvoir, par leur intermédiaire, prolonger
notre existence, sont eux-mêmes mortels; ils sont, eux aussi, destinés à
se dissoudre, emportant avec eux tout ce que nous y aurons mis de
nous-mêmes. Ils sont infiniment rares ceux dont le souvenir est assez
étroitement lié à l'histoire même de l'humanité pour être assuré de
durer autant qu'elle. Si donc nous avions réellement une telle soif
d'immortalité, ce ne sont pas des perspectives aussi courtes qui
pourraient jamais servir à l'apaiser. D'ailleurs, qu'est-ce qui subsiste
ainsi de nous? Un mot, un son, une trace imperceptible et, le plus
souvent, anonyme[200], rien, par conséquent qui soit en rapport avec
l'intensité de nos efforts et qui puisse les justifier à nos yeux. En
fait, quoique l'enfant soit naturellement égoïste, qu'il n'éprouve pas
le moindre besoin de se survivre, et que le vieillard, à cet égard comme
à tant d'autres, soit très souvent un enfant, l'un et l'autre ne
laissent pas de tenir à l'existence autant et même plus que l'adulte;
nous avons vu, en effet, que le suicide est très rare pendant les quinze
premières années et qu'il tend à décroître pendant l'extrême période de
la vie. Il en est de même de l'animal dont la constitution psychologique
ne diffère pourtant qu'en degrés de celle de l'homme. Il est donc faux
que la vie ne soit jamais possible qu'à condition d'avoir en dehors
d'elle-même sa raison d'être.

Et en effet, il y a tout un ordre de fonctions qui n'intéressent que
l'individu; ce sont celles qui sont nécessaires à l'entretien de la vie
physique. Puisqu'elles sont faites uniquement pour ce but, elles, sont
tout ce qu'elles doivent être quand il est atteint. Par conséquent, dans
tout ce qui les concerne, l'homme peut agir raisonnablement sans avoir à
se proposer de fins qui le dépassent. Elles servent à quelque chose par
cela seul qu'elles lui servent. C'est pourquoi, dans la mesure où il n'a
pas d'autres besoins, il se suffit à lui-même et peut vivre heureux sans
avoir d'autre objectif que de vivre. Seulement, ce n'est pas le cas du
civilisé qui est parvenu à l'âge adulte. Chez lui, il y a une multitude
d'idées, de sentiments, de pratiques qui sont sans aucun rapport avec
les nécessités organiques. L'art, la morale, la religion, la foi
politique, la science elle-même n'ont pas pour rôle de réparer l'usure
des organes ni d'en entretenir le bon fonctionnement. Ce n'est pas sur
les sollicitations du milieu cosmique que toute cette vie supra-physique
s'est éveillée et développée, mais sur celle du milieu social. C'est
l'action de la société qui a suscité en nous ces sentiments de sympathie
et de solidarité qui nous inclinent vers autrui; c'est elle qui, nous
façonnant à son image, nous a pénétrés de ces croyances religieuses,
politiques, morales qui gouvernent notre conduite; c'est pour pouvoir
jouer notre rôle social que nous avons travaillé à étendre notre
intelligence et c'est encore la société qui, en nous transmettant la
science dont elle a le dépôt, nous a fourni les instruments de ce
développement.

Par cela même que ces formes supérieures de l'activité humaine ont une
origine collective, elles ont une fin de même nature. Comme c'est de la
société qu'elles dérivent, c'est à elle aussi qu'elles se rapportent; ou
plutôt elles sont la société elle-même incarnée et individualisée en
chacun de nous. Mais alors, pour qu'elles aient une raison d'être à nos
yeux, il faut que l'objet qu'elles visent ne nous soit pas indifférent.
Nous ne pouvons donc tenir aux unes que dans la mesure où nous tenons à
l'autre, c'est-à-dire à la société. Au contraire, plus nous nous sentons
détachés de cette dernière, plus aussi nous nous détachons de cette vie
dont elle est à la fois la source et le but. Pourquoi ces règles de la
morale, ces préceptes du droit qui nous astreignent à toutes sortes de
sacrifices, ces dogmes qui nous gênent, s'il n'y a pas en dehors de nous
quelque être à qui ils servent et dont nous soyons solidaires? Pourquoi
la science elle-même? Si elle n'a pas d'autre utilité que d'accroître
nos chances de survie, elle ne vaut pas la peine qu'elle coûte.
L'instinct s'acquitte mieux encore de ce rôle; les animaux en sont la
preuve. Qu'était-il donc besoin de lui substituer une réflexion plus
hésitante et plus sujette à l'erreur? Mais pourquoi surtout la
souffrance? Mal positif pour l'individu, si c'est par rapport à lui seul
que doit s'estimer la valeur des choses, elle est sans compensation et
devient inintelligible. Pour le fidèle fermement attaché à sa foi, pour
l'homme fortement engagé dans les liens d'une société familiale ou
politique, le problème n'existe pas. D'eux-mêmes et sans réfléchir, ils
rapportent ce qu'ils sont et ce qu'ils font, l'un à son Église ou à son
Dieu, symbole vivant de cette même Église, l'autre à sa famille, l'autre
à sa patrie ou à son parti. Dans leurs souffrances mêmes, ils ne voient
que des moyens de servir à la glorification du groupe auquel ils
appartiennent et ils lui en font hommage. C'est ainsi que le chrétien en
arrive à aimer et à rechercher la douleur pour mieux témoigner de son
mépris de la chair et se rapprocher davantage de son divin modèle. Mais,
dans la mesure où le croyant doute, c'est-à-dire se sent moins solidaire
de la confession religieuse dont il fait partie et s'en émancipe, dans
la mesure où famille et cité deviennent étrangères à l'individu, il
devient pour lui-même un mystère, et alors il ne peut échapper à
l'irritante et angoissante question: à quoi bon?

En d'autres termes, si, comme on l'a dit souvent, l'homme est double,
c'est qu'à l'homme physique se surajoute l'homme social. Or ce dernier
suppose nécessairement une société qu'il exprime et qu'il serve. Qu'elle
vienne, au contraire, à se désagréger, que nous ne la sentions plus
vivante et agissante autour et au-dessus de nous, et ce qu'il y a de
social en nous se trouve dépourvu de tout fondement objectif. Ce n'est
plus qu'une combinaison artificielle d'images illusoires, une
fantasmagorie qu'un peu de réflexion suffit à faire évanouir; rien, par
conséquent, qui puisse servir de fin à nos actes. Et pourtant cet homme
social est le tout de l'homme civilisé; c'est lui qui fait le prix de
l'existence. Il en résulte que les raisons de vivre nous manquent; car
la seule vie à laquelle nous puissions tenir ne répond plus à rien dans
la réalité, et la seule qui soit encore fondée dans le réel ne répond
plus à nos besoins. Parce que nous avons été initiés à une existence
plus relevée, celle dont se contentent l'enfant et l'animal ne peut plus
nous satisfaire et voilà que la première elle-même nous échappe et nous
laisse désemparés. Il n'y a donc plus rien à quoi puissent se prendre
nos efforts, et nous avons la sensation qu'ils se perdent dans le vide.
Voilà en quel sens il est vrai de dire qu'il faut à notre activité un
objet qui la dépasse. Ce n'est pas qu'il nous soit nécessaire pour nous
entretenir dans l'illusion d'une immortalité impossible; c'est qu'il est
impliqué dans notre constitution morale et qu'il ne peut se dérober,
même en partie, sans que, dans la même mesure, elle perde ses raisons
d'être. Il n'est pas besoin de montrer que, dans un tel état
d'ébranlement, les moindres causes de découragement peuvent aisément
donner naissance aux résolutions désespérées. Si la vie ne vaut pas la
peine qu'on la vive, tout devient prétexte à s'en débarrasser.

Mais ce n'est pas tout. Ce détachement ne se produit pas seulement chez
les individus isolés. Un des éléments constitutifs de tout tempérament
national consiste dans une certaine façon d'estimer la valeur de
l'existence. Il y a une humeur collective, comme il y a une humeur
individuelle, qui incline les peuples à la tristesse ou à la gaieté, qui
leur fait voir les choses sous des couleurs riantes ou sombres. Même, la
société est seule en état de porter sur ce que vaut la vie humaine un
jugement d'ensemble pour lequel l'individu n'est pas compétent. Car il
ne connaît que lui-même et son petit horizon; son expérience est donc
trop restreinte pour pouvoir servir de base à une appréciation,
générale. Il peut bien juger que sa vie n'a pas de but; il ne peut rien
dire qui s'applique aux autres. La société, au contraire, peut, sans
sophisme, généraliser le sentiment qu'elle a d'elle-même, de son état de
santé et de maladie. Car les individus participent trop étroitement à sa
vie pour qu'elle puisse être malade sans qu'ils soient atteints. Sa
souffrance devient nécessairement leur souffrance. Parce qu'elle est le
tout, le mal qu'elle ressent se communique aux parties dont elle est
faite. Mais alors, elle ne peut se désintégrer sans avoir conscience que
les conditions régulières de la vie générale sont troublées dans la même
mesure. Parce qu'elle est la fin à laquelle est suspendue la meilleure
partie de nous-mêmes, elle ne peut pas sentir que nous lui échappons
sans se rendre compte en même temps que notre activité reste sans but.
Puisque nous sommes son œuvre, elle ne peut pas avoir le sentiment de sa
déchéance sans éprouver que, désormais, cette œuvre ne sert plus à rien.
Ainsi se forment des courants de dépression et de désenchantement qui
n'émanent d'aucun individu en particulier, mais qui expriment l'état de
désagrégation où se trouve la société. Ce qu'ils traduisent, c'est le
relâchement des liens sociaux, c'est une sorte d'asthénie collective, de
malaise social comme la tristesse individuelle, quand elle est
chronique, traduit à sa façon le mauvais état organique de l'individu.
Alors apparaissent ces systèmes métaphysiques et religieux qui,
réduisant en formules ces sentiments obscurs, entreprennent de démontrer
aux hommes que la vie n'a pas de sens et que c'est se tromper soi-même
que de lui en attribuer. Alors se constituent des morales nouvelles qui,
érigeant le fait en droit, recommandent le suicide ou, tout au moins y
acheminent, en recommandant de vivre le moins possible. Au moment où
elles se produisent, il semble qu'elles aient été inventées de toutes
pièces par leurs auteurs et on s'en prend parfois à ces derniers du
découragement qu'ils prêchent. En réalité, elles sont un effet plutôt
qu'une cause; elles ne font que symboliser, en un langage abstrait et
sous une forme systématique, la misère physiologique du corps
social[201]. Et comme ces courants sont collectifs, ils ont, par suite
de cette origine, une autorité qui fait qu'ils s'imposent à l'individu
et le poussent avec plus de force encore dans le sens où l'incline déjà
l'état de désemparement moral qu'a suscité directement en lui la
désintégration de la société. Ainsi, au moment même où il s'affranchit
avec excès du milieu social, il en subit encore l'influence. Si
individualisé que chacun soit, il y a toujours quelque chose qui reste
collectif, c'est la dépression et la mélancolie qui résultent de cette
individuation exagérée. On communie dans la tristesse, quand on n'a plus
rien d'autre à mettre en commun.

Ce type de suicide mérite donc bien le nom que nous lui avons donné.
L'égoïsme n'en est pas un facteur simplement auxiliaire; c'en est la
cause génératrice. Si, dans ce cas, le lien qui rattache l'homme à la
vie se relâche, c'est que le lien qui le rattache à la société s'est
lui-même détendu. Quant aux incidents de l'existence privée, qui
paraissent inspirer immédiatement le suicide et qui passent pour en être
les conditions déterminantes, ce ne sont en réalité que des causes
occasionnelles. Si l'individu cède au moindre choc des circonstances,
c'est que l'état où se trouve la société en a fait une proie toute prête
pour le suicide.

Plusieurs faits confirment cette explication. Nous savons que le suicide
est exceptionnel chez l'enfant et qu'il diminue chez le vieillard
parvenu aux dernières limites de la vie; c'est que, chez l'un et chez
l'autre, l'homme physique tend à redevenir tout l'homme. La société est
encore absente du premier qu'elle n'a pas eu le temps de former à son
image; elle commence à se retirer du second ou, ce qui revient au même,
il se retire d'elle. Par suite, ils se suffisent davantage. Ayant moins
besoin de se compléter par autre chose qu'eux-mêmes, ils sont aussi
moins exposés à manquer de ce qui est nécessaire pour vivre. L'immunité
de l'animal n'a pas d'autres causes. De même, nous verrons dans le
prochain chapitre que, si les sociétés inférieures pratiquent un suicide
qui leur est propre, celui dont nous venons de parler est plus ou moins
complètement ignoré d'elles. C'est que, la vie sociale y étant très
simple, les penchants sociaux des individus ont le même caractère et,
par conséquent, il leur faut peu de chose pour être satisfaits. Ils
trouvent aisément au dehors un objectif auquel ils puissent s'attacher.
Partout où il va, le primitif, s'il peut emporter avec lui ses dieux et
sa famille, a tout ce que réclame sa nature sociale.

Voilà enfin pourquoi il se fait que la femme peut, plus facilement que
l'homme, vivre isolée. Quand, on voit la veuve supporter sa condition
beaucoup mieux que le veuf et rechercher le mariage avec une moindre
passion, on est porté à croire que cette aptitude à se passer de la
famille est une marque de supériorité; on dit que les facultés
affectives de la femme, étant très intenses, trouvent aisément leur
emploi en dehors du cercle domestique, tandis que son dévouement nous
est indispensable pour nous aider à supporter la vie. En réalité, si
elle a ce privilège, c'est que sa sensibilité est plutôt rudimentaire
que très développée. Comme elle vit plus que l'homme en dehors de la vie
commune, la vie commune la pénètre moins: la société lui est moins
nécessaire parce qu'elle est moins imprégnée de sociabilité. Elle n'a
que peu de besoins qui soient tournés de ce côté, et elle les contente à
peu de frais. Avec quelques pratiques de dévotion, quelques animaux à
soigner, la vieille fille a sa vie remplie. Si elle reste si fidèlement
attachée aux traditions religieuses et si, par suite, elle y trouve
contre le suicide un utile abri, c'est que ces formes sociales très
simples suffisent à toutes ses exigences. L'homme, au contraire, y est
maintenant à l'étroit. Sa pensée et son activité, à mesure qu'elles se
développent, débordent de plus en plus ces cadres archaïques. Mais
alors, il lui en faut d'autres. Parce qu'il est un être social plus
complexe, il ne peut se maintenir en équilibre que s'il trouve au dehors
plus de points d'appui, et c'est parce que son assiette morale dépend de
plus de conditions qu'elle se trouble aussi plus facilement.



 CHAPITRE IV

Le suicide altruiste[202].


Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure. Un caractère
biologique ne peut remplir les fins auxquelles il doit servir qu'à
condition de ne pas dépasser certaines limites. Il en est ainsi des
phénomènes sociaux. Si, comme nous venons de le voir, une individuation
excessive conduit au suicide, une individuation insuffisante produit les
mêmes effets. Quand l'homme est détaché de la société, il se tue
facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré.


I.

On a dit quelquefois[203] que le suicide était inconnu des sociétés
inférieures. En ces termes, l'assertion est inexacte. Il est vrai que le
suicide égoïste, tel que nous venons de le constituer, ne paraît pas y
être fréquent. Mais il en est un autre qui s'y trouve à l'état
endémique.

Bartholin, dans son livre _De causis contemptae mortis a Danis_,
rapporte que les guerriers danois regardaient comme une honte de mourir
dans leur lit, de vieillesse ou de maladie, et se suicidaient pour
échapper à cette ignominie. Les Goths croyaient de même que ceux qui
meurent de mort naturelle sont destinés à croupir éternellement dans des
antres remplis d'animaux venimeux[204]. Sur les limites des terres des
Wisigoths, il y avait un rocher élevé, dit _La Roche des Aïeux_, du haut
duquel les vieillards se précipitaient quand ils étaient las de la vie.
On retrouve la même coutume chez les Thraces, les Hérules, etc. Silvius
Italicus dit des Celtes Espagnols: «C'est une nation prodigue de son
sang et très portée à hâter la mort. Dès que le Celte a franchi les
années de la force florissante, il supporte impatiemment le cours du
temps et dédaigne de connaître la vieillesse; le terme de son destin est
dans sa main[205]». Aussi assignaient-ils un séjour de délices à ceux
qui se donnaient la mort et un souterrain affreux à ceux qui mouraient
de maladie ou de décrépitude. Le même usage s'est longtemps maintenu
dans l'Inde. Peut-être cette complaisance pour le suicide n'était-elle
pas dans les Védas, mais elle était certainement très ancienne. À propos
du suicide du brahmane Calanus, Plutarque dit: «Il se sacrifia lui-même
ainsi que le portait la coutume des sages du pays[206]»; et
Quinte-Curce: «Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et
grossiers auxquels on donne le nom de sages. À leurs yeux, c'est une
gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès
que la longueur de l'âge ou de la maladie commence à les tourmenter. La
mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie; aussi
ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le
feu serait souillé s'il ne recevait l'homme respirant encore[207]». Des
faits semblables sont signalés à Fidji[208], aux Nouvelles-Hébrides, à
Manga, etc.[209]. À Céos, les hommes qui avaient dépassé un certain âge
se réunissaient en un festin solennel où, la tête couronnée de fleurs,
ils buvaient joyeusement la ciguë[210]. Mêmes pratiques chez les
Troglodytes[211] et chez les Sères, renommés pourtant pour leur
moralité[212].

En dehors des vieillards, on sait que, chez ces mêmes peuples, les
veuves sont souvent tenues de se tuer à la mort de leurs maris. Cette
pratique barbare est tellement invétérée dans les mœurs indoues qu'elle
persiste malgré les efforts des Anglais. En 1817, 706 veuves se
suicidèrent dans la seule province de Bengale et, en 1821, on en compta
2.366 dans l'Inde entière. Ailleurs, quand un prince ou un chef meurt,
ses serviteurs sont obligés de ne pas lui survivre. C'était le cas en
Gaule. Les funérailles des chefs, dit Henri Martin, étaient de
sanglantes hécatombes, on y brûlait solennellement leurs habits, leurs
armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris, auxquels se joignaient les
dévoués qui n'étaient pas morts au dernier combat[213]. Jamais un dévoué
ne devait survivre à son chef. Chez les Achantis, à la mort du roi,
c'est une obligation pour ses officiers de mourir[214]. Des observateurs
ont rencontré le même usage à Hawaï[215].

Le suicide est donc certainement très fréquent chez les peuples
primitifs. Mais il y présente des caractères très particuliers. Tous les
faits qui viennent d'être rapportés rentrent, en effet, dans l'une des
trois catégories suivantes:

1° Suicides d'hommes arrivés au seuil de la vieillesse ou atteints de
maladie.

2° Suicides de femmes à la mort de leur mari.

3° Suicides de clients ou de serviteurs à la mort de leurs chefs.

Or, dans tous ces cas, si l'homme se tue, ce n'est pas parce qu'il s'en
arroge le droit, mais, ce qui est bien différent, _parce qu'il en a le
devoir_. S'il manque à cette obligation, il est puni par le déshonneur
et aussi, le plus souvent, par des châtiments religieux. Sans doute,
quand on nous parle de vieillards qui se donnent la mort, nous sommes,
au premier abord, portés à croire que la cause en est dans la lassitude
ou dans les souffrances ordinaires à cet âge. Mais si, vraiment, ces
suicides n'avaient pas d'autre origine, si l'individu se tuait
uniquement pour se débarrasser d'une vie insupportable, il ne serait pas
tenu de le faire; on n'est jamais obligé de jouir d'un privilège. Or,
nous avons vu que, s'il persiste à vivre, l'estime publique se retire de
lui: ici, les honneurs ordinaires des funérailles lui sont refusés, là,
une vie affreuse est censée l'attendre au delà du tombeau. La société
pèse donc sur lui pour l'amener à se détruire. Sans doute, elle
intervient aussi dans le suicide égoïste; mais son intervention ne se
fait pas de la même manière dans les deux cas. Dans l'un, elle se
contente de tenir à l'homme un langage qui le détache de l'existence;
dans l'autre, elle lui prescrit formellement d'en sortir. Là, elle
suggère ou conseille tout au plus; ici, elle oblige et c'est par elle
que sont déterminées les conditions et les circonstances qui rendent
exigible cette obligation.

Aussi, est-ce en vue de fins sociales qu'elle impose ce sacrifice. Si le
client ne doit pas survivre à son chef ou le serviteur à son prince,
c'est que la constitution de la société implique entre les dévoués et
leur patron, entre les officiers et le roi une dépendance tellement
étroite qu'elle exclut toute idée de séparation. Il faut que la destinée
de l'un soit celle des autres. Les sujets doivent suivre leur maître
partout où il va, même au delà du tombeau, aussi bien que ses vêtements
et que ses armes; si l'on pouvait concevoir qu'il en fût autrement, la
subordination sociale ne serait pas tout ce qu'elle doit être[216]. Il
en est de même de la femme par rapport au mari. Quant aux vieillards,
s'ils sont obligés de ne pas attendre la mort, c'est vraisemblablement,
au moins dans un très grand nombre de cas, pour des raisons religieuses.
En effet, c'est dans le chef de la famille qu'est censé résider l'esprit
qui la protège. D'autre part, il est admis qu'un Dieu qui habite un
corps étranger participe à la vie de ce dernier, passe par les mêmes
phases de santé et de maladie et vieillit en même temps. L'âge ne peut
donc diminuer les forces de l'un sans que l'autre soit affaibli du même
coup, sans que le groupe, par suite, soit menacé dans son existence
puisqu'il ne serait plus protégé que par une divinité sans vigueur.
Voilà pourquoi, dans l'intérêt commun, le père est tenu de ne pas
attendre l'extrême limite de la vie pour transmettre à ses successeurs
le dépôt précieux dont il a la garde[217].

Cette description suffit à déterminer de quoi dépendent ces suicides.
Pour que la société puisse ainsi contraindre certains de ses membres à
se tuer, il faut que la personnalité individuelle compte alors pour bien
peu de chose. Car, dès qu'elle commence à se constituer, le droit de
vivre est le premier qui lui soit reconnu; du moins, il n'est suspendu
que dans des circonstances très exceptionnelles, comme la guerre. Mais
cette faible individuation ne peut elle-même avoir qu'une seule cause.
Pour que l'individu tienne si peu de place dans la vie collective, il
faut qu'il soit presque totalement absorbé dans le groupe et, par
conséquent, que celui-ci soit très fortement intégré. Pour que les
parties aient aussi peu d'existence propre, il faut que le tout forme
une masse compacte et continue. Et en effet, nous avons montré ailleurs
que cette cohésion massive est bien celle des sociétés où s'observent
les pratiques précédentes[218]. Comme elles ne comprennent qu'un petit
nombre d'éléments, tout le monde y vit de la même vie; tout est commun à
tous, idées, sentiments, occupations. En même temps, toujours parce que
le groupe est petit, il est proche de chacun et peut ainsi ne perdre
personne de vue; il en résulte que la surveillance collective est de
tous les instants, qu'elle s'étend à tout et prévient plus facilement
les divergences. Les moyens manquent donc à l'individu pour se faire un
milieu spécial, à l'abri duquel il puisse développer sa nature et se
faire une physionomie qui ne soit qu'à lui. Indistinct de ses
compagnons, pour ainsi dire, il n'est qu'une partie _aliquot_ du tout,
sans valeur par lui-même. Sa personne a si peu de prix que les attentats
dirigés contre elle par les particuliers ne sont l'objet que d'une
répression relativement indulgente. Il est dès lors naturel qu'il soit
encore moins protégé contre les exigences collectives et que la société,
pour la moindre raison, n'hésite pas à lui demander de mettre fin à une
vie qu'elle estime pour si peu de chose.

Nous sommes donc en présence d'un type de suicide qui se distingue du
précédent par des caractères tranchés. Tandis que celui-ci est dû à un
excès d'individuation, celui-là a pour cause une individuation trop
rudimentaire. L'un vient de ce que la société, désagrégée sur certains
points ou même dans son ensemble, laisse l'individu lui échapper;
l'autre, de ce qu'elle le tient trop étroitement sous sa dépendance.
Puisque nous avons appelé _égoïsme_ l'état où se trouve le moi quand il
vit de sa vie personnelle et n'obéit qu'à lui-même, le mot d'_altruisme_
exprime assez bien l'état contraire, celui où le moi ne s'appartient
pas, où il se confond avec autre chose que lui-même, où le pôle de sa
conduite est situé en dehors de lui, à savoir dans un des groupes dont
il fait partie. C'est pourquoi nous appellerons _suicide altruiste_
celui qui résulte d'un altruisme intense. Mais puisqu'il présente en
outre ce caractère qu'il est accompli comme un devoir, il importe que la
terminologie adoptée exprime cette particularité. Nous donnerons donc le
nom de _suicide altruiste obligatoire_ au type ainsi constitué.

La réunion de ces deux adjectifs est nécessaire pour le définir; car
tout suicide altruiste n'est pas nécessairement obligatoire. Il en est
qui ne sont pas aussi expressément imposés par la société, mais qui ont
un caractère plus facultatif. Autrement dit, le suicide altruiste est
une espèce qui comprend plusieurs variétés. Nous venons d'en déterminer
une; voyons les autres.

Dans ces mêmes sociétés dont nous venons de parler ou dans d'autres du
même genre, on observe fréquemment des suicides dont le mobile immédiat
et apparent est des plus futiles. Tite-Live, César, Valère-Maxime nous
parlent, non sans un étonnement mêlé d'admiration, de la tranquillité
avec laquelle les barbares de la Gaule et de la Germanie se donnaient la
mort[219]. Il y avait des Celtes qui s'engageaient à se laisser tuer
pour du vin ou de l'argent[220]. D'autres affectaient de ne se retirer
ni devant les flammes de l'incendie ni devant les flots de la mer[221].
Les voyageurs modernes ont observé des pratiques semblables dans une
multitude de sociétés inférieures. En Polynésie, une légère offense
suffit très souvent à déterminer un homme au suicide[222]. Il en est de
même chez les Indiens de l'Amérique du Nord; c'est assez d'une querelle
conjugale ou d'un mouvement de jalousie pour qu'un homme ou une femme se
tuent[223]. Chez les Dacotahs, chez les Creeks, le moindre
désappointement entraîne souvent aux résolutions désespérées[224]. On
connaît la facilité avec laquelle les Japonais s'ouvrent le ventre pour
la raison la plus insignifiante. On rapporte même qu'il s'y pratique une
sorte de duel étrange où les adversaires luttent, non d'habileté à
s'atteindre mutuellement, mais de dextérité à s'ouvrir le ventre de
leurs propres mains[225]. On signale des faits analogues en Chine, en
Cochinchine, au Thibet et dans le royaume de Siam.

Dans tous ces cas, l'homme se tue sans être expressément tenu de se
tuer. Cependant, ces suicides ne sont pas d'une autre nature que le
suicide obligatoire. Si l'opinion ne les impose pas formellement, elle
ne laisse pas de leur être favorable. Comme c'est alors une vertu, et
même la vertu par excellence, que de ne pas tenir à l'existence, on loue
celui qui y renonce à la moindre sollicitation des circonstances ou même
par simple bravade. Une prime sociale est ainsi attachée au suicide qui
est par cela même encouragé, et le refus de cette récompense a, quoiqu'à
un moindre degré, les mêmes effets qu'un châtiment proprement dit. Ce
qu'on fait dans un cas pour échapper à une flétrissure, on le fait dans
l'autre pour conquérir plus d'estime. Quand on est habitué dès l'enfance
à ne pas faire cas de la vie et à mépriser ceux qui y tiennent avec
excès, il est inévitable qu'on s'en défasse pour le plus léger prétexte.
On se décide sans peine à un sacrifice qui coûte si peu. Ces pratiques
se rattachent donc, tout comme le suicide obligatoire, à ce qu'il y a de
plus fondamental dans la morale des sociétés inférieures. Parce qu'elles
ne peuvent se maintenir que si l'individu n'a pas d'intérêts propres, il
faut qu'il soit dressé au renoncement et à une abnégation sans partage;
de là viennent ces suicides, en partie spontanés. Tout comme ceux que la
société prescrit plus explicitement, ils sont dus à cet état
d'impersonnalité ou, comme nous avons dit, d'altruisme, qui peut être
regardé comme la caractéristique morale du primitif. C'est pourquoi nous
leur donnerons également le nom d'altruistes, et si, pour mieux mettre
en relief ce qu'ils ont de spécial, on doit ajouter qu'ils sont
_facultatifs_, il faut simplement entendre par ce mot qu'ils sont moins
expressément exigés par la société que quand ils sont strictement
obligatoires. Ces deux variétés sont même si étroitement parentes qu'il
est impossible de marquer le point où l'une commence et où l'autre
finit.

Il est, enfin, d'autres cas où l'altruisme entraîne au suicide plus
directement et avec plus de violence. Dans les exemples qui précèdent,
il ne déterminait l'homme à se tuer qu'avec le concours des
circonstances. Il fallait que la mort fût imposée par la société comme
un devoir ou que quelque point d'honneur fût en jeu ou, tout au moins,
que quelque événement désagréable eût achevé de déprécier l'existence
aux yeux de la victime. Mais il arrive même que l'individu se sacrifie
uniquement pour la joie du sacrifice, parce que le renoncement, en soi
et sans raison particulière, est considéré comme louable.

L'Inde est la terre classique de ces sortes de suicides. Déjà sous
l'influence du brahmanisme, l'Hindou se tuait facilement. Les lois de
Manou ne recommandent, il est vrai, le suicide que sous certaines
réserves. Il faut que l'homme soit déjà arrivé à un certain âge, qu'il
ait laissé au moins un fils. Mais, ces conditions remplies, il n'a que
faire de la vie. «Le Brahmane, qui s'est dégagé de son corps par l'une
des pratiques mises en usage par les grands saints, exempt de chagrin et
de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahma[226]».
Quoiqu'on ait souvent accusé le bouddhisme d'avoir poussé ce principe
jusqu'à ses plus extrêmes conséquences et érigé le suicide en pratique
religieuse, en réalité, il l'a plutôt condamné. Sans doute, il
enseignait que le suprême désirable était de s'anéantir dans le Nirvana;
mais cette suspension de l'être peut et doit être obtenue dès cette vie
et il n'est pas besoin de manœuvres violentes pour la réaliser.
Toutefois, l'idée que l'homme doit fuir l'existence est si bien dans
l'esprit de la doctrine et si conforme aux aspirations de l'esprit
hindou, qu'on la retrouve sous des formes différentes dans les
principales sectes qui sont nées du bouddhisme ou se sont constituées en
même temps que lui. C'est le cas du jaïnisme. Quoiqu'un des livres
canons de la religion jaïniste réprouve le suicide, lui reprochant
d'accroître la vie, des inscriptions recueillies dans un très grand
nombre de sanctuaires démontrent que, surtout chez les Jaïnas du Sud, le
suicide religieux a été d'une pratique très fréquente[227]. Le fidèle se
laissait mourir de faim[228]. Dans l'Hindouisme, l'usage de chercher la
mort dans les eaux du Gange ou d'autres rivières sacrées était très
répandu. Les inscriptions nous montrent des rois et des ministres qui se
préparent à finir ainsi leurs jours[229], et on assure qu'au
commencement du siècle ces superstitions n'avaient pas complètement
disparu[230]. Chez les Bhils, il y avait un rocher du haut duquel on se
précipitait par piété, afin de se dévouer à Siva[231]; en 1822, un
officier a encore assisté à l'un de ces sacrifices. Quant à l'histoire
de ces fanatiques qui se font écraser en foule sous les roues de l'idole
de Jaggarnat, elle est devenue classique[232]. Charlevoix avait déjà
observé des rites du même genre au Japon: «Rien n'est plus commun,
dit-il, que de voir, le long des côtes de la mer, des barques remplies
de ces fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres, ou
qui percent leurs barques et se laissent submerger peu à peu en chantant
les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent
des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur et leur demandent, avant
qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amida se font
enfermer et murer dans des cavernes où ils ont à peine assez d'espace
pour y demeurer assis et où ils ne peuvent respirer que par un
soupirail. Là, ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres
montent au sommet de rochers très élevés, au-dessus desquels il y a des
mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne
cessent d'invoquer leurs dieux; ils les prient d'accepter le sacrifice
de leur vie et ils demandent qu'il s'élève quelques-unes de ces flammes.
Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du
consentement des dieux et ils se jettent la tête la première au fond des
abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande
vénération[233]».

Il n'est pas de suicides dont le caractère altruiste soit plus marqué.
Dans tous ces cas, en effet, nous voyons l'individu aspirer à se
dépouiller de son être personnel pour s'abîmer dans cette autre chose
qu'il regarde comme sa véritable essence. Peu importe le nom dont il la
nomme, c'est en elle et en elle seulement qu'il croit exister, et c'est
pour être qu'il tend si énergiquement à se confondre avec elle. C'est
donc qu'il se considère comme n'ayant pas d'existence propre.
L'impersonnalité est ici portée à son maximum; l'altruisme est à l'état
aigu. Mais, dira-t-on, ces suicides ne viennent-ils pas simplement de ce
que l'homme trouve la vie triste? Il est clair que, quand on se tue avec
cette spontanéité, on ne tient pas beaucoup à l'existence dont on se
fait, par conséquent, une représentation plus ou moins mélancolique.
Mais, à cet égard, tous les suicides se ressemblent. Ce serait pourtant
une grave erreur que de ne faire entre eux aucune distinction; car cette
représentation n'a pas toujours la même cause et, par conséquent, malgré
les apparences, n'est pas la même dans les différents cas. Tandis que
l'égoïste est triste parce qu'il ne voit rien de réel au monde que
l'individu, la tristesse de l'altruiste intempérant vient, au contraire,
de ce que l'individu lui semble destitué de toute réalité. L'un est
détaché de la vie parce que, n'apercevant aucun but auquel il puisse se
prendre, il se sent inutile et sans raison d'être, l'autre, parce qu'il
a un but, mais situé en dehors de cette vie, qui lui apparaît dès lors
comme un obstacle. Aussi la différence des causes se retrouve-t-elle
dans les effets et la mélancolie de l'un est-elle d'une tout autre
nature que celle de l'autre. Celle du premier est faite d'un sentiment
de lassitude incurable et de morne abattement, elle exprime un
affaissement complet de l'activité qui, ne pouvant s'employer utilement,
s'effondre sur elle-même. Celle du second, au contraire, est faite
d'espoir; car elle tient justement à ce que, au delà de cette vie, de
plus belles perspectives sont entrevues. Elle implique même
l'enthousiasme et les élans d'une foi impatiente de se satisfaire et qui
s'affirme par des actes d'une grande énergie.

Du reste, à elle seule, la manière plus ou moins sombre dont un peuple
conçoit l'existence ne suffit pas à expliquer l'intensité, de son
penchant au suicide. Le chrétien ne se représente pas son séjour sur
cette terre sous un aspect plus riant que le sectateur de Jina. Il n'y
voit qu'un temps d'épreuves douloureuses; lui aussi juge que sa vraie
patrie n'est pas de ce monde, et pourtant on sait quelle aversion le
christianisme professe et inspire pour le suicide. C'est que les
sociétés chrétiennes font à l'individu une bien plus grande place que
les sociétés antérieures. Elles lui assignent des devoirs personnels à
remplir auxquels il lui est interdit de se dérober; c'est seulement
d'après la manière dont il s'est acquitté du rôle qui lui incombe
ici-bas qu'il est admis ou non aux joies de l'au-delà, et ces joies
elles-mêmes sont personnelles comme les œuvres qui y donnent droit.
Ainsi, l'individualisme modéré qui est dans l'esprit du christianisme
l'a empêché de favoriser le suicide, en dépit de ses théories sur
l'homme et sur sa destinée.

Les systèmes métaphysiques et religieux qui servent comme de cadre
logique à ces pratiques morales achèvent de prouver que telle en est
bien l'origine et la signification. Depuis longtemps en effet, on a
remarqué qu'elles coexistent généralement avec des croyances
panthéistes. Sans doute le jaïnisme, comme le bouddhisme, est athée;
mais le panthéisme n'est pas nécessairement théiste. Ce qui le
caractérise essentiellement, c'est cette idée que ce qu'il y a de réel
dans l'individu est étranger à sa nature, que l'âme qui l'anime n'est
pas son âme et que, par conséquent, il n'a pas d'existence personnelle.
Or, ce dogme est à la base des doctrines hindoues; on le trouve déjà
dans le brahmanisme. Inversement, là où le principe des êtres ne se
confond pas avec eux, mais est conçu lui-même sous une forme
individuelle, c'est-à-dire chez les peuples monothéistes comme les
juifs, les chrétiens, les mahométans, ou polythéistes comme les Grecs et
les Latins, cette forme du suicide est exceptionnelle. Jamais on ne l'y
rencontre à l'état de pratique rituelle. C'est donc qu'entre elle et le
panthéisme il y a vraisemblablement un rapport. Quel est-il?

On ne peut admettre que ce soit le panthéisme qui ait produit le
suicide. Ce ne sont pas des idées abstraites qui conduisent les hommes
et on ne saurait expliquer le développement de l'histoire par le jeu de
purs concepts métaphysiques. Chez les peuples comme chez les individus,
les représentations ont avant tout pour fonction d'exprimer une réalité
qu'elles ne font pas; elles en viennent au contraire, et si elles
peuvent servir ensuite à la modifier, ce n'est jamais que dans une
mesure restreinte. Les conceptions religieuses sont des produits du
milieu social bien loin qu'elles le produisent, et si, une fois formées,
elles réagissent sur les causes qui les ont engendrées, cette réaction
ne saurait être très profonde. Si donc ce qui constitue le panthéisme,
c'est une négation plus ou moins radicale de toute individualité, une
telle religion ne peut se former qu'au sein d'une société où, en fait,
l'individu compte pour rien, c'est-à-dire est presque totalement perdu
dans le groupe. Car les hommes ne peuvent se représenter le monde qu'à
l'image du petit monde social où ils vivent. Le panthéisme religieux
n'est donc qu'une conséquence et comme un reflet de l'organisation
panthéistique de la société. Par conséquent, c'est aussi dans cette
dernière que se trouve la cause de ce suicide particulier qui se
présente partout en connexion avec le panthéisme.

Voilà donc constitué un second type de suicide qui comprend lui-même
trois variétés: le suicide altruiste obligatoire, le suicide altruiste
facultatif, le suicide altruiste aigu dont le suicide mystique est le
parfait modèle. Sous ces différentes formes, il contraste de la manière
la plus frappante avec le suicide égoïste. L'un est lié à cette rude
morale qui estime pour rien ce qui n'intéresse que l'individu; l'autre
est solidaire de cette éthique raffinée qui met si haut la personnalité
humaine qu'elle ne peut plus se subordonner à rien. Il y a donc entre
eux toute la distance qui sépare les peuples primitifs des nations les
plus cultivées.

Cependant, si les sociétés inférieures sont, par excellence, le terrain
du suicide altruiste, il se rencontre aussi dans des civilisations plus
récentes. On peut notamment classer sous cette rubrique la mort d'un
certain nombre de martyrs chrétiens. Ce sont, en effet, des suicidés que
tous ces néophytes qui, s'ils ne se tuaient pas eux-mêmes, se faisaient
volontairement tuer. S'ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort, ils la
cherchaient de toute leur force et se conduisaient de manière à la
rendre inévitable. Or, pour qu'il y ait suicide, il suffit que l'acte,
d'où la mort doit nécessairement résulter, ait été accompli par la
victime en connaissance de cause. D'autre part, la passion enthousiaste
avec laquelle les fidèles de la nouvelle religion allaient au devant du
dernier supplice montre que, à ce moment, ils avaient complètement
aliéné leur personnalité au profit de l'idée dont ils s'étaient faits
les serviteurs. Il est probable que les épidémies de suicide qui, à
plusieurs reprises, désolèrent les monastères pendant le moyen âge et
qui paraissent avoir été déterminées par des excès de ferveur
religieuse, étaient de même nature[234].

Dans nos sociétés contemporaines, comme la personnalité individuelle est
de plus en plus affranchie de la personnalité collective, de pareils
suicides ne sauraient être très répandus. On peut bien dire, sans doute,
soit des soldats qui préfèrent la mort à l'humiliation de la défaite,
comme le commandant Beaurepaire et l'amiral Villeneuve, soit des
malheureux qui se tuent pour éviter une honte à leur famille, qu'ils
cèdent à des mobiles altruistes. Car si les uns et les autres renoncent
à la vie, c'est qu'il y a quelque chose qu'ils aiment mieux
qu'eux-mêmes. Mais ce sont des cas isolés qui ne se produisent
qu'exceptionnellement[235]. Cependant, aujourd'hui encore, il existe
parmi nous un milieu spécial où le suicide altruiste est à l'état
chronique: c'est l'armée.



II.


C'est un fait général dans tous les pays d'Europe que l'aptitude des
militaires au suicide est très supérieure à celle de la population
civile du même âge. La différence en plus varie entre 25 et 900 % (V.
tableau XXIII).

TABLEAU XXIII

_Comparaison des suicides militaires et des suicides civils dans les
principaux pays d'Europe._

/*
+--------------------+-----------------------------+-----------------+
|                    |                             |  COEFFICIENT    |
|                    |        SUICIDES POUR        | d'aggravation   |
|                    |                             |  des soldats    |
+--------------------+-----------------------------+  par rapport    |
|                    |1 million |   1 million de   |   aux civils    |
|                    |de soldats|civils du même âge|                 |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Autriche (1876-90)  |   1.253  |        122       |        10       |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|États-Unis (1870-84)|    680   |        80        |        8,5      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Italie (1876-90)    |    407   |        77        |        5,2      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Angleterre (1876-90)|    209   |        79        |        2,6      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Wurtemberg (1846-58)|    320   |        170       |       1,92      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Saxe (1847-58)      |    640   |        369       |       1,77      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|Prusse (1876-90)    |    607   |        394       |       1,50      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
|France (1876-90)    |    333   |        265       |       1,25      |
+--------------------+----------+------------------+-----------------+
*/

Le Danemark est le seul pays où le contingent des deux populations est
sensiblement le même, 388 pour un million de civils et 382 pour un
million de soldats pendant les années 1845-56. Encore les suicides
d'officiers ne sont-ils pas compris dans ce chiffre[236].

Ce fait surprend d'autant plus au premier abord que bien des causes
sembleraient devoir préserver l'armée du suicide. D'abord, les individus
qui la composent représentent, au point de vue physique, la fleur du
pays. Triés avec soin, ils n'ont pas de tares organiques qui soient
graves[237]. De plus, l'esprit de corps, la vie en commun devrait avoir
ici l'influence prophylactique qu'elle exerce ailleurs. D'où vient donc
une aussi considérable aggravation?

Les simples soldats n'étant jamais mariés, on a incriminé le célibat.
Mais d'abord, le célibat ne devrait pas avoir à l'armée d'aussi funestes
conséquences que dans la vie civile; car, comme nous venons de le dire,
le soldat n'est pas un isolé. Il est membre d'une société très fortement
constituée et qui est de nature à remplacer en partie la famille. Mais
quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il y a un moyen d'isoler ce
facteur. Il suffit de comparer les suicides des soldats à ceux des
célibataires du même âge; le tableau XXI, dont on voit de nouveau
l'importance, nous permet cette comparaison. Pendant les années 1888-91,
on a compté, en France, 380 suicides pour un million de l'effectif; au
même moment, les garçons de 20 à 25 ans n'en donnaient que 237. Pour 100
suicides de célibataires civils, il y avait donc 160 suicides
militaires; ce qui fait un coefficient d'aggravation, égal à 1,6, tout à
fait indépendant du célibat.

Si l'on compte à part les suicides de sous-officiers, ce coefficient est
encore plus élevé. Pendant la période 1867-74, un million de
sous-officiers donnait une moyenne annuelle de 993 suicides. D'après un
recensement fait en 1866, ils avaient un âge moyen d'un peu plus de 31
ans. Nous ignorons, il est vrai, à quel chiffre montaient alors les
suicides célibataires de 30 ans; les tableaux que nous avons dressés se
rapportent à une époque beaucoup plus récente (1889-91) et ce sont les
seuls qui existent: mais en prenant pour points de repère les chiffres
qu'ils nous donnent, l'erreur que nous commettrons ne pourra avoir
d'autre effet que d'abaisser le coefficient d'aggravation des
sous-officiers au-dessous de ce qu'il était véritablement. En effet, le
nombre des suicides ayant presque doublé de l'une de ces périodes à
l'autre, le taux des célibataires de l'âge considéré a certainement
augmenté. Par conséquent, en comparant les suicides des sous-officiers
de 1867-74 à ceux des garçons de 1889-91, nous pourrons bien atténuer,
mais non pas empirer la mauvaise influence de la profession militaire.
Si donc, malgré cette erreur, nous trouvons néanmoins un coefficient
d'aggravation, nous pourrons être assurés non seulement qu'il est réel,
mais qu'il est sensiblement plus important qu'il n'apparaîtra d'après le
calcul. Or, en 1889-91, un million de célibataires de 31 ans donnait un
chiffre de suicides compris entre 394 et 627, soit environ 510. Ce
nombre est à 993 comme 100 est à 194; ce qui implique un coefficient
d'aggravation de 1,94 que l'on peut presque porter à 4 sans craindre de
dépasser la réalité[238].

Enfin, le corps des officiers a donné en moyenne, de 1862 à 1878, 430
suicides par million de sujets. Leur âge moyen, qui n'a pas dû varier
beaucoup, était en 1866 de 37 ans 9 mois. Comme beaucoup d'entre eux
sont mariés, ce n'est pas aux célibataires de cet âge qu'il faut les
comparer, mais à l'ensemble de la population masculine, garçons et époux
réunis. Or, à 37 ans, en 1863-68, un million d'hommes de tout état civil
ne donnait qu'un peu plus de 200 suicides. Ce nombre est à 430, comme
100 est à 215, ce qui fait un coefficient d'aggravation de 2,15 qui ne
dépend en rien du mariage ni de la vie de famille.

Ce coefficient qui, suivant les différents degrés de la hiérarchie,
varie de 1,6 à près de 4, ne peut évidemment s'expliquer que par des
causes propres à l'état militaire. Il est vrai que nous n'en avons
directement établi l'existence que pour la France; pour les autres pays,
les données nécessaires pour isoler l'influence du célibat nous font
défaut. Mais, comme l'armée française se trouve justement être la moins
éprouvée par le suicide qui soit en Europe, à l'exception du seul
Danemark, on peut être certain que le résultat précédent est général et
même qu'il doit être encore plus marqué dans les autres États européens.
À quelle cause l'attribuer?

On a songé à l'alcoolisme qui, dit-on, sévit avec plus de violence dans
l'armée que dans la population civile. Mais d'abord, si, comme nous
l'avons montré, l'alcoolisme n'a pas d'influence définie sur le taux des
suicides en général, il ne saurait en avoir davantage sur le taux des
suicides militaires en particulier. Ensuite, les quelques années que
dure le service, trois ans en France et deux ans et demi en Prusse, ne
sauraient suffire à faire un assez grand nombre d'alcooliques invétérés
pour que l'énorme contingent que l'armée fournit au suicide put
s'expliquer ainsi. Enfin, même d'après les observateurs qui attribuent
le plus d'influence à l'alcoolisme, un dixième seulement des cas lui
serait imputable. Par conséquent, quand même les suicides alcooliques
seraient deux et même trois fois plus nombreux chez les soldats que chez
les civils du même âge, ce qui n'est pas démontré, il resterait toujours
un excédent considérable de suicides militaires auxquels il faudrait
chercher une autre origine.

La cause que l'on a le plus fréquemment invoquée est le dégoût du
service. Cette explication concorde avec la conception courante qui
attribue le suicide aux difficultés de l'existence; car les rigueurs de
la discipline, l'absence de liberté, la privation de tout confortable
font que l'on est enclin à regarder la vie de caserne comme
particulièrement intolérable. À vrai dire, il semble bien qu'il y ait
beaucoup d'autres professions plus rudes et qui, pourtant, ne
renforcent pas le penchant au suicide. Du moins, le soldat est toujours
assuré d'avoir un gîte et une nourriture suffisante. Mais, quoi que
vaillent ces considérations, les faits suivants démontrent
l'insuffisance de cette explication simpliste:

1° Il est logique d'admettre que le dégoût du métier doit être beaucoup
plus prononcé pendant les premières années de service et aller en
diminuant à mesure que le soldat prend l'habitude de la vie de caserne.
Au bout d'un certain temps, il doit se produire un acclimatement, soit
par l'effet de l'accoutumance, soit que les sujets les plus réfractaires
aient déserté ou se soient tués; et cet acclimatement doit devenir
d'autant plus complet que le séjour sous les drapeaux se prolonge
davantage. Si donc c'était le changement d'habitudes et l'impossibilité
de se faire à leur nouvelle existence qui déterminaient l'aptitude
spéciale des soldats pour le suicide, on devrait voir le coefficient
d'aggravation diminuer à mesure qu'ils sont depuis plus longtemps sous
les armes. Or il n'en est rien, comme le prouve le tableau qui suit:

/*
+----------------------------------+---------------------------------+
|         ARMÉE  FRANÇAISE         |          ARMÉE ANGLAISE         |
+------------------+---------------+----------+----------------------+
|                  |Sous-officiers | Âge.     |   Suicides par       |
|                  |  et soldats.  |          |  100.000 sujets.     |
|                  |   Suicides    |          |                      |
|                  | annuels pour  |          |                      |
|                  |100.000 sujets |          |                      |
|                  |  (1862-69).   |          |                      |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|Ayant moins d'un  |               |          |    Dans    |  Dans   |
|an de service.    |      28       |          |la métropole| l'Inde. |
|                  |               +----------+------------+---------+
|                  |               |20-25 ans.|     20     |   13    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 1 an à 3.      |      27       |25-30 --- |     39     |   39    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 3 ans à 5      |      40       |30-35 --- |     51     |   84    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 5 ans à 7.     |      48       |35-40 --- |     71     |  103    |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
|De 7 ans à 10.    |      76       |          |            |         |
+------------------+---------------+----------+------------+---------+
*/

En France, en moins de 10 ans de service, le taux des suicides a presque
triplé, tandis que, pour les célibataires civils, il passe seulement
pendant ce même temps de 237 à 394. Dans les armées anglaises de l'Inde,
il devient, en 20 ans, huit fois plus élevé; jamais le taux des civils
ne progresse aussi vite. C'est la preuve que l'aggravation propre à
l'armée n'est pas localisée dans les premières années.

Il semble bien qu'il en est de même en Italie. Nous n'avons pas, il est
vrai, les chiffres proportionnels rapportés à l'effectif de chaque
contingent. Mais les chiffres bruts sont sensiblement les mêmes pour
chacune des trois années de service, 15,1 pour la première, 14,8 pour la
seconde, 14,3 pour la troisième. Or, il est bien certain que l'effectif
diminue d'année en année, par suite des morts, des réformes, des mises
en congé, etc. Les chiffres absolus n'ont donc pu se maintenir au même
niveau que si les chiffres proportionnels se sont sensiblement accrus.
Il n'est pourtant pas invraisemblable que, dans quelques pays, il y ait
au début du service un certain nombre de suicides qui soient réellement
dus au changement d'existence. On rapporte, en effet, qu'en Prusse les
suicides sont exceptionnellement nombreux pendant les six premiers mois.
De même en Autriche, sur 1.000 suicides, il y en a 156 accomplis pendant
les trois premiers mois[239], ce qui est certainement un chiffre très
considérable. Mais ces faits n'ont rien d'inconciliable avec ceux qui
précèdent. Car il est très possible que, en dehors de l'aggravation
temporaire qui se produit pendant cette période de perturbation, il y en
ait une autre qui tienne à de tout autres causes et qui aille en
croissant d'après une loi analogue à celle que nous avons observée en
France et en Angleterre. Du reste, en France même, le taux de la seconde
et de la troisième année est légèrement inférieur à celui de la
première; ce qui, pourtant, n'empêche pas la progression
ultérieure[240].

2° La vie militaire est beaucoup moins pénible, la discipline moins rude
pour les officiers et les sous-officiers, que pour les simples soldats.
Le coefficient d'aggravation des deux premières catégories devrait donc
être inférieur à celui de la troisième. Or, c'est le contraire qui a
lieu: nous l'avons établi déjà pour la France; le même fait se rencontre
dans les autres pays. En Italie, les officiers présentaient pendant les
années 1871-75 une moyenne annuelle de 565 cas pour un million tandis
que la troupe n'en comptait que 230 (Morselli). Pour les sous-officiers,
le taux est encore plus énorme, il dépasse 1.000 pour un million. En
Prusse, tandis que les simples soldats ne donnent que 560 suicides pour
un million, les sous-officiers en fournissent 1.140. En Autriche, il y a
un suicide d'officier pour neuf suicides de simples soldats, alors qu'il
y a évidemment beaucoup plus de neuf hommes de troupe par officier. De
même, quoiqu'il n'y ait pas un sous-officier pour deux soldats, il y a
un suicide des premiers pour 2,5 des seconds.

3° Le dégoût de la vie militaire devrait être moindre chez ceux qui la
choisissent librement et par vocation. Les engagés volontaires et les
rengagés devraient donc présenter une moindre aptitude au suicide. Tout
au contraire, elle est exceptionnellement forte.

/*
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|       |           |    TAUX    |  AGE   |  TAUX des  | COEFFICIENT |
|       |           |des suicides| moyen  |célibataires|d'aggravation|
|       |           |    pour    |probable| civils du  |             |
|       |           | 1 million. |        |  même âge  |             |
|       |           |            |        | (1889-91). |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|Années |Engagés    |     670    | 25 ans.|   Entre    |    2,12     |
|1875-78|volontaires|            |        | 237 et 394,|             |
|       |           |            |        | soit 315.  |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
|       |Rengagés.  |   1.300    | 30 ans.|   Entre    |    2,54     |
|       |           |            |        | 394 et 627,|             |
|       |           |            |        |  soit 510. |             |
+-------+-----------+------------+--------+------------+-------------+
*/

Pour les raisons que nous avons données, ces coefficients, calculés par
rapport aux célibataires de 1889-91, sont certainement au-dessous de la
réalité. L'intensité du penchant que manifestent les rengagés est
surtout remarquable, puisqu'ils restent à l'armée après avoir fait
l'expérience de la vie militaire.

Ainsi, les membres de l'armée qui sont le plus éprouvés par le suicide
sont aussi ceux qui ont le plus la vocation de cette carrière, qui sont
le mieux faits à ses exigences et le plus à l'abri des ennuis et des
inconvénients qu'elle peut avoir. C'est donc que le coefficient
d'aggravation qui est spécial à cette profession a pour cause, non la
répugnance qu'elle inspire, mais, au contraire, l'ensemble d'états,
habitudes acquises ou prédispositions naturelles, qui constituent
l'esprit militaire. Or, la première qualité du soldat est une sorte
d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans
la vie civile. Il faut qu'il soit exercé à faire peu de cas de sa
personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en
a reçu l'ordre. Même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, en
temps de paix et dans la pratique quotidienne du métier, la discipline
exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre.
Mais pour cela, une abnégation intellectuelle est nécessaire qui n'est
guère compatible avec l'individualisme. Il faut ne tenir que faiblement
à son individualité pour se conformer aussi docilement à des impulsions
extérieures. En un mot, le soldat a le principe de sa conduite en dehors
de lui-même; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme. De
toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l'armée est,
d'ailleurs, celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés
inférieures. Elle aussi consiste en un groupe massif et compact qui
encadre fortement l'individu et l'empêche de se mouvoir d'un mouvement
propre. Puisque donc cette constitution morale est le terrain naturel du
suicide altruiste, il y a tout lieu de supposer que le suicide militaire
a ce même caractère et provient de la même origine.

On s'expliquerait ainsi d'où vient que le coefficient d'aggravation
augmente avec la durée du service; c'est que cette aptitude au
renoncement, ce goût de l'impersonnalité se développe par suite d'un
dressage plus prolongé. De même, comme l'esprit militaire est
nécessairement plus fort chez les rengagés et chez les gradés que chez
les simples soldats, il est naturel que les premiers soient plus
spécialement enclins au suicide que les seconds. Cette hypothèse permet
même de comprendre la singulière supériorité que les sous-officiers ont,
à cet égard, sur les officiers. S'ils se tuent davantage, c'est qu'il
n'est pas de fonction qui exige au même degré l'habitude de la
soumission et de la passivité. Quelque discipliné que soit l'officier,
il doit être, dans une certaine mesure, capable d'initiative; il a un
champ d'action plus étendu, par suite, une individualité plus
développée. Les conditions favorables au suicide altruiste sont donc
moins complètement réalisées chez lui que chez le sous-officier; ayant
un plus vif sentiment de ce que vaut sa vie, il est moins porté à s'en
défaire.

Non seulement cette explication rend compte des faits qui ont été
antérieurement exposés, mais elle est, en outre, confirmée par ceux qui
suivent.

4° Il ressort du tableau XXIII que le coefficient d'aggravation
militaire est d'autant plus élevé que l'ensemble de la population civile
a un moindre penchant au suicide, et inversement, Le Danemark est la
terre classique du suicide, les soldats ne s'y tuent pas plus que le
reste des habitants. Les États les plus féconds en suicides sont ensuite
la Saxe, la Prusse et la France; l'armée n'y est pas très éprouvée, le
coefficient d'aggravation y varie entre 1,25 et 1,77. Il est, au
contraire, très considérable pour l'Autriche, l'Italie, les États-Unis
et l'Angleterre, pays où les civils se tuent très peu. Rosenfeld, dans
l'article déjà cité, ayant procédé à un classement des principaux pays
d'Europe au point de vue du suicide militaire, sans songer d'ailleurs à
tirer de ce classement aucune conclusion théorique, est arrivé aux mêmes
résultats. Voici, en effet, dans quel ordre il range les différents
États avec les coefficients calculés par lui:

/*
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|           |    COEFFICIENT D'AGGRAVATION     |TAUX DE LA POPULATION|
|           |des soldats par rapport aux civils| civile par million. |
|           |          de 20-30 ans.           |                     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|France.    |               1,3                |    150 (1871-75)    |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Prusse.    |               1,8                |    133 (1871-75)    |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Angleterre.|               2,2                |      73 (1876)      |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Italie.    |           entre 3 et 4           |    37 (1874-77)     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
|Autriche.  |                8                 |    72 (1864-72)     |
+-----------+----------------------------------+---------------------+
*/

Sauf que l'Autriche devrait venir avant l'Italie, l'inversion est
absolument régulière[241].

Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de
l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient
d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les
régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et
inversement:

/*
+------------------+-----------------------------+-------------------+
|   TERRITOIRES    | COEFFICIENT D'AGGRAVATION   |     SUICIDES      |
|   MILITAIRES.    |    des soldats par          |     des civils    |
|                  |    rapport aux civils       | au delà de 20 ans |
|                  |                             |  pour 1 million.  |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
|Vienne (Autriche  |           1,42              |       660         |
|inférieure et     |                             |                   |
|supérieure.       |                             |                   |
|Salzbourg).       |                             |                   |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Bruno (Moravie    |     2,41      |             |  580   |          |
|et Silésie).      |               |             |        |          |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Prague (Bohème).  |     2,58      |   Moyenne   |  620   |  Moyenne |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Innsbruck (Tyrol, |     2,41      |    2,46     |  240   |   480    |
| Vorarlberg).     |               |             |        |          |
+------------------+---------------+-------------+--------+----------+
|Zara (Dalmatie).  |     3,48      |             |  250   |          |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Graz (Steiermarck,|               |   Moyenne   |        |  Moyenne |
|Carinthie,        |     3,58      |             |  290   |          |
|Carniole).        |               |    3,82     |        |   283    |
+------------------+---------------+             +--------+          |
|Cracovie (Galicie |     4,41      |             |  310   |          |
|et Bukovine).     |               |             |        |          |
+------------------+-----------------------------+-------------------+
*/

Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le
taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que
moyen.

De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui
où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est
aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les
Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370
et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut
faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de
Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps
d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient
d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million
de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides.

Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non
seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent
le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés
européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation
excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires
doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une
individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme.
En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont
aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les mœurs se rapprochent le
plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le
traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit
individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et
même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus
intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles
qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il
préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est
encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement,
il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il
dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source
originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend
nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder
la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par
celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant
plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux
sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est
plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans
cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait
être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans
la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état
d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure
l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point
qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].

2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le
coefficient d'aggravation est le plus élevé.


/*
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|               |AGE MOYEN  |SUICIDES      |     COEFFICIENT         |
|               |réel ou    |pour 1        |    D'AGGRAVATION.       |
|               |probable.  |million.      |                         |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|               |           |              |      |Par rapport à la  |
|Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile |
|de Paris.      |           |              |      |masculine, de 35  |
+---------------+-----------+--------------+------|ans, tout état    |
|Gendarmerie.   |    --     |570 (1873).   | 2,45 |civil réuni[243]. |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
|Vétérans       |           |              |      |Par rapport aux   |
|(supprimés     |De 45 à 55.|2.860         |2,37  |célibataires du   |
|en 1872).      |           |              |      |même âge, des     |
|               |           |              |      |années 1889-91.   |
+---------------+-----------+--------------+-------------------------+
*/


Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de
1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à
celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe
pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la
période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même
moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million
au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les
pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration,
c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De
même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années
1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en
avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les
bataillons d'instruction 1.010.

Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel
y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide
dans l'armée varie donc comme cet état moral.

3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est
partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un
million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette
décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais
ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le
recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez
important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les
suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en
1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à
550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de
431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution
est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans
le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277
et 217 en 1876).

Or, si notre explication est fondée, c'est bien ainsi que les choses
devaient se passer. En effet, il est constant que, pendant le même
temps, il s'est produit dans tous ces pays un recul du vieil esprit
militaire. À tort ou à raison, ces habitudes d'obéissance passive, de
soumission absolue, en un mot d'impersonnalisme, si l'on veut nous
permettre ce barbarisme, se sont trouvées de plus en plus en
contradiction avec les exigences de la conscience publique. Elles ont,
par conséquent, perdu du terrain. Pour donner satisfaction aux
aspirations nouvelles, la discipline est devenue moins rigide, moins
compressive de l'individu[245]. Il est d'ailleurs remarquable que, dans
ces mêmes sociétés et pendant le même temps, les suicides civils n'ont
fait qu'augmenter. C'est une nouvelle preuve que la cause dont ils
dépendent est de nature contraire à celle qui fait le plus généralement
l'aptitude spécifique des soldats.

Tout prouve donc que le suicide militaire n'est qu'une forme du suicide
altruiste. Assurément, nous n'entendons pas dire que tous les cas
particuliers qui se produisent dans les régiments ont ce caractère et
cette origine. Le soldat, en revêtant l'uniforme, ne devient pas un
homme entièrement nouveau; les effets de l'éducation qu'il a reçue, de
l'existence qu'il a menée jusque-là ne disparaissent pas comme par
enchantement; et d'ailleurs, il n'est pas tellement séparé du reste de
la société qu'il ne participe pas à la vie commune. Il peut donc se
faire que le suicide qu'il commet soit quelquefois civil par ses causes
et par sa nature. Mais une fois qu'on a éliminé ces cas épars, sans
liens entre eux, il reste un groupe compact et homogène, qui comprend la
plupart des suicides dont l'armée est le théâtre et qui dépend de cet
état d'altruisme sans lequel il n'y a pas d'esprit militaire. C'est le
suicide des sociétés inférieures qui survit parmi nous parce que la
morale militaire est elle-même, par certains côtés, une survivance de la
morale primitive[246]. Sous l'influence de cette prédisposition, le
soldat se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus
futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une
punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de
point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout
simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à
sa connaissance. Voilà, en effet, d'où proviennent ces phénomènes de
contagion que l'on a souvent observés dans les armées et dont nous
avons, plus haut, rapporté des exemples. Ils sont inexplicables si le
suicide dépend essentiellement de causes individuelles. On ne peut
admettre que le hasard ait justement réuni dans tel régiment, sur tel
point du territoire, un aussi grand nombre d'individus prédisposés à
l'homicide de soi-même par leur constitution organique. D'autre part, il
est encore plus inadmissible qu'une telle propagation imitative puisse
avoir lieu en dehors de toute prédisposition. Mais tout s'explique
aisément quand on a reconnu que la carrière des armes développe une
constitution morale qui incline puissamment l'homme à se défaire de
l'existence. Car il est naturel que cette constitution se trouve, à des
degrés divers, chez la plupart de ceux qui sont ou qui ont passé sous
les drapeaux, et, comme elle est pour les suicides un terrain éminemment
favorable, il faut peu de chose pour faire passer à l'acte le penchant à
se tuer qu'elle recèle; l'exemple suffit pour cela. C'est pourquoi il se
répand comme une traînée de poudre chez des sujets ainsi préparés à le
suivre.



III.


On peut mieux comprendre maintenant quel intérêt il y avait à donner une
définition objective du suicide et à y rester fidèle.

Parce que le suicide altruiste, tout en présentant les traits
caractéristiques du suicide, se rapproche, surtout dans ses
manifestations les plus frappantes, de certaines catégories d'actes que
nous sommes habitués à honorer de notre estime et même de notre
admiration, on a souvent refusé de le considérer comme un homicide de
soi-même. On se rappelle que, pour Esquirol et Falret, la mort de Caton
et celle des Girondins n'étaient pas des suicides. Mais alors, si les
suicides qui ont pour cause visible et immédiate l'esprit de renoncement
et d'abnégation ne méritent pas cette qualification, elle ne saurait
davantage convenir à ceux qui procèdent de la même disposition morale,
quoique d'une manière moins apparente; car les seconds ne diffèrent des
premiers que par quelques nuances. Si l'habitant des îles Canaries qui
se précipite dans un gouffre pour honorer son Dieu n'est pas un
suicidé, comment donner ce nom au sectateur de Jina qui se tue pour
rentrer dans le néant; au primitif qui, sous l'influence du même état
mental, renonce à l'existence pour une légère offense qu'il a subie ou
simplement pour manifester son mépris de la vie, au failli qui aime
mieux ne pas survivre à son déshonneur, enfin à ces nombreux soldats qui
viennent tous les ans grossir le contingent des morts volontaires? Car
tous ces cas ont pour racine ce même état d'altruisme qui est également
la cause de ce qu'on pourrait appeler le suicide héroïque. Les
mettra-t-on seuls au rang des suicides et n'exclura-t-on que ceux dont
le mobile est particulièrement pur? Mais d'abord, d'après quel critérium
fera-t-on le partage? Quand un motif cesse-t-il d'être assez louable
pour que l'acte qu'il détermine puisse être qualifié de suicide? Puis,
en séparant radicalement l'une de l'autre ces deux catégories de faits,
on se condamne à en méconnaître la nature. Car c'est dans le suicide
altruiste obligatoire que les caractères essentiels du type sont le
mieux marqués. Les autres variétés n'en sont que des formes dérivées.
Ainsi, ou bien on tiendra comme non avenu un groupe considérable de
phénomènes instructifs, ou bien, si on ne les rejette pas tous, outre
que l'on ne pourra faire entre eux qu'un choix arbitraire, on se mettra
dans l'impossibilité d'apercevoir la souche commune à laquelle se
rattachent ceux que l'on aura retenus. Tels sont les dangers auxquels on
s'expose quand on fait dépendre la définition du suicide des sentiments
subjectifs qu'il inspire.

D'ailleurs, même les raisons de sentiment par lesquelles on croit
justifier cette exclusion, ne sont pas fondées. On s'appuie sur ce fait
que les mobiles dont procèdent certains suicides altruistes se
retrouvent, sous une forme à peine différente, à la base d'actes que
tout le monde regarde comme moraux. Mais en est-il autrement du suicide
égoïste? Le sentiment de l'autonomie individuelle n'a-t-il pas sa
moralité comme le sentiment contraire? Si celui-ci est la condition d'un
certain courage, s'il affermit les cœurs et va même jusqu'à les
endurcir, l'autre les attendrit et les ouvre à la pitié. Si, là où règne
le suicide altruiste, l'homme est toujours prêt à donner sa vie, en
revanche, il ne fait pas plus de cas de celle d'autrui. Au contraire, là
où il met tellement haut la personnalité individuelle qu'il n'aperçoit
plus aucune fin qui la dépasse, il la respecte chez les autres. Le culte
qu'il a pour elle fait qu'il souffre de tout ce qui peut la diminuer
même chez ses semblables. Une plus large sympathie pour la souffrance
humaine succède aux dévouements fanatiques des temps primitifs. Chaque
sorte de suicide n'est donc que la forme exagérée ou déviée d'une vertu.
Mais alors la manière dont ils affectent la conscience morale ne les
différencie pas assez pour qu'on ait le droit d'en faire autant de
genres séparés.



CHAPITRE V

Le suicide anomique.


Mais la société n'est pas seulement un objet qui attire à soi, avec une
intensité inégale, les sentiments et l'activité des individus. Elle est
aussi un pouvoir qui les règle. Entre la manière dont s'exerce cette
action régulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport.

I.

C'est un fait connu que les crises économiques ont sur le penchant au
suicide une influence aggravante.

À Vienne, en 1873, éclate une crise financière qui atteint son maximum
en 1874; aussitôt le nombre des suicides s'élève. De 141 en 1872, ils
montent à 153 en 1873 et à 216 en 1874, avec une augmentation de 51 %
par rapport à 1872 et de 41 % par rapport à 1873. Ce qui prouve bien que
cette catastrophe est la seule cause de cet accroissement, c'est qu'il
est surtout sensible au moment où la crise a été à l'état aigu,
c'est-à-dire pendant les quatre premiers mois de 1874. Du 1er janvier au
30 avril on avait compté 48 suicides en 1871, 44 en 1872, 43 en 1873; il
y en eut 73 en 1874. L'augmentation est de 70 %. La même crise ayant
éclaté à la même époque à Francfort-sur-le-Mein y a produit les mêmes
effets. Dans les années qui précèdent 1874, il s'y commettait en moyenne
22 suicides par an; en 1874, il y en eut 32, soit 45 % en plus.

On n'a pas oublié le fameux krach qui se produisit à la Bourse de Paris
pendant l'hiver de 1882. Les conséquences s'en firent sentir non
seulement à Paris, mais dans toute la France. De 1874 à 1886,
l'accroissement moyen annuel n'est que de 2 %; en 1882, il est de 7 %.
De plus, il n'est pas également réparti entre les différents moments de
l'année, mais il a lieu surtout pendant les trois premiers mois,
c'est-à-dire à l'instant précis où le krach s'est produit. À ce seul
trimestre reviennent les 59 centièmes de l'augmentation totale. Cette
élévation est si bien le fait de circonstances exceptionnelles que, non
seulement on ne la rencontre pas en 1881, mais qu'elle a disparu en
1883, quoique cette dernière année ait, dans l'ensemble, un peu plus de
suicides que la précédente:

/*
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|                 |  1881.  |      1882.        |      1883.         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|Année totale     |  6.741  |  7.213 (+  7 %)   |      7.267         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
|Premier trimestre|  1.589  |  1.770 (+ 11 %)   |      1.604         |
+-----------------+---------+-------------------+--------------------+
*/

Ce rapport ne se constate pas seulement dans quelques cas exceptionnels;
il est la loi. Le chiffre des faillites est un baromètre qui reflète
avec une suffisante sensibilité les variations par lesquelles passe la
vie économique. Quand, d'une année à l'autre, elles deviennent
brusquement plus nombreuses, on peut être assuré qu'il s'est produit
quelque grave perturbation. De 1845 à 1869, il y a eu, à trois reprises,
de ces élévations soudaines, symptômes de crises. Tandis que, pendant
cette période, l'accroissement annuel du nombre des faillites est de 3,2
%, il est de 26 % en 1847, de 37 % en 1854, et de 20 % en 1861. Or, à
ces trois moments, on constate également une ascension
exceptionnellement rapide dans le chiffre des suicides. Tandis que,
pendant ces 24 années, l'augmentation moyenne annuelle est seulement de
2 %, elle est de 17 % en 1847, de 8 % en 1854, de 9 % en 1861.

Mais à quoi ces crises doivent-elles leur influence? Est-ce parce que,
en faisant fléchir la fortune publique, elles augmentent la misère?
Est-ce parce que la vie devient plus difficile qu'on y renonce plus
volontiers? L'explication séduit par sa simplicité; elle est d'ailleurs
conforme à la conception courante du suicide. Mais elle est contredite
par les faits.

En effet, si les morts volontaires augmentaient parce que la vie devient
plus rude, elles devraient diminuer sensiblement quand l'aisance devient
plus grande. Or si, quand le prix des aliments de première nécessité
s'élève avec excès, les suicides font généralement de même, on ne
constate pas qu'ils s'abaissent au-dessous de la moyenne dans le cas
contraire. En Prusse, en 1850, le cours du blé descend au point le plus
bas qu'il ait atteint pendant toute la période 1848-81; il était à 6
marcs 91 les 50 kilogrammes; cependant, à ce moment même, les suicides
passent de 1.527, où ils étaient en 1849, à 1.736, soit une augmentation
de 13 %, et ils continuent à s'accroître pendant les années 1851, 1852,
1853 quoique le bon marché persiste. En 1858-59, un nouvel avilissement
se produit; néanmoins les suicides s'élèvent de 2.038 en 1857 à 2.126 en
1858, à 2.146 en 1859. De 1863 à 1866, les prix qui avaient atteint 11
marcs 04 en 1861 tombent progressivement jusqu'à 7 marcs 95 en 1864 et
restent très modérés, pendant toute la période; les suicides, pendant ce
même temps, augmentent de 17 % (2.112 en 1862, 2.485 en 1866)[247]. On
observe en Bavière des faits analogues. D'après une courbe construite
par Mayr[248] pour la période 1835-61, c'est pendant les années 1857-58
et 1858-59 que le prix du seigle a été le plus bas; or, les suicides
qui, en 1857, n'étaient qu'au nombre de 286 montent à 329 en 1858, puis
à 387 en 1859. Le même phénomène s'était déjà produit pendant les
années 1848-50: le blé, à ce moment, avait été très bon marché comme
dans toute l'Europe. Et cependant, malgré une diminution légère et
provisoire, due aux événements politiques et dont nous avons parlé, les
suicides se maintinrent au même niveau. On en comptait 217 en 1847, il
y en avait encore 215 en 1848 et si, en 1849, ils descendirent un
instant à 189, dès 1850, ils remontèrent et s'élevèrent jusqu'à 250.

C'est si peu l'accroissement de la misère qui fait l'accroissement des
suicides que même des crises heureuses, dont l'effet est d'accroître
brusquement la prospérité d'un pays, agissent sur le suicide tout comme
des désastres économiques.

La conquête de Rome par Victor-Emmanuel en 1870, en fondant
définitivement l'unité de l'Italie, a été pour ce pays le point de
départ d'un mouvement de rénovation qui est en train d'en faire une des
grandes puissances de l'Europe. Le commerce et l'industrie en reçurent
une vive impulsion et des transformations s'y produisirent avec une
extraordinaire rapidité. Tandis qu'en 1876, 4.459 chaudières à vapeur,
d'une force totale de 54.000 chevaux, suffisaient aux besoins
industriels, en 1887 le nombre des machines était de 9.983 et leur
puissance, portée à 167.000 chevaux-vapeur, était triplée.
Naturellement, la quantité des produits augmenta pendant le même temps
selon la même proportion[249]. Les échanges suivirent la progression;
non seulement la marine marchande, les voies de communication et de
transport se développèrent, mais le nombre des choses et des gens
transportés doubla[250]. Comme cette suractivité générale amena une
élévation des salaires (on estime à 35 % l'augmentation de 1873 à 1889),
la situation matérielle des travailleurs s'améliora, d'autant plus que,
au même moment, le prix du pain alla en baissant[251]. Enfin, d'après
les calculs de Bodio, la richesse privée serait passée de 45 milliards
et demi, en moyenne, pendant la période 1875-80, à 51 milliards pendant
les années 1880-85 et 54 milliards et demi en 1885-90[252].

Or, parallèlement à cette renaissance collective, on constate un
accroissement exceptionnel dans le nombre des suicides. De 1866 à 1870,
ils étaient à peu près restés constants; de 1871 à 1877 ils augmentent
de 36 %. Il y avait en

/*
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1864-70.|29 suicides pour 1 million|1874.|37 suicides pour 1 million|
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1871    |31  --    --     --       |1875.|34    --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1872    |33  --    --     --       |1876.|36,5  --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
|1873    |36  --    --     --       |1877.|40,6  --    --     --     |
+--------+--------------------------+-----+--------------------------+
*/


Et depuis, le mouvement a continué. Le chiffre total qui était de 1.139
en 1877 est passé à 1.463 en 1889, soit une nouvelle augmentation de 28
%.

En Prusse, le même phénomène s'est produite deux reprises. En 1866, ce
royaume reçoit un premier accroissement. Il s'annexe plusieurs provinces
importantes en même temps qu'il devient le chef de la confédération du
Nord. Ce gain de gloire et de puissance est aussitôt accompagné d'une
brusque poussée de suicides. Pendant la période 1856-60, il y avait eu,
année moyenne, 123 suicides pour 1 million, et 122 seulement pendant les
années 1861-65. Dans le quinquennium 1866-70, malgré la baisse qui se
produisit en 1870, la moyenne s'élève à 133. L'année 1867, celle qui
suivit immédiatement la victoire, est celle où le suicide atteignit le
plus haut point auquel il fût parvenu depuis 1816 (1 suicide par 5.432
habitants tandis que, en 1864, il n'y avait qu'un cas sur 8.739).

Au lendemain de la guerre de 1870, une nouvelle transformation heureuse
se produit. L'Allemagne est unifiée et placée tout entière sous
l'hégémonie de la Prusse. Une énorme indemnité de guerre vient grossir
la fortune publique; le commerce et l'industrie prennent leur essor.
Jamais le développement du suicide n'a été aussi rapide. De 1875 à 1886
il augmente de 90 %, passant de 3.278 cas à 6.212.

Les Expositions universelles, quand elles réussissent, sont considérées
comme un événement heureux dans la vie d'une société. Elles stimulent
les affaires, amènent plus d'argent dans le pays et passent pour
augmenter la prospérité publique, surtout dans la ville même où elles
ont lieu. Et cependant, il n'est pas impossible que, finalement, elles
se soldent par une élévation considérable du chiffre des suicides. C'est
ce qui paraît surtout avoir eu lieu pour l'Exposition de 1878.
L'augmentation a été, cette année, la plus élevée qui se fût produite de
1874 à 1886. Elle fut de 8 %, par conséquent supérieure à celle qu'a
déterminée le krach de 1882. Et ce qui ne permet guère de supposer que
cette recrudescence ait une autre cause que l'Exposition, c'est que les
86 centièmes de cet accroissement ont eu lieu juste pendant les six mois
qu'elle a duré.

En 1889, le même fait ne s'est pas reproduit pour l'ensemble de la
France. Mais il est possible que la crise boulangiste, par l'influence
dépressive qu'elle a exercé sur la marche des suicides, ait neutralisé
les effets contraires de l'Exposition. Ce qui est certain, c'est qu'à
Paris, et quoique les passions politiques déchaînées aient dû avoir la
même action que dans le reste du pays, les choses se passèrent comme en
1878. Pendant les 7 mois de l'Exposition, les suicides augmentèrent de
près de 10 %, exactement 9,66, tandis que, dans le reste de l'année, ils
restèrent au-dessous de ce qu'ils avaient été en 1888 et de ce qu'ils
furent ensuite en 1890.

/*
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|                                               | 1888 | 1889 | 1890 |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|Les sept mois qui correspondent à l'Exposition.| 517  | 567  | 540  |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
|Les cinq autres mois.                          | 319  | 311  | 356  |
+-----------------------------------------------+------+------+------+
*/

On peut se demander si, sans le boulangisme, la hausse n'aurait pas été
plus prononcée.

Mais ce qui démontre mieux encore que la détresse économique n'a pas
l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribuée, c'est qu'elle
produit plutôt l'effet contraire. En Irlande, où le paysan mène une vie
si pénible, on se tue très peu. La misérable Calabre ne compte, pour
ainsi dire, pas de suicides; l'Espagne en a dix fois moins que la
France. On peut même dire que la misère protège. Dans les différents
départements français, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y
a plus de gens qui vivent de leurs revenus.

[Illustration: Planche V.

SUICIDE ET RICHESSE.]

/*
+-------------------------------------+------------------------------+
|Départements où il se commet         |Nombre moyen des personnes    |
|par 100.000 habitants                |vivant de leurs revenus par   |
|(1878-1887).                         |1.000 habitants, dans chaque  |
|                                     |groupe de départements (1886).|
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 48 à 43 suicides ( 5 départements)|          127                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 38 à 31    --    ( 6   --        )|           73                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 30 à 24    --    ( 6   --        )|           69                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 23 à 18    --    (15   --        )|           59                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 17 à 13    --    (18   --        )|           49                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De 12 à 8     --    (26   --        )|           49                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
|De  7 à 3     --    (10   --        )|           42                 |
+-------------------------------------+------------------------------+
*/


La comparaison des cartes confirme celle des moyennes (V. Planche V,
ci-dessus).

Si donc les crises industrielles ou financières augmentent les suicides,
ce n'est pas parce qu'elles appauvrissent, puisque des crises de
prospérité ont le même résultat; c'est parce qu'elles sont des crises,
c'est-à-dire des perturbations de l'ordre collectif[253]. Toute rupture
d'équilibre, alors même qu'il en résulte une plus grande aisance et un
rehaussement de la vitalité générale, pousse à la mort volontaire.
Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps
social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un
cataclysme inattendu, l'homme se tue plus facilement. Comment est-ce
possible? Comment ce qui passe généralement pour améliorer l'existence
peut-il en détacher?

Pour répondre à cette question, quelques considérations préjudicielles
sont nécessaires.



II.

Un vivant quelconque ne peut être heureux et même ne peut vivre que si
ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
s'ils exigent plus qu'il ne peut leur être accordé ou simplement autre
chose, ils seront froissés sans cesse et ne pourront fonctionner sans
douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend à
ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
s'atrophient et, comme la tendance à vivre n'est que la résultante de
toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
relâchent.

Chez l'animal, du moins à l'état normal, cet équilibre s'établit avec
une spontanéité automatique parce qu'il dépend de conditions purement
matérielles. Tout ce que réclame l'organisme, c'est que les quantités de
substance et d'énergie, employées sans cesse à vivre, soient
périodiquement remplacées par des quantités équivalentes; c'est que la
réparation soit égale à l'usure. Quand le vide que la vie a creusé dans
ses propres ressources est comblé, l'animal est satisfait et ne demande
rien de plus. Sa réflexion n'est pas assez développée pour imaginer
d'autres fins que celles qui sont impliquées dans sa nature physique.
D'un autre côté, comme le travail exigé de chaque organe dépend lui-même
de l'état général des forces vitales et des nécessités de l'équilibre
organique, l'usure, à son tour, se règle sur la réparation et la balance
se réalise d'elle-même. Les limites de l'une sont aussi celles de
l'autre; elles sont également inscrites dans la constitution même du
vivant qui n'a pas le moyen de les dépasser.

Mais il n'en est pas de même de l'homme, parce que la plupart de ses
besoins ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, sous la dépendance du
corps. À la rigueur, on peut encore considérer comme déterminable la
quantité d'aliments matériels nécessaires à l'entretien physique d'une
vie humaine, quoique la détermination soit déjà moins étroite que dans
le cas précédent et la marge plus largement ouverte aux libres
combinaisons du désir; car, au delà du minimum indispensable, dont la
nature est prête à se contenter quand elle procède instinctivement, la
réflexion, plus éveillée, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
apparaissent comme des fins désirables et qui sollicitent l'activité.
Néanmoins, on peut admettre que les appétits de ce genre rencontrent tôt
ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
quantité de bien-être, de confortable, de luxe que peut légitimement
rechercher un être humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
terme à de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
individuelle n'exige pas qu'ils s'arrêtent ici plutôt que là; la preuve,
c'est qu'ils n'ont fait que se développer depuis le commencement de
l'histoire, que des satisfactions toujours plus complètes leur ont été
apportées et que, pourtant, la santé moyenne n'est pas allée en
s'affaiblissant. Surtout, comment établir la manière dont ils doivent
varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
services, etc.? Il n'est pas de société où ils soient également
satisfaits aux différents degrés de la hiérarchie sociale. Cependant,
dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la même
chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
besoins cette limite variable qui leur serait nécessaire. Par
conséquent, en tant qu'ils dépendent de l'individu seul, ils sont
illimités. Par elle-même, abstraction faite de tout pouvoir extérieur
qui la règle, notre sensibilité est un abîme sans fond que rien ne peut
combler.

Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut être
pour elle-même qu'une source de tourments. Car des désirs illimités sont
insatiables par définition et ce n'est pas sans raison que
l'insatiabilité est regardée comme un signe de morbidité. Puisque rien
ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont ils
disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
un supplice perpétuellement renouvelé. On a dit, il est vrai, que c'est
le propre de l'activité humaine de se déployer sans terme assignable et
de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
impossible d'apercevoir comment un tel état d'indétermination se
concilie plutôt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme éprouve à
agir, à se mouvoir, à faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand
le but vers lequel on marche est à l'infini. La distance à laquelle on
en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu'on ait fait,
tout se passe comme si l'on s'était stérilement agité sur place. Même
les regards jetés derrière soi et le sentiment de fierté que l'on peut
éprouver en apercevant l'espace déjà parcouru ne sauraient causer qu'une
bien illusoire satisfaction, puisque l'espace à parcourir n'est pas
diminué pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse,
c'est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement. Sans
doute, il arrive à l'homme d'espérer contre toute raison et, même
déraisonnable, l'espérance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux
déceptions répétées de l'expérience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
donner de plus que le passé, puisqu'il est à jamais impossible de
parvenir à un état où l'on puisse se tenir et qu'on ne peut même se
rapprocher de l'idéal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au
lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-même, l'action est
agréable? Mais d'abord, c'est à condition qu'on s'aveugle assez pour
n'en pas sentir l'inutilité. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
vienne tempérer et voiler à demi l'inquiétude douloureuse qu'il
accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se déploie
toujours à l'aise et sans être gêné par rien. Mais qu'il vienne à être
entravé, et l'inquiétude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient à la vie que
par un fil bien ténu et qui, à chaque instant, peut être rompu.

Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie
avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l'individu. Il
faut qu'une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même
rôle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
puissance ne peut être que morale. C'est réveil de la conscience qui est
venu rompre l'état d'équilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
donc la conscience peut fournir les moyens de le rétablir. La contrainte
matérielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
physico-chimiques qu'on peut modifier les cœurs. Dans la mesure où les
appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes
physiologiques, ils ne peuvent s'arrêter que devant une limite qu'ils
reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner
leurs désirs s'ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est
assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
à eux-mêmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
recevoir d'une autorité qu'ils respectent et devant laquelle ils
s'inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans
son ensemble, soit par l'intermédiaire d'un de ses organes, est en état
de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral
supérieur à l'individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule,
elle a l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions
le point au delà duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
peut apprécier quelle prime doit être offerte en perspective à chaque
ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intérêt commun.

Et en effet, à chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
morale des sociétés un sentiment obscur de ce que valent respectivement
les différents services sociaux, de la rémunération relative qui est due
à chacun d'eux et, par conséquent, de la mesure de confortable qui
convient à la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
différentes fonctions sont comme hiérarchisées dans l'opinion et un
certain coefficient de bien-être est attribué à chacune selon la place
qu'elle occupe dans la hiérarchie. D'après les idées reçues, il y a, par
exemple, une certaine manière de vivre qui est regardée comme la limite
supérieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
pour améliorer son existence, et une limite inférieure au-dessous de
laquelle on tolère difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
démérité. L'une et l'autre sont différentes pour l'ouvrier de la ville
et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
l'employé de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De même
encore, on blâme le riche qui vit en pauvre, mais on le blâme aussi s'il
recherche avec excès les raffinements du luxe. En vain les économistes
protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
trop grande quantité de richesses et il semble même que cette
intolérance ne se relâche qu'aux époques de perturbation morale[254]. Il
y a donc une véritable réglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une précision relative, le
maximum d'aisance que chaque classe de la société peut légitimement
chercher à atteindre. Du reste, l'échelle ainsi dressée, n'a rien
d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif croît ou décroît
et selon les changements qui se font dans les idées morales de la
société. C'est ainsi que ce qui a le caractère du luxe pour une époque,
ne l'a plus pour une autre; que le bien-être, qui, pendant longtemps,
n'était octroyé à une classe qu'à titre exceptionnel et surérogatoire,
finit par apparaître comme rigoureusement nécessaire et de stricte
équité.

Sous cette pression, chacun, dans sa sphère, se rend vaguement compte du
point extrême jusqu'où peuvent aller ses ambitions et n'aspire à rien au
delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et docile à
l'autorité collective, c'est-à-dire s'il a une saine constitution
morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermination
n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idéal économique assigné à chaque
catégorie de citoyens, est compris lui-même entre de certaines limites à
l'intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec liberté. Mais
il n'est pas illimité. C'est cette limitation relative et la modération
qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
stimulant avec mesure à le rendre meilleur; et c'est ce contentement
moyen qui donne naissance à ce sentiment de joie calme et active, à ce
plaisir d'être et de vivre qui, pour les sociétés comme pour les
individus, est la caractéristique de la santé. Chacun, du moins en
général, est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce
qu'il peut légitimement espérer comme prix normal de son activité.
D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamné à une sorte
d'immobilité. Il peut chercher à embellir son existence; mais les
tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas réussir sans le
laisser désespéré. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
passion à rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveautés auxquelles il lui
arrive d'aspirer peuvent manquer à ses désirs et à ses espérances sans
que tout lui manque à la fois. L'essentiel lui reste. L'équilibre de son
bonheur est stable parce qu'il est défini et il ne suffit pas de
quelques mécomptes pour le bouleverser.

Toutefois, il ne servirait à rien que chacun considérât comme juste la
hiérarchie des fonctions telle qu'elle est dressée par l'opinion, si, en
même temps, on ne considérait comme également juste la façon dont ces
fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne
saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
besoins soit, pour chaque condition, réglé par le sentiment public, il
faut encore qu'une autre réglementation, plus précise, fixe la manière
dont les différentes conditions doivent être ouvertes aux particuliers.
Et en effet, il n'est pas de société où cette réglementation n'existe.
Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
aujourd'hui, elle ne maintient d'autre inégalité native que celle qui
résulte de la fortune héréditaire et du mérite. Mais, sous ces formes
diverses, elle a partout le même objet. Partout aussi, elle n'est
possible que si elle est imposée aux individus par une autorité qui les
dépasse, c'est-à-dire par l'autorité collective. Car elle ne peut
s'établir sans demander aux uns ou aux autres et, plus généralement aux
uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
l'intérêt public.

Certains, il est vrai, ont pensé que cette pression morale deviendrait
inutile du jour où la situation économique cesserait d'être transmise
héréditairement. Si, a-t-on dit, l'héritage étant aboli, chacun entre
dans la vie avec les mêmes ressources, si la lutte entre les
compétiteurs s'engage dans des conditions de parfaite égalité, nul n'en
pourra trouver les résultats injustes. Tout le monde sentira
spontanément que les choses sont comme elles doivent être.

Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
égalité idéale, moins aussi la contrainte sociale sera nécessaire. Mais
ce n'est qu'une question de degré. Car il y aura toujours une hérédité
qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le goût,
la valeur scientifique, artistique, littéraire, industrielle, le
courage, l'habileté manuelle sont des forces que chacun de nous reçoit
en naissant, comme le propriétaire-né reçoit son capital, comme le
noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
le moins favorisés la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
naissance. Ira-t-on jusqu'à réclamer que le partage soit égal pour tous
et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus méritants?
Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement énergique pour
faire accepter de ces derniers un traitement simplement égal à celui des
médiocres et des impuissants.

Seulement cette discipline, tout comme la précédente, ne peut être
utile, que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont
soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
d'inquiétude et le mécontentement sont latents; les appétits,
superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C'est ce qui
est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles
reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent
ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques
commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état
d'ébranlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la société
traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc
nous disons qu'une autorité est nécessaire pour l'imposer aux
particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
moyen de l'établir. Parce que cette réglementation est destinée à
contenir les passions individuelles, il faut qu'elle émane d'un pouvoir
qui domine les individus; mais il faut également que ce pouvoir soit
obéi par respect et non par crainte.

Ainsi, il n'est pas vrai que l'activité humaine puisse être affranchie
de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
privilège. Car tout être, étant partie de l'univers, est relatif au
reste de l'univers; sa nature et la manière dont il la manifeste ne
dépendent donc pas seulement de lui-même, mais des autres êtres qui, par
suite, le contiennent et le règlent. À cet égard, il n'y a que des
différences de degrés et de formes entre le minéral et le sujet pensant.
Ce que l'homme a de caractéristique, c'est que le frein auquel il est
soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa
loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une
conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce
que la majeure et la meilleure partie de sa vie dépasse le corps, il
échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société.

Seulement, quand la société est troublée, que ce soit par une crise
douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voilà d'où
viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
avons, plus haut, établi l'existence.

En effet, dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un
déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
qu'ils apprennent à se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur éducation morale est à
refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à
cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de
contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne
sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective
même leur en est intolérable; de là des souffrances qui les détachent
d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience.

Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
conditions de la vie sont changées, l'échelle d'après laquelle se
réglaient les besoins ne peut plus rester la même; car elle varie avec
les ressources sociales, puisqu'elle détermine en gros la part qui doit
revenir à chaque catégorie de producteurs. La graduation en est
bouleversée; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait être
improvisée. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient à nouveau
classés par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
mises en liberté, n'ont pas retrouvé l'équilibre, leur valeur respective
reste indéterminée et, par conséquent, toute réglementation fait défaut
pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui
passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende. Pour
peu que cet ébranlement soit profond, il atteint même les principes qui
président à la répartition des citoyens entre les différents emplois.
Car comme les rapports entre les diverses parties de la société sont
nécessairement modifiés, les idées qui expriment ces rapports ne peuvent
plus rester les mêmes. Telle classe, que la crise a plus spécialement
favorisée, n'est plus disposée à la même résignation, et, par
contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande éveille autour et
au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les appétits,
n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où
sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. D'ailleurs, à
ce même moment, ils sont dans un état d'éréthisme naturel par cela seul
que la vitalité générale est plus intense. Parce que la prospérité
s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus riche qui leur est
offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu de leur
autorité. L'état de dérèglement ou d'_anomie_ est donc encore renforcé
par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment même où
elles auraient besoin d'une plus forte discipline.

Mais alors leurs exigences mêmes font qu'il est impossible de les
satisfaire. Les ambitions surexcitées vont toujours au delà des
résultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
toute cette agitation s'entretient perpétuellement elle-même sans
aboutir à aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
elle-même, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne à être entravée, et
l'on reste les mains entièrement vides. Or, il se trouve qu'en même
temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, à la fois
parce qu'elle est moins réglée et que les compétitions sont plus
ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
classement établi. L'effort est donc plus considérable au moment où il
devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volonté de
vivre ne faiblirait-elle pas?

Cette explication est confirmée par la singulière immunité dont
jouissent les pays pauvres. Si la pauvreté protège contre le suicide,
c'est que, par elle-même, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
désirs, dans une certaine mesure, sont obligés de compter avec les
moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repère pour déterminer ce
qu'on voudrait avoir. Par conséquent, moins on possède, et moins on est
porté à étendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
nous astreignant à la modération, nous y habitue, outre que, là où la
médiocrité est générale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
contraire, par les pouvoirs qu'elle confère, nous donne l'illusion que
nous ne relevons que de nous-mêmes. En diminuant la résistance que nous
opposent les choses, elle nous induit à croire qu'elles peuvent être
indéfiniment vaincues. Or, moins on se sent limité, plus toute
limitation paraît insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
de religions ont célébré les bienfaits et la valeur morale de la
pauvreté. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des écoles pour
apprendre à l'homme à se contenir. En nous obligeant à exercer sur nous
une constante discipline, elle nous prépare à accepter docilement la
discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
risque toujours d'éveiller cet esprit de rébellion qui est la source
même de l'immoralité. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empêcher
l'humanité d'améliorer sa condition matérielle. Mais si le danger moral
qu'entraîne tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remède,
encore faut-il ne pas le perdre de vue.

III.

Si, comme dans les cas précédents, l'anomie ne se produisait jamais que
par accès intermittents et sous forme de crises aiguës, elle pourrait
bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle
n'en serait pas un facteur régulier et constant. Mais il y a une sphère
de la vie sociale où elle est actuellement à l'état chronique, c'est le
monde du commerce et de l'industrie.

Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement
consisté à affranchir les relations industrielles de toute
réglementation. Jusqu'à des temps récents, tout un système de pouvoirs
moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la
religion dont l'influence se faisait sentir également sur les ouvriers
et sur les maîtres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait
les premiers et leur apprenait à se contenter de leur sort en leur
enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque
classe a été fixée par Dieu lui-même, et en leur faisant espérer d'un
monde à venir de justes compensations aux inégalités de celui-ci. Elle
modérait les seconds en leur rappelant que les intérêts terrestres ne
sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent être subordonnés à d'autres,
plus élevés, et, par conséquent, qu'ils ne méritent pas d'être
poursuivis sans règle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son côté,
par la suprématie qu'il exerçait sur les fonctions économiques, par
l'état relativement subalterne où il les maintenait, en contenait
l'essor. Enfin, au sein même du monde des affaires, les corps de
métiers, en réglementant les salaires, le prix des produits et la
production elle-même, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus
sur lequel, par la force des choses, se règlent en partie les besoins.
En décrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la
proposer comme un modèle. Il est clair que, sans de profondes
transformations, elle ne saurait convenir aux sociétés actuelles. Tout
ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets
utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.

En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le
pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie
économique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les écoles les
plus contraires, économistes orthodoxes et socialistes extrêmes,
s'entendent pour le réduire au rôle d'intermédiaire, plus ou moins
passif, entre les différentes fonctions sociales. Les uns veulent en
faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui
laissent pour tâche le soin de tenir la comptabilité collective,
c'est-à-dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les
transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le
répartir d'après une formule établie. Mais les uns et les autres lui
refusent toute qualité pour se subordonner le reste des organes sociaux
et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,
on déclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif
de prospérer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du
matérialisme économique qui sert également de base à ces systèmes, en
apparence opposés. Et comme ces théories ne font qu'exprimer l'état de
l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer à être regardée comme un
moyen en vue d'une fin qui la dépasse, est devenue la fin suprême des
individus et des sociétés. Mais alors il est arrivé que les appétits
qu'elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute autorité qui les
limitât. Cette apothéose du bien-être, en les sanctifiant, pour ainsi
dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait
une sorte de sacrilège à les endiguer. C'est pourquoi, même la
réglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-même
exerçait sur eux, par l'intermédiaire des corporations, n'a pas réussi à
se maintenir. Enfin, ce déchaînement des désirs a encore été aggravé par
le développement même de l'industrie et l'extension presque indéfinie du
marché. Tant que le producteur ne pouvait écouler ses produits que dans
le voisinage immédiat, la modicité du gain possible ne pouvait pas
surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque
prétendre à avoir pour client le monde entier, comment, devant ces
perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on
les bornât comme autrefois?

Voilà d'où vient l'effervescence qui règne dans cette partie de la
société, mais qui, de là, s'est étendue au reste. C'est que l'état de
crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en
bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées sans qu'elles sachent
où se poser définitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but
où elles tendent est infiniment au delà de tout ce qu'elles peuvent
atteindre. Le réel paraît sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme
possible les imaginations enfiévrées; on s'en détache donc, mais pour se
détacher ensuite du possible quand, à son tour, il devient réel. On a
soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations
innommées, mais qui perdent toute leur saveur dès qu'elles sont connues.
Dès lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour
le supporter. Toute cette fièvre tombe et l'on s'aperçoit combien ce
tumulte était stérile et que toutes ces sensations nouvelles,
indéfiniment accumulées, n'ont pas réussi à constituer un solide capital
de bonheur sur lequel on pût vivre aux jours d'épreuves. Le sage, qui
sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin
de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir à la vie
quand l'heure des contrariétés a sonné. Mais l'homme qui a toujours tout
attendu de l'avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n'a rien
dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent; car le
passé n'a été pour lui qu'une série d'étapes impatiemment traversées. Ce
qui lui permettait de s'aveugler sur lui-même, c'est qu'il comptait
toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontré
jusque-là. Mais voici qu'il est arrêté dans sa marche; dès lors, il n'a
plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son
regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le
désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue,
l'inutilité d'une poursuite sans terme.

On peut même se demander si ce n'est pas surtout cet état moral qui rend
aujourd'hui si fécondes en suicides les catastrophes économiques. Dans
les sociétés où il est soumis à une saine discipline, l'homme se soumet
aussi plus facilement aux coups du sort. Habitué à se gêner et à se
contenir, l'effort nécessaire pour s'imposer un peu plus de gêne lui
coûte relativement peu. Mais quand, par elle-même, toute limite est
odieuse, comment une limitation plus étroite ne paraîtrait-elle pas
insupportable? L'impatience fiévreuse dans laquelle on vit n'incline
guère à la résignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dépasser
sans cesse le point où l'on est parvenu, combien il est douloureux
d'être rejeté en arrière! Or, cette même inorganisation qui caractérise
notre état économique ouvre la porte à toutes les aventures. Comme les
imaginations sont avides de nouveautés et que rien ne les règle, elles
tâtonnent au hasard. Nécessairement, les échecs croissent avec les
risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment même où elles
deviennent plus meurtrières.

Tableau XXIV

_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._

/*
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|               |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIÈRES |
|               |        |          |         |           |libérales |
|               |        |          |         |           |[255].    |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|France         |   440  |          |   340   |   240     |   300    |
|(1878-87)[256].|        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Suisse (1876). |   664  |   1514   |   577   |   304     |   558    |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Italie         |   277  |  152,6   |   80,4  |   26,7    | 618[257] |
|(1866-76).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Prusse         |   754  |          |   456   |   315     |   832    |
|(1883-90).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Bavière        |   465  |          |   369   |   153     |   454    |
|(1884-91).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Belgique       |   421  |          |   160   |   160     |   100    |
|(1886-90).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Wurtemberg     |   273  |          |   190   |   206     |          |
|(1873-78).     |        |          |         |           |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Saxe (1878).   |            341,59           |   71,17   |          |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
*/

Et cependant, ces dispositions sont tellement invétérées que la société
s'y est faite et s'est accoutumée à les regarder comme normales. On
répète sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'être un éternel
mécontent, d'aller toujours en avant sans trêve et sans repos, vers une
fin indéterminée. La passion de l'infini est journellement présentée
comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
produire qu'au sein de consciences déréglées et qui érigent en règle le
dérèglement dont elles souffrent. La doctrine du progrès quand même et
le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
parallèlement à ces théories qui célèbrent les bienfaits de
l'instabilité, on en voit apparaître d'autres qui, généralisant la
situation d'où elles dérivent, déclarent la vie mauvaise, l'accusent
d'être plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne séduire l'homme
que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde économique
que ce désarroi est à son apogée, c'est là aussi qu'il fait le plus de
victimes.

Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrières libérales,
parfois même elles le dépassent; surtout, elles sont sensiblement plus
éprouvées que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle où
les anciens pouvoirs régulateurs font encore le mieux sentir leur
influence et où la fièvre des affaires a le moins pénétré. C'est elle
qui rappelle le mieux ce qu'était autrefois la constitution générale de
l'ordre économique. Et encore l'écart serait-il plus marqué si, parmi
les suicidés de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
l'état d'_anomie_. Le taux énorme de la population rentière (720 pour un
million) montre assez que ce sont les plus fortunés qui souffrent le
plus. C'est que tout ce qui oblige à la subordination atténue les effets
de cet état. Les classes inférieures ont du moins leur horizon limité
par celles qui leur sont superposées et, par cela même, leurs désirs
sont plus définis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
sont presque nécessités à s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
retienne en arrière.

L'anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et
spécifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
le contingent annuel. Nous sommes, par conséquent, en présence d'un
nouveau type qui doit être distingué des autres. Il en diffère en ce
qu'il dépend, non de la manière dont les individus sont attachés à la
société, mais de la façon dont elle les réglemente. Le suicide égoïste
vient de ce que les hommes n'aperçoivent plus de raison d'être à la vie;
le suicide altruiste de ce que cette raison leur paraît être en dehors
de la vie elle-même; la troisième sorte de suicide, dont nous venons de
constater l'existence, de ce que leur activité est déréglée et de ce
qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons à cette
dernière espèce le nom de _suicide anomique_.

Assurément, ce suicide et le suicide égoïste ne sont pas sans rapports
de parenté. L'un et l'autre viennent de ce que la société n'est pas
suffisamment présente aux individus. Mais la sphère d'où elle est
absente n'est pas la même dans les deux cas. Dans le suicide égoïste,
c'est à l'activité proprement collective qu'elle fait défaut, la
laissant ainsi dépourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
les laissant ainsi sans frein qui les règle. Il en résulte que, malgré
leurs relations, ces deux types restent indépendants l'un de l'autre.
Nous pouvons rapporter à la société tout ce qu'il y a de social en nous,
et ne pas savoir borner nos désirs; sans être un égoïste, on peut vivre
à l'état d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mêmes
milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
principale clientèle; l'un a pour terrain d'élection les carrières
intellectuelles, le monde où l'on pense, l'autre le monde industriel ou
commercial.



IV.

Mais l'anomie économique n'est pas la seule qui puisse engendrer le
suicide.

TABLEAU XXV

_Comparaison des États européens au double point de vue du divorce et du
suicide._

/*
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|                     |  DIVORCES ANNUELS  |         SUICIDES        |
|                     |pour 1.000 mariages.| par million d'habitants.|
+---------------------+--------------------+-------------------------+
| I.---PAYS OÙ LES  DIVORCES ET LES SÉPARATIONS DE CORPS SONT RARES. |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Norwège.             |   0,54 (1875-80)   |            73           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Russie.              |   1,6 (1871-77)    |            30           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Angleterre et Galles.|   1,3 (1871-79)    |            68           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Écosse.              |   2,1 (1871-81)    |                         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Italie.              |   3,05 (1871-73)   |            31           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Finlande.            |   3,9 (1875-79)    |            30,8         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |   2,07             |            46,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|   II.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS  DE CORPS          |
|                    ONT UNE FRÉQUENCE MOYENNE.                      |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Bavière.             |   5,0 (1881)       |            90,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Belgique             |   5,1 (1871-80)    |            68,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Pays-Bas.            |   6,0 (1871-80)    |            35,5         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Suède.               |   6,4 (1871-80)    |            81           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Bade.                |   6,5 (1874-79)    |           156,6         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|France.              |   7,5 (1871-79)    |           150           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Wurtemberg.          |   8,4 (1876-78)    |           162,4         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Prusse.              |                    |           133           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |   6,4              |           109,6         |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|  III.---PAYS OÙ LES DIVORCES ET LES SÉPARATIONS SONT FRÉQUENTS.    |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Saxe-Royale.         |  26,9 (1876-80)    |           299           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Danemark.            |  38 (1871-80)      |           258           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Suisse.              |  47 (1876-80)      |           216           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
|Moyennes.            |  37,3              |           257           |
+---------------------+--------------------+-------------------------+
*/

Les suicides qui ont lieu quand s'ouvre la crise du veuvage et dont nous
avons déjà parlé[258], sont dus, en effet, à l'anomie domestique qui
résulte de la mort d'un des époux. Il se produit alors un bouleversement
de la famille dont le survivant subit l'influence. Il n'est pas adapté à
la situation nouvelle qui lui est faite et c'est pourquoi il se tue plus
facilement.

Mais il est une autre variété du suicide anomique qui doit nous arrêter
davantage, à la fois parce qu'elle est plus chronique et qu'elle va nous
servir à mettre en lumière la nature et les fonctions du mariage.

Dans les _Annales de démographie internationale_ (septembre 1882), M.
Bertillon a publié un remarquable travail sur le divorce, au cours
duquel il a établi la proposition suivante: dans toute l'Europe, le
nombre des suicides varie comme celui des divorces et des séparations de
corps.

Si l'on compare les différents pays à ce double point de vue, on
constate déjà ce parallélisme (V. Tableau XXV, ci-dessus). Non seulement
le rapport entre les moyennes est évident, mais la seule irrégularité de
détail un peu marquée est celle des Pays-Bas où les suicides ne sont pas
à la hauteur des divorces.

La loi se vérifie avec plus de rigueur encore si l'on compare, non des
pays différents, mais des provinces différentes d'un même pays. En
Suisse, notamment, la coïncidence entre ces deux ordres de phénomènes
est frappante (V. Tableau XXVI, ci-dessous). Ce sont les cantons
protestants qui comptent le plus de divorces, ce sont eux aussi qui
comptent le plus de suicides. Les cantons mixtes viennent après, à l'un
et à l'autre point de vue, et ensuite seulement les cantons catholiques.
À l'intérieur de chaque groupe, on note les mêmes concordances. Parmi
les cantons catholiques, Soleure et Appenzell intérieur se distinguent
par le nombre élevé de leurs divorces; ils se distinguent également par
le chiffre de leurs suicides. Fribourg, quoique catholique et français,
a passablement de divorces, il a passablement de suicides. Parmi les
cantons protestants allemands, il n'en est pas qui aient autant de
divorces que Schaffouse; Schaffouse tient aussi la tête pour les
suicides. Enfin les cantons mixtes, à la seule exception d'Argovie, se
classent exactement de la même manière sous l'un et sous l'autre
rapport.

TABLEAU XXVI

_Comparaison des cantons suisses au point de vue des divorces et des
suicides._

/*
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|           |DIVORCES et|SUICIDES |            |DIVORCES et|SUICIDES |
|           |séparations|   par   |            |séparations|   par   |
|           | sur 1.000 |1 million|            | sur 1.000 |1 million|
|           | mariages. |         |            | mariages. |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                       I---CANTONS CATHOLIQUES                      |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                       _Français et Italiens._                      |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Tessin     |    7,6    |   57    |Fribourg    |    15,9   |   119   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Valais     |    4,0    |   47    |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |    5,8    |   50    |Moyennes    |    15,9   |   119   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                           _Allemands._                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Uri        |     "     |   60    |Soleure     |    37,7   |   205   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Unterwalden|    4,9    |   20    |Appenzellint|    18,9   |   158   |
|-le-Haut   |           |         |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Unterwalden|    5,2    |    1    |Zug         |    14,8   |   87    |
|-le-Bas    |           |         |            |           |         |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Schwytz    |    5,6    |   70    |Lucerne     |    13,0   |   100   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |    3,9    |   37,7  |Moyennes    |    21,1   |   137,5 |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                       II.---CANTONS PROTESTANTS.                   |
|                                                                    |
+--------------------------------------------------------------------+
|                            _Français_.                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Neufchâtel |   42,4    |  560    |Vaud        |    43,5   |   352   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                           _Allemands._                             |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Berne      |   47,2    |  229    |Schaffouse  |   106,0   |   602   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Bâle-ville |   34,5    |  323    |Appenzellext|   100,7   |   213   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Bâle       |   33,0    |  288    |Zurich      |    80,0   |   288   |
|-campagne  |           |         |            |           |   288   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |   38,2    |  280    |Moyennes    |    92,4   |   307   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|                                                                    |
|                III.---CANTONS MIXTES QUANT À LA RELIGION.          |
|                                                                    |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Argovie    |   40,0    |  195    |Genève      |    70,5   |   360   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Grisons    |   30,9    |  116    |Saint-Gall  |    57,6   |   179   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
|Moyennes   |   36,9    |  155    |Moyennes    |    64,0   |   269   |
+-----------+-----------+---------+------------+-----------+---------+
*/

La même comparaison faite entre les départements français donne le même
résultat. Les ayant classés en huit catégories d'après l'importance de
leur mortalité-suicide, nous avons constaté que les groupes, ainsi
formés, se rangeaient dans le même ordre que sous le rapport des
divorces et des séparations de corps:

/*
+------------------------------+----------------+--------------------+
|                              |    SUICIDES    |MOYENNE DES DIVORCES|
|                              |pour 1 million. |   et séparations   |
|                              |                |pour 1.000 mariages.|
+------------------------------+----------------+--------------------+
|1er groupe ( 5 départements). |Au-dessous de 50|        2,6         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|2e     --- (18     ---     ). |   De 51 à 75   |        2,9         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|3e     --- (15     ---     ). |     76 à 100   |        5,0         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|4e     --- (19     ---     ). |     101 à 150  |        5,4         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|5e     --- (10     ---     ). |     151 à 200  |        7,5         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|6e     --- ( 9     ---     ). |     201 à 250  |        8,2         |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|7e     --- ( 4     ---     ). |     251 à 300  |        10,0        |
+------------------------------+----------------+--------------------+
|8e     --- ( 5     ---     ). |    Au-dessus.  |        12,4        |
+------------------------------+----------------+--------------------+
*/

Ce rapport établi, cherchons à l'expliquer.

Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'explication qu'en a
sommairement proposée M. Bertillon. D'après cet auteur, le nombre des
suicides et celui des divorces varient parallèlement parce qu'ils
dépendent l'un et l'autre d'un même facteur: la fréquence plus ou moins
grande des gens mal équilibrés. En effet, dit-il, il y a d'autant plus
de divorces dans un pays qu'il y a plus d'époux insupportables. Or, ces
derniers se recrutent surtout parmi les irréguliers, les individus au
caractère mal fait et mal pondéré, que ce même tempérament prédispose
également au suicide. Le parallélisme ne viendrait donc pas de ce que
l'institution du divorce a, par elle-même, une influence sur le suicide,
mais de ce que ces deux ordres de faits dérivent d'une même cause qu'ils
expriment différemment. Mais c'est arbitrairement et sans preuves qu'on
rattache ainsi le divorce à certaines tares psychopathiques. Il n'y a
aucune raison de supposer qu'il y a, en Suisse, 15 fois plus de
déséquilibrés qu'en Italie et de 6 à 7 fois plus qu'en France, et
cependant les divorces sont, dans le premier de ces pays, 15 fois plus
fréquents que dans le second et 7 fois environ plus que dans le
troisième. De plus, pour ce qui est du suicide, nous savons combien les
conditions purement individuelles sont loin de pouvoir en rendre compte.
Tout ce qui suit achèvera, d'ailleurs, de démontrer l'insuffisance de
cette théorie.

Ce n'est pas dans les prédispositions organiques des sujets, mais dans
la nature intrinsèque du divorce qu'il faut aller chercher la cause de
cette remarquable relation. Sur ce point, une première proposition peut
être établie: dans tous les pays pour lesquels nous avons les
informations nécessaires, les suicides de divorcés sont incomparablement
supérieurs en nombre à ceux que fournissent les autres parties de la
population.

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|            |              SUICIDES SUR UN MILLION DE               |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|            | Célibataires|   Mariés.   |    Veufs.   |  Divorces.  |
|            |   au delà   |             |             |             |
|            |  de 15 ans. |             |             |             |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|            |Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|Hommes|Femmes|
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Prusse      | 360  | 120  | 430  |  90  | 1.471| 215  | 1.875| 290  |
|(1887-1889) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Prusse      | 388  | 129  | 498  | 100  | 1.552| 194  | 1.952| 328  |
|(1883-1890) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Bade        | 458  |  93  | 460  |  85  | 1.172| 171  | 1.328|      |
|(1885-1893) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Saxe        |      |      | 481  | 120  | 1.242| 240  | 3.102| 312  |
|(1847-1858) |      |      |      |      |      |      |      |      |
+------------+------+------+------+------+------+------+------+------+
|Saxe        |   555,18    | 821  | 146  |      |      | 3.252| 389  |
|(1876)      |             |      |      |      |      |      |      |
+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
|Wurtemberg  |             | 226  |  52  |   530|  97  | 1.298| 281  |
|(1846-1860) |             |      |      |      |      |      |      |
+------------+-------------+------+------+------+------+------+------+
|Wurtemberg  |   251       |     218     |     405     |     796     |
|(1873-1892) |             |             |             |             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
*/



Ainsi, les divorcés des deux sexes se tuent entre trois et quatre fois
plus que les gens mariés, quoiqu'ils soient plus jeunes (40 ans, en
France, au lieu de 46 ans), et sensiblement plus que les veufs malgré
l'aggravation qui résulte pour ces derniers de leur grand âge. Comment
cela se fait-il? il n'est pas douteux que le changement de régime moral
et matériel, qui est la conséquence du divorce, doit être pour quelque
chose dans ce résultat. Mais il ne suffit pas à l'expliquer. En effet,
le veuvage est un trouble non moins complet de l'existence; il a même,
en général, des suites beaucoup plus douloureuses puisqu'il n'était pas
désiré par les époux, tandis que, le plus souvent, le divorce est pour
eux une délivrance. Et pourtant, les divorcés qui, en raison de leur
âge, devraient se tuer deux fois moins que les veufs, se tuent partout
davantage, et jusqu'à deux fois plus dans certains pays. Cette
aggravation, qui peut être représentée par un coefficient compris entre
2,5 et 4, ne dépend aucunement de leur changement d'état.

Pour en trouver les causes, reportons-nous à l'une des propositions que
nous avons précédemment établies. Nous avons vu au chapitre troisième de
ce même livre que, pour une même société, la tendance des veufs pour le
suicide était fonction de la tendance correspondante des gens mariés. Si
les seconds sont fortement protégés, les premiers jouissent d'une
immunité moindre, sans doute, mais encore importante, et le sexe que le
mariage préserve le mieux est aussi celui qui est le mieux préservé à
l'état de veuvage. En un mot, quand la société conjugale est dissoute
par le décès de l'un des époux, les effets qu'elle avait par rapport au
suicide continuent à se faire sentir en partie sur le survivant[259].
Mais alors n'est-il pas légitime de supposer que le même phénomène se
produit quand le mariage est rompu, non par la mort, mais par un acte
juridique et que l'aggravation dont souffrent les divorcés est une
conséquence, non du divorce, mais du mariage auquel il a mis fin? Elle
doit tenir à une certaine constitution matrimoniale dont les époux
continuent à subir l'influence, alors même qu'ils sont séparés. S'ils
ont un si violent penchant au suicide, c'est qu'ils y étaient déjà
fortement enclins alors qu'ils vivaient ensemble et par le fait même de
leur vie commune.

TABLEAU XXVII

_Influence du divorce sur l'immunité des époux._

/*
+-------------------------------+--------------------+---------------+
|                               |SUICIDES PAR MILLION| COEFFICIENTS  |
|                               |    de sujets.      |de préservation|
|                               |                    | des époux par |
|           PAYS                |                    | rapport aux   |
|                               |                    | garçons.      |
|                               +--------------------+               |
|                               |  Garçons  | Époux. |               |
|                               | au-dessus |        |               |
|                               | de 15 ans.|        |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Italie (1884-88).|    145    |   88   |     1,64      |
|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
|n'existe pas.|France (1863-68).|    273    |  245,7 |     1,11      |
|             |[260]            |           |        |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Bade (1885-93).  |    458    |  460   |     0,99      |
|Où le divorce+-----------------+-----------+--------+---------------+
|est largement|Prusse (1883-90).|    388    |  498   |     0,77      |
|pratiqué.    +-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |Prusse (1887-89).|    364    |  431   |     0,83      |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
|             |                 | Sur 100 suicides de|               |
|             |                 |   tout état civil, |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |  Garçons. | Époux  |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|Où le divorce|                 |    27,5   |   52,5 |               |
|est très     |Saxe (1879-80).  +-----------+--------+               |
|fréquent.    |                 | Sur 100 habitants  |     0,63      |
|[261]        |                 | mâles de tout état |               |
|             |                 | civil,             |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |  Garçons. | Époux  |               |
|             |                 +-----------+--------+               |
|             |                 |   42,10   |  52,47 |               |
+-------------+-----------------+-----------+--------+---------------+
*/

Cette proposition admise, la correspondance des divorces et des suicides
devient explicable. En effet, chez les peuples où le divorce est
fréquent, cette constitution _sui generis_ du mariage dont il est
solidaire doit être nécessairement très répandue; car elle n'est pas
spéciale aux ménages qui sont prédestinés à une dissolution légale. Si
elle atteint chez eux son maximum, d'intensité, elle doit se retrouver
chez les autres ou la plupart des autres, quoiqu'à un moindre degré.
Car, de même que là où il y a beaucoup de suicides il y a beaucoup de
tentatives de suicides, et que la mortalité ne peut croître sans que la
morbidité augmente en même temps, il doit y avoir beaucoup de ménages
plus ou moins proches du divorce là où il y a beaucoup de divorces
effectifs. Le nombre de ces derniers ne peut donc s'élever, sans que se
développe et se généralise dans la même mesure cet état de la famille
qui prédispose au suicide et, par conséquent, il est naturel que les
deux phénomènes varient dans le même sens.

Outre que cette hypothèse est conforme à tout ce qui a été
antérieurement démontré, elle est susceptible d'une preuve directe. En
effet, si elle est fondée, les gens mariés doivent avoir, dans les pays
où les divorces sont nombreux, une moindre immunité contre le suicide
que là où le mariage est indissoluble. C'est effectivement ce qui
résulte des faits, du moins _en ce qui concerne les époux_, comme le
montre le Tableau XXVII (ci-dessus). L'Italie, pays catholique où le
divorce est inconnu, est aussi celui où le coefficient de préservation
des époux est le plus élevé; il est moindre en France où les séparations
de corps ont toujours été plus fréquentes, et on le voit décroître à
mesure qu'on passe à des sociétés où le divorce est plus largement
pratiqué[262].

Nous n'avons pu nous procurer le chiffre des divorces dans le
grand-duché d'Oldenbourg. Cependant, étant donné que c'est un pays
protestant, on peut croire qu'ils y sont fréquents, sans l'être pourtant
avec excès; car la minorité catholique est assez importante. Il doit
donc, à ce point de vue, être à peu près au même rang que Bade et que la
Prusse. Or il se classe aussi au même rang au point de vue de l'immunité
dont y jouissent les époux; 100.000 célibataires au delà de 15 ans
donnent annuellement 52 suicides, 100.000 époux en commettent 66. Le
coefficient de préservation pour ces derniers est donc de 0,79, très
différent, par conséquent, de celui que l'on observe dans les pays
catholiques où le divorce est rare ou inconnu.

La France nous fournit l'occasion de faire une observation qui confirme
les précédentes, d'autant mieux qu'elle a plus de rigueur encore. Les
divorces sont beaucoup plus fréquents dans la Seine que dans le reste du
pays. En 1885, le nombre des divorces prononcés y était de 23,99 pour
10.000 ménages réguliers alors que, pour toute la France, la moyenne
n'était que de 5,65. Or, il suffit de se reporter au tableau XXII pour
constater que le coefficient de préservation des époux est sensiblement
moindre dans la Seine qu'en province. Il n'y atteint, en effet, 3
qu'une seule fois, c'est pour la période de 20 à 25 ans; et encore
l'exactitude du chiffre est-elle douteuse, car il est calculé d'après un
trop petit nombre de cas, attendu qu'il n'y a guère annuellement qu'un
suicide d'époux à cet âge. À partir de 30 ans, le coefficient ne dépasse
pas 2, il est le plus souvent au-dessous et il devient même inférieur à
l'unité entre 60 et 70 ans. En moyenne, il est de 1,73. Dans les
départements, au contraire, il est 5 fois sur 8 supérieur à 3; en
moyenne, il est de 2,88, c'est-à-dire 1,66 fois plus fort que dans la
Seine.

Voilà une preuve de plus que le nombre élevé des suicides dans les pays
où le divorce est répandu ne tient pas à quelque prédisposition
organique, notamment à la fréquence des sujets déséquilibrés. Car si
telle était la véritable cause, elle devrait faire sentir ses effets
aussi bien sur les célibataires que sur les mariés. Or, en fait, ce sont
ces derniers qui sont le plus atteints. C'est donc que l'origine du mal
se trouve bien, comme nous l'avons supposé, dans quelque particularité
soit du mariage, soit de la famille. Reste à choisir entre ces deux
dernières hypothèses. Cette moindre immunité des époux est-elle due à
l'état de la société domestique ou à l'état de la société matrimoniale?
Est-ce l'esprit familial qui est moins bon ou le lien conjugal qui n'est
pas tout ce qu'il doit être?

Un premier fait qui rend improbable la première explication, c'est que,
chez les peuples où le divorce est le plus fréquent, la natalité est
très bonne, par suite, la densité du groupe domestique très élevée. Or
nous savons que là où la famille est dense, l'esprit de famille est
généralement fort. Il y a donc tout lieu de croire que c'est dans la
nature du mariage que se trouve la cause du phénomène.

Et en effet, si c'était à la constitution de la famille qu'il était
imputable, les épouses, elles aussi, devraient être moins préservées du
suicide dans les pays où le divorce est d'un usage courant que là où il
est peu pratiqué; car elles sont aussi bien atteintes que l'époux par le
mauvais état des relations domestiques. Or c'est exactement l'inverse
qui a lieu. Le coefficient de préservation des femmes mariées s'élève à
mesure que celui des époux s'abaisse, c'est-à-dire à mesure que les
divorces sont plus fréquents, et inversement. Plus le lien conjugal se
rompt souvent et facilement, plus la femme est favorisée par rapport au
mari (V. Tableau XXVIII, ci-dessous).

TABLEAU XXVIII

_Influence du divorce sur l'immunité des épouses[263]._

/*
+---------+-----------------+--------------+------------+------------+
|         |    SUICIDES     |COEFFICIENT de|COMBIEN le  |COMBIEN le  |
|         |    sur 1        |préservation  |coefficient |coefficient |
|         |    million de   |des           |des époux   |des épouses |
|         |Filles   |Épouses|Épouses|Époux |dépasse-t-il|dépasse-t-il|
|         |au-dessus|       |       |      |de fois     |de fois     |
|         |de 16 ans|       |       |      |celui des   |celui des   |
|         |         |       |       |      |épouses?    |époux?      |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Italie   |   21    |  22   | 0,95  | 1,64 |    1,72    |            |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|France   |   59    |  62,5 | 0,96  | 1,11 |    1,15    |            |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Bade     |   93    |  85   | 1,09  | 0,99 |            |    1,10    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Prusse   |  129    | 100   | 1,29  | 0,77 |            |    1,67    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Prusse   |         |       |       |      |            |            |
|(1887-89)|  120    |  90   |  1,33 | 0,83 |            |    1,60    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         |Sur 100 suicides |       |      |            |            |
|         |de tout état     |       |      |            |            |
|         |civil,           |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|Saxe     |Filles   |Épouses|       |      |            |            |
|         | 35,3    | 42,6  |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         |Sur 100          |       |      |            |            |
|         |habitantes de    |       |      |            |            |
|         |tout état civil, |       |      |            |            |
|         +---------+-------+-------+------+------------+------------+
|         | Filles  |Épouses|       |      |            |            |
|         | 37,97   | 49,74 |  1,19 | 0,63 |            |    1,73    |
+---------+---------+-------+-------+------+------------+------------+
*/

L'inversion entre les deux séries de coefficients est remarquable. Dans
les pays où le divorce n'existe pas, la femme est moins préservée que
son mari; mais son infériorité est plus grande en Italie qu'en France où
le lien matrimonial a toujours été plus fragile. Au contraire, dès que
le divorce est pratiqué (Bade), le mari est moins préservé que l'épouse
et l'avantage de celle-ci croît régulièrement à mesure que les divorces
se développent.

De même que précédemment, le grand-duché d'Oldenbourg se comporte à ce
point de vue comme les autres pays d'Allemagne où le divorce est d'une
fréquence moyenne. Un million de filles donnent 203 suicides, un million
de femmes mariées 156; celles-ci ont donc un coefficient de préservation
égal à 1,3 bien supérieur à celui des époux qui n'était que de 0,79. Le
premier est 1,64 fois plus fort que le second, à peu près comme en
Prusse.

La comparaison de la Seine avec les autres départements français
confirme cette loi d'une manière éclatante. En province, où l'on divorce
moins, le coefficient moyen des femmes mariées n'est que de 1,49; il ne
représente donc que la moitié du coefficient moyen des époux qui est de
2,88. Dans la Seine, le rapport est renversé. L'immunité des hommes
n'est que de 1,56 et même de 1,44 si on laisse de côté les chiffres
douteux qui se rapportent à la période de 20 à 25 ans; l'immunité des
femmes est de 1,79. La situation de la femme par rapport au mari y est
donc plus de deux fois meilleure que dans les départements.

On peut faire la même constatation, si l'on compare les différentes
provinces de Prusse:

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           _Provinces où il y a par 100.000 mariés:_                |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
| De 810  |COEFFICIENTS| De 371  |COEFFICIENTS| De 229  |COEFFICIENTS|
|  à 405  |     de     |  à 324  |     de     | à 116   |     de     |
|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|divorcés.|préservation|
|         |des épouses.|         |des épouses.|         |des épouses.|
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Berlin   |    1,72    |Poméranie|     1      | Posen   |     1      |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Brande-  |    1,75    | Silésie |     1,18   | Hesse   |    1,44    |
|bourg    |            |         |            |         |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Prusse   |    1,50    |Prusse   |     1      | Hanovre |    0,90    |
|orientale|            |occid.   |            |         |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|Saxe     |    2,08    |Schleswig|    1,20    | Pays    |    1,25    |
|         |            |         |            | Rhénan  |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
|         |            |         |            |Westpha- |   0,80     |
|         |            |         |            |lie      |            |
+---------+------------+---------+------------+---------+------------+
*/

Tous les coefficients du premier groupe sont sensiblement supérieurs à
ceux du second, et c'est dans le troisième que se trouvent les plus
faibles. La seule anomalie est celle de la Hesse où, pour des raisons
inconnues, les femmes mariées jouissent d'une immunité assez importante,
quoique les divorcés y soient peu nombreux[264].

TABLEAU XXIX

_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catégorie
d'état civil dans différents pays d'Europe._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|       |                  |                  |       EXCÉDENT       |
|       |                  |                  |    moyen, par pays   |
|       |                  |                  |    de la part des    |
|       |                  |                  +----------+-----------+
|       | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | Épouses  |  Filles   |
|       | de célibataires, |    de mariés,    |sur celle |sur celle  |
|       |     il y a       |      il y a      |des filles|des épouses|
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Italie | 87 garçons       | 79 époux         |          |           |
| 1871  | 13 filles        | 21 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|Italie | 82 garçons       | 78 époux         |          |           |
| 1872  | 18 filles        | 22 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+   6,2    |           |
|Italie | 86 garçons       | 79 époux         |          |           |
| 1873  | 14 filles        | 21 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|Italie | 85 garçons       | 79 époux         |          |           |
|1884-88| 15 filles        | 21 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|France | 84 garçons       | 78 époux         |          |           |
|1863-66| 16 filles        | 22 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|France | 84 garçons       | 79 époux         |   3,6    |           |
|1867-71| 16 filles        | 21 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |           |
|France | 81 garçons       | 81 époux         |          |           |
|1888-91| 19 filles        | 19 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Bade   | 84 garçons       | 85 époux         |          |           |
|1869-73| 16 filles        | 15 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     1     |
|Bade   | 84 garçons       | 85 époux         |          |           |
|1885-93| 16 filles        | 15 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Prusse | 78 garçons       | 83 époux         |          |           |
|1873-75| 22 filles        | 17 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     5     |
|Prusse | 77 garçons       | 83 époux         |          |           |
|1887-89| 23 filles        | 17 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Saxe   | 77 garçons       | 84 époux         |          |           |
|1866-70| 23 filles        | 16 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+          |     7     |
|Saxe   | 80 garçons       | 86 époux         |          |           |
|1879-90| 22 filles        | 14 épouses       |          |           |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
*/

Malgré cette concordance des preuves, soumettons cette loi à une
dernière vérification. Au lieu de comparer l'immunité des époux à celle
des épouses, cherchons de quelle manière, différente selon les pays, le
mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
dans les pays où le divorce n'existe pas ou n'est établi que depuis peu,
la femme participe en plus forte proportion aux suicides des mariés
qu'aux suicides des célibataires. C'est dire que le mariage y favorise
l'époux plus que l'épouse, et la situation défavorable de cette dernière
est plus accusée en Italie qu'en France. L'excédent moyen de la part
proportionnelle des femmes mariées sur celle des filles est, en effet,
deux fois plus élevé dans le premier de ces deux pays que dans le
second. Dès qu'on passe aux peuples où l'institution du divorce
fonctionne largement, le phénomène inverse se produit. C'est la femme
qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
le profit qu'elle en tire est plus considérable en Prusse qu'à Bade et
en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays où les
divorces, de leur côté, ont leur fréquence maxima.

On peut donc considérer comme au-dessus de toute contestation la loi
suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
suicide que le divorce est plus pratiqué, et inversement._

De cette proposition sortent deux conséquences.

La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du
taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces
sont fréquents, les épouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de
la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais
état de la société domestique de nature à aggraver le penchant au
suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
des effets aussi opposés sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans
l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se
trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très
possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
femme. Car si, en tant que parents, ils ont le même objectif, en tant
que conjoints, leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes.
Il peut donc très bien se faire que, dans certaines sociétés, telle
particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à
l'autre. Tout ce qui précède tend à prouver que c'est précisément le cas
du divorce.

En second lieu, la même raison nous oblige à rejeter l'hypothèse d'après
laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont
solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des
discussions domestiques; car, pas plus que le relâchement du lien
familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître
l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est
usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse
devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de
nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est
d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
demandé par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
et 83 % pour les séparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme.
Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays où l'on divorce
beaucoup, l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait
souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des
dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].

Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
mariage, détermine au suicide.

Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une réglementation des rapports
des sexes, qui s'étend non seulement aux instincts physiques que ce
commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
civilisation a peu à peu greffés sur la base des appétits matériels. Car
l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
satisfaction du désir génésique. Si ce penchant naturel a été le germe
de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de
sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus
aujourd'hui que le moindre élément du _processus_ total et touffu auquel
il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est
lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce
sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique
qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
temps l'éveiller: il est de toutes les saisons. Mais précisément parce
que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas
directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une
réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie
passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre.
Car, en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours
la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini, et
ferme l'horizon.

C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont
bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs,
chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle il est soumis
lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
même, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui
manquer: car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont
définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette
mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Comme il peut
légitimement s'attacher à ce qui lui plaît, il aspire à tout et rien ne
le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a
décrite[267]. Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait
s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on
en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près
parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif
de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle
pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
à ce point, il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini
les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du
célibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des espérances
nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles
une impression de fatigue et de désenchantement. Comment, d'ailleurs, le
désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir garder ce
qui l'attire; car l'anomie est double. De même que le sujet ne se donne
pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude
de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une
perpétuelle mobilité. De tout cela résulte un état de trouble,
d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances
de suicide.

Or, le divorce implique un affaiblissement de la réglementation
matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les mœurs
en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir
n'a plus la même fixité; pouvant, être plus aisément ébranlée et
déplacée, elle contient moins énergiquement la passion et celle-ci, par
suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins
aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité
morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait
place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche l'homme de
se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à
s'attacher au présent, que la jouissance ne lui en est pas complètement
assurée: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement
retenu par un lien qui peut être, à chaque instant, brisé soit d'un côté
soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du
point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le
divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus
faible. Comme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne
peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le
nombre total des suicides s'élève[269].

Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint
pas l'épouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère
moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est
moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les
exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un
être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite
que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
pas nécessaire. Or une telle discipline, là même où elle est utile, ne
va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
elle empêche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
elle ferme les issues et interdit toutes les espérances, même légitimes.
L'homme lui-même n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le
mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire
d'autre part. D'ailleurs, les mœurs lui accordent certains privilèges
qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
atténuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est
pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs qui sont
naturellement bornés et lui apprendre à se contenter de son sort; mais
il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle est donc
pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse.
Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt
volontiers.

C'est donc l'état d'anomie conjugale, produit par l'institution du
divorce, qui explique le développement parallèle des divorces et des
suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il
y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires,
constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
que, dans ces, sociétés, il y a plus de mauvais époux ou plus de
mauvaises femmes, partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent,
d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-même pour cause, un
affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette
constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du
reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit
créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce
n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des mœurs qui lui était
antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger
que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur
n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie
matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite
dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris
une forme légale, qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant
que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à
contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le
goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve.
C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables
que là où elle est devenue une institution juridique.

En même temps que cette explication rend compte et du parallélisme
observé entre les divorces et les suicides[270] et des variations
inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle
est confirmée par plusieurs autres faits:

1° C'est seulement sous le régime du divorce qu'il peut y avoir une
véritable instabilité matrimoniale; car seul il rompt complètement le
mariage tandis que la séparation de corps ne fait qu'en suspendre
partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si
donc cette anomie spéciale aggrave réellement le penchant au suicide,
les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des
séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
connaissions sur ce point. D'après un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
pendant la période 1847-1856, un million de divorcés aurait donné en
moyenne par an 1.400 suicides et un million de séparés 176 seulement. Ce
dernier taux est même inférieur à celui des époux(318).

2° Si la tendance si forte des célibataires tient en partie à l'anomie
sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout
au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. Et en
effet, de 20 à 45 ans, le taux des suicides de célibataires croît
beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il
quadruple tandis que de 45 ans à l'âge du maximum (après 80 ans) il ne
fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se
retrouve pas; de 20 à 45 ans, le taux des filles ne devient même pas
double, il passe seulement de 106 à 171 (V. Tableau XXI). La période
sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien
ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
très sensible à cette forme d'anomie.

3° Enfin, plusieurs des faits établis au chapitre III de ce même livre
trouvent une explication dans la théorie qui vient d'être exposée et,
par cela même, peuvent servir à la vérifier.

Nous avons vu alors que, par lui-même et indépendamment de la famille,
le mariage, en France, conférait à l'homme un coefficient de
préservation égal à 1,3. Nous savons maintenant à quoi ce coefficient
correspond. Il représente les avantages que l'homme retire de
l'influence régulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modération
qu'il impose à ses penchants et du bien-être moral qui en résulte. Mais
nous avons en même temps constaté que, dans ce même pays, la condition
de la femme mariée était, au contraire, aggravée tant que la présence
d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
par nature, un être égoïste et méchant dont le rôle dans le ménage
serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France où, jusqu'à des
temps récents, le mariage n'était pas affaibli par le divorce, la règle
inflexible qu'il imposait à la femme était pour elle un joug très lourd
et sans profit. Plus généralement, voilà à quelle cause est dû cet
antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
également[272]: c'est que leurs intérêts sont contraires; l'un a besoin
de contrainte et l'autre de liberté.

Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, à un certain moment de sa vie,
soit affecté par le mariage de la même manière que la femme, quoique
pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montré, les trop jeunes
époux se tuent beaucoup plus que les célibataires du même âge, c'est
sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
confiantes en elles-mêmes pour pouvoir se soumettre à une règle aussi
sévère. Celle-ci leur apparaît donc comme un obstacle insupportable
auquel leurs désirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
quand l'âge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
nécessité d'une discipline[273].

Enfin, nous avons vu dans ce même chapitre III que, là où le mariage
favorise l'épouse de préférence à l'époux, l'écart entre les deux sexes
est toujours moindre que là où l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
que, même dans les sociétés où l'état matrimonial est tout à l'avantage
de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend à l'homme,
quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bénéficier s'il est
conforme à ses intérêts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
c'est ce que suppose la théorie qui vient d'être exposée. Les résultats
que nous avons précédemment obtenus et ceux qui découlent du présent
chapitre se rejoignent donc et se contrôlent mutuellement.

Nous arrivons ainsi à une conclusion assez éloignée de l'idée qu'on se
fait couramment du mariage et de son rôle. Il passe pour avoir été
institué en vue de l'épouse et pour protéger sa faiblesse contre les
caprices masculins. La monogamie, en particulier, est très souvent
présentée comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
polygames pour relever et améliorer la condition de la femme dans le
mariage. En réalité, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
déterminé à s'imposer cette restriction, c'est à lui qu'elle profite le
plus. La liberté à laquelle il a ainsi renoncé ne pouvait être pour lui
qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mêmes raisons d'en
faire l'abandon et, à cet égard, on peut dire que, en se soumettant à la
même règle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].



CHAPITRE VI

Formes individuelles des différents types de suicides.


Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y
a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le
déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont
même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la
différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré
que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper
eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants
suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations
individuelles.

Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début
de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification
étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre
pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons
d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il
revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de
quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les
particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en
avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à
son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les
conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut
être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais
celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les
exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.

Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite
qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de
faire une description méthodique de tous les suicides qui sont
journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de
l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux
et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour
effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes
respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que
déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours
recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la
contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin
d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore
l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus
étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de
l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre
eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de
l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état
unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier
extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot
désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on
se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui
l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme
renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la
signification morale et sociale n'est pas du tout la même.

I.

Il est une première forme de suicide que l'antiquité a certainement
connue, mais qui s'est surtout développée de nos jours; le Raphaël de
Lamartine nous en offre le type idéal. Ce qui la caractérise, c'est un
état de langueur mélancolique qui détend les ressorts de l'action. Les
affaires, les fonctions publiques, le travail utile, même les devoirs
domestiques n'inspirent au sujet qu'indifférence et qu'éloignement. Il
répugne à sortir de lui-même. En revanche, la pensée et la vie
intérieure gagnent tout ce que perd l'activité. En se détournant de ce
qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-même, se prend elle-même
comme son propre et unique objet et se donne pour principale tâche de
s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrême concentration, elle
ne fait que rendre plus profond le fossé qui la sépare du reste de
l'univers. Du moment que l'individu s'éprend à ce point de soi-même, il
ne peut que se détacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et
consacrer, en le renforçant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est
pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de
s'attacher à autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est
altruiste, car il est centrifuge et répand l'être hors de lui-même. La
réflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'égoïste; car
elle n'est possible que dans la mesure où le sujet se dégage de l'objet
et s'en éloigne pour revenir sur soi-même, et elle est d'autant plus
intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se
mêlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'être
confondu avec lui, de manière à pouvoir le contempler du dehors; à plus
forte raison, est-ce nécessaire pour se penser soi-même. Celui donc dont
toute l'activité se tourne en pensée intérieure, devient insensible à
tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour
s'unir, dans une union féconde, à un autre être que lui; c'est pour
méditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles
sont stériles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans
rien produire qui leur soit extérieur.

Mais d'un autre côté, toute vie intérieure tire du dehors sa matière
première. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manière dont nous
les pensons. Nous ne pouvons pas réfléchir notre conscience dans un état
d'indétermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle
ne se détermine qu'affectée par autre chose qu'elle-même. Si donc elle
s'individualise au delà d'un certain point, si elle se sépare trop
radicalement des autres êtres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus
communiquer avec les sources mêmes auxquelles elle devrait normalement
s'alimenter et n'a plus rien à quoi elle puisse s'appliquer. En faisant
le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste
plus rien à réfléchir que sa propre misère. Elle n'a plus pour objet de
méditation que le néant qui est en elle et la tristesse qui en est la
conséquence. Elle s'y complaît, s'y abandonne avec une sorte de joie
maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement décrite
par la bouche de son héros: «La langueur de toutes choses autour de moi
était, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle
l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de
tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées,
d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon
âme pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,
mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une
douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans
l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me
séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à
m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde
que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à
travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la
nature et Dieu[276]».

Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y
être progressivement attiré. On a beau le décorer du nom d'infini, il ne
change pas pour cela de nature. Quand on éprouve tant de plaisir à
n'être pas, on ne peut satisfaire complètement son penchant qu'en
renonçant complètement à être. Voilà ce qu'il y a d'exact dans le
parallélisme que Hartmann croit observer entre le développement de la
conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'idée et le
mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en
sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.
Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la même
mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le règne absolu de l'idée ne
peut s'établir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est
pas à dire que, comme le croit Hartmann, la réalité soit, par elle-même,
intolérable, à moins d'être voilée par l'illusion. La tristesse n'est
pas inhérente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela
seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pensée.
C'est nous qui la créons de toutes pièces; mais il faut pour cela que
notre pensée soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de
l'homme, c'est seulement quand elle atteint un développement maladif,
quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un
absolu et cherche en elle-même sa propre fin. Il s'agit si peu d'une
découverte tardive, de la conquête ultime de la science, que nous
aurions pu tout aussi bien emprunter à l'état d'esprit stoïcien les
principaux éléments de notre description. Le stoïcisme lui aussi
enseigne que l'homme doit se détacher de tout ce qui lui est extérieur
pour vivre de lui-même et par lui-même. Seulement, comme la vie se
trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.

Ces mêmes caractères se retrouvent dans l'acte final qui est la
conséquence logique de cet état moral. Le dénouement n'a rien de violent
ni de précipité. Le patient choisit son heure et médite son plan
longtemps à l'avance. Même les moyens lents ne lui répugnent pas. Une
mélancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses
derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce
négociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une forêt peu
fréquentée et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait
duré près de trois semaines, il avait régulièrement tenu de ses
impressions un journal qui nous a été conservé. Un autre s'asphyxie en
soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note
au fur et à mesure ses observations: «Je ne prétends pas, écrit-il,
montrer plus de courage ou de lâcheté; je veux seulement employer le peu
d'instants qui me restent à décrire les sensations qu'on éprouve en
s'asphyxiant et la durée des souffrances[278]». Un autre, avant de se
laisser aller à ce qu'il appelle «l'enivrante perspective du repos»,
construit un appareil compliqué, destiné à consommer sa fin sans que le
sang puisse se répandre sur le plancher[279].

On aperçoit aisément comment ces particularités diverses se rattachent
au suicide égoïste. Il n'est guère douteux qu'elles n'en soient la
conséquence et l'expression individuelle. Cette paresse à l'action, ce
détachement mélancolique résultent de cet état d'individuation exagérée
par lequel nous avons défini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,
c'est que les liens qui l'unissaient aux autres êtres sont détendus ou
brisés, c'est que la société, sur les points où il est en contact avec
elle, n'est pas assez fortement intégrée. Ces vides qui séparent les
consciences et les rendent étrangères les unes aux autres viennent
précisément du relâchement du tissu social. Enfin, le caractère
intellectuel et méditatif de ces sortes de suicides s'explique sans
peine, si l'on se rappelle que le suicide égoïste a pour accompagnement
nécessaire un grand développement de la science et de l'intelligence
réfléchie. Il est évident, en effet, que, dans une société où la
conscience est normalement nécessitée à étendre son champ d'action, elle
est aussi beaucoup plus exposée à excéder ces limites normales qu'elle
ne peut dépasser sans se détruire elle-même. Une pensée qui met tout en
question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son
ignorance, risque de se mettre elle-même en question et de s'abîmer dans
le doute. Car, si elle ne parvient pas à découvrir les titres que
peuvent avoir à l'existence les choses sur lesquelles elle
s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si
vite tant de mystères--elle leur déniera toute réalité, même le seul
fait qu'elle se pose le problème implique déjà qu'elle penche aux
solutions négatives. Mais, du même coup, elle se videra de tout contenu
positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui résiste, ne pourra
plus que se perdre dans le vide des rêveries intérieures.

Mais cette forme élevée du suicide égoïste n'est pas la seule; il en est
une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de méditer tristement sur
son état, en prend allégrement son parti. Il a conscience de son égoïsme
et des conséquences qui en découlent logiquement; mais il les accepte
par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette
seule différence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc
comme tâche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant
même pour en rendre la satisfaction plus assurée. Sachant qu'il ne peut
rien espérer d'autre, il ne demande rien de plus, tout disposé, s'il est
empêché d'atteindre cette unique fin, à se défaire d'une existence
désormais sans raison. C'est le suicide épicurien. Car Épicure
n'ordonnait pas à ses disciples de hâter la mort, il leur conseillait,
au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intérêt.
Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on
est à chaque instant exposé à n'en plus avoir aucun, et que le plaisir
sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme à la vie, il
les exhortait à se tenir toujours prêts à en sortir, au moindre appel
des circonstances. Ici donc, la mélancolie philosophique et rêveuse est
remplacée par un sang-froid sceptique et désabusé qui est
particulièrement sensible à l'heure du dénouement. Le patient se frappe
sans haine, sans colère, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec
laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce
dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue à laquelle il
aboutit; c'est un événement qu'il prévoyait comme plus ou moins
prochain. Aussi ne s'ingénie-t-il pas en de longs préparatifs; d'accord
avec sa vie antérieure, il cherche seulement à diminuer la douleur. Tel
est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment inévitable est
arrivé où ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent
avec une tranquillité ironique et une sorte de simplicité[280].

       *       *       *       *       *

Quand nous avons constitué le suicide altruiste, nous avons assez
multiplié les exemples pour n'avoir pas besoin de décrire longuement les
formes psychologiques qui le caractérisent. Elles s'opposent à celles
que revêt le suicide égoïste, comme l'altruisme lui-même à son
contraire. Ce qui distingue l'égoïste qui se tue, c'est une dépression
générale qui se manifeste soit par une langueur mélancolique, soit par
l'indifférence épicurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce
qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain
déploiement d'énergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette énergie
est mise au service de la raison et de la volonté. Le sujet se tue parce
que sa conscience le lui ordonne; il se soumet à un impératif. Aussi son
acte a-t-il pour note dominante cette fermeté sereine que donne le
sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant
Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme
est à l'état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de
plus irréfléchi. C'est un élan de foi et d'enthousiasme qui précipite
l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et
tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s'unir à
une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à
apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur
religieuse du fanatique qui se fait écraser avec béatitude sous le char
de son idole ne ressemble pas à celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux
remords du criminel qui met fin à ses jours pour expier son forfait.
Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phénomène
restent les mêmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par
conséquent, avec le suicide déprimé dont il a été plus haut question.

Ce caractère se retrouve même dans ces suicides plus simples du primitif
ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une légère offense a terni leur
honneur, soit pour prouver leur courage. La facilité avec laquelle ils
sont accomplis ne doit pas être confondue avec le sang-froid désabusé de
l'épicurien. La disposition à faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas
d'être une tendance active, alors même qu'elle est assez profondément
enracinée pour agir avec l'aisance et la spontanéité de l'instinct. Un
cas, qui peut être regardé comme le modèle de ce genre, nous est
rapporté par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, après avoir, une
première fois et sans succès, tenté de se pendre, se prépare à
recommencer, mais prend soin, au préalable, de consigner par écrit ses
dernières impressions: «Étrange destinée que la mienne, dit-il! Je viens
de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cassé, je suis
tombé sur le bras gauche... Les nouveaux préparatifs sont terminés, je
vais bientôt recommencer, mais je vais fumer encore une dernière pipe;
ce sera la dernière, j'espère. Je n'ai pas fait de difficultés la
première fois, ça s'est assez bien passé; j'espère que la seconde ira de
même. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est
assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.
Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience
tranquille[281]». Il n'y a sous cette tranquillité ni ironie, ni
scepticisme, ni cette espèce de crispation involontaire que le viveur
qui se tue ne réussit jamais à dissimuler complètement. Le calme est
parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous
les penchants actifs du sujet lui préparaient les voies.

Enfin, il est une troisième sorte de suicidés qui s'opposent et aux
premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux
seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scène
finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi
religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est
la colère et tout ce qui d'ordinaire accompagne la déception. Brierre de
Boismont, qui a analysé les écrits laissés par 1.507 suicidés, a
constaté qu'un très grand nombre exprimaient avant tout un état
d'irritation et de lassitude exaspérée. Ce sont tantôt des blasphèmes,
des récriminations violentes contre la vie en général, et tantôt des
menaces et des plaintes contre une personne en particulier à laquelle le
sujet impute la responsabilité de ses malheurs. À ce même groupe se
rattachent évidemment les suicides qui sont comme le complément d'un
homicide préalable: l'homme se tue après avoir tué celui qu'il accuse
d'avoir empoisonné sa vie. Nulle part, l'exaspération du suicidé n'est
plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,
mais par des actes. L'égoïste qui se tue ne se laisse jamais aller à de
pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de
la vie, mais d'une manière dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite
pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutôt que
douloureuse. Elle ne l'intéresse pas, mais elle ne lui inflige pas de
souffrances positives. L'état de dépression où il se trouve ne lui
permet même pas les emportements. Quant à ceux de l'altruiste, ils ont
un tout autre sens. Par définition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il
fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en présence
d'une forme psychologique distincte des précédentes.

Or elle paraît bien être impliquée dans la nature du suicide anomique.
En effet, des mouvements qui ne sont pas réglés ne sont ajustés ni les
uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre; ils ne
peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit
progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la
mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux
déceptions. Un homme qui est brusquement rejeté au-dessous de la
condition à laquelle il était accoutumé, ne peut pas ne pas s'exaspérer
en sentant lui échapper une situation dont il se croyait maître, et son
exaspération se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle
soit, réelle ou imaginaire, à laquelle il attribue sa ruine. S'il se
reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à
lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y
aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un
homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment
est le même dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est
toujours dans un accès de colère que le sujet se frappe, qu'il ait ou
non frappé antérieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement
de toutes ses habitudes produit chez lui un état de surexcitation aiguë
qui tend nécessairement à se soulager par des actes destructifs. L'objet
sur lequel se déchargent les forces passionnelles qui sont ainsi
soulevées est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances
qui détermine le sens dans lequel elles se dirigent.

Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de déchoir
au-dessous de lui-même, l'individu est entraîné, au contraire, mais sans
règle et sans mesure, à se dépasser perpétuellement soi-même. Tantôt, en
effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,
en réalité, excédait ses forces; c'est le suicide des incompris, si
fréquent aux époques où il n'y a plus de classement reconnu. Tantôt,
après avoir réussi pendant un temps à satisfaire tous ses désirs et son
goût du changement, il vient se heurter tout à coup à une résistance
qu'il ne peut vaincre, et il se défait avec impatience d'une existence
où il se trouve désormais à l'étroit. C'est le cas de Werther, ce cœur
turbulent, comme il s'appelle lui-même, épris d'infini, qui se tue pour
un amour contrarié, et de tous ces artistes qui, après avoir été comblés
de succès, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une
critique un peu sévère, ou parce que leur vogue cesse de
s'accroître[282].

Il en est d'autres encore qui, sans avoir à se plaindre des hommes ni
des circonstances, en viennent d'eux-mêmes à se lasser d'une poursuite
sans issue possible, où leurs désirs s'irritent au lieu de s'apaiser.
Ils s'en prennent alors à la vie en général et l'accusent de les avoir
trompés. Seulement, la vaine agitation à laquelle ils se sont livrés
laisse derrière elle une sorte d'épuisement qui empêche les passions
déçues de se manifester avec la même violence que dans les cas
précédents: Elles se sont comme fatiguées à la longue et sont ainsi
devenues moins capables de réagir avec énergie. Le sujet tombe donc dans
une sorte de mélancolie qui, par certains côtés, rappelle celle de
l'égoïste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y
domine, c'est un dégoût plus ou moins irrité de l'existence. C'est déjà
cet état d'âme que Sénèque observait chez ses contemporains en même
temps que le suicide qui en résulte. «Le mal qui nous travaille, dit-il,
n'est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes
sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la
douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de
gens appellent la mort, lorsqu'après avoir essayé de tous les
changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir
rien éprouver de nouveau[283]». De nos jours, un des types où s'est
peut-être le mieux incarné ce genre d'esprit, c'est le René de
Chateaubriand. Tandis que Raphaël est un méditatif qui s'abîme en
lui-même, René est un inassouvi. «On m'accuse, s'écrie-t-il
douloureusement, d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir
longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se
hâte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle était accablée de
leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:
hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.
_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a
pour moi aucune valeur_[284]?»

Cette description achève de montrer les rapports et les différences du
suicide égoïste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique
nous avait déjà permis d'apercevoir[285]. Les suicidés de l'un et de
l'autre type souffrent de ce qu'on a appelé le mal de l'infini. Mais ce
mal ne prend pas la même forme dans les deux cas. Là, c'est
l'intelligence réfléchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre
mesure; ici, c'est la sensibilité qui se surexcite et se dérègle. Chez
l'un, la pensée, à force de se replier sur elle-même, n'a plus d'objet;
chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de
but. Le premier se perd dans l'infini du rêve, le second, dans l'infini
du désir.

       *       *       *       *       *

Ainsi, même la formule psychologique du suicidé n'a pas la simplicité
qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas défini quand on a dit de lui
qu'il est lassé de l'existence, dégoûté de la vie, etc. En réalité, il y
a des sortes très différentes de suicidés et ces différences sont
sensibles dans la manière dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi
classer actes et agents en un certain nombre d'espèces: or ces espèces
correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que
nous avons antérieurement constitués d'après la nature des causes
sociales dont ils dépendent. Elles en sont comme le prolongement à
l'intérieur des individus.

Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se présentent pas toujours
dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté. Mais il arrive très
souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance
à des espèces composées; des caractères appartenant à plusieurs d'entre
elles se retrouvent conjointement dans un même suicide. La raison en est
que les différentes causes sociales du suicide peuvent elles-mêmes agir
simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets. C'est
ainsi que des malades sont en proie à des délires de nature différente,
qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous
dans un même sens malgré la diversité de leurs origines, tendent à
déterminer un même acte. Ils se renforcent mutuellement. De même encore,
on voit des fièvres très diverses coexister chez un même sujet et
contribuer, chacune pour sa part et à sa façon, à élever la température
du corps.

Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une
affinité spéciale, c'est l'égoïsme et l'anomie. Nous savons, en effet,
qu'ils ne sont généralement que deux aspects différents d'un même état
social; il n'est donc pas étonnant qu'ils se rencontrent chez un même
individu. Il est même presque inévitable que l'égoïste ait quelque
aptitude au dérèglement; car, comme il est détaché de la société, elle
n'a pas assez de prise sur lui pour le régler. Si, néanmoins, ses désirs
ne s'exaspèrent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez
lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourné sur lui-même et
que le monde extérieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne
soit ni un égoïste complet ni un pur agité. On le voit alors jouer
concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en
lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins
de fougue que le passionné proprement dit, mais aussi il se lasse plus
vite et cette lassitude le rejette à nouveau sur lui-même et renforce sa
mélancolie première. Inversement, le dérèglement ne va pas sans un germe
d'égoïsme; car on ne serait pas rebelle à tout frein social, si l'on
était fortement socialisé. Seulement, là où l'action de l'anomie est
prépondérante, ce germe ne peut se développer; car en jetant l'homme
hors de lui, elle l'empêche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins
intense, elle peut laisser l'égoïsme produire quelques-uns de ses
effets. Par exemple, la borne à laquelle vient se heurter l'inassouvi
peut l'amener à se replier sur soi et à chercher dans la vie intérieure
un dérivatif à ses passions déçues. Mais comme il n'y trouve rien à quoi
il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut
que le déterminer à se fuir de nouveau et accroît, par conséquent, son
inquiétude et son mécontentement. Ainsi se produisent des suicides
mixtes où l'abattement alterne avec l'agitation, le rêve avec l'action,
les emportements du désir avec les méditations du mélancolique.

L'anomie peut également s'associer à l'altruisme. Une même crise peut
bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'équilibre entre lui et
son milieu et, en même temps, mettre ses dispositions altruistes dans un
état qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous
avons appelé les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se
tuèrent en masse au moment de la prise de Jérusalem, c'est à la fois
parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des
tributaires de Rome, menaçaient de transformer le genre de vie auquel
ils étaient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur
culte pour survivre à l'anéantissement probable de l'un et de l'autre.
De même, il arrive souvent qu'un homme ruiné se tue autant parce qu'il
ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour épargner à son
nom et à sa famille la honte de la faillite. Si officiers et
sous-officiers se suicident facilement au moment où ils sont obligés de
prendre leur retraite, c'est aussi bien à cause du changement soudain
qui va se faire dans leur manière de vivre qu'à cause de leur
prédisposition générale à compter leur vie pour rien. Les deux causes
agissent dans la même direction. Il en résulte des suicides où soit
l'exaltation passionnelle soit la fermeté courageuse du suicide
altruiste s'allient à l'affolement exaspéré que produit l'anomie.

Enfin, l'égoïsme et l'altruisme eux-mêmes, ces deux contraires, peuvent
unir leur action. À certaines époques, où la société désagrégée ne peut
plus servir d'objectif aux activités individuelles, il se rencontre
pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant
l'influence de cet état général d'égoïsme, aspirent à autre chose. Mais
sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-même que d'aller
sans fin de plaisirs égoïstes en plaisirs égoïstes, et que des
jouissances fugitives, même si elles sont incessamment renouvelées, ne
sauraient jamais calmer leur inquiétude, ils cherchent un objet durable
auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens à
leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de réel à quoi ils tiennent,
ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pièces une
réalité idéale qui puisse jouer ce rôle. Ils créent donc par la pensée
un être imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se
donnent d'une manière d'autant plus exclusive qu'ils sont dépris de tout
le reste, voire d'eux-mêmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les
raisons d'être qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix à
leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:
individualistes pour tout ce qui regarde le monde réel, ils sont d'un
altruisme immodéré pour tout ce qui concerne cet objet idéal. Or l'une
et l'autre disposition mènent au suicide.

Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stoïcien.
Tout à l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits
essentiels du suicide égoïste; mais il peut être considéré sous un tout
autre aspect. Si le stoïcien professe une absolue indifférence pour tout
ce qui dépasse l'enceinte de la personnalité individuelle, s'il exhorte
l'individu à se suffire à lui-même, en même temps, il le place dans un
état d'étroite dépendance vis-à-vis de la raison universelle et le
réduit même à n'être que l'instrument par lequel elle se réalise. Il
combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral
le plus radical et un panthéisme intempérant. Aussi, le suicide qu'il
pratique est-il à la fois apathique comme celui de l'égoïste et
accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y
retrouve et la mélancolie de l'un et l'énergie active de l'autre;
l'égoïsme s'y mêle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui
distingue le mysticisme propre aux époques de décadence, si différent,
malgré les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes
et en voie de formation. Celui-ci résulte de l'élan collectif qui
entraîne dans un même sens les volontés particulières, de l'abnégation
avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer à l'œuvre commune;
l'autre n'est qu'un égoïsme conscient de soi-même et de son néant, qui
s'efforce de se dépasser, mais n'y parvient qu'en apparence et
artificiellement.



II

_A priori_, on pourrait croire qu'il existe quelque rapport entre la
nature du suicide et le genre de mort choisi par le suicidé. Il paraît,
en effet, assez naturel que les moyens qu'il «emploie pour exécuter sa
résolution dépendent des sentiments qui l'animent, et, par conséquent,
les expriment. Par suite, on pourrait être tenté d'utiliser les
renseignements que nous fournissent sur ce point les statistiques pour
caractériser avec plus de précision, d'après leurs formes extérieures,
les différentes sortes de suicides. Mais les recherches que nous avons
entreprises sur ce point ne nous ont donné que des résultats négatifs.

Pourtant, ce sont certainement des causes sociales qui déterminent ces
choix; car la fréquence relative des différents modes de suicide reste
pendant très longtemps invariable pour une même société, tandis qu'elle
varie très sensiblement d'une société à l'autre, comme le montre le
tableau suivant:

Tableau XXX

_Proportion des différents genres de mort sur 1.000 suicides (les deux
sexes réunis)._

/*
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|PAYS ET|STRANGULATION|SUBMERSION|ARMES|PRÉCIPITATION|POISON|ASPHYXIE|
|ANNÉES |et pendaison |          |     |    d'un     |      |        |
|       |             |          |     | lieu élevé  |      |        |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|France |             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     426     |    269   | 103 |       28    |  20  |   69   |
|  1873.|     430     |    298   | 106 |       30    |  21  |   67   |
|  1874.|     440     |    269   | 122 |       28    |  23  |   72   |
|  1875.|     446     |    294   | 107 |       31    |  19  |   63   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Prusse |             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     610     |    197   | 102 |        6,9  |  25  |    3   |
|  1873.|     597     |    217   |  95 |        8,4  |  25  |    4,6 |
|  1874.|     610     |    162   | 126 |        9,1  |  28  |    6,5 |
|  1875.|     615     |    170   | 105 |        9,5  |  35  |    7,7 |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Anglet.|             |          |     |             |      |        |
|  1872.|     374     |    221   |  38 |       30    |  91  |   --   |
|  1873.|     366     |    218   |  44 |       20    |  97  |   --   |
|  1874.|     374     |    176   |  58 |       20    |  94  |   --   |
|  1875.|     362     |    208   |  45 |       --    |  97  |   --   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
|Italie |             |          |     |             |      |        |
|  1874.|     174     |    305   | 236 |      106    |  60  |   13,7 |
|  1875.|     173     |    273   | 251 |      104    |  62  |   31,4 |
|  1876.|     125     |    246   | 285 |      113    |  69  |   29   |
|  1877.|     176     |    299   | 238 |      111    |  55  |   22   |
+-------+-------------+----------+-----+-------------+------+--------+
*/

Ainsi, chaque peuple a son genre de mort, préféré et l'ordre de ses
préférences ne change que très difficilement. Il est même plus constant
que le chiffre total des suicides; les événements qui, parfois,
modifient passagèrement le second n'affectent pas toujours le premier.
Il y a plus: les causes sociales sont tellement prépondérantes que
l'influence des facteurs cosmiques ne paraît pas appréciable. C'est
ainsi que les suicides par submersion, contrairement à toutes les
présomptions, ne varient pas d'une saison à l'autre d'après une loi
spéciale. Voici, en effet, quelle était en France, pendant la période
1872-78, leur distribution mensuelle comparée à celle des suicides en
général:

_Part de chaque mois sur 1.000 suicides annuels:_

/*
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|                |JANVIER.|FÉVRIER.|MARS.|AVRIL.|MAI. |JUIN.|JUILLET.|
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|De toute espèce |  75,8  |  66,5  |84,8 | 97,3 |103,1|109,9|  103,5 |
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
|Par submersion  |  73,5  |  67,0  |81,9 | 94,4 |106,4|117,3|  107,7 |
+----------------+--------+--------+-----+------+-----+-----+--------+
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|                | AOUT. | SEPTEMBRE.| OCTOBRE.| NOVEMBRE.| DÉCEMBRE.|
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|De toute espèce.| 86,3  |   74,3    |   71,4  |    65,2  |   59,2   |
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
|Par submersion. | 91,2  |   71,0    |   74,3  |    61,0  |   54,2   |
+----------------+-------+-----------+---------+----------+----------+
*/

C'est à peine si, pendant la belle saison, les suicides par submersion
augmentent un peu plus que les autres; la différence est insignifiante.
Cependant, l'été semblerait devoir les favoriser exceptionnellement. On
a dit, il est vrai, que la submersion était moins employée dans le Nord
que dans le Midi et on a attribué ce fait au climat[287]. Mais, à
Copenhague, pendant la période 1845-56, ce mode de suicide n'était pas
moins fréquent qu'en Italie, (281 cas 0%0 au lieu de 300). À
Saint-Pétersbourg, durant les années 1873-74, il n'en était pas de plus
pratiqué. La température ne met donc pas obstacle à ce genre de mort.

Seulement, les causes sociales dont dépendent les suicides en général
diffèrent de celles qui déterminent la façon dont ils s'accomplissent;
car on ne peut établir aucune relation entre les types de suicides que
nous avons distingués et les modes d'exécution les plus répandus.
L'Italie est un pays foncièrement catholique où la culture scientifique
était, jusqu'à des temps récents, assez peu développée. Il est donc très
probable que les suicides altruistes y sont plus fréquents qu'en France
et qu'en Allemagne, puisqu'ils sont un peu en raison inverse du
développement intellectuel; plusieurs raisons qu'on trouvera dans la
suite de cet ouvrage confirmeront cette hypothèse. Par conséquent, comme
le suicide par les armes à feu y est beaucoup plus fréquent que dans les
pays du centre de l'Europe, on pourrait croire qu'il n'est pas sans
rapports avec l'état d'altruisme. On pourrait même faire encore
remarquer, à l'appui de cette supposition, que c'est aussi le genre de
suicide préféré par les soldats. Malheureusement, il se trouve qu'en
France ce sont les classes les plus intellectuelles, écrivains,
artistes, fonctionnaires, qui se tuent le plus de cette manière[288]. De
même, il pourrait sembler que le suicide mélancolique trouve dans la
pendaison son expression naturelle. Or, en fait, c'est dans les
campagnes qu'on y a le plus recours, et pourtant la mélancolie est un
état d'esprit plus spécialement urbain.

Les causes qui poussent l'homme à se tuer ne sont donc pas celles qui le
décident à se tuer de telle manière plutôt que de telle autre. Les
mobiles qui fixent son choix sont d'une tout autre nature. C'est,
d'abord, l'ensemble d'usages et d'arrangements de toute sorte qui
mettent à sa portée tel instrument de mort plutôt que tel autre. Suivant
toujours la ligne de la moindre résistance tant qu'un facteur contraire
n'intervient pas, il tend à employer le moyen de destruction qu'il a le
plus immédiatement sous la main et qu'une pratique journalière lui a
rendu familier. Voilà pourquoi, par exemple, dans les grandes villes, on
se tue plus que dans les campagnes en se jetant du haut d'un lieu élevé:
c'est que les maisons sont plus hautes. De même, à mesure que le sol se
couvre de chemins de fer, l'habitude de chercher la mort en se faisant
écraser sous un train se généralise. Le tableau qui figure la part
relative des différents modes de suicide dans l'ensemble des morts
volontaires traduit donc en partie l'état de la technique industrielle,
de l'architecture la plus répandue, des connaissances scientifiques,
etc. À mesure que l'emploi de l'électricité se vulgarisera, les suicides
à l'aide de procédés électriques deviendront aussi plus fréquents.

Mais la cause peut-être la plus efficace, c'est la dignité relative que
chaque peuple et, à l'intérieur de chaque peuple, chaque groupe social
attribue aux différents genres de mort. Il s'en faut, en effet, qu'ils
soient tous mis sur le même plan. Il en est qui passent pour plus
nobles, d'autres qui répugnent comme vulgaires et avilissants; et la
manière dont ils sont classés par l'opinion change avec les communautés.
À l'armée, la décapitation est considérée comme une mort infamante;
ailleurs, ce sera la pendaison. Voilà comment il se fait que le suicide
par strangulation est beaucoup plus répandu dans les campagnes que dans
les villes et dans les petites villes que dans les grandes. C'est qu'il
a quelque chose de violent et de grossier qui froisse la douceur des
mœurs urbaines et le culte que les classes cultivées ont pour la
personne humaine. Peut-être aussi cette répulsion tient-elle au
caractère déshonorant que des causes historiques ont attaché à ce genre
de mort et que les affinés des villes sentent avec une vivacité que la
sensibilité plus simple du rural ne comporte pas.

La mort choisie par le suicidé est donc un phénomène tout à fait
étranger à la nature même du suicide. Si intimement que semblent
rapprochés ces deux éléments d'un même acte, ils sont, en réalité,
indépendants l'un de l'autre. Du moins, il n'y a entre eux que des
rapports extérieurs de juxtaposition. Car, s'ils dépendent tous deux de
causes sociales, les états sociaux qu'ils expriment sont très
différents. Le premier n'a rien à nous apprendre sur le second; il
ressortit à une tout autre étude. C'est pourquoi, bien qu'il soit
d'usage d'en traiter assez longuement à propos du suicide, nous ne nous
y arrêterons pas davantage. Il ne saurait rien ajouter aux résultats
qu'ont donnés les recherches précédentes et que résume le tableau
suivant:

_Classification étiologique et morphologique des types sociaux du
suicide._

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               FORMES INDIVIDUELLES QU'ILS REVÊTENT                 |
+---------------------------------------+----------------------------+
|      Caractère fondamental            |    Variétés secondaires    |
+------------+------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     | Apathie     | Mélancolie paresseuse avec |
|            |égoïste     |             | complaisance pour elle-même|
|            |            |             |                            |
|            |            |             | Sang-froid désabusé du     |
|            |            |             | sceptique                  |
|            +------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     |Énergie      | Avec sentiment calme du    |
|Types       |altruiste   |passionnelle | devoir                     |
|élémentaires|            |ou volontaire| Avec enthousiasme mystique |
|            |            |             | Avec courage paisible      |
|            +------------+-------------+----------------------------+
|            |Suicide     |Irritation,  | Récriminations violentes   |
|            |anomique    |dégoût.      | contre la vie en général   |
|            |            |             |                            |
|            |            |             | Récriminations violentes   |
|            |            |             | contre une personne en     |
|            |            |             | particulier                |
|            |            |             | (homicide-suicide)         |
+------------+------------+-------------+----------------------------+
|            |                          | Mélange d'agitation et     |
|            |Suicide ego-anomique      | d'apathie, d'action et de  |
|            |                          | rêverie                    |
|Types mixtes+--------------------------+----------------------------+
|            |Suicide anomique-altruiste| Effervescence exaspérée    |
|            +--------------------------+----------------------------+
|            |Suicide ego-altruiste     | Mélancolie tempérée par une|
|            |                          | certaine fermeté morale    |
+------------+--------------------------+----------------------------+
*/


Tels sont les caractères généraux du suicide, c'est-à-dire ceux qui
résultent immédiatement de causes sociales. En s'individualisant dans
les cas particuliers, ils se compliquent de nuances variées selon le
tempérament personnel de la victime et les circonstances spéciales dans
lesquelles elle est placée, Mais, sous la diversité des combinaisons qui
se produisent ainsi, on peut toujours retrouver ces formes
fondamentales.



LIVRE III

DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GENERAL



CHAPITRE I

L'élément social du suicide.


Maintenant que nous connaissons les facteurs en fonction desquels varie
le taux social des suicides, nous pouvons préciser la nature de la
réalité à laquelle il correspond et qu'il exprime numériquement.

I.

Les conditions individuelles dont on pourrait, _a priori_, supposer que
le suicide dépend, sont de deux sortes.

Il y a d'abord la situation extérieure dans laquelle se trouve placé
l'agent. Tantôt les hommes qui se tuent ont éprouvé des chagrins de
famille ou des déceptions d'amour-propre, tantôt ils ont eu à souffrir
de la misère ou de la maladie, tantôt encore ils ont à se reprocher
quelque faute morale, etc., etc. Mais nous avons vu que ces
particularités individuelles ne sauraient expliquer le taux social des
suicides; car il varie dans des proportions considérables, alors que les
diverses combinaisons de circonstances, qui servent ainsi d'antécédents
immédiats aux suicides particuliers, gardent à peu près la même
fréquence relative. C'est donc qu'elles ne sont pas les causes
déterminantes de l'acte qu'elles précèdent. Le rôle important qu'elles
jouent parfois dans la délibération n'est pas une preuve de leur
efficacité. On sait, en effet, que les délibérations humaines, telles
que les atteint la conscience réfléchie, ne sont souvent que de pure
forme et n'ont d'autre objet que de corroborer une résolution déjà prise
pour des raisons que la conscience ne connaît pas.

D'ailleurs, les circonstances qui passent pour causer le suicide parce
qu'elles l'accompagnent assez fréquemment, sont en nombre presque
infini. L'un se tue dans l'aisance, et l'autre dans la pauvreté; l'un
était malheureux en ménage et l'autre venait de rompre par le divorce un
mariage qui le rendait malheureux, ici, un soldat renonce à la vie après
avoir été puni pour une faute qu'il n'a pas commise; là, un criminel se
frappe dont le crime est resté impuni. Les événements de la vie les plus
divers et même les plus contradictoires peuvent également servir de
prétextes au suicide. C'est donc qu'aucun d'eux n'en est la cause
spécifique. Pourrons-nous du moins attribuer cette causalité aux
caractères qui leur sont communs à tous? Mais en est-il? Tout au plus
peut-on dire qu'ils consistent généralement en contrariétés, en
chagrins, mais sans qu'il soit possible de déterminer quelle intensité
la douleur doit atteindre pour avoir cette tragique conséquence. Il
n'est pas de mécompte dans la vie, si insignifiant soit-il, dont on
puisse dire par avance qu'il ne saurait, en aucun cas, rendre
l'existence intolérable; il n'en est pas davantage qui ait cet effet
nécessairement. Nous voyons des hommes résister à d'épouvantables
malheurs, tandis que d'autres se suicident après de légers ennuis. Et
d'ailleurs, nous avons montré que les sujets qui peinent le plus ne sont
pas ceux qui se tuent le plus. C'est plutôt la trop grande aisance qui
arme l'homme contre lui-même. C'est aux époques et dans les classes où
la vie est le moins rude qu'on s'en défait le plus facilement. Du moins,
si vraiment il arrive que la situation personnelle de la victime soit la
cause efficiente de sa résolution, ces cas sont certainement très rares
et, par conséquent, on ne saurait expliquer ainsi le taux social des
suicides.

Aussi ceux-là mêmes qui ont attribué le plus d'influence aux conditions
individuelles les ont-ils moins cherchées dans ces incidents extérieurs
que dans la nature intrinsèque du sujet, c'est-à-dire dans sa
constitution biologique et parmi les concomitants physiques dont elle
dépend. Le suicide a été ainsi présenté comme le produit d'un certain
tempérament, comme un épisode de la neurasthénie, soumis à l'action des
mêmes facteurs qu'elle. Mais nous n'avons découvert aucun rapport
immédiat et régulier entre la neurasthénie et le taux social des
suicides. Il arrive même que ces deux faits varient en raison inverse
l'un de l'autre et que l'un est à son minimum au même moment et dans les
mêmes lieux où l'autre est à son apogée. Nous n'avons pas trouvé
davantage de relations définies entre le mouvement des suicides et les
états du milieu physique qui passent pour avoir sur le système nerveux
le plus d'action, comme la race, le climat, la température. C'est que,
si le névropathe peut, dans de certaines conditions, manifester quelque
disposition pour le suicide, il n'est pas prédestiné à se tuer
nécessairement; et l'action des facteurs cosmiques ne suffit pas à
déterminer dans ce sens précis les tendances très générales de sa
nature.

Tout autres sont les résultats que nous avons obtenus quand, laissant de
côté l'individu, nous avons cherché dans la nature des sociétés
elles-mêmes les causes de l'aptitude que chacune d'elles a pour le
suicide. Autant les rapports du suicide avec les faits de l'ordre
biologique et de l'ordre physique étaient équivoques et douteux, autant
ils sont immédiats et constants avec certains états du milieu social.
Cette fois, nous nous sommes enfin trouvé en présence de lois
véritables, qui nous ont permis d'essayer une classification méthodique
des types de suicides, les causes sociologiques que nous avons ainsi
déterminées nous ont même expliqué ces concordances diverses que l'on a
souvent attribuées à l'influence de causes matérielles, et où l'on a
voulu voir une preuve de cette influence. Si la femme se tue beaucoup
moins que l'homme, c'est qu'elle est beaucoup moins engagée que lui dans
la vie collective; elle en sent donc moins fortement l'action bonne ou
mauvaise. Il en est de même du vieillard et de l'enfant, quoique pour
d'autres raisons. Enfin, si le suicide croît de janvier à juin pour
décroître ensuite, c'est que l'activité sociale passe par les mêmes
variations saisonnières. Il est donc naturel que les différents effets
qu'elle produit soient soumis au même rythme et, par suite, soient plus
marqués pendant la première de ces deux périodes: or, le suicide est
l'un d'eux.

De tous ces faits il résulte que le taux social des suicides ne
s'explique que sociologiquement. C'est la constitution morale de la
société qui fixe à chaque instant le contingent des morts volontaires.
Il existe donc pour chaque peuple une force collective, d'une énergie
déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le
patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que
son tempérament personnel, sont, en réalité, la suite et le prolongement
d'un état social qu'ils manifestent extérieurement.

Ainsi se trouve résolue la question que nous nous sommes posée au début
de ce travail. Ce n'est pas par métaphore qu'on dit de chaque société
humaine qu'elle a pour le suicide une aptitude plus ou moins prononcée:
l'expression est fondée dans la nature des choses. Chaque groupe social
a réellement pour cet acte un penchant collectif qui lui est propre et
dont les penchants individuels dérivent, loin qu'il procède de ces
derniers. Ce qui le constitue, ce sont ces courants d'égoïsme,
d'altruisme ou d'anomie qui travaillent la société considérée, avec les
tendances à la mélancolie langoureuse ou au renoncement actif ou à la
lassitude exaspérée qui en sont les conséquences. Ce sont ces tendances
de la collectivité qui, en pénétrant les individus, les déterminent à se
tuer. Quant aux événements privés qui passent généralement pour être les
causes prochaines du suicide, ils n'ont d'autre action que celle que
leur prêtent les dispositions morales de la victime, écho de l'état
moral de la société. Pour s'expliquer son détachement de l'existence, le
sujet s'en prend aux circonstances qui l'entourent le plus
immédiatement; il trouve la vie triste parce qu'il est triste. Sans
doute, en un sens, sa tristesse lui vient du dehors, mais ce n'est pas
de tel ou tel incident de sa carrière, c'est du groupe dont il fait
partie. Voilà pourquoi il n'est rien qui ne puisse servir de cause
occasionnelle au suicide. Tout dépend de l'intensité avec laquelle les
causes suicidogènes ont agi sur l'individu.

II.

D'ailleurs, à elle seule, la constance du taux social des suicides
suffirait à démontrer l'exactitude de cette conclusion. Si, par méthode,
nous avons cru devoir réserver jusqu'à présent le problème, en fait, il
ne comporte pas d'autre solution.

Quand Quételet signala à l'attention des philosophes[289] la surprenante
régularité avec laquelle certains phénomènes sociaux se répètent pendant
des périodes de temps identiques, il crut pouvoir en rendre compte par
sa théorie de l'homme moyen, qui est restée, d'ailleurs, la seule
explication systématique de cette remarquable propriété. Suivant lui, il
y a dans chaque société un type déterminé, que la généralité des
individus reproduit plus ou moins exactement, et dont la minorité seule
tend à s'écarter sous l'influence de causes perturbatrices. Il y a, par
exemple, un ensemble de caractères physiques et moraux que présentent la
plupart des Français, mais qui ne se retrouvent pas au même degré ni de
la même manière chez les Italiens ou chez les Allemands, et
réciproquement. Comme, par définition, ces caractères sont de beaucoup
les plus répandus, les actes qui en dérivent sont aussi de beaucoup les
plus nombreux; ce sont eux qui forment les gros bataillons. Ceux, au
contraire, qui sont déterminés par des propriétés divergentes sont
relativement rares comme ces propriétés elles-mêmes. D'un autre côté,
sans être absolument immuable, ce type général varie pourtant avec
beaucoup plus de lenteur qu'un type individuel; car il est bien plus
difficile à une société de changer en masse qu'à un ou à quelques
individus en particulier. Cette constance se communique naturellement
aux actes qui découlent des attributs caractéristiques de ce type; les
premiers restent les mêmes en grandeur et en qualité tant que les
seconds ne changent pas, et, comme ces mêmes manières d'agir sont aussi
les plus usitées, il est inévitable que la constance soit la loi
générale des manifestations de l'activité humaine qu'atteint la
statistique. Le statisticien, en effet, fait le compte de tous les faits
de même espèce qui se passent au sein d'une société donnée. Puisque donc
la plupart d'entre eux restent invariables tant que le type général de
la société ne change pas, et puisque, d'autre part, il change
malaisément, les résultats des recensements statistiques doivent
nécessairement rester les mêmes pendant d'assez longues séries d'années
consécutives. Quant aux faits qui dérivent des caractères particuliers
et des accidents individuels, ils ne sont pas tenus, il est vrai, à la
même régularité; c'est pourquoi la constance n'est jamais absolue. Mais
ils sont l'exception; c'est pourquoi l'invariabilité est la règle,
tandis que le changement est exceptionnel.

À ce type général, Quételet a donné le nom de _type moyen_, parce qu'on
l'obtient presque exactement en prenant la moyenne arithmétique des
types individuels. Par exemple, si, après avoir déterminé toutes les
tailles dans une société donnée, on en fait la somme et si on la divise
par le nombre des individus mesurés, le résultat auquel on arrive
exprime, avec un degré d'approximation très suffisant, la taille la plus
générale. Car on peut admettre que les écarts en plus et les écarts en
moins, les nains et les géants, sont en nombre à peu près égal. Ils se
compensent donc les uns les autres, s'annulent mutuellement et, par
conséquent, n'affectent pas le quotient.

La théorie semble très simple. Mais d'abord, elle ne peut être
considérée comme une explication que si elle permet de comprendre d'où
vient que le type moyen se réalise dans la généralité des individus.
Pour qu'il reste identique à lui-même alors qu'ils changent, il faut
que, en un sens, il soit indépendant d'eux; et pourtant, il faut aussi
qu'il y ait quelque voie par où il puisse s'insinuer en eux. La
question, il est vrai, cesse d'en être une si l'on admet qu'il se
confond avec le type ethnique. Car les éléments constitutifs de la race,
ayant leurs origines en dehors de l'individu, ne sont pas soumis aux
mêmes variations que lui; et néanmoins, c'est en lui et en lui seul
qu'ils se réalisent. On conçoit donc très bien qu'ils pénètrent les
éléments proprement individuels et même leur servent de base. Seulement,
pour que cette explication pût convenir au suicide, il faudrait que la
tendance qui entraîne l'homme à se tuer, dépendît étroitement de la
race; or nous savons que les faits sont contraires à cette hypothèse.
Dira-t-on que l'état général du milieu social, étant le même pour la
plupart des particuliers, les affecte à peu près tous de la même manière
et, par suite, leur imprime en partie une même-physionomie? Mais le
milieu social est essentiellement fait d'idées, de croyances,
d'habitudes, de tendances communes. Pour qu'elles puissent imprégner
ainsi les individus, il faut donc bien qu'elles existent en quelque
manière indépendamment d'eux; et alors on se rapproche de la solution
que nous avons proposée. Car on admet implicitement qu'il existe, une
tendance collective au suicide dont les tendances individuelles
procèdent, et tout le problème est de savoir en quoi elle consiste et
comment elle agit.

Mais il y a plus; de quelque façon qu'on explique la généralité de
l'homme moyen, cette conception ne saurait en aucun cas rendre compte de
la régularité avec laquelle se reproduit le taux social des suicides. En
effet, par définition, les seuls caractères que ce type puisse
comprendre sont ceux qui se retrouvent dans la majeure partie de la
population. Or, le suicide est le fait d'une minorité. Dans les pays où
il est le plus développé, on compte tout au plus 300 ou 400 cas sur un
million d'habitants. L'énergie que l'instinct de conservation garde chez
la moyenne des hommes l'exclut radicalement; l'homme moyen ne se tue
pas. Mais alors, si le penchant à se tuer est une rareté et une
anomalie, il est complètement étranger au type moyen et, par conséquent,
une connaissance même approfondie de ce dernier, bien loin de nous aider
à comprendre comment il se fait que le nombre des suicides est constant
pour une même société, ne saurait même pas expliquer d'où vient qu'il y
a des suicides. La théorie de Quételet repose, en définitive, sur une
remarque inexacte. Il considérait comme établi que la constance ne
s'observe que dans les manifestations les plus générales de l'activité
humaine; or elle se retrouve, et au même degré, dans les manifestations
sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isolés et rares du champ
social. Il croyait avoir répondu à tous les _desiderata_ en faisant voir
comment, à la rigueur, on pouvait rendre intelligible l'invariabilité de
ce qui n'est pas exceptionnel; mais l'exception elle-même a son
invariabilité et qui n'est inférieure à aucune autre. Tout le monde
meurt; tout organisme vivant est constitué de telle sorte qu'il ne peut
pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a très peu de gens qui se
tuent; dans l'immense majorité des hommes, il n'y a rien qui les incline
au suicide. Et cependant, le taux des suicides est encore plus constant
que celui de la mortalité générale. C'est donc qu'il n'y a pas entre la
diffusion d'un caractère et sa permanence l'étroite solidarité
qu'admettait Quételet.

D'ailleurs, les résultats auxquels conduit sa propre méthode confirment
cette conclusion. En vertu de son principe, pour calculer l'intensité
d'un caractère quelconque du type moyen, il faudrait diviser la somme
des faits qui le manifestent au sein de la société considérée par le
nombre des individus aptes à les produire. Ainsi, dans un pays comme la
France, où pendant longtemps il n'y a pas eu plus de 150 suicides par
million d'habitants, l'intensité moyenne de la tendance au suicide
serait exprimée par le rapport 150/1.000.000 = 0,00015; et en
Angleterre, où il n'y a que 80 cas pour la même population, ce rapport
ne serait que de 0,00008. Il y aurait donc chez l'individu moyen un
penchant à se tuer de cette grandeur. Mais de tels chiffres sont
pratiquement égaux à zéro. Une inclination aussi faible est tellement
éloignée de l'acte qu'elle peut être regardée comme nulle. Elle n'a pas
une force suffisante pour pouvoir, à elle seule, déterminer un suicide.
Ce n'est donc pas la généralité d'une telle tendance qui peut faire
comprendre pourquoi tant de suicides sont annuellement commis dans l'une
ou l'autre de ces sociétés.

Et encore cette évaluation est-elle infiniment exagérée. Quételet n'y
est arrivé qu'en prêtant arbitrairement à la moyenne des hommes une
certaine affinité pour le suicide et en estimant l'énergie de cette
affinité d'après des manifestations qui ne s'observent pas chez l'homme
moyen, mais seulement chez un petit nombre de sujets exceptionnels.
L'anormal a été ainsi employé à déterminer le normal. Quételet croyait,
il est vrai, échapper à l'objection en faisant observer que les cas
anormaux, ayant lieu tantôt dans un sens et tantôt dans le sens
contraire, se compensent et s'effacent mutuellement. Mais cette
compensation ne se réalise que pour des caractères qui, à des degrés
divers, se retrouvent chez tout le monde, comme la taille par exemple.
On peut croire, en effet, que les sujets exceptionnellement grands et
exceptionnellement petits sont à peu près aussi nombreux les uns que les
autres. La moyenne de ces tailles exagérées doit donc être sensiblement
égale à la taille la plus ordinaire: par conséquent, celle-ci est seule
à ressortir du calcul. Mais c'est le contraire qui a lieu, s'il s'agit
d'un fait qui est exceptionnel par nature, comme la tendance au suicide;
dans ce cas, le procédé de Quételet ne peut qu'introduire
artificiellement dans le type moyen un élément qui est en dehors de la
moyenne. Sans doute, comme nous venons de le voir, il ne s'y trouve que
dans un état d'extrême dilution, précisément parce que le nombre des
individus entre lesquels il est fractionné est bien supérieur à ce qu'il
devrait être. Mais si l'erreur est pratiquement peu importante, elle ne
laisse pas d'exister.

En réalité, ce qu'exprime le rapport calculé par Quételet, c'est
simplement la probabilité qu'il y a pour qu'un homme, appartenant à un
groupe social déterminé, se tue dans le cours de l'année. Si, sur une
population de 100.000 âmes, il y a annuellement 45 suicides, on peut
bien en conclure qu'il y a 15 chances sur 100.000 pour qu'un sujet
quelconque se suicide pendant cette même unité de temps. Mais cette
probabilité ne nous donne aucunement la mesure de la tendance moyenne au
suicide ni ne peut servir à prouver que cette tendance existe. Le fait
que tant d'individus sur cent se donnent la mort n'implique pas que les
autres, y soient exposés à un degré quelconque et ne peut rien nous
apprendre relativement à la nature et à l'intensité des causes qui
déterminent au suicide[290].

Ainsi, la théorie de l'homme moyen ne résout pas le problème.
Reprenons-le donc et voyons bien comme il se pose. Les suicidés sont une
infime minorité dispersée aux quatre coins de l'horizon; chacun d'eux
accomplit son acte séparément, sans savoir que d'autres en font autant
de leur côté; et pourtant, tant que la société ne change pas, le nombre
des suicidés est le même. Il faut donc bien que toutes ces
manifestations individuelles, si indépendantes qu'elles paraissent être
les unes des autres, soient en réalité le produit d'une même cause ou
d'un même groupe de causes qui dominent les individus. Car autrement,
comment expliquer que, chaque année, toutes ces volontés particulières,
qui s'ignorent mutuellement, viennent, en même nombre, aboutir au même
but. Elles n'agissent pas, au moins en général, les unes sur les autres;
il n'y a entre elles, aucun concert; et cependant, tout se passe comme
si elles exécutaient un même mot d'ordre. C'est donc que, dans le milieu
commun qui les enveloppe, il existe quelque force qui les incline toutes
dans ce même sens et dont l'intensité plus ou moins grande fait le
nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers. Or, les effets par
lesquels cette force se révèle ne varient pas selon les milieux
organiques et cosmiques, mais exclusivement selon l'état du milieu
social. C'est donc qu'elle est collective. Autrement dit, chaque peuple
a collectivement pour le suicide une tendance qui lui est propre et de
laquelle dépend l'importance du tribut qu'il paie à la mort volontaire.

De ce point de vue, l'invariabilité du taux des suicides n'a plus rien
de mystérieux, non plus que son individualité. Car, comme chaque société
a son tempérament dont elle ne saurait changer du jour au lendemain, et
comme cette tendance au suicide a sa source dans la constitution morale
des groupes, il est inévitable et qu'elle diffère d'un groupe à l'autre
et que, dans chacun d'eux, elle reste, pendant de longues années,
sensiblement égale à elle-même. Elle est un des éléments essentiels de
la cénesthésie sociale; or, chez les êtres collectifs comme chez les
individus, l'état cénesthésique est ce qu'il y a de plus personnel et de
plus immuable, parce qu'il n'est rien de plus fondamental. Mais alors,
les effets qui en résultent doivent avoir et la même personnalité et la
même stabilité. Il est même naturel qu'ils aient une constance
supérieure à celle de la mortalité générale. Car la température, les
influences climatériques, géologiques, en un mot, les conditions
diverses dont dépend la santé publique, changent beaucoup plus
facilement d'une année à l'autre que l'humeur des nations.

Il est, cependant, une hypothèse, différente en apparence de la
précédente, qui pourrait tenter quelques esprits. Pour résoudre la
difficulté, ne suffirait-il pas de supposer que les divers incidents de
la vie privée qui passent pour être, par excellence, les causes
déterminantes du suicide, reviennent régulièrement chaque année dans les
mêmes proportions? Tous les ans, dirait-on[291], il y a à peu près
autant de mariages malheureux, de faillites, d'ambitions déçues, de
misère, etc. Il est donc naturel que, placés en même nombre dans des
situations analogues, les individus soient aussi en même nombre pour
prendre la résolution qui découle de leur situation. Il n'est pas
nécessaire d'imaginer qu'ils cèdent à une force qui les domine; il
suffit de supposer que, en face des mêmes circonstances, ils raisonnent
en général de la même manière.

Mais nous savons que ces événements individuels, s'ils précèdent assez
généralement les suicides, n'en sont pas réellement les causes. Encore
une fois, il n'y a pas de malheurs dans la vie qui déterminent
nécessairement l'homme à se tuer, s'il n'y est pas enclin d'une autre
manière. La régularité avec laquelle peuvent se reproduire ces diverses
circonstances ne saurait donc expliquer celle du suicide. De plus,
quelque influence qu'on leur attribue, une telle solution ne ferait, en
tout cas, que déplacer le problème sans le trancher. Car il reste à
faire comprendre pourquoi ces situations désespérées se répètent
identiquement chaque année suivant une loi propre à chaque pays. Comment
se fait-il que, pour une même société, supposée stationnaire, il y ait
toujours autant de familles désunies, autant de ruines économiques,
etc.? Ce retour régulier des mêmes événements selon des proportions
constantes pour un même peuple, mais très diverses d'un peuple à
l'autre, serait inexplicable, s'il n'y avait dans chaque société des
courants définis qui entraînent les habitants avec une force déterminée
aux aventures commerciales et industrielles, aux pratiques de toute
sorte qui sont de nature à troubler les familles, etc. Or c'est revenir,
sous une forme à peine différente, à l'hypothèse même qu'on croyait
avoir écartée[292].



III.

Mais attachons-nous à bien comprendre le sens et la portée des termes
qui viennent d'être employés.

D'ordinaire, quand on parle de tendances ou de passions collectives, on
est enclin à ne voir dans ces expressions que des métaphores et des
manières de parler, qui ne désignent rien de réel sauf une sorte de
moyenne entre un certain nombre d'états individuels. On se refuse à les
regarder comme des choses, comme des forces _sui generis_ qui dominent
les consciences particulières. Telle est pourtant leur nature et c'est
ce que la statistique du suicide démontre avec éclat[293]. Les individus
qui composent une société changent d'une année à l'autre; et cependant,
le nombre des suicidés est le même tant que la société elle-même ne
change pas. La population de Paris se renouvelle avec une extrême
rapidité; pourtant, la part de Paris dans l'ensemble des suicides
français reste sensiblement constante. Quoique quelques années suffisent
pour que l'effectif de l'armée soit entièrement transformé, le taux des
suicides militaires ne varie, pour une même nation, qu'avec la plus
extrême lenteur. Dans tous les pays, la vie collective évolue selon le
même rythme au cours de l'année; elle croît de janvier à juillet environ
pour décroître ensuite. Aussi, quoique les membres des diverses sociétés
européennes ressortissent à des types moyens très différents les uns des
autres, les variations saisonnières et même mensuelles des suicides ont
lieu partout suivant la même loi. De même, quelle que soit la diversité
des humeurs individuelles, le rapport entre l'aptitude des gens mariés
pour le suicide et celle des veufs et des veuves est identiquement le
même dans les groupes sociaux les plus différents, par cela seul que
l'état moral du veuvage soutient partout avec la constitution morale qui
est propre au mariage la même relation. Les causes qui fixent ainsi le
contingent des morts volontaires pour une société ou une partie de
société déterminée doivent donc être indépendantes des individus,
puisqu'elles gardent la même intensité quels que soient les sujets
particuliers sur lesquels s'exerce leur action. On dira que c'est le
genre de vie qui, toujours le même, produit toujours les mêmes effets.
Sans doute, mais un genre de vie, c'est quelque chose et dont la
constance a besoin d'être expliquée. S'il se maintient invariable alors
que des changements se produisent sans cesse dans les rangs de ceux qui
le pratiquent, il est impossible qu'il tienne d'eux toute sa réalité.

On a cru pouvoir échapper à cette conséquence en faisant remarquer que
cette continuité elle-même était l'œuvre des individus et que, par
conséquent, pour en rendre compte, il n'était pas nécessaire de prêter
aux phénomènes sociaux une sorte de transcendance par rapport à la vie
individuelle. En effet, a-t-on dit, «une chose sociale quelconque, un
mot d'une langue, un rite d'une religion, un secret de métier, un
procédé d'art, un article de loi, une maxime de morale se transmet et
passe d'un individu parent, maître, ami, voisin, camarade, à un autre
individu[294]».

Sans doute, s'il ne s'agissait que de faire comprendre comment, d'une
manière générale, une idée ou un sentiment passe d'une génération à
l'autre, comment le souvenir ne s'en perd pas, cette explication
pourrait, à la rigueur, être regardée comme suffisante[295]. Mais la
transmission de faits comme le suicide et, plus généralement, comme les
actes de toute sorte sur lesquels nous renseigne la statistique morale,
présente un caractère très particulier dont on ne peut pas rendre compte
à si peu de frais. Elle porte, en effet, non pas seulement en gros sur
une certaine manière de faire, _mais sur le nombre des cas où cette
manière de faire est employée_. Non seulement il y a des suicides chaque
année, mais, en règle générale, il y en a chaque année autant que la
précédente. L'état d'esprit qui détermine les hommes à se tuer n'est pas
transmis purement et simplement, mais, ce qui est beaucoup plus
remarquable, il est transmis à un égal nombre de sujets placés tous
dans les conditions nécessaires pour qu'il passe à l'acte. Comment
est-ce possible s'il n'y a que des individus en présence? En lui-même,
le nombre ne peut être l'objet d'aucune transmission directe. La
population d'aujourd'hui n'a pas appris de celle d'hier quel est le
montant de l'impôt qu'elle doit payer au suicide; et pourtant, c'est
exactement le même qu'elle acquittera, si les circonstances ne changent
pas.

Faudra-t-il donc imaginer que chaque suicidé a eu pour initiateur et
pour maître, en quelque sorte, l'une des victimes de l'année précédente
et qu'il en est comme l'héritier moral? À cette condition seule il est
possible de concevoir que le taux social des suicides puisse se
perpétuer par voie de traditions inter-individuelles. Car si le chiffre
total ne peut être transmis en bloc, il faut bien que les unités dont il
est formé se transmettent une par une. Chaque suicidé devrait donc avoir
reçu sa tendance de quelqu'un de ses devanciers et chaque suicide serait
comme l'écho d'un suicide antérieur. Mais il n'est pas un fait qui
autorise à admettre cette sorte de filiation personnelle entre chacun,
des événements moraux que la statistique enregistre cette année, par
exemple, et un événement similaire de l'année précédente. Il est tout à
fait exceptionnel, comme nous l'avons montré plus haut, qu'un acte soit
ainsi suscité par un autre acte de même nature. Pourquoi, d'ailleurs,
ces ricochets auraient-ils régulièrement lieu d'une année à l'autre?
Pourquoi le fait générateur mettrait-il un an à produire son semblable?
Pourquoi enfin ne se susciterait-il qu'une seule et unique copie? Car il
faut bien que, en moyenne, chaque modèle ne soit reproduit qu'une fois:
autrement, le total ne serait pas constant. On nous dispensera de
discuter plus longuement une hypothèse aussi arbitraire
qu'irreprésentable. Mais, si on l'écarte, si l'égalité numérique des
contingents annuels ne vient pas de ce que chaque cas particulier
engendre son semblable à la période qui suit, elle ne peut être due qu'à
l'action permanente de quelque cause impersonnelle qui plane au-dessus
de tous les cas particuliers.

Il faut donc prendre les termes à la rigueur. Les tendances collectives
ont une existence qui leur est propre; ce sont des forces aussi réelles
que les forces cosmiques, bien qu'elles soient d'une autre nature; elles
agissent également sur l'individu du dehors, bien que ce soit par
d'autres voies. Ce qui permet d'affirmer que la réalité des premières
n'est pas inférieure à celle des secondes, c'est qu'elle se prouve de la
même manière, à savoir par la constance de leurs effets. Quand nous
constatons que le nombre des décès varie très peu d'une année à l'autre,
nous expliquons cette régularité en disant que la mortalité dépend du
climat, de la température, de la nature du sol, en un mot d'un certain
nombre de forces matérielles qui, étant indépendantes des individus,
restent constantes alors que les générations changent. Par conséquent,
puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec une
uniformité, non pas seulement égale, mais supérieure, nous devons de
même admettre qu'ils dépendent de forces extérieures aux individus.
Seulement, comme ces forces ne peuvent être que morales et que, en
dehors de l'homme individuel, il n'y a pas dans le monde d'autre être
moral que la société, il faut bien qu'elles soient sociales. Mais, de
quelque nom qu'on les appelle, ce qui importe, c'est de reconnaître leur
réalité et de les concevoir comme un ensemble d'énergies qui nous
déterminent à agir du dehors, ainsi que font les énergies
physico-chimiques dont nous subissons l'action. Elles sont si bien des
choses _sui generis_, et non des entités verbales, qu'on peut les
mesurer, comparer leur grandeur relative, comme on fait pour l'intensité
de courants électriques ou de foyers lumineux. Ainsi, cette proposition
fondamentale que les faits sociaux sont objectifs, proposition que nous
avons eu l'occasion d'établir dans un autre ouvrage[296] et que nous
considérons comme le principe de la méthode sociologique, trouve dans
la statistique morale et surtout dans celle du suicide une preuve
nouvelle et particulièrement démonstrative. Sans doute, elle froisse le
sens commun. Mais toutes les fois que la science est venue révéler aux
hommes l'existence d'une force ignorée, elle a rencontré l'incrédulité.
Comme il faut modifier le système des idées reçues pour faire place au
nouvel ordre de choses et construire des concepts nouveaux, les esprits
résistent paresseusement. Cependant, il faut s'entendre. Si la
sociologie existe, elle ne peut être que l'étude d'un monde encore
inconnu, différent de ceux qu'explorent les autres sciences. Or ce monde
n'est rien s'il n'est pas un système de réalités.

Mais, précisément parce qu'elle se heurte à des préjugés traditionnels,
cette conception a soulevé des objections auxquelles il nous faut
répondre.

En premier lieu, elle implique que les tendances comme les pensées
collectives sont d'une autre nature que les tendances et les pensées
individuelles, que les premières ont des caractères que n'ont pas les
secondes. Or, dit-on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la
société que des individus? Mais, à ce compte, il faudrait dire qu'il n'y
a rien de plus dans la nature vivante que dans la matière brute, puisque
la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas. De même,
il est bien vrai que la société ne comprend pas d'autres forces
agissantes que celles des individus; seulement les individus, en
s'unissant, forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par
conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir. Sans doute, les
propriétés élémentaires d'où résulte le fait social, sont contenues en
germe dans les esprits particuliers. Mais le fait social n'en sort que
quand elles ont été transformées par l'association, puisque c'est
seulement à ce moment qu'il apparaît. L'association est, elle aussi, un
facteur actif qui produit des effets spéciaux. Or, elle est par
elle-même quelque chose de nouveau. Quand des consciences, au lieu de
rester isolées les unes des autres, se groupent et se combinent, il y a
quelque chose de changé dans le monde. Par suite, il est naturel que ce
changement en produise d'autres, que cette nouveauté engendre d'autres
nouveautés, que des phénomènes apparaissent dont les propriétés
caractéristiques ne se retrouvent pas dans les éléments dont ils sont
composés.

Le seul moyen de contester cette proposition serait d'admettre qu'un
tout est qualitativement identique à la somme de ses parties, qu'un
effet est qualitativement réductible à la somme des causes qui l'ont
engendré; ce qui reviendrait ou à nier tout changement ou à le rendre
inexplicable. On est pourtant allé jusqu'à soutenir cette thèse extrême,
mais on n'a trouvé pour la défendre que deux raisons vraiment
extraordinaires. On a dit 1° que, «en sociologie, nous avons, par un
privilège singulier, la connaissance intime de l'élément qui est notre
conscience individuelle aussi bien que du composé qui est l'assemblée
des consciences», 2° que, par cette double introspection «nous
constatons clairement que, l'individuel écarté, le social n'est
rien[297]».

La première assertion est une négation hardie de toute la psychologie
contemporaine. On s'entend aujourd'hui pour reconnaître que la vie
psychique, loin de pouvoir être connue d'une vue immédiate, a, au
contraire, des dessous profonds où le sens intime ne pénètre pas et que
nous n'atteignons que peu à peu par des procédés détournés et complexes,
analogues à ceux qu'emploient les sciences du monde extérieur. Il s'en
faut donc que la nature de la conscience soit désormais sans mystère.
Quant à la seconde proposition, elle est purement arbitraire. L'auteur
peut bien affirmer que, suivant son impression personnelle, il n'y a
rien de réel dans la société que ce qui vient de l'individu, mais, à
l'appui de cette affirmation, les preuves font défaut et la discussion,
par suite, est impossible. Il serait si facile d'opposer à ce sentiment
le sentiment contraire d'un grand nombre de sujets qui se représentent
la société, non comme la forme que prend spontanément la nature
individuelle en s'épanouissant au dehors, mais comme une force
antagoniste qui les limite et contre laquelle ils font effort! Que dire,
du reste, de cette intuition par laquelle nous connaîtrions directement
et sans intermédiaire, non seulement l'élément, c'est-à-dire l'individu,
mais encore le composé, c'est-à-dire la société? Si, vraiment, il
suffisait d'ouvrir les yeux et de bien regarder pour apercevoir aussitôt
les lois du monde social, la sociologie serait inutile ou, du moins,
serait très simple. Malheureusement, les faits ne montrent que trop
combien la conscience est incompétente en la matière. Jamais elle ne fût
arrivée d'elle-même à soupçonner cette nécessité qui ramène tous les
ans, en même nombre, les phénomènes démographiques, si elle n'en avait
été avertie du dehors. À plus forte raison, est-elle incapable, réduite
à ses seules forces, d'en découvrir les causes.

Mais, en séparant ainsi la vie sociale de la vie individuelle, nous
n'entendons nullement dire qu'elle n'a rien de psychique. Il est
évident, au contraire, qu'elle est essentiellement faite de
représentations. Seulement, les représentations collectives sont d'une
tout autre nature que celles de l'individu. Nous ne voyons aucun
inconvénient à ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une
psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a
ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle.
Un exemple achèvera de faire comprendre notre pensée. D'ordinaire, on
donne comme origine à la religion les impressions de crainte ou de
déférence qu'inspirent aux sujets conscients des êtres mystérieux et
redoutés; de ce point de vue, elle apparaît comme le simple
développement d'états individuels et de sentiments privés. Mais cette
explication simpliste est sans rapport avec les faits. Il suffit de
remarquer que, dans le règne animal, où la vie sociale n'est jamais que
très rudimentaire, l'institution religieuse est inconnue, qu'elle ne
s'observe jamais que là où il existe une organisation collective,
qu'elle change selon la nature des sociétés, pour qu'on soit fondé à
conclure que, seuls, les hommes en groupe pensent religieusement. Jamais
l'individu ne se serait élevé à l'idée de forces qui le dépassent aussi
infiniment, lui et tout ce qui l'entoure, s'il n'avait connu que
lui-même et l'univers physique. Même les grandes forces naturelles avec
lesquelles il est en relations n'auraient pas pu lui en suggérer la
notion; car, à l'origine, il est loin de savoir, comme aujourd'hui, à
quel point elles le dominent; il croit, au contraire, pouvoir, dans de
certaines conditions, en disposer à son gré[298]. C'est la science qui
lui a appris de combien il leur est inférieur. La puissance qui s'est
ainsi imposée à son respect et qui est devenue l'objet de son adoration,
c'est la société, dont les Dieux ne furent que la forme hypostasiée. La
religion, c'est, en définitive, le système de symboles par lesquels la
société prend conscience d'elle-même; c'est la manière de penser propre
à l'être collectif. Voilà donc un vaste ensemble d'états mentaux qui ne
se seraient pas produits si les consciences particulières ne s'étaient
pas unies, qui résultent de cette union et se sont surajoutés à ceux qui
dérivent des natures individuelles. On aura beau analyser ces dernières
aussi minutieusement que possible, jamais on n'y découvrira rien qui
explique comment se sont fondées et développées ces croyances et ces
pratiques singulières d'où est né le totémisme, comment le naturisme en
est sorti, comment le naturisme lui-même est devenu, ici la religion
abstraite de Iahvé, là le polythéisme des Grecs et des Romains, etc. Or,
tout ce que nous voulons dire quand nous affirmons l'hétérogénéité du
social et de l'individuel, c'est que les observations précédentes
s'appliquent, non seulement à la religion, mais au droit, à la morale,
aux modes, aux institutions politiques, aux pratiques pédagogiques,
etc., en un mot à toutes les formes de la vie collective[299].

Mais une autre objection nous a été faite qui peut paraître plus grave
au premier abord. Nous n'avons pas seulement admis que les états sociaux
diffèrent qualitativement des états individuels, mais encore qu'ils
sont, en un certain sens, extérieurs aux individus. Même nous n'avons
pas craint de comparer cette extériorité à celle des forces physiques.
Mais, a-t-on dit, puisqu'il n'y a rien dans la société que des
individus, comment pourrait-il y avoir quelque chose en dehors d'eux?

Si l'objection était fondée, nous serions en présence d'une antinomie.
Car il ne faut pas perdre de vue ce qui a été précédemment établi.
Puisque la poignée de gens qui se tuent chaque année ne forme pas un
groupe naturel, qu'ils ne sont pas en communication les uns avec les
autres, le nombre constant des suicides ne peut être dû qu'à l'action
d'une même cause qui domine les individus et qui leur survit. La force
qui fait l'unité du faisceau formé par la multitude des cas
particuliers, épars sur la surface du territoire, doit nécessairement
être en dehors de chacun d'eux. Si donc il était réellement impossible
qu'elle leur fût extérieure, le problème serait insoluble. Mais
l'impossibilité n'est qu'apparente.

Et d'abord, il n'est pas vrai que la société ne soit composée que
d'individus; elle comprend aussi des choses matérielles et qui jouent un
rôle essentiel dans la vie commune. Le fait social se matérialise
parfois jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Par exemple, un
type déterminé d'architecture est un phénomène social; or il est incarné
en partie dans des maisons, dans des édifices de toute sorte qui, une
fois construits, deviennent des réalités autonomes, indépendantes des
individus. Il en est ainsi des voies de communication et de transport,
des instruments et des machines employés dans l'industrie ou dans la
vie privée et qui expriment l'état de la technique à chaque moment de
l'histoire, du langage écrit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme
cristallisée et fixée sur des supports matériels, se trouve donc par
cela même extériorisée, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. Les
voies de communication qui ont été construites avant nous impriment à la
marche de nos affaires une direction déterminée, suivant qu'elles nous
mettent en relations avec tels ou tels pays. L'enfant forme son goût en
entrant en contact avec les monuments du goût national, legs des
générations antérieures. Parfois même, on voit de ces monuments
disparaître pendant des siècles dans l'oubli, puis, un jour, alors que
les nations qui les avaient élevés sont depuis longtemps éteintes,
réapparaître à la lumière et recommencer au sein de sociétés nouvelles
une nouvelle existence. C'est ce qui caractérise ce phénomène très
particulier qu'on appelle les Renaissances. Une Renaissance, c'est de la
vie sociale qui, après s'être comme déposée dans des choses et y être
restée longtemps latente, se réveille tout à coup et vient changer
l'orientation intellectuelle et morale de peuples qui n'avaient pas
concouru à l'élaborer. Sans doute, elle ne pourrait pas se ranimer si
des consciences vivantes ne se trouvaient là pour recevoir son action;
mais, d'un autre côté, ces consciences auraient pensé et senti tout
autrement si cette action ne s'était pas produite.

La même remarque s'applique à ces formules définies où se condensent
soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit, quand ils se
fixent extérieurement sous une forme consacrée. Assurément, si bien
rédigées qu'elles pussent être, elles resteraient lettre morte s'il n'y
avait personne pour se les représenter et les mettre en pratique. Mais,
si elles ne se suffisent pas, elles ne laissent pas d'être des facteurs
_sui generis_ de l'activité sociale. Car elles ont un mode d'action qui
leur est propre. Les relations juridiques ne sont pas du tout les mêmes
selon que le droit est écrit ou non. Là où il existe un code constitué,
la jurisprudence est plus régulière, mais moins souple, la législation
plus uniforme, mais aussi plus immuable. Elle sait moins bien
s'approprier à la diversité des cas particuliers et elle oppose plus de
résistance aux entreprises des novateurs. Les formes matérielles qu'elle
revêt ne sont donc pas de simples combinaisons verbales sans efficacité,
mais des réalités agissantes, puisqu'il en sort des effets qui
n'auraient pas lieu si elles n'étaient pas. Or, non seulement elles sont
extérieures aux consciences individuelles, mais c'est cette extériorité
qui fait leurs caractères spécifiques. C'est parce qu'elles sont moins à
la portée des individus que ceux-ci peuvent plus difficilement les
accommoder aux circonstances, et c'est la même cause qui les rend plus
réfractaires aux changements.

Toutefois, il est incontestable que toute la conscience sociale n'arrive
pas à s'extérioriser et à se matérialiser ainsi. Toute l'esthétique
nationale n'est pas dans les œuvres qu'elle inspire; toute la morale ne
se formule pas en préceptes définis. La majeure partie en reste diffuse.
Il y a toute une vie collective qui est en liberté; toutes sortes de
courants vont, viennent, circulent dans toutes les directions, se
croisent et se mêlent de mille manières différentes et, précisément
parce qu'ils sont dans un perpétuel état de mobilité, ils ne parviennent
pas à se prendre sous une forme objective. Aujourd'hui, c'est un vent de
tristesse et de découragement qui s'est abattu sur la société; demain,
au contraire, un souffle de joyeuse confiance viendra soulever les
cœurs. Pendant un temps, tout le groupe est entraîné vers
l'individualisme; une autre période vient, et ce sont les aspirations
sociales et philanthropiques qui deviennent prépondérantes. Hier, on
était tout au cosmopolitisme, aujourd'hui, c'est le patriotisme qui
l'emporte. Et tous ces remous, tous ces flux et tous ces reflux ont
lieu, sans que les préceptes cardinaux du droit et de la morale,
immobilisés par leurs formes hiératiques, soient seulement modifiés.
D'ailleurs, ces préceptes eux-mêmes ne font qu'exprimer toute une vie
sous-jacente dont ils font partie; ils en résultent, mais ne la
suppriment pas. À la base de toutes ces maximes, il y a des sentiments
actuels et vivants que ces formules résument, mais dont elles ne sont
que l'enveloppe superficielle. Elles n'éveilleraient aucun écho, si
elles ne correspondaient pas à des émotions et à des impressions
concrètes, éparses dans la société. Si donc nous leur attribuons une
réalité, nous ne songeons pas à en faire le tout de la réalité morale.
Ce serait prendre le signe pour la chose signifiée. Un signe est
assurément quelque chose; ce n'est pas une sorte d'épiphénomène
surérogatoire; on sait aujourd'hui le rôle qu'il joue dans le
développement intellectuel. Mais enfin ce n'est qu'un signe[300].

Mais parce que cette vie n'a pas un suffisant degré de consistance pour
se fixer, elle ne laisse pas d'avoir le même caractère que ces préceptes
formulés dont nous parlions tout à l'heure. _Elle est extérieure à
chaque individu moyen pris à part._ Voici, par exemple, qu'un grand
danger public détermine une poussée du sentiment patriotique. Il en
résulte un élan collectif en vertu duquel la société, dans son ensemble,
pose comme un axiome que les intérêts particuliers, même ceux qui
passent d'ordinaire pour les plus respectables, doivent s'effacer
complètement devant l'intérêt commun. Et le principe n'est pas seulement
énoncé comme une sorte de _desideratum_; au besoin, il est appliqué à la
lettre. Observez au même moment la moyenne des individus! Vous
retrouverez bien chez un grand nombre d'entre eux quelque chose de cet
état moral, mais infiniment atténué. Ils sont rares, ceux qui, même en
temps de guerre, sont prêts à faire spontanément une aussi entière
abdication d'eux-mêmes. _Donc, de toutes les consciences particulières
qui composent la grande masse de la nation, il n'en est aucune par
rapport à laquelle le courant collectif ne soit extérieur presque en
totalité, puisque chacune d'elles n'en contient qu'une parcelle._

On peut faire la même observation même à propos des sentiments moraux
les plus stables et les plus fondamentaux. Par exemple, toute société a
pour la vie de l'homme en général un respect dont l'intensité est
déterminée et peut se mesurer d'après la gravité relative[301] des
peines attachées à l'homicide. D'un autre côté, l'homme moyen n'est pas
sans avoir en lui quelque chose de ce même sentiment, mais à un bien
moindre degré et d'une tout autre manière que la société. Pour se rendre
compte de cet écart, il suffit de comparer l'émotion que peut nous
causer individuellement la vue du meurtrier ou le spectacle même du
meurtre, et celle qui saisit, dans les mêmes circonstances, les foules
assemblées. On sait à quelles extrémités elles se laissent entraîner si
rien ne leur résiste. C'est que, dans ce cas, la colère est collective.
Or, la même différence se retrouve à chaque instant entre la manière
dont la société ressent ces attentats et la façon dont ils affectent les
individus; par conséquent, entre la forme individuelle et la forme
sociale du sentiment qu'ils offensent. L'indignation sociale est d'une
telle énergie qu'elle n'est très souvent satisfaite que par l'expiation
suprême. Pour nous, si la victime est un inconnu ou un indifférent, si
l'auteur du crime ne vit pas dans notre entourage et, par suite, ne
constitue pas pour nous une menace personnelle, tout en trouvant juste
que l'acte soit puni, nous n'en sommes pas assez émus pour éprouver un
besoin véritable d'en tirer vengeance. Nous ne ferons pas un pas pour
découvrir le coupable; nous répugnerons même à le livrer. La chose ne
change d'aspect que si l'opinion publique, comme on dit, s'est saisie de
l'affaire. Alors, nous devenons plus exigeants et plus actifs. Mais
c'est l'opinion qui parle par notre bouche; c'est sous la pression de la
collectivité que nous agissons, non en tant qu'individus.

Le plus souvent même, la distance entre l'état social et ses
répercussions individuelles est encore plus considérable. Dans le cas
précédent, le sentiment collectif, en s'individualisant, gardait du
moins, chez la plupart des sujets, assez de force pour s'opposer aux
actes qui l'offensent; l'horreur du sang humain est aujourd'hui assez
profondément enracinée dans la généralité des consciences pour prévenir
l'éclosion d'idées homicides. Mais le simple détournement, la fraude
silencieuse et sans violence sont loin de nous inspirer la même
répulsion. Ils ne sont pas très nombreux ceux qui ont des droits
d'autrui un respect suffisant pour étouffer dans son germe tout désir de
s'enrichir injustement. Ce n'est pas que l'éducation ne développe un
certain éloignement pour tout acte contraire à l'équité. Mais quelle
distance entre ce sentiment vague, hésitant, toujours prêt aux
compromis, et la flétrissure catégorique, sans réserve et sans
réticence, dont la société frappe le vol sous toutes ses formes! Et que
dirons-nous de tant d'autres devoirs qui ont encore moins de racines
chez l'homme ordinaire, comme celui qui nous ordonne de contribuer pour
notre juste part aux dépenses publiques, de ne pas frauder le fisc, de
ne pas chercher à éviter habilement le service militaire, d'exécuter
loyalement nos contrats, etc., etc. Si, sur tous ces points, la moralité
n'était assurée que par les sentiments vacillants que contiennent les
consciences moyennes, elle serait singulièrement précaire.

C'est donc une erreur fondamentale que de confondre, comme on l'a fait
tant de fois, le type collectif d'une société avec le type moyen des
individus qui la composent. L'homme moyen est d'une très médiocre
moralité. Seules, les maximes les plus essentielles de l'éthique sont
gravées en lui avec quelque force, et encore sont-elles loin d'y avoir
la précision et l'autorité qu'elles ont dans le type collectif,
c'est-à-dire dans l'ensemble de la société. Cette confusion, que
Quételet a précisément commise, fait de la genèse de la morale un
problème incompréhensible. Car, puisque l'individu est en général d'une
telle médiocrité, comment une morale a-t-elle pu se constituer qui le
dépasse à ce point, si elle n'exprime que la moyenne des tempéraments
individuels? Le plus ne saurait, sans miracle, naître du moins. Si la
conscience commune n'est autre chose que la conscience la plus générale,
elle ne peut s'élever au-dessus du niveau vulgaire. Mais alors, d'où
viennent ces préceptes élevés et nettement impératifs que la société
s'efforce d'inculquer à ses enfants et dont elle impose le respect à ses
membres? Ce n'est pas sans raison que les religions et, à leur suite,
tant de philosophies considèrent la morale comme ne pouvant avoir toute
sa réalité qu'en Dieu. C'est que la pâle et très incomplète esquisse
qu'en contiennent les consciences individuelles n'en peut être regardée
comme le type original. Elle fait plutôt l'effet d'une reproduction
infidèle et grossière dont le modèle, par suite, doit exister quelque
part en dehors des individus. C'est pourquoi, avec son simplisme
ordinaire, l'imagination populaire le réalise en Dieu. La science, sans
doute, ne saurait s'arrêter à cette conception dont elle n'a même pas à
connaître[302]. Seulement, si on l'écarte, il ne reste plus d'autre
alternative que de laisser la morale en l'air et inexpliquée, ou d'en
faire un système d'états collectifs. Ou elle ne vient de rien qui soit
donné dans le monde de l'expérience, ou elle vient de la société. Elle
ne peut exister que dans une conscience; si ce n'est pas dans celle de
l'individu, c'est donc dans celle du groupe. Mais alors il faut admettre
que la seconde, loin de se confondre avec la conscience moyenne, la
déborde de toutes parts.

L'observation confirme donc l'hypothèse. D'un côté, la régularité des
données statistiques implique qu'il existe des tendances collectives,
extérieures aux individus; de l'autre, dans un nombre considérable de
cas importants, nous pouvons directement constater cette extériorité.
Elle n'a, d'ailleurs, rien de surprenant pour quiconque a reconnu
l'hétérogénéité des états individuels et des états sociaux. En effet,
par définition, les seconds ne peuvent venir à chacun de nous que du
dehors, puisqu'ils ne découlent pas de nos prédispositions personnelles;
étant faits d'éléments qui nous sont étrangers[303], ils expriment autre
chose que nous-mêmes. Sans doute, dans la mesure où nous ne faisons
qu'un avec le groupe et où nous vivons de sa vie, nous sommes ouverts à
leur influence; mais inversement, en tant que nous avons une
personnalité distincte de la sienne, nous leur sommes réfractaires et
nous cherchons à leur échapper. Et comme il n'est personne qui ne mène
concurremment cette double existence, chacun de nous est animé à la fois
d'un double mouvement. Nous sommes entraînés dans le sens social et nous
tendons à suivre la pente de notre nature. Le reste de la société pèse
donc sur nous pour contenir nos tendances centrifuges, et nous
concourons pour notre part à peser sur autrui afin de neutraliser les
siennes. Nous subissons nous-mêmes la pression que nous, contribuons à
exercer sur les autres. Deux forces antagonistes sont en présence. L'une
vient de la collectivité et cherche à s'emparer de l'individu; l'autre
vient de l'individu et repousse la précédente. La première est, il est
vrai, bien supérieure à la seconde, puisqu'elle est due à une
combinaison de toutes les forces particulières; mais, comme elle
rencontre aussi autant de résistances qu'il y a de sujets particuliers,
elle s'use en partie dans ces luttes multipliées et ne nous pénètre que
défigurée et affaiblie. Quand elle est très intense, quand les
circonstances qui la mettent en action reviennent fréquemment, elle peut
encore marquer assez fortement les constitutions individuelles; elle y
suscite des états d'une certaine vivacité et qui, une fois organisés,
fonctionnent avec la spontanéité de l'instinct; c'est ce qui arrive pour
les idées morales les plus essentielles. Mais la plupart des courants
sociaux ou sont trop faibles ou ne sont en contact avec nous que d'une
manière trop intermittente pour qu'ils puissent pousser en nous de
profondes racines; leur action est superficielle. Par conséquent, ils
restent presque totalement externes. Ainsi, le moyen de calculer un
élément quelconque du type collectif n'est pas de mesurer la grandeur
qu'il a dans les consciences individuelles et de prendre la moyenne
entre toutes ces mesures; c'est plutôt la somme qu'il faudrait faire.
Encore ce procédé d'évaluation serait-il bien au-dessous de la réalité;
car on n'obtiendrait ainsi que le sentiment social diminué de tout ce
qu'il a perdu en s'individualisant.

Ce n'est donc pas sans quelque légèreté qu'on a pu taxer notre
conception de scolastique et lui reprocher de donner pour fondement aux
phénomènes sociaux je ne sais quel principe vital d'un genre nouveau. Si
nous refusons d'admettre qu'ils aient pour substrat la conscience de
l'individu, nous leur en assignons un autre; c'est celui que forment, en
s'unissant et en se combinant, toutes les consciences individuelles. Ce
substrat n'a rien de substantiel ni d'ontologique, puisqu'il n'est rien
autre chose qu'un tout composé de parties. Mais il ne laisse pas d'être
aussi réel que les éléments qui le composent; car ils ne sont pas
constitués d'une autre manière. Eux aussi sont composés. En effet, on
sait aujourd'hui que le moi est la résultante d'une multitude de
consciences sans moi; que chacune de ces consciences élémentaires est, à
son tour, le produit d'unités vitales sans conscience, de même que
chaque unité vitale est elle-même due à une association de particules
inanimées. Si donc le psychologue et le biologiste regardent avec raison
comme bien fondés les phénomènes qu'ils étudient, par cela seul qu'ils
sont rattachés à une combinaison d'éléments de l'ordre immédiatement
inférieur, pourquoi en serait-il autrement en sociologie? Ceux-là seuls
pourraient juger une telle base insuffisante, qui n'ont pas renoncé à
l'hypothèse d'une force vitale et d'une âme substantielle. Ainsi, rien
n'est moins étrange que cette proposition dont on a cru devoir se
scandaliser[304]: Une croyance ou une pratique sociale est susceptible
d'exister indépendamment de ses expressions individuelles. Par là, nous
ne songions évidemment pas à dire que la société est possible sans
individus, absurdité manifeste dont on aurait pu nous épargner le
soupçon. Mais nous entendions: 1° que le groupe formé par les individus
associés est une réalité d'une autre sorte que chaque individu pris à
part; 2° que les états collectifs existent dans le groupe de la nature
duquel ils dérivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de
s'organiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement
intérieure.

Cette façon de comprendre les rapports de l'individu avec la société
rappelle, d'ailleurs, l'idée que les zoologistes contemporains tendent à
se faire des rapports qu'il soutient également avec l'espèce ou la
race. La théorie très simple, d'après laquelle l'espèce ne serait qu'un
individu perpétué dans le temps et généralisé dans l'espace, est de plus
en plus abandonnée. Elle vient, en effet, se heurter à ce fait que les
variations qui se produisent chez un sujet isolé ne deviennent
spécifiques que dans des cas très rares et, peut-être, douteux[305]. Les
caractères distinctifs de la race ne changent chez l'individu que s'ils
changent dans la race en général. Celle-ci aurait donc quelque réalité,
d'où procéderaient les formes diverses qu'elle prend chez les êtres
particuliers, loin d'être une généralisation de ces dernières. Sans
doute, nous ne pouvons regarder ces doctrines comme définitivement
démontrées. Mais il nous suffit de faire voir que nos conceptions
sociologiques, sans être empruntées à un autre ordre de recherches, ne
sont cependant pas sans analogues dans les sciences les plus positives.

IV.

Appliquons ces idées à la question du suicide; la solution que nous en
avons donnée au début de ce chapitre prendra plus de précision.

Il n'y a pas d'idéal moral qui ne combine, en des proportions variables
selon les sociétés, l'égoïsme, l'altruisme et une certaine anomie. Car
la vie sociale suppose à la fois que l'individu a une certaine
personnalité, qu'il est prêt, si la communauté l'exige, à en faire
l'abandon, enfin qu'il est ouvert, dans une certaine mesure, aux idées
de progrès. C'est pourquoi il n'y a pas de peuple où ne coexistent ces
trois courants d'opinion, qui inclinent l'homme dans trois directions
divergentes et même contradictoires. Là où ils se tempèrent
mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à
l'abri contre toute idée de suicide. Mais que l'un d'eux vienne à
dépasser un certain degré d'intensité au détriment des autres, et, pour
les raisons exposées, il devient suicidogène en s'individualisant.

Naturellement, plus il est fort, et plus il y a de sujets qu'il
contamine assez profondément pour les déterminer au suicide, et
inversement. Mais cette intensité elle-même ne peut dépendre que des
trois sortes de causes suivantes: 1° la nature des individus qui
composent la société; 2° la manière dont ils sont associés, c'est-à-dire
la nature de l'organisation sociale; 3° les événements passagers qui
troublent le fonctionnement de la vie collective sans en altérer la
constitution anatomique, comme les crises nationales, économiques, etc.
Pour ce qui est des propriétés individuelles, celles-là seules peuvent
jouer un rôle qui se retrouvent chez tous. Car celles qui sont
strictement personnelles ou qui n'appartiennent qu'à de petites
minorités sont noyées dans la masse des autres; de plus, comme elles
diffèrent entre elles, elles se neutralisent et s'effacent mutuellement
au cours de l'élaboration d'où résulte le phénomène collectif. Il n'y a
donc que les caractères généraux de l'humanité qui peuvent être de
quelque effet. Or, ils sont à peu près immuables; du moins, pour qu'ils
puissent changer, ce n'est pas assez des quelques siècles que peut durer
une nation. Par conséquent, les conditions sociales dont dépend le
nombre des suicides sont les seules en fonction desquelles il puisse
varier; car ce sont les seules qui soient variables. Voilà pourquoi il
reste constant tant que la société ne change pas. Cette constance ne
vient pas de ce que l'état d'esprit, générateur du suicide, se trouve,
on ne sait par quel hasard, résider dans un nombre déterminé de
particuliers qui le transmettent, on ne sait davantage pour quelle
raison, à un même nombre d'imitateurs. Mais c'est que les causes
impersonnelles, qui lui ont donné naissance et qui l'entretiennent, sont
les mêmes. C'est que rien n'est venu modifier ni la manière dont les
unités sociales sont groupées, ni la nature de leur consensus. Les
actions et les réactions qu'elles échangent restent donc identiques; par
suite, les idées et les sentiments qui s'en dégagent ne sauraient
varier.

Toutefois, il est très rare, sinon impossible, qu'un de ces courants
parvienne à exercer une telle prépondérance sur tous les points de la
société. C'est toujours au sein de milieux restreints, où il trouve des
conditions particulièrement favorables à son développement, qu'il
atteint ce degré d'énergie. C'est telle condition sociale, telle
profession, telle confession religieuse qui le stimulent plus
spécialement. Ainsi s'explique le double caractère du suicide. Quand on
le considère dans ses manifestations extérieures, on est tenté de n'y
voir qu'une série d'événements indépendants les uns des autres; car il
se produit sur des points séparés, sans rapports visibles entre eux. Et
cependant, la somme formée par tous les cas particuliers réunis a son
unité et son individualité, puisque le taux social des suicides est un
trait distinctif de chaque personnalité collective. C'est que, si ces
milieux particuliers, où il se produit de préférence, sont distincts les
uns des autres, fragmentés de mille manières sur toute l'étendue du
territoire, pourtant, ils sont étroitement liés entre eux; car ils sont
des parties d'un même tout et comme des organes d'un même organisme.
L'état où se trouve chacun d'eux dépend donc de l'état général de la
société; il y a une intime solidarité entre le degré de virulence qu'y
atteint telle ou telle tendance et l'intensité qu'elle a dans l'ensemble
du corps social. L'altruisme est plus ou moins violent à l'armée suivant
ce qu'il est dans la population civile[306]; l'individualisme
intellectuel est d'autant plus développé et d'autant plus fécond en
suicides dans les milieux protestants qu'il est déjà plus prononcé dans
le reste de la nation, etc. Tout se tient.

Mais si, en dehors de la vésanie, il n'y a pas d'état individuel qui
puisse être regardé comme un facteur déterminant du suicide, cependant,
il semble bien qu'un sentiment collectif ne puisse pénétrer les
individus quand ils y sont absolument réfractaires. On pourrait donc
croire incomplète l'explication précédente, tant que nous n'aurons pas
montré comment, au moment et dans les milieux précis où les courants
suicidogènes se développent, ils trouvent devant eux un nombre suffisant
de sujets accessibles à leur influence.

Mais, à supposer que, vraiment, ce concours soit toujours nécessaire et
qu'une tendance collective ne puisse pas s'imposer de haute lutte aux
particuliers indépendamment de toute prédisposition préalable, cette
harmonie se réalise d'elle-même; car les causes qui déterminent le
courant social agissent en même temps sur les individus et les mettent
dans les dispositions convenables pour qu'ils se prêtent à l'action
collective, il y a entre ces deux ordres de facteurs une parenté
naturelle, par cela même qu'ils dépendent d'une même cause et qu'ils
l'expriment: c'est pourquoi ils se combinent et s'adaptent mutuellement.
L'hypercivilisation qui donne naissance à la tendance anomique et à la
tendance égoïste a aussi pour effet d'affiner les systèmes nerveux, de
les rendre délicats à l'excès; par cela même, ils sont moins capables de
s'attacher avec constance à un objet défini, plus impatients de toute
discipline, plus accessibles à l'irritation violente comme à la
dépression exagérée. Inversement, la culture grossière et rude,
qu'implique l'altruisme excessif des primitifs, développe une
insensibilité qui facilite le renoncement. En un mot, comme la société
fait en grande partie l'individu, elle le fait, dans la même mesure, à
son image. La matière dont elle a besoin ne saurait donc lui manquer,
car elle se l'est, pour ainsi dire, préparée de ses propres mains.

On peut se représenter maintenant avec plus de précision quel est le
rôle des facteurs individuels dans la genèse du suicide. Si, dans un
même milieu moral, par exemple dans une même confession ou dans un même
corps de troupes ou dans une même profession, tels individus sont
atteints et non tels autres, c'est sans doute, au moins en général,
parce que la constitution mentale des premiers, telle que l'ont faite la
nature et les événements, offre moins de résistance au courant
suicidogène. Mais si ces conditions peuvent contribuer à déterminer les
sujets particuliers en qui ce courant s'incarne, ce n'est pas d'elles
que dépendent ses caractères distinctifs ni son intensité. Ce n'est pas
parce qu'il y a tant de névropathes dans un groupe social qu'on y compte
annuellement tant de suicidés. La névropathie fait seulement que ceux-ci
succombent de préférence à ceux-là. Voilà d'où vient la grande
différence qui sépare le point de vue du clinicien et celui du
sociologue. Le premier ne se trouve jamais en face que de cas
particuliers, isolés les uns des autres. Or, il constate que, très
souvent, la victime était ou un nerveux ou un alcoolique et il explique
par l'un ou l'autre de ces états psychopathiques l'acte accompli. Il a
raison en un sens; car, si le sujet s'est tué plutôt que ses voisins,
c'est fréquemment pour ce motif. Mais ce n'est pas pour ce motif que,
d'une manière générale, il y a des gens qui se tuent, _ni surtout qu'il
s'en tue, dans chaque société, un nombre défini par période de temps
déterminée_. La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à
qui n'observe que des individus; car elle est en dehors des individus.
Pour la découvrir, il faut s'élever au-dessus des suicides particuliers
et apercevoir ce qui fait leur unité. On objectera que, s'il n'y avait
pas de neurasthéniques en suffisance, les causes sociales ne pourraient
produire tous leurs effets. Mais il n'est pas de société où les
différentes formes de la dégénérescence nerveuse ne fournissent au
suicide plus de candidats qu'il n'est nécessaire. Certains seulement
sont appelés, si l'on peut parler ainsi. Ce sont ceux qui, par suite des
circonstances, se sont trouvés plus à proximité des courants pessimistes
et ont, par suite, subi plus complètement leur action.

Mais une dernière question reste à résoudre. Puisque chaque année compte
un nombre égal de suicidés, c'est que le courant ne frappe pas d'un coup
tous ceux qu'il peut et doit frapper. Les sujets qu'il atteindra l'an
prochain existent dès maintenant; dès maintenant aussi, ils sont, pour
la plupart, mêlés à la vie collective et, par conséquent, soumis à son
influence. D'où vient qu'il les épargne provisoirement? Sans doute, on
comprend qu'un an lui soit nécessaire pour produire la totalité de son
action; car, comme les conditions de l'activité sociale ne sont pas les
mêmes suivant les saisons, il change lui aussi, aux différents moments
de l'année, et d'intensité et de direction. C'est seulement quand la
révolution annuelle est accomplie que toutes les combinaisons de
circonstances, en fonction desquelles il est susceptible de varier, ont
eu lieu. Mais puisque l'année suivante ne fait, par hypothèse, que
répéter celle qui précède et que ramener les mômes combinaisons,
pourquoi la première n'a-t-elle pas suffi? Pourquoi, pour reprendre
l'expression consacrée, la société ne paie-t-elle sa redevance que par
échéances successives?

Ce qui explique, croyons-nous, cette temporisation, c'est la manière
dont le temps agit sur la tendance au suicide. Il en est un facteur
auxiliaire, mais important. Nous savons, en effet, qu'elle croît sans
interruption de la jeunesse à la maturité[307], et qu'elle est souvent
dix fois plus forte à la fin de la vie qu'au début. C'est donc que la
force collective qui pousse l'homme à se tuer ne le pénètre que peu à
peu. Toutes choses égales, c'est à mesure qu'il avance en âge qu'il y
devient plus accessible, sans doute parce qu'il faut des expériences
répétées pour l'amener à sentir tout le vide d'une existence égoïste ou
toute la vanité des ambitions sans terme. Voilà pourquoi les suicidés ne
remplissent leur destinée que par couches successives de
générations[308].



CHAPITRE II

Rapports du suicide avec les autres phénomènes sociaux.


Puisque le suicide est, par son élément essentiel, un phénomène social,
il convient de rechercher quelle place il occupe au milieu des autres
phénomènes sociaux.

La première et la plus importante question qui se pose à ce sujet est de
savoir s'il doit être classé parmi les actes que la morale permet ou
parmi ceux qu'elle proscrit. Faut-il y voir, à un degré quelconque, un
fait criminologique? On sait combien la question a été discutée de tout
temps. D'ordinaire, pour la résoudre, on commence par formuler une
certaine conception de l'idéal moral et on cherche ensuite si le suicide
y est ou non logiquement contraire. Pour des raisons que nous avons
exposées ailleurs[309], cette méthode ne saurait être la nôtre. Une
déduction sans contrôle est toujours suspecte et, de plus, en l'espèce,
elle a pour point de départ un pur postulat de la sensibilité
individuelle; car chacun conçoit à sa façon cet idéal moral qu'on pose
comme un axiome. Au lieu de procéder ainsi, nous allons rechercher
d'abord dans l'histoire comment, en fait, les peuples ont apprécié
moralement le suicide; nous tâcherons ensuite de déterminer quelles ont
été les raisons de cette appréciation. Nous n'aurons plus alors qu'à
voir si et dans quelle mesure ces raisons sont fondées dans la nature de
nos sociétés actuelles[310].


I.

Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y
fut formellement proscrit. Dès 452, le concile d'Arles déclara que le
suicide était un crime et ne pouvait être reflet que d'une fureur
diabolique. Mais c'est seulement au siècle suivant, en 563, au concile
de Prague, que cette prescription reçut une sanction pénale. Il y fut
décidé que les suicidés ne seraient «honorés d'aucune commémoration dans
le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes
n'accompagnerait pas leur corps au tombeau». La législation civile
s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines
matérielles. Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente
spécialement la matière; un procès était fait au cadavre du suicidé par
devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d'homicide
d'autrui; les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et
revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas
de la confiscation, mais prescrivaient en outre différents supplices. «À
Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds; à Abbeville, on le
traînait sur une claie par les rues; à Lille, si c'était un homme, le
cadavre, traîné aux fourches, était pendu; si c'était une femme,
brûlé[311]». La folie n'était même pas toujours considérée comme une
excuse. L'ordonnance criminelle, publiée par Louis XIV en 1670, codifia
ces usages sans beaucoup les atténuer. Une condamnation régulière était
prononcée _ad perpetuam rei memoriam_; le corps, traîné sur une claie,
face contre terre, par les rues et les carrefours, était ensuite pendu
ou jeté à la voirie. Les biens étaient confisqués. Les nobles
encouraient la déchéance et étaient déclarés roturiers; on coupait leurs
bois, on démolissait leur château, on brisait leurs armoiries. Nous
avons encore un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 31 janvier 1749,
conformément à cette législation.

Par une brusque réaction, la révolution de 1789 abolit toutes ces
mesures répressives et raya le suicide de la liste des crimes légaux.
Mais toutes les religions auxquelles appartiennent les Français
continuent à le prohiber; et à le punir, et la morale commune le
réprouve. Il inspire encore à la conscience populaire un éloignement qui
s'étend aux lieux où le suicidé a accompli sa résolution et à toutes les
personnes qui lui touchent de près. Il constitue une tare morale,
quoique l'opinion semble avoir une tendance à devenir sur ce point plus
indulgente qu'autrefois. Il n'est pas, d'ailleurs, sans avoir conservé
quelque chose de son ancien caractère criminologique. D'après la
jurisprudence la plus générale, le complice du suicide est poursuivi
comme homicide. Il n'en serait pas ainsi si le suicide était considéré
comme un acte moralement indifférent.

On retrouve cette même législation chez tous les peuples chrétiens et
elle est restée presque partout plus sévère qu'en France. En Angleterre,
dès le Xe siècle, le roi Edgard, dans un des Canons publiés par lui,
assimilait les suicidés aux voleurs, aux assassins, aux criminels de
tout genre. Jusqu'en 1823, ce fut l'usage de traîner le corps du suicidé
dans les rues avec un bâton passé au travers et de l'enterrer sur un
grand chemin, sans aucune cérémonie. Aujourd'hui encore,
l'ensevelissement a lieu à part. Le suicidé était déclaré félon (_felo
de se_) et ses biens étaient acquis à la Couronne. C'est seulement en
1870 que cette disposition fut abolie, en même temps que toutes les
confiscations pour cause de félonie. Il est vrai que l'exagération de la
peine l'avait, depuis longtemps, rendue inapplicable; le jury tournait
la loi en déclarant le plus souvent que le suicidé avait agi dans un
moment de folie et, par conséquent, était irresponsable. Mais l'acte
reste qualifié crime; il est, chaque fois qu'il est commis, l'objet
d'une instruction régulière et d'un jugement et, en principe, la
tentative est punie. D'après Ferri[312], il y aurait encore eu, en 1889,
106 procédures intentées pour ce délit et 84 condamnations, dans la
seule Angleterre. À plus forte raison, en est-il ainsi de la complicité.

À Zurich, raconte Michelet, le cadavre était autrefois soumis à un
épouvantable traitement. Si l'homme s'était poignardé, on lui enfonçait
près de la tête un morceau de bois dans lequel on plantait le couteau;
s'il s'était noyé, on l'enterrait à cinq pieds de l'eau, dans le
sable[313]. En Prusse, jusqu'au Code pénal de 1871, l'ensevelissement
devait avoir lieu sans pompe aucune et sans cérémonies religieuses. Le
nouveau Code pénal allemand punit encore la complicité de trois années
d'emprisonnement (art. 216). En Autriche, les anciennes prescriptions
canoniques sont maintenues presque intégralement.

Le droit russe est plus sévère. Si le suicidé ne paraît pas avoir agi
sous l'influence d'un trouble mental, chronique ou passager, son
testament est considéré comme nul ainsi que toutes les dispositions
qu'il a pu prendre pour cause de mort. La sépulture chrétienne lui est
refusée. La simple tentative est punie d'une amende que l'autorité
ecclésiastique est chargée de fixer. Enfin, quiconque excite autrui à se
tuer ou l'aide d'une manière quelconque à exécuter sa résolution, par
exemple en lui fournissant les instruments nécessaires, est traité comme
complice d'homicide prémédité[314]. Le Code espagnol, outre les peines
religieuses et morales, prescrit la confiscation des biens et punit
toute complicité[315].

Enfin, le Code pénal de l'État de New-York, qui pourtant est de date
récente (1881), qualifie crime le suicide. Il est vrai que, malgré cette
qualification, on a renoncé à le punir pour des raisons pratiques, la
peine ne pouvant atteindre utilement le coupable. Mais la tentative peut
entraîner une condamnation soit à un emprisonnement qui peut durer
jusqu'à 2 ans, soit à une amende qui peut monter jusqu'à 200 dollars,
soit à l'une et à l'autre peine à la fois. Le seul fait de conseiller le
suicide ou d'en favoriser l'accomplissement est assimilé à la complicité
de meurtre[316].

Les sociétés mahométanes ne prohibent pas moins énergiquement le
suicide. «L'homme, dit Mahomet, ne meurt que par la volonté de Dieu
d'après le livre qui fixe le terme de sa vie[317]».--«Lorsque le terme
sera arrivé, ils ne sauront ni le retarder ni l'avancer d'un seul
instant[318]».--«Nous avons arrêté que la mort vous frappe tour à tour
et nul ne saurait prendre le pas sur nous[319]».--Rien, en effet, n'est
plus contraire que le suicide à l'esprit général de la civilisation
mahométane; car la vertu qui est mise au-dessus de toutes les autres,
c'est la soumission absolue à la volonté divine, la résignation docile
«qui fait supporter tout avec patience[320]». Acte d'insubordination et
de révolte, le suicide ne pouvait donc être regardé que comme un
manquement grave au devoir fondamental.

       *       *       *       *       *

Si, des sociétés modernes, nous passons à celles qui les ont précédées
dans l'histoire, c'est-à-dire aux cités gréco-latines, nous y trouvons
également une législation du suicide, mais qui ne repose pas tout à fait
sur le même principe. Le suicide n'était regardé comme illégitime que
s'il n'était pas autorisé par l’État. Ainsi, à Athènes, l'homme qui
s'était tué était frappé d'[Grec: ἀτιμία] comme ayant commis une
injustice à l'égard de la cité[321]; les honneurs de la sépulture
régulière lui étaient refusés; de plus, la main du cadavre était coupée
et enterrée à part[322]. Avec des variantes de détail, il en était de
même à Thèbes, à Chypre[323]. À Sparte, la règle était si formelle
qu'Aristodème la subit pour la manière dont il chercha et trouva la mort
à la bataille de Platée. Mais ces peines ne s'appliquaient qu'au cas où
l'individu se tuait sans avoir, au préalable, demandé la permission aux
autorités compétentes. À Athènes, si, avant de se frapper, il demandait
au Sénat de l'y autoriser, en faisant valoir les raisons qui lui
rendaient la vie intolérable, et si sa demande lui était régulièrement
accordée, le suicide était considéré comme un acte légitime.
Libanius[324] nous rapporte sur ce sujet quelques préceptes dont il ne
nous dit pas l'époque, mais qui furent réellement en vigueur, à Athènes;
il fait, d'ailleurs, le plus grand éloge de ces lois et assure qu'elles
ont eu les plus heureux effets. Elles s'exprimaient dans les termes
suivants: «Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses
raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si
l'existence t'est odieuse, meurs; si tu es accablé par la fortune, bois
la ciguë. Si tu es courbé sous la douleur, abandonne la vie. Que le
malheureux raconte son infortune, que le magistrat lui fournisse le
remède et sa misère prendra fin». On trouve la même loi à Céos[325].
Elle fut transportée à Marseille par les colons grecs qui fondèrent
cette ville. Les magistrats tenaient en réserve du poison et ils en
fournissaient la quantité nécessaire à tous ceux qui, après avoir soumis
au conseil des Six-Cents les raisons qu'ils croyaient avoir de se tuer,
obtenaient son autorisation[326].

Nous sommes moins bien renseignés sur les dispositions du droit romain
primitif: les fragments de la loi des XII Tables qui nous sont parvenus
ne nous parlent pas du suicide. Cependant, comme ce Code était fortement
inspiré de la législation grecque, il est vraisemblable qu'il contenait
des prescriptions analogues. En tout cas, Servius, dans son commentaire
sur l'Enéide[327], nous apprend que, d'après les livres des pontifes,
quiconque s'était pendu était privé de sépulture. Les statuts d'une
confrérie religieuse de Lanuvium édictaient la même pénalité[328].
D'après l'annaliste Cassius Hermina, cité par Servius, Tarquin le
Superbe, pour combattre une épidémie de suicides, aurait ordonné de
mettre en croix les cadavres des suppliciés et de les abandonner en
proie aux oiseaux et aux animaux sauvages[329]. L'usage de ne pas faire
de funérailles aux suicidés semble avoir persisté, au moins en principe,
car on lit au Digeste: _Non solent autem lugeri suspendiosi nec qui
manus sibi intulerunt, non tædio vitæ, sed mala conscientia_[330].

Mais, d'après un texte de Quintilien[331], il y aurait eu à Rome,
jusqu'à une époque assez tardive, une institution analogue à celle que
nous venons d'observer en Grèce et destinée à tempérer les rigueurs des
dispositions précédentes. Le citoyen qui voulait se tuer devait
soumettre ses raisons au Sénat qui décidait si elles étaient acceptables
et qui déterminait même le genre de mort. Ce qui permet de croire qu'une
pratique de ce genre a réellement existé à Rome, c'est que, jusque sous
les empereurs, il en survécut quelque chose à l'armée. Le soldat qui
tentait de se tuer pour échapper au service était puni de mort; mais
s'il pouvait établir qu'il avait été déterminé par quelque mobile
excusable, il était seulement renvoyé de l'armée[332]. Si, enfin, son
acte était dû aux remords que lui causait une faute militaire, son
testament était annulé et ses biens revenaient au fisc[333]. Il n'est
pas douteux du reste que, à Rome, la considération des motifs qui
avaient inspiré le suicide a joué de tout temps un rôle prépondérant
dans l'appréciation morale ou juridique qui en était faite. De là le
précepte: «_Et merito, si sine causa sibi manus intulit, puniendus est:
qui enim sibi non pepercit, multo minus aliis parcet_[334]». La
conscience publique, tout en le blâmant en règle générale, se réservait
le droit de l'autoriser dans certains cas. Un tel principe est proche
parent de celui qui sert de base à l'institution dont parle Quintilien;
et il était tellement fondamental dans la législation romaine du suicide
qu'il se maintint jusque sous les empereurs. Seulement, avec le temps,
la liste des excuses légitimes s'allongea. À la fin, il n'y eut plus
guère qu'une seule _causa injusta_: le désir d'échapper aux suites d'une
condamnation criminelle. Encore y eut-il un moment où la loi qui
l'excluait des bénéfices de la tolérance semble être restée sans
application[335].

Si, de la cité, on descend jusqu'à ces peuples primitifs où fleurit le
suicide altruiste, il est difficile de rien affirmer de précis sur la
législation qui peut y être en usage. Cependant, la complaisance avec
laquelle le suicide y est considéré permet de croire qu'il n'y est pas
formellement prohibé. Encore est-il possible qu'il ne soit pas
absolument toléré dans tous les cas. Mais quoi qu'il en soit de ce
point, il reste que, de toutes les sociétés qui ont dépassé ce stade
inférieur, il n'en est pas de connues où le droit de se tuer ait été
accordé sans réserves à l'individu. Il est vrai que, en Grèce comme en
Italie, il y eut une période où les anciennes prescriptions relatives au
suicide tombèrent presque totalement en désuétude. Mais ce fut seulement
à l'époque où le régime de la cité entra lui-même en décadence. Cette
tolérance tardive ne saurait donc être invoquée comme un exemple à
imiter: car elle est évidemment solidaire de la grave perturbation que
subissaient alors ces sociétés. C'est le symptôme d'un état morbide.

Une pareille généralité dans la réprobation, si l'on fait abstraction de
ces cas de régression, est déjà par elle-même un fait instructif et qui
devrait suffire à rendre hésitants les moralistes trop enclins à
l'indulgence. Il faut qu'un auteur ait une singulière confiance dans la
puissance de sa logique pour oser, au nom d'un système, s'insurger à ce
point contre la conscience morale de l'humanité; ou bien si, jugeant
cette prohibition fondée dans le passé, il n'en réclame l'abrogation que
pour le présent immédiat, il lui faudrait, au préalable, prouver que,
depuis des temps récents, quelque transformation profonde s'est produite
dans les conditions fondamentales de la vie collective.

Mais une conclusion plus significative, et qui ne permet guère de croire
que cette preuve soit possible, ressort de cet exposé. Si on laisse de
côté les différences de détail que présentent les mesures répressives
adoptées par les différents peuples, on voit que la législation du
suicide a passé par deux phases principales. Dans la première, il est
interdit à l'individu de se détruire de sa propre autorité; mais l'État
peut l'autoriser à le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout
entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective
n'y ont pas collaboré. Dans des circonstances déterminées, la société se
laisse désarmer, en quelque sorte, et consent à absoudre ce qu'elle
réprouve en principe. Dans la seconde période, la condamnation est
absolue et sans aucune exception. La faculté de disposer d'une existence
humaine, sauf quand la mort est le châtiment d'un crime[336], est
retirée non plus seulement au sujet intéressé, mais même à la société.
C'est un droit soustrait désormais à l'arbitraire collectif aussi bien
que privé. Le suicide est regardé comme immoral, en lui-même, pour
lui-même, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, à mesure qu'on
avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relâcher, ne fait
que devenir plus radicale. Si donc, aujourd'hui, la conscience publique
paraît moins ferme dans son jugement sur ce point, cet état
d'ébranlement doit provenir de causes accidentelles et passagères; car
il est contraire à toute vraisemblance que l'évolution morale, après
s'être poursuivie dans le même sens pendant des siècles, revienne à ce
point en arrière.

Et en effet, les idées qui lui ont imprimé cette direction sont toujours
actuelles. On a dit quelquefois que, si le suicide est et mérite d'être
prohibé, c'est parce que, en se tuant, l'homme se dérobe à ses
obligations envers la société. Mais si nous n'étions mus que par cette
considération, nous devrions, comme en Grèce, laisser la société libre
de lever à sa guise une défense qui n'aurait été établie qu'à son
profit. Si nous lui refusons cette faculté, c'est donc que nous ne
voyons pas simplement dans le suicidé un mauvais débiteur dont elle
serait créancière. Car un créancier peut toujours remettre la dette dont
il est bénéficiaire. D'ailleurs, si la réprobation dont le suicide est
l'objet n'avait pas d'autre origine, elle devrait être d'autant plus
formelle que l'individu est plus étroitement subordonné à l’État; par
conséquent, c'est dans les sociétés inférieures qu'elle atteindrait son
apogée. Or, tout au contraire, elle prend plus de force à mesure que les
droits de l'individu se développent en face de ceux de l’État. Si donc
elle est devenue si formelle et si sévère dans les sociétés chrétiennes,
la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces
peuples ont de l'État, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont
faite de la personne humaine. Elle est devenue à leurs yeux une chose
sacrée et même la chose sacrée par excellence, sur laquelle nul ne peut
porter les mains. Sans doute, sous le régime de la cité, l'individu
n'avait déjà plus une existence aussi effacée que dans les peuplades
primitives. On lui reconnaissait dès lors une valeur sociale; mais on
considérait que cette valeur appartenait toute à l'État. La cité pouvait
donc disposer librement de lui sans qu'il eût sur lui-même les mêmes
droits. Mais aujourd'hui, il a acquis une sorte de dignité qui le met
au-dessus et de lui-même et de la société. Tant qu'il n'a pas démérité
et perdu par sa conduite ses titres d'homme, il nous paraît participer
en quelque manière à cette nature _sui generis_ que toute religion prête
à ses dieux et qui les rend intangibles à tout ce qui est mortel. Il
s'est empreint de religiosité; l'homme est devenu un dieu pour les
hommes. C'est pourquoi tout attentat dirigé contre lui nous fait l'effet
d'un sacrilège. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de
quelles mains vient le coup; il nous scandalise par cela seul qu'il
viole ce caractère sacro-saint qui est en nous, et que nous devons
respecter chez nous comme chez autrui.

Le suicide est donc réprouvé parce qu'il déroge à ce culte pour la
personne humaine sur lequel repose toute notre morale. Ce qui confirme
cette explication, c'est que nous le considérons tout autrement que ne
faisaient les nations de l'antiquité. Jadis, on n'y voyait qu'un simple
tort civil commis envers l'État; la religion s'en désintéressait plus ou
moins[337]. Au contraire, il est devenu un acte essentiellement
religieux. Ce sont les conciles qui l'ont condamné, et les pouvoirs
laïques, en le punissant, n'ont fait que suivre et qu'imiter l'autorité
ecclésiastique. C'est parce que nous avons en nous une âme immortelle,
parcelle de la divinité, que nous devons nous être sacrés à nous-mêmes.
C'est parce que nous sommes quelque chose de Dieu que nous n'appartenons
complètement à aucun être temporel.

Mais si telle est la raison qui a fait ranger le suicide parmi les actes
illicites, ne faut-il pas conclure que cette condamnation est désormais
sans fondement? Il semble, en effet, que la critique scientifique ne
saurait accorder la moindre valeur à ces conceptions mystiques ni
admettre qu'il y eût dans l'homme quelque chose de surhumain. C'est en
raisonnant ainsi que Ferri, dans son _Omicidio-suicidio_, a cru pouvoir
présenter toute prohibition du suicide comme une survivance du passé,
destinée à disparaître. Considérant comme absurde au point de vue
rationaliste que l'individu puisse avoir une fin en dehors de lui-même,
il en déduit que nous restons toujours libres de renoncer aux avantages
de la vie commune en renonçant à l'existence. Le droit de vivre lui
paraît impliquer logiquement le droit de mourir.

Mais cette argumentation conclut prématurément de la forme au fond, de
l'expression verbale par laquelle nous traduisons notre sentiment à ce
sentiment lui-même. Sans doute, pris en eux-mêmes et dans l'abstrait,
les symboles religieux, par lesquels nous nous expliquons le respect que
nous inspire la personne humaine, ne sont pas adéquats au réel, et il
est aisé de le prouver; mais il ne s'ensuit pas que ce respect lui-même
soit sans raison. Le fait qu'il joue un rôle prépondérant dans notre
droit et dans notre morale doit, au contraire, nous prémunir contre une
semblable interprétation. Au lieu donc de nous en prendre à la lettre de
cette conception, examinons-la en elle-même, cherchons comment elle
s'est formée et nous verrons que, si la formule courante en est
grossière, elle ne laisse pas d'avoir une valeur objective.

En effet, cette sorte de transcendance que nous prêtons à la personne
humaine n'est pas un caractère qui lui soit spécial. On le rencontre
ailleurs. C'est simplement la marque que laissent sur les objets
auxquels ils se rapportent tous les sentiments collectifs de quelque
intensité. Précisément parce qu'ils émanent de la collectivité, les fins
vers lesquelles ils tournent nos activités ne peuvent être que
collectives. Or la société a ses besoins qui ne sont pas les nôtres. Les
actes qu'ils nous inspirent ne sont donc pas selon le sens de nos
inclinations individuelles; ils n'ont pas pour but notre intérêt propre,
mais consistent plutôt en sacrifices et en privations. Quand je jeûne,
que je me mortifie pour plaire à la Divinité, quand, par respect pour
une tradition dont j'ignore le plus souvent le sens et la portée, je
m'impose quelque gêne, quand je paie mes impôts, quand je donne ma peine
ou ma vie à l'État, je renonce à quelque chose de moi-même; et à la
résistance que notre égoïsme oppose à ces renoncements, nous nous
apercevons aisément qu'ils sont exigés de nous par une puissance à
laquelle nous sommes soumis. Alors même que nous déférons joyeusement à
ses ordres, nous avons conscience que notre conduite est déterminée par
un sentiment de déférence pour quelque chose de plus grand que nous.
Avec quelque spontanéité que nous obéissions à la voix qui nous dicte
cette abnégation, nous sentons bien qu'elle nous parle sur un ton
impératif qui n'est pas celui de l'instinct. C'est pourquoi, quoiqu'elle
se fasse entendre à l'intérieur de nos consciences, nous ne pouvons sans
contradiction la regarder comme nôtre. Mais nous l'aliénons, comme nous
faisons pour nos sensations; nous la projetons au dehors, nous la
rapportons à un être que nous concevons comme extérieur et supérieur à
nous, puisqu'il nous commande et que nous nous conformons à ses
injonctions. Naturellement, tout ce qui nous paraît venir de la même
origine participe au même caractère. C'est ainsi que nous avons été
nécessités à imaginer un monde au-dessus de celui-ci et à le peupler de
réalités d'une autre nature.

Telle est l'origine de toutes ces idées de transcendance qui sont à la
base des religions et des morales; car l'obligation morale est
inexplicable autrement. Assurément, la forme concrète dont nous revêtons
d'ordinaire ces idées est scientifiquement sans valeur. Que nous leur
donnions comme fondement un être personnel d'une nature spéciale ou
quelque force abstraite que nous hypostasions confusément sous le nom
d'idéal moral, ce sont toujours représentations métaphoriques qui
n'expriment pas adéquatement les faits. Mais le _processus_ qu'elles
symbolisent ne laisse pas d'être réel. Il reste vrai que, dans tous ces
cas, nous sommes provoqués à agir par une autorité qui nous dépasse, à
savoir la société, et que les fins auxquelles elle nous attache ainsi
jouissent d'une véritable suprématie morale. S'il en est ainsi, toutes
les objections que l'on pourra faire aux conceptions usuelles par
lesquelles les hommes ont essayé de se représenter cette suprématie
qu'ils sentaient, ne sauraient en diminuer la réalité. Cette critique
est superficielle et n'atteint pas le fond des choses. Si donc on peut
établir que l'exaltation de la personne humaine est une des fins que
poursuivent et doivent poursuivre les sociétés modernes, toute la
réglementation morale qui dérive de ce principe sera par cela même
justifiée, quoique puisse valoir la façon dont on la justifie
d'ordinaire. Si les raisons dont se contente le vulgaire sont
critiquables, il suffira de les transposer en un autre langage pour leur
donner toute leur portée.

Or, non seulement, en fait, ce but est bien un de ceux que poursuivent
les sociétés modernes, mais c'est une loi de l'histoire que les peuples
tendent de plus en plus à se déprendre de tout autre objectif. À
l'origine, la société est tout, l'individu n'est rien. Par suite, les
sentiments sociaux les plus intenses sont ceux qui attachent l'individu
à la collectivité: elle est à elle-même sa propre fin. L'homme n'est
considéré que comme un instrument entre ses mains; c'est d'elle qu'il
paraît tenir tous ses droits et il n'a pas de prérogative contre elle
parce qu'il n'y a rien au-dessus d'elle. Mais, peu à peu, les choses
changent. À mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus
denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les
différences individuelles se multiplient[338], et l'on voit approcher le
moment où il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un
même groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces
conditions, il est inévitable que la sensibilité collective s'attache de
toutes ses forces à cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui
communique par cela même une valeur incomparable. Puisque la personne
humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les cœurs,
puisque sa glorification est le seul but qui puisse être collectivement
poursuivi, elle ne peut pas ne pas acquérir à tous les yeux une
importance exceptionnelle. Elle s'élève ainsi bien au-dessus de toutes
les fins humaines et prend un caractère religieux.

Ce culte de l'homme est donc tout autre chose que cet individualisme
égoïste dont il a été précédemment parlé et qui conduit au suicide. Loin
de détacher les individus de la société et de tout but qui les dépasse,
il les unit dans une même pensée et en fait les serviteurs d'une même
œuvre. Car l'homme qui est ainsi proposé à l'amour et au respect
collectifs n'est pas l'individu sensible, empirique, qu'est chacun de
nous; c'est l'homme en général, l'humanité idéale, telle que la conçoit
chaque peuple à chaque moment de son histoire. Or, nul de nous ne
l'incarne complètement, si nul de nous n'y est totalement étranger. Il
s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-même et
sur ses intérêts propres, mais de le subordonner aux intérêts généraux
du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-même; impersonnelle
et désintéressée, elle plane au-dessus de toutes les personnalités
individuelles; comme tout idéal, elle ne peut être conçue que comme
supérieure au réel et le dominant. Elle domine même les sociétés,
puisqu'elle est le but auquel est suspendue toute l'activité sociale. Et
c'est pourquoi il ne leur appartient plus d'en disposer. En
reconnaissant qu'elles y ont, elles aussi, leur raison d'être, elles se
sont mises sous sa dépendance et ont perdu le droit d'y manquer; à plus
forte raison, d'autoriser les hommes à y manquer eux-mêmes. Notre
dignité d'être moral a donc cessé d'être la chose de la cité; mais elle
n'est pas, pour cela, devenue notre chose et nous n'avons pas acquis le
droit d'en faire ce que nous voulons. D'où nous viendrait-il, en effet,
si la société elle-même, cet être supérieur à nous, ne l'a pas?

Dans ces conditions, il est nécessaire que le suicide soit classé au
nombre des actes immoraux; car il nie, dans son principe essentiel,
cette religion de l'humanité. L'homme qui se tue ne fait, dit-on, de
tort qu'à soi-même et la société n'a pas à intervenir, en vertu du vieil
axiome _Volenti non fit injuria_. C'est une erreur. La société est
lésée; parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses
maximes morales les plus respectées, et qui sert presque d'unique lien
entre ses membres, est offensé, et qu'il s'énerverait si cette offense
pouvait se produire en toute liberté. Comment pourrait-il garder la
moindre autorité si, quand il est violé, la conscience morale ne
protestait pas? Du moment que la personne humaine est et doit être
considérée comme une chose sacrée, dont ni l'individu ni le groupe n'ont
la libre disposition, tout attentat contre elle doit être proscrit. Peu
importe que le coupable et la victime ne fassent qu'un seul et même
sujet: le mal social qui résulte de l'acte ne disparaît pas, par cela
seul que celui qui en est l'auteur se trouve lui-même en souffrir. Si,
en soi et d'une manière générale, le fait de détruire violemment une vie
d'homme nous révolte comme un sacrilège, nous ne saurions le tolérer en
aucun cas. Un sentiment collectif qui s'abandonnerait à ce point serait
bientôt sans force.

Ce n'est pas à dire, toutefois, qu'il faille revenir aux peines féroces
dont était frappé le suicide pendant les derniers siècles. Elles furent
instituées à une époque où, sous l'influence de circonstances
passagères, tout le système répressif fut renforcé avec une sévérité
outrée. Mais il faut maintenir le principe, à savoir que l'homicide de
soi-même doit être réprouvé. Reste à chercher par quels signes
extérieurs cette réprobation doit se manifester. Des sanctions morales
suffisent-elles ou en faut-il de juridiques, et lesquelles? C'est une
question d'application qui sera traitée au chapitre suivant.

II.

Mais auparavant, afin de mieux déterminer quel est le degré d'immoralité
du suicide, recherchons quels rapports il soutient avec les autres actes
immoraux, notamment avec les crimes et les délits.

D'après M. Lacassagne, il y aurait une relation régulièrement inverse
entre le mouvement des suicides et celui des crimes contre la propriété
(vols qualifiés, incendies, banqueroutes frauduleuses, etc.). Cette
thèse a été soutenue en son nom par un de ses élèves, le docteur
Chaussinand, dans sa _Contribution à l'étude de la statistique
criminelle_[339]. Mais les preuves pour la démontrer font totalement
défaut. D'après cet auteur, il suffirait de comparer les deux courbes
pour constater qu'elles varient en sens contraire l'une de l'autre. En
réalité, il est impossible d'apercevoir entre elles aucune espèce de
rapport ni direct ni inverse. Sans doute, à partir de 1854, on voit les
crimes-propriété diminuer tandis que les suicides augmentent. Mais cette
baisse est, en partie, fictive; elle vient simplement de ce que, vers
cette date, les tribunaux ont pris l'habitude de correctionnaliser
certains crimes afin de les soustraire à la juridiction des cours
d'assises, dont ils étaient jusqu'alors justiciables, pour les déférer
aux tribunaux correctionnels. Un certain nombre de méfaits ont donc, à
partir de ce moment, disparu de la colonne des crimes, mais c'est pour
reparaître à celle des délits; et ce sont les crimes contre la propriété
qui ont le plus bénéficié de cette jurisprudence qui est aujourd'hui
consacrée. Si donc la statistique en accuse un moindre nombre, il est à
craindre que cette diminution soit exclusivement due à un artifice de
comptabilité.

Mais cette baisse fût-elle réelle, on n'en pourrait rien conclure; car
si, à partir de 1854, les deux courbes vont en sens inverse, de 1826 à
1854 celle des crimes-propriété ou monte en même temps que celle des
suicides, quoique moins vite, ou reste stationnaire. De 1831 à 1835, on
comptait annuellement, en moyenne, 5.095 accusés; ce nombre s'élevait à
5.732 pendant la période suivante, il était encore de 4.918 en 1841-45,
de 4.992 de 1846 à 1850, en baisse seulement de 2 % sur 1830.
D'ailleurs, la configuration générale des deux courbes exclut toute idée
de rapprochement. Celle des crimes-propriété est très accidentée; on la
voit, d'une année à l'autre, faire de brusques sauts; son évolution,
capricieuse en apparence, dépend évidemment d'une multitude de
circonstances accidentelles. Au contraire, celle des suicides monte
régulièrement d'un mouvement uniforme; il n'y a, sauf de rares
exceptions, ni poussées brusques ni chutes soudaines. L'ascension est
continue et progressive. Entre deux phénomènes dont le développement est
aussi peu comparable il ne saurait exister de lien d'aucune sorte.

M. Lacassagne paraît, du reste, être resté isolé dans son opinion. Mais
il n'en est pas de même d'une autre théorie d'après laquelle ce serait
avec les crimes contre les personnes et, plus spécialement avec
l'homicide, que le suicide serait en rapport. Elle compte de nombreux
défenseurs et mérite un sérieux examen[340].

Dès 1833, Guerry faisait remarquer que les crimes contre les personnes
sont deux fois plus nombreux dans les départements du Sud que dans ceux
du Nord, alors que c'est l'inverse pour le suicide. Plus tard, Despine
calcula que, dans les 14 départements où les crimes de sang sont le plus
fréquents, il y avait 30 suicides seulement pour un million d'habitants,
tandis qu'on en trouvait 82 dans 14 autres départements où ces mêmes
crimes étaient beaucoup plus rares. Le même auteur ajoute que, dans la
Seine, sur 100 accusations, on compte seulement 17 crimes-personnes et
une moyenne de 427 suicides pour un million, tandis qu'en Corse la
proportion des premiers est de 83 %, celle des seconds de 18 seulement
pour un million d'habitants.

Cependant, ces remarques étaient restées isolées, quand l'école
italienne de criminologie s'en empara. Ferri et Morselli, en
particulier, en firent la base de toute une doctrine.

D'après eux, l'antagonisme du suicide et de l'homicide serait une loi
absolument générale. Qu'il s'agisse de leur distribution géographique ou
de leur évolution dans le temps, partout on les verrait se développer en
sens inverse l'un de l'autre. Mais cet antagonisme, une fois admis, peut
s'expliquer de deux manières. Ou bien l'homicide et le suicide forment
deux courants contraires et tellement opposés que l'un ne peut gagner du
terrain sans que l'autre en perde; ou bien ce sont deux canaux
différents d'un seul et même courant alimenté par une même source et
qui, par conséquent, ne peut pas se porter dans une direction sans se
retirer de l'autre dans la même mesure. De ces deux explications, les
criminologistes italiens adoptent la seconde. Ils voient dans le suicide
et l'homicide deux manifestations d'un même état, deux effets d'une même
cause qui s'exprimerait tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre,
sans pouvoir revêtir l'une et l'autre à la fois.

Ce qui les a déterminés à choisir cette interprétation, c'est que,
suivant eux, l'inversion que présentent à certains égards ces deux
phénomènes n'exclut pas tout parallélisme. S'il est des conditions en
fonction desquelles ils varient inversement, il en est d'autres qui les
affectent de la même manière. Ainsi, dit Morselli, la température a la
même action sur tous les deux; ils arrivent à leur maximum au même
moment de l'année, à l'approche de la saison chaude; tous deux sont plus
fréquents chez l'homme que chez la femme; tous deux enfin, d'après
Ferri, s'accroissent avec l'âge. C'est donc que, tout en s'opposant par
certains côtés, ils sont en partie de même nature. Or, les facteurs,
sous l'influence desquels ils réagissent semblablement, sont tous
individuels; car ou ils consistent directement en certains états
organiques (âge, sexe), ou ils appartiennent au milieu cosmique, qui ne
peut agir sur l'individu moral que par l'intermédiaire de l'individu
physique. Ce serait donc parleurs conditions individuelles que le
suicide et l'homicide se confondraient. La constitution psychologique
qui prédisposerait à l'un et à l'autre serait la même: les deux
penchants ne feraient qu'un. Ferri et Morselli, à la suite de Lombroso,
ont même essayé de définir ce tempérament. Il serait caractérisé par une
déchéance de l'organisme qui mettrait l'homme dans des conditions
défavorables pour soutenir la lutte. Le meurtrier et le suicidé seraient
tous deux des dégénérés et des impuissants. Également incapables de
jouer un rôle utile dans la société, ils seraient, par suite, destinés à
être vaincus.

Seulement, cette prédisposition unique qui, par elle-même, n'incline pas
dans un sens plutôt que dans l'autre, prendrait de préférence, selon la
nature du milieu social, ou la forme de l'homicide ou celle du suicide;
et ainsi se produiraient ces phénomènes de contraste qui, tout en étant
réels, ne laisseraient pas de masquer une identité fondamentale. Là où
les mœurs générales sont douces et pacifiques, où l'on a horreur de
verser le sang humain, le vaincu se résignera, il confessera son
impuissance, et, devançant les effets de la sélection naturelle, il se
retirera de la lutte en se retirant de la vie. Là, au contraire, où la
morale moyenne a un caractère plus rude, où l'existence humaine est
moins respectée, il se révoltera, déclarera la guerre à la société,
tuera au lieu de se tuer. En un mot, le meurtre de soi et le meurtre
d'autrui sont deux actes violents. Mais tantôt la violence d'où ils
dérivent, ne rencontrant pas de résistance dans le milieu social, s'y
répand, et alors, elle devient homicide; tantôt, empêchée de se produire
au dehors par la pression qu'exerce sur elle la conscience publique,
elle remonte vers sa source, et c'est le sujet même d'où elle provient
qui en est la victime.

Le suicide serait donc un homicide transformé et atténué. À ce titre, il
apparaît presque comme bienfaisant; car, si ce n'est pas un bien, c'est,
du moins, un moindre mal et qui nous en épargne un pire. Il semble même
qu'on ne doive pas chercher à en contenir l'essor par des mesures
prohibitives; car, du même coup, on lâcherait la bride à l'homicide.
C'est une soupape de sûreté qu'il est utile de laisser ouverte. En
définitive, le suicide aurait ce très grand avantage de nous
débarrasser, sans intervention sociale et, par suite, le plus simplement
et le plus économiquement possible, d'un certain nombre de sujets
inutiles ou nuisibles. Ne vaut-il pas mieux les laisser s'éliminer
d'eux-mêmes et en douceur que d'obliger la société à les rejeter
violemment de son sein?

Cette thèse ingénieuse est-elle fondée? La question est double et chaque
partie en doit être examinée à part. Les conditions psychologiques du
crime et du suicide sont-elles identiques? Y a-t-il antagonisme entre
les conditions sociales dont ils dépendent?

III.

Trois faits ont été allégués pour établir l'unité psychologique des deux
phénomènes.

Il y a d'abord l'influence semblable que le sexe exercerait sur le
suicide et sur l'homicide. À parler exactement, cette influence du sexe
est beaucoup plus un effet de causes sociales que de causes organiques.
Ce n'est pas parce que la femme diffère physiologiquement de l'homme
qu'elle se tue moins ou qu'elle tue moins; c'est qu'elle ne participe
pas de la même manière à la vie collective. Mais de plus, il s'en faut
que la femme ait le même éloignement pour ces deux formes de
l'immoralité. On oublie, en effet, qu'il y a des meurtres dont elle a le
monopole; ce sont les infanticides, les avortements et les
empoisonnements. Toutes les fois que l'homicide est à sa portée, elle le
commet aussi ou plus fréquemment que l'homme. D'après Oettingen[341], la
moitié des meurtres domestiques lui serait imputable. Rien n'autorise
donc à supposer qu'elle ait, en vertu de sa constitution congénitale, un
plus grand respect pour la vie d'autrui; ce sont seulement les occasions
qui lui manquent, parce qu'elle est moins fortement engagée dans la
mêlée de la vie. Les causes qui poussent aux crimes de sang agissent
moins sur elle que sur l'homme, parce qu'elle se tient davantage en
dehors de leur sphère d'influence. C'est pour la même raison qu'elle
est moins exposée aux morts accidentelles; sur 100 décès de ce genre, 20
seulement sont féminins.

D'ailleurs, même si l'on réunit sous une seule rubrique tous les
homicides intentionnels, meurtres, assassinats, parricides,
infanticides, empoisonnements, la part de la femme dans l'ensemble est
encore très élevée. En France, sur 100 de ces crimes, il y en a 38 ou 39
qui sont commis par des femmes, et même 42 si l'on tient compte des
avortements. La proportion est de 51 % en Allemagne, de 52 % en
Autriche. Il est vrai qu'on laisse alors de côté les homicides
involontaires; mais c'est seulement quand il est voulu que l'homicide
est vraiment lui-même. D'autre part, les meurtres spéciaux à la femme,
infanticides, avortements, meurtres domestiques, sont, par leur nature,
difficiles à découvrir. Il s'en commet donc un grand nombre qui
échappent à la justice et, par conséquent, à la statistique. Si l'on
songe que, très vraisemblablement, la femme doit déjà profiter à
l'instruction de la même indulgence dont elle bénéficie certainement au
jugement, où elle est bien plus souvent acquittée que l'homme, on verra
qu'en définitive l'aptitude à l'homicide ne doit pas être très
différente dans les deux sexes. On sait, au contraire, combien est
grande l'immunité de la femme contre le suicide.

L'influence de l'âge sur l'un et l'autre phénomène ne révèle pas de
moindres différences. Suivant Ferri, l'homicide comme le suicide
deviendrait plus fréquent à mesure que l'homme avance dans la vie. Il
est vrai que Morselli a exprimé le sentiment contraire[342]. La vérité
est qu'il n'y a ni inversion ni concordance. Tandis que le suicide croît
régulièrement jusqu'à la vieillesse, le meurtre et l'assassinat arrivent
à leur apogée dès la maturité, vers 30 ou 35 ans, pour décroître
ensuite. C'est ce que montre le tableau XXXI. Il est impossible d'y
apercevoir la moindre preuve ni d'une identité de nature ni d'un
antagonisme entre le suicide et les crimes de sang.



Tableau XXXI

_Évolution comparée des meurtres, des assassinats et des suicides aux
différents âges, en France_ (1887).

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|               |SUR 100,000 HABITANTS|    SUR 100,000 INDIVIDUS     |
|               |   de chaque âge     |de chaque sexe et de chaque   |
|               |   combien de        |  âge combien de suicides.    |
|               +--------+------------+--------------+---------------+
|               |Meurtres|Assassinats |  Hommes.     |    Femmes.    |
|               +--------+------------+--------------+---------------+
|De 16 à 21[343]|   6,2  |     8      |    14        |       9       |
|  21 à 25      |   9,7  |    14,9    |    23        |       9       |
|  25 à 30      |  15,4  |    15,4    |    30        |       9       |
|  30 à 40      |  11    |    15,9    |    33        |       9       |
|  40 à 50      |   6,9  |    11      |    50        |      12       |
|  50 à 60      |   2    |     6,5    |    69        |      17       |
|Au delà        |   2,3  |     2,5    |    91        |      20       |
+---------------+--------+------------+--------------+---------------+
*/

Reste l'action de la température. Si l'on réunit ensemble tous les
crimes contre les personnes, la courbe que l'on obtient ainsi semble
confirmer la théorie de l'école italienne. Elle monte jusqu'en juin et
descend régulièrement jusqu'en décembre, comme celle des suicides. Mais
ce résultat vient simplement de ce que, sous cette expression commune de
crimes contre la personne, on compte, outre les homicides, les attentais
à la pudeur et les viols. Comme ces crimes ont leur maximum en juin et
qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les attentats contre la vie, ce
sont eux qui donnent à la courbe sa configuration. Mais ils n'ont aucune
parenté avec l'homicide; si donc on veut savoir comment ce dernier varie
aux différents moments de l'année, il faut l'isoler des autres. Or, si
l'on procède à cette opération et surtout si l'on prend soin de
distinguer les unes des autres les différentes formes de la criminalité
homicide, on ne découvre plus aucune trace du parallélisme annoncé (V.
Tableau XXXII).

En effet, tandis que l'accroissement du suicide est continu et régulier
de janvier à juin environ, ainsi que sa décroissance pendant l'autre
partie de l'année, le meurtre, l'assassinat, l'infanticide oscillent
d'un mois à l'autre de la manière la plus capricieuse. Non seulement la
marche générale n'est pas la même, mais ni les _maxima_ ni les _minima_
ne coïncident. Les meurtres ont deux _maxima_, l'un en février et
l'autre en août; les assassinats deux aussi, mais en partie différents,
l'un en février et l'autre en novembre. Pour les infanticides, c'est en
mai; pour les coups mortels, c'est en août et septembre. Si l'on calcule
les variations, non plus mensuelles, mais saisonnières, les divergences
ne sont pas moins marquées. L'automne compte à peu près autant de
meurtres que l'été (1.968 au lieu de 1.974) et l'hiver en a plus que le
printemps. Pour l'assassinat, c'est l'hiver qui tient la tête (2.621),
l'automne suit (2.596), puis l'été (2.478) et enfin le printemps
(2.287). Pour l'infanticide, c'est le printemps qui dépasse les autres
saisons (2.111) et il est suivi de l'hiver (_1.939_). Pour les coups et
blessures, l'été et l'automne sont au même niveau (2.854 pour l'un et
2.845 pour l'autre); puis vient le printemps (2.690) et, à peu de
distance, l'hiver (2.653). Tout autre est, nous l'avons vu, la
distribution du suicide.

Tableau XXXII

_Variations mensuelles des différentes formes de la criminalité
homicide_[344] (1827-1870).

/*
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
|          |           |              |               | COUPS        |
|          | MEURTRES. | ASSASSINATS. | INFANTICIDES. | et blessures |
|          |           |              |               | mortels.     |
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
| Janvier  |    560    |      829     |      647      |      830     |
| Février  |    664    |      926     |      750      |      937     |
| Mars     |    600    |      766     |      783      |      840     |
| Avril    |    574    |      712     |      662      |      867     |
| Mai      |    587    |      809     |      666      |      983     |
| Juin     |    644    |      853     |      552      |      938     |
| Juillet  |    614    |      776     |      491      |      919     |
| Août     |    716    |      849     |      501      |      997     |
| Septembre|    665    |      839     |      495      |      993     |
| Octobre  |    653    |      815     |      478      |      892     |
| Novembre |    650    |      942     |      497      |      960     |
| Décembre |    591    |      866     |      542      |      886     |
+----------+-----------+--------------+---------------+--------------+
*/

D'ailleurs, si le penchant au suicide n'était qu'un penchant au meurtre
refoulé, on devrait voir les meurtriers et les assassins, une fois
qu'ils sont arrêtés et que leurs instincts violents ne peuvent plus se
manifester au dehors, en devenir eux-mêmes les victimes. La tendance
homicide devrait donc, sous l'influence de l'emprisonnement, se
transformer en tendance au suicide. Or, du témoignage de plusieurs
observateurs, il résulte au contraire que les grands criminels se tuent
rarement. Cazauvieilh a recueilli auprès des médecins de nos différents
bagnes des renseignements sur l'intensité du suicide chez les
forçats[345]. À Rochefort, en trente ans, on n'avait observé qu'un seul
cas; aucun à Toulon, où la population était ordinairement de 3 à 4.000
individus (1818-1834). À Brest, les résultats étaient un peu différents;
en dix-sept ans, sur une population moyenne d'environ 3.000 individus,
il s'était commis 13 suicides, ce qui fait un taux annuel de 21 pour
100.000; quoique plus élevé que les précédents, ce chiffre n'a rien
d'exagéré, puisqu'il se rapporte à une population principalement
masculine et adulte. D'après le docteur Lisle, «sur 9.320 décès
constatés dans les bagnes de 1816 à 1837 inclusivement, on n'a compté
que 6 suicides[346]». D'une enquête faite par le docteur Ferrus il
résulte qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans dans les
différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15.111
prisonniers. Mais la proportion a été encore plus faible dans les
bagnes où l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845 sur une
population moyenne de 7.041 individus[347]. Brierre de Boismont confirme
ce dernier fait et il ajoute: «Les assassins de profession, les grands
coupables ont plus rarement recours à ce moyen violent pour se
soustraire à l'expiation pénale que les détenus d'une perversité moins
profonde[348]». Le docteur Leroy remarque également que «les coquins de
profession, les habitués des bagnes» attentent rarement à leurs
jours[349].

Deux statistiques, citées l'une par Morselli[350] et l'autre par
Lombroso[351], tendent, il est vrai, à établir que les détenus, en
général, sont exceptionnellement enclins au suicide. Mais, comme ces
documents ne distinguent pas les meurtriers et les assassins des autres
criminels, on n'en saurait rien conclure relativement à la question qui
nous occupe. Ils paraissent même plutôt confirmer les observations
précédentes. En effet, ils prouvent que, par elle-même, la détention
développe une très forte inclination au suicide. Même si l'on ne tient
pas compte des individus qui se tuent aussitôt arrêtés et avant leur
condamnation, il reste un nombre considérable de suicides qui ne peuvent
être attribués qu'à l'influence exercée par la vie de la prison[352].
Mais alors, le meurtrier incarcéré devrait avoir pour la mort volontaire
un penchant d'une extrême violence, si l'aggravation qui résulte déjà de
son incarcération était encore renforcée par les prédispositions
congénitales qu'on lui prête. Le fait qu'il est, à ce point de vue,
plutôt au-dessous de la moyenne qu'au-dessus n'est donc guère favorable
à l'hypothèse d'après laquelle il aurait, par la seule vertu de son
tempérament, une affinité naturelle pour le suicide, toute prête à se
manifester dès que les circonstances en favorisent le développement.
D'ailleurs, nous n'entendons pas soutenir qu'il jouisse d'une véritable
immunité; les renseignements dont nous disposons ne sont pas suffisants
pour trancher la question. Il est possible que, dans certaines
conditions, les grands criminels fassent assez bon marché de leur vie et
y renoncent sans trop de peine. Mais, à tout le moins, le fait n'a-t-il
pas la généralité et la nécessité qui sont logiquement impliquées dans
la thèse italienne. C'est ce qu'il nous suffisait d'établir[353].



IV.

Mais la seconde proposition de l'école reste à discuter. Étant donné que
l'homicide et le suicide ne dérivent pas d'un même état psychologique,
il nous faut rechercher s'il y a un réel antagonisme entre les
conditions sociales dont ils dépendent.

La question est plus complexe que ne l'ont cru les auteurs italiens et
plusieurs de leurs adversaires. Il est certain que, dans nombre de cas,
la loi d'inversion ne se vérifie pas. Assez souvent, les deux
phénomènes, au lieu de se repousser et de s'exclure, se développent
parallèlement. Ainsi, en France, depuis le lendemain de la guerre de
1870, les meurtres ont manifesté une certaine tendance à croître. On en
comptait, par année moyenne, 105 seulement pendant les années 1861-65;
ils s'élevaient à 163 de 1871 à 1876 et les assassinats, pendant le même
temps, passaient de 175 à 201. Or, au même moment, les suicides
augmentaient dans des proportions considérables. Le même phénomène
s'était produit pendant les années 1840-50. En Prusse, les suicides qui,
de 1865 à 1870, n'avaient pas dépassé 3 658, atteignaient 4 459 en 1876,
5 042 en 1878, en augmentation de 36%. Les meurtres et les assassinats
suivaient la même marche; de 151 en 1869, ils passaient successivement à
166 en 1874, à 221 en 1875, à 253 en 1878, en augmentation de 67%[354].
Même phénomène en Saxe. Avant 1870, les suicides oscillaient entre 600
et 700; une seule fois, en 1868, il y en eut 800. À partir de 1876, ils
montent à 981, puis à 1 114, à 1 126, enfin, en 1880, ils étaient à 1
171[355]. Parallèlement, les attentats contre la vie d'autrui passaient
de 637 en 1873 à 2 232 en 1878[356]. En Irlande, de 1865 à 1880, le
suicide croît de 29%, l'homicide croît aussi et presque dans la même
mesure (23%)[357].

En Belgique, de 1841 à 1885, les homicides sont passés de 47 à 139 et
les suicides de 240 à 670; ce qui fait un accroissement de 195 % pour
les premiers et de 178 % pour les seconds. Ces chiffres sont si peu
conformes à la loi que Ferri en est réduit à mettre en doute
l'exactitude de la statistique belge. Mais même en s'en tenant aux
années les plus récentes et sur lesquelles les données sont le moins
suspectes, on arrive au même résultat. De 1874 à 1885, l'augmentation
est, pour les homicides de 51 % (139 cas au lieu de 92) et, pour les
suicides de 79 % (670 cas au lieu de 374).

La distribution géographique des deux phénomènes donne lieu à des
observations analogues. Les départements français où l'on compte le plus
de suicides sont: la Seine, la Seine-et-Marne, la Seine-et-Oise, la
Marne. Or, s'ils ne tiennent pas également la tête pour l'homicide, ils
ne laissent pas d'occuper un rang assez élevé, la Seine est au 26e pour
les meurtres et au 17e pour les assassinats, la Seine-et-Marne au 33e et
au 14e, la Seine-et-Oise au 15e et au 24e, la Marne au 27e et au 21e. Le
Var qui est le 10e pour les suicides, est le 5e pour les assassinats et
le 6e pour les meurtres. Dans les Bouches-du-Rhône, où l'on se tue
beaucoup, on tue également beaucoup; elles sont au 5e rang pour les
meurtres et au 6e pour les assassinats[358]. Sur la carte du suicide,
comme sur celle de l'homicide, l'Île-de-France est représentée par une
tache sombre, ainsi que la bande formée par les départements
méditerranéens, avec cette seule différence que la première région est
d'une teinte moins foncée sur la carte de l'homicide que sur celle du
suicide et que c'est l'inverse pour la seconde. De même, en Italie, Rome
qui est le troisième district judiciaire pour les morts volontaires est
encore le quatrième pour les homicides qualifiés. Enfin, nous avons vu
que dans les sociétés inférieures, où la vie est peu respectée, les
suicides sont souvent très nombreux.

Mais, si incontestables que soient ces faits et quelque intérêt qu'il y
ait à ne pas les perdre de vue, il en est de contraires qui ne sont pas
moins constants et qui sont même beaucoup plus nombreux. Si, dans
certains cas, les deux phénomènes concordent, au moins partiellement,
dans d'autres, ils sont manifestement en antagonisme:

1° Si, à de certains moments du siècle, ils progressent dans le même
sens, les deux courbes, prises dans leur ensemble, là du moins où on
peut les suivre pendant un temps assez long, contrastent très nettement.
En France, de 1826 à 1880, le suicide croît régulièrement, ainsi que
nous l'avons vu; l'homicide, au contraire, tend à décroître, quoique
moins rapidement. En 1826-30, il y avait annuellement 279 accusés de
meurtre en moyenne, il n'y en avait plus que 160 en 1876-80 et, dans
l'intervalle, leur nombre était même tombé à 121 en 1861-65 et à 119 en
1856-60. À deux époques, vers 1845 et au lendemain de la guerre, il y a
eu tendance au relèvement; mais si l'on fait abstraction de ces
oscillations secondaires, le mouvement général de décroissance est
évident. La diminution est de 43%, d'autant plus sensible que la
population s'est, en même temps, accrue de 16%.

La régression est moins marquée pour les assassinats. Il y avait 258
accusés en 1826-30, il y en avait encore 239 en 1876-80. Le recul n'est
sensible que si l'on tient compte de l'accroissement de la population.
Cette différence dans l'évolution de l'assassinat n'a rien qui doive
surprendre. C'est, en effet, un crime mixte qui a des caractères communs
avec le meurtre, mais en a aussi de différents; il ressortit, en partie,
à d'autres causes. Tantôt, ce n'est qu'un meurtre plus réfléchi et plus
voulu, tantôt, ce n'est que l'accompagnement d'un crime contre la
propriété. À ce dernier titre, il est placé sous la dépendance d'autres
facteurs que l'homicide. Ce qui le détermine, ce n'est pas l'ensemble
des tendances de toutes sortes qui poussent à l'effusion du sang, mais
les mobiles très différents qui sont à la racine du vol. La dualité de
ces deux crimes était déjà sensible dans le tableau de leurs variations
mensuelles et saisonnières. L'assassinat atteint son point culminant en
hiver et plus spécialement en novembre, tout comme les attentats contre
les choses. Ce n'est donc pas à travers les variations par lesquelles il
passe qu'on peut le mieux observer l'évolution du courant homicide; la
courbe du meurtre en traduit mieux l'orientation générale.

Le même phénomène s'observe en Prusse. En 1834, il y avait 368
instructions ouvertes pour meurtres ou coups mortels, soit une pour
29.000 habitants; en 1851, il n'y en avait plus que 257, ou une pour
53.000 habitants. Le mouvement s'est continué ensuite, quoique avec un
peu plus de lenteur. En 1852, il y avait encore une instruction pour
76.000 habitants; en 1873, une seulement pour 109.000[359]. En Italie,
de 1875 à 1890, la diminution pour les homicides simples et qualifiés a
été de 18% (2.660 au lieu de 3.280) tandis que les suicides augmentaient
de 80%[360]. Là où l'homicide ne perd pas de terrain, il reste tout au
moins stationnaire. En Angleterre, de 1860 à 1865, on en comptait
annuellement 359 cas, il n'y en a plus que 329 en 1881-85; en Autriche,
il y en avait 528 en 1866-70, il n'y en a plus que 510 en 1881-85[361],
et il est probable que si, dans ces différents pays, on isolait
l'homicide de l'assassinat, la régression serait plus marquée. Pendant
le même temps, le suicide augmentait dans tous ces États.

M. Tarde a cependant entrepris de démontrer que cette diminution de
l'homicide en France n'était qu'apparente[362]. Elle serait simplement
due à ce qu'on a omis de joindre aux affaires jugées par les cours
d'assises celles qui ont été classées sans suites par les parquets ou
qui ont abouti à des ordonnances de non-lieu. D'après cet auteur, le
nombre des meurtres qui restent ainsi impoursuivis et qui, pour cette
raison, n'entrent pas en ligne de compte dans les totaux de la
statistique judiciaire, n'aurait cessé de grandir; en les ajoutant aux
crimes de même espèce qui ont été l'objet d'un jugement, on aurait une
progression continue au lieu de la régression annoncée. Malheureusement,
la preuve qu'il donne de cette assertion est due à un trop ingénieux
arrangement des chiffres. Il se contente de comparer le nombre des
meurtres et des assassinats qui n'ont pas été déférés aux cours
d'assises pendant le lustre 1861-65 à celui des années 1876-80 et
1880-85, et de montrer que le second et surtout le troisième sont
supérieurs au premier. Mais il se trouve que la période 1861-63 est, de
tout le siècle, celle où il y a eu, et de beaucoup, le moins d'affaires
ainsi arrêtées avant le jugement; le nombre en est exceptionnellement
infime, nous ne savons pour quelles causes. Elle constituait donc un
terme de comparaison aussi impropre que possible. Ce n'est pas,
d'ailleurs, en comparant deux ou trois chiffres que l'on peut induire
une loi. Si, au lieu de choisir ainsi son point de repère, M. Tarde
avait observé pendant plus longtemps les variations qu'a subies le
nombre de ces affaires, il fût arrivé à une tout autre conclusion.
Voici, en effet, le résultat que donne ce travail.

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|           _Nombre des affaires impoursuivies_[363].                |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|           |1835-38.|1839-40. |1846-50. |1861-65 |1876-80. |1880-85.|
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|Meurtres   |  442   |  503    |  408    |  223   |   322   |  322   |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+
|Assassinats|  313   |  320    |  333    |  217   |   231   |  252   |
+-----------+--------+---------+---------+--------+---------+--------+

*/

Les chiffres ne varient pas d'une manière très régulière; mais, de 1835
à 1885, ils ont sensiblement décru, malgré le relèvement qui s'est
produit vers 1876. La diminution est de 37% pour les meurtres et de 24%
pour les assassinats. Il n'y a donc rien là qui permette de conclure à
un accroissement de la criminalité correspondante[364].

2° S'il est des pays qui cumulent le suicide et l'homicide, c'est
toujours en proportions inégales; jamais ces deux manifestations
n'atteignent leur maximum d'intensité sur le même point. Même c'est une
règle générale que, _là où l'homicide est très développé, il confère une
sorte d'immunité contre le suicide_.

L'Espagne, l'Irlande et l'Italie sont les trois pays d'Europe où l'on
se tue le moins; le premier compte 17 cas pour un million d'habitants,
le second 21 et le troisième 37. Inversement, il n'en est pas où l'on
tue autant. Ce sont les seules contrées où le nombre des meurtres
dépasse celui des morts volontaires; l'Espagne a trois fois plus des uns
que des autres (1.484 homicides en moyenne pendant les années 1883-89 et
514 suicides seulement), l'Irlande le double (225 d'un côté et 116 de
l'autre), l'Italie une fois et demi autant (2.322 contre 1.437). Au
contraire, la France et la Prusse sont très fécondes en suicides (160 et
260 cas pour un million); les homicides y sont dix fois moins nombreux:
la France n'en compte que 734 cas et la Prusse 459, par année moyenne de
la période 1882-88.

Les mêmes rapports s'observent à l'intérieur de chaque pays. En Italie,
sur la carte des suicides, tout le Nord est foncé, tout le Sud
absolument clair; c'est exactement l'inverse sur la carte des homicides.
Si, d'ailleurs, on répartit les provinces italiennes en deux classes
selon le taux des suicides et si l'on cherche quel est, dans chacune, le
taux moyen des homicides, l'antagonisme apparaît de la manière la plus
accusée:

/*
1re classe.
De  4,1 suicides à 30 pour 1 million. 271,9 homicides pour 1 million.
2e classe.
De 30      -       88      -           95,2     -          -
*/

La province où l'on tue le plus est la Calabre, 69 homicides qualifiés
pour 1 million; il n'en est pas où le suicide soit aussi rare.

En France, les départements où l'on commet le plus de meurtres sont la
Corse, les Pyrénées-Orientales, la Lozère et l'Ardèche. Or, sous le
rapport des suicides, la Corse tombe du 1er rang au 85e, les
Pyrénées-Orientales au 63e, la Lozère au 83e est enfin l'Ardèche au
68e[365].

En Autriche, c'est dans l'Autriche inférieure, en Bohême et en Moravie
que le suicide est à son maximum, tandis qu'il est peu développé dans la
Carniole et la Dalmatie. Au contraire, la Dalmatie compte 79 homicides
pour un million d'habitants et la Carniole 57,4, tandis que l'Autriche
inférieure, n'en a que 14, la Bohême 11 et la Moravie 15.

3° Nous avons établi que les guerres ont sur la marche du suicide une
influence déprimante. Elles produisent le même effet sur les vols, les
escroqueries les abus de confiance, etc. Mais il est un crime qui fait
exception. C'est l'homicide. En France, en 1870, les meurtres qui
étaient en moyenne de 119 pendant les années 1866-69, passent
brusquement à 133 puis à 224 en 1871, en augmentation de 88 %[366], pour
retomber à 162 en 1872. Cet accroissement apparaîtra plus important
encore, si l'on songe que l'âge où l'on tue le plus est situé vers la
trentaine, et que toute la jeunesse était alors sous les drapeaux. Les
crimes qu'elle aurait commis en temps de paix ne sont donc pas entrés
dans les calculs de la statistique. De plus, il n'est pas douteux que le
désarroi de l'administration judiciaire ait dû empêcher plus d'un crime,
d'être connu ou plus d'une instruction d'aboutir à des poursuites. Si,
malgré ces deux causes de diminution, le nombre des homicides s'est
accru, on conçoit combien l'augmentation réelle a dû être sérieuse.

De même, en Prusse, lorsqu'éclate la guerre contre le Danemark, en 1864,
les homicides passent de 137 à 169, niveau qu'ils n'avaient pas atteint
depuis 1854; en 1865, ils tombent à 153, mais ils se relèvent en 1866
(159), bien que l'armée prussienne ait été mobilisée. En 1870, on
constate par rapport à 1869 une baisse légère (151 cas au lieu de 185)
qui s'accentue encore en 1871 (136 cas), mais combien moindre que pour
les autres crimes! Au même moment, les vols qualifiés crimes baissaient
de moitié, 4.599 en 1870 au lieu de 8.676 en 1869. De plus, dans ces
chiffres, meurtres et assassinats sont confondus; or ces deux crimes
n'ont pas la même signification et nous savons que, en France aussi, les
premiers seuls augmentent en temps de guerre. Si donc la diminution
totale des homicides de toutes sortes n'est pas plus considérable, on
peut croire que les meurtres, une fois isolés des assassinats,
manifesteraient une hausse importante. D'ailleurs, si l'on pouvait
réintégrer tous les cas qui ont dû être omis pour les deux causes
signalées plus haut, cette régression apparente serait elle-même réduite
à peu de chose. Enfin, il est très remarquable que les meurtres
involontaires se sont alors élevés très sensiblement, de 268 en 1869 à
303 en 1870 et à 310 en 1871[367]. N'est-ce pas la preuve que, à ce
moment, on faisait moins de cas de la vie humaine qu'en temps de paix?

Les crises politiques ont le même effet. En France, tandis que, de 1840
à 1846, la courbe des meurtres était restée stationnaire, en 1848, elle
remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368].
Le même phénomène s'était déjà produit pendant les premières années du
règne de Louis-Philippe. Les compétitions des partis politiques y furent
d'une extrême violence. Aussi est-ce à ce moment que les meurtres
atteignent le plus haut point où ils soient parvenus pendant toute la
durée du siècle. De 204 en 1830, ils s'élèvent à 264 en 1831, chiffre
qui ne fut jamais dépassé; en 1832, ils sont encore à 253 et à 257 en
1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en
plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %.
Pendant ce temps, le suicide évoluait en sens inverse. En 1833 il est au
même niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un côté, 1.904 de l'autre); puis en
1834, un mouvement ascensionnel commence qui est très rapide. En 1838,
l'augmentation est de 30 %.

4° Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire
pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et
infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est
commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En
1880, les chiffres sont à peu près les mêmes; ils sont respectivement de
11,0 et de 9,3.

5° Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide
tandis que le protestantisme l'accroît. Inversement, les homicides sont
beaucoup plus fréquents dans les pays catholiques que chez les peuples
protestants:

/*
+-------------+---------------------------+--------------------------+
| PAYS        | HOMICIDES simples         | ASSASSINATS              |
| catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Italie.      |            70             |          23,1            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Espagne.     |            64,9           |           8,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Hongrie.     |            56,2           |           8,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Autriche.    |            10,2           |           8,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Irlande.     |             8,1           |           2,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Belgique.    |             8,5           |           4,2            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|France.      |             6,4           |           5,6            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Moyennes.    |            32,1           |           9,1            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
| PAYS        | HOMICIDES simples         | ASSASSINATS              |
| protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants|
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Allemagne.   |             3,4           |           3,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Angleterre.  |             3,9           |           1,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Danemark.    |             4,6           |           3,7            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Hollande.    |             3,1           |           2,5            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Écosse.      |             4,4           |           0,70           |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
|Moyennes.    |             3,8           |           2,3            |
+-------------+---------------------------+--------------------------+
*/

Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces
deux groupes de sociétés est frappante.

Le même contraste s'observe à l'intérieur de l'Allemagne. Les districts
qui s'élèvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce
sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau
(16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavière (13,0). De même
encore, à l'intérieur de la Bavière, les provinces sont d'autant plus
fécondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:

_Provinces._

/*
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|À MINORITÉ|MEURTRES et|À MAJORITÉ|MEURTRES et|OÙ IL Y A |MEURTRES et|
|catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de   |assassinats|
|          |pour un    |          |pour un    |90% de    |pour un    |
|          |million    |          |million    |cathol.   |million    |
|          |d'habitants|          |d'habitants|          |d'habitants|
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Palatinat |           |Franconie |           |Haut-     |           |
|du Rhin   |    2,8    |inférieure|    9      |Palatinat |   4,3     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Franconie |           | Souabe   |           |Haute-    |           |
|centrale  |    6,9    |          |    9,2    |Bavière   |  13,0     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Haute-    |           |          |           |Basse-    |           |
|Franconie |    6,9    |          |           |Bavière   |  13,0     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
|Moyenne   |    5,5    |  Moyenne |    9,1    | Moyenne  |  10,1     |
+----------+-----------+----------+-----------+----------+-----------+
*/

Seul, le Haut-Palatinat fait exception à la loi. Il n'y a d'ailleurs
qu'à comparer le tableau précédent avec celui nomme _Provinces
bavaroises (1867-75)_ pour que l'inversion entre la répartition du
suicide et celle de l'homicide apparaisse avec évidence.

6° Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action
modératrice, elle stimule plutôt le meurtre. Pendant les années 1884-87,
un million d'époux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un
million de célibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers
paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de
préservation égal à environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce
fait que ces deux catégories de sujets n'ont pas le même âge et que
l'intensité du penchant homicide varie aux différents moments de la vie.
Les célibataires ont en moyenne de 25 à 30 ans, les époux environ 45. Or
c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est _maxima_; un
million d'individus de cet âge produit annuellement 15,4 meurtres,
tandis qu'à 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le
premier de ces nombres et le second est égal à 2,2. Ainsi, par le seul
fait de leur âge plus avancé, les gens mariés devraient commettre 2 fois
moins de meurtres que les célibataires. Leur situation, privilégiée en
apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont mariés, mais de ce qu'ils
sont plus âgés. La vie domestique ne leur confère aucune immunité.

Non seulement elle ne préserve pas de l'homicide, mais on peut plutôt
supposer qu'elle y excite. En effet, il est très vraisemblable que la
population mariée jouit, en principe, d'une plus haute moralité que la
population célibataire. Elle doit cette supériorité non pas tant,
croyons-nous, à la sélection matrimoniale, dont les effets, pourtant, ne
sont pas négligeables, qu'à l'action même exercée par la famille sur
chacun de ses membres. Il n'est guère douteux qu'un sujet soit moins
bien trempé au moral quand il est isolé et abandonné à lui-même, que
quand il subit à chaque instant la bienfaisante discipline du milieu
familial. Si donc, pour ce qui est de l'homicide, les époux ne sont pas
en meilleure situation que les célibataires, c'est que l'influence
moralisatrice dont ils bénéficient, et qui devrait les détourner de
toutes les sortes de crimes, est neutralisée partiellement par une
influence aggravante qui les pousse au meurtre et qui doit tenir à la
vie de famille[369].

En résumé donc, tantôt le suicide coexiste avec l'homicide, tantôt ils
s'excluent mutuellement; tantôt ils réagissent de la même manière sous
l'influence des mêmes conditions, tantôt ils réagissent en sens
contraire et les cas d'antagonisme sont les plus nombreux. Comment
expliquer ces faits, en apparence contradictoires?

La seule manière de les concilier est d'admettre qu'il y a des espèces
différentes de suicides, dont les unes ont une certaine parenté avec
l'homicide, tandis que les autres le repoussent. Car il n'est pas
possible qu'un seul et même phénomène se comporte aussi différemment
dans les mêmes circonstances. Le suicide qui varie comme le meurtre et
celui qui varie en sens inverse ne sauraient être de même nature.

Et en effet, nous avons montré qu'il y a des types différents de
suicides, dont les propriétés caractéristiques ne sont pas du tout les
mêmes. La conclusion du livre précédent se trouve ainsi confirmée, en
même temps qu'elle sert à expliquer les faits qui viennent d'être
exposés. À eux seuls, ils eussent déjà suffi à conjecturer la diversité
interne du suicide; mais l'hypothèse cesse d'en être une, rapprochée des
résultats antérieurement obtenus, outre que ceux-ci reçoivent de ce
rapprochement comme un supplément de preuve. Même, maintenant que nous
savons quelles sont les différentes sortes de suicides et en quoi elles
consistent, nous pouvons aisément apercevoir quelles sont celles qui
sont incompatibles avec l'homicide, celles, au contraire, qui dépendent
en partie des mêmes causes, et d'où vient que l'incompatibilité est le
fait le plus général.

Le type de suicide qui est actuellement le plus répandu et qui contribue
le plus à élever le chiffre annuel des morts volontaires, c'est le
suicide égoïste. Ce qui le caractérise, c'est un état de dépression et
d'apathie produit par une individuation exagérée. L'individu ne tient
plus à être, parce qu'il ne tient plus assez au seul intermédiaire qui
le rattache au réel, je veux dire à la société. Ayant de lui-même et de
sa propre valeur un trop vif sentiment, il veut être à lui-même sa
propre fin et, comme un tel objectif ne saurait lui suffire, il traîne
dans la langueur et l'ennui une existence qui lui apparaît dès lors
comme dépourvue de sens. L'homicide dépend de conditions opposées. C'est
un acte violent qui ne va pas sans passions. Or, là où la société est
intégrée de telle sorte que l'individuation des parties y est peu
prononcée, l'intensité des états collectifs élève le niveau général de
la vie passionnelle; même, le terrain n'est nulle part aussi favorable
au développement des passions spécialement homicides. Là où l'esprit
domestique a gardé son ancienne force, les offenses dirigées contre la
famille sont considérées comme des sacrilèges qui ne sauraient être trop
cruellement vengés et dont la vengeance ne peut être abandonnée à des
tiers. C'est de là qu'est venue la pratique de la _vendetta_ qui
ensanglante encore notre Corse et certains pays méridionaux. Là où la
foi religieuse est très vive, elle est souvent inspiratrice de meurtres
et il n'en est pas autrement de la foi politique.

De plus et surtout, le courant homicide, d'une manière générale, est
d'autant plus violent qu'il est moins contenu par la conscience
publique, c'est-à-dire que les attentats contre la vie sont jugés plus
véniels; et, comme il leur est attribué d'autant moins de gravité que la
morale commune attache moins de prix à l'individu et à ce qui
l'intéresse, une individuation faible ou, pour reprendre notre
expression, un état d'altruisme excessif pousse aux homicides. Voilà
pourquoi, dans les sociétés inférieures, ils sont à la fois nombreux et
peu réprimés. Cette fréquence et l'indulgence relative dont ils
bénéficient dérivent d'une seule et même cause. Le moindre respect dont
les personnalités individuelles sont l'objet les expose davantage aux
violences, en même temps qu'il fait paraître ces violences moins
criminelles. Le suicide égoïste et l'homicide ressortissent donc à des
causes antagonistes et, par conséquent, il est impossible que l'un
puisse se développer à l'aise là où l'autre est florissant. Là où les
passions sociales sont vives, l'homme est beaucoup moins enclin soit aux
rêveries stériles soit aux froids calculs de l'épicurien. Quand il est
habitué à compter pour peu de chose les destinées particulières, il
n'est pas porté à s'interroger anxieusement sur sa propre destinée.
Quand il fait peu de cas de la douleur humaine, le poids de ses
souffrances personnelles lui est plus léger.

Au contraire, et pour les mêmes causes, le suicide altruiste et
l'homicide peuvent très bien marcher parallèlement; car ils dépendent de
conditions qui ne diffèrent qu'en degrés: Quand on est dressé à mépriser
sa propre existence, on ne peut pas estimer beaucoup celle d'autrui.
C'est pour cette raison qu'homicides et morts volontaires sont également
à l'état endémique chez certains peuples primitifs. Mais il n'est pas
vraisemblable qu'on puisse attribuer à la même origine les cas de
parallélisme que nous avons rencontrés chez les nations civilisées. Ce
n'est pas un état d'altruisme exagéré qui peut avoir produit ces
suicides que nous avons vus parfois, dans les milieux les plus cultivés,
coexister en grand nombre avec les meurtres. Car, pour pousser au
suicide, il faut que l'altruisme soit exceptionnellement intense, plus
intense même que pour pousser à l'homicide. En effet, quelque faible
valeur que je prête à l'existence de l'individu en général, celle de
l'individu que je suis en aura toujours plus à mes yeux que celle
d'autrui. Toutes choses égales, l'homme moyen est plus enclin à
respecter la personne humaine en lui-même qu'en ses semblables; par
conséquent, il faut une cause plus énergique pour abolir ce sentiment de
respect dans le premier cas que dans le second. Or, aujourd'hui, en
dehors de quelques milieux spéciaux et peu nombreux comme l'armée, le
goût de l'impersonnalité et du renoncement est trop peu prononcé et les
sentiments contraires sont trop généraux et trop forts pour rendre à ce
point facile l'immolation de soi-même. Il doit donc y avoir une autre
forme, plus moderne, du suicide, susceptible également de se combiner
avec l'homicide.

C'est le suicide anomique. L'anomie, en effet, donne naissance à un état
d'exaspération et de lassitude irritée qui peut, selon les
circonstances, se tourner contre le sujet lui-même ou contre autrui;
dans le premier cas, il y a suicide, dans le second, homicide. Quant aux
causes qui déterminent la direction que suivent les forces ainsi
surexcitées, elles tiennent vraisemblablement à la constitution morale
de l'agent. Selon qu'elle est plus ou moins résistante, elle plie dans
un sens ou dans l'autre. Un homme de moralité médiocre tue plutôt qu'il
ne se tue. Nous avons même vu que, parfois, ces deux manifestations se
produisent l'une à la suite de l'autre et ne sont que deux faces d'un
seul et même acte; ce qui démontre leur étroite parenté. L'état
d'exacerbation où se trouve alors l'individu est tel que, pour se
soulager, il lui faut deux victimes.

Voilà pourquoi, aujourd'hui, un certain parallélisme entre le
développement de l'homicide et celui du suicide se rencontre surtout
dans les grands centres et dans les régions de civilisation intense.
C'est que l'anomie y est à l'état aigu. La même cause empêche les
meurtres de décroître aussi vite que s'accroissent les suicides. En
effet, si les progrès de l'individualisme tarissent une des sources de
l'homicide, l'anomie, qui accompagne le développement économique, en
ouvre une autre. Notamment, on peut croire que si, en France et surtout
en Prusse, homicides de soi-même et homicides d'autrui ont augmenté
simultanément depuis la guerre, la raison en est dans l'instabilité
morale qui, pour des causes différentes, est devenue plus grande dans
ces deux pays. Enfin, on peut ainsi s'expliquer comment, malgré ces
concordances partielles, l'antagonisme est le fait le plus général.
C'est que le suicide anomique n'a lieu en masse que sur des points
spéciaux, là où l'activité industrielle et commerciale a pris un grand
essor. Le suicide égoïste est, vraisemblablement, le plus répandu; or il
exclut les crimes de sang.

Nous arrivons donc à la conclusion suivante. Si le suicide et l'homicide
varient fréquemment en raison inverse l'un de l'autre, ce n'est pas
parce qu'ils sont deux faces différentes d'un seul et même phénomène;
c'est parce qu'ils constituent, à certains égards, deux courants sociaux
contraires. Ils s'excluent alors comme le jour exclut la nuit, comme les
maladies de l'extrême sécheresse excluent celles de l'extrême humidité.
Si, néanmoins, cette opposition générale n'empêche pas toute harmonie,
c'est que certains types de suicides, au lieu de dépendre de causes
antagonistes à celles dont dérivent les homicides, expriment, au
contraire, le même état social et se développent au sein du même milieu
moral. On peut, d'ailleurs, prévoir que les homicides qui coexistent
avec le suicide anomique et ceux qui se concilient avec le suicide
altruiste ne doivent pas être de même nature; que l'homicide, par
conséquent, tout comme le suicide, n'est pas une entité criminologique
une et indivisible, mais doit comprendre une pluralité d'espèces très
différentes les unes des autres. Mais ce n'est pas le lieu d'insister
sur cette importante proposition de criminologie.

Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en
diminuent l'immoralité et qu'il puisse, par conséquent, y avoir intérêt
à n'en pas gêner le développement. Ce n'est pas un dérivatif de
l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dépend le suicide
égoïste et celle qui fait régresser le meurtre chez les peuples les plus
civilisés sont solidaires. Mais le suicidé de cette catégorie, loin
d'être un meurtrier avorté, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est
un triste et un déprimé. On peut donc condamner son acte sans
transformer en assassins ceux qui sont sur la même voie que lui.
Dira-t-on que blâmer le suicide, c'est, du même coup, blâmer et, par
suite, affaiblir l'état d'esprit d'où il procède, à savoir cette sorte
d'hyperesthésie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par là, on
risque de renforcer le goût de l'impersonnalité et l'homicide qui en
dérive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au
meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degré d'intensité excessive qui
en fait une source de suicides. Pour que l'individu répugne à verser le
sang de ses semblables, il n'est pas nécessaire qu'il ne tienne à rien
qu'à lui-même. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne
humaine en général. La tendance à l'individuation peut donc être
contenue dans de justes limites, sans que la tendance à l'homicide soit,
pour cela, renforcée.

Quant à l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le
suicide, tout ce qui peut la réfréner réfrène l'un et l'autre. Il n'y a
même pas à craindre que, une fois empêchée de se manifester sous forme
de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme
assez sensible à la discipline morale pour renoncer à se tuer par
respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore
beaucoup plus réfractaire à l'homicide qui est plus sévèrement flétri et
réprimé. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent
en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une sélection
qui se ferait à rebours.

       *       *       *       *       *

Ce chapitre peut servir à élucider un problème souvent débattu.

On sait à quelles discussions a donné lieu la question de savoir si les
sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension
des sentiments égoïstes ou bien, au contraire, en sont indépendants. Or
nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothèse n'est fondée.
Assurément la pitié pour autrui et la pitié pour nous-mêmes ne sont pas
étrangères l'une à l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent
parallèlement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre
elles un lien de parenté, c'est qu'elles dérivent toutes deux d'un même
état de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects
différents. Ce qu'elles expriment, c'est la manière dont l'opinion
apprécie la valeur morale de l'individu en général. S'il compte pour
beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux
autres en même temps qu'à nous-mêmes; leur personne, comme la nôtre,
prend plus de prix à nos yeux et nous devenons plus sensibles à ce qui
touche individuellement chacun d'eux comme à ce qui nous touche en
particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus
facilement intolérables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc
pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mêmes. Mais
l'une et l'autre sont des effets d'une même cause; elles sont
constituées par un même état moral. Sans doute, il se diversifie selon
qu'il s'applique à nous-mêmes ou à autrui; nos instincts égoïstes le
renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il
est présent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai
que même les sentiments qui semblent le plus tenir à la complexion
personnelle de l'individu dépendent de causes qui le dépassent! Notre
égoïsme lui-même est, en grande partie, un produit de la société.

PLANCHE VI[370]

_Suicides par âge des mariés et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont
pas d'enfants (Départements français moins la Seine)._

NOMBRES ABSOLUS (ANNÉES 1889-91).

/*
+--------------------------------------------------------------------+
|                               HOMMES.                              |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|AGE.        |   MARIÉS    |   MARIÉS    |    VEUF     |    VEUFS    |
|            |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|De 0 à 15.  |     1,3     |     0,3     |     0,3     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  15 à 20.  |     0,3     |     0,6     |      "      |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  20 à 25.  |     6,6     |     6,6     |     0,6     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  25 à 30.  |     33      |     34      |     2,6     |     3       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  30 à 40.  |     109     |     246     |    11,6     |    20,6     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  40 à 50.  |     137     |     367     |     28      |    48       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  50 à 60.  |     190     |     457     |     48      |   108       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  60 à 70.  |     164     |     385     |     90      |   173       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  70 à 80.  |     74      |     187     |     86      |   212       |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  80 et     |      9      |     36      |     25      |    71       |
|  au delà.  |             |             |             |             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|                                FEMMES.                             |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|AGE.        |   MARIÉES   |   MARIÉES   |   VEUVES    |   VEUVES    |
|            |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.|
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|DE 0 à 15.  |      "      |      "      |      "      |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  15 à 20.  |     2,3     |     0,3     |     0,3     |      "      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  20 à 25.  |     15      |     15      |     0,6     |     0,3     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  25 à 30.  |     23      |     31      |     2,6     |     2,3     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  30 à 40.  |     46      |     84      |      9      |    12,6     |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  40 à 50.  |     55      |     98      |     17      |     19      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  50 à 60.  |     57      |     106     |     26      |     40      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  60 à 70.  |     35      |     67      |     47      |     65      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  70 à 80.  |     15      |     32      |     30      |     68      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
|  80 et     |     1,3     |     2,6     |     12      |     19      |
|  au delà.  |     1,3     |     2,6     |     12      |     19      |
+------------+-------------+-------------+-------------+-------------+
*/



CHAPITRE III

Conséquences pratiques.


Maintenant que nous savons ce qu'est le suicide, quelles en sont les
espèces et les lois principales, il nous faut rechercher quelle
attitude les sociétés actuelles doivent adopter à son égard.

Mais cette question elle-même en suppose une autre. L'état présent du
suicide chez les peuples civilisés doit-il être considéré comme normal
ou anormal? En effet, selon la solution à laquelle on se rangera, on
trouvera ou que des réformes sont nécessaires et possibles en vue de le
réfréner, ou bien, au contraire, qu'il convient de l'accepter tel qu'il
est, tout en le blâmant.

I.

On s'étonnera peut-être que la question puisse être posée.

Nous sommes, en effet, habitués à regarder comme anormal tout ce qui est
immoral. Si donc, comme nous l'avons établi, le suicide froisse la
conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phénomène de
pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que même la
forme éminente de l'immoralité, à savoir le crime, ne devait pas être
nécessairement classée au rang des manifestations morbides. Cette
affirmation a, il est vrai, déconcerté certains esprits et il a pu
paraître à un examen superficiel qu'elle ébranlait les fondements de la
morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en
convaincre, de se reporter à l'argumentation sur laquelle elle repose et
qui peut se résumer ainsi.

Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il désigne quelque
chose d'évitable. Sans doute, tout ce qui est évitable n'est pas
morbide, mais tout ce qui est morbide peut être évité, au moins par la
généralité des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer à toute distinction
dans les idées comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi
un état ou un caractère que les êtres d'une espèce ne peuvent pas ne pas
avoir, qui est impliqué nécessairement dans leur constitution. D'un
autre côté, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement
déterminable et susceptible d'être contrôlé par autrui, auquel nous
puissions reconnaître l'existence de cette nécessité; c'est
l'universalité. Quand, toujours et partout, deux faits se sont
rencontrés en connexion, sans qu'une seule exception soit citée, il est
contraire à toute méthode de supposer qu'ils puissent être séparés. Ce
n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est
entre eux peut être médiat[372], mais il ne laisse pas d'être et d'être
nécessaire.

Or, il n'y a pas de société connue où, sous des formes différentes, ne
s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de
peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Nous devons donc
dire que le crime est nécessaire, qu'il ne peut pas ne pas être, que les
conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont
connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain
d'invoquer ici les imperfections inévitables de la nature humaine et de
soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas être empêché, ne cesse pas
d'être le mal; c'est langage de prédicateur, non de savant. Une
imperfection nécessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait
mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il
n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique à propos
desquelles on ne puisse rêver quelque perfectionnement. On a dit parfois
qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqué un instrument de vision aussi
grossier que l'œil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait
pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a
plus; il est impossible que ce qui est nécessaire n'ait pas en soi
quelque perfection, pour employer le langage un peu théologique de nos
adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas
n'être pas utile, à moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira
pas de là. Et en effet, nous avons montré comment le crime peut servir.
Seulement, il ne sert que s'il est réprouvé et réprimé. On a cru à tort
que le seul fait de le cataloguer parmi les phénomènes de sociologie
normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des
crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les
deux termes d'un couple inséparable. L'un ne peut pas plus faire défaut
que l'autre. Tout relâchement anormal du système répressif a pour effet
de stimuler la criminalité et de lui donner un degré d'intensité
anormal.

Appliquons ces idées au suicide.

Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir
assurer qu'il n'y a pas de société où le suicide ne se rencontre. Il n'y
a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous
renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide
chronique ne peut être attestée que par les traces qu'il laisse dans la
législation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a été
partout l'objet d'une réglementation juridique. Mais on peut affirmer
que c'est le cas le plus général. Tantôt il est prescrit, tantôt il est
réprouvé; tantôt l'interdiction dont il est frappé est formelle, tantôt
elle comporte des réserves et des exceptions. Mais toutes les analogies
permettent de croire qu'il n'a jamais dû rester indifférent au droit et
à la morale; c'est-à-dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour
attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est
certain que des courants suicidogènes, plus ou moins intenses selon les
époques, ont existé de tout temps chez les peuples européens; la
statistique nous en fournit la preuve dès le siècle dernier et les
monuments juridiques pour les époques antérieures. Le suicide est donc
un élément de leur constitution normale et même, vraisemblablement, de
toute constitution sociale.

Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est lié.

C'est surtout évident du suicide altruiste par rapport aux sociétés
inférieures. Précisément parce que l'étroite subordination de l'individu
au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide
altruiste y est, pour ainsi dire, un procédé indispensable de la
discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu
de chose, il ne serait pas ce qu'il doit être et, du moment qu'il en
fait peu de cas, il est inévitable que tout lui devienne prétexte pour
s'en débarrasser. Il y a donc un lien étroit entre la pratique de ce
suicide et l'organisation morale de ces sociétés. Il en est de même
aujourd'hui dans ces milieux particuliers où l'abnégation et
l'impersonnalité sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire
ne peut être fort que si l'individu est détaché de lui-même, et un tel
détachement ouvre nécessairement la voie au suicide.

Pour des raisons contraires, dans les sociétés et dans les milieux où la
dignité de la personne est la fin suprême de la conduite, où l'homme est
un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin à prendre pour
Dieu l'homme qui est en lui, à s'ériger lui-même en objet de son propre
culte. Quand la morale s'attache avant tout à lui donner de lui-même une
très haute idée, il suffit de certaines combinaisons de circonstances
pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de
lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas nécessairement l'égoïsme,
mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans répandre davantage
l'autre. Ainsi se produit le suicide égoïste. Enfin, chez les peuples où
le progrès est et doit être rapide, les règles qui contiennent les
individus doivent être suffisamment flexibles et malléables; si elles
gardaient la rigidité immuable qu'elles ont dans les sociétés
primitives, l'évolution entravée ne pourrait pas se faire assez
promptement. Mais alors il est inévitable que les désirs et les
ambitions, étant moins fortement contenus, débordent sur certains points
tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce précepte, que
c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire
des résignés; par suite, le nombre des mécontents et des inquiets ne
peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrès et de perfectionnement
est donc inséparable d'un certain degré d'anomie. Ainsi, une
constitution morale déterminée correspond à chaque type de suicide et en
est solidaire. L'une ne peut être sans l'autre; car le suicide est
simplement la forme que prend nécessairement chacune d'elles dans de
certaines conditions particulières, mais qui ne peuvent pas ne pas se
produire.

Mais, dira-t-on, ces divers courants ne déterminent le suicide que s'ils
s'exagèrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la même
intensité modérée?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient
partout les mêmes: ce qui n'est ni possible ni désirable. Dans toute
société, il y a des milieux particuliers où les états collectifs ne
pénètrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcés
ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une
certaine intensité, il faut donc que, sur certains points, il la dépasse
ou ne l'atteigne pas.

Mais ces excès, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement
nécessaires; ils ont leur utilité. Car, si l'état le plus général est
aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus
générales de la vie sociale, il ne peut être en rapport avec les autres;
et pourtant la société doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.
Un homme chez qui le goût de l'activité ne dépasserait jamais le niveau
moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un
effort exceptionnel. De même, une société où l'individualisme
intellectuel ne pourrait pas s'exagérer, serait incapable de secouer le
joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors même que ce
serait nécessaire. Inversement, là où ce même état d'esprit ne pourrait,
à l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se
développer, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que
l'obéissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces
formes d'activité puissent se produire quand elles sont utiles, il faut
que la société ne les ait pas totalement désapprises. Il est donc
indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y
ait des sphères où s'entretienne un goût intransigeant de critique et de
libre examen, d'autres, comme l'armée, où se garde à peu près intacte la
vieille religion de l'autorité. Sans doute, il faut que, en temps
ordinaire, l'action de ces foyers spéciaux ne s'étende pas au delà de
certaines limites; comme les sentiments qui s'y élaborent correspondent
à des circonstances particulières, il est essentiel qu'ils ne se
généralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localisés, il importe
également qu'ils soient. Cette nécessité paraîtra plus évidente encore
si l'on songe que les sociétés, non seulement sont tenues de faire face
à des situations diverses au cours d'une même période, mais encore ne
peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales
d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,
ne seront plus les mêmes dans un siècle. Or, l'avenir ne serait pas
possible, si les germes n'en étaient donnés dans le présent. Pour qu'une
tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en évoluant,
encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une
forme unique dont elle ne pourrait plus se défaire ensuite; elle ne
saurait varier dans le temps si elle ne présentait aucune variété dans
l'espace[373].

Les différents courants de tristesse collective, qui dérivent de ces
trois états moraux, ne sont pas eux-mêmes sans raisons d'être, pourvu
qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire
que la joie sans mélange soit l'état normal de la sensibilité. L'homme
ne pourrait pas vivre s'il était entièrement réfractaire à la tristesse.
Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les
aimant, et le plaisir qu'on y trouve a nécessairement quelque chose de
mélancolique. La mélancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop
de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit
totalement exclue. Il faut que le goût de l'expansion joyeuse soit
modéré par le goût contraire; c'est à cette seule condition qu'il
gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des
sociétés comme des individus. Une morale trop riante est une morale
relâchée; elle ne convient qu'aux peuples en décadence et c'est chez eux
seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent
décevante ou vide. Il faut donc que la sensibilité collective reflète ce
côté de l'existence. C'est pourquoi, à côté du courant optimiste qui
pousse les hommes à envisager le monde avec confiance, il est nécessaire
qu'il y ait un courant opposé, moins intense, sans doute, et moins
général que le précédent, en état toutefois de le contenir
partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-même, elle ne peut
jamais être limitée que par une autre tendance. Même il semble, d'après
certains indices, que le penchant à une certaine mélancolie aille plutôt
en se développant à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des types
sociaux. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage[374],
c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des
peuples les plus civilisés soient plus profondément imprégnées de
tristesse que les croyances plus simples des sociétés antérieures. Ce
n'est pas assurément que le courant pessimiste doive définitivement
submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et
ne paraît pas destiné à disparaître. Or, pour qu'il puisse exister et se
maintenir, il faut qu'il y ait dans la société un organe spécial qui lui
serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui
représentent plus spécialement cette disposition de l'humeur collective.
Mais la partie de la population qui joue ce rôle est nécessairement
celle où les idées de suicide germent facilement.

Mais de ce qu'un courant suicidogène d'une certaine intensité doive être
considéré comme un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que
tout courant du même genre ait nécessairement le même caractère. Si
l'esprit de renoncement, l'amour du progrès, le goût de l'individuation
ont leur place dans toute espèce de société et s'ils ne peuvent pas
exister sans devenir, sur certains points, générateurs de suicides,
encore faut-il qu'ils n'aient cette propriété que dans une certaine
mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fondée que si elle ne
dépasse pas certaines limites. De même, le penchant collectif à la
tristesse n'est sain qu'à condition de n'être pas prépondérant. Par
conséquent, la question de savoir si l'état présent du suicide chez les
nations civilisées est normal ou non, n'est pas tranchée par ce qui
précède. Il reste à rechercher si l'aggravation énorme qui s'est
produite depuis un siècle n'est pas d'origine pathologique.

On a dit qu'elle était la rançon de la civilisation. Il est certain
qu'elle est générale en Europe et d'autant plus prononcée que les
nations sont parvenues à une plus haute culture. Elle a été, en effet,
de 411 % en Prusse de 1826 à 1890, de 385 % en France de 1826 à 1888, de
318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 à 1877, de 238 % en Saxe de
1841 à 1875, de 212 % en Belgique de 1841 à 4889, de 72 % seulement en
Suède de 1841 à 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la même période.
L'Italie, depuis 1870, c'est-à-dire depuis le moment où elle est devenue
l'un des agents de la civilisation européenne, a vu l'effectif de ses
suicides passer de 788 cas à 1.653, soit une augmentation de 109 % en
vingt ans. De plus, partout, c'est dans les régions les plus cultivées
que le suicide est le plus répandu. On a donc pu croire qu'il y avait un
lien entre le progrès des lumières et celui des suicides, que l'un ne
pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thèse analogue à celle de
ce criminologiste italien, d'après lequel l'accroissement des délits
aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallèle des
transactions économiques[376]. Si elle était admise, on devrait conclure
que la constitution propre aux sociétés supérieures implique une
stimulation exceptionnelle des courants suicidogènes; par conséquent,
l'extrême violence qu'ils ont actuellement, étant nécessaire, serait
normale, et il n'y aurait pas à prendre contre elle de mesures
spéciales, à moins qu'on n'en prenne en même temps contre la
civilisation[377].

Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. À
Rome, au moment où l'empire atteignit son apogée, on vit également se
produire une véritable hécatombe de morts volontaires. On aurait donc pu
soutenir alors, comme maintenant, que c'était le prix du développement
intellectuel auquel on était parvenu et que c'est une loi des peuples
cultivés de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la
suite de l'histoire a montré combien une telle induction eût été peu
fondée; car cette épidémie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que
la culture romaine a survécu. Non seulement les sociétés chrétiennes
s'en assimilèrent les fruits les meilleurs, mais, dès le XVIe siècle,
après les découvertes de l'imprimerie, après la Renaissance et la
Réforme, elles avaient dépassé, et de beaucoup,, le niveau le plus élevé
auquel fussent jamais arrivées les sociétés anciennes. Et pourtant,
jusqu'au XVIIIe siècle, le suicide ne fut que faiblement développé. Il
n'était donc pas nécessaire que le progrès fît couler tant de sang,
puisque les résultats en ont pu être conservés et même dépassés sans
qu'il continuât à avoir les mêmes effets homicides. Mais alors n'est-il
pas probable qu'il en est de même aujourd'hui, que la marche de notre
civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que
celle-ci, par conséquent, peut être enrayée sans que l'autre s'arrête du
même coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre dès
les premières étapes de l'évolution et que même il y est parfois de la
dernière virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus
grossières, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit lié par un
rapport nécessaire à l'extrême raffinement des mœurs. Sans doute, les
types que l'on observe à ces époques lointaines ont, en partie, disparu;
mais justement, cette disparition devrait alléger un peu notre tribut
annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus
lourd.

Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non à la
nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans
lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles
soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant
développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes
les témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une
effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups
douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le
mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état
pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation,
mais sans en être la condition nécessaire.

La rapidité avec laquelle ils se sont accrus ne permet même pas d'autre
hypothèse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont triplé,
quadruplé, quintuplé même selon les pays. D'un autre côté, nous savons
qu'ils tiennent à ce qu'il y a de plus invétéré dans la constitution des
sociétés, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,
comme celle des individus, reflète l'état de l'organisme dans ce qu'il a
de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit
profondément altérée dans le cours de ce siècle pour avoir pu déterminer
un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible
qu'une altération, à la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas
morbide; car une société ne peut changer de structure avec cette
soudaineté. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et
presque insensibles qu'elle arrive à revêtir d'autres caractères. Encore
les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une
fois qu'un type social est fixé, il n'est plus indéfiniment plastique;
une limite est vite atteinte qui ne saurait être dépassée. Les
changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne
peuvent donc pas être normaux. Sans même savoir avec précision en quoi
ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils résultent, non d'une
évolution régulière, mais d'un ébranlement maladif qui a bien pu
déraciner les institutions du passé, mais sans rien mettre à la place;
car ce n'est pas en quelques années que peut se refaire l'œuvre des
siècles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut être
autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par conséquent, la marée montante
des morts volontaires, ce n'est pas l'éclat croissant de notre
civilisation, mais un état de crise et de perturbation qui ne peut se
prolonger sans danger.

À ces différentes raisons, une dernière peut être ajoutée. S'il est vrai
que, normalement, la tristesse collective ait un rôle à jouer dans la
vie des sociétés, d'ordinaire, elle n'est ni assez générale ni assez
intense pour pénétrer jusqu'aux centres supérieurs du corps social. Elle
reste à l'état de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent
obscurément, dont il subit par conséquent l'action, mais sans qu'il s'en
rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions
arrivent à affecter la conscience commune, ce n'est que par poussées
partielles et intermittentes. Aussi, généralement, ne s'expriment-elles
que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isolées, qui ne se
relient pas les unes aux autres, qui ne visent à exprimer, en dépit de
leur air absolu, qu'un aspect de la réalité, et que des maximes
contraires corrigent et complètent. C'est de là que viennent ces
aphorismes mélancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans
lesquelles se complaît parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont
pas plus nombreuses que les préceptes opposés. Elles traduisent
évidemment des impressions passagères qui n'ont fait que traverser la
conscience sans même l'occuper entièrement. C'est seulement quand ces
sentiments acquièrent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez
l'attention publique pour pouvoir être aperçus dans leur ensemble,
coordonnés et systématisés, et qu'ils deviennent alors la base de
doctrines complètes de la vie. En fait, à Rome et en Grèce, c'est quand
la société se sentit gravement atteinte qu'apparurent les théories
décourageantes d’Épicure et de Zénon. La formation de ces grands
systèmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu à un
degré d'intensité anormal, dû à quelque perturbation de l'organisme
social. Or, on sait comme ils se sont multipliés de nos jours. Pour se
faire une juste idée de leur nombre et de leur importance, il ne suffit
pas de considérer les philosophies qui ont officiellement ce caractère,
comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir
compte de toutes celles qui, sous des noms différents, procèdent du même
esprit. L'anarchiste, l'esthète, le mystique, le socialiste
révolutionnaire, s'ils ne désespèrent pas de l'avenir, s'entendent du
moins avec le pessimiste dans un même sentiment de haine ou de dégoût
pour ce qui est, dans un même besoin de détruire le réel ou d'y
échapper. La mélancolie collective n'aurait pas à ce point envahi la
conscience si elle n'avait pas pris un développement morbide, et, par
conséquent, le développement du suicide, qui en résulte, est de même
nature[378].

Toutes les preuves se réunissent donc pour nous faire regarder l'énorme
accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des
morts volontaires comme un phénomène pathologique qui devient tous les
jours plus menaçant. À quels moyens recourir pour le conjurer?



II.

Quelques auteurs ont préconisé le rétablissement des peines
comminatoires qui étaient autrefois en usage[379].

Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide
est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait être
repoussé avec plus d'énergie et de précision et cette réprobation
devrait s'exprimer par des signes extérieurs et définis, c'est-à-dire
par des peines. Le relâchement de notre système répressif sur ce point
est, par lui-même, un phénomène anormal. Seulement, des peines un peu
sévères sont impossibles: elles ne seraient pas tolérées par la
conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent
de véritables vertus dont il n'est que l'exagération. L'opinion est donc
facilement partagée dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il
procède, jusqu'à un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne
le blâme pas sans réserve ni sans hésitation. C'est de là que viennent
les controverses perpétuellement renouvelées entre les théoriciens sur
la question de savoir s'il est ou non contraire à la morale. Comme il se
rattache par une série continue d'intermédiaires gradués à des actes que
la morale approuve ou tolère, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait
cru parfois de même nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire
bénéficier de la même tolérance. Un pareil doute ne s'est que bien plus
rarement élevé pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de
démarcation est plus nettement tranchée[380]. Déplus, le seul fait de la
mort que s'est infligée la victime inspire, malgré tout, trop de pitié
pour que le blâme puisse être inexorable.

Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc édicter que des peines
morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicidé
les honneurs d'une sépulture régulière, de retirer à l'auteur de la
tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par
exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'éligibilité aux
fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,
que quiconque a tenté de se dérober à ses devoirs fondamentaux, fût
frappé dans ses droits correspondants. Mais quelque légitimes que
fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence
très secondaire; il est puéril de supposer qu'elles puissent suffire à
enrayer un courant d'une telle violence.

D'ailleurs, à elles seules, elles n'atteindraient pas le mal à sa
source. En effet, si nous avons renoncé à prohiber légalement le
suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralité. Nous le
laissons se développer en liberté parce qu'il ne nous révolte plus au
même degré qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions
législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale.
Il ne dépend pas du législateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme
moralement haïssable. Quand la loi réprime des actes que le sentiment
public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle
punit. Notre excessive tolérance à l'endroit du suicide vient de ce que,
comme l'état d'esprit d'où il dérive s'est généralisé, nous ne pouvons
le condamner sans nous condamner nous-mêmes; nous en sommes trop
imprégnés pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de
nous rendre plus sévères est d'agir directement sur le courant
pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de
soustraire à son action la généralité des consciences et de les
raffermir. Une fois qu'elles auront retrouvé leur assiette morale, elles
réagiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera
plus nécessaire d'imaginer de toutes pièces un système répressif; il
s'instituera de lui-même sous la pression des besoins. Jusque-là, il
serait artificiel et, par conséquent, sans grande utilité.

L'éducation ne serait-elle pas le plus sûr moyen d'obtenir ce résultat?
Comme elle permet d'agir sur les caractères, ne suffirait-il pas qu'on
les formât de manière à les rendre plus vaillants et, ainsi, moins
indulgents pour les volontés qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pensé
Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout
entier dans le précepte suivant[381]: «Développer chez l'homme le
pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en
état de poursuivre un but déterminé dans la vie; en un mot, donner au
caractère moral force et énergie». Un penseur d'une tout autre école
aboutit à la même conclusion: «Comment, dit M. Franck, atteindre le
suicide dans sa cause? En améliorant la grande œuvre de l'éducation, en
travaillant à développer non seulement les intelligences, mais les
caractères, non seulement les idées, mais les convictions[382]».

Mais c'est prêter à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est
que l'image et le reflet de la société. Elle l'imite et la reproduit en
raccourci; elle ne la crée pas. L'éducation est saine quand les peuples
eux-mêmes sont à l'état de santé; mais elle se corrompt avec eux, sans
pouvoir se modifier d'elle-même. Si le milieu moral est vicié, comme les
maîtres eux-mêmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en être pas pénétrés;
comment alors imprimeraient-ils à ceux qu'ils forment une orientation
différente de celle qu'ils ont reçue? Chaque génération nouvelle est
élevée par sa devancière, il faut donc que celle-ci s'amende pour
amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se
faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les idées et les
aspirations dépassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas
avec des individualités isolées qu'on refait la constitution morale des
peuples. Sans doute, il nous plaît de croire qu'une voix éloquente peut
suffire à transformer comme par enchantement la matière sociale; mais,
ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volontés les plus
énergiques ne peuvent pas tirer du néant des forces qui ne sont pas et
les échecs de l'expérience viennent toujours dissiper ces faciles
illusions. D'ailleurs, quand même, par un miracle inintelligible, un
système pédagogique parviendrait à se constituer en antagonisme avec le
système social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme même.
Si l'organisation collective, d'où résulte l'état moral que l'on veut
combattre, est maintenue, l'enfant, à partir du moment où il entre en
contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu
artificiel de l'école ne peut le préserver que pour un temps et
faiblement. À mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle
viendra détruire l'œuvre de l'éducateur. L'éducation ne peut donc se
réformer que si la société se réforme elle-même. Pour cela, il faut
atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.

       *       *       *       *       *

Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons déterminées quand
nous avons fait voir de quelles sources découlent les principaux
courants suicidogènes. Cependant, il en est un qui n'est certainement
pour rien dans le progrès actuel du suicide; c'est le courant altruiste.
Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en
gagne; c'est dans les sociétés inférieures qu'il s'observe de
préférence. S'il se maintient dans l'armée, il ne semble pas qu'il y ait
une intensité anormale; car il est nécessaire, dans une certaine mesure,
à l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, là même, il va de
plus en plus en déclinant. Le suicide égoïste et le suicide anomique
sont donc les seuls dont le développement puisse être regardé comme
morbide, et c'est d'eux seuls, par conséquent, que nous avons à nous
occuper.

Le suicide égoïste vient de ce que la société n'a pas sur tous les
points une intégration suffisante pour maintenir tous ses membres sous
sa dépendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet état
dont il dépend s'est lui-même répandu à l'excès; c'est que la société,
troublée et affaiblie, laisse échapper trop complètement à son action un
trop grand nombre de sujets. Par conséquent, la seule façon de remédier
au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour
qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux.
Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait
précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les
côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l'unique
objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin
qui le dépasse, il s'apercevra qu'il sert à quelque chose. La vie
reprendra un sens à ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son
orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à
rappeler perpétuellement l'homme à ce salutaire sentiment de
solidarité?

Ce n'est pas la société politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands
États modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement
sur lui avec assez de continuité. Quelques liens qu'il y ait entre notre
tâche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop
indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est
seulement quand de graves intérêts sont en jeu que nous sentons
fortement notre état de dépendance vis-à-vis du corps politique. Sans
doute, chez les sujets qui constituent l'élite morale de la population,
il est rare que l'idée de la patrie soit complètement absente; mais, en
temps ordinaire, elle reste dans la pénombre, à l'état de représentation
sourde, et il arrive même qu'elle s'éclipse entièrement. Il faut des
circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou
politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences
et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une
action aussi intermittente qui peut réfréner d'une manière régulière le
penchant au suicide. Il est nécessaire que, non seulement de loin en
loin, mais à chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre
compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui
paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une façon constante, servir
à une fin qui le touche immédiatement. Mais cela n'est possible que si
un milieu social, plus simple et moins étendu, l'enveloppe de plus près
et offre un terme plus prochain à son activité.

La société religieuse n'est pas moins impropre à cette fonction. Ce
n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions données,
exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions
nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données. En
effet, elle ne préserve du suicide que si elle est assez puissamment
constituée pour enserrer étroitement l'individu. C'est parce que la
religion catholique impose à ses fidèles un vaste système de dogmes et
de pratiques et pénètre ainsi tous les détails de leur existence même
temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le
protestantisme. Le catholique est beaucoup moins exposé à perdre de vue
les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,
parce que ce groupe se rappelle à chaque instant à lui sous la forme de
préceptes impératifs qui s'appliquent aux différentes circonstances de
la vie. Il n'a pas à se demander anxieusement où tendent ses démarches;
il les rapporte toutes à Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,
réglées par Dieu, c'est-à-dire par l'Église qui en est le corps visible.
Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d'une
autorité surhumaine, la réflexion humaine n'a pas le droit de s'y
appliquer. Il y aurait une véritable contradiction à leur attribuer une
semblable origine et à en permettre la libre critique. La religion ne
modère donc le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche
l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence
individuelle est, dès à présent, difficile et elle le deviendra toujours
davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous
refusons de plus en plus à admettre qu'on puisse marquer des limites à
la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date
pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire même des
progrès de la libre-pensée. Il est donc puéril de vouloir enrayer un
courant que tout prouve irrésistible. À moins que les grandes sociétés
actuelles ne se décomposent irrémédiablement et que nous ne revenions
aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est-à-dire, à moins
que l'humanité ne retourne à son point de départ, les religions ne
pourront plus exercer d'empire très étendu ni très profond sur les
consciences. Ce n'est pas à dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.
Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, à
l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes même les
plus libérales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur
leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre
obstacle au suicide.

Si d'assez nombreux écrivains ont vu dans la religion l'unique remède au
mal, c'est qu'ils se sont mépris sur les origines de son pouvoir. Ils la
font tenir presque tout entière dans un certain nombre de hautes pensées
et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait
s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le cœur et
dans l'esprit des hommes pour prévenir les défaillances. Mais c'est se
tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les
causes de l'immunité qu'elle a parfois conférée contre le suicide. Ce
privilège, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez
l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au delà plus ou moins
mystérieux, mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle
soumettait la conduite et la pensée. Quand elle n'est plus qu'un
idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,
discutable et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il
est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa
majesté relègue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne
saurait servir de but à notre activité temporelle qui se trouve ainsi
sans objectif. Il y a dès lors trop de choses qui sont sans rapports
avec lui, pour qu'il suffise à donner un sens à la vie. En nous
abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du même
coup, abandonnés à nous-* mêmes pour tout ce qui regarde la vie du
monde. Ce n'est pas avec des méditations sur les mystères qui nous
entourent, ce n'est même pas avec la croyance en un être tout-puissant,
mais infiniment éloigné de nous et auquel nous n'aurons de comptes à
rendre que dans un avenir indéterminé, qu'on peut empêcher les hommes de
se déprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes préservés du
suicide égoïste que dans la mesure où nous sommes socialisés; mais les
religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure où elles nous
retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute
vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorité pour
obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on
peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient
dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous guérir étaient
conséquents avec eux-mêmes, c'est des religions les plus archaïques
qu'ils devraient réclamer le rétablissement. Car le judaïsme préserve
mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le
protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la
plus dégagée des pratiques matérielles, la plus idéaliste par
conséquent. Le judaïsme, au contraire, malgré son grand rôle historique,
tient encore par bien des côtés aux formes religieuses les plus
primitives. Tant il est vrai que la supériorité morale et intellectuelle
du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!

Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais
ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des
célibataires pour arrêter le développement du suicide. Car, si les époux
ont une moindre tendance à se tuer, cette tendance elle-même va en
augmentant avec la même régularité et selon les mêmes proportions que
celle des célibataires. De 1880 à 1887, les suicides d'époux ont crû de
35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de célibataires de 13 %
seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'après les calculs
de Bertillon, le taux des premiers était de 154 pour un million; il
était de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le même
temps, le taux des célibataires ne s'élevait pas beaucoup plus; il
passait de 173 à 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui
s'est produite au cours du siècle est donc indépendante de l'état
civil._

C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille
des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la même influence
préservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la
plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'à
leur mort et formait une masse compacte, indivisible, douée d'une sorte
de pérennité, elle n'a plus aujourd'hui qu'une durée éphémère. À peine
est-elle constituée qu'elle se disperse. Dès que les enfants sont
matériellement élevés, ils vont très souvent poursuivre leur éducation
au dehors; surtout, dès qu'ils sont adultes, c'est presque une règle
qu'ils s'établissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On
peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se
réduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit
faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,
elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous
chérissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mêlés d'une
manière moins étroite et moins continue à notre existence qui, par
conséquent, a besoin de quelque autre raison d'être. Parce qu'il nous
faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos pensées et nos
actions à d'autres objets.

Mais surtout, c'est la famille comme être collectif que cette dispersion
périodique réduit à rien. Autrefois, la société domestique n'était pas
seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens
d'affection mutuelle; mais c'était aussi le groupe lui-même, dans son
unité abstraite et impersonnelle. C'était le nom héréditaire avec tous
les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aïeux,
la situation et la réputation traditionnelles, etc. Tout cela tend à
disparaître. Une société qui se dissout à chaque instant pour se
reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles
et avec de tout autres éléments, n'a pas assez de continuité pour se
faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à
laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne
remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu'il se
dérobe à eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide
dans l'existence.

Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'époux, mais aussi
ceux des célibataires. Car cet état de la famille oblige les jeunes gens
à quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en état d'en fonder
une; c'est en partie pour cette raison que les ménages d'une seule
personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet
isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait
arrêter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local était plus ou
moins fermé aux autres par les usages, les traditions, par la rareté
des voies de communication, chaque génération était forcément retenue
dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en éloigner
beaucoup. Mais, à mesure que ces barrières s'abaissent, que ces milieux
particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est
inévitable que les individus se répandent, au gré de leurs ambitions et
au mieux de leurs intérêts, dans les espaces plus vastes qui leur sont
ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle à cet essaimage
nécessaire et rendre à la famille l'indivisibilité qui faisait sa force.

III.

Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord
puisque, de toutes les sociétés dont nous avons établi précédemment
l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en état d'y
apporter un véritable remède. Mais nous avons montré que si la religion,
la famille, la patrie préservent du suicide égoïste, la cause n'en doit
pas être cherchée dans la nature spéciale des sentiments que chacune met
en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu à ce fait général qu'elles
sont des sociétés et elles ne l'ont que dans la mesure où elles sont des
sociétés bien intégrées, c'est-à-dire sans excès ni dans un sens ni dans
l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu
qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle,
familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à
présent question; c'est celle que forment, par leur association, tous
les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même
fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.

Qu'elle soit apte à jouer ce rôle, c'est ce qui ressort de sa
définition. Puisqu'elle est composée d'individus qui se livrent aux
mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires ou même confondus, il
n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de
sentiments sociaux. L'identité d'origine, de culture, d'occupations fait
de l'activité professionnelle la plus riche matière pour une vie
commune. Du reste, la corporation a témoigné dans le passé qu'elle était
susceptible d'être une personnalité collective, jalouse, même à
l'excès, de son autonomie et de son autorité sur ses membres; il n'est
donc pas douteux qu'elle ne puisse être pour eux un milieu moral. Il n'y
a pas de raison pour que l'intérêt corporatif n'acquière pas aux yeux
des travailleurs ce caractère respectable et cette suprématie que
l'intérêt social a toujours par rapport aux intérêts privés dans une
société bien constituée. D'un autre côté, le groupe professionnel a sur
tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de
tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'étend à la plus grande
partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manière
intermittente comme la société politique, mais il est toujours en
contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et à
laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les
travailleurs partout où ils se transportent; ce que ne peut faire la
famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les
entoure, les rappelle à leurs devoirs, les soutient à l'occasion. Enfin,
comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action
corporative se fait sentir sur tout le détail de nos occupations qui
sont ainsi orientées dans un sens collectif. La corporation a donc tout
ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son état
d'isolement moral et, étant donnée l'insuffisance actuelle des autres
groupes, elle est seule à pouvoir remplir cet indispensable office.

Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organisée
sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,
au lieu de rester un groupe privé que la loi permet, mais que l'État
ignore, elle devienne un organe défini et reconnu de notre vie publique.
Par là, nous n'entendons pas dire qu'il faille nécessairement la rendre
obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constituée de
manière à pouvoir jouer un rôle social, au lieu de n'exprimer que des
combinaisons diverses d'intérêts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour
que ce cadre ne reste pas vide, il faut y déposer tous les germes de vie
qui sont de nature à s'y développer. Pour que ce groupement ne soit pas
une pure étiquette, il faut lui attribuer des fonctions déterminées, et
il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en état de remplir.

Actuellement, les sociétés européennes sont placées dans cette
alternative ou de laisser irréglementée la vie professionnelle ou de la
réglementer par l'intermédiaire de l'État, car il n'est pas d'autre
organe constitué qui puisse jouer ce rôle modérateur. Mais l'État est
trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spéciale
qui convient à chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite
que pour des besognes générales et simples. Son action, toujours
uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster à l'infinie diversité des
circonstances particulières. Il en résulte qu'elle est forcément
compressive et niveleuse. Mais, d'un autre côté, nous sentons bien qu'il
est impossible de laisser à l'état inorganisé toute la vie qui s'est
ainsi dégagée. Voilà comment, par une série d'oscillations sans terme,
nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire, que son
excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique, qui
ne peut durer à cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de
la durée du travail ou de l'hygiène, ou des salaires, ou des œuvres de
prévoyance et d'assistance, partout les bonnes volontés viennent se
heurter à la même difficulté. Dès qu'on essaie d'instituer quelques
règles, elles se trouvent être inapplicables à l'expérience, parce
qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent à la
matière pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.

La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors
de l'État, quoique soumis à son action, un faisceau de forces
collectives dont l'influence régulatrice puisse s'exercer avec plus de
variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à
cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y
satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement
et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les
nuances, et elles devraient être assez autonomes pour pouvoir en
respecter la diversité. C'est donc à elles qu'il appartient de présider
à ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons
esprits sentent le besoin, mais que l'on hésite, non sans raison, à
remettre entre les mains déjà si puissantes et si malhabiles de l'État;
à elles, également, de régler les conflits qui s'élèvent sans cesse
entre les branches d'une même profession, de fixer, mais d'une manière
différente selon les différentes sortes d'entreprises, les conditions
auxquelles doivent se soumettre les contrats pour être justes,
d'empêcher, au nom de l'intérêt commun, les forts d'exploiter
abusivement les faibles, etc. À mesure que le travail se divise, le
droit et la morale, tout en reposant partout sur les mêmes principes
généraux, prennent, dans chaque fonction particulière, une forme
différente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs à tous les
hommes, il y en a qui dépendent des caractères propres à chaque
profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance à mesure que
l'activité professionnelle se développe et se diversifie davantage. À
chacune de ces disciplines spéciales, il faut un organe également
spécial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il être fait,
sinon des travailleurs qui concourent à la même fonction?

Voilà, à grands traits, ce que devraient être les corporations pour
qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.
Sans doute, quand on considère l'état où elles sont actuellement, on a
quelque mal à se représenter qu'elles puissent jamais être élevées à la
dignité de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formées d'individus
que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des
relations superficielles et intermittentes, qui sont même disposés à se
traiter plutôt en rivaux et en ennemis qu'en coopérateurs. Mais du jour
où ils auraient tant de choses en commun, où les rapports entre eux et
le groupe dont ils font partie seraient à ce point étroits et continus,
des sentiments de solidarité naîtraient qui sont encore presque inconnus
et la température morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si
froid et si extérieur à ses membres, s'élèverait nécessairement. Et ces
changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples
précédents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie
économique. Il n'est pas de profession dans la société qui ne réclame
cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le
tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relâchées, se
resserrerait et s'affermirait dans toute son étendue.

Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a
malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laissé dans
l'histoire les corporations de l'ancien régime. Cependant, le fait
qu'elles ont duré, non seulement depuis le moyen âge, mais depuis
l'antiquité gréco-latine[384], n'a-t-il pas, pour établir qu'elles sont
indispensables, plus de force probante que leur récente abrogation n'en
peut avoir pour prouver leur inutilité. Si, sauf pendant un siècle,
partout où l'activité professionnelle a pris quelque développement, elle
s'est organisée corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable
que cette organisation est nécessaire et que si, il y a cent ans, elle
ne s'est plus trouvée à la hauteur de son rôle, le remède était de la
redresser et de l'améliorer, non de la supprimer radicalement? Il est
certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrès les plus
urgents. La vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute
influence du dehors, était devenue un non-sens dans une nation
moralement et politiquement unifiée; l'autonomie excessive dont elle
jouissait et qui en faisait un État dans l'État, ne pouvait se
maintenir, alors que l'organe gouvernemental, étendant dans tous les
sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes
secondaires de la société. Il fallait donc élargir la base sur laquelle
reposait l'institution et la rattacher à l'ensemble de la vie nationale.
Mais si, au lieu de rester isolées, les corporations similaires des
différentes localités avaient été reliées les unes aux autres de manière
à former un même système, si tous ces systèmes avaient été soumis à
l'action générale de l'État et entretenus ainsi dans un perpétuel
sentiment de leur solidarité, le despotisme de la routine et l'égoïsme
professionnel se seraient renfermés dans de justes limites. La
tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable
dans une vaste association, répandue sur un immense territoire, que dans
une petite coterie qui ne dépasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en
même temps, chaque groupe particulier est moins enclin à ne voir et à ne
poursuivre que son intérêt propre, une fois qu'il est en rapports suivis
avec le centre directeur de la vie publique. C'est même à cette seule
condition que la pensée de la chose commune pourrait être tenue en éveil
dans les consciences avec une suffisante continuité. Car, comme les
communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe
particulier et le pouvoir chargé de représenter les intérêts généraux,
la société ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manière
intermittente ou vague; nous la sentirions présente dans tout le cours
de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien
mettre à la place, on n'a fait que substituer, à l'égoïsme corporatif,
l'égoïsme individuel qui est plus dissolvant encore. Voilà pourquoi, de
toutes les destructions qui se sont accomplies à cette époque, celle-là
est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui
pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons
brisé de nos propres mains l'instrument désigné de notre réorganisation
morale.

Mais ce n'est pas seulement le suicide égoïste qui serait combattu de
cette manière. Proche parent du précédent, le suicide anomique est
justiciable du même traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur
certains points de la société, il y a manque de forces collectives,
c'est-à-dire dégroupes constitués pour réglementer la vie sociale. Elle
résulte donc en partie de ce même état de désagrégation d'où provient
aussi le courant égoïste. Seulement, cette même cause produit des effets
différents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les
fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions représentatives.
Elle enfièvre et elle exaspère les premières; elle désoriente et elle
déconcerte les secondes. Le remède est donc le même dans l'un et l'autre
cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rôle des corporations
serait, dans l'avenir comme dans le passé, de régler les fonctions
sociales et, plus spécialement, les fonctions économiques, de les tirer,
par conséquent, de l'état d'inorganisation où elles sont maintenant.
Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus
reconnaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait
de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de
coopérateurs. Supérieure à ses membres, elle aurait toute l'autorité
nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions
indispensables et leur imposer une règle. En obligeant les plus forts à
n'user de leur force qu'avec mesure, en empêchant les plus faibles
d'étendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les
autres au sentiment de leurs devoirs réciproques et de l'intérêt
général, en réglant, dans certains cas, la production de manière à
empêcher qu'elle ne dégénère en une fièvre maladive, elle modérerait les
passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en
permettrait l'apaisement. Ainsi s'établirait une discipline morale, d'un
genre nouveau, sans laquelle toutes les découvertes de la science et
tous les progrès du bien-être ne pourront jamais faire que des
mécontents.

On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,
si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel autre organe elle pourrait
s'appliquer. La religion qui, jadis, s'était, en partie, acquittée de ce
rôle, y serait maintenant impropre. Car le principe nécessaire de la
seule réglementation à laquelle elle puisse soumettre la vie économique,
c'est le mépris de la richesse. Si elle exhorte les fidèles à se
contenter de leur sort, c'est en vertu de cette idée que notre condition
terrestre est indifférente à notre salut. Si elle enseigne que notre
devoir est d'accepter docilement notre destinée telle que les
circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers à
des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette même raison
que, d'une manière générale, elle recommande la modération dans les
désirs. Mais cette résignation passive est inconciliable avec la place
que les intérêts temporels ont maintenant prise dans l'existence
collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non
de les reléguer au second plan et de les réduire autant que possible,
mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur
importance. Le problème est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un
remède que de lâcher la bride aux appétits, pour les contenir, il ne
suffit plus de les comprimer. Si les derniers défenseurs des vieilles
théories économiques ont le tort de méconnaître qu'une règle est
nécessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution
religieuse ont le tort de croire que la règle d'autrefois puisse être
efficace aujourd'hui. C'est même son inefficacité actuelle qui est la
cause du mal.

Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficultés de la
situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire
la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mêlée aux
choses de ce monde pour pouvoir les estimer à leur véritable valeur. Le
groupe professionnel présente ce double caractère. Parce qu'il est un
groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes à
leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser
avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'État a, lui aussi,
des fonctions importantes à remplir. Lui seul peut opposer au
particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilité générale
et les nécessités de l'équilibre organique. Mais nous savons que son
action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un système
d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,
avant tout, susciter.

       *       *       *       *       *

Il y a cependant un suicide qui ne saurait être arrêté par ce procédé;
c'est celui qui résulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous
soyons en présence d'une insoluble antinomie.

Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec
l'ensemble d'idées et de mœurs dont cette institution résulte et qu'elle
ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger là où elle
existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir être traitée ici;
elle ne peut être abordée utilement qu'à la fin d'une étude sur le
mariage et sur son évolution. Pour l'instant, nous n'avons à nous
occuper que des rapports du divorce et du suicide. À ce point de vue,
nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à
l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.

Mais ce qui rend le problème singulièrement troublant et lui donne
presque un intérêt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les
suicides d'époux sans augmenter ceux des épouses. Faut-il donc sacrifier
nécessairement l'un des deux sexes et la solution se réduit-elle à
choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle
autre serait possible, tant que les intérêts des époux dans le mariage
seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant
tout, besoin de liberté et les autres de discipline, l'institution
matrimoniale ne pourra profiter également aux uns et aux autres. Mais
cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas
irrémédiable et on peut espérer qu'il est destiné à disparaître.

Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas
également à la vie sociale. L'homme y est activement mêlé tandis que la
femme ne fait guère qu'y assister à distance. Il en résulte qu'il est
socialisé à un bien plus haut degré qu'elle. Ses goûts, ses aspirations,
son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que
ceux de sa compagne sont plus immédiatement placés sous l'influence de
l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par
conséquent, il est impossible qu'une institution, destinée à régler leur
vie commune, puisse être équitable et satisfaire simultanément des
exigences aussi opposées. Elle ne peut pas convenir à la fois à deux
êtres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la société,
tandis que l'autre est resté bien davantage tel que l'avait fait la
nature. Mais il n'est pas du tout prouvé que cette opposition doive
nécessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle était moins
marquée aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas
conclure qu'elle soit destinée à se développer sans fin. Car les états
sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus
élevés de l'évolution, mais sous des formes différentes et presque
contraires à celles qu'elles avaient dans le principe. Assurément, il
n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en état de remplir
dans la société les mêmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y
avoir un rôle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus
actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe féminin ne
redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut
prévoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces différences
seront, plus que dans le passé, utilisées socialement. Pourquoi, par
exemple, à mesure que l'homme, absorbé de plus en plus par les fonctions
utilitaires, est obligé de renoncer aux fonctions esthétiques, celles-ci
ne reviendraient-elles pas à la femme? Les deux sexes se rapprocheraient
ainsi tout en se différenciant. Ils se socialiseraient également, mais
de manières différentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que paraît se
faire l'évolution. Dans les villes, la femme diffère de l'homme beaucoup
plus que dans les campagnes; et cependant, c'est là que sa constitution
intellectuelle et morale est le plus imprégnée de vie sociale.

En tout cas, c'est le seul moyen d'atténuer le triste conflit moral qui
divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a
fourni une preuve définie. C'est seulement quand l'écart sera moindre
entre les deux époux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,
de favoriser nécessairement l'un au détriment de l'autre. Quant à ceux
qui réclament, dès aujourd'hui, pour la femme des droits égaux à ceux de
l'homme, ils oublient trop que l'œuvre des siècles ne peut pas être
abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette égalité juridique ne peut
être légitime tant que l'inégalité psychologique est aussi flagrante.
C'est donc à diminuer cette dernière qu'il faut employer nos efforts.
Pour que l'homme et la femme puissent être également protégés par la
même institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des êtres de même
nature. Alors seulement, l'indissolubilité du lien conjugal ne pourra
plus être accusée de ne servir qu'à l'une des deux parties en présence.

IV.

En résumé, de même que le suicide ne vient pas des difficultés que
l'homme peut avoir à vivre, le moyen d'en arrêter les progrès n'est pas
de rendre la lutte moins rude et la vie plus aisée. Si l'on se tue
aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
légitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus où
s'arrêtent les besoins légitimes et que nous n'apercevons plus le sens
de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
vive parce que la facilité plus grande des communications met aux prises
un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
côté, une division du travail plus perfectionnée et la coopération plus
complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant à l'infini les
emplois où l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
moyens d'existence et les mettent à la portée d'une plus grande variété
de sujets. Même les aptitudes les plus inférieures peuvent y trouver une
place. En même temps, la production plus intense qui résulte de cette
coopération plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
dispose l'humanité, assure à chaque travailleur une rémunération plus
riche et maintient ainsi l'équilibre entre l'usure plus grande des
forces vitales et leur réparation. Il est certain, en effet, que, à tous
les degrés de la hiérarchie sociale, le bien-être moyen s'est accru,
quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu selon les
proportions les plus équitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en
nombre ou en intensité; il atteste, non pas une plus grande misère
économique, mais une alarmante misère morale.

Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot. Quand on dit
d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais
ne peut être guérie qu'à l'aide d'exhortations répétées, d'objurgations
méthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
système d'idées ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
suite, pour le défaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
d'une certaine manière des formules déterminées. On ne voit pas que
c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que
le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à
l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en
un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossièreté
de la conception, qu'avec des mots appropriés on peut transformer les
intelligences et les caractères. Comme le sauvage qui, en affirmant
énergiquement sa volonté de voir se produire tel phénomène cosmique,
s'imagine en déterminer la réalisation par les vertus de la magie
sympathique, nous pensons que, si nous énonçons avec chaleur notre désir
de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera
spontanément. Mais, en réalité, le système mental d'un peuple est un
système de forces définies qu'on ne peut ni déranger ni réarranger par
voie de simples injonctions. Il tient, en effet, à la manière dont les
éléments sociaux sont groupés et organisés. Étant donné un peuple, formé
d'un certain nombre d'individus disposés d'une certaine façon, il en
résulte un ensemble déterminé d'idées et de pratiques collectives, qui
restent constantes tant que les conditions dont elles dépendent sont
elles-mêmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
composé sont plus ou moins nombreuses et ordonnées d'après tel ou tel
plan, la nature de l'être collectif varie nécessairement et, par suite,
ses manières de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernières
qu'en le changeant lui-même et on ne peut le changer sans modifier sa
constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
mal dont le progrès anormal des suicides est le symptôme, nous voulions
le réduire à je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altération du
tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération
profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc
nécessaire de réformer l'autre.

Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette réforme. Mais
ce qui achève d'en démontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
nécessaire, non pas seulement par l'état actuel du suicide, mais par
tout l'ensemble de notre développement historique.

En effet, ce qu'il a de caractéristique, c'est qu'il a successivement
fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns après les
autres, ils ont été emportés soit par l'usure lente du temps, soit par
de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacés. À
l'origine, la société est organisée sur la base de la famille; elle est
formée par la réunion d'un certain nombre de sociétés plus petites, les
clans, dont tous les membres sont ou se considèrent comme parents. Cette
organisation ne paraît pas être restée très longtemps à l'état de
pureté. Assez tôt, la famille cesse d'être une division politique pour
devenir le centre de la vie privée. À l'ancien groupement domestique se
substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
même territoire se font à la longue, indépendamment de toute
consanguinité, des idées et des mœurs qui leur sont communes, mais qui
ne sont pas, au même degré, celles de leurs voisins plus éloignés. Il se
constitue ainsi de petits agrégats qui n'ont pas d'autre base matérielle
que le voisinage et les relations qui en résultent, mais dont chacun a
sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cité
avec ses dépendances. Sans doute, il leur arrive le plus généralement,
de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confédèrent entre
eux, se combinent sous des formes variées et forment ainsi des sociétés
plus complexes, mais où ils n'entrent qu'en gardant leur personnalité.
Ils restent le segment élémentaire dont la société totale n'est que la
reproduction agrandie. Mais, peu à peu, à mesure que ces confédérations
deviennent plus étroites, les circonscriptions territoriales se
confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
individualité morale. D'une ville à l'autre, d'un district à l'autre les
différences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
Révolution française a été précisément de porter ce nivellement à un
point qui n'était pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
improvisé; il avait été longuement préparé par cette centralisation
progressive à laquelle avait procédé l'ancien régime. Mais la
suppression légale des anciennes provinces, la création de nouvelles
divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacré
définitivement. Depuis, le développement des voies de communication, en
mélangeant les populations, a effacé presque jusqu'aux dernières traces
de l'ancien état de choses. Et comme, au même moment, ce qui existait de
l'organisation professionnelle fut violemment détruit, tous les organes
secondaires de la vie sociale se trouvèrent anéantis.

Une seule force collective survécut à la tourmente: c'est l'État. Il
tendit donc, par la force des choses, à absorber en lui toutes les
formes d'activité qui pouvaient présenter un caractère social, et il n'y
eut plus en face de lui qu'une poussière inconsistante d'individus. Mais
alors, il fut par cela même nécessité à se surcharger de fonctions
auxquelles il était impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'étendre à
toutes sortes de choses qui lui échappent ou dont il ne se saisit qu'en
les violentant. De là ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
est, en effet, sans rapport avec les résultats obtenus. D'un autre côté,
les particuliers ne sont plus soumis à d'autre action collective que la
sienne, puisqu'il est la seule collectivité organisée. C'est seulement
par son intermédiaire qu'ils sentent la société et la dépendance où ils
sont vis-à-vis d'elle. Mais, comme l'État est loin d'eux, il ne peut
avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
sentiment ne leur est présent ni avec la suite ni avec l'énergie
nécessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mêmes et leur impose un frein.
Dans ces conditions, il est inévitable qu'ils sombrent dans l'égoïsme ou
dans le dérèglement. L'homme ne peut s'attacher à des fins qui lui
soient supérieures et se soumettre à une règle, s'il n'aperçoit
au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le libérer de toute
pression sociale, c'est l'abandonner à lui-même et le démoraliser. Tels
sont, en effet, les deux caractéristiques de notre situation morale.
Tandis que l'État s'enfle et s'hypertrophie pour arriver à enserrer
assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
molécules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
retienne, les fixe et les organise.

De temps en temps, pour remédier au mal, on propose de restituer aux
groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
qu'on appelle décentraliser. Mais la seule décentralisation vraiment
utile est celle qui produirait en même temps une plus grande
concentration des forces sociales. Il faut, sans détendre les liens qui
rattachent chaque partie de la société à l'État, créer des pouvoirs
moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'État ne
peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le département, ni la
province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
influence; nous n'y voyons plus que des étiquettes conventionnelles,
dépourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses égales, on
aime généralement mieux vivre dans les lieux où l'on est né et où l'on a
été élevé. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
avoir. La vie générale du pays, définitivement unifiée, est réfractaire
à toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Dès
lors, on pourra bien, à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses,
alléger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
société. On réussira par ce moyen à décharger les ministères encombrés,
on fournira un peu plus de matière à l'activité des autorités
régionales; mais on ne fera pas pour cela des différentes régions autant
de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
sauraient suffire pour atteindre un tel résultat, pris en lui-même, il
n'est ni possible ni souhaitable.

La seule décentralisation qui, sans briser l'unité nationale,
permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
pourrait appeler _la décentralisation professionnelle_. Car, comme
chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activité spéciale et
restreinte, ils seraient inséparables les uns des autres et l'individu
pourrait, par conséquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
chacune de ces divisions représente une fonction. C'est ce qu'ont
compris les écrivains et les hommes d'État, toujours plus nombreux[388],
qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
organisation politique, c'est-à-dire diviser le collège électoral, non
par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
remplir le rôle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un être de
convention, elle devient une institution définie, une personnalité
collective, ayant ses mœurs et ses traditions, ses droits et ses
devoirs, son unité. La grande difficulté n'est pas de décider par décret
que les représentants seront nommés par profession et combien chacune en
aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
individualité morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
extérieur et factice à ceux qui existent et que l'on veut remplacer.

Ainsi, une monographie du suicide a une portée qui dépasse l'ordre
particulier de faits qu'elle vise spécialement. Les questions qu'elle
soulève sont solidaires des plus graves problèmes pratiques qui se
posent à l'heure présente. Les progrès anormaux du suicide et le malaise
général dont sont atteintes les sociétés contemporaines dérivent des
mêmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts
volontaires, c'est l'état de perturbation profonde dont souffrent les
sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu'il
en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
d'un théoricien, on peut croire qu'elles sont exagérées et infidèlement
traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
comme s'enregistrer d'elles-mêmes, sans laisser de place à
l'appréciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
tristesse collective qu'en atténuant, tout au moins, la maladie
collective dont il est la résultante et le signe. Nous avons montré que,
pour atteindre ce but, il n'était nécessaire ni de restaurer
artificiellement des formes sociales surannées et auxquelles on ne
pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
pièces des formes entièrement neuves et sans analogies dans l'histoire.
Ce qu'il faut, c'est chercher dans le passé des germes de vie nouvelle
qu'il contenait et en presser le développement.

Quant à déterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
particulières ces germes sont appelés à se développer dans l'avenir,
c'est-à-dire ce que devra être, dans le détail, l'organisation
professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement à la suite d'une étude
spéciale sur le régime corporatif et les lois de son évolution, qu'il
serait possible de préciser davantage les conclusions qui précèdent.
Encore ne faut-il pas s'exagérer l'intérêt de ces programmes trop
définis dans lesquels se sont généralement complu les philosophes de la
politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop éloignés de la
complexité des faits pour pouvoir beaucoup servir à la pratique; la
réalité sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
connue pour pouvoir être anticipée dans le détail. Seul, le contact
direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
détermination qui leur manque. Une fois qu'on a établi l'existence du
mal, en quoi il consiste et de quoi il dépend, quand on sait, par
conséquent, les caractères généraux du remède et le point auquel il doit
être appliqué, l'essentiel n'est pas d'arrêter par avance un plan qui
prévoie tout; c'est de se mettre résolument à l'œuvre.



TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE p. V à XII


INTRODUCTION



I.--Nécessité de constituer, par une définition objective, l'objet de la
recherche. Définition objective du suicide. Comment elle prévient les
exclusions arbitraires et les rapprochements trompeurs: élimination des
suicides d'animaux. Comment elle marque les rapports du suicide avec les
formes ordinaires de la conduite.

II.--Différence entre le suicide considéré chez les individus et le
suicide comme phénomène collectif. Le taux social des suicides; sa
définition. Sa constance et sa spécificité supérieures à celles de la
mortalité générale.

Le taux social des suicides est donc un phénomène _sui generis;_ c'est
lui qui constitue l'objet de la présente étude. Divisions de l'ouvrage.

Bibliographie générale.

LIVRE I

LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX

CHAPITRE I

LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOPATHIQUES


Principaux facteurs extra-sociaux susceptibles d'avoir une influence sur
le taux social des suicides: tendances individuelles d'une suffisante
généralité, états du milieu physique.

I.--Théorie d'après laquelle le suicide ne serait qu'une suite de la
folie. Deux manières de la démontrer: 1° le suicide est une monomanie
_sui generis_; 2° c'est un syndrome de la folie, qui ne se rencontre
pas ailleurs.

II.--Le suicide est-il une monomanie? L'existence de monomanies n'est
plus admise. Raisons cliniques et psychologiques contraires à cette
hypothèse.

III.--Le suicide est-il un épisode spécifique de la folie? Réduction de
tous les suicides vésaniques à quatre types. Existence de suicides
raisonnables qui ne rentrent pas dans ces cadres.

IV.--Mais le suicide, sans être un produit de la folie, dépendrait-il
étroitement de la neurasthénie? Raisons de croire que le neurasthénique
est le type psychologique le plus général chez les suicidés. Reste à
déterminer l'influence de cette condition individuelle sur le taux des
suicides. Méthode pour la déterminer: chercher si le taux des suicides
varie comme le taux de la folie. Absence de tout rapport dans la manière
dont ces deux phénomènes varient avec les sexes, les cultes, l'âge, les
pays, le degré de civilisation. Ce qui explique cette absence de
rapports: indétermination des effets qu'implique la neurasthénie.

V.--Y aurait-il des rapports plus directs avec le taux de l'alcoolisme?
Comparaison avec la distribution géographique des délits d'ivresse, des
folies alcooliques, de la consommation de l'alcool. Résultats négatifs
de cette comparaison.

CHAPITRE II

LE SUICIDE ET LES ÉTATS PSYCHOLOGIQUES NORMAUX

LA RACE. L'HÉRÉDITÉ


I.--Nécessité de définir la race. Ne peut être définie que comme un type
héréditaire; mais alors le mot prend un sens indéterminé. D'où nécessité
d'une grande réserve.

II.--Trois grandes races distinguées par Morselli. Très grande diversité
de l'aptitude au suicide chez les Slaves, les Celto-Romains, les nations
germaniques. Seuls, les Allemands ont un penchant généralement intense,
mais ils le perdent en dehors de l'Allemagne.

De la prétendue relation entre le suicide et la hauteur de la taille:
résultat d'une coïncidence.

III.--La race ne peut être un facteur du suicide que s'il est
essentiellement héréditaire; insuffisance des preuves favorables à cette
hérédité: 1° La fréquence relative des cas imputables à l'hérédité est
inconnue; 2° Possibilité d'une autre explication; influence de la folie
et de l'imitation. Raisons contraires à cette hérédité spéciale:

1° Pourquoi le suicide se transmettrait-il moins à la femme? 2° La
manière dont le suicide évolue avec l'âge est inconciliable avec cette
hypothèse.

CHAPITRE III

LE SUICIDE ET LES FACTEURS COSMIQUES


I.--Le climat n'a aucune influence.

II.--La température. Variations saisonnières du suicide; leur
généralité. Comment l'école italienne les explique par la température.

III.--Conception contestable du suicide qui est à la base de cette
théorie. Examen des faits: l'influence des chaleurs anormales ou des
froids anormaux ne prouve rien; absence de rapports entre le taux des
suicides et la température saisonnière ou mensuelle; le suicide rare
dans un grand nombre de pays chauds.

Hypothèse d'après laquelle ce seraient les premières chaleurs qui
seraient nocives. Inconciliable: 1° avec la continuité de la courbe des
suicides à la montée et à la descente: 2° avec ce fait que les premiers
froids, qui devraient avoir le même effet, sont inoffensifs.

IV.--Nature des causes dont dépendent ces variations. Parallélisme
parfait entre les variations mensuelles du suicide et celles de la
longueur des jours; confirmé par ce fait que les suicides ont surtout
lieu de jour. Raison de ce parallélisme: c'est que, pendant le jour, la
vie sociale est en pleine activité. Explication confirmée par ce fait
que le suicide est maximum aux jours et heures où l'activité sociale est
_maxima_. Comment elle rend compte des variations saisonnières du
suicide; preuves confirmatives diverses.

Les variations mensuelles du suicide dépendent donc de causes sociales.

CHAPITRE IV

L'IMITATION


L'imitation est un phénomène de psychologie individuelle. Utilité qu'il
y a à chercher si elle a quelque influence sur le taux social des
suicides.

I.--Différence entre l'imitation et plusieurs autres phénomènes avec
lesquels elle a été confondue. Définition de l'imitation.

II.--Cas nombreux où les suicides se communiquent contagieusement
d'individu à individu; distinction entre les faits de contagion et les
épidémies. Comment le problème de l'influence possible de l'imitation
sur le taux des suicides reste entier.

III.--Cette influence doit être étudiée à travers la distribution
géographique des suicides. Critères d'après lesquels elle peut être
reconnue. Application de cette méthode à la carte des suicides français
par arrondissements, à la carte par communes de Seine-et-Marne, à la
carte d'Europe en général. Nulle trace visible de l'imitation dans la
répartition géographique.

Expérience à essayer: le suicide croît-il avec le nombre des lecteurs de
journaux? Raisons qui inclinent à l'opinion contraire.

IV.--Raison qui fait que l'imitation n'a pas d'effets appréciables sur
le taux des suicides: c'est qu'elle n'est pas un facteur original, mais
ne fait que renforcer l'action des autres facteurs.

Conséquence pratique de cette discussion: qu'il n'y a pas lieu
d'interdire la publicité judiciaire.

Conséquence théorique: l'imitation n'a pas l'efficacité sociale qu'on
lui a prêtée.

LIVRE II

CAUSES SOCIALES ET TYPES SOCIAUX

CHAPITRE I

MÉTHODE POUR LES DÉTERMINER


I.--Utilité qu'il y aurait à classer morphologiquement les types de
suicide pour remonter ensuite à leurs causes; impossibilité de cette
classification. La seule méthode praticable consiste à classer les
suicides par leurs causes. Pourquoi elle convient mieux que toute autre
à une étude sociologique du suicide.

II.--Comment atteindre ces causes? Les renseignements donnés par les
statistiques sur les raisons présumées des suicides 1° sont suspects; 2°
ne font pas connaître les vraies causes. La seule méthode efficace est
de chercher comment le taux des suicides varie en fonction des divers
concomitants sociaux.

CHAPITRE II

LE SUICIDE ÉGOÏSTE

I.--Le suicide et les religions. Aggravation générale due au
protestantisme; immunité des catholiques et surtout des juifs.

II.--L'immunité des catholiques ne tient pas à leur état de minorité
dans les pays protestants, mais à leur moindre individualisme religieux,
par suite à la plus forte intégration de l'église catholique. Comment
cette explication s'applique aux juifs.

III.--Vérification de cette explication: 1° l'immunité relative de
l'Angleterre, par rapport aux autres pays protestants, liée à la plus
forte intégration de l'église anglicane; 2° l'individualisme religieux
varie comme le goût du savoir; or, _a_) le goût du savoir est plus
prononcé chez les peuples protestants que chez les catholiques, _b_) le
goût du savoir varie comme le suicide toutes les fois qu'il correspond à
un progrès de l'individualisme religieux. Comment l'exception des juifs
confirme la loi.

IV.--Conséquences de ce chapitre: 1° la science est le remède au mal que
symptomatise le progrès des suicides, mais n'en est pas la cause; 2° si
la société religieuse préserve du suicide, c'est simplement parce
qu'elle est une société fortement intégrée.

CHAPITRE III

LE SUICIDE ÉGOÏSTE (suite)


I.--Immunité générale des mariés telle que l'a calculée Bertillon.
Inconvénients de la méthode qu'il a dû suivre. Nécessité de séparer plus
complètement l'influence de l'âge et celle de l'état civil. Tableaux où
cette séparation est effectuée. Lois qui s'en dégagent.

II.--Explication de ces lois. Le coefficient de préservation des époux
ne tient pas à la sélection matrimoniale. Preuves: 1° raisons _a
priori_; 2° raisons de fait tirées: _a_) des variations du coefficient
aux divers âges; _b_) de l'inégale immunité dont jouissent les époux des
deux sexes.

Cette immunité est-elle due au mariage ou à la famille? Raisons
contraires à la première hypothèse: 1° contraste entre l'état
stationnaire de la nuptialité et les progrès du suicide; 2° faible
immunité des époux sans enfants; 3° aggravation chez les épouses sans
enfants.

III.--L'immunité légère dont jouissent les hommes mariés sans enfants
est-elle due à la sélection conjugale? Preuve contraire tirée de
l'aggravation des épouses sans enfants. Comment la persistance partielle
de ce coefficient chez le veuf sans enfants s'explique sans qu'on fasse
intervenir la sélection conjugale. Théorie générale du veuvage.

IV.--Tableau récapitulatif des résultats précédents. C'est à l'action
de la famille qu'est due presque toute l'immunité des époux et toute
celle des épouses. Elle croît avec la densité de la famille,
c'est-à-dire avec son degré d'intégration.

V.--Le suicide et les crises politiques, nationales. Que la régression
qu'il subit alors est réelle et générale. Elle est due à ce que le
groupe acquiert dans ces crises une plus forte intégration.

VI.--Conclusion générale du chapitre. Rapport direct entre le suicide et
le degré d'intégration des groupes sociaux, quels qu'ils soient. Cause
de ce rapport; pourquoi et dans quelles conditions la société est
nécessaire à l'individu. Comment, quand elle lui fait défaut, le suicide
se développe. Preuves confirmatives de cette explication. Constitution
du suicide égoïste.

CHAPITRE IV

LE SUICIDE ALTRUISTE


I.--Le suicide dans les sociétés inférieures: caractères qui le
distinguent, opposés à ceux du suicide égoïste. Constitution du suicide
altruiste obligatoire. Autres formes de ce type.

II.--Le suicide dans les armées européennes; généralité de l'aggravation
qui résulte du service militaire. Elle est indépendante du célibat; de
l'alcoolisme. Elle n'est pas due au dégoût du service. Preuves: 1° elle
croît avec la durée du service; 2° elle est plus forte chez les
volontaires et les rengagés; 3° chez les officiers et les sous-officiers
que chez les simples soldats. Elle est due à l'esprit militaire et à
l'état d'altruisme qu'il implique. Preuves confirmatives: 1° elle est
d'autant plus forte que les peuples ont un moindre penchant pour le
suicide égoïste; 2° elle est _maxima_ dans les troupes d'élite; 3° elle
décroît à mesure que le suicide égoïste se développe.

III.--Comment les résultats obtenus justifient la méthode suivie.

CHAPITRE V

LE SUICIDE ANOMIQUE


I.--Le suicide croît avec les crises économiques. Cette progression se
maintient dans les crises de prospérité: exemples de la Prusse, de
l'Italie. Les expositions universelles. Le suicide et la richesse.

II.--Explication de ce rapport. L'homme ne peut vivre que si ses besoins
sont en harmonie avec ses moyens; ce qui implique une limitation de ces
derniers. C'est la société qui les limite; comment cette influence
modératrice s'exerce normalement. Comment elle est empêchée par les
crises; d'où dérèglement, anomie, suicides. Confirmation tirée des
rapports du suicide et de la richesse.

III.--L'anomie est actuellement à l'état chronique dans le monde
économique. Suicides qui en résultent. Constitution du suicide anomique.

IV.--Suicides dus à l'anomie conjugale. Le veuvage. Le divorce.
Parallélisme des divorces et des suicides. Il est dû à une constitution
matrimoniale qui agit en sens contraire sur les époux et sur les
épouses; preuves à l'appui. En quoi consiste cette constitution
matrimoniale. L'affaiblissement de la discipline matrimoniale
qu'implique le divorce aggrave la tendance au suicide des hommes,
diminue celle des femmes. Raison de cet antagonisme. Preuves
confirmatives de cette explication.

Conception du mariage qui se dégage de ce chapitre.

CHAPITRE VI

FORMES INDIVIDUELLES DES DIFFÉRENTS TYPES DE SUICIDES


Utilité et possibilité de compléter la classification étiologique qui
précède par une classification morphologique.

I.--Formes fondamentales que prennent les trois courants suicidogènes en
s'incarnant chez les individus. Formes mixtes qui résultent de la
combinaison de ces formes fondamentales.

II.--Faut-il faire intervenir dans cette classification l'instrument de
mort choisi? Que ce choix dépend de causes sociales. Mais ces causes
sont indépendantes de celles qui déterminent le suicide. Elles ne
ressortissent donc pas à la présente recherche.

Tableau synoptique des différents types de suicides.

LIVRE III

DU SUICIDE COMME PHÉNOMÈNE SOCIAL EN GÉNÉRAL

CHAPITRE I

L'ÉLÉMENT SOCIAL DU SUICIDE


I.--Résultats de ce qui précède. Absence de relations entre le taux des
suicides et les phénomènes cosmiques ou biologiques. Rapports définis
avec les faits sociaux. Le taux social correspond donc à un penchant
collectif de la société.

II.--La constance et l'individualité de ce taux ne peut pas s'expliquer
autrement. Théorie de Quételet pour en rendre compte: l'homme moyen.
Réfutation: la régularité des données statistiques se retrouve même dans
des faits qui sont en dehors de la moyenne. Nécessité d'admettre une
force ou un groupe de forces collectives dont le taux social des
suicides exprime l'intensité.

III.--Ce qu'il faut entendre par cette force collective: c'est une
réalité extérieure et supérieure à l'individu. Exposé et examen des
objections faites à cette conception:

1° Objection d'après laquelle un fait social ne peut se transmettre que
par traditions inter-individuelles. Réponse: le taux des suicides ne
peut se transmettre ainsi.

2° Objection diaprés laquelle l'individu est tout le réel de la société.
Réponse: _a_) Comment des choses matérielles, extérieures aux individus,
sont érigées en faits sociaux et jouent en cette qualité un rôle _sui
generis;_ _b_) Les faits sociaux qui ne s'objectivent pas sous cette
forme débordent chaque conscience individuelle. Ils ont pour substrat
l'agrégat formé par les consciences individuelles réunies en société.
Que cette conception n'a rien d'ontologique.

IV.--Application de ces idées au suicide.

CHAPITRE II

RAPPORTS DU SUICIDE AVEC LES AUTRES PHÉNOMÈNES SOCIAUX


Méthode pour déterminer si le suicide doit être classé parmi les faits
moraux ou immoraux.

I.--Exposé historique des dispositions juridiques ou morales en usage
dans les différentes sociétés relativement au suicide. Progrès continu
de la réprobation dont il est l'objet, sauf aux époques de décadence.
Raison d'être de cette réprobation; qu'elle est plus que jamais fondée
dans la constitution normale des sociétés modernes.

II.--Rapports du suicide avec les autres formes de l'immoralité. Le
suicide et les attentats contre la propriété; absence de tout rapport.
Le suicide et l'homicide; théorie d'après laquelle ils consisteraient
tous deux en un même état organico-psychique, mais dépendraient de
conditions sociales antagonistes.

III.--Discussion de la première partie de la proposition. Que le sexe,
l'âge, la température n'agissent pas de la même manière sur les deux
phénomènes.

IV.--Discussion de la deuxième partie. Cas où l'antagonisme ne se
vérifie pas. Cas, plus nombreux, où il se vérifie. Explication de ces
contradictions apparentes: existence de types différents de suicides
dont les uns excluent l'homicide tandis que les autres dépendent des
mêmes conditions sociales. Nature de ces types; pourquoi les premiers
sont actuellement plus nombreux que les seconds.

Comment ce qui précède éclaire la question des rapports historiques de
l'égoïsme et de l'altruisme.

CHAPITRE III

CONSÉQUENCES PRATIQUES


I.--La solution du problème pratique varie selon qu'on attribue à l'état
présent du suicide un caractère normal ou anormal. Comment la question
se pose malgré la nature immorale du suicide. Raisons de croire que
l'existence d'un taux modéré de suicides n'a rien de morbide. Mais
raisons de croire que le taux actuel chez les peuples européens est
l'indice d'un état pathologique.

II.--Moyens proposés pour conjurer le mal: 1° mesures répressives.
Quelles sont celles qui seraient possibles. Pourquoi elles ne sauraient
avoir qu'une efficacité restreinte; 2° l'éducation. Elle ne peut
réformer l'état moral de la société parce qu'elle n'en est que le
reflet. Nécessité d'atteindre en elles-mêmes les causes des courants
suicidogènes; qu'on peut toutefois négliger le suicide altruiste dont
l'état n'a rien d'anormal.

Le remède contre le suicide égoïste: rendre plus consistants les groupes
qui encadrent l'individu. Lesquels sont le plus propres à ce rôle? Ce
n'est ni la société politique qui est trop loin de l'individu--ni la
société religieuse qui ne le socialise qu'en lui retirant la liberté de
penser--ni la famille qui tend à se réduire au couple conjugal. Les
suicides des époux progressent comme ceux des célibataires.

III.--Du groupe professionnel. Pourquoi il est seul en état de remplir
cette fonction. Ce qu'il doit devenir pour cela. Comment il peut
constituer un milieu moral.--Comment il peut contenir aussi le suicide
anomique.--Cas de l'anomie conjugale. Position antinomique du problème:
l'antagonisme des sexes. Moyens d'y remédier.

IV.--Conclusion. L'état présent du suicide est l'indice d'une misère
morale. Ce qu'il faut entendre par une affection morale de la société.
Comment la réforme proposée est réclamée par l'ensemble de notre
évolution historique. Disparition de tous les groupes sociaux
intermédiaires entre l'individu et l'État; nécessité de les
reconstituer. La décentralisation professionnelle opposée à la
décentralisation territoriale; comment elle est la base nécessaire de
l'organisation sociale.

Importance de la question du suicide; sa solidarité avec les plus grands
problèmes pratiques de l'heure actuelle.  PLANCHES

I.--Suicides et alcoolisme en France (4 cartes)

II.--Suicides en France par arrondissements

III.--Suicides dans l'Europe Centrale

IV.--Suicides et densité familiale en France

V.--Suicides et richesse en France

VI.--Tableau des suicides des époux et des veufs des deux sexes, selon
qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants. Nombres absolus.

NOTES:

[1: _Les règles de la Méthode sociologique_, Paris, F. Alcan, 1895.]

[2: Et pourtant, nous montrerons (p. 368, note) que cette manière de
voir, loin d'exclure toute liberté, apparaît comme le seul moyen de la
concilier avec le déterminisme que révèlent les données de la
statistique.]

[3: Reste un très petit nombre de cas qui ne sauraient s'expliquer
ainsi, mais qui sont plus que suspects. Telle l'observation, rapportée
par Aristote, d'un cheval qui, en découvrant qu'on lui avait fait
saillir sa mère, sans qu'il s'en aperçût et après qu'il s'y était
plusieurs fois refusé, se serait intentionnellement précipité du haut
d'un rocher (_Hist. des anim._, IX, 47). Les éleveurs assurent que le
cheval n'est aucunement réfractaire à l'inceste. Voir sur toute cette
question, Westcott, _Suicide_, p. 174-179.]

[4: Nous avons mis entre parenthèses les nombres qui se rapportent à ces
années exceptionnelles.]

[5: Dans le tableau, nous avons représenté alternativement par des
chiffres ordinaires ou par des chiffres gras les séries de nombres qui
représentent ces différentes ondes de mouvement, afin de rendre
matériellement sensible l'individualité de chacune d'elles.]

[6: Wagner avait déjà comparé de cette manière la mortalité et la
nuptialité (_Die Gesetzmäassigkeit,_ etc., p. 87).]

[7: D'après Bertillon, article _Mortalité_ du _Dictionnaire
Encyclopédique des sciences médicales_, t. LXI, p. 738.]

[8: Bien entendu, en nous servant de cette expression nous n'entendons
pas du tout hypostasier la conscience collective. Nous n'admettons pas
plus d'âme substantielle dans la société que dans l'individu. Nous
reviendrons, d'ailleurs, sur ce point.]

[9: V. L. III, ch. I.]

[10: On trouvera en tête de chaque chapitre, quand il y a lieu, la
bibliographie spéciale des questions particulières qui y sont traitées.
Voici les indications relatives à la bibliographie générale du suicide.

I.--_Publications statistiques officielles dont nous nous sommes
principalement servi:_

Oesterreischische Statistik (Statistik des Sanitätswesens).--Annuaire
statistique de la Belgique.--Zeitschrift des Koeniglisch Bayerischen
statistischen bureau.--Preussische Statistik (Sterblichkeit nach
Todesursachen und Altersclassen der gestorbenen).--Würtembürgische
Iahrbücher für Statistik und Landeskunde.--Badische Statistik.--Tenth
Census of the United States. Report on the Mortality and vital statistic
of the United States 1880, 11e partie.--Annuario statistico
Italiano.--Statistica delle cause delle Morti in tutti i communi del
Regno.--Relazione medico-statistica sulle conditione sanitarie
dell'Exercito Italiano.--Statistische Nachrichten des Grossherzogthums
Oldenburg.--Compte-rendu général de l'administration de la justice
criminelle en France.

Statistisches Iahrbuch der Stadt Berlin.--Statistik der Stadt
Wien.--Statistisches Handbuch für den Hamburgischen Staat.--Jahrbuch für
die amtliche Statistik der Bremischen Staaten.--Annuaire statistique de
la ville de Paris.

On trouvera en outre des renseignements utiles dans les articles
suivants: Platter, _Ueber die Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren
1819-1872_. In _Statist. Monatsch._, 1876.--Brattassévic, _Die
Selbstmorde in Oesterreich in den Iahren 1873-77_, In _Stat. Monatsch._,
1878, p. 429.--Ogle, _Suicides in England and Wales in relation to Age,
Sexe, Season and Occupation_. In _Journal of the statistical Society_,
1886.--Rossi, _Il Suicidio nella Spagna nel 1884_. _Arch. di
psychiatria_, Turin, 1886.

II.--_Études sur le suicide en général_.

De Guerry, _Statistique morale de la France_, Paris, 1835, et
_Statistique morale comparée de la France et de l'Angleterre_, Paris,
1864.--Tissot, _De la manie du suicide et de l'esprit de révolte, de
leurs causes et de leurs remèdes_, Paris, 1841.--Etoc-Demazy,
_Recherches statistiques sur le suicide_, Paris, 1844.--Lisle, _Du
suicide_, Paris, 1856.--Wappäus, _Allgemeine Bevölkerungsstatistik_,
Leipzig, 1861.--Wagner, _Die Gesetzmässigkeit in den scheinbar
willkürlichen menschlichen Handlungen_, Hambourg, 1864, 2e
partie.--Brierre de Boismont, _Du suicide et de la folie-suicide_,
Paris, Germer Baillière, 1865.--Douay, _Le suicide ou la mort
volontaire_, Paris, 1870.--Leroy, _Étude sur le suicide et les maladies
mentales dans le département de Seine-et-Marne_, Paris,
1870.--Oettingen, _Die Moralstatistik_, 3e Auflage, Erlangen, 1882, p.
786-832 et tableaux annexes 103-120.--Du même, _Ueber acuten und
chronischen Selbstmord_, Dorpat, 1881.--Morselli, _Il suicidio_, Milan,
1879.--Legoyt, _Le suicide ancien et moderne_, Paris, 1881.--Masaryk,
_Der Selbstmord als sociale Massenerscheinung_, Vienne, 1881.--Westcott,
_Suicide, its history, litterature_, etc., Londres, 1885.--Motta,
_Bibliografia del Suicidio_, Bellinzona, 1890.--_Corre, Crime et
suicide_, Paris, 1891.--Bonomelli, _Il Suicidio_, Milan, 1892.--Mayr,
_Selbstmordstatistik_, In _Handwörterbuch der Staatswissenschaften,
herausgegeben von Conrad, Erster Supplementband_, Iena, 1895.]

[11: _Bibliographie_.--Falret, _De l'hypocondrie et du suicide_, Paris,
1822.--Esquirol, _Des maladies mentales_, Paris, 1838 (t. I, p. 526-676)
et article _Suicide_, in _Dictionnaire de médecine_, en 60
vol.--Cazauvieilh, _Du suicide et de l'aliénation mentale_, Paris,
1840.--Etoc Demazy, _De la folie dans la production du suicide_, in
_Annales médico-psych._, 1844.--Bourdin, _Du suicide considéré comme
maladie_, Paris, 1845.--Dechambre, _De la monomanie homicide-suicide_,
in _Gazette médic._, 1852.--Jousset, _Du suicide, et de la monomanie
suicide_, 1858.--Brierre de Boismont, _op. cit._--Leroy, _op.
cit._--Art. _Suicide_, du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie,
pratique_, t. XXXIV, p. 117.--Strahan, Suicide and Insanity, Londres,
1824.

Lunier, _De la production et de la consommation des boissons alcooliques
en France_, Paris, 1877.--Du même, art. in _Annales médico-psych._,
1872; _Journal de la Soc. de stat._, 1878.--Prinzing, _Trunksucht und
Selbstmord_, Leipzig, 1895.]

[12: Dans la mesure où la folie est elle-même purement individuelle. En
réalité, elle est, en partie, un phénomène social. Nous reviendrons sur
ce point.]

[13: _Maladies mentales_, t. I, p. 639.]

[14: _Ibid._, t. I, p. 665.]

[15: _Du suicide_, etc., p. 137.]

[16: In _Annales médico-psych._, t. VII, p. 287.]

[17: _Maladies mentales_, t. I, p. 528.]

[18: V. Brierre de Boismont, p. 140.]

[19: _Maladies mentales_, 437.]

[20: V. article _Suicide_ du _Dictionnaire de médecine et de chirurgie
pratique_.]

[21: Il ne faut pas confondre ces hallucinations avec celles qui
auraient pour effet de faire méconnaître au malade les risques qu'il
court, par exemple, de lui faire prendre une fenêtre pour une porte.
Dans ce cas, il n'y a pas de suicide d'après la définition précédemment
donnée, mais mort accidentelle.]

[22: Bourdin, _op. cit._, p. 43.]

[23: Falret, _Hypochondrie et suicide_, p. 299-307.]

[24: _Suicide et folie-suicide_, p. 397.]

[25: Brierre, _op. cit._, p. 574.]

[26: _Ibid._, p. 314.]

[27: _Maladies mentales_, t. I, p. 529.]

[28: _Hypochondrie et suicide_, p. 3.]

[29: Koch, _Zur Statistik der Geisteskrankheiten_. Stuttgart, 1878, p.
73.]

[30: D'après Morselli.]

[31: D'après Koch, _op. cit._, p. 108-119.]

[32: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]

[33: V. plus bas, liv. I, ch. II, p. I.]

[34: V. Tableau IX, ci-dessous.]

[35: Koch, _op. cit._, p. 139-146.]

[36: Koch, _op. cit._, p. 81.]

[37: La première partie du tableau est empruntée à l'article _Aliénation
mentale_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre (t. III, p. 34); la
seconde à Oettingen, _Moralstatistik_, tableau annexe 97.]

[38: _Op. cit._, p. 238.]

[39: _Op. cit._, p. 404.]

[40: Morselli ne le déclare pas expressément, mais cela ressort des
chiffres mêmes qu'il donne. Ils sont trop élevés pour représenter les
seuls cas de folie. Cf. le tableau donné dans le _Dictionnaire_ de
Dechambre et où la distinction est faite. On y voit clairement que
Morselli a totalisé les fous et les idiots.]

[41: Des pays d'Europe sur lesquels Koch nous renseigne nous avons
laissé seulement de côté la Hollande, les informations que l'on possède
sur l'intensité qu'y a la tendance au suicide ne paraissant pas
suffisantes.]

[42: _Op. cit._, p. 403.]

[43: La preuve, il est vrai, n'en a jamais été faite d'une manière tout
à fait démonstrative. En tout cas, s'il y a progrès, nous ignorons le
coefficient d'accélération.]

[44: V. Liv. II, chap. IV.]

[45: On a un exemple frappant de cette ambiguïté dans les ressemblances
et les contrastes que la littérature française présente avec la
littérature russe. La sympathie avec laquelle nous avons accueilli la
seconde démontre qu'elle n'est pas sans affinités avec la nôtre. Et en
effet, on sent chez les écrivains des deux nations une délicatesse
maladive du système nerveux, une certaine absence d'équilibre mental et
moral. Mais comme ce même état, biologique et psychologique à la fois,
produit des conséquences sociales différentes! Tandis que la littérature
russe est idéaliste à l'excès, tandis que la mélancolie dont elle est
empreinte, ayant pour origine une compassion active pour la douleur
humaine, est une de ces tristesses saines qui excitent la foi et
provoquent à l'action, la nôtre se pique de ne plus exprimer que des
sentiments de morne désespoir et reflète un inquiétant état de
dépression. Voilà comment un même état organique peut servir à des fins
sociales presque opposées.]

[46: D'après le _Compte général de l'administration de la justice
criminelle_, année 1887.--V. planche I, p. 48.]

[47: _De la production et de la consommation des boissons alcooliques en
France_, p. 174-175.]

[48: V. planche I, ci-dessus.]

[49: _Ibid._]

[50: D'après Lunier, _op. cit._, p. 180 et suiv. On trouvera des
chiffres analogues, se rapportant à d'autres années, dans Prinzing, _op.
cit._, p. 58.]

[51: Pour ce qui est de la consommation du vin, elle varie plutôt en
raison inverse du suicide. C'est dans le Midi qu'on boit le plus de vin,
c'est là que les suicides sont le moins nombreux. On n'en conclut pas
pourtant que le vin garantit contre le suicide.]

[52: D'après Prinzing, _op. cit._, p. 75.]

[53: On a quelquefois allégué, pour démontrer l'influence de l'alcool,
l'exemple de la Norwège où la consommation des boissons alcooliques et
le suicide ont diminué parallèlement depuis 1830. Mais, en Suède,
l'alcoolisme a également diminué et dans les mêmes proportions, alors
que le suicide n'a cessé d'augmenter (115 cas pour un million en
1886-88, au lieu de 63 en 1821-1830). Il en est de même en Russie.

Afin que le lecteur ait en mains tous les éléments de la question, nous
devons ajouter que la proportion des suicides que la statistique
française attribue soit à des accès d'ivrognerie soit à l'ivrognerie
habituelle, est passée de 6,69 % en 1849 à 13,41 % en 1876. Mais
d'abord, il s'en faut que tous ces cas soient imputables à l'alcoolisme
proprement dit qu'il ne faut pas confondre avec la simple ivresse ou la
fréquentation du cabaret. Ensuite, ces chiffres, quelle qu'en soit la
signification exacte, ne prouvent pas que l'abus des boissons
spiritueuses ait une bien grande part dans le taux des suicides. Enfin,
nous verrons plus loin pourquoi on ne saurait accorder une grande valeur
aux renseignements que nous fournit ainsi la statistique sur les causes
présumées des suicides.]

[54: Notamment Wagner, _Gesetzmässigkeit_, etc., p. 165 et suiv.;
Morselli, p. 158; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 760.]

[55: _L'espèce humaine_, p. 28. Paris, Félix Alcan.]

[56: Article _Anthropologie_, dans le _Dictionnaire_ de Dechambre, t.
V.]

[57: Nous ne parlons pas des classifications proposées par Wagner et par
Oettingen; Morselli lui-même en a fait la critique d'une manière
décisive (p. 160).]

[58: Pour expliquer ces faits, Morselli suppose, sans donner de preuves
à l'appui, qu'il y a de nombreux éléments celtiques en Angleterre et,
pour les Flamands, il invoque l'influence du climat.]

[59: Morselli, _op. cit._, p. 189.]

[60: _Mémoires d'anthropologie_, t. I, p. 320.]

[61: L'existence de deux grandes masses régionales, l'une formée de 15
départements septentrionaux où prédominent les hautes tailles (39
exemptés seulement pour mille conscrits), l'autre composée de 24
départements du Centre et de l'Ouest, et où les petites tailles sont
générales (de 98 à 130 exemptions pour mille), paraît incontestable.
Cette différence est-elle un produit de la race? C'est déjà une question
beaucoup plus difficile à résoudre. Si l'on songe qu'en trente ans la
taille moyenne en France a sensiblement changé, que le nombre des
exemptés pour cette cause est passé de 92,80 en 1831 à 59,40 pour mille
en 1860, on sera en droit de se demander si un caractère aussi mobile
est un bien sûr critère pour reconnaître l'existence de ces types
relativement immuables qu'on appelle des races. Mais, en tout cas, la
manière dont les groupes intermédiaires, intercalés par Broca entre ces
deux types extrêmes, sont constitués, dénommés et rattachés soit à la
souche kymrique soit à l'autre, nous paraît laisser place à bien plus de
doute encore. Les raisons d'ordre morphologique sont ici impossibles.
L'anthropologie peut bien établir quelle est la taille moyenne dans une
région donnée, non de quels croisements cette moyenne résulte. Or les
tailles intermédiaires peuvent être aussi bien dues à ce que des Celtes
se sont croisés avec des races de plus haute stature, qu'à ce que des
Kymris se sont alliés à des hommes plus petits qu'eux. La distribution
géographique ne peut pas davantage être invoquée, car il se trouve que
ces groupes mixtes se rencontrent un peu partout, au Nord-Ouest (la
Normandie et la Basse-Loire), au Sud-Ouest (l'Aquitaine), au Sud (la
Province romaine), à l'Est (la Lorraine) etc. Restent donc les argumenta
historiques qui ne peuvent être que très conjecturaux. L'histoire sait
mal comment, quand, dans quelles conditions et proportions les
différentes invasions et infiltrations de peuples ont eu lieu. À plus
forte raison, ne peut-elle nous aider à déterminer l'influence qu'elles
ont eue sur la constitution organique des peuples.]

[62: Surtout si l'on défalque la Seine qui, à cause des conditions
exceptionnelles dans lesquelles elle se trouve, n'est pas exactement
comparable aux autres départements.]

[63: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]

[64: Broca, _op. cit._, t. I, p. 394.]

[65: V. Topinard, _Anthropologie_, p. 464.]

[66: La même remarque s'applique à l'Italie. Là aussi, les suicides sont
plus nombreux au Nord qu'au Midi et, d'un autre côté, la taille moyenne
des populations septentrionales est supérieure légèrement à celle des
régions méridionales. Mais c'est que la civilisation actuelle de
l'Italie est d'origine piémontaise et que, d'un autre côté, les
Piémontais se trouvent être un peu plus grands que les gens du Sud.
L'écart est, du reste, faible. Le _maximum_ qui s'observe en Toscane et
en Vénétie, est de 1 m. 65, le _minimum_, en Calabre, est de 1 m. 60, du
moins pour ce qui regarde le continent italien. En Sardaigne, la taille
s'abaisse à 1 m. 58.]

[67: _Sur les fonctions du cerveau_, Paris, 1825.]

[68: _2 Maladies mentales_, t. I, p. 582.]

[69: _Suicide_, p. 197.]

[70: Cité par Legoyt, p. 242.]

[71: _Suicide_, p. 17-19.]

[72: D'après Morselli, p. 410.]

[73: Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 59; Cazauvieilh, _op. cit._, p.
19.]

[74: Ribot, _L'hérédité_, p. 145. Paris, Félix Alcan.]

[75: Lisle, _op. cit._, p. 195.]

[76: Brierre, _op. cit._, p. 57.]

[77: Luys, _op. cit._, p. 201.]

[78: _Dictionnaire encyclopédique des sciences méd._, art. _Phtisie_, t.
LXXVI p. 542.]

[79: _Op. cit._, p. 170-172.]

[80: V. Morselli, p. 329 et suiv.]

[81: V. Legoyt, p. 158 et suiv. Paris, Félix Alcan.]

[82: Les éléments de ce tableau sont empruntés à Morselli.]

[83: Pour les hommes, nous n'en connaissons qu'un cas, c'est celui de
l'Italie où il se produit un stationnement entre 30 et 40 ans. Pour les
femmes, il y a au même âge un mouvement d'arrêt qui est général et qui,
par conséquent, doit être réel. Il marque une étape dans la vie
féminine. Comme il est spécial aux célibataires, il correspond sans
doute à cette période intermédiaire où les déceptions et les
froissements causés par le célibat commencent à être moins sensibles, et
où l'isolement moral qui se produit à un âge plus avancé, quand la
vieille fille reste seule, ne produit pas encore tous ses effets.]

[84: _Bibliographie_.--Lombroso, _Pensiero e Meteore_; Ferri,
_Variations thermométriques et criminalité_. In _Archives d'Anth.
criminelle_, 1887; Corre, _Le délit et le suicide à Brest_. In _Arch.
d'Anth. crim._, 1890, p. 109 et suiv., 259 et suiv.; Du même, _Crime et
suicide_, p. 605-639; Morselli, p. 103-157.]

[85: V. plus bas, liv. II, ch. IV, § I.]

[86: _De l'hypochondrie_, etc., p. 28.]

[87: On ne peut juger de la manière dont les cas de folie se
répartissent entre les saisons que par le nombre des entrées dans les
asiles. Or, un tel critère est très insuffisant; car les familles ne
font pas interner les malades au moment précis où la maladie éclate,
mais plus tard. De plus, en prenant ces renseignements tels que nous les
avons, ils sont loin de montrer une concordance parfaite entre les
variations saisonnières de la folie et celles du suicide. D'après une
statistique de Cazauvieilh, sur 1.000 entrées annuelles à Charenton, la
part de chaque saison serait la suivante: hiver, 222; printemps, 283;
été, 261; automne 231. Le même calcul fait pour l'ensemble des aliénés
admis dans les asiles de la Seine donne des résultats analogues: hiver,
234; printemps, 266; été, 249; automne, 248. On voit: 1° que le maximum
tombe au printemps et non en été; encore faut-il tenir compte de ce fait
que, pour les raisons indiquées, le maximum réel doit être antérieur; 2°
que les écarts entre les différentes saisons sont très faibles. Ils sont
autrement marqués pour ce qui concerne les suicides.]

[88: Nous rapportons ces faits d'après Brierre de Boismont, _op. cit._,
p. 60-62.]

[89: Tous les mois dans ce tableau, ont été ramenés à 30 jours.--Les
chiffres relatifs aux températures sont empruntés pour la France à
l'_Annuaire du bureau des longitudes_, et, pour l'Italie, aux _Annali
dell'Ufficio centrale de Meteorologia._]

[90: On ne saurait trop remarquer cette constance des chiffres
proportionnels sur la signification de laquelle nous reviendrons (liv.
III, ch. I).]

[91: Il est, vrai que, suivant ces auteurs, le suicide ne serait qu'une
variété de l'homicide. L'absence de suicides dans les pays méridionaux
ne serait donc qu'apparente, car elle serait compensée par un excédent
d'homicides. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette
identification. Mais, dès maintenant, comment ne pas voir que cet
argument se retourne contre ses auteurs? Si l'excès d'homicides qu'on
observe dans les pays chauds compense le manque de suicides, comment
cette même compensation ne s'établirait-elle pas aussi pendant la saison
chaude? D'où vient que cette dernière est à la fois fertile en homicides
de soi-même et en homicides d'autrui?]

[92: _Op. cit._, p. 148.]

[93: Nous laissons de côté les chiffres qui concernent la Suisse. Ils ne
sont calculés que sur une seule année (1876) et, par conséquent, on n'en
peut rien conclure. D'ailleurs la hausse d'octobre à novembre est bien
faible. Les suicides passent de 83 pour mille à 90.]

[94: La longueur indiquée est celle du dernier jour du mois.]

[95: Cette uniformité nous dispense de compliquer le tableau XIII. Il
n'est pas nécessaire de comparer les variations mensuelles de la journée
et celles du suicide dans d'autres pays que la France, puisque les unes
et les autres sont sensiblement les mêmes partout, pourvu qu'on ne
compare pas des pays de latitudes trop différentes.]

[96: Ce terme désigne la partie du jour qui suit immédiatement le lever
du soleil.]

[97: On a une autre preuve du rythme de repos et d'activité par lequel
passe la vie sociale aux différents moments de la journée dans la
manière dont les accidents varient selon les heures. Voici comment,
d'après le bureau de statistique prussienne, ils se répartiraient:

/*
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 6 heures à midi      |   1.011  accidents en moyenne par heure. |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De midi à 2 heures      |     686     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 2 heures à 6 h.      |   1.191     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
| De 6 heures à 7 h.      |     979     ---         ---      ---     |
+-------------------------+------------------------------------------+
*/

]

[98: Il est remarquable que ce contraste entre la première et la seconde
moitié de la semaine se retrouve dans le mois. Voici, en effet, d'après
Brierre de Boismont, _op. cit._, p. 424, comment 4.595 suicidée
parisiens se répartiraient:

/*
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix premiers jours du mois                 |    1.727   |
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix suivants                               |    1.488   |
+-------------------------------------------------------+------------+
|Pendant les dix derniers                               |    1.380   |
+-------------------------------------------------------+------------+
*/

L'infériorité numérique de la dernière décade est encore plus grande
qu'il ne ressort de ces chiffres; car à cause du 31e jour, elle renferme
souvent 11 jours au lieu de 10. On dirait que le rythme de la vie
sociale reproduit les divisions du calendrier; qu'il y a comme un
renouveau d'activité toutes les fois qu'on entre dans une période
nouvelle et une sorte d'alanguissement à mesure qu'elle tend vers sa
fin.]

[99: D'après le _Bulletin du ministère des travaux publics_.]

[100: _Ibid._ À tous ces faits qui tendent à démontrer l'accroissement
de l'activité sociale pendant l'été on peut ajouter le suivant: c'est
que les accidents sont plus nombreux pendant la belle saison que pendant
les autres. Voici comme ils se répartissent en Italie:

/*
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|                                      |  1886.  |  1887.  |  1888.  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Printemps                             |  1.370  |  2.582  |  2.457  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Été                                   |  1.823  |  3.290  |  3.085  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Automne                               |  1.474  |  2.560  |  2.780  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
|Hiver                                 |  1.190  |  2.748  |  3.032  |
+--------------------------------------+---------+---------+---------+
*/

Si, à ce point de vue, l'hiver vient quelquefois après l'été, c'est
uniquement parce que les chutes y sont plus nombreuses à cause de la
glace et que le froid, par lui-même, produit des accidents spéciaux. Si
l'on fait abstraction de ceux qui ont cette origine, les saisons se
rangent dans le même ordre que pour le suicide.]

[101: On remarquera de plus que les chiffres proportionnels des
différentes saisons sont sensiblement les mêmes dans les grandes villes
comparées, tout en différant de ceux qui se rapportent aux pays auxquels
ces villes appartiennent. Ainsi nous retrouvons partout cette constance
du taux des suicides dans les milieux sociaux identiques. Le courant
suicidogène varie de la même manière aux différents moments de l'année à
Berlin, à Vienne, à Genève, à Paris, etc. On pressent dès lors tout ce
qu'il a de réalité.]

[102: _Bibliographie_.--Lucas, _De l'imitation contagieuse_, Paris,
1833.--Despine, _De la contagion morale_, 1870. _De l'imitation_,
1871.--Moreau de Tours (Paul), _De la contagion du suicide_, Paris,
1875.--Aubry, _Contagion du meurtre_, Paris, 1888.--Tarde, _Les lois de
l'imitation_ (_passim_). _Philosophie pénale_, p. 319 et suiv. Paris, F.
Alcan.--Corre, _Crime et suicide_, p. 207 et suiv.]

[103: Bordier, _Vie des sociétés_, Paris, 1887, p. 77.--Tarde,
_Philosophie pénale_, p. 321.]

[104: Tarde, _ibid._, p. 319-320.]

[105: En attribuant ces images à un _processus_ d'imitation, voudrait-on
dire qu'elles sont de simples copies des états qu'elles expriment? Mais
d'abord, ce serait une métaphore singulièrement grossière, empruntée à
la vieille et inadmissible théorie des espèces sensibles. De plus, si
l'on prend le mot d'imitation dans ce sens, il faut l'étendre à toutes
nos sensations et à toutes nos idées indistinctement; car il n'en est
pas dont on ne puisse dire, en vertu de la même métaphore, qu'elles
reproduisent l'objet auquel elles se rapportent. Dès lors, toute la vie
intellectuelle devient un produit de l'imitation.]

[106: Il peut se faire, sans doute, dans des cas particuliers, qu'une
mode ou une tradition soit reproduite par pure singerie; mais alors elle
n'est pas reproduite en tant que mode ou que tradition.]

[107: Il est vrai qu'on a parfois appelé imitation tout ce qui n'est pas
invention originale. À ce compte, il est clair que presque tous les
actes humains sont des faits d'imitation; car les inventions proprement
dites sont bien rares. Mais, précisément parce que, alors, le mot
d'imitation désigne à peu près tout, il ne désigne plus rien de
déterminé. Une pareille terminologie ne peut être qu'une source de
confusions.]

[108: Il est vrai qu'on a parlé d'une imitation logique (V. Tarde, _Lois
de l'imitation_, 1re éd., p. 158); c'est celle qui consiste à reproduire
un acte parce qu'il sert à une fin déterminée. Mais une telle imitation
n'a manifestement rien de commun avec le penchant imitatif; les faits
qui dérivent de l'une doivent donc être soigneusement distingués de ceux
qui sont dus à l'autre. Ils ne s'expliquent pas du tout de la même
manière. D'un autre côté, comme nous venons de le faire voir,
l'imitation-mode, l'imitation-coutume sont aussi logiques que les
autres, quoiqu'elles aient à certains égards leur logique spéciale.]

[109: Les faits imités à cause du prestige moral ou intellectuel du
sujet, individuel ou collectif, qui sert de modèle, rentrent plutôt dans
la seconde catégorie. Car cette imitation n'a rien d'automatique. Elle
implique un raisonnement: on agit comme la personne à laquelle on a
donné sa confiance, parce que la supériorité qu'on lui reconnaît
garantit la convenance de ses actes. On a pour la suivre les raisons
qu'on a pour la respecter. Aussi n'a-t-on rien fait pour expliquer de
tels actes quand on a simplement dit qu'ils étaient imités. Ce qui
importe, c'est de savoir les causes de la confiance ou du respect qui
ont déterminé cette soumission.]

[110: Et encore, comme nous le verrons plus bas, l'imitation, à elle
seule, n'est-elle une explication suffisante que bien rarement.]

[111: Car il faut bien se dire que nous ne savons que vaguement en quoi
il consiste. Comment, au juste, se produisent les combinaisons d'où
résulte l'état collectif, quels sont les éléments qui y entrent, comment
se dégage l'état dominant, toutes ces questions sont beaucoup trop
complexes pour pouvoir être résolues par la seule introspection. Toute
sorte d'expériences et d'observations seraient nécessaires qui ne sont
pas faites. Nous savons encore bien mal comment et d'après quelles lois
même les états mentaux de l'individu isolé se combinent entre eux; à
plus forte raison, sommes-nous loin de connaître le mécanisme des
combinaisons beaucoup plus compliquées qui résultent de la vie en
groupe. Nos explications ne sont trop souvent que des métaphores. Nous
ne songeons donc pas à considérer ce que nous en avons dit plus haut
comme une expression exacte du phénomène; nous nous sommes seulement
proposé de faire voir qu'il y avait là tout autre chose que de
l'imitation.]

[112: V. le détail des faits dans Legoyt, _op. cit._, p. 227 et suiv.]

[113: V. des faits semblables dans Ebrard, _op. cit._, p. 376.]

[114: III, 26.]

[115: _Essais_, II, 3.]

[116: On verra plus loin que, dans toute société, il y a de tout temps
et normalement une disposition collective qui se traduit sous forme de
suicides. Cette disposition diffère de ce que nous proposons d'appeler
épidémie, en ce qu'elle est chronique, qu'elle constitue un élément
normal du tempérament moral de la société. L'épidémie est, elle aussi,
une disposition collective, mais qui éclate exceptionnellement, qui
résulte de causes anormales et, le plus souvent, passagères.]

[117: V. planche II, ci-dessous.]

[118: _Op. cit._, p. 213.--D'après le même auteur, même les départements
complets de Marne et de Seine-et-Marne auraient, en 1865-66, dépassé la
Seine. La Marne aurait alors compté 1 suicide sur 2.791 habitants; la
Seine-et-Marne, 1 sur 2.768; la Seine, 1 sur 2.822.]

[119: Bien entendu, il ne saurait être question d'une influence
contagieuse. Ce sont trois chefs-lieux d'arrondissement, d'importance à
peu près égale, et séparés par une multitude de communes dont les taux
sont très différents. Tout ce que prouve, au contraire, ce
rapprochement, c'est que les groupes sociaux de même dimension et placés
dans des conditions d'existence suffisamment analogues, ont un même taux
de suicides, sans qu'il soit pour cela nécessaire qu'ils agissent les
uns sur les autres.]

[120: _Op. cit._, p. 193-194. La très petite commune qui tient la tête
(Lesche) compte 1 suicide sur 630 habitants, soit 1.587 suicides pour un
million, de quatre à cinq fois plus que Paris. Et ce ne sont pas là des
cas particuliers à la Seine-et-Marne. Nous devons à l'obligeance du Dr
Legoupils, de Trouville, des renseignements sur trois communes
minuscules de l'arrondissement de Pont-l'Évêque, Villerville (978 h.),
Cricquebœuf (150 h.) et Pennedepie (333 h.). Le taux des suicides
calculé pour des périodes qui varient entre 14 et 25 ans, y est
respectivement de 429, de 800 et de 1081 pour 1 million d'habitants.

Sans doute, il reste vrai, en général, que les grandes villes comptent
plus de suicides que les petites ou que les campagnes. Mais la
proposition n'est vraie qu'en gros et comporte bien des exceptions. Il y
a, d'ailleurs, une manière de la concilier avec les faits qui précèdent
et qui paraissent la contredire. Il suffit d'admettre que les grandes
villes se forment et se développent sous l'influence des mêmes causes
qui déterminent le développement du suicide, plus qu'elles ne
contribuent à le déterminer elles-mêmes. Dans ces conditions, il est
naturel qu'elles soient nombreuses dans les régions fécondes en
suicides, mais sans qu'elles aient le monopole des morts volontaires;
rares, au contraire, là où l'on se tue peu, sans que le petit nombre des
suicides soit dû à leur absence. Ainsi leur taux moyen serait en général
supérieur à celui des campagnes tout en pouvant lui être inférieur dans
certains cas.]

[121: Voir planche III, ci-dessous.]

[122: Voir même planche et, pour le détail des chiffres par canton, liv.
II, ch. V, tableau XXVI.]

[123: _Traité des maladies mentales_, p. 243.]

[124: _De la contagion du suicide_, p. 42.]

[125: V. notamment Aubry, _Contagion du meurtre_, 1re édit., p. 87.]

[126: Nous entendons par là l'individu, abstraction faite de tout ce que
la confiance ou l'admiration collective peuvent lui ajouter de pouvoir.
Il est clair, en effet, qu'un fonctionnaire ou un homme populaire, outre
les forces individuelles qu'ils tiennent de la naissance, incarnent des
forces sociales qu'ils doivent aux sentiments collectifs dont ils sont
l'objet et qui leur permettent d'avoir une action sur la marche de la
société. Mais ils n'ont cette influence qu'autant qu'ils sont autre
chose que des individus.]

[127: V. Delage, _La structure du protoplasme et les théories de
l'hérédité_, Paris, 1895, p. 813 et suiv.]

[128: 1 D'après Legoyt, p. 342.]

[129: D'après Oettingen, _Moralstatistik_, tables annexes, p. 110.]

[130: _Op. cit._, p. 358.]

[131: La population au-dessous de 15 ans a été défalquée.]

[132: Nous n'avons pas de renseignements sur l'influence des cultes en
France. Voici pourtant ce que dit Leroy dans son étude sur la
Seine-et-Marne: dans les communes de Quincy, Nanteuil-les-Meaux,
Mareuil, les protestants donnent un suicide sur 310 habitants, les
catholiques 1 sur 678 (_op. cit._, p. 203).]

[133: _Handwoerterbuch der Staatswissenschaften_, Supplément, t. I, p.
702.]

[134: Reste le cas de l'Angleterre, pays non catholique où l'on ne se
tue pas beaucoup. Il sera expliqué plus bas.]

[135: La Bavière est encore la seule exception: les juifs s'y tuent deux
fois plus que les catholiques. La situation du judaïsme dans ce pays
a-t-elle quelque chose d'exceptionnel? Nous ne saurions le dire.]

[136: Legoyt, _op. cit._, p. 205; Oettingen, _Moralstatistik_, p. 654.]

[137: Il est vrai que la statistique des suicides anglais n'est pas
d'une grande exactitude. À cause des pénalités attachées au suicide,
beaucoup de cas sont portés comme morts accidentelles. Cependant, ces
inexactitudes ne suffisent pas à expliquer l'écart si considérable entre
ce pays et l'Allemagne.]

[138: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 626.]

[139: Oettingen, _Moralstatistik_, p. 586.]

[140: Dans une de ces péri