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Title: La civilisation japonaise - conférences faites à l'école spéciale des langues orientales
Author: Rosny, Léon Louis Lucien Prunol de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La civilisation japonaise - conférences faites à l'école spéciale des langues orientales" ***

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée
et n’a pas été harmonisée.



LA

CIVILISATION JAPONAISE

CONFÉRENCES

FAITES

A L’ÉCOLE SPÉCIALE DES LANGUES ORIENTALES

PAR

LÉON DE ROSNY

[Illustration]

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1883

[Illustration]



PRÉFACE


_Ce volume fait partie de la série de publications que j’ai entreprises
pour l’usage des personnes qui veulent étudier la langue et la
littérature japonaise. Il se compose de douze conférences[1] préparées
conformément au programme des examens de l’École spéciale des Langues
Orientales. J’ai essayé d’y réunir, sous une forme nécessairement très
succincte, les principales données ethnographiques, géographiques et
historiques qui sont indispensables à quiconque est appelé à résider au
Japon ou à se trouver en contact avec les indigènes de ce pays._

_Outre les faits relatifs aux insulaires de l’extrême Orient, j’ai tenu
à donner à mes élèves quelques notions relatives à l’histoire et à la
littérature de la Chine, parce que c’est de ce pays que le Japon tire sa
culture intellectuelle et un nombre considérable de mots de sa langue._

_J’avais eu l’intention de joindre en appendice toute une série de
documents et d’index utiles pour les étudiants. J’ai dû renoncer à ce
projet pour ne pas dépasser de beaucoup le nombre de pages réglementaire
des volumes de la Bibliothèque Orientale elzévirienne dans laquelle sont
publiées ces conférences. Ces documents et ces index, plus nombreux et
plus développés qu’ils ne devaient l’être, formeront un volume spécial
que j’espère être à même de mettre bientôt sous presse, et qui sera
publié sous titre de_ Manuel du Japoniste[2].

_Ce nouveau volume sera le complément naturel et indispensable des
ouvrages classiques que je fais paraître depuis quelques années sous le
titre général de_ Cours pratique de Japonais. _La publication de ce
recueil se poursuit sans interruption, bien que plus lentement que je ne
l’aurais désiré; et quelques-uns de ses volumes ont été déjà l’objet de
plusieurs éditions[3], tandis que d’autres n’ont pas encore été imprimés
pour la première fois._

_Bien que mes instants soient, en ce moment, consacrés à un travail
d’érudition japonaise et chinoise[4], je me propose de mettre sous
presse un nouveau volume de mon_ Cours pratique _aussitôt après avoir
fait paraître la troisième édition de la première partie de ce Cours qui
est complètement épuisée depuis près d’une année_. _Je continuerai de la
sorte à faire mes efforts pour rendre de plus en plus facile l’étude de
l’idiome dont l’enseignement m’a été confié à l’École spéciale des
Langues Orientales._

Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.

LÉON DE ROSNY.

[Illustration]



LA

CIVILISATION JAPONAISE



I

PLACE DU JAPON

DANS

LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE L’ASIE


Il me paraît utile, au début des études que nous allons entreprendre, de
jeter un coup d’œil rapide sur les principales divisions
ethnographiques que les progrès de la science ont permis d’établir au
sein de ce vaste continent d’Asie, dont les Japonais occupent la zone la
plus orientale.

Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus
aux orientalistes. Ces essais ont projeté de vives lumières sur le
problème, mais elles ne l’ont point résolu, parce que les orientalistes,
au lieu de se préoccuper de tous les caractères des races et des
nationalités, se sont à peu près exclusivement attachés à un seul de ces
caractères, celui qui résulte de la comparaison des langues.

Les orientalistes ont fait, d’ailleurs, ce qui a été fait à peu près
pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par
exemple, à l’époque de Tournefort, on attachait une importance
exceptionnelle à la forme de la corolle; Linné, le grand Linné, ne
portait guère son attention que sur les organes sexuels des végétaux. La
classification ne pouvait être définitivement acceptée que lorsqu’avec
les Jussieu, les familles de plantes ont été fondées sur l’ensemble de
leurs caractères physiologiques.

Il devait en être de même pour la classification des peuples. L’affinité
des langues peut certainement nous révéler des liens de parenté entre
nations; mais ces affinités sont souvent plus apparentes que réelles.
Les peuples vaincus ont parfois adopté la langue de leurs vainqueurs,
sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre
degré de consanguinité, la moindre communauté d’origine. La colonisation
a souvent transporté fort loin l’idiome d’une nation maritime, et l’a
fait accepter par des tribus on ne peut plus étrangères les unes aux
autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des
types les plus anciens; mais, s’il est établi qu’il existe une famille
de langues aryennes ou indo-européennes, personne n’oserait plus
soutenir aujourd’hui qu’il existât une famille ethnographique aryenne et
indo-européenne. Au premier coup d’œil, on reconnaît l’abîme qui
sépare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint rosé, de l’Indien
aux cheveux noirs et au teint basané. Personne, non plus, ne voudrait
soutenir que les naturels des îles de l’Océanie, où l’anglais est devenu
l’idiome prédominant, aient des titres quelconques de parenté avec les
habitants de la fraîche Albion.

Les caractères anthropologiques, d’ordinaire plus persistants que les
caractères linguistiques, sont à eux seuls également insuffisants pour
établir une classification ethnographique solide. Le métissage a, dans
tous les temps et sous tous les climats, profondément altéré les
caractères ethniques. Il n’est point possible de répartir dans deux
familles différentes les Samoièdes qui habitent le versant oriental de
l’Oural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne.
Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, à
la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.

Lorsque l’histoire ne nous fait pas défaut, c’est à l’histoire que nous
devons emprunter les données fondamentales de la classification des
peuples. Lorsque l’histoire manque, alors, mais alors seulement, nous
devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales
écrites, à la comparaison anthropologique des types, aux affinités
grammaticales et lexicographiques des langues, à la critique des
traditions et à l’exégèse religieuse, aux formes et à l’esprit de la
littérature, comme aux manifestations de l’art, et demander à ces
sources diverses d’information les rudiments du problème que nous nous
donnons la mission de résoudre, ou tout au moins d’éclaircir ou
d’élaborer[5].

Trois grandes divisions nous sont signalées tout d’abord dans le vaste
domaine de la civilisation asiatique.

La première et la moins étendue est occupée par les _Sémites_ qui
habitent surtout le sud de l’Asie-Mineure, sur les deux rives de
l’Euphrate et du Tigre, la péninsule d’Arabie, la côte nord-est du golfe
Persique et quelques îlots, provenant pour la plupart de migrations
israélites et musulmanes, au cœur et au sud-est de l’Asie.

La seconde division est peuplée par les _Hindo Iraniens_, dont les
linguistes ont formé le rameau oriental de leur grande famille aryenne,
famille dans laquelle ils ont incorporé la plupart des populations de
l’Europe. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas être placé, comme
on le fait trop souvent, dans la péninsule même de l’Hindoustan, mais au
nord-ouest de cette péninsule. Les Aryens ne sont, dans l’Inde, que des
conquérants, superposés sur les _Dravidiens_ autochtones, aujourd’hui
refoulés vers la pointe sud de la presqu’île Cis-Gangétique et à Ceylan.

La troisième division, qui comprend une foule de nations diverses, a été
considérée par quelques auteurs comme le domaine d’un prétendu groupe
dit des _Touraniens_. Jadis, on aurait avoué simplement son ignorance au
sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de l’Asie, on se
serait borné à une mention vague, telle que «populations non encore
classées». Aujourd’hui, on a honte de dire qu’on ne connaît pas encore
le monde tout entier: on aime mieux débiter des erreurs que d’avoir la
modestie de se taire.

Je me propose de m’étendre un peu sur cette prétendue famille
touranienne; car c’est, en somme, celle qui doit nous intéresser le plus
ici, puisque les Japonais devront être compris dans ce troisième groupe
des populations asiatiques.

Du moment où il s’agit de désigner une idée nouvelle, et, dans l’espèce,
une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours
nécessaire de créer un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot n’est pas
tellement indifférent pour le progrès de la science, qu’il ne vaille la
peine de le chercher avec le plus grand soin. L’emprunt à la _Genèse_
des noms de _Japhétiques_, _Sémitiques_ et _Chamitiques_, pour servir à
la classification des races humaines, a poussé l’ethnographie dans des
ornières dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais,
pour ma part, que la dénomination de _Touranien_, si elle était
définitivement acceptée, entraînât la science des nations dans des
erreurs bien autrement funestes encore. D’abord, cette dénomination
manque non-seulement de précision, mais, par suite du sens que les
linguistes lui attribuent aujourd’hui, elle signifie deux choses très
différentes. _Touran_, pour les Perses de l’antiquité, n’a jamais été la
désignation d’un peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme
terme de classification, les noms de _Refaïm_ et de _Zomzommin_ donnés
aux populations à demi-sauvages que les Sémites rencontrèrent à leur
arrivée dans la région biblique où ils se sont établis. Pour les
linguistes, au contraire, il faut entendre par _Touraniens_ à peu près
tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni Sémites. Dans les
tableaux qu’on publie journellement pour la classification de ces
peuples, je vois figurer côte à côte les Finnois, les Hongrois et les
Turcs, dont les affinités paraissent certaines, les populations que M.
Beauvois a réunies sous le nom de _Nord-Atlaïques_, les populations
Mongoliques, les Mandchoux, les Coréens, les Japonais, parfois même les
Chinois, les Malays, c’est-à-dire les Océaniens et les Dravidiens. Or,
comme la parenté de ces derniers peuples avec les
Nord-Altaïens,--possible, je le veux bien,--est encore loin d’avoir été
établie d’une manière scientifique, le nom de _Touranien_ n’est guère
plus explicite, suivant moi, que le mot _terra incognita_, sur nos
vieilles cartes géographiques. Et, si l’intention des ethnographes était
de faire usage d’une dénomination générale pour tous les peuples
asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de
classer sérieusement, je préférerais de beaucoup le nom d’_Anaryens_
(non Aryens), que M. Oppert a employé dans ses premiers travaux sur
l’écriture cunéiforme du second système. Les Aryens, sur lesquels repose
la constitution de la grande famille linguistique successivement appelée
_indo-germanique_, _indo-européenne_ et _aryenne_, forment en effet le
seul groupe considérable des peuples de l’Asie dont la parenté ait été
définitivement établie, sinon au point de vue de l’anthropologie, au
moins en raison des affinités de leurs idiomes respectifs. Le procédé
par voie d’exclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire à la clarté de la
doctrine, et, provisoirement, je préfère adopter la dénomination
d’_Anaryens_, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre
attention.

Le groupe des peuples anaryens de l’Asie, dont l’unité n’a pas encore
été établie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles
vous me permettrez de vous dire quelques mots.

La FAMILLE OURAL-ALTAÏQUE s’étend depuis la mer Baltique et la région
des Carpathes à l’ouest, jusqu’aux limites orientales de la Sibérie à
l’est.

Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:

Le rameau septentrional comprend les _Finnois_ et les _Lapons_ au nord
de l’Europe;--les _Samoïèdes_ répandus au nord-est de la Russie et au
nord-ouest de la Sibérie;--les _Siriænes_, au nord et à l’ouest de la
rivière Kama;--les _Wogoules_, entre la Kama et les monts Ourals, d’une
part, et sur la rive gauche de l’Obi, de l’autre;--les _Ostiaks_, des
deux côtés de l’Iénisseï.

Le rameau occidental se compose des _Hongrois_, répartis dans de
nombreux îlots, situés dans la région du Danube et de deux de ses
affluents, la Theiss et le Maros.

Le rameau méridional comprend les _Turcs_ qui occupent, en Europe, non
point la contrée connue en géographie sous le nom d’Empire Ottoman, mais
seulement quelques îlots disséminés çà et là dans cette contrée;
l’Asie-Mineure, à l’exception de la zone maritime occupée surtout par
des colonies helléniques; et une vaste étendue de territoire au nord de
la Caspienne et de l’Aral, prolongé jusqu’aux versants occidentaux du
Petit-Altaï. Il faut rattacher à ce rameau, les _Iakoutes_, habitants
des deux rives de la Léna et d’une partie de la rive droite de
l’Indighirka, ainsi que de l’embouchure de ce fleuve, où ils vivent côte
à côte avec les Toungouses et les Youkaghirs.

Le rameau oriental, enfin, se compose des _Youkaghirs_, des _Koriaks_ et
des _Kamtchadales_.

La FAMILLE TARTARE comprend les rameaux suivants:

Le rameau Kalmouk-Volgaïen, composé de tribus _Euleuts_ ou _Kalmouks_,
au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, s’étendant à
l’ouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs îlots dans la
partie sud-ouest de la Russie d’Europe; et le rameau Altaïen, comprenant
les _Kalmouks_ répandus dans la région du lac Dzaïsang;

Le rameau Baïkalien, comprenant les _Bouriæts_ de la région du lac
Baïkal;

Le rameau Mongolique, composé de plus de deux millions et demi de
_Tatares-Mongols_, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dzaïsang
et les monts Kouën-lun à l’ouest, jusqu’au territoire occupé par les
Mandchoux à l’est;

Le rameau Toungouse comprenant les _Toungouses_, chasseurs et pasteurs,
errant surtout dans le bassin de la Léna et sur les rivages de l’Océan
Glacial, au-delà de la limite des terres boisées, en face de l’archipel
inhabité de la Nouvelle-Sibérie, et à l’embouchure de la rivière
Kolima:--les _Lamoutes_, pêcheurs, sur les rivages occidentaux de la mer
d’Ockostk;--les _Mandchoux_, sur les bords du fleuve Amoûr,
principalement sur sa rive droite.

La FAMILLE DRAVIDIENNE, composée des anciennes populations autochtones
de l’Inde, aujourd’hui refoulées dans la partie méridionale de cette
péninsule et dont les langues paraissent avoir des affinités avec les
idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:

Le rameau septentrional, composant les _Télinga_ ou _Télougou_, dans la
région du Dékhan;

Le rameau occidental, formé des Indiens _Karnataka_, à l’ouest des
précédents,--et des Indiens _Toulou_, au sud;

Le rameau méridional, formé des Indiens _Malayalam_, sur la côte de
Malabar;

Enfin, le rameau oriental, formé du peuple _Tamoul_, qui occupe la côte
de Coromandel et la pointe septentrionale de l’île de Ceylan.

En dehors de ces familles à peu près définies, nous trouvons encore,
dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations d’une importance
considérable, dont la situation ethnographique n’a pas été reconnue
jusqu’à présent d’une façon satisfaisante et qui, par ce fait, semblent
former autant de familles distinctes, savoir:

La FAMILLE SINIQUE, composée des _Chinois_, implantés, environ trente
siècles avant notre ère, sur le territoire occupé primitivement par les
_Miaotze_, les _Leao_, les _Pan-hou-tchoung_, les _Man_, et autres
populations autochtones; des _Cantonais_ et des _Hokkiénais_, habitants
des côtes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on
retrouve de nombreuses traces d’archaïsme;

La FAMILLE TIBÉTAINE, qui est répandue dans le petit _Tibet_, le
_Ladakh_, le _Tibet_, le _Népâl_, le _Bhotan_, dans la partie sud-ouest
de la province chinoise du _Ssetchouen_, et dans quelques îlots situés
dans les provinces du _Kouang-si_, du _Koueitcheou_ et au nord-ouest de
la province du _Kouang-toung_;

La FAMILLE ANNAMITE, comprenant les populations du _Tong kin_ et de la
Cochinchine;

La FAMILLE THAÏ, composée des _Siamois_.

Je vous demande la permission de ne pas m’occuper des _Barmans_ et des
_Cambogiens_, dont la situation ethnographique est encore difficile à
déterminer, et qui, en tout cas, paraissent étrangers au groupe de
peuples que nous avons, en ce moment, la mission d’étudier ensemble.

Les affinités plus ou moins nombreuses que l’on peut constater entre ces
peuples, sont tantôt des affinités anthropologiques, tantôt des
affinités linguistiques.

Vous connaissez tous le type chinois, et, pour l’instant, je ne parle de
ce type qu’au point de vue de ses caractères reconnaissables par le
premier venu. Vous connaissez peut-être un peu moins le type mongol et
le type japonais, ou plutôt vous devez bien souvent confondre ceux-ci et
celui-là. C’est qu’il existe, en effet, entre ces types, des traits de
la plus étonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samoïèdes, des
Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que
sais-je, des indigènes d’à peu près toute la zone centrale et
sud-orientale de l’Asie, vous avez dû vous trouver porté à la même
confusion. Il n’est pas nécessaire de sortir d’Europe pour rencontrer
ces individus aux cheveux noirs, à la face large et aplatie, aux yeux
bridés, aux pommettes saillantes, aux lèvres épaisses, à la barbe rare,
autant de caractères frappants s’il en fût; il ne faut pas même aller
jusqu’à Kazan: à Moscou, dans tout le cœur de la Russie, et même à
Pétersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez, à chaque
instant, le type _sui generis_ dont je viens de vous rappeler les
principaux traits.

Au premier abord, il y a donc une présomption pour croire à l’existence
d’une grande famille, composée de tant de nations non pas précisément
douées d’un type identique, mais d’un type fortement marqué du stigmate
de la parenté:

.....Facies non omnibus una,
    Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.

Les affinités linguistiques sont naturellement moins faciles à
reconnaître. Les vocabulaires de ces peuples n’offraient, aux yeux des
philologues de la première moitié de ce siècle, que de rares
homogénéités, et la tendance était de croire à un ensemble de familles
de langues essentiellement différentes les unes des autres. Il faut dire
que ce n’est guère que depuis une vingtaine d’années, que plusieurs des
idiomes les plus importants de ce groupe ont été étudiés d’une façon
approfondie. En outre, les formes archaïques du chinois, idiome
considérable par son antiquité et par son développement, étaient à peu
près complètement ignorées. Les caractères fondamentaux des mots chinois
étaient peut-être plus difficiles à reconnaître que ceux des racines des
autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire
de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire
de toutes sortes d’idiomes de l’Asie Centrale, les monosyllabes des
dialectes de Péking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le
temps les plus graves altérations. La reconstitution de la langue
chinoise antique nous a signalé notamment l’existence ancienne de thèmes
bilitères, c’est-à-dire de racines composées d’une voyelle intercalée
entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des
langues sémitiques et des langues aryennes[6]. Ces thèmes bilitères ont
été d’une valeur sans pareille pour arriver à des rapprochements d’une
rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des
affinités certaines et jusqu’alors inaperçues entre les glossaires
chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.

Des affinités certaines, je le répète, ont été constatées par ce moyen;
mais ces affinités sont encore insuffisantes pour donner lieu à de
larges déductions. Des rapports de vocabulaires ont même été signalés
entre des rameaux bien autrement éloignés. Le turc et le japonais, par
exemple, possèdent des mots dont la ressemblance est certainement de
nature à faire réfléchir les linguistes. Quelques rapprochements ont été
tentés aussi avec le magyar, langue sœur du finnois et du turc, et le
tibétain, langue apparentée au mongol, et dans une proportion non encore
déterminée, au chinois[7]. Le coréen possède enfin des désinences de
déclinaison et de conjugaison semblables à celles du japonais[8].

Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations
sporadiques de mots et de vocables, c’est l’unité du système grammatical
qui caractérise l’ensemble des langues du groupe sur lequel j’appelle,
en ce moment, votre attention. Cette unité est telle, qu’une phrase
turque, par exemple, peut généralement se traduire en japonais sans
qu’un seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une
place différente de celle qu’il occupe dans l’autre. Et remarquez que la
grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et
des langues sémitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans
cette langue, comme en mantchou, en tibétain et en turc, la construction
phraséologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc,
pour dire: «j’ai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Coïk
avec ses chiens», on construira: _hesterno-die Coici littore-suo-in,
canibus-sui cum, Alepi præfectum-suum vidi_;--en mandchou, comme en
japonais, pour dire «habitant de la ville de Nazareth, dans la province
de Galilée», on construira: _Galileæ provinciæ Nazareth vocatam
civitatem incolens_; en tibétain, comme en japonais, pour dire: «As-tu
vu ma (bien-aimée) appelée Yidp’ro?», on construira: _mea Yidp’ro sic
vocata te a prospecta fuitne?_

Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelqu’il soit, adjectif ou
adverbe, précède le mot qualifié. Pour dire: «les hommes de la haute
montagne, on construira, _alti montis homines_.--Le régime direct
précède le verbe; pour dire: «il a vu la pierre dans la montagne,» on
construira, _montis interiore-in lapidem vidit_.--Les particules de
condition sont des postfixes; en d’autres termes, au lieu et place de
nos _pré_positions, nous trouvons des _post_positions.--Enfin, pour
donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la
manière d’exprimer le comparatif par une simple règle de position, avec
le concours de la postposition de l’ablatif, jointe à l’objet aux dépens
duquel est faite la comparaison[9].

Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que j’ai énumérés
tout à l’heure, sollicitent également l’attention. La dénomination
d’_Ougriens_, donnée aux peuples de l’Oural, vient de l’ostiak _ôgor_
«haut»; elle pourrait bien être la même que celle de _Mogol_ ou
_Mongol_, bien que ce dernier nom soit expliqué comme signifiant «brave
et fier»[10]. Le correspondant turc de _ôgor_ est _ioughor_ et
_ouighor_, qui, à son tour, rappelle le nom des _Ouigours_. D’autre
part, le nom de _Vogoules_ et celui des _Ungari_ ou Hongrois, ont été
rattachés à cette même racine ostiake _Ogor_[11]. Enfin, on nous donne
le nom de _Moger_, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus
ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois
consonnes radicales du mot _Mogol_, car on sait que l’_l_ et l’_r_ se
permutent sans cesse dans les idiomes de l’Asie moyenne, idiomes qui ne
possèdent quelquefois qu’une seule de ces deux articulations
semi-voyellaires. Ces étymologies, que je vous donne pour ce qu’elles
peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui
rapproche le nom _Sames_ des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays
est appelé _Suom-i_.

Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous
entretenir, que pouvons-nous déduire?--Non point encore une certitude au
sujet de l’origine des Japonais et de leur parenté avec les nations de
la terre ferme, mais du moins des arguments de nature à consolider une
hypothèse, suivant laquelle les Japonais seraient une émigration du
continent asiatique. Si cette hypothèse doit être un jour établie d’une
manière rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de
cette migration sera reportée à une époque fort ancienne, et sans doute
antérieure à la fondation des grands empires historiques de l’Asie
Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait
pour cette migration le siècle de l’arrivée au Japon de Zin-mou, premier
mikado de cet archipel, c’est-à-dire le VIIe siècle avant notre ère,
il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le
silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique.
L’avénement de Zin-mou et son établissement dans le palais de
Kasiva-bara, 660 ans avant notre ère, sont antérieurs d’un siècle à la
naissance de Confucius. Or l’histoire rapporte que c’est à ce célèbre
moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives,
reconstituées par ses soins à l’aide des documents conservés dans les
archives impériales des Tcheou. Si l’on étudie, d’une part, dans quelles
conditions difficiles Confucius put réaliser cette œuvre gigantesque
d’érudition, et, d’autre part, si l’on tient compte du parti pris par ce
philosophe de ne livrer à la postérité que ce que l’histoire ancienne de
son pays pouvait offrir de bons exemples à ses compatriotes pour les
moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne s’étonnera
point qu’il ait négligé de recueillir les données qu’on pouvait avoir,
à son époque, sur l’émigration de Zin-mou.

Dans l’hypothèse que nous examinons, cette émigration serait venue d’un
grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou n’apparaît point au
Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le
prince d’une nation polie et déjà avancée en civilisation. Ce foyer, où
le trouver, si ce n’est en Chine? A moins que nous nous décidions à
l’aller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue
l’invention de l’écriture cunéiforme.

L’identité à peu près absolue du système de l’écriture cunéiforme
anaryenne et du système de l’écriture japonaise viendrait, au besoin, à
l’appui de cette audacieuse théorie. Il est, en effet, très singulier de
trouver chez deux peuples étrangers l’un à l’autre une invention aussi
compliquée, aussi originale que le système de l’écriture cunéiforme
anaryenne et de l’écriture japonaise[13]. Des signes figuratifs,
employés tantôt avec la valeur de l’objet qu’ils représentent, tantôt
avec une valeur purement phonétique; des signes polyphones, c’est-à-dire
susceptibles d’être lus de plusieurs manières différentes, suivant le
contexte de la phrase; des mots écrits partie en caractères
idéographiques, partie en caractères phonétiques; tant de procédés
graphiques employés simultanément et dans les mêmes conditions chez deux
peuples, ont à coup sûr quelque chose d’étonnant, d’énigmatique, qui
provoque malgré soi dans l’esprit l’hypothèse d’une origine commune.
Cette hypothèse, je vous conseille de ne l’accueillir qu’avec réserve,
comme on doit accueillir une hypothèse non encore démontrée. Dans
l’obscur dédale des origines ethniques, il faut envisager en même temps
toutes les possibilités et se défier de toutes les vraisemblances.

Je me résume: les Japonais sont des étrangers dans l’archipel qu’ils
habitent aujourd’hui. Leur provenance du continent asiatique est peu
douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers
ordres de faits font entrevoir sur la carte d’Asie, est encore
environnée de ténèbres et de mystères. Ils ne sont point venus
d’Océanie, comme l’ont supposé quelques ethnographes, encore moins
d’Amérique: le sang mongolique coule dans leurs veines, l’esprit tartare
a procédé à la formation de leur grammaire, et probablement aussi de
leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractère
chercheur, inquiet de leur génie national, ne permet point de les croire
Chinois d’origine, à moins que les effets du métissage aient produit en
eux une prodigieuse transformation intellectuelle.

[Illustration]

[Illustration]



II

COUP-D’ŒIL

SUR LA

GÉOGRAPHIE DE L’ARCHIPEL

JAPONAIS


Avant de nous occuper de l’étude ethnographique et historique de
l’émigration qui s’est établie au Japon, près de sept siècles avant
notre ère et y a répandu les germes de la civilisation extraordinaire
que nous y rencontrons aujourd’hui, il me semble nécessaire de jeter un
coup-d’œil rapide sur la constitution géographique de l’archipel
japonais.

S’il était possible de plonger les regards jusque dans les profondeurs
géologiques de l’Extrême-Orient, vers ces lointains pays, au-delà
desquels toute terre disparaît pour laisser le champ libre à un océan
immense, un spectacle imposant viendrait, à coup sûr, frapper notre
imagination. Du sein d’un vaste foyer souterrain, un fleuve de lave et
de feu, sillonnant les artères du sol, contourne, aux environs de
l’équateur, l’archipel Malay, d’où il atteint, par les Molusques et les
Philippines, la pointe méridionale de Formose qu’il traverse
longitudinalement pour gagner ensuite, par l’archipel des Lieou-kieou,
les trois grandes îles du Japon, et aller, en se bifurquant au-delà des
Kouriles, à la pointe du Kamtchatka, se perdre dans les glaces
éternelles des régions polaires. De distance en distance, la force de ce
brasier souterrain, qui entoure comme d’une ceinture de feu les confins
orientaux du vieux monde, se manifeste, soit par des soulèvements
telluriques, soit par de nombreux cratères d’où s’exhale une haleine de
soufre et de fumée. Ainsi s’explique le système orographique de ces
étranges contrées, et les phénomènes hydrographiques qui se manifestent
non-seulement dans l’intérieur des terres, mais encore et surtout au
sein des eaux tourbillonnantes des mers de la Chine et du Japon.

Œuvre de longues et terribles commotions géologiques, l’archipel
japonais, ce long cordon de plus de 3,850 îles et îlots, qui ne compte
pas moins de onze cents lieues d’étendue, depuis l’extrémité
septentrionale de Formose jusqu’au cap Lopatka, se caractérise par une
succession de chaînes de montagnes, dont plusieurs présentent encore de
nos jours d’énormes cratères en ébullition. Ces bouches, sans cesse
béantes et toujours prêtes à vomir des torrents de lave et de cendres,
peuvent être considérées comme des soupapes de sûreté sans lesquelles le
pays serait exposé périodiquement aux plus épouvantables révolutions.

L’issue que fournissent ces bouches ne suffit cependant pas pour calmer
le tempérament impétueux de la fournaise sans cesse en travail dans les
profondeurs de ces régions. Des tremblements de terre d’une violence
extrême viennent de temps à autres, signaler les crises du fléau
emprisonné dans les entrailles du sol.

Un des plus anciens cataclysmes de ce genre dont l’histoire fasse
mention, est le soulèvement de la colossale montagne ignivome nommée le
_Fuzi-yama_[14], l’an 286 avant notre ère, époque avec laquelle
coïncide l’arrivée de la première émigration chinoise au Japon rapportée
dans l’histoire. Cette montagne, située un peu au sud-ouest de la ville
de Yédo, sur la frontière des provinces de Sourouga et de Kaï, a la
forme d’une pyramide tronquée, dont l’élévation atteint près de 4,000
mètres au-dessus du niveau de la mer. «Sous le règne de l’empereur
Kwanmou, la 19e année de l’ère _Yen-reki_, une éruption du Fuzi-yama
dura plus d’un mois[15]. Pendant le jour, l’atmosphère était obscurcie
par la fumée du cratère en combustion; pendant la nuit, l’éclat de
l’incendie illuminait le ciel. On entendait des détonations semblables
au tonnerre. Les cendres que lançait le volcan, tombaient comme de la
pluie. Au bas de la montagne, les rivières étaient de couleur
rouge[16]».

En 864, le 5e mois, une éruption encore plus épouvantable vint
répandre la terreur dans la contrée. Le Fouzi-yama fut en feu pendant
dix jours, et son cratère lança à de grandes distances d’énormes éclats
de roches, dont quelques-uns tombèrent dans l’océan, à une distance de
trente _ri_. De nombreuses habitations furent détruites, et une centaine
de familles riveraines furent ensevelies dans le désastre.

Les annales japonaises citent une autre éruption de ce volcan, au
XVIIIe siècle. Durant la nuit du 23e jour du 11e mois de
l’année 1707, on ressentit successivement deux tremblements de terre, à
la suite desquels le Fouzi-yama s’enflamma. Des tourbillons de fumée,
accompagnés de violentes projections de cendres, de terre calcinée et de
pierres, se répandirent dans les campagnes avoisinantes à une distance
de plus de dix _ri_.

Actuellement le volcan le plus actif du Japon est le _Wun-zen daké_ ou
«Montagne des Sources d’eau chaude», situé dans la province de Hizen.
Sa hauteur est de plus de 1,200 mètres. Une de ses plus terribles
éruptions a eu lieu en 1792[17].

L’île de Yézo n’a pas encore été explorée d’une manière quelque peu
satisfaisante. On sait cependant que cette île, très montagneuse, est
essentiellement volcanique. M. Pemberton Hodgson, consul britannique a
fait en 1860, dans cette île, l’ascension d’un volcan qui ne mesurait
pas moins de 4,000 pieds d’élévation. L’archipel des Kouriles renferme
au moins douze volcans, dont la jonction souterraine est révélée par
ceux qui se rencontrent au Kamtchatka, et parmi lesquels il en est
actuellement quatorze en pleine activité.

Les Japonais, les habitants des campagnes surtout, vivent sous l’empire
de la terreur que leur causent ces volcans qui menacent sans cesse de se
rallumer, comme les anciens Mexicains vivaient dans la crainte
perpétuelle de voir se renouveler les effroyables inondations
diluviennes qui avaient jadis bouleversé leur pays. La légende nationale
fait voir, dans les profondeurs des montagnes volcaniques, les divinités
infernales de leur mythologie. Kæmpfer rapporte que les bonzes japonais
ont profité de la crédulité populaire pour placer dans toutes les
régions sulfureuses et volcaniques des lieux d’expiation destinés aux
hommes fourbes et méchants. C’est ainsi qu’ils attribuent aux marchands
de vin qui ont trompé leurs pratiques, le fond d’une fontaine bourbeuse
et insondable; aux mauvais cuisiniers, une source à écume blanche et
épaisse comme de la bouillie; aux gens querelleurs, une autre source
chaude où l’on entend sans discontinuer d’effroyables détonations
souterraines, etc., etc.[18].

La constitution essentiellement volcanique de l’Extrême-Orient a causé,
à diverses époques, de brusques soulèvements de montagnes ou d’îles qui
se sont conservées jusqu’à nos jours. En 764 de notre ère, trois îles
nouvelles apparurent soudainement au milieu de la mer qui baigne les
côtes du district de Kaga-sima, et aujourd’hui on y trouve une
population laborieuse qui s’y adonne à l’agriculture et au commerce. Les
écrivains japonais citent également une montagne qui s’élança du sein de
la mer de Tan-lo (au sud de la Corée), vers l’an 100 de notre ère. Au
moment où cette montagne commença à surgir du milieu des flots, des
nuages vaporeux répandirent dans l’espace une profonde obscurité, et la
terre fut ébranlée par de violents coups de foudre. L’obscurité ne se
dissipa qu’au bout de sept jours et de sept nuits. Cette montagne
mesurait mille pieds et avait une circonférence de quarante _ri_. Des
vapeurs et de la fumée environnaient sans cesse son sommet, et elle
ressemblait à un immense bloc de soufre.

Le Japon est un domaine neptunien. Le plus grand océan du monde, le
frère aîné de notre Atlantique, baigne ses côtes orientales; et, du
côté de l’occident, la mer furibonde des typhons et des tempêtes mugit
avec fracas sur les innombrables rochers qui hérissent ses bords.
D’énormes glaçons, détachés des eaux du Kamtchatka et du détroit de
Behring, s’avancent vers ses côtes boréales, avant-garde des mers
polaires; tandis que ses rivages du sud sont battus par les vagues
gigantesques des mers tropicales.

Un courant d’eau chaude, sombre, noire, salée, parsemée de _fucus_
flottants, vient promener sa course vagabonde sur les côtes du Japon et,
de là, sur toute l’étendue du Pacifique, dans la direction du nord-est.
Respectueux sur son passage, l’océan retire ses ondes verdâtres et le
laisse tracer librement sa route semblable à une _voie lactée_ des mers
terrestres, pour me servir d’une expression assez originale de
l’hydrographe Maury.

Issu du grand courant équatorial, le _Kuro-siwo_, c’est-à-dire le
«Courant Noir», comme l’appellent les Japonais, commence à se manifester
à la pointe méridionale de l’île de Formose, d’où il atteint d’un côté
la mer de Chine, tandis que de l’autre il se dirige vers le nord,
baignant ainsi toute la côte du Japon jusqu’au détroit de Tsougar. La
rapidité qu’il donne aux navires emportés avec lui vers le nord-est est
considérable. D’abord, de 35 à 40 milles par jour, cette vitesse
s’accroît parfois jusqu’à 72 et 80 milles par vingt-quatre heures,
aussitôt qu’on atteint la latitude de Yédo. Sa puissante influence sur
le climat des îles du Japon s’étend jusqu’aux rivages de la Californie
et de l’Orégon. Des varechs flottants, d’une espèce assez semblable au
_fucus natans_ du Gulf-Stream (courant de l’océan Atlantique), se
rencontrent en quantité sur tout son parcours.

Un contre-courant aux eaux froides, et sans doute issu des mers
glaciales, vient côtoyer le Kouro-siwo et rendre plus sensible la
différence de température de ses eaux. Partout, en dehors des côtes de
Chine, sur le parcours de ce contre-courant froid, les sondages
constatent que la mer acquiert une grande augmentation de profondeur.
Le Kouro-siwo jouit habituellement de 20 à 25 degrés de chaleur de plus
que ce contre-courant. Dans la région du Kamtchatka et des Aléoutiennes,
les différences de température entre ces deux courants sont encore plus
sensibles.

Le climat des îles du Japon est beaucoup plus froid que celui des
contrées de l’Europe occidentale placées sous les mêmes parallèles.
L’âpreté relative du climat asiatique, comparé à celui de l’Europe, a
d’ailleurs été déjà plus d’une fois signalée. Le sud de l’île de Yéso,
sous la latitude de Madrid, endure des hivers très vifs, durant lesquels
le thermomètre descend jusqu’à 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur).
Entre le 38e degré et le 40e degré de latitude Nord, sur le
parallèle de Lisbonne, la glace recouvre les lacs et les fleuves jusqu’à
une profondeur suffisante pour qu’on puisse les traverser à pied sans
danger. Le riz ne croît déjà plus dans l’île de Tsou-sima (34° 12’ lat.
bor.), et le blé ne parvient que difficilement à sa maturité dans les
environs de Matsmayé (41° 30’ lat. bor.). Sur la côte sud et sud-est du
Japon, la température est plus douce, grâce à la haute chaîne de
montagnes qui garantit le pays des vents glacés de l’Asie. On rencontre
déjà le palmier, le bananier, le myrte et autres végétaux de la zone
torride, entre le 31e degré et le 34e degré de latitude nord. Dans
certaines localités, on cultive même la canne à sucre avec succès, et
les rizières produisent annuellement deux récoltes.

Il a été établi, je crois, d’une manière incontestable, que les parties
du Japon tournées du côté de l’Asie étaient beaucoup plus froides que
celles qui regardent l’océan Pacifique. Ainsi le _Siro-yama_ ou
Mont-Blanc japonais, situé sous le 36e degré de latitude est déjà
couvert de neiges perpétuelles à une hauteur de 2,500 mètres au-dessus
du niveau de la mer, tandis que le Fouzi-yama qui s’élève, comme je l’ai
dit tout à l’heure, à près de 4,000 mètres, est presque toujours dégagé
de neiges pendant les beaux mois de l’année. On cherche à expliquer ce
phénomène en disant que la partie occidentale du Nippon se trouve
exposée aux vents froids du continent asiatique, tandis que la partie
orientale, abritée par les hautes montagnes de l’intérieur, en est, au
contraire, généralement garantie. Cette explication ne me paraît pas
péremptoire, et je crois qu’il faut la chercher dans une foule d’autres
actions, parmi lesquelles celle du Kouro-siwo n’est peut-être pas la
moins considérable.

La température de Yézo est d’ordinaire très froide. Dans le nord de
l’île, la neige recouvre souvent le pays en plein mois de mai, et les
arbres ne donnent encore aucun feuillage. On endure, l’hiver, de grandes
pluies accompagnées de coups de vents tempêtueux, et d’épais brouillards
se répandent sur le sol, où ils continuent souvent à épaissir pendant
des semaines entières. En été même, il est bien rare que le ciel ne soit
pas obscurci par quelque brume. Ces brouillards sont funestes aux
navigateurs qui, au milieu de l’obscurité qu’ils produisent, vont se
perdre sur les innombrables récifs que renferme l’Océan dans ces
parages.

A Matsmayé, l’une des localités les plus méridionales de l’île, située
sous la latitude de Toulon, les étangs et les marais gèlent pendant
l’hiver. La neige ne disparaît plus pendant la période comprise entre
novembre et mai, et il n’est pas rare que le thermomètre descende à 15
degrés au-dessous de zéro (Réaumur).

Dans l’île de Nippon, l’atmosphère est moins variable. Les étés sont
très chauds, et, certaines années, ils seraient même insupportables, si
la mer n’apportait une brise qui rafraîchit la température de l’air. Par
un remarquable contraste, les hivers, au mois de janvier et de février,
sont très durs; et, lorsque le sol est couvert de neige, la
réverbération produit une sensation de froid fort aiguë, surtout quand
le vent souffle du nord et du nord-est.

Les pluies sont fréquentes au Japon, principalement vers le milieu de
l’été, à l’époque dite des «mois pluvieux[19]». Ces pluies, accompagnées
de coups de tonnerre, durent quelquefois toute l’année. On dit qu’on
leur doit en grande partie la fertilité du pays, dont la terre,
d’ailleurs pauvre, ne produirait que d’assez maigres végétaux, si elle
n’était sans cesse ranimée par des arrosements naturels. Toujours est-il
que ces abondantes ondées contribuent à entretenir une humidité très
sensible qui pénètre ceux qui sortent et se répand partout dans
l’intérieur des habitations. C’est ce qui a fait dire à un poète-roi, au
mikado Ten-dzi:

    Dans la saison d’automne, on fait la moisson dans les champs;
    La natte qui couvre ma cabane est à claire voie,
    Mes vêtements sont humectés par la rosée[20].

Dans le _Seto-uti_, ou Mer intérieure, le thermomètre varie, en été, de
26 à 35 degrés centigrades; en hiver, la température est rarement
inférieure à 5 degrés au-dessous de zéro[21].

Le climat de Nagasaki est très variable. Les étés sont extrêmement
chauds et la température, pendant cette saison, n’est guère moins élevée
qu’à Batavia. Les hivers, au contraire, sont souvent rigoureux; la neige
reste longtemps sur le sol, surtout dans la campagne, et la glace
elle-même y est fort épaisse.

La superficie territoriale du Japon a été évaluée à 400,000 kilomètres
carrés, ce qui correspond à peu près aux trois quarts de la France.
Mais, comme cet archipel est très long (plus de 800 lieues), il en
résulte que le développement de ses côtes est considérable et peut être
évalué à environ dix fois celui des nôtres[22].

La forme longitudinale du Japon, et la chaîne de montagnes qui le
traverse du sud au nord, fait que ce pays présente dans toute son
étendue deux versants à peu près partout également orientés, l’un à
l’ouest, l’autre à l’est. Le versant oriental, c’est-à-dire celui qui
fait face au Pacifique, semble à bien des égards avoir été privilégié.

Le berceau de la civilisation a été établi sur ce versant oriental au
VIIe siècle avant notre ère; les deux capitales, _Miyako_ et _Yédo_,
les cités les plus opulentes, _Oho-saka_, _Kama-kura_, _Mito_,
_Sira-kawa_, _Ni-hon-matu_, _Sen-dai_, etc., y ont été fondées; le
_Tô-kai-dau_, «la Voie de la mer de l’Est», cette grande route
stratégique créée par Taï-kau Sama, pour assurer sa suprématie sur les
princes féodaux de l’empire, et qui est devenue l’artère principale de
la vie politique, industrielle et commerciale des Japonais, a été
également construite sur le flanc oriental du Nippon. Les mines d’or et
d’argent [les plus riches] du pays paraissent aussi situées du même
côté, à l’exception cependant des mines de Tazima dont l’importance
serait, dit-on, considérable, si elles étaient convenablement
exploitées.

Avant de terminer ce rapide exposé, vous me permettrez d’ajouter
quelques détails descriptifs relativement à la géographie des îles du
Japon. Ces détails vous seront utiles pour vous familiariser avec des
dénominations topographiques, que nous retrouverons sans cesse dans le
cours de nos études.

L’archipel japonais se compose de trois grandes îles et d’un nombre
considérable de petites îles et d’îlots que j’ai évalué tout à l’heure,
d’après les statistiques les plus récentes, à 3,850.

La principale des trois grandes îles, appelée _Nippon_ «Soleil Levant»,
a donné son nom à l’archipel tout entier. C’est de ce nom, prononcé en
Chine _Jih-pœn_, que vient la désignation européenne de _Japon_.
D’autres noms sont employés dans la littérature, et surtout en poésie,
pour désigner cette grande île et en même temps le Japon en général.
Parmi ces noms, je me bornerai à vous mentionner les suivants: _Hi-no
moto_, synonyme, en dialecte indigène, du nom chinois d’origine
_Nippon_;--_Yamato_ «le Pied des Montagnes», nom d’une des provinces où
s’était établie la cour des mikados;--_Ya-sima_ «les Huit
Iles[23]»;--_Ya-koku_ «la Vallée du Soleil», nom emprunté à une ancienne
légende chinoise;--_Fu-sau koku_ «le Pays des Mûriers», autre nom
légendaire chinois, dans lequel quelques savants ont cru voir une
ancienne appellation de l’Amérique, etc.[24].

Les deux autres grandes îles se nomment: _Si-koku_ «les Quatre
Provinces», et _Kiu-siu_ «les Neuf Arrondissements». Cette dernière île
n’est séparée du Nippon que par un détroit d’une demi-lieue de largeur.

Les fleuves qui baignent le Japon ont tous un cours peu étendu,
résultant de la configuration même de ce pays. Quelques uns, cependant,
comme la Tamise en Angleterre, s’ils n’ont point de longueur, sont
larges et profonds à leur embouchure. La capitale est traversée par
l’_Oho-gawa_, ou «grand fleuve», qui sépare la ville proprement dite de
ses faubourgs, et sur lequel on a construit cinq ponts, dont plusieurs
présentent une architecture remarquable. L’_Oho-basi_, ou «grand pont»,
mesure environ 320 mètres. Le _Yodo-gawa_, qui coule à Ohosaka, est
également traversé par plusieurs beaux ponts construits en bois de
cèdre.

Parmi les lacs du Japon, il en est un qui, par son étendue et les
facilités de communications qu’il assure aux populations riveraines,
mérite une mention particulière. C’est le _Biwa-ko_, ou «lac de la
Guitare», situé dans l’ancienne province d’_Omi_. Suivant une légende
accréditée dans le pays, cette petite mer intérieure aurait été formée
en une nuit, à la suite d’un grand tremblement de terre qui produisit un
affaissement du sol et creusa le lit qu’elle occupe aujourd’hui, en même
temps que s’élevait la gigantesque montagne sacrée du Fouzi.

Isolés pendant de longs siècles du reste du monde, les Japonais se sont
vus dans la nécessité de donner un grand développement à l’agriculture
et à l’industrie, afin de s’assurer dans leur archipel les moyens
d’existence qu’ils ne pouvaient tirer d’ailleurs. Cet archipel n’est
pas, comme certaines contrées favorisées de l’Asie Méridionale, d’une
grande fertilité naturelle. L’activité intelligente, le travail
opiniâtre de ses habitants, ont su en faire une des régions les plus
productives de l’Asie. Il faut dire que, grâce à sa configuration
géographique, le Japon jouit, à ses diverses latitudes, des climats les
plus variés. Tandis que, dans le nord, on y trouve les fourrures et les
essences de la Norvège; dans le midi, le sol produit les végétaux les
plus précieux de la flore tropicale. Aux îles Loutchou[25], on cultive
avec succès la canne à sucre, le bananier, le cocotier, l’oranger,
l’ananas; le coton, l’indigo, le camphre y sont d’une qualité
supérieure.

Dans la zone moyenne, où s’est développée surtout la civilisation
japonaise, le climat tempéré est propre à la culture du riz qui
constitue la base essentielle de la nourriture de la plupart des peuples
de race Jaune, et à celle du bambou qui leur rend les services les plus
variés pour la vie domestique[26]. L’arbre à vernis fournit à
l’industrie indigène la laque incomparable du Japon, et une espèce de
Broussonetia dont les fibres forment la matière première d’un papier
d’une solidité remarquable. Le thé croît à peu près sans culture dans
plusieurs provinces. Dans la région du nord enfin, le mûrier vient
apporter un nouvel élément de richesse à la population des campagnes, en
lui assurant les moyens de s’adonner sur une large échelle à l’éducation
des vers à soie[27].

La pêche, très active sur toute la vaste zone côtière de l’archipel
japonais, apporte à son tour un précieux contingent pour la nourriture
de la nation, qui a été pendant longtemps essentiellement icthyophage.

Les profondeurs du sol sont, au Japon, d’une remarquable richesse: mais
ce n’est que dans ces derniers temps que les mines ont commencé à être
exploitées d’une façon sérieuse et lucrative. L’or se rencontre dans le
Satsouma, le Tazima, le Kaï, le Bou-zen et le Boun-go, le Sado et
l’Aki; l’argent, dans plusieurs de ces mêmes provinces et aussi dans
l’Isé, le Hida, l’Ivasiro, l’Iwaki, le Moutsou, l’Ivami et le Bizen. Le
cuivre, le fer et le plomb paraissent également assez communs. Enfin, on
trouve de riches houillères d’autant plus dignes d’attention, que le
charbon de terre devient de jour en jour un produit plus indispensable
aux progrès de l’industrie moderne. Avant l’établissement des Européens
au Japon, on ne demandait aux mines de houille que ce qui était
nécessaire aux besoins des forgerons et de quelques autres corps de
métiers moins importants. Le développement de la navigation à vapeur
dans les mers de l’extrême Asie a donné à ce produit du sol une valeur
dont on ne se doutait guère, au Nippon, il y a seulement cinquante ans,
et l’exploitation des terrains houillers a été organisée de toutes
parts. En 1877, on évaluait la production annuelle du charbon au Japon à
environ 400 mille tonnes anglaises, représentant une valeur d’à peu
près 6 millions de francs. Ces chiffres, il faut le dire, sont tout à
fait insignifiants, en comparaison de ce qu’ils pourront être, le jour
où une législation meilleure viendra encourager, au lieu de la gêner,
l’exploitation des carrières par l’industrie privée[28]. Les districts
carbonifères de l’île de Yézo, à eux seuls, pourraient devenir pour le
Japon une source de richesse en quelque sorte inépuisable.

Je n’ai fait qu’effleurer, à mon vif regret, une foule de sujets sur
lesquels je voudrais pouvoir m’arrêter davantage. Ces courtes
observations suffiront cependant, je l’espère, pour vous donner une idée
générale de la constitution physique du pays dont nous nous proposons
d’étudier ensemble la langue, les origines ethniques, l’histoire et la
civilisation.

[Illustration]

[Illustration]



III

LES ORIGINES HISTORIQUES

DE

LA MONARCHIE JAPONAISE


Les historiens indigènes font remonter la fondation de la monarchie
japonaise au VIIe siècle avant notre ère[29]; et, à partir de cette
époque, ils nous présentent une suite non interrompue de règnes et
d’événements rapportés chronologiquement. Ce n’est pas là une antiquité
fort reculée; mais cette antiquité est respectable, si l’on songe que le
Japon n’a pas cessé d’exister depuis lors comme nation autonome, et
qu’en somme, on trouverait sans doute difficilement, dans l’histoire, un
autre exemple d’un empire qui ait vécu plus de 2,500 ans, sans avoir
jamais subi le joug d’une puissance étrangère. L’Égypte et la Chine sont
les états qui ont le plus duré dans l’histoire; mais ces états ont
maintes fois perdu leur indépendance: l’Égypte, de nos jours, appartient
à des conquérants turcs; la Chine, à des conquérants mandchoux. Le Japon
n’a jamais cessé d’appartenir aux Japonais. Les Japonais sont peut-être,
dans les annales du monde, le seul peuple qui n’ait eu qu’une seule
dynastie de princes[30], le seul peuple qui n’ait jamais été vaincu.

L’authenticité des annales japonaises antérieures au IIIe siècle
après notre ère a été contestée. On a fait observer que l’écriture
n’existait pas au Japon avant le mikado _O-zin_ (270 à 312 de J.-C.), et
que, par conséquent, l’histoire n’avait pu être écrite que
postérieurement au règne de ce prince; on a émis des doutes sur les
empereurs mentionnés avant les premières relations historiques du Japon
avec la Chine, par ce fait que les noms de ces empereurs étant tous des
noms chinois avaient été nécessairement inventés après coup; on a dit
que le plus ancien livre historique du Nippon, le _Kiu-zi ki_ «Mémorial
des choses anciennes», composé sous le règne de _Sui-kau_ (595-628 après
notre ère), avait été perdu dans l’incendie d’un palais où il était
conservé, et que la plus vieille histoire qui soit parvenue jusqu’à
nous, datée de l’an 712, avait été écrite sous la dictée d’une femme
octogénaire, à laquelle le mikado _Tem-bu_ l’avait transmise
verbalement; on a signalé, enfin, dans le récit des règnes contestés,
des invraisemblances de nature à les rendre suspects à plus d’un égard.

J’examinerai rapidement la valeur de ces divers genres d’objections
soulevées contre la véracité des annales japonaises primitives.

Il est généralement admis par les japonistes que l’écriture chinoise
était ignorée au Japon avant le règne d’_O-zin_, fils et successeur de
la célèbre impératrice _Zin-gu_, conquérante de la Corée et surnommée la
Sémiramis de l’Extrême-Orient. L’introduction de cette écriture, chez
les Japonais, est attribuée à un certain lettré coréen, de l’Etat de
Paiktse, nommé _Wa-ni_, qui apporta quelques ouvrages chinois à la cour
du mikado, en l’an 285, et y fut nommé précepteur des princes du
sang[31]. Un savant russe a trouvé, dans le fait même de cette
nomination de _Wa-ni_ comme instituteur des fils du mikado, une raison
pour croire que la langue chinoise n’avait rien d’insolite pour les
Japonais de cette époque[32]. Il est, en tout cas, très probable que les
relations du Nippon avec la Corée, antérieurs au règne d’Ozin, avaient
déjà fait connaître la civilisation chinoise aux insulaires de l’Asie
orientale; les historiens indigènes nous fournissent, d’ailleurs, des
renseignements qui ne sont pas absolument dépourvus de valeur pour
consolider cette opinion. L’expédition que _Tsin-chi Hoang-ti_, de la
dynastie de Tsin, le célèbre persécuteur des lettrés et le constructeur
de la Grande-Muraille, envoya au Japon pour y chercher le breuvage de
l’immortalité, appartient surtout à la mythologie. Cette expédition est
cependant mentionnée dans quelques historiens japonais. Le médecin
_Siu-fouh_ (en jap. _Zyo-fuku_) qui la dirigeait, n’ayant pu réussir,
disent-ils, à réaliser les espérances du despote chinois, jugea prudent
de ne plus retourner dans son pays: il se fixa au Nippon, et y mourut
près du mont Fouzi; après sa mort, les indigènes bâtirent à _Kuma-no_,
dans la province de _Ki-i_, un temple en son honneur, sans doute en
mémoire des services qu’il avait rendus aux insulaires en leur faisant
connaître les sciences et les lettres de la Chine. Si cette expédition
doit être reléguée dans le domaine de la fable, il n’en est pas de même
de l’ambassade envoyée au mikado _Sui-zin_, par le roi d’_Amana_, l’un
des états qui composaient la confédération coréenne. Cette ambassade
arriva au Japon dans l’automne, au septième mois de l’année 33 avant
notre ère, apportant avec elle des présents pour la cour[33]. Voilà donc
les Japonais en relation avec la Corée, plus de trois siècles avant
l’arrivée de _Wa-ni_ auquel on attribue, comme je l’ai dit tout à
l’heure, l’introduction de l’écriture chinoise au Japon. Et comment
croire que le Japon soit resté jusque-là dans l’ignorance des progrès
réalisés par les Chinois, quand nous voyons le mikado _Sui-nin_,
successeur de celui qui avait reçu la mission du royaume d’Amana,
envoyer à son tour une ambassade, non point en Corée, mais bien en
Chine, à l’empereur _Kouang-wou Hoang-ti_, l’an 56 de J.-C.[34].

De ces quelques faits, il résulte au moins la possibilité que les
Japonais aient eu connaissance de l’écriture chinoise avant le IIIe
siècle de notre ère. Mais, en supposant même qu’ils aient ignoré
complètement cette écriture jusqu’à l’arrivée dans leurs îles du célèbre
Wa-ni, il paraît certain qu’ils faisaient préalablement usage d’une
écriture coréenne, d’origine indienne, peu différente de celle qu’on
pratique encore aujourd’hui en Corée[35]. Et il reste en plus aux
japonistes à élucider la question d’une écriture indigène nationale
encore plus ancienne, mentionnée par quelques savants, et sur laquelle
on n’a recueilli, jusqu’à présent, que de trop vagues indices pour qu’il
soit possible de s’en occuper aujourd’hui.

Enfin, s’il était établi malgré tout, que les Japonais ont ignoré l’art
d’écrire avant les conquêtes de l’impératrice Zin-gou, il n’en
résulterait pas pour cela que l’histoire ancienne du Japon n’ait pu être
transmise de génération en génération par la tradition orale, comme cela
s’est opéré chez une foule de nations différentes. L’histoire primitive
d’un peuple ne se rencontre parfois que dans des poèmes, dans des
épopées ou des chants populaires. Nous verrons, dans un instant, qu’il
en a été ainsi de l’histoire primitive (_hon-ki_) des Japonais.

Le fait que les noms sous lesquels les premiers empereurs du Japon sont
connus dans l’histoire sont des noms chinois, n’est pas une objection
concluante: ce fait a induit en erreur Klaproth et d’autres
orientalistes qui ignoraient que ces noms honorifiques et posthumes ont
été donnés à ces princes par _Omi mi-fune_, arrière-petit-fils de
l’empereur Odomo, mort en 787 après J.-C., alors que les idées chinoises
avaient pénétré de toutes parts la civilisation japonaise. Les premiers
mikados sont d’ailleurs mentionnés également, dans les annales
indigènes, par leurs véritables noms, qui étaient des noms purement
japonais. C’est ainsi que le premier empereur, _Zin-mu_, avait pour
petit nom _Sa-no_, et pour désignation honorifique _Yamato no Ivare Hiko
no mikoto_; sa femme s’appelait _A-hira-tu hime_; ses compagnons
d’armes, ses ministres portaient aussi des noms purement japonais. Il en
a été de même, de tous les princes qui lui ont succédé, dans la période
contestée des annales du Nippon.

Quant à la destruction des anciennes archives historiques du Japon, lors
des troubles de _Mori-ya_, il y a là un fait reconnu par les auteurs
indigènes les plus autorisés. Ces auteurs nous apprennent que le
_Ni-hon Syo-ki_, qui renferme l’histoire des mikados depuis les
dynasties mythologiques jusqu’au règne de _Di-tô_, avait été transmis
verbalement par l’empereur _Tem-bu_, à une jeune fille de la cour,
nommée _Are_, de _Hiyeda_, et que cette femme, à l’âge de quatre-vingts
ans environ, en dicta le contenu au prince _Toneri Sin-wau_ et à
d’autres chefs de lettrés, qui le rédigèrent en caractères indigènes.

Ne trouvons-nous pas un fait analogue dans l’histoire de la Chine, où
nous voyons que le _Chou-king_ ou Livre sacré des annales, détruit par
ordre de Tsin-chi-hoang-ti, fut reconstitué à l’aide des souvenirs d’un
vieillard appelé _Fou-seng_? Et cependant aucun savant, que je sache,
n’a cherché à contester la parfaite authenticité du _Chou-king_, appris
par cœur dans son enfance par Fou-seng, comme le _Ni-hon syo-ki_
l’avait été par Aré, de Hiyéda.

En somme, les annales primitives des Japonais, sans être à l’abri de
toute suspicion, ne méritent guère moins de confiance que les annales
primitives de la plupart des autres peuples. Le mythe, la fiction, les
récits merveilleux et fantastiques se retrouvent au début de toutes les
histoires. On peut même dire, en faveur du Japon, qu’il a su séparer
mieux qu’une foule de peuples, la partie légendaire de la partie
historique des temps primordiaux de son existence nationale: avant
_Zin-mu_, les récits extraordinaires de la vie des Génies célestes et
terrestres, mais après ce premier mikado des faits qui, s’ils ne sont
pas toujours vrais, sont du moins presque toujours vraisemblables.

Il faut admettre, cependant, une réserve sur cette déclaration: on a
fait observer que les «annales du Japon nous présentent, durant une
période de plus de mille ans (de 660 avant J.-C. à 399 de notre ère),
une série de souverains régnant de soixante à quatre-vingts ans en
moyenne, et ne quittant parfois le trône pour descendre dans la tombe
qu’après avoir compté cent quarante et même cent cinquante ans parmi
les vivants[36]». M. le marquis d’Hervey de Saint-Denys, auteur de cette
remarque, explique la durée anormale de l’existence attribuée aux
anciens empereurs du Japon, par la nécessité où se sont trouvés les
premiers compilateurs, de combler un espace de 1060 ans, dans lequel ils
ne pouvaient découvrir le nom de plus de dix-sept souverains. Les
chroniques chinoises, suivant ce savant, permettent d’ajouter quelques
princes à la liste que nous ont conservée les écrivains indigènes. Il
serait peut-être bien sévère de contester l’authenticité des vieilles
annales japonaises, par ce fait de la durée exagérée de certains règnes
y renfermés; et l’on pourrait retourner la critique, en faveur de la
sincérité des historiographes du Nippon, en disant qu’ils ont préféré
laisser cette invraisemblance, plutôt que d’inventer des noms
d’empereurs pour mieux remplir les vides de la période archaïque qu’ils
s’étaient donné la mission de reconstituer. Le désir de donner à leur
mikado une longévité qu’atteignent, par rare exception seulement,
quelques autres hommes, ne paraît pas les avoir guidés en cette
occasion. Le _hon-ki_ n’est pas exempt de merveilleux, mais la tendance
qu’ont tous les peuples à émailler de légendes la vie de leurs premiers
ancêtres, est certainement plus modérée au Japon qu’en maint autre pays:
il est juste de lui en tenir compte.

Les sources de l’histoire du Japon ne sont pas encore connues, et, pour
l’instant, nous devons les chercher dans trois ouvrages: le _Kiu-zi ki_
ou «Mémorial des vieux événements», le _Ko-zi ki_ ou «Mémorial des
choses de l’antiquité», et le _Ni-hon syo-ki_ ou «Histoire écrite du
Japon». Aucun de ces livres ne jouit de plus de 1,500 ans d’ancienneté.

Le texte original du _Ku-zi ki_ a été perdu, dit-on[37], en l’an 645,
dans l’incendie du palais de _Sogano Yemisi_. C’était une histoire
écrite par le prince _Syau-toku tai-si_ et par _Sogano Mumako_, sous le
règne de l’impératrice Soui-kau, qui régnait de 595 à 628 de notre ère.
L’ouvrage en dix volumes, qui existe aujourd’hui sous ce titre, est
d’une authenticité douteuse[38], mais il est des lettrés qui pensent
qu’on peut en tirer parti, parce que son auteur a dû profiter de
documents qui n’ont pas été retrouvés après lui.

Le _Ko-zi ki_, composé en 712 par _Futo-no Yasu-maro_, d’après les
données de _Are_, de _Hiyeda_, dont il a été question tout à l’heure,
est écrit en caractères chinois, employés tantôt avec leur valeur
idéographique, tantôt avec la valeur phonétique qu’on leur affecte dans
le syllabaire dit _Man-yô-kana_.

Enfin le _Ni-hon syo-ki_, de même provenance que le _Ko-zi ki_, n’est
autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonné et
enrichi de quelques développements. Le prince _Toneri Sin-wau_, fils de
_Tem-bu_, offrit le _Ni-hon syo-ki_ à l’impératrice _Gen-syau_, le 5e
mois de l’année 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point
désignés sous le nom honorifique chinois qu’on leur attribue
communément, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier
empereur, par exemple, au lieu d’être appelé Zin-mou, est désigné sous
le nom de _Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto_; l’impératrice
_Di-tô_, sous celui de _Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime_.

Il n’entre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais
nous racontent de leurs dynasties célestes et terrestres, qui
précédèrent les «souverains humains» (_nin-wau_) dans le gouvernement du
monde, c’est-à-dire de leur pays. Je me bornerai à vous rappeler en
quelques mots les idées communément répandues parmi les sectaires de la
religion sintauïste, au sujet de la création du monde, en attendant que
nous possédions la traduction des monuments primitifs de l’histoire du
Japon auxquels j’ai fait allusion tout à l’heure.

Les écrivains populaires ont imaginé plusieurs systèmes de cosmogonie
qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La
plupart d’entre eux s’accordent pour considérer le Nippon comme le
berceau du genre humain. Voici, à cet égard, comment s’exprime un auteur
indigène:

«Le Japon est le pays le plus élevé du monde: il en résulte
naturellement que de là sont sortis tous les hommes qui ont peuplé la
terre. En Chine, il y a eu un grand déluge, ainsi que les livres nous
l’apprennent. Dans l’Occident, au dire des savants de cette région, il y
a eu également un grand déluge. Au Japon seulement, il n’y a pas eu de
déluge, parce que le Japon est beaucoup plus élevé que la Chine et
l’Occident. C’est donc le Japon qui a dû fournir la population primitive
des autres parties du monde.

«Mais on me dira: «S’il en est ainsi, les arts devraient être plus
avancés au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus
avancés chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?»

--«Le fait est facile à expliquer: le Japon étant le pays le plus beau,
le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire à
lui-même et ne s’est pas vu dans l’obligation de demander quelque chose
à l’étranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvés dans
des pays mauvais, incapables de suffire à leurs besoins, et ont dû
s’ingénier à découvrir des moyens de communication et d’échange. Voilà
ce qui explique pourquoi l’astronomie (_ten-bun_) et la science de la
navigation sont plus avancées en Occident qu’au Japon.»

Les différentes périodes de la création du monde nous sont exposées dans
les termes suivants[39]:

«A l’origine, le Ciel et la Terre n’étaient pas encore séparés; le
principe femelle (_me_) et le principe mâle (_o_) n’étaient pas divisés.
Le chaos était comme un œuf [compacte[40] et renfermant des germes].
La partie éthéréenne [pure] et lumineuse s’évapora et forma le Ciel; la
partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. L’évaporisation
des parties subtiles et délicates s’opéra aisément; la congélation des
parties lourdes et troubles s’opéra difficilement. C’est ce qui fait que
le Ciel fut formé le premier, et que la Terre ne fut établie qu’après.
Ensuite naquit au milieu d’eux un génie (_Kami_). Aussi l’on dit qu’à
l’origine du dégagement du Ciel et de la Terre, les îles et les terres
flottèrent sur l’eau comme des poissons. En ce moment, il naquit au
milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait à
un roseau (_asi-gai_), lequel se métamorphosa et devint le dieu appelé
_Kuni-no toko tati-no mikoto_[41], également nommé _Kuni-soko-tati-no
mikoto_[42]. Suivant une autre tradition, le roseau _Asi-gai_ se serait
transformé en un génie appelé _Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto_, à la
suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre
tradition enfin fait sortir du roseau le dieu _Ama-no toko tati-no
mikoto_, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-gaï hiko-ti-no
mikoto, et elle ne fait naître que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto,
produit par la métamorphose d’un corps gras qui flottait dans
l’empyrée[44].»

On rencontre d’ailleurs, dans la mythologie japonaise, d’assez
nombreuses variations au sujet des noms des Génies et de leur ordre de
succession. Le plus communément cependant on fait commencer avec
Kouni-no toko tati-no mikoto la dynastie des Génies Célestes dont
l’origine remonte à plusieurs centaines de mille millions d’années. Ces
génies furent au nombre de sept[45]. Le second régna par la vertu de
l’eau, et le troisième par la vertu du feu. Tous trois étaient dépourvus
de sexe[46] et s’engendraient d’eux-mêmes. Le quatrième génie régna par
la vertu du bois, et fut le premier qui possédât une épouse; mais, pour
donner le jour à ses successeurs, il ne la connut pas suivant la
manière des hommes. La conception n’eut lieu que par une sorte de
contemplation de chaque couple et par des moyens surnaturels que la
dégradation des hommes ne leur permet plus de comprendre. Le cinquième
génie régna par la vertu du métal et conserva son épouse immaculée,
comme aussi son successeur. Le sixième génie régna par la vertu de la
terre, le dernier des cinq éléments dont ses ancêtres avaient symbolisé
l’existence. Enfin le septième génie mit un terme à la dynastie des
génies célestes en s’abandonnant aux jouissances matérielles de notre
monde. Un certain jour, après avoir contemplé d’un regard lascif les
formes charmantes de son épouse, il suivit l’exemple d’un oiseau qu’il
avait vu un instant auparavant s’accoupler avec sa femelle. Il la connut
alors à la manière terrestre; et, dès ce moment, elle enfanta suivant la
loi générale de l’humanité. Les successeurs de ces deux génies cessèrent
ainsi d’appartenir à la race excellente de leurs aïeux et furent
l’origine de la dynastie des génies terrestres.

Le septième des génies célestes dont nous venons de parler s’appelait
_Izanagi_, et son épouse _Izanami_. De tout temps, l’un et l’autre ont
été l’objet d’un culte particulier de la part des Japonais qui les
considèrent, en quelque sorte, comme leur premier père et leur première
mère. Suivant Kæmpfer, les Japonais, qui embrassèrent le christianisme
aux XVIe et XVIIe siècles, les appelaient leur _Adam_ et _Ève_. La
tradition rapporte que ces deux génies passèrent leur vie dans la
province d’Isé, au sud de l’île de Nippon, et qu’ils engendrèrent
beaucoup d’enfants de l’un et de l’autre sexe, d’une nature très
inférieure à celle des auteurs de leurs jours, mais cependant bien
supérieure à celle des hommes qui ont vécu depuis lors.

La mythologie japonaise nous montre, en effet, Izanagi et Izanami
donnant le jour, par des procédés de toutes sortes et par de singulières
métamorphoses[47], à la plupart des dieux qui personnifient, dans le
panthéon indigène, les différentes puissances de la nature. Mais, de
toutes ces divinités, celle qui tient la plus large place dans le culte
populaire appelé _Kami-no miti_, celle qui est devenue la Grande Déesse
de la religion nationale du Japon, ce fut _Oho-hiru me-no mikoto_,
communément appelée _Ama-terasu oho-kami_ ou _Ten-syau dai-zin_. Cette
déesse, à cause de son étonnante beauté, fut appelée par ses père et
mère à régner au plus haut des Cieux, d’où elle éclairerait le monde par
sa splendeur. Elle est identifiée avec le Soleil, comme sa sœur
cadette, _Tuki-no yumi-no mikoto_, avec la Lune.

Quatre autres génies terrestres, placés après Ten-syau daï-zin,
complètent la dynastie des génies terrestres, à laquelle devait succéder
celle des _mikado_ ou souverains des hommes[48].

Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur ce que les historiens nous
apprennent relativement aux périodes semi-historiques antérieures à
_O-zin_, XVIe mikado, avec lequel nous faisons commencer l’histoire
proprement dite de l’archipel du Nippon.

Les Japonais, dans le but de donner une origine divine à leurs
souverains, ont fait descendre le premier mikado, Zin-mou, de la déesse
du Soleil, _Ama-terasu-oho-kami_[49], c’est-à-dire «le Grand Génie qui
brille au firmament.» La mère de ce prince, _Tama-yori hime_, était
fille du _Riu zin_ «le Génie Dragon», ou dieu de la Mer; elle lui donna
le jour en l’an 712 avant notre ère, quinze ans avant la mort
d’Ezéchias, roi de Juda, et soixante-cinq ans avant la prise de
Babylone, par Nabuchodonosor, roi de Ninive.

Dans le système adopté par les Japonais, Zinmou, tout en étant le
premier mikado, n’est pas, à proprement parler, le fondateur de la
monarchie japonaise. Le _Ni-hon Syo-ki_[50] et, après lui tous les
historiens qui l’ont copié, rapporte que ce personnage fut proclamé
prince héréditaire lors de sa quinzième année, et, par conséquent, futur
héritier d’un trône déjà fondé en 697 avant notre ère, c’est-à-dire
trente ans avant la conquête de l’île de Kiousiou, la plus méridionale
des trois grandes îles de l’archipel, et sa première étape.

De l’île de Kiousiou, Zinmou se rendit avec des vaisseaux dans la
province d’Aki, située au nord du _Suwo-nada_ ou mer intérieure; puis,
au troisième mois dans l’automne de 666[51], dans les pays voisins de
_Kibi_, où se trouvent aujourd’hui les provinces de Bingo, de Bitsiou et
de Bizen. Il séjourna trois années dans ce pays pour remettre sa flotte
en état et réunir des provisions de guerre. En 663, il arriva dans la
région où s’élève actuellement la ville d’Ohosaka, région qui fut
appelée, à cause de la forte marée qu’il rencontra sur ses côtes,
_Nami-haya on-kuni_ «le pays des vagues rapides», et, par la suite,
_Nani-ha_ ou _Nani-va_[52]. Peu après, il se trouva, à _Kusa ye-no
saka_, en présence d’un puissant prince aïno, nommé, en japonais,
_Naga-sune hiko_[53], qui lui fit subir plusieurs échecs et mit ses
troupes en déroute. Dans un des combats, le frère aîné de l’empereur,
_Itu-se-no mikoto_, fut atteint d’une flèche et mourut[54]. Zinmou
reprit, en conséquence, la mer, où le mauvais temps mit sa flotte en
péril: «Hélas! s’écria un de ses frères, j’ai parmi mes aïeux les Génies
du Ciel; ma mère est Déesse de l’Océan. Comment se fait-il qu’après
avoir été malheureux sur terre, je sois encore malheureux sur mer?» Puis
il tira son épée et se jeta dans les ondes; son troisième frère suivit
son exemple, de sorte que Zinmou se trouva seul avec son fils pour
continuer sa mémorable expédition[55].

L’histoire des relations de l’empereur Zinmou et de Nagasoune me paraît
avoir été altérée à dessein et d’une façon assez transparente pour
éveiller l’attention de la critique. Les Japonais, conquérants des îles
occupées primitivement par les Yézo ou _Mau-zin_ «peuples velus»,
comprirent tout d’abord l’utilité, pour leur politique envahissante, de
faire croire à l’origine commune de leur prince et des principaux chefs
aïno. Le meilleur moyen pour arriver à ces résultats, était d’emprunter
aux autochtones leur mythologie nationale, et de greffer la généalogie
de Zinmou sur un des principaux rameaux de leur grande famille de _Kami_
ou de Génies. Je ne veux pas dire pour cela que le panthéon sintauïste,
dont nous trouvons les principales représentations dans le _Ko-zi ki_,
est un panthéon purement aïno: bien loin de là, je crois apercevoir,
dans ces dieux originaires du Japon, des créations d’origine multiple,
et notamment des créations du génie asiatique continental. La question
est trop étendue, trop complexe, pour être examinée en ce moment.
J’essaierai seulement d’appeler votre attention sur le procédé adopté
par Zinmou pour effacer les conséquences funestes qu’aurait pu avoir,
sur l’esprit des indigènes, son caractère de conquérant étranger, de
nouveau venu, dans l’archipel de l’Asie orientale.

Nagasoune était un des chefs aïno avec lequel Zinmou comprit, tout
d’abord, qu’il avait beaucoup à compter. Sa première attaque contre ce
puissant _hi-ko_ lui avait prouvé que les autochtones ne se laisseraient
pas assujétir aussi aisément qu’il l’avait espéré de prime abord.
Zinmou, je l’ai dit, perdit plusieurs batailles engagées avec Nagasoune.

Nagasoune, disent les historiens japonais, avait, antérieurement à
l’arrivée de Zinmou dans le _Yamato_, proclamé prince des tribus
indigènes, _Mumasimate_, fils de sa sœur cadette et d’un certain
_Nigi-hayabi_[56]. Or, ce _Nigi-hayabi_ était lui-même fils
d’_Osiho-mimi_, le second des grands dieux terrestres (_ti-zin_); de
telle sorte que Zinmou, qui se prétendait issu de son côté de
_Ugaya-fuki awasesu_, le quatrième de ces grands dieux, se trouvait
apparenté avec le principal chef de ses ennemis. Seulement, il
s’agissait pour lui de faire accepter à son adversaire ce système
généalogique. Voici comment il s’y prit, d’après la légende:

Nagasoune avait envoyé un émissaire à Zinmou pour lui faire voir un
carquois provenant des génies célestes, et qui appartenait à son
beau-frère, Nigi-hayabi. L’empereur, de son côté, montra un carquois
qu’il possédait; et comme, en les rapprochant, ils se trouvèrent
identiques, il devint évident pour tous que Zinmou et Nigi-hayabi
descendaient l’un et l’autre des anciens dieux du pays. Ce dernier,
convaincu de cette parenté qu’il n’avait pas soupçonnée, voulut faire sa
soumission au mikado. Nagasoune tenta de s’y opposer: sa résistance lui
coûta la vie[57]. Zinmou avait, de la sorte, aplani par la ruse les
obstacles que ses troupes étaient impuissantes à renverser. Fort de
l’alliance du prince aïno Nigi-hayabi, il lui fut désormais facile de
vaincre et d’anéantir l’un après l’autre tous les chefs des tribus qu’il
rencontra sur sa route. Ces petits chefs, il n’avait plus désormais de
nécessité de les attacher à sa fortune; au lieu de voir en eux des
descendants des anciens dieux du pays, il ne les considéra plus, _væ
victis_! que comme des bandits. L’histoire, qui nous les represente
comme vivant dans des tanières, à l’état sauvage, les appelle «des
araignées de terre» (_tuti-gumo_).

Maître de la situation, après sept années consacrées à des préparatifs
militaires et à des combats, en l’an 660 avant notre ère, Zinmou fit
construire, dans la province de Yamato, le palais de _Kasiva-bara_, où
il fut proclamé mikado. Il organisa ensuite son gouvernement; et, après
soixante-treize ans de règne, mourut à l’âge de cent vingt-sept ans, en
585 avant notre ère. L’année suivante, il fut inhumé sur une colline au
nord-est du mont Ounebi[58]. De nos jours encore, on va faire un
pèlerinage au tombeau du fondateur de la monarchie japonaise.

[Illustration]

[Illustration]



IV

LES SUCCESSEURS DE ZINMOU

JUSQU’A L’ÉPOQUE DE LA GUERRE DE CORÉE


La période de l’histoire du Japon dont nous allons nous occuper
aujourd’hui, est comprise entre les années 585 avant et 313 après notre
ère. Cette période, quel’on peut considérer, en partie du moins, comme
semi-historique, s’étend de la sorte depuis le second mikado jusqu’à
l’époque où la civilisation du continent asiatique, à la suite de la
guerre de Corée, commence à se répandre dans les îles de
l’Extrême-Orient. C’est un espace d’environ 900 ans, durant lequel le
Japon se développe en dehors de toute influence étrangère, à l’exception
de celle que représente Zinmou et ses compagnons d’armes sur le sol
envahi des tribus aïno.

Pendant ce millénaire, quatorze mikados et une impératrice occupent, à
peu près sans interruption, le trône établi pour la première fois, en
660 avant notre ère, dans le palais de _Kasiva-bara_. Plusieurs d’entre
eux n’ont guère laissé, dans les annales de leur pays, d’autre souvenir
que celui de leur nom[59] et du lieu de leur résidence.

A la mort de Zinmou, nous trouvons quelques années d’interrègne. Zinmou
avait laissé trois fils, de deux lits différents. Le troisième, _Kam
Nu-na-kawa Mimi-no Sumera-mikoto_, parvint à se faire reconnaître
mikado, avec l’appui de son frère, né de la même mère que lui. Ce
dernier tua le rival de celui qui devait figurer dans l’histoire sous le
nom de _Sui-sei Ten-wau_. Elevé au rang suprême en l’année 581 avant
notre ère, il mourut en--549. Son frère, mort en--578, fut inhumé, comme
l’avait été son père, sur le _Unebi-yama_, dans la partie nord[60], qui
fut, de la sorte, la plus ancienne sépulture impériale du Japon[61].

Nous voyons ensuite quatre mikados se succéder de père en fils, sans la
mention, dans leur règne, d’aucun incident digne d’être rapporté, entre
les années 548 et 291 avant notre ère.

Sous le règne du VIIe mikado, _Neko Hiko Futo-ni_ (--260 à 215),
quelques historiens placent un événement que j’ai eu déjà l’occasion de
citer, et qui, s’il était admis comme authentique, aurait une
importance de premier ordre pour l’histoire des origines de la
civilisation japonaise. Je veux parler de la mission envoyée au Japon
par l’empereur _Tsin-chi Hoang-ti_, auquel on avait persuadé qu’il
existait, dans ce pays, un breuvage donnant l’immortalité. La
vingt-huitième année du règne de ce prince (219 avant notre ère), un
homme du pays de Tsi, nommé _Siu-fouh_, adressa un mémoire à l’Empereur,
où il disait que, dans l’océan Oriental, il y avait trois montagnes
divines, appelées _Poung-laï_, _Fang-tchang_, et _Ing-tcheou_; que ces
trois montagnes divines étaient situées dans la mer _Pouh-haï_, et que
les habitants de ces îles possédaient un remède pour ne pas mourir. Il
demandait enfin à Chi-hoang d’y être envoyé, pour y chercher ce remède.
L’empereur approuva la demande, et envoya _Siu-fouh_ à la recherche du
pays des Immortels, en compagnie d’un millier de jeunes gens, garçons et
filles. Les vaisseaux qui emportèrent cette mission se perdirent en
mer, à l’exception d’un seul, qui vint apporter en Chine la nouvelle du
désastre[62].

Cet événement est mentionné dans quelques historiens japonais[63]; mais,
comme il ne figure point dans le _Ni-hon Syo-ki_, il y a lieu de croire
qu’il a été emprunté aux sources chinoises par des historiens japonais
de date relativement récente. D’après Syoun-sai Rin-zyo[64], sous le
mikado Kau-rei, à l’époque où régnait en Chine l’empereur Chi-hoang, de
la dynastie des _Tsin_, il y eut un homme appelé _Siu-fouh_, qui exprima
l’idée d’aller chercher au mont _Poung-laï_ un médicament pour éviter la
mort. Il se rendit en conséquence au Japon. On prétend qu’il s’arrêta au
mont _Fu-zi Yama_. Il existe un temple (_yasiro_) construit en son
honneur à _Kuma-no_, dans la province de _Ki-i_[65]».

J’ai tenu à recourir aux sources originales pour connaître la provenance
de cette légende. Je l’ai trouvée dans les _Mémoires_ de Sse-ma Tsien,
le plus célèbre des historiens du Céleste-Empire; mais, au Japon, je ne
l’ai rencontrée que dans des écrits en général peu estimés. Nous ne nous
y arrêterons pas davantage.

Ce qu’on nous apprend des deux mikados suivants, le huitième et le
neuvième, est à peu près insignifiant. Ils régnèrent de 214 à 98 avant
notre ère, et vécurent le premier 117 ans, le second 115 ans. Ces cas de
longévité extraordinaire se rencontrent sous plusieurs règnes de la
période semi-historique des annales du Japon. Ils provoquent sur
l’authenticité de ces règnes des doutes que nous aurons l’occasion
d’examiner plus tard.

Le dixième mikado, _Mi-maki-iri-biko Imi-ye_ (-97 à 30), commence à
occuper une certaine place dans l’histoire. Sous son règne, en l’année
88 avant notre ère, fut établie, pour la première fois, la charge de
_syau-gun_ ou de «lieutenant-général» qui devait être, par la suite,
prépondérante dans l’empire, et ne laisser au mikado qu’une autorité
purement conventionnelle et nominale.

A cette époque, les tribus autochtones relevaient la tête de toutes
parts; le mikado se vit obligé d’établir, dans son empire, quatre grands
commandements militaires, à la tête de chacun desquels il plaça un
_syau-gun_. Ce serait cependant une erreur de confondre le caractère de
la fonction de syaugoun, à cette époque, avec celui qui devait
s’attacher à ce titre environ mille ans plus tard. Dans les anciens
temps, et jusqu’au VIIe siècle de notre ère, il n’y a pas eu de caste
militaire proprement dite: l’empereur, en cas de guerre, était toujours
de droit seul commandant en chef de l’expédition, et jamais cette
charge importante n’était confiée à un de ses sujets[66].

C’est également sous le règne de ce même mikado qu’arriva au Japon, la
première ambassade étrangère dont l’histoire nous ait conservé le
souvenir. Je veux parler de l’ambassade du pays de _Mimana_, que j’ai eu
l’occasion de mentionner dans une conférence précédente. Le _Ni-hon
Syo-ki_ nous dit que cette ambassade apporta un tribut au Japon, en
automne, au 7e mois de la 65e année du règne de Mi-maki-iri-biko
Imiye (an 33 avant notre ère), et ajoute que le pays de Mimana est
éloigné de plus de 2000 _ri_ du pays de _Tukusi_ (côté nord-ouest de
l’île Kiou-siou), et situé au sud-ouest du pays de _Siraki_[67], l’un
des états qui existaient alors dans la péninsule Coréenne[68].
L’ambassadeur nommé _Sonakasiti_ demeura auprès du prince
héréditaire[69]. Le pays de _Mimana_ est également désigné sous le nom
d’_Amana_[70].

Sous le règne du onzième mikado, _Ikume Iri hiko I sati_ (de 29 avant
notre ère à 70 après notre ère), le _Ni-hon Syo-ki_ cite une nouvelle
ambassade de Corée, qui vint apporter des présents à la cour du Japon.
Je m’attache à vous citer les missions envoyées du continent asiatique à
la cour des mikado, parce que ces missions ont dû contribuer puissamment
à éveiller la curiosité des Japonais, et à implanter dans leur pays les
premières racines de la civilisation chinoise.

Sonakasiti, ambassadeur de Mimana, qui était venu à la cour sous le
règne précédent et qui avait été attaché à la personne du prince
héréditaire, exprima le désir de retourner dans son pays. Le mikado
accéda à sa demande, lui fit des présents, et lui remit cent pièces de
soie rouge pour son souverain. Pendant le voyage, l’ambassade de Mimana
fut arrêtée par des hommes du Sinra, qui la dévalisèrent. On attribue à
ce fait l’origine de la haine qui exista, par la suite, entre les deux
états[71].

Ces riches présents, sans doute, éveillèrent la convoitise du Sinra.
Nous voyons, en effet, un fils du roi de ce pays, nommé _Ama-no
Hi-hoko_, se rendre au Japon, la 27e année avant notre ère, au
printemps, le troisième mois, et demander au mikado la faveur d’être
admis parmi ses sujets. Ce prince débarqua dans la province de _Harima_,
et s’arrêta dans la ville de _Si-sava-no mura_. Le mikado lui envoya
demander qui il était, et quel était son pays. Ama-no Hi-hoko répondit
qu’il était fils du maître du royaume de Sinra, et qu’ayant appris que
le Japon était gouverné par un sage empereur, il était venu s’y
instruire et se mettre au nombre de ses sujets; qu’enfin il apportait en
présent des objets de son pays pour les offrir au mikado. Celui-ci
accéda à la demande du prince coréen qui, après avoir visité plusieurs
localités du Nippon, se rendit par la rivière _U-dino kava_ dans la
province d’_Au-mi_, et habita quelque temps à _A-na-no mura_. Il quitta
ensuite cette ville et passa dans la province de _Waka-sa_; puis il se
rendit à l’ouest dans celle de _Tati-ma_, où il fixa sa résidence. Là,
il épousa une femme du pays, qui lui donna une progéniture[72]. Les
indigènes ont élevé un temple pour honorer sa mémoire[73].

Je suis entré dans ces détails pour montrer que les historiens japonais
les plus anciens et les plus autorisés ont conservé avec soin le
souvenir de ces premières relations de leur pays avec la Corée,
relations auxquelles le Japon doit, sans doute, à une époque très
reculée, la connaissance, au moins rudimentaire, des arts et de la
civilisation asiatique.

En dehors des relations engagées avec la Corée, les annales du Japon
nous rapportent, sous le règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati, quelques autres
événements intéressants. Une épouse du mikado, sur les instances de son
frère aîné, consent à assassiner ce prince pendant son sommeil; mais, au
moment de commettre le crime, elle laisse tomber sur le front de son
époux une larme qui le réveille, et l’instruit du projet conçu pour
attenter à ses jours. L’impératrice obtient son pardon; mais, désespérée
d’avoir causé le malheur de son frère, elle se rend dans un
retranchement que celui ci s’était construit avec des sacs de riz. Un
envoyé du mikado y met le feu, et le frère et la sœur périssent
ensemble dans la fournaise[74]. Il y a, dans ce récit, un motif de
tragédie orientale; mais nous n’avons rien de plus à en tirer.

L’art de lutter, si estimé au Japon, commença à se répandre dans ce pays
sous le même règne. On y voit aussi l’érection d’un temple consacré à la
grande déesse solaire _Ten-syau dai-zin_, dans la province d’Isé, et une
fille du mikado, _Yamato-bimé_, devenir prêtresse de ce temple,
événement qui fut l’origine des fonctions religieuses de _Naï-kû_,
confiées à des femmes, et qui ont continué à subsister jusqu’à notre
époque.

Enfin, la quatre-vingt-sixième année du règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati
(an 67 de notre ère), le Japon envoya, pour la première fois, une
ambassade dans un pays étranger. Cette ambassade, qui apporta des
présents à la cour de Chine, est mentionnée dans les historiens
chinois[75], mais on ne la trouve citée que dans un petit nombre
d’historiens japonais, qui n’en ont gardé la mémoire que grâce aux
annales de la Chine[76].

Le douzième mikado, _Oho-tarasi-hiho O siro-wake_, régna de 71 à 130
après notre ère. Au fur et à mesure que nous approchons du siècle de la
guerre de Corée, les annales japonaises deviennent plus précises, plus
explicites, plus substantielles: on sent que l’on quitte peu à peu le
domaine de l’histoire mythique et légendaire, pour entrer dans celui de
l’histoire positive. Durant ce règne, nous voyons rapportées les luttes
qui devaient aboutir à l’expulsion définitive du Nippon des chefs Aïno,
lesquels perdaient, d’année en année, du territoire et se réfugiaient
dans les régions du nord. La première grande campagne, dont on nous
donne le récit, fut engagée contre les _O-so_ qui se trouvaient, encore
à cette époque, en grand nombre dans le pays de _Tukusi_ (île de
Kiousiou). On ne sait pas bien à quoi s’en tenir au sujet de ces Oso,
et de nouvelles recherches seront nécessaires pour connaître exactement
ce qu’ils étaient. Cependant leur organisation politique, leur manière
de combattre, et peut-être davantage leur nom, nous portent à croire
qu’ils appartenaient à la race indigène des Kouriliens. _O-so_ signifie
«les descendants des ours». Or, l’on sait que l’ours tient une place
considérable dans la religion des Aïno, que cet animal est de leur part
un objet de vénération, et que leurs chefs, tout au moins, prétendent
tirer leur origine des ours sacrés.

Une seconde révolte des _O-so_, sous le même règne, fut dominée par les
forces militaires du mikado, et surtout par la ruse d’un de ses fils,
_Yamato Take_, dont le nom est resté célèbre dans les fastes militaires
du Japon.

Enfin les _Atuma Yebisu_ ou Sauvages de l’Est--et, cette fois, il n’y a
plus à douter qu’il s’agisse des Aïno--se révoltèrent à leur tour.
Yamato Také, chargé par le mikado de marcher contre eux, les battit et
les obligea à chercher un refuge dans l’île de Yézo, où ils vivent
encore de nos jours sur les côtes et dans la région montagneuse de
l’intérieur.

Pendant le cours de son expédition militaire, Yamato Také avait été
assailli en mer par une violente tempête. Une de ses femmes de second
rang, nommée _Tatibana_, persuadée que cette tempête s’était élevée par
suite de la colère de _Riu-zin_, le Génie de l’Océan, s’offrit en
holocauste à ce dieu, et se noya. La tempête s’apaisa aussitôt. Quelque
temps après, le prince Yamato Také se trouva sur une hauteur d’où l’on
pouvait contempler à l’est de vastes régions; se rappelant alors le
dévoûment de Tatsibana, il s’écria: _A-ga tuma!_ «ô mon épouse!» Depuis
cette époque, les provinces orientales du Japon ont conservé le nom de
_A-tuma_.

A la mort de Yamato Také[77], l’empereur plaça les rênes du
gouvernement entre les mains de _Take-no uti sukune_, célèbre
personnage qui fut ministre sous six mikados. Les annales du Japon lui
attribuent une existence d’une longueur fabuleuse: il aurait vécu
suivant les uns 317 ans, et suivant d’autres 330 ans.

_Oho-tarasi-hiko-o-siro-wake_ établit, à la fin de son règne, sa
résidence dans la province d’_Au-mi_. Après avoir occupé le trône
pendant soixante années, il mourut âgé de 106 ans, laissant une
soixantaine de fils, auxquels il distribua des territoires féodaux dans
toute l’étendue de son empire. Les descendants de ces princes existent
encore de nos jours en grand nombre au Japon.

On ne sait à peu près rien du règne du treizième mikado, _Waka-tarasi_
(131 à 191 de notre ère), si ce n’est qu’il n’y eut point de guerre à
cette époque, et que le peuple vécut heureux et content.

Le successeur de ce prince, _Tarasi-naka_, quatorzième mikado (192 à 200
de notre ère), était fils du célèbre _Yamato-Take_, dont je vous ai
entretenus tout à l’heure. Il fit une guerre aux _O-so_, durant
laquelle il mourut de maladie d’après les uns, d’une blessure
occasionnée par une flèche d’après d’autres[78]. Son règne ne dura que
neuf ans: il fut inhumé dans la province de _Yetizen_.

Nous voici arrivés au grand événement qui clôt la période
semi-historique des annales du Japon. Je veux parler de la conquête d’un
des royaumes qui composaient à cette époque la Corée, par cette femme
extraordinaire que les orientalistes ont surnommée la _Sémiramis de
l’Extrême-Orient_.

L’impératrice _Iki-naga-tarasi_, plus connue sous son nom posthume de
_Zin-gu kwau-gu_, était arrière-petite-fille de l’empereur
_Waka-Yamato-neko-hiko-futo-hibi-no sumera-mikoto_, et fille
d’_Iki-naga-sukune_: elle avait été élevée au rang de _kisaki_ ou
impératrice, la seconde année du règne de _Tarasi-naka_. Son
intelligence n’avait d’égale que sa beauté, et, pour comble de mérite,
elle excellait dans l’art de la sorcellerie.

Comme elle se trouvait enceinte à la mort de Tarasi-naka, son époux,
elle résolut, d’accord avec le ministre Také-no-outi-Soukouné, de cacher
au peuple la mort de l’empereur, afin de ne pas mettre le désordre dans
le pays et de pouvoir mener à bonne fin plusieurs campagnes qu’elle
avait projetées. Elle convoqua en conséquence son armée, battit les
_O-so_, et se débarrassa de quelques autres rebelles qui fomentaient des
troubles dans l’empire. Se confiant ensuite à un pressentiment, elle
résolut d’aller attaquer, au-delà des mers, le pays de _Sin-ra_, en
Corée; elle ne voulut cependant point partir sans consulter le sort.
Comme elle se trouvait sur le bord de la rivière de _Matura_, dans la
province de Hizen, elle jeta dans l’eau un hameçon suspendu à une ligne,
et dit: «Si ce que j’ai projeté doit réussir, l’amorce attachée à mon
hameçon sera saisie par un poisson.» Elle souleva aussitôt sa ligne, à
laquelle était suspendu un éperlan. L’impératrice s’écria: «Voilà une
chose merveilleuse!» A la suite de cet événement, on appela _Medura_
«merveilleuse», la localité qui fut plus tard désignée par corruption
sous le nom de _Matura_[79]. La légende rapporte qu’on n’a pas cessé
jusqu’à présent de trouver des éperlans dans cette rivière, mais que les
femmes seules réussissent à les y pêcher[80].

Avant de partir pour la Corée, l’impératrice voulut se soumettre à une
autre épreuve, afin de bien connaître la volonté des Dieux. Elle se
baigna la chevelure dans l’eau de mer, et tout à coup ses cheveux se
divisèrent en deux parties et formérent un toupet (_motodori_) sur le
haut de sa tête. Ayant de la sorte l’apparence d’un homme, elle réunit
son conseil de guerre, fit les préparatifs pour l’expédition qu’elle
avait projetée, mit une pierre sur ses reins pour retarder son
accouchement, et prit le commandement de son armée. Une divinité
protectrice de l’Océan, _Fumi-yosi_, plaça la flotte impériale sous sa
protection, et marcha à l’avant-garde des vaisseaux.

La flotte de l’impératrice venait à peine de quitter le port de _Wa-ni_,
qu’une violente tempête s’éleva sur l’océan. De gros poissons parurent
alors à la surface de l’eau et soutinrent les vaisseaux japonais.
L’armée arriva de la sorte, saine et sauve, en Corée. Le roi de Sin-ra,
_Hasamukin_, saisi de terreur, s’écria: «J’ai entendu dire qu’il y avait
à l’Orient un royaume des Génies appelé _Nip-pon_, gouverné par un sage
prince du titre de _Sumera-mikoto_. Ce sont évidemment les troupes
divines de ce royaume; comment serait il possible d’y résister[81]?» Il
arbora donc un drapeau blanc en guise de pavillon parlementaire, et se
constitua volontairement prisonnier de l’impératrice qui lui accorda la
vie et se fit livrer ses trésors, ainsi que des otages. Il prit en
outre l’engagement de payer un tribut annuel à la cour du Mikado. Les
rois de _Korai_ et de _Haku-sai_, ayant appris ce qui se passait,
envoyèrent des espions pour savoir à quoi s’en tenir sur les forces de
l’armée japonaise. Convaincus que la lutte serait inégale et sans succès
possible pour eux, ils se rendirent au camp de l’impératrice, se
prosternèrent la tête contre terre, et implorèrent la faveur de la paix,
prenant l’engagement de se reconnaître pour toujours les tributaires du
Japon. La triarchie des _San-kan_ fut, de la sorte, soumise tout entière
à l’autorité des mikados[82].

Iki-naga-tarasi établit ensuite un campement en Corée, au commandement
duquel elle plaça un personnage appelé _Oho Ya-da Sukune_; puis elle
s’en retourna au Japon, emportant avec elle, outre les objets précieux
dont elle s’était emparée, des livres et des cartes géographiques.

Arrivée dans le pays de Tsoukousi, conformément à ses vœux, elle
accoucha d’un fils, qui fut plus tard l’empereur _Hon-da_. Elle se
rendit ensuite à _Toyora_, pour accomplir les funérailles de
Tarasi-naka, son époux décédé avant la guerre.

Un des fils de Tarasi-naka, né d’une autre mère que Iki-naga-tarasi,
sous prétexte qu’il était l’aîné, voulut revendiquer ses droits au trône
de son père. Il leva, pour appuyer cette revendication, une armée qui
attaqua les troupes de l’impératrice. Také-no outsi Soukouné, ministre
de cette princesse, parvint à l’aide d’un stratagème à surprendre à
l’improviste le prince révolté, qui ne put sauvegarder sa liberté que
par la fuite. De désespoir, il se noya.

Iki-naga-tarasi envoya deux fois des ambassadeurs à la cour des _Weï_,
qui régnaient, à cette époque, en Chine. On trouve, en effet, dans le
recueil des _Historiens de la Chine_, la mention de plusieurs ambassades
d’une reine du Japon appelée _Pi-mi-hou_, qui paraît être la même que
l’impératrice épouse de Tarasinaka. Les auteurs chinois disent, il est
vrai, que, «devenue adulte, elle ne voulut pas se marier»; mais ils
ajoutent qu’elle s’était «vouée au culte des démons et des esprits[83]»,
particularité qui contribue à rendre l’identification très
vraisemblable. Il y a, d’ailleurs, une question de synchronisme qui
éclaircit sensiblement le problème.

Une de ces ambassades est fixée à la seconde année de l’ère _King-tsou_
(238 après J.-C.). Une autre ambassade est mentionnée à la quatrième
année de l’ère _Tching-tchi_ (243 après J.-C.).

La plupart des historiens japonais sont muets au sujet de ces
ambassades; et ceux qui les mentionnent se sont probablement renseignés
à des sources chinoises.

Le _Nipponwau-dai iti-ran_, dont une traduction très imparfaite, rédigée
par Titsingh avec le concours des interprètes japonais du comptoir de
_Dé-sima_, a été publiée par Klaproth, parle d’une ambassade de
l’empereur des _Weï_ qui aurait été envoyée à la cour du Japon[84]. Le
même ouvrage dit que _Sun-kiuen_, souverain chinois de la dynastie de
_Ou_, eut l’idée d’attaquer le Japon; mais, bien qu’il ait fait passer
la mer à plusieurs myriades de soldats, il n’obtint aucun résultat, une
maladie pestilentielle ayant décimé son armée pendant la traversée.

Iki-naga-tarasi, suivant les historiens japonais, aurait régné 69 ans et
vécu un siècle. Les historiens chinois, au lieu d’attribuer un si long
règne à cette princesse, font figurer plusieurs souverains pendant cette
période: un roi, qu’on ne nomme point et auquel le peuple refusa de se
soumettre; puis une fille de l’impératrice, appelée _I-yu_, qui monta
sur le trône à l’âge de treize ans.

Le successeur de l’impératrice Iki-naga-tarasi fut l’empereur _Hon-da_,
fils de cette princesse et du mikado Tarasi-naka. Si le règne précédent
tient encore à la mythologie par le merveilleux dont les historiens
indigènes se sont plu à l’entourer, le nouveau règne appartient
définitivement à l’histoire. C’est à partir de cette époque que l’usage
de l’écriture s’est répandu au Japon, et que les lettrés de ce pays ont
commencé à cultiver la littérature chinoise.

Le _Ni-hon Syo-ki_ rapporte qu’en automne de la quinzième année du règne
de Hon-da (284 de notre ère), le roi de Paiktse envoya un personnage
appelé _A-ti-ki_ ou _A-to-ki_ offrir au mikado deux beaux chevaux de son
pays. Ce personnage savait lire le chinois, de sorte que le mikado le
nomma précepteur (_fumi-yomi-hito_ «maître de lecture») de son fils, le
prince héréditaire _Waka-iratuko_. _A-ti-ki_, ayant désigné un lettré
du royaume de _Haku-sai_, nommé _Wa-ni_, comme le plus capable pour
remplir cette mission, Honda envoya chercher _Wa-ni_ en Corée. Celui-ci
arriva au Japon l’année suivante (285 de notre ère), et fut aussitôt
appelé aux fonctions de précepteur du prince impérial.

Wani appartenait à la famille de l’empereur Kaotsou, de la dynastie des
Han, dont un des membres était venu s’établir en Corée, dans le royaume
de Paiktse. Mandé à la cour du mikado, il apporta au Japon le _Lun-yu_
ou Discussions philosophiques de l’École de Confucius, le
_Tsien-tze-wen_ ou Livre des Mille Caractères, et quelques autres
ouvrages chinois, dont nous ne possédons malheureusement pas la
nomenclature.

Toutefois, les relations de la Corée avec le Japon, dont elle
reconnaissait la suzeraineté[85] depuis les conquêtes de
Iki-nagatarasi, deviennent très suivies sous le règne de Honda; et nous
voyons des gens de la triarchie des Sankan employés par le mikado à de
grands travaux publics, notamment à creuser un lac qui fut nommé
_San-Kan-no ike_ «le lac des Trois Kan»[86]. Le prince Waka Iratsouko,
élève de Wani, acquit bientôt la connaissance de l’écriture chinoise. On
rapporte, en effet, qu’en 297 le roi de Koraï, ayant écrit au mikado une
lettre dans laquelle il se vantait que son pays avait apporté
l’instruction au Japon, ce prince lut lui-même la lettre, et, après
avoir témoigné à l’ambassadeur qui l’apportait son mécontentement pour
l’impolitesse de sa teneur, la déchira en morceaux[87].

A partir de cette époque, avec la littérature de la Chine, nous voyons
la civilisation chinoise, d’année en année, de plus en plus pénétrer de
part en part la civilisation japonaise. La langue écrite du
Céleste-Empire devient la langue savante du Nippon, les livres composés
dans cette langue, les livres classiques sur la culture desquels sera
basée désormais toute instruction soignée, toute éducation libérale.

Nous avons donc à examiner à présent, au moins dans ses traits les plus
caractéristiques, cette vieille et à tant d’égards étonnante
civilisation du Céleste-Empire, dont la connaissance était naguère
encore considérée comme indispensable à tout Japonais qui prétendait au
titre de lettré ou même simplement d’homme bien élevé. Depuis la récente
invasion des idées européennes au Japon, les indigènes négligent plus
que par le passé les études chinoises auxquelles ils s’adonnaient
naguère des leur entrée à l’école et jusqu’à la fin de leurs classes. On
aurait tort de croire cependant que ces études soient absolument
dédaignées, abandonnées par les insulaires de l’Extrême-Orient.
Quiconque possède une solide érudition sinologique est assuré de leur
estime, de leur courtoisie; et, en bien des circonstances, il n’y a pas
pour l’Européen de meilleur moyen d’acquérir la confiance de ces
intelligents orientaux, d’arriver à être admis sans détour dans leur
intimité, que celui qui consiste à leur montrer qu’on connaît à fond la
littérature antique du pays d’où ils ont tiré jadis leur écriture, leurs
sciences, leur religion et une grande partie de leurs idées morales et
philosophiques.

[Illustration]

[Illustration: La Civilisation Japonaise, (carte)]

[Illustration]



V

INFLUENCE DE LA CHINE

SUR

LA CIVILISATION DU JAPON

LA CHINE AVANT CONFUCIUS


Les premières relations suivies des Chinois avec les Japonais, au
IIIe siècle de notre ère, furent pour ces derniers le signal d’une
ère nouvelle de transformation sociale. La Chine apportait au Japon une
écriture d’une savante complexité[88], bien faite pour frapper
l’imagination d’un peuple encore enfant, et, avec cette écriture, une
histoire déjà vieille à cette époque de plusieurs milliers d’années
d’antiquité, une philosophie raffinée et des connaissances scientifiques
et industrielles relativement très avancées. Les insulaires de l’extrême
Orient, au naturel inquiet et essentiellement curieux, virent, dans
cette civilisation du continent, un grand modèle à suivre et à imiter,
quelque chose qui était pour eux une véritable révélation. De même que
les Japonais de nos jours se sont empressés de s’initier à toutes les
découvertes du génie européen, depuis l’ouverture des ports de leur
empire au commerce de l’Occident (1852), de même les Japonais des
premiers siècles de notre ère se jetèrent avec avidité sur tout ce qui
pouvait leur faire connaître les progrès accomplis alors sur la terre
ferme du continent asiatique.

La Chine a toujours vécu dans le passé: elle n’a jamais rêvé d’avenir
qui puisse égaler, et encore moins surpasser, les perfections des
premiers âges. C’est en étalant les fastes de son antiquité reculée,
qu’elle devait d’abord fasciner l’imagination des insulaires du Nippon.
Cette antiquité, que les Japonais instruits se sont fait un devoir
d’étudier durant la période de leur éducation classique, nous allons
essayer de l’envisager dans ses traits les plus saillants et les plus
caractéristiques.

On a beaucoup discuté sur l’origine de la nation chinoise: la plupart
des orientalistes inclinent à l’idée de placer son berceau au nord ou à
l’ouest du continent asiatique. M. d’Hervey de Saint-Denys est porté à
lui attribuer une origine américaine[89]. Je ne discuterai point ici
ces diverses théories; je me bornerai à dire qu’il résulte de mes
travaux que le plus ancien domaine de la civilisation chinoise doit être
placé en dehors des limites actuelles de la Chine proprement dite, à
l’ouest, dans la direction du Koukou-noor, probablement sur les versants
orientaux du mont Kouën-lun.

Quelques savants n’admettent point, sans de grandes réserves, les récits
antérieurs à la dynastie des _Tcheou_ (1134-256 avant notre ère), et
encore n’accueillent-ils pas sans difficulté ce qu’on nous apprend des
règnes de cette dynastie avant Confucius. Je crois les scrupules de ces
savants fort exagérés. Il est évident que plus on recul loin dans
l’antiquité, plus il faut s’attendre à trouver l’histoire mêlée à la
mythologie. Nous possédons néanmoins trop de sources certaines de
l’histoire antique de la Chine pour pouvoir reléguer dans le domaine de
la fable ce que nous savons, non-seulement des premiers temps de
l’époque des _Tcheou_, mais même une foule d’indices historiques
remontant à la dynastie des _Chang_, à celle des _Hia_, et, dans une
certaine mesure, au-delà de cette dynastie. L’authenticité de cette
histoire n’est que médiocrement établie, il est vrai, par les monuments
de l’art proprement dit. Les édifices de pierre sont de toute
rareté[90], les inscriptions insuffisantes, les bronzes pour la plupart
sans légendes sur lesquelles puisse s’exercer la critique avec quelque
chance de succès. En revanche, l’institution antique de la charge
d’historiographe officiel de l’empire, les conditions remarquables
d’indépendance dans lesquelles étaient placés les lettrés chargés de
cette haute fonction publique, nous fournissent des garanties de vérité
qu’on rencontrerait difficilement ailleurs. La création des
historiographes officiels et du Tribunal de l’Histoire est attribuée par
les Chinois au règne de Hoang-ti (2637 avant notre ère). Choisis parmi
les savants les plus renommés de l’empire, ils écrivaient jour par jour
les événements qui se passaient sous leurs yeux; pour les garantir du
danger qu’ils pouvaient encourir en racontant les faits qui n’étaient
pas de nature à plaire à l’empereur et aux grands, les institutions leur
accordaient le privilège de l’inamovibilité.

Les Chinois, comme tous les peuples qui ont occupé une large place dans
l’histoire, ont cherché à reporter aussi loin que possible dans
l’antiquité les vestiges primitifs de leur existence sociale. Confucius,
auquel on doit la reconstitution de leurs plus vieilles annales, était
un esprit sobre, d’une imagination étroite, peu enclin aux récits
merveilleux. Il chercha sans doute à trouver dans le passé une base sur
laquelle il put appuyer sa doctrine; mais, cette base trouvée, il n’eut
ni le goût, ni le besoin de faire remonter à des temps plus reculés les
fastes du peuple dont il s’était donné la mission de réformer les
mœurs et de régler l’existence. Eh bien! Confucius a non-seulement
admis comme historique le règne de _Hoang-ti_, qui vivait au XXVIIe
siècle avant notre ère, près de 600 ans avant la naissance d’Abraham,
mais même les règnes de princes antérieurs à Hoang-ti, tels que
_Chin-noung_ et _Fouh-hi_, qu’il désigne sous le nom de _Pao-hi_[91]. Le
règne de ce dernier empereur est placé par les historiens indigènes au
XXXVe siècle avant notre ère, c’est-à-dire longtemps avant l’époque
probable de la fondation des empires d’Égypte, de Babylonie et
d’Assyrie, et près de deux siècles avant la date attribuée au déluge
biblique.

De quelque côté que nous tournions nos regards, lorsque nous voulons
pénétrer les ténèbres de ces premiers temps de l’histoire, nous nous
trouvons en présence de fables et de légendes. S’il fallait renoncer aux
annales de tous les temps où la vérité s’est associée à la fiction,
l’histoire de notre globe serait bien moderne. Il appartient à la
critique, fondée sur les principes de l’ethnographie, de démêler ce qui,
de ces vieux âges, doit être acquis aux annales de l’humanité et ce qui
doit être relégué dans le domaine du mensonge et de la fantaisie. Le
contrôle de l’érudition ne saurait être exercé d’une façon trop sévère;
mais ce contrôle ne doit point avoir pour effet de repousser sans ample
discussion les faits dont l’authenticité ne paraît pas absolument
démontrée. L’esprit humain, on l’a dit souvent, invente peu; ses
prétendues inventions ne sont souvent que des échos, des réminiscences
des temps passés. Une foule de légendes décèlent des faits réels, dont
la trace mérite d’être recherchée. Qu’importe, au fond, qu’Homère soit
un personnage mythique: son nom signifie l’auteur ou les auteurs de
l’_Iliade_ et de l’_Odyssée_. Il peut se faire que beaucoup de noms
chinois des premiers âges n’aient pas été portés par ceux auxquels on
les attribue. Ce qui est utile de savoir, dans l’espèce, c’est avant
tout quelle a été l’évolution de l’humanité, l’évolution des peuples.
Les légendes archaïques de la Chine nous apprennent ce que la tradition
locale a conservé des époques primitives de ce vaste empire. Il est
intéressant de le connaître.

De ces légendes, la plus considérable, celle qui nous raconte la
condition du peuple chinois avant la fondation de la monarchie[92], a
été vulgarisée par les _Taosse_, prétendus sectateurs de la philosophie
de _Lao-tse_, dont l’influence fut prépondérante en Chine à l’époque de
la néfaste, mais à coup sûr mémorable dynastie des _Tsin_ (IIIe
siècle avant notre ère). Nous y trouvons l’histoire de deux chefs de
tribus _Yeou-tchao_ et _Soui-jin_[93], qui représentent la période
durant laquelle les Chinois, non encore civilisés, vivaient à l’état de
tribus nomades et à peu près sauvages, dans les régions montagneuses de
l’Asie Centrale.

Avec l’empereur _Fouh-hi_[94], sur l’existence duquel les lettrés
indigènes, dit le Père Amyot, n’émettent aucun doute, commence la
période où les Chinois se constituent en nation proprement dite,
reconnaissent un chef pour toutes leurs tribus et établissent au milieu
d’eux une sorte de gouvernement politique et religieux. A ce prince, la
tradition attribue l’invention d’une écriture rudimentaire, composée de
trois lignes entières ou brisées, qui, suivant leurs combinaisons,
servaient à rappeler un certain nombre d’idées simples, adaptées aux
besoins de l’administration publique. Les signes de cette écriture sont
désignés sous le nom de _koua_ ou trigrammes; ils remplacèrent une
écriture formée à l’aide de cordelettes nouées, analogues aux _qquipou_
des anciens Péruviens. Fouhhi est représenté avec des excroissances sur
le front, emblèmes du génie, qu’on remarque également sur l’image
traditionnelle de Moïse. On le désigne comme le premier législateur de
son pays; il ordonna que les hommes et les femmes portassent un costume
différent, et institua les cérémonies du mariage. Il passe aussi pour
l’inventeur du cycle de soixante ans, encore en usage de nos jours en
Chine, en Cochinchine, en Corée et au Japon, ainsi que du calendrier; il
enseigna à ses sujets plusieurs arts inconnus jusqu’alors, la musique,
la pêche, etc.

A la mort de Fouh hi, _Ching-noung_[95], dont le nom signifie «le
laboureur divin», fut appelé à lui succéder. Il inventa la charrue et
l’art de cultiver les champs. Il organisa les premiers marchés, enseigna
les principes de l’art de la guerre et s’appliqua à l’étude de la
médecine, fondée sur la connaissance des propriétés des plantes.

Les historiens chinois placent quelque fois plusieurs règnes entre ceux
de Chin-noung et de Hoang ti; mais ils s’accordent assez mal sur ce
qu’ils rapportent sur ces règnes. Avec Hoang ti seulement, leur récit
acquiert une apparence de vérité qui ne permet guère de le reléguer en
dehors du domaine de l’histoire positive. La soixante et unième année du
règne de ce prince (2634 ans avant notre ère), commence le premier des
cycles sexagénaires qui se sont succédé depuis lors sans interruption
jusqu’à nos jours.

Nous nous trouvons désormais dans le domaine de la chronologie
rigoureuse; car cette chronologie est fondée sur une computation des
années et des siècles qui ne paraît pas avoir été modifiée, en Chine,
depuis les temps les plus reculés. L’année chinoise la plus ancienne
était de 365 jours et un quart, juste comme l’année julienne; quant aux
siècles chinois, ils se composent de soixante années, formées par la
combinaison de deux petits cycles primordiaux, l’un de dix, l’autre de
douze éléments, qui, juxtaposés, ne peuvent jamais produire deux fois
une notation semblable pendant toute la durée de la période[96].

Hoang ti personnifie donc le point de départ historique des annales de
la Chine. Quant aux événements dont le récit est rapporté à son époque,
il est évident qu’il ne faut les admettre qu’avec réserve. On nous le
représente comme auteur d’une foule d’inventions, attribuées déjà, pour
la plupart, aux souverains semi-historiques qu’on cite comme ayant été
ses prédécesseurs. Enfin c’est à lui qu’est décerné pour la première
fois le titre de ti «empereur», qui fut substitué à celui de _wang_
«autocrate», donné aux princes qui avaient gouverné jusque-là sur la
Chine[97]. Ce titre, employé parallèlement avec celui de _chang-ti_ «le
haut _empereur_», par lequel on désignait déjà sous son règne l’Être
suprême, établissait, entre le Ciel et le maître de la Terre, une
corrélation de nature à rendre sacrées, aux yeux du peuple, les
prérogatives de sa haute magistrature. Après Hoangti, on place quatre
souverains: _Chao-hao_ fit exécuter de grands travaux publics, composa
une musique nouvelle et régla le costume que devaient porter les
mandarins des différentes classes; _Tchouen-hioh_ organisa le service
des mines, des eaux et des forêts, réforma le calendrier et plaça le
commencement de l’année à la première lune du printemps; il décréta
enfin que l’empereur seul offrirait désormais le grand sacrifice au
Chang-ti; _Ti-ko_[98] réforma les mœurs de son peuple et introduisit
la coutume de la polygamie; _Ti-tchi_[99], le dernier de cette période,
se livra à la débauche et à toutes sortes de désordres. Les anciens de
l’empire le déposèrent et élevèrent à sa place son frère _Yao_[100],
avec lequel commence l’histoire enregistrée dans le livre canonique des
Chinois appelé _Chou-king_. _Yao_ et ses deux successeurs au trône,
_Chun_ et _Yu_[101] sont considérés par les Chinois comme les modèles
éternels de toutes les vertus qui doivent entourer la majesté d’un
souverain. Aussi leur a-t-on décerné le titre de _san-hoang_ «les trois
augustes».

_Yao_ attachait un grand prix à l’étude de l’astronomie: il voulut que
la vie du peuple fût réglée sur les révolutions des corps célestes. Il
considérait la suprême puissance comme une lourde charge, que nul ne
devrait envier, mais à laquelle, non plus, personne n’avait droit de se
soustraire. Préoccupé de trouver un successeur, il repoussa la
proposition que lui faisaient ses ministres de désigner son fils pour
occuper le trône après lui, et finit par arrêter son choix sur un pauvre
laboureur nommé _Chun_, qui, né dans une famille obscure et entouré de
parents sans talent ni sagesse, sut vivre en paix en pratiquant les
devoirs de la piété filiale, étendue, comme le font les Chinois, à tous
les rapports qui existent entre les différents membres de la société:
l’empereur, les parents et les amis.

_Chun_ (2285 ans avant notre ère) hésita longtemps à accepter le trône
que Yao venait de lui offrir; il ne se trouvait pas à la hauteur de la
charge que l’empereur avait résolu de lui confier. Sur les instances
réitérées de Yao, il se décida enfin à prendre en main les rênes du
gouvernement. Comme son prédécesseur, il s’attacha à l’étude des
révolutions célestes et au perfectionnement du calendrier; il établit
un système de poids et mesures uniforme pour tout l’empire et institua
un code de justice criminelle, moins dur pour les coupables que les lois
qui étaient en usage avant sa promulgation. Quelques auteurs prétendent
même que les punitions corporelles ne furent mises en pratique que sous
la dynastie des _Hia_, et que les châtiments infligés sous le
gouvernement de _Chun_ ne consistaient qu’en cérémonies infamantes.
Pendant son règne, _Chun_ avait eu à se préoccuper du débordement du
fleuve Jaune et des inondations diluviennes qui avaient rendu
inhabitables de grandes étendues du territoire chinois. Un jeune homme
pauvre, nommé _Yu_, qui passait pour descendre de l’empereur Hoangti,
était devenu l’ingénieur de l’empire et avait dirigé de grands travaux
de canalisation pour faciliter l’écoulement des eaux. La sagesse dont ce
jeune homme avait fait preuve en maintes circonstances, engagea _Chun_ à
le désigner pour son successeur. Yu fit ses efforts pour décider
l’empereur à lui préférer un sage du nom de _Kao-yao_[102]. Cédant
enfin à la volonté du prince, il fut installé dans la Salle des Ancêtres
et proclamé empereur en 2205 avant notre ère. Avec lui commence la
première dynastie chinoise dite des _Hia_, qui gouverna la Chine pendant
plus de 420 ans (2205-1783 avant notre ère). La seconde dynastie fut
celle des _Chang_, laquelle dura 649 ans (1783-1134 avant notre ère). La
troisième dynastie enfin, celle des _Tcheou_, qui vit paraître les deux
plus célèbres philosophes de la Chine, _Lao-tsze_ et _Confucius_, dura
878 ans (1134-256 avant notre ère).

C’est aux livres canoniques appelés _King_, coordonnés par Confucius et
publiés par ses soins, que nous devons la connaissance d’à peu près tout
ce que nous savons des âges antérieurs à l’apparition de ce grand
moraliste. Les _King_ nous révèlent, dans la haute antiquité chinoise,
l’existence d’une sorte de religion monothéiste, dont le culte principal
aurait été celui d’un Être supérieur aux hommes, personnification du
Ciel, adoré sous le nom du _Chang-ti_ «le Suprême souverain». Quelques
orientalistes ont vu, dans ce nom _ti_, une analogie linguistique avec
la racine qui sert à désigner la divinité chez les peuples _âryens_, et
même dans quelques autres rameaux de l’espèce humaine. Nous n’avons pas
à examiner ici s’il est possible de croire sérieusement à la parenté du
mot chinois _ti_ et des mots θεὁς en grec, _deus_, _divus_ en
latin, _dieu_ en français, _teotl_ en aztèque, etc. De nombreuses et
savantes disputes ont été engagées sur le caractère monothéiste de la
religion des Chinois préconfucéens. Je ne saurais en rendre compte sans
entrer dans une foule de détails qui m’entraîneraient trop longtemps en
dehors du cadre de cette conférence[103]. Je me bornerai à ajouter que
ce monothéisme, tel au moins qu’il résulte des livres publiés par
Confucius, se présente à nous de la façon la plus vague, et que le
_Chang-ti_, le prétendu dieu unique des _King_, sans cesse confondu avec
le Ciel impersonnel, ne saurait être en aucune façon assimilé au
_Jehovah_ du canon biblique.

Certains passages des livres sacrés des Chinois sont cependant de nature
à rehausser l’idée que nous avons pu concevoir de leur doctrine relative
à l’existence d’un être supérieur, directeur _libre_ des choses de
l’univers, et à quelque chose qui ressemble fort à notre notion de
l’immortalité de l’âme. Mais ces passages n’ont pas encore été
suffisamment étudiés, et vous comprendrez que, lorsqu’il s’agit de
questions de doctrine aussi délicates, il serait imprudent de prononcer
un jugement avant d’avoir soumis les textes à toutes les investigations
de la critique. «Le Ciel lumineux, dit le Livre sacré des Poésies, a
des décrets qui s’accomplissent[104].» Et, ailleurs, le même livre
s’exprime ainsi: «Le Ciel observe ce qui se passe ici-bas; il a des
décrets tout préparés[105].» Les passages de ce genre ont été longuement
discutés par les auteurs chinois; mais leurs commentaires en
affaiblissent plutôt qu’ils n’en étendent la portée. Je ne saurais m’y
arrêter.

L’idée de l’immortalité de l’âme, et peut-être même celle de la
résurrection de la chair ou de la renaissance du corps dans l’empyrée,
semblent résulter également de quelques passages fort anciens des
_King_. On lit notamment dans le Livre des Vers: «Wenwang réside en
haut: oh! qu’il est lumineux au Ciel[106]», et un peu plus loin, dans la
même pièce: «Wenwang est aux côtés du Suprême Souverain[107]».
D’ailleurs, le culte des ancêtres, qui tient une place si considérable
dans les institutions chinoises, présuppose une sorte de croyance dans
la perpétuité de l’individu, et il ne paraît pas se réduire à une simple
vénération du souvenir. Ce culte, largement célébré dans le _Chi-king_,
où l’on trouve une série d’hymnes en l’honneur des parents défunts[108],
remonte aux temps les plus reculés de la monarchie; car les
commentateurs du _Koueh-foung_ voient, dans une des odes de cette
section[109], l’éloge de ceux qui ont conservé la coutume de porter
trois ans le deuil de leurs parents, coutume déjà tombée en désuétude à
cette époque.

Ce qui pourrait contribuer à rehausser l’idée que nous pouvons nous
faire des croyances métaphysiques de la Chine antique, c’est la
persistance avec laquelle ses anciens codes s’attachent à distinguer le
_formalisme_ des sacrifices de l’_esprit_ qui doit les inspirer. A cet
égard, le Mémorial des Rites est aussi clair, aussi explicite que
possible: «Dans les cérémonies, nous dit le quatrième livre canonique,
ce à quoi on attache le plus d’importance, c’est le sens (_i_) qu’elles
renferment. Si l’on supprime le sens, il ne reste que les détails
extérieurs, qui sont l’affaire des servants des sacrifices; mais le sens
est difficile à comprendre[110].»

Aux époques primordiales de l’histoire de Chine, nous trouvons déjà les
sacrifices en grand honneur, et celui que l’on offrait au Ciel, accompli
par l’empereur en personne. Ces sacrifices, comme l’a fort bien remarqué
Pauthier[111], différaient profondément de ceux que nous voyons
pratiquer dans les autres cultes: c’étaient des témoignages de
reconnaissance et de respect, et non des actes expiatoires pour obtenir
des faveurs exceptionnelles ou des changements aux lois régulières de
la nature.

Quel que soit, en somme, le caractère précis de la religion primitive de
la Chine, nous pouvons constater qu’elle s’est traduite, du moins dans
la pratique, par une organisation patriarcale de la société et de la
famille. L’expression fondamentale de la morale religieuse des
Chinois--et leur religion n’a guère été autre chose qu’une morale
religieuse--est incontestablement le _hiao_, mot que les orientalistes
traduisent d’ordinaire par «piété filiale», mais dont le sens est
beaucoup plus large, plus étendu que celui des mots par lesquels nous le
rendons en français. Le _hiao_ résume les devoirs sociaux entre
l’empereur et ses sujets, entre les divers rameaux de la famille, entre
les différents membres de la société. Ces devoirs ont pour point de
départ ou pour fin l’autorité paternelle, autorité absolue et
indiscutable, qu’elle s’attache à la personne du prince, père du peuple,
ou qu’elle s’applique à celle du chef de famille, père et tuteur né de
tous les individus qui la composent. De même que la majesté de
l’empereur est inviolable et ne saurait être appelée à un tribunal
quelconque par ses sujets qui sont ses enfants, de même le père de
famille n’est justiciable d’aucune autorité judiciaire, lorsqu’il est
accusé par ses fils. Au contraire, le parricide, les mauvais
traitements, les injures qu’on fait subir à son père, sont punis par les
peines les plus effroyables: le fils criminel envers l’auteur de ses
jours est taillé en pièces et brûlé; sa demeure est rasée[112].

La loi, malgré la constitution despotique de la Chine, est plus
exigeante encore pour l’accomplissement des devoirs envers les parents
qu’envers l’empereur lui-même. Tout fils soumis à ses père et mère doit
cacher leurs fautes et s’abstenir de les blesser par des réprimandes ou
des observations inopportunes. Tout sujet soumis à son prince ne doit ni
craindre de l’offenser par les remontrances que suggère le bien public,
ni cacher les fautes qu’il lui voit commettre[113].

Maître absolu de ses enfants, le chef de famille est également maître
absolu de son épouse. Ce serait cependant une exagération regrettable de
dire que la femme, dans l’antiquité chinoise, ait été esclave. La femme
intelligente y est, au contraire, l’objet d’une grande estime: les liens
du mariage y sont sacrés, inviolables. Le Livre canonique des Chants
populaires, à part un très petit nombre de pièces dont la tournure est
un peu lascive, respire un parfum de vertu conjugale qui s’accorde mal
avec ce qu’on a dit de la polygamie des anciens Chinois. Il est certain
que la pluralité des femmes était permise dès les temps des premières
dynasties, mais il est aussi positif que la fidélité, le bonheur des
époux monogames, la perpétuité des liens contractés pour une durée qui
dépasse même la vie terrestre, étaient hautement vantés en Chine, bien
des siècles avant Confucius. «L’union des époux, dit le Livre sacré des
Rites, une fois accomplie, jusqu’à la mort il n’est plus permis d’y rien
changer[114].» Un vieux chant sacré du royaume du _Tching_[115] exprime
les sentiments d’un homme qui se montre heureux de vivre avec sa seule
épouse et indifférent aux charmes des beautés qui rivalisent autour de
lui par le luxe de leur éclatante toilette[116]. Un autre chant nous
représente une femme séparée de son mari pour le service du roi, ne
rêvant plus qu’au moment d’être réunie à lui dans la tombe[117].

Les Chinois attachent un si grand prix à la perpétuité des liens du
mariage qu’ils font un objet de vénération des veuves qui ne consentent
point à se remarier. La coutume de décerner à ces femmes des honneurs
publics existe en Chine depuis des temps bien antérieurs à Confucius.
Leurs vertus sont célébrées dans les hymnes sacrées[118]; on érige, au
nom de l’empereur, des tablettes de marbre blanc pour perpétuer leur
souvenir. Je dois avouer que, du côté de l’homme, la conservation de la
fidélité conjugale et la perpétuité de ses liens n’ont pas préoccupé au
même degré les philosophes chinois. L’infériorité de condition de la
femme n’est évidemment pas contestable dans la morale écrite; elle l’est
beaucoup moins encore dans la vie quotidienne. «Les femmes, dit le P.
Lacharme, s’occupaient à coudre les vêtements. Le troisième mois après
la célébration de leurs noces, elles se rendaient à la salle consacrée à
la mémoire des ancêtres de leur mari, et, après cette visite seulement,
elles prenaient la direction de leur ménage[119]».

Le respect professé par la morale chinoise pour le père de famille
devait entraîner nécessairement, comme conséquence, le culte des aïeux.
Ce culte, profondément enraciné dans le cœur des Chinois, est
peut-être l’institution qui a le mieux résisté à toutes les vicissitudes
des siècles de démoralisation et de décadence. Il est encore pratiqué
avec le plus grand zèle, non-seulement au Céleste-Empire, mais encore
dans les pays voisins, qui ont subi l’influence civilisatrice de la
Chine. Les souverains se sont d’ailleurs attachés de tout temps à
donner, à cet égard, un exemple édifiant à leurs sujets, et ils ont
toujours professé le plus profond respect pour les hommes avancés en
âge. «Dans le festin en l’honneur des vieillards, qui se donnait au
Grand-Collège, dit le Livre sacré des Rites, l’empereur retroussait ses
manches et découpait les viandes; il prenait les assaisonnements et il
en offrait; il prenait la coupe et donnait à boire».[120]

Je ne puis m’étendre davantage sur le sujet si intéressant que je n’ai
fait qu’effleurer ici. Il ne me reste plus que quelques instants; je les
emploierai à expliquer comment, dans une monarchie despotique comme l’a
toujours été la Chine, les préceptes de la morale antique ont su
atténuer la rigueur de l’autocratie souveraine, assurer d’importantes
prérogatives aux hommes de science, et donner, en somme, aux lettrés de
l’empire une certaine liberté pour la critique des actes du Fils du Ciel
et de son gouvernement.

Si l’on étudie la philosophie de Confucius, sans tenir compte du milieu
où elle s’est produite et de l’application pratique qu’elle devait avoir
dans ce milieu, on est d’abord porté à n’y voir qu’un tissu de lieux
communs, et rien de ce qui rehausse les grandes doctrines de la Grèce et
de l’Inde. Confucius n’a jamais été métaphysicien, rêveur, ni poète: il
n’avait en vue que des résultats immédiats, et, parmi ces résultats, il
n’en trouvait pas qui lui parussent plus nécessaires que d’assurer la
concorde entre le prince et ses sujets. Il fallait modérer l’exercice de
l’omnipotence impériale, habituer le peuple à souffrir le joug, et lui
donner, sinon la possession de ses droits civiques, du moins le bonheur
de la famille, le bonheur domestique. A ce point de vue, on peut dire
qu’il a grandement réussi, qu’il a accompli une œuvre aussi digne
d’éloges que digne de mémoire. En lisant les chroniques des «saints
empereurs» Yao, Chun et Yu, on serait tenté de croire que la vertu la
plus parfaite était la seule loi qui guidât les princes dans la Chine
antique. Mais nous ne pouvons douter que cette vertu impériale, si
vantée par les historiens chinois, appartienne bien plus à la légende
qu’à la froide réalité. D’ailleurs, à côté de ces souverains
exemplaires, les annales indigènes nous citent des empereurs qui ont
abusé de la façon la plus cruelle, la plus dévergondée, de tous les
privilèges de la suprême autocratie; et, à l’époque où parut le célèbre
philosophe de _Lou_,--cette époque-là ne saurait être contestée comme
historique,--la Chine était en pleine démoralisation, en pleine
désorganisation sociale. Le grand art de Confucius fut de faire
accueillir par les maîtres de l’état l’idée que la vertu était une
qualité enviable pour un souverain; qu’un souverain était bien autrement
grand quand il savait mettre un frein à l’exercice de sa
toute-puissance, que lorsqu’il montrait au monde la satisfaction
effrénée de sa volonté et de ses caprices. Il ressuscita, s’il n’inventa
point complètement, le spectacle d’un empire gouverné par des princes
jaloux du bien-être de leur peuple. Il montra la souveraineté comme une
lourde charge imposée par le ciel, que le plus noble dévouement
permettait seul d’accepter. Il sut faire accepter les Rites comme la
base sur laquelle devait reposer l’édifice de la monarchie, et sans
lequel cet édifice était inévitablement condamné à s’écrouler à courte
échéance. Voltaire a dit de lui:

    De la seule raison salutaire interprète,
    Sans éblouir le monde, éclairant les esprits,
    Il ne parla qu’en sage, et jamais en prophète;
    Cependant on le crut, et même en son pays.

On le crut en effet, et vingt-cinq siècles après lui n’ont cessé de le
croire et de le respecter. Les souverains n’ont pas toujours suivi ses
enseignements; mais, quand ils s’en sont éloignés, l’exercice de leur
autorité est bientôt devenu impraticable; ils n’ont pas été brisés par
la force brutale: ils se sont anéantis par la force d’une morale
puissante et traditionnelle.

Le respect social, autre forme de ce que Confucius appelait le _hiao_
«piété filiale», est devenu, grâce à ce grand moraliste, le fondement de
la civilisation chinoise. Le respect, c’est vis-à-vis de la raison,
c’est vis-à-vis des interprètes de la raison, qu’il doit se manifester.
Les rites chinois ont voulu que tout citoyen, depuis l’empereur jusqu’au
dernier des plébéiens, s’inclinât devant le sage, devant l’instituteur
de la philosophie et de la science. «Le prince qui fait ses études, dit
le _Li-ki_, éprouve de la difficulté à respecter son précepteur (parce
qu’il est habitué à traiter tout le monde comme ses sujets). Cependant
le respect pour son maître n’est qu’un hommage à la vertu; et, en
rendant hommage à la vertu, on fait que le peuple apprend à avoir de la
considération pour les études. Aussi y a-t-il deux circonstances où un
souverain ne traite pas ses sujets comme des sujets: la première,
lorsque quelqu’un représente la personne d’un aïeul défunt; la seconde,
lorsqu’une personne remplit les fonctions de précepteur[121].»

Les hommes de science, c’est-à-dire les hommes qui ont approfondi la
philosophie et la morale antique, jouissent de la sorte, en Chine, des
plus précieuses prérogatives. Dans un pays essentiellement égalitaire,
où il n’existe aucune noblesse féodale, où les lettrés sont les
nobles[122], les grades universitaires servent seuls à constituer une
caste supérieure et privilégiée. Le modeste titre de bachelier suffit
pour modifier la situation d’un inculpé cité à la barre d’un tribunal,
vis-à-vis du magistrat appelé à le juger.

Les prérogatives des lettrés se manifestent surtout dans plusieurs
grandes institutions dont je ne puis dire que quelques mots en ce
moment. Les fonctions d’historiographe officiel de l’empire, qui furent
en quelque sorte des fonctions héréditaires, depuis la dynastie des
_Tsin_ jusqu’à celle des _Soung_[123], donnèrent aux lettrés qui en
furent successivement investis le droit d’écrire avec une certaine
liberté de critique les annales des princes qui régnaient à leur
époque. J’ai résumé dans une autre enceinte[124] les principaux traits
de l’histoire de cette institution, qui donne aux annales de la Chine un
caractère de véracité et d’indépendance difficile à trouver ailleurs.
J’ai cité l’histoire de cet historiographe qui, invité par l’empereur à
se taire au sujet d’un des actes de son règne, se borna à répondre à
l’autocrate que, non seulement il lui était impossible de passer sous
silence ce qu’il désirait cacher à la postérité, mais que son devoir lui
imposait encore de rapporter l’injonction de l’empereur d’avoir à se
taire en cette circonstance.

Il ne suffisait pas cependant qu’il y eût un fonctionnaire chargé de
faire connaître aux âges futurs les vertus et les défauts du prince, il
fallait encore qu’un magistrat placé près de la personne de l’empereur
fût chargé de lui adresser des représentations, lorsqu’il jugerait que
le souverain s’était écarté de la droite ligne. Ainsi fut créée la haute
dignité de Censeur Impérial. Le censeur avait le droit d’accuser
publiquement l’empereur de manquer à ses devoirs; et, lorsque celui-ci
abandonnait la sainte doctrine des sages rois de l’antiquité, il avait
sans cesse présente à la mémoire, pour la lui répéter, cette parole du
Livre sacré des Poésies: «Empereur, ne sois point la honte de tes
aïeux[125]!» Il est bien évident que, dans la longue durée de cette
institution, plus d’un censeur se fit le plat courtisan du maître; mais
il est juste de dire aussi que plus d’un n’hésita pas à accomplir son
devoir au péril de sa vie. Un censeur, persuadé du sort qui l’attendait,
un jour qu’il avait à faire à l’empereur des représentations
contrairement à sa volonté, fit conduire son cercueil à la porte du
palais où il allait s’acquitter de sa charge.[126] Un autre, torturé,
écrivit avec son sang ce qu’il n’avait plus la force d’exprimer à haute
voix. La tyrannie éphémère a pu les condamner parfois au dernier
supplice: elle a été impuissante à arracher de l’esprit chinois le droit
qui leur appartient de blâmer au besoin les actes du souverain et de
faire appeler devant leur tribunal les princes et les prolétaires
devenus égaux, du moment où les uns ou les autres sont tombés sous le
coup de leurs accusations.

En somme, sous le despotisme chinois, les disciples et successeurs de
Confucius ont proclamé hautement et fait accepter par tous, comme
principe fondamental de la politique, des formules qu’on croirait
émanées de la démocratie moderne: «Le Fils du Ciel est établi pour le
bien et dans l’intérêt de l’empire, et non l’empire, pour le bien et
dans l’intérêt du souverain[127].» Le droit à l’insurrection est même
énoncé clairement dans un passage du livre de Mencius[128].

On doit assurément flétrir le despotisme des empereurs de Chine comme
tous les autres despotismes; mais il serait injuste de croire qu’il est
plus barbare que ne l’a été l’autocratie d’une foule de souverains
européens. Il faut même ajouter, à l’honneur de la civilisation
chinoise, que la morale publique, la morale écrite, je pourrais dire la
morale officielle, condamne ses abus et ses excès, avec une énergie et
une persistance dignes à plus d’un égard de notre respect et de notre
admiration.

[Illustration]

[Illustration]



VI

LES GRANDES ÉPOQUES

DE L’HISTOIRE DE CHINE

DEPUIS LE SIÈCLE DE CONFUCIUS

JUSQU’A LA RESTAURATION DES LETTRES

SOUS LES HAN


Le siècle de Confucius fut un des grands siècles de l’histoire morale et
intellectuelle de l’humanité. Il vit paraître en Chine le philosophe
Laotsze, dans l’Inde le bouddha Çâkya-Mouni, à peu près en même temps
que Zoroastre allait chercher dans des pays inconnus les préceptes
d’une foi nouvelle, et Pythagore, en Égypte, l’initiation, à la suite de
laquelle il fonda la célèbre École Italique.

Je ne vous présente point ces synchronismes dans le but d’en tirer la
conclusion que tous ces célèbres instituteurs ont puisé leurs idées à
une source commune. Si, avec quelque apparence de vérité, on a pu
énoncer l’hypothèse que Laotsze avait tiré sa doctrine du même courant
philosophique où Çakya-Mouni avait trouvé l’inspiration première de la
sienne[129], c’est sans raison qu’on a dit que Confucius avait pu
profiter des enseignements de la Grèce et s’approprier les théories de
Pythagore et les préceptes du prophète Ezéchiel[130]. L’histoire de la
vie du philosophe chinois et l’itinéraire de ses voyages, qui ne l’ont
jamais porté en dehors des frontières de la Chine, sont trop bien
connus pour qu’on soit en droit de supposer qu’il ait jamais rien su
des opinions morales et politiques cultivées chez les peuples étrangers.
Son œuvre ne lui est pas exclusivement personnelle, bien loin de là;
mais tous ses emprunts, il les a faits aux vieilles traditions de son
pays. De sorte qu’on peut affirmer sans crainte que son œuvre est
essentiellement chinoise. C’est ce qui fait, sans doute, qu’elle a
survêcu à vingt siècles de révolutions, dans un des plus vastes empires
qu’ait connus l’histoire, et est restée, de nos jours encore, debout et
florissante au milieu du groupe ethnographique le plus dense, le plus
populeux qui se soit conservé sur la surface du globe.

Confucius, c’est la Chine ancienne et moderne personnifiée dans un seul
homme. Cet homme n’a certainement pas été le génie le plus original, le
penseur le plus profond, le philosophe le plus pénétrant, le narrateur
le plus aimable qu’ait enfanté l’immense région où coule le fleuve
Jaune. Loin de là; son génie ne s’assimila qu’avec peine celui qui
avait plané sur l’empire aux mémorables époques antérieures à la
dynastie des Tcheou (1134 avant notre ère); sa pensée ne sut point
s’élever au-dessus du domaine du bon sens le plus vulgaire; sa
philosophie ne s’engagea, pour ainsi dire, jamais dans les régions
périlleuses de la métaphysique, et ne se préoccupa guère plus de la
physique; ses connaissances, en somme, furent des plus modestes, et sa
faible imagination ne lui permit qu’après de pénibles efforts de
comprendre quelque chose à la musique, sans qu’il lui fût jamais donné
d’atteindre à la hauteur de la poésie. Ce serait à tort qu’on
appellerait Confucius _philosophe_, si l’on entendait donner à ce mot
une signification supérieure à celle que fournit son étymologie. Il fut
un sage, un moraliste, tant soit peu un économiste; en tenant compte de
l’époque où il vécut, c’est assez dire pour sa gloire, et je ne vois pas
l’avantage de lui attribuer des qualités qu’il n’eut point, et dont
l’énonciation enthousiaste, par la bouche de maint historien, n’a eu
pour effet que de fausser l’histoire et de dénaturer le caractère d’une
œuvre toute de paix et d’éducation publique.

Tout autre fut Laotsze, son contemporain[131]. Laotsze ne nous est connu
que par un ouvrage mutilé, fort obscur, en certains endroits
inintelligible. Cet ouvrage, intitulé _Tao-teh-king_ «Le livre de la
Voie et de la Vertu»[132], n’en a pas moins suffi pour assurer à son
auteur une célébrité exceptionnelle, et pour donner naissance à une
secte nombreuse, à certaines époques omnipotente, et au sein de laquelle
se sont élevés, d’âge en âge, des philosophes d’une incontestable
valeur.

Les difficultés inhérentes au texte du _Tao-teh-king_ sont telles que,
sur bien des points essentiels, il n’est pas possible de savoir au juste
à quoi s’en tenir au sujet des idées de Laotsze; mais on peut en
comprendre suffisamment pour entrevoir au moins les traits
caractéristiques de sa doctrine.

Confucius croyait à la perfection dans la nature et dans l’homme: il
admettait qu’en se conformant à la nature, l’homme pouvait être heureux.
L’idée de la perfection originelle de l’homme, profondément enracinée
dans son esprit, est l’objet d’une maxime enseignée dans toutes les
écoles où l’on garde religieusement le culte de sa mémoire: «La nature
de l’homme est bonne en principe» (_Jin-seng pen chen_).

Au contraire, Laotsze, comme le bouddha Çâkya-Mouni, n’a pas foi dans la
destinée de l’homme, dont il considère l’activité comme un suprême
malheur. A l’inverse du philosophe Fichte, il enseigne que la suprême
vertu consiste dans le «non-agir». C’est en se soumettant au principe
de l’inaction qu’on se conforme à la Loi éternelle (_tchang tao_).
L’individu n’est rien qu’un instrument de cette loi qui est la Fatalité
absolue; et, comme la raison de cette fatalité est incompréhensible pour
l’homme, son devoir est de ne rien faire, car toute action, toute pensée
même, est inutile, partant nuisible et coupable, puisqu’elle ne peut
s’associer à la Voie Suprême dans laquelle est entraîné, inconscient,
l’univers tout entier. C’est quand l’homme est arrivé à ne plus être
distinct de la Loi Eternelle par l’annihilation de son individualité
qu’il atteint la suprême perfection, laquelle consiste à se confondre
lui-même dans cette Loi Eternelle, qui ressemble étonnamment à ce que
les bouddhistes appellent le _nirvâna_.

Confucius, voyant la décadence des mœurs de son pays,--et la
corruption dont la cour des Tcheou donnait le fatal exemple au peuple
chinois,--se crut prédestiné au rôle de réformateur. Il parcourut
plusieurs parties de l’empire pour étudier les mœurs et les besoins
des populations; puis, comme il trouva nécessaire de baser ses
enseignements sur une autorité non encore complètement oubliée des
masses, il s’attacha à rechercher les préceptes écrits de la morale
antique, et les rites que les anciens rois avaient adoptés pour
faciliter l’application de ces préceptes. A la mort de sa mère, il
voulut accomplir, de point en point, les cérémonies que la sagesse des
premiers rois avait prescrites pour les funérailles. Le spectacle
solennel de ces cérémonies, oubliées depuis longtemps, impressionna à un
haut degré les Chinois qui, depuis lors jusqu’à notre époque, ne
cessèrent plus de s’y conformer de la façon la plus rigoureuse.

La vie austère du grand moraliste appela sur lui l’attention de
plusieurs des princes qui régnaient alors sur diverses parties de la
Chine. Appelé à leur cour, il y fut accueilli avec les plus grands
honneurs, et reçut des charges qu’il accepta parfois dans l’espoir de
profiter de son autorité pour réformer les abus. Mais, le plus souvent,
ces princes, tout en lui témoignant la plus haute estime, continuèrent à
vivre dans le luxe et la débauche. La rigidité de sa doctrine le mit
souvent en butte à la persécution, et peu s’en fallut qu’il ne fût mis à
mort, en châtiment de l’indépendance des représentations qu’il ne
craignait pas d’adresser aux rois et aux grands.

Dégoûté de la vie publique, à l’âge de soixante-huit ans, il rentra dans
le royaume de _Lou_, sa patrie, et se livra dès lors sans relâche à la
révision des Livres Canoniques de la Chine antique, dont il avait
recueilli des fragments dans ses voyages, et surtout dans les archives
de la grande bibliothèque impériale des Tcheou. A ses derniers moments,
il confia ces livres canoniques à ses disciples qui les transmirent à la
postérité sous le nom de _King_.

L’existence de Laotsze nous est dépeinte sous des couleurs qui
contrastent, de la façon la plus tranchée avec celle de Confucius. Loin
d’aller au-devant des masses, de rechercher leur confiance,
d’ambitionner une popularité, quelque légitime qu’elle ait pu être,
Laotsze cherche à vivre dans l’isolement, ne s’entoure point de
disciples, ne reçoit qu’avec regret les visiteurs qui viennent lui
demander des leçons, et se montre toujours indifférent à l’opinion du
monde. Lorsqu’un jour Confucius se décide à l’aller voir dans sa
retraite, il le reçoit froidement, lui reproche l’orgueil qu’il fonde
sur la foule des admirateurs dont il se laisse entourer, et le congédie
après n’avoir donné à ses questions que des réponses brèves et évasives.

Confucius et Laotsze n’en ont pas moins été les deux plus grands
instituteurs de la Chine, et leur doctrine n’a jamais cessé d’y compter
de nombreux sectateurs, même depuis l’époque où la foi du bouddha
Çâkya-Mouni est devenue la religion officielle de l’Empire. Il est juste
de reconnaître, cependant, que la morale essentiellement pratique de
Confucius y a implanté plus profondément ses racines que la philosophie
abstraite de Laotsze. Confucius, en fondant ses enseignements sur les
antiques doctrines des premières dynasties, répondait aux besoins de la
nation chinoise, jalouse de trouver dans le passé la raison d’être de
son autonomie nationale. Les Fils du Ciel eux-mêmes avaient tout intérêt
à s’appuyer sur les principes de son École, pour consolider leur
autorité suprême. Il fallait un homme aussi audacieux que le fut
_Tsin-chi Hoang-ti_, ce génie puissant et orgueilleux de la révolution
chinoise au IIIe siècle avant notre ère, ce célèbre persécuteur des
lettrés et ce constructeur de la Grande-Muraille, pour répudier les
enseignements de Confucius et leur préférer, non point la philosophie de
_Tao-teh-king_, comme on l’a trop souvent répété, mais les pratiques
extravagantes et désordonnées de la congrégation des Taosse. Les
_tao-sse_ se donnent comme les disciples de Laotsze; mais rien n’est
aussi contraire à la pensée de ce grand maître que leur culte, dans
lequel se sont infiltrées toutes les pratiques de la plus grossière
idolâtrie, alliée à l’exercice de la magie et de la sorcellerie. La
faveur dont ils furent l’objet, sous le règne de Tsinchi Hoangti, vint
de ce que le prince, dont le nom signifie le Souverain suprême _premier
de sa race_, voulait, à tout prix, effacer les souvenirs des âges qui
l’avaient précédé; ce qui l’obligeait à proscrire la lecture des livres
de Confucius, où ces âges étaient exaltés, glorifiés. Les Tao sse eurent
encore quelques jours de faveur, sous la dynastie de _Tang_ (618 à 906
de notre ère), grâce à la supercherie au moyen de laquelle ils
persuadèrent à l’empereur qu’il descendait du philosophe Laotsze. Mais,
sous la dynastie mongole, ils se virent persécutés, poursuivis, et leurs
livres condamnés à la destruction. Depuis lors, ils ont pu reconquérir
une certaine somme de liberté, mais ils n’ont jamais cessé d’être
surveillés par le gouvernement chinois, qui a tenu à les isoler, autant
que possible, dans les enceintes étroites de leurs monastères et de
leurs couvents[133].

Laotsze, s’il n’a pas eu de disciples durant sa vie, n’en a pas moins
fondé, en dehors du tao-sséisme vulgaire et grossier, une école
philosophique où se sont distingués des penseurs et des écrivains
remarquables à plus d’un titre. Il n’entre pas dans le cadre exigu de
cette conférence, d’énumérer même les noms les plus distingués de cette
école. Je me bornerai à citer les deux plus anciens, qui sont d’ailleurs
les plus célèbres.

_Lieh Yu-keou_, communément appelé _Lieh-tsze_, est un des plus fameux
philosophes de l’école de Laotsze. Il vivait au IVe siècle avant
notre ère; on lui doit un livre intitulé _Tchoung-yu tchin king_, qui
n’a encore été l’objet d’aucune traduction, d’aucune notice analytique.

A la même époque parut le célèbre _Tchouang-tsze_, qui composa un
ouvrage intitulé _Nan hoa king_ «le Livre sacré de la Fleur du
Sud».[134] En tête de cet ouvrage, se trouve un chapitre intitulé
_Siao-yao-yeou_, que l’on considère comme une des productions les plus
remarquables et les plus singulières de cette branche de la littérature
chinoise[135].

Ce n’est qu’à une époque plus moderne, et à la suite de la grande
révolution opérée par Tsinchi Hoangti, que l’on rencontre, dans les
ouvrages de cette secte, des dissertations sur les sciences occultes, la
magie, les divinités célestes et infernales, le breuvage de
l’immortalité, etc.

La philosophie de Confucius, si elle ne décèle pas une somme de
spéculation intellectuelle égale à celle qui a donné naissance à
l’œuvre de Laotsze et de quelques-uns de ses successeurs, a eu du
moins l’avantage de ne jamais provoquer le dévergondage qui s’est
maintes fois donné libre carrière dans les productions des auteurs
taosseistes. Le bon sens, qui fut le guide fidèle du grand moraliste de
Lou, fut aussi l’inspirateur des écrits de son école. Un de ses plus
illustres représentants, _Meng-tsze_, connu des Européens sous le nom
latinisé de «Mencius», et contemporain des philosophes taosseistes,
Liehtsze et Tchouangtsze, consigna ses idées relatives à l’organisation
sociale et à l’économie politique dans un livre qui, par son ancienneté
et sa valeur, a mérité d’être compté parmi les Quatre livres classiques
des Chinois (_Sse chou_). Mencius avait été disciple de _Tsze-sse_,
lui-même disciple et petit-fils de Confucius, et auteur du
_Tchoung-young_, second des Quatre livres que je viens de mentionner.
Mengtsze croit que l’homme est bon par nature; mais que, doué du libre
arbitre, il a besoin d’être dirigé pour ne pas corrompre les qualités
qui, dès sa naissance, existent en lui à l’état rudimentaire.

A l’époque où se produisit le grand mouvement intellectuel auquel
s’attachent les noms de Confucius et de Laotsze, la Chine, dont
l’étendue était beaucoup plus restreinte qu’elle ne l’est aujourd’hui,
se trouvait morcellée en plusieurs petits états, au milieu desquels
était enclavé le maigre empire suzerain des Tcheou. L’insuffisance des
derniers princes de cette dynastie, la corruption qui régnait à leur
cour, resserraient sans cesse les étroites frontières de cet empire. A
l’époque d’Alexandre le Grand (312 av. notre ère), il ne s’étendait pas,
du côté du nord, au delà des rives du fleuve Jaune, et n’atteignait déjà
plus, du côté du sud, celles du Kiang.

Tandis que l’empire des Tcheou, rongé par toutes les débauches et toutes
les dépravations, allait s’amoindrissant de jour en jour, les états
feudataires relevant de cet empire devenaient de moins en moins
nombreux, à l’avantage de celui de _Tsin_ qui dominait déjà sur un
cinquième de la Chine. _Nan-wang_, souverain des Tcheou, comprenant
enfin les projets ambitieux de _Siang-wang_, roi de Tsin, ordonna à tous
les princes qu’il considérait comme ses vassaux, de prendre les armes
contre ce puissant ennemi. Mais bientôt, saisi lui-même de terreur, il
alla se constituer prisonnier de son rival qu’il reconnut pour son
maître, après lui avoir cédé les trente-six dernières villes qui étaient
restées en son pouvoir. Ainsi finit la dynastie des Tcheou, l’an 256
avant notre ère.

Nous ne nous occuperons pas ici du règne éphémère des rois de _Tsin_ que
l’histoire place en tête de la dynastie de ce nom, et nous arriverons de
suite à l’époque mémorable de _Tsin-chi Hoang-ti_, qui fut en réalité le
premier empereur de cette dynastie, et même le prince qui la résume tout
entière. Ce puissant génie, que quelques auteurs ont comparé à Napoléon
Ier et qui sut élever pour la première fois la Chine à la hauteur
d’un grand et puissant empire autonome, voulait, dans son orgueil, que
l’histoire commençât avec lui, que ses successeurs ne portassent plus
pour nom qu’un numéro d’ordre d’une série unique dont il aurait occupé
la tête, et qu’en conséquence tout le passé fût enseveli dans un éternel
oubli. C’est en partant de ces idées qu’il décréta l’incendie des livres
sacrés recueillis par Confucius et par ses disciples, ainsi que tous les
ouvrages historiques qui étaient alors dans l’empire. Ses persécutions
contre les lettrés lui valurent la haine implacable de presque tous les
hommes qui, depuis son époque, se livrèrent en Chine à la culture des
lettres. L’histoire de ce prince a sans doute été, de la sorte,
profondément altérée; et il paraît évident que, si ses crimes ont été
soigneusement enregistrés, la haine et une certaine somme de calomnie se
sont efforcées d’amoindrir la mémoire de ses hautes capacités politiques
et militaires. Les annalistes chinois vont jusqu’à prétendre qu’il
n’appartenait pas à la race des princes de Tsin. Un riche marchand du
pays de Tchao aurait conçu l’ambitieux projet de faire monter au trône
un enfant de son sang, et, dans ce but, se serait procuré une esclave
d’une extrême beauté qu’il aurait fait accepter pour épouse à _I-jin_,
héritier du prince de Tsin, après l’avoir fait séjourner quelques jours
sur sa couche.

Ce récit paraît d’autant plus apocryphe que la mère de Tsinchi Hoangti,
au dire des mêmes chroniqueurs, ne lui donna le jour qu’après une
grossesse de douze mois. Quoiqu’il en soit, ce prince sut conquérir,
tant par la force de ses armes que par ses stratagèmes et ceux de son
fameux ministre _Li-sse_, les sept états féodaux qui se partageaient
alors la Chine. Devenu seul maître de tout l’empire, il s’arrogea le
titre de _Hoang-ti_ «le suprême Empereur», qu’aucun prince n’avait osé
s’attribuer avant lui, et se fit redouter au-delà de ses frontières, au
nord-ouest par les _Hioung-nou_ qu’un de ses généraux se chargea de
tailler en pièces, au sud-est par des victoires qui lui assurèrent la
domination des pays barbares où sont situées aujourd’hui les provinces
du Kouangtoung et du Kouangsi.

Le succès éclatant de ses armes, la grandeur de son empire, le luxe de
sa cour où il avait réuni les trésors enlevés aux palais des princes
qu’il avait dépossédés, l’obéissance servile qu’il était sûr de
rencontrer sur son passage, tout était fait pour exalter son orgueil et
le confirmer dans la pensée que jamais la Chine n’avait eu un souverain
digne de lui être comparé. Quelques lettrés cependant ne craignirent pas
de provoquer, à plusieurs reprises, sa colère en lui faisant des
représentations et des remontrances de nature à rabaisser la haute idée
qu’il avait conçue de ses mérites et de ses perfections. Les châtiments
terribles qui furent presque toujours la suite de ces actes d’audacieuse
indépendance ne découragèrent pas les lettrés qui persévéraient avec une
constance infatigable dans la voie où ils s’étaient engagés. Ces
remontrances sans cesse renouvelées finirent par exaspérer à un tel
degré le puissant monarque, qu’à la suite d’un grand banquet offert, à
l’instar des fondateurs des premières dynasties, aux grands de sa cour
et à soixante lettrés de premier ordre, il décréta, sur la proposition
de son ministre Lisse, l’incendie de tous les livres sacrés et
historiques qui pouvaient exister dans son empire, et des punitions
sévères pour ceux qui chercheraient à les sauver de l’anéantissement (en
213 av. n. è.). Et, pour que les lettrés que cet édit exaspérait
n’eussent pas le temps de susciter des troubles, il ordonna, peu après,
que tous les mécontents et ceux qu’on pouvait supposer tels fussent
employés à la construction de la grande muraille qu’il fit élever au
nord de ses états pour mettre obstacle aux invasions des Tartares. Trois
cent mille hommes, sous les ordres du général _Mong-tien_, furent
chargés de surveiller ceux qui avaient été envoyés pour travailler à
cette construction et pour châtier, au besoin, toute tentative
d’indiscipline et de révolte qu’on pourrait provoquer parmi eux. Quelque
temps auparavant, les lettrés de la capitale, appelés à donner leur
opinion sur l’idée de Lisse s’étant trouvés d’accord pour la blâmer
énergiquement, furent déclarés coupables du crime de lèse-majesté:
quatre cent soixante d’entre eux furent condamnés à être enterrés vifs,
et on n’en trouva pas un seul qui, au moment du supplice, consentît à
racheter sa vie au prix d’une déclaration contraire à celle qu’il avait
faite aux émissaires du puissant ministre.

On a considérablement exagéré les conséquences du décret de Chi Hoangti
qui ordonnait la destruction par le feu de certains livres de
l’antiquité chinoise. Ce décret ne pouvait aboutir au résultat qu’avait
fait espérer à l’autocrate chinois le ministre Lisse; et, parmi les
livres qui furent brûlés, les ouvrages de Confucius, qu’on avait surtout
l’intention d’anéantir, se sont à peu près tous retrouvés après la mort
du tyran, qui eut lieu d’ailleurs trois années après la promulgation de
l’édit incendiaire. Ainsi que l’a fait justement remarquer un écrivain
de l’époque des Soung nommé _Tching Kiah-tsaï_, ce ne sont pas les Tsin
qui ont anéanti les anciens livres disparus dans la proportion de 98 à
99 sur 100: ce sont les lettrés eux-mêmes qui les ont perdus!

A la mort de Tsinchi Hoangti, toutes les femmes de ce prince qui ne lui
avaient pas donné d’enfant furent condamnées à le suivre dans la tombe,
ainsi qu’un grand nombre de guerriers qui furent enterrés vifs à ses
côtés. Les intrigues d’un eunuque du palais, nommé _Tchao-kao_, firent
monter sur le trône le second fils du monarque, au détriment de son fils
aîné qu’il avait envoyé en exil pour s’être permis quelques
représentations au sujet de sa manière despotique de gouverner le
peuple. Ce jeune prince qui prit, suivant la volonté qu’avait exprimée
son père, le nom de _Œll-chi Hoang-ti_ «le suprême empereur nº 2»,
passa dans la débauche les trois années de son règne, durant lequel
l’empire commença à se démembrer de tous côtés. L’eunuque Tchaokao,
redoutant que le ministre _Li-sse_ fût un obstacle à ses desseins
ambitieux, le dénonça au jeune prince comme coupable de haute trahison.
L’empereur chargea l’eunuque de le juger lui-même et de le condamner:
la sentence ne se fit pas attendre, et le fameux conseiller de Chi
Hoangti fut coupé en morceaux sur la place publique. Peu de temps après,
l’eunuque _Tchao-kao_ donnait la mort à l’empereur, qui lui demandait en
vain grâce de la vie et une petite seigneurie, en échange de l’empire
dont il lui abandonnait la souveraineté. L’eunuque appela sur le trône
le frère aîné de l’empereur qu’il avait dépossédé lui-même quelques
années auparavant. Le nouveau souverain, persuadé du sort qui
l’attendait, s’il ne parvenait pas à se défaire du tout-puissant eunuque
que son prédécesseur avait élevé à la dignité du premier ministre,
réussit à l’assassiner par ruse au moment où celui-ci lui faisait les
salutations d’usage. Après quarante-cinq jours de règne, apprenant que
deux armées des rebelles s’avançaient à grands pas vers sa capitale, il
descendit volontairement du trône, et remit les insignes de la
souveraineté impériale entre les mains de _Licou-pang_, fondateur de la
nouvelle dynastie des _Han_. Sur ces entrefaites, un autre chef de
révoltés détruisit le palais, entra dans la capitale des Tsin, tua
l’empereur de sa propre main, fit mettre à mort tous les membres de sa
famille, et ne se retira qu’après avoir fouillé les tombeaux de ses
prédécesseurs et jeté leurs cendres au vent.

Ainsi s’éteignit la courte et étonnante dynastie des Tsin, qui avait
occupé le trône impérial de Chine pendant quarante-neuf ans (de 255 à
206 av. n. è.).

La grande dynastie des Han, qui dura 470 années (de 206 av. n. è. à 264
apr. n. è.), eut comme je l’ai dit, pour fondateur, un soldat heureux
nommé _Lieou-pang_, qui figure dans la liste des empereurs de la Chine
sous le nom de _Kao-hoang-ti_ «le grand Empereur suprême». Sous son
successeur, _Hoeï-ti_ (de 194 à 188 av. n. è.), le décret contre la
conservation des anciens livres fut révoqué. On s’occupa aussitôt à
rechercher les manuscrits qui avaient pu échapper aux prescriptions
incendiaires du ministre _Li-sse_, et tous les lettrés se livrèrent avec
une ardeur infatigable à cette grande œuvre de restauration que la
nouvelle dynastie considérait comme une des gloires les plus solides
qu’il lui était réservé d’obtenir aux yeux de la postérité.

La restauration des lettres, sous la dynastie des Han, fut
définitivement accomplie par le quatrième souverain qui mérita, à ce
titre, le nom de _Wen-ti_, «L’Empereur de la littérature». Sous son
règne, on inventa le papier, l’encre et les pinceaux à écrire, et on
renonça à l’usage des tablettes de bambou sur lesquelles on avait
jusqu’alors l’habitude de graver les caractères.[136] Ce prince réduisit
en outre de moitié les impôts, et fit refleurir l’agriculture qui avait
été ruinée pendant les guerres incessantes de la dynastie des Tsin.
Bientôt après on rouvrit les écoles, et la doctrine de Confucius fut de
nouveau l’objet d’un enseignement public. Quatre siècles et demi plus
tard les premiers livres de la doctrine du grand moraliste de Lou
étaient apportés pour la première fois au Japon, où une fête fut
instituée en son honneur par ordre du mikado, l’an 701 de notre ère.

[Illustration]

[Illustration]



VII

LA LITTÉRATURE CHINOISE

AU JAPON


La littérature chinoise est essentiellement la littérature classique du
Japon. Depuis l’ouverture des ports du Nippon au commerce étranger,
depuis la dernière révolution qui a rétabli l’autorité effective des
mikados, on peut bien constater un certain abaissement des études
chinoises dans les îles de l’Extrême-Orient: la préoccupation presque
générale des indigènes de s’assimiler les idées occidentales et de
connaître nos langues et nos sciences a certainement contribué à faire
négliger dans les écoles l’étude longue et pénible des monuments
littéraires du Céleste-Empire; on peut même constater un certain dédain
que professe «le jeune Japon» pour tout ce qui peut rattacher sa
civilisation à la patrie de Confucius. Il n’en demeure pas moins vrai
qu’il n’y a pas de bonne éducation chez les Japonais sans de solides
connaissances en chinois, et qu’un indigène qui serait ignorant du style
des livres canoniques et des historiens de la Chine, eût-il une forte
teinture de sciences européennes, n’en serait pas moins un homme mal
instruit et incapable d’occuper une place quelque peu éminente dans les
destinées de son pays.

J’ai souvent rencontré des Japonais qui, sans ignorer complètement la
langue écrite des Chinois, ne pouvaient comprendre que difficilement les
chefs-d’œuvre de leur antique littérature. Eh bien! il est tellement
vrai que l’intelligence de ces chefs-d’œuvre est essentielle à
quiconque, dans l’Extrême-Orient, prétend jouir des privilèges d’une
éducation soignée, que j’ai toujours constaté une sorte d’embarras chez
ces insulaires quand ils se trouvaient en présence d’Européenns plus
familiarisés qu’eux-mêmes avec les livres qui ont été, pendant bien des
siècles, la base de toute éducation libérale dans leur empire. J’ai
connu également des lettrés japonais profondément versés dans la culture
des lettres idéographiques, et il m’a suffi de lire en leur présence
quelques anciens textes chinois pour établir avec eux des liens d’une
amitié profonde et durable. La citation à propos d’une phrase des _King_
ou des _Sse-chou_, l’interprétation exacte d’une locution rare et
difficile, suffit parfois pour vous assurer leur estime et leur
sympathie. Et, croyez-le bien, l’estime et la sympathie conquises de la
sorte est toute différente de celle qu’on acquiert en se posant
vis-à-vis d’eux en professeurs de sciences ou d’idées européennes.

Dans le premier cas, vous vous êtes à demi naturalisé japonais: vous
leur avez montré que vous ne professez pas de dédain pour ce qu’avaient,
pendant des siècles, cultivé leurs pères, que vous ne condamnez pas en
tout leurs vieilles traditions et leur histoire, que vous pouvez admirer
avec eux des beautés à peu près complètement inconnues ou incomprises
des orgueilleux Occidentaux, vous associer aux nobles émotions de leur
intelligence, vivre de leur vie à eux et non point exclusivement d’une
vie étrangère à la leur. Pour vous, ils sont capables de cette amitié
solide que saint François-Xavier considérait comme une des précieuses
qualités de l’esprit japonais.

Dans le second cas, au contraire, si, ignorant ou dédaigneux de leur
littérature classique chinoise, vous venez étaler à leurs yeux les
merveilles de la civilisation européenne, de cette civilisation qui
s’est imposée par la force à la leur, curieux par nature, ils
s’attacheront momentanément à vous pour s’initier à toutes les
merveilles de nos sciences et de nos arts; ils se feront volontiers vos
élèves pour chercher à s’assimiler vos connaissances et à se donner
aussi vite que possible l’apparence de les avoir acquises; mais, dès
qu’ils croiront posséder ces connaissances--et ils le croiront bientôt,
car ils apprennent vite et se contentent aisément de notions
superficielles,--vous leur deviendrez au fond aussi antipathiques que
possible; ils resteront peut-être courtois vis-à-vis de vous; mais,
soyez-en sûrs, ils n’auront aucune estime pour votre savoir, aucune
amitié pour votre personne, aucune reconnaissance pour vos leçons. Sans
vous en douter, et tout en répondant à leurs incessantes questions, vous
aurez blessé leur sentiment national, vous serez devenus à jamais des
étrangers pour eux.

Je pense donc qu’il est nécessaire, pour vous qui êtes appelés à vous
trouver en contact de tous les instants avec les Japonais, de ne pas
être ignorants, comme je viens de vous le dire, de ce qui constitue, à
leurs yeux, la base de l’instruction supérieure. Dans ce but, je
jetterai un coup d’œil rapide sur les monuments de cette littérature
classique de la Chine que je regrette, faute de temps, de ne pouvoir
vous faire connaître d’un façon suffisamment étendue et approfondie.

La littérature chinoise est tout à la fois une des plus vastes et l’une
des plus anciennes littératures du monde. La science à laquelle on a
donné le nom de sinologie s’est efforcée, depuis plus de deux siècles,
de nous faire connaître ses principaux monuments. Sa tâche si
laborieuse, si méritoire, est cependant loin d’être accomplie. Et quand
on songe que les livres sacrés de la Chine n’ont pas encore été tous
traduits[137]; que nous ne possédons, pour ainsi dire, aucune version
européenne des grands historiens de cet empire; que, à l’exception du
livre de Laotsze[138], tous les ouvrages des philosophes chinois nous
sont inconnus; que nous n’avons publié presque rien, dans nos langues,
des grands recueils d’érudition, d’archéologie, de mythologie, de
géographie et de science de cette étonnante civilisation, on peut, sans
craindre d’être démenti, affirmer qu’il reste aux futurs adeptes de la
sinologie à accomplir plus de travaux de premier ordre que n’en ont
produit, depuis le siècle de Louis XIV, tous les orientalistes qui ont
rendu leur nom célèbre par leur connaissance solide de la langue
chinoise et par l’usage intelligent qu’ils ont fait de leur érudition.

Pour remonter à l’époque de la rédaction originaire des premiers
monuments de la littérature chinoise, nous devons nous reporter à plus
de quarante siècles en arrière. David, Moïse, Jacob, Abraham lui-même
n’étaient encore apparu qu’aux yeux illuminés des seuls prophètes. De
longtemps il ne devait pas être question de Rome, d’Athènes, de
Persépolis, ni de Jérusalem; et, dans ces siècles extrêmement reculés,
une végétation sauvage et vierge recouvrait encore d’immenses forêts
impraticables le sol où devait s’élever, par la suite, les grandes
métropoles de la civilisation occidentale.

Les livres qui doivent être placés chronologiquement en tête de la
bibliographie chinoise peuvent donc être attribués sans hésitation aux
périodes les plus reculées que nous puissions apprécier dans l’histoire
de la littérature sur notre globe. Et, comme la langue dans laquelle ces
livres ont été écrits a survécu, de même que le peuple qui l’a parlée, à
toutes les révolutions des temps, il en résulte que la Chine, seule sur
la terre, nous a conservé une tradition écrite non interrompue, depuis
les premiers âges du monde jusqu’au siècle où nous vivons aujourd’hui.

Ce phénomène remarquable, ici-bas où tout périt, suffirait, à lui seul,
pour expliquer l’intérêt qu’on n’a cessé de porter, dans l’Europe
savante, aux travaux des sinologues qui nous révèlent sans cesse des
pages inconnues de la grande et imposante littérature chinoise.

Les plus anciens monuments de la littérature chinoise antique, ou tout
au moins ceux que les Chinois ont l’habitude de placer en tête de leurs
classements bibliographiques, portent le nom de _King_. Ils sont, pour
le Céleste-Empire, les livres sacrés ou canoniques par excellence.

Profondément révérés et sans cesse l’objet d’un véritable culte, les
King ont servi presque exclusivement de point de départ et de moule aux
idées philosophiques, politiques ou religieuses qui se sont répandues,
en Chine, depuis Confucius jusqu’à nos jours. L’esprit qui leur est
propre a tellement pénétré dans le cœur de la littérature chinoise,
il en est devenu à un tel point l’âme et la vie que, sans les connaître,
il est à peu près impossible de comprendre les livres indigènes et
surtout d’apprécier leur valeur et leurs tendances. Aussi les King
sont-ils étudiés et commentés par chaque génération, et la connaissance
approfondie de leur contenu est-elle considérée comme indispensable à
quiconque aspire à une position littéraire dans le Royaume du Milieu.

Le recueil des King tel que nous le possédons aujourd’hui, se compose de
cinq ouvrages distincts qui portent les titres suivants: 1º le
_Yih-king_, ou Livre des Transformations; 2º le _Chou-king_ ou Livre par
excellence; 3º le _Chi-king_ ou Livre des Vers et Chants populaires; 4º
le _Li-ki_ ou Mémorial des Rites; 5º le _Tchun-tsieou_ ou le Printemps
et l’Automne. Il existait un sixième king intitulé _Yoh-king_ ou Livre
de la Musique; il a par malheur été à peu près complètement perdu.

Les trois premiers King surtout, sont composés de fragments d’anciens
ouvrages, recueillis, expurgés et coordonnées six siècles avant notre
ère, dans la forme où nous les possédons aujourd’hui. Confucius qui en
fut l’éditeur, doit être considéré comme une des causes principales de
la perte des antiques écrits dans lesquels il a puisé. C’est, du reste,
ce qu’ont toujours fait les abréviateurs. Justin a fait perdre les
écrits de Trogue-Pompée, Florus une partie de ceux de Tite-Live. Aussi
Bacon appelait-il les abréviateurs, non sans quelque raison, les vers
rongeurs de la littérature.

La question de l’authenticité des King a été souvent discutée: il ne
nous paraît pas, cependant, qu’elle ait été complètement élucidée. On a
bien établi d’une manière incontestable l’authenticité des compilations
que Confucius a transmises à la postérité, sous le titre de _King_, mais
on n’a pas encore dégagé des textes primitifs les interpolations
nombreuses que le célèbre moraliste a introduites dans les antiques
ouvrages qu’il avait recueillis. Un travail d’exégèse et de critique,
dont la portée serait considérable pour les études religieuses et
historiques, est réservé à la philologie moderne, qui trouvera plus qu’à
glaner dans le champ fécond, mais encore très obscur, de l’archéologie
chinoise.

Pour le moment, bornons-nous à ajouter quelques mots sur le mode de
transmission, à travers les siècles, des livres que Confucius a livrés
au monde comme le résumé et l’essence de tout ce que renfermaient de
notions moralisatrices les anciens ouvrages qui existaient encore de son
temps et dont il put prendre connaissance tant dans les fameuses
archives des Tcheou que dans les bibliothèques particulières des villes
qu’il eut occasion de visiter.

Les historiens chinois racontent que Confucius, sentant sa fin
prochaine, réunit ses disciples et leur ordonna de dresser un autel.
Quand l’autel fut dressé, il y déposa avec respect les manuscrits des
King; puis, s’étant prosterné du côté de la constellation de la
Grande-Ourse (_Peh-teou_), il remercia le ciel, par une longue adoration
de lui avoir accordé la faveur de reconstituer ces monuments sacrés de
la grandeur antique de la Chine. Il fit ensuite quelques nouvelles
corrections à ses manuscrits et les livra à ses disciples, après leur
avoir recommandé solennellement d’en propager les copies et d’en
répandre les saintes doctrines.

Depuis lors, les King, devenus les codes de la philosophie nationale et
en quelque sorte l’Évangile de tous ceux qui, en Chine, ambitionnent un
rang dans les lettres, furent enseignés et expliqués de toutes parts; et
le nombre des exemplaires se multiplia de jour en jour, jusqu’à
l’avénement de la courte mais terrible dynastie des Tsin!

Les neuf royaumes qui partageaient alors la Chine venaient d’être réunis
sous le sceptre du fils putatif du roi de Tsin. Ce jeune prince, après
avoir rétabli en sa personne la dignité impériale, s’était arrogé le
titre pompeux de _Tsin-chi Hoang-ti_ «l’Auguste Empereur de la nouvelle
race», et avait résolu, comme je vous l’ai dit dans une conférence
précédente, de faire disparaître toute trace du passé, afin qu’il ne
restât plus en Chine d’autre souvenir que celui de sa race. Avec de
telles dispositions, il était naturel que ce jeune prince voulût faire
disparaître tous les monuments qui pouvaient rappeler les grands jours
du passé et la gloire des dynasties déchues. Un édit incendiaire ne
tarda pas à signaler les débuts de ses orgueilleux desseins. Une foule
de livres, ceux-là surtout qui traitaient l’histoire et dont le contenu
pouvait rappeler les faits des temps antérieurs à l’avénement des Tsin
au trône impérial, furent impitoyablement livrés aux flammes, et des
ordres sévères émanèrent de la Cour contre tous ceux qui en
conserveraient ou en cacheraient des copies.

Le _Chou-king_, principalement, fut l’objet des plus rigoureuses
recherches des agents destructeurs nommés par Tsinchi Hoangti et par son
ministre _Li-sse_. Tous les exemplaires qu’on put découvrir furent
brûlés; et peu s’en fallut alors que cet ouvrage ne fût complètement
anéanti. Je vous ai raconté grâce à quelles circonstances une partie du
_Chou-king_ put échapper à l’incendie des livres.

L’intelligence des _King_ présente, non-seulement pour les Européens,
mais pour les Chinois eux-mêmes, de sérieuses difficultés. Ce n’est le
plus souvent que grâce aux commentaires composés d’âge en âge que l’on
est parvenu à saisir tolérablement le sens de ces antiques écrits. Le
Livre des Chants populaires, par exemple, aurait besoin, pour être bien
compris dans toutes ses parties, de la composition d’une grammaire et
d’un vocabulaire particulier, car la phraséologie de ce beau livre est
souvent rebelle aux règles ordinaires de l’ancienne syntaxe chinoise.

Les principes tout à la fois délicats et rigoureux de la linguistique
moderne, appliqués à l’interprétation des _King_, éclairciront, sans
aucun doute, une foule de passages qui restent obscurs pour les
commentateurs chinois tout aussi bien que pour nous.

Le premier des Cinq Livres sacrés ou canoniques de la Chine antique est
intitulé _Yih-king_ ou «Livre des Transformations». Il passe assez
communément pour le plus ancien monument de la littérature chinoise.
Toujours est-il que Confucius lui vouait un culte particulier et
s’attachait sans cesse à en interpréter ou à en approfondir le sens.
Jusqu’à présent, il faut le reconnaître, ce livre obscur n’a présenté
pour nous qu’un assez médiocre intérêt. La raison en est, sans doute,
que nous ne le comprenons plus, et cela pour une bonne raison, c’est que
les Chinois eux-mêmes, quoi qu’ils puissent dire, ne le comprennent
guère davantage.

Je passerai donc très rapidement sur ce qui touche au _Yih-king_, me
bornant à mentionner le sujet principal sur lequel il repose.

Dans la haute antiquité, c’est-à-dire 34 siècles environ avant notre
ère, un personnage aux trois quarts fabuleux et peut-être un quart
historique, _Fouh-hi_, traça huit trigrammes ou _koua_, composés de
diverses combinaisons de trois lignes, tantôt entières ou continues,
tantôt brisées ou interrompues. Ces sortes de signes linéaires,
suspendus sur les places publiques où se rassemblait le peuple, étaient
destinés à lui enseigner les principes généraux de la morale et à lui
faire connaître les volontés du Ciel et du Prince.

Par la suite, ces koua ont servi de base à tout un système de
philosophie cabalistique fort apprécié en Chine, mais qui est devenu,
avec le temps, fort complexe et souvent vague et embrouillé. C’est
vraisemblablement le caractère obscur et diffus de cette philosophie qui
a engagé les sorciers chinois à prétendre qu’ils trouvaient dans les
formules du _Yih-king_ les bases fondamentales de leurs sciences
occultes et divinatoires.

Quelle que soit l’opinion peu favorable que nous puissions avoir de ce
livre, il serait téméraire, dans l’état infime où en sont nos
connaissances à son égard, de prétendre qu’il n’est qu’un tissu
d’extravagances, bonnes tout au plus à exercer la loquacité des
magiciens chinois et des diseurs de bonne aventure. Confucius révérait
ce livre au suprême degré, et c’était à sa conservation qu’il attachait
le plus de prix. Longtemps après la mort de ce grand moraliste, la
philosophie chinoise classique a reposé sur les aphorismes du _Yih-king_
et sur les développements que leur ont donnés ses commentateurs. La
dualité primordiale est le point de départ de l’ouvrage et le principe
d’après lequel il a été composé; les deux éléments constitutifs de
cette dualité sont désignés abstractivement par les noms de _Yin_ et de
_Yang_; traduits en objets concrets, ils deviennent indistinctement le
principe femelle et le principe mâle, la terre et le ciel, l’eau et le
feu, l’obscurité et la lumière, etc.; par le contact ou par l’union, ils
se complètent, se fécondent, se vivifient; et ainsi se génèrent tous les
êtres de la création. Une fois générés, tous ces êtres s’analysent et
s’expliquent par les caractères spécifiques ou par les propriétés
inhérentes à chacun des deux grands principes _Yin_ et _Yang_.

Telle est, sommairement, la base sur laquelle repose le Livre sacré des
Transformations.

Dans l’état actuel de la science sinologique, ainsi que je le disais
tout à l’heure, tout jugement sur le système général et l’esprit du _Yih
king_ me paraîtrait prématuré[139]: je m’abstiendrai donc d’en faire
l’objet d’une appréciation quelconque. Il me suffira, pour compléter ce
que j’ai dit du premier des cinq _King_, de rappeler que le sens des
_koua_ de Fouh-hi était depuis longtemps perdu lorsque le sage
_Wen-wang_ chercha à le retrouver; que les explications de Wen-wang et
de son fils Tcheou-koung étaient elles-mêmes à peu près inintelligibles
lorsque Confucius entreprit de les élaborer; que l’ordre des koua de
Fouh-hi et des interprétations de Wen-wang et de Tcheou-koung a été
plusieurs fois interverti; qu’enfin l’authenticité de la partie du
_Yih-king_ attribuée à Confucius a été elle-même l’objet de doutes de la
part de quelques savants.

Le _Yih-king_, toutefois, ne courut pas les mêmes dangers que la plupart
des écrits sacrés ou historiques de la Chine primitive. L’empereur
Tsinchi Hoangti, en publiant son décret de prohibition et de destruction
des anciens livres, avait fait une réserve en faveur de ceux qui
traitaient de médecine, d’agriculture ou de divination. Le Yih-king,
ayant été compris au nombre de ces derniers, ne fut pas condamné aux
flammes.

Le second livre sacré est désigné sous le nous le nom de
_Chou-king_[140], expression qui, dans le sens de «Livre par
excellence», répond parfaitement à notre mot «Bible». Par une curieuse
coïncidence, le Chouking des anciens Chinois, comme la Bible des
Hébreux, est un recueil de documents tout à la fois religieux et
historiques, qui est devenu, avec le temps, une sorte de canon politique
du Céleste-Empire. De nos jours encore, il est considéré comme le plus
beau, le plus parfait de tous les monuments de la Chine antique.

Le _Chou-king_ commence au règne de Yao (2357 ans avant notre ère) et
arrive, non sans de fréquentes interruptions, jusqu’au règne de
Siang-wang (624 av. J.-C.). Il a été rédigé ou plutôt compilé par
Confucius sur les documents qu’il put recueillir dans la grande
bibliothèque des Tcheou et dans les différentes localités qu’il eut
occasion de visiter. Parmi ces documents, ceux qui entrèrent dans la
composition des chapitres consacrés aux règnes de Yao et Chun (de 2357 à
2205 avant notre ère) passent, en Chine, pour contemporains de ces deux
empereurs.

Lors de la destruction des livres, sous le règne de Tsinchi Hoangti, le
_Chou-king_, ainsi que je vous l’ai déjà dit, fut mentionné tout
particulièrement dans le rapport du ministre d’Etat _Li-sse_ pour être
anéanti. Mais, malgré les efforts des mandarins pour exécuter ces ordres
incendiaires, malgré les supplices et même la peine de mort qui devait
être prononcée contre ceux qui en conserveraient ou en cacheraient des
exemplaires, ce beau livre résista à tous les orages politiques et nous
transmit ainsi les annales les plus authentiques des premières dynasties
chinoises.

Lors de la restauration des lettres, sous le règne de l’empereur Wenti,
«le souverain lettré» (an 179 avant notre ère), on apprit à la cour
qu’un vieillard nommé _Fou-cheng_ possédait le Chouking par cœur et
que, malgré son grand âge, il lui était encore possible de le
transmettre de vive voix: une députation de lettrés lui fut aussitôt
envoyée, mais elle ne put obtenir de lui que vingt-huit chapitres,
c’est-à-dire trente de moins que n’en contient le Chou-king tel que nous
le connaissons. Encore ces lettrés eurent-ils grand’peine à bien saisir
les paroles de Foucheng dont l’accent leur était étranger et à trouver
les caractères correspondant aux mots qu’il leur prononçait.

On en était réduit au texte du vieillard Foucheng, lorsqu’on retrouva
par hasard, en démolissant une maison appartenant à la famille de
Confucius, un exemplaire du _Chou-king_, qui avait été caché dans
l’intérieur d’une muraille. Malheureusement le manuscrit ainsi découvert
était écrit en anciens caractères (en signes _ko-teou_), qu’on ne
comprenait plus à cette époque, et les tablettes de bambou, sur
lesquelles étaient tracés ces caractères, se trouvaient considérablement
endommagées par le temps et par les insectes. Cependant _Koung
Ngan-koueh_, descendant de Confucius au treizième degré, fut chargé
d’étudier ce manuscrit, afin d’en tirer tout ce qui serait de nature à
compléter la rédaction fournie par le vieillard Foucheng.

En confrontant avec soin les chapitres obtenus oralement avec les
chapitres correspondants du manuscrit nouvellement découvert, Koung
Ngankoueh parvint à établir le texte de cinquante-huit chapitres du
Chouking; mais il préféra abandonner les autres à la destruction que de
les publier comme il les possédait, c’est-à-dire dans un état défectueux
et conjectural. Il entreprit toutefois, pour remédier autant que
possible à ce défaut, de rédiger un commentaire étendu du Chouking, dans
lequel il inséra la plupart des faits dont il avait acquis la
connaissance dans les parties qu’il n’avait pu restituer d’une manière
satisfaisante.

Ce commentaire a été lui même perdu; mais le grand historiographe
_Sse-ma Tsien_, entre les mains duquel il se trouva, en a fait de
nombreux extraits pour la rédaction de ses Mémoires historiques
(_Sse-ki_) qui, eux du moins, sont parvenus de siècle en siècle jusqu’à
nous.

Le style du _Chou-king_ est la conique et inégal; parfois, il approche
du sublime. Les discours que renferme ce beau livre sont exprimés avec
une noble et énergique simplicité. Les paroles que prononcent, par
exemple, les saints empereurs Yao, Chun et Yu, dans les premiers
chapitres de l’ouvrage, captivent notre admiration et notre respect pour
ces trois grands monarques que la Chine cite avec orgueil, de siècle en
siècle, comme le modèle des vertus nécessaires aux rois. Certaines
expressions, au milieu d’un récit sans art et sans apprêt, saisissent
l’esprit et le réchauffent. On est tenté d’y voir des éclairs de génie.

Sévère en ce qui touche les princes et les grands, ferme mais moins
exigeante à l’égard des peuples, la morale du Chou-king, qui, du reste,
ne transige avec personne, fournit à la Chine non seulement les
principes de sa religion, mais ceux de son droit national: elle
constitue les véritables assises de la société chinoise.

On voit, dans ce beau livre, le _Chang-ti_ ou Souverain suprême (Dieu)
inspirer la conduite des princes sages, ou bien appesantir sa main sur
les princes pervertis pour frapper leurs œuvres d’insuccès ou de
malédiction; les saints rois tenir leur mandat du Ciel et s’appliquer à
procurer aux peuples de quoi satisfaire à leurs besoins matériels, les
rendre vertueux et les préserver de ce qui peut leur nuire; les peuples
s’adonner aux sciences, aux arts utiles, surtout à l’agriculture, et
repousser le luxe comme une source incessante de malheurs et
d’avilissement; respecter l’autorité du prince considéré comme «père et
mère» de ses sujets; apprécier, glorifier la vertu, honorer les
vieillards, resserrer à l’intérieur les liens de la famille; cultiver
les usages d’une politesse rigoureuse et raffinée.

Le troisième livre sacré des anciens Chinois est intitulé _Chi-king_
«Livre des Vers»[141]. C’est une collection de poésies de tous les
genres, recueillie par Confucius, 484 ans avant notre ère, dans les
archives de la fameuse Bibliothèque impériale des Tcheou.

Primitivement composée de trois mille pièces, cette collection fut
réduite à trois cent onze par le moraliste de Lou, soit parce que
beaucoup de ces pièces blessaient ses prudes oreilles, soit parce
qu’elles ne concordaient pas avec les principes de ses doctrines.

Parmi ces poésies, quelques-unes remontent jusqu’au XIIe siècle avant
l’ère chrétienne. Leur style est des plus varié. L’authenticité des unes
et des autres est incontestable.

Confucius, à qui l’histoire attribue l’honneur de nous avoir transmis
les Cinq Livres sacrés de la Chine antique, Confucius, dis-je, a
peut-être conservé au seul _Chi-king_ sa forme et sa structure
primitives. Il avait pour cela une excellente raison. Il lui était bien
facile, à ce philosophe doué d’une vertu austère, mais lourd et sans
inspiration, de remanier comme il l’a fait des livres historiques ou
moraux tels que le _Chou-king_ ou le _Yih-king_, et de les façonner dans
le moule étroit de son esprit terre à terre. Mais il ne pouvait en être
de même à l’égard du Livre des Poésies. Comment, en effet, serait-il
parvenu à substituer les lieux communs de sa philosophie pratique aux
tournures pleines de verve, de grâce et de naïveté des pièces éminemment
caractéristiques du _Chi-king_? Le célèbre moraliste du royaume de Lou
le comprit heureusement: un tel recueil ne souffrait point, ne tolérait
point de retouches. Il fallut donc passer sur quelques expressions un
peu légères; et, grâce à leur forme inimitable, à leurs rimes et à leur
mesure, les pièces de la plus ancienne anthologie du monde sont
parvenues vierges et immaculées jusqu’à nous.

Nous avons lieu de nous en féliciter, car le Livre des Vers est
assurément le plus beau monument de l’antique littérature chinoise, et
celui qui présente pour nous, à une foule de points de vue, l’intérêt le
plus réel et le plus incontestable.

Le _Chi-king_, c’est la Chine primitive tout entière qui nous est
dépeinte par le pinceau de ses premiers poètes. Et par quels poètes!
par des poètes sans fard, sans apprêt; par des poètes vrais, sincères,
incapables de tout déguisement; par des poètes pleins de vie et
d’inspiration; bref, par le peuple chinois lui-même, qui s’y est
manifesté tout entier dans les chants qui l’ont bercé à l’époque
infiniment reculée de sa naissance à la vie sociale et à la
civilisation.

Le _Chi-king_ comprend quatre parties:

La première, intitulée _Koueh-foung_ «Mœurs des Royaumes», renferme
les chants populaires que les anciens empereurs avaient fait recueillir
afin de juger de l’esprit du peuple de leurs différentes provinces, de
ses sentiments pour le prince, et de la moralité de la vie publique et
privée.

La seconde et la troisième portent les titres de _Ta-ya_ «Grande
Excellence», et de _Siao-ya_ «Petite Excellence». Ce sont deux
collections d’odes, de cantiques, d’élégies, d’épithalames, de chansons
et de satires.

Enfin, la quatrième, intitulée _Soung_ «Louanges», contient les hymnes
chantées dans les sacrifices en l’honneur des ancêtres.

Le quatrième des livres sacrés est parvenu jusqu’à nous sous le titre de
_Li-ki_, que l’on traduit communément par «Mémorial des Rites»[142].
C’est une compilation de documents empruntés pour la plupart à un
antique rituel intitulé _I-li_, dont on attribue la rédaction primitive
au sage _Tcheou-kong_, que j’ai déjà eu l’occasion de vous citer tout à
l’heure. Ce dernier livre renferme, dit-on, la même substance qu’un
antique rituel découvert à côté du _Chou-king_, lors de la restauration
des lettres, dans une vieille muraille d’une maison qui avait été
habitée par Confucius.

A côté de ces deux ouvrages, on place d’ordinaire le _Tcheou-li_, ou
Rituel de la dynastie des Tcheou[143], œuvre dont on fait également
honneur à Tcheoukong. On y trouve l’exposé des devoirs des
fonctionnaires publics sous cette mémorable dynastie. Les règles qu’il
renferme étaient adoptées dans la plupart des états qui se partageaient
la Chine à cette époque, excepté cependant dans le pays de Tsin.
L’aversion du despote Tsinchi Hoangti pour ce livre fut telle, qu’il
ordonna spécialement la recherche et la destruction de toutes les copies
qu’on pourrait découvrir. Plusieurs d’entre elles échappèrent néanmoins
à cette rigoureuse prohibition et furent présentées plus tard à
l’empereur Wouti (IIe siècle avant notre ère).

Enfin, on désigne assez généralement comme cinquième livre sacré ou
canonique de la Chine antique, le _Tchun-tsieou_, «le Printemps et
l’Automne»[144], ouvrage composé par Confucius, et renfermant
l’histoire du royaume de _Lou_, son pays natal, de 722 à 484 avant notre
ère. Un développement de cet ouvrage a été composé par _Tso Kieou-ming_,
disciple du grand moraliste, sous le titre de _Tso-tchouen_, ou
«Narration de Tso». On doit à ce même auteur la composition des
_Koueh-Yu_, ou «Paroles sur les Royaumes»[145], annales pour lesquelles
les lettrés chinois professent aussi une estime toute particulière.

[Illustration]

[Illustration]



VIII

LE BOUDDHISME ET SA PROPAGATION DANS L’EXTRÊME ORIENT


Pendant près de trois cents ans, du IIIe au vie siècle, la
civilisation japonaise n’eut guère à subir d’autre influence étrangère
que celle de la morale de Confucius et de son école. Cette influence fut
essentiellement économique, sociale et politique. C’était au Bouddhisme
qu’était réservé d’opérer au Japon une grande révolution
intellectuelle, religieuse et philosophique.

Le Bouddhisme est, de toutes les religions du globe, celle qui compte le
plus d’adeptes: on ne serait même pas loin de la vérité en disant
qu’elle en compte, à elle seule, presque autant qu’ensemble les autres
grandes religions réunies. Toujours est-il qu’elle est professée par
quatre cents à cinq cents millions de sectateurs plus ou moins fidèles,
plus ou moins croyants, en Mongolie, en Mandchourie, au Tibet, au Ladâk,
au Cachemyre, à Ceylan, à Java, en Birmanie, au Pégou, au Siam, au Lao,
dans l’Annam, en Corée, aux îles Loutchou et au Japon. D’origine
indienne, elle a été supplantée par l’Islamisme dans la région qui fut
son berceau. Mais, si la foi de Mahomet a triomphé de l’Inde bouddhiste,
elle n’a pu y réussir que par la terreur du sabre; le Bouddhisme, lui,
n’a augmenté le nombre de ses partisans que par la seule arme dont il
ait jamais fait usage: la persuasion. Cette persuasion s’est opérée dans
les conditions les plus étonnantes, et l’histoire ne nous montre nulle
part une doctrine se propager avec moins de promesses et aussi peu
d’artifice. Ses missionnaires n’avaient à offrir aux peuples qu’ils
venaient convertir que des mortifications en ce monde, et, dans l’autre,
point de résurrection, partant point de jouissances, point de paradis.
Ils demandaient beaucoup de sacrifices dans la vie présente, et
promettaient peu ou rien après la mort. Le nombre de leurs prosélytes
fut immense: ils trouvèrent partout des disciples dévoués,
enthousiastes, pour les aider à continuer leur œuvre de conversion et
de propagande.

Le Bouddha vécut au VIe siècle avant notre ère. Il subsiste encore
quelques incertitudes sur l’époque précise de sa mort, mais la date de
son existence ne saurait être éloignée de celle que nous venons de
mentionner. Il fut ainsi le contemporain de Laotsze en Chine, et
s’éteignit, dit-on, en 543 avant notre ère, alors que Confucius était
âgé de huit ans. J’appelle tout particulièrement votre attention sur ce
synchronisme qui repose, en somme, sur des dates à peu près certaines.

_Bouddha_ n’est point un nom propre; c’est un mot qui désigne le plus
haut degré de la Sagesse, la Sagesse transcendante. Le personnage auquel
on l’applique communément, le bouddha _Çâkya-Mouni_, se nommait
_Siddhârta_ et était fils d’un roi de Kapilavastou[146], ville située
dans le nord de l’Inde, sur la rive gauche du Gange. A l’âge de
vingt-neuf ans, il quitta la cour de son père, pour vivre de la vie des
mendiants, et étudia la doctrine des Brahmanes. Persuadé de
l’insuffisance de cette doctrine, il se retira dans les environs du
village d’Ourouvilva, bâti sur les bords de la rivière appelée
aujourd’hui Phalgou. Là, pendant des années consécutives, dans la plus
austère des retraites, il se condamna à toutes sortes de mortifications.
Après avoir dompté ses sens et subi de nombreuses extases, il acquit,
pendant l’une d’elles, la conviction qu’il était enfin arrivé à la
connaissance absolue de la route par laquelle l’homme peut assurer à sa
personnalité la délivrance éternelle. Il se décida, en conséquence, à
quitter sa retraite, et alla prêcher, pendant quarante-cinq ans, sa
doctrine à _Bénarès_, à _Râdjagriha_, dans le Magadha, et à _Çrâvastî_,
dans le Kôsala (Oude). A sa mort, ses disciples se réunirent en concile,
sous les auspices du roi Adjâtaçatrou, et chargèrent trois d’entre eux
de composer les livres sacrés qui devaient servir désormais de loi
écrite pour le culte. _Kâçyapa_, président du concile, fut chargé de
l’_Abhidharma_ ou Métaphysique; _Ananda_, cousin germain de Çâkya-Mouni,
des _Soûtras_ ou prédications du Bouddha; _Oupâli_, de la _Vinaya_,
c’est-à-dire de tout ce qui concerne la Discipline. Ces trois parties du
canon bouddhique formèrent la _Tripitaka_ ou Triple Corbeille.--Deux
autres conciles postérieurs achevèrent de donner aux livres sacrés du
Bouddhisme la forme dans laquelle ils ont été transmis jusqu’à nous.

On a beaucoup disputé sur l’esprit de la doctrine de Çâkya-Mouni, et sur
le sens du _nirvâna_, fin suprême de cette doctrine, tout aussi
philosophique que religieuse. Le désaccord, qui se manifeste dans les
appréciations qui ont été faites au sujet de ce nirvâna, vient, ce me
semble, de ce qu’on n’a pas suffisamment tenu compte des modifications
qui se sont produites, suivant le temps et suivant les lieux, dans
l’interprétation des préceptes fondamentaux attribués au Bouddha.
Suivant ces préceptes, d’accord en cela avec la religion brahmanique,
l’Homme a été, de toute éternité, condamné à des transmigrations
successives, durant lesquelles il est soumis à toutes les souffrances;
et la mort, au lieu d’être un terme à ses maux, n’est que le signal
d’une période nouvelle d’afflictions et de douleurs. Les moyens que les
Brahmanes indiquaient pour échapper à cette persécution incessante de
l’individu parurent insuffisants, inefficaces à Çâkya: il leur en
substitua d’autres qu’il déclara infaillibles. Pour échapper au malheur
de la métempsycose, il faut d’abord reconnaître quatre vérités, et
régler sa vie en conséquence de ces vérités: 1º la douleur est la
destinée inévitable de l’individu; 2º les causes de la douleur sont
l’activité, les désirs, les passions et les fautes qui en sont la
résultante; 3º ces quatre causes de la douleur peuvent cesser par
l’entrée de l’individu dans le nirvâna; 4º c’est en suivant les
préceptes du Bouddhisme qu’on atteint à la sagesse transcendante, et
qu’on finit par aboutir au nirvâna.

Les préceptes du Bouddhisme nous ordonnent d’éviter dix défauts, savoir:
1º le meurtre des êtres vivants; 2º le vol; 3º le viol; 4º le mensonge;
5º l’ivresse; 6º le goût pour les danses et les représentations
théâtrales; 8º la coquetterie; 9º la mollesse (avoir un coucher doux et
somptueux); 10º l’amour de l’or et des objets précieux.--La nomenclature
de ces dix défauts varie suivant les écoles; elle a été sensiblement
modifiée par le Bouddhisme japonais.

Les six vertus à acquérir sont: 1º la générosité dans l’aumône; 2º la
pureté; 3º la patience; 4º le courage; 5º la contemplation; 6º la
science.

Il ne rentre pas dans le cadre de cette conférence de vous exposer d’une
façon approfondie le système général de la doctrine de Çâkya-Mouni. Je
ne m’occupe ici du Bouddhisme que parce qu’il a été adopté par les
Japonais, qui font l’objet de nos études. Et comme cette religion,
différente, au Tibet et en Mongolie, de ce qu’elle était originairement
dans l’Inde, s’est modifiée en Indo-Chine, en Chine, en Corée, et
peut-être plus encore au Japon, je serais entraîné dans de trop longs
développements si j’essayais de vous exposer ses principes dans tous les
pays où elle est parvenue à s’enraciner. Je m’occuperai donc, à peu près
exclusivement, de son existence dans les îles de l’Extrême-Orient.

Le Bouddhisme fut introduit en Chine en l’an 65 de notre ère[147], sous
le règne de l’empereur _Ming-ti_, de la dynastie des Han. Ce prince
envoya, cette année, des ambassadeurs dans l’Inde, pour y chercher la
doctrine bouddhique.

Trois siècles plus tard, en 372, des missionnaires chinois la
répandirent en Corée, dans le royaume de _Kao-li_, et dans celui de
_Paik-tse_, en 384. C’est de ce dernier pays qu’elle fut transportée au
Japon, où elle parut, dit-on, pour la première fois, au milieu du VIe
siècle de notre ère. Le dixième mois de la treizième année du règne
d’_Ama-kuni-osi-hiraki-niwa_ (Kinmei), le roi de Paiktse, nommé _Sei-mei
wau_ «le Roi resplendissant de sainteté», ou simplement _Sei-wau_ «le
saint Roi», envoya, en hommage, au mikado, une statue de cuivre de
Çâkya-Mouni, des drapeaux, des dais de soie et les livres sacrés du
Bouddhisme[148]. L’empereur, en recevant ces présents religieux et après
avoir entendu l’envoyé du roi de Paiktse exposer les mérites de la
doctrine de Çâkya, que le sage Tcheoukoung et Confucius lui-même
n’avaient pas eu le bonheur de connaître, éprouva une vive satisfaction,
sauta de joie et s’écria que, jusqu’alors, depuis l’antiquité, nul
n’avait obtenu[149] la faveur de posséder la Loi merveilleuse. _So-ka-no
Iname-no Su-kune_, ministre du mikado, insista pour que le Bouddhisme
fût reconnu comme religion de l’Etat, se fondant sur ce que, tous les
pays occidentaux l’ayant accepté, il ne convenait pas que le Japon fût
seul à le repousser.

_O-kosi_, du _mono-no be_ (l’un des corps constitués de l’armée
nationale), fut d’un avis contraire. Il fit observer à l’empereur que le
Japon, avec ses cent quatre-vingts dieux, avait des adorations à
accomplir le printemps et l’été, l’automne et l’hiver, et soutint que,
si l’on se décidait à adorer des dieux étrangers, il était fort à
craindre que les dieux du pays n’en éprouvassent de la colère[150].

Le mikado, intimidé par les paroles d’Okosi, fit don de la statue de
Bouddha à son ministre _Iname_. Celui-ci la transporta dans son
habitation, qu’il transforma en temple (_tera_) pour la recevoir.

Sur ces entrefaites, une grande maladie pestilentielle se déclara dans
l’empire. Okosi attribua la cause du fléau à l’arrivée au Japon de la
statue de Çâkya, laquelle avait provoqué le mécontentement des divinités
locales. Le mikado se rendit à ses représentations: la statue fut jetée
dans le Horiyé de la rivière d’Ohosaka, et le temple qui lui avait été
consacré fut livré aux flammes.[151]

Cet événement, funeste aux premières tentatives de prédication du
Bouddhisme au Japon, n’empêcha cependant pas cette doctrine de faire
rapidement des progrès dans l’archipel. En dépit des persécutions, le
nombre de ses sectateurs devint de jour en jour plus considérable; et,
bien qu’à l’occasion d’une nouvelle épidémie on ait encore une fois
renversé les statues de Çâkya et brûlé ses temples, sous le règne de
_Nu-naka-kura-futo-tamasiki_ (Bindatsou), plusieurs grands de l’empire,
un neveu de l’empereur, nommé _Mumaya-do-no Wausi_, et le premier
ministre _Muma-ko_, entre autres, se montrèrent très ardents sectateurs
du nouveau culte. Ce dernier tomba malade de désespoir, en voyant les
persécutions dont était l’objet la religion qu’il avait embrassée. Il
supplia le mikado de lui permettre d’adorer Çâkya, sans l’intervention
duquel il ne pourrait jamais rétablir sa santé. L’empereur daigna
écouter sa supplique, et lui dit: «Je te permets, à toi seul, de
pratiquer la religion bouddhique[152]». Mumako fut rempli de joie: il
avait obtenu «l’inouï» (_mi-zô-u_)[153]. On considère cet événement
comme l’origine de la restauration du Bouddhisme au Japon.

Sous le règne suivant, la seconde année, le mikado étant tombé malade,
on lui conseilla d’autoriser la pratique du Bouddhisme dans son empire.
Cette permission fut accordée, en dépit des résistances de l’ancien
régent _Mori-ya_. A la mort de l’empereur, qui survint peu de temps
après, Mumako offrit le trône à un de ses fils, _Mumaya-do-no Wau-si_,
que je vous ai cité tout à l’heure pour son dévouement à la religion
bouddhique. Ce prince, profondément pénétré des principes de Çâkya,
n’accepta pas le trône, mais il profita de son influence pour donner de
grandes facilités à la propagande des bonzes. Il est resté très
populaire au Japon, sous son nom posthume de _Syau-toku-tai-si_ «le
prince impérial à la sainte vertu». On lui doit l’édification de neuf
pagodes[154]. En outre, on cite le temple qu’il fit bâtir dans la
province de Setsou, sous le nom de _Si-ten-wau-si_ «le temple des quatre
_Mahârâdja_».

Syautoku-taïsi, devenu régent, sous le règne de l’impératrice
_Toyo-mi-ke kasikiya bime_ (Souikô), continua à protéger le Bouddhisme
et à en expliquer les livres sacrés. Fidèle aux enseignements de Çâkya,
il s’abstint toute sa vie de tuer aucun être vivant; et, dans les repas
qu’il donnait aux hauts fonctionnaires de l’empire, il ne leur offrait
que des légumes pour nourriture. Il mourut en 621 de notre ère[155].

Sous les règnes suivants, le Bouddhisme se propagea de plus en plus au
Japon, et devint bientôt la religion officielle de l’Empire. A ce sujet,
je dois appeler votre attention sur une erreur très communément
répandue. On répète sans cesse qu’il existe trois religions au Japon: 1º
la _Kami-no miti_ ou _Sin-tau_, religion des Génies; 2º la _Hotoke-no
miti_ ou _But-tau_, religion du Bouddha; 3º la _Syu-tau_, religion de
Confucius ou des Lettrés. Rien n’est plus inexact. La _sin-tau_ est une
sorte de culte des héros antiques de la nation, n’excluant, en aucune
façon, la pratique de la _But-tau_ ou Bouddhisme, qui est, en réalité,
la seule doctrine religieuse des Japonais. Quant à la prétendue religion
des Lettrés, ce n’est, tout au plus, qu’une philosophie morale, cultivée
dans les écoles, alors que les jeunes gens s’initient à la langue et à
la littérature chinoises, et par quelques savants qui, au sortir de
leurs classes, ont persévéré dans l’étude des monuments écrits du
Céleste-Empire.

Il est donc bien entendu qu’un Japonais peut pratiquer le culte,
d’ailleurs bien simple, bien rudimentaire, de la _Kami-no miti_, sans,
pour cela, cesser d’être un bouddhiste fervent et dévot. D’ailleurs le
Bouddhisme s’est partout associé, plus ou moins, aux croyances et aux
préjugés des pays où il est venu s’implanter. Le mélange des idées est
tel, au Japon, qu’on serait parfois tenté de trouver la contradiction
même de l’idée fondamentale du Bouddhisme dans la doctrine des sectes
qui n’en prétendent pas moins suivre les enseignements du bouddha
Çâkya-Mouni.

Cela est tellement vrai que le _nirvâna_, fin suprême de l’individu, qui
s’accomplit, pour la majeure partie des écoles bouddhiques, dans le
Grand-Tout, où viennent s’anéantir les individualités, comme les gouttes
d’eau viennent se perdre dans l’Océan, représente, au contraire, pour
quelques sectes du Japon, l’état de béatitude de l’âme dans le sein de
la divinité, après l’extinction de la vie terrestre. Une des deux écoles
des Svabhâvikas, lesquelles comptent parmi les plus anciennes du
Bouddhisme, admet également que les âmes qui ont atteint le _nirvritti_
(délivrance finale) y conservent le sentiment de leur autonomie et ont
conscience du repos dont elles jouissent éternellement[156].

L’alliance du Bouddhisme avec le Sintauïsme ou culte national des héros
japonais, était d’ailleurs une nécessité pour faire accepter la doctrine
de Çâkya-Mouni aux fiers insulaires du Nippon. Un des plus célèbres
docteurs de la foi indienne, qui vivait au ixe siècle, _Kau-bau
Dai-si_, l’avait fort bien compris. Il annonça donc au peuple que les
deux doctrines n’en formaient en réalité qu’une seule, et que l’âme du
Bouddha avait transmigré dans le corps de la grande Déesse solaire,
_Tensyau Dai-zin_. De la sorte, il était loisible à tout fidèle d’adorer
en même temps le Bouddha et les Kamis ou Génies tutélaires de la nation.

Il y a d’ailleurs, dans les habitudes regieuses des Japonais, la plus
grande liberté, jointe souvent aussi à la plus profonde indifférence.
Chacun adore les dieux qui lui conviennent, quand et comme il l’entend.
La population des campagnes surtout ne se préoccupe guère de l’origine
des idoles présentées à sa vénération: pourvu qu’elle ait, dans ses
temples, quelques statues auxquelles elle puisse adresser des prières et
demander des faveurs, elle n’a garde de s’enquérir de la source et de la
raison d’être du culte auquel elle s’adonne moins par goût que par
habitude invétérée.

L’étude du Bouddhisme japonais doit donc être envisagée sous deux
aspects absolument distincts: le Bouddhisme philosophique, cultivé par
un petit nombre de bonzes instruits et exposé dans des ouvrages
indigènes d’exégèse, de polémique et de spéculation, et le Bouddhisme
vulgaire, pratiqué par intérêt social ou individuel, par tradition ou
par routine, dans les différentes classes de la population du pays.

Le Bouddhisme philosophique japonais passe pour avoir atteint un haut
degré d’élévation intellectuelle[157], mais il n’est pas possible encore
à la science de l’apprécier, car les orientalistes n’ont point abordé
l’étude des monuments littéraires qui pourront nous le faire connaître
un jour. Tout ce que je puis dire, d’après quelques entretiens que j’ai
eus avec des moines éclairés du Nippon, c’est qu’il règne une grande
indépendance d’idées dans cette doctrine, qu’elle tend à s’établir sur
des bases scientifiques, qu’elle admet tous les changements que les
progrès de l’expérience et de l’observation pourront motiver, et que,
sauf quelques affinités plutôt philosophiques que dogmatiques avec la
foi de Çâkya-Mouni, elle ne tient guère à maintenir comme canoniques un
grand nombre d’aphorismes du célèbre rénovateur indien[158].

Le Bouddhisme vulgaire des Japonais, comme le Bouddhisme vulgaire de la
Chine et de la plupart des contrées qui ont adopté cette doctrine, est
une religion fondée sur les croyances les plus grossières et sur un
énorme amas de superstitions inventées pour assouvir le besoin de
merveilleux d’une population naïve et ignorante. Le culte
essentiellement formaliste dont les bonzes se font les instruments
intéressés, mais presque toujours inintelligents, se traduit par des
cérémonies de dévotion en l’honneur des innombrables idoles offertes à
l’adoration de la masse inculte qui fréquente les pagodes et les lieux
de pèlerinage. La foule aime le spectacle: les bonzes ont imaginé un
rituel de nature à donner ample satisfaction à ce besoin de mise en
scène, si avantageux pour maintenir la domination d’un clergé avide et
abruti. La plupart des exercices religieux sont accompagnés par le son
des cloches ou des gongs, que les bonzes frappent à coups de marteau
répétés en cadence. Dans certaines sectes, les prêtres se revêtent de
costumes brillants, tandis que, dans d’autres, ils affectent de se
couvrir d’habits crasseux et de haillons. Les uns prescrivent le
baptême, la confession, et font des sermons en forme de conférences;
d’autres s’abstiennent de ces pratiques, et font consister la liturgie
en des chants langoureux et monotones qui amènent doucement les fidèles
à une sorte d’abaissement intellectuel et même d’hébètement
contemplatif. De toutes parts, l’idée fondamentale de la doctrine est
reléguée sur un plan lointain, où elle n’est plus perceptible pour la
courte vue des croyants, et la pensée religieuse est noyée dans
d’étroites formules et dans les aphorismes le plus souvent
inintelligibles d’insignifiantes litanies. Et cela à un tel point que
la lecture des livres sacrés à haute voix et dans une langue de
convention, notamment celle du _Beô-hau Ren-ge Kyau_ (le Lotus de la
Bonne Loi), dont on débite des fragments dans les pagodes, comme on lit
des versets de l’Evangile dans les églises et les temples chrétiens, ne
fournit aucun sens à l’oreille de ceux qui l’écoutent, ni même à
l’esprit des bonzes qui sont chargés de les fredonner[159].

Nous ne possédons jusqu’à présent que des renseignements vagues et très
insuffisants sur le caractère particulier de chacune des grandes sectes
bouddhiques qui se sont successivement constituées au Japon. Une
appréciation quelconque de leurs doctrines serait donc à tous égards
prématurée. Je me bornerai, en conséquence, à vous citer trois d’entre
elles qui sont souvent mentionnées dans les auteurs indigènes, et à vous
donner, sur la première, quelques indications basées sur la traduction
récente d’un livre dû à son célèbre instituteur dans les îles de
l’extrême Orient.

Les règles de la secte dite _Sin-gon_, fondée par le bouddhisattwa
_Loung-meng_, natif de l’Inde méridionale (800 ans après la mort de
Çâkya-Mouni), furent introduites au Japon par _Kô-bau Daï-si_. Ce
personnage, l’un des plus populaires du Nippon, naquit la cinquième
année de la période _Hau-ki_ (774 de notre ère), et montra, dès son
enfance, des qualités intellectuelles qui lui firent donner le nom de
_Sin-tô_ «le jeune homme divin». Après avoir fait une étude approfondie
des _King_ ou Livres sacrés de la Chine et des historiens chinois, il
entra au couvent et s’adonna à la culture des canons bouddhiques. On lui
conféra d’abord le titre de _Kô-kaï_ «l’Océan du Vide», et, quelques
années après, celui de _Kô-bau Daï-si_ «le Grand Maître qui répand la
Loi», sous lequel il est connu dans l’histoire. A l’âge de trente ans,
il s’embarqua pour la Chine, où il demeura trois ans pour se
perfectionner dans la connaissance de la doctrine de Çâkya, sous la
direction d’un moine nommé _Hoeï-ko_. De retour dans son pays, il
s’appliqua à vulgariser les enseignements qu’il avait recueillis durant
son séjour sur le continent. On lui attribue, en outre, l’invention de
l’écriture encore en usage de nos jours, sous le nom de _hira-kana_. Il
mourut en 835, à l’âge de soixante-deux ans, et, depuis lors, de
nombreux temples ont été édifiés pour célébrer sa mémoire.

Parmi les ouvrages de Kôbau Daïsi, l’un des plus répandus au Japon est
le _Zitu-go kyau_ ou «l’Enseignement des Vérités». Ce traité, dont j’ai
publié le texte avec une traduction française et un commentaire[160], a
été pendant longtemps expliqué dans toutes les écoles, où, le plus
souvent, les élèves en apprenaient les maximes par cœur. C’est à
peine si on y reconnaît des traces de la doctrine de Çâkya-Mouni, et il
faut y voir plutôt un recueil d’instructions morales qu’un livre
religieux proprement dit. On y trouve cependant l’expression des idées
de l’auteur, au sujet de l’âme «qui périclite au fur et à mesure que le
corps s’affaiblit par la vieillesse». Il y est également question du
_nirvâna_ (en Japonais: _ne-han_). Suivant Kôbau, cet état suprême de
l’être émancipé consiste dans l’absence absolue de désirs, alors que
l’homme, se confiant à la nature, se plaît dans un milieu de quiétude.
Il paraît d’ailleurs évident que l’École dite _Sin-gon_ ne croyait pas à
l’immortalité de l’âme. Un recueil de maximes populaires, imprimé
d’habitude à la suite du livre de Kôbau, le _Dô-zi kyau_, dit
expressément: «Quand l’homme est mort, il reste sa renommée; quand le
tigre est mort, il reste sa peau[161].»

Ne nous hâtons pas cependant,--je ne saurais trop le répéter,--de
prononcer un jugement au sujet de la métaphysique des sectes
bouddhiques du Japon, et attendons pour cela que nous possédions les
livres qui représentent réellement leur philosophie doctrinale. Toute
appréciation, fondée sur les seules données recueillies par les
voyageurs, est nécessairement incertaine, insuffisante et dépourvue du
véritable caractère scientifique[162].

L’observance dite _Ten-tai_, créée en Chine par un moine connu sous le
titre de _Tien-taï ta-sse_[163], fut apportée au Japon par un certain
_Saï-tô_ et devint, lors de la fondation de la fameuse pagode _Yenryaku
si_ (en 824), la doctrine d’une des sectes importantes du pays.

La secte de _Ik-kau-zyu_, fondée par le bonze _Sin-ran_, qui vivait de
1171 à 1262, fut pendant longtemps, et même jusqu’à notre époque, une
des plus considérables du Nippon. Profondément dévoués à la personne des
Syaugouns, ses prêtres jouissaient d’honneurs et de privilèges
exceptionnels. Ils n’étaient point d’ailleurs astreints aux rigueurs
imposées aux autres associations monastiques: le mariage leur était
permis, ils avaient la liberté de manger de la viande et ne se rasaient
point la tête. Constitués, dans une certaine mesure, en ordre militaire,
à l’instar des Templiers, la cour de Yédo comptait sur leur assistance,
en cas de guerres intestines. Pour témoigner de leur dévouement envers
cette cour, lorsqu’un nouveau Syaugoun venait à prendre en mains les
rênes de l’Etat, ils avaient l’habitude de lui offrir l’assurance de
leur fidélité sur un document écrit, qu’ils arrosaient préalablement de
leur sang.

L’organisation de cette secte fut, en outre, une conséquence du système
général de la politique soupçonneuse des Syaugouns, qui ne pouvaient
laisser vivre, sans la soumettre à une surveillance policière, une caste
aussi nombreuse et aussi puissante que celle du clergé bouddhique. Des
mesures avaient d’ailleurs été déjà prises, depuis bien des siècles,
pour assurer au gouvernement la haute main sur les monastères. A
l’occasion d’un assassinat commis par un bonze, en 625 de notre ère,
l’impératrice _Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime_ (Souiko) avait créé des
fonctionnaires appelés _Sô-syau_ «régisseurs des bonzes», dont la
mission était de veiller à la discipline des prêtres et probablement
aussi de donner au gouvernement connaissance de leurs agissements[164].

Peu à peu le personnel des monastères se vit, de toutes parts,
hiérarchisé, enrégimenté, et une foule de dignités et de titres
officiels furent imaginés, dans le but de le placer directement sous la
dépendance de l’administration séculière. Cette intervention incessante
de l’autorité laïque dans l’organisation et les affaires des couvents,
d’une part, l’absence de toute communication entre le Nippon et le
continent asiatique, d’autre part, eurent pour effet rapide d’altérer,
jusque dans ses principes fondamentaux, le bouddhisme japonais, auquel
il ne resta bientôt, de la grande doctrine indienne, plus guère autre
chose que le nom. J’ignore ce qu’il peut y avoir de vrai dans ce qu’on a
dit au sujet d’une philosophie bouddhique, à laquelle certains bonzes
auraient su donner une remarquable élévation. Mais il est hors de doute
que, tel qu’il est pratiqué de nos jours par la masse des insulaires de
l’Asie orientale, il n’est plus rien qu’un tissu des plus extravagantes
idolâtries. Et, si j’en juge par quelques moines éclairés avec lesquels
je me suis trouvé, il y a plusieurs années, en rapports quotidiens, le
petit nombre de Japonais qui se préoccupe encore aujourd’hui de la
pensée première et de la théorie du bouddhisme s’y intéresse bien plutôt
par goût des choses de l’érudition proprement dite que dans un but de
spéculation ou de propagande religieuse et philosophique.

[Illustration]

[Illustration]



IX

APERÇU GÉNÉRAL

DE

L’HISTOIRE DES JAPONAIS

DEPUIS L’ÉTABLISSEMENT DU BOUDDHISME

JUSQU’A L’ARRIVÉE DES PORTUGAIS


Le Japon, durant la longue période dont j’essaierai de vous donner un
aperçu rapide, est resté à peu près complètement isolé du reste du
monde; et c’est à peine si nous aurons l’occasion de rattacher une fois
son histoire à celle de la Chine, en parlant de la grande expédition
organisée par le célèbre empereur Koubilaï-khan, dans le vain espoir
d’établir sa puissance jusque dans les îles de l’extrême Orient. Le fait
le plus important que nous devrons, en conséquence, faire ressortir sera
la constitution de la puissance des _Syau-gun_ qui devaient un jour ne
plus laisser aux _mikado_, les véritables empereurs, autre chose qu’une
autorité purement conventionnelle et nominale; jusqu’à ce qu’enfin la
révolution opérée, par suite de rétablissement des Européens au Japon,
vienne à son tour détruire la formidable organisation politique des
autocrates de Yédo, et rendre aux successeurs de Zinmou la puissance
suprême dont leurs généralissimes les avaient dépouillés pendant
plusieurs siècles.

Durant les premiers règnes de la période qui nous occupe, le Japon jouit
d’une paix profonde et les mikados passent leur existence à se divertir
dans leurs palais, à réunir autour d’eux des assemblées de poètes, à se
faire expliquer les chefs-d’œuvre de la littérature chinoise, et à
faire des pèlerinages. L’empereur _Zyun-wa_ ordonne, en 831, la
composition d’un recueil des ouvrages japonais les plus élégamment
écrits. Son successeur _Nin-myau_, en 835, va présider une fête en
l’honneur de la floraison des chrysanthèmes, et reçoit les vers que les
poètes les plus célèbres du pays viennent lui offrir à cette occasion.
Son fils, _Bun-toku_, se rend, en 851, à un de ses palais pour admirer
les cerisiers en fleurs et composer des poésies. _Sei-wa_, encore
enfant, accorde, en 859, des promotions à plusieurs divinités du pays;
l’une d’elles obtient le premier rang de la première classe.

L’histoire de la plupart des mikados de cette période antérieure à la
domination des syaugouns, rapporte une foule d’événements de ce genre.
La plupart de ces princes se préoccupaient déjà fort peu des affaires du
gouvernement et se livraient sans relâche à tous les amusements que
leur haute situation leur permettait de se procurer. On cite cependant
quelques actes de tyrannie qui contrastent tristement avec les plaisirs
innocents des empereurs que nous venons de citer. _Yau-zei_, par
exemple, renouvela les horreurs qui signalèrent le règne du tyran
Bourets; les chroniques rapportent, en effet, que, pour se divertir, ce
mikado, alors qu’il n’avait pas encore dix-sept ans, faisait monter des
hommes sur des arbres pour les abattre à coups de flèches ou d’autres
projectiles.

En l’an 899, l’ex-mikado fut consacré prêtre de la religion bouddhique.
Ce fut la première fois qu’eut lieu un pareil événement. Les souverains
ainsi devenus prêtres, sont appelés _Hau-wau_ «empereur de la Loi».

Arrivé à l’époque de l’empereur _Zu-zyaku_, le Japon est le théâtre
d’une grande révolte qui jette la terreur dans tout l’empire. A la fin
de l’année 939, un personnage appelé _Masa-kado_ lève l’étendard de la
révolte, se rend maître de quelques provinces et s’arroge plusieurs des
prérogatives de la dignité impériale. En même temps, un certain
_Sumitomo_, à la tête d’une nombreuse troupe de bandits et de pirates,
s’empare de diverses autres parties de l’empire, où il établit sa
domination. Cette fois le mikado parvint à dominer l’insurrection, et
Masakado, blessé par une flèche sur le champ de bataille, eut la tête
tranchée par un des princes envoyés à sa rencontre avec une armée de
seize mille hommes pour le réduire. Soumitomo et son fils subirent le
même sort, peu de temps après.

La tranquillité ne fut pas rétablie pour longtemps dans le Nippon, et
nous voyons bientôt la caste militaire devenir toute puissante et
anéantir à peu près complètement l’autorité souveraine des mikados.
Plusieurs princes féodaux avaient acquis, pendant les guerres intestines
de cette époque, une influence considérable dans les affaires de l’état.
Les maisons de _Taira_, de _Minamoto_ et de _Fudiwara_ ne tarderont pas
à ensanglanter le pays dans les luttes qu’elles vont engager pour
s’assurer la suprématie dans l’empire.

Originairement, la constitution de la monarchie japonaise était en
général fort simple et de nature à prévenir toute tentative de
désorganisation sociale. L’autorité militaire n’était pas séparée de
l’autorité civile: tout le monde, sans distinction de caste, était
soldat, et l’empereur remplissait seul les fonctions de général en chef
de la nation armée. En cas de guerre, le mikado prenait en personne le
commandement des troupes, ou confiait à son héritier présomptif cette
charge qui ne pouvait être placée entre les mains d’aucun autre de ses
sujets. Au VIIe siècle, cette constitution fut modifiée, et on
chercha à imiter celle qui avait prévalu en Chine, sous la dynastie des
Tang. On constitua deux classes essentiellement distinctes de
fonctionnaires publics et à peu près complètement indépendantes l’une de
l’autre: la classe des fonctionnaires civils et la classe des
fonctionnaires militaires.

De 938 à 1087, les deux puissantes maisons de Taïra et de Minamoto
établirent des camps permanents dans les provinces de l’Est; les
soldats, ainsi séparés de l’élément civil de la population, ne tardèrent
pas à se persuader qu’il lui était complétement étranger, et
insensiblement ils considérèrent leur chef comme leur véritable
souverain. Les mikados, dans leur indolence, trouvaient fort commode, en
cas de révolte intestine, de confier à ces maisons le soin de châtier
les rebelles; mais ils s’aperçurent trop tard que ceux-là qu’ils avaient
créés leurs défenseurs, étaient appelés, dans un temps peu lointain, à
les réduire eux-mêmes à une somptueuse mais non moins réelle
servitude[165].

Lorsqu’une de ces deux maisons accomplissait un acte qui portait ombrage
à la cour, le mikado chargeait l’autre de la châtier. Ce système
politique, où les empereurs croyaient voir une garantie de conservation
pour leur autorité souveraine, ne devait point aboutir aux résultats
qu’ils avaient espérés. Les _Taira_ et les _Minamoto_ ne tardèrent pas à
lutter entre eux pour leur propre compte, et il en résulta les plus
effroyables désordres dans tout l’empire. Après de longues guerres entre
ces deux maisons rivales, un jeune enfant, nommé _Yori-tomo_, dernier
représentant de la famille des Minamoto, tomba prisonnier entre les
mains des Taïra. L’intervention d’une femme lui sauva la vie, mais il
fut banni dans la province d’Idzou. Bien qu’il n’eût alors que quatorze
ans, il songea secrètement à venger l’honneur de sa maison; et bientôt,
avec l’aide d’un courtisan dont il avait épousé la fille, il parvint à
s’échapper des mains de ses ennemis, et à constituer, loin du domaine de
leur action, une puissante armée de mécontents, à la tête desquels il
put exterminer les troupes des Taïra, réduire à l’impuissance les
derniers débris de ses partisans, et créer à Kamakoura la capitale de
ses états et le centre de son autorité militaire dans le nord du
Japon[166].

C’est avec ce personnage, désigné dans les historiens indigènes sous le
titre de _Mina-mo-tono Yori-tomo_, que commence, pour le Japon, cette
dynastie de princes qui régnèrent pendant plusieurs siècles et jusqu’en
1868, sous le titre de _syau-gun_ «généralissime», titre que les
Européens ont transformé, à notre époque, en celui de _taï-kun_ «grand
prince».[167] On fait remonter, il est vrai, l’institution des fonctions
de syaugoun à l’origine même de la monarchie japonaise, et on rapporte
que, sous Zinmou (VIIe siècle avant notre ère), un personnage appelé
_Miti-no Omi-no Mikoto_ fut élevé au syaugounat par l’empereur qui le
plaça, en conséquence, à la tête de l’armée, pour combattre les barbares
de l’Est.

Ce serait toutefois une grave erreur de confondre le titre et les
fonctions de syaugoun confiés à cette époque et plus tard, à divers
commandants en chef de l’armée, avec la dignité en quelque sorte
souveraine que s’arrogea, au XIIe siècle, le célèbre Yoritomo. A
partir de cette époque, et jusqu’à la date encore toute récente de la
restauration des mikados, le syaugoun, que beaucoup d’auteurs ont appelé
«le second empereur du Japon», était en réalité le véritable possesseur
de l’autorité dans les îles de l’extrême Orient. Il était quelque chose
de plus que les maires du palais de nos rois mérovingiens, car il avait
réuni toutes les rênes du gouvernement dans sa résidence personnelle,
laissant le mikado jouir de tous les plaisirs de l’oisiveté, mais à peu
près absolument impuissant, dans un palais situé à grande distance de
cette résidence.

Il serait cependant inexact de considérer, comme on l’a fait maintes
fois, le syaugoun comme le véritable empereur du Japon. La puissance des
traditions, le caractère sacré que la religion indigène donnait aux
mikados[168], considérés comme les descendants directs et légitimes des
anciens dieux du pays; les restes encore imposants de la vieille
organisation féodale de l’empire, tout s’opposait à ce que les
Généralissimes s’arrogeassent le titre et certaines prérogatives de la
dignité impériale. Les syaugouns les plus puissants éprouvèrent
eux-mêmes le besoin d’obtenir une sorte d’investiture que les premiers
allèrent recevoir à Myako, résidence des mikados, et que les autres se
firent donner solennellement, au nom de ces mêmes mikados, dans leur
résidence effective[169]. Bien plus, ils crurent devoir demander au
souverain légitime les titres et rangs nobiliaires qu’ils
reconnaissaient à lui seul le droit de conférer, et ces titres, ils
n’osèrent souvent les réclamer que de la façon la plus humble et la plus
modeste. Taïkau-sama est le seul qui ait été promu, comme je vous le
dirai tout à l’heure, jusqu’au quatrième rang; en 1862, le syaugoun
régnant ne possédait que le huitième rang, et le président du _Go-rau
diu_ ou chef du cabinet, n’était arrivé qu’au quinzième.

Même sous l’empire de l’autorité syaugounale, la hiérarchie de la cour
impériale de Myako fut conservée à peu près complètement dans son
intégrité, et il était admis que, dans le cas d’événement d’une
importance exceptionnelle, c’était par un Grand Conseil présidé par le
mikado et composé des principaux dignitaires de l’état que des
résolutions exécutoires pouvaient seulement être prises[170]. Bien
plus, dans ce Grand Conseil, le syaugoun ne pouvait occuper qu’une place
plus ou moins inférieure, déterminée par le rang auquel il avait été
promu à l’avance. Après le mikado, la seconde place était réservée à ses
fils ou filles majeurs, c’est-à-dire âgés au moins de quinze ans
révolus;[171] la troisième aux enfants mineurs du souverain, la
quatrième aux _ses-syau_[172], régents ou descendants des anciens
empereurs. Les petits-fils du mikado recevaient en naissant le treizième
rang et arrivaient, en grandissant, à être promus jusqu’au second. Il
fut entendu que si la dynastie directe des successeurs de Zinmou venait
à s’éteindre, un des _tiu-na-gon_[173], élevé au deuxième rang de
_sin-au_, pourrait être appelé à la succession. Enfin, au bout de la
salle, relégués en quelque sorte comme d’infimes serviteurs, étaient
admis les _koku-si_[174], c’est-à-dire les dix-huit grands _dai-myau_
ou «princes féodaux[175]» dont on fait remonter l’origine au règne de
Seïmou (131 à 191 de notre ère). Les autres daïmyaux n’étaient pas admis
au Grand Conseil, parce qu’ils étaient considérés comme placés dans la
dépendance directe du syau-goun.

Les mikados, qui se succédèrent à l’époque de la fondation du syaugounat
avaient tous été élevés à la dignité impériale alors qu’ils étaient
encore en bas âge, de sorte que l’autorité souveraine passait tour à
tour dans les mains de tous les courtisans qui cherchaient à profiter de
la situation pour donner libre cours à leurs menées égoïstes et
ambitieuses. _Roku-deô_, proclamé empereur à deux ans (1166), fut déposé
deux ans après (1167) par son grand-père Sirakava II;--_Taka-kura_ monta
sur le trône à l’âge de huit ans (1169); son successeur _An-toku_, à
l’âge de trois ans (1181); les empereurs suivants, _Toba II_ (1184) et
_Tuti-mikado_ (1199), l’un et l’autre, à l’âge de quatre ans.

Les descendants de Yoritomo ne se montrèrent pas à la hauteur de la
mission que leur avait léguée le chef de la dynastie syaugounale;
bientôt les fonctions de régent, devenues en quelque sorte héréditaires
dans la famille des _Hô-deô_, qui étaient maîtres d’élire ou de déposer
les syaugouns, vint placer ces derniers dans une condition de dépendance
occulte, analogue à celle qui avait été faite aux représentants nominaux
de l’autorité impériale.

C’est durant cette période qu’eut lieu la première tentative des Mongols
de placer le Japon sous leur suzeraineté. Leur souverain, le fameux
Koubilaï-khan, envoya dans ce but plusieurs ambassades au Nippon, avec
des lettres par lesquelles il réclamait le tribut; mais, comme ces
lettres étaient conçues dans des termes hautains et insolents, il ne
leur fut pas fait de réponse. Pour donner une sanction à ses menaces, il
envoya, en 1274, sur neuf cents vaisseaux, une armée de 33,000 hommes,
dont 25,000 Mongols et 8,000 Coréens. Cette armée débarqua à l’île
d’Iki, où eut lieu un grand combat naval, dans lequel l’un des deux
généraux qui la commandaient fut tué d’un coup de flèche. Les Mongols
songèrent alors à se retirer, mais leur flotte fut en partie détruite
par un de ces typhons si fréquents dans les mers de l’extrême Orient. Le
général des Coréens fut noyé, et treize mille hommes environ purent
seuls regagner la Chine.

L’année suivante (1275) Koubilaï envoya une nouvelle ambassade à
Kama-koura, avec la mission de réclamer de nouveau le tribut. Le régent
_Toki-mune_, pour toute réponse, fit trancher la tête au chef de la
mission et l’exposa aux regards du peuple. Quelques années après (1281),
l’empereur des Mongols ou _Youen_ leva une nouvelle armée de 180,000
hommes qui atteignit le Japon en vingt-quatre jours. Cette armée
possédait des catapultes et autres engins inusités jusqu’alors, que le
célèbre voyageur Marco Polo venait de faire connaître aux Tartares, à la
cour desquels il avait été accueilli. Cet armement nouveau et le nombre
considérable des soldats qui avaient été réunis pour cette circonstance,
eussent probablement triomphé du courage dont les Japonais firent preuve
en présence de cette invasion, si la mer des typhons ne leur avait
encore une fois prêté le secours du vent et des flots. L’expédition tout
entière fut submergée, à l’exception de 3,000 combattants qui, faits
prisonniers par les insulaires, furent immédiatement mis à mort, et de
trois individus auxquels on fit grâce, pour qu’ils pussent aller porter
en Chine la nouvelle du désastre.

En 1334, _Dai-go II_, élevé pour la seconde fois sur le trône, s’efforça
de ressaisir la puissance impériale qui s’était échappée des mains de
ses prédécesseurs. Pour être agréable à son épouse, il commit
l’imprudence d’accorder des titres et des fonctions nouvelles à
_Taka-udi_. Celui-ci en profita pour s’assurer l’appui de l’armée et ne
tarda pas à se proclamer lui-même grand syaugoun. Deux ans plus tard, il
élevait au trône de Myako un nouvel empereur du nom de _Kwan-myau_,
tandis que Daï-go II, qui était parvenu à s’échapper secrètement, allait
s’établir à Yosino. L’empire japonais se trouva ainsi morcellé en deux
cours: celle du nord ou _hoku-tyau_ et celle du sud ou _nan-tyau_. De la
sorte, deux mikados régnèrent simultanément sur cet empire pendant une
période de cinquante-six ans (de 1336 à 1392). La réconciliation des
deux empereurs ne profita qu’à un certain _Asi-kaga_ qui réussit, au
milieu de la confusion générale où se trouvait le pays, à s’assurer pour
lui-même la puissance héréditaire du syaugounat, laquelle demeura dans
sa famille jusqu’en 1573.

Cette nouvelle période nous présente le tableau des guerres intestines
les plus effroyables, auxquelles semblent vouloir participer de la façon
la plus confuse et la plus capricieuse, tous les daïmyaux ou princes
feudataires de l’empire. Pendant ces guerres de tous les instants,
non-seulement la majesté impériale n’est plus respectée, mais les
syaugouns, eux aussi, ne parviennent souvent point à maintenir leur
autorité. D’un bout à l’autre de l’archipel, le sang coule pour la
satisfaction de petits intérêts personnels: ce ne sont qu’intrigues,
vengeances, fourberies; le désordre, partout, est porté à ses dernières
limites.

C’est également durant cette période que les Portugais abordèrent pour
la première fois au Japon (1551), où ils introduisent la prédication du
Christianisme.

Un daïmyau nommé _Nobu-naga_ apparaît au milieu du XVIe siècle; et,
après s’être ménagé de puissantes alliances, s’engage au service des
Asikaga, avec lesquels il finit par se mettre ouvertement en voie de
rébellion (1573). La même année, il marche à la tête d’une armée contre
les troupes du syaugoun Yositoki. Celui-ci, ne se trouvant pas en état
de résister, se constitue prisonnier; et, après avoir renoncé au
syaugounat, se fait raser la tête. Ses principaux partisans sont mis à
mort par ordre du vainqueur.

Sur ces entrefaites, un homme de basse extraction, que le hasard a fait
_bet-tau_ (palefrenier) de Nobounaga, parvient à gagner la confiance de
son maître qui finit par l’élever au rang de général de ses troupes. Cet
homme, appelé _Hide-yosi_, mais qui est plus généralement connu sous son
nom posthume de _Tai-kau sama_, n’hésita pas, après la mort de
Nobounaga, à supplanter les fils de son bienfaiteur, et, après les avoir
réduits à l’impuissance et l’un d’eux à s’ouvrir le ventre, à prendre
en mains les rênes du pouvoir. Devenu tout puissant dans l’empire, il
fut élevé par le mikado à la dignité de _Kwan-baku_, dignité qui ne fut
jamais accordée à un autre syaugoun, et qui jusqu’alors avait été
exclusivement conférée à la famille princière des _Fudivara_. Il reçut
en même temps de l’empereur le nom de _Toyo-tomi_.

Hidéyosi, sentant sa fin prochaine, et voulant assurer sa succession à
son fils _Hide-yori_, fiança cet enfant en bas âge avec la petite fille
de Iyéyasou, l’un des princes les plus puissants de l’empire, et lui fit
signer de son sang la promesse qu’aussitôt que Hidéyori aurait atteint
sa treizième année, il le ferait reconnaître syaugoun par le mikado.
Mais bientôt Iyéyasou, qui aspirait à l’autorité souveraine, trouva un
prétexte pour se brouiller avec le fils de Taïkau. Il assiégea le jeune
prince dans son château d’Ohosaka et le fit périr dans l’incendie qu’il
y alluma.

Devenu, par ce meurtre, maître de l’autorité souveraine, _Iye-yasu_,
également connu sous le nom posthume de _Gon-gen-sama_, et qui
appartenait à la noble famille de _Toku-gawa_, fut le fondateur de la
quatrième et dernière dynastie des syaugouns, laquelle gouverna le Japon
pendant deux cent soixante-cinq ans, depuis le commencement du XVIIe
siècle jusqu’à nos jours (1603-1868). Ce prince, d’une haute
intelligence politique, fit subir une transformation complète au Japon,
dont il devint le maître absolu, tout en laissant aux mikados le titre
et l’appareil de la majesté souveraine. Yédo, qui n’était avant lui
qu’un petit village, devint sa résidence; et, avec le concours de trois
cent mille ouvriers, il y construisit le _siro_ ou cité impériale, les
vastes fossés qui l’entourent et les canaux qui donnent à la capitale
l’aspect d’une ville hollandaise. Iyéyasou promulgua non-seulement un
Code de lois nouvelles, mais il régla jusque dans leurs moindres détails
la manière de vivre des différentes castes composant la société
japonaise.

Afin d’assurer sa personne et ses successeurs contre toute tentative du
mikado à ressaisir l’autorité effective, Iyéyasou ne se contenta pas
d’enfermer le successeur de l’empereur Zinmou dans son palais de Miyako,
avec une nombreuse garde, dont la présence avait pour but avoué de lui
rendre les honneurs dus à son rang suprême, mais qui, en réalité, avait
pour mission d’assurer sa captivité; il établit encore, dans cette
capitale du sud, un gouverneur chargé de veiller sur tous ses actes et
de prévenir au besoin, par la force, toute tentative d’émancipation. En
même temps, un des proches parents du mikado fut appelé à Yédo, pour y
remplir les fonctions de grand-prêtre et fournir, le cas échéant, au
syaugoun un successeur immédiat au mikado qui parviendrait à lever
l’étendard de la révolte.

Quant aux princes féodaux qui se partageaient l’empire, il leur était
sévèrement interdit d’engager aucune espèce de relations avec la cour du
mikado; il leur était même défendu de traverser cette ville et d’y
séjourner. Ils ne pouvaient non plus se visiter les uns les autres, ni
être représentés par des agents à leurs cours respectives. Chaque année,
ils devaient venir faire une visite à l’autocrate de Yédo; mais les
époques de ces visites étaient déterminées de façon à ce qu’ils ne
pussent jamais se rencontrer avec les princes dont les états étaient
limitrophes des leurs. Enfin, durant leur absence de la capitale du
Nord, ils étaient obligés d’y laisser demeurer leur famille en guise
d’otages.

Iyéyasou est inscrit dans les annales du Japon, comme n’ayant régné que
trois ans (1603-1605) avec le titre de Grand Syaugoun; mais, en réalité,
sa domination sur l’empire date de peu de temps après la mort de Taïkau.

En 1605, _Hide-tada_, son fils, et, en 1623, _Iye-mitu_, son petit-fils,
lui succédèrent. L’un et l’autre se firent un devoir de continuer avec
un zèle énergique et intelligent, la politique de l’habile fondateur de
leur dynastie. C’est durant le règne de ce dernier qu’eut lieu, à
_Sima-bara_ (1638), l’extermination des chrétiens, dont 37,000 furent
impitoyablement massacrés, et l’expulsion de tous les étrangers, à
l’exception des Hollandais qui, en récompense du concours qu’ils avaient
donné au syaugoun pour détruire le christianisme dans ses états,
jouirent du privilège exclusif de commercer avec le Japon. Les
Hollandais n’obtinrent cependant pas la faculté de parcourir le pays, et
ils furent en quelque sorte emprisonnés dans le petit îlot de _Dé-sima_,
sur la baie de Nagasaki, que l’autocrate de Yédo fit construire pour
leur résidence. L’histoire raconte que cet îlot présente l’aspect d’un
éventail, le syaugoun, consulté sur la forme qu’il fallait donner à sa
construction, s’étant contenté pour toute réponse de montrer l’objet
qu’il tenait en ce moment à la main. L’exclusion des autres Européens ne
souffrit point d’autre exception; et lorsque l’Espagne envoya peu après
une ambassade à Nagasaki, le chef de la mission et les soixante
personnages qui l’accompagnaient furent décapités et exposés sur la
place publique (1640).

Sous le règne de ces deux princes et de leurs successeurs, le système de
police et d’espionnage organisé par Hidéyosi, acquit encore de nouveaux
développements. C’est ce qui a fait dire que le Japon était divisé en
deux parties, dont l’une était chargée de surveiller l’autre. Toujours
est-il que jusqu’à la révolution de 1868, aucun fonctionnaire public ne
pouvait circuler sans se faire accompagner par son _o me-tuke_ «celui
qui a l’œil», ou par son «ombre», pour me servir de l’expression
employée par les Européens pour désigner les espions officiels des
officiers japonais. En 1862, lors de l’arrivée en Europe de la première
ambassade du syaugoun, non-seulement toutes les classes d’attachés de la
mission, y compris les domestiques, avaient sans cesse un ométsouké en
leur compagnie, mais les deux ambassadeurs avaient également le leur,
qui participait à leur rang et sans lequel ces derniers n’auraient pas
osé accomplir un acte quelconque.

Les princes qui prirent, par la suite, la succession de Iyéyasou, ne se
montrèrent généralement pas à la hauteur de la charge qu’ils avaient
reçue en héritage, et leur puissance ne tarda pas à péricliter. Lorsque
les Américains tentèrent, en 1852, pour la première fois d’une manière
sérieuse, d’ouvrir les ports du Japon au commerce étranger, le syaugoun
régnant alors, _Iye-yosi_ n’avait déjà plus entre les mains qu’une
faible partie de l’autorité suprême qui était passée insensiblement
entre les mains de son Conseil. Nous verrons plus tard comment il se
trouva impuissant à résister à l’invasion étrangère, et comment lui et
ses successeurs rendirent possible la grande révolution de 1868 qui
restitua la souveraineté effective aux mikados, successeurs légitimes de
l’empereur Zinmou.

[Illustration]

[Illustration]



X

LA

LITTÉRATURE DES JAPONAIS


L’art d’écriture ne fut guère en usage au Japon avant le milieu du
IIIe siècle de notre ère. On a cependant prétendu que des
inscriptions antiques, en caractères différents de ceux de la Chine,
avaient été découvertes, et que ces inscriptions étaient une preuve que
les Japonais connaissaient l’écriture antérieurement à leurs premières
relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et très
regrettable ami, le docteur de Siebold, m’annonçait même la prochaine
publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue
l’enlever aux sciences et aux lettres japonaises qu’il avait cultivées
toute sa vie avec tant de zèle et de dévoûment. Plusieurs fois, depuis
lors, j’ai reçu l’assurance que ces inscriptions énigmatiques existaient
réellement; mais, malgré mes efforts, il ne m’a pas été possible de m’en
procurer des spécimens d’une authenticité satisfaisante.

En revanche, j’ai eu connaissance de plusieurs ouvrages indigènes
traitant d’une écriture qui aurait été pratiquée au Japon avant
l’expédition de l’impératrice _Iki-naga-tarasi_ contre la Corée (200 ans
avant notre ère). Les caractères de cette écriture, appelés _sin-zi_
«signes divins», ne différent que fort peu de ceux qu’emploient de nos
jours les habitants de la Corée. Les savants japonais disputent sur la
question de savoir si ces caractères ont été inventés dans le
_Tchao-sien_ ou dans le _Nippon_. Leur origine continentale paraît
incontestable; mais l’amour-propre des insulaires de l’extrême Orient ne
trouve pas son compte dans une pareille théorie et il fait tous ses
efforts pour la renverser.

Quoi qu’il en soit, cette écriture n’a probablement jamais été bien
répandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel
n’auraient sans doute point adapté à leur langue les signes si nombreux,
si compliqués de l’écriture idéographique de la Chine, et ils eussent
probablement préféré le système analytique si commode de l’écriture
coréenne au système à tant d’égards défectueux et insuffisant des _kana_
syllabiques. Je ne connais pas d’autre exemple d’un peuple qui, ayant
fait usage d’une écriture alphabétique, l’ait abandonnée pour lui
substituer une écriture figurative. L’abandon de l’alphabet coréen eût
été d’autant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une
remarquable simplicité, un tracé facile, une lecture rapide et toujours
exempte d’incertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la
simplicité n’a guère été du goût des Japonais, dont la calligraphie
admet plus de caprices et d’excentricités qu’on n’en pourrait trouver
d’exemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].

Ce n’est, en réalité, qu’après l’introduction de quelques-uns des
monuments littéraires de la Chine dans les îles de l’extrême Orient que
les Japonais ont commencé à posséder de véritables livres. Plusieurs de
ces livres renferment des productions de l’esprit indigène, qui
remontent parfois à une époque de beaucoup antérieure à la connaissance
de l’écriture dans le Nippon. Certaines poésies, des chants relatifs aux
fastes de l’antique _dai-ri_, conservés par la tradition orale, sont
certainement de plusieurs siècles antérieurs au temps où les Japonais
commencèrent à employer l’écriture idéographique des Chinois. Nous
possédons déjà, sur quelques-unes de ces vieilles productions poétiques,
des données qui nous permettent de fixer leur âge et qui en font, de la
sorte, des documents philologiques d’une valeur inappréciable pour
l’étude de l’ancien idiome de _Yamato_.

Il n’entre point dans ma pensée de vous présenter ici un tableau, fût-il
très succinct, de la riche littérature du Nippon. Même en me bornant à
de simples citations bibliographiques, je serais entraîné fort au-delà
des limites que doit avoir cette conférence. Je me propose donc de jeter
seulement un coup d’œil rapide sur les divers genres de monuments qui
constituent cette littérature; et, tout en m’attachant à vous signaler
quelques-unes des œuvres exceptionnelles que vous devez connaître au
moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes
nous ont déjà donné des traductions complètes ou partielles.

En tête de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire
littéraire, les Japonais placent un petit nombre d’ouvrages dont
l’authenticité a été établie d’une manière incontestable. Parmi ces
ouvrages, ils citent tout d’abord une sorte d’anthologie intitulée
_Man-yô siû_, et une narration légendaire et historique connue sous le
nom de _Ko zi ki_.

Le _Man-yô siù_, littéralement: «Collection des Dix-mille
Feuilles»[179], est un recueil de toutes sortes de poésies antiques,
dont on attribue la réunion à un _sa-dai-zin_, ou grand officier de la
droite, appelé _Tati-bana Moro-ye_, lequel vivait sous le règne de
l’impératrice _Kau-ken_ (749-759 de notre ère). Ce lettré mourut avant
d’avoir complété son œuvre, qui ne fut achevée que sous le LIe
mikado, _Hei-zei_ (806-809), auquel elle fut présentée. Ainsi s’explique
la présence, dans le _Man-yô siù_, de beaucoup de pièces composées après
la mort de _Moro-ye_[180]. L’opinion la plus accréditée est que la
coordination de cette anthologie est due à un personnage nommé
_Yaka-moti_[181], lui même auteur de plusieurs des poésies qui y ont été
insérées.

Le _Man-yô siû_ est écrit exclusivement en caractères chinois; mais ces
caractères y perdent le plus souvent la signification qui leur est
propre, pour ne plus devenir que de simples lettres d’un syllabaire
destiné à reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire,
ayant servi tout d’abord à écrire les poésies de l’antique recueil qui
nous occupe, a reçu, par ce fait, le nom de _Man-yô kana_ «caractères
des Dix-mille Feuilles ou des Poésies».

Parmi les pièces réunies dans le _Man-yô siû_, il en est un grand nombre
qui n’offrent de l’intérêt qu’en raison des faits historiques auxquels
elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une
tournure gracieuse et par une fraîcheur d’expression qui les rendent
aimables, même pour les Européens les moins initiés aux rouages si
originaux de la civilisation de l’extrême Orient. Il en est enfin un
certain nombre qui sont fort obscures et à peu près inintelligibles pour
les lettrés du pays. Jusqu’à présent, il n’existe aucune version
complète du _Man-yô siû_ dans une langue étrangère: quelques pièces ont
été traduites en allemand[182]; j’en ai publié d’autres en français,
avec le texte original et un commentaire[183].

Le _Ko zi ki_, ou Annales des choses de l’antiquité, peut être considéré
comme le plus ancien livre d’histoire japonaise qui soit parvenu jusqu’à
nous. Composé, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire, en 712, par
_Yasu-maro_, d’après les souvenirs d’une vieille dame de la cour qui
l’avait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado _Tem-bu_, il est
écrit, comme le _Man-yô siù_, en caractères chinois employés tantôt avec
leur signification idéographique, tantôt avec une valeur purement
phonétique. L’ouvrage commence par un exposé de la cosmogonie et par une
histoire généalogique des _kami_ ou dieux primitifs d’où est descendue
la dynastie impériale des mikados. Le récit des règnes de cette dynastie
commence avec _Kam Yamato Iva-are-hiko_, fondateur de la monarchie (660
ans avant notre ère), et se termine avec l’impératrice _Toyo-mi-ke
Kasiki-ya-bime_ (593 à 628 après notre ère).

La forme un peu confuse du _Ko zi ki_ engagea _Yasumaro_ à en
entreprendre la révision, avec le concours de deux collaborateurs.
L’ouvrage, refondu et complété par leurs soins, devint le _Ni-hon
Syo-ki_, ou «Annales écrites du Nippon», dont l’authenticité est
incontestable, et que l’on doit placer à la tête de tous les ouvrages
historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacrés
aux dynasties divines (_Ka-mi-no yo_); les vingt-huit derniers à
l’histoire des mikados, depuis _Kam Yamato Iva are hiko-no sumera
mikoto_ (660 ans avant notre ère) jusqu’à l’impératrice _Taka ama-no
hara-hiro-no bime-no sumera mikoto_ (687 à 696 de notre ère). Il
comprend, de la sorte, sept règnes de plus que n’en renferme le _Ko zi
ki_.

Au point de vue du système graphique, le _Ni-hon Syo-ki_, tout en se
rapprochant du _Ko zi ki_, est cependant plus conforme au style chinois;
on y rencontre fréquemment les marques de transpositions de signes que
les Japonais ont l’habitude d’employer lorsqu’ils écrivent suivant les
lois de la syntaxe chinoise. On serait néanmoins dans l’erreur, si l’on
croyait que des textes de ce genre peuvent être compris sans une
connaissance approfondie des deux langues; le livre d’ailleurs doit être
lu de façon à fournir une succession de phrases purement japonaises.

       *       *       *       *       *

Le meilleur ordre de classification qu’on puisse choisir pour la
bibliographie japonaise me paraît devoir être, à peu de chose près,
celui qui a été adopté par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet
ordre est emprunté, en partie du moins, au grand Catalogue de la
Bibliothèque impériale de Péking, intitulé _Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou
soung-mouh_: je m’y conformerai dans les indications que je vais vous
fournir.


LIVRES SACRÉS ET RELIGIEUX.--Les _Ou-king_ ou Livres canoniques de la
Chine, les _Sse-chou_ ou Livres de philosophie morale et politique de
Confucius et de son École, ont été l’objet de nombreuses éditions
japonaises, accompagnées pour la plupart de commentaires. Les unes se
composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les
signes de transposition phraséologique destinés à faciliter leur
traduction et les désinences grammaticales qui permettent, au premier
coup d’œil, de déterminer la catégorie des mots; les autres
présentent le texte accompagné d’une traduction complète et
juxta-linéaire[185].

Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir l’importance
qu’avaient, pour l’étude de ces livres, les traductions qui existent en
langue mandchoue; et c’est en vue du secours qu’ils y pouvaient trouver
qu’ils se sont livrés à l’étude de la langue, d’ailleurs dépourvue de
littérature originale, des derniers conquérants de la Chine. Aujourd’hui
que la connaissance du japonais commence à se répandre parmi les
orientalistes, on ne peut plus tarder à demander à cette langue l’aide
philologique qu’on tirait naguère de la connaissance du mandchou: les
traductions japonaises des ouvrages chinois sont en général plus
commodes que les traductions tartares; et, grâce au système des
transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot à mot
interlinéaire de nature à faire comprendre plus vite le sens des signes
idéographiques que les versions relativement libres qu’on rencontre dans
les éditions mandchoues.

La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent
d’ordinaire à la suite des _King_ et des _Sse-chou_ ont été également
réimprimés et traduits par les Japonais. On possède de la sorte, dans la
langue du Nippon, le _Hiao-king_ ou Livre sacré de la Piété
filiale;[186] le _Siao-hioh_ ou la Petite Etude, dont il a été fait
divers genres d’imitations; le _Tsien-tsze-wen_ ou Livre des Mille
mots[187], etc.

Il existe beaucoup d’écrits japonais sur leur religion nationale,
appelée _sin-tau_ «culte des Génies». Tous prennent pour point de départ
les données mythologiques consignées dans l’antique _Ko zi ki_, dont je
vous ai entretenus tout à l’heure.

Nous ne connaissons encore que fort peu la littérature bouddhique du
Japon[188].

J’ai donné cependant la traduction d’une œuvre du représentant le
plus populaire de cette doctrine _Kô-bau dai-si_, ainsi que celle d’un
traité d’éducation morale répandu dans toutes les écoles et composé sous
l’inspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux éditions des
grands ouvrages chinois relatifs à la doctrine de Çâkya-Mouni, si j’en
juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont j’ai pu me procurer des
exemplaires, elles ne prêteront très probablement aucun secours nouveau
pour l’étude de la grande religion de l’Inde. A voir les colonnes du
texte chinois accompagnées de colonnes interlinéaires en caractères
_hira-kana_ ou _kata-kana_, on pourrait croire tout d’abord à la
présence d’une traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu
attentif prouve qu’il n’en est rien: ces éditions ne donnent, en plus du
texte chinois, que la seule notation phonétique des signes, de façon à
rendre possible leur prononciation aux prêtres et aux dévots qui ne sont
pas en état de lire les caractères idéographiques. Mais comme cette
prononciation, par suite des innombrables homophones de l’idiome du
Céleste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune idée à l’esprit, il
en résulte ce fait singulier, mais incontestable, à savoir que les
bonzes, en lisant à haute voix les livres bouddhiques, n’attachent guère
plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les
écoute de confiance et ne comprend rien de ce qu’ils disent: _Verba et
voces_[190].

Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont été traduits
et publiés en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je
connaisse est une version de l’Évangile de saint Jean, attribuée au
missionnaire Gützlaff et imprimée en caractères _kata-kana_[191]. Cette
version est aussi défectueuse que possible.


PHILOSOPHIE ET MORALE.--Les Japonais ne se sont pas contentés de
réimprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et
classiques des Chinois. Ils ont encore publié de savantes éditions de
leurs principaux philosophes des différents siècles. C’est ainsi que je
possède les œuvres de _Meh-tih_ (Ve siècle avant notre ère), chef
de l’École de la fraternité universelle; de _Tchouang-tsze_ (IVe
siècle avant notre ère), célèbre philosophe de la doctrine taosseiste;
de _Han-feï_ (IIIe siècle avant notre ère), le remarquable et
infortuné jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des débauches
calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.

A côté des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un
grand nombre de traités populaires de morale qui ont vu le jour dans les
îles de l’extrême Orient. Ces livres se composent, pour la plupart,
d’aphorismes et de préceptes accompagnés d’anecdotes destinées à les
faire comprendre plus aisément aux classes populaires, pour l’éducation
desquelles ils ont été composés. Un curieux spécimen d’un ouvrage de ce
genre, le _Kiu-ô dau-wa_, a été publié en français par M. le comte de
Montblanc[192].


JURISPRUDENCE ET ADMINISTRATION.--Nous ne possédons, jusqu’à présent,
que de rares données sur la législation des Japonais, antérieurement à
la dernière révolution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont
j’aie pu prendre connaissance, ne sont que des règlements administratifs
dans lesquels on ne peut découvrir facilement les éléments du droit
politique, tel qu’on le comprenait au Nippon avant l’invasion des idées
européennes. On m’a assuré que le testament politique attribué au fameux
syaugoun _Iye-yasu_, et communément appelé «les Cent Lois de _Gon-gen
Sama_», avait été publié au Japon avec une traduction européenne. Je ne
connais pas, même de titre, ce travail, qui doit offrir un grand intérêt
pour l’étude des rouages compliqués du gouvernement déchu des autocrates
de Yédo[193].

Quelques résumés chronologiques nous fournissent, année par année, un
aperçu des événements de l’histoire du Japon et de l’histoire d’Europe.
La partie japonaise d’un de ces traités a été traduite en allemand[194].
En ce genre, le meilleur ouvrage que je possède est le _Sin-sen
Nen-hyau_ de _Mitu-kuri_;[195] il est précédé des arbres généalogiques
des souverains du Nippon et de la Chine, d’une table des _nen-gau_ ou
noms d’années japonaises, etc. Les événements y sont mentionnés de façon
à présenter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du
Japon, de la Chine et des pays étrangers à ces deux empires de l’Asie
orientale.

Je vous ai fait connaître tout à l’heure les ouvrages qui devaient être
considérés comme les sources authentiques de l’ancienne histoire du
Japon. En dehors de ces ouvrages, d’une importance capitale pour
l’orientalisme, on a publié au Japon une foule de livres d’histoire dont
il me paraît utile de citer au moins les principaux.

Le _Dai Nihon si_, un des plus étendus, car il ne comprend pas moins de
deux cent quarante-trois livres rédigés en chinois, a été publié, pour
la première fois, la cinquième année de l’ère _Sei-toku_ (1715). Ces
savantes annales, plus complètes à bien des égards que tous les autres
ouvrages du même genre qui sont parvenus jusqu’à nous, ont été composées
avec la pensée de rappeler au peuple que, bien que les rênes du
gouvernement soient tombées dans les mains du syaugoun de Yédo, le
véritable empereur du Japon n’en était pas moins le mikado relégué dans
une luxueuse captivité à Myako.

Le _Nippon Sei ki_, ou «Annales du gouvernement du Japon», a été publié
en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve
l’histoire des mikados, depuis l’origine de la monarchie jusque et y
compris le règne de _Yô-zei II_ (1587-1611).

Le _Koku-si ryaku_, ou «Abrégé des historiens du Japon», a été composé
en chinois et publié en 1827 par _Iva-gaki_. Nous en possédons des
éditions accompagnées de notes grammaticales japonaises et de
commentaires. Comme l’ouvrage précédent, il ne va pas au delà du règne
de _Yo-zei II_ (1587-1611). C’est d’ailleurs un livre médiocrement
estimé des savants japonais[196], auquel on préfère souvent une autre
histoire de la même période, intitulée _Wan-tyau si-ryaku_ «Abrégé des
historiens de la Cour impériale», en dix-sept volumes, dont cinq de
supplément.

Les auteurs que je viens de citer ont tous composé leur livre en
chinois. Il en est d’autres qui, avec de moindres prétentions
littéraires, ont préféré adopter, pour écrire, la langue nationale de
leur pays. De ce nombre est le moine _Syun-zai Rin-zyo_, auquel on doit
un livre intitulé _Nippon wau-dai iti-ran_, «Coup d’œil sur les
règnes des empereurs du Japon», dans lequel on trouve l’histoire des
mikados depuis l’origine jusqu’à la fin du règne de _Yô-zei II_ (1611),
où s’arrêtent également les auteurs dont j’ai parlé précédemment. Ce
livre, publié pour la première fois en 1652, est d’une lecture aride, et
les indigènes en font assez peu de cas. En revanche, c’est l’ouvrage
historique le plus connu des Européens et le seul dont on possède une
traduction complète, écrite à la fin du siècle dernier par Titsingh,
sous la dictée des interprètes du comptoir hollandais de _De-sima_[197].
Un autre ouvrage, également en langue japonaise et d’une lecture bien
plus agréable que le précédent, porte le titre de _Koku si ran-yô_: il a
été publié la septième année de l’ère actuelle de _Mei-di_, c’est-à-dire
en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des
empereurs du Japon, depuis les dynasties préhistoriques jusque et y
compris les premières années du règne du mikado actuel, _Mutu-hito_
(1869).

Après les ouvrages précédents qui traitent de l’histoire générale du
Japon, depuis l’origine de la monarchie, je dois citer le _Ni-hon
Gwai-si_ ou «Histoire non officielle du Japon», qui nous raconte les
événements qui se sont passés pendant les guerres des _Mina-moto_ et des
_Taira_, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine
jusqu’au milieu du XVIIe siècle, époque où régnait la dernière maison
syaugounale des _Toku-gawa_. Ces annales, rédigées par _Rai-san-yau_,
sont très estimées des Japonais, tout au moins au point de vue du style.
Deux traductions françaises en ont été entreprises dans ces derniers
temps[198]; mais le début seul a été publié jusqu’à ce jour.

A côté des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il
faut placer toute une série de livres très populaires au Japon, et qui
participent les uns et les autres, bien que dans des proportions
diverses, de l’histoire et du roman.

Parmi ces livres, il en est un que les indigènes placent à juste titre
parmi les chefs-d’œuvre de leur littérature: c’est le _Tai-hei ki_
«Histoire de la Grande Paix[199]». On pourrait se méprendre étrangement
sur la nature de cet écrit, si l’on s’en rapportait à la traduction pure
et simple de son titre. C’est, en effet, l’histoire des guerres longues
et violentes que se firent au moyen âge les deux célèbres familles de
_Gen-zi_ et de _Hei-ke_, et qui aboutirent à l’anéantissement de la
dernière, à l’époque de Yoritomo, élu généralissime de l’empire
(_tai-svau-gun_) en 1186 de notre ère, sous le règne nominal du mikado
_To-ba II_.

Un roman historique, très goûté du public japonais, et que les anciens
missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le précédent, au
nombre des chefs-d’œuvre de la littérature au Nippon, est le _Hei-ke
mono-gatari_, ou «Récits sur la maison de Taïra».[200] L’auteur,
_Yuki-naga_, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent où il
s’était retiré après l’extinction de cette maison (1186); il a été
l’objet d’une foule d’éditions successives.

Plusieurs autres compositions du même genre sont également en faveur
chez les Japonais; je me bornerai à citer l’_Ise mono-gatari_, ou
«Récits sur le pays d’Isé», célèbre par le temple sintauïste de la
grande déesse solaire _Ten-syau dai-zin_, et qui est devenu un des lieux
de pèlerinage les plus fréquentés du Japon; le _Oho-saka mono-gatari_ ou
«Récits sur la ville d’Ohosaka», l’un des principaux ports de la grands
île du Nippon; le _Gen-zi mono-gatari_ ou «Récits sur la maison des
Minamoto», l’heureuse rivale de celle de Taïra, au XIIe siècle de
notre ère.


GÉOGRAPHIE.--Les Japonais n’ont peut-être obtenu, dans aucune autre
branche de la littérature, une perfection égale à celle qu’ils ont
atteinte dans leurs ouvrages consacrés à la géographie. C’est à peine si
l’on peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter,
des Elisée Reclus peuvent être comparées aux productions analogues de
l’érudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur
lesquelles je ne saurais m’arrêter ici, ils ont composé sous le titre de
_Mei syo du-ye_, de véritables descriptions encyclopédiques de chacune
de leurs provinces. Ces descriptions, conçues en général sur le même
plan, nous font connaître de la façon la plus minutieuse les
particularités intéressantes de leur archipel: orographie, hydrographie,
viabilité, histoire naturelle, archéologie, légendes et traditions
locales, biographie des hommes célèbres, monuments de l’art, industrie,
commerce, que sais-je? Rien n’a été oublié. On n’a fait jusqu’à présent
que de rares emprunts à ces excellents ouvrages: ils méritent à tous
égards l’attention des japonistes.

J’ai eu l’occasion de citer ailleurs, avec les éloges qu’ils méritent,
les guides des voyageurs et les routiers, genres d’écrits qui n’ont
guère obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques
années. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans
un but d’instruction populaire. «Partant du principe que les leçons de
géographie doivent être au début des leçons de topographie; qu’avant de
se préoccuper des cinq parties du monde, il faut bien connaître son
village et ses environs, les Japonais ont publié de petits atlas
routiers dont les cartes se déroulent au fur et à mesure qu’on avance
sur un chemin donné, et font connaître toutes les particularités
intéressantes des stations qu’on est appelé à rencontrer. Une route
vient-elle à se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un
double tracé de lignes parallèles, les deux routes nouvelles qui se
présentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la
direction, l’aboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les
curiosités de tout genre que le voyageur est invité à visiter sur son
passage, renseignements précis sur les auberges où l’on peut prendre un
repas ou passer la nuit, rien n’y manque. L’atlas est aussi
intelligible pour l’enfant que pour l’homme adulte; il éveille une
curiosité féconde en enseignements; il crée des géographes dont les
érudits peuvent sourire, mais des praticiens d’un genre fort utile en
somme, et qui nous a trop souvent manqué en France pour que nous ayons
le droit de nous en moquer[201].»

La géographie des pays étrangers à leur archipel a toujours vivement
intéressé les Japonais; aussi, depuis l’ouverture de leurs ports au
commerce étranger, ont-ils fait paraître une foule de descriptions des
principaux états de l’Europe et de l’Amérique. Ces ouvrages sont une
preuve de l’activité curieuse qui caractérise à un si haut degré les
insulaires de l’extrême Orient; mais ils n’ont pas pour nous l’intérêt
que présentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contrées
voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien
des siècles, des renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs. Je
veux parler des régions qu’ils désignent communément sous le nom de
_San-koku_ «les trois contrées», et qui comprennent les terres Aïno
(Yézo, Karafto et le Kouriles), l’archipel Loutchouan et la Corée.

Titsingh s’est fait traduire par les interprètes japonais de Désima un
volume relatif à ces trois contrées[202]; mais ce volume est loin d’être
le meilleur qui ait été écrit sur la matière. Nous possédons déjà en
Europe de nombreuses narrations des îles habitées par les Aïnos
velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Corée,
composés à la suite des guerres du Japon contre cette péninsule[204], et
quelques monographies détaillées des îles Loutchou[205].


HISTOIRE NATURELLE.--Les Japonais ont de tout temps cultivé avec ardeur
les sciences naturelles. Ils possèdent de nombreux ouvrages disposés
suivant le système antique du _Pen-tsao_ chinois[206], et, depuis
quelques années, des traités composés d’après les méthodes européennes.
Leur pays, qu’on a appelé le «paradis terrestre des botanistes», était
essentiellement propre à les encourager à l’étude des plantes; aussi
les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans
leur littérature scientifique. Jusqu’à présent, on n’a publié en langue
européenne que des fragments d’ouvrages botaniques japonais[207]; mais
d’importants travaux de synonymie ont été accomplis, de façon à
faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre à
l’avenir.

La médecine est également représentée au Japon par un ensemble d’écrits
que l’on peut répartir en deux classes: ceux qui ont été composés
d’après la méthode indigène ou chinoise, et ceux qui ont été inspirés
par les principes de la science européenne.

L’agriculture, si développée chez les Japonais, a donné lieu à
d’importantes publications qu’il ne sera certainement pas sans utilité
pour nous de voir traduire dans une langue européenne. Parmi ces
publications, je me bornerai à citer l’encyclopédie agricole intitulée
_Nô-geo zen syo_, en onze volumes in-4º, dont j’ai publié en français
l’index détaillé des matières[208].


PHILOLOGIE.--La philologie est représentée d’une façon non moins
remarquable dans le cadre de la littérature japonaise.

Le _Syo gen-zi kau_ est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000
mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes
dans l’écriture idéographique de la Chine. Il a été réimprimé en Europe
par la lithographie[209], et un précieux index en a été composé
récemment à Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions
littéraires, pour la plupart fort riches, ont également vu le jour au
Japon. Il serait trop long de les énumérer ici; mais je ne puis me
dispenser de citer un trésor de la langue japonaise, intitulé _Wa-kun
siwori_, composé de cinquante-neuf tomes (le dernier est daté de 1862),
et qui doit être complété par un nouveau supplément dont la publication
m’est encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste répertoire de la
langue japonaise intitulé _Go-i_, dont les quatre premiers volumes ont
paru récemment, et qui, s’il est jamais terminé sur le plan adopté pour
le début, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211],
l’explication d’au moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On
pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste étendue
d’ouvrages destinés à faciliter aux indigènes l’acquisition des langues
aïno, chinoise, coréenne et sanscrite[212], ainsi qu’une foule de livres
pour l’enseignement des principales langues européennes[213].


POÉSIES ET ROMANS.--Les œuvres d’imagination sont tellement
nombreuses dans la littérature japonaise, que je ne saurais même essayer
de citer celles qui méritent d’attirer particulièrement l’attention des
orientalistes. J’ai publié une liste de 160 recueils de poésie, qui ne
comprend que ceux qui étaient alors parvenus en Europe, et dont le
nombre est à peu près doublé aujourd’hui. Les genres les plus divers y
sont représentés; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que
les Japonais n’aient donné des produits dignes d’attention. Jusqu’à
présent, un très petit nombre de ces poésies, sans doute en raison des
grandes difficultés qui s’attachent à leur interprétation, a seulement
vu le jour dans des traductions européennes[214]. Une seule collection
de _uta_ ou distiques de trente et une syllabes, le _Hyaku-nin is-syu_
«Pièces de vers des Cent poètes», a été publiée et traduite in
extenso[215].

Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont
venus du Japon, ont déjà trouvé des traducteurs européens; mais il s’en
faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient représentés par
ces premiers essais des japonistes. Nous ne possédons encore qu’une
seule des œuvres du célèbre romancier de Yédo, _Riu-tei
Tane-hiko_[216], dont M. Pfizmaier a eu l’honneur de tenter la
traduction à une époque où bien peu d’orientalistes auraient osé aborder
les difficultés réputées inextricables de la langue japonaise.

Les autres œuvres d’imagination qui ont été livrées jusqu’à présent
au public dans une langue européenne[217] sont intéressantes à plus d’un
titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider
le choix des savants capables d’entreprendre de tels travaux de
traduction. J’ai cité ailleurs,[218] comme une singularité de la
littérature japonaise, les contes _sans fin_ que continuent d’année en
année, d’âge en âge, plusieurs générations de romanciers.


ARCHÉOLOGIE.--L’étude de l’archéologie, et en particulier de la
paléographie et de la numismatique du Japon, sera considérablement
facilitée par les grands travaux d’érudition publiés dans ce pays. On
pourrait dresser aisément, dès aujourd’hui, un _Corpus inscriptionum
japonicarum_, et traduire la plupart des documents en tirant profit des
travaux de déchiffrement accomplis par les archéologues indigènes. Quant
à la numismatique, on trouvera toutes les pièces classées, datées et
expliquées dans des traités qui ne demanderont plus que des traducteurs
pour être accueillis du public européen[219].


ENCYCLOPÉDIES.--La section de la bibliographie réservée aux ouvrages
embrassant à la fois toutes les branches des connaissances humaines, est
représentée au Japon par une riche série de recueils populaires qui
paraissent surtout composés à l’usage des écoles. Nous ne connaissons en
effet, jusqu’à présent, qu’un seul ouvrage qui, par son étendue et la
variété des matières qu’il renferme, puisse être comparé à nos
encyclopédies européennes. Je veux parler du _Wa-kan San-sai du-ye_,
ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le
nom de «Grande Encyclopédie japonaise», et auquel les sinologues et les
japonistes ont déjà fait de fréquents emprunts[220]. Il est probable
qu’il ne tardera pas à paraître au Japon quelque encyclopédie nouvelle
et plus complète; mais une publication de ce genre n’intéressera
peut-être pas autant les japonistes qui tiennent à connaître les idées
que professaient les indigènes sur toutes choses, avant que ceux-ci se
soient décidés à renier leur passé et à s’assimiler les connaissances
acquises en Europe et en Amérique. Il est donc très probable que, pour
longtemps encore, le _Wa-kan San-sai du-ye_ restera un livre d’une
valeur exceptionnelle pour les personnes adonnées à la culture des
sciences et des lettres japonaises.

L’énumération qui précède est déjà fort longue, et je n’ai pas la
prétention d’avoir même esquissé le sujet que j’avais à traiter[221]. A
chaque pas, j’ai dû me condamner à abréger ce que j’avais à dire. Le
peu que j’ai rapporté suffira peut être pour faire comprendre combien il
serait intéressant de donner aujourd’hui un aperçu développé de la
littérature si riche et si variée des insulaires de l’extrême Orient.

[Illustration]

[Illustration]



XI

LES SCIENCES & L’INDUSTRIE

AU NIPPON


Avant l’arrivée des premiers navigateurs portugais[222], les sciences
n’étaient guère plus avancées chez les Japonais que chez les Chinois.
L’esprit observateur des insulaires de l’extrême Orient leur avait bien
enseigné un certain nombre de faits inconnus à leurs voisins du
continent asiatique; mais aux uns et aux autres, il avait toujours
manqué la véritable méthode scientifique, sans laquelle il était
impossible de franchir le cercle étroit où s’étaient emprisonnés, depuis
des siècles, tous les savants du continent asiatique.

Les pères de la Compagnie de Jésus, établis au Japon dès la seconde
moitié du xvie siècle, commencèrent à y enseigner les premiers
éléments des sciences européennes. Il ne paraît pas, cependant, qu’ils
aient déployé beaucoup d’activité dans leur enseignement, car, à
l’arrivée des Hollandais à Hirato (1609), les indigènes étaient encore
dans une ignorance à peu près absolue des progrès réalisés parmi nous.
On doit, il est vrai, à ces missionnaires de l’Evangile la fondation
d’une imprimerie japonaise et européenne dans leur collège d’_Ama-kusa_;
mais cette imprimerie n’a produit, autant que je sache, que des ouvrages
de la plus médiocre utilité.

En fait de _mathématiques_, les Japonais ne connaissaient guère rien de
plus que les Chinois, c’est-à-dire quelques idées élémentaires de
géométrie, d’algèbre et de trigonométrie sphérique, empruntées
d’ailleurs aux Arabes et aux Persans.[223] Plusieurs lettrés du Nippon
m’ont affirmé cependant qu’ils possédaient, dès cette époque, des
connaissances approfondies en géométrie et en algèbre; mais, bien que
cette affirmation ne soit peut-être pas absolument dénuée de fondement,
ils n’ont pu me fournir aucune preuve satisfaisante de leurs
affirmations. Les mathématiques en tout cas étaient restées dans
l’enfance; l’astronomie n’avait guère pu avancer davantage.

En fait de _sciences naturelles_, les Japonais n’avaient point dépassé
le mode descriptif de l’antique _Pen-tsao_ chinois; leurs
classifications, comme leurs notices descriptives, ne reposaient que sur
les particularités extérieures les plus apparentes; ce qui revient à
dire qu’ils ne savaient que fort peu de choses en fait d’anatomie, et
moins encore en fait de physiologie animale et végétale, ou en fait
d’analyse chimique.

De longues et patientes observations, le hasard plus souvent sans doute,
leur avaient bien fait connaître quelques propriétés des plantes et des
corps inorganiques. Mais ce qu’ils avaient appris de la sorte, ils le
savaient mal, ou du moins d’une façon trop peu scientifique, pour qu’il
leur fût possible d’en tirer un parti satisfaisant.

La _médecine_ qu’ils pratiquaient au temps de Kæmpfer (1690), en était
encore, au dire du célèbre voyageur, à l’état le plus rudimentaire. Peu
de médicaments,--là n’était pas le plus mauvais côté de leur doctrine
médicale,--des bains et l’emploi de deux remèdes externes, le moxa et
l’acupuncture: à cela se réduisait toute leur pathologie. Dans certains
cas particuliers, l’acupuncture et le moxa[224] ont réalisé, dit-on,
des cures remarquables; mais il ne faut guère douter que, bien souvent,
il n’y avait là qu’un moyen d’achever rapidement le malade.

Les Hollandais contribuèrent tout d’abord à introduire au Japon les
sciences médicales européennes, et on leur doit la fondation à Nagasaki
d’une première École de Médecine. Cette école, disait un journal de
l’époque[225], compte trente-deux élèves qui doivent tous posséder la
langue néerlandaise, et qui étudient avec ardeur, sous la direction d’un
premier officier de santé impérial nommé Matsoumoto Ryauzin. De la
sorte, les principes de la thérapeutique occidentale ont commencé à se
répandre parmi les insulaires. La vaccine ne trouva bientôt plus
d’opposition du côté du peuple et les inoculations se sont accomplies
par milliers. A Sango, ville principale du pays de Tosen, un hôpital
pour cent cinquante malades, a été construit d’après les plans du
docteur Pompe.

Un obstacle sérieux au progrès de la médecine au Japon tenait aux idées
religieuses des insulaires qui s’opposaient à l’ouverture des corps
inanimés. Les élèves de l’école de Nagasaki, ayant compris combien
l’impossibilité de se livrer à des dissections retardait leurs études,
ont amené le gouverneur de la ville à enfreindre en leur faveur les
coutumes du pays, et à leur livrer le corps d’un criminel mis à mort
pour procéder à son autopsie. Vingt et un jeunes gens assistèrent à
cette scène, ainsi que vingt-quatre médecins japonais qui purent se
convaincre de la haute importance de ces opérations.

Depuis la dernière révolution, la médecine a fait au Japon les plus
remarquables progrès, et aujourd’hui, non seulement l’enseignement
médical y est donné par des professeurs savants et expérimentés, mais
il existe même des journaux spéciaux qui relatent toutes les
observations faites dans les hôpitaux et dans les laboratoires.

S’il est vrai qu’au Japon les sciences n’aient jamais atteint une zone
quelque peu élevée de développement avant l’introduction des livres et
de l’enseignement européens, on ne saurait en dire autant des _arts
industriels_, qui, pour la plupart, n’ont fait que décroître, depuis
l’ouverture des marchés japonais aux négociants de l’Europe et de
l’Amérique. Certaines branches de l’industrie avaient réalisé, depuis
longtemps, les plus remarquables progrès au Japon. Il n’est pas sans
utilité d’en dire quelques mots.

La _porcelaine_ a été de tout temps un des plus fameux produits de
l’industrie japonaise. Cette composition céramique que Brogniart définit
«une poterie dure, compacte, imperméable, dont la cassure, quoique un
peu grenue, présente aussi, mais faiblement, le luisant du verre, et qui
est essentiellement translucide, quelque faible que soit cette
translucidité,» a été, comme l’on sait, importée des contrées de
l’extrême Orient en Europe, où on n’est parvenu à obtenir un article
similaire qu’en 1709.

Jusqu’à cette époque, les produits céramiques de la Chine et du Japon
ont eu le privilège de l’emporter sur les plus belles poteries émaillées
de l’Italie et de Nevers. La fortune des porcelaines venues d’Orient
dépassa longtemps tout ce qu’on pouvait imaginer, et la poésie et les
légendes merveilleuses vinrent leur prêter leur concours.

Inventée en Chine, sous la dynastie des _Han_ (202 ans avant notre ère),
la porcelaine commença à être fabriquée dans le pays de _Sin-ping_.
Transportée bientôt en Corée, elle passa de ce royaume dans l’archipel
Japonais, où elle ne cessa plus d’être cultivée jusqu’à nos jours. On
rapporte, en effet, qu’un prince de Sinra amena dans l’île de Nippon une
corporation de potiers qui s’y établit, et dota le pays du nouveau
produit céramique des Chinois.

Ce ne fut, toutefois, que vers l’année 1211 qu’un fabricant japonais
nommé _Katosiro Uyemon_, apporta de Chine les secrets de l’art qu’il
cultivait avec un succès exceptionnel, et enrichit sa patrie de
porcelaines qui furent, dès l’origine, très estimées.

Depuis cette époque, les progrès de la fabrication de la porcelaine ne
se ralentirent plus; et, au commencement de notre siècle, les produits
de la province de Hi-zen surpassaient en perfection, aux yeux des
amateurs, les plus beaux produits de _Kin-teh-tchin_ et des autres
manufactures chinoises.

Ce que nous savons de cet art en Chine et au Japon suffit, en effet,
pour nous démontrer que les procédés employés, dans ce dernier pays,
sont les plus ingénieux et les plus perfectionnés. Cette opinion a
d’ailleurs été soutenue par M. Alphonse Salvétat, chimiste, dont
l’autorité en fait de céramique est généralement reconnue, et qui, par
les nombreuses opérations qu’il a dirigées à la manufacture de Sèvres,
a dû acquérir une grande expérience. Or voici ce que dit M. Salvétat:
«Il peut paraître surprenant que les Chinois, si ingénieux dans mille
autre circonstances, aient laissé passer inaperçu tout le parti qu’on
peut tirer de la porosité du dégourdi de la porcelaine. Cette porosité
offre, comme on sait, le moyen de recouvrir de sa glaçure, également et
promptement, c’est-à-dire économiquement, toute poterie à pâte
absorbante, quel que soit le fini de la forme, quelle que soit la nature
de la glaçure. On a d’autant plus lieu d’être surpris de l’ignorance
dans laquelle ils demeurent, que les fabricants japonais pratiquent la
mise en couverte économique et rapide au moyen de l’immersion.»

La porcelaine est surtout fabriquée avec perfection dans l’île de
Kiousiou, notamment dans la province de Hizen, ainsi que nous l’avons
dit. Les principales manufactures sont situées, dans l’arrondissement de
Matsoura, près du beau hameau de Ourésino, où la matière première se
rencontre en abondance.

Le _laque_ est également un produit des plus remarquables de l’industrie
japonaise. On sait que cette composition, extraite de la sève du _rhus
vernicifera_, sert à endurcir les objets de bois ou de métal, et à leur
donner un brillant qui s’allie de la façon la plus avantageuse avec
l’or, l’argent et la nacre. L’emploi de cette substance dans
l’ébénisterie et la tabletterie, paraît dater, au Japon, d’une époque
des plus reculées. On cite des boîtes de laque, conservées de nos jours
à Nara, dans la province de Yamato, et qui remonteraient au IIIe
siècle de notre ère; et la célèbre poétesse _Mura-saki Siki-bu_ (Ve
siècle), dans ses ouvrages, nous parle de laques incrustées de nacre qui
étaient en grande faveur à son époque.

Il faut citer aussi la laque aventurine avec laquelle on fabrique des
objets saupoudrés d’or d’une grâce et d’une délicatesse remarquables.

La fabrication des _tissus_ de soie est fort ancienne au Japon: quelques
données historiques tendraient même à faire croire qu’elle y était déjà
pratiquée antérieurement à notre ère. Toujours est-il que nous trouvons
la mention de ces précieux tissus dès une haute antiquité. Le sol du
Nippon est d’ailleurs très favorable à la culture des mûriers, et nulle
part l’éducation des vers à soie n’y a mieux résisté aux maladies qui, à
notre époque surtout, menacent d’anéantir cette grande branche de
l’industrie dans une foule de contrées où, naguère encore, elle était
florissante.

Le travail des soies a été l’objet de progrès considérables au Japon,
avant l’établissement des Européens sur ses côtes[226]. Deux à trois
mille balles de trente à trente-cinq kilogrammes envoyées à Londres, il
y a vingt ans, à titre d’échantillons, ont surpris les filateurs
anglais, non moins par la modicité de leur prix que par leur admirable
beauté. La plupart de ces soies égalaient, ou même surpassaient en
finesse, en force, et en parfaite régularité tout ce que la France et
l’Italie ont produit de plus excellent en ce genre[227].

On possède des échantillons d’anciens tissus japonais dont la qualité et
l’ornementation artistique sont dignes des plus grands éloges. On
fabriquait également au Nippon, dès le commencement de ce siècle, des
velours d’une qualité remarquable; mais on dit que les procédés de ce
genre de fabrication avaient été communiqués aux indigènes par les
Hollandais établis dans leur pays.

L’art de l’_horlogerie_ ne paraît avoir été introduit au Japon d’une
façon régulière qu’à une époque assez récente. Anciennement les
insulaires employaient la clepsydre pour mesurer le temps. Il faisaient
aussi usage de petits bâtonnets à encens, dont la combustion lente et
régulière indiquait les divisions du jour. On voit figurer, il est vrai,
dans la grande Encyclopédie japonaise[228], dont la publication
primitive remonte au commencement du XVIIIe siècle, une horloge à
sonnerie désignée sous le nom de _to-kei_[229]; mais ce produit est de
provenance hollandaise.

Aucun peuple n’a poussé plus loin que les Japonais la perfection de
l’art de la _menuiserie_. Soit que cet art s’applique à la construction
des bâtiments, soit qu’il se manifeste dans la fabrication de petits
objets de tabletterie, il se traduit par des produits d’une délicatesse
incomparable. Les simples caisses d’emballage sont assemblées avec un
soin dont on ne trouve point d’exemple dans les autres pays. Les
menuisiers japonais ne font pas usage de clous, mais de petites
chevilles de bois d’une propreté et d’une justesse étonnantes. Parmi
les essences dont ils se servent, il faut citer le camphrier: les
caisses faites avec cet arbre ont l’avantage de préserver les objets
qu’elles renferment des attaques des insectes.

L’industrie des _jouets d’enfant_, si développée au Japon, produit une
foule d’objets d’amusement qui font honneur à l’imagination des
indigènes. Un certain nombre de ces objets ont été imités en Europe et
ont fait la fortune de ceux qui les ont répandus parmi nous.

Je mentionnerai également en passant ces charmants petits _objets
d’ivoire_ qui sont l’ornement des vitrines de nos collectionneurs et sur
lesquels on voit parfois incrustés de la façon la plus gracieuse des
insectes aux mille couleurs.

Si je n’étais exposé à prolonger outre mesure cette conférence, il
faudrait encore vous parler du _bambou_ que les Japonais utilisent d’une
foule de façons différentes au point de vue ornemental, alimentaire,
industriel et médical. Un savant botaniste français qui a composé une
monographie du bambou au Japon[230], dit avec raison que ce végétal est,
pour les insulaires de l’extrême Orient, le plus grand de leurs trésors.

L’_imprimerie_, cultivée au Japon depuis plus de sept siècles, y a été
l’objet de nombreux perfectionnements. A une époque très reculée, mais
dont nous n’avons pu parvenir encore à découvrir la date précise, les
moines japonais faisaient usage de planches de pierre dans lesquelles
ils gravaient en creux les textes de leurs livres sacrés, afin d’en
obtenir des copies multiples au moyen d’une encre appliquée sur les
parties non creusées. Les épreuves, qui résultaient de ce mode
d’impression, donnaient des lettres blanches sur un fond noir.

Suivant un autre procédé, on remplissait les parties creuses d’une
composition résineuse, et on encrait les caractères ainsi formés à
l’aide d’un tampon. Il resterait à savoir comment ils s’y prenaient pour
ne pas noircir la pierre entière, car l’ignorance en chimie des anciens
Japonais ne permet pas de supposer qu’ils aient alors connu la ressource
de l’eau acidulée employée par nos lithographes.

Les planches de bois dont l’usage était universellement répandu dans le
Nippon, n’y furent employées vraisemblablement qu’à une époque plus
récente. On se sert pour les graver des mêmes procédés qu’à Canton. Le
système de l’écriture japonaise, infiniment plus compliqué qu’aucun
autre système connu, semblait repousser toute tentative de reproduction
des textes en types mobiles.

Les ouvrages les plus ordinaires, comme les plus précieux, si l’on en
excepte les livres de haute littérature écrits avec le concours de
caractères chinois droits, sont reproduits dans une écriture tellement
cursive qu’il est rare de rencontrer, dans deux auteurs différents, le
même signe tracé d’une manière absolument semblable. Si l’on ajoute à
cela que les lettres japonaises sont susceptibles de ligatures, comme
par exemple les lettres arabes dans l’écriture persane appelée _tahliq_,
on comprendra combien il est difficile de réduire à des éléments
typographiques les groupes complexes et constamment enchevêtrés qui
pullulent dans les impressions xylographiques.

Ces difficultés n’ont pas rebuté les Japonais; et, dès le XVIIe
siècle, ils avaient fait quelques remarquables essais de reproduction de
textes cursifs en caractères mobiles. L’impression en couleur avait fait
de notables progrès chez les Japonais, qui se sont montrés, dans cet
art, infiniment supérieurs aux autres populations asiatiques. Le nombre
des nuances qu’ils ont employées au rouleau, et surtout la multiplicité
des teintes, tout à la fois pures et variées à l’infini, dépassent la
plupart des essais tentés jusqu’ici en Europe. Le relief qu’ils ont su
donner, avec une remarquable originalité, à quelques-uns de leurs
dessins, et l’emploi des métaux à l’aspect les plus divers, sont encore
dignes de la sollicitude de nos imprimeurs européens.

La fabrication de l’encre, dite _encre de Chine_, est connue au Japon
depuis plus de huit cents ans. On sait que, pendant longtemps, on a
vainement essayé d’imiter cette encre en Europe. Suivant l’Encyclopédie
japonaise, on se servait primitivement pour sa composition d’une sorte
de terre noire; ce qui explique pourquoi, dans l’écriture idéographique
usitée dans le pays, on a choisi, pour désigner l’encre, un caractère où
les signes «noir» et «terre» se trouvent combinés. Plus tard on fit
usage du noir de fumée, et on y ajouta des aromes.

L’éditeur japonais de l’ouvrage que je viens de citer ajoute:

«Tant anciennement qu’aujourd’hui, l’encre provient de la capitale du
Sud. Ceux qui la fabriquent avec le plus de succès, emploient du noir de
fumée préparé à l’huile de lin pour la première qualité; ils y ajoutent
du camphre et du musc. La qualité inférieure se prépare avec du noir de
fumée de sapin.» L’encre dite de la _Grande-Paix_ est fabriquée
principalement à Ohosaka avec du noir de sapin; elle peut être employée
pour l’impression.

Le _papier_ japonais mérite également l’attention des fabricants
européens, tant par la finesse de son grain, très favorable pour
certaines impressions, notamment pour les épreuves de gravures en
taille-douce, que par sa prodigieuse solidité. Cette dernière qualité
l’a rendu propre à la fabrication de cordage d’une force de résistance
peu commune. Il a été employé, au Japon, pour une foule d’usages,
notamment pour la confection de vêtements d’hommes, de robes de dames,
de parapluies et de parasols, de tentes de voyage, etc., etc.

La _bijouterie_, sans constituer une branche de commerce bien
considérable, n’est pas sans importance dans les grandes villes du
Nippon. La taille des pierres dures ne paraît pas avoir été connue des
insulaires avant l’arrivée des Européens; et, de nos jours encore,
c’est à peine si elle est répandue dans le pays. On trouve cependant,
dans les livres indigènes, la mention de gemmes employées comme
ornements à des époques fort reculées; mais on n’a pas encore étudié
suffisamment l’histoire de l’ancienne bijouterie japonaise, pour pouvoir
en parler avec quelque autorité.

Les objets d’or et d’argent ouvrés ne sont pas rares. Quelques-uns sont
merveilleusement ornés. Les insulaires emploient aussi avec avantage une
composition de divers métaux qu’ils nomment _syaku-do_, qui est
susceptible de recevoir un beau poli et produit l’effet d’un émail.

Les perles fines[231] sont fort recherchées des dames. Elles forment un
des ornements les plus appréciés de leurs épingles à cheveux ou de leurs
boucles d’oreilles. C’est principalement sur les côtes d’Owari, d’Isé
et de Satsouma, qu’on pêche l’huître qui renferme les perles fines. Dans
le commerce, on en distingue deux espèces principales: les perles dites
_gemmes d’argent_,[232] et les perles dites _gemmes d’or_[233]. Ces
dernières surtout sont très prisées des amateurs, tant pour la pureté de
leur eau que pour l’éclat de leurs reflets, d’un jaune légèrement rosé.

Enfin, il faut citer parmi les _produits secondaires_ de l’industrie
japonaise les miroirs[234], les éventails[235], les chapeaux de
bambou[236], les parapluies et les parasols, etc.

Les Japonais sont parvenus d’eux-mêmes à de remarquables résultats, en
ce qui touche la _fonte des métaux_. Aucun peuple ne les a surpassés
dans la trempe de l’acier, et leurs lames les plus parfaites
l’emportent sur les plus fameux produits de Solignen et de l’ancien
Damas.

Tout le monde connaît les anciens bronzes japonais, si recherchés,
aujourd’hui surtout, pour la décoration de nos appartements. On sait
aussi qu’ils avaient inventé des procédés de patine que l’on est à peine
arrivé à imiter en Europe d’une façon tout à fait satisfaisante.

Les Japonais se sont également distingués dans l’art de fabriquer les
_émaux_, dont ils se servent soit pour revêtir des surfaces, soit pour
imiter des pierres précieuses. Le plus souvent l’émail est employé sous
la forme à laquelle on a donné le nom d’émail cloisonné. Les plus
anciens émaux ne sont guère employés que pour servir de contour aux
ornementations; il sont dessinés dans le goût chinois. Puis viennent les
émaux à fonds bleus clair ou verts, avec des dessins plus savamment
combinés représentant des fleurs, des oiseaux ou des quadrupèdes. La
matière employée durant la période suivante est défectueuse, d’une
grande porosité, et les tons sont mats et sans netteté. L’art de
l’émailleur est en décadence au commencement de notre siècle. Enfin, une
époque de renaissance coïncide avec l’ouverture des ports du Japon au
commerce étranger. Au lieu de petits objets, tels que des grains de
chapelets, des boutons, des gardes d’épées, on fabrique de larges plats,
des vases de grande dimension, des objets de toutes sortes. Le fond est
le plus souvent vert foncé. La qualité de la matière est supérieure,
mais le dessin est devenu moins original, moins artistique.

Dans les temps modernes, les Japonais se sont adonnés à l’application
des émaux cloisonnés sur porcelaine et sur poterie. Les cloisonnés sur
cuivre sortent principalement de trois manufactures situées aux environs
de Nagoya, dans la province d’Owari; les cloisonnés sur porcelaine se
font surtout à Ohosaka et à Kyauto. Une fabrique a été établie, dans ces
dernières années, à Yokohama et une autre à Tôkyau; cette dernière a été
détruite dans un incendie.

Tel est, en résumé, le tableau succinct des sciences et de l’industrie
japonaises avant l’arrivée des Européens.

Une révolution scientifique et industrielle ne devait cependant plus
tarder longtemps à se manifester au Japon. Les relations des Hollandais
avec les indigènes du Nippon étaient devenues plus intimes par suite du
privilège commercial accordé exclusivement à la compagnie Batave.

Le gouvernement de Yédo conçut la pensée de créer un collège
d’interprètes, où les Japonais pourraient étudier la langue des Barbares
à Cheveux Rouges. Le projet fut réalisé en peu de temps de la façon la
plus satisfaisante.

Dès lors, les principaux ouvrages scientifiques qu’on fit venir des
Pays-Bas au Japon, furent traduits, commentés et publiés. C’est ainsi
que parut, entre autres, une édition sinico-japonaise des _Anatomische
Tabellen_ du médecin silésien Adam Kulm, publié avec la reproduction des
planches de l’édition originale, par le fils d’un interprète du
gouvernement, le docteur _Sugita Gen-paku_. Ce livre, dont on possède
quelques rares exemplaires en Europe, est d’une impression admirable et
l’un des monuments les plus curieux des premières tentatives des
Japonais pour s’initier à la connaissance de nos sciences et de nos
arts.

Par la suite, le gouvernement de Yédo demanda à la factorerie
hollandaise de Désima d’acquérir pour son compte divers instruments de
mathématiques et de chirurgie, ainsi que quelques livres de nature à
faire connaître plus en détail les progrès de la civilisation moderne.

Dans toutes les classes de la population, on vit alors se produire un
grand mouvement motivé par un ardent désir d’apprendre et de savoir. Les
personnages des classes les plus élevées voulurent être les premiers à
être initiés aux grandes découvertes de la science occidentale.
Quelques-uns d’entre eux devinrent, pour le milieu où ils vivaient, de
véritables savants.

Le Prince de Satsouma, l’un des plus puissants vassaux de l’empire,
s’adonna avec ardeur à l’étude de nos sciences exactes. Se trouvant un
jour en présence d’officiers de la marine néerlandaise, il leur demanda
ce qu’ils pourraient lui apprendre de nouveau au sujet de l’application
de la photographie aux observations barométriques. Cette question
déconcerta nos marins qui ne surent que répondre; car ils avaient
oublié, ou peut-être même ignoraient, qu’à l’observatoire de Greenwich,
on faisait usage d’appareils photographiques, pour constater d’une
manière plus rigoureuse les variations du baromètre, du thermomètre et
de l’hygromètre.

Ce ne fut toutefois qu’après la conclusion du traité avec les États-Unis
d’Amérique (1853), traité auquel nous devons l’ouverture définitive des
ports du Nippon, que les Japonais entrèrent de plain-pied dans les voies
de la civilisation européenne.

Parmi les présents offerts au taïkoun par le président de l’Union, se
trouvaient un télégraphe électrique et un petit chemin de fer,
comprenant, outre la locomotive, le tender et ses accessoires, les rails
et tout le matériel nécessaire pour établir une ligne modèle.

Il n’en fallut pas davantage pour exciter la curiosité enthousiaste des
indigènes, et pour leur donner l’ardent désir de connaître les autres
inventions d’un pays qui lui apportait en présent des objets aussi
étonnants et aussi inattendus.

Le mouvement était donné. Les membres des ambassades envoyées par le
syaugoun en Europe et en Amérique, revinrent dans leur pays, la tête
exaltée par toutes les merveilles qu’on avait étalées à leurs regards.

Ils racontèrent de point en point ce qu’ils avaient vu, et en firent
l’objet de publications populaires qui eurent pour la plupart un
brillant succès d’actualité.

Le Japon n’eut dès lors qu’une pensée: celle d’imiter l’Europe et de
cesser d’être Japonais, ou tout au moins asiatique. On demanda des
officiers instructeurs pour l’armée, des ingénieurs, des mécaniciens,
des médecins, des professeurs, des artisans de chaque spécialité; et, à
leur arrivée, on se mit en devoir de tout bouleverser, de tout
renverser, de raser l’édifice du passé, pour arriver plus vite à la
reconstruction d’un édifice nouveau.

La pensée bien arrêtée du gouvernement japonais était de se donner tout
d’abord les allures extérieures de la civilisation européenne. Le
mikado, dont le père ne donnait audience aux grands de sa cour qu’à demi
caché par un store derrière lequel il se tenait accroupi, a remplacé le
vêtement ample et traînant de ses aïeux, par le costume étriqué d’un
général européen. Sous ce costume, il n’hésite plus à se montrer aux
étrangers et à ses sujets vêtus du frac noir et coiffés du chapeau en
tuyau de poêle.

Les fonctionnaires de tout rang obtiennent des costumes analogues à ceux
que portent leurs pareils dans les monarchies de l’Occident. La forme
des édifices publics, l’ameublement des habitations, tout, en un mot,
se transforme de jour en jour à l’avenant.

A peine les Japonais eurent-ils reçu le télégraphe modèle que le
président des États-Unis avait envoyé en présent au syaugoun, qu’une
première ligne fut établie et mit en communication régulière le palais
d’été de ce prince et sa résidence à Yédo, sur une étendue d’environ six
milles[237].

Des lignes plus importantes ne tardèrent pas à être organisées; et, de
nos jours, le réseau télégraphique du Nippon tend à se développer avec
une remarquable rapidité. Une ligne principale met déjà en communication
Nagasaki et Yédo d’une part, et de l’autre Yédo avec le nord du Japon,
dont elle franchit les limites terrestres pour gagner, par un câble
sous-marin, _Hako-dade_, et atteindre de là jusqu’à _Satuporo_, la
nouvelle capitale de l’île de Yézo. En même temps, des traités conclus
avec de grandes compagnies européennes ont mis Yokohama en rapport
direct avec l’Europe par deux voies différentes, celle de la Sibérie et
celle de l’Inde.

Les Européens avaient des chemins de fer: il fallait que les Japonais en
eussent aussi. Au mois de juin 1872, un premier tronçon, reliant Yédo à
Yokohama, fut ouvert au public. Ce tronçon avait coûté un prix
exorbitant, mais peu importe: on ne pouvait plus dire qu’il n’y avait
pas de lignes ferrées au Japon. L’amour-propre national venait d’obtenir
une première satisfaction. Un autre tronçon fut établi entre Kobé et
Ohosaka. Les travaux qui doivent réunir cette dernière ville à Kyauto
sont poussés avec une grande activité. Des lignes plus considérables
sont à l’étude; de sorte que d’ici peu d’années, si cela continue, les
Japonais auront des chemins de fer dans toutes les directions. Il ne
leur manquera que des routes!

De nombreux bâtiments à vapeur, la plupart de petites dimensions,
tendent à remplacer, chaque jour, les jonques au moyen desquelles se
fait encore le cabotage sur toute l’étendue des côtes de l’empire.

La réorganisation militaire du Japon, entreprise sous la direction d’une
mission d’officiers français, a été effectuée en quelques années de la
façon la plus remarquable. Pourvue d’armes excellentes et fabriquées
suivant les derniers perfectionnements de l’art, l’armée japonaise se
trouve aujourd’hui dans des conditions incontestables de supériorité sur
toutes les armées asiatiques; et il n’y a pas à douter que, même en
présence des troupes européennes, elle ne présentât à ses ennemis une
très sérieuse résistance. Reste à savoir seulement, si les généraux,
peut-être un peu trop improvisés à la hâte, seraient en état de la
diriger et de la soutenir dans des circonstances difficiles. D’ailleurs,
elle attend avec une impatience facile à comprendre, mais difficile à
modérer, l’occasion de donner des preuves de sa valeur et de sa
discipline.

La marine a été, de son côté, l’objet de toutes les ambitions du
gouvernement japonais; malheureusement, les ressources financières de
l’empire, obérées par une foule de dépenses nécessaires ou inutiles,
mais qui étaient la conséquence fatale de la voie de réforme générale où
le pays s’était engagé, n’ont pas permis de former une flotte de guerre
sérieuse, aussi vite que la cour du mikado l’avait espéré. Elle se
compose de seize bâtiments, dont un navire cuirassé de provenance
américaine.

L’excellente création de l’arsenal maritime de Yokosuka, par un
Français, M. Verny, commencé en 1867, contribue puissamment à la
conservation et au développement du matériel naval des Japonais.

Tel est le tableau trop abrégé, sans doute, des principales
améliorations matérielles réalisées durant ces dernières années, dans la
pensée d’élever le Japon au niveau de la civilisation européenne. Ces
améliorations peuvent être jugées très insuffisantes; mais elles sont
d’un bon augure pour l’avenir, si on les continue avec un esprit de
suite et surtout d’une façon plus réfléchie et plus économique. C’est
beaucoup assurément que de mettre un pays en état de résister à
l’invasion étrangère, et de faire respecter son indépendance. C’est fort
peu, si la conséquence de ces réformes n’est pas d’agrandir les
ressources de la nation par une augmentation de production, d’ouvrir de
nouveaux débouchés aux fruits de son travail, et d’améliorer le sort du
peuple en lui facilitant le travail et l’économie, et surtout en ne lui
créant pas de nouveaux besoins.

L’avenir du Japon dépend aujourd’hui des mesures plus ou moins heureuses
qui seront prises pour y développer l’instruction publique et y répandre
la connaissance des sciences européennes. Quelques utiles résultats ont
été déjà obtenus. De tous côtés des écoles publiques ont été ouvertes,
et quelques grands établissements d’enseignement supérieur ont été
fondés avec le concours de professeurs anglais, français, allemands ou
américains.

Une Ecole de Médecine, établie primitivement à Nagasaki, a été
transférée à Yédo. Le nombre des professeurs japonais, qu’on a hâte de
nommer aussitôt que possible à la place de professeurs étrangers, y est
déjà supérieur à celui des Allemands, auxquels ont été primitivement
confiées les principales chaires.

Une École de Droit est dirigée par deux professeurs français, et une
espèce de Faculté des Sciences a été confiée à des professeurs anglais.
Enfin, il faut mentionner une École des Mines dirigée par des maîtres
allemands.

De la sorte, la jeune génération japonaise ne connaît plus, en fait de
sciences, que les sciences européennes; et avec l’intelligence dont elle
a déjà donné des preuves si éclatantes, il n’y a pas à douter qu’elle ne
dote bientôt l’empire du Soleil Levant d’une petite pléiade de savants
sérieux et autorisés.

Par contre, les arts et l’industrie, au lieu de progresser, semblent
entrer dans une voie très regrettable de laisser-aller et de décadence.

Les produits japonais sont, de jour en jour, de qualité plus inférieure;
et c’est à grand’peine s’ils arrivent à se maintenir sur les marchés, en
présence de la concurrence étrangère. Depuis l’ouverture des ports du
Japon aux étrangers, le commerce des laques a pris un grand
développement; il est même devenu un des articles d’exportation les plus
importants du pays. Seulement, l’avantage qu’ont trouvé les fabricants
indigènes à produire beaucoup et à bon marché, a nui considérablement au
mérite artistique de leurs ouvrages. Les laques anciennes l’emportent en
valeur, dans une énorme proportion, sur les laques modernes qui sont, à
première vue, d’un aspect agréable, il est vrai, mais qui ne remplissent
aucune des conditions de solidité et de bon goût si estimées dans celles
qu’on fabriquait au siècle dernier. Il fallut l’intervention active du
gouvernement de Yédo pour arracher cette grande branche d’industrie à
une décadence complète et définitive. Grâce à ses encouragements, les
ouvriers les plus habiles du Nippon se mirent à fabriquer de nouveau de
beaux laques qui, grâce à l’intervention de procédés perfectionnés, à
l’usage de couleurs qu’on n’avait pu encore employer, l’emportent même
parfois sur les meilleurs produits de l’ancien temps.[238]

La même décadence s’est manifestée dans presque toutes les autres
branches de l’industrie indigène. Il faut espérer que des mesures
également opportunes éviteront des désastres qui seraient, un jour ou
l’autre, la conséquence de cet abaissement général des produits
manufacturiers du Japon.

Un seul art, la Typographie, a fait en quelques années les plus
étonnants progrès; et, comme on a dit que cet art produisait la lumière,
on peut voir, dans le développement considérable qu’il a pris au Japon,
un heureux pronostic pour l’avenir de ce pays. Plusieurs imprimeries, se
servant de types mobiles fondus suivant le système européen, ont été
organisées, et elles ont donné les résultats les plus satisfaisants.
Mais ce qui est bien autrement remarquable, c’est de voir comment on a
pu arriver à disposer ces imprimeries de façon à permettre la production
régulière de journaux quotidiens d’assez grandes dimensions. Les
Japonais ont renoncé, pour l’impression de ces journaux, à l’emploi du
plus grand nombre de leurs caractères cursifs; mais ils n’ont pu se
débarrasser de l’immense quantité de signes idéographiques chinois, sans
lesquels leurs articles seraient presque toujours incompréhensibles. Et
comme on ne saurait admettre, pour le journalisme, un système
d’impression qui, comme la xylographie ou la lithographie, rend les
remaniements, les changements, les corrections mêmes à peu près
impraticables,--surtout lorsqu’il s’agit d’aller vite et de terminer le
travail à heure fixe,--ils ont dû mettre en usage les procédés
habituels de l’art typographique. Pour quiconque connaît un peu les
exigences de cet art, les résultats qu’ils obtiennent pour l’impression
de leurs journaux quotidiens sont dignes des plus grands éloges et
montrent ce qu’on peut attendre d’un peuple si habile à lever les
difficultés qui peuvent nuire à l’accomplissement de ses destinées.

La presse a déjà rendu au Japon de véritables services; et, quoique née
d’hier, elle possède déjà une histoire digne de prendre une place
honorable dans les annales contemporaines de la civilisation japonaise.

[Illustration]

[Illustration]



XII

LA RÉVOLUTION MODERNE AU JAPON


La révolution qui s’opère au Japon depuis quelques années, révolution
dont le point de départ a été l’anéantissement du pouvoir des _syaugoun_
ou lieutenants-impériaux et la restauration de l’autorité suprême entre
les mains des _mikado_ ou empereurs légitimes, comptera certainement
parmi les événements les plus étonnants et les plus considérables de
l’histoire contemporaine des nations asiatiques. Le succès de cette
révolution, comme je l’ai dit dans une conférence précédente, a eu pour
cause, d’une part, la faiblesse des derniers autocrates de Yédo, et, de
l’autre, les transformations qu’a dû subir le pays, par suite de
l’ouverture des ports au commerce étranger et de l’immixtion des
Européens dans les affaires politiques des îles de l’extrême Orient.

Il me paraît donc utile de rappeler en peu de mots les premières
tentatives des Occidentaux à l’effet d’établir des relations avec les
Japonais.

Le Japon a été découvert par les Portugais.

Ce pays avait été mentionné, dès le XIIIe siècle, il est vrai, sous
le nom de _Zipangu_[239], par le célèbre voyageur vénitien Marco Polo;
il ne paraît pas toutefois qu’aucun Européen y ait abordé avant le
milieu du XVIe siècle. Le _Sin-sen nen-hyau_ de Mitsoukouri mentionne
l’arrivée des premiers Portugais une année plus tôt; mais le savant
chronologiste ne nous dit pas sur quelle autorité il se fonde pour
établir cette allégation.

L’Aperçu des annales des mikados de Syounsaï Rindjo mentionne la
première arrivée des Portugais, sous le nom de Barbares du Sud, au Japon
en l’année 1551[240]. Chassés par la tempête, des navigateurs de cette
nation furent poussés sur l’île de _Tané-ga sima_. Ils portaient avec
eux des armes à feu, dont les Japonais n’avaient pas encore fait usage.
C’est en souvenir de ce fait que les pistolets sont encore aujourd’hui
désignés sous le nom vulgaire de _Tané-ga-sima_. Antérieurement à cette
époque, les historiens du Japon rapportent l’arrivée de _Nan-ban_ dans
le pays de Satsouma en l’an 1020, et une mission de ces mêmes peuples
qui apporta un tribut en l’an 1409. Seulement, on n’a pas encore élucidé
la question de savoir à quels étrangers ces historiens font allusion;
et, jusqu’à ce que le problème ait été résolu, il n’est pas possible de
faire remonter les premières reconnaissances des îles de l’extrême
Orient par les Européens à une époque antérieure au voyage de Fernand
Mendez Pinto qui fut jeté sur les côtes du Japon en l’année 1543.

Dès que les Portugais connurent l’existence du Japon, ils se hâtèrent
d’y envoyer de nouveaux navires et des prêtres pour évangéliser le pays.
Saint François Xavier et plusieurs autres jésuites y abordèrent le 15
août 1549[241]. La propagande religieuse acquit bientôt un grand
développement dans tout l’archipel; et, après s’être établis dans les
principautés de Satsouma et de Boungo, les missionnaires catholiques se
répandirent dans la grande île de Nippon, à Myako, résidence de
l’empereur, et jusque dans les provinces les plus septentrionales du
pays. De 1616 à 1620, ils traversèrent le détroit de Sangar et
pénétrèrent dans l’île de Yézo.

Après les Portugais, vinrent les Hollandais qui se préoccupèrent
beaucoup moins d’évangéliser le Japon que d’y ouvrir de nouveaux
débouchés à leur commerce maritime. Seuls, parmi tous les Européens, ils
surent gagner la confiance du gouvernement syaugounal et conserver le
monopole du commerce, alors que tous les autres Européens, sans
exception, durent se soumettre au décret qui leur interdisait de la
façon la plus sévère l’entrée des ports du Nippon.

Les Anglais essayèrent cependant de participer aux privilèges
commerciaux qui avaient été accordés aux Hollandais. Un pilote de leur
nation, William Adams, aborda dans cet espoir à Ohosaka, en 1600. Le
syaugoun le reçut avec bienveillance et l’employa à la construction de
navires sur le modèle européen; mais, lorsqu’il exprima le désir de
retourner dans son pays, il fut informé que le gouvernement ne
consentait pas à lui donner cette permission. Adams se résigna donc à
demeurer au Japon, où il épousa une femme indigène, avec laquelle il
vécut dans le petit port de Yokosuka, où son tombeau a été dernièrement
retrouvé. Les services qu’il avait rendus dans sa nouvelle patrie lui
valurent l’honneur de voir son nom donné à une des rues de Yédo.
Autorisé par le syaugoun à inviter ses compatriotes à venir établir des
comptoirs dans ses états, il écrivit en Angleterre, et une mission ne
tarda pas à arriver sous le pavillon de Sa Majesté Britannique. Cette
mission apprit bientôt qu’elle ne pouvait pas compter sur les espérances
qu’on lui avait fait concevoir; le gouvernement syaugounal se refusa
brusquement à tout traité d’amitié avec l’Angleterre, parce que son
souverain avait épousé une princesse de Portugal, pays que les Japonais
considéraient comme l’éternel ennemi du leur. La mission anglaise reçut,
en conséquence, l’ordre de se retirer dans un délai de vingt jours.
Plusieurs nouvelles tentatives furent faites depuis lors pour ouvrir les
portes du Japon au commerce britannique, mais ces tentatives restèrent
toutes également infructueuses.

Les Russes voulurent à leur tour pénétrer sur le territoire soumis à
l’autorité des syaugouns, et ils envoyèrent dans ce but plusieurs
expéditions dont la plus célèbre, celle de Golownine à Yézo, n’eut
d’autre résultat que de faire garder son chef dans une longue et pénible
captivité (de 1811 à 1814).

Il était réservé aux États-Unis d’Amérique d’obtenir du syaugoun
l’abrogation des lois rigoureuses qui défendaient l’accès des côtes de
l’archipel Japonais à la marine de tous les peuples du monde, à
l’exception des Hollandais et des Chinois auxquels avait été maintenu le
privilège du commerce extérieur, à la condition, il faut le dire, de se
soumettre à tout un système de vexations intolérables. A la suite d’une
motion adoptée par le sénat de Washington, il fut décidé qu’une
expédition, sous les ordres du commodore Perry, se rendrait au Japon,
pour y conclure un traité d’amitié et de commerce. L’expédition quitta
Norfolk le 24 novembre 1852 et vint jeter l’ancre à Nafa, principal port
des îles Loutchou, le 26 mai 1853. Le 7 juillet de la même année, le
commodore Perry faisait son entrée dans la baie de Yédo, où il
notifiait au gouvernement du syaugoun l’intention formelle du
gouvernement américain d’engager des relations de commerce avec son
pays. N’ayant pu obtenir une satisfaction immédiate, il annonça qu’il
reviendrait, l’année suivante, demander une réponse à sa demande. A
peine l’amiral américain eut-il quitté les eaux du Japon que tout le
pays se prépara à la résistance, en même temps que des ordres étaient
envoyés dans les couvents pour prier les Dieux de sauver l’empire de
l’invasion des Barbares. Les cloches des monastères furent transformées
en canons, on arma tout ce qu’on possédait de bateaux et de jonques, et
l’on construisit de tous côtés des fortifications. Quand tous ces
préparatifs belliqueux furent terminés, on jugea la résistance
impossible, et l’on résolut de chercher, par une politique de ruse et
d’atermoiement, à éloigner au moins de quelque temps les malheurs qui
menaçaient de fondre sur l’empire.

Les Américains partageaient à cette époque une erreur générale, que les
japonistes eussent très probablement dissipée, si on avait daigné les
consulter: ils croyaient que le syaugoun de Yédo était le véritable
empereur du Japon, et que le mikado de Myako n’était qu’une espèce de
pape, un souverain exclusivement spirituel et religieux. Le président
des Etats-Unis avait donc écrit une lettre à «l’Empereur du Japon», que
son ambassadeur alla porter naïvement au syaugoun: celui-ci, ne sachant
comment se tirer de l’impasse où il se trouvait engagé, se décida à se
laisser passer pour empereur aux yeux des étrangers, et à conclure à ce
titre les traités de commerce et d’amitié qu’on venait arracher à son
gouvernement. La ruse audacieuse que les Japonais employèrent en cette
circonstance, et la naïveté ignorante dont firent preuve les agents
politiques européens, furent la cause de cette longue période de
malentendus, d’ajournements de toutes sortes, d’embarras et de malaise
réciproque qui commença à la conclusion du premier traité américain
avec le syaugoun (1853), et qui ne devait se clore qu’avec la révolution
qui détruisit définitivement la fonction longtemps omnipotente de
lieutenant de l’empereur au Japon (1868).

La politique usurpatrice dont je viens de vous dire quelques mots, avait
été adoptée par _I-i_, seigneur de _Ka-mon_[242], qui remplissait, à
cette époque, les fonctions de régent pendant la minorité du jeune
syaugoun _Iye-sada_. Ce régent, homme d’ailleurs d’une grande
intelligence et d’une remarquable énergie, avait bien pu triompher de la
sorte des difficultés qui lui venaient du côté des Européens; mais il ne
lui avait pas été aussi facile de faire accepter sa manière d’agir par
les daïmyaux qui n’ignoraient pas la véritable condition de dépendance
du syaugoun vis-à-vis de la personne suprême du mikado. Une révolte,
suscitée par les grands de l’empire, ne tarda pas à éclater contre ces
audacieux agissements. L’emprisonnement des meneurs, l’exécution
capitale de plusieurs d’entre eux, ne devaient point empêcher le torrent
révolutionnaire de poursuivre dans le pays sa course vagabonde. Le
prince de _Mito_ qui, dès 1840, avait essayé de soulever le pays au nom
de l’empereur légitime, se mit à la tête des insurgés; et, conformément
à ses ordres, le régent fut attaqué en mars 1860 par une bande de
_samurai_ qui s’emparèrent de sa personne, lui tranchèrent la tête et la
promenèrent ensuite triomphalement dans la capitale.

Le syaugoun, qui s’était vu dans la nécessité d’abandonner la plupart
des garanties que s’étaient arrogées ses prédécesseurs vis-à-vis des
princes féodaux, et qui avait dû renoncer notamment à l’obligation pour
eux de résider un certain temps à sa capitale et d’y laisser des otages
en leur absence, voyait son autorité décliner en même temps que celle
des daïmyaux acquérait plus de force et d’indépendance. L’assassinat du
régent laissait, en outre, le jeune syaugoun abandonné à toutes les
intrigues de sa cour et presque sans moyen de communication avec les
princes féodaux, qui, pour discréditer définitivement le gouvernement de
Yédo, se plaisaient à commettre vis-à-vis des étrangers des actes
hostiles, souvent même des assassinats, dont le syaugoun supportait la
responsabilité, sans avoir les moyens de les empêcher.

Lorsque les rênes du gouvernement de Yédo furent remises au quinzième et
dernier syaugoun _Nobu-Yosi_, plus connu des Européens sous son petit
nom de _Hitotu-basi_, il était bien évident que la dynastie fondée par
Iyéyasou ne devait plus compter désormais que sur une très courte
existence. Nobouyosi était d’ailleurs un vieillard manquant de l’énergie
nécessaire pour diriger les forces imposantes dont disposait encore le
gouvernement de Yédo, et pour en tirer tout le parti possible.

Les daïmyaux, convaincus que le moment était plus favorable que jamais
pour attaquer le syaugounat dans ses derniers retranchements, offrirent
leur concours au mikado, à des conditions diverses. Forts de l’appui que
leur donnait le pavillon impérial qu’avaient arboré leurs armées, ils
n’hésitèrent plus à sommer le Nobouyosi de résigner ses fonctions. Un
moment on vit prévaloir, dans le Conseil suprême de Yédo, la politique
de la résistance; et déjà des mesures avaient été prises pour mettre en
mouvement l’armée syaugounale, lorsque Nobouyosi fit connaître à la cour
de Yédo sa résolution définitive de se soumettre à la volonté du mikado.
Cette résolution fut consignée dans un acte de démission officielle,
daté du 9 novembre 1867. Les grands daïmyaux, réunis en assemblée
nationale, décrétèrent peu après la suppression définitive des fonctions
de syaugoun, et reconnurent pour seul et unique souverain du Japon, le
jeune _Mitu-hito_ qui venait récemment de succéder à son père, le mikado
_Kau myau_.

La soumission subite et inattendue du syaugoun Nobouyosi n’avait pas
été sans irriter profondément ses partisans; et les daïmyaux du Nord,
qui ne voyaient pas sans regret la prépondérance dont allaient
évidemment bénéficier les principautés du Sud, résolurent de soulever
pour leur propre compte l’étendard de la résistance. Les mécontents
réunirent, en conséquence, toutes les forces militaires qu’ils purent
rallier; et, pour arriver à contrebalancer le prestige que les daïmyaux
du Sud empruntaient à la personne du jeune mikado Moutsouhito, ils
choisirent un oncle de ce même prince nommé _Uye-no-no Miya_ et
résolurent de le proclamer mikado du Nord.

Tous les efforts des partisans des Tokougava ne devaient cependant pas
aboutir à des résultats quelque peu durables; et bientôt, tant par la
force des armes que par d’habiles négociations engagées avec les
_ka-rau_ ou ministres des daïmyaux, l’autorité suprême du mikado fut
reconnue dans toute l’étendue du Nippon. Le dernier rempart des
opposants fut renversé par la prise de Hakodadé, dans l’île de Yézo, le
25 juin 1869.

Le nouveau gouvernement mikadonal avait bien réussi à anéantir le
syaugounat et à faire accepter le principe de son autorité suprême d’un
bout à l’autre de l’archipel. On ne pouvait cependant pas dire encore
qu’il était assis sur des bases solides. Les grands daïmyaux avaient
obtenu des promesses en échange de leur participation active à la guerre
engagée contre la dynastie des Tokougawa; au milieu du désordre général,
une foule de petits seigneurs avaient rompu les liens qui les
attachaient aux _Koku-si_ ou grands princes féodaux, et ne cherchaient
qu’une occasion pour s’enrichir aux dépens du premier venu, ou pour
conquérir une certaine somme d’indépendance; la révolution s’était
développée aux cris de «mort aux étrangers», et les étrangers, tout en
ayant conservé pendant cette période une attitude calme et
désintéressée, du moins en apparence, se tenaient sur leurs gardes,
appuyés par les flottes que leurs représentants avaient mandées dans
les eaux du Japon; certaines idées de libéralisme moderne, enfin,
échauffaient les têtes des officiers indigènes qui, pendant leur séjour
en Europe, s’étaient initiés à toutes les revendications de la réforme
sociale et religieuse.

Le premier soin de la Porte Impériale[243] fut de résoudre immédiatement
la question des étrangers. Loin de décréter leur expulsion du pays et
d’abroger les traités conclus avec le syaugoun, le cabinet s’empressa de
reconnaître les représentants des puissances occidentales, de leur
notifier que le siège du gouvernement était désormais établi à _Kyau-to_
(Miyako), et qu’ils étaient invités à venir avec leur suite présenter
leurs lettres de créance à la personne même du souverain. En même temps
des ambassades extraordinaires étaient envoyées en Europe et en
Amérique, et des agents diplomatiques résidents étaient accrédités
auprès de ceux qui avaient conclu des traités d’amitié avec le Japon.

Cette attitude du nouveau gouvernement n’était évidemment pas de nature
à donner une satisfaction générale dans l’archipel, où la haine des
étrangers est encore loin d’avoir été tout à fait déracinée. Mais le
prestige du successeur d’_Ama-terasu Oho-kami_ était trop considérable
pour que quelqu’un osât se révolter contre ses arrêts. D’ailleurs, les
rapports des Européens avec les Japonais avaient éveillé dans l’esprit
de ces derniers une vive curiosité de savoir, et le désir ardent de
régénérer leur pays par l’introduction de toutes les sciences et de tous
les progrès réalisés en Occident. Tandis que les Chinois ont peine à
comprendre que les «Barbares des quatre frontières» aient pu atteindre
et surtout dépasser la civilisation du «Royaume du Milieu», les
Japonais, au contraire, ont fait de suite bon marché de leur
civilisation, en grande partie calquée sur celle de la Chine, et ils ont
résolu de tout transformer parmi eux. Non-seulement ils se sont hâtés
d’imiter nos institutions européennes, de transformer leur armée et leur
marine à l’instar des nôtres, de se donner quelques premiers tronçons de
télégraphes et de chemins de fer, d’organiser des postes, de créer un
nouveau système monétaire et de reconstituer leurs finances sur le mode
des puissances occidentales; ils ont voulu encore, et presque avant
tout, perdre l’apparence extérieure d’Asiatiques: ils ont adopté pour
leur souverain, pour les fonctionnaires publics, et même pour les
classes supérieures de la société, notre manière de vivre et jusqu’à
notre costume. Quant à la religion, dont la réforme eût été, dans toute
autre région du monde oriental, la plus grosse difficulté à résoudre, il
semble qu’elle ait été, pour les Japonais, le moindre embarras qu’ils
aient rencontré pour l’accomplissement de leur œuvre de
transformation sociale. Le Bouddhisme, en excluant, ou peut s’en faut
(car on doit tenir compte de ses diverses écoles), toute croyance à une
divinité suprême et personnelle, ainsi qu’à une existence d’outre-tombe,
préparait d’ailleurs les Japonais à accepter toutes les formes du
scepticisme moderne et même à se désintéresser dans la solution qui
pourrait être donnée au problème religieux. L’ardeur qu’ils avaient
mise, deux siècles auparavant, à poursuivre le christianisme de leurs
persécutions et de leur colère, se trouvait de la sorte considérablement
affaiblie. Ils devaient, sans trop de résistance, laisser s’établir dans
leurs villes les missionnaires de l’évangile, et y construire des
églises et des séminaires. Quant aux innombrables idoles bouddhiques, le
plus souvent, ils ne devaient plus s’en préoccuper; ou plutôt, sachant
que toutes ces représentations fantastiques, où l’art ancien avait
marqué son génie bizarre et _sui generis_ sur la céramique, sur le bois,
sur l’ivoire ou sur le bronze, avaient acquis une grande valeur
mercantile pour les collectionneurs européens, ils n’hésitèrent pas à se
débarrasser de ces idoles désormais inutiles, et à disperser les
divinités auxquelles ils rendaient naguère encore des sacrifices et des
hommages, sous le marteau de simples commissaires priseurs.

Je ne veux pas dire pour cela que les Japonais intelligents, que
quelques bonzes éclairés, que le gouvernement mikadonal lui-même se
soient absolument désintéressés de la question religieuse. Loin de là;
j’ai eu l’occasion de rendre compte ailleurs[244] d’une mission envoyée
il y a quelques années en Europe, à l’effet d’étudier ce que la
transformation actuelle du Japon exigeait qu’on fît le plus tôt possible
pour donner un aliment au besoin de croyance des classes populaires de
l’empire. Cette mission,--et je pourrais dire en un mot tous les
Japonais que j’ai vus se préoccuper de la religion de leur pays,--était,
au fond, assez indifférente sur la foi qu’il convenait de faire adopter
à ses compatriotes: ce qui la préoccupait, c’est que cette religion pût
s’allier avec le mouvement des idées modernes et ne se trouvât pas, dès
à présent, en contradiction avec les conquêtes de la science européenne.

Peu après son avènement au trône, Mutsouhito, âgé alors de dix-sept ans,
réunit une espèce de Conseil d’Etat composé des principaux seigneurs qui
avaient contribué à restaurer le pouvoir effectif qu’avaient exercé ses
aïeux, avant la domination des syaugouns. D’accord avec cette assemblée,
il arrêta les bases d’une constitution, où furent proclamés quelques
principes qui témoignent certainement de progrès que nul n’était guère
en droit d’espérer d’une nation asiatique, et qui n’avaient été réalisés
nulle part ailleurs en Orient.

Sans reconnaître précisément l’abolition des castes et l’égalité de tous
les citoyens devant la loi, cette constitution admettait la possibilité
d’appeler à toutes les fonctions publiques les hommes de valeur qui se
feraient remarquer dans les différentes classes de la société. Elle
déclarait, en outre, abolies toutes les coutumes cruelles et barbares
qui avaient été en usage dans les siècles passés.

Après avoir promulgué ces rudiments de constitution, le mikado annonça
qu’il avait établi une ère nouvelle dont le nom exprimait l’idée sur
laquelle serait fondé son gouvernement. Cette ère fut appelée _mei-di_
«le gouvernement éclairé».

Comme conséquence immédiate du nouvel ordre de choses, la Porte
Impériale dut se préoccuper de rendre aussi impuissante que possible
l’aristocratie féodale qui gouvernait encore, avec presque toutes les
prérogatives de la souveraineté, les principautés et les innombrables
clans entre lesquels était partagé l’archipel Japonais. Vouloir se
défaire brusquement des anciens _Koku-si_, et notamment des plus
puissants d’entre eux auxquels le mikado devait sa restauration
effective au trône, fut jugé chose prématurée, sinon absolument
impossible. Loin de là, ces mêmes Kok-si furent appelés aux plus hautes
fonctions du nouvel édifice politique, où leur présence, qu’on n’avait
pu éviter, devait nécessairement contribuer à rendre plus lente et plus
laborieuse l’œuvre projetée de réorganisation politique et sociale.
Par un coup d’audace périlleux, mais qui fut couronné de succès, le
mikado décréta la suppression des états féodaux et la division de tout
l’empire en _ken_ ou «départements», à la tête desquels les daïmyaux ne
seraient plus que des préfets non héréditaires, salariés par le
gouvernement et tous également révocables. Les princes féodaux
acceptèrent sans résistance la situation nouvelle qui leur était faite.

Les Japonais ont, de tout temps, montré de remarquables aptitudes à
s’assimiler les idées étrangères. Depuis l’arrivée des Américains dans
leurs îles, en 1853, ils se sont préoccupés avec une ardeur infatigable
de rechercher les moyens propres à donner à leur pays les apparences
civilisatrices des contrées de l’Occident. La révolution de 1868 était
une occasion favorable pour introduire dans leur pays les institutions
politiques et sociales dont ils avaient acquis une idée plus ou moins
superficielle dans leurs voyages en Europe, dans leurs relations avec
les étrangers établis au milieu d’eux, ou dans les livres anglais,
français et allemands traitant de la matière et dont ils avaient déjà
fait des traductions complètes ou analytiques.

Leur première pensée fut, en conséquence, de créer au Japon le régime
parlementaire, et de constituer un parlement composé d’une Chambre de
Seigneurs et d’une Chambre des Communes. La chambre des seigneurs
n’était pas absolument impossible à organiser, bien qu’il y eût à
craindre qu’elle ne servît qu’à faciliter l’entente des grands
feudataires dépossédés pour préparer le pays à une révolution nouvelle.
Et, d’ailleurs, il y avait lieu de supposer que, dans une pareille
assemblée, l’inégalité d’importance et d’autorité des différents
daïmyaux, ne permettrait pas de résoudre les questions par des votes
dans lesquels on se bornerait à additionner les suffrages. Le prince de
Satsouma, par exemple, n’hésita pas, dans une de ces assemblées d’essais
où la majorité ne lui était pas favorable, à se retirer, montrant par là
qu’au lieu de s’attacher à compter les voix des seigneurs, il fallait
bien plutôt se préoccuper d’en calculer le poids. Le sénat projeté
n’était donc pas établi dans des conditions sérieuses d’existence et de
durée.

Mais la difficulté était bien autre, quand on voulut convoquer une
Chambre des Communes. Où trouver les communes? où trouver des citoyens
capables de comprendre ce que devait être un collège électoral? On
proposa de faire enseigner publiquement par des conférenciers officiels,
les premiers éléments du droit public, et de décider que les Japonais
qui auraient fréquenté ces conférences pendant un certain temps,
acquerraient le titre de citoyen et la capacité électorale. Cette
proposition originale dont on eût peut-être pu tirer d’utiles
résultats, si elle avait été adoptée et mise en pratique avec
persévérance, ne pouvait en tous cas donner des résultats immédiats.
Elle fut bientôt abandonnée, ainsi que toutes sortes d’autres systèmes
ayant pour but de trouver les moyens d’introduire une chambre basse dans
le parlement projeté.

Le sénat ou _Gen-rau-in_[245], fondé par décret du 17 avril 1875, ne
devait pas survivre à la retraite du prince de Satsouma que j’ai
mentionnée tout à l’heure. Une sorte de Conseil Supérieur, dans lequel
furent appelés quelques Européens en qualité de conseillers-adjoints,
lui succéda, et prépara les lois que le cabinet acceptait ensuite ou
repoussait à son gré.

Le même décret instituait une autre chambre, appelée _Fu-ken
kai-gi_[246], que les journaux se sont hâtés de considérer comme étant
une Chambre des Communes. Cette assemblée n’est autre que la réunion
des préfets ou chef de _Ken_, appelés chaque année, durant une session
de cinquante jours, à examiner certaines affaires relatives aux intérêts
particuliers des départements placés sous leur juridiction
administrative.

En somme, les intentions qui ont provoqué le décret d’avril 1875 n’ont
pu être réalisées, et le Parlement japonais est encore une création
réservée à un avenir plus ou moins éloigné. La Porte Impériale s’est
trouvée, de la sorte, dans la nécessité de revenir à peu de choses près
au gouvernement personnel et absolu qui avait régi le Japon avant la
grande révolution de 1868. Faute de pouvoir trouver des citoyens dans
les classes populaires d’un pays maintenu plus de deux mille ans dans un
perpétuel esclavage, sous l’autorité absolue de la noblesse et de la
classe militaire, le mikado ne put appeler tout d’abord autour de lui
que d’anciens serviteurs dévoués, ignorants, sans autorité et sans
prestige, ou des daimyaux médiocrement éclairés et, en tous cas, jaloux
de recouvrer le pouvoir que la révolution était venue brusquement leur
arracher des mains. Le tiers-état, le seul élément social sur lequel
puissent être appuyées les institutions nouvelles, est à peine en voie
de formation chez les Japonais; il est cependant certain qu’il ne
tardera pas à acquérir une large part d’influence dans les résolutions
du gouvernement mikadonal.

Le jeune empereur paraît très favorable à l’émancipation de cette classe
moyenne de la population japonaise, émancipation qui sera sans doute
facilitée par la loi nouvelle qui appelle tous les indigènes, désormais
sans distinction de caste ou d’origine, à servir sous les drapeaux. Les
conseillers de la couronne, à cette occasion, firent observer au mikado
que, si l’émancipation du peuple devait avoir pour résultat le plus
prochain, d’ébranler et même d’anéantir un jour les dernières forces sur
lesquelles s’appuient les anciens feudataires du Nippon, elle aurait
très probablement ensuite pour effet, de discuter jusqu’au droit du
souverain lui-même. Ces représentations ne firent point changer la
résolution qu’on attribue à l’initiative de l’empereur Moutsouhito
lui-même, et la rumeur publique prête au jeune prince cette noble
réponse: «Dussé-je subir un jour le sort de Charles Ier d’Angleterre
et de Louis XVI de France, je persévérerai dans la voie que j’ai ouverte
pour l’émancipation et pour le bonheur de mes sujets.»

Quoiqu’il en soit de ce récit, et de l’origine des idées libérales qui
ont signalé à plusieurs reprises les actes du gouvernement japonais, il
est certain que le Japon a réalisé, en quelques années, des réformes
dignes de lui donner une place dans le grand concert politique des
nations de race Blanche, et un rang distingué à la tête de tous les
empires asiatiques.

[Illustration]

[Illustration]



TABLE DES MATIÈRES


                                                                   Pages.

I.--Place du Japon dans la classification
ethnographique de l’Asie                                               1

II.--Coup d’œil sur la géographie de l’archipel
Japonais                                                              29

III.--Les origines historiques de la monarchie
japonaise                                                             55

IV.--Les successeurs de Zinmou, jusqu’à
la guerre de Corée                                                    87

V.--Influence de la Chine sur la civilisation
du Japon.--La Chine avant Confucius                                  119

VI.--Les grandes époques de l’histoire de
Chine, depuis le siècle de Confucius jusqu’à
la restauration des lettres sous les
Han                                                                  163

VII.--La littérature chinoise au Japon                               191

VIII.--Le Bouddhisme et sa propagation
dans l’extrême Orient                                                223

IX.--Aperçu général de l’histoire des Japonais,
depuis l’établissement du Bouddhisme
jusqu’à l’arrivée des Portugais                                      253

X.--La littérature des Japonais                                      283

XI.--Les sciences et l’industrie au Nippon                           327

XII.--La révolution moderne au Japon                                 369

[Illustration]


NOTES:

[1] Ces conférences ont été, pour la plupart, recueillies par M. Vignon,
sténographe.

[2] Ce Manuel se composera des documents suivants: 1. Liste des Dieux du
Panthéon Japonais;--2. Liste ordinale et chronologique des Mikado ou
Empereurs du Japon;--3. Liste ordinale et chronologique des Syaugoun ou
Généralissimes Japonais;--4. Liste alphabétique des Mikado;--5. Liste
chronologique des Nengaux ou noms d’années;--6. Liste alphabétique des
Nengaux;--7. Chronologie cyclique de l’Histoire du Japon;--8.
Chronologie des principaux faits de l’Histoire du Japon;--9. Petite
Biographie des hommes célèbres;--10. Liste des anciennes Provinces du
Japon;--11. Liste des Ken ou Départements actuels de l’empire
Japonais;--12. Liste des Temples célèbres;--13 Liste chronologique des
Résidences impériales;--14. Liste des Ports de mer japonais;--15. Petit
Dictionnaire géographique.

[3] _Introduction au Cours pratique de Japonais._ Résumé des principales
connaissances nécessaires pour l’étude de la langue japonaise. Seconde
édition (Paris, 1872);--_Guide de la Conversation Japonaise._ Troisième
édition (Paris, 1883).

[4] _Les Livres sacrés du Japon._ Yamoto bumi. La Genèse des Japonais,
traduite pour la première fois, accompagnée d’un commentaire perpétuel
composé en chinois et d’une glose exégétique en français.

[5] Voy., pour le développement de ces idées sur la classification
ethnographique, l’introduction de mon ouvrage intitulé: _Les Populations
Danubiennes_ (Paris, 1882, in-4º et Atlas in-folio).

[6] J’ai signalé, avec d’assez grands développements, cette théorie dans
un fragment, couronné par l’Institut, de mon _Histoire de la langue
chinoise_. En attendant la publication de cet ouvrage encore inédit,
voy. les observations que j’ai publiées sur la Reconstitution de la
langue chinoise archaïque, dans les _Transactions of the second Session
of the International Congress of Orientalists_. London, 1874, p. 120.

[7] Voy., sur ce sujet, l’ouvrage de M. Ludwig Podhorszky, intitulé:
_Etymologisches Wœrterbuch der magyarischen Sprache_, genetisch aus
chinesischen Wurzeln und Stæmmen, 1877; in-8º.

[8] Voy. mon _Aperçu de la langue coréenne_. Paris, Impr. impér., 1864,
in-8º, et dans le _Journal asiatique_, 6e série, t. III, p. 287 et suiv.

[9] Voy. mon _Introduction à l’étude de la langue japonaise_. Paris,
1856, in-4º, p. 29.

[10] Klaproth, _Tableaux historiques de l’Asie_, p. 153.

[11] Castren, _Nordiska Resor och forskningar_, t. IV, cité par
Beauvois, dans la _Revue Orientale et Américaine_, 1864, t. IX, p. 137.

[12] Beauvois, _Lib. cit._, p. 139.

[13] Voy., à ce sujet, ma Lettre à M. Oppert, dans la _Revue Orientale
et Américaine_, t. IX, p. 269.

[14] _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. LXVI, f. 13.--«En une nuit, le sol
s’entrouvrit et forma un grand lac, qui reçut le nom de _Mitu-umi_. La
terre forma une grande montagne, qui devint le _Fu-zi-no yama_, dans la
province de Suruga. Cet événement n’est pas à l’abri du doute, car les
historiens n’en parlent pas». (Voy. cependant _Nippon wau dai iti-rau_,
liv. I, f. 3.)

Les Japonais qui, depuis des siècles, n’ont cessé de professer pour
cette montagne un véritable culte d’admiration, lui ont donné différents
noms témoignant tous de ce sentiment. Ils l’écrivent parfois avec des
caractères qui signifient «il n’y en a pas deux pareilles au monde», ou
«l’inépuisable», ou «l’immortelle»; ils la désignent aussi sous le nom
de _Hô-rai_ (chinois: _Poung-laï_), qui est celui d’une montagne célèbre
où séjournent les immortels, suivant la mythologie de la Chine, et dont
il est question dans la plus vieille géographie du monde, le
_Chan-haï-king_. «Le mont _Poung-laï_, dit cette géographie, est une
montagne habitée par les immortels et située au milieu de la mer; il n’y
a pas de route pour y arriver».

[15] Du 14e jour du 3e mois au 18 du mois suivant.

[16] _Ni-hon-go-ki_, cité par le _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. VI, f. 14.

[17] Voy., sur ce volcan, mes _Etudes Asiatiques_, p. 298.

[18] _Histoire naturelle de l’empire du Japon_, trad. de Naude, t. I, p.
168.

[19] En japonais: _sat-tuki_ «le cinquième mois».

[20]

[Illustration: (japonais: Aki no ta no kariho no
      Io no toma o arami
    Waga koromode wa
      Tsuyu ni nure tsutsu)]

_Hyaku-nin is-syu_, pièce 1, et dans mon _Anthologie japonaise_, p. 39.

[21] Banaré, _Instructions nautiques_, Mer de Chine 3e partie, p. 2.

[22] Bousquet, _le Japon de nos jours_, t. I, p. 6.

[23] Voy. _Syo-gen-zi-kau_, édit. lith., p. 223, c. 4.

[24] A ces noms, il faut ajouter les suivants:
_Toyo-asi-vara-ti-i-wo-aki-no-mitu-ho-no-kumi_, _Ura-yasu-no kuni_,
_Hoso-hoko-ti-taru-no kuni_, _Siwa-gami-ho-no-ma-no kuni_,
_Tama-gaki-utitu kuni_, désignations appartenant à la période
mythologique des Génies célestes;--_Toyo-Akitu-su_, nom donné par le
premier mikado _Zin-mu_ au Japon, parce que ce pays lui avait semblé
avoir la forme d’une espèce de sauterelle;--_Ya-ba-tai_, altération du
nom de _Yamato_, empruntée aux Annales des Han postérieurs (_Heou-Han
chou_);--_Ziti-iki_ «le pays du Soleil»; _Zit-tô_, «le lever du soleil»;
_Siki-sima_ «les îles disséminées»; _Asivara-no kuni_.

[25] Ces îles sont souvent appelées, dans les géographies, de leur nom
chinois _Lieou-kieou_; les Japonais les nomment _Riou-kiou_. La forme
locale est _Loutchou_.

[26] Voy. sur les usages si variés du Bambou au Japon, la curieuse
notice de M. le Dr Mène, dans les _Mémoires de la Société des études
japonaises_, t. III, p. 6 et suiv.

[27] On peut consulter, sur ce sujet, mon _Traité de l’éducation des
vers à soie au Japon_, traduit du japonais et publié par ordre du
ministre de l’Agriculture, à l’Imprimerie nationale. Cet ouvrage a été
traduit en italien, par M. F. Franceschini, et publié à Milan (un vol
in-8º).

[28] Geerts, _Les produits de la nature japonaise et chinoise_, p. 209.

[29] Le premier mikado ou empereur du Japon, _Zin-mu_, commença à régner
en 667 avant notre ère.

[30] L’empereur de Chine _Taï-tsoung_, de la dynastie des _Soung_, ayant
appris, en l’an 984, que les souverains japonais ne formaient qu’une
seule lignée de descendants, ne put s’empêcher de pousser un soupir et
de s’écrier: «Cela n’est-il pas la véritable voie de l’antiquité?» (Voy.
mes _Textes chinois anciens_, traduits en français, p 89.)

[31] Mitukuri, _Sin-sen Nen-hyau_, ann. 285; _Dai Ni-hon si_, liv. III,
p. 13. Voy. aussi mes _Archives paléographiques_, t. I, p. 234.

[32] _Russko-Iaponskii Slovar_, p. 2.

[33] _Dai Ni-hon si_, liv. 11, p. 6.

[34] Il est fait mention de cette ambassade dans les _Heou-Han chou_, ou
annales officielles chinoises de la dynastie des Han postérieurs, à la
date de la deuxième année _tchoung-youèn_, dans l’histoire de l’empereur
_Kouang-wou_.--Cf. _Dai Ni-hon si_, liv. II, p. 10.

[35] Voy., sur cette écriture, les renseignements que j’ai donnés dans
les _Mémoires du Congrès international des Orientalistes_, Session
inaugurale de Paris, 1873, t. I, p. 221.

[36] D’Hervey de Saint-Denys, _Mémoire sur l’histoire ancienne du
Japon_, p. 7.

[37] Voy. l’intéressante notice de M. Addison van Name, dans les
_Mémoires du Congrès international des Orientalistes_, Session de Paris,
1873, t. I, p. 221.

[38] _Ko va noti no hito no ituvari atume taru mono ni site, sara-ni
Kano Syau-toku no mi ko no mikoto no erabi tamaisi, makoto uo fumi ni va
arazu_ (_Ko-zi ki_, Préliminaires, p. 20 vº).

[39] _Wa-kan Kwó-tó fen-nen-gau un-no du_, Introduction.

[40] Les deux mots _ming-hing_, rendus en japonais par «en se
_nuagifiant_,» forment, en chinois, une expression qui désigne «la
matière première des choses».

[41] _Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 1.

[42] _Ni-hon Syo-ki_, lib. cit., p. 1 vº.

[43] _Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 2.

[44] _Ni-hon Syo-ki_, lib. cit., p. 2 vº.

[45] Les six autres génies de la dynastie divine (_Ama-no Kami_) furent:

2º _Kuni-no Sa-tuti-no mikoto_, également appelé _Kuni-Sa-tati-no
mikoto._

3º _Toyo-Kun-nuno Mikoto_ également appelé _Toyo-kuni-nusi-no Mikoto,
Toyo-kumi-no-no Mikoto, Toyo-ka-busi-no-no Mikoto, Uki-fu no no
toyo-kai-no Mikoto, Toyo-kuni-no-no Mikoto, Toyo ku’i-no-no Mikoto, Hako
kuni-no-no Mikoto, ou Mi-no-no Mikoto._

4º _U’i-ti ni-no Mikoto_, qui eut pour épouse _Su’i-ti-ni-no Mikoto._

5º _Oho-to-no di-no Mikoto_, qui eut pour épouse _Toma-be-no Mikoto._

6º _Omo-taru-no Mikoto_, lequel eut pour épouse _Kasiko-ne-no Mikoto._

7º _Iza-nagi-no Mikoto_, lequel eut pour femme _Iza-nami-no Mikoto._

[46] D’autres auteurs disent qu’ils étaient seulement mâles.

[47] Izanagi et Izanami ayant vomi, par métamorphose naquit le dieu
_Kana-yama-hiko_, ou «le Génie des Montagnes d’or»; ayant uriné, par
métamorphose naquit la déesse _Midu-ha-no me_; ayant fait des
excréments, par métamorphose naquit la déesse _Hani-yama bime_ (Voy.
_Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 11).

[48] Une notice sur les deux dynasties des génies célestes et terrestres
du Japon a été insérée par Klaproth en tête de la traduction du
_Nippon-wau dai iti-ran_ rédigée par Titsingh avec l’aide des
interprètes japonais du comptoir hollandais de Dé-sima. Cette notice
renferme malheureusement de nombreuses inexactitudes. On trouvera un
tableau complet de la mythologie antique des Japonais dans la traduction
que j’ai entreprise du _Ni-hon Syo-ki_, l’une des sources les plus
anciennes et les plus authentiques de l’histoire primitive du Nippon. Le
premier volume de cette traduction sera livré prochainement à
l’impression et paraîtra à la librairie d’Ernest Leroux dans le recueil
des publications de l’Ecole spéciale des Langues orientales.

[49] Ou en dialecte sinico-japonais _Ten-syau daï-zin_.

[50] Livr. iii, p. 1; _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 1.

[51] _Ni-hon Syo-ki_, liv. iii, p. 3.

[52] _Ni-hon Syo-ki_, loc. cit.

[53] Ce nom pourrait se traduire par «le géant à la grande moëlle»; mais
un commentaire du _Koku-si ryaku_ (liv. i, p. 6) nous apprend que
_Naga-sune_ est un nom de ville, dont on a fait la désignation d’un chef
aïno.--_Hiko_ est le titre des princes à l’époque kourilienne de
l’histoire du Nippon: il signifie littéralement «fils du Soleil», de
même que _hime_, donné aux princesses, signifie «fille du Soleil.»

[54] _Ni-hon Syo-ki_, liv. III, p. 5.

[55] _Koku-si ryaku._

[56] _Ni-hon Syo-ki_, liv. iii, p. 15.--Le _Wau-tyau si-ryaku_ dit que
ce fut _Nigi-hayabi_ lui-même que Nagasoune proclama roi; les principaux
chefs de clans étaient _Ye-ugasi_, _Oto-ugasi_, _Yaso-takeru_, _Yesiki_,
_Otosiki_, etc.

[57] _Koku-si ryaku_, liv. 1, p. 6; _Wau-tyau siryaku_, liv. 1, p. 2.

[58] _Ni-hon Syo-ki_, liv. III, p. 20; _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 8.

[59] J’ai dit, dans une conférence précédente, que les noms sous
lesquels on nous a fait connaître jusqu’à présent les 41 premiers
mikados étaient des noms posthumes. Ces noms posthumes, si l’on en croit
Rai-san-yo (_Ni-hon Sei-ki_), liv. v, p. 8; leur auraient été donnés par
Omi-mifoune, arrière-petit-fils de l’empereur Odomo, en l’an 784 de
notre ère. Il est singulier que, jusqu’à présent, on n’ait pas encore
publié la liste des noms que portaient originairement ces 41 souverains,
et que nous fournit le Ni-hon Syo-ki. La voici, d’après ces vieilles
annales:

1. _Kam Yamato Iva are hiko_ (Zin-mou).                --660 à 585

2. _Kam Nu-na Kawa mimi_ (Sui-seï).                    --581 à 549

3. _Siki-tu hiko Tama-te-mi_ (An-nei).                 --448 à 511

4. _Oho-yamato-hiko Yuki-tomo_ (I-tok).                --510 à 476

5. _Mi-matu-hiko Kaye-sine_ (Kau-syau).                --475 à 393

6. _Yamato tarasi hiko   Kuni osi hito_ (Kau-an).      --392 à 291

7. _Yamato neko hito Futo-ni_ (Kau-rei).               --290 à 215

8. Yamato neko hito Kuni-kuru (Kau-gen).               --213 à 158

9. _Waka Yamato-neko-hiko futo hi-bi_ (Kai-kwa).       --157 à 98

10. _Mi maki iri hiko I-ni-ye_ (Siou-zi).               --97-30

11. _Iku-me-iri hiko I-sa-ti_ (Soui-nin).             --29 -|- 70

12. _Oho tarasi hiko O-siro-wake_ (Kei-kau).         -|- 71 à 130

13. _Waka-tarasi-hiko_ (Sei-mou).                       131 à 191

14. _Tarasi-naka-tu hiko_ (Tyou-ai).                    192 à 200

15. _Iki-naga-tarasi bime_ (Zin-gou).                   201 à 269

16. _Honda_ (Au-zin).                                   270 à 312

17. _Oho-sasagi_ (Nin-tok).                               313-399

18. _I-sa-ho-wake_ (Ri-tiou).                             400-405

19. _Mitu-ha-wake_ (Han-syau).                            406-411

20. _O-asa-tu ma-hoku ko Sukune_ (In-ghyau)               412-453

21. _Ana-ho_ (An-kau).                                    454-456

22. _Oho bas-se waka-take_ (Iou-ryak).                    457-477

23. _Sira-ka-take-hiro-kuni-osi waka yamato
     neko_ (Sei-nei).                                     480-484

24. _O-ke_ ou _Ku-me-no waka-go_ (Ken-sô).                485-487

25. _O-ke_ ou _Oho-si_, ou _Oho-su_ (Nin-ghen).           488-498

26. _O bas se-waka-sagasi_ (Bou-rets).                    499-506

27. _O-ho-tô_ (Kei-tai).                                  507-531

28. _Hiro-kuni-osi-take-kana-bi_ (Au-kan).                534-535

29. _Take-o-hiro-kuni-osi-tate_ (Sen-kwa).                536-539

30. _Ama-kuni-osi-haraki-hiro-niva_ (Kin-mei).            540-571

31. _Nu-naka Kura-futo-tama-siki_ (Bin-tats).             572-585

32. _Tatibana-no toyo-hi-no_ (Yô-mei).                    586-587

33. _Bas-se he_ (Syou-zyoun).                             588-592

34. _Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime_ (Soui-ko).                593-628

35. _Oki-naga-tarasi hi-hiro-nuka_ (Syo-mei).             629-641

36. _Ama-toyo-takara-ikasi-bi-tarasi bime_ (Kwan-kyok).   642-644

37. _Ama-yorodu-toyo-bi_ (Kau-tok)                        645-654

38. _Ama-toyo-takara ikabi-tarasi bime_ (Sai-meï).        655-664

39. _Ama-mikoto-hirakasu-wake_ (Ten-di)                   662-672

40. _Ama-no nuna-bara oki-no ma-bito_ (Tem-bou).          672-686

41. _Taka ama-no hara-hiro-no bime_ (Dzi-tô).             687-696


[60] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IV, p. 4.

[61] L’érudition japonaise s’est occupée, dans ces derniers temps, de la
recherche des tombeaux de souverains antérieurs à Zinmou. De curieux
travaux ont déjà été publiés à ce sujet, mais nous manquons jusqu’à
présent des moyens de contrôler les assertions des savants du Nippon qui
cherchent à faire remonter les origines historiques de leur pays au-delà
du VIIe siècle avant notre ère.

[62] Sse-ma Tsien, _Sse-ki_ (Pen-ki), liv. VI, p. 17; _Kang-kien yih
tchi-loh_, liv. VIII, p. 5; _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 12.

[63] _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 3; _Koku-si ryaku_, loc.
citat.

[64] _Nippon wau-dai iti-ran_, loc. cit.

[65] Le nom de _Siu-fouh_ est écrit dans le _Nippon wau-dai iti-ran_
avec le caractère _fouh_ «bonheur», au lieu de _fouh_ «genouillère»;
mais cette orthographe se rencontre également dans quelques auteurs
chinois.

[66] On pourrait peut-être faire quelques réserves sur cette opinion que
l’on trouve développée de la façon la plus intéressante dans le travail
de M. Ogura Yémon, intitulé «La Maison de Taïra» (_Mémoires de la
Société des Etudes Japonaises_, t. I, p. 2 et sv.).

[67] _Siraki_ est un des noms du pays plus connu sous celui de _Sinra_,
et appelé par les Chinois _Sin-lo_.

[68] _Ni-hon Syo-ki_, liv. V, p. 12; _Han-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 6.

[69] _Ni-hon Sei-ki_, liv. I, p. 10.

[70] _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 15.

[71] _Ni-hon Syo-ki_, liv. VI, p. 2; _Ni-hon Sei-ki_, liv. I, p. 12.

[72] _Ni-hon Syo-ki_, commentaire, liv. VI, pp. 3-4.

[73] _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 6.

[74] _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 17.

[75] A la seconde année _Kien-wou tchoung-youen_.

[76] _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 8; _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I,
p. 6.

[77] Ce prince mourut à Isé, au retour de la guerre qu’il avait dirigée
contre les _Atuma-yebisu_, en 113 de notre ère (Mitukuri, _Sin-sen
Nen-hyau_, p. 16).

[78] _Ni-hon Syo-ki_, liv. VIII, p. 6.

[79] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IX, p. 3.

[80] _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 11.

[81] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IX, p. 6.

[82] _Dai Ni-hon si_, liv. III, p. 8.

[83] D’Hervey de Saint-Denys, _Ethnographie des peuples étrangers à la
Chine_, t. I, p. 56.

[84] La traduction de Titsing, revue par Klaproth, porte: «Deux fois
l’impératrice envoya des ambassades avec des présents à l’empereur de la
Chine de la dynastie des Weï, et elle reçut _souvent_ des ambassadeurs
et des présents de ce monarque». Le texte japonais signifie simplement:
«Il vint également à la Cour un ambassadeur du royaume des Weï; de part
et d’autre, on s’offrit des présents» (_Gi-no kum yori mo, si-sya
rai-tyau su; tagai-ni okuri-mono ari_).

[85] Voy. la _Carte de l’empire japonais_ au siècle de Iki-naga-tarasi,
à la fin de cette Conférence, p. 118.

[86] _Ni-hon Syo-ki_, liv. X, p. 3.

[87] _Ni-hon Syo-ki_, liv. X, p. 11.

[88] Certains dictionnaires chinois fournissent l’explication de plus de
100,000 signes différents; le dictionnaire impérial intitulé _Kang-hi
Tsze-tien_ comprend 42,718 caractères disposés sous 214 clefs. La
connaissance de 8,000 de ces caractères suffit généralement pour lire
les productions littéraires de la Chine ancienne et moderne. Voy., sur
ce sujet, le travail de M. F. Maurel, dans les _Mémoires de l’Athénée
oriental_, 1871, t. I, p. 143.

[89] Dans les _Actes de la Société d’Ethnographie_, t. VI, 1869, p. 171
et suiv.

[90] L’un des plus anciens monuments de l’antiquité chinoise est
l’inscription gravée sur un rocher du mont Heng-chan, par ordre de
Yu-le-Grand (XXIIIe siècle avant notre ère), en commémoration de
l’écoulement des eaux du déluge. Sur cette inscription, écrite en
caractères dits _Ko-teou_, et reproduite dans l’Encyclopédie japonaise
_Wa-kan San-sai du-ye_ (liv. XV, p. 30), on peut consulter: Hager,
_Monument de Yu_ (Paris, 1802, in-fol.); Klaproth, _Inschrift des Yü_
(Berlin, 1811, in-4º).

[91] J’ai donné, dans les _Actes de la Société d’Ethnographie_ (1863, t.
III, p. 139 et suiv.), le résumé de mes recherches sur les origines de
la nation chinoise. J’ajouterai ici quelques renseignements qui me
paraissent utiles pour l’étude de cette question. Les Mémoires
historiques (_Sse-ki_), primitivement composés par _Sse-ma Tan_, et qui
furent coordonnés et publiés, après sa mort, par le fils de cet
historien, le célèbre _Sse-ma Tsien_, commencent avec _Hoang-ti_
«l’Empereur Jaune», dont le règne remonte à l’année 2698 [avant] de
notre ère. L’authenticité de ce règne est admise par tous les critiques
chinois; celui de _Fouh-hi_, qu’on reporte sept cent soixante-dix ans
plus haut dans la nuit des temps, est lui-même loin d’être considéré
comme fabuleux, et les auteurs les plus scrupuleux nous le donnent tout
au plus comme un règne semi-historique. Les anciennes annales intitulées
_Kou-chi_, composées par _Soutchih_, de la dynastie des Soung, font, de
la sorte, remonter les annales de la Chine à ce même Fouh-hi. Les récits
qui appartiennent précisément à la légende, et dans lesquels il n’est
peut-être cependant pas impossible de découvrir quelques traces
d’ethnogénie dignes d’être étudiées, sont réputées l’œuvre de _Tao-sse_.
L’ouvrage de _Lo-pi_, intitulé _Lou-sse_, est un de ceux qui font
reculer davantage les légendes relatives aux origines de son pays; mais
cet ouvrage, malgré sa grande popularité, est généralement peu estimé
des lettrés qui ne prennent pas au sérieux sa chronologie fantaisiste
des premiers âges. Le classement des souverains mythologiques sous le
nom de «Souverains Célestes primitifs» (_Tsou tien-hoang_), de
«Souverains Terrestres primitifs» (_Tsou ti-hoang_), et de «Souverains
Humains primitifs» (_Tsou jin-hoang_), paraît avoir été adopté par les
Japonais qui ont imaginé également, à l’origine de leur empire, des
dynasties fabuleuses rattachées aux trois grandes puissances
constitutives de l’univers (_San-tsaï_), savoir: le Ciel, la Terre et
l’Homme.

[92] Le grand ouvrage historique intitulé _Kang-kien I-tchi loh_ a cru
devoir accueillir les légendes relatives aux temps antérieurs au règne
de l’empereur _Hoang-ti_. Il les publie dans ses deux premières
sections:

I.--_San-hoang ki_ «Annales des Trois Souverains», comprenant _Pan-kou
chi_ ou _Pan-kou_, dont le nom a été rapproché de celui du _Manou_
indien, fils de Brahmâ et père de l’espèce humaine. Pan-kou, dans la
légende chinoise, est également le premier ancêtre des hommes, le
souverain du monde à l’époque du Chaos primordial (_Hoen-tun_) avec
lequel il est parfois identifié;--_Tien-hoang chi_ «les Souverains
Célestes»;--_Ti-hoang chi_ «les Souverains Terrestres»;--_Jin-hoang chi_
«les Souverains Humains»;--_Yeou-tchao chi_ «le chef Yeou-tchao»; et
_Soui-jin chi_ «le chef Soui-jin».

II.--_Ou-ti ki_ «Annales des Cinq Empereurs», comprenant
_Fouh-hi_;--_Chin-noung_;--_Hoang-ti_;--_Chao-hao_;
--_Tchouen-hioh_;--_Ti-kouh_;--_Yao_,--et _Chun_.

Le grand Yu (_Ta Yu_) est placé en dehors de cette section et en tête de
la dynastie des _Hia_, dont il est considéré comme le fondateur.

[93] Le _Kang-kien I-tchi loh_ nous fournit de curieuses notices sur ces
deux personnages qui sont représentés comme les chefs de la première
émigration chinoise, à une époque où elle était encore plongée dans les
langes de la barbarie la plus primitive. Les Chinois, avant
_Yeou-tchao_, formaient une population de troglodytes: ils habitaient
des cavernes et vivaient dans les lieux sauvages en compagnie des
animaux. Ils n’avaient aucun sentiment de convoitise; par la suite, ils
devinrent astucieux, et les animaux commencèrent à être leurs ennemis.
Yeou-tchao enseigna aux hommes à se construire des tannières avec du
bois et à y habiter pour éviter leurs attaques. On ne connaissait pas
encore l’agriculture, et on mangeait les fruits des plantes et des
arbres. On ne possédait pas l’art de se servir du feu; on buvait le sang
des animaux et on en mangeait la chair avec le poil.

Le successeur de Yeou-tchao, Soui-jin, parvint à obtenir du feu en
perçant du bois. Les hommes, sous Yeou-tchao, avaient appris à se
construire des tannières, mais ils ne savaient pas encore faire cuire
leurs aliments. Soui-jin le leur enseigna; il observa en outre les
astres et étudia les cinq éléments. Il enseigna au peuple à cuire les
mets [avec le feu produit par la friction du bois], et le peuple fut
satisfait; aussi lui décerna-t-on le nom de _Soui_, qui signifie «tirer
du feu du bois». Il fit connaître les quatre saisons et la manière de se
conformer à la volonté du ciel. A cette époque, on ne possédait pas
d’écriture. Soui-jin établit, pour la première fois, le système des
cordelettes nouées. Il eut quatre ministres, nommés _Ming-yeou_,
_Pi-yuh_, _Tching-poh_ et _Yun-kieou_.

[94] _Fouh-hi_ (3468 ans avant notre ère).

[95] _Chin-noung_ (vers 3218 avant notre ère).

[96] Voy, sur le système du cycle chinois de 60 ans et sur son
application dans la supputation des temps chez les Japonais, mon recueil
de _Thèmes faciles et gradués pour l’étude de la langue japonaise_, p.
74.

[97] Dans les ouvrages chinois que j’ai eus à ma disposition, on fait
usage, pour les souverains antérieurs à Hoangti et pour Hoangti
lui-même, du titre de _hoang_, qui, dans l’ancienne écriture, était
tracée sous une forme où l’on trouve les éléments idéographiques _tsze_,
«soi-même» et _wang_ «gouvernant», c’est-à-dire «autocrate». Pauthier
nous dit que ces premiers princes portaient simplement le titre de
_wang_ «regulus». J’ignore où le regretté sinologue a trouvé ce
renseignement, et s’il n’a pas confondu les signes _hoang_ et _wang_ en
cette circonstance.

[98] _Ti-kouh_, père du célèbre empereur _Yao_, régna 70 ans et mourut
vers l’an 2366 avant notre ère.

[99] «_Ti-tchi_ (2366 à 2357), dit le _Kang-kien yih-tchi-loh_, régna
dix ans comme un mannequin et fut déposé.» Un grand nombre d’historiens
chinois ont jugé à propos de supprimer son nom de la liste des
souverains; c’est ainsi qu’il ne figure point dans l’histoire des Cinq
Empereurs (_Ou-ti pen-ki_) placée en tête des Mémoires historiques
(_Sse-ki_) du grand historiographe _Sse-ma Tsien_, où l’on voit paraître
_Yao_ immédiatement après _Ti-kouh_ (Livre I).

[100] _Yao_ ou _Tao-tang_.

[101] _Yu_, ou _Ta Yu_ «le Grand Yu».

[102] 2200 avant notre ère.

[103] Parmi les travaux publiés sur cette question, je citerai seulement
les suivants: le P. Prémare, dans la _Revue orientale et américaine_, t.
III, p. 100, et t. IV, p. 248 W.-H. Medhurst, _An inquiry into the
proper mode of rendering the word God, in translating the Sacred
Scriptures into the Chinese language_ (Shanghaë, 1848).

[104] _Chi-king_, section _Soung_, partie I, ode 6.

[105] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie II, ode 4.

[106] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie I, ode 1.

[107] _Chi-king_, loc. cit.

[108] Voy. notamment section _Siao-ya_, parties V et VI.

[109] Section _Koueh-foung_, partie XIII, ode 2.

[110] _Li-ki_, chap. X; et Calleri, dans les _Memorie della R. Accademia
delle Scienze di Torino_, 2e série, t. XV. p. 66, et le texte chinois,
p. 33.--Voyez également _Li-ki_, chap. XIX (Libr. cit., p. 117).

[111] _Chine_, p. 44.

[112] Voyez, pour plus de détails, mon introduction à l’_Enseignement
des Vérités_, du philosophe japonais Kaubau Daï-si (texte et
traduction), p. XI.

[113] _Li-ki_, chap. III, et Calleri, dans les _Mem. della R. Acad.
delle Scienze di Torino_, t. XV, p. 9.

[114] _Li-ki_, ch. X, et Calleri, dans les _Mem. della Acad. delle
Scienze di Torino_, t. XV, p. 66.

[115] Territoire actuel de _Si-ngan fou_, dans la province de Chen-si.

[116] Voyez _Chi-king_, section _Koueh-foung_, partie VII, pièce 7.

[117] _Ibid._, partie X (chants des _Tang_), pièce 11.

[118] Voyez notamment le _Chi-king_, section _Koueh-foung_, partie IV
(chant de _Young_), pièce 1.

[119] _Liber carminum_, édit. J. Mohl, p. 254.

[120] _Li-ki_, chap. XVI, et Calleri, dans les _Memorie della_ _Reale
Accademia delle Scienze di Torino_, 2e série, t. XV, p. 107.

[121] _Li-ki_, chap. XV, et Calleri, dans les _Memorie della Reale
Accademia delle Scienze di Torino_, 2e série, t. XV, p. 79.

[122] Il y aurait bien quelques restrictions à faire, notamment en ce
qui concerne les membres de la famille impériale, les descendants de la
famille de Confucius, etc. Il me paraît inutile de m’y arrêter ici.

[123] Le fondateur de cette dynastie, _Taï-tsou_ (960 de notre ère),
abolit la charge de grand historiographe et constitua, dans le sein de
l’Académie des _Han-lin_, un tribunal chargé de composer l’histoire
officielle de l’empire.

[124] Dans mes Conférences sur l’Ethnographie de la race Jaune, faites
au Collège de France pendant les années 1869 et 1870. J’espère publier
un jour ces conférences, qui ont été recueillies par la sténographie.

[125] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie III, pièce 10, _in fine_.

[126] On rapporte que le fondateur de la dynastie des Ming, scandalisé
de ce que Mencius avait qualifié de _bandit_ le prince qui n’a point de
respect pour les représentations de ses ministres, ordonna que ce
philosophe fût dégradé et que sa tablette commémorative fût enlevée du
panthéon des lettrés. Il défendit, en outre, que qui que ce soit se
permît de lui faire des représentations au sujet de cette décision
souveraine.

Un lettré nommé _Tsien-tang_ se décida cependant à contrevenir à l’ordre
exprès de l’empereur, et à s’exposer à la mort pour la mémoire du grand
moraliste de Tsou. Il rédigea donc une requête, et, dans l’intention de
la remettre à son prince, il se rendit au palais impérial, précédé de
son cercueil.

Dès qu’il eut déclaré le motif de sa visite, un garde lui décocha une
flèche pour le châtier de son insolence. L’empereur, auquel on remit
néanmoins la requête, la lut attentivement, ordonna que la blessure du
courageux lettré fût soignée au palais même, et décida que Mencius
serait réintégré dans les titres qu’il lui avait enlevés.

Plus d’un souverain chinois s’est fait gloire de faciliter aux censeurs
le soin de lui adresser des remontrances. On cite un empereur qui
parfumait les requêtes de ses ministres et se lavait les mains avant de
les toucher, prétendant qu’il était bon de se préparer à recevoir des
vérités qui ne sont pas toujours agréables à entendre; et, s’adressant à
un de ses ministres, il lui disait: «Ménage mon peuple, mais ne crains
pas de ne point me ménager moi-même. Il vaut mieux que j’aie cent fois à
rougir que d’être cause qu’il coule une seule larme.»

L’histoire de Chine est remplie de faits de ce genre, qui formeraient
aisément la matière d’un volume tout entier.

[127] _Youen-kien-loui-han_, cité par Pauthier, _Chine_, t. II, p. 136.

[128] _Siouen-wang_, roi de _Tsi_, adressa à Mengtsze cette question:
«On rapporte que le fondateur et premier roi de la dynastie des _Chang_
(1783 avant notre ère), _Tching-tang_ [détrôna et] envoya en exil le roi
_Kie_ (de la dynastie des _Hia_, et que _Wou-wang_) (fondateur de la
dynastie des _Tcheou_, 1134 avant notre ère) mit à mort _Tcheou_
(dernier prince de la dynastie des _Chang_). Est-ce possible?»

Mengtze répondit: «Dans l’histoire, cela est rapporté.»

Le roi lui dit: «Est-il donc permis à un sujet de tuer son prince?»

Mengtze répondit: «Celui qui vole [les droits de] l’humanité, on
l’appelle _un voleur_; celui qui vole la justice, on l’appelle _un
scélérat_. Or un voleur, un scélérat, n’est qu’un individu ordinaire [et
nullement un prince]. J’ai entendu dire que [_Tching-tang_] avait tué un
individu appelé _Tcheou_; mais je n’ai jamais entendu dire qu’il ait tué
son prince.»

[129] Cette opinion était celle du poète _Sou Toung-po_, auquel on doit
un célèbre commentaire du livre de Laotsze, publié sous le titre de
_Tao-teh king kiaï_.

[130] Voy., dans la _Biographie universelle_ de Michaud, art. CONFUCIUS,
seconde édition, p. 31.

[131] Un savant sinologue anglais, M. John Chalmers, a écrit: «Je me
hasarde à appeler Laotsze _le_ philosophe de la Chine, parce que si
Confucius a obtenu une plus grande réputation, il le doit bien plus aux
circonstances qu’à la profondeur de sa pensée.» (_The speculations of_
«_the Old Philosopher_», translated from the Chinese, London, 1868,
introd., p. VII.)

[132] Cet ouvrage a été traduit en français par Stanislas Julien, et
publié, avec la reproduction du texte chinois, à l’Imprimerie Royale de
Paris, en 1842.

[133] Voy., pour plus de détails, mon article _Taosséisme_, dans le
_Dictionnaire général de la Politique_, de M. Maurice Block, t. I, p.
991.

[134] Cet ouvrage est très répandu au Japon, où il compte de nombreux
admirateurs. En l’an 847 de notre ère, le mikado _Nin-myau Ten-wau_ en
entendit la lecture dans son palais.

[135] Malgré les difficultés exceptionnelles que présente l’intelligence
de ce chapitre initial du _Nan-hoa-king_, j’ai essayé d’en donner une
traduction française qui a paru, avec un commentaire, dans mes _Textes
chinois anciens_, pp. 73 et suiv.

[136] Suivant le _Sse-wou-ki-youen_, l’usage de l’encre et de la pierre
à broyer remonterait, ainsi que les caractères chinois, au règne de
l’empereur Hoangti (XXVIIe siècle avant notre ère); mais il n’y a pas à
s’arrêter à cette opinion fondée sur la présence des signes désignant
l’encre et les pinceaux dans les ouvrages de l’antiquité. Il paraît
avéré que ce fut seulement sous la dynastie des _Tang_ (618 à 906 de n.
è.) qu’on commença à faire usage d’encriers fabriqués en terre cuite. La
plus ancienne encre de Chine fut fabriquée avec de la terre noire, ainsi
que l’indique le caractère _meh_ qui signifie «encre». Plus tard, on fit
usage de noir de fumée, auquel on ajouta divers ingrédients et des
substances aromatiques.

Quant aux pinceaux, on rapporte qu’ils ont été inventés sous la dynastie
des Tsin, bien que quelques auteurs soutiennent que l’empereur Chun
(XXIIIe siècle avant n. è.) fut le premier à en répandre l’usage chez
les Chinois (voy. l’encyclopédie _San-tsaï-tou-hoeï_) et que le système
de leur fabrication seulement fut perfectionné sous les Tsin. Suivant le
_Wou-youen_, Fouhhi traça des caractères avec du bois; Hoangti remplaça
le bois par des couteaux et Chin-noung par des pinceaux. L’usage des
encriers aurait été introduit par _Tchoung-yeou_, et celui du papier à
écrire par _Tsaï-lun_. Sous les Han, les Weï et les Tang, les pinceaux
étaient faits avec du poil de rat; puis on employa le poil de renard
pour donner plus de résistance à la partie intérieure. Enfin
_Tchang-hoa_, sous les Tçin, fabriqua les pinceaux avec du poil de cerf.

Dans les temps les plus reculés, on traçait les caractères sur des
tablettes de bambou; plus tard, on leur substitua des tissus de soie.
C’est ce qui fait que le signe chinois qui désigne le «papier» est tracé
avec la figure de «la soie». L’emploi de l’écorce d’arbre date de
_Tsaï-lun_, de Koueï-yang, qui vivait sous le règne de l’empereur Hoti,
de la dynastie des Han (89 à 105 de n. è.).

Au Japon, l’introduction du papier à écrire date du règne du mikado
_Sui-ko_ (593 à 628), auquel une ambassade avait été envoyée du royaume
de _Kao-li_ (en Corée) avec des présents. Mais ce papier manquait de
solidité et était constamment piqué par les insectes. Le prince
héréditaire imagina alors de se servir du mûrier noir (Broussonetia),
qui continua depuis lors à servir de matière première pour la
fabrication du papier japonais.

[137] Nous ne possédons notamment qu’une traduction d’un abrégé du
_Li-ki_, le quatrième des livres sacrés.

[138] Le _Tao-teh King_ ou Livre de la Voie et de la Vertu.

[139] Le _Yih-king_ a été traduit en latin sous ce titre: «_Y-king_,
antiquissimus Sinarum liber quem ex latina interpretatione P. Regis
aliorumque ex Soc. Jesu P. P. edidit Julius Mohl» (Stuttgartiæ, 1834,
deux vol. in-12).--Au moment où m’arrivent les épreuves de cette
conférence, je reçois une nouvelle traduction du _Yih-king_ due à
l’éminent sinologue anglais, M. James Legge. Elle forme le tome XVI des
_Sacred books of the East_, publiés sous la direction de M. Max Müller
(London, 1882, un vol. in-8º.)

[140] Il existe plusieurs traductions du _Chou-king_. La plus ancienne
porte le titre de: _Le Chou-king, un des livres sacrés des Chinois, qui
renferme les fondemens de leur ancienne histoire_, traduit et enrichi de
notes par le P. Gaubil; revu, corrigé et accompagné de nouvelles notes
et de planches par de Guignes. Paris, 1770, in-4º.--Depuis cette époque,
une nouvelle traduction de cet ouvrage a paru en anglais: _Ancient
China. The Shoo-king, or the historical classic, being the most
authentic record of the Annals of the Chinese empire_: illustrated by
later commentators; translated by Medhurst. shanghae, 1846, in
8º.--Enfin M. James Legge nous en a donné une savante traduction,
accompagnée du texte original et de nombreux commentaires, dans sa belle
collection des _Chinese Classics_ (Hong-kong, 1865, in-8º).

[141] Le _Chi-king_ a été traduit en latin par le P. Lacharme et en
anglais par M. James Legge. Il n’en existe qu’une traduction partielle
en français, rédigée par Pauthier, d’après la version de Lacharme.

[142] Il n’existe jusqu’à présent qu’une traduction d’un abrégé du
_Li-ki_. Elle a été rédigée en français par l’abbé Callery et insérée
dans les _Memorie della R. Accademia delle Scienze di Torino_, 2e série,
t. XV.

[143] Traduit en français par Edouard Biot (Paris, 1851, deux vol.
in-8).

[144] Traduit en anglais par M. James Legge, dans sa collection des
_Chinese Classics_, vol. V.

[145] Cet ouvrage n’a pas encore été traduit dans une langue européenne.

[146] Suivant une légende insérée dans la _Vinaya_.

[147] Et non en l’an 64, comme le disent les _Mémoires concernant les
Chinois_, t. V. p. 51.

[148] _Ni-hon Syo-ki_, liv. XIX, p. 25.

[149] Allusion à une expression du style bouddhique que l’on rencontre
dans les _Dharmas_, et notamment dans la traduction chinoise du Lotus de
la Bonne Loi.--Voy. mes _Textes chinois anciens et modernes_ traduits en
français, p. 53.

[150] _Ni-hon Syo-ki_, livr. XIX, p. 26.

[151] _Ni-kon Syo-ki_, liv. XIX, p. 27.

[152] «Nandi hitori bup-pauwo okonahe to ynrusi tama’u» (_Nippon wau dai
iti-ran_ liv. I, p. 27).--Hoffmann n’est pas absolument exact quand il
dit: «Um diese Zeit _wurde_ der Buddhacultus auf Japan begründet»
(_Archiv zur Beschreibung von Japan_, part. V, p. 4) Le Bouddhisme ne
fut définitivement établi au Japon que sous le règne de _Yô-mei_
(586-587 de notre ère).

[153] Voy. p. 232, note 1.

[154] Hoffmann, dans les _Archiv zur Beschreibung von Japan_, de
Siebold, part. V, p. 5.

[155] Et non la 28e année de Souiko (620), comme le rapporte
Kæmpfer.--Suivant quelques auteurs, il vécut quarante-neuf ans. (_Nippon
wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 30); suivant d’autres, trente ans seulement
(Mitukuri, _Sin-sen nen-hyau_, ann. 621).

[156] Eugène Burnouf, _Introduction à l’histoire du Buddhisme indien_,
p. 441.

[157] Le célèbre voyageur Ph.-Fr. von Siebold a soutenu, d’après ses
entretiens avec des savants japonais qu’il avait eu pour élèves en
médecine, que, dans les classes éclairées, le Bouddhisme repose au
Nippon sur tout un système de doctrines profondes et abstraites, que
l’Orient n’a jamais su dépasser. (Voy., pour plus de détails à ce sujet,
mes _Etudes asiatiques_, p. 323.)

[158] Voy., sur le Bouddhisme japonais et sur l’école en voie de
formation du _Néo-Bouddhisme_, les _Mémoires du Congrès international
des Orientalistes_, session de Paris, 1873, t. I, p. 142, et mon article
dans la _Revue scientifique_, 2e série, t. VIII, p. 1068.

[159] Voy., à ce sujet, mes _Textes chinois anciens_, p. 67.

[160] _Zitu-go kyau_, _Dô-zi kyau_, _l’Enseignement des Vérités et
l’Enseignement de la Jeunesse_, traduits du japonais par Léon de Rosny.
Paris, 1878, in-8.

[161] Voy. ma traduction du _Dô-zi kyau_ p. 53 (v. 77-78).

[162] Les personnes qui voudraient cependant connaître les indications
recueillies par les voyageurs sur les idées des bouddhistes japonais
pourront lire, entre beaucoup d’autres ouvrages, Fraissinet, _Le Japon_,
t. II, p. 209; Humbert, _Le Japon illustré_, t. I, p. 245; Bousquet, _Le
Japon de nos jours_, t. II, p. 79.

[163] Voy., sur cette secte d’origine chinoise, la savante brochure de
M. J. Edkins, intitulée: _Notice of Chi-kai and the Tian-tai School of
Buddhism_. Shanghae, in-8º.

[164] Je m’abstiens de parler des sectes de Hosyau, de Gousya et des
trois grandes écoles qui furent constituées, plus tard, sous les noms de
_Yodo_, _Mon-tau_ et _Syau-retu_, les renseignements que j’ai rencontrés
à leur sujet ne me paraissant pas avoir la précision nécessaire pour
être reproduits dans cette conférence.

[165] Voy., pour plus de détails, la traduction du _Ni-hon Gwai-si_, de
M. Ogura Yemon, dans les _Mémoires de la Société des Études Japonaises_,
t. II, p. 1 et suiv.

[166] Yoritomo mourut en 1199, à l’âge de cinquante-trois ans; il avait
gouverné l’empire pendant vingt années consécutives.

[167] Voy., sur ces princes, ma _Chronologie japonaise_, reproduite à la
suite de mes _Thèmes faciles et gradués pour l’étude de la langue
Japonaise_, p. 65.

[168] L’empereur ou _mikado_ est désigné par une foule de titres
différents: _suberaki_ (Cf. _sumera-mikoto_), _ten-si_ «Fils du Ciel»,
_ten-wau_ «autocrate du Ciel», _kwau-tei_ «autocrate empereur»,
_zyau-wau_ «saint-autocrate», _si-son_ «le respectacle suprême»,
_siu-zyau_ «le haut maître», _sei-zyau_ «le haut saint», _seï-tyau_ «la
sainte cour», etc. Le titre du _suberaki_, suivant les Japonais, date de
l’origine de leur monarchie, celui de _tei_ ou _mikado_ a été emprunté à
la Chine où il remonte au personnage semi-fabuleux appelé _Fouh-hi_;
celui de _kwau-tei_, également d’origine chinoise, date de _Tsin-chi
Hoang-ti_, le fameux autocrate de la dynastie de _Tsin_, dont j’ai eu
déjà l’occasion de parler; celui de _ten-si_ vient de l’empereur de
Chine _Chin-noung_; celui de _zyau-wau_ a été employé pour la première
fois en s’adressant à l’empereur _Kouang-wou_, de la dynastie des _Han_
(Ier siècle de notre ère). Une autre appellation du souverain, _hei-ka_,
c’est-à-dire «celui qui a ses ministres aux pieds de son trône», est due
à _Li-sse_, ministre de l’empereur de Chine, Tsinchi Hoangti.
_Kin-rin-zyau-wau_ «le saint autocrate de la roue d’or» signifie aussi
«l’empereur».

Les mikados antérieurs au mikado actuel n’apparaissaient dans les
grandes audiences que cachés derrière un store, la partie inférieure de
leur robe étant seule visible pour les grands seigneurs admis à pénétrer
dans le sanctuaire impérial.

L’empereur qui a abdiqué s’appelle _Sen-tô_ «la caverne des immortels»
ou _daï-zyau ten-wau_ «le très haut autocrate céleste». Il ne se
présente également que caché derrière un store. Ce second titre a été
conféré pour la première fois, en l’an 703, par l’empereur Monmou à
l’impératrice Dzitô qui l’avait précédé sur le trône.

L’impératrice est désignée sous le nom de _kisaki_ ou _ki-sai-no-mya_
«le palais de l’épouse de l’autocrate», ou _kwau-kô-gû_, nom emprunté à
l’époque de Tsinchi Hoang-ti, ou _gyoku-tau_ «la salle de jade», _seô-ï_
«l’enclos poivré», etc.

[169] C’était le mikado qui envoyait au syaugoun la coiffure ou
couronne, ainsi que tous les vêtements insignes de sa dignité. Le
_go-taï-rau_, les ministres, tous les daïmyaux, les ambassadeurs
(notamment ceux qui furent envoyés en 1862 dans plusieurs contrées de
l’Europe), les docteurs eux-mêmes reçoivent leurs titres du mikado. On
reconnaissait à ce dernier le droit de créer de nouveaux daïmyaux, mais
le syaugoun s’était arrogé le privilège de doter seul, et suivant son
caprice, de domaines territoriaux ceux qui auraient été l’objet de la
faveur impériale.

[170] Lorsque le commodore Perry vint demander, au nom des États-Unis
d’Amérique, à conclure un traité avec le Japon (1852-54), le syaugoun
_Iye-sada_ ne crut pas pouvoir se dispenser de consulter le mikado.
Celui-ci se borna à lui répondre: «Impossible». Le syaugoun passa outre.

[171] L’héritier présomptif du mikado est appelé _tai-si_ «grand fils»,
_tô-kû_ «palais du printemps», _sei-kû_ «palais vert», _seô-yau_ «le
petit soleil», _ryau-rô_ «le pavillon du dragon», etc.--Le premier
empereur du Japon, Zinmou, fut élevé au titre de _tai-si_, dit
l’histoire. Les critiques en concluent que l’empire japonais était déjà
constitué antérieurement, et ils lui donnent pour prédécesseur
_Fuki-awasezu_, dont il était le quatrième fils.

Les princes impériaux ou _sin-wau_ sont également nommés _diku-yen_ «le
jardin des bambous», _ren-ti_ «l’étang des nénuphars», _tei-yau_ «la
feuille impériale», _ten-ti_ «la branche céleste», etc., etc. Beaucoup
d’entre eux entrent en religion et s’appellent dès lors _Hau-sin-wau_.

[172] On désigne sous le nom de _Ku-gyau_, les trois premiers rangs de
fonctionnaires de la cour, savoir: les _Ses-syau_, les _Kwan-baku_ et
les _San-ku_. Dans le _Tcheou-li_ ou Rituel des Tcheou, on cite trois
_ku_ et six _gyau_. Les fonctionnaires des trois premières classes
étaient appelés _gek-kei_ «seigneurs de la lune», ceux de la quatrième
et de la cinquième classe _un-kaku_ «hôtes des nuages».

[173] Aussi désignés sous le nom chinois d’origine _kwau-mon_ «la Porte
Jaune».

[174] Avant la révolution de 1868, les trois principaux d’entre eux,
appelés _go san-ke_, étaient les princes de Owari, de Kisiou et de Mito.
Leur puissance venait surtout de leurs liens de parenté avec le
syaugoun. Le prince de Satsouma était également considéré comme un des
plus puissants _koku-si_ du Japon; il prétendait à une certaine
indépendance, en sa qualité de suzerain des îles Loutchou. Dans les
derniers temps, on lui avait inspiré la pensée de se faire reconnaître
comme roi de cet archipel, et il fut admis sous ce titre à participer à
l’Exposition Universelle de Paris, en 1867.--Les autres daïmyaux qui
jouaient le plus grand rôle dans les événements du Japon, étaient ceux
de Hizen, de Ohono, de Uwazima, de Tosa, de Awa, de Tsikouzen et de
Wakatsou; c’étaient également les princes qui s’étaient le plus initiés
aux idées et à la civilisation de l’Europe et de l’Amérique--L’existence
de _Koku-si_ date du règne de Kwaugok (Voy. le _Syo-gen-zi-kau_).

[175] L’aîné des fils des daïmyaux était appelé à lui succéder; ses
autres fils pouvaient devenir à leur tour daïmyaux, si l’un des daïmyaux
régulièrement titré venait à mourir sans laisser d’héritier. Si l’aîné
ou héritier présomptif mourait, le second fils le remplaçait et ainsi de
suite. En cas de démence ou d’insanité, le droit de l’aîné passait
également à son frère cadet.

[176] Voyez mes _Archives paléographiques de l’Orient et de l’Amérique_,
t. I, p. 233.

[177] On peut consulter sur l’alphabet coréen, mon _Aperçu de la langue
Coréenne_ extrait du _Journal asiatique_ de 1864, et mon _Vocabulaire
Chinois-Coréen-Aïno_, expliqué en français et précédé d’une Introduction
sur les écritures de la Chine, de la Corée et de Yezo, dans la _Revue
orientale et américaine_, première série, t. VI, p. 261.

[178] Voy., sur l’écriture antique des Japonais, les _Mém. du Congrès
international des Orientalistes_ (première session, Paris, 1873, p.
229), et mes _Questions d’Archéologie japonaise_ (dans les _Comptes
rendus_ de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. IX, 1882,
p. 170 et sv).--C’est aux difficultés de tout genre que présente
l’écriture japonaise qu’il faut attribuer surtout l’ignorance où sont
restés pendant longtemps les orientalistes au sujet de la langue et de
la littérature du Nippon. Tous les anciens missionnaires qui ont traité
de la grammaire japonaise se sont abstenus d’expliquer le système de ses
alphabets, et, pour expliquer ce silence, l’un d’eux, le P. Oyangeren,
n’a pas hésité à écrire que ces alphabets étaient une «œuvre du démon
imaginée pour augmenter les peines des ministres du saint Évangile.»
(Voy., mon _Discours prononcé à l’ouverture du Cours de Japonais_,
Paris, 1863, p. 8.)

[179] Le titre de cet ouvrage a été interprété de plusieurs manières
différentes par les commentateurs indigènes. Suivant l’un, le mot _yeô_
«feuille» y serait synonyme de _yo_ «âge» et de _dai_ «règne»; et comme
_man_, vulg. «dix mille», signifie «un nombre immense, indéfini», il
faudrait traduire la «Collection de tous les siècles». Je préfère
cependant l’interprétation des auteurs qui identifient ici _yô_ avec
_ka_ «poésie», et je crois devoir traduire «le Recueil des innombrables
poésies».

[180] D’après le _Gun-syo iti-ran_, liv. IV, p. 1.--Je regrette de
n’avoir pu me procurer que quelques fragments de ce très intéressant
ouvrage, dans lequel j’aurais trouvé, sans doute, de précieuses
indications bibliographiques sur le sujet qui m’occupe en ce moment.

[181] _Oho-tomo-no Sukune Yaka-moti_--Voy. les raisons qui lui ont fait
attribuer la composition du _Man-yô siû_, dans la préface de l’édition
_Ryak-kai_, préface que j’ai traduite dans mon _Anthologie Japonaise_,
p. 6.

[182] Pfizmaier, _Ueber einige Eigenschaften der japanischen
Volkspoesie_, et dans les _Sitzungsberichte der Akademie der
Wissenschaften_, Wien, t. VIII, 1852, p. 377.

[183] Rosny, _Anthologie Japonaise_. Paris, 1871, part. 1.--Cinq pièces
du _Man-yô siû_ ont été, en outre, publiées en français par M. Imamura
Warau, avec le texte original, dans les _Mémoires du Congrès
international des Orientalistes_, première session, Paris, 1873, t. 1,
p. 273.

[184] Je mettrai prochainement sous presse la traduction de cet ouvrage,
avec un parallèle du _Ko zi ki_, dans le recueil des _Publications de
l’École spéciale des langues orientales_ (Ernest Leroux, éditeur, à
Paris). En attendant, un spécimen des travaux d’exégèse et de critique
entrepris sur le _Ko zi ki_ paraîtra à la même librairie dans un volume
intitulé: _Recueil de Mémoires publiés par les professeurs de l’École
spéciale des Langues Orientales_.

[185] Le plus court des _Sse-chou_, ou Quatre livres de Confucius et de
son Ecole, a été publié en chinois, avec une version japonaise
interlinéaire, par Hoffmann, sous ce titre: _De Groote Studie_. Leiden,
1864, in 8º.

[186] Je compte publier une traduction de ce livre, accompagnée de
nombreux extraits des commentaires chinois et japonais que j’ai eu
d’ailleurs plusieurs fois l’occasion d’expliquer à mes élèves de l’École
spéciale des Langues Orientales.

[187] Cet ouvrage a été traduit d’après la version japonaise par
Hoffmann, et publié sous ce titre: _Tsiæn-dsü-wœen_ oder _Buch von
tausend Wœrtern_, aus dem Schinesischen mit Berücksichtigung der
koraischen und japanischen Uebersetzung, in Deutsche uebertragen, von Dr
J. H. Leiden, 1840, gr. in-4.

[188] Il n’a été publié jusqu’à présent, en fait de traductions
d’ouvrages bouddhiques japonais, que celle du recueil d’images intitulé
_Butu-zau du-i_. Elle a paru dans les _Archiv zur Beschreibung von
Japan_, du Dr Ph.-Fr. von Siebold, part. V, et, à part, sous le titre
de: _Das Buddha-Pantheon_ _von Nippon_. Aus dem japanischen Originale
übersetzt, und mit eræuternden Anmerkungen, versehen von Dr J. Hoffmann.
Leiden, 1851, gr, in-4.

[189] _Zitu-go kyau, Dô-zi kyau. L’Enseignement des Vérités et
L’Enseignement de la Jeunesse_, traduits du japonais, par Léon de Rosny.
Paris, 1878, in-8 (ouvrage accompagné du texte original en écriture
chinoise cursive et d’une version en langue japonaise vulgaire,
transcrite en caractères _hira-kana_ et en lettres latines).

[190] J’ai donné, pour la première fois, je crois, un spécimen de cet
étrange système de lecture des textes bouddhiques au Japon, dans mes
_Textes Chinois anciens et modernes_, pp. 67 et suiv.

[191] Un spécimen de cette édition, qui n’a d’ailleurs de mérite que sa
rareté pour les bibliophiles, a été publié par l’autographie sous ce
titre: _Évangiles de saint Jean en japonais, conservés à la Bibliothèque
impériale de Paris._ Spécimen, suivi de l’alphabet katakana, avec lequel
le texte est imprimé. Paris, 1853, in-8.

[192] Dans les _Mémoires de la Société des études Japonaises_, t. II, p.
135; voy. également Mitford, _Tales of old Japan_, t. II, p. 136.

[193] J’ai appris depuis que la traduction du Testament d’lyéyasou avait
été publiée au Japon, en 1874, par M. Lowder. Son travail est, je crois,
tout a fait inconnu en Europe. On en trouvera une analyse dans les
_Transactions of the Asiatic Society of Japan_, 1875, t. III, p. 131.

[194] _Wa nen kei, oder Geschichtstabellen von Japan_, von Zin-mu, der
Eroberer und ersten Mikado, bis auf die neueste Zeit (667 vor Chr. bis
1822 nach Chr. Geb.), aus dem Original übersetzt, von Dr J. Hoffmann.
[Leiden, s. d.], in-4.

[195] Un vol. in-4, s. l. n. d. Cette chronologie se termine avec
l’année 1863.

[196] Un fragment de ce livre a été publié en français, sous ce titre:
_La Mythologie des Japonais, d’après le Koku-si ryaku_ ou _Abrégé des
historiens du Japon_. Traduit pour la première fois, sur le texte
japonais, par Émile Burnouf, élève de l’École spéciale des Langues
Orientales. Paris, 1875, in-8.

[197] Cette traduction, d’ailleurs très défectueuse, a été publiée par
Klaproth, qui avait supposé à tort que la connaissance du chinois lui
suffirait pour corriger toutes les imperfections du travail hollandais.
Elle est intitulée: _Annales des empereurs du Japon_, traduites par
Isaac Titsingh. Ouvrage revu, complété et corrigé sur l’original
japonais-chinois, accompagné de notes et précédé de l’histoire
mythologique du Japon par J. Klaproth. Paris, 1834, in-4.

[198] _Histoire des Taïra, tirée du Nit-pon gwai-si_, traduit du
chinois, par François Turettini Genève, 1874, in-4.--_Histoire
indépendante du Japon_, traduite en français par M. Ogura Yemon, dans
les _Mémoires de la Société des études Japonaises_. Paris, 1878, t. II.
pp. 1 et suiv.

[199] Comme spécimen de cette œuvre remarquable à plus d’un titre, j’ai
publié la traduction du chapitre premier, sous le titre de _Histoire de
la Grande Paix_, traduite pour la première fois du japonais, par Léon de
Rosny, dans le _Lotus_, nº de janvier-février 1873. Le texte de ce
premier chapitre a été reproduit dans mon _Recueil de textes japonais_,
à l’usage des élèves de l’École spéciale des langues orientales. Paris,
1863, p. 41.

[200] Le commencement de cet ouvrage a été traduit en français sous le
titre suivant: _Récits de l’histoire du Japon au_ XIIe _siècle_,
traduits du japonais, par François Turettini. Partie I. Genève, 1871.
in-4.

[201] Rosny, _L’Enseignement des Vérités_, Introduction, p. VII.

[202] Le _San-koku du-ran to-setu_, publié en français par Klaproth,
sous ce titre: _Aperçu général des Trois Royaumes_. Ouvrage accompagné
de cinq cartes [japonaises]. Paris, 1832, in-8.

[203] J’ai traduit un fragment de l’une d’elles, intitulée _Te-siho
nis-si_, dans les _Mémoires du Congrès international des Orientalistes_,
première session. Paris, 1873, t. I, p. 208.--Parmi une foule d’autres
ouvrages intéressants sur les Aïnos ou hommes velus (_mau-zin_), on
pourra consulter avec fruit les suivants qui sont parvenus jusqu’en
Europe: _Kita Yezo yo-si_, Histoire sommaire du Yézo septentrional;
_Higasi Yezo ya banasi_, récit pour passer la soirée sur les Yézo de
l’Est; _Tô Ka-i nis-si_ Journal du Yézo oriental; _Kita Yezo du-setu_,
récit avec figures du Yézo du Nord; _Hoku-kai ki-kau_, Description
géographique du Yézo; etc.

[204] Un fragment d’un de ces ouvrages a été publié par J. Hoffmann,
dans les _Archiv zur Beschreibung von Japan_, du Dr Siebold.

[205] Notamment le _Tiu-san den sin-roku_, important ouvrage orné de
planches et publié en 1722, en 6 tomes in-4; et le _Riu-kiu koku-si
ryaku_ ou Abrégé des historiens de Loutchou.

[206] Appelé au Japon _Hon-zau_.

[207] _Japanese Botany, being a fac-simile of a Japanese book_, with
introductory notes and translations. Philadelphia, s. d., in-8;--des
extraits du _Kwa-ï_, dans _Die Sprache in den botanischen Werken der
Japaner_, von Dr Aug. Pfizmaier. Wien, 1866, in-8;--des notices
extraites de diverses sources et traduites par Léon de Rosny, dans les
_Mémoires de l’Athénée Oriental_, in-4, t. I, 1871, p. 123;--etc.

[208] Dans l’introduction de mon _Traité de l’éducation des Vers à soie
au Japon_, édit. du gouvernement, p. LVII.--Quelques articles sur
l’agriculture et l’industrie des Japonais ont été traduits par divers
orientalistes: _Les procédés industriels des Japonais_: _L’arbre à
Laque_, notice traduite par Paul Ory, élève de l’École spéciale des
Langues Orientales; _La toile de Kudu_, notice traduite par le comte de
Castillon; et _L’arbre à Champignons_, notice traduite par le même, dans
les _Mémoires de la Société des études Japonaises_, t. II, pp. 165 et
173.

[209] _Thesaurus linguæ Japonicæ, sive illustratio omnium quæ libris
recepta sunt verborum ac dictionum loquelæ tam japonicæ quam sinensis_;
addita synonymarum literarum ideographicarum copia; opus Japonicum, in
lapide exaratum a sinensi Ko tsching dschang, editum curante Ph. Fr. de
Siebold Lugduni-Batavorum, 1835, gi. in-4.

[210] _Repertorio Sinico-Giapponese. Parte prima._ _Registro alfabetico
delle voci contenute nel_ Wa Kan won seki Sijo ken si kau, Setu you siu,
_e nel compendio di esso_ Faya fiki yei tai setu you siu. Firenze, 1855,
in-4. Ce travail de patience est l’œuvre de M. Antelmo Severini, et d’un
des élèves les plus distingués de ce savant professeur, M. Carlo Puini.

[211] Dans les _Mém. de la Société des études Japonaises_, t. II, p 190.

[212] Notamment les suivants: _Mosiwo-gusa_, Manuel de la langue
aïno;--_Zi-rin gyoku-ben_, grand dictionnaire de la langue chinoise et
une foule d’autres livres pour l’étude de l’écriture idéographique de la
Chine;--_Sen-zi-mon_, le Livre de mille caractères, en chinois, en
coréen et en japonais;--_Si-tvan mata-tei-bun_, Traité de l’écriture
sacrée de l’Inde; _Sit-tan gu-seô_, Exposé élémentaire du syllabaire
attribué à Brahmâ (sanscrit: _Siddha_); etc.

[213] Les Japonais possèdent depuis longtemps des dictionnaires pour
l’étude du hollandais, du russe, de l’anglais, du français, et plus
récemment de l’allemand et du portugais.

[214] _Anthologie japonaise_. Poésies anciennes et modernes des
insulaires du Nippon, traduites en français et publiées avec le texte
original, par Léon de Rosny; avec une préface par M. Ed. Laboulaye, de
l’Institut.

[215] _Hyaku-nin is-shiu, or Stanzas by a century of poets_, being
Japanese Lyrical Odes, translated into english, by F.-V. Dickins.
London, 1866, in-8.

[216] _Sechs Wandschirme in Gestalten der vergænglichen Welt._ Ein
japanischer Roman in Originaltexte, übersetzt und herausgegeben von Dr
August Pfizmaier, Wien, 1847, in-8.--Une nouvelle traduction de cet
ouvrage a été publiée en italien, sous ce titre: _Uomini i paraventi_,
racconto giapponese, tradotto da A. Severini. Firenze, 1872,
in-32.--Enfin une version française: _Komats et Sakitsi ou la Rencontre
de deux nobles cœurs dans une pauvre existence_. Nouvelles scènes de ce
monde périssable exposées sur six feuilles de paravent, par Riutei
Tanehiko, et traduites, avec le texte en regard, par F. Turettini.
Genève, 1875, in-8.--L’École spéciale des langues orientales de Paris a
eu l’honneur de compter MM. Ant. Severini et Fr. Turettini, au nombre de
ses élèves les plus distingués.

[217] _Tales of old Japan._ By A.-B. Mitford. London, 1871, 2 vol. in-8;
Tami-no Nigivai, _L’activité humaine, contes moraux._ Texte japonais
transcrit et traduit par Fr. Turettini. Genève, 1871, in-4.

[218] _Discours prononcé à l’ouverture du Cours de Japonais_, le 5 mai
1863, p. 24.

[219] Un ouvrage de numismatique a paru sous ce titre: _Traité des
monnaies d’or au Japon_, traduit pour la première fois du japonais par
François Sarazin, élève de l’École spéciale des langues orientales
(Paris, 1874, in-8º).

[220] On trouvera des extraits de la grande _Encyclopédie japonaise_
dans les publications de Klaproth, de Hoffmann, de Pfizmaier et dans les
miennes. La partie relative au Bouddhisme a été traduite par M. Carlo
Puini, et la Zoologie par M. Serrurier.

[221] J’ajouterai ici la mention de quelques publications japonaises qui
me sont parvenues depuis que cette conférence a été publiée pour la
première fois, et qui me paraissent de nature à intéresser les élèves de
l’Ecole spéciale des Langues Orientales: _Die Lehre von dem
Te-ni-wo-fa_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien, 1873;--_Kau-kau wau-rai,
ossia la Via della pietá filiale_, testo giapponese trascritto in
caratteri romani e tradotto in lingua italiana, con note ed appendice,
da Carlo Valenziani. Roma, 1873;--_Zur Geschichte Japans in dem
Zeitraume Buu-jei_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien, 1874;--_Die Geschichte
der Mongolen-Angriffe auf Japan_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien,
1874;--_Les produits de la nature chinoise et japonaise_, par A.-J.-C.
Geerts. Yokohama, 1878;--_Le_ _curiositá di Jocohama_. Testo giapponese
trascritto e tradotto da A. Severini. Firenze, 1878;--_La ribellione di
Masacado e di Sumitomo_, brano di storia giapponese, tradotto da
Lodovico Nocentini. Firenze, 1878;--_Il Take-tori monogatari, ossia la
Fiaba del nonno Tagliabambù._ Testo di lingua giapponese del nono
secolo, tradotto, annotato e pubblicato per la prima volta in Europa, da
A. Severini. Firenze, 1881;--_Jasogami e Camicoto_, da Ant. Severini.
Firenze, 1882.

[222] Vers le milieu du XVIe siècle.

[223] Voy., sur les mathématiques des Japonais, l’article de M. le
capitaine Levallois, dans les _Mémoires du Congrès international des
Orientalistes_, première session, Paris, 1873, t. I, p. 289.

[224] Le _moxa_ des Japonais est composé avec la bourre des feuilles de
l’armoise (_Artemisia vulgaris_). Roulé en forme de pyramide, on le
place sur la partie malade et on y met le feu, de manière à le consumer
entièrement et à permettre aux humeurs de découler de la plaie qu’il a
produite.

[225] Le _Nederlansche Tijdschrift voor Geneeskunde_, 1859-60.

[226] Les Japonais fabriquent des tissus de soie d’une foule de genres.
On appelle _nisiki_ un tissu qui était originairement obtenu par le
mélange de soies de cinq couleurs différentes. Les vieilles annales
intitulées _Ni-hon gi_ rapportent que la 37e année du règne d’_Au-zin_
(306 de n. è.), l’empereur envoya des ambassadeurs dans le royaume de
_Ou_, en Chine, pour chercher des tisseuses; il vint quatre sortes
d’ouvrières appelées _Ye-bime_, _Oto-bime_, _Kurea-dori_ et _Aya-dori_.
Telle fut l’origine de l’introduction du tissage de la soie au
Japon.--On fait usage de fils d’or pour la fabrication des _nisiki_, sur
lesquels on représente des fleurs et des animaux fantastiques.--Les
soieries appelées _aya_ se distinguent par leur finesse et leur
légèreté; on en fait également venir une variété spéciale de la Chine;
les _tobi-zaya_ ou aya à fleurs sont plus épaisses et sont tirées de
Canton et de la Corée.--Le _rin-su_ ou damas de soie, d’une qualité
supérieure, avec ou sans ornements, est un produit japonais; on en fait
venir néanmoins du Tongkin.--Le satin appelé _syusu_ est d’une beauté
incomparable; on en teint de toutes couleurs; on en fait venir de
Canton, de Nanking et du Fouhkien.--La gaze d’or (_kin-sya_) est
d’invention chinoise. (Voy., pour plus de détails, les appendices de mon
_Traité de l’éducation des vers à soie au Japon_). En dehors des
soieries, les Japonais fabriquent une foule de tissus avec diverses
sortes de matières végétales ou animales. L’indienne dite _sarasa_, que
les indigènes allaient jadis acheter au Siam et qui, pour ce motif,
s’appelle aussi _Siamuro-zome_, est devenue l’objet d’une grande
industrie au Nippon;--le _kwa-kwan-fu_, tissé avec de longs poils de
rat, est une étoffe sur laquelle on raconte des anecdotes
fantastiques;--le _ba-seo-nuno_ est une toile formée avec les fibres du
bananier et qui vient des îles Loutchou; elle est belle, solide et
reçoit très bien la teinture;--la mousseline _sarasi_ est un produit de
Nara, dans la province de Yamato, où l’on trouve la meilleure qualité;
elle est d’ordinaire d’une extrême blancheur; l’_abuya_ de Noto est
également blanche et formée de fils de chanvre;--les cotonnades
proprement dites se nomment _momen_, et le coton non tissé _wata_
(ouate); la bourre de soie s’appelle aussi _wata_ (_ma-wata_).

[227] _Courrier de Lyon_, février 1860

[228] _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. XV, p. 4

[229] En chinois: _tse-ming-tchoung_ «cloche sonnant d’elle-même».

[230] M. le docteur Mène, dans les _Mémoires de la Société des Etudes
Japonaises_, t. III, p. 11.

[231] _Kai-no tama_ «gemmes d’huîtres».

[232] _Gin-tama._

[233] _Kin-tama._

[234] Voy., sur les miroirs chinois et japonais: Julien et Champion,
_Industries anciennes et modernes de l’empire chinois_, 1869, pp. 63 et
234; et la _Revue scientifique_, 2e série, 1880, t. XVIII, p. 1143.

[235] Jap. _a’ugi_. On rapporte que l’impératrice _Zin-gû_, à l’époque
de la guerre des Japonais contre le pays des San-kan (Corée), vit des
chauves-souris (jap. _hen-puku_) qui lui donnèrent l’idée de faire faire
des éventails. Depuis cette époque, on a fabriqué des éventails de
toutes sortes dont l’usage est répandu dans les différentes classes de
la population indigène, aussi bien parmi les hommes que parmi les
femmes. On cite notamment les éventails peints appelés _akome_; les
éventails qui ressemblent à une fleur à demi épanouie et dont se servent
les bonzes et les mèdecins; les éventails des danseuses d’assez grandes
dimensions; les éventails en bois de pin (_hi a’ugi_) en faveur chez les
fonctionnaires publics; les écrans, de forme circulaire, nommés _utiva_,
qui étaient les seuls éventails usités en Chine jusqu’à la dynastie des
_Ming_. Le nom de _uti-va_ leur vient de ce qu’ils sont assez forts et
solides pour servir à battre (_utu_) les vêtements ou à écraser les
insectes; on en fabrique avec du cuir ou des planchettes laquées,
supportées par un manche de bambou; _va_ désigne une sorte particulière
d’écran, dont on fait usage à la cour.

[236] Les chapeaux de bambou (Jap. _take-no ko-kasa_) s’emploient, comme
chez nous les chapeaux de paille, pour se garantir des rayons du soleil.
On a tenté, non sans quelques succès, de les faire accepter dans les
modes européennes. En Chine, ces chapeaux se fabriquent avec des
joncs.--Les parasoles ou parapluies sont dits parasols de Chine
(_kara-kasa_). On en fait remonter l’invention à l’époque de Yu-le-Grand
(XXIIIe siècle avant notre ère); mais les véritables parapluies ne
datent que du règne de _Youen-ti_, de la dynastie des _Weï_ (260 de
notre ère). On fabrique des parasoles de soie et surtout de papier huilé
et impénétrable à la pluie; les principales manufactures se trouvent
dans la province de _Setu_.

[237] _Morning Chronicle_, du 4 février 1858.

[238] On a pu en juger en visitant en 1878, à Paris, le département
Japonais de l’Exposition universelle.

[239] _Zipangu_ est une notation à peine corrompue des mots chinois
_Jih-pen-koueh_ «le royaume du Japon».--Rachid-Eddin, qui écrivait en
1294, désigne ce même pays sous le nom de _Djemenkou_, et Aboulféda sous
celui de _Djemkout_.

[240] _Nippon-wau dai itî-ran_, livr. VII, p. 46.

[241] Saint François Xavier gagna le Japon à bord de la jonque d’un
corsaire chinois. Il était accompagné d’un Japonais converti au
christianisme et baptisé sous le nom de _Paolo de Santa-Fe_. Le hasard
le fit aborder à _Kago-sima_ qui était justement le lieu de naissance de
ce Paolo. Il y fut accueilli avec enthousiasme, et le daïmyau régnant de
Satsouma lui permit de faire des prédications dans toute l’étendue de
son domaine. Sur l’instigation des bonzes, cette permission finit
cependant par être révoquée, et le prince annonça qu’il était défendu à
ses sujets, sous peine de mort, de se livrer aux pratiques du
christianisme. François Xavier dut chercher dans d’autres parties du
Japon les moyens de poursuivre son œuvre d’évangélisation.--Il n’est
peut-être pas inutile de faire observer que, dans les récits des
missions chrétiennes au Japon, non-seulement les grands princes
feudataires, mais même les plus petits daïmyaux, sont qualifiés de
l’épithète de roi. Et c’est par une erreur de ce genre qu’on parle
souvent de l’ambassade envoyée au pape Grégoire XIII par «l’empereur du
Japon». Cette ambassade, à laquelle on fit une réception pompeuse en
Europe, représentait des princes féodaux de l’île de Kiousiou, et
nullement le mikado ou son syaugoun.

[242] _I-i Ka-mon-no Kami._

[243] Le mot _mi-ka-do_, par lequel on désigne l’Empereur, signifie
littéralement «La Grand’porte Impériale». C’est là une des nombreuses
analogies que l’on peut constater entre les Japonais et les Turcs
(Sublime-Porte), dont l’idiome notamment appartient au même système
grammatical.--Aujourd’hui, le titre de mikado est à peu près
complètement abandonné; il a été remplacé par l’ancien titre de _Ten-au_
«l’Auguste du Ciel».

[244] _Comment on crée une religion_, dans la _Revue scientifique_ du 7
mai 1875.

[245] _Gen-rau-in_, sorte de Conseil des Anciens.

[246] _Fu-ken kwai-gi_, sorte de Conseil des Préfectures.





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