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Title: Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième - Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575
Author: Fénélon, Bertrand de Salignac de la Mothe
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième - Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

L'abréviation {lt} signifie livre tournois.



     CORRESPONDANCE

     DIPLOMATIQUE

     DE

     BERTRAND DE SALIGNAC

     DE LA MOTHE FÉNÉLON,

     AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE

     DE 1568 A 1575.


     PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
     Sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.


     TOME QUATRIÈME.
     ANNÉES 1571 ET 1572.


     PARIS ET LONDRES.
     1840.



     DÉPÊCHES, RAPPORTS,

     INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

     DES AMBASSADEURS DE FRANCE

     EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

     PENDANT LE XVIe SIÈCLE.



     RECUEIL

     DES

     DÉPÊCHES, RAPPORTS,

     INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

     Des Ambassadeurs de France

     _EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_

     PENDANT LE XVIe SIÈCLE,


     Conservés aux Archives du Royaume,
     A la Bibliothèque du Roi,
     etc., etc.


     ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS
     _Sous la Direction_
     DE M. CHARLES PURTON COOPER.


     PARIS ET LONDRES.

     1840.



     LA MOTHE FÉNÉLON.



     Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.



     AU TRÈS-HONORABLE

     SIR ROBERT PEEL

     BARONNET.

     CE VOLUME LUI EST OFFERT

     COMME

     UN TÉMOIGNAGE DE RESPECT.

     PAR

     SON TRÈS-DÉVOUÉ ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

     CHARLES PURTON COOPER.



DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON.



CLXIIe DÉPESCHE

--du premier jour de mars 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)

  Projets des Espagnols sur l'Écosse et l'Irlande.--Commissaires
    désignés pour traiter de l'accord sur la restitution de Marie
    Stuart.--Tentative de l'ambassadeur pour ramener le comte de
    Morton à l'obéissance de la reine d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, il est venu à la Royne d'Angleterre ung adviz, de dellà la mer,
comme maistre Prestal, l'un des fuytifz de son royaulme, ayant résidé
deux ans aulx Pays Bas, a esté, au mois de novembre dernier, dépesché
par le duc d'Alve en Escoce. Je croy, Sire, que c'est celluy
troisiesme que je vous ay mandé, qui y avoit esté envoyé, et que
icelluy Prestal, ayant heu privée conférance avec le duc de
Chastellerault, et avec les comtes d'Arguil, d'Atil et aultres
seigneurs de leur party, et permission d'eulx de voir et visiter les
descentes et advenues du pays, il a raporté charge et instruction, de
leur part, escripte de la main du secrétaire Ledinthon au dict duc,
par laquelle il l'a fort instantment sollicité de leur envoyer
promptement du secours; et que, oultre qu'il s'en ensuyvroit le
restablissement de l'authorité de la Royne d'Escoce, il luy a baillé
pour chose fort facille, de restituer la religion catholique au dict
pays, et d'y establyr, ensemble en Yrlande, les choses à la dévotion
du Roy son Maistre, et encores de pouvoir passer à d'aultres si grandz
exploictz en Angleterre, qu'il luy seroit aysé d'avoir la rayson des
prinses et d'aultres bien advantaigeuses condicions des Anglois, s'il
les vouloit poursuyvre; chose qu'on a mandé à la dicte Dame que le
dict duc avoit fort vollontiers escoutée, mais qu'il ne faisoit
semblant de la vouloir encores entreprendre. Néantmoins cella est
cause, Sire, dont elle haste les provisions du dict pays d'Yrlande, et
que, possible, elle inclinera davantaige à passer oultre au tretté de
la Royne d'Escoce. Icelluy Prestal a d'aultres fois tenu quelque lieu
en ceste court, et meintenant il est entretenu par le dict duc, lequel
aussi, à ce que j'entendz, donne entretennement aulx aultres
principaulx fuytifz qui sont en Flandres. Au moins sçay je que le
comte de Vuesmerland et la comtesse de Northomberland ont receu
chacun, despuys naguières, deux mil escuz de luy. Les depputez, qu'il
devoit envoyer par deçà, s'attandent icy, d'heure en heure, et semble
qu'il prétend plus de tirer par leur moyen ce qu'il pourra des prinses
que d'en cuyder avoir la rayson du tout ny la réparation des injures,
mais qu'il le diffère à ung aultre temps, ne voulant, possible, que
cella retarde meintenant son retour; lequel l'ambassadeur d'Espaigne
dit l'accellérer bien fort, et qu'avant la my avril il partyra de
Flandres pour se trouver en Itallye, au temps qu'on dellibèrera de la
guerre de ceste année contre le Turq. Tant y a que ceulx cy monstrent
de se vouloir bien esclarcyr de son intention, premier que de rien
lascher.

Le comte de Morthon a esté receu et ouy avecques faveur de la Royne
d'Angleterre, laquelle luy a, d'abondant, faict avoir fort privée
communication avec les seigneurs de son conseil sur les inconvéniantz
qu'il a allégué, si la Royne d'Escoce estoit restituée. A quoy
toutesfoys se monstrant la dicte Dame toute résolue, et voulant
néantmoins que ledict de Morthon et ceulx de son party ne s'en
puissent pleindre, elle a ordonné six commissaires pour moyenner,
entre luy et les depputez de la Royne d'Escoce, les condicions de
l'accord; et à l'ocasion de quelque sienne souspeçon, elle a changé
aulcuns de ceulx, qu'elle avoit premièrement nommez, mettant au lieu
du marquis de Norampthon et du comte de Lestre, le milord Chamberlan
et Quenolles, avec le Quiper, le comte de Sussex, Cecille et Milmay;
de quoy ne nous trouvans, l'évesque de Roz ny moy, guières contantz,
nous avons procuré que le dict de Lestre y ait esté remiz, lequel
faict à ceste heure le VIIe.

Icelluy de Sussex m'a mandé que, puysqu'à vostre pourchaz, Sire, ceste
restitution se debvoit faire, qu'il estoit raysonnable que Vostre
Majesté respondît de l'observance du tretté par la Royne d'Escoce, et
de prandre, au cas qu'elle n'y obéyst, le party de la Royne
d'Angleterre pour l'y contraindre et vous déclairer en cella son
ennemy. Je luy ay respondu que Vostre Majesté avoit desjà offert de
respondre pour elle sur l'observance de toutes les honnestes et
honorables condicions qu'on la restitueroit, et n'ay passé plus avant.

J'ay fait secrectement exorter, par le cappitaine Coberon, le susdict
comte de Morthon de se vouloir réunyr avec les aultres seigneurs du
pays, et de ne consentyr la délivrance du petit Prince aulx Angloix,
et de se remettre à l'obéyssance de sa Mestresse, l'asseurant qu'elle
luy tiendra droictement tout ce qu'elle luy promettra; et que Vostre
Majesté luy en sera garant. A quoy il m'a faict respondre que, de se
réunyr avec les aultres seigneurs, il ne s'en monstrera jamais
esloigné, pourveu qu'ilz veuillent estre raysonnables de leur costé;
que, de livrer leur petit Prince aulx Angloix, il est fermement résolu
entre ceulx de son party de ne le consentyr jamais; au regard de
recognoistre la Royne d'Escoce, qu'il failloit bien qu'il regardast de
près à ce poinct, pour la seureté de ceulx qui l'avoient envoyé, et
pour la sienne, qui, à la vérité, ne leur pourroit venir plus grande
ny meilleure, ny d'où ilz se peussent toutz mieulx fier, que de la
parolle et promesse de Vostre Majesté, et que pourtant il regarderoit
comme il s'y debvroit conduyre. Néantmoins, Sire, il crainct tant la
restitution de la dicte Dame, parce qu'il l'a fort offancée, qu'il
s'esforcera, en tout ce qu'il luy sera possible, d'interrompre le
tretté, au moins le mettre le plus à la longue qu'il pourra. Sur ce,
etc. Ce 1er jour de mars 1571.



CLXIIIe DÉPESCHE

--du VIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par Joz._)

  Négociation du traité concernant l'Écosse.--Articles relatifs à
    la remise du prince d'Écosse aux Anglais et à l'alliance entre
    l'Angleterre et l'Écosse.--Tentatives faites par le comte
    Bodouel en Danemarck.--Affaires d'Irlande.--_Lettre secrète à
    la reine-mère_ sur la négociation du mariage du duc
    d'Anjou.--Invitation faite au duc de passer en Angleterre;
    demande de son portrait--_Autre lettre secrète_ sur la
    renonciation du duc d'Anjou au mariage, et la proposition du
    mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth.--_Mémoire._ Détails de
    la négociation du traité concernant l'Écosse.--Discussions
    entre les députés.--Prorogation de la surséance
    d'armes.--Négociations avec l'ambassadeur d'Espagne au sujet
    des nouvelles prises faites en mer par les protestans.


     AU ROY.

Sire, j'ay esté requiz par les seigneurs de ce conseil et par les
depputez de la Royne d'Escoce, et encores par le comte de Morthon,
d'envoyer en dilligence ce pourteur devers Vostre Majesté pour la
supplier très humblement d'avoir agréable que l'abstinence de guerre,
laquelle, en commenceant ce tretté, a esté de nouveau prorogée pour
tout ce moys de mars, ayt lieu en vostre royaulme, affin que les
merchans escoussoys, qui ont leurs navyres toutz prestz à y faire
voyle, chargés de grains, de poyssons sallez et aultres marchandises,
y puyssent estre bien receuz, sans qu'il leur y soit donné nul arrest
ny empeschement; nous promettans iceulx du dict conseil que, dans le
premier jour d'avril, les affaires de la Royne d'Escoce seront si
advancez que nous pourrons clairement cognoistre ce qui en aura à
succéder; laquelle surcéance, Sire, ayant esté ainsy envoyée par
hommes exprès en Escoce, si, d'avanture, Vostre Majesté la trouve
bonne, il luy plairra me le mander promptement, parce que le temps
court aus dicts merchans, lesquelz aultrement adviseroient où ilz
pourroient aller ailleurs transporter leurs merchandises.

La Royne d'Escoce a comprins par ung discours, qu'elle a trouvé ez
lettres de Mr de Glasco, que Voz Majestez Très Chrestiennes n'estoient
bien contantes de ce qu'elle avoit passé trop avant à accorder
plusieurs choses à la Royne d'Angleterre, qui luy estoient si
avantaigeuses qu'elle n'avoit garde de les reffuzer, et que pourtant
il falloit à ceste heure attandre que deviendroit le tretté premier
que de parler de nul secours, inférant par là que Voz Majestez
n'avoient grande envye de luy en bailler. Sur quoy elle a dépesché en
dilligence devers monsieur l'évesque de Roz pour me venir remonstrer
qu'elle porte ung extrême ennuy de cestuy vostre malcontantement, et
qu'elle me requiert de vous tesmoigner si elle n'a pas cerché de
procéder toutjour, et en toutes choses, despuys que je suys en ce
royaulme, sellon vostre intention, sans aller aulcunement au
contraire, quoiqu'il luy en deust advenir; et qu'elle supplie bien
humblement la Royne de se souvenir du conseil, qu'elle mesmes luy a
escript de sa main, de ne reffuzer aulcunes condicions à la Royne
d'Angleterre, pourveu qu'elle puysse avoir sa liberté et se tirer hors
de ses mains; et que je vous face entendre à toutz deux l'extrême
dangier où elle a esté, et où elle est encores, non seulement de
perdre son estat et ses subjectz, mais sa propre personne et sa vie,
s'il n'y est remédié ou par le tretté, ou par le secours de Vostre
Majesté; que, touchant le tretté, il n'y a que deux poinctz, de toutz
ceulx qu'on luy a proposez, qui vous puissent venir à desplaysir, l'un
est de la ligue: et quant à celluy là, elle vous supplie de croyre,
Sire, qu'elle souffrira plustost toutes extrémités que de consentyr
qu'il en soit faicte pas une qui ne vous soit agréable, et d'où vous
puyssiez estre en rien offancé, et que de ce mesmes desir sont
pareillement toutz les seigneurs escouçoys qui sont de son party;
l'aultre poinct est de bailler le Prince, son filz, à la Royne
d'Angleterre, et, quant à cella, il est trop certain qu'il n'estoit
possible d'entrer aulcunement en tretté, mais encores qu'elle l'ayt
desjà consenty, ce n'est toutesfoys qu'avec condicion que les
seigneurs d'Escoce l'aprouvent, dont se pourra encores trouver moyen
de le reffuzer; et, à ceste cause, elle tourne suplier Vostre Majesté
que, considéré l'extrémité où elle est, et d'où elle ne peult sortyr
sinon par le secours de voz armes, ou par le tretté, qu'il vous playse
ou luy conseiller d'accorder son filz, duquel aussi la disposition
n'est en ses mains, si aultrement le tretté ne peult succéder, ou bien
luy envoyer ung prompt secours, et elle s'esforcera de le rompre.

Sur quoy, Sire, après avoir, par beaucoup de vrays et bien clairs
argumens, fait cognoistre au Sr de Roz que l'intention de Voz Majestez
estoit fermement au secours et assistance de la Royne, sa Mestresse,
et qu'elle et luy en avoient veu et en voyeroient encores de si
certaines démonstrations que rien ne les en debvoit faire doubter, ny
je ne serois si mal advisé de prendre la matière à cueur si je ne
sentois que vous l'eussiez aultant en affection comme je sçavois
qu'elle touchoit à l'honneur de vostre couronne, sans toutesfois luy
dissimuler que le poinct de la ligue, si elle vous préjudicioit, vous
seroit incomportable, et celluy du Prince ne vous pourroit guière
playre, je luy ay promiz de vous escripre le tout, et luy mesmes en
escript à la Royne. Dont vous plairra, Sire, me remander en
dilligence vostre bon commandement là dessus, affin que j'essaye de
faire toutjour incliner la résolution des affaires, le plus qu'il me
sera possible, à vostre desir, et que ne monstrions, de nostre part,
retarder le tretté.

Ceulx cy avoient heu adviz que le roy de Dannemarc estoit après à
accommoder le comte Boudouel de quelque nombre d'hommes et de
vaysseaulx, pour faire une descente en Escoce, et que le dict Boudouel
luy promettoit de luy mettre entre mains les Orcades, mais cella n'a
pas continué, dont ceulx cy n'en sont plus en payne; mais ilz envoyent
présentement à milord Sideney trente cinq mil escuz et deux grandz
navyres de guerres, pleins de monitions, pour pourvoir aulx choses
d'Yrlande; lesquelles choses toutesfois leur semblent plus asseurées,
despuys ceste dernière bonne et honneste déclaration, que Vostre
Majesté leur en a faicte, et despuys avoir entendu que le Roy
d'Espaigne n'est si adélivré de la guerre des Mores ny de celle du
Turcq, qu'il puysse entreprendre ailleurs; mesmes qu'ilz ont
nouvelles, que le Turc, oultre une très grande armée de mer, en
prépare une bien grande par terré, avec quelque apparance qu'il se
veuille saysir de la Transilvanye pour donner à toute la Chrestienté
assés de quoy n'avoir à entreprendre aultre chose que de toutz
ensemble fermement luy résister. Sur ce, etc.

     Ce VIe jour de mars 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, despuys que j'ay eu remonstré à Mr le comte de Lestre que le
propos de la petite lettre me sembloit estre trop divulgué par decà,
l'on l'a mené bien fort secrectement, et ne s'en parle plus, ny à la
court, ny à la ville, sinon en termes fort réservez et retenuz, mesmes
qu'ung bruict sourd, qui a couru, l'a assez restrainct, qu'on a dict
que le peuple murmuroit de ne se vouloir laysser tromper de ce nouvel
artiffice, ainsy comme l'on l'avoit desjà mené par ung aultre,
l'espace de douze ans; et que, quant bien la résolution de leur Royne
seroit, à ceste heure, de prendre party, qu'ilz vouloient qu'elle
déclairast son successeur à ceste couronne premier que d'y introduyre
ung prince si puyssant comme celluy dont on parloit, affin qu'il n'y
peust prétandre ny droict ny possession, au cas qu'elle vînt à
décéder, premier qu'ilz eussent des enfans. Néantmoins deux du conseil
de la dicte Dame ont dict, despuys trois jours, qu'ilz sçavoient très
bien que, si l'archiduc eust attandu jusques à ceste heure de se
maryer, que indubitablement elle l'eust accepté, et que, si Monsieur
la faisoit requérir, qu'il en auroit bonne responce. Et, à ce propos,
Madame, le comte de Lestre m'a mandé qu'elle a fort curieusement
examiné le Sr de Norrys, à son retour de France, touchant Mon dict
Seigneur, et que luy, tant pour la vérité que par instruction du dict
comte, et pour sa propre affection, l'a miz jusques au ciel,
racomptant qu'avec les excitantes vertuz de son esprit, il habondoit
d'aultres si belles qualitez de taille, de vigueur, maintien, bonne
grâce et beaulté, qu'il se monstroit très accomply en toutes
perfections d'ung prince de trente ans; chose que le dict comte
m'asseuroit qui avoit miz la dicte Dame en ung très grand desir de le
voir, dont me pryoit de luy mander s'il y auroit moyen, qu'allant
elle, cest esté, en son progrès vers la coste de France, Mon dict
Seigneur, soubz colleur de visiter la frontière, vollût s'aprocher de
celle d'Angleterre, et par une marée du matin se laysser veoir de decà
pour s'en retourner, puys après, si ainsy luy playsoit, à la marée du
soir, sans que nulz autres que ceulx qu'il vouldroit le peussent
sçavoir; et que j'entendois bien que les dames vouloient estre
requises, et veoir qu'on fît des dilligences et des démonstrations de
les aymer; et qu'il se trouvoit en ce royaulme beaucoup de
contradisans à ce propos, mais qu'il sçavoit qu'ilz travailloient en
vain, et que une seule présence de Mon dict Seigneur veincroit
ayséement toutes leurs difficultez.

Je ne me suys advancé de rien respondre sinon touchant les dictes
difficultez, que Mon dict Seigneur estoit tel qu'en tout et par tout
il estoit très desirable, et n'y avoit rien en luy qui peult estre
subject à contradiction; et que, touchant passer deçà devant la
parfaicte conclusion des choses, que je n'estimois pas qu'il le vollût
faire, ny que Voz Majestez le luy peussent conseiller, et que je le
supplioys de considérer si, attandu les choses du passé et les
difficultez présentes, que luy mesmes alléguoit, Mon dict Seigneur ne
debvoit aller bien retenu en cest affaire. Le dict comte ne m'a
encores répliqué sinon qu'il desire meintenant une peincture de
Monseigneur fort naïfve, et qui soit de son grand. Sur ce, etc. Ce VIe
jour de mars 1571.


     A LA ROYNE.

      (_Aultre petite lettre à part pour luy estre mize en ses propres
      mains._)

Madame, en lisant la petite lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté
m'escripre, de sa main, par le Sr de Sabran, il m'a prins ung grand
regrect de voir que les choses ne succédoient, sellon que les aviez
proposées, et sellon que vous les desiriez, pour la grandeur du Roy et
de Monseigneur, voz enfans[1]; à quoy, de ma part, je commançoys de
travailler aultant qu'il m'estoit possible, de nettoier les
empeschemens, et pénétrer ez difficultez qui s'y pouvoient trouver de
ce costé, pour faire que Vostre Majesté y vît bientost et bien à clair
ce qu'elle en auroit à espérer. Mais, Madame, je vous suppplie très
humblement qu'entre plusieurs exellantz actes de la vertu de Mon dict
Seigneur, vous luy veuillez infinyement agréer cestuy cy, comme très
exellant et comme péculier à sa magnanimité et à la générosité de son
cueur, qu'il a plus grand que n'est la mesmes royalle grandeur, parce
qu'il la mesprise si elle n'est accomplye de ses aultres perfections
et ornemens, dont je l'en honnore et révère de tout mon cueur; et
m'asseure que Dieu le comblera de quelque aultre honneur et grandeur,
qui ne sera moins à propos et à vostre contantement que ceste cy. L'on
a peu diversement escripre et parler de ceste princesse sur l'oyr dire
des gens, qui quelquefoys ne pardonnent à ceulx mesmes qui sont les
meilleurs, mais, de tant qu'en sa court l'on ne voyt que ung bon
ordre, et elle y estre bien fort honnorée et ententive en ses
affaires, et que les plus grandz de son royaulme et toutz ses subjectz
la craignent et révèrent, et elle ordonne d'eulx et sur eulx avec
pleyne authorité, j'ay estimé que cella ne pouvoit procéder de
personne mal famée, et où il n'y eust de la vertu; et néantmoins ce
que je sçavois que vous en aviez ouy dire, et l'opinion qu'on a
qu'elle n'aura point d'enfans, les dures conditions qui se peuvent
proposer en telz contractz, les artiffices dont l'on a usé ez aultres
partys, et les contradictions qui se descouvrent desjà en cestuy cy,
me faisoient toutjours vous suplier très humblement qu'il vous pleust
y aller fort retenue.

  [1] _Lettre du 2 mars 1571, escritte de la main de la Royne à
  Monsieur de La Mothe Fénélon._ Voir _le Supplément à la
  Correspondance Diplomatique de La Mothe Fénélon_, contenant les
  lettres qui lui étalent écrites de la cour.

Et ayant despuys faict observer le secrétaire Cecille sur ce qu'il
diroit de cest affaire, il m'a esté rapporté, qu'encores qu'il n'en
ayt que fort honorablement parlé, qu'il a néantmoins monstré qu'il ne
le vouloit point, et que mesmes il ne l'espère: car a dict que Mr le
cardinal de Chatillon et le vydame de Chartres en ont bien tenuz de
grandz propos à sa Mestresse, et qu'elle les a escoutez, mais que
c'est à elle meintenant d'y respondre, et qu'il ne voit pas que cella
se puysse bientost accorder, ny estre encores de longtemps accomply;
et que, oultre le poinct de la religion et celluy de la jalouzie des
aultres princes, et encores d'aultres bien grandes difficultez, qui
s'y monstroient, celle là luy semble très grande, que Monsieur est
trop prochain successeur de la couronne de France, et que, le cas
advenant, l'Angleterre cesseroit d'estre royaulme, et viendroit estre
province des Françoys, comme est la Bretaigne, l'exemple de laquelle
les doibt admonester d'y prendre bien garde, et qu'ilz ont besoing
d'ung prince qui veuille renoncer à toutes aultres prétencions, fors à
estre Roy d'Angleterre, ainsy que l'archiduc Charles s'y estoit bien
condescendu; par ainsy, il leur en fauldroit ung qui fût plus esloigné
d'une telle et si grande succession comme celle de France, laquelle
enfin viendroit entièrement absorber la leur.

Qui est ung poinct, Madame, qui ne quadre que bien en Monseigneur
d'Alançon, mais il n'est temps, en façon du monde, d'en parler, car
ayant esté trouvé que mesmes l'eage de Monseigneur ne correspondoit
assés bien, si sa taille et aulcunes aultres siennes qualitez
n'eussent suply, lesquelles seront (si Dieu playt) bientost en Mon
dict Seigneur d'Alençon, il y auroit dangier, si l'on le proposoit,
premier qu'il ne soit ung peu plus grand, qu'elle estimât qu'on se
mouquast d'elle; et s'esfoceroit, possible, de tourner la derrision
sur nous, et de nous nuyre là où elle en auroit le moyen. Mais la
nécessité de se maryer luy croyt, et luy croistra toutjours, de plus
en plus, et, devant deux ans, Mon dict Seigneur d'Alençon sera venu en
disposition de l'estre de son costé, et elle ne l'aura encores trop
passée du sien. Par ainsy, s'il vous semble bon, Madame, de ne rompre
trop court le propos de Mon dict Seigneur, et le laysser encores
courre, ainsy qu'il est commancé, non toutesfoys qu'entre peu de
personnes et fort secrectement, affin qu'il ne nous suscite des
deffiances ny des jalouzies d'ailleurs, ny donne moyen à ceulx cy de
trop s'en prévaloir, l'on le pourra, possible, conduyre peu à peu
jusques au dict poinct de la trop prochaine succession de la couronne
de France, qui est une difficulté, laquelle n'estant que bien
honnorable pour Mon dict Seigneur et aussi pour la dicte Dame, l'on
pourra lors transférer le propos sur Mon dict Seigneur d'Alençon, qui
en est ung degré plus loing; car, sellon le présent estat de la
Chrestienté, si elle demeure en sa résolution de n'espouser sinon ung
prince de qualité royalle, comme elle est, il fault par force que ce
soit ung de Noz Seigneurs, voz enfans, et non aultre, ou qu'elle s'en
passe du tout.

Mais, quant à l'aultre poinct, que Vostre Majesté m'escript, que la
dicte Dame veuille adoupter quelcune de ses parantes, elle n'en a
nulle du costé paternel; et quant au maternel, il n'est en sa
puyssance d'en advancer aulcune jusques là, joinct que ce propos
seroit fort mal prins, pendant qu'elle mesmes monstre de se vouloir
maryer. Tant y a que j'estime que le parlement qu'elle a convoqué ne
se passera sans qu'on la presse ou de prendre party à bon esciant, ou
de déclairer son successeur, car elle s'est desjà obligée, par
l'aultre précédent parlement, de faire l'ung ou l'aultre, dont je
mettray peyne d'en entendre ce qui s'en trettera. Sur ce, etc.

     Ce VIe jour de mars 1571.


INSTRUCTION DE CE QUE JOZ AURA A FÈRE ENTENDRE à leurs Majestez,
oultre ce dessus:

   Qu'après que le comte de Morthon a heu parlé à la Royne
   d'Angleterre et aulx siens, elle a faict, en sa présence, dez le
   XXIIIe du passé, mettre la matière en dellibération de son
   conseil, où l'ung d'entre eulx, voyant qu'elle inclinoit à la
   restitution de la Royne d'Escoce, luy a osé, avec grande
   véhémence, remonstrer qu'elle ne le debvoit faire en façon du
   monde, si elle ne se vouloit exposer à ung trop manifeste dangier
   de perdre toute la seurté, où elle vit meintenant, et la faire
   perdre à son royaulme, allégant que nul d'entre les princes
   chrestiens, ny toutz ensemble, ne seront jamais conseillez de luy
   mouvoir guerre en son pays pour leur particulier intérest, parce
   qu'ilz jugeront bien que la conquête leur en seroit très
   difficile, et encores plus impossible de la conserver; mais que
   ce seroit la Royne d'Escoce qui, par ses prétencions à cestuy cy,
   mettroit incontinent toutes choses en trouble, et attireroit les
   armes estrangières en l'isle, et qu'il supplioit très humblement
   la dicte Dame, et ceulx qui la conseilloient, de croyre que,
   s'ilz commettent à ceste heure une si grand erreur que de la
   restituer, qu'ilz luy verront, devant trois mois, allumer ung feu
   si chauld en Escoce, qu'il ne sera en leur puyssance de
   l'estaindre que l'Angleterre n'en soit embrasée, et leur présente
   religion, possible, fort oppressée, et les deux royaulmes
   réduictz soubz l'ancienne obéyssance, qu'il a appellée _tirannye
   du Pape_.

   A quoy nul de la présence, pour ne tumber en souspeçon de la
   religion, ou pour n'estre veu partial à la Royne d'Escoce, n'a
   ozé rien contradire; et la Royne seule, bien qu'avec visaige
   troublé, luy a respondu que les inconvéniantz, qu'il alléguoit,
   estoient fort à craindre, mais qu'il y en avoit d'aultres non
   moins, ains beaulcoup plus à doubter que ceulx cy, qui l'avoient
   desjà faicte résouldre à la restitution de la Royne d'Escoce; et
   que pourtant, elle les prioyt toutz de cesser désormais à
   débattre si elle la debvoit restituer ou non, et seulement qu'ilz
   regardassent de bien prez à quelles bonnes seuretez et conditions
   elle la restitueroit.

   Sur laquelle résolution ayant la dicte Dame depputé six
   commissaires, pour procéder au tretté, le comte de Morthon a
   desjà comparu deus foys par devant eulx, auquel ilz ont remonstré
   que la Royne, leur Mestresse, estoit bien fort pressée par la
   Royne d'Escoce et par les princes de son alliance, et encores par
   les seigneurs escouçoys, qui tiennent son party, de la restituer;
   et qu'y estant aussi elle mesmes par plusieurs considérations de
   son propre intérest, et du repos de son royaulme, disposée, elle
   avoit bien vollu, premier que de passer oultre, le faire
   appeller, affin qu'il regardât qu'est ce qu'il desiroit obtenir
   pour la seureté du petit Prince d'Escoce, pour la sienne, et de
   tous ceulx qui ont suivy son party, car elle mettroit peyne d'y
   pourvoir.

   A quoy le dict de Morthon a respondu que la dicte Royne d'Escoce
   estoit à juste titre depposée de son estat, et le Prince, son
   filz, légitimement établi en icelluy, tant par la cession d'elle
   mesmes, que par aprobation des Estatz, et qu'il estoit desjà en
   actuelle possession d'estre Roy, par ainsy qu'il ne failloit
   toucher à ce poinct; mais que, s'il grevoit à la Royne, leur
   Mestresse, de tenir davantaige la dicte Dame en son royaulme,
   qu'ilz la renvoyassent en Escoce, en quelque lieu où elle peult
   s'entretenir, sans toutesfois oster l'authorité à son filz; et
   que desjà la Royne d'Angleterre avoit bien esprouvé combien il
   luy estoit utille à son royaulme que le gouvernement ne fût point
   changé, lequel se pouvoit ayséement meintenir avec son ayde,
   pourveu qu'elle leur continuast l'entretennement de trois mil
   hommes, comme elle avoit faict jusques icy.

   Il luy a esté répliqué que la Royne, leur Mestresse, n'avoit
   forny à l'entretènement des gens de guerre en Escoce, ny n'avoit
   tenu si longtemps son armée en la frontière, que à cause de ses
   rebelles, qui s'étoient retirez par dellà, laquelle occasion
   cessant à ceste heure, il y auroit trop de dangier que de quel
   aultre mouvement d'armes qui s'y recommençât, les estrangiers
   n'y fussent attirez; considérant mesmement que les quatre
   principaulx seigneurs du pays, et toute la noblesse et le peuple,
   estoient du party de la dicte Royne d'Escoce, laquelle,
   d'abondant, offroit, de son costé, pour sa restitution, de bien
   honnorables condicions à leur Mestresse, et pourtant elle estoit
   toute résolue de passer oultre au dict tretté.

   Icelluy de Morthon leur ayant remémoré là dessus plusieurs grandz
   inconvéniens, si elle la restituoit, leur a, de rechef, proposé
   le premier expédient, de la remettre en quelque lieu en Escoce,
   où elle se puysse entretenir, sans changer rien du présent estat
   du gouvernement, et si, d'avanture, elle ne se veult passer d'y
   vivre en privée, qu'on luy baille quelque petit lieu où elle soit
   mestresse; et a requiz, au reste, que, pour conduyre les choses à
   bonne fin, ilz veuillent faire proroger l'abstinence de guerre
   encores pour deux mois, affin de mettre leur pays en quelque
   repos, et que pareillement leurs merchandz, qui ont desjà leurs
   navyres chargés de bledz, d'aranc, de saulmon sallé, et aultres
   denrées, et toutz prestz à faire voille, ne soient poinct
   arrestez en France.

   Sur laquelle dernière proposition ayant l'évesque de Roz esté
   appellé, et estant premièrement venu consulter de l'affaire
   avecques moy, il a, en leur présence et moy, par sollicitation
   fort vifvement incisté que nulle aultre prorogation debvoit estre
   faicte que de passer oultre, tout présentement, au dict tretté,
   attandu que, dans vingt quatre heures, toutes difficultez
   pouvoient estre vuydées, et les affaires demeurer entièrement
   bien accommodez. Mais parce qu'ilz luy ont remonstré qu'encor y
   courroit il toutjour quelque temps, il s'est enfin condescendu de
   leur accorder le dict renouvellement d'abstinence, encores pour
   tout ce mois, soubz promesse toutesfois qu'ilz luy ont faicte
   que, dans le premier jour d'apvril, les choses seront si
   advancées qu'on ne doubtera plus du succez qu'elles debvront
   avoir. Et semble, à la vérité, qu'aulcuns des commissaires
   procèdent droictement et en bonne sorte à l'expédition de cest
   affaire, mais les aultres s'esforcent bien fort de le traverser.

   Le lundy de caresme prenant, estant l'ambassadeur d'Espaigne, qui
   est icy, venu prandre son disner en mon logis, il m'a dict que,
   le jour précédent, le cappitaine Orsay, gouverneur de l'isle
   d'Ouyc, luy estoit venu dire, de la part de la Royne
   d'Angleterre, touchant plusieurs ourques fort riches, qu'on a
   nouvellement prinses sur les subjectz de son Maistre, qu'elle
   estoit contante de jetter aulcuns de ses grandz navyres dehors
   pour chastier les pirates, et mesmement ceulx qui s'advouhent au
   prince d'Orange, si les merchans luy vouloient accorder quelque
   petite contribution pour les frais de l'armement, parce qu'il
   n'estoit raysonnable qu'elle le fit à ses despens; et qu'avec la
   colleur de ce propos le dict Oursay luy avoit aussi demandé s'il
   vouloit point parler à la Royne, sa Mestresse, s'asseurant
   qu'elle l'oirroit fort vollontiers.

   A quoy le dict sieur ambassadeur luy avoit respondu qu'il luy
   sembloit que les merchans ne vouldroient jamais consentyr à nul
   nouveau subcide, et luy aussi ne le leur vouldroit conseiller,
   pour la conséquence qui s'en pourroit ensuyvre, laquelle il
   pensoit bien que le Roy, son Maistre, ne vouldroit oncques
   aprouver, joinct qu'il avoit toutjour estimé estre du desir et
   intention, et encores du proffict de la Royne d'Angleterre, que
   la mer fût nette; et elle la pouvoit nettoyer par une seulle
   parolle, parce que les pirates n'armoient, ny s'équipoient, ny
   avoient leur retrette qu'en son royaulme; mais, si luy, qui avoit
   charge en l'isle d'Ouyc, et les aultres cappitaines de la dicte
   Dame se vouloient employer de bonne sorte contre les dicts
   pirates, il procureroit que les merchans leur en fissent une bien
   honneste recognoissance;

   Et, au regard de parler à la dicte Dame, que, toutes les foys
   qu'elle luy feroit entendre d'avoir agréable qu'il exerceât son
   office vers elle, comme il faisoit auparavant les prinses, qu'il
   le feroit très vollontiers, et luy demanderoit audience, et luy
   yroit toutjour faire entendre les bonnes intentions et vollontez
   du Roy, son Maistre. Et a opinion, le dict sieur ambassadeur, que
   la dicte Dame l'avoit plus envoyé pour ce dernier poinct, affin
   d'atacher une nouvelle pratique de s'accommoder avec le dict Roy,
   son Maistre, sur les choses passées, que non pour ces nouvelles
   prinses des pirates.

   Cependant le dict ambassadeur et moy avons esté advertys que,
   dans ceste rivière de Londres, et en la coste d'Ouest, aulcuns
   particulliers équippent huict ou dix fort bons navyres de guerre
   avec semblant qu'ilz veulent aller aulx Indes, mais le dict
   ambassadeur publie et faict publier tout haut que Pero Melendes
   les attand au passaige.



CLXIVe DÉPESCHE

--du XIIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Discussion du traité concernant l'Écosse.--Refus du comte de
    Morton d'adhérer aux articles proposés.--Menace faite contre
    lui par Élisabeth.--Avis donné par Walsingham que le mariage du
    duc d'Anjou avec Marie Stuart est résolu en France.--Changement
    produit par cette nouvelle sur les résolutions de la
    reine.--Insistance de l'ambassadeur pour empêcher l'évêque de
    Ross de consentir à aucune discussion qui puisse retarder le
    traité.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Communications toute
    confidentielles faites par Leicester sur le projet de mariage
    du duc d'Anjou avec Élisabeth.


     AU ROY.

Sire, après que l'abstinence de guerre a esté accordée, encores pour
tout ce mois de mars, entre les depputez d'Escoce de l'ung et de
l'aultre party, et que la déclaration a esté faicte au comte de
Morthon comme la Royne d'Angleterre vouloit résoluement passer oultre
au tretté, les commissaires de la dicte Dame luy ont proposé qu'il
debvoit adviser à deux poinctz: l'un, de se rétracter de la procédure,
que luy et ceulx de son dict party avoient faicte pour depposer la
Royne d'Escoce, parce qu'ilz n'avoient nulles raysons, tant apparantes
fussent elles, que les princes souverains les vollussent jamais
approuver, ausquelz toutesfoys, comme à ceulx qui estoient constituez
de Dieu pour suprêmes juges et exécuteurs des derniers jugemens en
terre, ceste cause debvoit enfin parvenir; le segond, que ne voulant
plus la Royne, leur Mestresse, meintenir la dicte cause de sa part, il
regardât qu'est ce qu'il desiroit luy estre pourveu par le tretté pour
la seureté sienne, et de ceulx qui l'avoient envoyé.

Ausquelles deux choses, comme il s'efforçoit d'y vouloir respondre
assés promptement et sans ordre, aulcuns des dicts commissaires l'ont
prié, et croy que artifficieusement, affin de luy dresser cependant sa
responce, qu'il ne se vollust haster de la bailler jusques à ce qu'il
en eust bien à loysir conféré avec ses collègues, parce que leur
Mestresse s'attandoit d'estre ceste foys résolue de son intention,
affin de se résouldre elle mesmes des moyens qu'elle auroit, puys
après, à tenir sur tout le reste du tretté. Dont, à deux jours de là,
le dict de Morthon est retourné devers les dicts commissaires, et leur
a respondu que les occasions, pour lesquelles la Royne d'Escoce estoit
deschassée de son estat, avoient piéçà esté nottiffiées à la Royne
d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil avec tant de preuve et
de vérité qu'il ne vouloit à présent y dire, ny desduyre, sinon cella
mesmes qui desjà avoit esté dict et miz par escript, et qu'il tournoit
le produyre de rechef devers eulx; dont leur a exibé incontinent la
procédure faicte à Yorc: et, quant au segond poinct, il les prioyt de
considérer qu'aussitost que la juste privation et puis la dimission
vollontaire de la dicte Dame avoient esté déclairées, le Prince son
filz avoit légitimement esté subrogé en l'estat, et desjà couronné Roy
d'Escoce; auquel luy et les bons subjectz du pays avoient presté la
foy et sèrement, duquel ilz ne vouloient, ny pouvoient avec leur
honneur, meintennant se despartyr; et pourtant, il suplyoit la Royne
d'Angleterre de les vouloir toutjours favoriser et soubstenir en
cestuy leur juste et honneste debvoir, attandu mesmement que les
choses en Escoce s'estoient, jusques icy, conduictes, et se
conduysoient encores fort bien et par bon ordre, soubz l'auctorité du
jeune Roy; et que, quant bien elle le vouldroit habandonner, qu'ilz
n'auroient pourtant ny faulte de moyens ny de forces pour le
soubtenir, et pour contraindre le reste du royaulme de luy obéyr.

Laquelle responce estant par quatre des dicts commissaires raportée à
la Royne d'Angleterre, elle a dict qu'elle sentoit l'arrogance et la
dureté d'un cueur bien obstiné, et qu'elle sçavoit que le dict Morthon
ne l'avoit apportée telle de son pays, ains l'avoit aprinse icy
d'aulcuns de ceulx mesmes du conseil, lesquelz elle vouloit bien dire
qu'ilz estoient dignes d'estre penduz à la porte du chasteau, avec un
rollet de leur adviz au coul; et que sa vollonté estoit que le dict
Morthon ne bougeât ou de Londres, ou de la suyte de sa court, jusques
à ce que quelque bon expédiant eust esté miz en cest affaire.

Ceste démonstration de la dicte Dame nous a donné quelque argument de
bien espérer de son intention; mais l'artifice des adversaires l'a
bientost destournée, car, oultre leurs trames de court, et celles
qu'ilz pratiquent encores en Escoce, voycy, Sire, ce que a escript le
Sr de Valsingan à la dicte Dame du costé de France: qu'il a descouvert
ung propos, qui se mène bien chauldement pour maryer Monsieur, frère
de Vostre Majesté, avec la Royne d'Escoce, et que le Pape luy promect
la dispence et beaucoup d'avantaiges au monde en faveur du dict
mariage, et que les choses en sont si avant que Mon dict Seigneur
promect d'y entendre, aussitost que, par ce tretté, la dicte Dame sera
restituée en son estat; et que, ores que le tretté ne succède, qu'il y
a entreprinse dressée pour la venir tirer par force hors d'Angleterre.
A ceste cause, il suplye sa Mestresse de vouloir bien considérer
lequel des deux inconvénians elle ayme mieulx évitter; et que, quant
à luy, il ne luy peult dire sinon qu'elle sera très mal conseillée, si
elle se dessaysyt jamais de la Royne d'Escoce.

Cest adviz a renouvellé une si extrême jalouzie dans le cueur de ceste
princesse, que je tiens le tretté non seulement pour beaucoup
traversé, mais toutz les affaires et la personne mesmes de la dicte
Royne d'Escoce en assés grand dangier. Et desjà ayant commancé la
dicte Royne d'Angleterre de procéder plus estroictement avec le dict
de Morthon, elle a faict dire à l'évesque de Roz qu'il veuille bailler
une responce par escript aulx choses que icelluy de Morthon a dictes,
et produictes de rechef, contre sa Mestresse; et qu'encores qu'elle,
de sa part, n'en demeure que bien satisfaicte, que néantmoins cella
servyra beaucoup de donner aucthorité au tretté: qui est ung poinct,
Sire, pour non seulement acrocher la matière, mais pour attribuer, peu
à peu, de l'authorité et jurisdiction à ceste couronne sur celle
d'Escoce. Dont m'a semblé de conseiller à l'évesque de Roz de n'en
faire rien, et de n'entrer, en façon du monde, à contester icy les
droictz et tiltres de sa Mestresse, comme n'estant, à présent,
question de cella, ny d'aulcune aultre chose que de tretter
amyablement, entre les deux Roynes, de la restitution de celle qui est
hors de son estat; et que le dict Morthon n'avoit que faire au dict
tretté, sinon pour y requérir, si bon luy sembloit, sa seurté et celle
des siens; à quoy pouvoit estre pourveu par ung seul article, après
que les aultres seroient accordez; et qu'à cette occasion il requist
d'estre procédé promptement avecques luy, et avec les aultres depputez
de la Royne, sa Mestresse, sur les articles desjà proposez, ou bien
leur donner congé de s'en retourner. Et ay tant faict qu'il s'est
fermement arresté d'en user ainsy; dont espère qu'en brief nous aurons
ou la conclusion, ou la ropture du dict tretté, et que je vous pourray
informer des particullaritez que m'avez escriptes par vos dernières du
XIXe du passé, touchant vostre vertueuse et prudente résolution en
cest endroict[2], laquelle je mettray peyne qu'elle puysse réuscyr
bien utille, et qu'elle soit aydée et favorisée d'icy, ou aulmoins non
oprimée par les forces de ce royaulme; vous suppliant très humblement,
Sire, de différer, jusques à mes prochaines, l'expédition du frère du
cappitaine Granges, qui arrivera bientost devers Vostre Majesté, parce
que c'est sur luy qu'il semble estre bon de faire fondement, estant
homme solvable et de bonne intention. Sur ce, etc.

     Ce XIIe jour de mars 1571.

  [2] Cette lettre annonce la résolution formelle du roi d'envoyer
  en Écosse, pendant six mois, à partir du premier mars, le secours
  de quatre mille écus par mois, sollicité par les députés de Marie
  Stuart. Voir le _Supplément à la Correspondance Diplomatique de
  La Mothe Fénélon_.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, par ung commung amy, que Mr le comte de Lestre et moy avons
accoustumé de nous communiquer l'ung et l'aultre, lequel il envoya
hyer quéryr, il m'a mandé qu'il a toutjour esté du party de France, et
qu'il luy importe, de toute sa fortune et mesmes de la vie, qu'il se
meintiegne tel, et qu'il puysse relever toutjour le dict party en
Angleterre, aultant que faire se pourra; dont s'estant opposé jusques
icy à ceulx, qui y soubstiennent la part d'Espaigne, et au mariage de
l'archiduc, il a attandu l'oportunité de voir qu'à bon esciant la
Royne, sa Mestresse, se vollût maryer, et que la nécessité la
contraignît de l'estre, et lors il luy a persuadé, puysqu'elle ne
vouloit avoir sinon ung prince de sa qualité, qu'elle deust en toutes
sortes prandre Monseigneur, vostre filz; et que, quant ung ange du
ciel m'annonceroit, à ceste heure, aultrement, parce qu'il sçavoit
que, en France et en ce royaulme, l'on en faict divers discours, je ne
vollusse croyre que la dicte Dame ne fût toute résolue de prandre
party, et très bien disposée à celluy de Mon dict Seigneur, et avec
telle affection qu'il se trouvoit en terme d'estre ruyné et perdu, si
le propos ne se continuoit, comme il l'a commencé; car ceulx mesmes,
qui y estoient les plus contraires, qui sont ses ennemys, impryment à
la dicte Dame que la froydeur, dont l'on y va en France, et celle du
cardinal de Chastillon icy, et ce que je n'en parle point, procède du
dict comte mesmes, qui veult meintenant faire tumber la résolution et
la nécessité, où la dicte Dame en est, à l'espouser à luy; et soubz
main ayantz fort estroictement conféré de l'affaire avec l'ambassadeur
d'Espaigne, ilz mettent, à ceste heure, en avant à la dicte Dame
d'espouser le filz ayné de l'Empereur, l'eage duquel ilz asseurent n'y
avoir à dire d'icelluy de Monseigneur que de demy an, et qu'il est de
plus belle taille que l'archiduc; lequel l'Empereur a finement maryé
ailleurs pour réserver ce party à son filz; et qu'il est très certain
que la dicte Dame, si elle ne trouve correspondance en France, qu'elle
fera des résolutions ailleurs, qui, possible, nous seront
dommageables; qu'il ne pense pas que Voz Majestez Très Chrestiennes ne
cognoissent assés que ceste princesse et son royaulme sont à desirer,
et que Mon dict Seigneur ne peult avoir que honneur de desirer l'ung
et l'aultre, et de s'advancer de les demander toutz deux; mesmes
qu'il n'est pas fille, pour debvoir craindre que ung reffuz luy puysse
faire perdre un aultre party; et que, s'il veut qu'on y aille
secrectement, qu'encores le veult on plus de ce costé, mais au moins
que Voz Majestez fissent dire ou escripre quelque chose, en la plus
convenable façon qu'elles adviseroient, pour faire voir qu'elles
recognoissent la bonne intention de ceste princesse; qu'elles la
veulent entretenir, et qu'il ayt moyen de luy parler librement de
l'affaire, de respondre aux difficultez qu'on y vouldra opposer, et le
conclurre premier qu'il soit publié; qu'il failloit qu'il fût bientost
résolu de cecy, parce qu'il ne vouloit, ny n'estoit besoing pour nous,
qu'il demeurast hors du nombre de ceulx qui tretteront party à la
dicte Dame, ains, d'où qu'elle en preigne, qu'il soit toutjour ung des
premiers qui s'en mesle; et par ainsy que, si le singulier desir,
qu'il a vers la France, ne luy réuscit, qu'il advisera, le mieulx
qu'il pourra, de s'accommoder vers l'Espaigne.

Je luy ay respondu que Mr le cardinal de Chastillon avoit ouvert ce
propos, et que j'estimois qu'il avoit le soing de le conduyre, et que
Voz Majestez ne m'en avoient encores rien mandé en particulier;
seulement je cognoissois, par toutes voz lettres, qu'il y avoit, de
vostre part, une très grande affection de confirmer davantaige
l'amytié, bonne intelligence et alliance, avecques la Royne, sa
Mestresse, et qu'il ne tiendroit qu'à elle que cella se perpétuât
jamais; que je ne faisois doubte que le bruict du dict mariage n'eust
faict descouvrir en France, et icy, qu'il y en a infinys qui seroient
très marrys qu'il succédât, et qui s'esforceroient d'y mettre toutz
les obstacles, qu'il leur est possible, jusques à s'ayder de faulces
inventions, comme est celle qu'il m'avoit mandée qu'on trettoit de
maryer Mon dict Seigneur avec la Royne d'Escoce, et que luy et Mr le
cardinal de Lorrayne et Mr le Nunce en heussent tenu de bien estroictz
conseilz ensemble, chose qui n'avoit nulle apparance de vérité; mais
il estoit bien certain qu'on avoit dict et escript tant de difficultez
de deçà, qu'il ne debvoit trouver estrange que Voz Majestez en
demeurassent en quelque suspens; que je vous escriprois dilligentement
le tout par le menu, et vous représanterois fort expressément sa bonne
intention, et celle qu'il m'asseuroit telle de sa Mestresse, que les
anges mesmes ne m'en debvoient faire rien croyre au contraire, affin
de luy en randre response le plus tost que faire se pourroit. Et par
ce, Madame, que j'ay devant les yeulx les trois considérations, que
m'avez mandées par le Sr de Sabran, sur lesquelles je vous ay despuys
faict entendre ce qui m'en semble, je vous supplie très humblement me
commander, à ceste heure, quel ordre, quel langaige et quel moyen
j'auray à y tenir; et sur ce, etc. Ce XIIe jour de mars 1571.



CLXVe DÉPESCHE

--du XVIIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)

  Irrésolution des Anglais sur le parti qu'ils doivent prendre à
    l'égard de Marie Stuart.--Vive insistance de l'ambassadeur pour
    qu'il soit procédé au traité.--Discussion des articles
    proposés.--Négociation des Pays-Bas; plaintes et menaces
    d'Élisabeth contre le roi d'Espagne.


     AU ROY.

Sire, la Royne d'Angleterre a esté si vifvement persuadée par une
partie des siens, et non moins dissuadée par l'aultre, de restituer
la Royne d'Escoce, qu'elle s'est enfin trouvée de ne sçavoir bonnement
ausquelz incliner; et eulx mesmes, par les raysons les ungs des
aultres, ont esté si irrésoluz et ont tant crainct que les
inconvénientz qui pourroient advenir, si ceste princesse estoit
restituée, et ceulx aussi qui certainement adviendroient, si elle ne
l'estoit pas, leur fussent par après redemandées, qu'ilz avoient une
foys délayssé, de toutz costez, de plus en parler; seulement ilz
s'aydoient d'artiffices et de bruictz, et d'inventions, pour mouvoir
la dicte Dame chacun à son opinion, comme si elle s'y résolvoit d'elle
mesmes; et pressoient l'évesque de Ross de respondre aulx accusations,
que le comte de Morthon avoit, de rechef, produictes contre sa
Mestresse. Mais s'estant le sieur évesque fermement résolu à ce que
nous avons arresté, qu'il n'entreroit en aulcune contestation de
droict, ny de tiltre, ny de la personne de la Royne, sa Mestresse; et
n'ayant, ny luy ny moy, pour cella cessé de presser noz amys sur
l'advancement du tretté, ny, de ma part, obmiz de solliciter par
offres, par prières, et encores par menaces, le comte de Morthon; l'on
est, despuys trois jours, retourné à continuer le dict tretté, lequel
semble que les commissaires, pour l'honneur et pour la seureté de la
Royne, leur Mestresse, le veulent meintenant restreindre à quatre
poinctz:

Le premier est d'asseurer si bien ceulx du contraire party, qu'ilz
n'ayent à se doubter à jamais ny de leurs personnes, ny de leurs
biens, ny de leurs estatz; et que, pour ceste occasion, il soit
réservé lieu et auctorité en Escoce aulx comtes de Lenoz et de
Morthon, par où ilz n'ayent occasion de craindre le contraire, et que
la capitulation, qui s'en fera, soit en forme ung peu plus expresse
qu'on n'a accoustumé d'user aulx aultres rébellions, parce qu'ilz ont
estably et couronné ung Roy contre la Royne d'Escoce. Le segond poinct
est d'avoir le Prince d'Escoce, d'où deppend toute la conclusion de
l'affaire; et, de tant que le dict Prince est en la garde du comte de
Mar, lequel n'obéyst à la Royne d'Escoce, qu'elle monstre par raysons
probables comme elle le pourra faire venir ez mains de la Royne
d'Angleterre. Le troisiesme est de bailler des ostaiges, et iceulx si
principaulx qu'on ne puysse sans leur vollonté, ou contre icelle,
dresser rien en Escoce au préjudice de ce royaulme. Et le quatriesme
poinct est de consigner aulcunes des meilleures places du pays à la
dicte Royne, leur Mestresse, ou accorder qu'elle en y puysse faire
fortiffier quelques unes.

Auxquels quatre poinctz iceulx depputez de la Royne d'Escoce ont desjà
baillé des responces, fort aprochantes de l'accord, sinon au dernier,
lequel ilz ont du tout reffuzé, allégans que je leur avois desjà
signiffié, s'ilz accordoient nulles places aulx Anglois, qu'il
failloit qu'ilz en accordassent aultant à Vostre Majesté; et est
l'évesque de Ross en ceste opinion qu'on n'incistera par trop à cest
article. Néantmoins il me semble qu'on procède sur icelluy et sur les
aultres par grandes difficultez, et que la matière n'est encores
preste à conclure; dont attendons la responce de la Royne d'Escoce sur
les particullaritez, que luy avons desjà escriptes, affin de la mander
incontinent à Vostre Majesté.

Les depputez de Flandres sont arrivez, lesquelz seront ouys après
demain, et cependant huict des principaulx seigneurs de ce conseil,
qui estoient lundy dernier en ceste ville, ont faict venir vers eulx
l'ambassadeur d'Espaigne, auquel ayant faict honneur et bonne
réception, ilz luy ont assés sommairement parlé du faict des prinses,
mais ilz se sont asprement pleintz à luy de ce qu'on avoit miz en
pryson ung anglois en Espaigne, parce qu'il avoit adverty la Royne, sa
Mestresse, des mauvaises pratiques que Stuqueley meine par dellà
contre elle, et des aprestz, qui se font en Espaigne, pour faire une
entreprinse en Yrlande; sur quoy ilz luy vouloient bien dire que le
dict Anglois estoit injustement dettenu, par ainsy qu'il advisât de le
faire mettre en liberté; et que la Royne, leur Mestresse, n'avoit
donné aulcune occasion au Roy, son Maistre, d'attempter rien par armes
contre elle, ny contre ses pays; et, quant il le vouldroit faire,
qu'elle sçayt comme y résister, et comme encores prendre assés de
revenche, pour luy donner occasion de s'en repentyr, ensemble à ceulx
qui le luy auront conseillé. Sur quoy le dict sieur ambassadeur a
respondu que rien de semblable n'estoit encores venu jusques à sa
cognoissance, et qu'il en escriproit en dilligence au Roy, son
Maistre; néantmoins qu'il ozoit prandre sur le périlh de sa vie que ce
qu'ilz luy disoient, de l'entreprinse d'Yrlande, estoit une chose
faulce et supposée, et qu'il n'entendoit, à présent, aultre chose de
l'intention du Roy, son Maistre, sinon qu'il l'avoit fort bonne, de
persévérer en bonne paix et en l'ancienne confédération qu'il a avec
la Royne, leur Mestresse, et avec son royaulme. Dont, de là en avant,
leurs propos se sont continuez avec plus de gracieuseté, de sorte
qu'ilz se sont despartys bien contantz les ungs des aultres. Despuys
j'ay sceu qu'on prépare d'envoyer pour cest effect le jeune Coban
devers le Roy Catholique, et qu'on dresse ung armement de huict grandz
navyres, soubz la conduicte de Milord Grey, pour cependant garder la
coste d'Yrlande, et qu'on envoye nouvelles provisions et argent à
milord Sideney, affin de pourvoir à la deffance du pays, et qu'on a
faict cryer icy que ung chacun ayt armes, chevaulx et équipage, prestz
pour marcher, quant la Royne le commandera. A la vérité ceulx cy
monstrent de parolle qu'ilz veulent accorder des différans des
prinses, mais ilz continuent encores par effect d'arrester toutjours
les navyres et merchandises des subjectz du Roy d'Espaigne; et,
despuys peu en çà, ilz ont faict descharger huict grandes ourques bien
fort riches en divers portz de ce royaulme; et si, avoient desjà donné
congé à aulcuns particulliers, qui avoient armé, d'aller aux Indes,
mais, despuys six jours, on a mandé d'arrester toutz navyres, affin de
servyr à la deffance d'Yrlande, si l'on voit qu'il en soit besoing.
Sur ce, etc.

     Ce XVIIe jour de mars 1571.



CLXVIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais à la conduite du Sr Rydolfi._)

  Audience.--Réception faite à lord Buchard à Paris.--Satisfaction
    de la reine sur la réponse du roi au sujet de
    l'Irlande.--Plainte contre les entreprises que le roi d'Espagne
    projette sur ce pays.--État de la négociation concernant
    l'Écosse.--Mort du cardinal de Chatillon.


     AU ROY.

Sire, estant allé, jeudi dernier, affin de satisfaire aulx depputez de
la Royne d'Escoce, trouver la Royne d'Angleterre à Grenvich, j'y suys
arrivé sur le poinct que ceulx de son conseil venoient de débattre,
devant elle, les poinctz du tretté avec tant de contention entre
eulx, qu'elle avoit esté contraincte de dire à l'ung de la compaignie
qu'il estoit un fol et ung téméraire, luy deffandant de plus se
trouver en sa présence au dict conseil; dont n'est venu que bien à
propos que j'aye heu à parler à la dicte Dame d'une aultre matière
plus gracieuse, premier que de luy toucher de celle là. Et ainsy luy
ay dict qu'il y avoit assez longtemps que je n'avois receu des
nouvelles de France, et que je venois exprès ceste foys pour voir et
sçavoir des siennes, affin d'en faire part à Voz Très Chrestiennes
Majestez, qui ne pourriez recevoir plus grand playsir que d'entendre
de la belle et bonne disposition, en quoy, grâces à Dieu, je la
voyois; et que Vous, Sire, par voz dernières du XIXe du passé,
monstriez desirer qu'elle fût demeurée bien satisfaicte de la
responce, que luy aviez faicte sur les choses d'Yrlande, et me
commandiez la luy représanter de rechef, et que vostre dellibération
estoit de conserver inviollablement la bonne amytié, que vous aviez
avec elle.

La dicte Dame, avec grand playsir, m'a respondu que, puysque je ne luy
comptois point des nouvelles de France, elle me vouloit dire que
l'entrée de Vostre Majesté estoit desjà faicte, dez le premier mardy
de mars, de laquelle milord de Boucart luy avoit mandé plusieurs
choses honnorables et bien fort magniffiques, et luy avoit aussi
escript du combat de la barrière, et de voz aultres exercisses, bien
fort à la louange de Vostre Majesté, et de Monseigneur vostre frère,
et de vostre court; et qu'ung sien escuyer, qu'elle avoit envoyé avec
le dict de Boucard, lequel estoit desjà de retour, affermoit que, sans
faire comparaison de roys, parce qu'il n'en avoit jamais veu nul
aultre que Vostre Majesté, il n'estoit possible que prince, ny
seigneur, ny gentilhomme, peult aller plus gaillardement, ny avec
plus d'adresse, à toutes sortes de combat de pied et de cheval, qu'il
vous y avoit veu aller; et luy en avoit racompté aulcunes
particullaritez, qu'elle avoit prins si grand playsir de les ouyr,
qu'elle les luy avoit faictes redire plusieurs foys, non sans bien
fort souhayter qu'elle eust peu estre une tierce royne, présente à les
voir; et qu'à la vérité, elle eust trop vollontiers réservé pour elle
la commission de s'aller conjouyr avec Voz Très Chrestiennes Majestez
de voz présentes prospéritez, que de l'avoir donnée à milord de
Boucard, si ainsy se fût peu faire; ès quelles prospéritez elle
comptoit celle là pour bien grande, que la Royne Très Chrestienne se
trouvoit relevée de tout son mal, sinon de celluy de la groysse,
duquel elle accoucheroit, avec l'ayde de Dieu, bien heureusement dans
neuf mois prochains, me priant là dessus l'excuser, si, pour jouyr du
portraict de la dicte Dame, parce que c'est ung seul contantement
entre les princes, qui aultrement ne se voyent jamais, elle aprouvoit
le larrecin qu'on en avoit faict en France, et l'a tiré incontinent de
sa pochette pour me le monstrer, me demandant si elle estoit ainsy en
bon poinct, et le teint si beau, comme la peinture le remonstroit; et
qu'au reste elle ne vouloit faillir de vous randre le plus exprès
grand mercys, qu'il luy estoit possible, pour la tant favorable
réception, que vous aviez faicte non seulement à milord de Boucard,
car celle là estoit convenable pour ung qui eust esté plus grand que
luy, bien qu'il soit son parant, mais encores à toutz ses aultres
gentishommes, qu'elle avoit envoyez en sa compaignie, qui s'en
louoient infinyement: de quoy elle vous avoit une bien fort grande
obligation, et réputoit trop plus que bien employé l'honneur qu'elle
avoit desiré vous faire par ceste visite; qu'elle auroit grande
occasion de se douloir de moy, si je ne vous avois desjà faict
entendre le contantement et grande satisfaction qu'elle avoit receu de
vostre bonne responce sur les choses d'Yrlande; et que si, du temps
que voz affères n'alloient guières bien, elle avoit monstré par euvre
sa ferme persévérance en vostre amytié, vous debviez bien croyre,
Sire, que meintenant, en vostre prospérité, elle ne seroit pour s'en
despartyr, et que vous ne doubtiez, quoy que puysse advenir, que, de
son costé, il y ayt jamais faulte; que la pleinte d'Yrlande se
transféroit meintenant sur le Roy d'Espaigne, lequel, s'il persévéroit
en ce qu'elle en avoit desjà entendu, il monstreroit que non seulement
il aymoit les trahysons, desquelles quelquefoys les princes se sçavent
ayder, mais encores les traystres, que nulz vrays princes n'ont jamais
vollu regarder de bon œil; et qu'elle s'esbahyssoit bien fort comme,
estant si catholique, il ne mettoit fin à la guerre du Turc, premier
que d'en commancer une aultre à une princesse chrestienne; et qu'elle
espéroit, en tout évennement, que Vostre Majesté ne trouveroit mauvais
qu'elle entreprînt de très bien se deffandre.

Je luy ay respondu, Sire, à ung chacun poinct de ses honnestes propos,
le plus gracieusement qu'il m'a esté possible, conforme aulx motz bien
exprès et fort propres, qu'il vous a pleu souvent m'en mander en voz
lettres, et me semble qu'elle en est demeurée bien fort contante; et,
quant à l'entreprinse d'Yrlande, que j'estimois, Sire, que vous auriez
grand regrect de voir sourdre aulcune occasion de guerre entre deux si
prochains vos alliez, comme sont le Roy d'Espaigne et elle, et s'il
estoit en vostre puyssance d'y obvier que vous y employeriez très
vollontiers; et de la deffance, dont elle m'avoit parlé, si,
d'avanture, il en failloit venir là, je ne faisois doubte que Vostre
Majesté ne la réputât de droict naturel et estre loysible à ung chacun
de légitimement s'en ayder. Sur la fin, Sire, je luy ay dict que vous
me commandiez de vous donner compte en quoy l'on estoit meintenant du
tretté de la Royne d'Escoce, et que vous ayant, elle, faict dire par
ses ambassadeurs, et escripre par moy, que la dicte Dame luy avoit
faict des offres, lesquelles elle avoit trouvés bien honnorables, vous
réputiez desjà l'accord comme conclud entre elles, et ainsy le
respondiez à ceulx qui vous incistoient en ceste affaire, tant princes
que aultres; par ainsy, qu'il luy pleust me dire ce que j'aurois
meintenant à vous en mander.

La dicte Dame m'a respondu, en façon, à la vérité, peu contante,
qu'elle se doubtoit bien que je ne passerois ceste audience sans luy
parler de la Royne d'Escoce, laquelle elle desiroit estre moins en
vostre souvenance, et encores moins en la mienne; néantmoins que je
vous pouvois escripre qu'il n'estoit possible d'user de plus grande
dilligence que celle qu'on mettoit à parfaire le tretté, et qu'elle
laissoit à Mr de Roz de me dire particullièrement en quoy l'on en
estoit meintenant. Et soubdain s'est mise à discourir aulcunes
particullaritez, qu'on luy a rapportées, que Mr le cardinal de
Lorrayne avoit dictes et faictes contre elle; lesquelles j'ay miz
peyne de luy dissuader, et s'est l'audience terminée bien fort
gracieusement.

Le jour d'après, le comte de Morthon a esté appellé et a esté bien
fort pressé de consentyr au restablissement de la Royne d'Escoce, et à
bailler le Prince d'Escoce ostage pour elle par deçà, ou qu'aultrement
il seroit habandonné de la Royne d'Angleterre, laquelle mesmes s'yroit
joindre à l'aultre party; et la comtesse de Lenoz a monstré qu'elle
inclinoit à ce poinct. Le dict de Morthon s'est trouvé fort perplex,
et a demandé temps d'y penser; il demeure encores bien ferme, et
prétend d'obtenir quelque relasche, par prétexte d'aller rassembler
les Estatz d'Escoce, premier que de pouvoir bailler ung assés vallable
consentement en chose de si grande importance. Despuys, le Sr de
Vassal est arrivé, avec les lettres de Vostre Majesté, du VIIe et Xe
du présent, sur lesquelles j'yray encores revoyr la Royne
d'Angleterre, ung jour de ceste sepmaine. Sur ce, etc. Ce XXIIIe jour
de mars 1571.

   Ainsy que je signois la présente, l'on m'est venu advertyr que,
   hyer au soir, monsieur le cardinal de Chastillon avoit perdu la
   parolle et estoit hors de toute espérance; et ung aultre me vient
   de dire qu'il est desjà trespassé.



CLXVIIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)

  Audience.--Retour de lord Buchard à Londres.--Remercîment de la
    reine pour l'accueil qu'il a reçu en France.--Nouveaux pouvoirs
    demandés par le comte de Morton aux états d'Écosse.--Nouvelles
    de Flandre et d'Irlande.--Mission de sir Henri Coban en
    Espagne.


     AU ROY.

Sire, je suys allé, de rechef, trouver la Royne d'Angleterre à
Grenvich, pour le mercyment que Vostre Majesté, par ses lettres du Xe
du présent, me commandoit de luy faire; laquelle a esté de tant plus
curieuse d'entendre ce que je luy en ay vollu dire, que milord de
Boucard n'estoit encores arrivé, et a monstré d'avoir ung extrême
playsir que Voz Majestez ayent vollu prandre à honneur ceste sienne
visite et son présent d'hacquenées; et que je l'aye asseurée que vous
n'estimez que cella soit tant procédé de l'ordinaire observance
d'entre les princes, comme d'une habondance d'affection et de
bienveuillance qu'elle vous porte, et que vous l'avez receu pour ung
très asseuré gaige, qu'elle veult fermement persévérer en vostre
amytié; et que ceste sienne publique démonstration de vous honnorer
vous a esté de grande satisfaction, non seulement pour Voz Majestez
Très Chrétiennes et pour vostre court, mais encores pour les princes
et estatz estrangiers qui avoient là leurs ambassadeurs; adjouxtant
quelque mot de l'ellection, qu'elle avoit vollu faire de ce milord,
son parant, pour le vous envoyer, qui s'estoit fort dignement acquitté
de sa charge; dont me commandiez l'asseurer que l'obligation, que vous
lui aviez de toutes ces choses, ne seroit colloquée en ung prince
ingrat ny mescognoissant, ains en ung prince très disposé de
l'honnorer, et de luy randre avec pareilles démonstrations les vrayes
œuvres de sa bonne intention envers elle; et que, pour revanche des
hacquenées, si elle avoit envye d'aulcune chose, qui se peult
recouvrer entre toutes les commoditez de vostre royaulme, que vous
auriez très grand playsir de l'en gratiffier.

La dicte Dame m'a respondu qu'en nulle chose de ce monde, il ne luy
estoit advenu d'obtenir si bien tout l'effect de son desir, fors en
ung poinct seulement, qu'en ceste cy; qui n'avoit prétandu par icelle
que d'en satisfaire à son debvoir, vous donner contantement, et
monstrer au monde qu'elle vous veult de tout son pouvoir honnorer, ce
que vous aviez vollu luy agréer si grandement, et vous en contanter,
et le recepvoir encores avec une si publique démonstration d'honneur,
qu'elle remercyoit Dieu de luy avoir miz au cueur de le faire; et
qu'en cella seul se trouvoit intéressée qu'ayant estimé vous obliger
par ce moyen vers elle, elle s'en trouvoit en très grande obligation
vers vous, me priant de luy ayder, par mes lettres, à vous en randre
ung très grand mercys, et vous donner aultant d'asseurance de son
affection et dévotion envers Voz Très Chrestiennes Majestez, en tout
ce qui concerne vostre grandeur, et la félicité de vostre mariage, la
paix de vostre royaulme, l'establissement de voz affaires,
l'inviolable observance de son amytié et intelligence avec la France,
comme il est en sa foy et parolle, devant Dieu et le monde, de le vous
pouvoir jurer et promettre. Et ne s'est diverty pour lors le propos à
nulz aultres termes qu'à continuer ceulx cy, et semblables, avec
grande affection et avec beaucoup de contentement de la dicte Dame.

Despuys, mon secrétaire est arrivé avec la dépesche de Vostre Majesté
du XIIIe de ce mois, et bientôt après, milord de Boucard, lequel la
dicte Dame a receu et toute sa compaignye avec grande démonstration de
faveur; mais je ne sçay encores des particularitez de son raport,
sinon qu'on m'a asseuré qu'il l'a faict fort bon. Et, au regard du
tretté de la Royne d'Escoce, le comte de Morthon a esté si pressé
d'accorder la restitution d'elle, et de bailler le Prince d'Escoce par
deçà, qu'il n'a trouvé aultre remède que de jurer, avec sèrement
solemnel, qu'il n'avoit nul pouvoir suffisant de le faire; mais qu'il
yroit vollontiers assembler les Estatz pour le se faire donner. Dont a
esté advisé de leur donner quelque temps pour y pourvoir, à la charge
que, s'il ne revient au jour préfix, et qu'il n'apporte consentement
d'accorder à toutes les choses, qui seront trouvées honnestes pour
parachever le tretté, que la Royne d'Angleterre procèdera sans luy,
et habandonnera entièrement son party; dont a esté dépesché ung
corrier en dilligence devers la Royne d'Escoce pour avoir son
consentement à ce que le dict de Morthon et ses collègues, et
pareillement deux des depputez de la dicte Dame, s'en puyssent
retourner; et que, par mesmes moyen, une aultre prorogation
d'abstinance de guerre soit prinse; et que cependant l'on procèdera
avec l'évesque de Roz à l'accord des aultres poincts d'entre les deux
roynes.

Les depputez de Flandres ont esté amyablement receuz de la Royne
d'Angleterre, laquelle leur a promiz, en général, une bonne expédition
de leurs affaires; et despuys ilz ont esté ouys des seigneurs de son
conseil, avec lesquelz, quant ilz sont venuz aulx particullaritez, il
s'y est trouvé encores plusieurs difficultez, qu'on est après à les
démesler. Les provisions pour Yrlande se continuent toutjours, parce
qu'il semble que trois vaysseaulx espaignolz ayent compareu en la
coste du dict pays, et qu'il a couru bruict que Estuqueley se venoit
remettre en une sienne terre, que la Royne d'Angleterre a donnée à ser
Peter Carho. Et est certain que la dicte Dame crainct assez d'avoir
quelque guerre de ce costé, dont, pour s'en esclarcyr, elle prépare le
voyage du jeune Coban en Espaigne; duquel j'entendz que la commission
portera quatre chefz: l'ung, de faire entendre au Roy Catholique
l'occasion pourquoy elle a faict, l'année passée, arrester les biens
et navyres de ses subjectz; le segond, pourquoy son ambassadeur fut
quelque temps resserré; le troisiesme, qu'elle se plainct qu'il ayt
receu et qu'il meintienne ses rebelles, comme est Estuqueley, lequel
elle demande luy estre renvoyé, ou, au moins, qu'il soit chassé hors
de ses pays; et le quatriesme, qu'elle luy envoyera ung ambassadeur
pour résider prez de luy, s'il le veult ainsy recepvoir comme il
appartient. Sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de mars 1571.



CLXVIIIe DÉPESCHE

--du premier jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par le Sr de Sabran._)

  Sursis aux affaires d'Écosse et d'Irlande.--Soupçon répandu à
    Londres que le cardinal de Chatillon est mort par le
    poison.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Détails sur la
    négociation du mariage du duc d'Anjou.--Conversation
    confidentielle entre Leicester et l'ambassadeur.--Nécessité de
    faire une proposition officielle du mariage.


     AU ROY.

Sire, il ne m'est beaucoup resté, après celles que vous ay escriptes
du XXVIIIe du passé, que adjouxter meintenant icy des nouvelles de
deçà, si n'est de vous confirmer, Sire, que le rapport de milord de
Boucard a esté si bon et si honnorable, et tant plein de louanges de
Vostre Majesté, et de la Royne, et de la Royne vostre mère, et de
Messeigneurs voz frères, et de toute vostre court, et encores, de
l'esplendeur d'icelle, et des bonnes chères qu'il y a receues, et des
présents que Vostre Majesté luy a faictz, et des magnifficences de
vostre entrée, et des aultres choses qu'il a ouyes et cognues par
dellà concerner l'amytié que voulez garder à la Royne, sa Mestresse,
et à son royaulme, qu'il en a rendu la dicte Dame la plus contante et
satisfaicte qu'il est possible, ce qui seroit trop long à vous réciter
en particullier; mais il semble bien, Sire, tout à ung mot, que ce qui
a esté faict en l'endroict du dict Boucard se monstre estre bien et
utillement employé.

Il y a trois jours qu'on n'a rien touché au tretté de la Royne
d'Escoce, attendant la responce que la dicte Dame fera sur le congé
que le comte de Morthon demande, lequel je ne voys pas qu'il se puysse
bonnement empescher, bien qu'il semble que la dicte Royne d'´Escoce le
reffuzera du tout; mais l'on essayera au moins d'obliger le dict de
Morthon à de si expresses conditions, de son brief retour, et
d'aporter le pouvoir d'accorder à la restitution de la dicte Dame,
que, s'il y fault, le tretté ne layssera pourtant de passer oultre
sans luy. Et j'ay bien opinion, Sire, que nul des deux partys des
´Escouçoys, qui sont meintenant icy, ne se trouve guières contant de
la procédure des Anglois: ce que j'espère qui les fera devenir plus
saiges entre eulx. J'ay escript, ces jours passez, au Sr de Vérac, et
luy ay envoyé par chiffre l'extret de l'article de voz dernières qui
le concernoit, et luy ay donné toute l'instruction, que j'ay peu, des
choses qui peuvent importer vostre service par dellà.

Les provisions d'Yrlande vont, despuys trois jours, ung peu plus
froydes pour avoir milord Sideney escript qu'il a aprins, par aulcuns
partisans d'Estuqueley, et des sauvaiges du pays, que le Roy
d'Espaigne n'estoit encores bien prest d'y entreprendre; à quoy les
bonnes lettres, que le duc d'Alve a naguières escriptes à la Royne
d'Angleterre par le depputé de Flandres, et les bonnes parolles, que
l'ambassadeur d'Espaigne luy a faictes dire, l'ont aulcunement
confirmée, de sorte qu'elle espère que le voyage du jeune Coban sera
de grand proffict; sur les desportemens duquel sera bon, pour beaucoup
de respectz, Sire, qu'on y preigne ung peu garde par dellà. L'on
attand une responce du duc d'Alve touchant aulcunes difficultez qui se
sont offertes en l'entrée de cest accord, sur la forme d'y procéder;
et, après qu'elle sera venue, l'on pourra mieulx juger de ce qui s'en
debvra espérer; cependant ung chacun estime que le faict des prinses
s'accommodera.

Mademoyselle de Lore m'a envoyé dire comme, ayant esté trouvé que feu
Mr le cardinal de Chastillon estoit mort de poyson, et qu'en estant la
Royne d'Angleterre et toute sa court merveilleusement escandalizez,
qui en vouloient, comment que soit, advérer le faict, ils avoient
envoyé mestre en arrest toute la famille, et resserrer en basse fosse
les deux qui servoient en sa chambre, et faict saysir et sceller les
coffres, meubles et papiers du deffunct; mais que, d'advanture, elle
avoit retiré les trois derniers pacquetz, que Dupin luy avoit envoyez,
lesquelz n'estoient encores ouvertz; et que, sellon l'adviz que je luy
avois donné, elle les avoit brullez sans les ouvrir, me priant de
vouloir faire entendre à Vostre Majesté le piteux estat de toute ceste
famille, et qu'il luy playse avoir pitié d'eulx toutz, et qu'au reste
je la veuille conseiller de ce qu'elle et eulx auront à faire. Je luy
ay mandé les meilleures parolles de consollation, qu'il m'a esté
possible, avec asseurance que j'en escriprois en bonne sorte à Vostre
Majesté, et qu'au reste elle m'excusât, si je ne m'osois mesler plus
avant de son affaire, jusques à ce que j'en eusse receu vostre
commandement; attendant lequel, Sire, je supplie très humblement
Vostre Majesté n'avoir mal agréable que, vous envoyant exprès le Sr de
Sabran, pour l'ocasion que je luy ay donné charge vous dire de bouche,
je vous face par luy une très humble requeste de ma part à ce que, en
la distribution de tant de biens, qui vous est advenue par ceste
vaccance, il vous plaise avoir recordation de la bénéficence que j'ay
toutjours très justement espérée de Vostre Majesté, pour le service
que, avec grande affection et fidellité, j'ay miz, toute ma vie, grand
peyne de vous faire; et je suplieray le Créateur, etc. Ce Ier jour
d'apvril 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, par les deux dernières lettres, que j'ay receues, escriptes de
vostre main, et par le fidelle récit, que le Sr de Vassal m'a faict,
des choses que luy avez commandé me dire, j'ay veu l'advancement que
Vostre Majesté a sceu très saigement donner à ce qui se debvoit faire
par dellà, et ay comprins ce qu'elle desire qui se conduyse à présent
icy. Dont, sans remémorer le propos du comte de Lestre, lequel je vous
ay naguières mandé par une petite lettre, dans le pacquet du Roy,
avant que m'eussiez deffandu de rien plus y commettre de ce faict, je
vous diray à présent, Madame, que, despuys le dict propos, j'ay esté
deux fois devers la Royne d'Angleterre avant le retour de milord
Boucard; laquelle a monstré qu'elle estoit très marrye de ne pouvoir
cognoistre, par aulcune chose que le dict Boucard ny le Sr de
Valsingan luy escripvissent de dellà, ny par le récit d'aulcun qui en
vînt, qu'il y eust que toute froydeur de vostre costé, jusques à me
dire, avec regrect, que ce avoit esté ung bruict et puys rien, et
qu'elle voyoit bien que vous adjouxtiez plus de foy aulx persuasions
que à la vérité, et que, de son costé, elle prioyt Dieu de ne luy
donner à vivre une heure après qu'elle auroit pensé d'user de
moquerie.

Je n'ay esté marry de la veoir en ceste opinion, ains luy ay confirmé
que plusieurs, à la vérité, s'efforçoient par leurs artiffices de
traverser la bonne intention, que Voz Majestez pouvoient avoir en cest
endroict, et que pourtant il la vous failloit ayder.--«Je ne sçaurois,
m'a elle assés soubdain respondu, comme leur donner ayde, si eulx
mêmes ne se veulent ayder.»--Je luy ay aussitost répliqué que «si,
pourroit fort bien faire en ce qui ne seroit que bien honnorable pour
elle.» Et sommes entrez en des propoz fort honnestes, ès quelz m'a
semblé qu'elle n'y apportoit rien de simulation.

Despuys, milord de Boucard est arrivé, qui luy a faict ung rapport
bien fort honnorable, et en façon pour luy faire trouver fort bon ce
qu'il a veu en son voyage; et ay aprins par les deux plus inthimes
personnes de la dicte Dame, desquelles j'en ay accointé nouvellement
une, qu'elle s'est confirmée davantaige en son premier propos vers
Monseigneur votre fils, et à desirer plus que jamais l'alliance de
France; ayant néantmoins mesuré, par la prudence des propos, que
Vostre Majesté a tenuz au dict Boucard, qu'il estoit besoing d'y aller
fort secrectement, dont ne s'en parle plus qu'entre bien fort peu en
ceste court.

Le lundy après le décez de Mr le cardinal de Chastillon, le comte de
Lestre m'ayant assigné de nous trouver, comme par rencontre, aulx
champs, m'a, de rechef, pressé de haster les affaires, affin de ne
nous trouver prévenuz, par ce qu'on menoit, ainsy qu'il dict, pour
l'aultre party bien chauldement la matière, et que néantmoins, encor
que le pourtraict du prince Rodolphe fût desjà arrivé, il me prioyt
que, si je l'estimois chevalier d'honneur et homme de bien, je
vollusse donner foy à ce qu'il me juroit, devant Dieu, que la Royne,
sa Mestresse, estoit résolue de se maryer, et qu'elle estoit mieulx
disposée envers Mon dict Seigneur, vostre fils, que à nul aultre party
du monde; et que desjà elle s'estoit tant déclairée en cella, et luy
m'en avoit parlé si ouvertement qu'elle ny pourroit rien adjouxter
davantaige, jusques à ce que Voz Majestez en eussent faict dire
quelque chose de leur part.

Sur quoy, Madame, ayant sondé ce propos jusques au fondz en d'aultres
lieux, d'où s'en pouvoit tirer notice, j'ay trouvé qu'il y a
conformité; et croy qu'avec vingt mil escuz l'on n'en pourroit à
présent descouvrir davantaige; tant y a que j'ay respondu au dict
sieur comte que Vostre Majesté avoit desjà de longtemps manifesté sa
bonne intention envers la Royne, sa Mestresse, à desirer, mesmes pour
le Roy, son alliance, et je croyois que milord Boucard avoit bien
cogneu que ceste mesmes vollonté vous continuoit encores vers elle
pour Monseigneur; et, combien que la voix, qui en avoit sorty en
France et icy, sans fondement, heust miz en commotion bonne partie de
la Chrestienté, vous ne vous en estiez aucunement estonnée, car
estimiez que, venant la grandeur de ces deux royaulmes à se fortiffier
ainsy l'une par l'aultre, l'on n'auroit guières à craindre le reste du
monde; cella seulement vous descourageoit qu'on vous avoit asseurée
que l'intention de la dicte Dame estoit de ne se maryer jamais, mais
que, pour la nécessité et accommodement de ses affaires, elle en
feroit de très grandes démonstrations jusques à en donner de bonnes
parolles, en passer articles, et mesmes d'en bailler sa promesse en ce
que les conditions se peussent accorder; et que, puys après, quant
elle se seroit bien servye du propos, les dictes condicions se
demanderoient si dures et si difficiles, sur le faict de la religion,
ou sur la restitution de quelques places, ou sur d'aultres
contrainctes demandées par deçà, (et enfin, quant l'on ne pourroit
mieulx, l'on y feroit opposer les seigneurs de ce conseil ou les
Estatz du royaulme), que le tout se viendroit à rompre au mespriz et
moquerie de celluy qui y auroit prétandu; et que Vostre Majesté
estimoit trop meilleur de s'en tayre que d'en tumber en cest
inconvénient; car en lieu de paix et d'amytié, il en sortyroit une
hayne, et, possible, une bien cruelle guerre, et que luy, et nous
toutz qui nous en serions meslez, en reporterions ung très grand
blasme et un déshonneur à jamais; néantmoins que, sur sa parolle, je
vous en escriprois promptement avec toute affection, et que bientost
j'en aurois la responce.

Il m'a répliqué tant de bonnes parolles, et l'on m'en a dict tant
d'aultres bonnes d'ailleurs, et mesmes l'on m'a tant asseuré que
Cecille y est, à ceste heure, fort affectionné, que je ne vous
sçaurois dire, Madame, sinon que je ne voy que la matière soit
aultrement que très bien disposée; dont adviserez maintenant comme il
fauldra procéder, sans attendre l'adviz d'icy, car fault que procède
du seul conseil de Voz Majestez. Tant y a que, s'il vous playt que
j'aye bientost une lettre, par laquelle je puysse prier la dicte Dame
de trouver bon que Voz Majestez luy trettent Monseigneur vostre filz
en mariage, et qu'elle ayt agréable que vous le luy offriez, je
mettray peyne d'en tirer bientost sa déterminée responce; et, si elle
me la faict telle comme je l'espère, je procureray incontinent de
sçavoir les condicions, et de procéder aulx articles, si bien que
l'affaire ne traynera nullement; et si, sera tenu fort secrect, ainsy
que ceulx cy monstrent de le desirer; qui ont entendu que le vydame
debvoit repasser par deçà, mais ilz ne trouvent bon que luy, ny pas
ung aultre, y viegne jusques à ce que le tout soit conclud. Et sera
bon, Madame, affin d'obvier à longueur, de considérer, de bonne heure,
s'il sera expédiant que les dictes condicions se trettent et débattent
en France, ce que j'estimerois meilleur, ou bien icy; et si,
d'avanture, il fault que ce soit icy, il vous playra me
particullariser comme Vostre Majesté desireroit qu'elles fussent.

J'estime que le Sr Cavalcanty, qui est fort secrect, et a de la
suffizance, ne sera que bien propre ministre pour estre employé en
cest affaire, puisque Cecille y est, à ceste heure, bien disposé; dont
vous en pourrez servyr entre Vostre Majesté et le Sr de Valsingan,
lequel s'y monstre aussi meintenant bien fort affectionné, ou bien,
s'il vient par deçà, je m'en ayderay. Sur ce, etc.

     Ce Ier jour d'apvril 1571.



CLXIXe DÉPESCHE

--du VIe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)

  Ouverture du parlement.--Demande faite par la reine d'un
    subside.--Affaires d'Écosse.--État de la négociation des
    Pays-Bas.--Nouvelles de troubles en France.


     AU ROY.

Sire, lundy dernier, deuxiesme de ce mois, la Royne d'Angleterre a
assisté en personne à la première proposition de son parlement, où se
sont trouvez unze comtes, dix sept évesques, vingt sept barons, et le
nombre accoustumé des aultres depputez des provinces et villes de ce
royaulme; elle n'a vollu que le duc de Norfolc, ny le comte de Herfort
y soyent comparuz, lesquelz, soubz l'ordonnance de la dicte Dame,
demeurent encores, l'ung en sa mayson de ceste ville, et l'aultre hors
de court, assés mal contantz. La susdicte proposition à ce que
j'entendz, a été de remonstrer la bénédiction de paix, dont ce
royaulme a jouy, il y a desjà douze ans, soubz le règne de ceste
princesse, pendant qu'on a veu les aultres estatz voysins se dissiper
en guerres et divisions entre eulx; et que cella est advenu pour le
grand bénéfice de Dieu envers elle, qui luy a mis au cueur de le
recognoistre, et il l'a pourveue de vertu et de prudence pour sçavoir
meintenir, sans sang ny opression, les bons ordres de son royaulme à
la très grande utillité de ses subjectz plus qu'à la sienne, et à
obvier à la division, où les ministres du Pape (tel a esté le parler
du garde des sceaulx) les ont vollu assez souvant inciter, ainsy qu'on
en avoit veu de très dangereux commancemens; lesquelz toutefoys, par
la bonne pourvoyance de la dicte Dame, avoient esté bientost
esteinctz; ce qu'ilz debvoient recognoistre de Dieu et en remercyer
beaucoup leur princesse, laquelle desiroit meintenant que, par ceste
assemblée, il fût miz ordre que rien de semblable ne peust jamais plus
advenir; et que les évesques regardassent aulx loix qu'il fauldroit
faire de nouveau, et à celles qu'il fauldroit abroger, des desjà
faictes, pour l'entretennement de la vraye religion; et que les
aultres estatz fissent de mesmes, en ce qui seroit pour
l'entretennement de la pollice publique, avec de bien sévères peynes
contre les biens et personnes de ceulx qui non seulement ozeroient,
en résidant dans le royaulme, attempter rien au contraire, mais qui
se vouldroient absenter pour l'aller pratiquer ailleurs; et qu'ilz
considérassent que, comme il ne s'estoit peu jusques icy, aussi ne se
pourroit à l'advenir remédier à telz affaires sans grandz frais; qui
pourtant estoient maintenant priez de la dicte Dame, qu'affin de la
rembourcer en quelque partie du passé, et luy pourvoir de quelque
somme contante pour les accidans qui pourront cy après survenir, comme
il s'en manifeste desjà quelcun du costé d'Yrlande, ilz la vollussent
secourir d'une leur bien prompte et bien libéralle contribution. Et
n'ay point sceu, Sire, qu'on ayt, pour ceste première foys, rien
proposé davantaige, mais bientost se verra si l'on viendra toucher
nulz aultres poinctz.

La Royne d'Escoce a envoyé une responce ferme et résolue, de ne
vouloir aulcunement consentyr à la prorogation du tretté ny à nulle
abstinance de guerre, si le comte Morthon s'en retourne, mais que,
s'il veut renvoyer l'ung de ses deux collègues pour aller quérir leur
pouvoir, demeurant luy icy, elle est contante de proroger l'un et
l'autre. Je ne sçay ce que la Royne d'Angleterre en vouldra ordonner,
mais ce que le cappitaine Granges a faict, d'avoir miz les principaulx
habitans de Lislebourg dans le chasteau; de s'estre saysy de la ville;
la tenir ouverte aulx partisans de la Royne, sa Mestresse, et fermée
aulx aultres; d'avoir miz garnyson dans Sainct André; avoir mandé les
principaulx du royaulme, au XVe de ce mois, pour y proclamer
publiquement l'authorité de la Royne, sa Mestresse; faict que le dict
Morthon presse grandement son retour, et que la dicte Dame ne le luy
veult empescher. Dont je me confirme, Sire, en ce que je vous ay
naguières mandé par le Sr de Sabran touchant la dépesche, que pouviez
faire maintenant en Escosse.

Il est naguières arrivé ung gentilhomme flamant, venant de la
Rochelle, dépesché par le comte Ludovic de Nassau, lequel, ayant
trouvé le cardinal de Chastillon décédé, il va temporisant sa
négociation par ce, possible, que, sur ung tel accidant, il attand
nouvelle commission.

La principalle difficulté, qui s'est monstrée sur le commancement de
l'accord des Pays Bas, est que le duc d'Alve ayant promiz de bailler
cautions, pour les merchandises des Anglois, de la somme de cent
cinquante mil escuz, à estre payez contant, ung mois après que les
merchandises des subjectz du Roy, son Maistre, seront randues, n'en
trouvent maintenant nulles qui puissent assés contanter ceulx cy; car
ne veulent accepter de Flamans ny Espaignolz, ny nulz subjectz du Roy
Catholique, ny encores nulz Allemans, ny Italliens, qui soyent
intéressez avecques luy; et semblent qu'ilz veuillent incister que la
dicte somme soit mise en dépost ou fornye contante, ny ne veulent
permettre qu'elle soit prinse en rabays des deniers qui sont arrestez
par deçà; car estant les dicts deniers des Gènevoys, ilz en veulent
convenir avec eulx; ny les dicts Gènevoys n'y contradisent guières,
qui ont plus à gré de s'en accorder icy que d'adjouxter ceste partie
aulx aultres, que le Roy d'Espaigne leur doibt, avec lequel ilz sont
si enfoncez qu'ilz disent en estre advenu, despuys ung an, des
deffaillimens et banqueroutes de très grandes sommes. Néantmoins l'on
estime qu'il se trouvera quelque moyen d'accommoder le faict des
prinses, et que le reste, puys après, se poursuyvra, sellon que le
jeune Coban raportera d'Espaigne. Cependant ceulx cy chargent leur
flotte de draps, ainsy qu'ilz ont faict les deux années précédantes
pour aller en Hembourg.

L'on publie icy, Sire, pour bien fort grandz les deux excez naguières
advenuz à Roan et à Oranges[3], et en tient on la paix de vostre
royaulme pour fort esbranlée, non sans y fère desjà des desseings,
mais j'espère que ces accidans ne seront tant cause de la ropture de
vostre éedict, comme ilz vous donront moyen, en les remédiant, de
l'establyr davantaige. Sur ce, etc. Ce VIe jour d'apvril 1571.

  [3] Le 4 mars 1571, les protestans, au moment où ils sortaient de
  Rouen pour aller faire leurs prières, avaient été insultés, et le
  soir, à leur retour, ils furent attaqués de vive force. Cinq
  d'entre eux restèrent morts sur la place; un plus grand nombre
  fut blessé, et le reste dut prendre la fuite. Le maréchal
  François de Montmorency fut chargé par le roi de punir cette
  infraction à l'édit de pacification. Une commission, prise dans
  le sein du parlement de Paris, fut réunie sous la présidence de
  Bernard Prevot, sieur de Morsan. Quelques-uns des coupables
  furent punis de mort, d'autres du bannissement; trois cents qui
  s'étaient sauvés furent condamnés à mort par contumace.--Au mois
  de février précédent, la populace d'Orange, en Provence, excitée
  par Mignoni et Michel de La Baume, s'était jetée sur les
  protestans dont plusieurs avaient été tués. L'émeute, qui dura
  trois jours, ne fut arrêtée que par l'intervention de Momméjan,
  commandant du château, qui donna asile aux protestans dans la
  citadelle. Berchon, nommé bientôt après gouverneur de la ville, à
  la sollicitation de Louis de Nassau, fit punir les coupables de
  la mort ou de l'exil.



CLXXe DÉPESCHE

--du XIe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Demande de la chambre des communes que la religion protestante
    soit seule tolérée en Angleterre.--Autorisation donnée par
    Élisabeth au comte de Morton de se rendre en Écosse pour en
    rapporter de nouveaux pouvoirs.--Opinion de l'ambassadeur que
    le traité d'Écosse peut être considéré comme rompu, et que le
    roi doit pourvoir à la défense de Marie Stuart.--Retour de lord
    Sidney, venant d'Irlande.--Négociation des Pays-Bas.--Surprise
    de Dunbarton par les partisans du comte de Lennox.


     AU ROY.

Sire, après la proposition du garde des sceaux, qui a esté telle que
je vous ay mandé par mes précédantes, du VIe de ce mois, ceulx de la
segonde chambre de ce parlement ont vollu commancer leurs affaires par
tretter de la religion; et ont requiz d'estre establye loy aulx
subjectz de ce royaulme, sans exeption ny excuse d'aulcun, qu'ilz
ayent toutz à se ranger à la forme de religion protestante, et
assister aulx presches et prières, et faire, une foys l'an pour le
moins, la cœne à leur mode, sur peyne de pryson et de confiscation de
leurs biens meubles et immeubles pour toute leur vie, sinon qu'ilz
retournent vollontairement à la dicte religion avec aprobation des
évesques; auquel cas ilz recouvreront leurs immeubles, mais les
meubles demeureront perpétuellement confisquez. Laquelle loy les
seigneurs de la première chambre n'ont ozée ouvertement contradire,
mais, parce qu'ilz ont allégué qu'elle restraindroit la liberté, qui
leur estoit réservée par les précédans parlemens, et que pourtant ilz
ne s'y vouloient légièrement soubzmettre, elle n'a encores passé.

Le reffuz que la Royne d'Escoce a mandé, de ne vouloir consentyr le
retour du comte de Morthon, a miz la Royne d'Angleterre à ne sçavoir
bonnement commant en debvoir user; car n'a vollu malcontanter le dict
de Morthon, ny le retenir oultre son gré, cependant que ceulx de
l'aultre party vont establyssant leurs affaires par dellà, mesmes
qu'elle espère pouvoir amyablement obtenir de luy le Prince d'Escoce;
et d'aultre part, elle a fait conscience d'offancer ouvertement la
Royne d'Escoce, qui tant libérallement luy offre son filz, et toutes
les condicions qu'elle luy veult demander. Enfin elle a choisy cest
expédiant, de faire par ceulx de son conseil déclairer séparéement
aulx depputez des deux partiz que, de tant que le dict comte de
Morthon asseure avec sèrement qu'il n'a pouvoir suffizant pour
accorder à la restitution de la Royne d'Escoce, qu'elle trouve bon
qu'il s'en puysse retourner présantement pour aller tenir là dessus
une assemblée, au premier jour de may prochain, affin d'obtenir le
dict pouvoir, à condicion que, s'il ne revient incontinent après, et
ne l'apporte, qu'elle procèdera sans luy au tretté encommancé pour la
restitution de la dicte Royne d'Escoce, et habandonnera icelluy de
Morthon et les siens; déclairant qu'elle persévère toutjour en sa
dellibération de la restituer, laquelle déclaration n'a contanté les
dicts du party de la dicte Royne d'Escoce, qui ont allégué plusieurs
inconvénians au contraire, mais ilz n'ont peu rien advancer. Le dict
de Morthon n'en est aussi demeuré guières contant, voyant que ceulx cy
s'aheurtent tant à vouloir avoir le Prince, et croy qu'il ne
retournera plus; dont je tiens ce tretté pour non seulement fort
différé mais pour du tout interrompu, et qu'il est temps, Sire, de
pourvoir à ceulx qui soubstiennent la cause de la dicte Royne
d'Escoce, qui veulent entièrement dépendre de Vostre Majesté et qui
ont faict déclairer icy qu'ilz ne veulent, pour chose quelconque qui
leur puysse advenir, se despartyr à jamais de l'alliance de France, et
desirent qu'on sache que, sur ce poinct principallement, ilz reffuzent
de tretter avecques les Anglois. J'espère que, à la fin, les aultres
se unyront avec eulx.

Celluy qui avoist esté envoyé pour advertyr milord Sideney de ne
bouger de sa charge, n'a trouvé le passaige à propos, de sorte que le
dict Sideney a esté descendu en Angleterre, premier qu'il ayt veu la
dépesche, et a vollu venir bayser la main à sa Mestresse, vers
laquelle il pourchasse meintenant que ung aultre soit envoyé en
Yrlande, et semble que milord Grey se prépare pour y aller. Le
depputé, qui est icy de Flandres, n'espère guières mieulx de l'yssue
de sa commission, qu'ont faict ceulx qui y ont esté devant luy. Il y a
desjà ung mois qu'il est arrivé et n'a encores rien advancé, mesmes
l'on ne cesse, pour sa présence, de vendre toutjour à vil prix les
mesmes merchandises des subjectz du Roy, son Maistre, qui doibvent
estre randues; et si, ne trouve qu'on luy donne aulcun bon compte de
ce qui a esté prins ez dernières huict ourques arrestées par deçà.
J'ay présentement receu la dépesche de Vostre Majesté du premier de ce
mois, sur laquelle j'yray veoir demain ceste princesse; sur ce, etc.

     Ce XIe jour d'apvril 1571.


   Despuys la présente escripte et signée, je viens d'estre adverty
   qu'un avis est arrivé ce matin au comte de Morthon, qui porte
   nouvelles comme ceulx du party du Prince d'Escoce ont surprins
   Dombertrand, ayans trouvez endormiz ceulx qui estoient dedans, se
   sont faicts maistres de la place, et ont admené prisonniers
   milord de Flemy, Mr de St André et le Sr de Vérac. Je ne larray
   pourtant de demeurer en bons termes, si je puys, avec le dict de
   Morthon et de vériffier mieulx ceste nouvelle, laquelle je tiens
   assés pour suspecte et pour supposée.



CLXXIe DÉPESCHE

--du XVIe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)

  Audience.--Compte rendu par l'ambassadeur du sacre de la reine de
    France, et de son entrée à Paris.--Explications données par
    Élisabeth sur le départ du comte de Morton.--Injonction faite à
    l'évêque de Ross de quitter Londres.--Accord d'une nouvelle
    suspension d'armes en Écosse.--Confirmation de la prise de
    Dunbarton.--Négociation des Pays-Bas.--Proposition faite dans
    le parlement de déclarer criminel de lèze-majesté quiconque se
    porterait ou se serait porté héritier de la couronne
    d'Angleterre, du vivant d'Élisabeth.


     AU ROY.

Sire, mercredy dernier, avant la solemnité de ces festes, j'ay esté
trouver la Royne d'Angleterre à Ouestmestre, à laquelle, après luy
avoir parlé de la magnifficence, en quoy la sepmaine précédante je
l'avoys veue aller à l'ouverture de son parlement; avec ung très
honorable ordre des principaulx de la noblesse de son royaulme, je luy
ay dict que, despuys le partement de milord de Boucard jusques alors,
Vostre Majesté avoit demeuré de m'escripre affin que je n'entreprinse
d'aller compter à la dicte Dame rien de ce que le dict milord luy
pouvoit rendre bon compte, et que je desirois qu'il luy eust donné par
son rapport toute satisfaction de Voz Très Chrestiennes Majestez,
comme je la pouvois asseurer que voz intentions estoient très bonnes
et parfaictes envers elle; et que bientost après estre party, s'estant
la Royne trouvée plus sayne et en meilleure disposition, et toutes
choses plus prestes qu'on n'avoit pensé, vous aviez advisé, Sire, de
la faire sacrer et couronner à St Deniz le XXVe du passé, et faire son
entrée à Paris le vingt neufiesme, avec ung si grand concours et
aclamation de peuple, que Vous, Sire, en estimiez vostre mariage de
tant plus agréable à Dieu qu'il estoit publiquement aprouvé des
hommes; et que, si la Royne, de son costé, avoit prins grand playsir
de se veoir ainsy honnorée, Vous, et la Royne vostre mère, en aviez
receu double contantement pour l'amour d'elle et pour la singulière
dévotion et bienveuillance, dont ce grand peuple continuoit de vous
révérer toutz trois; qui au reste me mandiez, Sire, que les choses y
avoient passé prou d'ordre sellon la grande multitude qui y estoit, et
que l'entrée avoit esté assés belle, dont m'en feriez cy après envoyer
les particullaritez pour les luy faire veoir; et cependant me
commandiez qu'au nom de Voz Trois Majestez, je me conjouysse de cest
acte avec elle, comme avec celle que vous asseuriez estre toutjour
bien fort contante de vostre contantement; et encor que, peu de jours
auparavant, ceulx de Roan eussent excité quelque tragédie contre ceulx
de la nouvelle religion, ilz n'avoient toutesfoys peu troubler la
feste, et s'apercevoient bien desjà qu'ils avoient offancé Vostre
Majesté, qui me commandiez d'asseurer la dicte Dame que le chastiement
s'en ensuyvroit; et que, tant s'en failloit que vous pensissiez
debvoir sortir de cest accidant aulcune occasion d'esbranler vostre
éedict de paciffication, que, au contraire, vous espériez de l'en
confirmer et establyr davantaige.

La dicte Dame, avec démonstration d'ung grand contantement, m'a
respondu qu'elle eust à bon esciant prins à mal que Vostre Majesté ne
luy eust faict part de tant de belles et rares choses, qui avoient
passé au sacre, couronnement et entrée de la Royne lesquelles elle
entendoit avoir esté très magniffiques, et playnes d'une fort grande
et fort royalle esplandeur, et qu'elle réputoit à ceste heure ung
grand payement de la parfaicte amytié qu'elle vous porte, et de la
vraye affection qu'elle a aulx choses de vostre grandeur et
contantement, qu'il vous ayt pleu luy en faire ainsy bonne part; dont
elle vous en remercye de tout son cueur, et vous prie de croyre qu'il
n'y a nul, en tout le rolle de voz alliez, qui tant perfaictement se
resjouysse, comme elle faict, de ce que la division et guerre, où
naguières vostre royaulme se trouvoit, soit meintenant convertye en
une doulce aclamation et généralle obéyssance, que toutz voz subjectz
d'ung bon accord vous randent, qui remercyoient Dieu d'avoir miz en
vostre cueur la généreuse résolution, que monstriez, de vouloir garder
vostre parolle et la fermeté de voz éedictz, et qu'elle espéroit, à la
vérité, que les moyens qu'on s'estoit, possible, choysiz pour les
rompre, seroient ceulx là qui plus les confirmeroient; se continuant
le propos en plusieurs honnestes deviz des cérémonyes honnorables et
magniffiques qu'on avoit de tout temps usé en France, lesquelles l'on
avoit toutjour sceu bien imiter en Angleterre, et du bien qui
reviendroit à Vostre Majesté non sans grande réputation de vostre
vertu, si Dieu vous donnoit à faire observer bien exactement vostre
éedict.

Après, j'ay suyvy à luy dire que, de tant qu'elle m'avoit déclairé
qu'elle ne prenoit playsir, ains se sentoit comme offancée, quant
Vostre Majesté lui faisoit parler de la Royne d'Escoce, que je me
trouvois en grand perplexité comment en user, et mesmes que sa
déclaration estoit venue sur le poinct que plus vous attendiez, Sire,
qu'ilz fussent accommodez, sellon ses précédentes promesses; dont
voyant maintenant que le comte de Morthon s'en estoit retourné, et que
deux des depputez de la Royne d'Escoce s'estoient aussi retirez, comme
toutz descheuz de leur espérance, je ne sçavois ny n'osois luy
demander qu'est ce que je vous en debvois escripre; et que je la
suplioys, en attandant que le comte de Morthon revînt pour accomplir
ce qu'il avoit promiz, qu'elle vollust au moins procurer une aultre
prorogation d'abstinance de guerre en Escoce, et ne commander à
l'évesque de Roz de s'en aller, comme j'avois entendu qu'elle estoit
après de le faire, ains luy permettre de résider icy comme ambassadeur
de sa Mestresse; laquelle aultrement viendroit à ung grand désespoir,
et que c'estoient deux choses qui ne pouvoient estre à elle que bien
fort honnorables.

La dicte Dame s'est arrestée à me discourir longtemps de l'ocasion,
pour laquelle le comte de Morthon s'en estoit retourné, et de l'estat
du tretté, et comme elle avoit mandé à son ambassadeur en France de
vous en donner compte, monstrant, à la vérité, qu'elle a quelque
nouvelle offance contre la dicte Royne d'Escoce, et qu'elle regarde
seullement à ne vous irriter; et m'a néantmoins fort vollontiers
accordé la dicte surcéance, mais assez fermement incisté que le dict
évesque de Roz ne demeure point icy, durant ce parlement, pour les
pratiques qu'elle crainct qu'il y face, sans toutesfoys me le
reffuser.

Sur lesquelz deux poinctz, Sire, je suplie très humblement Vostre
Majesté d'en faire faire quelque instance au sieur de Valsingan, parce
que l'ung et l'aultre semblent convenir beaucoup à vostre service.

Il est venu, despuys yer, la confirmation de la prinse de Dombertrand
par ceulx du comte de Lenoz, le premier jour d'avril, s'estant milord
de Flemy saulvé, luy septiesme, et toutz les aultres prins, qui est
ung accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de
la dicte Royne d'Escoce. Le depputé de Flandres a esté, ces jours
passez, en fort privée et estroicte conférance avec le comte de Lestre
et milord de Burlay, mais il semble qu'il n'obtiendra aulcune
résolution de ses affaires, jusques au retour du jeune Coban. Ceulx de
ce parlement ont proposé qu'il ne soit loysible à nul en ce royaulme
d'alléguer que leur Royne soit hérétique, sismatique, ny séparée de
l'esglize, ni mettre en avant aulcune sorte de prétencion à la
succession de ceste couronne, tant qu'elle vivra, sur peyne de lèze
majesté contre ceulx qui le feront, et contre ceulx encores qui ont
desjà présumé de le faire. A laquelle proposition ayant ung de
l'assemblée monstré d'y cercher quelque modération, il l'a si
vifvement contradicte qu'elle demeure encores en suspens. Sur ce, etc.

     Ce XVIe jour d'apvril 1571.

   Si Vostre Majesté avoit proposé d'envoyer des rafréchissemens et
   provisions à Dombertran, il les fauldra adresser meintenant à
   Lislebourg.



CLXXIIe DÉPESCHE

--du XIXe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par le Sr de Cavalcanti._)

  Audience.--Proposition officielle du mariage du duc d'Anjou avec
    Élisabeth.--Consentement donné par la reine.--Discussion des
    articles du contrat.--_Mémoire Général._ Détails de cette
    négociation.--Termes dans lesquels la proposition a été
    faite.--Réponse d'Élisabeth.--Discussion des articles entre
    lord Burleigh (Cécil), Leicester et l'ambassadeur.


     A LA ROYNE.

Madame, avant de recevoir vostre lettre du IIIe du présent, par le Sr
Cavalcanty, j'avois desjà respondu par le Sr de Sabran aulx deux
précédantes, que Vostre Majesté m'avoit escriptes de sa main; et a le
dict Cavalcanty trouvé, quant il a esté icy, que les choses estoient
en la mesmes disposition que je vous avois mandé, dont il vous
comptera meintenant, Madame, comme, en venant, il fut arresté à
Douvre, et conduit, soubz la garde d'ung guyde, jusques en la mayson
de mylord de Burlay; ce qui ne peult estre si secrectement que
quelques ungs ne l'entendissent, et, le soir mesmes, la Royne
d'Angleterre parla à luy; de laquelle les responses et démonstrations
vous seront par luy mesmes racomptées; et après, il vint conférer avec
moy sur la dépesche qu'il m'avoit apportée.

Dont j'allay, le lendemain, trouver la dicte Dame, laquelle se retira
en une gallerye à part, où, après luy avoir parlé d'aulcunes aultres
particullaritez, je lui tins le propos que Vostre Majesté trouvera icy
adjouxté, duquel je vous puys asseurer, Madame, qu'elle monstra
recepvoir ung très grand et très acomply contantement, et m'y
respondit en si bonne et modeste façon, et avec parolles tant pleynes
d'honneur et d'honneste desir, que je n'y peuz rien cognoistre qui ne
me semblât fort esloigné de simulation, et de feyntize, si toutes
choses despuys eussent suyvy de mesmes, et me pria d'en conférer avec
Mr le comte de Lestre et milord de Burlay, qui estoient les deux seulz
ausquelz elle disoit avoir confyé le propos. Je leur tins, incontinent
après, le mesmes langaige, que j'avois faict à la dicte Dame, avec les
offres en l'endroict de chacun à part, que me commandiez de leur
faire; qui les receurent avec très grand respect; et despuys, ilz
m'ont monstré d'aporter une très abondante affection à la conclusion
de ce faict, sur lequel toutesfoys nous n'avons, en trois conférances,
peu raporter aultre chose d'eulx que ce que Vostre Majesté verra par
les responces qu'ilz ont données à noz articles. Lesquelz responces
ilz se sont fort esforcez de les dresser en termes qui ne puyssent,
quant à la religion, estre cy après interprétez contre la leur, et,
quant au reste, qui portent réservation des mesmes choses pour la
dicte Dame, que le Roy Catholique accorda à la feu Royne Marie; et ont
allégué qu'ilz ne pouvoient, parce qu'ilz n'estoient que deux, faire
rien davantaige, sinon qu'ilz assemblassent le reste du conseil, et
qu'ilz croyoient fermement que Vostre Majesté s'en contanteroit.

Je ne suys, à la vérité, Madame, demeuré si satisfaict que je desiroys
de leurs responces, quant à la substance d'icelles, bien que les
parolles, les promesses et les interprétations, qu'ilz y ont
adjouxtées, ayent esté assés pleynes de contantement, et que,
plusieurs foys, ilz m'ayent déclairé que toutes les conditions, que la
Royne leur Mestresse vouloit demander oultre la religion, estoient
contenues au contract de la Royne Marie, une seule exceptée, qui
estoit de la succession de la couronne de France; auquel cas ilz
vouloient pourvoir que la couronne d'Angleterre eust toutjours son Roy
à part, qui seroit le puyné; mais il m'a semblé, Madame, qu'ilz
prenoient ung circuyt pour gaigner, avec le temps, des avantaiges, ou
bien pour, avec le mesmes temps, réfroydir la disposition de cest
affaire, auquel nul n'oze, à présent, sinon y segonder bien fort tout
ce que la dicte Dame en monstre desirer. Et m'a semblé aussi que le Sr
de Valsingan leur avoit faict ainsy espérer de vostre affection en
cest endroict, comme si Vostre Majesté estoit pour leur accorder tout
ce qu'ilz vouldroient; mais je leur ay monstré qu'ilz vous
trouveroient très fermement résolue à toutes les choses qui seroient
de l'honneur, dignité et réputation de Monsieur, vostre filz, sans en
vouloir quicter une seule. Dont, Madame, il sera bon, pour abréger la
matière, et pour voir bien clair dans icelle, que, la première foys
qu'on en confèrera avec le Sr de Valsingan, il luy soit demandé,
(premier que de luy débattre rien des responces qu'on nous a faictes
icy, ny monstrer en façon du monde qu'on les trouve mauvaises), qu'il
baille toutes les condicions entièrement que la Royne sa Mestresse
veult proposer de sa part; et puys sur les deux, après qu'on en aura
rabillé les durtez, l'estreindre à passer les articles, lesquelz me
pourront puys après estre envoyez, signez de Voz Majestez, pour les
délivrer icy, en m'en baillant aultant signez de la main de la dicte
Dame et non aultrement; et puys, Vostre Majesté pourra envoyer ung du
privé conseil, ainsy, qu'elle a sagement advisé de le faire, pour en
passer le contract; car je craindrois, si avant cella vous y faysiez
venir quelcun, qu'il ne fût, possible, contrainct de s'en retourner
sans aucune conclusion, avec peu de réputation des affaires de Voz
Majestez et de Monseigneur, ainsy que j'ay prié le Sr Cavalcanty de le
vous dire plus en particullier. Sur ce, etc. Ce XIXe jour d'apvril
1571.


   Je vous envoye ung petit pourtraict que Mr le comte de Lestre m'a
   donné. Il faict icy beaucoup de bons offices pour mériter
   grandement de la bonne grâce de Voz Majestez. Je croy qu'il ne
   sera que bon que le Sr de Valsingan ayt souspeçon que Monseigneur
   soit recerché du costé d'Espaigne pour la Princesse de Portugal
   avec ung très grand douaire; car c'est ce qu'on crainct icy
   assés, et en hastera l'on davantaige la besoigne.

MÉMOIRE.

   Suyvant la lettre de la Royne, mère du Roy, du IIIe avril 1571,
   le Sr de La Mothe Fénélon a dict à la Royne d'Angleterre, le XIIe
   du dict mois:

   Que le bon desir de Leurs Majestez Très Chrestiennes s'estoit
   desjà manifesté de longtemps envers elle, en ce que la Royne Très
   Chrestienne luy avoit vollu pourchasser le Roy, son filz, en
   mariage, en quoy la mère, et le filz, et toute la France, luy
   avoient faict veoir en quel grand compte d'honneur et de respect
   ilz tenoient son amytié et le party de son mariage;

   Et, bien qu'il leur eust fallu délaysser ce propos par des
   difficultez qui avoient esté faictes de son costé à cause de
   l'eage, l'affection pourtant n'avoit diminué du leur, ains
   aussitost qu'elle avoit monstré quelque résolution de se vouloir
   maryer, la Royne Mère estoit tournée à sa première dellibération
   de pourchasser pour Monseigneur, son filz, frère du Roy, le
   mesmes party qu'elle avoit desiré pour le Roy, avec, possible,
   plus de commodité et de correspondance de toutes choses, en ce
   segond propos, qu'il n'y en eust heu au premier, et en avoit
   desjà parlé au Roy en si bonne sorte qu'elle le luy avoit faict
   vouloir et bien fort desirer; mais elle n'avoit heu grand peyne
   de le persuader à Monsieur, parce que ses perfections et
   vollontez estoient desjà de longtemps dédyées et consacrées à
   l'honneur et service de la dicte Dame;

   Et encor que, pour estre sorty voix de cella en France et en
   Angleterre, premier quasi qu'on eust commancé d'en parler, il se
   fût descouvert que les aultres princes seroient pour en prendre
   une très grande jalouzie, et qu'ilz s'esforceroient d'y mettre
   de grandz obtacles et empeschemens, jusques à s'esforcer d'y
   employer les deffances et interdictz de l'esglize, et aultant
   d'aultres escandalles qu'ilz y pourroient inventer;

   Et que les subjectz des deux royaulmes seroient aussi pratiquez
   de ne le vouloir point, et mesmes d'entreprendre d'y former,
   comme d'eulx mesmes, des opositions, et que le Roy se fût desjà
   aperceu que, sur ce prétexte, l'on avoit vollu traverser ses
   affaires dedans et dehors son royaulme;

   La Royne Mère pourtant ne s'en estoit descoragée, car avoit
   estimé que, venant par ce moyen la grandeur des deux royaulmes à
   se fortiffier l'une l'autre, les aultres dangiers seroient bien
   aysez à évitter, mais elle s'estoit quelque temps arrestée sur
   deux poinctz: l'ung estoit qu'il luy sembloit estre besoing
   d'avoir l'asseurée cognoissance si la dicte Royne d'Angleterre,
   estant si grande princesse et accomplye en tant de perfections
   comme elle est, auroit agréable qu'ung tel propos luy fût miz en
   avant, premier que d'entreprendre de luy en parler;

   Le segond qu'elle vouloit bien obvier en ce pourchaz, d'amytié et
   d'alliance, de ne rencontrer tout le contraire parce qu'on luy
   persuadoit fermement que l'intention de la dicte Dame n'estoit,
   en façon du monde, de se maryer, et que le semblant, qu'elle en
   fezoit, n'estoit que pour servyr à ses affaires, et puys se
   moquer de celluy qui y auroit prétandu; et advertissoit on le Roy
   et elle de regarder à l'exemple des aultres, dont craignoient
   grandement Leurs Majestez qu'ilz n'en demeurassent bien fort
   offancez, et Monseigneur griefvement attristé et fort ulcéré en
   son cueur;

   Mais leur ayant semblé, à ceste heure, qu'ilz estoient bien
   esclarcys de ces doubtes par la ferme persuasion, qu'ilz se sont
   donnez avec très grand fondement de rayson, qu'il n'y avoit que
   toute sincérité et candeur ez présentes démonstrations de la
   dicte Dame, et qu'ilz ont estimé que leur bonne affection en cest
   endroit, et celle de Monsieur ne pourroient estre que bien
   prinses d'elle, ny que bien agréables à Dieu et très honnorables
   devant la face de toutz les humains, ils s'estoient résoluz de la
   luy faire entendre avec l'honneste respect qui estoit deu à sa
   grandeur.

   Et ainsy avoient dépesché le Sr C.....[4] avec lettres de créance
   à la dicte Dame pour la supplier de trouver bon qu'ilz luy
   peussent tretter Monsieur, leur filz et frère, en mariage; et
   qu'elle eust agréable qu'ilz le luy offrissent, comme, dès à
   présent, ilz le luy offroient, avec toute habondance d'amytié et
   de bonne affection, et avec toutz les moyens, forces et
   commoditez, qui pourront jamais estre en la couronne de France,
   pour en orner, honnorer et establyr la grandeur de la sienne,
   sellon les conditions qu'ilz luy avoient envoyées;

   Qu'ilz ne vouloient user, en l'endroict d'une tant vertueuse et
   tant accomplye princesse, d'aultres raysons ny persuasions de ce
   party, sinon de la prier qu'elle le vollût mesurer pour tel,
   comme sa prudence sçavoit bien juger qu'il estoit, et que, comme
   au regard d'elle ilz l'estimoient très grand et très honnorable
   pour Monsieur, ainsy s'esforceoient ilz, du costé de Monsieur, le
   luy randre à elle le plus heureux et le plus accomply qu'il leur
   seroit possible.

  [4] Cavalcanti.

   Cella desiroient ilz, à ceste heure, qu'ayantz parlé clairement
   de leur part, elle leur vollût aussi randre sa responce bien
   claire, et si, d'avanture, elle la leur fezoit conforme à leur
   honneste desir, que tout ainsy qu'ilz se résolvoient de ne
   cercher en rien à jamais que l'advancement de la grandeur, de
   l'honneur et réputation de la dicte Dame, sa commodité et
   contantement, ainsy la prioyent ilz d'avoir pareil esgard à la
   conservation de leur honneur et réputation, de celle de Monsieur;
   et que pour obvier à la malice de ceulx, qui vouldroient apporter
   de l'empeschement, et, possible, de l'escandalle en ce propos,
   qu'il luy pleust le conduyre secrectement et sans longueur, de
   son costé, comme ilz le tiendroient secrect et le presseroient,
   aultant qu'il leur seroit possible, du leur, pour le randre
   plustost conclud que divulgué; et puys ilz y adjouxteroient toutz
   les honneurs, respectz et aultres dignes observances, qu'ilz
   cognoistroient bien estre deues à la grandeur de la dicte Dame.


LE PROPOS A ESTÉ OUY, AVEC GRAND DESIR ET ATTENTION,

  De la dicte Dame auquel le dict Sr de La Mothe a estimé estre
    besoing de n'obmettre rien des susdictes particullaritez; et
    elle, d'une fort bonne et fort modeste façon, luy a respondu:

   Qu'elle vouloit bien employer, en l'endroict du Roy et de la
   Royne Très Chrestienne, toutes les sortes de grandz mercys, que
   le bonheur et le grand honneur, qu'ilz luy pourchassoient, par
   l'offre d'une chose si excellente et pleyne de toutes
   perfections, et tant conjoincte à Leurs Majestez, comme estoit
   Monsieur, leur filz et frère, l'avoient desjà obligée de leur
   randre, et remercyoit Dieu qu'il eust miz de toutes partz une
   bonne correspondance de vollontez, et le prioyt d'y adjouxter
   aussi sa bénédiction et sa saincte faveur;

   Que, quand feu monsieur le cardinal de Chatillon luy avoit ouvert
   ce propos avec de grandes raysons et de bien honnestes
   persuasions, lesquelles elle a récitées par le menu, mais
   seroient longues à mettre icy, où toutesfois elle n'avoit veu
   aultre fondement que de la bonne affection de ce seigneur et
   d'une lettre de Telligny, elle ne s'estoit guières advancée; et,
   encor que despuys il luy eust faict veoir aulcuns signes de la
   bonne intention de la Royne Mère, et que le Sr de La Mothe luy en
   eust aussi commancé de toucher quelque mot, non toutesfois que en
   simples termes de bon desir qu'il y avoit, elle, pour son
   honneur, n'avoit peust user de plus grande expression que de
   donner entendre qu'elle estoit conseillée de se maryer, et
   résolue que ce ne seroit jamais qu'avec un prince de sa qualité;
   et puys, sur le rapport, que milord de Boucard luy avoit fait des
   honnorables propos que la Royne Mère luy avoit tenuz, elle avoit
   respondu un peu plus ouvertement à Sa Majesté par le Sr de
   Valsingan.

   A ceste heure, que le dict Sr de La Mothe luy avoit clairement
   exposé la vollonté de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et de Mon
   dict Seigneur, conforme à ce que le Sr Cavalcanty, sur les
   lettres de créance, luy en avoit dict, elle ne luy temporiseroit
   guières la sienne, en laquelle elle prioyt Leurs dictes Majestez
   de croyre que toute vérité et sincérité s'y trouveroit, comme
   elle l'espéroit aussi trouver en la leur;

   Et qu'on ne pouvoit dire qu'en l'endroict de nul prince, qui
   l'eust faicte requérir, elle eust uzé de simulation; car au Roy
   d'Espaigne, qui premier luy en avoit faict parler, elle s'estoit
   incontinent excusée par l'escrupulle de sa consience, qui ne luy
   permettoit d'espouser celluy qui avoit esté mary de sa sœur, et
   aulx princes de Suède et de Dannemarc elle leur avoit, dans huict
   jours, si expressément faict respondre qu'elle ne se vouloit
   encores maryer, qu'ilz n'avoient heu, après cella, nulle occasion
   de plus s'y attandre. Le propos du Roy estoit venu lorsqu'il
   estoit encores bien jeune, et elle luy avoit tout aussitost faict
   entendre sa rayson et response. Au regard de l'archiduc Charles,
   elle confessoit qu'il luy avoit esté usé de longueur, à cause des
   troubles et empeschemens qui estoient survenus au monde, mais il
   s'apercevoit meintenant qu'il n'y avoit point heu de feintize;

   Et s'estoit bien aperceue la dicte Dame que l'excuse, dont elle
   avoit usé envers le Roy d'Espaigne, n'avoit esté prinse de bonne
   part, car jamais despuys il ne l'avoit aymée; dont, au propos,
   qui se offroit meintenant, elle se vouloit bien garder de
   n'altérer en rien la bonne amytié qu'elle avoit avec Leurs
   Majestez Très Chrestiennes,

   Les priant de considérer, en ce qui concernoit les choses
   d'Escoce, que, si Monsieur, leur filz et frère, avoit à estre son
   seigneur et mary, le bien et l'utillité de l'Angleterre luy
   seroient commiz, et que les dangiers, qui y pourroient advenir
   par le moyen de la Royne d'Escoce, seroient plus facilles de
   remédier pendant qu'elle seroit entre ses mains que si elle en
   estoit dehors;

   Qu'au reste elle n'avoit moindre soin qu'avoient Leurs Majestez
   Très Chrestiennes de tenir l'affaire secrect, et pouvoit jurer de
   ne l'avoir encores communiqué que au comte de Lestre et à milord
   de Burlay, ausquelz elle avoit monstré les articles, que le dict
   Cavalcanty luy avoit baillez; ès quelz la plus grande
   [difficulté] se monstroit aulx deux premiers, parce qu'il
   n'estoit expédiant qu'aulcune de toutes les cérémonies requises à
   une nopce d'un roy et d'une royne héréditayre de ce royaulme y
   fussent obmises;

   Et, quant à ottroyer l'exercice de la religion catholique à
   Monsieur et à ses domestiques, c'estoit ce où l'on avoit toutjour
   le plus contradict à l'archiduc Charles, et qu'elle desiroit que
   cella s'accommodât en quelque bonne sorte, priant le dict Sr de
   La Mothe de ne s'y vouloir monstrer plus difficile que, possible,
   Monsieur mesmes ne le vouldroit estre.


A CES DEUX DERNIERS POINCTZ le dict Sr de La Mothe a respondu:

   Que le Roy et la Royne seroient très marrys qu'aulcune des
   cérémonies accoustumées deffaillys en la cellébration de ce
   mariage, lequel ilz desiroient veoir orné de toutes ses plus
   dignes solennitez, pourveu que la religion et la conscience de
   Monsieur n'y fussent offancées; mais, comme desjà plusieurs
   aultres mariages avoient esté faictz en la Chrestienté entre
   personnes de diverse religion, et le couronnement aussi de
   l'Empereur avoit esté cellébré avec l'assistance des princes
   ellecteurs, qui sont de l'une et de l'aultre, ainsy se pourroit
   solemniser cestuy cy sans contraindre la conscience des espousez;
   et qu'au reste le dict Sr de La Mothe croyoit qu'elle ne
   vouldroit si mal tretter ce prince que de le priver de l'exercice
   de sa religion, ny luy vivre un seul jour sans l'avoir, ains au
   contraire qu'elle l'auroit en mauvaise estime, si, pour chose du
   monde, il en vouloit rien quicter.


LA DICTE DAME A RÉPLIQUÉ:

   Qu'elle avoit esté couronnée et sacrée sellon les cérémonies de
   l'esglize catholique, et par évesques catholiques, sans toutefois
   assister à la messe, et qu'elle seroit marrye de croyre que
   Monsieur vollût quicter sa religion: car, s'il avoit le cueur de
   délaysser Dieu, il l'auroit bien aussi de la laysser à elle, mais
   me prioyt de conférer de toutes ces choses avec les dicts comte
   de Lestre et milord de Burlay.


AU PARTIR DE LA DICTE DAME,

  estant icelluy de La Mothe entré en conférance des dictes choses,
    aulx mesmes termes que dessus, avec les dicts de Lestre et
    Burlay, icelluy de Burlay, pour les deux, lui a respondu:

Que la grandeur de cest affaire se monstroit en ce qu'il estoit
question de joindre deux royalles personnes ensemble, et faire par ce
moyen la conjonction de deux grandz royaulmes, en quoy, puysque la
Royne, leur Mestresse, parmy la fidellité de tous ses aultres
conseillers, avoit choisy la leur, pour à eulx seulz commettre le
propos, ilz se sentoient très obligez de cercher ce qui seroit pour
son honneur, pour son proffict et encores pour sa conscience;

Qu'ilz confessoient qu'ilz luy avoient conseillé de se maryer, et,
quant ilz avoient veu que sa vollonté y estoit disposée, ilz l'y
avoient confortée davantaige comme à chose très honnorable pour elle,
et très nécessaire pour son royaulme, et encores utille à eulx deux,
et pleyne de louange à ses conseillers, et générallement desirée de
toutz ses subjectz; et en ce que le party se offroit avec Monsieur le
duc d'Anjou, prince fleurissant en beaulté, en jeunesse et en toutes
sortes de vertu, yssu d'un très illustre sang, et d'une des plus
royalles maysons de toute la terre, qui avoit ung très puyssant roy de
frère, et une très saige et très vertueuse royne de Mère, et luy
mesmes estoit très acomply en toutes sortes de perfection, ne failloit
doubter qu'ilz ne l'aprouvassent, qu'ilz ne le desirassent, et qu'ilz
ne remercyassent Dieu d'avoir réservé ung si grand heur à leur
Mestresse, laquelle, en tout le circuyt du monde, n'eut peu rencontrer
ung plus honnorable, ny plus convenable party que cestuy cy;

Et pourtant, sur la correspondance qui s'y voyoit desjà des deux
costez, et que, de celluy de la dicte Dame, ne failloit plus doubter
que la disposition n'y fût très bonne, comme fondée en honneur, en
utillité et possible en nécessité, et Mon dict seigneur d'Anjou cogneu
très desirable, (duquel ilz vouloient encores dire ce mot, qu'on
n'avoit jamais ouy une seule nouvelle de luy en ce royaulme, qui ne
fût à sa très grande louange), ilz jugeoient que le propos estoit pour
venir bientost à ung bien heureux acomplissement, si d'avanture la
durté d'aulcunes condicions, que le Sr Cavalcanty avoit apportées, n'y
donnoit empeschement.

Sur lesquelles ilz considéroient que la Royne, leur Mestresse, quant à
celles qui concernoient la religion, n'en pouvoit ny devoit ottroyer
pas une, qui peult offancer sa conscience ou troubler l'ordre de son
royaume, ny apporter escandalle à ses subjectz; et, quant aulx
aultres, qu'il importoit bien fort à sa réputation qu'on ne luy en
diminuât aulcune, de toutes celles qui avoient esté réservées à la feu
Royne Marie, sa sœur, par son contract de mariage avec le Roy
d'Espaigne.


A CELLA LE DICT DE LA MOTHE,

  après leur avoir bien fort gratiffié leurs bonnes paroles, leur a
    respondu:

   Qu'ilz sçavoient bien que Monseigneur estoit catholique, prince
   duquel l'honneur et la réputation de sa vertu ne pouvoit
   comporter qu'il obmist rien des choses qui apartenoient à sa
   religion, et que Dieu luy avoit formé la conscience dans un cueur
   si ferme, si généreux et tant plein de magnanimité, qu'il
   choysiroit plustost la mort que d'y avoir souffert nulle offance;
   mesmes que la Royne, leur Mestresse, luy venoit de signifier
   assés expressément qu'elle l'auroit en très mauvaise estime s'il
   habandonnoit son Dieu, car craindroit qu'il l'abandonnast
   bientost après à elle. Toutesfois Mon dict Seigneur ne requéroit
   qu'on luy ottroyast aultre chose en cella, sinon de ne priver luy
   et ses domestiques du libre exercice de leur religion, ce que si
   on luy mettoit en difficulté, il auroit occasion de doubter assés
   de tout le reste.

   Et au surplus, encor que le Roy d'Espaigne, quant il espousa la
   Royne Marie, fût aparant héritier de plus de royaulmes et
   d'estatz que Monseigneur, il ne le passoit toutesfoys en nulle de
   toutes les autres excellentes qualitez d'ung très grand et d'ung
   très royal prince, et, possible, les avoit il, à ceste heure,
   plus convenables à ce royaulme que n'avoit heu lors le dict Roy
   d'Espaigne, qui n'estoit passé icy pour estre aulcunement
   anglois, ains pour faire l'Angleterre sienne; et ilz voyoient
   bien que Monseigneur se venoit tout donner à la Royne, leur
   Mestresse, et à eulx, pour n'estre jamais aultre que tout à elle
   et entièrement leur, par ainsy qu'il le failloit bien tretter,
   luy donner ung bon et grand entretennement, et luy faire les
   advantaiges que sa grande qualité et sa bonne intention
   méritoient.


APRÈS CELLA,

  par l'ordre que les dicts de Lestre et Burlay ont donné de
    pouvoir secrectement, et quelquefoys de nuict, convenir
    ensemble, en la mayson du jardin de Ouestmestre, l'on a tiré
    d'eulx, non sans beaucoup de difficulté, les responces que le
    dict Cavalcanty a emporté.

   Sur lesquelles, ayant despuys esté faict par le dict de La Mothe
   plusieurs vifves remonstrances à la dicte Dame, et pareillement à
   iceulx de Lestre et de Burlay, pour y avoir de la modération,
   elle et eulx se sont d'un costé si fermement persuadez que Leurs
   Majestez Très Chrestiennes et Monseigneur s'en contanteroient,
   (et de l'aultre ilz n'ont ozé, parce qu'ilz n'estoient que deux
   du conseil à tretter l'affaire, s'eslargir davantaige), qu'il n'a
   esté possible d'y rien plus obtenir pour ce coup; et a heu prou à
   faire à icelluy de La Mothe, de persuader à la dicte Dame qu'elle
   deust respondre à la lettre de Monseigneur, car disoit que la
   plume luy tumberoit de la main, et ne sçauroit avec quel estille
   luy parler, et que, par la lettre qu'elle escriproit à la Royne,
   elle la prieroit de satisfaire pour elle vers luy, n'ayant
   encores jamais escript à nul des aultres princes, qui avoient
   prétendu de l'espouser, sinon une seulle foys à l'archiduc
   Charles, en termes fort esloignez de mariage. Et néantmoins,
   ayant enfin donné lieu à sa bonne vollonté, et à l'instance du
   dict Sr de La Mothe, elle a faict responce à Mon dict Seigneur.

   Et icelluy de La Mothe a adverty le dict Cavalcanty d'aulcunes
   considérations, par lesquelles luy semble que la durté des
   responces de ceulx cy se pourra modérer à l'honneur et
   satisfaction de Mon dict Seigneur; dont sera bon d'essayer si le
   Sr de Valsingan s'y vouldra condescendre, et se tenir ung peu
   ferme en cella; mais, quant l'on ne pourra obtenir mieux, il
   fauldra veoir de quoy l'on se pourra passer, et ne laysser pour
   cella de conclurre, car, estant estably par deçà, il obtiendra de
   ceste princesse et des siens encores plus que ce qu'il demande,
   mais fault estre adverty que la froideur de dellà réchauffe ceulx
   cy, et quant l'on y veoit de la challeur, ilz monstrent de se
   refroydir: et semble aussi qu'il sera bon de ne les laysser
   entrer en extraordinaires demandes, car ce ne seroit qu'une
   longueur de négociation, si l'on leur en escoutoit une seulle, et
   en admèneroient toujours d'aultres, qui enfin conduyroient
   l'affaire en ropture.



CLXXIIIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais soubz la couverte du Sr Acerbo._)

  Mauvais état des affaires de Marie Stuart.--Exécution en Écosse
    de l'archevêque de Saint-André.--Nouvelles d'Irlande et des
    Pays-Bas.


     AU ROY.

Sire, j'ay miz peyne de donner, par le contenu de vostre dépesche du
XIe du présent, le plus de consolation, qu'il m'a esté possible, à la
Royne d'Escoce, laquelle ne fault doubter que n'en heust fort grand
besoing pour l'ennuy qu'elle a prins de l'interruption de son tretté,
et de la surprinse de Dombertran, qui sont deux accidans qui
esloignent bien fort les affaires de sa restitution; et croy, Sire,
que nulle aultre chose luy pouvoit venir meintenant à plus de
sollagement que ceste persévérance qu'elle voit de la constante
affection et bonne vollonté de Vostre Majesté envers elle, ce qui
contante aussi grandement ceulx qui luy veulent bien par deçà. Encores
présentement, Sire, l'on me vient d'advertyr que le comte de Lenoz a
faict exécuter l'archevesque de St André[5], frère du duc de
Chastellerault, qui sera une aultre griefve offance à la dicte Dame,
et semble que d'icy l'on ayt aussi envoyé essayer le dict de Lenoz
s'il vouldra mettre Dombertran ez mains des Anglois; à quoy je metz et
mettray bien toutz les obstacles qu'il me sera possible: Le Sr de
Vérac a esté conduict à Esterlin, auquel, à ce que j'entendz, l'on a
heu du respect pour estre serviteur de Vostre Majesté.

  [5] L'archevêque de Saint-André, qui s'était trouvé parmi les
  prisonniers faits dans le château de Dunbarton, fut mis à mort le
  6 avril 1571. Il périt par la potence. Sa mort fut vengée
  quelques mois après par Huntley, Claude Hamilton et Scot de
  Buccleugh, qui parurent à l'improviste avec quatre cents chevaux
  aux portes de Stirling, le 3 septembre 1571, jour où le parlement
  y était convoqué: _Souviens-toi de l'archevêque!_ était le mot
  d'ordre donné aux soldats. Le comte de Lennox fut tué d'un coup
  de pistolet au milieu du tumulte; tous les autres seigneurs, au
  nombre desquels se trouvait le comte de Morton, furent faits
  prisonniers.

La tenue de ce parlement a esté délayssée le lundy aoré[6], et l'a
l'on recommancée le jeudy de Pasques. Il semble qu'elle ne s'achèvera
sans quelque nouveaulté. Milord Sideney pourchasse instantment d'estre
deschargé de sa commission d'Yrlande, et dict on qu'ayant assés
heureusement conduict, jusques à ceste heure, les choses de dellà, il
y crainct une mutation de fortune, car il y veoit le peuple fort
alliéné de l'affection des Anglois et tout adonné à la religion
catholique, et qui n'attand rien en plus grande dévotion que la venue
d'Estuqueley, et de Fitz Maurice; mais je n'entendz point qu'on y
envoye encores que milord Grey pour commander, en absence du dict
Sideney, lequel cependant aspire à estre grand maistre d'Angleterre.

  [6] Le lundi saint.

La troupe des vaysseaulx du prince d'Orange se grossit toutjour en
ceste mer estroicte, et m'a l'on mandé, de la coste de dellà, qu'ilz
pillent aussi bien les François que les Flamans, mais ne m'en estant
encores venue nulle expécialle plainte, je n'en ay faict aussi encores
pas une à ceulx cy. Le depputé de Flandres poursuyt toutjour la
conclusion de l'accord des prinses, mais il cognoist bien que sa
négociation est, de jour en jour, prolongée, pour attandre le retour
du jeune Coban. Sur ce, etc.

     Ce XXIIIe jour d'apvril 1571.



CLXXIVe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour d'apvril 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Dièpe._)

  Propositions agitées dans le parlement.--Affaires
    d'Écosse.--Sollicitation faite par Marie Stuart d'un prompt
    secours.--Armemens à Londres et dans les Pays-Bas.


     AU ROY.

Sire, il n'a esté encore guières rien proposé d'importance en ce
parlement, que les deux poinctz que je vous ay desjà mandez, contre
ceulx qui ne vouldroient faire expresse profession de la religion
protestante, et contre ceulx qui oseroient appeler ceste princesse
sismatique ou séparée de l'esglize, ou qui présumeroient, tant qu'elle
vivra, et qui mesmes auroient desjà présumé de s'atribuer tiltre à
ceste couronne, pour punir les premiers de prison perpétuelle et de
confiscation de leurs biens, et les segondz déclairez eulx et leurs
descendans à jamais attainctz de lèze majesté, et ont adjouxté ung
tiers article contre les fuytifz du North, pour confisquer leurs biens
et personnes; mais de tant que ces choses ont esté proposées trop
véhémentes, l'on a commiz certains depputez à les modérer, pour, puys
après, les fayre sortyr en loy. Et m'a l'on dict, Sire, que la dicte
Dame, en ce qu'elle a peu cognoistre qu'on vouloit toucher au droict
de la Royne d'Escoce pour la priver de la succession de ce royaulme,
n'y a vollu consentyr, et en a faict rompre les billetz. Meintenant
se commence à parler du subcide, lequel pourra monter à six centz mil
escuz, et affin d'avoir bientost la conclusion d'icelluy, la dicte
Dame presse bien fort tout le reste, de sorte qu'on espère que le dict
parlement sera tantost finy, ou qu'il sera prorogé à ung aultre temps.

Les choses d'Escoce, nonobstant la prinse de Dombertran et l'exécution
de l'archevesque de St André, ne monstrent succéder tant au gré de
ceulx cy comme ilz espéroient, car la part de la Royne d'Escoce,
despuys que l'armée d'Angleterre a esté retirée, est toutjour demeurée
plus forte et plus authorisée que l'aultre, et ne voyent les Anglois
qu'il soit bien facille d'avoir Dombertrand entre leurs mains, parce
que ceulx qui l'ont en garde sont toutz escouçoys; et j'ay desjà faict
prandre ung escrupulle à la comtesse de Lenoz que cella tendroit à
déshériter son petit filz, et que son mary perdroit toutz ses amys en
Escoce, et seroit honteusement déchassé du pays, s'il se layssoit
contraindre à bailler cette place. La Royne d'Escoce vous escript
amplement, et m'apelle à tesmoing comme elle s'est toutjour
sincèrement conformée à l'intention de Vostre Majesté, et que, sans
cella, elle ne se fust attandue au tretté, duquel voyant à ceste heure
l'interruption, et que la surprinse de Dombertrand est advenue pendant
que l'on estoit en conférance, elle estime que l'injure touche en
aussi grand part à Vostre Majesté comme à elle mesmes; et pourtant
vous requiert, Sire, qu'il vous playse pourvoir meintenant à la
seureté de Lislebourg, qui est place trop plus importante que n'estoit
Dombertrand, ensemble à la conservation de ceulx de son party,
lesquelz avec la dicte place sont pour se randre facilement maistres
du pays, si une trop grande force d'Angleterre ne s'y oppose; et
pourtant demande qu'il soit consigné à Chesolme, contrerolleur des
monitions du chasteau de Lislebourg, douze miliers de pouldre, dix de
grosse et deux de grenée, deux aultres miliers de salpètre rafiné,
quarante harquebouzes à crocq de fonte, deux centz bouletz de
collouvrine, aultant de bastarde et six cens de moyenne, cent
corseletz completz, et deux foys aultant de morrions, deux cents
piques avec leurs fers, deux centz harquebouzes à main avec leurs
fornymens, et cent hallebardes, trente tonneaulx de vin, deux
tonneaulx en vinaigre et douze poinçons de lard; mais surtout elle
vouldroit qu'il y eust dedans quelques soldats françoys bien
expérimentez à la garde et deffance d'une place. Et de tant, Sire,
qu'il a esté desjà miz ordre à une partie de cella, le reste se pourra
faire à peu de coust. Aussi mande la dicte Dame que vingt navyres de
ses rebelles sont prestz à partyr pour France, lesquelz elle vous
suplie, Sire, de faire arrester tant biens, vaysseaulx que personnes,
car a opinion que cella servyra grandement à son affaire.

Et parce que j'ay entendu que le Sr de Vérac s'est desjà embarqué pour
aller trouver Vostre Majesté, il vous pourra randre plus particullier
compte de l'estat des choses de dellà pour y pouvoir plus seurement
dellibérer; seulement j'adjouxteray icy, Sire, qu'il me semble ne
pouvoir revenir qu'à l'honneur et réputation de voz affaires, et
nullement au préjudice d'iceulx, que Vostre Majesté s'employe, sans
offance des Anglois, à conserver l'Escoce, sellon que les alliances et
confédérations anciennes vous y obligent; mêmes qu'en ceste court se
parle d'y faire encores une expédition avec grande espérance qu'on
pourra emporter le chasteau de Lislebourg, et s'impatronyr d'une
partie du royaulme.

Il se faict icy une grande provision d'armes par les particulliers, et
remonte l'on à neuf en la Tour de Londres soixante canons ou
collouvrines, partie à rouage de navyres, partie pour batterie, et ne
se descouvre encores pour quelle entreprinse c'est, qui me faict avoir
toutjour craincte de l'Escoce. Il est vray qu'ilz disent que le duc
d'Alve arme trente six navyres en Olande; et que le duc de Medina
Celi, lequel, sellon les adviz qu'ilz ont, vient par terre, envoye une
armée par mer avec trois mil Espaignolz; et, nonobstant qu'on leur ayt
asseuré que Estuqueley estoit prest à partir, le XXVIIIe du passé,
pour suyvre dom Joan d'Austria en Itallie, affin d'aller parler au
Pape, ilz ne layssent pour cella de monstrer qu'ilz se craignent du
costé d'Yrlande.

Cependant le Sr de Lumbres est party de Plemmue, le VIe de ce mois,
avec cinq bons navyres fort bien armez et artillez, pour aller à la
Rochelle, et m'a l'on asseuré qu'il a emporté soixante dix mil escuz
en or et une aultre assés bonne somme en argent monoyé, ou billon. Le
bastard de Briderode est demeuré en ceste mer estroicte avec douze ou
quinze aultres vaysseaulx, dont y en a quelques ungs d'assés bons.
Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et le depputé de Flandres s'en
pleignent assés, mais ilz font estat, à ce qu'ilz m'ont dict, de
n'espérer aulcune bonne expédition en cella, ny en l'affaire des
prinses, jusques à ce que le jeune Coban soit de retour. Sur ce, etc.

     Ce XXVIIIe jour d'apvril 1571.



CLXXVe DÉPESCHE

--du IIe jour de may 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par le Sr de Sabran._)

  Audience.--Discussion des affaires d'Écosse.--Nécessité d'une
    nouvelle déclaration du roi que son intention est d'envoyer des
    troupes en Écosse.--Subside demandé au parlement.--Négociation
    des Pays-Bas.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Détails
    confidentiels sur la négociation du mariage avec Leicester,
    lord Burleigh, le duc de Norfolk, et lord de Lumley.


     AU ROY.

Sire, j'ay tenu à la Royne d'Angleterre les honnestes propos, que
Vostre Majesté me commandoit par sa dépesche du XIIe du passé,
touchant le playsir que ce vous estoit qu'elle eust prins à bon gré
les faveurs qu'aviez faictes à ceulx des siens, qu'elle vous avoit
naguières envoyez, et luy ay touché ung mot de la bonne provision
qu'aviez donnée à réprimer les désordres advenuz à Roan contre ceulx
de la nouvelle religion, et comme vostre intention, et celle de la
Royne et de Monseigneur, demeuroient très fermes en l'entretennement
de vostre éedict, de sorte que vous la pouviez asseurer qu'il seroit
inviolablement observé.

La dicte Dame, après m'avoir répété plusieurs choses honnorables, que
les siens luy récitoient encores toutz les jours de leur voyage de
France, m'a dict qu'elle vous cuydoit avoir beaucoup honnoré et obligé
en vous envoyant son ambassadeur, mais qu'elle se trouvoit trop plus
honnorée et obligée de Vostre Majesté pour l'avoir trop favorablement
receu; et a suyvy qu'elle louoit infinyement vostre vertueuse
dellibération de vouloir meintenir la paix en vostre royaulme, et que
desjà vous avez faict concepvoir au monde que vostre parolle seroit
vrayment royalle, et toute pleyne de certitude, et de vérité; dont ne
failloit doubter qu'elle ne rendît aussi la réputation de Vostre
Majesté et celle de voz affaires toute comble d'honneur et d'infinité
de proffictz.

J'ay continué, (touchant ce que son ambassadeur avoit racompté à la
Royne, vostre mère, des difficultez qui s'estoient trouvées au tretté
de la Royne d'Escoce, et de l'opinion qu'il avoit que les instances,
que me commandiez assés souvent de faire en cella à la dicte Dame, luy
estoient ennuyeuses), que je layssois bien à son dict ambassadeur de
luy avoir faict entendre combien il avoit cogneu estre à vous mesmes,
Sire, et à la Royne, vostre mère, et à Monseigneur, très ennuyeux que
les choses n'eussent prins le bon chemin d'accord qu'elle vous avoit
promiz, et faict plusieurs fois espérer; et que néantmoins elle vous
feroit grand tort si ne croyoit fermement qu'en ce que vous aviez cy
devant cerché, et que vous cercheriez cy après d'acquitter en cest
endroict le deu de vostre honneur et de vostre obligation, que vous
n'eussiez aussi regardé, et que vous ne regardissiez encores que
l'honneur pareillement, et la réputation de la dicte Dame, sa seureté
et celle de ses affaires, et tout son contantement y fussent
dilligentment observez.

Elle m'a respondu bénignement qu'elle estoit bien marrye de ne vous
avoir peu lors mander de meilleures nouvelles du tretté, mais il n'y
avoit heu ordre, à cause des contradictions qui s'y estoient
monstrées; mais il sembloit que despuys les choses se fussent ung peu
modérées, et qu'elles pourroient encor réuscyr à la bonne fin que
Vous, Sire, et elle desiriez.

Je n'ay rien répliqué à cella; mais de tant, Sire, que bientost se
doibt faire une monstre généralle en ce royaulme, et que le comte de
Sussex inciste toujours luy estre permiz qu'il puysse retourner
encores une foys avecques une armée en Escoce, Vostre Majesté advisera
s'il sera bon que je remonstre à la dicte Dame et à ceulx de son
conseil comme les seigneurs escouçoys, qui tiennent le party de leur
Royne, voyant que, par l'opiniastreté des aultres, le tretté n'a peu
succéder, et que, pendant la conférance, le comte de Lenoz a surprins
Dombertran, qu'ilz vous requièrent très instantment de leur assister
jouxte vostre promesse, et sellon l'alliance qu'ilz ont avec vostre
couronne; et que vous voulez bien prier la dicte Dame de ne prandre
aulcune souspeçon ny deffiance si vous vous acquietez en quelque
partie de ce à quoy vostre honneur et debvoir vous obligent vers eulx;
car luy promettez et jurez que ce ne sera pour aporter aulcun dommaige
ou incommodité à elle, ny à ses pays et estatz; par où, Sire, nous
pourrons obtenir ou que la dicte Dame accordera ouvertement que
puyssiez donner support à iceulx seigneurs qui le vous demandent, sans
qu'elle en soit offancée, ou qu'il soit layssé aux Escouçoys mesmes de
débattre entre eulx leurs diférandz, sans que vous, ni elle, vous en
mesliez; en quoy semble que le party de la Royne d'Escoce prévauldra
toutjour contre l'aultre.

J'ay faict mencion à la dicte Dame de la bonne et prompte expédition
qu'avez faicte donner à trois requestes de ses subjectz, que son dict
ambassadeur vous avoit présentées, ce qu'elle a heu très agréable, et
m'a prié de vous en remercyer grandement, et que, quant son dict
ambassadeur le luy aura mandé, elle vous en fera encores par luy
mesmes remercyer davantaige. Le parlement se continue toutjours, et le
subcide est desjà comme tout accordé, à quatre solz pour livre, sur
les héritaiges, et deux solz et demy sur l'aultre sorte de revenu. Les
seigneurs de ce conseil sont si vigilans, ez actions qui s'y font,
qu'il semble enfin qu'ilz y feront passer toutes choses sellon
l'intention de leur Mestresse. Il a esté faict une nouvelle et bien
estroicte ordonnance sur les courriers de Flandres de sorte qu'il a
plusieurs jours que nul, ny ordinaire, ny aultre, n'y est allé ny
venu. Le depputé du duc d'Alve n'advance guière sur l'accord des
prinses, car chacun jour l'on luy met nouvelles difficultez en avant,
et luy demande l'on à ceste heure, que le dict duc ayt à payer les
draps, qu'il a prins des Anglois, au pris qu'il les a baillez aulx
soldats, qui monte un tiers davantaige qu'ilz ne valent; et incistent
les dicts Anglois ou qu'il leur fornisse argent contant, ou bien qu'il
donne cautions qui les contantent. Sur ce, etc. Ce IIe jour de may
1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, parce que la dépesche, que milord de Burlay a baillée au Sr
Cavalcanty, et la façon de le dépescher, ne m'ont assés bien
satisfaict, et m'ont faict monter plusieurs doubtes en l'entendement,
j'ay miz peyne, le plus que j'ay peu, de m'en esclarcyr; et voycy,
Madame, ce que j'ay aprins depuys son parlement, vous supliant très
humblement prendre la peyne de le lyre, encor qu'il soit un peu long:

C'est que le comte de Lestre m'a mandé que, du costé de deçà, l'on
n'a que peur que nous nous réfroydissions, et que, tout à ung mot, il
ne tiendra plus qu'à nous que les choses ne viennent à bon effect;
qu'il estoit bien vray que je me suys tenu ung peu trop ferme sur la
religion, et que Cavalcanty aussi, quant il avoit esté ouy à part, s'y
estoit monstré ung peu bien froid, et que je pouvois avoir cogneu que
la Royne, sa Mestresse, quant à elle, n'estoit que très bien disposée
au propos.

Sur quoy il m'est ressouvenu, touchant les articles des responces, qui
m'ont esté baillez, que la dicte Dame me dict avoir commandé de
modérer celluy des cérémonyes des nopces, parce qu'elle estoit fort
escrupuleuse aulx présages, qui y pouvoient advenir, et qu'elle
réputeroit à grand malheur, si Monsieur, à cause de quelcune des
dictes cérémonyes, la délayssoit au millieu de l'acte, ou bien si
l'anneau nuptial tumboit en terre, et choses semblables; que, touchant
le poinct de la religion, elle ne vouloit que Monsieur layssât la
catholique, ny fût forcé en sa conscience, et qu'elle le prioyt aussi
de se contanter de ce qu'elle pouvoit ordonner pour luy en cella, sans
offancer la sienne, et sans troubler l'ordre de son pays; qu'elle
desiroit bien estre quelquefoys accompaignée de luy, quant elle yroit
à ses prières, affin que ny d'elle ny des siens il ne fût veu détester
par trop leur religion, mais n'avoit trouvé bon qu'on heust miz en
l'article qu'il y demeureroit, en l'attandant jusques à son retour;
que Monsieur ne debvoit doubter qu'elle ne lui pourveust bien
honnorablement, au cas qu'il la survesquit, et que, durant sa vie,
tout ce qu'elle auroit luy seroit commun.

Puys avoit ajouxté qu'elle se trouvoit encores estonnée ez louanges de
Monsieur, et qu'elle craignoit, y en ayant de si grandes, qu'il
n'eust que faire d'elle; et s'estoit mise à racompter celles qu'elle
avoit ouy dire de son bon sens, de sa prudence, de sa bonne grâce, de
sa magnanimité et de sa valleur aulx armes, de la beaulté et
disposition de sa personne, sans oublier de parler de sa main, comme
d'une des plus rares beaultez qu'on eust veu en France; et avoit, puys
après, suyvy, en ryant, qu'elle me feroit dire aussi ung jour par Mon
dict Seigneur, si les choses venoient à bonne fin, que je debvois
avoir plustost soubstenu son party comme plus honorable, que celluy de
la Royne d'Escoce.

Par lesquelz propos, qui étoient assés conformes aux articles des
responces qui avoient esté arrestez avecques moy, je conceuz une fort
bonne espérance du tout; dont fuz fort esbahy et bien fort offancé,
quant j'entendiz despuys qu'on avoit dépesché en aultre sorte le dict
Cavalcanty, et n'ay peu descouvrir que cella soit procédé d'ailleurs
que de ce que la dicte Dame, avant le dépescher, communiqua, comme
j'entendz, le propos à trois autres de ses conseillers, au Quiper, au
marquis de Norampton et au comte de Sussex; et néantmoins l'on m'a
despuys asseuré, de trois et quatre bons endroictz, que la dicte Dame
n'a rien tant en affection que de parachever ce mariage, et que jamais
n'a si longuement persévéré en nul aultre propos, comme elle faict en
cestuy cy, et ne peult comporter qu'on luy dye qu'il y puisse avoir
des difficultez pour l'interrompre, ny veoir de bon œil homme en sa
court qui tant soit peu monstre de ne l'aprouver.

J'ay commancé quelque intelligence avec la comtesse de Lenoz, par
prétexte de luy promettre beaucoup de la part de Voz Majestez pour son
petit filz, si elle et le comte, son mary, se vouloient accorder avec
la Royne d'Escoce, et luy ay faict cognoistre que le propos de
Monsieur ne luy pourroit estre que très oportun, s'il venoit à bonne
fin, car si la Royne d'Angleterre debvoit jamais avoir enfans, la
dicte dame de Lenoz debvroit desirer qu'ilz fussent Françoys pour la
parfaicte unyon qui seroit toutjour entre eulx et son dict petit filz;
si elle n'en avoit poinct, ce seroit Monsieur qui, se trouvant icy,
advanceroit le droict de son dict filz à ceste couronne contre toutz
les aultres qui y prétendent; et elle m'a mandé qu'elle supplioit Voz
Majestez de prandre son dict petit filz en vostre protection, et
croyre que son mary estoit très dévot et affectionné serviteur de la
couronne de France, comme ont esté ses prédécesseurs; qu'elle, de sa
part, vouloit et desiroit le mariage de Monsieur avec sa Mestresse
plus que chose du monde, et que, tennant le lieu plus prez d'elle que
nulle aultre de ce royaulme, elle le luy avoit desjà conseillé et le
luy persuaderoit toutjour avec toute affection, et me donroit là
dessus toutz les advis qu'elle pourroit; que, pour ceste heure, elle
ne me pouvoit dire sinon que, par toutes les apparances et conjectures
qui se voyoient en la dicte Dame, elle monstroit d'estre non seulement
bien disposée, mais très affectionnée au party de Mon dict Seigneur,
et ne parloit ordinairement que de ses vertuz et perfections,
s'abilloit mieux, se resjouyssoit, et se monstroit plus belle et plus
gaye, en mémoire de luy; qu'il estoit bien vray qu'elle ne
communiquoit plus ce propos aulx femmes, et sembloit qu'elle l'eust
entièrement réservé entre elle et le comte de Lestre et milord Burlay;
dont m'estoit besoing, pour en avoir plus de lumyère, d'en accointer
l'ung des deux.

Et, sur ce qu'il y a desjà quelques jours que j'avois prié les dicts
de Lestre et Burlay de sonder la vollonté de la noblesse de ce
royaulme en ce propos, icelluy Burlay me respondit, dez lors, que je
ne doubtasse qu'elle n'y fût bien disposée; et icelluy de Lestre m'a
despuys mandé qu'il avoit travaillé là dessus avec le duc de Norfolc
pour le luy faire trouver bon, qui estoit celluy qui tiroit plus de la
dicte noblesse, après luy, que tout le reste du royaulme; et qu'il me
pouvoit asseurer qu'ayant le Roy honnoré l'ung et l'aultre de son
ordre, il les trouveroit toutz deux très unys à sa dévotion et très
fermes au service de Monsieur, son frère.

Le dict duc, de sa part, parce que je luy avois desjà faict quelque
communication de ce propos, avec asseurance de la vollonté de Voz
Majestez vers luy et la Royne d'Escoce, m'a envoyé dire qu'il m'en
remercyoit, et qu'il se sentoit très obligé à Voz Majestez de la
considération qu'il vous playsoit avoir d'eulx deux en cest affaire,
auquel il m'avoit desjà faict déclaration, de son cueur, qu'il se
dellibéroit avec toutz ses amys de s'y employer droictement, car se
réputoit tout oultre vostre serviteur, et que Monsieur, vostre filz,
ne doubtast plus qu'il ne fût obéy, révéré, et aymé en ce royaulme,
s'il y venoit, dont me prioyt d'en conclurre bientost les choses, ès
quelles il ne pouvoit cognoistre à présent qu'il y fît sinon bon; mais
ce luy seroit ung argument, quant l'on y cercheroit de la longueur, de
croyre qu'il y eust de la simulation, et qu'aussitost qu'il la
cognoistroit, il me la feroit entendre: et a escript à l'évesque de
Roz qu'il me vollût ayder de toutz ses moyens et intelligences en
ceste cause, car il cognoissoit qu'il estoit besoing d'avancer icy la
réputation de la France, pour bien faire les affaires de la Royne
d'Escoce, lesquels affaires il croyoit fermement que Monsieur, estant
venu, ne les vouldroit laysser sans quelque accommodement, puysqu'ilz
touchent bien fort l'honneur du Roy, son frère, et le sien; et si,
d'avanture, il luy estoit faict quelque obstacle de n'y venir point,
il ne seroit que davantaige enflammé de les remédier; par ainsy qu'il
voyoit bien que l'amour ou la hayne de Mon dict Seigneur envers la
Royne d'Angleterre ne pouvoient estre que très utilles à la Royne
d'Escoce et à luy; qu'il estimoit que de déclairer trop tost sa
vollonté en ce faict ne serviroit de rien, car la perplexité où la
Royne, sa Mestresse, se trouvoit encores quelque peu pour doubte de
luy, le luy feroit tant plus tost conclurre, et que mesmes je prinse
garde de ne m'ouvrir tant au comte de Lestre qu'il peût cognoistre
qu'il y eust nulle intelligence entre icelluy duc et moy; néantmoins
qu'il demeureroit ferme en ce propos jusques à la mort.

Milord de Lomeley, pour gaiges de la vollonté du comte d'Arondel, son
beau père, du comte d'Ocestre et de luy en cest endroict, m'a envoyé
une bague, et m'a mandé que, si je le trouvois bon, ilz
s'employeroient de bon cueur et y procèderoient par effectz, en lieu
qu'ilz craignent que les aultres n'y vont que de parolle; et qu'il ne
se pouvoit persuader encores qu'il n'y eust de la tromperie.

Le capitaine Franchot, qui a quelque peu de pratique avec aulcuns de
ce royaulme, m'est venu dire, sur le bruict qui court de ce propos,
que la Royne d'Angleterre en effet ne pouvoit, ny vouloit, ny debvoit
espouser Monsieur, et que l'intention d'elle estoit seulement
d'endormir Voz Majestez sur les choses d'Escoce, affin de s'en
impatronir, et pour faire aussi que le Roy d'Espaigne condescende à
meilleures condicions vers elle, et pour contanter pareillement ses
subjectz, et authoriser enfin ses affaires dedans et dehors son
royaulme; mais, quand bien le contrat seroit faict et estipullé, que
le mariage pourtant ne s'effectueroit jamais, et qu'en tout évènement
il y avoit desjà des ligues faictes pour se fortiffier en ce royaulme
contre les dangiers qui pourront advenir du dict mariage. Sur quoy,
voulant aprofondir davantaige comme il sçavoit ces choses, il m'a
respondu qu'il s'en alloit en France, et en parleroit plus librement
de dellà, comme bon serviteur de Voz Majestez et de Monseigneur, s'il
en estoit interrogé.

J'ay esté despuy trouver la dicte Dame pour voir en quoy elle
continuoit; laquelle s'est layssée ayséement conduyre en ce propos, et
m'a dict que, s'il luy estoit jamais imputé de s'y estre trop advancée
pour avoir escript de sa main à Mon dict Seigneur, premier que les
choses fussent bien conclues, qu'elle en rejetteroit toute la coulpe
sur moy; qu'il falloit bien, touchant les responces qui avoient esté
baillées à Cavalcanty, que vous l'excusissiez, si elle n'avoit peu
mieulx faire, car estoit contraincte de contanter les siens, qui
l'estimeroient peu affectionnée à leur religion, si elle condescendoit
ouvertement à tout ce que Monsieur demandoit pour la sienne, lequel au
reste elle n'entendoit qu'il fût en rien contrainct contre sa
conscience; qu'elle se vouloit pleindre à moy de ce qu'ung homme, qui
tenoit assés grand lieu, avoit dict que Monsieur feroit bien de venir
espouser ceste vielle, laquelle avoit heu, l'année passée, tant de mal
à une jambe qu'elle n'en estoit encores bien guérye, ny possible en
guériroit jamais, et que, soubz le prétexte de cella, l'on luy
pourroit bailler ung brevage de France pour s'en deffaire, de sorte
qu'il se trouveroit veuf dans six ou sept mois, pour, puys après,
espouser, à son ayse, la Royne d'Escoce, et demeurer roy paysible de
ceste isle; et que ce propos ne l'avoit tant offancée pour le regard
d'elle, comme pour le regard de Monsieur, et de l'honneur de la
couronne d'où il estoit yssu.

A quoi j'ay respondu, avec détestation du propos, et de celluy qui
l'avoit tenu, que je la suplyois me dire d'où il procédoit, affin que
Voz Majestez et Mon dict Seigneur vous en rescentissiez.

Elle a suyvy, en grand collère, qu'il n'estoit encores temps de le
nommer, mais que je m'asseurasse qu'il estoit vray, et que bientost
elle m'en feroit bien entendre davantaige; et n'ay rien cogneu que
continuation d'affection en tout le parler de la dicte Dame, lequel a
esté beaucoup plus ample que je ne le puys mettre icy.

Au partir d'elle, le comte de Lestre m'est venu dire qu'il estoit
besoing que non seulement je fusse modéré sur l'article de la
religion, mais que je fisse en sorte que Voz Majestez le vollussent
laysser, ainsy couché qu'il est, affin que Monseigneur, vennant par
deçà, soit mieulx veu, et embrassé avec plus d'affection de ceulx en
qui la Royne, sa Mestresse, a fiance, et qu'ilz n'ayent occasion
d'inventer rien qui puysse traverser ce propos; et que je vous
asseure, sur sa vie, qu'il aura pour luy et ses domestiques
l'exercisse de sa religion en privé, et obtiendra du reste beaucoup
plus qu'il ne voudra demander, quant il sera par deçà; et que desjà
luy mesmes avoit déclairé à la dicte Dame que, puysqu'elle prenoit
Monsieur pour son seigneur et mary, qu'il luy porteroit égalle
fidellité, obéyssance et service, comme à elle; ce qu'elle avoit
trouvé fort bon, et m'asseuroit que, de jour en jour, elle se
confirmoit davantaige en ce bon propos, qui pourtant estoit besoing de
le haster aultant qu'il seroit possible.

Je trouve, Madame, que le dict comte va toutjour droictement et d'une
très bonne sorte en cest affaire; et milord de Burlay monstre le
semblable; mais, de tant que je sçay l'extrême affection que icelluy
Burlay porte à ceulx de Herfort, et à traverser tout ce qui les
pourroit empescher de parvenir à ceste couronne, je crains que sa
présente démonstration ne soit que pour ne s'ozer opposer à la
vollonté de sa Mestresse, et qu'en effect il ne se faille fyer en luy
que bien à poinct; car j'ay desjà cogneu que sa façon de négocier tend
à mettre la matière en longueur. Par ainsy, je persévère en ce que
j'ay desjà mandé à Vostre Majesté par le Sr Cavalcanty, qu'il fault
presser de passer les articles, sans s'amuser à débattre les responces
qu'on nous a baillées, affin de demeurer promptement résoluz ou de la
conclusion ou de la ropture du propos; et me pardonne Vostre Majesté
si je luy escriptz tant de choses différantes; car c'est ung affaire
où il ne fault rien obmettre. Sur ce, etc. Ce IIe jour de may 1571.



CLXXVIE DÉPESCHE

--DU VIe jour de may 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par l'homme de Walsingan._)

  Refroidissement apporté dans la négociation du mariage par les
    rapports de Walsingham.


     A LA ROYNE.

Madame, ce peu de motz ne sont pour entièrement respondre à la lettre
de Vostre Majesté, ny à celle bien ample que, par vostre commandement,
Mr de Foix, m'a escripte; seulement, Madame, je vous signiffieray icy
la réception des deux, et comme la Royne d'Angleterre, avant que je
les aye veues, avoit desjà leu celles que le Sr de Valsingan et le Sr
Cavalcanty luy avoient escriptes[7]; ès quelles elle a monstré n'y
avoir trouvé de satisfaction, ains plustost de l'offance. Et, sans que
je luy ay franchement communiqué voz honorables et vertueuses
responces, et les sages remonstrances du dict Sr de Foix, qui sont les
unes et les aultres contenues en sa lettre, tout estoit gasté. Et ne
sçay encores, Madame, que juger de l'affaire, car la dicte Dame m'a
semblé estre plus restraincte au poinct de la religion, que ce que Mr
le comte de Lestre m'avoit prié dernièrement vous en escripre; mais je
doibz conférer encores aujourd'huy avecques elle, et avec le dict
sieur comte, et avec milord Burlay; desquelz je mettray peyne, sans
trop débattre les choses, de sentyr leur dernière résolution.
Cependant, parce que ce porteur est renvoyé présentement avec quelque
response, je adjouxteray seulement icy que le dict sieur comte de
Lestre m'a dict que le contenu des lettres des dicts Valsingan et
Cavalcanty estoit fort différand de ce que Mr de Foix mandoit. Je
mettray peine de le sçavoir et prieray à tant nostre Seigneur, etc.

     Ce VIe jour de may 1571.

  [7] Voir la _lettre de Walsingham à milord de Burleigh_ des 8 et
  9 avril 1571, et _la conférence entre Mr de Foix et
  lui_.--_Négociations de Walsingham_, lettre LXXI, p. 98.



CLXXVIIe DÉPESCHE

--du VIIIe jour de may 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Tournoi à Londres.--Opposition de la chambre des lords aux
    projets de la chambre des communes.--Nouvelle crainte des
    Anglais d'une entreprise sur l'Irlande.--Leurs plaintes contre
    les armemens faits en Bretagne.--Offre de lord Burleigh de
    reprendre la négociation du traité d'Écosse.--Emportement
    d'Élisabeth contre Marie Stuart.--Nouvelles d'Écosse, de la
    Rochelle et de Flandre.


     AU ROY.

Sire, je commanceray ceste cy par dire à Vostre Majesté qu'après le
partement du Sr de Sabran, lequel luy aura peu compter ce qu'il a veu
des jouxtes de la première journée du tournoy, entreprins en ceste
court au commancement de may, j'ay esté prié d'assister encores aulx
deux suyvantes, ès quelles a esté, à la segonde, combattu à l'espée, à
cheval, et à la troisiesme à la pique et à l'espée, à la barrière; et
a vollu la Royne d'Angleterre que je l'aye accompaignée à toutes
trois, non sans faire plusieurs honnorables mencions de semblables
exercisses de Vostre Majesté et des triomphes de vostre royaulme, ny
sans qu'elle ayt monstré de prandre ung singulier playsir à cest essay
des siens, lesquelz toutesfoys elle n'a que modestement louez: qu'ilz
faisoient assés bien pour Angleterre, et qu'ilz aprenoient icy comme
ilz pourroient comparoir ailleurs parmy les aultres. Je luy ay loué
leur bien faire et que c'estoit de prou d'endroictz d'ailleurs qu'on
pouvoit venir icy pour aprandre, comme, à la vérité, il y a heu en ces
combats de la magnifficence et un fort bon ordre et assés d'adresse de
ceulx qui s'esprouvoient. Le comte d'Oxford avoit dressé la partie,
lequel, avec sire Charles Havart, sire Henry Lay, et Me Haton, ont
esté les quatre tenans contre aultres vingt sept gentishommes, de
bonne mayson, assaillans; et les juges du tournoy ont esté les comtes
d'Ocester et de Suxès, l'admiral, et milord Sidney, et n'y est advenu
nul inconvénient. Il a esté mandé à l'ambassadeur d'Espaigne, s'il
avoit desir de veoir ces triomphes, qu'on luy prépareroit une fenêtre;
mais il a respondu qu'à ung ambassadeur d'ung si grand roy apartenoit,
devant qu'il allast en nulle part, de sçavoir quel lieu il y devoit
tenir, et ne s'y est point trouvé.

Le parlement s'est toutjour continué, aulx heures déterminées; auquel,
encores que ceulx de la basse Chambre ayent fermement incisté en leurs
premières propositions, ceulx néantmoins de la première ne leur ont
encores rien layssé passer, et disent que les loix de leur religion
sont assés estroictes pour ne se vouloir lyer davantaige, ny se
laysser ainsy soubmettre à plus de dangiers de lèze majesté qu'il n'y
en a par les anciennes loix du royaulme; et ont esté commis aulcuns
principaulx personnaiges de l'assemblée pour modérer les dictes
propositions, et n'y a pour encore rien de résolu.

Il semble que ceulx cy sont rentrez en perplexité pour
l'advertissement qu'ilz ont que Estuqueley est allé à Rome afin
d'acorder de l'entreprinse d'Yrlande entre le Pape et le Roy
d'Espaigne, et que les deux promettent de fornyr pour icelle cent mil
escuz chacun, et le dict Roy d'Espaigne quelques gens et vaysseaulx
davantaige, et qu'il est nouvelles que le comte de Bossu arme aussi
des navyres en Flandres.

Milord de Burlay m'a dict que leurs mariniers leur ont raporté qu'on
armoit aussi en Bretaigne, et qu'il vouloit bien croyre que ce
n'estoit contre l'Angleterre, car l'on monstroit, des deux costez, de
desirer et pourchasser chose fort dissemblable. A quoy j'ay respondu
que je n'avois rien entendu du dict armement, et que je ne cognoissois
qu'il y eust, de vostre costé, Sire, que toute continuation de paix
avec la Royne sa Mestresse.

Il m'a, de luy mesmes, parlé là dessus du desir que la dicte Dame
avoit de parachever le tretté de la Royne d'Escoce, mais qu'il
sembloit qu'elle mesmes et les siens y donnassent de l'empeschement,
m'alléguant que Mr de Roz avoit naguières faict venir des livres,
qu'il avoit faict imprimer à Louvain, fort désagréables à la Royne
d'Angleterre, et receu des lettres de ses rebelles qui sont en
Flandres, et que les seigneurs du party de la dicte Royne d'Escoce
s'opposoient que les comtes de Lenoz et de Morthon ne peussent aller
tenir leur parlement à Lislebourg pour envoyer icy le pouvoir sur les
choses du dict tretté, et par ainsy, que le retardement ne procédoit
de sa Mestresse.

Je luy ay respondu que, en quelque sorte qu'il vollût juger de la
procédure de ce faict, l'on voyoit clairement que la Royne d'Escoce
s'estoit mise à tant de rayson et de debvoir, qu'on ne pouvoit plus
nyer qu'il ne luy fût faict beaucoup d'injure et de viollance, et que
le tretté luy avoit quasi plus apporté de mal que n'avoit fait la
guerre.

Et despuys, Sire, j'ay faict veoir à la Royne d'Angleterre une lettre
de la dicte Royne d'Escoce, et l'ay fort conjurée de vouloir pourvoir
à ce que ceste pouvre princesse y requéroit. Et elle m'a respondu
qu'on avoit trouvé des mémoires qui expéciffioient les moyens que la
dicte Royne d'Escoce avoit de s'en aller, fort désadvantageux à elle
et à son royaulme, par ainsy qu'on ne s'esbahyst si le comte de
Cherosbery la fezoit ung peu plus observer que de coustume; mais que
j'assurasse Vostre Majesté qu'elle avoit toutjour esté, et seroit
aussi honnorablement trettée en Angleterre, tant qu'elle y seroit,
comme si elle estoit en son propre royaulme. J'entendz, Sire, que ce
sont des mémoires, qui ont esté trouvés à Dombertrand, qui
véritablement font mencion de cella.

L'évesque de Roz est encore bien fort mallade. Le comte de Lenoz a
mandé assembler toutes ses forces au IXe de ce mois à Litcho, pour
aller en armes à Lillebourg, mais je croy qu'il y trouvera de la
résistance; et desjà se dict qu'il y a heu une grosse escarmouche près
du dict Lillebourg, où le comte de Huntelay et milord de Humes se sont
trouvez du party de leur Royne, et qu'ilz ont battu et chassé les
aultres. Il semble que celluy qu'on a miz pour cappitaine dans
Dombertrand, voyant la cruaulté du comte de Lenoz, reffuze meintenant
de luy obéyr, et dict qu'il réservera la place au jeune Prince jusques
à la mort; de sorte que les Anglois deffient assés de la pouvoir
avoir.

L'on parle icy du mariage de la petite princesse de Navarre avec le
comte Ludovic de Nassau, et que, parmy le marché, il se projette une
entreprinse en Hollande. Celluy dont, en aulcunes de mes précédentes,
je vous avois mandé, Sire, qui estoit venu de la Rochelle devers feu
Monsieur le cardinal de Chastillon, estoit principallement dépesché
pour faire passer dellà le Sr de Lumbres avec les vaysseaulx et armes,
et aultres provisions qu'il a recouvert icy; qui y a desjà faict
voille, dez le VIe du passé.

Le depputé de Flandres a faict proroger encores pour huict jours son
affaire, attendant une responce du duc d'Alve, laquelle il pensoit
avoir icy le IIIe de ce moys, mais il y a heu quelque retardement.
J'ay au reste bien dilligentment et à part considéré le chiffre de
Vostre Majesté, du XXIIIe du passé, lequel je mettray peyne
d'ensuyvre; et vous supplie très humblement, Sire, de croyre que les
choses n'eussent prins le tret qu'elles ont, si je n'en eusse desjà
usé ainsy, et qu'il seroit bien malaysé d'outrepasser les termes que
je y ay tenu, sans se descouvrir, possible, plus que Vostre Majesté ne
le trouveroit, puys après, guières bon. Sur ce, etc.

     Ce VIIIe jour de may 1571.


   J'entendz que la comtesse de Northomberland et milord Dacres ont
   naguières dépesché ung nommé Hervé en Espaigne, pour moyenner le
   mariage de la Royne d'Escoce avec don Joan d'Austria, de quoy ne
   fault doubter que le duc de Norfolc ne soit pour en prandre
   jalouzie.



CLXXVIIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de may 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par ung corrier d'Angleterre._)

  État de la négociation du mariage.--Conférences avec le lord
    garde des sceaux (_the keeper_), le comte Leicester et lord
    Burleigh.--Entrevues de l'ambassadeur avec Élisabeth pour
    renouer cette négociation.


     A LA ROYNE.

Madame, il n'est rien advenu en ce propos de mariage, que je ne le
vous aye escript par ordre, jusques au deuxiesme de ce mois que je
vous ay dépesché le Sr de Sabran; et despuys m'estant trouvé en
conversation avec les seigneurs de ceste cour, j'ay essayé, en parlant
à milord Quiper, de descouvrir ce qu'il en avoit en opinion, lequel
s'est facillement conduict à discourir des vertuz et perfections de
sa Mestresse, et, de luy mesmes, enfin, m'est venu dire que cella seul
luy deffailloit qu'elle n'avoit point de mary, et qu'elle ne monstroit
à ses subjectz nulle lignée pour pouvoir, après elle, succéder en ce
royaulme. Je luy ay respondu que, à la vérité, elle remplissoit pour
son temps aultant dignement le siège de ceste couronne que nul grand
roy le sçauroit faire, et que, pour le regard de ce deffault qu'il y
allégoit, je desirois à la dicte Dame le party d'ung prince que je
cognoissois, lequel je m'asseurois qu'augmenteroit grandement la
félicité de ce royaulme; et seroit pour y establyr une des plus belles
et plus illustres lignées de la terre. Il m'a répliqué qu'il vouldroit
que cella fût desjà bien accomply et qu'il n'y eust nulle difficulté
aulx condicions; et, encor qu'il s'y en trouvât quelcune, bienqu'ung
peu dure, encores la fauldroit il passer plustost que sa Mestresse
demeurast sans mary.

Le comte de Lestre et milord de Burlay m'ayans, après cella, conduit
en la chambre privée, m'ont entretenu des bons propos que leur
ambassadeur escripvoit de Monsieur, et comme, encor qu'il le cognust
affectionné à la religion catholique, il le voyoit néantmoins estre de
soy si bon, si vertueulx et si bien condicionné, qu'il ne failloit
doubter qu'il excitât par mallice, ny par fraulde, rien de mal ny de
trouble en ce royaulme; qu'ilz regrettoient bien Mr de Carnevallet
comme ung personnaige vertueulx qui estoit bien séant près de luy, et
lequel ilz n'estimoient estre que bien affectionné à ce propos; et
m'ont demandé quelz personnaiges estoient Mrs de Villecler, de
Lignerolles, de Chiverny et les deux secrétères Sarced et Gérard. J'ay
honnoré la mémoire du deffunct, et donné la plus honneste louange,
que j'ay peu, aulx aultres. Puys ilz ont suyvy à me dire qu'il falloit
que ceulx, que Voz Majestez vouldroient envoyer icy, pour m'estre
adjoinctz en ce négoce, comme ilz s'asseuroient que ce seroient grandz
personnaiges, qu'ilz fussent aussi non turbulans, ny mal affectionnez
au propos. Je leur ay respondu qu'aussitost que Voz Majestez y
verroient quelque bon fondement, elles ne fauldroient d'envoyer
quelque prince du sang, ou aultre grand seigneur, et, possible, Mr de
Foix, pour passer le contract, et pour honnorer, en tout ce qu'il vous
seroit possible, la grandeur de la dicte Dame. Ilz m'ont répliqué
qu'ilz sçavoient qu'il y avoit de fort grandz princes et seigneurs en
France, mais que toutz n'estoient propres en ce propos; qu'ilz
acceptoient de bon cueur Mr de Foix, duquel l'honnesteté leur estoit
bien cogneue; et, s'il playsoit à Voz Majestez envoyer aussi Mr de
Montmorency qu'ilz en seront bien joyeulx, car l'estimoient
personnaige de grande vertu et intégrité, et fort desireux de la paix
et unyon de ces deux royaulmes.

Sur cella estant la Royne arrivée, après qu'elle m'a heu dict
plusieurs bien honnestes choses en aultre matière, elle m'a touché,
quant à ceste cy, que, nonobstant le mauvais raport qu'on avoit faict
de sa jambe, elle n'avoit layssé de baller le dimanche précédant aulx
nopces du marquis de Norampton, et qu'elle espéroit que Monsieur ne se
trouveroit si trompé que d'avoir espousé une boyteuse au lieu d'une
droicte, avec d'aultres bien gracieux deviz, qui monstroient la
persévérance de sa vollonté en cest endroict. Et, au partir, m'a randu
ung fort exprès et fort grand mercys de ce que j'avois toutjour
escript fort honnorablement d'elle, et que j'avois esté soigneux
d'entretenir paix et bonne amytié entre Voz Majestez.

Le jour ensuyvant, m'ayant aussi faict convyer à voir la segonde
journée du tournois, elle m'a dict, d'arrivée, qu'elle avoit receu des
lettres de France, et que je sçavois bien qu'elle n'avoit jamais vollu
priver Monsieur de sa religion, ny le forcer en sa conscience, et que,
sur la difficulté que son ambassadeur vous avoit faicte touchant ce
poinct, Vostre Majesté luy avoit respondu qu'il falloit que la dicte
Dame regardât à conserver l'honneur et réputation de Monsieur comme la
sienne propre; et que pourtant il vous en fît avoir responce dans dix
jours, affin que, sellon icelle, vous peussiez reigler le voyage
qu'avez à faire en Bretaigne; qu'elle ne sçavoit commant prendre
cella, ny quelques aultres choses qu'elle avoit trouvées en la
dépesche, et qu'elle vouloit bien que Vostre Majesté eust telle estime
d'elle qu'elle n'estoit indigne de Monsieur, vostre filz.

Je luy ay respondu que, par les choses que j'avois escriptes en
France, je n'avois point augmenté la difficulté, mais celles,
possible, que son ambassadeur vous avoit dictes, ou que vous aviez
trouvées ès responces de la dicte Dame, vous avoient semblé bien
esloignées de vostre intention; que je ne sçavois pourtant qu'elles
fussent en nulz mauvais termes du costé de Voz Majestez Très
Chrestiennes, mais, si on luy en avoit faict mauvaise interprétation
de quelcune, que je mettois peyne de l'en satisfaire, et qu'il ne
falloit sinon qu'ainsy qu'elle procédoit avec grand esgard de son
honneur et dignité en ce propos, qu'elle vollût que celle de Mon dict
Seigneur ne fût foulée ny obscurcye.

Elle m'a répliqué qu'elle n'avoit encores achevé de voir toute la
dépesche, mesmement ung discours que le Sr Cavalcanty luy avoit
escript; mais qu'après cella, elle me feroit appeller pour m'en
communiquer.

Le soir mesmes, je fuz adverty qu'après que la dicte dépesche fût
achevée de lyre, la dicte Dame, en collère, avoit dict que, puisque le
propos s'alloit rompre, au moins luy restoit ceste consolation que ce
n'estoit par sa faulte, ny de son costé; et incontinent avoit miz en
dellibération qu'il falloit envoyer milord de Sideney, oncle de la
duchesse de Férie, devers le Roy d'Espaigne pour accommoder les
différans qu'elle avoit avecques luy.

Le lendemain, bon matin, j'envoyay devers le comte de Lestre pour
sçavoir d'où procédoit ceste altération, et que je ne voyois, en ce
qu'on m'avoit escript de France, qu'il y eust rien de quoy la Royne sa
Mestresse deubt recepvoir que contantement. Il me manda que Vostre
Majesté avoit résoluement demandé l'exercice libre et public de la
religion catholique pour Monsieur, et que leur ambassadeur et
Cavalcanty avoient escript fort durement là dessus, et que vous leur
aviez demandé responce dans dix jours, ou bien vous vous achemineriez
en Bretaigne, comme si l'affaire ne méritoit bien qu'on attandît
quelques jours davantaige, et que, si mes lettres parloient plus
gracieusement, que je ferois bien d'en venir conférer avec la dicte
Dame, et les luy communiquer.

L'aprèsdinée, je l'allay trouver, laquelle, avec un visage triste,
commancea se plaindre qu'elle estoit maltrettée en ce propos, se
ressouvenant que, lorsque le cardinal de Chastillon luy en avoit parlé
plus chauldement, c'estoit lorsqu'on l'avoit plus pressée des choses
d'Escoce, et que despuis, encor qu'elle eust envoyé milord de Boucart
en France, l'on y avoit procédé si froydement qu'on ne luy en avoit
touché ung seul mot jusques à ce qu'il avoit esté prest à partyr, que
Vostre Majesté luy en avoit parlé à cachettes, comme si heussiez heu
honte du propos; et meintenant elle se trouvoit trop plus rudoyée en
la responce, qu'aviez faicte à son ambassadeur, qu'elle n'avoit espéré
que sa bonne intention le deust jamais mériter.

Je luy ay respondu que je luy pouvois donner, à ceste heure, meilleur
compte de cella que le jour précédant, parce que j'avois despuys receu
le pacquet de Vostre Majesté, et par icelluy je ne pouvois comprendre
qu'il y eust rien d'où l'on luy eust peu former une seule apparance de
malcontantement, et qu'il falloit bien qu'il fût procédé d'ailleurs
que des parolles ny démonstrations de Voz Majestez Très Chrestiennes,
ny de Monseigneur; car de dire qu'il falloit que Vostre Majesté pensât
qu'elle s'estimoit digne de Monsieur vostre filz, c'estoit Voz
Majestez et Monsieur qui luy aviez monstré le desir que vous avez
qu'elle l'estimât digne de le recepvoir en sa bonne grâce, et que de
cella elle en avoit les lettres de toutz les trois, qui les luy aviez
escriptes incontinent après avoir aucunement comprins son intention
par milord de Boucart, car auparavant, encores que l'affection eust
esté de longtemps en Monsieur, Voz Majestez n'avoient estimé, veu les
choses passées, qu'il y eust lieu de la manifester; et qu'elle
considérât que, du costé de France, l'on ne luy pourroit jamais donner
nul plus grand tesmoignage de l'estime en quoy l'on avoit sa personne,
sa vertu et sa grandeur, que de l'avoir premièrement desirée pour le
Roy, et quant cella n'avoit succédé, de luy offrir meintenant
Monsieur, et que, si quelcun vouloit inventer là dessus de la
calompnie, que la vérité et sincérité vous en dellivreroit; et affin
qu'elle en demeurast plus esclarcye, je ne craindrois de luy monstrer
l'original de ce que Vostre Majesté avoit commandé à Mr de Foix de
m'en escripre. Et ainsy luy leuz la lettre jusques envyron la fin, où
est dict: _j'ay aprins des parolles de la Royne_; qui ne fut sans
estre fort attentive à ouyr et à me faire répéter, une et deux fois,
les principalles clauses.

Puys me dict qu'à la vérité elle ne trouvoit, en tout ce que je luy
avois dict, ny au contenu de la sage lettre de Mr de Foix, rien qui ne
fût honnorable, et dont elle n'eust occasion de remercyer Vostre
Majesté, et que c'estoit véritablement ce seul poinct de la religion
qui donnoit le plus d'empeschement à cest affaire, tant pour le
respect de sa conscience que de ce qu'elle perdroit ceulx qui sont son
principal appuy et sa fiance, si elle accordoit tout ce que Monsieur
demandoit en cella; et que l'archiduc Charles s'estoit bien vollu
contanter à moins, comme elle me le tesmoigneroit par ses lettres, si
je les voulois voir; et que ce que je luy allégois de son feu frère,
qu'il avoit bien accordé aultant à sa sœur aynée, et que les
ambassadeurs en avoient encores davantaige, n'estoit semblable, car
Monsieur devoit estre la moictié d'elle mesmes, et que en l'unyon
d'eulx deux consisteroit la seurté du royaulme; et que, si elle avoit
à aller en l'estat de Mon dict Seigneur, et que l'exercice de sa
religion y deust aporter du trouble, qu'elle s'en passeroit, et
qu'elle le prioyt de se contanter aussi de ce qu'avec sa conscience et
sa seurté elle luy pouvoit ottroyer par deçà, me priant d'en conférer
avec le comte de Lestre et milord de Burlay, et leur parler aussi des
articles des responces, comme est ce qu'on les avoit envoyez en
aultre forme que n'avoient esté arrestez avecques moy.

Je retournay le lendemain en conférer avec eulx, ausquelz ayant tenu
le mesmes langaige que j'avois faict à la dicte Dame, ilz ne purent
rien alléguer contre l'honneste et vertueuse responce de vostre
Majesté, seulement me prièrent ne trouver estrange si, ayant la Royne,
leur Mestresse, le plus bel estat de la Chrestienté après la France,
et estant elle de très excellantes qualitez, s'ilz l'estimoient digne
que Monsieur luy deust beaucoup defférer; et que, pour estre dame, je
pouvois penser qu'elle vouloit estre requise et cognoistre d'estre
aymée, et que néantmoins Monsieur n'en avoit encores monstré nul
semblant, ny mesmes n'avoit demandé à leur ambassadeur, qui estoit ung
gentilhomme bien affectionné à ce propos, commant elle se portoit, là
où elle ne reffuzoit me parler ouvertement de luy, et mesmes me
tesmoigner quelquefoys de son affection; et, quant au poinct de la
religion, qu'il failloit, pour la seurté d'elle, que Monsieur vollust
laysser l'article en termes qui ne l'obligeassent aulx loix de ce
royaulme, et qu'il peult obtenir par tollérance ce qu'avec expression
elle ne luy pouvoit accorder.

Je leur ay respondu, quant au premier, qu'on ne pouvoit defférer
davantaige à leur Mestresse que de requérir son alliance; et, quant
aulx démonstrations de Monsieur, qu'il estoit de tant plus louable et
prudent qu'il ne s'advançoit de rien en ce propos qu'ainsy que le Roy,
son frère, et Vostre Majesté le trouvoient bon, et qu'il se sentoit
aussi observé de telz, ausquelz, possible, n'estoit expédiant qu'il en
vînt nul cognoissance; et que la dicte Dame pouvoit estre très
asseurée que, s'il n'y eust heu de l'affection et de l'amour, l'on ne
se fût advancé de luy en escripre, ny de luy en parler; au regard de
la religion, que je sçavois bien qu'ilz sçauroient dresser l'article
en façon, que l'honneur et la seurté d'elle, pareillement la
réputation et la conscience de luy, y seroient gardez.

Milord de Burlay, me tirant à part, m'a dict que la faulte, que je
trouvois ez responces que Cavalcanty avoit apportées, estoit procédée
de celluy qui les avoit transcriptes, et que cella seroit rabillé.

Après, je fuz trouver la dicte Dame, laquelle, après plusieurs fort
bonnes parolles et fort bonnes démonstrations, me pria de croyre
qu'elle n'avoit jamais souffert une si grande contraincte, non pas
quant elle fut mise dans la Tour, comme elle la s'estoit donnée quant
elle s'estoit forcée et veincue elle mesmes à se résouldre de se
maryer; et que pourtant je ne doubtasse qu'elle ne fît tout ce qu'elle
pourroit pour l'advantaige de ce party, et qu'elle tretteroit avec le
comte de Lestre et milord de Burlay sur ce que nous avions devisé, et
puys feroit coucher l'article par escript avec le plus de liberté pour
Monsieur qu'il luy seroit possible, et me le feroit communiquer; et,
si Voz Majestez et luy vous en pouviez contanter, son ambassadeur
auroit les aultres condicions toutes prestes pour en pouvoir tretter
incontinent, affin de n'entretenir les choses en aulcune
longueur;--«Car possible, dict elle en ryant, aviez vous en main le
party de quelcune aultre pour la faire vostre belle fille.» Et avec
plusieurs aultres gracieuses parolles qu'elle me dict, et que je luy
respondiz, je me licenciay d'elle.

Néantmoins l'on a dépesché deux foys en France sans me rien
communiquer, et n'a layssé le bruict d'aller cependant en ceste court
que tout estoit rompu, et que milord Sideney ou sire Jammes Scrof
estoient desjà ordonnés pour passer en Espaigne, comme de faict la
pluspart des secrectz adviz, que j'ay heu toutz ces jours, concourent
à ce qu'il a esté résoluement dict et déclairé à la dicte Dame qu'elle
ne peult entendre à ce party sans la ruyne d'elle ny de son royaulme.
Et ayant attendu trois jours si l'on m'en communiqueroit quelque
chose, j'ay enfin mandé que j'estois pressé de dépescher sur ce qu'on
m'en avoit desjà dict; qui a esté cause que, hier au soir, milord de
Burlay m'envoya prier de l'aller trouver en son logis, où la goutte
l'avoit arresté, car aultrement il fût venu devers moy: lequel m'a
dict que la Royne, sa Mestresse, supplioyt Voz Majestez Très
Chrestiennes et Monsieur de prendre de bonne part la responce qu'elle
mandoit à son ambassadeur de vous faire, en laquelle elle avoit
considéré ce qui convenoit à la personne de Monsieur et à la sienne, à
la seureté des deux et à leurs consciences, et qu'ayans à vivre
conjoinctement roys en ce royaulme, où n'estoit besoing que les siens
estimassent qu'elle eust peu d'affection à sa religion ny fût peu
ferme à meintenir les loix establyes en icelle, ny que Mon dict
Seigneur y fût trop adversayre, affin que nulle division ne se
sussitât parmy les subjectz, qu'elle ne pouvoit directement, ny
indirectement, luy promettre plus que l'article de sa responce
portoit, comme son dict ambassadeur vous en dira plus au long ses
raysons, et qu'elle vous prioyt de vous en contanter; car, au reste,
elle mettroit peyne de vous satisfaire, et que ce que j'avois trouvé
de deffault ez responces seroit amendé, et que, aussitost que ce
premier poinct seroit accordé, son ambassadeur vous feroit entendre le
reste des condicions, lesquelles elle espéroit que trouveriez
raysonnables, et que présentement elle les luy envoyeroit ou les luy
feroit tenir incontinent après.

J'ay respondu que je n'avois à proposer nul argument nouveau en cella,
car la matière avoit desjà esté assés débatue, sinon que je le prioys
me déclairer tout franchement si la dicte Dame entendoit de priver
Monsieur de sa religion, et qu'il demeurast séparé, quand il seroit
par deçà, de l'unyon de l'esglize catholique, en laquelle il avoit
vescu jusques à présent. Il me dict que la dicte Dame n'avoit usé
d'aulcun mot qui portast prohibition ou interdiction, et que, si je
cognoissois bien la doulceur et débonaireté d'elle, je ne debvois
penser qu'elle s'opposât à l'intention et contantement de Monsieur,
quand il seroit icy, ny qu'il ne peult, se trouvant Roy et modérateur
d'un si grand royaulme, user avec discrétion de ce qu'il luy
plairroit; et que luy mesmes Burlay, en son particullier, vouldroit
avoir donné la moictié de son bien, et que le mariage fût desjà bien
conclud. S'il vous playsoit, Madame, monstrer d'estre contante de
ceste responce, sans trop la débattre à l'ambassadeur, et passer
oultre aulx aultres condicions, il se cognoistroit facillement s'ilz y
cheminent de bon pied, car l'affaire va si restrainct icy entre les
trois qu'on n'en peult avoir de nul aultre endroict nulle claire
lumyère, vous supliant très humblement excuser si j'ay esté long,
parce que je crains d'obmettre quelque chose; et sur ce, etc.

     Ce Xe jour de may 1571.



CLXXIXe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de may 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Bordillon._)

  Débats dans le parlement.--Nouvelles d'Écosse.--État de la
    négociation des Pays-Bas.--Munitions envoyées par les Anglais à
    la Rochelle.--Grand nombre de vaisseaux mis en mer par les
    protestans d'Allemagne et de Flandre.


     AU ROY.

Sire, ce en quoy, despuys mes précédantes du VIIIe de ce mois, ceste
cour m'a semblé la plus occupée a esté ez déllibérations du parlement,
parce qu'elles n'ont peu passer en la première chambre, où sont les
milordz, ainsy qu'elles avoient esté proposées en la segonde, ains ont
esté fermement contradictes au poinct de la religion, et en celluy de
ne parler du tiltre du royaulme sur peyne de lèze majesté; en quoy
milord de Burlay, par une longue harangue, a remonstré à l'assemblée
qu'on ne debvoit reffuzer aulcune ordonnance qui peult servyr à la
paciffication du royaulme et à la seureté de leur Royne, argumentant
de la connexité, qu'il y a aujourduy si grande, entre les affaires de
la religion et ceulx de la pollice, qu'il n'est possible de bien
establyr les ungs sans les aultres. Et semble que, tout à propoz, ayt
esté supposé ung incogneu à venir en grand haste demander de parler à
la Royne pour l'advertyr de chose importante à sa vie, mais tout le
reste du propos demeure secrect devers le dict de Burlay; comme aussi
luy a esté mené ung aultre incogneu qui, en mesmes temps, s'est trouvé
avec des pistollés soubz son manteau au logis de la Royne, mais l'on
ne le renvoye point à justice. Et néantmoins par ces apparances
l'instance est plus vifve à pourchasser que les susdictes
dellibérations passent, et que les oppositions y sont moins fortes, et
qu'on estime que le dict de Burlay parle entièrement par la bouche de
la dicte Royne; dont l'on commance à voir que peu ou rien, à la fin, y
sera contradict. Toutesfoys l'on vaque encores toutz les jours à
débattre des matières, et, après qu'elles seront résolues, je les
pourray mander plus certaines à Vostre Majesté, qui sera en bref,
sellon qu'on dict que le dict parlement se terminera bientost.

J'ay obtenu de la Royne d'Angleterre qu'elle escripra au comte de
Cherosbery de modérer l'ordre qu'il avoit prins pour la Royne
d'Escoce, à ce qu'elle ayt plus de liberté et qu'il luy laysse les
femmes qu'elle luy demandoit par sa lettre. L'on m'a recerché de la
continuation du tretté, mais je ne respondz rien, et l'évesque de Roz
est encores si mallade qu'il ne peut négocier. Je croy aussi que
d'Escosse l'on luy a mandé qu'il n'acorde plus nulle surcéance. Il se
continue de dire qu'il y a heu rencontre près de Lislebourg, mais l'on
n'en sçayt encores bien le succez, seulement l'on dict qu'il a esté
trouvé des escuz et de la monoye d'Angleterre sur aulcuns, qui ont
esté tuez du party de la Royne d'Escosse, ce qui a fait soupçonner à
la Royne d'Angleterre qu'encores sont ilz aydés de son royaulme.
Milord de Burlay m'a dict qu'on a mandé à Barvyc de bailler passeport
au Sr de Vérac, s'il veult venir par terre, mais qu'il a entendu qu'il
s'aprestoit de s'en retourner par mer; qu'est cause, Sire, que je
garde encores la lettre que Vostre Majesté luy escript, attandant
quelque seure commodité; et néantmoins je luy ay mandé de ne bouger de
là jusques à ce qu'il ayt de voz nouvelles. Le comte de Sussex
pourchasse toutjour de faire marcher quelques forces vers la
frontière du dict pays d'Escoce, mais il ne l'a encores optenu, et
néantmoins il ne seroit temps de secourir les Escouçoys quand ceulx cy
s'achemineront, car ilz sont trop prez; dont fault, Sire, peu à peu
les avoir pourveuz de bonne heure.

Il semble que le faict de ces différans de Flandres empire toutz les
jours, et que, s'il ne vient bientost quelque meilleure responce du
duc d'Alve ou d'Espaigne, l'on procèdera à vendre les merchandises; et
cependant ceste princesse est sur le poinct d'envoyer le Sr de
Quillegrey en Allemaigne pour confirmer les pencions qu'elle y donne,
et y apporter quelque payement du passé, et y faire d'aultres
pratiques qui sont encores bien secrectes. J'entendz aussi que, dans
ceste sepmaine, ung allemant et ung anglois partent de ceste rivière
avec deux vaysseaulx pour conduyre à la Rochelle quelque peu
d'artillerie et ung nombre de pouldres et bouletz, et aultres
provisions de guerre, qu'on a tiré de la Tour. Ceste mer est desjà
fort occupée des Flamans, qui s'advouhent au prince d'Orange, et
disent qu'ilz attandent encores de bref ung si bon renfort qu'on
extime qu'ilz seront plus de quatre vingtz ou cent vaysseaulx de
guerre ensemble; et par ce, Sire, qu'ilz sont fornys et entretenuz par
les Anglois, et ont leur retrette et descharge par deçà, il vous
plairra mander en vostre frontière qu'on les ayt pour suspectz et
qu'on se tienne sur ses gardes. Ilz ont freschement prins neuf
vaysseaulx d'une flotte de trente qui venoient d'Espaigne, en dangier
que tout le reste tumbe entre leur mains. Sur ce, etc.

     Ce XIIIe jour de may 1571.



CLXXXe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de may 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Débats du parlement sur le fait de la religion et la succession
    du royaume.--Affaires d'Écosse.--Projets de l'Espagne de former
    une ligue, soit avec l'Écosse, soit avec
    l'Angleterre.--Arrestation de l'évêque de Ross; procédure
    criminelle dirigée contre lui.


     AU ROY.

Sire, ceulx de la première chambre de ce parlement, lesquelz sont les
comtes et barons du pays, et aulcuns d'eulx présumez catholiques,
encores que les évesques soyent parmy eulx, ne layssent de résister à
la contraincte où l'on les veult soubsmettre de faire, deux foys l'an,
la cène à leur mode, et ont remonstré qu'il leur semble fort
intollérable que les dicts évesques et ministres qui se sont
introduictz au commancement en façon d'hommes non cerchans que d'aller
en craincte et humilité annoncer tout à pied la parolle de Dieu,
soyent devenuz, à ceste heure, si arrogans qu'ilz ne se contantent
d'estre les plus hault montez du royaume et d'avoir asubjecty le
peuple, s'ilz ne plient aussi la noblesse soubz leur authorité; et que
au moins s'ilz monstroient clairement, et par ung asseuré consentz de
toutz eulx, qu'est ce qu'ilz baillent en leur cène, ainsy que
l'esglize catholique l'a toutjour faict, l'on s'y pourroit ranger;
mais chacune paroisse annonce ce poinct, et encores d'aultres de leur
dicte religion avec tant de diversité qu'ilz veulent bien regarder ce
qu'ilz y auront à faire pour leur salut, et pour ne se laysser oster
les privillièges qui ont esté réservez à la liberté de leurs
consciences; dont sont encores à dellibérer là dessus.

Et touchant déclairer privez de la succession de ce royaulme, pour
eulx et leurs descendans, ceulx qui auroient présumé de s'en attribuer
le tiltre, ou qui le présumeroient de faire cy après, ny qui
parleroient de leurs droictz à icelle, et d'avoir encoureu eulx et
leurs adhérans crime de lèze majesté, qu'ilz trouvoient bon que, sans
parler du passé, il fût faicte loy qui obligeât dorsenavant à
privation de droict quiconques s'atribueroit le dict tiltre, durant la
vie de leur Royne, et que celluy et ceulx qui luy adhèreroient fussent
notez de lèze majesté, mais rien davantaige. Et ayant ainsy rabillé le
billet, ilz l'ont renvoyé à ceulx de la basse chambre, auxquelz parce
qu'il ne satisfaict, la chose demeure en suspens; et mesmes le subcide
n'est du tout conclud, bien que l'on estime que toutz ces poinctz
viendront enfin à telle résolution que ceulx, qui gouvernent,
vouldront qu'ilz ayent.

Sire Jehan Fauster, gardien des frontières du Nord, est arrivé despuys
trois jours avec ung adviz des choses d'Escoce, par lequel il asseure
que ceulx, qui tiennent le party de leur Royne au dict pays, ne voyant
venir aulcun secours de France, se sont résoluz, sans plus s'y
attandre, de cercher l'alliance du Roy d'Espaigne et de conclure une
bonne ligue avecques luy; dont l'on presse bien fort icy d'envoyer
bientost cinq ou six mil hommes de pied et deux mil chevaulx au comte
de Lenoz, affin de randre promptement toute l'Escoce à l'obéyssance du
petit Prince soubz son gouvernement, et mettre quelques garnysons dans
le pays; et en est la matière en dellibération avec grand espérance,
de ceulx qui sont icy pour le dict de Lenoz, qu'elle pourra estre
accordée. Néantmoins je n'entendz qu'il y ayt encores rien d'ordonné
en cella, ny nulle aultre chose, sinon aulx officiers de la marine de
se tenir prestz à mettre en tout appareil de guerre dix des grandz
navyres, aussitost qu'il leur sera commandé, affin de se randre
maistres de la mer pour garder que nul secours puysse venir aus dicts
Escouçoys, et aussi pour se trouver préparés contre les aprestz du duc
d'Alve, lesquelz ilz monstrent assés de craindre. Et semble aussi
qu'on leur ayt faict prandre quelque nouvelle deffiance de Vostre
Majesté, de sorte que milord de Burlay, entre ses doubtes, a faict
recercher l'ambassadeur d'Espaigne de vouloir que eulx deux
renouvellent l'intelligence d'entre leurs Maistre et Mestresse; et
que, si son dict Maistre ne se vouloit pourter si adversayre qu'il
faict contre leur religion, il pourroit tirer plus de commoditez de ce
royaulme que n'ont jamais faict ses prédécesseurs. Dont j'entendz que
les différantz des Pays Bas commancent de retourner à quelque
modération, et que le Sr Fiesque s'attand icy du premier jour, avec
meilleur responce du duc d'Alve, pour ayder à conclurre l'accord; et
que cependant ceste Royne tient en suspens sa dépesche pour
Allemaigne, craignant d'employer assés en vain ses deniers, et que les
grandes pencions, que le Roy d'Espaigne donne aulx princes protestans,
joinct l'auctorité de l'Empereur, empescheront que nulle levée se
puysse faire contre les Pays Bas.

La dicte Dame m'a envoyé le cappitaine Leton et l'aysné Norrys pour me
dire que si, d'advanture, j'entendois qu'elle fît procéder un peu plus
rigoureusement contre l'évesque de Roz que ne requéroit la personne
d'ung ambassadeur, que je n'estimasse que ce fût pour injurier ny
offancer son office, ny pour chose qu'il eust négociée pour le service
de sa Mestresse, car en cella elle l'avoit toutjour bénignement ouy,
et seroit preste d'entendre toutjour à ce qu'il luy seroit proposé
pour le bien et les affaires d'elle; mais qu'il s'estoit tant oublyé
et tant esloigné de son debvoir qu'il avoit mené de très mauvaises
pratiques contre la personne et l'estat de la dicte Dame avec ses
rebelles; de quoy elle m'avoit bien vollu advertyr, comme celluy de
qui elle avoit toute bonne opinion, affin que je ne prinse ny
escrivisse les choses en aultre façon qu'elles sont.

J'ay respondu que je remercyois bien humblement la dicte Dame de son
advertissement, et que je la cognoissois si vertueuse et si sage, et
si bien conseillée, qu'elle ne procèderoit envers le dict évesque
qu'avecques honneur et modération; et qu'il ne se pouvoit faire que je
ne me dollusse du mauvais trettement qu'on feroit aulx ambassadeurs,
desquelz l'office et les personnes avoient esté, de tout temps,
réputées sacrées et inviollables, mais puysqu'elle parloit d'avoir
attampté à sa personne et à son estat, je ne voulois dire sinon que sa
Mestresse ne seroit pas contante de luy, et qu'elle mesmes, à qui
touchoit de l'en chastier, en procureroit la punition; mais que
j'estimois que, tant plus l'on examineroit de près son faict, plus
l'on le trouveroit clair et exempt de telle faulte, et que je n'avois
veu en luy nul plus grand desir que de unyr par grand amytié et
intelligence sa Mestresse avec la dicte Dame, et mettre en paix et
repoz leurs deux royaulmes; et que je la suplioys ne trouver mauvais
si j'en escripvois à Vostre Majesté, et que mesmes il luy pleust me
permettre de le mander à la dicte Dame, Royne d'Escoce, affin qu'elle
peult envoyer icy ung aultre ambassadeur.

Le comte de Sussex, milord de Burlay, maistre Mildmay et Raf Sadeler,
ont esté en son logis pour l'examiner, et puys luy ont baillé gardes,
et, nonobstant qu'il soit bien mallade en son lict, ilz l'ont faict
transporter en la mayson d'ung évesque; dont je mettray peyne
d'entendre bientost son examen pour en advertyr Vostre Majesté. Mais
cependant, parce qu'on le menace de procéder contre luy comme contre
ung privé, sans le tenir plus pour ambassadeur, et qu'il crainct qu'on
le mette dans la Tour, et qu'on luy baille la question, estant entre
les mains de ceulx qui ne l'ordonneroient que plus vollontiers, parce
qu'ilz le cognoissent évesque catholique, il supplie très humblement
Vostre Majesté, Sire, de vouloir escripre une lettre expresse à ceste
Royne pour sa liberté et bon trettement, ce qui ne vous sera que bien
décent, à cause de l'alliance que sa Mestresse a avec vostre couronne,
sur l'instance que son ambassadeur, qui est par dellà, vous en pourra
faire; et il mérite, Sire, pour la bonne affection qu'il a à vostre
service et à celluy de sa Mestresse, et qu'il a le moyen et la
capacité de vous en faire à toutz deux, que ne luy reffusiez ceste
grâce et faveur. Et sur ce, etc.

     Ce XVIIIe jour de may 1571.



CLXXXIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour de may 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais, par Jehan Volet._)

  Débats du parlement; adoption du subside.--Nouvelles d'un combat
    livré en Écosse.--Réduction de Lislebourg à l'obéissance de
    Marie Stuart.--Procédure contre l'évêque de Ross.--Négociation
    des Pays-Bas.--Rapprochement entre l'Angleterre et l'Espagne.


     AU ROY.

Sire, la contention d'entre les principaulx de la noblesse et des
évesques sur l'article de la religion, en la première chambre de ce
parlement, et celle de la dicte chambre contre ceulx de la segonde sur
le poinct de lèze majesté, ne sont du tout vuydées, et en est
l'affaire encores devers certains depputez, à qui a esté commiz de
modérer les billetz; seulement l'article du subcide est passé, en
ayant esté rabattu ung sixiesme, dont ne montera plus que envyron cinq
centz mil escuz, payables, la moictié au mois d'octobre prochain, et
l'aultre moictié d'icy à ung an. Cependant le souspeçon qu'on a prins
de la dépesche, qui venoit de Flandres à l'évesque de Roz, dont les
chiffres sont encores devers milord de Burlay, s'est fort augmenté par
les contradictions ung peu plus hardyes, qu'on ne les espéroit voir au
dict parlement, de sorte que le dict de Roz en est tenu plus resserré;
et a esté miz gardes, en plusieurs lieux de ceste ville, pour obvier à
sédicion, et mandé en la contrée de retenir toutz corriers et
voyageurs qui n'auront passeport, et serré de toutz costez les
passaiges.

Ceulx d'Escoce des deux partys se préparent à ung faict d'armes; dez
le Xe de ce moys, près de Lillebourg, (ayant le comte de Lenoz
instantment demandé d'estre secouru de cinq centz chevaulx et quinze
centz hommes de pied anglois, avec lesquelz il promect de couryr
l'Escoce, et de ranger promptement tout le pays à son obéyssance),
j'entendz que cependant l'on est venu aulx mains, et que du
commancement le combat a esté doubteux, mais qu'enfin le dict de Lenoz
s'est retiré, et les Amilthons sont entrez à Lillebourg, où, tout
incontinent, le nom et l'authorité de la Royne d'Escoce ont été
proclamez. J'espère que, si sur cella le frère du cappitaine Granges
leur est arrivé, et qu'il playse à Vostre Majesté leur faire continuer
le secours de quatre mil escuz par moys, et le leur envoyer pour deux
ou trois moys à la foys, que leurs affaires se pourront establyr, au
moins si les Angloys ne s'y opposent trop ouvertement et avec armée,
comme l'on continue de m'advertyr que la dellibération en est desjà
fort avant; auquel cas j'escripray ordinairement à Vostre Majesté ce
qui en viendra à ma notice. Les particularitez du dict combat ne se
sçavent encores, ny je n'ay adviz d'icelluy que par lettres de
particuliers, dont j'en attandz d'heure en heure plus grande
confirmation; cependant il plaira à Vostre Majesté entendre des
nouvelles de la Royne d'Escoce par une lettre, qu'elle mesmes m'a
escripte de sa main, du XIIIe et XIIIIe de ce moys, en laquelle le
poinct qu'elle remect au Sr Douglas, qui me l'a apportée, est touchant
la continuation du secours, ainsy que je le mande cy dessus; et verrez
au reste, Sire, comme elle desire qu'il soit vostre bon playsir de
remettre au dict Douglas la condempnation qu'il a encourue, par la
coulpe de son homme, d'estre bany pour trois ans de vostre court, à ce
qu'il puysse continuer, comme auparavant, son service près de Vostre
Majesté, et qu'il vous playse le faire payer de ses gaiges de la
chambre.

J'ay adjouxté, Sire, à ce pacquet ce que j'ay aprins de l'examen de
l'évesque de Roz, qui monstre en quelque chefz que ceulx cy se
deffient d'aulcuns d'entre eulx mesmes, et que néantmoins les
accusations ne sont si grandes contre luy qu'on le deust tretter ainsy
rudement comme l'on faict; dont il continue, Sire, d'avoir recours à
la faveur de Vostre Majesté; et cependant je luy assiste, au nom
d'icelle, de tout ce qu'il m'est possible. Le Sr Thomas Fiesque est
arrivé en la compaignie du gentilhomme anglois qui l'estoit allé
quérir, et semble que l'aultre depputé, qui de longtemps estoit icy,
et luy ne s'en retourneront ceste foys sans avoir accommodé le faict
des merchandises, ny sans avoir par mesmes moyen miz aussi en quelque
bonne voye d'accommodement le reste de l'entrecours d'entre les deux
pays; et espère l'on que le jeune Coban raportera fort bonne responce
d'Espaigne, ayant esté si bien et favorablement receu par dellà qu'on
en a desjà remercyé icy l'ambassadeur. Sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de
may 1571.



CLXXXIIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de may 1571.--

(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)

  Audience.--Déclaration de l'ambassadeur que si la négociation du
    traité concernant Marie Stuart n'est pas reprise, le roi est
    décidé à envoyer ses forces en Écosse.--Emportement d'Élisabeth
    contre Marie Stuart.--Délai demandé par la reine pour reprendre
    la discussion du traité.--Négociation des Pays-Bas.--Nouvelles
    d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, ayant heu à parler à la Royne d'Angleterre du faict de la Royne
d'Escoce et des Escouçoys, jouxte le contenu de la dépesche de Vostre
Majesté du VIIIe de ce mois, j'ay considéré que, de tant qu'elle et
les siens ont toutjour heu fort à cueur ceste matière, et qu'ilz sont
sur le poinct de tretter aussi de celle des Pays Bas, qu'il seroit bon
de ne la presser si fort qu'elle se peult altérer vers vous, pour
d'aultant se randre plus facille de l'aultre costé; et pourtant, Sire,
sans rien obmettre de ce que vouliez luy estre notiffié, je luy ay
gracieusement remonstré qu'estant naguières le Sr de Vérac repassé
d'Escoce en France, et vous ayant randu compte de la surprinse de
Dombertran, et des propos que le comte de Lenoz luy avoit tenuz, et du
retour du comte de Morthon, et de tout l'estat du pays, il vous avoit
aussi apporté plusieurs lettres et requestes des seigneurs qui
tiennent le party de la Royne d'Escoce, pour avoir vostre secours et
assistance; et que l'archevesque de Glasco vous en estoit venu sommer
en vertu des trettez et des anciennes alliances, et encores plus en
vertu des nouvelles promesses que Vostre Majesté leur en avoit
faictes, au cas que le tretté ne réuscyst; et que néanmoins Vostre
Majesté, premier que d'y rien dellibérer ny respondre, avoit bien
vollu sçavoir l'intention de la dicte Dame sur ce que vous la
suppliez, de la meilleure affection qu'il vous estoit possible, que ne
retournant le dict de Morthon avec les pouvoirs qu'il avoit promiz
d'apporter, qu'elle vollust passer oultre sans luy à la conclusion du
tretté et à restituer la Royne d'Escoce, ou bien la remettre ez mains
de ceulx qui tiennent son dict party, comme elle vous avoit promiz de
le faire; et au regard de l'instance des seigneurs de son dict party,
qui vous sommoient de vostre honneur et debvoir, et de vostre
promesse, en l'observance des choses que les trettez vous obligeoient
vers eulx, encor que vous y peussiez procéder de vous mesmes, vous
estiez néantmoins contant que Vostre Majesté et la sienne
conjoinctement, affin d'évitter souspeçon, pourveussiez à faire cesser
toutes violances, port d'armes, guerres civilles et divisions dans le
pays, et à remettre le royaume en ung plus tranquille estat qu'il
n'est; et, quant à ce qu'ilz requéroient vostre protection contre les
injures, que les Anglois leur avoient desjà faictes, et qu'ilz
menaçoient encores de leur faire, qu'elle prînt de bonne part la
responce que leur aviez faicte, que vous vous employeriez de toute
vostre affection à la suplier que, directement ou indirectement, ilz
ne fussent plus molestez du costé d'Angleterre; et qu'au cas qu'ilz le
fussent, ilz avoient obtenu de Vostre Majesté que votre assistance et
celle de vostre royaulme ne leur deffauldroit aucunement; et qu'elle
voyoit bien qu'en ces choses, encor qu'il y courust assés de vostre
propre réputation, vous vouliez néantmoins évitter, aultant qu'il vous
étoit possible, d'avoir différand avec elle; et que pourtant elle vous
y vollust faire une responce qui fût conforme à la bonne et sincère
amytié que vous lui portiez.

Le propos n'a peu estre dict si doulcement qu'elle n'y ayt trouvé de
l'amer; et sa responce a suyvy de mesmes, en party doulce, à vous
remercyer des considérations que vouliez avoir de ne l'offancer, et en
partie aigre, d'estre fort marrye que vous postposissiez toutjour son
amytié à celle de la Royne d'Escoce; et est entrée à commémorer, en
collère, ung grand nombre d'offances, qu'elle dict avoir receu de la
dicte Dame, avant qu'elle soit entrée en ce royaulme, et encores de
plus grandes, despuys qu'elle y est; et qu'elle a mené à son préjudice
de fort mauvaises pratiques à Rome, en France, en Flandres, et
freschement avec la duchesse de Férie, en Espaigne; et qu'elle a les
vériffications et preuves de tout si claires en sa main qu'elle ne la
peust plus compter que pour sa grande ennemye.

De sorte, Sire, que je n'ay peu tirer nulle meilleure parolle de la
dicte Dame, pour la restitution de sa cousine, que de me dire qu'elle
s'estoit trop hastée de vous en faire la promesse; et, quant aux
seigneurs d'Escoce, que, puysqu'elle avoit miz en sa main d'accommoder
leur affaire, et avoit donné ordre que ung parlement se tînt entre
eulx pour envoyer les pouvoirs nécessaires, qu'elle ne pouvoit estre
sinon malcontante de ceulx qui l'empeschoient, lesquelz elle entendoit
estre ceulx du party de la Royne d'Escoce; mais qu'elle avoit envoyé
ung gentilhomme, tout exprès sur le lieu, pour le sçavoir, et
dellibéroit d'estre contraire à ceulx qui se trouveroient avoir le
tort: dont vous supplioyt cependant, Sire, de vouloir, pour son
regard, poyser cest affaire à la balance de frère entier et non demy
frère, comme elle vous estoit et vouloit estre très parfaicte et
accomplye bonne sœur.

Je luy ay répété les mesmes choses que dessus, et qu'il ne m'estoit
loysible d'y rien adjouster, cognoissant mesmement que Vostre Majesté
me les avoit fort considérément escriptes, et y aviez gardé le plus de
respect que vous aviez peu vers elle, jusques au poinct que ne pouviez
nullement obmettre de vostre honneur, non plus que celluy de la vie,
mais que si, d'avanture, elle y voyoit nul aultre meilleur expédiant
qui, sans l'offance de vostre réputation, la peult mieulx contanter,
que vous seriez prest de le suyvre pour le desir qu'aviez de luy
complayre; et de tant qu'elle ne pouvoit, sans entrer toutjour en
collère, ouyr parler de ce faict, que je la supplioys de m'en laysser
tretter avec les comtes de Lestre, de Sussex et avec milord de Burlay.

Elle enfin m'a respondu gracieusement qu'au retour de celluy qu'elle
avoit envoyé en Escoce, elle m'en parleroit à moy mesmes plus
amplement; et ne seroit besoing que j'en traittasse avec nul aultre.

Néantmoins, Sire, avant vous mander ceste sienne responce, j'ay cerché
d'en pouvoir conférer avec le comte de Lestre et avec milord de
Burlay, lesquelz, à cause de l'indisposition du dict de Lestre, m'ont
prié d'attandre jusques après demain; et j'essayeray avec eulx de
réduyre l'affaire au meilleur poinct que je cognoistray pouvoir
convenir à l'honneur de vostre couronne et commodité de voz affaires.

Cependant, Sire, ceulx cy trettent fort estroictement avec les
depputez de Flandres pour accorder de leurs différandz, et m'a l'on
dict qu'ilz veulent en toutes sortes essayer d'en sortyr, affin de
mieulx entendre aulx entreprinses d'Escoce et y avoir le Roy
d'Espaigne favorable, se continuant le propos que milord Sideney sera
envoyé ambassadeur devers luy. Il pourra possible intervenir encores
quelque difficulté sur les merchandises à cause du grand deschet,
diminution et perte qui s'y trouve; mais quant à l'argent, les Srs
Thomas Fiesque et Espinola qui sont gènevoys, et Acerbo Velutelly
lucoys, ont pouvoir d'en accorder comme d'affaire de particulliers, où
le Roy d'Espaigne n'a plus nul intérest. Et si, ay quelque secrect
adviz qu'il a esté mandé à l'ambassadeur d'Espaigne de prester
l'oreille à tout ce qui luy sera proposé du reste de l'entrecours, et
de remettre le traffic comme auparavant; car le duc d'Alve desire de
ne laysser après luy aulcune sorte de différand entre ces deux pays.
J'ay recuilly, des propos de la Royne d'Angleterre et d'aulcuns
aultres adviz qu'on m'a donnez d'ailleurs, que le retour du frère de
Granges, qui est arrivé à saulvetté à Lillebourg, a grandement
conforté ceulx du party de la Royne d'Escoce, ausquelz si Vostre
Majesté continue de leur assister, ainsy quelques mois, comme elle a
commancé, l'on estime qu'ilz se randront facillement maistres du pays;
ce que craignant la Royne d'Angleterre, elle dépesche présentement
milord de Housdon à Barvich, avec commission d'assister au comte de
Lenoz de tout le plus grand nombre de soldatz qu'il pourra
souldainement amasser en la dicte frontière; et toutz les capitaines
de Barvich et de ce quartier du North vont avec luy: dont semble,
Sire, estre fort requiz d'ayder promptement, et en la meilleure sorte
que pourrez, les affaires de la dicte Royne d'Escoce. Sur ce, etc. Ce
XXVIIIe jour de may 1571.



CLXXXIIIe DÉPESCHE

--du segond jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Nicolas Lescot._)

  Conférence de l'ambassadeur avec Burleigh et Leicester sur la
    nouvelle déclaration du roi.--Affaires d'Écosse.--_Lettre
    secrète à la reine-mère._ Audience; négociation du mariage du
    duc d'Anjou.


     AU ROY.

Sire, ma précédante dépesche est du XXVIIIe du passé, et j'ay esté, le
jour d'après, conférer avec le comte de Lestre et milord de Burlay des
mesmes propos que j'avois tenuz à la Royne, leur Mestresse, qui m'y
ont respondu que la dicte Dame s'esbahyssoit grandement comme Voz
Majestez Très Chrestiennes, pendant les pourchaz de faire une bien
estroicte intelligence avec elle, la faisiez presser de chose qui
touchoit infinyement à son honneur et à sa seureté, et que, si vouliez
tant soit peu avoir esgard à son amytié, vous cognoistriez que la
Royne d'Escoce estoit celle qui se procuroit à elle mesmes son mal, et
qui donnoit retardement à ses propres affaires, car oultre les vielles
querelles de s'estre attribuée le tiltre de ce royaulme, et d'avoir
inpugné la condition de leur dicte Mestresse, et avoir excité la
rébellion du North; et faict retirer et bien tretter les rebelles de
ce royaulme en Escoce, choses très urgentes, mais qui estoient desjà
oblyées, elle avoit freschement, par Ridolply, escript au Pape et au
Roy d'Espaigne de se vouloir entremettre de ses affaires, combien
qu'elle eust promiz de n'y employer jamais que leur Mestresse; et par
le mesmes Ridolply avoit mené de très mauvaises pratiques avec le duc
d'Alve et avec les rebelles Anglois, qui sont en Flandres, pour
exciter une nouvelle rébellion dans ce royaulme: de quoy leur dicte
Mestresse avoit les preuves et vériffications devers elle, et avoit,
pour ceste occasion, faict resserrer l'évesque de Roz comme celluy qui
principallement en avoit ordy la besoigne; que la Royne d'Escoce avoit
tretté, par la duchesse de Férie, d'induyre le Roy d'Espaigne à faire
beaucoup de dommaige à leur dicte Mestresse et beaucoup de mal en ces
pays; qu'encor qu'elle et l'évesque de Roz et ses aultres depputez,
qui estoient naguières icy, eussent accordé qu'au comte de Lenoz et à
ceulx de son party seroit loysible d'aller en toute seureté à
Lislebourg pour y tenir ung parlement, affin d'envoyer les pouvoirs
nécessaires pour parfaire le tretté, elle néantmoins avoit incontinent
mandé qu'on l'en empeschât, de sorte qu'elle monstroit ne procéder
d'aulcune sincérité, ny d'avoir recognoissance de la bonne intention
de la Royne sa cousine, qui luy avoit saulvé la vie, qui tâchoit de la
restituer, et l'avoit retirée, et la faisoit bien tretter en son
royaulme; en somme, qu'encores qu'en général les vollontez, les
parolles et les promesses tendissent à monstrer beaucoup d'avantaige,
beaucoup de seureté, et beaucoup de contantement pour leur dicte
Mestresse en la restitution de sa dicte cousine, quant l'on en venoit
aulx particullaritez, il ne s'y voyoit que toutz dangiers et
difficultez et rien de bien clair ny de bien asseuré; néantmoins me
prioyent de leur bailler par escript les chefz de ce que je leur avois
proposé, affin d'en pouvoir mieulx conférer avec leur dicte Mestresse
et m'y faire avoir meilleure responce.

Je leur ay répliqué, en brief, que c'estoit Vostre Majesté qui
trouvoit bien estrange, qu'en tant de bonnes parolles et
démonstrations d'amytié, dont leur dicte Mestresse vous usoit, elle ne
vouloit toutesfois évitter d'avoir différant avec vous en ung affaire,
qu'elle sçavoit bien que l'honneur, le debvoir et les trettez vous
obligent de ne le laysser sans remède; que le roolle des deux Roynes
se jouoyt sur ung si éminent théâtre que, de toutes les parts de la
Chrestienté, l'on voyoit bien laquelle faisoit le tort, et laquelle le
souffroit, et n'y avoit si habille négociation qui en peult rien
couvrir, ny qui peult arguer Vostre Majesté de n'avoir dilligentment
gardé toutz les respectz deuz à l'amytié de leur dicte Mestresse: qui
pourtant les prioys de me faire avoir quelque bonne responce d'elle
qui vous peult contanter. Et leur ay baillé par escript les chefz
qu'ilz demandoient, sur lesquelz j'entendz, Sire, qu'il y a heu de
l'altération dans le conseil; et néantmoins ilz ne m'y ont mandé
aultre chose, pour le présent, sinon que la Royne, leur Mestresse, me
prioyt d'attendre que son mareschal de Barvyc, lequel elle avoit
envoyé devers les deux partys en Escoce, fût de retour affin de
pouvoir, puys après, mieulx satisfaire à Vostre Majesté.

Or, Sire, j'ay adviz que le dict mareschal est passé de vray en Escoce
avec commission de parler au comte de Lenoz; et sçavoir qui l'a meu
d'habandonner le faulxbourg de Lillebourg pour se retirer à Esterlin,
sans qu'il se soit saisy du Petit Lith, et en quelle sorte et pour
combien de temps il se pourra meintenir; et, au cas qu'il ayt besoing
de secours, luy résouldre du nombre d'hommes, et du moyen qu'on
tiendra pour les luy envoyer; et faire en toutes sortes que la part du
dict de Lenoz demeure supérieure; et marchander cependant avec luy
qu'il veuille remettre Dombertran ez mains de la dicte Dame, chose
qu'ilz ne peuvent aulcunement obtenir du comte de Morthon. Mais
cependant est arrivée une soubdaine nouvelle de dellà, de laquelle
ceulx cy monstrent estre fort troublez, et présume l'on que c'est que
le comte de Morthon est prins, ayant esté assiégé en ung sien
chasteau, nommé Dathquier, à quatre mil de Lillebourg, et que le
susdict de Lenoz est pareillement prins ou bien déchassé. Lequel bon
commancement, Sire, seroit pour vous facilliter davantaige les moyens
de remédier les affaires du dict pays, si continuez de les assister.
Dont suys très expressément prié par les amys de la Royne d'Escoce de
faire trois offices en cella: l'ung, de remercyer très humblement
Vostre Majesté de leur part pour ce bon succez, lequel ilz attribuent
tout à vostre grandeur et bonne fortune; l'aultre, de vous supplier
que veuillez à bon esciant relever le faict de la dicte Dame,
s'asseurans que l'entreprinse vous en réuscyra heureuse et honnorable;
et le troisiesme, que je veuille, pendant la détention de Mr de Roz,
prendre en moy la charge des affaires d'elle, en quoy, Sire, je feray
tout ce qu'il me sera possible, sellon que je voys que telle est
vostre intention, et que vostre service ainsy le requiert. Sur ce,
etc.

     Ce IIe jour de juing 1571.


   (_Par postille à la lettre précédente._)

   Ce qu'on ymaginoit de mauvaises nouvelles icy, que le comte de
   Morthon fût prins, est que luy et le comte de Lenoz sont entrez
   en quelque différand et maulvaise intelligence entre eulx.


     A LA ROYNE.

Madame, je n'avois jamais trouvé la Royne d'Angleterre si irritée
contre la Royne d'Escoce comme j'ay faict ceste foys pour
l'impression, qu'on luy a donné, que, naguières, par Ridolphy en
Flandres et par la duchesse de Férie en Espaigne, la dicte Dame luy
ayt pratiqué une nouvelle rébellion de ses subjectz, et une très
dangereuse guerre contre son estat; dont n'a peu bien prandre les
propos que j'ay heu à luy tenir pour la dicte Dame, encores que je les
luy aye dict en la plus gracieuse façon qu'il m'a esté possible, et
telle que les siens mesmes ont confessé que Voz Majestez ne se
pouvoient ranger à plus honneste party entre elles deux qu'à celluy
que luy offriez. Tant y a qu'il est advenu que, (encor que sur une
lettre du comte de Lenoz du XXe du passé, par laquelle il mandoit ne
pouvoir sans argent tenir plus longuement ensemble les forces qu'il
n'avoit joinctes qu'à certains jours, et demandoit pour ceste occasion
renfort de deniers ou d'hommes, il eust esté ordonné que milord de
Housdon yroit tout sur l'heure à Barvyc, pour mettre aulx champs
aultant de gens qu'il en pourroit soubdainement tirer des garnysons du
North, et, si cella ne suffizoit, d'en lever davantaige au dedans du
pays, pour incontinent les envoyer au dict de Lenoz), que la dicte
Dame, après m'avoir ouy, a retardé sa dellibération, retenant encores
icy le dict de Housdon; et ayant cependant envoyé le mareschal de
Barvyc en Escoce soubz umbre de paix, mais en effect pour les
pratiques que je mande en la lettre du Roy. Dont, Madame, l'ocasion,
qui semble se présenter bonne au dict pays, requiert d'estre
promptement aydée, ainsy qu'avez commancé de le faire, affin de ne la
laysser perdre ny passer, car ceulx cy ne veillent à rien tant qu'à
priver, s'ilz peuvent, le Roy, vostre filz, de l'alliance et auctorité
qu'il a en Escoce; et ne fays doubte qu'au retour du dict mareschal de
Barvyc, ilz ne poursuivent leur dellibération d'entreprendre quelque
chose par dellà.

L'évesque de Roz demeure toutjour resserré, mais j'entendz que la
Royne d'Angleterre commance de se modérer vers luy, et qu'elle
confesse qu'il n'a rien faict que comme bon serviteur de sa Mestresse.
Au regard de Ridolphy, l'on m'a mandé que, à la vérité, sa négligence
et la seurté, où il s'est trouvé dellà la mer, ont ruyné une très
honneste cause qu'il avoit en main, et qu'il fera bien de prandre
garde à luy, et ne molester plus ceulx qui sont de deçà, et que tout
ce qu'il a en Angleterre sera confisqué; et il y a d'assez bonnes
sommes de deniers, qui luy debvoient estre payées à temps. Sur ce,
etc. Ce IIe jour de juing 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, sur les bonnes responces que Voz Majestez ont données au Sr de
Valsingan à Galion, et sur les honnorables propos que Monseigneur
vostre filz luy a tenuz, il a faict une dépesche par deçà, laquelle,
avec les lettres que le Sr Cavalcanty y a adjoustées, ont fort
grandement contanté la Royne d'Angleterre, de sorte que, quant je luy
suys allé présenter vostre lettre, elle ne m'a peu assés monstrer
combien elle demeuroit bien satisfaicte de la sincérité de Voz
Majestez et de la bonne et honneste affection de Mon dict Seigneur
vers elle, sellon qu'elle m'a asseuré que son ambassadeur le luy avoit
fort expressément signiffié par ung très ample discours; et luy en
avoit escript, ensemble le comte de Rotheland, comme s'ilz fussent
proprement françoys, avec tant grande recommendation de Mon dict
Seigneur, et avec si grand desir de l'accomplissement de ce mariage,
qu'elle confessoit y veoir meintenant beaucoup d'avantaiges qu'elle
n'y avoit jamais considérez, et trop plus grandz qu'en nul aultre
party dont l'on luy eust jamais parlé.

Je luy ay respondu que, à la vérité, s'il y avoit de la sincérité en
son ambassadeur, comme sans icelle il ne pourroit bien juger de celle
qui estoit en aultruy, il avoit cogneu que Mon dict Seigneur avoit le
desir, l'affection et la vollonté perfaictement pleynes et combles
d'ung vray et sincère amour vers elle; et faisoit encores que Voz
Majestez l'y avoient de mesmes, de sorte qu'elle auroit à en espouser
trois à la foys, et qu'avec la personne, de l'ung elle possèderoit les
aultres deulx, et tout ce qui estoit en leur grandeur; mais le poinct
estoit que, ainsy que Monseigneur luy avoit faict ung pur don de soy,
si je le pourroys asseurer qu'elle l'eust accepté, et luy fît quelque
part en elle et en ses bonnes grâces, me voulant bien persuader que
si, entre les perfections que Dieu avoit largement mises en elle, elle
dellibéroit d'y recepvoir jamais et donner lieu à nul d'entre les
mortelz, qu'elle en feroit digne Monsieur, car, comme je confessoys
qu'elle estoit, à la vérité, la première princesse de la Chrestienté
en grandeur d'estat et en plusieurs rares qualitez, qu'ainsy se
pourroit elle asseurer d'avoir ung mary qui ne seroit second en
honneur, en dignité, en extraction ny en valleur, à nul de toutz les
princes chrestiens; avec plusieurs aultres parolles qui servoient à
mon propoz; ès quelz j'ay heu soing de notter bien curieusement comme
elle les prandroit. Et parce que l'intérieur des personnes ne peult
que de Dieu seul estre parfaictement cogneu, je n'en veulx faire nul
certain jugement.

Tant y a que la dicte Dame, en récitant elle mesmes les commoditez de
ce party, et la seureté où elle mettroit son estat et ses affaires par
une si ferme et si forte alliance, et commémorant les honnorables
qualitez de Monsieur, et les dignes propos qu'il avoit tenuz d'elle,
et de la bonne amytié esloignée d'ambition et d'avarice qu'il luy
pourtoit, elle m'a dict et juré, non sans changement de colleur, qui
luy est montée bien vermeille au visage, qu'elle n'avoit, à ceste
heure, nul plus grand doubte que de ne se trouver, avec tout son
royaulme et toute sa couronne, assés digne pour ung si excellent
prince; et que néantmoins, sur ce que son ambassadeur luy mandoit
d'envoyer les aultres articles, premier que d'avoir accordé de celluy
de la religion, qu'elle ne sçavoit comme, avec son honneur, elle le
pourroit faire; et, si c'estoit Monsieur qui seul les heust de mandez,
qu'elle s'efforceroit de s'en excuser, mais puysque le Roy les vouloit
avoir, elle regarderoit comment l'en pouvoir contanter, et m'y feroit
responce avant le troisiesme jour de Pentecoste.

J'ay suyvy à luy dire que je la suplyois que, comme Voz Majestez et
Mon dict Seigneur lui faisiez veoir une claire et nette procédure de
vostre cueur en cest endroict, avec ung ferme propos d'acomplyr tout
ce que lui prométriez, que de mesmes elle y vollust procéder
franchement de son costé, sans longueur ny remises, et sans ambiguité,
et vous envoyer à cest effect, suyvant la promesse de son
ambassadeur, le reste des condicions qu'elle vouloit estre apposées au
contract, et que icelles fussent raysonnables, comme elle et ses deux
conseilliers m'avoient toutjour promiz qu'elles le seroient, et
qu'elle ne desiroit sinon les semblables, qui avoient esté réservées à
la feue Royne sa sœur.

Elle m'a répliqué que, à la vérité, ce seroient celles mesmes, sinon
qu'elle ne demandoit que Monsieur fît son douaire si grand comme le
Roy d'Espaigne avoit faict celluy de sa sœur, parce qu'il n'estoit si
riche; et que les difficultés seroient fort petites en toute aultre
chose, fors en l'article de la religion, mais qu'en icelluy tout ce
que Voz Majestez mettroient en considération, pour l'honneur et
conscience de Monsieur, l'admonestoit à elle de son honneur et
conscience; et qu'elle voyoit bien que, de toute la Chrestienté, l'on
auroit l'œil merveilleusement ouvert sur cest acte, duquel elle avoit
desjà surprins des lettres, qu'on en escripvoit à Rome, à Naples et en
Espaigne, où l'on affermoit qu'il cousteroit ung million d'or au Roy
d'Espaigne ou il l'interromproit, ce qu'elle ne pensoit pas qu'il le
peult faire, au moins du costé de deçà, car toutz les subjectz d'elle
y avoient grande affection, et mesmes une fort grande espérance, sans
laquelle, avant clorre leur parlement, ilz luy en eussent faict la
mesme instance qu'ilz avoient faicte d'aultrefoys, et elle en avoit eu
bien grand peur.

Et, sur cella, après avoir dilligentement escouté ce que je luy en ay
respondu à chacun poinct, qui seroit long à mettre icy, et voyant que
je me pleignoys qu'elle n'avoit envoyé à son ambassadeur les responces
des premiers articles, ainsy qu'elles avoient esté arrestées en ma
présence, elle a appelé milord de Burlay et luy en a demandé quelque
rayson assés asprement, mais il s'est excusé qu'il avoit atandu que je
luy envoyasse les poinctz qu'il failloit réformer; et, au reste, il a
confirmé à la dicte Dame qu'elle deust envoyer au Roy le reste de ses
demandes.

Mr le comte de Lestre et luy m'ont pryé de randre très humbles mercys
à Voz Majestez et à Mon dict Seigneur, de ce qu'il vous playt avoir
agréable leur dilligence et bonne affection en cest endroict, qui
promettent qu'elle ne manquera point, et m'ont infinyement mercyé du
bon tesmoignage que je vous en ay randu; qui vous veulx de rechef
confirmer, Madame, que le dict de Lestre me semble y marcher de bon
pied, mais il a heu quelque souspeçon de milord de Burlay, de ce
mesmes que je vous ay desjà mandé, et en ont heu parolles ensemble. Je
doibz conférer demain secrectement avec le dict de Lestre en sa
mayson, et puis avec le dict de Burlay, et de tant que icelluy de
Lestre monstre desirer aussi, lui, de se pouvoir maryer en France, et
qu'il a ouy parler de madame de Nevers de Montpensier, et sçay qu'il
desire infinyement d'avoir son pourtraict, et qu'on luy a aussi, à ce
que j'entendz, parlé de madame la princesse de Condé ou de
mademoyselle la marquise d'Île de Nevers, Vostre Majesté me mandera
comme j'en debvray user; car ne fault doubter que la Royne, sa
Mestresse, ne le face duc, et bien fort riche en faveur de quelque
honneste party, et il s'attand bien et mérite aussi d'estre gratiffié
de Voz Majestez, vous suppliant très humblement de commander que le
pourtrait de ma dicte dame de Nevers me soit envoyé pour l'en
contanter.

Quant aulx secretz adviz que j'ay de cest affaire, il m'en est venu
deux ou trois du costé des dames, qui concourent à ce que le propos
est bien réchauffé et qu'on y veult procéder sans aulcune simulation;
mais ung aultre bien principal personnaige m'a mandé qu'il crainct
fort que toute la démonstration qui s'en faict ne tende qu'à réfroydir
Voz Majestez sur les choses d'Escoce et gaigner temps, et que je m'en
apercevray d'icy à bien peu de jours. Ung aultre m'a faict dire que la
Royne et ses deux conseilliers se sont merveilleusement resjouys de
ceste dernière dépesche de Valsingan, et qu'ilz disent que l'affaire
s'en va comme conclud, avec démonstration d'en estre fort contantz;
néantmoins qu'il me veult bien dire, tout librement, qu'il ne peult
changer encores d'opinion que ce ne soit artiffice, parce qu'il
cognoist les deux conseilliers estre eulx mesmes artifficieulx. Après
que j'auray parlé à eulx et heu la responce du reste des condicions,
j'escripray de rechef à Vostre Majesté et luy manderay, s'il m'est
possible, une résolution, la supliant très humblement de m'excuser si
je ne luy puys, pour ceste heure, donner plus de lumière et de
satisfaction de ce faict, car estant ainsy restrainct qu'il est entre
trois personnes, il est très difficile, et voyre impossible, que j'en
puysse descouvrir plus avant. Sur ce, etc.

     Ce IIe jour de juing 1571.

   Il sera bon cependant de gratiffier au Sr de Valsingan, et
   encores au Sr Cavalcanty, la bonne façon dont ilz ont
   dernièrement escript par deçà, et parler à toutz deux toutjour
   fort honnorablement de la Royne d'Angleterre et aussi de ses deux
   conseilliers, nomméement de milord de Burlay, avec promesse de le
   récompenser largement.



CLXXXIVe DÉPESCHE

--du VIIe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

  Négociation du mariage du duc d'Anjou.--Débat de l'article
    relatif à l'exercice de la religion.--Envoi des autres
    articles.


     A LA ROYNE.

Madame, despuys celle que je vous ay escripte du IIe de ce mois, j'ay
tretté avec le comte de Lestre et avec milord de Burlay, séparéement
avec chacun, et puys conjoinctement avec toutz deux, de celluy tant de
foys débattu article de la religion, et de la difficulté qu'on faisoit
de nouveau de ne vouloir envoyer le reste des condicions, premier que
celle là fût accordée; en quoy je me suys esforcé de leur admener
aultant de raysons, que j'en ay sceu alléguer, lesquelles, avec la
confiance, que j'ay monstré que Voz Majestez Très Chrestiennes, et
Monsieur, aviez en eulx deux, avec ferme propos de leur recognoistre à
très grande mesure leurs bons offices, et que je leur ay franchement
dict que de ce coup avoit à résulter ou la conclusion de l'affaire à
quelque vostre honneste contantement, ou bien la ropture d'icelluy à
vostre très grand regrect, et avec opinion de rester moquez et quasi
affrontez; et leur ayant remémoré les parolles, que leur Mestresse, et
eulx, m'avoit dictes et faictes escripre, lesquelles ilz ne m'ont
point dényées, ilz se sont exortez l'ung l'aultre d'entreprendre à bon
esciant d'effectuer meintenant ce propos; et m'ont prié de vous en
donner toute bonne espérance, me tesmoignantz, l'ung à l'envy de
l'aultre, une leur tant bonne et droicte intention en cest endroict,
que je ne la vous sçaurois représenter meilleure de moy mesmes qui
suys asseuré, Madame, que vous la sçavez estre très parfaictement
bonne. Et sur ce, ayant, chacun à part, faict office avec leur
Mestresse, j'ay enfin obtenu que les dictes condicions seroient
présentement dressées, et m'en seroit faicte communication pour en
envoyer, eulx de leur part une coppie à leur ambassadeur, et moy une
aultre à Vostre Majesté, en ce toutesfoys qu'il aparoistroit que
c'estoit pour satisfaire au desir du Roy qu'elles avoient esté
baillées.

Je confesse, Madame, que je n'ay rien débattu sur icelles, parce que
je le laysse faire à voz Majestez par dellà, si n'est d'avoir incisté
bien fort qu'on les fît raysonnables, et qu'on ne parlât aulcunement
de Calais, ainsy que vous pourrez voir que j'ay gaigné ce poinct; et
tout le reste est prins du mesmes contract du Roy Philippe avec la
Royne Marie, sinon en l'endroict où est faicte mencion des filles, et
de la succession à la couronne de France, au cas que Monsieur ou les
siens y parvinssent, et aussi que, là où est laysse en blanc la somme
du douayre, ilz me l'ont expéciffiée à quarante ou cinquante mil
escuz: qui me semble, Madame, avec les premières responces, lesquelles
je fays envoyer aussi refformées, qu'on pourra facillement parvenir en
ung bon accord.

Les dicts Srs Comte et Burlay m'ont conseillé de parler despuys en la
mesmes sorte à leur dicte Mestresse comme j'avois parlé à eulx, du
poinct de la religion; ce que j'ay faict, sans y rien obmettre, et en
façon que je l'ay veue fort esbranlée, mesmes que, oultre les aultres
raysons et les occasions que je luy ay alléguées d'estre impossible
que Monsieur demeurast sans exercisse de sa religion, j'ay fermement
soubstenu que le feu Roy Edouart, son frère, l'avoit bien accordée
pour la feue Royne d'Espaigne, vostre fille, quant on trettoit de les
maryer, ce que je croy estre ainsy; et je vous supplie très
humblement, Madame, de meintenir à l'ambassadeur Valsingan que, quoy
qu'il ne se trouve par escript, que néantmoins il est vray.

Tant y a que la dicte Dame, après m'avoir allégué les raysons qu'elle
avoit de craindre beaucoup de choses en cella, et qu'elle vouldroit
bien ou que Monsieur heust aultant de l'exercice de la religion
catholique, sinon seulement la messe comme il vouldroit, ou bien qu'il
attandît d'avoir encores celluy là par l'ottroy d'elle, après qu'ilz
seroient ensemble, elle m'a enfin respondu qu'après que le Roy aura
veu ses aultres demandes, et qu'il luy aura faict une ou aultre
responce sur celle de la religion, elle le résouldra incontinent après
de tout ce qu'elle pourra faire, sans aulcun dilay; et bien que je
l'aye conjurée de me permettre que je vous en peusse donner cependant
quelque bonne espérance, ou bien qu'elle mesmes vous la donnast par la
lettre qu'elle vous escriproit, elle n'a vollu passer oultre; et m'a
dict que j'excédois ma commission, car n'avois charge que de demander
le reste des articles.

Je ne vous sçaurois assés bien exprimer, Madame, les bonnes parolles
et les démonstrations qu'au surplus elle a usé pour tesmoigner sa
bonne intention et encores son affection en cest endroict, et à
monstrer combien elle porte de vray amour et observance à Vostre
Majesté, et combien elle prise le Roy, vostre filz, et combien elle a
en grande extime les qualitez et grâces de Monsieur, m'ayant juré que,
oultre le tesmoignage universel que le monde vous rend à toutz trois,
que son ambassadeur et le comte de Rotheland luy en avoient
dernièrement escript en une si digne façon que jamais en sa vie elle
n'avoit leu ny ouy parler plus honnorablement de nulz princes de la
terre; et a vollu aussi randre ung très grand mercys à moy mesmes,
disant m'estre aultant obligée, comme elle le pouvoit estre à nul
gentilhomme du monde, pour avoir ainsy honnorablement escript d'elle à
Voz Majestez; de quoy elle feroit que Monsieur m'en remercyeroit
quelque jour, et que toutz deux en auroient recognoissance, et que,
sur ce que je luy offrois de l'esclarcyr de toutz les doubtes et
escrupules qu'on luy pouvoit avoir imprimé du costé de luy, qu'elle
n'en avoit nul sinon celluy qu'elle m'avoit dict de ne s'estimer assés
digne d'un si excellant prince, et que, possible, d'icy à sept ans,
quant il sera encores plus parfaict, qu'il la trouvera lors vielle,
car pour ceste heure espéroit elle bien de ne luy estre trop
désagréable. Et a adjouxté, en riant, que, possible, auroit il ouy
parler de son pied, mais qu'on luy avoit bien aussi vollu parler de
son braz, de quoy elle s'estoit mouquée, et d'aulcunes aultres choses
qu'elle n'avoit point creu, et qu'elle l'estimoit en tout et partout
très desirable.--«Très desirables, luy ay je respondu, qu'ilz estoient
véritablement toutz deux, et qu'il ne s'y voyoit nulle aultre
deffault, sinon qu'ilz ne se randoient assez tost possesseurs des
perfections l'ung de l'aultre.»

Et, au partir de la dicte Dame, m'ayantz les dicts de Lestre et de
Burlay reconvoyé jusques hors du logis, je me suys pleinct à eulx de
n'avoir peu rapporter rien de certain sur le point de la religion; en
quoy ilz m'ont prié de vous escripre que les choses en estoient en
bons termes, et, qu'après vostre responce sur le dict article et sur
ceulx de présent, elle vous en résouldroit incontinent. Je les ay
priez de faire eslargir un peu à Mr de Valsingan la commission de
pouvoir amplement tretter de toutes ces difficultez par dellà, auquel
je vous suplie, de rechef, Madame, luy vouloir beaucoup gratiffier sa
dernière dépesche qu'il a faicte icy, et la luy fère gratiffier par le
Roy, et par Monsieur; car, à la vérité, elle a fort relevé le propos
avec la comprobation que le comte de Rotheland et le Sr Cavalcanty y
ont donné par leurs lettres, mais encor plus luy fault grandement
gratiffier les honnorables propos que la Royne, sa Mestresse, m'a
tenuz de Voz Majestez et de Monseigneur, et pareillement la bonne
affection de ses deux conseillers avec large promesse de la bien
récompancer; qui ne puys obmettre, Madame, de vous tesmoigner de
rechef l'extrême affection que le dict de Lestre monstre avoir en cest
affaire, et les dilligens offices qu'il faict veoir à chacun qu'il y
faict, qui commancent aussi ne paroistre à ceste heure moindres du
costé du dict de Burlay. Mais, pour ne consommer temps en négociation,
il semble, Madame, qu'aussitost qu'aurez conféré avec le dict Sr de
Valsingam, et que l'aurez faict aulcunement condescendre aulx
honnestes advantaiges qui seront cogneuz raysonnables pour Monsieur,
qu'il sera bon que Voz Majestez luy dyent que les condicions vous
semblent si prochaines d'accord de l'ung costé et de l'aultre, que
vous serez prestz du vostre d'en faire former et signer les articles,
aussitost que la Royne, sa Mestresse, aura déclairé qu'est ce qu'elle
veult faire pour Monsieur pour ne le priver de l'exercice de sa
religion, et qu'il ne peult faire, ny Voz Majestez ne peuvent vouloir,
qu'il soit du tout sans en avoir, et que, sur ce, il face une
soubdaine dépesche par deçà; et que pareillement cestuy des miens me
soit renvoyé, vous voulant bien dire, Madame, qu'ayant la matière esté
cy devant proposée à neuf de ce conseil, j'ay descouvert que toutz
unanimement ont respondu à leur Royne qu'elle debvoit entendre au
party de Mon dict Seigneur, et luy permettre l'exercice privé de sa
religion, et luy ottroyer toutes raysonnables condicions; qui me faict
esbahyr d'où vient à ceste heure ceste difficulté, car je voys bien
qu'elle mesmes et toute la Chrestienté n'auroient bonne estime de Mon
dict Seigneur, s'il quictoit ce point. Or, après que les présentes
condicions ont esté dressées, mais avant que j'aye heu l'aultre
responce de la dicte Dame, le Sr Dupin est arrivé avec les lettres de
Voz Majestez et de Monseigneur, et de monsieur de Montmorency,
lesquelles ont grandement confirmé l'opinion et l'affection des deux
conseillers, qui les ont aussitost communiquées à leur Mestresse; et
par le dict mesmes Dupin Vostre Majesté entendra l'advancement
qu'elles et sa venue ont apporté à la négociation. Le Sr de Vassal,
présent pourteur, vous racomptera d'aultres privez propos que les
dicts de Lestre et Burlay m'ont tenuz par lesquelz, sinon qu'ilz
soient du tout sans Dieu et sans foy, ilz monstrent que l'affaire est
pour réuscyr à bonne fin. Et néantmoins, pendant qu'ilz ont ainsy
ardentment négocié avecques moy, il m'est venu ung adviz, de fort bon
lieu, qui m'admoneste de ne leur donner foy ny créance, et qu'ilz ne
vont en tout que par simulation; et d'ailleurs, l'on m'a mandé qu'ilz
n'entretiennent ainsy ce propos que pour attandre le retour de Coban,
mais l'on n'en demeurera longtemps en erreur. Sur ce, etc.

     Ce VIIe jour de juing 1571.


PAR POSTILLE.

   Despuys la présente escripte, Mr le comte de Lestre, sur une
   négociation, que par ung nostre commun amy nous menons ensemble,
   m'a mandé avoir infinyement exorté la Royne, sa Mestresse, de ne
   se vouloir retarder à elle mesmes le bien, l'honneur, la seureté
   et le contantement qui luy vient de ce mariage, et qu'il luy
   avoit admené quatre de ses principaux conseillers pour l'en
   suplyer, et pour la persuader de ne contradire plus à ce point de
   la religion. En quoy, encor qu'elle ne leur eust rien vollu
   accorder en présence, néantmoins à luy, à part, elle avoit dict
   qu'ilz ne la debvoient juger telle qu'elle vollût son mary estre
   sans l'exercice de sa religion, ny le presser d'assister, à
   regrect, à une aultre forme de religion contre sa conscience,
   néantmoins qu'elle estoit contraincte de tenir le plus ferme
   qu'elle pourroit en cella pour le respect de eulx mesmes; et
   pourtant que le dict sieur comte me prioyt de conseiller à
   Monsieur qu'il vollût tant defférer à la dicte Dame de dire à son
   ambassadeur, ou bien luy escripre à elle, ou à moy pour le luy
   dire à elle, que, pour la singulière amytié et bonne affection
   qu'il luy porte, il ne crainct de luy remettre entièrement ce
   point pour, en honneur et conscience, luy en ottroyer aultant
   comme elle cognoistra que, sans son honneur et sans sa
   conscience, il ne se pourroit passer d'en avoir, et qu'il espère
   tant de sa bonté et vertu que eulx deux en demeureront bien
   d'accord; et cependant que le dict sieur comte estoit d'adviz
   que, sur ce qui en est couché aux premières responces, l'on passe
   oultre à conclurre le reste des articles et des condicions, et
   qu'il a obtenu desjà qu'il aura la charge d'aller quérir Mon dict
   Seigneur: dont, si cella pouvoit estre pendant le progrez de la
   dicte Dame, laquelle va vers Coventry, et que les nopces se
   peussent cellébrer en une sienne mayson, qu'il a en ce quartier
   là, laquelle s'appelle Quilingourt, il s'estimeroit très heureux.



CLXXXVe DÉPESCHE

--du IXe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Lucas Fach.)_

  Clôture du parlement.--Exécution de Storey.--Nouvelles
    d'Écosse.--Résolution prise par Élisabeth d'envoyer des troupes
    au comte de Lennox.--Accusation portée contre le duc de Norfolk
    d'avoir adressé de l'argent en Écosse.


     AU ROY.

Sire, le IIe de ce moys, vigille de la Pentecoste, la Royne
d'Angleterre est allé elle mesmes clorre son parlement, et ceux qui
estoient présens m'ont asseuré que ce a esté par ung parler si digne
et honnorable, et encores si grave et elloquent, que la pluspart de
l'assemblée en a esté esmerveillée; et toutz en sont restez fort
contantz. Elle a rejetté par bonnes raysons les nouvelles loix et les
contrainctes qu'on requéroit estre imposées sur l'observance de leur
religion, ayant layssé les choses comme elles estoient, et a confirmé
en quelque partie la loy de lèze majesté pour la seurté d'elle et de
son estat o[8] protestation que le tiltre d'aulcun qui prétande droict
à la succession de ce royaulme, n'en puysse estre intéressé; elle a
remercyé l'assemblée de l'ottroy du subcide, et a confirmé, au reste,
la pluspart de leurs aultres demandes. Il semble que le parlement n'a
esté du tout finy, ains qu'on y a miz POINCT, ainsy qu'ilz disent,
pour le pouvoir continuer, quant les affaires de la Royne et du
royaulme le requerront.

  [8] Avec protestation.

Le docteur Estory[9] a esté enfin exécuté à mort, en l'eage de 80 ans,
nonobstant la remonstrance de l'ambassadeur d'Espaigne, et nonobstant
qu'il se soit toutjour opiniastrément meintenu estre subject du Roy
Catholique; mais ceste Royne a respondu:--«Que le dict Roy auroit bien
la teste, s'il la vouloit, mais que le corps demeureroit en
Angleterre.» Plusieurs des seigneurs de court et du conseil ont
assisté à l'exécution, espérant tirer de luy, à sa fin, ce qu'il
pouvoit avoir entendu de l'entreprinse du duc d'Alve et des fuytifz
Anglois, qui sont en Flandres, contre ce royaulme, et pareillement
quelque déclaration s'il ne recognoissoit pas la Royne d'Angleterre
pour sa vraye et légitime princesse, avec toute authorité temporelle
et ecclésiastique en ce pays; mais ilz n'en ont rien raporté qui les
ayt contentez.

  [9] Storey, zélé catholique, qui avait joué un rôle important
  sous les règnes d'Edouard et de Marie, s'était réfugié en Flandre
  auprès du duc d'Albe pour échapper à la vengeance d'Élisabeth. En
  1569, on était parvenu à l'attirer par surprise dans un vaisseau
  anglais, qui le conduisit à Londres. Il fut condamné à mort comme
  convaincu de trahison et de magie.

Le comte de Lenoz, se trouvant à l'estroit, a envoyé en dilligence
solliciter icy du secours, et ont les lettres du mareschal de Barvyc,
qui a desjà conféré avecques luy, joinct la bonne estime du Sr
Briquonel, le plus renommé cappitaine d'Angleterre, qui les a
apportées, esté de grand moment pour faire mettre la cause en
dellibération; en laquelle, après avoir cogneu, par le jugement mesmes
du dict Bricquonel, que l'entreprinse d'assiéger le chasteau de
Lislebourg seroit très difficile et de grand despence, il a esté
advisé de n'envoyer point pour encores d'armée par dellà. Mais voycy,
Sire, ce qui a esté ordonné, et à quoy il a esté, quant et quant,
pourveu: que le dict Bricquonel yra promptement trouver le dict de
Lenoz à Esterlin, avec deux centz harquebuziers, pour demeurer là à la
garde du petit Prince, et que icelluy de Lenoz, avec cinq centz
soldatz escouçoys, entretenuz aulx dépens de la Royne d'Angleterre,
pourra aller courre sur ceulx de l'aultre party, et se saysir du Petit
Lict, s'il luy est possible; que le mareschal de Barvyc s'entremettra
cependant de mettre en quelque accord les ungs et les aultres à la
confirmation de l'authorité du petit Prince, aultant qu'il le pourra
faire, menaçant ceulx du party de la Royne à toute extrémité. Qui est
tout ce que, pour le présent, je puys descouvrir au vray avoir esté
résolu en ce faict, bien qu'on ayt renvoyé le Sr de Cuniguem avec
beaucoup d'aultres grandes promesses devers le dict de Lenoz. Cella
crains je, Sire, que, de tant que icelluy cappitaine Briquonel, lequel
part tout à ceste heure, doibt, à ce que j'entendz, embarquer les dict
deux centz hommes, que ce ne soit pour aller enlever le Prince
d'Escoce et le transporter de deçà, ou bien pour mettre ceste garnyson
dans Dombertran au lieu de la conduyre à Esterlin; vray est qu'on m'a
asseuré que le comte de Morthon s'est vivement opposé qu'on n'y mette
point d'Anglois, et en est pour cella en assés mauvais prédicament en
ceste court, encor qu'il se soit rabillé avec le dict de Lenoz, lequel
luy a cédé les terres, d'où le différant estoit nay entre eulx. La
comtesse de Lenoz s'est fort escryée que les adversayres de son mary
et de son filz estoient secouruz d'argent de France, de Flandres et
encores de quelque endroict d'Angleterre, dont l'on en a chargé le duc
de Norfolc, et en est la Royne d'Angleterre entrée en telle
indignation contre luy qu'elle a curieusement cerché, avec des gens de
loix et de justice, s'il y auroit nulle juste prinse sur luy pour le
pouvoir bien chastier, mais il se trouve de plus en plus net et
deschargé de tout crime. J'attandz responce de Vostre Majesté sur la
continuation de l'instance que j'auray à faire à la Royne d'Angleterre
pour les choses d'Escoce, sellon que j'ay commancé de les luy
proposer, et aussi ce que j'auray à luy dire de vostre part sur la
détention de l'évesque de Roz son ambassadeur, qui attand tout son
remède de l'assistance qu'il vous plairra luy faire. Sur ce, etc. Ce
IXe jour de juing 1571.


   J'entends que le deuxiesme de ce mois ceulx de Lillebourg se
   devoient mettre en campaigne pour aller exécuter quelque brave
   entreprinse. Je ne sçay encores ce qui en aura succédé.



CLXXXVIe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Dièpe par Petit Bron._)

  Avantages remportés en Écosse par les partisans de Marie
    Stuart.--Nouveaux secours envoyés d'Angleterre au comte de
    Lennox.--Négociations des Anglais avec l'Espagne.--Nouvelle de
    la blessure reçue par le roi.


     AU ROY.

Sire, l'entreprinse, que ceulx de Lillebourg ont faicte, de sortyr en
campaigne le IIe de ce mois, ainsy que je le vous ay mandé par
postille en mes précédantes, a esté pour surprendre le comte de
Morthon en sa mayson de Datquier; lequel, en estant adverty, s'est miz
aulx champs pour les combattre, estant luy mesmes avecques ses gens de
pied, et ung sien parant conduysoit ses gens de cheval, ce
qu'entendans les aultres ont faict arrester deux pièces d'artillerye
qu'ilz menoient, et ont renvoyé une partie de leurs chevaulx pour
attaquer le combat à pied, qui a esté assés aspre en ung lieu
estroict, d'où le dict de Morthon, ayant faict aprocher ses gens de
cheval, a miz peyne de se retirer à saulvetté: et y a heu de morts ou
prins, de chacun costé, envyron trente hommes. (Il est survenu ung
mauvais accidant à ceulx de Lislebourg, que le cappitaine Melain
voulant distribuer de la pouldre aulx soldatz, le feu s'y est miz qui
l'a tout brullé, et envyron douze à quinze des siens.) De cest
exploict d'iceulx de Lillebourg ont les dicts de Morthon et le comte
de Lenoz prins ocasion de presser davantaige la Royne d'Angleterre de
leur envoyer secours, mais elle n'en a ordonné d'aultre que je sache,
pour encores, que de ces deux centz harquebuziers (que je vous ay
desjà escript, qui sont envoyez, ainsy que ceulx cy disent, à
Esterlin pour la garde du petit Prince, de peur que ceulx de l'aultre
party, lesquelz sont à présent les supérieurs, le veuillent enlever
par force), et dix mil escuz, que j'entendz qu'on prépare d'envoyer au
mareschal de Barvyc pour les employer à relever et fortiffier la part
du dict de Lenoz.

L'on m'a dict aussi qu'on lève des gens vers le North et que les
principaulx cappitaines et gens de guerre d'icy s'y acheminent,
s'aprochans de la frontière d'Escoce par prétexte que icelluy Morthon
a mandé que le layr de Fernihnost et les deux frères de Clarmes ont
entreprins de reprandre le chasteau de Humes, et que le mareschal de
Barvyc a escript que milord de Humes luy a juré qu'il se revanchera
des Anglois qui luy ont prins sa mayson et brullé ses villages, et
qui, avec quelque couleur de religion, vont faisant la guerre à ceulx
qui sont meilleurs protestants que eulx. De quoy la Royne d'Angleterre
est entrée en grande indignation; et néantmoins je n'ay nul certain
adviz qu'elle ayt rien ordonné davantaige que les dicts deux centz
hommes et les deniers, lesquelz ne sont encores envoyez. Sur quoy,
Sire, je n'ay vollu faillir de faire une opposition, au nom de Vostre
Majesté, et protester de l'infraction des trettez; et, encores qu'on
me veuille donner entendre que la dicte Dame a envoyé de bonne foy le
susdict mareschal de Barvyc devers les deux partys, pour les exorter à
ung bon accord ou néantmoins à vouloir faire quelque abstinance
d'armes, pendant qu'ilz renvoyeront leurs depputez par deçà pour
parachever le tretté, et qu'elle ne se veult entremettre de leur
guerre sinon avec le consens de Vostre Majesté, néantmoins je voys que
l'intention de ceulx de son conseil va toutjour à entretenir la
division dans le royaulme, et faire que la part du comte de Lenoz
reste la plus forte, et que la Royne d'Escoce demeure sans authorité,
et qu'ils puyssent gaigner temps, pour y exécuter puys après d'aultres
plus grandes choses, quand ilz verront leur point. Et cependant, Sire,
ilz vont en beaucoup de sortes pourchassant de racointer le Roy
d'Espaigne, ayant de nouveau faict plusieurs fort estroictes et
rigoureuses ordonnances contre ceulx qui s'entretiennent en ceste mer
au nom du prince d'Orange, qui font la guerre aux Espaignols et
Flamans, pour les chasser, eulx et leurs vaysseaulx, de touz les portz
et de la retrette de deçà; et hyer milord Sideney envoya prier
l'ambassadeur d'Espaigne, de luy faire venyr ung passeport du duc
d'Alve pour pouvoir aller aulx bains de Liège, et que ce ne sera sans
qu'il aille bayser la main à Bruxelles et luy faire entendre des
choses qui le contanteroient: à quoy le dict ambassadeur a fort
vollontiers presté l'oreille; et s'attendent, d'ung costé et d'aultre,
que le jeune Coban raportera de fort bonnes responces du Roy
Catholique. J'estime, Sire, que ceulx de ce dict conseil ne veulent
sinon entretenir de bien habilles négociations sans en conduyre pas
une à fin, parce que cella leur sert grandement à pouvoir manyer à
leur proffict toute l'authorité et les revenuz de ce royaulme. Sur ce,
etc.

     Ce XIVe jour de juing 1571.


   Tout présentement milord de Burlay me vient d'envoyer ung de ses
   gens pour me communiquer une lettre qu'il a receue de France, en
   laquelle l'on luy faict mencion de la blessure de Vostre Majesté;
   de quoy j'ay esté merveilleusement marry. Néantmoins j'ay loué et
   remercyé Dieu que, par la mesmes lettre, j'ay veu que c'estoit
   sans péril et hors de tout dangier de vostre personne. Il vous
   plairra, Sire, commander que, par la première dépesche, il me
   soit faicte mencion du dict accidant affin d'en satisfaire la
   Royne d'Angleterre.



CLXXXVIIe DÉPESCHE

--du XXe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience.--Détails sur la blessure du roi.--Assurance donnée par
    Élisabeth qu'elle ne veut envoyer aucun secours en
    Écosse.--Sollicitation faite, au nom du roi, pour obtenir la
    liberté de l'évêque de Ross.--Gravité des accusations portées
    par la reine contre l'évêque.--Craintes inspirées en France par
    les projets des Espagnols en Italie.--Efforts du comte de
    Lennox pour rappeler Bothwel en Écosse.--_Lettre secrète à la
    reine-mère._ Négociation du mariage du duc
    d'Anjou.--Proposition du mariage d'Élisabeth avec le fils ainé
    de l'empereur.


     AU ROY.

Sire, la blessure de Vostre Majesté a esté publiée si grande et si
dangereuse en ceste court, que j'en ay esté en une merveilleuse peyne,
et l'eusse esté en beaucoup plus grande sans ce que monsieur Pinart,
en la dépesche du propre jour de l'accidant, me manda de luy mesmes
qu'il n'y avoit nul dangier, dont j'en rendz grâces à Nostre Seigneur;
et, parce que la Royne d'Angleterre a monstré qu'elle en estoit
extrêmement marrye, j'ay bien vollu sur telle asseurance luy aller
dire que Vostre Majesté m'avoit commandé de luy compter ceste vostre
advanture, comme à celle qui estiez très asseuré que ne vous en
desiroit pas une que bonne, et qui seroit marrye qu'il vous en advînt
de mauvaise, luy particularisant comme cella estoit advenu, le mardy
matin cinquiesme du présent, en courant le cerf, et qu'encores qu'il
n'avoit peu estre que le coup ne fût rude, hurtant à une branche
d'arbre de toute la force du cheval, néantmoins ce avoit esté en tel
endroict de la teste qu'il n'y avoit nul périlh, et que Dieu, lequel
vous n'aviez failli d'invoquer le matin avant partir, sellon vostre
chrestienne coustume, et qui avoit aussi ouy la prière de tant de
miliers de personnes, à qui la vie de Vostre Majesté est très
précieuse, avoit miz la main au devant; dont espérois de pouvoir
asseurer, par les premières nouvelles de France, la dicte Dame que
vous ne vous en sentyriez plus nullement.

Elle, joignant les mains, et remercyant Dieu avec grande démonstration
d'ayse, m'a respondu que mal ayséement vouldra l'on croyre, et elle
mesmes ne l'eust pensé, que ung tel accident luy eust touché tant au
cueur comme il avoit faict, mais qu'elle vous pryoit, Sire, ne doubter
qu'après les deux Roynes Très Chrestiennes, et Nosseigneurs voz
frères, et Mesdames voz sœurs, nul entre les mortels n'eust esté plus
marrye qu'elle de la perte de Vostre Majesté; laquelle elle prise et
ayme singulièrement pour les excellantes valleurs et vertuz que Dieu y
a mises, et aussi pour cognoistre qu'aujourduy, Sire, vous estes le
plus nécessaire prince de la Chrestienté; dont me remercyoit de la
tant bonne nouvelle que je luy en avois apportée, et que, pour en
estre plus asseurée, de tant que ce que je luy en disois estoit devant
le segond et troisiesme apareil, elle ne layrroit de dépescher le
jeune Housdon devers Vostre Majesté, comme elle avoit desjà proposé de
le faire, pour luy en raporter toute certitude; et qu'elle vous
suplioyt, Sire, de penser que par ce peu de mal Dieu vous avoit vollu
préserver d'ung plus grand inconvéniant à l'advenir, et vous advertyr
que veuillez doresenavant tenir vostre personne plus chère, comme
estant d'ung inestimable prix au monde. Et puys a passé à me dire
qu'elle avoit prins de bonne part ce que j'avois escript au comte de
Lestre des choses d'Escoce, et que, dez le jour précédant, elle avoit
donné charge à milord de Burlay de m'y faire responce, mais parce
qu'il avoit esté occupé, elle mesmes m'y respondroit à ceste heure,
c'est qu'elle n'avoit envoyé ny envoyeroit nulles forces, non pas
d'ung seul homme, en Escoce, et qu'elle avoit mandé à son mareschal de
Barvyc d'exorter les deux partys à ung bon accord, ou au moins à
prendre encores une bonne abstinance de guerre entre eulx, jusques à
ce qu'on auroit trouvé moyen de les paciffier du tout; qu'il les
pressât de renvoyer, de toutz les deux costez, leurs depputez pour
parachever le tretté, et qu'au reste il advertyst bien ceulx de
Lillebourg que, s'ilz s'esforçoient de vouloir saysir par force le
petit Prince, qu'elle envoyeroit des gens à Esterlin pour les en
garder.

Je l'ay remercyé de sa bonne responce, et que, pour ne la fâcher plus
de ces affaires, je ne luy dirois sinon que je l'escriprois ainsy à
Vostre Majesté, et qu'encores me grevoit il assés que j'eusse à luy
parler de monsieur l'évesque de Roz, pour lequel vous ayant Mr de
Glasco fort expressément prié, et, possible, à l'instance des aultres
ambassadeurs qui sont prez de Vostre Majesté, de vouloir escripre en
sa recommandation à la dicte Dame, que vous luy en aviez faict une
lettre, laquelle je la prioys vouloir prandre de bonne part, et luy
ottroyer, pour l'amour de vous, sa liberté.

La dicte Dame a leu la lettre, et puys m'a respondu assés soubdain
qu'elle ne pouvoit prandre de bonne part que Vostre Majesté luy en
escripvît en ceste façon; car, veu ce que le dict évesque avoit
entreprins contre elle, elle ne le trettoit que trop gracieusement,
l'ayant faict mettre en ung lieu honneste et sain, bien qu'avec
quelque garde, et que nul n'avoit à s'esbahyr si elle vouloit
aprofondir le faict de ceste grande entreprinse, qu'il avoit dressée,
de faire descendre des estrangiers en certains portz de ce royaulme,
et faire ellever aulcuns des naturels de ce pays pour s'y joindre, et
faire édiffier ung fort non guières loing de Londres pour y faire la
première masse, et commancer d'y relever l'authorité de sa Mestresse
comme légitime Royne, contre elle qu'il disoit estre illégitime; et
qu'elle vouloit sçavoir à qui il avoit baillé les deux lettres
merquées de 40 et de 30, puysque la Royne d'Escoce et l'ambassadeur
d'Espaigne affermoient que ce n'avoit pas esté à eulx; et qu'au reste
le dict évesque n'estoit plus lors réputé ambassadeur, quant il fut
resserré, car avoit excédé son office, et sa Mestresse l'a despuys
désadvouhé, ainsy que desjà elle le luy avoit escript de sa main, et
désadvouhe pareillement toutes les pratiques que luy et Ridolphy ont
eu ensemble. Lesquelles la dicte Royne d'Angleterre asseuroit ne luy
estre plus incogneues, ny celles que icelluy Ridolphy avoit menées en
Flandres avec le duc d'Alve, ny celles qu'il avoit despuys faictes à
Rome et par les chemins; et qu'elle s'esbahyssoit par trop comme,
parmy le propos qui se trettoit d'une plus estroicte alliance, Vostre
Majesté y mesloit ceste matière qui luy estoit tant à contre cueur; et
qu'il sembloit que, de vostre costé, Sire, vous vollussiez faire vray
le dire du Machiavel, «que l'amytié des princes ne va qu'avec leur
commodité», et que si le susdict propos ne venoit à bonne fin, qu'il
ne fauldroit pas qu'elle fît grand estat de la vostre.

Je luy ay coupé assés court ce propos, la pryant seulement de prendre
argument tout contraire de ce qu'elle vous voyoit tant constamment
persévérer vers la Royne d'Escoce et ses affaires, car cella vous
randoit tesmoignage que vous sçaviez estandre vostre amytié oultre
vostre commodité, et que vous n'estiez pour deffaillyr en nul temps à
ceulx de vostre alliance, ce qui luy debvoit à elle mesmes faire venir
plus d'envye de la desirer; et suys passé à luy dire qu'aprez l'estat
de vostre personne, vous me commandiez de luy faire entendre de celluy
de voz affaires, comme les gouverneurs de voz places, qu'avez en
Piedmond et Salusses, avoient prins souspeçon d'aulcunes forces que le
Roy d'Espaigne y avoit faictes aprocher pour se saysir du marquisat de
Final, mais qu'après avoir exécuté leur entreprinse, ils s'en estoient
retournez sans toucher à rien où vous eussiez intérest, et que le Roy
d'Espaigne vous en avoit donné si bonne satisfaction que vous
demeuriez en plus ferme et estroicte intelligence ensemble que jamais.

Elle m'a respondu qu'elle estoit bien fort ayse de veoir persévérer
deux telz grandz princes, ses allyez, en mutuelle amytié, car de là
dépendoit le repoz de la Chrestienté, et qu'elle ne s'esbahyssoit pas
si les gouverneurs de voz places avoient heu deffiance des Espaignolz,
car elle avoit adviz de Rome qu'au sortyr de conclurre la ligue, ung
cardinal avoit dict qu'à ceste heure ne failloit plus que nul
s'advouhât François en toute l'Ytallie, et qu'on les renvoyeroit
bientost trestoutz par deçà les montz, ce qu'elle avoit desiré me dire
il y avoit plus de huict jours.

Je luy ay respondu, qu'ayant la ligue esté dressée dans Rome, il
estoit à croyre qu'on y avoit parlé des choses que ceulx du
concistoire avoient à cueur, comme de la forme de la religion
d'Angleterre et de la paciffication de France, et que Vostre Majesté
et la dicte Dame feriez bien de prandre garde à ce qui se pourroit
dresser, quelle part que ce fût, contre le repoz de voz estatz, pour
mutuellement vous en advertyr.

A quoy elle m'a soubdain respondu, et avec affection, que s'il
playsoit à Vostre Majesté d'en user ainsy, qu'elle y satisferoit fort
fidellement de son costé.

Je laysse plusieurs aultres propos d'entre la dicte Dame et moy, qui
seroient, possible, trop longs icy, pour, au reste, vous dire, Sire,
que, par ordonnance de ceulx de ce conseil, le comte de Lenoz a envoyé
en Dannemarc pour consentyr à la restitution du comte de Boudouel,
comme très oportune pour luy et pour ses affaires, et promettre au roy
de Dannemarc que cella ne tournera jamais à rien de son dommaige, et
que la mesmes courtoysie de sa royalle protection, dont il a usé
envers le dict Boudouel, ne luy sera dényée à luy mesmes et aulx siens
par la Royne d'Angleterre et par le jeune Roy d'Escoce, en leurs
royaulmes, quant l'ocasion s'y offrira: ce que le dict de Lenoz mande
que le dict roy de Dannemarc a accordé, en luy baillant la susdicte
promesse par escript, signée et scellée en bonne forme, et donne
entendre que le Sr d'Anze, vostre ambassadeur par dellà, le consent
ainsy, et que les parties de toutz costez ont promiz de l'accomplyr
dans le jour de Sr Berthèlemy, qui est le XXIIIIe d'aoust prochain.
Dont les amys de la Royne d'Escoce supplient très humblement Vostre
Majesté de ne vouloir permettre telle chose, ains de la remédier, le
plus promptement que faire se pourra, de tant que le retour du dict
Boudouel viendroit traverser tout le bon ordre qu'avez commancé de
donner aulx choses du dict royaulme, et luy mesmes seroit conduict
icy pour achever de ruyner les affaires et la réputation de ceste
pouvre princesse. Sur ce, etc. Ce XXe jour de juing 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, ce que j'escriptz au Roy, par le pacquet ordinaire, vous fera
veoir qu'il n'est possible que je use de nul si grand respect vers la
Royne d'Angleterre ez choses d'Escoce, qu'elle n'y trouve toutjour de
l'offance, mais je la vays rabillant le mieulx que je puys, et cognois
que la réputation du Roy et celle de ses affaires vont chacun jour
gaignant quelque chose de plus en ceste isle par le maintien de ceste
cause, ce qui faict que je ne vous puys conseiller de l'abandonner; et
le propos du mariage ne laysse pour cella de se bien porter, ayant
trouvé, par le parler et par toutes les contennances et démonstrations
de la Royne d'Angleterre, qu'elle persévère en sa bonne vollonté et
qu'elle a de tant plus dévottement prié Dieu pour la convalescence du
Roy qu'elle a crainct, s'il mésadvenoit de luy, qu'elle ne peult avoir
Monsieur, son frère, et ne me l'a point dissimulé. Le comte de Lestre
m'a adverty qu'aussitost que le Sr Thomas Fiesque a esté par deçà, il
luy est venu dire que plusieurs considérations avoient meu le duc
d'Alve de ne se pouvoir persuader que le mariage de la Royne, sa
Mestresse, avec Monsieur deubt jamais sortyr effect, tant pour
l'ancienne inimitié des nations, et pour les injures et dommaiges
receuz des Françoys, et pour les désadvantaiges qu'elle et son
royaulme y auroient, que pour le peu de seure amytié qu'elle pourroit
jamais establyr avecques le Roy, ny recouvrer de luy Calais; mais, si
elle, à bon esciant, se vouloit maryer, il luy sçavoit ung party qui
estoit le plus honnorable et advantaigeux de toute la Chrestienté. A
quoy le comte avoit respondu que indubitablement la dicte Dame se
vouloit maryer avec ung prince de sa qualité; et que lors icelluy
Fiesque avoit suyvy à luy dire qu'il avoit donques charge de luy
nommer le party que le duc d'Alve vouloit dire, lequel estoit du filz
ayné de l'Empereur, prince de grand honneur et de grand vertu, fort
beau, de belle taille et disposition, d'eaige aprochant de celluy de
Monsieur, et qui plus que luy pouvoit faire toutes conditions grandes,
advantaigeuses et honnorables à la dicte Dame, et l'alliance s'en
continueroit plus agréable à tout ce royaulme que ne pouvoit estre
celle de France; et que, tout sur l'heure, il dépescheroit ung poste
pour en advertyr le duc, lequel ne fauldroit, avant quinze jours, d'en
mander une si bonne et si certaine promesse de l'Empereur que la dicte
Dame en demeureroit très contante, et icelluy sieur comte fort
grandement gratiffié des bons offices qu'il y feroit; et qu'à bout de
quinze jours n'estant encore la dicte responce venue, mais seulement
une petite lettre du dict duc, icelluy Fiesque estoit retourné
supplier fort instantment le dict sieur comte qu'il vollût faire
supercéder, encores pour six jours, la conclusion du propos de
Monsieur, et que, dans le septiesme, la responce de l'Empereur, telle
que la Royne la pourroit desirer, seroit sans aulcun doubte arrivée. A
quoy le dict comte luy avoit respondu qu'il estoit venu tard, et qu'il
ne le vouloit entretenir en espérance, l'advertissant que les choses
estoient desjà conclues avecques Monsieur; de quoy le dict Fiesque
estoit demeuré triste et estonné à merveilles, lequel n'avoit, despuys
son arrivée, cessé de solliciter par promesses et par présens
plusieurs de ceste court à l'affection du dict party.

J'ay remercyé le dict sieur comte de son bon office et de
l'advertissement qu'il m'en donnoit, et l'ay asseuré que j'avois
escript à bon esciant en fort bonne sorte à Vostre Majesté pour faire
venir bientost le propos à bonne conclusion, et que je n'avois obmiz
rien de ce qui le concernoit à luy en son particullier, ayant envoyé
son pourtraict et procuré de luy faire avoir celluy d'une très belle
et vertueuse princesse, en quoy, Madame, je vous suplie très
humblement qu'il luy soit donné le plus de satisfaction que faire se
pourra; car l'on s'esforce fort de le destorner du bon chemin qu'il a
tenu jusques icy au propos de Mon dict Seigneur. Et m'a l'on révellé,
de bon lieu et grand, que, quant je demanday naguières le reste des
condicions, et qu'il fut miz en dellibération si la restitution de
Callais y seroit apposée, que le dict sieur comte avoit, ne sçay à
quelle occasion, oppiné qu'on l'y debvoit mettre, mais que la dicte
Dame, en demeurant en quelque doubte à cause de ce que je luy en avois
auparavant dict, fut par le comte de Sussex et millord de Burlay
résolue de ne le debvoir faire. Et ung de ceulx, que je réputte des
plus certains et plus importantz amys qui sont par deçà de ceste
cause, craignant le changement des vollontez, m'a mandé, de sa main,
ces propres motz:--«Nous desirons que Monsieur ne soit difficile aulx
conditions, car, s'il vient, il aura ce qu'il vouldra, et, par sa
venue, il se fera icy une grande mutation pour les bons, et ne
manqueront amys qui pour ceste heure ne se monstrent; par ainsi,
faictes bonne euvre en cest endroict comme faictes ez aultres.» Lequel
conseil, Madame, je vous ay bien vollu mander avec les aultres choses
de cy dessus; et qu'on m'a asseuré, encores d'ailleurs, qu'on tient
icy toutes dellibérations et affaires en suspens, attandant la
responce que Voz Majestez feront sur la conclusion du dict mariage.
Sur ce, etc.

     Ce XXe jour de juing 1571.



CLXXXVIIIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne le postillon._)

  Meilleur traitement fait à l'évêque de Ross.--Nouvelles
    d'Écosse.--Insistance de l'ambassadeur, au nom de Marie Stuart,
    pour que le roi s'oppose à la mise en liberté de
    Bothwel.--Accord d'Élisabeth avec les princes protestans pour
    faire des levées d'hommes en Allemagne.--Mise en liberté du
    comte de Hertford.--Négociation des Pays-Bas.--Prise de Leith
    par le comte de Morton.--_Lettre secrète à la reine-mère._
    Négociation du mariage.--Discussion des articles.


     AU ROY.

Sire, il vous aura esté aysé de cognoistre, par mes précédantes
lettres du XXe du présent, comme, à la contradiction que la Royne
d'Angleterre m'a faicte sur l'instance de la liberté de Mr de Roz et
des aultres choses d'Escoce, je n'ay vollu contentieusement emporter
le dernier mot sur elle, ains, pour ne l'aigrir davantaige, je me suys
contanté d'aulcunes gracieuses répliques; lesquelles enfin, après
qu'elle les a heues bien considérées, ont produict meilleur effect que
je n'espérois, car, le jour d'après, elle a faict procéder à l'examen
du dict évesque sur les mesmes choses, ou peu dissemblables, que la
première foys, et en beaucoup plus gracieuse façon, de sorte qu'il
rend les très humbles grâces à Vostre Majesté du sollaigement qu'il a
desjà commancé de sentyr par la protection en quoy il vous a pleu le
prendre; qui pourtant vous demeure très obligé et dévot serviteur, et
plus encoragé que jamais à souffrir toutes extrémitez pour la Royne,
sa Mestresse. Et la Royne d'Angleterre, aussi de son costé, a commancé
de penser plus modéréement ès dictes choses d'Escoce, délayssant celle
tant précipitée dellibération qu'elle avoit faicte d'y envoyer des
gens, pour retourner à la poursuitte du tretté; et entendz, Sire,
qu'elle procure de faire venir, entre aultres depputez de dellà, le Sr
de Ledinthon, de quoy je serois bien ayse pour la confiance que la
Royne d'Escoce a meintenant en luy, et qu'il est homme pour bien se
démesler des difficultez qu'on luy pourroit faire; mais cella m'est
suspect que sa venue est pourchassée de ceulx cy, dont la fauldra de
tant plus observer: je ne sçay s'il se vouldra hazarder de faire le
voyage.

J'entendz que le cappitaine Melvin est mort de ceste bruslure de
poudre, et que ceulx de Lillebourg ont abattu tout le faulxbourg de
Queneguet, où le comte de Lenoz avoit tenu son parlement, et qu'ilz
ont retiré grand nombre de vivres dedans le chasteau de Lillebourg. Je
suys de rechef fort instantment sollicité de suplier Vostre Majesté
d'empescher en toutes sortes le retour du comte de Boudouel, car l'on
estime que nul plus grand escandalle à la réputation de ceste pauvre
princesse, ny nul plus grand destorbier à ses affaires et à ceulx de
vostre service par deçà, ne sçauroit venir de nulle aultre chose qu'on
peult pratiquer au monde. Et, au reste, Sire, affin que Vostre Majesté
voye de quelle grandeur de cueur et patience la Royne d'Escoce
dellibère d'attandre l'yssue de ses affaires, je vous envoye
l'extraict d'une lettre qu'elle m'a escripte, du XIIe de ce mois[10],
sur laquelle je vous diray seulement que je ne puys vériffier en façon
du monde que les trois centz Anglois, dont elle faict mencion, soyent
coulez en Escoce; ains m'asseure l'on par divers aduiz qu'il n'en y
est encores entré pas ung en armes, dont je travailleray de le sçavoir
encores plus au vray, affin de vous en advertyr.

  [10] Cette lettre n'a pas été transcrite sur les registres, mais
  elle fait partie de la _Collection complète des lettres de Marie
  Stuart_ publiée par Mr le prince de Labanoff de Rostof, où sont
  également insérées toutes celles que nous avons pu retrouver dans
  les papiers de l'ambassadeur.

Et quant aulx choses que le docteur Dumont a négociées icy, elles ont
esté pour la pluspart en confirmation de celles que, l'année
précédente, le Sr de Quillegray avoit trettées pour la Royne
d'Angleterre avec les princes protestantz, affin d'estraindre
davantaige l'intelligence qu'ilz ont ensemble, et a proposé qu'il se
fît fondz de cinq centz mil escuz à Estrabourg pour un soubdain
besoing à la deffance de leur religion, et que la dicte dame en
fornyst cent mil, et les trèze princes et dix huit villes de la
confédération les aultres quatre centz mil, pour pouvoir avec cella
toutjour arrer les principaulz capitaines et les meilleures levées
d'Allemaigne, avec obligation toutesfoys de la dicte somme et des
intérestz, par les dicts princes vers la dicte Dame, qu'il n'y sera
touché que pour la dicte cause, ny sinon après que l'on en aura
toutjour heu son congé et commandement; et desiroit le dict Dumont en
emporter présentement la lettre de crédit pour avoir le payement en
Hembourg à la my aoust prochain, ce que je ne puys encores bien
descouvrir qu'il l'ayt obtenu, et croy qu'il est seulement encores en
promesse; mais je sçay bien qu'il a esté fort gracieusement expédié,
et qu'il s'en est retourné joyeux et contant.

Le comte de Herfort, qui avoit fort longtemps esté en arrest et
demeuré interdict pour le mariage de Madame Catherine[11], a esté, le
XVe de ce moys, restitué à son entière liberté et à la court; et
espéroit l'on que le mesmes se feroit du duc de Norfolc, mais les
offances qui procèdent de la Royne d'Escoce sont plus rescentes et
vifves que celles de la dicte Madame Catherine, qui est desjà morte;
par ainsy ne se peuvent si tost résoulder.

  [11] Catherine, sœur puînée de Jeanne Gray. Voir _note_, t. III,
  p. 359.

Les affaires des Pays Bas, encor qu'ilz aillent lentement et
froydement, ilz se poursuyvent néantmoins toutjour avec fort grande
espérance qu'ilz s'accommoderont: l'on y attand, d'heure en heure, une
responce du duc d'Alve, et le retour du jeune Coban, pour y mettre à
bon esciant la main. L'ambassadeur d'Espaigne a heu fort à playsir le
bon ordre, que je l'ay asseuré que Vostre Majesté avoit donné de faire
bien recepvoir les vaysseaulx d'Espagne et de Flandres en toutz les
portz de vostre royaulme. Et de tant que ce dessus satisfaict à la
pluspart du contenu en la dépesche de Vostre Majesté du XIe du
présent, laquelle je viens, tout à ceste heure, de recepvoir, je
n'adjouxteray rien plus icy. Sur ce, etc.

     Ce XXIIIe jour de juing 1571.


   Tout à ceste heure, le capitaine Briquonel est arrivé en poste,
   qui asseuré que le comte de Morthon s'est saysy du Petit Lict, et
   qu'estant milord de Humes le XVIe du présent sorty de Lillebourg,
   pour l'empescher, il luy est allé au devant avec toutes ses
   forces, et y a heu ung aspre rencontre, où le dict de Humes et
   son fils bastard, et le capitaine Coulain sont demeurez
   prisonniers, Quelouin tué, et envyron douze soldatz et deux
   pièces de campaigne perdues. Il fauldra, Sire, donner aultre
   adresse à ceulx que Vostre Majesté envoyera dorsenavant en Escoce
   que non pas du Petit Lith.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, à ces deux poinctz que Vostre Majesté a briefvement adjouxté
de sa main en la lettre du XIe du présent, dont l'ung est que je
m'esclarcysse s'il y a de la tromperie, et l'aultre que les condicions
ne vous semblent assés correspondre au contenu de ma lettre, je vous
diray, Madame, quant au premier, que je n'ay cessé auparavant et
despuys que le propos a esté descouvert, d'y cercher, par toutz moyens
et de toutz endroictz, le plus de clarté et de vériffication qu'il m'a
esté possible; et en ay parlé moy mesmes le plus dextrement et en la
meilleure sorte que j'ay peu, bien souvent à la Royne d'Angleterre et
à ses deux conseillers, et leur en ay faict parler par d'aultres; et
encores ay fort curieusement faict enquérir les amys, et pareillement
les ennemys, qu'est ce qu'ilz en entendroient. Mais le tout, à
présent, se raporte à ce que ceste princesse procède sans feyntize à
desirer le party de Monsieur, et qu'elle y est plus encline et bien
affectionnée que jamais; et ceulx qui plus souspeçonnoient la
tromperie, du commancement, m'en parlent, à ceste heure, de ceste
façon, et que l'artiffice d'elle et des siens va seulement à gaigner
les advantaiges et respectz qu'ilz pourront. Encores despuys une
heure, le comte de Lestre me vient de mander que la dicte Dame se
rend, de jour en jour, mieulx disposée en cest endroict, et que, au
soir, estant allée en son parc de Vuesmestre veoir une salve et une
reveue d'aulcuns harquebuziers que le comte de Oxfort et les
capitaines Orsey et Leyton y avoient menez, elle luy dict qu'il
failloit pourveoir de bonne heure à donner des semblables playsirs à
Monsieur, mais qu'elle s'esbahyssoit comme son ambassadeur tardoit
tant à luy mander quelque responce. Et les dames m'ont faict entendre
d'aultres petites particularitez conformes à cella, et surtout le
sieur comte m'asseure que milord de Burlay est, à ceste heure, très
affectionné à la matière: qui est ce que, à présent, j'ay pour vous
dire sur l'esclarcissement de la tromperie.

Et quant aulx condicions, Vostre Majesté me pardonra si je luy diz
librement que celles qu'on m'a dernièrement baillées pour vous
envoyer, si elles sont bien prinses, ne sont sinon raysonnables, en
ayant aultant esté accordé par le Roy Phelipe à la feu Royne Marie, et
puys c'est la demande qu'ils font de leur costé, dont c'est à nous de
faire, à ceste heure, la nostre, et que l'une soit modérée par
l'aultre; et encores que j'eusse proposé de n'en rien débattre jusques
après avoir entendu de voz nouvelles, si, en ay je touché ung mot au
comte de Lestre, et ay tiré de luy qu'ung honneste entretennement
durant la vie, et une fort honnorable provision, en cas de survivance,
seront sans doubte assignez à Mon dict Seigneur, et que le pénultiesme
article, qui semble limiter par trop l'authorité de Mon dict Seigneur,
n'est que pour ne restraindre celle de la Royne, et non qu'il ne l'ayt
conjoincte avecques elle, ny qu'elle ne le puysse advantaiger, et que
les durtez et ambiguytez, qu'en tout évènement se trouveront ès dicts
articles, pourront estre amandées; ayant en oultre considéré la dicte
Dame qu'il ne seroit pas raysonnable qu'après elle Mon dict Seigneur
demeure sans tiltre de Roy, et pourtant, si elle n'estoit si heureuse
de le luy faire porter de Roy Père, qu'il l'auroit au moins de Roy
Douarier d'Angleterre.

J'ay vollu passer oultre au poinct de la religion, et luy dire ce que
j'avoys dict aussi à elle, que je ne voulois tant mal présumer du
parfaict jugement de la dicte Dame qu'elle vollust randre privé et
interdict Monsieur, en demeurant sien, de ce que nul aultre prince
souverain de toute la terre habitable ny entre les chrestiens, ny
entre les infidelles, n'estoit qu'il ne l'eust, qui est l'exercisse de
sa religion; ce qu'elle a confessé estre vray, et m'a dict qu'elle
espéroit que Dieu y pourvoirroit; et le dict comte, en riant, m'en a
dict aultant. Mais ny l'ung ny l'aultre n'ont passé oultre, et veulent
attandre la responce de leur ambassadeur, avec lequel je vous supplie,
Madame, de faire dresser une forme de contract, où les unes et les
aultres condicions soyent mises avec réservation que les articles
qu'il n'osera, ou ne pourra accorder, soyent renvoyez, pour estre
changez, augmentez ou diminuez par deçà, affin qu'il ne pense qu'on le
veuille surprendre, et puys me les envoyer; et je mettray peyne de
vous en faire avoir tout incontinent la résolution, et arresteray, au
cas que les choses doibvent aller en avant, du temps, du lieu et des
personnes qui se debvront assembler pour les estipuler et conclurre,
et qu'il vous playse, Madame, m'envoyer vostre bonne instruction sur
l'affaire, auquel je apporteray du mien aultant et plus de soing, de
dilligence et de fidelle affection, que si c'estoit pour saulver ma
vie. Sur ce, etc.

     Ce XXIIIe jour de juing 1571.



CLXXXIXe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Bouloigne par ung homme du Sr Acerbo._)

  Détails du combat livré en Écosse près de Lislebourg.--Charge
    donnée à l'ambassadeur par Marie Stuart d'être son représentant
    pendant la détention de l'évêque de Ross.--Communication faite
    par lord Burleigh de tous les détails qui établissent la
    conspiration de l'évêque de Ross et de Ridolfi.--Assurance
    qu'Élisabeth veut procéder au traité avec Marie
    Stuart.--Nouveaux mouvemens en Irlande.--Concessions faites par
    le duc d'Albe aux Anglais sur la restitution des
    prises.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du
    mariage.


     AU ROY.

Sire, après que j'ay heu escript à Vostre Majesté, au pied de ma
dépesche du XXIIIe du présent, ce que, à la haste, j'avois peu
aprandre du rencontre que le capitaine Briquonel disoit estre advenu
le XVIe auparavant en Escoce, milord de Burlay, le jour d'après feste
de St Jehan, m'a envoyé mestre Vuynbenc, l'ung des clercs de ce
conseil, pour m'en faire l'entier récit, jouxte ce qu'il m'a asseuré
que le mareschal de Barvyc en escripvoit. Lequel a mandé qu'estant
arrivé par dellà il avoit trouvé les seigneurs du pays fort anymez les
ungs contre les aultres, et que néantmoins, par la dilligence qu'il
avoit uzé d'aller devers ceulx du party de la Royne d'Escoce à
Lillebourg, et puys devers les aultres du Petit Lith, il avoit tant
faict qu'il les avoit ramenez à vouloir entendre ung bon accord,
auquel la Royne, sa Mestresse, les exortoit, et les avoit, deux jours
durant, engardez de combattre; et nonobstant que le troisiesme ilz
fussent sortys en campaigne par l'opiniastreté de milord de Humes,
encor les avoit il retardez, aultant qu'il avoit peu, qu'ilz ne
vinsent aulx mains, et le différant n'avoit resté qu'au poinct de la
réputation à qui premier se retireroit; dont il s'estoit miz entre les
deux troupes pour, au signal de son chappeau, quant il le lanceroit,
l'on commanceât égallement de chacun costé de s'en aller; mais, quant
l'on en est venu là, le dict de Humes, se sentant piqué de quelque
chose, avoit attaqué le combat où il estoit demeuré prins, l'abbé de
Quelouin avec sèze aultres tuez, et deux petites pièces de campaigne
perdues, et que, nonobstant cella, le dict Drury mandoit qu'ilz
estoient encores de toutz costez en bonne disposition d'apointer: ce
que la Royne, sa Mestresse, me vouloit bien faire entendre au vray, et
qu'au reste il m'envoyoit une lettre que la Royne d'Escoce m'avoit
escripte.

J'ay leu incontinent la dicte lettre, et parce que par icelle elle me
prioit de prendre le soing de ses affaires, et de solliciter la
liberté de son ambassadeur, et d'incister au parachèvement du tretté,
j'ay envoyé la dicte lettre à icelluy de Burlay pour la veoir, et pour
le prier que, sur l'ocasion d'icelle et des nouvelles que le mareschal
de Barvyc avoit mandées, il luy pleût me faire meintenant avoir la
responce de la Royne, sa Mestresse, touchant les bons expédiantz que
naguières Vostre Majesté m'avoit faict luy offrir. Sur quoy il m'est
despuys venu trouver en mon logis pour me confirmer les mesmes choses,
qu'il m'avoit mandées d'Escoce, et m'a dict, au reste, qu'il n'y avoit
rien que la Royne, sa Mestresse, heust en plus grand desir que de
prendre expédiant ez affaires de la Royne d'Escoce et de son royaulme;
et puysque Drury espéroit de pouvoir conduyre les seigneurs du pays en
accord, ainsy qu'ilz l'avoient, des deux costez, priez de demeurer
encores pour le moyenner, la dicte Dame me prioit aussi d'attandre
jusques à ce qu'elle eust heu de ses nouvelles, et puys j'en yrois
conférer avec elle; et que cependant elle me vouloit bien faire veoir
que la matière n'avoit esté acrochée à des difficultez qui ne fussent
fort grandes et fort considérables, lesquelles il s'est mises à
racompter par ordre. Mais parce que je les ay la pluspart desjà
récitées en mes précédantes dépesches, je ne toucheray icy sinon celle
qu'il a dict avoir plus irrité la dicte Dame; c'est qu'elle avoit
vériffié que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz avoient pratiqué de
nouveau à luy susciter une grande rébellion de ses subjectz, laquelle
avoit esté si preste à exécuter que Ridolfy, à la fin de mars,
l'estoit allée proposer au duc d'Alve, luy demandant ung bien petit
nombre de harquebuziers pour les faire descendre en ung port de ce
royaulme, à ce mois de juillet; et que incontinent ceulx de la
conjuration, lesquelz debvoient avoir toutes choses bien prestes, et
qui estoient en grand nombre et des principaulx de la noblesse, s'y
joindroient et marcheroient droict à Londres, où, avec la faveur des
deux causes qu'il disoit y estre fort desirées, sçavoir, la religion
catholique et l'advancement du tiltre de la Royne d'Escoce, ils se
randroient facillement maistres de la ville, et de la Tour, et de tout
le royaulme: ce que le dict duc avoit receu avec grand affection, et
avoit promiz en la main du dict Ridolfy le secours qu'on luy
demandoit, seulement l'avoit chargé d'escripre par deçà, qu'on tînt
toutes choses prestes et en estat, sans rien mouvoir, jusques à ce que
icelluy mesmes Ridolfy heust faict ung voyage en grand dilligence à
Rome et en Espaigne, pour avoir l'ordre et le consentement du Pape et
du Roy Catholique là dessus; dont, avant prendre la poste, il avoit
escript les choses dessus dictes en chiffre à l'évesque de Roz, et luy
avoit envoyé deux aultres lettres, marquées de 30 et de 40, que
celluy qui les a chiffrées afferme que s'adressoient à deux seigneurs
de ce royaume, et qu'elles contenoient la promesse du duc d'Alve, avec
advertissement de n'en rien communiquer à l'ambassadeur de France,
parce qu'il en advertiroit Leurs Majestez Très Chrestiennes,
lesquelles, pour l'ocasion de l'alliance qui se pourchassoit,
pourroient descouvrir toute l'entreprinse à la Royne d'Angleterre; et
que le dict évesque de Roz confessoit avoir receu les dictes lettres
ainsy merquées, mais que l'une s'adressoit à sa Mestresse, et l'aultre
à l'ambassadeur d'Espaigne qu'il luy avoit desjà délivrée, ce que le
dict ambassadeur dényoit; dont se cognoissoit assés qu'on avoit heu
grand occasion de resserrer le dict évesque; et que la Royne, sa
Mestresse, me prioit de peser bien ces choses, qui estoient pour la
justiffication de tout ce qu'elle avoit usé vers la Royne d'Escoce et
son ministre.

J'ay remercyé très humblement la Royne de ceste communication qu'elle
me faisoit faire; et ay loué sa prudence, et celle de ses sages
conseillers, d'avoir sceu si sagement pourvoir à ung dangier si
imminant; et que néantmoins, considéré les mesmes choses qu'elle me
venoit de mander, et d'aultres qui, possible, n'estoient encores
descouvertes, et que le bien et la seurté d'elle et l'honneur et
l'obligation de Vostre Majesté concouroient à l'accommodement des
affaires de la Royne d'Escoce et de ses subjectz, je ne pouvois cesser
de la supplier qu'elle y vollust entendre par ce mesmement que, à
ceste heure plus que jamais, vous seriez pressé d'assister à ceulx de
Lillebourg; et qu'au reste, de tant que les ambassadeurs n'avoient à
randre compte de leurs actions qu'à leurs Maistres, que je la
supplioys de ne faire préjudice à cestuy leur inviolable droict,
lequel elle mesmes avoit intérest de bien conserver. A quoy il m'a
respondu que la dicte Dame m'asseuroit que, nonobstant ses offances,
elle ne lairroit de prandre ung si honnorable expédiant avec la Royne
d'Escoce que Vostre Majesté s'en contanteroit, et encores avecques son
ministre; et qu'il espéroit que bientost elle feroit procéder à sa
liberté.

J'attandray, Sire, ces segondes nouvelles d'Escoce, et cependant je
tiendray toutjour fort ferme qu'on n'y doibve envoyer d'icy nulles
forces, et verray ce que je pourray gaigner par négociation avecques
ceulx cy, qui toutesfoys sont trop artifficieulx, et, quant
l'artiffice leur deffault, ilz se desdisent tout ouvertement.

Les choses d'Yrlande, à ce que j'entendz, se broillent, et desjà il y
a de la rébellion en deux endroictz du pays; dont se parle que milord
de Sidenay y sera renvoyé en dilligence, et qu'il layssera son voyage
des beings de Liège, pour lequel voyage toutesfoys l'ambassadeur
d'Espaigne luy a desjà faict tenir le passeport du duc d'Alve en la
plus favorable forme qu'il est possible de le faire, avec deux lettres
du dict duc, l'une à la Royne, et l'aultre à luy. Et cependant ung
sire Jehan Hubande, personnage assés principal, et fort inthime du
comte de Lestre, est passé dellà pour aller aus dicts beings, et a
prins lettres de banque en Envers pour assés bonne somme de deniers,
dont je souspeçonne que ce n'est sans qu'il ayt quelque commission
vers le dict duc. L'accord des prinses se poursuyt toutjour, et encor
que ce que le duc d'Alve a faict publier (que nulz, sinon les seulz
commissaires, puyssent faire aulcun party là dessus avec les Anglois),
ayt offancé plusieurs, si en demeurent iceulx commissaires plus
authorisez; et desjà le Sr Thomas Fiesque a trouvé moyen de faire
consigner ez mains de Spinola une partie des merchandises qui
apartennoient aulx Gènevoys, avec grand espérance qu'à l'arrivée du
jeune Coban, tout le différand s'accommodera. Et pour parler librement
de ce que j'en sentz, le duc d'Alve condescend et s'abaysse tant à
tout ce que ceulx cy veulent qu'ilz ne sçauroient reffuzer l'accord:
dont, de ma part, je le tiens pour tout faict. Sur ce, etc.

     Ce XXVIIIe jour de juing 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, j'ay prins pour bon signe ceste communication dont je faiz
mencion en la lettre du Roy, que la Royne d'Angleterre m'a envoyé
faire par milord de Burlay, lequel, avec le discours des choses
d'Escoce, n'a oblyé de me parler de la bonne intention, en quoy la
Royne, sa Mestresse, persévère toutjour au propos de Monsieur, et
qu'elle estoit attandant, à ceste heure, ce que son ambassadeur luy
manderoit que Voz Majestez auroient advisé sur les conditions qu'elle
leur avoit envoyées. Sur quoy nous nous sommes prins à débattre
d'aulcuns poinctz qui y estoient contenuz, desquelz il m'a donné assés
de satisfaction; et puys, sommes passez à ce particullier que la dicte
Dame et moy avions tretté en ma dernière audience, que Voz Majestez et
elle prinsiez garde de toutz costez aulx pratiques qui se mèneroient
pour troubler le repoz de voz estatz, affin de mutuellement vous en
advertyr, et que, si de vostre part vous le luy vouliez promettre,
elle y satisferoit fort droictement de son costé. Je luy en ay donné
fort bonne espérance. Et estant venu cependant le Sr de Sabran avec
les lettres de Voz Majestez, du XVIIIe du présent, je metz peyne, à
ceste heure, en tout ce qu'il m'est possible, que Mr de Larchant et le
Sr Cavalcanty, qui suyvent après, trouvent les choses, à leur arrivée,
bien préparées. Lesquelles je ne puys encores cognoistre, Madame, qui
n'aillent bien, et je loue infinyment le soing que Vostre Majesté a de
la conscience, et de l'honneur, et de la vie de Monseigneur, vostre
filz, qui sont trois choses ès quelles je souffriray plustost la mort
que de ne réveller franchement à Voz Majestez, et à luy, tout ce que
je cognoistray y pouvoir faire préjudice; et espérez, s'il vous playt,
tant de ma fidellité et de mon service que je ne m'endorz, ny ne suys
pour m'endormyr nullement en cest endroict; et que desjà vous voyez
les choses conduictes si avant que, s'il s'y trouve cy après de la
tromperie, il pourroit bien estre qu'ung fort fin, mais non qu'ung
homme de bien, l'eust peu plus avant descouvrir, et que je vous ay
clairement mandé tout ce qui s'en cognoissoit, et qui s'en entendoit
par deçà; dont je prie Dieu de bien conduyre le demeurant. Et sur ce,
etc.

     Ce XXVIIIe jour de juing 1571.


   Comme je fermoys la présente, l'on m'a aporté une petite police
   de telle substance:--«Valsingan a escript en fort bonne sorte à
   la Royne et à ses conseillers, remonstrant importer grandement à
   elle de ne varier à ceste heure nullement en ceste cause. Elle
   demeure pensive, et est à craindre qu'on luy commance
   d'administrer excuses, mais vous sçaurez tout.»--Et ne contient
   la dicte police rien plus. Je ne lairray pour cella, quant Mr de
   Larchant et le Sr Cavalcanty seront arrivez, de continuer le
   propos comme portera leur instruction.



CXCe DÉPESCHE

--du IXe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Groignet._)

  Négociation du mariage.--Mission de Mr de Larchant en
    Angleterre.--Confidences faites par Élisabeth; son
    irrésolution.--Avis que l'ambassade de MMrs de Montmorenci, de
    Foix et de Chiverny recevra un bon accueil de la reine.


     AU ROY.

Sire, plusieurs occasions ont faict que, jusques à ceste heure, nous
n'avons peu rien escripre à Vostre Majesté du faict des petites
lettres, y voyant intervenir à toute heure, et quasi à tout moment,
tant de dellibérations différantes et tant de contrariétez par la
menée, de ceulx qui n'espargnent ny dons, ny promesses, ny escuz
contantz pour l'interrompre, que nous ne sçavions que vous en mander;
et enfin, s'estant l'affaire acheminée en sorte que, si la Royne
d'Angleterre n'est plus recherchée du poinct de la religion, duquel ne
luy semble que, pour ceste heure, elle puysse rien capituller, ny
promettre, contre les loix de son royaulme, il se peult, quant à tout
le reste, espérer ung bon succez. Nous avons advisé de faire courir ce
mot devant, par ce porteur exprès, affin de vous advertyr, Sire, que,
s'il vous playt, à telle condicion, faire acheminer deçà monsieur de
Montmorency et messieurs de Foix et de Chiverny, que Vostre Majesté
les peult faire tenir prestz, sellon que, par le récit de moy,
Larchant, et du Sr Cavalcanty, qui partirons demain, et par les
lettres, que moy, La Mothe, vous escripray par eulx, il vous sera
plus amplement desduict. Sur ce, etc.

     Ce IXe jour de juillet 1571.
       _Signé_ LA MOTHE et LARCHANT.


   Comme ce porteur a esté prest de partyr, le Sr de Vassal est
   arrivé avec la dépesche de Voz Majestez, du IIe du présent, par
   l'ocasion de laquelle et des pourtraictz, qu'il a fort bien
   conduictz, moy, La Mothe, mettray peine de tenir toutjours les
   choses en la meilleure disposition qu'il me sera possible.


     A LA ROYNE.

Madame, l'adviz adjouxté de ma main en ma précédante lettre, du
XXVIIIe du passé, qui me fut donné sur l'heure, a esté cause que
despuys j'ay envoyé à diverses foys solliciter les dames et les
seigneurs, qui sont icy de mon intelligence, de confirmer la Royne,
leur Mestresse, en sa bonne dellibération; et est advenu que l'une des
dames, ayant cerché de se trouver seule avecques elle, l'a sceu si
bien mener d'une parolle en aultre qu'elle l'a faicte commancer d'elle
mesmes de luy parler de Monsieur; et luy a dict:--«Que c'estoit à
ceste heure qu'elle avoit à se résouldre de son party, et qu'elle
espéroit tant de la vertu et valleur, et louables condicions, et
bonnes grâces, qui estoient en luy, et de ce qu'il estoit réputé sage,
hardy et libéral, et bien fort humain, sellon la coustume de ceulx de
la mayson de France, et au demeurant beau et modeste, et nullement
arrogant, qu'il se comporteroit si bien avec ses subjectz que toutz
l'auroient bien agréable, et que eulx deux vivroient bien heureusement
ensemble, bien que aulcuns de la noblesse de ce royaulme, qui estoient
intéressés ailleurs, y donnoient toutes les traverses qu'ilz
pouvoient; et qu'elle confessoit qu'elle avoit esté, et estoit
encores, combatue de beaucoup de doubtes, car se voyoit ung peu d'eage
pour luy, et craignoit qu'il la mesprisât bientost, et mesmement, si
elle ne pouvoit point avoir d'enfans, mais qu'elle espéroit que Dieu
luy en feroit la grâce, et qu'au moins mettroit elle toute son
affection à le bien aymer et à l'honnorer comme son Seigneur et mary.»
A quoy celle, qui estoit avecques elle, a miz peyne de la confirmer
bien fort par les meilleures parolles et plus accommodées de la
félicité de ces nopces qu'elle a peu user.

Et le jour d'après, allant ce propos plus au large, quelques aultres
se sont esforcés de getter de telz escrupulles au cueur de ceste
princesse par des dangiers qu'ilz luy ont allegué, et par des
repentailles qu'ilz ont pronostiqué à la dicte Dame qu'elle auroit de
ces nopces, qu'elle a commancé de dire:--«Que, à la vérité, elle
craignoit fort que ce jeune prince la mesprisât, et qu'elle ne se
trouvoit assés sayne ny disposée pour ung mary, et qu'elle vouloit
remettre le propos jusques à ce qu'elle se trouvât en meilleure
disposition.» Ce qui m'estant raporté le soir mesmes, j'ay envoyé
incontinent exorter par parolles et par promesses, au nom de Voz
Majestez, les deux conseillers de ne laysser gaster cest affaire.
Lesquelz s'y sont fort bien employez, et l'ung d'eulx, par ses
gracieuses remonstrances, a persuadée la dicte Dame de ne debvoir
espérer que tout bien et ung très parfaict contantement de ce très
acomply prince, et l'aultre, prenant les choses plus hault, luy a
admené de très urgentz argumentz:--«Qu'il n'estoit aulcunement
loysible à elle d'user meintenant d'excuse ny tergiverser en cest
endroict, ainsy qu'il avoit esté faict au roy de Suède, au duc
d'Olstein et à l'archiduc, car c'estoient princes loingtains qui
d'eulx mesmes ne pouvoient guières nuyre, mais Monsieur estoit le
frère bien aymé d'ung très puyssant roy, duc et capitaine d'une très
belliqueuse nation, si voysin d'icy que, en dix heures, il pouvoit
aborder, et faire sentyr ses armes en ce royaulme; qui n'estoit pour
souffrir, en façon du monde, d'estre repoussé, ainsy qu'avoient esté
les susdicts princes, et que pourtant elle jugeât ainsy de ce party
comme de chose qui luy estoit et honnorable et utille, et quasi
nécessaire de l'accepter, et que de la rejetter, elle luy pourroit
réussyr très dommageable.»

De quoy, encore que les dicts deux conseillers ne m'ayent rien mandé
de cecy, ny sinon force parolles généralles et de bonne espérance là
dessus, j'ay néantmoins aprins, de lieu fort certain, que leurs
remonstrances ont esté telles; et que la dicte Dame dez lors a incliné
de vouloir promettre beaucoup de choses par Mr de Larchant, de qui la
dépesche s'entendoit desjà par deçà. Lequel estant peu après arrivé,
il s'est descouvert incontinent que les empeschemens, les simultez,
les artiffices et les malices estoient encores plus vifves que ne les
avions pensées, de ceulx qui aspirent tout oultre à ruyner ce propos,
en façon qu'il a esté très asprement débattu en ce conseil; et j'ay
esté en grand incertitude du passaige de monsieur de Montmorency et de
messieurs de Foix et de Chiverny par deçà. Mais enfin l'affaire a esté
ramené à ce que les depputez de Voz Majestez seront les bien venuz, et
que nous avons promesse que, pourveu qu'il ne soit plus touché au
point de la religion, ilz ne s'en retourneront, quant à tout le reste,
sans une honneste conclusion. Sur ce, etc.

     Ce IXe jour de juillet 1571.



CXCIe DÉPESCHE

--du XIe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Mr de Larchant._)

  Réponse faite par Élisabeth à Mr de Larchant.--État de la
    négociation.--Explications données sur l'article concernant la
    religion.--Nouvelles d'Écosse; succès remporté par les
    partisans de Marie Stuart.--_Lettre secrète à la reine-mère._
    Détails sur le véritable état de la négociation du
    mariage.--Avis sur la conduite que l'on doit tenir en France.


     AU ROY.

Sire, n'ayant Mr de Larchant trouvé le passaige de la mer bien à
propos, il n'a peu arriver icy jusques au dernier du mois passé, sur
le point que la Royne d'Angleterre, la nuict auparavant, en se
déshabillant pour aller au lict, s'estoit donnée une entorse, au costé
droict, avec tant de dolleur qu'elle en avoit pasmé plus de deux
heures, non sans beaucoup d'estonnement de ceulx de sa court; et se
sentoit encores si mal que, jusques au lundy ensuyvant, elle n'a peu
donner lieu au dict Sr de Larchant, ny à moy, de la veoir, mais elle
s'est esforcée, ce jour là, de se lever, et l'a honnorablement et fort
favorablement receu, luy donnant bénigne audience sur tout ce que fort
dignement et de bonne façon il luy a faict entendre de la part de Voz
Majestez et de Monseigneur. En quoy, de tant que la dicte Dame, d'elle
mesmes et hors de nostre propos, et contre nostre desir, a remiz sur
la difficulté de la religion pour en vouloir estre satisfaicte,
premier que nulz depputez peussent estre envoyez, la responce a esté
différée jusques au vendredy ensuyvant que ceulx de son conseil, après
l'avoir longuement digérée, ont advisé qu'elle la nous feroit en
substance comme s'en suyt:

«Qu'elle remercye Voz Majestez Très Chrestiennes et Monseigneur de la
visite, qu'il vous a pleu envoyer luy faire par ung si notable
gentilhomme des vostres, comme est monsieur de Larchant, et des bonnes
parolles que toutz luy avez mandées par luy; qu'elle a bien fort
agréable l'ellection qu'avez faicte de monsieur de Montmorency, de
monsieur de Foix et de monsieur de Chiverny pour venir par deçà
conclurre ce propos, rendant plusieurs grandz et dignes tesmoignages
des deux premiers, comme les cognoissantz très bien, et du troisiesme
comme ayant ouy bien parler de luy, et qu'ilz seront très bien venuz;
qu'elle vous supplie, Sire, premier qu'ilz passent, et affin qu'il ne
vous viegne puys après aulcun malcontantement, s'ilz s'en retournoient
sans rien faire, sellon qu'elle desire de persévérer en bonne paix et
amytié avecques vous jusques à la mort, de leur donner ample pouvoir
d'accorder de ce point de la religion, parce qu'elle n'est encore bien
résolue comme en user, et qu'elle pense ne pouvoir en façon du monde
consentyr que Mon dict Seigneur ayt l'exercice de la sienne par deçà;
que, au reste, elle ne voyt qu'il y puysse, en toutes les aultres
condicions et demandes, rien intervenir qui donne empeschement à la
conclusion de leur mariage.»

Et a adjouxté, Sire, plusieurs aultres parolles et démonstrations de
sa bonne et droicte intention, voyre affection vers Mon dict Seigneur,
lesquelles je laysse à Mr de Larchant et au Sr Cavalcanty de les vous
représanter, ensemble les répliques que nous luy avons faictes,
desquelles, et des dilligences que nous y avons usé, ilz vous auront à
dire que la dicte Dame et les siens, ayantz comprins que nous ne
demeurions bien contantz de sa dicte responce, en ce mesmement
qu'elle requéroit estre donné charge à voz depputez de la satisfaire
du point de la religion, comme pour tirer d'eulx une déclaration et
promesse, par où aparust que Monsieur heust à quicter l'exercice de sa
religion, et estre obligé de demeurer sans icelluy, et que
malayséement, sur une si dure condicion, nous auserions vous
conseiller d'envoyer voz depputez, ilz ont advisé, Sire, de la
modérer. Et, le jour après, nous ayant le comte de Lestre conviez avec
toutz les principaulx du conseil en son logis, luy et milord Burlay
nous ont dict qu'elle n'entendoit les choses ainsy comme nous les
prenions, (qu'il fallût que voz depputez eussent à luy faire la
déclaration que nous disions), mais bien que, pour ceste heure, elle
ne pensoit, si eulx, estant icy, continuoient luy demander pour
Monsieur l'exercice de sa religion, qu'elle le leur peust accorder; et
que eulx deux, ses conseillers, jugeoient estre bon qu'on en layssât
l'article aux termes qu'il estoit ez premières responces, sans
capituler d'un costé ni d'aultre rien plus en cela, parce que la dicte
Dame n'en sçauroit si peu accorder davantaige que les Protestans ne
criassent que c'estoit trop, ny nous en obtenir si largement que les
Catholiques peussent jamais estimer que ce fût assés.

Sur quoy estant le Sr Cavalcanty retourné despuys en court pour
prandre congé de la dicte Dame, elle luy a confirmé que, pourveu
qu'elle ne soit recerchée de ce poinct de la religion, sur lequel
estime ne luy estre aulcunement loysible de faire, à présent, nulle
déclaration ny ottroy contre les loix de son royaulme, elle ne voyt,
quant à tout le reste, qu'il y puisse avoir nulle aultre difficulté.
Voylà, Sire, en quoy reste l'affaire auquel Vostre Majesté donra à
ceste heure l'acheminement qu'il jugera estre honnorable, ayantz, à
toutes advantures, demandé le passeport pour les dicts sieurs voz
depputez, qui est desjà envoyé au Sr de Valsingam, affin que ce ne
soit ung aultre dilay de l'attandre, si, d'avanture, Vostre Majesté se
résoult de les envoyer.

Au surplus, Sire, le capitaine Caje, lieutenant de Barvic, est
freschement arrivé d'Escoce, qui raporte que, le jour de Saint Jehan,
il y a heu ung aultre rencontre prez de Lillebourg, auquel ceulx du
party de la Royne ont heu du meilleur, et ont prins le lair de
Dronlanric et plusieurs aultres, qui compensent bien la perte de
milord de Humes et la route qu'ilz avoient receue auparavant. Il a
apporté aussi le cartel de deffy que ung sire Alexandre Stuart, en
soubstien du comte de Lenoz, a mandé au capitaine Granges, et la
responce du dict Granges, et pareillement les articles de l'abstinance
d'armes, que la Royne d'Angleterre monstre de procurer entre eulx,
desquels ceulx que le duc de Chastellerault et comte d'Honteley ont
offert semblent fort raysonnables, et ceulx des dicts de Lenoz et
Morthon hors de toute rayson; lesquelz sont toujours conseillez et
estimulez d'icy de continuer le trouble et de haster la fortiffication
du Petit Lith, pour enfin emporter, s'ilz peuvent, la ville et
chasteau de Lillebourg: tennans cependant la Royne d'Escoce aussi
estroictement, et son ambassadeur aussi resserré que jamais. Dont
Vostre Majesté me commandera, par les premières, ce qui luy plairra
que je y face, et ce que j'auray à remonstrer touchant la
fortiffication du Petit Lith, car j'entendz que c'est contre les
trettez. Sur ce, etc.

     Ce XIe jour de juillet 1571.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, estant le propos des petites lettres parvenu au poinct que
Vostre Majesté verra par celle, que j'escriptz présentement au Roy,
non sans avoir miz tout le plus loyal et dilligent service, qu'il m'a
esté possible, pour faire qu'il allât mieulx sellon vostre intention,
j'ose bien à ceste heure, Madame, vous descouvrir librement aulcunes
choses que je puys desirer en cella, et vous suplier très humblement
d'avoir agréable que j'obtienne celles que je laysse bien à Vostre
Majesté de les juger si elles seront raysonnables:

C'est que Voz Majestez et Monseigneur veuillez ainsy estimer de cest
affaire comme de celluy qui a esté bien fort et est encores assés
plein de grandes difficultez, lesquelles on s'esforce de les tenir
toutjour en vigueur, et qu'il y a plusieurs ennemys, les ungs aparantz
et les aultres couvertz, personnaiges principaulx de ce royaulme, qui
l'ont contradict, et plusieurs de dehors qui l'ont traversé et le
traversent encores par pratiques, par promesses et par deniers
contantz; que pourtant il vous playse excuser si je n'ay peu et si ne
puys faire quadrer justement le tout au poinct que desireriez, mesmes
que je n'ay osé, ny ose encores; y faire courir de l'argent, affin que
ceste princesse n'en entre en souspeçon, et ay gaigné les
intelligences des dames et seigneurs sans aultre coust que de quelques
escuz à d'aultres moindres, que je leur ay donné comme de moy mesmes;
que vous jugiez néantmoins, Madame, qu'encores n'a esté peu de
conduyre les choses à ce que les condicions ne sont extraordinaires,
que Monsieur n'est recerché d'estre aultre que catholique, que Calais
n'est demandé, que la conférance est accordée avec voz depputez, non
sans parolle donnée qu'ilz ne s'en retourneront, pourveu qu'on ne
touche à la dicte religion, sinon avec une honneste conclusion de tout
le reste; que j'estime avoir pratiqué tant d'amys et serviteurs à
Monseigneur vostre filz, qu'il pourra venir en toute seurté par decà;
que desjà la valleur, la vertu, les grâces et les belles qualitez, qui
sont véritablement en luy, y sont si bien représantées qu'il y est
avec amour et affection desiré de l'univers du royaulme; que pourtant
il se veuille résouldre, avec le bon playsir de Voz Majestez, et avec
dispence, si besoing est du Pape, mais si secrecte qu'il ne s'en
puysse rien entendre de deçà, s'il dellibère donner meintenant
perfection à ce propos, lequel se monstre de tant plus honnorable et
grand pour luy et profitable pour la France, que ses ennemys et
envyeulx s'esforcent de l'empescher;

Que si, d'avanture, il s'y résoult, il playse à Vos Majestez envoyer
promptement voz depputez, pendant que le fer est chauld, et quelque
présent, si ainsy vous semble bon, par monsieur de Montmorency à ceste
princesse, et pareillement l'aultre pourtrect, car l'on commençoyt de
prandre à mal que, en ayant esté envoyé deux d'icy, l'on n'en avoit
peu encores recouvrer nul de dellà, (et celluy du créon a esté
merveilleusement bien veu et trouvé fort beau); qu'il vous playse
faire tout ce qu'il vous sera possible pour contanter le comte de
Lestre du mariage qu'il desire, ou de quelque aultre qui soit
honnorable, et avec huict ou dix mille escuz de rante pour le moins;
qu'il luy soit envoyé et à milord de Burlay une lettre à chacun
d'eulx, de la main de Mon dict Seigneur, et une aultre de sa mesme
main, s'il luy playt, à ung aultre seigneur, dont le nom soit layssé
en blanc, affin de les bien confirmer, et une aultre lettre à moy
pour en confirmer d'aultres, sans expéciffication de pas ung, sinon,
en général, de ceulx dont il présupposera que je luy auray escript;
qu'il vous playse pareillement m'envoyer des bagues ou monstres
exquises, pour faire présent à aulcunes dames et seigneurs de ceste
court; que donniez charge à monsieur de Montmorency de gratiffier de
parolle, et avec promesses, ceulx qu'il entendra par deçà estre bien
affectionnez à ce propos; qu'il ayt charge de recommander en bonne
sorte la Royne d'Escoce et ses affaires, et la liberté de son
ambassadeur; et, pour la fin, en ce qui me peult concerner, si
d'avanture je m'ose ramentevoir, que, suyvant ce que Vostre Majesté
m'a mandé que je seroys nommé en la procuration avec voz depputez,
qu'il vous playse, Madame, si d'avanture ilz viennent, m'y faire
comprandre, ainsy qu'il convient à ung ambassadeur de Voz Majestez, et
que, sur ceste très honnorable occasion, laquelle sera aussi pleyne de
despence, Vostre Majesté n'ayt mal agréable de me faire sentyr la
faveur, l'honneur et bienfaict que j'ay toutjour espéré de sa grâce;
et je suplieray le Créateur, etc.

     Ce XIe jour de juillet 1571.


PAR POSTILLE.

   Ce que j'ay dict cy dessus, d'avoir le consens du Pape, seroit
   pour dispenser Monsieur sur le mariage de ceste princesse et sur
   la forme des nopces, et pour la pouvoir accompaigner quelquefoys
   à son oratoyre, et pouvoir aussi estre quelques jours sans ouyr
   la messe, si la nécessité ainsy le requéroit, entrant en son
   royaulme, se chargeant Mon dict Seigneur, le jour qu'il
   l'ouyroit, d'un plus grand service de prières catholiques; car,
   au reste, nul ne faict difficulté qu'estant icy il n'obtienne
   assés en cella, sellon que la Royne d'Angleterre mesmes et toutz
   ceulx de son conseil sçavent et permettent que plusieurs
   seigneurs de ce royaulme puyssent avoir la messe en leurs
   maisons, et elle mesmes les en dispence, et, au pis aller,
   l'ambassadeur du Roy, qui sera icy, accommodera toutjours Mon
   dict Seigneur et les siens du dict exercice de sa religion, et ne
   sera inconvéniant, s'il le trouve bon, qu'aulx grandes festes, il
   passe à Bolloigne pour y faire la solempnité; qui n'est pas plus
   loing que là où le Roy d'Espaigne se retire souvant en telz jours
   pour sa dévotion, car, pourveu qu'il se conserve et se monstre
   catholique, et qu'en quelque sorte il ayt l'exercice de sa
   religion, et qu'il ne soit obligé à la protestante, il ne luy
   peult, quant au reste, estre rien imputé en cest endroict ny
   envers Dieu, ny envers les hommes: et pourtant, Madame, il ne
   fauldra toucher ung seul mot au sieur de Valsingan du dict faict
   de la religion, ny l'admettre luy qu'il vous en parle.



CXCIIe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Deslandes._)

  Affaires d'Écosse: nouvelle suspension d'armes.--Retour de sir
    Henri Coban; réponse qu'il rapporte du roi
    d'Espagne.--Négociation des Pays-Bas.--Destruction de la flotte
    des protestans par la flotte du duc d'Albe.--_Avis secret_ sur
    la négociation du mariage.


     AU ROY.

Sire, je m'en vays aujourduy trouver la Royne d'Angleterre à
Hamptoncourt pour luy faire l'honneste mercyement que me mandez, par
la vostre du IIe du présent, et verray en quoy elle persévère sur la
négociation que Mr de Larchant et moy avons heu avecques elle, qui
n'ay, pour ceste heure, rien que vous mander de plus, ny de moins, en
cella despuys qu'il est party. Mais je vous diray d'ailleurs, Sire,
que le Xe de ce moys, la Royne d'Angleterre a escript, par le
capitaine Caje, au mareschal de Barvyc en Escoce, qu'elle desire estre
bien informée de l'estat du pays, comme les partz s'y meintiennent, et
quelle opinion il en a, et à quoy il juge que pourront devenir les
choses, et pourtant qu'il pénètre bien ez affaires de dellà affin
qu'elle ne s'y trouve trompée; et qu'il dye aulx comtes de Lenoz et de
Morthon que, pour ceste heure, elle ne les peult contanter de ce
qu'ilz desirent, parce que toutz ceulx de son conseil luy remonstrent
que cella enfraindroit les bons trettez qu'elle a avec ses alliez,
lesquelz ont l'œil si ouvert en cest endroict qu'il n'est possible
d'y aller si couvertement qu'ilz ne le descouvrent; et qu'il leur dye
aussi qu'elle ne trouve bon qu'ilz reffuzent la suspencion de guerre
pour demeurer ainsy obstinez qu'ilz sont, les armes à la main; ce qui
ne peult estre qu'avec grandz fraiz, et qu'il seroit trop meilleur
qu'ilz se missent, pour ung temps, en quelque neultralité, mais, s'ilz
demeurent résoluz de non, qu'ilz advisent d'employer en leurs affaires
les deniers qu'ilz ont tiré en grande somme des confisquations et
forfaictures du pays, ausquelz n'a esté encores rien touché, premier
que de presser par trop leurs amys, lesquelz ilz trouveront toutjour
prestz de leur ayder, quant il en sera besoing; qui est tout le
subject de la lettre, laquelle elle luy mande de la communiquer aus
dicts de Lenoz et Morthon, et qu'après il se retire à Barvyc. Despuys
laquelle dépesche, j'entendz, Sire, que la dicte Dame a receu des
nouvelles du dict mareschal, du IIIIe du présent, qui luy mande que,
oultre le navyre, chargé d'armes et de monitions qui venoit de
Flandres, où y avoit douze mil escuz en réalles et jocondales, lequel
Morthon a naguières arresté, il estoit tout freschement arrivé ung
aultre petit vaysseau de France, chargé d'armes et pouldres, envoyé à
ceulx du party de la Royne d'Escoce, qui, ne sachant le Petit Lith
estre ez mains du susdict de Lenoz, y estoit allé aborder tout droict;
et que le comte de Morthon l'avoit incontinent saysy, et faict mettre
les monitions au magasin du jeune Prince, et l'escouçoys qui les
conduysoit en estroicte pryson, et qu'après beaucoup de grandes
difficultez, icelluy mareschal enfin avoit heu parolle et promesse des
deux partiz pour la suspencion d'armes; mais je n'ay encores entendu,
Sire, pour combien de temps. C'est dont mettray peine de vériffier
encores mieulx, s'il m'est possible, toutes ces choses, et adviseray
d'en toucher ung mot à ceste princesse, ensemble de la continuation du
tretté, et de la liberté de l'évesque de Roz, pour, puys après, vous
en mander plus grand certitude.

Le jeune Coban a remercyé l'ambassadeur d'Espaigne du bon recueil
qu'on luy a faict, et de la seurté qu'il a trouvé en Espaigne, soubz
la faveur de ses lettres, et ne luy a rien plus touché de la
négociation qu'il a faicte par dellà, mais j'ay sceu d'ailleurs que la
lettre qu'il a apportée du Roy d'Espaigne à la Royne, sa Mestresse,
laquelle est en latin, contient en substance:--«Qu'il ne desire rien
tant que de demeurer en bonne amytié et intelligence avecques elle, et
que les différans des prinses et de la suspencion du commerce d'entre
leurs pays, soyent accommodez avec une bonne réconcilliation entre
leurs communs subjectz, et qu'il sera prest d'aprouver et ratiffier
tout ce que ses depputez en accorderont, ne s'estant jamais persuadé
qu'elle n'ayt toutjour desiré d'entretenir la bonne amytié et
alliance, qui a duré plusieurs siècles entre la mayson d'Autriche et
la couronne d'Angleterre si inséparablement, qu'à toutes occasions et
à toutz momentz elles ont esté toutjour prestes de prendre les armes
pour la deffance l'une de l'aultre, et qu'estant son desir de
persévérer en cella bien fort fermement de son costé, il espère
qu'elle et toute la noblesse de son royaulme n'y seront moins disposez
du leur, pour estre chose utille et très nécessaire à toutz deux.»

Je ne sçay encores ce qu'il a raporté davantaige en secrect; tant y a
que le dict accord des prinses ne monstre, pour son arrivée, de
prandre plus grand advancement, bien qu'il semble que le Sr Thomas
Fiesque s'esforce de le conduyre, sans le sceu ny de l'ambassadeur ny
du Sr de Sueveguem, qui est l'aultre depputé des Pays Bas; et
néantmoins le Sr Quillegrey a esté encores freschement envoyé pour
ouvrir et visiter aulcunes balles des dictes prinses affin de veoir
s'il y a de l'argent dedans, ce qui n'est prins pour bon signe. Je
metz peyne de m'y comporter ainsy que m'ayez cy devant mandé en
chiffre. Icelluy Coban se loue d'avoir esté fort bien tretté et
caressé par dellà, et que le Roy d'Espaigne l'a paysiblement ouy et
bénignement respondu, et que le prince d'Evoly luy a donné plusieurs
bonnes parolles, mais qu'il s'en est retourné sans qu'on luy ayt faict
de présent. Les vaysseaulx flamans, qui se souloient tenir en ceste
estroicte mer, ont esté escartez par l'admyral de Flandres qui en a
prins ou miz à fondz quatorze, et jetté en la mer ou bien exécuté six
centz hommes qui estoient dessus, et le reste s'est retiré à la
Rochelle. Fitz Maurice a combattu en Yrlande, et dict on qu'il a tué
cent cinquante hommes de la garnison de la Royne d'Angleterre, qui est
beaucoup, veu le petit nombre de gens de guerre qu'elle y entretient.
Il s'entend icy que le cardinal Alexandrin vient trouver Vostre
Majesté; sur quoy l'on faict de bien diverses interprétations. Sur ce,
etc. Ce XIVe jour de juillet 1571.


   J'adjouxteray à ce pacquet un adviz qui me vient d'arriver tout à
   ceste heure, lequel j'ay extraict, mot à mot, de son original, et
   vous supplie très humblement me le renvoyer, ou commander qu'il
   soit miz au feu, et que Mr de Valsingam n'en entende en façon du
   monde rien.


ADVIZ DONNÉ AU Sr DE LA MOTHE.

   «Toutes choses aujourd'huy se mènent avec art et finesse et la
   vostre mesmement; car, pendant que vous et l'aultre gentilhomme
   la trettiez icy, eulx ont dépesché, à cachettes, ung messagier
   avec instruction privée à Valsingam de faire tout ce qu'il luy
   sera possible pour pénétrer secrectement et dextrement ez
   intentions d'icelle court, et que, soubdain à l'arrivée du dict
   gentilhomme, et sans attandre ce qu'on pourroit colliger de son
   rapport, il signiffiât par le mesmes messagier la disposition en
   quoi il auroit cogneu qu'on y continuoit vers cest affaire,
   voulans, puys après, requérir plus ou moins sellon qu'il leur
   semblera de besoing. Les amis de la cause desirent qu'on leur
   admette, _pro formâ tantùm_, ce qu'ilz ymaginent estre expédiant
   de faire au poinct de la religion, affin de les veincre, car les
   ennemys n'ont aultre excuse quelconque que celle de la dicte
   religion, et commancent fort à doubter, et les amys à mieulx
   espérer. La responce d'Espaigne après avoir esté bien considérée
   n'est sinon neutre et incertaine. Dieu vous  conserve.»--15.--



CXCIIIe DÉPESCHE

--du XXe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience.--Nouvelles instances en faveur de Marie
    Stuart.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle veut procéder au
    traité, et que la liberté sera bientôt rendue à l'évêque de
    Ross.--Secours sollicité en Angleterre par le comte de Lennox,
    qui a remporté quelques avantages en Écosse.--État de la
    négociation du mariage.


     AU ROY.

Sire, j'ay vollu monstrer à la Royne d'Angleterre que la meilleure
occasion, qui me menoit ceste foys devers elle, estoit pour luy bayser
les mains, et pour veoir et entendre de sa bonne disposition, affin de
vous en pouvoir escripre plus souvant, sellon que je l'ay asseurée
que Vostre Majesté me commandoit de le faire, et pour la remercyer
aussi de la faveur, qu'elle avoit usé au Sr de Larchant, de l'avoir
humainement receu et bénignement ouy, et de luy avoir signiffié en
plusieurs sortes la bonne amytié qu'elle porte à Voz Majestez Très
Chrestiennes, et encores une honneste et vertueuse affection à
Monsieur; et de l'avoir faict honnorablement entretenir et
accompaigner par ses gentishommes à la chasse, et partout où il avoit
vollu aller, et encores de ce que luy et moy avions esté très
somptueusement bien trettez en la mayson de Mr le comte de Lestre, et
qu'au partyr elle l'avoit envoyé honnorer d'ung honneste présent: qui
estoient choses que je la pouvois asseurer de les avoir toutes mandées
en France, affin qu'elles y fussent recogneues, et que le semblable
fût usé aux siens, quant elle les y envoyeroit; que luy s'en estoit
party avec une si parfaictement bonne estime de tout ce qu'il avoit
veu et ouy d'elle et de sa court, qu'il s'asseuroit d'en pouvoir
donner une très grande satisfaction à ceulx qui l'avoient envoyé;
seulement la responce, qu'elle nous avoit faicte, luy avoit semblé ung
peu dure, et toutz deux l'avions encores prinse plus durement, de
sorte que je desiroys qu'elle me vollust, à ceste heure, dire quelque
mot, par où je vous y peusse mander une plus gracieuse interprétation.

La dicte Dame a heu très agréable le propos, et a remercyé infinyement
Voz Majestez Très Chrestiennes du soing qu'aviez de sa santé, me
priant que, en vous escripvant comme elle en estoit à ceste heure,
grâces à Dieu, fort bien, je vous supplyasse de luy faire toutjour
part des bonnes nouvelles de la vostre, et que je debvois, au reste,
bien excuser si Mr de Larchant n'avoit esté ainsy bien caressé comme,
pour l'honneur de ceulx qui l'envoyent, elle l'eust bien desiré, et
comme luy mesmes le méritoit, mais il estoit icy pour une matière où
il failloit qu'elle monstrât d'y faire plus par acquit que par
affection; et quant à sa responce que, tant plus elle la considéroit,
plus elle la trouvoit raysonnable et mesmes bien fort doulce, de sorte
qu'elle avoit miz l'affaire ez mains de Voz Majestez Très
Chrestiennes, auxquelles estoit meintenant d'y donner la bonne
conclusion qu'il vous playrroit. Et s'est continué le propos en
plusieurs bien fort gracieuses et honnestes particullaritez, qui ont
monstré qu'elle persévéroit toutjour en son bon propos vers Mon dict
Seigneur.

Et puys j'ay adjouxté, Sire, que le reste, que j'avois à luy dire,
estoit du contenu en une lettre que Vostre Majesté m'avoit escripte,
du IIe du présent, de laquelle je m'asseuroys que une partie luy
playrroit bien, et encores me sembloit que le tout luy debvoit playre;
car vous n'y cerchiez sinon son parfaict contantement, et que je luy
en avois apporté le propre extrait, affin qu'elle y comprînt mieulx
vostre bonne intention. Dont la luy ay leue, en la forme que je
l'envoye à Vostre Majesté, qui a esté tout exprès, Sire, pour luy
faire couler, parmy les gracieulx propos qui y sont, les aultres
choses que j'avois à luy toucher du faict de la Royne d'Escoce.

Et est advenu que la dicte Dame m'a asseuré, avec beaucoup
d'expression, qu'elle n'avoit jamais veu une plus cordialle, ny plus
courtoyse, ny plus fraternelle lettre que celle là, et me l'a faicte
relyre par une segonde foys, non sans me remercyer bien fort de ce que
je vous avois représanté son regrect ainsy grand, touchant vostre
blesseure, comme j'avois bien cogneu qu'elle l'avoit; et quant au
mercys qu'il vous playsoit luy en randre, elle vous en debvoit de
retour ung beaucoup plus grand pour icelluy, que n'estoit celluy
qu'elle en avoit mérité, me priant de luy ayder à excuser la faulte,
qui estoit advenue, de ne vous avoir sur ceste occasion envoyé le
jeune Housdon, comme elle m'avoit dict qu'elle feroit, car il estoit
devenu mallade, et, oultre cella, il s'estoit tant adonné à servyr une
jeune veufve, laquelle il vouloit espouser, qu'on n'avoit peu finer de
luy, bien qu'il se fût faict attandre, d'heure en heure, jusques à ce
qu'on avoit heu nouvelles bien certaynes que vous estiez parfaictement
guéry, de façon qu'il eust plus paru, à ceste heure là, une simulation
que non pas ung vray office, de l'envoyer; et quant aulx aultres
poinctz de la lettre qu'elle vouloit, premier que d'y respondre, me
commémorer ce que, une aultre foys, elle m'avoit dict de la rébellion
qu'on avoit naguières pratiquée en ce royaulme, et encores une
entreprinse d'auparavant qui s'estoit freschement descouverte, où le
filz du comte Dherby se trouvoit meslé, et confessoit qu'on, avoit
projetté de la commancer en la ville de Conventry par donner entendre
que leur Royne estoit morte, affin de proclamer incontinent Royne la
Royne d'Escoce, laquelle, à ce prétexte, devoit estre tirée des mains
du comte de Cherosbery par force, ce qui estoit punissable de mort
contre les autheurs et complices; et qu'au reste elle ne sçavoit
comment prendre ce que Vostre Majesté avoit, despuys vingt jours,
envoyé de l'argent, qui estoit les nerfz de la guerre, et des
monitions en Escoce pour ceulx de Lillebourg, et qu'il luy debvoit
estre aussi bien loysible à elle d'y envoyer des forces contre eulx,
car c'estoient ses ennemys.

A quoy ayant respondu quant à ce dernier, que je n'en sçavois rien,
mais que je sçavois bien, Sire, que vous estiez tenu et aviez droict
et estiez en très longue possession d'y en pouvoir envoyer comme à voz
alliez et confédérez, là où elle n'avoit confédération ny alliance
aulx aultres, et n'y en pouvoit raysonnablement avoir, sinon avec
vostre bonne intelligence, parce que eulx mesmes estoient ou debvoient
estre de celle de vostre couronne; et qu'elle ne debvoit compter pour
ses ennemys ceulx de Lillebourg, parce qu'ilz s'estoient monstrez plus
prestz de satisfaire à ses honnorables intentions que non pas les
aultres; et encores, quant elle les avoit envoyé chastier à cause de
ses fuytifz, que vous ne vous en estiez aulcunement esmeu jusques à ce
qu'on vous avoit raporté qu'elle passoit oultre en pays, et se
saysissoit des places, comme elle en tenoit encores quelques unes, et
encores allors avoit elle bien veu comme vous vous y estiez
gracieusement comporté.

Enfin la dicte Dame m'a faict une bien honneste et bien fort royalle
responce; c'est qu'elle vouloit trop plus de bien à son propre
honneur, qu'elle ne pourtoit d'ayne à la Royne d'Escoce, et qu'elle ne
se vouloit préjudicier à soy mesmes pour se vanger d'elle, ainsy
qu'elle en avoit desjà monstré de vrays signes; qui, au lieu de luy
nuyre, luy avoit saulvé l'honneur et la vie, et pourtant que je vous
advertisse, Sire, qu'elle procèderoit très honnorablement aulx
affaires de ceste princesse, et n'attandoit plus, pour y mettre bien
la main, que la responce du comte de Lenoz; car desjà ceulx de
Lillebourg luy avoient mandé qu'ilz luy envoyeroient ses depputez,
dont Ledingthon en seroit l'ung, et que tout par un moyen il seroit
lors pourveu à elle et à ses subjectz, et à la démolition du Petit
Lith; et quant à l'évesque de Roz que, dans ung jour ou deux, elle le
feroit ouyr et examiner une aultre foys, et puys le renvoyeroit à sa
Mestresse, et de là hors du royaulme, car ne vouloit qu'il habitât
plus en Angleterre.

Je ne luy ay rien répliqué là dessus, ains suys retourné au premier
propos; mais, le jour d'après, j'ay envoyé sa responce par escript
aulx seigneurs de son conseil, affin de la conférer encores avec la
dicte Dame et me confirmer ce que j'aurois à vous en escripre, les
priant que ce fût avec bon effect, correspondant aulx bonnes parolles
de leur Mestresse, et que je n'y advanceroys, ny diminueroys ung seul
mot: dont suys attandant ce qu'ilz me manderont.

Mais cependant, Sire, j'ay à dire à Vostre Majesté que, despuys cella,
est arrivé ung corrier d'Escoce par lequel les susdicts de Lenoz et
Morthon, estantz encouraigez de leurs bons succez, et des prinses des
deux navyres que je vous ay mandez l'ung de France et l'aultre de
Flandres, et encores comme j'entendz de la personne du Sr de Vérac,
ont mandé à la dicte Dame qu'à ceste heure estoit il temps qu'elle
envoyât des forces pour assiéger la ville et chasteau de Lillebourg,
et, si elle ne vouloit envoyer gens, qu'elle leur envoyât tant
d'argent qu'ilz peussent faire l'entreprinse de eulx mêmes, ce qui
n'est encores résolu; mais je crains fort qu'enfin elle leur envoyera
de l'argent. Et affin, Sire, que Vostre Majesté compreigne mieulx le
desir et intention de la Royne d'Escoce là dessus et les adviz
qu'elle a sur ses affaires, je vous envoye l'extraict des deux
derniers chiffres qu'elle m'a envoyés, desquels cognoistrez que je luy
ay aultant communiqué du contenu en voz précédantes dépesches, comme
j'ai estimé qu'il estoit besoing de le faire pour la consoler, et pour
la tenyr advertye des choses que mettez peyne de faire pour elle. Sur
ce, etc. Ce XXe jour de juillet 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, en discourant avec la Royne d'Angleterre des choses que je
mande en la lettre du Roy, nous sommes, de propos en propos, venuz à
parler du pourtraict de Monseigneur vostre filz, et elle m'a dict
qu'encor que ce ne soit que le créon, et que son teint n'y soit que
quasi tout chafouré de charbon, si ne layssoit ce visaige de monstrer
beaucoup de beaulté et beaucoup de merques de dignité et de prudence;
et qu'elle avoit esté bien ayse de le veoyr ainsy meur comme d'ung
homme parfaict, car me vouloit dire tout librement que mal
vollontiers, estant de l'eage qu'elle est, eust elle vollu estre
conduicte à l'esglise pour estre maryée avec ung qui se fût monstré
aussi jeune comme le comte d'Oxfort, et que cella n'eust peu estre
sans en avoir quelque honte, et encores du regrect; mais ung chacun,
qui verroit la présence et les modestes façons de Monsieur, ne
pourroit dire sinon qu'il y alloit d'ung sage et fort bon jugement,
car il monstroit bien avoir sept ans plus qu'il n'a, ce qu'elle
desireroit en bon esciant qu'il eust, ou qu'elle les eust moins, et
plustost desireroit ce plus à luy qu'à elle, non pour le préférer à la
couronne de son frère, car vouoyt à Dieu qu'elle ne le desiroit
nullement, et que je sçavois bien qu'elle avoit esté davantaige en
peyne de la blesseure du Roy, de peur que Monsieur ne devînt si grand
qu'il n'eust plus à faire de la grandeur qu'elle luy pouvoit donner,
mais c'estoit affin qu'il ne se trouvât de grande inéqualité entre
eulx, car confessoit avoir trente cinq ans, encor que son visaige ny
sa disposition ne monstrassent qu'elle en eust tant.

Je luy ai respondu que Dieu avoit si bien pourveu à ce que son eage à
elle ne luy emportât rien de ses beaultez et perfections, et que les
ans de Monsieur luy anticipassent à luy les siennes, qu'il a monstré
estre son infalible vouloir qu'ilz soyent maryez ensemble; et par
ainsy qu'elle ne doubte de ne trouver aussi en Mon dict Seigneur la
correspondance de toutes les aultres choses que, pour son honneur, sa
grandeur, sa seureté et le repoz de son estat, et pour tout ce qui
concerne son entier et parfaict contantement, elle pourroit desirer.
Ce que la dicte Dame a monstré de recepvoir avec affection. Et le
comte de Lestre m'a continué déclairer une semblable vollonté là
dessus comme toutjour, et mylord de Burgley, encor qu'il n'ait esté
lors présent, m'a faict néantmoins signifier qu'il y persévéroit
toutjours.

Par ainsy, Madame, je n'ay rien, à présent, qui ne soit pour la
confirmation du propos et pour vous asseurer que je ne voys point
qu'on n'y procède icy de fort bon pied, sellon que Vostre Majesté me
mande, par la sienne du VIIIe de ce moys, que le Sr de Valsingam luy
en est aussi venu faire une fort expresse déclaration; et je suys bien
ayse, Madame, qu'il vous ayt pleu me la faire sçavoir, car je m'en
serviray icy bien à propos, mais, quant à vous mander une plus grande
résolution des condicions et demandes, qui ont esté desjà proposées en
cella, vous sçavez, Madame, que par l'instruction du Sr de Larchant
vous m'avez commandé de n'en entrer en nulle dispute ny contestation
affin de réserver cella à la venue de voz depputez, ce que j'estime
aussi estre le meilleur. Par ainsy, tout ce que je vous en diray pour
ceste heure de plus est que j'auray, à leur venue, aultant préparé les
choses comme cependant j'en pourray esclarcyr les difficultez. Sur ce,
etc. Ce XXe jour de juillet 1571.



CXCIVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par Joz, mon secréthaire._)

  Affaires d'Écosse.--Nécessité d'envoyer sans retard le secours
    d'argent qui a été promis.--Négociation du mariage.


     AU ROY.

Sire, ce qui me faict vous dépescher, à ceste heure, mon secrétaire
est principallement pour l'ocasion que trouverez en la lettre que
j'escriptz à la Royne, et j'en adjouxteray icy une seconde qui est,
Sire, pour vous dire que les adviz que nous avons d'Escoce se
raportent à ce que les choses y commançoyent desjà d'aller si relevées
à vostre dévotion et au proffict de la Royne d'Escoce que, si le
malheur ne fût arrivé au capitaine Melvin de se bruller ainsy qu'il a
faict, en voulant distribuer sur l'heure du combat de la poudre aulx
soldatz, la guerre estoit finye ce jour là, et le comte de Morthon
demeuroit prins, et le comte de Lenoz chassé du pays; et encores
despuys, si Chesoin eust peu conduyre jusques à ceulx de Lillebourg ce
que Vostre Majesté leur envoyoit, les aultres habandonnoient leur
entreprinse pour ne trouver que la Royne d'Angleterre fût fort preste
de leur bailler hommes, ny de leur fournyr argent; et encores
aujourduy, ilz sont réduictz à ce, qu'ilz pressent infinyement la
dicte Dame de les secourir, ou bien qu'ilz ne pourront en façon du
monde, après ce moys, entretenir leurs gens de guerre. A quoy elle ne
veult entendre, car je l'ay fort adjurée, au nom de Voz Majestez, de
ne se laysser tant aller à la malice et opiniastreté des Escouçoys
qu'elle en viegne altérer la bonne amytié qui est entre vous; ains
qu'elle advise de se prévaloir plustost des commoditez et advantaiges
qu'on luy offre; en façon, Sire, qu'il semble qu'elle se résoult d'y
vouloir prendre ung aultre expédiant que celluy que les dicts de
Morthon et Lenoz desirent. Dont les amys de la Royne d'Escoce vous
suplient très humblement, Sire, d'assister à ceste heure plus que
jamais sa cause, et qu'il vous playse faire mettre en mes mains le
secours par moys qu'avez ordonné pour la dicte Dame, et que, d'icy en
hors, avec l'acquit d'elle, l'on trouvera moyen de faire seurement
conduyre les deniers à ceulx de Lillebourg, puysque la voye de la mer
est interdicte, mais que ce soit si secrectement, par les moyens que
ce mien secrétaire vous dira, qu'on n'en puysse avoir nul sentyment
icy; et que le premier moys soit fourny le plus promptement que la
commodité de voz affaires le pourra permettre, car le besoing le
requiert. Sur ce, etc.

     Ce XXIIe jour de juillet 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, il n'y a nul soubz le ciel qui desire plus de grandeur à
Monseigneur vostre filz, ny qui plus ayt d'affection de luy veoir
advenir celle, dont se trette meintenant, que moy, qui cognois de plus
en plus qu'elle est très honnorable pour luy et de grand moment pour
Voz Majestez et pour vostre couronne; mais ce n'est sans que je desire
aussi d'y voyr conjoincte la provision qui est requise pour sa
conscience, pour sa réputation et pour la seurté de sa personne; qui
sont trois choses que, dez le commancement, j'ay toutjour incisté
qu'il y fût très soigneusement pourveu, et y ay encores plus
escrupuleusement regardé despuys que Vostre Majesté m'a signiffié la
peyne où elle en estoit, de façon que, auparavant et despuys, je n'ay
cessé de pénétrer, le plus qu'il m'a esté possible, ez choses que j'ay
estimé vous pouvoir mettre hors de ce doubte, et qui estoient pour
vous y aporter du repoz. Dont, oultre ce qu'en avez veu par mes
précédantes dépesches, voycy, Madame, ce que, despuys le partement de
Mr de Larchant et du Sr Cavalcanty, j'y ay peu advancer:

C'est qu'après avoir, en la meilleure sorte et le plus modestement
qu'il m'a esté possible, par bonnes promesses, par parolles, par
adjuremens et par diverses offres et plusieurs bien estroictes
négociations, sollicité les principalles personnes d'auprès de ceste
princesse sur ce propos, mesmement le comte de Lestre et milord de
Burgley, icelluy de Burgley qui, mieulx que tout le reste, sçayt et
veoyt où l'affaire en doibt tumber, et à l'opinion duquel toutz les
aultres se raportent, après tout et pour finalle résolution, m'a
envoyé déclarer par milord Boucart qui me l'est venu dire en mon
logis, que la Royne, sa Mestresse, et eulx toutz procèdent très
droictement en cest affaire et ne desirent rien tant que de le veoyr
bientost et bien heureusement accomply; par ainsy qu'il ne tiendra
plus à elle ny à eulx, et ne voyant qu'il y puysse intervenir nulle
difficulté d'où ne se donne mutuelle satisfaction les ungs aulx
aultres, et que Monsieur n'en demeure bien contant, et mesmes, quant
au poinct tant dificile, et qui a esté tant débattu de la religion,
sinon que Mon dict Seigneur y veuille estre trop disraysonnable, et
qu'il y veuille cercher, au grand dangier de cest estat, quelque
aultre chose que ce qui peult satisfaire à son honneur, à sa
conscience et à sa seureté; car, quant à son honneur, là où ce seroit
à eulx de capituler qu'il ne se fît pour sa venue aulcune innovation
en la religion, et que luy mesmes n'en eust à user d'aultre que de la
leur, il n'en sera nullement parlé, d'un costé ny d'aultre, sinon pour
le déclarer luy, ainsy qu'on a desjà faict, non subject à celle
d'Angleterre: par ainsy, toute la Chrestienté verra qu'il aura gaigné
l'advantaige de ce poinct. Quant à sa conscience, s'il est ainsy qu'il
ne se veuille passer de messe, qu'il la face dire de luy mesmes
privéement, et sans recercher de l'avoir par capitulation de la dicte
Dame ny des siens, car ilz ne la luy pourroient faire, sinon à
l'advantaige de leur religion, et nullement au préjudice d'icelle,
sans assembler le parlement, ce qui mettroit en combustion tout le
royaulme, premier qu'on s'en peult accorder. Et quant à la seurté, que
icelluy de Burgley, et aultant que je vouldray de seigneurs et
gentishommes de ce royaulme, sommettront leurs vyes que si Monsieur
vient en Angleterre, il ne luy sera dict ni contradict en rien, que
honnestement il veuille desirer, ains qu'il y sera obéy et révéré
comme roy très puissant et absolu. Ce qu'il me faisoit entendre, non
par ordonnance de la Royne, ny du conseil, mais comme particullier,
qui cognoissoit bien l'estat du pays, et qui desiroit que Vostre
Majesté en demeurast ainsy persuadée, et que, si vous vouliez que la
perfection du mariage s'ensuyvît, que vous ne retardissiez plus la
conclusion d'icelluy; car, à ceste heure, se justiffieroit qui avoit
procédé plus sincèrement, ou eulx ou nous.

Je ne voys pas, Madame, quant j'auray bien faict plusieurs aultres
dilligentes et bien curieuses recerches, que je vous puysse mander
rien de plus clair ny de plus exprès que cecy, si, d'avanture, ilz ne
changent; par ainsy, encor que je vous aye escript, de vendredy
dernier, par l'ordinaire, je ne vous ay vollu dyférer d'une seule
heure cest advertisement, affin que le temps ne réfroydisse et
n'emporte l'ocasion qui se présente; sur laquelle ce sera à vostre
prudence meintenant d'y faire une résolue et honnorable détermination.
Je vous envoye le pourtraict de la dicte Dame, lequel elle mesmes m'a
accordé fort vollontiers; et Mr le comte de Lestre me l'a faict
recouvrer, qui demande fort celluy de Monsieur, en grand volume avec
les colleurs, et pareillement celluy de la dame que sçavez; de quoy je
vous suplie le faire contanter. Et sur ce, etc.

     Ce XXIIe jour de juillet 1571.



CXCVe DÉPESCHE

--du XXVIe jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Anthoine de la Poterne._)

  Affaires d'Écosse.--Déclaration faite par l'ambassadeur à
    Burleigh qu'il exige satisfaction du comte de Lennox, à raison
    de l'arrestation récemment faite de Mr de Vérac.--Négociation
    du mariage.


     AU ROY.

Sire, ayant escript aulx seigneurs de ce conseil ce qui s'estoit passé
entre la Royne, leur Mestresse, et moy touchant les choses d'Escoce,
affin qu'ilz me vollussent davantaige confirmer comme résoluement
j'auroys à vous en escripre, ilz m'ont mandé qu'ilz avoient communiqué
ma lettre à la dicte Dame, laquelle y avoit recogneu ses responces mot
à mot, et quasi aulx mesmes termes et par le mesmes ordre qu'elle me
les avoit dictes; et par ainsy que je ne sçaurois mieulx faire que
d'en escripre aultant, sans plus ny moins, à Vostre Majesté: dont je
m'en raporte, Sire, à ce qu'en avez desjà veu en ma dépesche du XXe du
présent. Et, despuys cella, iceulx du conseil m'ont envoyé dire que
les deux partys en Escoce se monstroient fort difficiles de prandre
aulcune abstinence de guerre, qui estoit cause que la dicte Dame avoit
renvoyé en dilligence devers eulx pour les y persuader et les y
exorter de sa part, et qu'elle avoit dellibéré, s'ilz s'y randent
opiniastres, de dépescher aulcuns de son conseil sur les lieux, ou
jusques à Barvyc, pour essayer de les accommoder ensemble; et que le
comte de Lenoz s'étoit fort escandalizé du retour de Vérac, qui estoit
tumbé de rechef en ses mains, lequel ilz ne sçavoient encores s'il le
renvoyeroit par terre, ou s'il le feroit réembarquer pour le renvoyer
par mer.

Sur quoy je leur ay respondu, Sire, que la Royne, leur Mestresse, et
eulx doibvent admonester le comte de Lenoz de se déporter plus
modéréement qu'il ne faict vers Vostre Majesté, et de vous avoir tant
de respect qu'il ne veuille prandre ny arrester voz messagiers, que
vous envoyez en Escoce; et qu'il laysse au Sr de Vérac accomplyr la
charge que luy avez commise par dellà, laquelle je leur ose bien
asseurer n'estre aultre que de procurer, conjoinctement avec l'agent
de la Royne, leur Mestresse, la paciffication du pays, si, d'avanture,
il y veult entendre; et que, s'il y va quelques ungs du conseil
d'Angleterre, qu'il luy veuille permettre de s'entremettre avec eulx
de l'accommodement des affaires pour le bien de la Royne d'Escoce,
vostre belle sœur, pour la seureté du Prince, son filz, vostre
parant, et pour la tranquilité des subjectz du royaulme, qui sont,
elle et luy, et eulx toutz, de l'alliance de vostre couronne; et que,
si le dict de Lenoz, après avoir faict murtryr plusieurs bons subjectz
du dict royaulme, et avoir expolié la pluspart de la noblesse
d'icelluy de leur biens, et estably une authorité viollante au pays,
et relevé contre les trettez le fort du Petit Lith, se veult encores
attaquer de plus prez à Vostre Majesté de vous prandre voz propres
messagiers et violler voz pacquetz, qu'on ne s'esbahysse si la
jalouzie de vostre honneur et debvoir en cella, et la juste dolleur du
sang et opression de voz alliez vous pressent enfin de vous en
rescentyr et d'en cercher le chastiement; et de tant que l'occasion
leur en pourroit estre suspecte, que je les prie d'ayder au très
affectueulx desir qu'ilz voient que vous avez de l'éviter, sellon
qu'ilz sçavent que vous demeurez très justiffié envers Dieu et la
Royne, leur Mestresse, et envers eulx mesmes et toute la Chrestienté,
que vous avez faict tout ce qu'il vous a esté possible pour réduyre
les choses à de bien équitables condicions, voyre les faire
advantaigeuses pour la Royne, leur Mestresse, et pour leur royaulme,
et que pourtant rien de mal, qui en pourra cy après survenir, ne vous
en debvra estre imputé. Dont vous feray incontinent après, Sire,
entendre tout ce qu'ilz m'y auront respondu.

Il semble qu'ilz ne se fyent guières au comte de Morthon, lequel,
hormiz le seul nom de régent, qu'il laysse au dict de Lenoz, il
s'atribue, quant au reste, toute l'authorité, tout le proffict et
toute la conduicte de l'entreprinse, et presse infinyement ceulx cy
de luy envoyer gens et argent dans la fin de ce mois, ou qu'il
s'accordera avec l'aultre partie; et c'est l'ocasion pourquoy ilz
veulent envoyer quelques ungs de ce conseil par dellà pour le
contenir, et pour gaigner, s'ilz peuvent, Granges et Ledingthon, car
ilz n'y vont jamais que pour faire dommaige à la Royne d'Escoce et
pour entretenir la division dans son pays, et croy qu'ilz ne
vouldroient que le dict de Morthon vînt absoluement à boult de ses
affaires. Vostre Majesté me commandera toutjour ce que j'y auray à
faire, et me donra s'il luy playt de quoy pouvoir fortiffier et ayder,
d'icy en hors, ceulx de Lillebourg, puysque la voye de la mer leur est
empeschée.

Je n'ay rien que changer, quant au propos de mariage, de ce que vous
en ay mandé, le XXIIe de ce moys, par mon secrétaire, et les adviz ne
me signiffient aultre chose de nouveau en cella que ce que verrez en
la lettre de la Royne. Et sur ce, etc. Ce XXVIe jour de juillet 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, despuys ce que je vous ay escript, du XXIIe de ce moys, par
mon secrétaire, touchant le propos du mariage, j'ay esté adverty que
le Sr Vualsingam a faict une dépesche par deçà sur les propos,
qu'auparavant le retour du Sr de Larchant il avoit heu avec Voz
Majestez, de la sincérité dont la Royne, sa Mestresse, et les siens
procédoient en cest affaire, ce qu'il mande vous avoir si bien
persuadé que, nonobstant les lettres que Mr le cardinal de Lorrayne, à
ce qu'il dict, vous a escriptes au contraire, vous demeuriez
néantmoins résolue d'ambrasser avec toute affection la conclusion du
dict mariage, et le Roy a déclaré qu'il tiendra pour ennemys ceulx qui
le vouldront traverser. Et mande davantaige qu'ayant quelque
vertueuse dame admonesté Monsieur, s'il passe en Angleterre, de n'y
user comme les princes françoys, qui vont toutjour faisant l'amour
aulx autres dames, ains qu'il se contante d'aymer bien fort et
uniquement la Royne, affin d'éviter les maulx et dangiers qui ont
accoustumé de venir aulx mauvais marys; qu'il a bénignement receu ce
conseil, et avoit fort remercyé celle qui le luy avoit donné, et
promiz qu'il le suyvroit: qui sont deux trêtz qui ont aporté beaucoup
de contantement à ceste princesse, car elle a jugé qu'elle estoit
aymée et desirée. L'on attend en dévotion l'aultre dépesche du dict de
Valsingam, d'après le rapport du dict Sr de Larchant et du Sr
Cavalcanty, dont je mettray peyne d'entendre ce qu'il en mandera,
affin d'incontinent vous en advertyr. Sur ce, etc. Ce XXVIe jour de
juillet 1571.



CXCVIe DÉPESCHE

--du dernier jour de juillet 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Réponse de Burleigh sur la satisfaction demandée pour Mr de
    Vérac.--Affaires d'Écosse.--Danger de Marie Stuart tant qu'elle
    sera en Angleterre.--Nouveau complot dont elle est
    accusée.--Arrestation de sir Thomas Stanley, l'un des fils du
    comte Derby.--Nécessité de traiter avec le comte de Morton, en
    reconnaissant Jacques Ier roi d'Écosse conjointement avec Marie
    Stuart.--Nouvelles d'Irlande.--Négociation des Pays-Bas;
    conclusion de l'accord sur la restitution des
    prises.--Négociation du mariage.


     AU ROY.

Sire, sur la responce que par mes précédantes, du vingt sixiesme du
présent, je vous ay mandé avoir faicte aulx seigneurs de ce conseil
touchant les choses d'Escoce, qui a esté par une lettre que j'ay
escripte à milord de Burgley, il m'a respondu que les comtes de
Lestre, de Sussex et luy, ont, par ensemble, leu ma dicte lettre, et
que l'ayantz despuys monstrée à la Royne, leur Mestresse, elle n'y a
trouvé rien qui ne luy ayt semblé raysonnable; et pourtant qu'elle a
ordonné d'estre incontinent faicte une dépesche au comte de Lenoz pour
l'admonester de se desporter modéréement, et avec respect, vers les
subjectz et messagiers de Vostre Majesté, et de ne contraindre en rien
le Sr de Vérac qu'il ne puysse user la charge que luy avez commise par
dellà; et que la dicte Dame et eulx toutz sont attandans quelque
responce des deux partys, qui sont en Escoce, pour sçavoir s'ilz
veulent condescendre à une abstinance de guerre, et, s'ilz le font,
qu'on procèdera incontinent au tretté, ou sinon qu'elle envoyera
aulcuns de son conseil sur les lieux pour essayer de les accorder;
avec lesquelz le dict Sr de Vérac pourra intervenir, pour y faire, au
nom de Vostre Majesté, les bons offices qu'il verra convenir au bien
et repos de ce pouvre royaulme; et quant à une plus grande
dellibération que celle là sur le faict de la Royne d'Escoce, et sur
la liberté de son ambassadeur, que la dicte Dame n'avoit pensé, pour
ceste heure, d'y rien toucher jusques aux dictes nouvelles d'Escoce:
ce néantmoins, puysque je desiroys que ce fût plus tost, ilz luy en
parleroient, affin qu'elle y prînt expédiant, et ne m'a rien plus
mandé.

Or, Sire, j'entendz que le dict de Lenoz a mandé icy le contenu des
lettres et de l'instruction et mémoires que le dict Sr de Vérac
pourtoit, et que, quant il en a esté faict le récit à ceste princesse,
elle n'y a rien trouvé qui luy ayt semblé estre directement contre
elle, ce qui l'a assés satisfaicte; et les amys de la Royne d'Escoce
ne cognoissent qu'il y ayt heu plus grand dangier que si elle n'y a
veu une aussi ferme résolution de Vostre Majesté au restablissement de
la dicte Royne d'Escoce, comme ilz le desireroient. Tant y a
qu'encores hyer, sur la négociation que j'ay envoyé faire à iceulx de
ce dict conseil, j'entendz que quelques ungs d'eulx ont fermement
soubstenu que la Royne d'Angleterre ny son royaulme ne peuvent estre
aulcunement bien asseurez, si la Royne d'Escoce ou si l'évesque de Roz
sont remiz, l'ung ny l'aultre, ny deçà ny delà la mer, en pleyne
liberté, fortiffians ceste leur opinion par nouveaulx argumens de la
pratique, qui a esté nouvellement descouverte du Sr Thomas Stanley,
second filz du comte Dherby, lequel ilz ont miz despuys huict jours
avec plusieurs aultres dans la Tour, et de ce qu'ilz ont entendu que
le Sr Roberto Ridolphy est passé de Rome en Espaigne, lesquelz deux
ilz estiment estre de l'intelligence de la dicte Dame et de son dict
ambassadeur, ce qui me faict juger que malayséement pourrons nous de
longtemps, par parolles ny par négociations, tirer de ceulx cy rien de
bien en cest endroict; et pourtant qu'il sera bon, Sire, sans laysser
les instances accoustumées, si d'advanture il s'y peult toutjour
gaigner quelque chose, que Vostre Majesté se résolve d'elle mesmes d'y
faire ce que l'honneur de sa couronne et le bien de son service
monstreront de le requérir, sans nulle manifeste offance de ceste
princesse. Et croy, Sire, que vous obtiendriez ès dictes choses
d'Escoce le meilleur effect de vostre intention, si le pays pouvoit
estre remiz en paix, et il le pourroit estre si le comte de Morthon le
vouloit, et le dict de Morthon ne seroit trop difficile à gaigner, si
la Royne d'Escoce pouvoit estre persuadée de se contanter que le
petit Prince, son filz, demeurast conjoinctement Roy avec elle; car,
parce que le dict de Morthon est celluy qui principallement l'a
proclamé et érigé pour roy, il n'estime qu'il y puysse avoir nulle
sorte de bonne seurté pour luy, s'il est déposé; mais je ne sçay si ce
préjudice seroit aultant dommageable à ceste pouvre princesse, comme
celluy où elle se trouve meintenant. Vostre Majesté le considèrera, et
je prendray garde si cependant ceulx cy préparent nulle entreprinse de
ce costé.

Fitz Maurice prospère en Hirlande, et dict on qu'il a nouvellement
prins ung fort sur les Anglois, ce qui les ennuye beaucoup. L'on
essaye icy de gaigner sire Jehan, frère du comte d'Esmont, pour
l'envoyer par dellà au lieu du dict comte, de qui ilz ne se fyent
guières, tant pour contenir le pays que pour y diminuer l'affection
qu'on a mise vers le dict Fitz Maurice, qui n'est si prochain seigneur
de la comté d'Esmont comme cestuy cy; et desjà milord debitis
d'Yrlande le se rand familier et domestique pour le passer de dellà
avecques luy.

Les affaires des Pays Bas, encor qu'ilz ayent monstré d'aller
lentement, ilz se sont néantmoins poursuyviz sans intermission par les
depputez des deux costez, de sorte qu'ilz sont desjà tout accordez
quant aulx merchandises; reste à accorder le poinct de l'argent et de
l'entrecours, et me vient on de dire que le duc d'Alve a dépesché
secrectement ung gentilhomme qui doibt arriver bientost icy; par
lequel il mande à ceste princesse que le Roy, son Maistre, sera prest,
pourveu que ses subjectz se treuvent aulcunement satisfaictz des
prinses, de renouveller l'entrecours et l'alliance avec elle en la
meilleure forme qu'elle ayt jamais esté entre ceste couronne et la
mayson de Bourgoigne.

Le propos du mariage demeure en ung merveilleux silence en ceste cour,
attandant des nouvelles de Voz Majestez et quelque dépesche de leur
ambassadeur; bien m'asseure l'on toutjour que les choses y sont fort
bien disposées. Sur ce, etc. Ce XXXIe jour de juillet 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Despuys la présente escripte, j'ay receu ung chiffre de la Royne
   d'Escoce, du XVIIIe de ce mois, duquel je vous envoye l'extraict,
   affin que Vostre Majesté compreigne mieulx l'urgente nécessité de
   ses affaires pour y remédier: et cependant nous y donrons d'icy
   tout le sollagement qu'il nous sera possible.


     A LA ROYNE.

Madame, mardy dernier, le Sr Barnabé, que bien vous cognoissez, m'est
venu présenter les recommendations de Mr le comte de Lestre, de qui il
est secrétaire, et me dire que le dict sieur comte avoit aussi charge
de me mander les recommendations de la Royne, sa Mestresse, et ung des
paniers de son cabinet, où elle tient les petites besoignes de ses
ouvrages, qu'il m'a incontinent baillé, lequel elle m'envoyoit plein
de fort beaulx abricotz, pour me faire veoir que l'Angleterre est ung
assés bon pays pour produyre de bons fruictz; et qu'au reste, si
j'avois nulles nouvelles de France, que je luy en fisse part affin
d'en satisfaire la dicte Dame, laquelle il m'asseuroit que jamais ne
s'estoit trouvée plus sayne ny en meilleure disposition que
meintenant, et qu'elle n'alloit plus en coche, ains sur ung beau grand
cheval, à la chasse.

Je luy ay respondu que je remercyoys infinyment Mr le comte de la
continuation de sa bonne vollonté vers moy, et que je le supplyois de
bayser en mon nom très humblement les mains de Sa Majesté, et m'ayder
d'ainsy dignement la remercyer de son salut et de son beau présent,
comme une si excellante faveur le méritoit; laquelle je recepvoys avec
l'honneur et respect qui estoient deuz à sa grandeur, et que ses beaux
abricotz monstroient bien qu'il y avoit de belles et bonnes plantes en
son royaulme, où je souhaytois des greffes de France pour encores y
produyre le fruict plus parfaict; et, quant à sa bonne disposition,
que c'estoit la plus agréable nouvelle dont je pouvois resjouyr ny
contanter Voz Majestez Très Chrestiennes, et que je supplyois Nostre
Seigneur l'y meintenir; au reste que je n'avois, pour ceste heure, que
luy mander de France sinon la déclaration que le Sr de Valsingam
estoit allé faire à Voz Majestez Très Chrestiennes comme l'on
procédoit très sincèrement de ce costé au propos du mariage, de quoy
vous aviez receu une fort grande satisfaction, et l'aviez asseuré
qu'il y estoit de mesmes parfaictement bien correspondu de vostre
part; et que j'attandoys, d'heure en heure, quelque dépesche sur la
responce que Mr de Larchant vous auroit apportée, dont ne fauldrois,
incontinent après, d'aller trouver la dicte Dame.

Et, le jour ensuyvant, j'ay envoyé ung gentilhomme exprès devers le
dict sieur comte affin de le remercyer davantaige, et aussi pour
entendre du bon portement de la dicte Dame et de la disposition du
propos; lequel m'a confirmé que l'ung et l'aultre se portent fort bien
et que ainsy j'en asseure Voz Majestez. Je sentz bien qu'ilz sont en
peyne du retardement des nouvelles de France; et cependant ilz ont
passé oultre à l'accord d'un des trois différans des Pays Bas, tant à
leur advantaige qu'ilz ne l'ont peu reffuzer, et avec opinion
d'acommoder bientost les aultres deux, si le duc d'Alve continue de
plyer ainsy à tout ce qu'ilz veulent. Sur ce, etc.

     Ce XXXIe jour de juillet 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Tout présentement me vient d'arriver celle qu'il vous a pleu
   m'escripre du XXVe du présent, laquelle me servyra de bonne
   instruction en moy mesmes, et je la feray encores servyr envers
   d'aultres qui, possible, seroient mal informez, oultre que je
   suys admonesté, à toute heure, de croyre qu'on va de
   dissimulation sur cest affaire et sur celluy d'Escoce.



CXCVIIe DÉPESCHE

--du Ve jour d'aoust 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Giles le Thor._)

  Inquiétude causée en Angleterre par le silence gardé en France
    sur les articles communiqués.--Crainte d'une rupture avec le
    roi.--Démarche de l'ambassadeur pour rassurer la reine sur le
    retard apporté aux réponses que l'on attend de France.--Vives
    instances en faveur de la reine d'Écosse.--Nouvelle irritation
    d'Élisabeth contre Marie Stuart.--Négociation du mariage.


     AU ROY.

Sire, ceulx cy sont entrez en une non légière souspeçon du retardement
des nouvelles de France, estimans que Vostre Majesté, pour n'avoir
receu la satisfaction que, possible, elle espéroit par le retour du Sr
de Larchant, pourroit avoir miz en son cueur de s'en rescentyr et de
prandre pour cest effect le prétexte des choses d'Escoce; dont se sont
ymaginez, Sire, que desjà vous aviez faict serrer les passaiges parce
qu'ilz ne voyoient venir nul pacquet ny messagier du Sr de Valsingam.
Et à cella s'est adjouxté que aulcuns de leurs merchans, revenants de
Bretaigne, leur ont asseuré que voz gallères estoient arrivées à
Brest, comme pour passer des soldatz en Escoce. Sur quoy ayant miz la
matière en dellibération, les opinions ont esté diverses, mais
j'entendz que celle là a esté la plus suyvye qui a tandu à remonstrer
que la Royne d'Angleterre n'avoit à se fyer ny de la France ny de
l'Espaigne, et pourtant qu'elle se debvoit fortiffier en elle mesmes
dedans ceste grande isle, et pourvoir à trois poinctz qui l'y
pourroient randre très asseurée contre tout le monde:--Le premier,
qu'elle fît une ferme résolution de ne laysser jamais aller la Royne
d'Escoce, laquelle Dieu luy avoit mise en sa puyssance, et chacun jour
se descouvroyt davantaige combien il y auroit de très grand dangier
pour elle et pour ce royaulme, si elle s'en dessaysissoit;--Le segond,
qu'elle ne dissimulât de s'emparer de son royaulme qui estoit prest à
tumber en ses mains, et desjà toutes choses commançoient à n'y
dépendre plus que de son authorité;--Et le troisiesme, qu'elle taillât
par dellà la mer à Vostre Majesté et au Roy d'Espaigne le plus de
besoigne qu'elle pourroit, et vous fît attaquer l'un à l'aultre, s'il
luy estoit possible;--Et cependant, si Vostre Majesté, ne s'attandant
plus au mariage, monstroit néantmoins, pour dissimuler les choses,
qu'il en vollût encores entretenir par bonnes parolles le propos,
qu'elle vous en debvoit donner encores de meilleures pour passer cest
esté, dedans lequel ceulx du party de la Royne d'Escoce, qui ne
pouvoient plus estre aydez des deniers de France, sellon la preuve
qu'ilz en avoient par la perte de Chesoin, seroient indubitablement
ruynez, et lors l'entreprinse du pays luy seroit très facille; et
pourroit disposer de la personne de la Royne d'Escoce, et pareillement
de celle de son filz et de tout leur estat à son playsir. Sur
laquelle opinion, encor qu'on ayt différé d'y rien résouldre jusques à
ce qu'on ayt plus grande notice à quoy tend l'intention de Vostre
Majesté, l'on l'a toutesfoys plus aprouvée que rejectée.

Et cependant la Royne d'Angleterre, en m'envoyant visiter avec ung
présent d'un grand cerf, qu'elle mesmes a tué à l'arbaleste, m'a faict
enquérir si j'avois nulles nouvelles de Vostre Majesté, et
pareillement le comte de Lestre et milord de Burgley ont envoyé
sçavoir le mesmes, et si je viendrois bientost à la court. J'ay
remercyé, en la meilleure façon que j'ay peu, la dicte Dame de son
présent, et que j'attandoys, d'heure en heure, de voz nouvelles par le
retour d'ung de mes secrétaires, qui ne pouvoit guières plus tarder;
dont ne fauldroys de luy aller incontinent randre bon compte de toutes
celles qu'il m'auroit apportées. Et, le lendemain, encor que j'aye
estimé que la dicte Dame et ceulx de son conseil se trouveroient
occupez avec les depputez de Flandres et avec les principaulx merchans
de Londres, qui estoient appellez pour le faict de leur accord, je
n'ay layssé d'y envoyer et d'y escripre, affin de remercyer davantaige
la dicte Dame de ses présans, et donner à elle et à ceulx de son
conseil toute bonne espérance de nostre costé, et négocier au reste
les choses pour la Royne d'Escoce.

A quoy les dicts de Lestre et Burgley m'ont respondu qu'ilz avoient
jugé ma lettre fort digne d'estre monstrée à la Royne, leur Mestresse,
laquelle l'avoit heu très agréable et vouloit de bon cueur, quant au
premier poinct, croyre le mesmes que moy, que Voz Majestez Très
Chrestiennes ne retardoient leur responce, sinon pour la faire
meilleure; et, quant au segond, que mon mercyement surpassoit de
beaucoup son bienfaict; au regard du troisiesme, qu'ilz me vouloient
dire tout librement qu'elle reffuzoit toutes les demandes de la Royne
d'Escoce, sinon la liberté de l'évesque de Roz, à laquelle elle estoit
delliberée d'y procéder, et ont dict cella en façon qu'ilz ont monstré
qu'ilz le veulent chasser d'icy; adjouxtant le dict de Lestre que
ceste menée, qui s'estoit descouverte du segond filz du comte Dherby,
apportoit une très grande traverse aulx affaires de la Royne d'Escoce,
car l'entreprinse ne tendoit seulement à la vouloir mettre en liberté,
mais à l'ériger pour Royne d'Angleterre en tout le quartier du North
par une rébellion, formée soubz le prétexte de la bulle, et qu'il
estoit bien marry que milord Dudeley, son parant, se trouvoit meslé en
cella, et craignoit assés que la dicte Dame en fût dorsenavant plus
observée et tenue plus estroict: dont fauldroit que je le tinse pour
excusé, s'il n'entreprenoit plus de solliciter la Royne, sa Mestresse,
d'escripre au comte de Cherosbery pour la plus ample liberté et bon
trettement d'elle, car, lorsqu'il l'avoit faict, il se vériffioit que
la susdicte menée en avoit esté plus librement conduicte, et il en
estoit tumbé en quelque souspeçon à cause de l'ancienne et privée
amytié qu'il avoit toutjour heue avec le duc de Norfolc; toutesfoys
qu'il ne seroit jamais que amy et bienveuillant de la cause de la
dicte Dame.

Je n'ay encores rien répliqué à cella, mais Vostre Majesté peut
conjecturer de ce dessus combien l'inimitié et jalouzie s'ayguysent de
plus en plus entre ces deux princesses, et combien sont à présent
vifves et aspres les dellibérations de ceulx cy sur celle d'Escoce et
sur son royaulme. Ilz sont attandans des nouvelles des seigneurs du
dict pays, desquelles je vous manderay incontinent ce que j'en auray
aprins; et ne vous répèteray rien, Sire, de la provision que la dicte
Dame vous requiert pour ceulx de son party, sinon pour sçavoir s'il
vous playrra que je inciste, en vostre nom, à ce que les comtes de
Lenoz et de Morthon ayent à randre les monitions et argent, que Vostre
Majesté envoyoit par Chesoin au chasteau de Lillebourg. Sur ce, etc.
Ce Ve jour d'aoust 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, par le gentilhomme qui m'est venu présenter le cerf, dont je
fais mencion en la lettre du Roy, le comte de Lestre m'a mandé que la
Royne, sa Mestresse, estant à la chasse à Othelant, ayant veu ce grand
cerf, souhaita aussitost de le pouvoir tuer pour me l'envoyer, affin
qu'avec les fruictz de ses jardrins j'eusse aussi de la venayson de
ses forestz, pour mieulx juger de la bonté de la terre; dont avoit
incontinent demandé l'arbaleste, et, d'ung coup de trêt, elle mesmes
luy avoit si bien rompu la jambe qu'il n'y avoit falleu que le vieulx
milord Chamberland pour l'achever de tuer; et qu'il m'asseuroit que la
dicte Dame persévéroit de plus en plus en son bon propos vers
Monsieur, et parloit souvant des honnestes playsirs et exercisses
qu'ilz prandroient ensemble à la chasse et à visiter les beaulx
endroictz de ce royaulme; bien souspeçonnoit elle que le retardement
de la responce de Voz Majestez, et ce qu'elle n'avoit encores peu
avoir le pourtraict de Monsieur en grand, avec les couleurs, procédoit
de quelque mauvais office qu'on eust faict par dellà, et que, si je
sçavois rien du monde qui concernât cest affaire, fût bien ou mal, que
je luy en vollusse faire part; ce qui a esté cause, Madame, que je luy
ay escript une lettre, laquelle il m'a mandé qu'estoit venue le plus
à propos du monde, et que cella, avec ung adviz qui estoit, quasi en
mesmes temps, arrivé comme les gallères ne s'arrestoient en Bretaigne,
ains venoient en Normandie, comme pour passer les depputez de deçà,
leur faisoit prandre toute bonne espérance, et qu'à quelle heure qu'il
surviendroit nulle aultre nouvelle de ce propos, que je la luy
mandasse; car vouloit estre le premier qui la porteroit à la dicte
Dame.

Et despuys, le dict sieur comte a parlé assés ouvertement de son
particullier à ung nostre commung amy touchant madame de Nevers,
monstrant y avoir grand affection, mais doubtoit assés de n'estre
accepté, et a desiré bien fort son pourtrêt; et icelluy amy, sellon
que je l'avois instruict, l'a interrogé, comme de soy mesmes, de
l'estat de l'affaire principal, et si despuys il avoit rien gaigné
envers la Royne sur le poinct de la religion. A quoy il a respondu que
l'affaire procédoit toutjour de bien en mieulx de leur costé, bien
qu'il ne vouloit dire qu'il eust rien gaigné quant au dict poinct de
la religion. Tant y a que la dicte Dame faisoit préparer un logis pour
les depputez; et le dict comte prioit icelluy nostre amy de faire
venir les draps et toilles d'or et d'argent, parce qu'il en a le
moyen; et que si, d'avanture, l'on se tenoit en quelque suspens
doubteux en France, qu'il le prioyt luy mesmes d'y faire ung voyage
pour sçavoir où la matière seroit acrochée, affin de la pouvoir
remédier. Plusieurs choses se disent et escripvent de plusieurs
endroictz là dessus, qui seroient longues à mettre icy, mais ceulx cy
suffiront s'il vous playt, Madame, pour toutjour vous représanter
commant les choses en vont.

Je vous supplie très humblement d'agréer, par quelque bonne parolle de
mercyement, au Sr de Valsingam les honnestes présens, que sa
Mestresse a faictz à vostre ambassadeur, et commander qu'il soit
quelquefoys gratiffié de mesmes. Sur ce, etc. Ce Ve jour d'aoust 1571.



CXCVIIIe DÉPESCHE

--du VIe jour d'aoust 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Crespin Chaulmot._)

  Négociation du mariage.--Avis divers donnés à l'ambassadeur sur
    la réponse faite aux articles par le roi, et sur les divisions
    qui auraient éclaté à la cour de France.


     A LA ROYNE.

Madame, ainsy que je fermoys ma lettre du jour de yer à Vostre
Majesté, l'on vint me dire que l'ung des gens de Mr de Vualsingam
passoit par ceste ville qui s'en alloit trouver la Royne d'Angleterre
à Amptoncourt, et, avant qu'il fût nuict, il me fut mandé du dict lieu
que la dépesche estoit tenue si secrecte qu'on n'en publioit ung seul
mot, et seulement le comte de Lestre avoit dict à ung sien amy privé
qu'il restoit fort peu de différant aulx articles, et qu'ilz
s'accommoderoient, et qu'on avoit commancé ung honnorable propos pour
luy avec une dame de France, lequel il espéroit qu'auroit bon effect.
Peu d'heures après, me vint ung aultre adviz comme la dicte dépesche
asseuroit que toutz les articles de la Royne d'Angleterre avoient esté
acceptez par Voz Majestez Très Chrestiennes et mesmes celluy de la
religion, et que plusieurs en ceste court s'en trouvoient estonnez; et
la dicte Dame estoit après à consulter comme elle auroit meintenant à
y procéder pour satisfaire à l'humeur d'ung chacun, chose que celluy,
qui m'escripvoit, l'estimoit estre fort difficille, et qu'on
souspeçonnoit que le messagier et pacquet, qui m'avoient esté
dépeschez là dessus, estoient artifficieusement retardez en chemin,
affin que la dicte Dame se peult préparer de la responce qu'elle
m'auroit à faire, quand je viendrois à luy en parler; et que pourtant
j'eusse bon pied et bon œil.

A ce matin, m'est venu ung tiers adviz trop pire que les deux
premiers, c'est que par la mesme dépesche avoit esté mandé que
Monsieur, vostre filz, avoit accepté une secrecte commission du Pape
pour oster la religion nouvelle, et restituer la catholique par toute
la France, sans que le Roy son frère en sceût rien, et qu'il en avoit
donné la principalle conduicte à deux seigneurs de la court; de quoy
estant enfin le Roy adverty, il en avoit esté fort offancé, et avoit
chassé ces deux de la court, au regrect de Mon dict Seigneur, dont
restoit beaucoup de malcontantement et beaucoup de mauvaise
intelligence entre les deux frères, qui estoit ung accident qu'on me
vouloit bien dire qui seroit pour aporter beaucoup de traverse à ce
propos. Je suys demeuré merveilleusement estonné de ceste tant
mauvaise, et comme je m'asseure, très faulce nouvelle, et en fusse en
plus grand peyne sans qu'il m'est souvenu qu'il vous avoit pleu
m'escripre, du XXVe du passé, de n'adjouxter foy à rien qui me peult
estre dict ou mandé, si je ne le voyois signé de la main de Voz
Majestez. Et ainsy, Madame, je demeure en ceste résolution de ne le
croyre, et de faire encores, aultant que je pourray, que les aultres
ne le croyent; et néantmoins je ne veulx différer de le vous escripre,
affin que Vostre Majesté pourvoye aulx inconvéniantz qui pourroient
advenir d'une si meschante et mallicieuse invention, laquelle, de tant
qu'on la tient fort secrecte icy, je vous supplie, Madame, que le
susdict de Valsingam ne puysse sentyr que je vous en aye donné adviz.
Sur ce, etc. Ce VIe jour d'aoust 1571.


   Voycy encores, Madame, tout à ceste heure ung quatrième adviz qui
   contient ces motz:--«Plusieurs lettres, de diverses dates, sont
   venues par ceste mesmes dépesche, et meintenant s'entend que pour
   la religion l'affaire est retardé, s'esmerveillantz Leurs Très
   Chrestiennes Majestez que de deçà ne consentent à une si
   raysonnable requeste, qui ne fut jamais dényée à nul prince, et
   sur ce différand viendra Mr de Foix, ou ung aultre gentilhomme de
   crédict, bientost.»--Et n'y a rien plus.



CXCIXe DÉPESCHE

--du IXe jour d'aoust 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais par l'homme du Sr Bon St Jehan._)

  Négociation du mariage.--Résolution prise en France d'envoyer Mr
    de Foix en Angleterre.--État des partis d'Écosse.--Négociation
    des Pays-Bas.--Communication faite par Leicester.


     AU ROY.

Sire, estantz quasi en une mesmes heure arrivez deux corriers de
France et d'Escoce en ceste court, le IIIe de ce moys, j'ay à dire
meintenant à Vostre Majesté, quant à celluy de France, qu'on a trouvé
que sa dépesche estoit composée de plusieurs pacquetz de diverses
dattes, qui ont parlé diversement du propos d'entre Monseigneur et la
Royne d'Angleterre, de sorte que, sellon le contenu des unes lettres,
les choses sembloient n'aller guières bien, mais par celles du XXXe du
passé, qui sont les plus fresches, Mr de Valsingam a si bien escript
et si bien rabillé le tout que le comte de Lestre s'en est envoyé
conjouyr avecques moy, et me remercyer des bons offices qu'il cognoist
que, par Mr de Larchant et par les lettres que j'ay escriptes par luy
à Voz Majestez, j'ay procuré d'estre faictz en cest endroict, et qu'il
les répute offices vrayement honnestes, et qui se monstrent de tant
plus louables et vertueulx qu'il n'a manqué qui se soyent esforcez au
contraire d'en faire de très mauvais pour rompre le tout; de quoy il
me vouloit bien asseurer que la Royne, sa Mestresse, et les siens en
raportoient une très grande et bien fort espécialle obligation à
Vostre Majesté, et une aultre très grande à la prudence de la Royne,
vostre mère, et encores une aultre non moindre à la vertu et constance
de Monsieur; et qu'encor que Mr de Montmorency ne vînt pour ceste
foys, à quoy il avoit bien grand regrect, que Mr de Foix ne lairroit
pourtant d'estre aultant bien veu et bien receu que nul gentilhomme
qui peult, de quelle part qui soit au monde, arriver en ceste court,
espérant que toutes choses yroient bien.

Et le corrier d'Escoce a raporté qu'on avoit opposé tant de
difficultez à l'abstinance de guerre qu'il n'avoit esté possible de la
conclurre, et que ceulx de Lillebourg, nonobstant les six mil escuz
que Chesoin leur avoit perduz, publioient qu'ilz en avoient receu
douze mille par des moyens que, maugré leurs adversayres, ilz en
recepvroient chacun moys aultant qu'on leur en vouldroit adresser de
France, et qu'ilz avoient souldoyé deux centz chevaulx davantaige, et
tenoient mille hommes en garnyson dedans la ville; que ceulx de
l'aultre party requéroient instamment la Royne d'Angleterre de leur
envoyer ung entier secours, sans lequel ilz luy déclairoient qu'ilz ne
pouvoient plus temporiser; que le comte de Lenoz se trouvoit las de la
peyne et de la despence qu'il luy convenoit soubstenir au Petit Lith;
que les comtes de Morthon, de Mar et aultres de leur faction, se
plaignoient de luy, et ne vouloient plus recognoistre sa régence, ains
prioyent la dicte Dame de leur vouloir assister à eulx, ainsy qu'elle
avoit promiz de le faire, et ilz suyvroient son intelligence,
aultrement qu'ilz sçavoient commant faire leur paix; que les comtes de
Casselz et d'Eglinthon avoient esté miz en liberté soubz obligation de
ne porter les armes contre le tiltre du jeune Prince; que aulcuns de
la partie neutre monstroient de se vouloir joindre avec le dict de
Morthon et avoient assigné jour et lieu pour en conférer ensemble.
Toutes lesquelles choses, Sire, ceulx cy ont mises en dellibération,
mais je ne sçay encores quelle résolution ilz y ont prinse, sinon
qu'il semble qu'ilz proposent d'envoyer aulcuns de ce conseil sur les
lieux pour monstrer d'accommoder les choses; mais ce n'est, à mon
adviz, pour aulcun bien de la Royne d'Escosse, ni pour la paix de son
royaume, et y a grand danger, s'ilz font tumber toute l'authorité du
pays ez mains du dict de Morthon, qu'il ne s'en ensuyve ung grand
préjudice à la personne de la dicte Royne d'Escoce, et une trop
estroicte intelligence de luy avec la Royne d'Angleterre. Par ainsy
sera bon, Sire, de fortiffier toutjour de plus en plus l'honneste
party qui deppend de vous; j'estime, Sire, que le plus pressé est de
faire mettre ez mains de Mr de Glasco les deniers que Vostre Majesté a
ordonné d'estre employez par moys en cest affaire, et que cependant le
Sr de Glasco, en vous faisant condoléance de la détention et mauvais
trettement du dict Sr de Vérac et de la vollerie de voz pacquetz, il
vous inciste aussi fort fermement qu'il ne soit dorsenavant rien
tretté des affaires de la Royne, sa Mestresse, par les Anglois sans
que l'exprès mandement d'elle, ou la présence de ses expéciaulx
ambassadeurs et encores de vos propres depputez y interviennent, et
qu'il le vous baille hardyement par escript affin que Vostre Majesté
ayt tant plus d'argument d'en parler à l'ambassadeur d'Angleterre, et
de me commander d'en parler vifvement par deçà. Les depputez de
Flandres ont remiz entièrement le différand des merchandises à ce que
le comte de Lestre et milord de Burgley en ordonneront; qui pouvez
voyr, Sire, combien la chose va passer à l'advantaige des Angloys, et
néantmoins il y reste encores quelque accrochement. Ce IXe jour
d'aoust 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, à peyne a esté party le corrier avec ma dépesche, du VIe de ce
moys, que Mr le comte de Lestre m'a envoyé dire ce que je mande en la
lettre du Roy du contenu de celles de Mr de Valsingam, et davantaige
qu'il donnoit une grande louange à Voz Majestez Très Chrestiennes et à
Monseigneur de la tant vertueuse et royalle façon, dont toutz trois
procédiez vers la Royne, sa Mestresse; qui rejettiez toutjour toutes
les persuasions qu'on vous pouvoit donner contre le bon propos
encommancé, et ne vouliez admettre les pratiques, lesquelles le dict
de Valsingam mande que Mr le cardinal de Lorrayne, ou quelques aultres
pour luy, menoient secrectement, de proposer le party de la Royne
d'Escoce, sa niepce, ou encores plus expressément celluy de la
Princesse de Portugal, à Mon dict Seigneur, et qu'il feroit qu'en
faveur de l'ung ou de l'aultre mariage, ou au moins pour faire cesser
celluy de la Royne, sa Mestresse, le clergé de France luy donroit
quatre centz mil escuz par an. A quoy le Roy avoit respondu:--«Qu'il
estoit bien ayse de cognoistre que son clergé fût assés riche pour
pouvoir faire de telles offres, par où il espéroit qu'il en pourroit
tirer de grandes subventions pour payer ses debtes, mais qu'il ne
trouvoit bon qu'il se meslât de telz affaires; car tout ce qu'il avoit
estoit bien à son frère.» Néantmoins que le dict sieur comte
s'esbahyssoit comme il me tardoit tant à arriver quelque dépesche de
cella, et si je pensoys qu'il y eust encores rien de changé. Je l'ay
remercyé infinyement de la privée communication, dont il continuoit
user vers moy, et que je ne fauldrois toujour de luy bien
correspondre, mais qu'à présent je ne luy sçauroys dire sinon que
j'estoys plus esbahy que luy que je n'avoys ny lettre, ny nouvelle
quelconque de Voz Majestez. Et, bien peu après, est arrivé mon
secrétaire avec la certitude du partement de Mr de Foix pour s'en
venir; dont j'ay incontinent dépesché homme exprès pour en aller
advertyr le dict sieur comte. Sur ce, etc. Ce IXe jour d'aoust 1571.



CCe DÉPESCHE

--du XIIe jour d'aoust 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais soubz la couverte du Sr Acerbo._)

  Mission de Mr Foix pour conclure la négociation du mariage, ou
    former un traité d'alliance.--Nouvelles d'Écosse.--Succès des
    révoltés en Irlande.--Confirmation de l'accord fait avec
    l'Espagne sur les prises.


     AU ROY.

Sire, ceulx qui veulent bien et qui portent beaucoup d'affection au
mariage de Monsieur sont bien marrys que Vostre Majesté n'ayt, tout
d'un train, envoyé Mr de Monmorency pour en conclurre le propos, car
leur semble que la matière y est à présent bien disposée, et craignent
que tant de remises, à la fin, n'y aportent de l'empeschement,
néantmoins se resjouyssent grandement de la venue de Mr de Foix, comme
de celluy qu'ilz ont en la meilleure opinion du monde, et dont nul
aultre n'eust sceu venir à qui ilz adjouxtent plus de foy, ny qui leur
soit plus agréable que luy; et j'espère, Sire, que, trouvant les
choses au bon estat que, grâces à Dieu, elles sont, il ne s'en
retournera sans les vous raporter ou conclues, ou fort aprochées de
leur conclusion. Car encores despuys ma dépesche du XXIIe du passé,
j'ay miz peyne de leur donner beaucoup de pied et de fondement en ce,
mesmement, que vous ay lors mandé par mon secrétaire touchant
satisfaire à l'honneur, à la conscience et à la seureté de Monseigneur
au poinct de la religion; mais je sentz bien, Sire, que, si l'on
change de propos, et mesmes, si Mr de Foix use de alternative, à
sçavoir ou du mariage ou de confédération, comme il semble que Mr de
Valsingam en a escript quelque mot, que ceulx cy tiendront l'ung et
l'aultre pour rompuz.

L'on a envoyé le jeune Coban pour le recepvoir à Douvre et le conduyre
jusques icy, et milord de Boucaust et sire Charles Havart sont
ordonnez pour l'accompaigner en ceste ville, et puys pour nous mener
là où sera la dicte Dame, laquelle est desjà en son progrez.

L'on a dépesché coup sur coup deux gentishommes en Escoce, avec mille
marcz chacun, au comte de Lenoz, qui est en tout quatre mil escuz,
affin qu'il ayt de quoy meintenir son authorité; laquelle ilz
craignent que le comte Morthon la luy veuille du tout emporter, et
mesmes souspeçonnent que le Sr de Vérac, qu'ilz disent estre
meintenant en liberté, ayt quelque pratique avecques luy. Tant y a que
la Royne d'Escoce, de ce peu qu'elle pouvoit avoir en ses coffres, a
faict mettre deux mil trois centz quatre vingtz douze escuz en mes
mains pour envoyer à ceulx de Lillebourg, ce que j'espère, Sire, les
leur faire tenir le plus tost et le plus seurement qu'il me sera
possible, mais les pouvres officiers et serviteurs de la dicte Dame
demeurent cependant fort mal pourveuz. L'on a ordonné, despuys deux
jours, que son ambassadeur sera transporté à Ely, qui est cinquante
mille loing d'icy; à quoy je me suys opposé, et ne sçay encores si
l'on y aura de l'esgard. L'on luy a dict que, le XXVIIIe du présent,
doibt estre tenu un parlement en Escoce pour ordonner aulcuns depputez
affin de les envoyer par deçà, et que lors sera procédé tout ensemble
et à sa liberté et à la résolution des affaires de sa Mestresse; mais
il semble que sa dicte Mestresse, avec rayson, ne veult plus confyer
l'accommodement de ses affaires ny la conclusion du tretté à la Royne
d'Angleterre ny à ses ministres, si elle mesmes ou ses expéciaulx
depputez ne sont présens.

Fitz Maurice prospère en Yrlande, il a deffaict trois centz Anglois
des garnysons de dellà, et surprins quelque lieu d'importance. Ceulx
cy ont tiré, despuys huict jours, vingt cinq chariotz chargés d'armes
de la Tour, pour y envoyer. Milord Sideney faict si grande difficulté
d'y retourner qu'il semble que milord Grey enfin y passera. J'entendz
que le faict de Flandres, quant aulx merchandises, est accordé, ainsy
que l'ambassadeur d'Espaigne mesme me l'a confirmé, mais il semble que
l'exécution de l'accord conciste en beaucoup de particullaritez qui
pourront encores avoir quelque trêt. Après l'arrivée de Mr de Foix,
nous vous escriprons toutz deux plus amplement. Sur ce, etc.

     Ce XIIe jour d'aoust 1571.



CCIe DÉPESCHE

--du XIXe jour d'aoust 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Arrivée de Mr de Foix à Londres.--Audience.--Insistance de Mr de
    Foix pour que l'on s'accorde avant tout sur l'article de la
    religion.--Intrigues de l'Espagne afin d'empêcher le
    mariage.--Détails particuliers sur la négociation.


     AU ROY.

Sire, la favorable réception que le jeune Coban a heu charge de faire
à Mr de Foix à Douvre, et puys milord de Boucaust et sire Charles
Havard à Londres, et celle que finalement la Royne d'Angleterre et les
principaulx de sa court luy ont faicte, quant il est arrivé vers elle
à Hatfeild, ont montré que sa venue estoit bien fort agréable par
deçà, et que l'occasion, pour laquelle l'on a estimé qu'il y passoit,
estoit très desirée de l'universel de ce royaulme; ce que luy mesmes a
encore mieulx cogneu par les honnestes propos de ceste princesse, et
le luy a esté davantaige confirmé par l'expression des parolles et de
l'indubitable démonstration de ceulx de son conseil, de sorte qu'il a
trouvé que l'affaire estoit en très bons termes.

Dont pour le conduyre au poinct que Voz Majestez et Monseigneur
desiroient, et affin de l'y acheminer par la voye que luy avez baillé
en son instruction, après qu'avec beaucoup de dignité et d'une fort
bonne façon, il a heu satisfaict aulx premiers offices de salutation
et présentation de voz lettres, lesquelles ont esté fort gracieusement
receues de la dicte Dame, il luy a vifvement incisté qu'elle debvoit
ottroyer à Monseigneur, venant par deçà, l'exercice de sa religion, et
que, sans l'offance de sa conscience et grand intérest de son honneur,
ny mesmes sans quelque note d'infamye, il ne s'en pouvoit aulcunement
départyr, ny Voz Majestez; et les saiges seigneurs de vostre conseil,
après avoir dilligemment examiné ce qu'elle avoit naguières respondu,
(qu'elle craignoit de ne pouvoir meintenir à Mon dict Seigneur son
exercice, s'il le s'attribuoyt), ne vous voyent y avoir rien de plus
expédiant que de faire que la tollérance d'icelluy, pour plus de
seurté, luy fût ottroyée par chapitre exprès, comme les aultres
articles du contract: ce qu'il luy a comprouvé avec plusieurs graves
et fort prudentes considérations, et avec toute la vive action qui a
esté nécessaire pour luy faire clairement cognoistre qu'il n'estoit ny
honneste, ny utille, ny aulcunement possible, qu'il se fît aultrement.

A quoy la dicte Dame, après avoir beaucoup aprouvé la saincte
intention de Mon dict Seigneur, et avoir, par ung bel ordre de
beaucoup de bonnes parolles, infinyement loué ce qu'il vouloit avoir
considération de Dieu, de sa conscience et de la conservation de son
honneur sur toutes choses, elle a allégué les raysons qui, de son
costé, luy sembloient estre pareillement considérables pour sa
conscience, pour son estimation et pour la paix de son royaulme; et
qu'elle estoit très contante que nous deux, avec trois ou quatre des
principaulx de son conseil, advisissions de quelques honnestes moyens
pour mutuellement satisfaire et à elle et à Mon dict Seigneur, et
s'est arrestée principallement sur deux poinctz: l'ung, à rejecter le
doubte du dangier de Mon dict Seigneur, comme chose qu'on ne pouvoit
avoir nullement comprinse, ny d'aulcuns propos qu'elle eust jamais
tenuz (ains avoit esté tout au contraire), ny pareillement de l'estat
présent de ce royaulme, car ne falloit doubter que Monsieur n'y fût
crainct, aymé et aultant révéré de ses subjectz que nul souverain
prince et absolu le pourroit estre en nul aultre estat de toute la
terre habitable. Et l'aultre poinct a esté de craindre que, d'icy à
six ou sept ans, elle fût mesprisée de Monsieur, qui ne sera lors
qu'en fleur de jeunesse et elle ung peu plus advancée en l'eage, ce
qui luy seroit ung trop certain racourcissement de ses jours, ou qu'au
moins elle passeroit, de là en avant, ceulx qui luy resteroient comme
dans un sépulchre de larmes.

A quoy luy ayantz toutz deux fort satisfaict par l'asseurance qu'elle
debvoit prandre des excellantes vertuz et perfections qui sont en Mon
dict Seigneur, et encores plus par l'estime de celles qu'il trouvera,
de jour en jour, plus grandes et plus aymables en elle, le propos
s'est adonné à la recordation d'aulcunes choses qui avoient passé,
durant le temps de Mr de Foix par deçà[12]; et ainsy l'audience s'est
gracieusement achevée.

  [12] Paul de Foix, archevêque de Toulouse, avait été lui-même
  ambassadeur en Angleterre de 1561 à 1565, époque à laquelle il
  avait été remplacé par Mr Bochetel de La Forest.

Et, le lendemain, nous ayantz la dicte Dame envoyé quatre principaulx
seigneurs de son conseil, il leur a esté par Mr de Foix encores plus
vifvement et plus copieusement déduict, qu'il n'avoit faict à elle, ce
qui mouvoit Voz Majestez Très Chrestiennes, et Monsieur, et tout
vostre conseil, à ceste ferme résolution de la religion, et comme il
estoit impossible, s'il n'estoit pourveu à Mon dict Seigneur de
l'exercice de la sienne, vennant par deçà, qu'on passât plus oultre,
et que pourtant ilz advisassent de quelques si bons et si seurs
expédiantz en cest endroict que les deux parties en peussent avoir
contantement. Ilz ont faict des responces sur le champ qui ont, à la
vérité, tesmoigné le singulier desir de tout ce royaulme envers Mon
dict Seigneur, mais une très grand difficulté à l'accommodement de ce
poinct pour le préjudice de leur religion et pour la trop grande
confiance que les Catholiques en prandroient; et néantmoins qu'ilz en
confèreroient avec leur Mestresse pour plus résoluement nous y
respondre. Dont nous estantz, le jour d'après, rassemblez au logis de
la dicte Dame, ilz nous ont respondu, qu'elle ne pouvoit, sa
conscience, son estimation et son estat sauvés, nous accorder nostre
demande en la façon et aulx termes qu'elle estoit, et qu'elle ne
pouvoit ny vouloit penser qu'en eschange d'une si grande sincérité et
candeur, qu'elle et toutz les siens avoient usé en cest endroict, trop
plus que à nul aultre party qui se fût encores présenté, Voz Majestez
et Mon dict Seigneur luy vollussiez proposer des condicions qui luy
fussent ou dommageables, ou impossibles, et que pourtant elle avoit
mandé le reste de son conseil, affin d'adviser de quelques honnestes
moyens qui fussent pour satisfaire à elle et contanter Mon dict
Seigneur.

Cependant n'est pas à croyre, Sire, combien les ministres du Roy
d'Espaigne, qui sont icy, s'esforcent par inventions, en partie
artifficieuses et en partie vrayes, de donner empeschement à ce
propos; car, encores que la Royne d'Angleterre tienne au Roy, leur
Maistre, et à ses subjectz, quatre centz mil escuz de clair dans sa
Tour de Londres, et plusieurs navyres, et très grand nombre de
merchandises par deçà, et qu'ils soyent les oultraigez et intéressez,
néantmoins ilz accordent, pour se racointer à elle, de rembourcer
encores de nouveau les Anglois d'aultres quatre centz mil escuz, et
laysser à la dicte Dame de convenir de ceulx que desjà elle tient avec
les Gènevoys, comme elle pourra, et que les subjectz du Roy d'Espaigne
se contanteront de reprendre les merchandises en tel estat qu'elles
sont; et que pour retacher davantaige son amytié et son alliance avec
la mayson d'Austriche, si elle se résoult fermement de prendre party,
que le Prince Rodolphe s'y offre, dez à présent, et, si elle veult
demeurer en sa première liberté, comme elle a faict les trèze ans de
son règne, qu'ilz s'esforceront de luy mettre le Prince d'Escoce en
ses mains pour le pouvoir désigner à ses subjectz, quand elle vouldra,
et non plus tost, son successeur après elle; et luy feront cependant
fiancer une des filles d'Espaigne, et feront en oultre qu'elle ne
sentyra de sa vie aulcun moleste du costé de la Royne d'Escoce, ce
qu'ilz sont après à le persuader à la comtesse de Lenoz. Et vont aussi
par dons, par promesses et par grandes offres, pratiquans ceulx de ce
conseil et encores quelques dames, pour traverser le propos de
Monsieur; et estiment que la conclusion en est plus prochaine qu'elle
n'est; laquelle ilz ont de tant plus suspecte qu'ilz entendent que la
noblesse de ce royaulme et les Flamans, qui sont icy, ne parlent de
rien plus ouvertement que de se vouloir toutz employer à la conqueste
des Pays Bas pour luy. Sur ce, etc.

     Ce XIXe jour d'aoust 1571.


     A LA ROYNE.

Madame, il semble que la Royne d'Angleterre ayt prins pour grand
offance qu'on ayt vollu inférer de son dire, qu'il y avoit du péril et
du dangier pour Monseigneur vostre filz s'il vouloit user de la
religion catholique par deçà, chose qu'elle asseure n'avoir touchée ny
prez, ny loing, ains plustost le contraire: c'est qu'elle voyoit les
occasions de trouble, qui avoient aparu à la venue du Roy d'Espaigne,
cesser toutes en l'endroict de Mon dict Seigneur parce qu'il ne
passeroit icy sur ung changement de religion, comme avoit esté allors,
ny sur ung nouveau règne comme celluy de sa sœur, qui estoit assés
contredict de plusieurs, ains viendroit continuer avec elle, avec tout
heur et playsir, un règne très paysible et bien estably, qui avoit
desjà duré trèze ans en la personne d'elle seule. Mais ceulx de la
noblesse de sa court se sont davantaige irritez du dict propos, ayantz
plusieurs des principaulx dict tout librement que en France, en
Espaigne et en quel estat qui soit aujourduy au monde, l'on ne sauroit
plus honnorablement, ny loyaulment, ny avec plus de fidellité et
d'obéyssance, accompaigner leur prince qu'ilz accompaigneront
Monsieur, s'ilz ont cest heur que de l'avoir pour roy, ou quelque
aultre prince qui sera mary de leur Royne, et qu'ilz sçauront aussi
bien et vaillamment mouryr à ses pieds que nation qui soit soubz le
ciel; par ainsy, que les ennemys de ce propos aillent trouver quelque
aultre invention, car la preuve et la vertu de leurs prédécesseurs
convaincront toutjour ceste cy de grand mensonge; et ne pouvoient
penser que Voz Majestez et Mon dict Seigneur leur vollussiez faire
tant de tont que d'avoir une si mauvaise opinion d'eulx, ny qu'il se
trouvast ung si arrogant homme en Angleterre qui osât contradire ou
s'opposer en rien à son prince.

A quoy Mr de Foix et moy, pour modérer ceste impression, avons
premièrement respondu à la dicte Dame que Voz Majestez et Mon dict
Seigneur auroient très agréable ceste sienne déclaration, et avons
signifié à quelques ungs des siens que Voz dictes Majestez avoient
aultant bonne estime d'eulx que de noblesse qui soit au monde, et que
vous prandrez encores de fort bonne part ceste leur abondante
affection vers Mon dict Seigneur. De quoy ilz sont demeurez assés
satisfaictz; mais ilz ont opinion que une partie de ceste objection
soit procédé artifficieusement d'aulcuns de deçà, qui sont
souspeçonnez, à cause du Roy d'Espaigne, de ne vouloir l'advancement
de ce propos, lesquelz on menace assés ouvertement, et avec
démonstration en universel, qu'on ne desire rien tant que de recouvrer
ung tel chef, de qui la vertu et la valleur sont infinyment prisées et
louées par deçà. Sur ce, etc.

     Ce XIXe jour d'aoust 1571.



CCIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Monsieur de Foix._)

  Retour de Mr de Foix en France.--Négociation sur les articles
    touchant l'exercice de la religion, l'administration du
    royaume, et le couronnement.


     AU ROY.

Sire, la ferme résolution que Mr de Foix a déclairé à la Royne
d'Angleterre et aulx siens: que Voz Majestez Très Chrestiennes, et
Monseigneur, et les saiges seigneurs de vostre conseil, avoient prinse
de ne se pouvoir faire, en façon du monde, que Mon dict Seigneur,
venant par deçà, n'eust l'exercice de sa religion pour luy et ses
domestiques; et ce que, d'abondant, il a proposé que l'administration
du royaulme luy fût ottroyée conjoinctement avec la dicte Dame,
ensemble le couronnement, ont esté trois poinctz, qu'encor qu'ilz
ayent semblé dangereux et suspectz, il les leur a néantmoins si bien
justiffiez, et monstré, par beaucoup de graves et bien fort aparantes
raysons, qu'ilz estoient très justes et esloignez de toute simulté et
d'offance, qu'enfin l'affaire a esté dextrement conduict aulx termes
que luy mesmes vous dira[13]; qui m'asseure, Sire, que les trouverez
très honnorables pour Vostre Majesté. Sur ce, etc. Ce IIIe jour de
septembre 1571.

  [13] Le récit de cette négociation, qui n'a pas été transcrit sur
  les registres, ne s'est pas retrouvé dans les papiers de
  l'ambassadeur, où l'on voit seulement le compte qui a été rendu
  de la négociation dont Mr de Foix a été chargé l'année suivante
  (juin 1572) avec MMrs de Montmorenci et de La Mothe Fénélon au
  sujet du mariage du duc d'Alençon.



CCIIIe DÉPESCHE

--du VIIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Explication sur l'avis donné au roi que l'on songeait à renouer
    la proposition du mariage entre Élisabeth et le prince de
    Navarre.--Efforts tentés en Angleterre pour rompre le mariage
    du duc d'Anjou.--Saisie de l'argent envoyé en Écosse par
    l'ambassadeur.--Accusation portée contre le duc de Norfolk à ce
    sujet.--Demande de l'ambassadeur, afin que l'argent lui soit
    rendu.--Arrivée de don Juan en Italie pour conclurre la guerre
    contre les Turcs.--Nouvelles des Pays-Bas.--Le duc de Norfolk
    conduit à la Tour; prière de l'ambassadeur afin que le roi
    intercède en sa faveur.--Accord du comte d'Arguil avec le comte
    de Morton.


     AU ROY.

Sire, il me souvient que quant le jeune Coban, n'estant encores
conclue la paix en vostre royaulme, fut envoyé devers l'Empereur pour
renouveller le propos de l'archiduc Charles, l'on me donna adviz qu'en
mesmes temps Mr le cardinal de Chatillon, pour le traverser, avoit
faict mettre en avant, par le Sr de Trokmorthon, le party de Monsieur
le Prince de Navarre avec la Royne d'Angleterre, remonstrant que les
princes protestans d'Allemaigne en seroient plus contantz que de cest
aultre, et qu'il n'y avoit nul plus grand subject ny de meilleure
extraction que le dict Prince en toute la Chrestienté; et que, oultre
les estatz de la Royne de Navarre, sa mère, qui estoient grandz, et,
oultre les biens de Vendosme qui estoient honnorables, et dont de
ceulx qui sont en Flandres les ungs estoient assis sur la mer en lieu
non guières moins commode que Callais, le dict Sieur Prince avoit
obtenu de nouveau ung jugement en la chambre impérialle contre le Roy
d'Espaigne de plusieurs aultres biens et sommes, qu'il disoit monter à
plus de deux millions d'or. Néantmoins le propos, à cause de l'eage et
de la taille, n'avoit esté auculnement suyvy, et n'ay point sceu,
Sire, que, despuys la paix conclue, et despuys le propos de
Monseigneur, frère de Vostre Majesté, il ayt esté faict aucune mencion
du dict Sieur Prince ny pour la Royne d'Angleterre, ni pour aulcune de
ses parantes. Et quand Mr de Foix a parlé icy que Vostre Majesté
vouloit donner Madame en mariage au dict Sieur Prince, et que despuys
j'ay asseuré que cella estoit comme conclud, je n'ay cogneu, en signe
ny en parolle, qu'on ayt faict aultre démonstration que de l'aprouver
bien fort, et de louer infinyement le moyen qu'aviez trouvé par là
d'assurer si bien ceulx de la nouvelle religion qu'ilz n'auront jamais
occasion de rien mouvoir dans vostre royaulme.

Tant y a, Sire, que je prendray garde si l'adviz qu'on vous a donné là
dessus a aulcun fondement, bien me semble que le conseil de deçà n'est
si peu judicieulx qu'il veuille faire délaysser à ceste Royne l'ung ou
l'aultre de deux grandz apuys qui luy sont proposés, pour suivre ce
troisième bien foible, qui ne luy pourroit guières ayder, et qui
seroit pour faire unyr les aultres deux contre elle. Dont ne fault
doubter qu'elle ne cerche de s'accommoder en quelque bonne sorte avec
Vostre Majesté, et, si elle ne le peult faire, qu'elle vouldra
retourner, commant que soit, à l'intelligence du Roy d'Espaigne; mais,
pour le présent, sa principalle entente, et des siens, est de
parachever le propos de Mon dict Seigneur. Et encor que, de l'autre
part, l'on offre à la dicte Dame de luy faire de grandz advantaiges,
et à plus tollérables condicions que les nostres, ou au moins de
mettre les choses d'Escoce en sa main, et que beaucoup de dons et de
présens ayent desjà couru en cella avec encores de plus grandes
promesses pour l'advenyr, et que soubz main, l'on ayt admonesté les
Protestans de penser ainsy de ceste grandeur de Monsieur comme d'une
authorité qui se va dresser contre eulx et contre leur religion, ces
mauvais offices néantmoins n'ont peu encore avoir lieu, et ceulx qui
les ont faictz, bien que ne leur en ayons opposez de semblables, n'ont
sceu dissimuler leur dolleur qu'ilz n'ayent monstré avec larmes qu'ilz
ne sçavent où ilz en sont. Ce que je laysse, Sire, à Mr de Foix de le
vous discourre plus au long par le récit de plusieurs particullaritez
qui sont advenues pendant qu'il a esté par deçà. Lequel aussi vous
racomptera l'accidant des deux mil escuz que j'envoyois en Escoce,
pour l'occasion desquelz l'on a despuys resserré davantaige le duc de
Norfolc, comme s'il en estoit coulpable, et miz en la Tour ses deux
secrétaires. Et parce que j'ay esté allégué, il y a heu deux seigneurs
de ce conseil qui m'en sont venuz parler; ausquelz j'ay dict tout
librement que Vostre Majesté, ayant entendu la perte des dix huict mil
escuz et des monitions que Chesoin admenoit en Escoce, et la vollerie
qu'on avoit faicte au Sr de Vérac, vostre agent, arrivant par dellà,
d'avoir prins ses pacquectz, ses coffres, son argent et l'avoir
arresté luy prisonnier; et ne sachant que les deux tiers de l'argent
fût entré dans Lillebourg, comme on l'avoit entendu despuys, vous
m'aviez commandé, Sire, de faire tenir au dict Vérac, ou à quelcun
pour luy, le plus dextrement que je pourrois, mil escuz, ensemble une
aultre petite partie que Mr de Glasco envoyoit par dellà; et de tant
que c'estoit une chose qui concernoit vostre service, laquelle ne
debvoit estre désagréable à la Royne, vostre bonne sœur, non plus
qu'elle ne luy pouvoit estre en façon du monde dommageable, je prioys
iceulx du conseil de faire envers elle que les dicts deux mil escuz
fussent, par l'ordre mesmes de la dicte Dame, apportez au dict de
Vérac, ou qu'elle me vollust donner saufconduict pour les luy envoyer,
ou au moins me les faire randre; et, quoy que soit, qu'elle me mandât
ce que j'auroys à en escripre à Vostre Majesté; dont, Sire, j'en
attandz, d'icy à deux jours, la responce. Et parce que Mr de Foix est
bien instruict de tout ce faict, je vous suplieray seulement, Sire,
d'en parler, ou d'en respondre, à l'ambassadeur d'Angleterre, quant il
vous en parlera, conforme à ce dessus, et me commander comme il vous
playrra que j'en use; se continuant, au reste, toutes aultres choses
icy, comme Mr de Foix les a layssées: que le Sr de Quillegrey partira
bientost pour aller sollaiger Mr de Valsingam, et que milord de
Burgley suyvra, si quelque accidant ne survient.

L'ambassadeur d'Espaigne a publié l'arrivée de don Joan d'Austria en
Itallye, avec grand expectation de toute la Chrestienté qu'il
exploictera encores cest esté plusieurs notables faictz d'armes sur le
Turc. Ung allemant qui se faict appeller le comte de Lumey est arrivé,
despuys huict jours, lequel est eschappé, à ce qu'on dict, par grand
fortune, des mains des Espaignolz qui cerchoient de le prandre, parce
qu'il favorisoit les partz du prince d'Orange. Je verray ce qu'il
négociera par deçà; et sur ce, etc.

     Ce VIIe jour de septembre 1571.


PAR POSTILLE.

   Despuys la présente escripte, l'on a mené le duc de Norfolc à la
   Tour; et de tant, Sire, qu'il semble qu'on le travaille, et qu'on
   le veult recercher de sa vie, à cause que son secrétaire m'a
   vollu moyenner la conduicte de ces deux mil escuz au Sr de Vérac,
   vostre agent en Escoce, de quoy je ne sache qu'il soit en rien
   consent ny sçavant, je supplie très humblement Vostre Majesté
   d'employer, en quelque bonne sorte, sa faveur envers la Royne
   d'Angleterre, à ce que le dict duc et ses hommes ne souffrent
   aucun mal pour cella. Et, au surplus, Sire, j'entendz que
   l'accord, que milord de Burgley nous disoit estre faict en
   Escoce, est entre le comte de Morthon et le comte d'Arguil,
   lequel il a tiré de sa part, au préjudice toutjour de la cause de
   la Royne d'Escoce.



CCIVe DÉPESCHE

--du XIIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais par Clearc, archier de la garde
escoçoyse._)

  Procédure contre le duc de Norfolk.--Danger de Marie
    Stuart.--Nouvelles d'Écosse; avantages remportés par les
    partisans de la reine.--Conclusion de l'accord sur les prises
    entre les Anglais et les Espagnols.--Entreprise des partisans
    de la reine d'Écosse sur Stirling.


     AU ROY.

Sire, quant Mr de Foix est party d'icy, la Royne d'Angleterre a
monstré qu'elle estoit en dellibération d'envoyer devers Vostre
Majesté ung des seigneurs de son conseil pour vous aller justiffier
les responces qu'elle nous a faictes, et les conduyre, s'il estoit
possible, à quelque bonne conclusion du propos du mariage, ou au moins
confirmer par là l'amytié qu'elle cerche de faire avec vostre
couronne; mais despuys il semble qu'elle ayt remiz ceste despêche
jusques à ce que le Sr de Valsingam luy ayt mandé comme aura esté
prins le rapport de Mr de Foix. Cependant elle et ceulx de son conseil
font une extrême dilligence d'enquérir contre le duc de Norfolc s'il a
point continué ses intelligences avec la Royne d'Escoce, despuys qu'il
luy a esté deffandu, et s'il en a heu quelque une avecques moy, mais
il semble que beaucoup plus l'on le recerche s'il a poinct mené nulle
pratique avec le duc d'Alve, et néantmoins ung chacun estime que tant
plus l'on l'esclayrera, plus il sera cogneu loyal subject de sa
Mestresse; et s'est on esforcé de prouver que les deux mil escuz, qui
alloient en Escoce, venoient de luy, mais la vérité se manifeste de
plus en plus qu'ilz sont procédez de moy, comme je n'ay différé de les
advouher, et d'asseurer que Vostre Majesté m'avoit commandé de les
faire tenir au Sr de Vérac pour son entretennement par dellà; ce qui
justiffie, quant à ce poinct, fort grandement le dict duc, bien que je
ne fays doubte qu'on ne resserre davantaige la Royne d'Escoce, et
qu'on ne preigne quelque colleur de cecy, ainsy qu'assez souvant l'on
l'a bien prinse d'aultres bien légières choses, pour retarder ses
affaires; mesmes que milord de Burgley m'a mandé que la Royne, sa
Mestresse, estoit dellibérée de ne souffrir qu'aulcun demeurast icy
pour la Royne d'Escoce, ny qu'il se trouvast homme en Angleterre qui
ozât parler pour elle. Dont, sur la première occasion, que Vostre
Majesté me commandera d'en porter quelque parolle, je mettray peyne de
m'en résouldre en une ou aultre façon.

J'entendz que le jeudy, vingt huictiesme du passé, il y a heu une
grosse escarmouche entre ceulx de Lillebourg et du Petit Lith, où la
deffaicte a esté grande de chacun costé, mais l'advantaige est demeuré
à ceulx de Lillebourg, qui ont prins le coronnel des gens de pied du
comte de Lenoz; et le dict de Lenoz s'est retiré à Esterling, ayant
layssé chef dans la place le milord Lendsey. L'on dict que milord de
Humes avoit aussi esté prins de rechef, et blessé en la dicte
escarmouche, mais qu'il est eschappé. J'entendz que ceulx du dict
Lillebourg sont allez courre jusques à St André, où le Sr de Vérac
estoit dettenu et qu'ilz l'ont admené avec eulx. Les comtes d'Arguil,
de Casselz, d'Eglinthon et milord Boid ont faict leur convention avec
le comte de Morthon, soubz colleur de laquelle l'on nous a vollu
donner entendre que la paciffication estoit establye en tout le pays;
mais je voys bien, Sire, qu'à ceste heure, plus que jamais, vostre
assistance et vostre authorité sont requises au dict pays.

Si, d'avanture, le Sr de Valsingam prend espérance des propos que
Vostre Majesté luy tiendra, il y a grand apparance qu'après ses
premières lettres à ceulx cy, milord de Burgley passera incontinent en
France, avec lequel j'estime, Sire, que, mieulx qu'avec nul aultre de
ce royaulme, Vostre Majesté pourra conclurre les choses qu'elle a à
démesler avec ceste princesse. Le différand des Pays Bas, en ce qui
concerne les merchandises, est accordé tout ainsy que je l'ay dict à
Mr de Foix; ne reste plus que ung peu de cérémonie, à qui sera couché
par le contract qui debvra rendre le premier, car en effect les
Anglois demeurent saysis et satisfaictz de tout ce qu'ilz ont vollu,
et le Sr Fiesque s'en va en dilligence trouver le duc d'Alve pour le
luy faire ratiffier, avec lequel l'on a heu une bien estroicte et bien
privée communication en ceste court premier qu'il soit party. Sur ce,
etc.

     Ce XIIe jour de septembre 1571.


   Despuys la dicte escarmouche, est venu nouvelle que ceulx de
   Lillebourg, en nombre de quinze centz hommes, sont allez essayer
   une fort hazardeuse entreprinse sur ceulx qui estoient logez dans
   la ville d'Esterlin, qui leur a réuscy si bien qu'ilz ont faict
   une grande exécution, et entre autres choses on dict qu'ilz ont
   donné ung coup de pistollé au comte de Lenoz dans son lict,
   lequel à peyne en eschappera.



CCVe DÉPESCHE

--du XVIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Gosselin._)

  Confirmation de l'entreprise sur Stirling.--Communication faite
    par Burleigh.--Mort du comte de Lennox.--Le comte de Mar nommé
    régent.--Rigueurs exercées contre Marie Stuart.--Assurances
    d'amitié données par Burleigh au nom d'Élisabeth.--Explications
    de l'ambassadeur.--Effet produit à Londres par l'arrestation du
    duc de Norfolk.--Hésitation des Anglais à l'égard de
    l'Écosse.--Nécessité pour le roi d'envoyer dans ce pays
    d'importans secours.


     AU ROY.

Sire, ce que je vous avois mandé de l'hazardeuse entreprinse, que
ceulx de Lillebourg avoient faicte pour surprendre dedans Esterling
plus de soixante seigneurs comtes, lordz, évesques, abbés ou aultres
principaulx de la noblesse, qui estoient là assemblez pour tenir ung
parlement contre leur Royne, est très véritable, et n'a l'on ouy de
longtemps rien de plus mémorable que cella, si l'yssue eust
correspondu à son commancement; mais la chose enfin est devenue aulx
termes que Vostre Majesté verra par les deux adviz cy encloz[14].

  [14] Cette entreprinse sur Stirling, qui avait eu un si heureux
  commencement (v. _note_ p. 69), fut sans aucun résultat pour la
  cause de Marie Stuart; le comte de Mar étant bientôt arrivé,
  délivra les seigneurs prisonniers; il fut proclamé régent, et fit
  périr, par les supplices, plusieurs des auteurs de l'entreprise.
  Les deux avis dont il est ici mention n'ont pas été transcrits
  sur les registres.

Tant y a que milord de Burgley m'a envoyé dire par le Sr de
Quillegrey, son beau frère, que asseuréement le comte de Lenoz y a
esté tué, et qu'aussitost le comte de Mar a esté créé régent, mais
qu'on ne sçayt encore s'il aura accepté la charge; m'a mandé
davantaige que, à cause de quelques pratiques qu'on a découvertes du
duc de Norfolc, la Royne d'Angleterre a dellibéré de faire observer de
plus près que jamais la Royne d'Escoce, et ne permettre que, de
quelques jours, elle ayt aulcune intelligence par messaiges, ny par
lettres, avec personne du monde, et par ainsy qu'elle me faisoit
renvoyer ung pacquet, que naguières j'avois escript à la dicte Royne
d'Escoce, bien que je le luy heusse dépesché par saufconduict; et,
quant aulx choses d'Escoce, qu'elle avoit mandé à son ambassadeur
qu'après le retour de Mr de Foix il en allast tretter avec Vostre
Majesté, à quoy pensoit qu'il ne feroit faulte; au regard de ce qui
estoit advenu des deniers que j'envoyoys en Escoce, qu'elle en avoit
prins ung peu de souspeçon, mais qu'elle s'asseuroit tant de la
parfaicte amytié de Vostre Majesté qu'elle en demeuroit hors de toute
deffiance, et s'asseuroit aussi que ne prendriez sinon de bonne part
la dilligence que, pour la conservation de son estat, elle mettoit de
vériffier les pratiques que Ridolphy avoit menées contre elle, où il
avoit toutjour, dez le commancement, vollu pourvoir que ne fussent
communiquées à moy, vostre ambassadeur, ès quelles la dicte Royne
d'Escoce et le dict duc se trouvoient à ceste heure meslez. Et
adjouxtoit de soy, le dict de Burgley, qu'il ne voyoit pas pour cella
qu'il deubt venir rien de réfroydissement au bon propos, et que l'ung
de quatre seigneurs: savoir, du comte de Betfort, de milord de
Boucost, de mestre Smith ou de luy; avoient esté proposez pour aller
devers Vostre Majesté sur la correspondance du voyage de Mr de Foix,
après qu'on auroit receu responce du Sr de Valsingam, bien que la
Royne, sa Mestresse, ne vouldroit estre veue aller recercher ce dont
l'advantaige, réservée aulx dames, requiert qu'elle soit recerchée.

J'ay respondu, Sire, à chacun poinct sellon que j'ay estimé convenir à
la grandeur de Vostre Majesté, et à l'entretennement de vostre commune
amytié avec ceste princesse, et au desplaysir que vous aurez si la
Royne d'Escoce est maltrettée, ensemble au regrect qui vous touche de
ces désordres qui continuent entre les Escossoys, avec un desir infiny
d'y remédier, ce que je n'estendz icy aultrement pour éviter longueur;
et que je percistoys, quant aulx deux mil escuz, de les demander et
d'estre prest d'aller satisfaire la dicte Dame comme je les ay
baillez, et de n'avoir jamais heu pratique avec le duc de Norfolc ny
avec nul des siens; que, touchant le propos du mariage, Mr de Foix
avoit emporté les responces, ès quelles il n'avoit garde d'y rien
empyrer, mais bien luy avoit semblé expédiant que quelcun des
seigneurs de ce conseil deust aller remonstrer à Vostre Majesté
combien toutz eulx les estiment raysonnables.

Or espérè je, Sire, de veoir bientost la dicte Dame et vous mander ce
que là dessus elle m'aura vollu plus ayant discourir; cependant, pour
vous mieulx tesmoigner des durs déportemens qu'on use envers la Royne
d'Escoce et des profondz souspirs qu'elle en adresse à Vostre Majesté,
et pour vous faire veoir aussi quel est l'estat présent de son
royaulme et comme l'on continue de le vouloir toutjour broiller, qui
néantmoins monstre d'attandre sa ressource de la faveur de Vostre
Majesté, et que icelle luy viendra à ceste heure plus opportune et
plus utille que jamais, je vous envoye l'extrêt de la dernière lettre,
du VIIIe du présent[15], que j'ay receue de la dicte Royne d'Escoce;
avec une aultre lettre qu'elle m'a secrectement escripte, le mesmes
jour, de sa mein, et deux lettres du Sr de Vérac du vingtiesme et
trentiesme du passé, avec celle que, du dict mesmes XXXe, le Sr de
Ledinthon a escript à Mr de Roz. Sur toutes lesquelles, après les
avoir bien considérées et consultées, et les avoir communiquées à Mr
de Glasco, comme la Royne, sa Mestresse, le desire, je vous supplie
très humblement, Sire, y vouloir prendre une bonne et bien honnorable
résolution, et faire appeller l'ambassadeur d'Angleterre affin de luy
en faire aultant entendre comme Vostre Majesté jugera qu'il en sera
expédiant pour n'altérer l'amytié de sa Mestresse, et justiffier les
honnestes debvoirs dont vous avez toutjours usé vers elle en cest
endroict. Et sur ce, etc.

     Ce XVIe jour de septembre 1571.

  [15] Voir la _Collection complète des lettres de Marie Stuart_,
  publiée par Mr le prince de Labanoff de Rostof.


     A LA ROYNE.

Madame, il semble que l'accidant du duc de Norfolc et celluy du comte
de Lenoz facent desirer davantaige à ceste princesse, et aulx siens,
la conclusion du propos encommancé, affin de mieulx asseurer l'estat
de ce royaulme: car, ainsy qu'on a ramené le dict duc à la Tour, le
peuple de Londres, lequel on a toutjour estimé luy estre le moins
affectionné du royaulme, a néantmoins accouru de toutes partz pour le
veoir et le saluer, et pour dire tout hault qu'il estoit plus homme de
bien et plus loyal subject de leur Royne que ceulx qui l'accusoient,
et qu'ilz prioient Dieu de conserver son ignocence et de confondre
ceulx qui cerchoient sa mort. D'ailleurs, ilz voyent que les choses
d'Escoce ne leur succèdent ainsy qu'ilz desireroient, et qu'il leur
est besoing, s'ilz y veulent rien establyr à leur dévotion, d'y aller
à plus grandes et ouvertes forces, et à plus de fraiz qu'ilz n'y
employent; dont semble qu'ilz s'en trouvent assez perplex. Je croy
bien qu'ilz feront, à ceste heure, des nouvelles dellibérations ès
dictes choses d'Escoce, et qu'ilz envoyeront pratiquer le comte de
Mar, et, possible, dépescheront quelques gens de guerre de dellà, par
prétexte de venger la mort du dict de Lenoz; mais les lettres du Sr de
Vérac monstrent que si, de la part de Voz Majestez Très Chrestiennes,
arrivoit, sur ceste conjonction de temps, quelque personnaige
d'authorité et de grande qualité vers les Escossoys, avec quelques
moyens de vostre faveur, que les ungs et les aultres se réduyroient
facillement à l'intelligence de France, et viendroient à paciffication
entre eulx, au grand honneur de Voz Majestez et grande réputation des
affaires du Roy, non seulement en ceste isle, mais par toute la
Chrestienté. Je ne vous diz rien, Madame, de l'extrémité en laquelle
la Royne d'Escoce, vostre belle fille, s'estime estre réduicte, car
ses propres lettres vous en parleront assés; seulement vous supplie
très humblement me commander l'office qu'il vous playt que je y face,
conforme à ce que vous sçavez commant la Royne d'Angleterre le
prendra. Et sur ce, etc.

     Ce XVIe jour de septembre 1571.



CCVIe DÉPESCHE

--du XXIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Mauvais état des affaires de Marie Stuart en Écosse.--Nécessité
    pour Élisabeth de se maintenir en paix avec la
    France.--Demandes faites par l'ambassadeur.--Efforts de
    l'amiral Coligni pour rompre le mariage du duc d'Anjou et
    marier le prince de Navarre en Angleterre.--Conférence de
    l'ambassadeur avec l'ambassadeur d'Espagne.


     AU ROY.

Sire, en l'absence de Mr de Foix, qui est desjà devers Vostre Majesté,
j'ay receu seul la dépesche qu'il vous a pleu adresser à nous deux, du
Xe du présent, à laquelle, quant au poinct des choses d'Escoce,
j'estime, Sire, que, par les miennes dernières, lesquelles sont du
séziesme de ce dict mois, et par l'extraict de plusieurs aultres
lettres et adviz, que avec icelles je vous ay envoyé, Vostre Majesté
aura veu comme le Sr de Vérac a parlé au comte de Morthon, et que,
quelques jours après, il a esté conduict sauvéement à Lislebourg;
comme le duc de Chastellerault, le comte de Humteley, milord de Humes
et les sieurs de Granges et Ledinthon, qui sont ceulx qui ouvertement
maintiennent la cause de leur Royne, et ouvertement s'advouhent à
vostre protection, se trouvent en plusieurs grandes nécessitez et
difficultez de pouvoir plus soubstenir ceste guerre; comme les comtes
d'Arguil, de Casselz, d'Eglinthon et milord Boid se sont disjoinctz
d'avec eulx pour s'accorder avec le comte de Morthon; comme milord de
Lindsey est demeuré avec forces dans le Petit Lith; comme, nonobstant
tout cella, ceulx de Lillebourg ont faict l'entreprinse de Esterling,
en laquelle le comte de Lenoz et celluy qui avoit mandé des cartelz de
combat au Sr de Granges, avec plusieurs aultres, ont esté tuez; et
finalement comme, incontinent après le décez du dict de Lenoz, la
régence a esté offerte au comte de Mar. Vous avez veu aussi, Sire,
comme l'on a donné icy ordre de resserrer la Royne d'Escoce, et de luy
oster la pluspart de ses serviteurs, avec le prétexte de l'occasion
qu'on a heu de ce faire, et de ne vouloir qu'on parle plus icy
aulcunement pour elle. Sur toutz lesquelz accidentz, Sire,
j'attandray, encores quelques jours, ce qu'il vous playrra me
commander; car, parce qu'ilz sont nouveaulx, Vostre Majesté advisera,
possible, d'y faire une nouvelle dellibération et de changer quelque
chose en celle que, naguières, elle m'a mandé.

Quelques ungs estiment, Sire, qu'encores que vous vous acquictiez
droictement vers l'obligation que vous avez à la paciffication des
Escossoys, voz confédérez, et que vous y alliez avec moyens
convenables à vostre grandeur, pourveu qu'aultrement ilz ne soient à
l'injure de la Royne d'Angleterre, ni contre les trettez, qu'elle ne
s'en pourra avec rayson altérer, ains se confirmera possible
davantaige en vostre amytié, et se hastera de tant plus tost conclurre
l'intelligence qu'elle cerche de faire avec Vostre Majesté. Laquelle
je vous oze bien prédire, Sire, que, si elle est remise à quelque
longueur de négociation, et que ceulx, qui nous y sont contraires,
voyent qu'on se puysse aultrement prévaloir des choses d'Escoce, et
que vous demeuriez en tant soit peu de suspens de la reddition de la
Rochelle, qu'il leur sera facille de l'interrompre du tout; joinct que
ceulx cy cerchent desjà bien fort de se racoincter avec le Roy
d'Espaigne. Il est vray que, de tant que les offances qu'ilz luy ont
faictes sont grandes et notoires, et que les fugitifz de ce royaume
sont retirez devers luy, et qu'il a ouy Estuqueley sur les choses
d'Yrlande, aussi qu'on sçayt bien que le Pape ne permétra jamais qu'il
entende à rien contre la Royne d'Escoce, et qu'en nul de ses pays la
forme de la religion de ceulx cy n'a tollérance, joinct que les
propres subjectz de ce royaulme ne sont en bonne unyon, et les
principaulx d'entre eulx sont assés mal contantz, ung chacun juge que,
par nécessité, ceste princesse aura de persévérer aulx traictez de
paix avec la France, et se unyr davantaige à l'intelligence de Vostre
Majesté.

Or, Sire, j'yray bientost trouver la dicte Dame pour luy toucher
aulcuns poinctz de vostre susdicte dépesche, et pour avoir responce de
trois particullaritez que j'ay desjà proposées à ceulx de son conseil:
sçavoir, de n'innover rien au traictement de la Royne d'Escoce; de
vouloir entendre à quelque expédiant sur la paciffication des
Escossoys; et d'avoir satisfaction des deux mil escuz qu'ilz m'ont
arrestez. Dont vous manderay incontinent ce qu'elle m'y aura respondu;
et n'adjouxteray rien plus, pour ceste heure, icy, de ce propos, sinon
que la Royne d'Angleterre, despuys l'entreprinse d'Esterlin, a mandé
aulx gardiens de sa frontière de faire les monstres, et que, dans le
moys d'octobre, elle leur envoyera de l'argent.

Quant à l'aultre poinct, Sire, concernant le Prince de Navarre,
j'estime aussi que, par la responce que je vous y ay faicte, du VIIe
de ce mois, Vostre Majesté aura cogneu que c'est ung propos vieulx,
qu'on n'a pas beaucoup suyvy, et que, despuys celluy de Monsieur il a
esté délayssé, sans qu'il se puysse, à présent, cognoistre qu'il soit
remiz en termes. Et monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, de luy mesmes,
sans que j'aye faict semblant d'en rien sçavoir, m'a dict, despuys
deux jours, que don Francès luy a escript bien chauldement de France
comme s'estant Mr l'Admiral aperceu que les deux mariages de Monsieur
avec la Royne d'Angleterre et de Madame avec le Prince de Navarre
pourroient avec le temps réuscyr fort préjudiciables à sa religion,
qu'il s'esforceoit meintenant de les interrompre, et d'en moyenner ung
nouveau pour le dict Prince par deçà, dont il estoit après d'en
aproffondir la vérité; néantmoins, quant à la Royne d'Angleterre, il
demeuroit fort fermement persuadé que, si elle ne se maryoit avec
Monsieur, qu'elle n'en espouseroit point d'aultre; et qu'encores ses
adviz concouroient toutz, despuys le partement de Mr de Foix, qu'elle
estoit retournée à sa première dellibération de ne se marier jamais,
et que, de ce que le dict dom Francès luy a allégué une fille, ou
sœur, ou niepce, de feu Madame Catherine, pour le dict Prince de
Navarre, qu'il estoit après à s'en enquérir, et m'advertiroit de ce
qu'il en pourroit aprendre. Ce que je luy ay gratiffié grandement, et
l'ay beaucoup remercyé de sa bonne vollonté, luy disant, quant au
Prince de Navarre, que j'entendois que le mariage de Madame avec luy
estoit desjà tout conclud; et, quant à celluy de Monsieur, qu'on nous
avoit fort avant satisfaictz sur toutes condicions, en aussi ample
forme comme le contract de la feue Royne Marie avec le Roy, son
Maistre, le portoit, et encores plus largement quant à la coronation
et gouvernement du royaume, mais, quant à la religion, l'on ne nous y
avoit aussi bien respondu comme nous demandions; bien nous y avoit
l'on baillé une forme de responce, laquelle ceulx cy estimoient qui
pourroit satisfaire à l'honneur et à la conscience de Monsieur, dont
j'étois, à ceste heure, attendant comme Vostre Majesté l'auroit
prinse, et que je le pouvois asseurer qu'en ce qui avoit esté traicté
jusques icy du dict mariage; il y avoit toutjour esté, de chacun
costé, faict une fort expresse mencion de meintenir droictement la
paix avec le Roy, son Maistre, de quoy il a monstré d'estre bien fort
contant. Or, Sire, ce qu'on parle d'une parante ou niepce de la Royne
d'Angleterre, laquelle elle pourroit advantaiger en faveur du dict
Prince de Navarre, il y a longtemps que je cerche, pour aultre
respect, de sçavoir si elle en a pas une, mais l'on n'en sçait nommer
une seule du costé paternel; et vous puys asseurer, Sire, que milord
de Burgley, s'il ne peult esteindre le tiltre que la Royne d'Escoce et
son filz prétendent à la succession de ceste couronne, qu'il ne
tiendra pas la main que celluy d'un tiers soit advancé au préjudice
des filz de Herfort; par ainsy, je suys toutjour après à sonder si
cest advertissement, touchant le Prince de Navarre, a nul fondement.
Sur ce, etc.

     Ce XXIe jour de septembre 1571.



CCVIIe DÉPESCHE

--du XXVIe jour de septembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Claude._)

  Refus d'audience.--Explications données par Burleigh à
    l'ambassadeur sur les affaires d'Écosse.--Acceptation de la
    régence par le comte de Mar.--Assemblée de
    Stirling.--Accusations portées contre le duc de Norfolk et
    contre Marie Stuart.


     AU ROY.

Sire, ayant envoyé demander audience à la Royne d'Angleterre sur
l'ocasion des choses que, le Xe de ce moys, Vostre Majesté m'a mandé
de tretter avec elle concernans la Royne d'Escoce et son royaulme, et
ayant, par mesmes moyen, escript à milord de Burgley, icelluy de
Burgley, de soy, m'a respondu plusieurs choses assez gracieusement, et
a curieusement leu l'extraict d'une aultre lettre que la Royne
d'Escoce m'avoit escripte; lequel j'ay desiré qu'il le vît bien au
long, parce que les raysons et justiffications de tout ce qu'on impute
à ceste pouvre princesse y sont fort bien et fort sagement déduictes,
et a communiqué, à mon instance, le dict extrêt à sa Mestresse, et luy
a aussi monstré ma lettre avec les poinctz raysonnables que je y
requiers.

Laquelle a esté longtemps à dellibérer sur le tout avecques luy, et
puys m'a faict mander par luy mesmes qu'elle se trouvoit de longtemps
si offancée de la Royne d'Escoce, et les récentes injures, qu'elle
vériffioit à ceste heure contre elle, luy renouvelloient si fort la
playe, qu'elle en avoit au cueur, qu'elle ne pouvoit plus comporter
qu'on luy parlât, en façon que ce fût, ny d'elle ny de ses affaires,
et s'esbahyssoit assez comme je les voulois mesler avec ceulx de
Vostre Majesté; et de tant qu'elle jugeoit bien que le pacquet, que
vous m'aviez dépesché du Xe de ce mois, ne pouvoit estre d'aulcune
chose, qui eust esté négociée pendant que Mr de Foix estoit icy, parce
qu'il estoit encores en chemin, affin de n'en ouyr point parler
d'aultre, elle me prioit de temporiser mon audience jusques à ce que
j'eusse encores receu ung aultre pacquet, et qu'elle avoit mandé à son
ambassadeur vous dire, Sire, qu'elle n'avoit rien faict en l'endroict
de la Royne d'Escoce, ny des siens, qui ne fût avecques honneur, avec
debvoir et avec rayson, et qu'après que vous l'auriez ouy là dessus,
elle espéroit que vous demeureriez bien contant: me voulant bien dire
icelluy de Burgley, comme de luy mesmes, que de rien, que je sceusse
proposer à ceste heure pour la dicte Royne d'Escoce ny pour les
Escouçoys, je n'en raporterois aulcune meilleure responce que celle
là; et qu'au regard des dicts Escouçoys, toutz les principaulx d'entre
eulx se trouvoient desjà si unys à recognoistre l'authorité de leur
jeune Roy que ce seroit troubler leur estat, si l'on s'y opposoit, et
que, si Vostre Majesté vouloit, à ceste heure, soubstenir le duc de
Chastellerault et le comte d'Honteley, qui seuls meintennoient le
party de la Royne d'Escoce, vous vous monstreriez ennemy du repoz
public du pays.

Il ne me deffault, Sire, que leur pouvoir bien répliquer à toutes ces
responces; mais, parce que je ne serois ouy bien à ceste heure, encor
que je parlasse en vostre nom, je ne veulx tant préjudicier à la
grandeur et dignité d'icelluy que de l'employer en vain, et pourtant
je ne m'advanceray de plus en parler, jusques à ce que Vostre Majesté,
après avoir ouy le Sr de Valsingam, m'ayt commandé sa plus ample
vollonté là dessus.

Cependant, Sire, j'entendz que le comte de Mar, par le confort de
ceste princesse, a accepté la régence du pays, et qu'il a esté
confirmé à icelle par l'assemblée du parlement qui estoit lors à
Esterlin, dont, incontinent après, il a faict exécuter à mort deux de
ceulx qui se sont trouvez coulpables de l'entreprinse du dict
Esterlin; lesquelz ayant confessé qu'ilz avoient esté à ce induictz
par les Amilthons pour faire mourir le comte de Lenoz, en revenche de
l'archevesque de St André, icelle assemblée, tout d'ung consentz, a
renouvellé leur sèrement de vanger, contre les Amilthons et contre le
comte d'Honteley, la mort du feu Roy d'Escoce et des deux derniers
régentz. Et suys adverty, Sire, que la Royne d'Angleterre a envoyé
faire de fort grandes offres au dict de Mar, jusques à luy promettre
armée pour assiéger Lillebourg, et que cependant elle luy fornyra la
soulde de cinq cens hommes, et que mesmes il semble qu'elle fera
couler iceulx cinq centz hommes de Barvyc à Esterlin à la file, affin
qu'elle employe son argent à la soulde des siens, et que ce luy soit
aultant de pied en l'Escoce, ne faisant doubte que ceulx de
Lillebourg, s'ilz ne sentent bientost quelque rafreschissement, qu'ilz
ne se trouvent en une fort grande extrémité. Et de tant que, par la
déposition du filz du comte Dherby et de ceulx qui sont prisonniers
avecques luy, il semble qu'on tire quelque indice de certaine
dellibération qui avoit esté faicte d'enlever la Royne d'Escoce hors
des mains du comte de Cherosbery, et de la conduyre en Galles pour la
proclamer Royne d'Angleterre, et qu'à cella le duc de Norfolc ayt esté
consentant, il n'est pas à croyre combien la Royne d'Angleterre
s'esforce de le faire meintennant bien sentyr à toutz deux; mais l'ung
et l'aultre, à ce qu'on dict, s'en justiffient fort bien, et croy qu'à
ceste heure ce qui nuict le plus au dict duc est la privaulté qu'on se
souvient que Ridolfy a heue en sa mayson et en celle du comte
d'Arondel, pendant qu'il a esté par deçà; duquel Ridolfy l'on a fort
suspect son voyage de Rome à Madry, et le séjour qu'il faict, de
présent, en la cour d'Espaigne. Sur ce, etc.

     Ce XXVIe jour de septembre 1571.



CCVIIIe DÉPESCHE

--du dernier jour de septembre 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais par ung gentilhomme escouçoys._)

  Dépêche de Walsingham.--Réception faite par le roi à l'amiral
    Coligni.--Mission de Quillegrey en France et en
    Allemagne.--Négociation des Pays-Bas.--Combat devant Douvres
    entre la flotte du duc d'Albe et celle du Prince
    d'Orange.--Nouvelles d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, arrivant la Royne d'Angleterre, le XXVIe de ce moys; à
Richemont, elle y a achevé son progrez de ceste année, et y est
encores, et dict on qu'elle y fera assés long séjour, non sans qu'elle
ayt desjà assés souvant souhayté de sçavoir si Mr de Foix estoit
arrivé devers Voz Majestez Très Chrestiennes, et si elles demeuroient
bien satisfaictes des responces qu'elle a faictes à luy et à moy, mais
son ambassadeur luy a escript, du XVe du présent, qu'il n'estoit
poinct nouvelles de son retour, et mesmes luy a l'on asseuré qu'il
estoit encores le XVIIIe à Paris, de quoy elle a monstré n'estre trop
contante. Icelluy sieur ambassadeur, à ce que j'entendz, luy a fort
curieusement mandé, du dict quinziesme, la réception de monsieur
l'Admyral jusques à luy expéciffier que vous lui avez dict, Sire,
qu'il fût aultant bien venu que gentilhomme qui soit arrivé en vostre
court despuys vingt ans; et que la Royne, vostre mère, luy avoit faict
l'honneur de le bayser; et que vous l'aviez mené en la chambre de
Monseigneur vostre frère, qui se trouvoit ung peu mal disposé, où le
mariage de Madame avec Monsieur le Prince de Navarre avoit esté
conclud, et la paciffication de vostre royaulme de plus en plus
confirmée; et que, incontinent après, vous aviez dépesché Mr de Biron
devers la Royne de Navarre, laquelle, avec le dict Prince, son filz,
estoient allez aulx beins de son pays de Béarn. Choses que les aulcuns
d'icy ont heu assés agréables, mais il y en a plusieurs qui n'en ont
monstré aulcun semblant de plésir, et ont dict tout hault qu'il estoit
à craindre que l'accommodement des affaires de la France et le trop
bien asseuré repoz d'icelle ne fût le travail et le trouble
d'Angleterre.

A mandé davantaige le dict sieur ambassadeur que le propos du mariage
de la Royne, sa Mestresse, avecques Monsieur estoit aussi bien subject
à mutation par dellà comme icy, non sans qu'il l'eust assés de
longtemps préveu, et qu'il n'eust descouvert d'où procédoit
l'altération; néantmoins que Voz Majestez Très Chrestiennes, et Mon
dict Seigneur, demeurez en la meilleure disposition du monde pour
establyr une bien estroicte amytié et intelligence avec la Royne, sa
Mestresse; et que, mesmes le dernier escript, qui avoit esté envoyé
d'icy, vous avoit assés contantez, et qu'à cest effect il desiroit que
quelcun de ce costé, personnaige bien choysy, fût bientost envoyé
devers Vostre Majesté.

Et semble, Sire, que la dépesche, que la dicte Dame a despuys faicte à
son dict ambassadeur, du XXe de ce moys, tende à estre esclarcye
qu'est ce qui aura résulté du dict escript et du rapport de Mr de
Foix, et comme sera receu quelcun des siens, si elle l'envoye par
dellà, et aussi pour vous toucher aulcunes choses du faict de la Royne
d'Escoce et du duc de Norfolc; mais, quant à ces deux derniers
poinctz, j'espère, Sire, que vous aurez esté assés préparé d'en
respondre au dict ambassadeur, s'il vous en est venu parler, sellon le
discours que je vous en ay faict en mes deux précédantes dépesches,
sans qu'il soit besoing de vous en faire icy plus de mencion;
seulement je adjouxteray à ce pacquet l'original d'une lettre et
l'extrêt de deux chiffres, que j'ay receu de la Royne d'Escoce,
despuys qu'elle est resserrée, par où Vostre Majesté verra ce qu'elle
pense estre très nécessaire de faire promptement pour elle et pour les
affaires de son royaulme.

J'entendz que le Sr de Quilegrey s'apreste pour aller sollager le Sr
de Valsingam, qui a mandé se vouloir faire curer de certaine
difficulté d'uryne qui le travaille fort, où il dict avoir besoing
d'ung séjour de trois moys; et semble qu'avec l'ocasion de ce voyage
l'on en dresse ung aultre, pour le dict Sr de Quillegrey, d'aller, au
partir de France, devers les princes protestans en Allemaigne, dont ne
sera que bon de l'observer ung peu sur ce qu'il négociera, pendant
qu'il sera en vostre court. Il est venu responce de Bruxelles comme le
Sr Thomas Fiesque estoit arrivé devers le duc d'Alve le XVe de
septembre, et qu'on espéroit qu'il seroit bientost remandé par deçà
avec ample pouvoir et ratiffication sur tout ce qui a esté tretté de
l'accord des merchandises; dont sera besoing, Sire, qu'à ceste heure
vous soyez adverty du dict Bruxelles de ce que pourrez desirer
entendre de plus en ceste affaire. L'admyral de Flandres, avec bon
nombre de navyres de guerre, est venu combattre et chasser, par deux
foys, les vaysseaulx du prince d'Orange jusques à la bouche du port de
Douvre, et, sans l'artillerye du chasteau et du balouvart du dict
Douvre, qui a tiré contre luy, il les eust poursuyviz jusques dans le
mesmes port. L'on me vient de dire tout présentement que ceulx
d'Esterlin en Escoce ont mandé, de toutes partz, à ceulx de leur party
qu'ilz les viennent trouver, ce premier jour d'octobre, avec leurs
armes et vivres pour quarante jours, affin d'aller assiéger
Lillebourg. Sur ce, etc.

     Ce XXXe jour de septembre 1571.



CCIXe DÉPESCHE

--du VIe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr Bernardo Gary._)

  Procédure contre le duc de Norfolk.--Arrestation du comte
    d'Arondel.--Lord de Lumley mis à la Tour.--Nouvelles
    d'Écosse.--Nécessité d'envoyer des secours dans ce pays.


     AU ROY.

Sire, il n'y a rien en quoy la Royne d'Angleterre et les seigneurs de
son conseil facent, à ceste heure, plus grande dilligence que de
s'esclarcyr des souspeçons qu'ilz ont conceues contre le duc de
Norfolc et contre d'aultres seigneurs de ce royaulme, et, pour cest
effect, ilz en ont faict appeller aulcuns des principaulx en ceste
court, où ayantz desjà le comte d'Arondel et milord de Lomeley, son
beau filz, compareu des premiers, l'arrest a esté commandé au dict
comte avec gardes en sa mayson, et l'on a miz son beau filz dedans la
Tour. Il se présume qu'il en prendra de mesmes à ceulx qui s'atandent
icy bientost, car la dicte Dame est fort animée contre eulx, et milord
de Burgley s'y monstre bien ardent; mais le comte de Lestre a trouvé
moyen, sur ceste première fureur, de s'absanter en sa mayson de
Quilingourt, où il est encores de présent, et n'y a chose qui se
monstre plus aparantment à ceste heure en ce royaulme que la division
pleyne de peur et de dangier. La dicte Dame faict haster la cuillette
des deniers qui luy ont esté ottroyez par son parlement, et, oultre
cella, elle faict, despuys huict jours, travailler secrectement à la
monoye pour convertyr les réalles d'Espaigne, qui sont dans la Tour,
en monoye d'Angleterre. Elle persévère toutjour en ung apparant desir
de conclurre, par ung ou aultre moyen, une bien estroicte intelligence
avec Vostre Majesté; et quant, sur la première vostre dépesche que je
recepvray, je l'yray trouver, je vous manderay incontinent, Sire, ce
que j'en auray plus expressément cogneu. Cependant le Sr de Quillegrey
s'apreste pour aller sollager le Sr de Valsingam, et l'adviz, qu'on
m'avoit desjà donné, qu'il passeroit puys après en Allemaigne m'a esté
de rechef confirmé, et qu'il a charge de pratiquer en l'ung et
l'aultre pays des intelligences, et qu'il porte procuration en forme
pour conclurre la ligue avec le comte Pallatin, le marquis de
Brandebourg, le Lansgrave et aultres princes protestans: en quoy sera
bon, Sire, que Vostre Majesté face prendre garde comme les choses
passeront.

Au surplus, Sire, les choses d'Escoce sont aulx termes que je vous ay
escript du dernier du passé, que ceulx d'Esterlin ont mandé toutz
ceulx de leur party pour aller assiéger, au premier du présent, ceulx
de Lillebourg, lesquelz ilz ont desjà envoyé sommer. L'on est après
icy à faire une dépesche aus dicts d'Esterling, et y a aparance qu'il
leur sera promptement envoyé de l'argent, et encores ay je quelque
adviz, de fort bon lieu, qu'on prépare d'y envoyer des forces par
prétexte de revencher la mort du comte de Lenoz: à quoy semble, Sire,
qu'il est temps d'y remédier. La Royne d'Angleterre, au commancement
de septembre, avoit escript au comte de Lenoz de faire en sorte que
ceulx de son party vollussent adresser une remonstrance à elle,
signée de leurs mains, par laquelle ilz luy signifiassent que les
grandz troubles et divisions, qui continuoient en leur pays, et ceulx
qui aparoissoient en Angleterre, procédoient de l'opinion en quoy elle
entretenoit le monde de vouloir restituer la Royne d'Escoce, et que,
tant qu'elle la tiendroit en son royaulme, la dicte opinion ne
cesseroit, et en demeureroient ceulx qui s'esforcent de relever son
authorité toutjour en quelque espérance, chose qui estoit de très
grand préjudice aulx deux royaulmes; et, de tant qu'il y avoit desjà
ung Roy légitimement estably en la place d'elle, par la propre
dimission qu'elle en avoit faict, qu'ilz la vollussent suplier de
remettre la personne de la Royne d'Escoce en leurs mains pour ordonner
d'elle, et de son entretennement, sellon que les Estatz du pays
estimeroient se debvoir faire, soubz bonne seurté qu'ilz donroient
ordre qu'elle ne peult mouvoir aulcune chose, en l'ung ny l'aultre
royaulme, au préjudice du repos public. Lesquelles lettres estant
arrivées à Esterling après la mort du comte de Lenoz, elles ont esté
leues en l'assemblée des aultres seigneurs qui s'y sont trouvez, et
leur responce est meintenant arrivée; mais je ne sçay encores ce
qu'elle contient. Sur ce, etc. Ce VIe jour d'octobre 1571.



CCXe DÉPESCHE

--du Xe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience.--Proposition faite dans le conseil de rompre la
    négociation avec la France pour rechercher l'alliance
    d'Espagne, ou former une ligue avec les protestans
    d'Allemagne.--Efforts de l'ambassadeur pour ramener la reine à
    l'alliance de France.--Secours qu'elle se propose d'envoyer en
    Écosse.


     AU ROY.

Sire, parce que la Royne d'Angleterre n'avoit peu assés bien
comprendre, par les dernières lettres de son ambassadeur, si le succez
de la négociation de Mr de Foix avoit bien ou mal satisfaict Voz
Majestez Très Chrestiennes, et craignant que plustost il vous en
restât de l'offance que du contantement, et que d'ailleurs les choses
du dedans de son royaulme la tenoient en suspens, et celles d'Escoce
la pressoient d'y faire quelque résolution, elle a différé de me
donner audience trois jours entiers; et, à chacun des dicts jours,
elle a tenu conseil sur le party qu'entre ces difficultez luy seroit
plus expédiant de prendre pour mettre elle, son estat et ses affaires,
en seurté, inclinant la dellibération des siens tantost à se munyr
d'une bonne ligue avec Vostre Majesté, tantost de retourner à celle
desjà faicte de tout temps avec le Roy d'Espaigne, en ostant seulement
ce peu d'espines et de différans qui y sont survenuz de peu de jours
en çà, tantost à conclurre celle dont elle est recerchée des princes
protestans. Et est certain, Sire, que, quoy que la segonde luy fût
suspecte et la troisiesme pleyne de grandz frays, néantmoins,
craignant que les difficultez de ces responces sur l'accord de
l'exercice de la religion pour Monsieur et les choses d'Escoce, ne
luy fissent empeschement de parvenir à la première avec Vostre
Majesté, ou que desjà vous fussiez bien irrité contre elle, elle a
esté sur le poinct de se résouldre à la conclusion de l'une des
aultres deux, et, possible, à toutes les deux ensemble; mais elle a
trouvé bon que premièrement je soys allé parler à elle.

Qui a esté cause, Sire, qu'ayant heu sentiment de cella, et
cognoissant le desir de Voz Majestez en cest endroict, j'ay employé
les mercyementz et les honnestes propos des lettres de Voz Majestez et
de celle de Monseigneur, du XXVIIe du passé, à disposer ceste
princesse, le mieulx que j'ay peu, pour la faire bien espérer de vous
trois et de toute la France, vous suppliant très humblement, Sire, me
pardonner, si je me suys dispencé d'accommoder ung peu les dicts
propos à ce que j'ay estimé pouvoir plus contanter la dicte Dame et
les siens, sans toutesfoys que je me soys advancé de rien promettre,
et seulement par l'expression dont je luy ay usé, le plus vifvement
qu'il m'a esté possible, de vostre droicte intention vers elle, et
comme, pour la diverse interprétation que pouvoient recepvoir ses
articles, vous n'aviez encores vollu asseoir aulcun certain jugement
sur iceulx, ains vous entreteniez en vostre première bonne espérance,
attandant celluy des siens, que Mr de Foix vous avoit asseuré qu'elle
vous dépescheroit; lequel vous me mandiez qui seroit le bien venu et
seroit receu avec aultant de faveur que de nulle aultre part qui vous
en peult estre envoyé de la Chrestienté; et que, non seulement vous
luy presteriez l'audience, mais le cueur et l'affection, en tout ce
qu'il vous vouldroit proposer de la part d'elle pour vous esclarcyr
de ce présent propos, et pour impétrer toutes aultres choses que
honnorablement elle vouldroit desirer de vostre amytié.

Il est advenu, Sire, que la dicte Dame, goustant cella, a pour ce coup
interrompu l'instante conclusion des aultres intelligences, et les a
mises en suspens, attandant si elle se pourra accorder à la vostre,
et, dans deux ou trois jours, que Mr le comte de Lestre et milord de
Burgley viendront en ceste ville, elle me fera plus amplement entendre
de son intention, et de la résolution qu'elle aura prinse si elle
envoyera quelcun des seigneurs de son conseil, ou non, devers Vostre
Majesté; en quoy je feray, Sire, tout ce qu'il me sera possible que ce
soit milord de Burgley, et cependant j'entendz que le Sr de Quillegrey
s'acheminera pour aller sollager Mr de Valsingam, ne voulant obmettre,
Sire, de vous dire que j'ay trouvé la dicte Dame fort résolue
d'oprimer, aultant qu'elle pourra, l'authorité de la Royne d'Escoce et
de ceulx qui tiennent son party; et croy que, si mes propos ne l'ont
ung peu destournée, qu'elle a desjà faict estat d'envoyer secours à
ceulx d'Esterling et mesmes de faire entrer des forces en Escoce, par
prétexte que les Escouçoys de la frontière, avec quelques fuytifz de
ce royaulme, sont, à ce qu'elle m'a dict, despuys quinze jours venuz
courir et piller sa frontière. Sur ce, etc. Ce Xe jour d'octobre 1571.



CCXIe DÉPESCHE

--du XVe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)

  Affaires d'Écosse.--Nouvelles instances en faveur de Marie
    Stuart.--Déclaration de l'ambassadeur que Lislebourg est placée
    sous la protection du roi.--Résolution prise par Élisabeth
    d'envoyer un message en France.--Justification de l'ambassadeur
    au sujet des plaintes faites contre lui par
    Walsingham.--Négociation du mariage du duc d'Anjou.--Danger
    qu'il y aurait à faire la proposition du mariage pour le duc
    d'Alençon.


     AU ROY.

Sire, je n'ay jamais porté moins de respect à la Royne d'Angleterre ez
propos que j'ay heu à luy tenir, despuys que je suys en ceste charge,
que si ce eust esté à Vostre mesmes Majesté, laquelle, après celle de
Dieu, je suys tenu et la veulx honnorer et révérer plus que nulle de
ce monde; et pourtant ne craignez, Sire, que la façon et les termes,
dont je luy useray sur le faict de la Royne d'Escoce et des Escouçoys,
la puyssent offancer, mais c'est qu'elle veult bien fort que vous ayés
ceste matière, laquelle luy est infinyement à cueur, pour tousjour
délayssée, et faict semblant de trouver mauvais que vous luy en faciez
parler, bien que, en effect, elle et les siens m'advouhent souvant que
voz instances là dessus ne sont que très raysonnables, et qu'il n'est
possible d'y aller plus modestement, ny avec plus d'observance de
l'amytié de la Royne d'Angleterre, que vous faictes; et est à
craindre, Sire, veu l'estat où est la Royne d'Escoce et celluy de son
royaulme, qu'on y souspeçonne plustost du deffault que de l'excez.
Vray est que je sçay bien que ceste vostre persévérance, qu'avez
monstrée par moy vers vostre alliée et vers voz alliez, faict que la
Royne d'Angleterre desire plus ardentment vostre alliance, et de
contracter une bonne intelligence avec Vostre Majesté. Je vous ay
desjà, Sire, assés au long exprimé par mes précédantes lettres comme,
sur les trois poinctz que j'ay requiz à ceulx de ce conseil, (de
n'estre rien innové au trettement de la Royne d'Escoce, de me donner
satisfaction des deux mil escuz, et de vouloir entendre à quelque bon
expédiant pour la paciffication des Escouçoys), ilz m'avoient
respondu, tout à ung mot, que, pour ceste heure, la Royne, leur
Mestresse, ne vouloit entendre à rien de tout cella, et qu'elle en
feroit satisfaire Vostre Majesté par son ambassadeur.

Despuys, j'ay esté adverty qu'elle a despesché en dilligence le
capitaine Caje au mareschal de Barvyc pour le faire aller devers ceulx
de Lillebourg, affin de les exorter à se réunyr à l'obéissance de leur
jeune Roy avec ceulx d'Esterlin, ou elle leur déclairoit que, sans
respect de qui que ce fût au monde, elle envoyeroit ses forces par
dellà pour les y renger; et, sur ce, avoit esté desjà faict icy une
création de capitaines et ung despartement de charges sur les forces
de terre, et préparé vivres pour avitailler deux grandz navyres, et
douze centz hommes pour trois moys par mer, et, d'abondant, qu'on
faisoit préparer le chasteau de Herfort pour y remuer la Royne
d'Escoce et bailler la garde d'elle à ser Raf Sadeler, qui n'est du
nombre des comtes, ny des barons du royaulme, avec très grand
souspeçon de mauvais trettement à la personne, et, possible, à la vie
de ceste princesse. Dont j'ay estimé, Sire, qu'il convenoit à vostre
réputation et au bien de vostre service que je disse aulx seigneurs de
ce conseil que la bonne foy ne comportoit que la Royne, leur
Mestresse, d'un costé, monstrât de desirer vostre amytié, et que, de
l'aultre, elle vous fît injure, car elle sçavoit que la Royne d'Escoce
estoit vostre belle sœur; et que je leur déclaroys tout ouvertement
que vous aviez receu Lillebourg et ceulx qui sont dedans à vostre
protection, par ainsy, je les prioys que, en l'endroict d'elle et
pareillement d'eulx, il fût uzé de quelque respect pour l'amour de
vous.

A quoy, pour le regard de la dicte Royne d'Escoce, ilz ne m'ont donné
meilleure satisfaction que de m'alléguer plusieurs occasions d'offance
que la Royne d'Angleterre prétend contre elle, et qu'on vous fera une
telle déclaration de ce qu'elle avoit projetté de faire, pour se
soustraire de vostre alliance, que vous n'aurez plus ocasion d'avoir
soing, ny souvenance d'elle; et, au regard des Escouçoys, ilz m'ont
respondu qu'ilz feront en sorte que la Royne, leur Mestresse, y
procèdera, le plus qu'il sera possible, sellon vostre desir et
intention; et sur le reste de la négociation que j'ay continué avec
eulx, despuys ma dernière audience, ilz m'ont résoluement asseuré que
la dicte Dame envoyera bientost ung principal seigneur de ce conseil
devers Vostre Majesté. Et je pense avoir desjà tant faict, Sire, que
ce sera milord de Burgley, mais quant j'en seray encores plus certain,
et que je sçauray le temps de son partement, j'en advertiray en
dilligence Vostre Majesté, ayant opinion que de son voyage et de ceste
sienne commission a de résulter tout l'effect de ce que pouvez espérer
de ceste princesse et de ce royaulme. Sur ce, etc.

     Ce XVe jour d'octobre 1571.


   A la lettre, que Vostre Majesté a escripte à la Royne
   d'Angleterre pour le passeport de Mr de Glasco, il m'a esté
   respondu qu'en façon du monde elle ne veult qu'il viegne en
   Angleterre.


     A LA ROYNE.

Madame, j'ay fort curieusement considéré les propos qui ont esté
tenuz, entre Vostre Majesté et l'ambassadeur d'Angleterre, sellon
qu'ilz sont fort bien et fort dilligentement recueilliz, en la lettre
qu'il vous a pleu m'escripre du XXVIIIe du passé. Et, pour le regard
de ce qu'il a commancé de vous faire quelque pleinte de moy, je sçay,
Madame, que je vous ay ordinairement randu ung si véritable et si
particullier compte, de tout ce que j'ay dict et négocié par deçà,
qu'il ne vous a peu dire rien de nouveau, aussi ne veulx je faillyr de
remercyer très humblement Vostre Majesté pour la favorable responce
que luy avez faicte de la bonne opinion, en quoy il playt au Roy et à
vous me tenir, laquelle me suffit pour l'entière justiffication de mes
actions, qui ne sont vouez qu'au seul service de Voz Majestez; et
j'espère, Madame, que, dans peu de jours, vous l'ouyrez parler en
aultre façon de moy, sellon que la Royne, sa Mestresse, et ses deux
principaulx conseillers m'ont dict, touchant l'inquisition qu'ilz
avoient faicte de moy à cause de ces deux mil escuz, qu'il n'a esté
trouvé que j'aye jamais faict ny dict chose, en ceste charge, qui ne
soit bonne et honneste. Il est vray, Madame, que j'eusse bien vollu
qu'il vous fût souvenu de luy parler du dict argent en la façon que
auparavant j'en avois escript, mais cella se pourra rabiller la
première foys que luy donrez audience, et suys très ayse que luy ayez
ainsy sagement et vertueusement respondu, comme avez faict, touchant
la Royne d'Escoce, affin qu'en la manière de procéder, dont l'on use
icy contre elle et contre les Escouçoys, l'on y aille plus réservé. Et
quant au propos du mariage, si j'eusse heu vostre lettre avant aller
à l'audience, j'eusse suyvy exactement les termes d'icelle, tant y a
que je n'ay point outrepassé ceulx de la précédante dépesche du
XXVIIe: et est à considérer, Madame, qu'en telles matières, il se
trouve toutjour d'honnestes excuses et interruptions jusques à la
porte de l'esglize. Je crains seulement que ceste expression: «_de
vouloir avoir l'exercice public et libre de la religion_,» si le Sr de
Valsingam en escript par deçà, ne réfroydisse ou ceste Royne d'envoyer
devers Voz Majestez, ou milord de Burgley de faire le voyage; tant y a
que j'en mèneray la pratique ainsy soubdain et chauldement comme je
l'ay commancée. Et, au regard d'introduyre le segond propos de
mariage, il semble, Madame, qu'il sera beaucoup meilleur d'atandre à
le toucher sur quelque occasion des choses que milord de Burgley
pourra dire ou proposer par dellà, car je voys bien qu'il n'est
encores temps d'en parler icy; tant y a que, en ceste et aultres
particullaritez de vostre lettre, je métray peyne d'y observer le
temps et l'ocasion pour m'y conduyre tout ainsy qu'il vous playt me le
commander. Sur ce, etc. Ce XVe jour d'octobre 1571.



CCXIIe DÉPESCHE

--du XXe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer.)_

  Affaires d'Écosse.--Assurance donnée par Burleigh qu'Élisabeth a
    renoncé à user de rigueur contre Marie Stuart, et que tout
    envoi de secours en Écosse est suspendu.--Procédure contre le
    duc de Norfolk.--Arrestation de lord Coban.--Fuite du comte
    Derby.


     AU ROY.

Sire, d'avoir ainsy remonstré aulx seigneurs de ce conseil ce que je
vous ay mandé par mes précédantes, qu'il ne pourroit convenir à la
bonne foy de la Royne d'Angleterre qu'elle monstrât, d'ung costé, de
chercher vostre amytié, et que, de l'aultre, elle vous fît injure à
maltretter la Royne d'Escoce, qui est vostre belle seur, ou à faire
quelque entreprinse contre ceulx de Lillebourg, qui sont en vostre
protection, il est advenu qu'on ne parle plus de remuer la dicte Royne
d'Escoce au chasteau de Herfort, en la garde de ser Raf Sadeller, ny
de haster les préparatifz de guerre, bien qu'on les tient en suspendz,
contre ceulx de Lillebourg; lesquelz cependant, sellon les dernières
lettres de Barvyc, se meintiennent et dans leur place, et en la
campaigne, assés vigoreusement contre ceulx d'Esterlin, et font courir
le bruict que leurs gens de guerre sont payez pour huict moys. Et
parce que Vostre Majesté est très bien informée de l'estat de leurs
affaires par plusieurs de mes précédantes, et par la coppie de celles
que la Royne d'Escoce, et eulx mesmes et le Sr de Vérac m'ont
escriptes, je ne vous en ennuyeray icy de plus long propos; et
viendray à vous dire, Sire, sur la vostre du VIIe du présent, que je
ne puys que grandement louer la bonne résolution qu'avez prinse ez
choses que Mrs de Glasco et de Flemy vous ont remonstrées, lesquelles
j'ay aussi miz peyne, ces trois ans passez, lorsque je les ay veues
bien prez de leur ruyne, de les tenir toutjour les plus relevées que
j'ay peu, par la seule réputation de Vostre Majesté, et honneur de
vostre couronne, sans permettre qu'elles vous ayent mené à la
nécessité d'envoyer des forces par deçà la mer.

Et à ceste heure, Sire, il semble que, quant aulx deux milordz de
Flemy et de Leviston, et George de Douglas, que Vostre Majesté fera
fort bien de les renvoyer toutz trois gracieusement expédiez par
dellà, et encores quelque nombre de ces Escouçoys qui sont en France
avecques eulx, qui soient cogneuz affectionnez à vostre service, avec
des lettres aulx aultres seigneurs escouçoys, tant de l'ung que de
l'aultre party, pour les exorter à ung bon accord entre eulx, et leur
prescripre quelque forme sellon vostre intention, à la conservation
non seulement de eulx toutz, mais nomméement du petit Prince et du
repos public, et tuition de tout le pays soubz vostre protection, avec
quelques deniers cependant, et quelques armes et monitions aus dicts
de Lillebourg, lesquelz font ouverte profession de suyvre vostre
party; et asseurer iceulx de Flemy et Leviston que la Royne
d'Angleterre n'envoyera aulcunes forces en Escoce, sellon que vous y
avez desjà pourveu, et que, au cas qu'elle entrepreigne de le faire,
que vous vous y opposerez, et ne leur deffauldrez de vostre opportun
et suffizant secours pour bien luy résister; vous suppliant très
humblement, Sire, ne leur déclairer, ny à nulz aultres, rien plus
avant de vostre intention en cest endroict, affin que, ne perdans
espérance, ilz ne layssent aller les choses à la dévotion des Anglois,
ou n'appellent une garnyson d'Espaignolz à Lillebourg; qui tourneroit,
et l'ung et l'aultre, à la diminution de vostre réputation en toute
ceste isle, et, possible, à ung grand regrect, quelque matin, à Vostre
Majesté, veu l'estat des choses de deçà, de n'y avoir aultrement
pourveu; joinct que ceulx cy m'ont desjà donné parolle, qu'en toutz
ces affaires des Escouçoys, il y sera procédé sellon vostre desir et
intention.

Aulcuns estiment, Sire, que si vous faictes meintenant passer ung
personnaige de qualité en vostre nom par dellà, qu'il y pourra réduyre
grandement les choses à vostre dévotion, et ne voyent pas que pour
cella, la Royne d'Angleterre vous doibve moins recercher d'amytié,
ains possible beaucoup davantaige; et, en tout évènement, vous avez
tant d'obligation et de droict d'en user ainsy qu'elle ne pourra,
sinon à tort, se pleindre de vous, si vous le faictes, et luy en
respondrez toutjour avec satisfaction.

Le Sr de Quillegrey est, d'heure en heure, prest à prendre la poste;
et la résolution aussi d'envoyer un seigneur de ce conseil, mais non
encores lequel, continue: dont le retardement des deux dépesches vient
de l'ordinaire ocupation où ceulx du dict conseil sont, despuys le
matin jusques au soir, à vaquer contre le duc de Norfolc et contre
ceulx qu'ils prétendent avoir esté de la conjuration d'introduyre le
duc d'Alve et les Espaignolz en ce royaulme; et pourrez, Sire, juger
par l'escript que j'ay adjouxté icy, (lequel a esté curieusement
escript et dilligentment inprimé, et non seulement exposé en vante,
mais ont esté ordonnez personnaiges de qualité pour l'aller lyre et
notiffier ez lieux publiques de ceste ville, et par tout le pays), en
quelle perplexité est cest estat; car encores qu'il ne s'y parle que
du dict duc, affin de le jetter hors de la faveur du peuple qui l'ayme
et regrette infinyement, les souspeçons ne layssent pourtant d'estre
fort véhémentes au cueur de ceste princesse et de ceulx de son conseil
contre plusieurs aultres grandz de ce royaulme; et desjà millord Coban
est miz en arrest, comme ayant esté de l'intelligence, et ayant
offert, à ce qu'on dict, quelcun des cinq portz dont il est gardien,
pour servyr à la descente des dicts Espaignolz; et sa femme est hors
de court, et ung de ses frères miz à la Tour. L'on dict que le comte
Dherby a respondu que la Royne se debvoit contanter d'avoir deux de
ses filz en ses prisons, sans y vouloir encores mettre le père,
vieulx et caduc, et que pourtant elle l'excuse, si, en lieu de la
venir trouver, il se retire en son isle de Man. Le comte de
Cherosbery, ayant senty qu'on vouloit tirer la Royne d'Escoce hors de
ses meins, est en son cueur fort malcontant. Les seigneurs catholiques
sont observez en leurs maysons, et est l'on après à changer les
officiers et gardes des portz. L'on renforce les guetz, de jour et de
nuict, par ceste ville, et par les aultres principaulx lieux du
royaulme, et sur les chemins, de sorte qu'il ne se voyt que frayeur et
espouvantement de toutz costez, et ceulx qui font les procédures ne
monstrent avoir moins de peur que ceulx contre lesquelz on les faict.

Il y a dangier que, soubz colleur des choses d'Escoce, ceste princesse
ne face dresser une armée vers le North pour mieulx contenir son pays
par les forces qu'elle aura ensemble, et affin aussi de pouvoir mieulx
exécuter ses dellibérations contre ces seigneurs prisonniers, car l'on
dict qu'encor qu'il n'y ayt aulcune vériffication contre le dict duc,
et sinon quelques chiffres qui ne font probation, et qu'on luy ayt
vollu persuader de se soubmettre à la mercy de la Royne, et qu'il ayt
respondu qu'hormiz de trayson et d'avoir jamais rien attempté contre
sa princesse, ny contre cest estat, ny contre les loix du royaulme,
ausquelz cas il ne reffuze aulcun rigoureux jugement, qu'il est, quant
au reste, très contant de se soumettre vollontiers à la mercy et bonne
grâce de la dicte Dame, que, néantmoins, aulcuns de ses conseillers
sont si anymez contre luy qu'il est en ung très manifeste dangier de
sa personne, de sa vie et de ses biens. Sur ce, etc.

     Ce XXe jour d'octobre 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Tout présentement, je viens d'estre adverty qu'on a faict
   prisonnier et mené à la Tour le frère du comte de Rothes, lequel
   j'avois faict demeurer en ceste ville pour meintenir ung peu la
   négociation de la Royne d'Escoce; et, de tant qu'il allègue qu'il
   est à vostre service, gentilhomme de vostre chambre, et qu'il
   attandoit icy responce de Vostre Majesté touchant une sienne
   pention pour son entretennement, il vous playrra me commander si
   j'auray à faire instance pour sa liberté. Encores plus
   freschement, l'on me vient d'advertyr qu'on a ramené l'évesque de
   Roz en ceste ville pour le mettre dans la Tour, et luy a l'on
   desjà osté ses serviteurs.



CCXIIIe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

  Départ de Quillegrey pour suppléer Walsingham en France.--Objet
    particulier de sa mission.


     AU ROY.

Sire, enfin le Sr de Quillegrey a esté dépesché ce matin pour aller
résider quelque temps prez de Vostre Majesté pour les affaires de la
Royne d'Angleterre, pendant que le Sr de Valsingam, son ambassadeur,
se fera guéryr de son indisposition d'uryne à Paris; et parce que de
la première négociation, que le dict Sr de Quillegrey fera avec Voz
Majestez, a de résulter le meilleur et le principal effect des choses
qu'aviez à espérer de ce costé, tant de la dépesche du seigneur de ce
conseil qui le doibt bientost suyvre, et des conjectures, que estuy cy
pourra prendre de voz propos, si le voyage de l'aultre sera de quelque
effect, que pour descouvrir vostre intention sur les choses d'Escoce,
et veoir s'il vous en pourra tant dégouster qu'il les vous face avoir
pour délayssées, et aussi pour mesurer s'il y aura plus de seureté et
de proffict, pour sa dicte Mestresse, de s'appuyer sur vostre amytié
et intelligence que de retourner à celle d'Espaigne, ou à commancer
une nouvelle ligue avec les princes protestans, j'ay estimé, Sire,
estre nécessaire de vous dépescher en dilligence ung des miens affin
de vous faire entendre là dessus aulcunes choses qui semblent importer
beaucoup que vous les sachiez, premier que de parler au dict Sr de
Quillegrey. Duquel, au reste, Sire, pour l'asseurance qu'il me donne
de ses bons offices en ceste sienne commission, j'ay à vous randre ce
tesmoignage de luy, lequel Mr de Foix vous confirmera, qu'il faict
ouverte profession, après son naturel debvoir envers sa princesse et
son pays, de n'avoir nulle plus grande affection que de unyr elle et
icelluy à l'intelligence de Vostre Majesté et de vostre royaulme: qui
pourtant vous supplie très humblement, Sire, de le vouloir bien
recevoir. Et sur ce, etc. Ce XXIVe jour d'octobre 1571.



CCXIVe DÉPESCHE

--du XXVIe jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Lesley._)

  L'évêque de Ross mis à la Tour.--Ordre donné à tous les Écossais
    de quitter l'Angleterre.--Recommandation de l'ambassadeur en
    faveur du sieur de Lesley, écossais, qui a été mis en liberté,
    et retourne en France.


     AU ROY.

Sire, il n'a esté trouvé cause contre le Sr de Lesley, frère du comte
de Rothes, pour quoy l'on le deubt détenir en pryson, et pourtant,
après l'avoir interrogé d'aulcuns faictz de la Royne, sa Mestresse, et
du duc de Norfolc, il a esté miz en liberté; mais, deux jours après,
Mr l'évesque de Roz a esté examiné par les seigneurs de ce conseil,
qui l'ont fort pressé de confesser aulcunes choses qu'ilz luy ont
asseuré avoir esté desjà advouhées par le dict duc, lesquelles il leur
a fermement dényées: dont, sans avoir esgard à son privillège
d'ambassadeur, ny à son saufconduict, qui sont deux immunitez qu'il
leur a expressément alléguées, ilz l'ont envoyé à la Tour, avec
menaces de procéder contre luy comme contre ung particullier, et
d'estre miz à la torture; et que desjà la Royne, leur Mestresse, avoit
faict donner satisfaction à moy, vostre ambassadeur, sur les
remonstrances que je luy avois faictes pour sa liberté, et qu'elle en
envoyeroit satisfaire davantaige Vostre Majesté. Puys ont faict
commandement que toutz Escouçoys, sur peyne de pryson, heussent à
vuyder le royaulme dans quatre foys vingt quatre heures. A cause de
quoy, Sire, le dict Sr de Lesley va présentement trouver Vostre
Majesté pour vous remonstrer ces extrêmes rigueurs qu'on use à sa
Mestresse, à son ambassadeur et aulx Escouçoys, et en quel dangier
sont les affaires de son pays. Dont, de tant qu'il a esté toutjour
très loyal et fidelle subject à sa princesse, et qu'en particullier il
a l'affection fort bonne et droicte à vostre service, j'ay bien vollu,
Sire, par ce peu de motz très humblement le vous recommander, et vous
tesmoigner qu'il a, en plusieurs sortes, miz toute la peyne qu'il a
peu, tant qu'il a esté icy, de bien mériter de vostre service, et que
le bien et faveur que luy ferez y seront fort dignement employez. Il
vous veult supplier, Sire, que d'une pencion de douze centz {lt} que
Vostre Majesté luy a ordonné, il vous playse, tant pour les années du
passé et pour toutes celles à l'avenir, luy en faire délivrer mil
escuz, et il promect d'employer encores ceulx là à vous en faire
quelque notable service en son pays. Je luy ay advancé, pour le
pouvoir tirer hors d'icy, cinquante cinq escuz, comme encores je n'ay
peu, pour la réputation de Vostre Majesté, veoir passer aulcuns
aultres serviteurs de la dicte Dame, sans leur donner quelque moyen de
se conduyre. Et sur ce, etc. Ce XXVIIe jour d'octobre 1571.


   Le dict Sr de Lesley a meintenu la négociation de la Royne
   d'Escoce, tant qu'il a esté par deçà, et, s'il luy estoit permiz,
   à ceste heure qu'il n'y a point d'aultre ambassadeur, d'y pouvoir
   résider, j'estime qu'il y seroit utille; et je pourroys, par son
   moyen, éviter la jalouzie, que la Royne d'Angleterre prend, de me
   veoir parler pour la dicte Dame: dont, s'il vous playt, Sire,
   qu'il y retourne, il l'entreprendra vollontiers soubz le
   commandement de Vostre Majesté.



CCXVe DÉPESCHE

--du dernier jour d'octobre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr de Lunes._)

  Procédure contre le duc de Norfolk, l'évêque de Ross, et les
    autres seigneurs détenus.--Siège de Lislebourg entrepris par
    les comtes de Morton et de Mar.--Affaires
    d'Irlande.--Négociation des Pays-Bas.--Avis donné par
    l'ambassadeur d'Espagne qu'Élisabeth cherche à former une ligue
    avec les protestans d'Allemagne et de France.


     AU ROY.

Sire, despuys que le Sr de Quillegrey est party d'icy, les seigneurs
de ce conseil ont esté ordinairement à vacquer, plusieurs heures,
toutz les jours, à la Tour, contre le duc de Norfolc, et contre
l'évesque de Roz, et contre beaucoup d'aultres de la noblesse qui y
sont prisonniers, de sorte qu'ilz n'ont entendu en nul aultre négoce,
toutz ces jours passez, et n'est l'ellection de celluy d'entre eulx,
qui doit estre envoyé devers Vostre Majesté, encores faicte; ains
semble, Sire, qu'ilz la vont prolongeant pour attandre que succèdera
du siège de Lillebourg, car, si une foys l'Escoce vient à estre rangée
au poinct qu'ilz desirent, ilz espèrent pouvoir beaucoup plus à leur
advantaige par après négocier toutes choses avec Vostre Majesté, ou
bien s'en passer du tout, et se porter lors plus froydement à
recercher vostre amytié. J'avoys desjà bien senty, mais je l'ay, à
ceste heure, plus clèrement descouvert, que ce a esté en grand partie
par le pourchaz et instance de la Royne d'Angleterre que les comtes de
Morthon et de Mar ont mené leurs forces au Petit Lith pour assiéger
Lillebourg, ainsy que cet aultre escript, que je vous envoye, Sire,
avec la présente vous en fera foy. Sur lequel je veux seulement dire
que ne layssant la Royne d'Angleterre de faire, commant que soit,
toutjours ses affaires, avec quelque apparance d'observer et respecter
vostre amytié, qu'ainsy pouvez vous justement advancer les vostres, en
n'offanceant point la sienne.

Ceulx qui tiennent Lillebourg assiégé sont, à ce que j'entendz, en
nombre de quatre mil hommes, dont les neuf centz sont harquebouziers,
et ont sept pièces d'artillerie; sçavoir: deux collouvrines, deux
moyennes et deux pièces de fer de fonte, et ung faulconneau, mal
pourveuz, au reste, de oustilz et de gabions pour faire aproches. Les
assiégez font courir le bruict qu'ilz ont assez de vivres pour ung an
pour les hommes, et encores pour six mois pour leurs chevaulx, et que
leurs gens de guerre sont bien payez. Ilz ont quatre centz chevaulx,
qui font assés souvant des saillies, et les deux filz du duc de
Chastellerault sont en campaigne, qui assemblent gens; et le lair de
Fernyrsth en lève aussi quelques ungs en la frontière pour donner le
plus d'ennuy qu'ilz pourront à ceulx de dehors. Mercredy dernier,
milord de Housdon a esté envoyé en dilligence à Barvyc, et publie l'on
qu'il y va pour pourvoir que nul dangier n'advienne à ceste place par
la querelle de ceulx de la garnyson et des habitans, qui s'est
naguières suscitée entre eulx; mais, en effect, j'entendz que sa plus
expresse commission est d'avoir l'œil sur le siège de Lillebourg, et
de pourvoir aulx choses que les assaillantz pourront avoir faulte, et
mesmes leur faire couler secrectement quelques soldatz de Barvyc,
s'ilz en ont besoing. Ce que je vous suplie très humblement, Sire,
vouloir bien considérer.

Il se parle en ceste court de faire une brave entreprinse pour achever
l'entière conqueste d'Yrlande, et plusieurs jeunes gentilzhommes et
particulliers de ce royaulme s'y aprestent, leur ayant esté promiz que
ce qu'ilz subjugueront de pays sera à eulx, réservé seulement la
souveraineté et ung denier pour acre de terre à la Royne, leur
Mestresse; et semble que milord Sideney qui auparavant se monstroit
fort dégousté de la charge d'Yrlande, soit, à ceste heure, pour ceste
occasion, assés desireux d'y retourner.

Le Sr de Lumey faict toute la dilligence qu'il peult de recouvrer icy
équipaige pour se mettre en mer, et inciste fort que les vaysseaulx du
prince d'Orange puyssent avoir leur retrette, et recouvrer vivres, et
descharger leurs prinses par deçà, et qu'il sera baillé caution
d'indempnité en Allemaigne de tout le dommaige qui en pourra advenir à
ce royaulme. Le Sr Thomas Fiesque s'attend, d'heure en heure, en ceste
court, avec le pouvoir du duc d'Alve pour ratiffier l'accord de la
restitution des merchandises, et l'ambassadeur d'Espaigne, qui est
icy, lequel m'a convyé, despuys quatre jours en çà, en son logis, m'a
dict qu'il n'y restoit plus aulcune difficulté du costé du Roy, son
Maistre; et m'a dict davantaige estre bien adverty que la Royne
d'Angleterre persévère de vouloir conclurre sa ligue avec les princes
protestantz, tant d'Allemaigne que de France, et que ceulx cy
asseurent tout ouvertement que Vostre Majesté en sera bien contant. A
quoy je luy ay respondu que la dicte Dame la pourra bien conclurre
avec les Allemans, mais que Vostre Majesté gardera bien comme voz
subjectz n'en conclurront point avec elle, ny avec nul prince
estrangier, et que vous n'avez garde de laysser rien aller en cest
endroict, pourveu que vous le puyssiez empescher, qui puysse estre au
préjudice de la religion catholique, ny au dommaige de voz alliez et
confédérez; et que seulement vous desirez de bien conserver la paix de
vostre royaulme, et de soigneusement pourvoir qu'on ne la vous puysse
altérer. Sur ce, etc.

     Ce XXXIe jour d'octobre 1571.



CCXVIe DÉPESCHE

--du Ve jour de novembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  État de la négociation des Pays-Bas.--Conférence de l'ambassadeur
    et de Leicester.--Levée du siége de Lislebourg.--Explication
    que l'on doit donner en France sur l'argent destiné pour
    l'Écosse qui a été saisi.


     AU ROY.

Sire, j'ay esté convyé, comme de coustume, le XXIXe du moys passé, au
festin du maire de Londres de ceste année, et l'ambassadeur d'Espaigne
n'y a poinct esté, mais ouy bien le Sr de Suavenguem, depputé des
Pays Bas, auquel les seigneurs de ce conseil, qui s'y sont trouvez en
bon nombre, luy ont donné lieu fort honnorable devant eulx,
incontinent après moy, et luy ont faict fort grande caresse. J'ay
aprins, tant de luy que d'eulx, qu'ilz espèrent bientost l'entier
accord de leurs différans par l'arrivée du Sr Fiesque, lequel ilz
attendent, d'heure en heure, et ne sçavent que penser à quoy il tient,
despuys qu'ilz ont heu adviz que le duc d'Alve luy avoit délivré la
ratiffication des articles, qu'il ne soit desjà icy; et pensent
quelques ungs que le retardement vient de ce que le dict duc se sent
offancé de la publication des placartz, qu'on a naguières imprimez en
ceste ville, qui font expresse mention qu'il a aspiré à la rébellion
de ce royaulme; mais je ne pense pas que pour cella le dict accord
s'interrompe.

Le comte de Lestre m'a dict, en ryant, que la Royne, sa Mestresse,
délibéroit de me faire trois querelles, aussitost qu'elle me verroit:
la première, sur les deux mil escuz que je redemandois comme envoyez
par vostre commandement au Sr de Vérac, vostre agent en Escoce, là où
Voz Majestez Très Chrestiennes avoient respondu au Sr de Valsingam
qu'ilz estoient provenuz de l'arsevesque de Glasco, et ne
s'adressoient nullement à vostre agent; la segonde, que j'avoys retiré
le secrétaire de l'évesque de Roz en mon logis; et la troisiesme, qui
seroit la plus aspre, que j'avois trop plus instantment poursuyvy les
affaires de la Royne d'Escoce que je n'avois heu commandement de le
faire, et avoys toutjours trop plus parlé la part d'elle, que non paz
la sienne envers Voz Majestez.

A quoy j'ay respondu que la Royne, sa Mestresse, quant elle auroit
bien entendu comme le tout a passé, non seulement cesseroit me
quereller, mais me jugeroit avoir toutjour bien mérité de sa bonne
grâce, et que Voz Majestez la pouvoient encores satisfaire de la
première et de la dernière de ses dictes querelles, sachant
certainement que la responce, que vous aviez faicte à son ambassadeur,
ne contravenoit en rien, pour le regard de l'argent, à ce que, du
commancement, je leur en avois, à la vérité, racompté, et, s'il
playsoit à la dicte Dame vous en faire encores parler et faire
recercher de messieurs voz secrétaires des commandemens l'ordonnance
que j'en avois heue par voz précédantes dépesches, elle trouveroit n'y
avoir ny plus ny moins en cella que je luy en avois desjà dict; et,
quant au soing des affaires de la Royne d'Escoce, je craignois que le
Sr de Valsingam eust plus cogneu de courroux, en Voz Très Chrestiennes
Majestez, de ce que j'y avois esté froid et remiz, que non pour y
avoir excédé voz commandemens; que j'avoys toutjour procuré à la
Royne, sa Mestresse, plus qu'à nul prince, ny princesse de la terre,
l'amytié et bonne intelligence de Voz Majestez; bien estoit vray que
j'avois toutjours desiré que ce fût sans intéresser vostre grandeur,
ny diminuer rien de vostre réputation; et que, touchant le secrétaire
de Mr de Roz, que, à la vérité, il avoit esté en mon logis, comme les
aultres serviteurs de la Royne d'Escoce, mais toutz s'en estoient
despuys allez; et je ne sçavois, à présent, ou il estoit, dont s'ilz
le m'eussent demandé, quant il estoit icy, je n'eusse failly de le
leur exiber, pourveu qu'ilz m'eussent promiz de ne luy faire point de
mal; que je prenoys tant de confiance ez propres déportemens, dont
j'avois usé en ce royaulme, que j'oserois toute ma vie me présanter
fort franchement à la Royne sa Mestresse, et espérer toutjour sa
faveur et bon visaige; ce que si je ne pouvois obtenir, au moins ne
laysseroys je de l'avoyr par bons offices aultant bien mérité que
gentilhomme qui ayt jamais esté ambassadeur auprès d'elle.

Il m'a prié là dessus d'aller trouver la dicte Dame aussitost que
j'aurois nouvelles de Vostre Majesté, et que, ce pendant, elle auroit
faict l'ellection de celluy qu'elle vous veult dépescher, dont
desireroit que ce peult estre luy mesmes ou milord de Burlay, mais les
présens affaires de ce royaulme les empeschoient toutz deux;
néantmoins que, quel que se fût, j'en serois adverty incontinent, et
qu'il viendroit, puys après, et aulcuns du conseil faire ung jour de
bonne chère en mon logis.

Cependant, Sire, milord de Housdon a continué son voyage à Barvyc, et
j'entendz qu'il a esté mandé aulx recepveurs des quatre comtez plus
prochaines du dict lieu, d'y aporter les deniers du quartier
d'octobre, où nous sommes, ce qui me faict souspeçonner quelque levée
de gens et quelque entreprinse contre les Escouçoys; et desjà se parle
icy de l'arrivée de milord Dacres avec milord de Sethon en Escoce, ce
que je n'ay encores sceu de lieu assés bon pour le vous ozer asseurer.
Tant y a que, s'il est ainsy, ce sera une grande colleur aulx Anglois
d'envoyer forces de dellà contre ceulx qu'ilz tiennent pour rebelles;
et se parle aussi, Sire, que ceulx d'Esterlin ont levé le siège de
devant Lillebourg, et qu'ilz ont retiré leur artillerie de nuict, et
ont faict leur retrette au Petit Lith, non sans y estre poursuyviz
jusques dans leur rempartz; ce que je mettray peyne de vériffier
davantaige. Et sur ce, etc.

     Ce Ve jour de novembre 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Comme je fermoys la présente, m'est arrivé, d'ung costé, la
   dépesche de Vostre Majesté, du XXe du passé, et, de l'aultre, la
   confirmation du susdict dernier article, de la retrette honteuse
   de ceulx d'Esterlin de devant Lillebourg, sans avoir ozé donner
   l'assault, combien qu'il y eust bresche raysonnable; et j'ay
   receu l'advis que maistre Pierre Caro est desjà désigné pour
   aller devers Vostre Majesté, et qu'il sera faict vischamberlan et
   du conseil. Il est personnaige de bonne mayson, riche et bien
   estimé par deçà, assés bien affectionné à la France et fort
   intime de milord de Burgley.


     A LA ROYNE.

Madame, sellon les propos que le comte de Lestre m'a naguières tenuz,
lesquelz je récite en la lettre du Roy, le Sr de Valsingam semble
n'avoir bien comprins la responce que Vostre Majesté luy a faicte,
touchant les deux mil escuz qui alloient en Escoce, bien qu'il l'a au
moins escripte en façon que la Royne d'Angleterre ne doubte plus que
je ne les aye baillez, mais dict que Vostre Majesté n'advouhe pas
qu'ilz soient provenuz du Roy ny qu'ilz fussent envoyez au Sr de
Vérac, son agent en Escoce. A quoy, Madame, je vous suplie très
humblement que, la première foys que le dict Sr de Valsingam viendra à
l'audience, il vous playse luy dire qu'après vous estre mieulx
informée du faict des dicts deniers, vous avez trouvé que la moictié
d'iceulx provenoit du Roy, et l'aultre moictié d'une partie que Mr de
Glasco m'avoit adressée; mais que le tout estoit envoyé par vostre
commandement au Sr de Vérac, et que pourtant vostre vouloir est qu'ilz
soient remiz en mes mains: car, Madame, cella emporte grandement à la
réputation de voz affaires, et au bien de vostre service par deçà. Et
encores semble que le dict Sr de Valsingam n'ayt bien remonstré à la
Royne, sa Mestresse, que Voz Majestez ayent à cueur le faict de la
Royne d'Escoce et de son royaulme. Néantmoins j'espère aller trouver
bientost la dicte Royne, sa Mestresse, pour continuer toutjours la
gracieuse négociation d'amytié et de bonne intelligence, qui est
commancée entre Voz Majestez et elle, et réduyre le tout aulx
meilleurs termes qu'il me sera possible. Et sur ce, etc.

     Ce Ve jour de novembre 1571.



CCXVIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de novembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Affaires d'Écosse.--Audience.--Assurances réciproques
    d'amitié.--Mise en jugement des seigneurs qui sont détenus à la
    Tour.--Déclaration de l'ambassadeur que le roi est sommé de
    secourir les Écossais.--Réponse d'Élisabeth qu'elle consent à
    charger le nouvel ambassadeur envoyé en France d'entrer en
    négociation à ce sujet.--Victoire de Lépante.--Inquiétude que
    cette nouvelle cause en Angleterre.


     AU ROY.

Sire, le segond jour que Lillebourg a esté assiégé, ceulx de la ville
ont miz ung soldat, serviteur de la Royne d'Escoce, dehors, qui a
prins le hasard de me venir trouver, lequel m'a apporté, en douze
petites pièces de papier, cachées sur luy, douze petitz chiffres du Sr
de Vérac, desquelz je vous envoye l'extrêt: par où vous verrez, Sire,
en premier lieu, la nécessité de ceulx qui suyvent le party de Vostre
Majesté par dellà; secondement, ce que le Sr de Vérac juge estre
besoing de faire, non seulement pour les fortiffier, mais pour les
emparer de vostre protection par lettres expresses de Vostre Majesté;
et tiercement, les dilligences que la Royne d'Angleterre faict pour
supprimer du tout l'authorité de la Royne d'Escoce et relever celle du
petit Prince son filz, espérant que, par la protection qu'elle se
veult attribuer du dict Prince, et de l'establissement qu'elle veult
donner à ceux qui deppendent d'elle, par dessus ceulx qui dépendent de
Vostre Majesté, de tirer enfin toute l'Escoce à sa dévotion. Sur quoy,
Sire, j'ay renvoyé en dilligence le mesmes soldat avec pareil nombre
de petitz chiffres, au dict Sr de Vérac, affin de confirmer et
conforter les seigneurs du bon party.

Et incontinent après, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre pour
continuer la gracieuse négociation d'amytié, qui est commancée entre
Voz Majestez, et l'ay asseurée fermement de vostre bonne et droicte
intention vers elle, et qu'elle ne doibt faire aulcun doubte que
celluy des seigneurs de son conseil, qu'elle vous envoyera, ne luy
raporte tout ce qu'elle vouldra honnorablement desirer de vostre
amytié, et que tant plus vous entendrez qu'il sera inthime et
confident d'elle, plus Voz Majestez Très Chrestiennes s'eslargiront à
parler ouvertement et franchement avecques luy; que vous estes bien
marry de l'ennuy et fâcherie qu'elle a de ces entreprinses, qu'elle a
descouvert qu'on vouloit faire contre elle et contre son estat; et
qu'il n'est rien en quoy elle vous veuille employer, pour les remédier
et pour meintenir sa grandeur et le repoz de ses subjectz, que vous
n'y soyez aussi disposé comme pour vostre propre bien; que Monseigneur
vostre frère s'y offre, avec tout le moyen qu'il a, et d'y employer
aultant vollontiers sa propre personne, qu'en entreprinse où Dieu
l'ayt jamais conduict; que tout ainsy que vous desirez la prospérité
de ses affaires, ainsy luy voulez vous faire part du bon progrez des
vostres; et comme, par une conférance des seigneurs de vostre conseil
avec monsieur l'Admyral et ceulx de la nouvelle religion, vous avez
miz une résolution à toutes les difficultez qui pourroient survenir
sur l'entretennement de vostre éedict de pacciffication, de sorte
qu'il ne reste rien qui puysse jamais plus ralumer le feu en vostre
royaulme; de quoy vous avez bien vollu vous conjouyr avec elle comme
très asseuré qu'elle en est véritablement bien ayse.

Lesquelz propoz, Sire, je vous puys asseurer qu'elle a monstré de les
recevoir toutz à ung très singulier playsir, et, après avoir usé de
plusieurs sortes de très honnestes mercyemens, sur la continuation de
la bonne vollonté et bienveuillance, dont Voz Majestez et Monseigneur
voulez persévérer vers elle, et de voz honnorables offres au meintien
de son estat, qui est chose qu'elle met en très grand compte, et ayant
commémoré plusieurs choses à vostre grande louange, et de la Royne
vostre mère, et de Monseigneur, et nomméement de l'intégrité,
droicture, vérité et plusieurs sortes de grande valleur qu'elle sçayt
qui resplendissent en Vostre Majesté, elle m'a dict qu'elle se veult
perfectement confirmer en vostre amytié et bonne intelligence; et qu'à
cest effect elle vous dépeschera sans doubte ung personnaige
d'honneur, aussitost que ces affaires criminelz, qui tant la
tourmentent, luy en auront layssé prendre le loysir, et que cependant
elle vous fera par son ambassadeur entendre la juste occasion du
retardement. Puys, en lieu de la querelle, que le comte de Lestre
m'avoit adverty qu'elle me feroit, qui n'a esté que du secrétaire de
Mr de Roz, lequel elle m'a dict que j'avois retiré en mon logis, à
quoy je luy ay fort bien satisfaict, elle m'a remercyé au reste des
bons déportemens qu'elle s'aperçoyt et descouvre, de jour en jour, que
je use et que j'ay toutjour usé en ceste mienne charge par deçà; ce
qui luy faict prendre plus grande confiance de Vostre Majesté, qui
estes mon Mestre; et s'est prinse là dessus à me compter fort
privéement d'aulcuns poinctz, qu'elle dict qui se vériffient contre
ceulx qui sont dans la Tour, et que leur cause s'en va desjà toute
instruicte pour la mettre du premier jour en jugement; et a faict son
discours là dessus assés long.

Puys, j'ay reprins le propos pour luy dire qu'en la dernière partie de
la lettre, que j'avois receue de Vostre Majesté, du XXe du passé,
estoit contenu que Mr de Glasco, milord de Flemy et milord de
Levinston vous estoient venuz remonstrer le misérable estat de la
Royne, leur Mestresse, jusques à vous parler du dangier qu'ilz
craignoient de sa vie, et qu'elle n'estoit plus tenue comme libre, ny
comme princesse souveraine, et qu'on n'avoit esgard à sa qualité
royalle, ny à celle de son ambassadeur, non plus qu'à personnes
privées; et davantaige vous avoient remonstré la désolation de leur
pays, dont vous avoient instantment requiz de leur déclairer trois
choses: la première, si, après avoir longuement espéré en Vostre
Majesté et avoir attandu, avec grand pacience et avec la grand ruyne
de leur estat, que vous eussiez miz fin aulx guerres et troubles du
vostre, vous vouliez poinct, à ceste heure, faire une ouverte
démonstration, pleyne d'effect, d'entretenir l'alliance qu'ilz ont de
tout temps avec vostre couronne, sellon que les trettez vous y
obligeoient, et mettre quelque prompt remède en leurs affaires; la
segonde, si vous vouliez pas meintenir en vostre protection la Royne
d'Escoce et le Prince son filz, et son royaulme, et les bons subjectz
du pays, ainsy que vos prédécesseurs l'avoient toutjours faict, ou
s'il leur conviendroit d'avoir meintenant leurs recours ailleurs; et
la tierce, si vous vouliez pas incister aulx promesses que la dicte
Royne d'Angleterre vous avoit faictes pour le bon trettement, et la
liberté, et restitution de la Royne d'Escoce. A quoy Vostre Majesté,
meu d'une magnanimité et générosité naturelle de ne vouloir deffaillir
à voz amys et alliez, leur aviez respondu qu'ilz eussent à bien
espérer de vous en tout ce que les trettez de l'alliance vous
pouvoient obliger vers eulx, et que vous vouliez prendre temps d'en
dellibérer avec vostre conseil pour mieulx leur satisfaire, qui estoit
ung dilay que vous aviez prins pour en conférer avec le Sr de
Valsingam, lequel vous aviez prié de remonstrer à la dicte Dame
qu'encor qu'à vous eust touché, plus qu'à nul prince du monde, de vous
entremettre des affaires de la Royne d'Escoce et des Escouçoys,
néantmoins, pour le respect que vous aviez heu à son amytié, vous n'y
aviez, ces quatre ans passez, vollu faire aulcune démonstration qui
excédât la forme d'une bien honneste prière, que vous luy aviez
toutjour continuée, d'y vouloir procéder par voye de tretté et de
quelque bon accord, non tant à condicions égalles que advantaigeuses
pour elle, et que vous vous y estiez plus porté en amy commun, et
encores partial pour la dicte Royne d'Angleterre, que non comme allié
et confédéré des Escouçoys; et que meintenant, que vous estiez
contrainct ou de faire une ouverte démonstration en leur secours, ou
une honteuse déclaration de les habandonner, au perpétuel préjudice de
vostre réputation, et intérestz de vostre grandeur, que vous desirez
infinyement vous esclarcyr avec elle comme vous pourriez, tout
ensemble, satisfaire à vostre debvoir vers eulx, et à l'amytié que
vous voulez conserver inviolable avec elle.

Sur quoy elle m'a paysiblement respondu, qu'elle n'avoit garde de
cercher condicions, en l'amytié qu'elle vouloit faire avec Vostre
Majesté, qui peussent rien diminuer de vostre honneur ny de vostre
grandeur, car elle l'estimeroit de nulle durée; tant y a que c'estoit
sellon son droict qu'elle se mesloit des choses d'Escoce, car, oultre
les occasions qu'elle en avoit de présent, qui estoient notoires,
toutes les foys que, par le passé, estoit survenu différand de l'estat
entre les Escouçoys, les Roys d'Angleterre en avoient décidé et en
avoient esté les arbitres, et qu'à ceste heure il ne restoit plus que
le duc de Chastellerault et le comte d'Honteley, et les Srs de Granges
et de Ledinthon, que toutz ne fussent rengez à l'obéyssance du jeune
Prince; et que ceulx là mesmes, pourveu qu'ilz peussent capituler de
leurs biens et de la seurté de leurs personnes, estoient prestz de s'y
soubzmettre, ainsy qu'ilz le luy avoient desjà escript, et mandé qu'à
cest effect ilz envoyeroient Robert Melvyn devers elle; duquel, et de
ce que milord de Housdon pourroit avoir commancé de négocier par
dellà, elle en attandoit, d'heure en heure, des nouvelles, et croyoit
que vous trouveriez ses déportemens en cella justes et raysonnables;
mesmement qu'elle ne cerchoit de se faire plus grande du costé
d'Escoce, ny empescher que les Escouçoys ne pussent suyvre leurs
anciennes confédérations et alliances avec Vostre Majesté, et qu'ainsy
le pourtoit l'instruction qu'elle en avoit envoyé par dellà.

Sur quoy, Sire, luy ayant seulement répliqué qu'il failloit que vous
demeurissiez arbitre de ce qui pourroit toucher à vostre honneur et à
vostre intérest en cella, elle m'a dict qu'elle estoit très contante
de s'en esclarcyr avecques vous, et que celluy qu'elle vous envoyeroit
en auroit bien ample commission. Puys sommes passez à parler de ceste
tant grande victoire[16] que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a
publiée de l'armée de mer du Roy, son Maistre, sur celle du Turcq, de
quoy la dicte Dame a mandé en ceste ville d'en rendre grâces à Dieu;
auquel je prie, etc.

     Ce Xe jour de novembre 1571.

  [16] La victoire de Lépante, ou des Cursolaires, remportée, le 7
  octobre 1571, par la flotte combinée des chrétiens sous les
  ordres de don Juan.


     A LA ROYNE.

Madame, j'escriptz en la lettre du Roy ung peu au long ce que les
seigneurs d'Escoce, qui suyvent vostre party, m'ont mandé et ce que je
leur ay respondu, affin que Voz Majestez puyssent plus clairement
juger des choses de dellà, et me commander comme j'auray à me conduyre
icy sur icelles. Je mande aussi ce qui s'est passé en ceste dernière
audience avec la Royne d'Angleterre, et comme elle persévère de
desirer l'amytié et bonne intelligence de Voz Majestez Très
Chrestiennes, et néantmoins ne laysse de persévérer toutjours en ses
dellibérations sur l'Escoce. Or ay je cogneu, Madame, qu'elle s'est
donnée quelque souspeçon de ceste tant absolue victoire, que
l'ambassadeur d'Espaigne luy a mandée par escript que le Roy, son
Maistre, avoit gaignée sur le Turc, comme s'il heust desjà tant
achevée ceste guerre, qu'il ne restât plus aulcun vaysseau au Turc
pour s'oser plus monstrer en mer; et que le dict Roy Catholique fût
pour torner, à ceste heure, ses entreprinses de mer, du costé de deçà,
sur l'Yrlande, ou à venger ces injures des prinses. Et luy en est creu
le doubte, parce que le Sr Thomas Fiesque met beaulcoup à apporter la
conclusion de l'accord des dictes prinses; néantmoins il a escript
qu'il espère partir dedans huict jours, et que le retardement n'est
que la difficulté qu'aulcuns merchans ont faicte de soubsigner les
articles, lesquelz ilz estiment estre trop à leur perte, néantmoins
qu'il les a enfin persuadez de s'en contanter, et les leur a faict
signer; mais la goutte cependant a prins si fort à la main du duc
d'Alve, qu'il n'a peu ny signer iceulx articles, ny la dépesche du
dict Fiesque; qui pourtant est encores arresté pour bien peu de jours,
mais que le tout estoit en fort bons termes, et qu'il partyroit sans
doubte aussitost que le dict duc se trouveroit ung peu mieulx. Et sur
ce, etc.

     Ce Xe jour de novembre 1571.


   Ceste nuict passée, par commandement de la Royne d'Angleterre, a
   esté faict ung grand nombre de feux par les rues, et sonné les
   clocles, et est l'on allé aux esglizes rendre grâces à Dieu, et
   se resjouyr par toute la ville de la victoire contre le Turcq.
   L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, en a faict les feux et
   festins de joye, où j'ay esté des premiers convyé.



CCXVIIIe DÉPESCHE

--du XVe jour de novembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et
    Burleigh.--Déclaration faite par Leicester qu'Élisabeth a pris
    la résolution de ne jamais rendre la liberté à Marie
    Stuart.--Lord Buchard désigné pour passer en France.--Affaires
    d'Écosse.--Confirmation de la victoire de Lépante.--Négociation
    touchant l'alliance de la France et de l'Angleterre.--Espoir
    qu'Élisabeth ne persistera pas dans sa résolution à l'égard de
    Marie Stuart.


     AU ROY.

Sire, le unziesme de ce moys, feste de St Matin, le comte de Lestre,
et l'admyral d'Angleterre, et milord de Burgley, maistre Smith, milord
de Boucaust, et aulcuns aultres seigneurs de ce conseil et de ceste
court, ont vollu venir prendre leur diner en mon logis, lesquelz, pour
l'heure, se sont monstrez bien disposez vers la France, et avoir toutz
une bonne affection à la grandeur et prospérité de Vostre Majesté.

Et le comte, à part, m'a dict qu'il voyoit la Royne, sa Mestresse, si
fermement résolue de persévérer en vostre amytié qu'elle estoit pour
ne s'en despartyr de toute sa vie, si le deffault ne venoit de vostre
costé; à quoy il la vouloit confirmer davantaige par toutz les moyens
et plus instantes persuasions qu'il luy seroit possible, comme à chose
où sa vie et son honneur estoient conjoinctz, et que je ne fisse
aulcun doubte qu'elle ne passât oultre à contracter ou l'alliance
encommancée, ou bien une fort estroicte confédération avec Vostre
Majesté, et qu'elle n'accommodât, pour vostre respect, les choses
d'Escoce, pourveu que ne la fissiez presser de se despartyr de la
déterminée résolution, et nullement muable, qu'elle avoit naguières
faicte, de ne se désemparer jamais de la personne de la Royne
d'Escoce.--«Car avoit opinion, dict il, que, à cause des pratiques que
la dicte Royne d'Escoce continueroit avec le Pape, ou avec le Roy
d'Espaigne, et avec ses parantz et aultres estrangiers, ou bien avec
les propres subjectz de ce royaulme, la dicte Royne, sa Mestresse, ne
sçauroit vivre, une seule heure, bien asseurée en son estat, aussitost
que celle d'Escoce seroit remise au sien.» Et pourtant me prioyt que
dorsenavant je vollusse dresser les affaires, dont j'avois à tretter
de cecy avec Vostre Majesté, et pareillement avec la dicte Dame, à ung
tel cours qu'ilz peussent prendre le chemyn qu'il me disoit; et qu'il
me vouloit asseurer que ceulx d'Esterling n'avoient entreprins
d'assiéger Lillebourg que par l'espérance d'avoir secours de la Royne,
sa Mestresse, mais qu'elle s'estoit excusée de le leur bailler pour
n'offancer Vostre Majesté, dont ilz s'estoient incontinent levez; par
ainsy, qu'il failloit que Vostre Majesté, et elle conjoinctement,
missiez ce pays là en quelque meilleur ordre qu'il n'est, et
establissiez une bonne unyon entre les trois royaulmes, et qu'il ne
fût pour un temps parlé en nulle façon de la personne de la Royne
d'Escoce.

Je luy ay infinyement gratiffié ces premiers bons propos d'amytié, et
n'ay rien obmis de ce qui luy pouvoit confirmer et luy accroistre
l'occasion de confirmer la Royne sa Mestresse; et quant à ceulx cy de
la Royne d'Escosse, que je suplioys la Royne, sa Mestresse, de se
laysser persuader qu'il estoit très nécessaire que Vous, Sire,
demeurissiez vostre propre arbitre de ce qui pouvoit concerner vostre
honneur et vostre intérest en cest endroict; mais qu'elle creust
fermement que vous observeriez toutes les considérations et respectz,
deubz à l'honneur, et à la seurté, et aulx advantaiges de la dicte
Dame, pour les luy randre bien entiers, tout ainsy comme si c'estoit
pour vostre propre grandeur.

Milord de Burgley, de soy mesmes, est retourné aulx premiers propos de
l'alliance, et qu'il estoit besoing de la parachever ou bien de faire
une si estroicte confédération qu'on ne l'estimât moings que ung
mariage, et a monstré que la Royne, sa Mestresse, y estoit bien
disposée et luy très affectionné, et qu'en jour de sa vie il n'avoit
heu nul plus grand regrect que de ne pouvoir meintenant accomplyr ce
voyage devers Vostre Majesté; néantmoins qu'aussitost que l'examen de
l'évesque de Roz seroit paraschevé, la dicte Dame vous dépescheroit
sans doubte ung personnaige d'honneur, et il pensoit que ce seroit
milord de Boucaust.

Despuys, icelluy de Boucaust m'en est venu parler en une façon si
bonne et si pleyne d'honneste desir, que je ne m'en puys que
infinyement bien louer, et m'a dict que la Royne, sa Mestresse, luy en
avoit fort privéement tenu propos; mais qu'il luy avoit respondu que,
de tant qu'il avoit une foys engaigé son honneur, et encores plus
expéciallement l'honneur de la parolle d'elle, à Voz Majestez, qu'il
aymoit mieulx qu'elle le fist, à ceste heure, mettre dans la Tour que
de le renvoyer en vostre présence, sans vous aporter l'expresse et
bien asseurée conclusion des choses qui s'attendoient entre vous. Sur
quoy elle luy avoit asseuré qu'il emporteroit un bien ample pouvoir
avec luy, qui seroit expédié soubz son grand sceau, et encores plus
expressément scellé du desir de son affection.

Je continueray, Sire, de réduyre ces propos, le plus qu'il me sera
possible, au poinct que m'avez faict comprendre de vostre intention,
et descouvriray cependant ce que je pourray de la leur; qui supplie
Vostre Majesté de considérer combien ceste résolution qu'ilz ont
faicte, de vouloir détenir toutjours la Royne d'Escoce en leurs mains,
et oprimer son authorité, les fera précipiter d'envoyer vollontiers
leur secours contre ceulx qui sont pour elle en Escoce, et cella me
mect en peyne que j'ay desjà adviz, mais non encores assés certain,
que la commission est expédiée à Milord de Housdon de capituler avec
ceulx d'Esterlin, et de leur accorder jusques à quatre mil hommes,
s'ilz les demandent, et aultant qu'il leur sera besoing d'artillerye,
de munitions, d'armes et d'argent, pour parachever l'entreprinse de
Lillebourg. Néantmoins, Sire, je me conduyray toutjours, entre ces
deux divers propos d'amytié et de querelle, sellon l'instruction de
voz précédantes dépesches, et sellon celles que je recepvray, d'heure
à aultre, de Vostre Majesté.

L'ambassadeur d'Espaigne et le bailly de Flandres, qui sont icy, sont
venuz, despuys deux jours, continuer la conjoyssance de la victoyre
contre le Turcq, à disner en mon logis, lesquelz m'ont asseuré de la
confirmation d'icelle, bien qu'en ceste court l'on feist grande
difficulté de la croyre, au moins de la croyre si grande; et puis
m'ont dict qu'ils estoient bien marrys du retardement du Sr Fiesque,
parce que les Anglois pressoient de faire la vante des merchandises,
et ne vouloient croyre que icelluy Fiesque demeurast à cause que le
duc d'Alve ne peult signer sa dépesche, ny sa commission et articles;
néantmoins qu'il estoit vray qu'il n'y avoit nul aultre empeschement
que celluy là, et qu'il ne pouvoit guières plus tarder. Et le dict
sieur ambassadeur a monstré d'estre en quelque espérance qu'après la
conclusion de cest affaire, le Roy, son Maistre, l'envoyera résider
prez de Vostre Majesté, ce qu'il desire grandement; et j'ay si bonne
opinion de sa vertu et modération, et de sa bonne conscience, qu'il ne
fera sinon bons offices de paix et d'entretennement d'amytié, si ceste
légation luy est commise. Et sur ce, etc. Ce XVe jour de novembre
1571.


     A LA ROYNE.

Madame, en ces propoz que les seigneurs de ce conseil m'ont tenuz,
desquelz je fais mencion en la lettre du Roy, je considère que, comme
ilz n'ont esté vuydes d'affection, aussi ne me semble il qu'ilz les
ayent dictz sans quelque artiffice, pour les accommoder au temps et au
besoing de leurs affaires: j'estime, Madame, qu'il sera bon que Voz
Majestez se servent aussi et du temps, et des accidantz qui les
pressent, pour les aproprier à l'utillité des vostres. Je n'ay rien
changé, quant au propos de l'alliance, de ma première responce: c'est
que Voz Majestez n'avoient vollu assoir nul certain jugement sur les
articles que Mr de Foix vous avoit apportez; ains aviez réservé cella
à la venue de celluy d'entre eulx que la Royne, leur Mestresse, vous
dépescheroit: et, quant à faire une bien estroicte alliance avec elle,
je leur ay bien donné non seulement espérance mais asseurance qu'ilz
l'obtiendroient; et, quant aulx affaires d'Escoce, qui sont ceulx dont
ilz débattent le plus, que indubitablement ilz les accommoderoient à
leur advantaige avecques Voz Majestez, pourveu qu'ilz y gardassent le
respect de vostre réputation et de l'honneur de vostre couronne.

Or, ay je, Madame, procuré l'ellection du milord de Boucaust comme le
plus à propos, à deffault du comte de Lestre et de milord de Burgley,
que de nul aultre seigneur de ceste court; mais je crois bien,
qu'avant qu'il parte d'icy, qu'on vouldra sonder s'il pourra raporter
nulz bons effectz de son voyage; dont ne fays doubte que par le Sr de
Valsingam, ou par le Sr de Quillegrey à son arrivée, il n'en soit
touché quelque mot à Voz Majestez, et encores à moy, icy. Dont vous
suplie très humblement, Madame, me prescripre, par voz premières, si
j'auray à continuer en cella le mesmes langaige que j'ay tenu jusques
icy, ou bien y changer quelque chose; affin que je ne négocie rien qui
soit pour aparoyr, peu ny prou, dissemblable, non d'une parolle
seulement, de voz responces et moins d'une seule minute de voz
intentions.

Je ne sçay si ceste princesse et son conseil se vouldront opiniastrer
en la dure résolution, qu'ilz ont faicte, de la détention de la Royne
d'Escoce, car ce seroit quasi vous couper broche, par ce préjudice, de
ne tretter rien plus avecques eulx de tout le faict des Escouçoys,
mais ilz muent si souvant d'adviz qu'il ne fault moins espérer de leur
changement que de leur résolution; et je croy qu'il sera bon, Madame,
que ceste icy soit seulement cogneue de Voz Majestez et de
Monseigneur, sans encores monstrer que vous la sachiez, affin qu'on ne
trouve estrange que vous veuillez, nonobstant icelle, entrer en
intelligence et confédération avec la Royne d'Angleterre; et j'espère
qu'il s'y trouvera des moyens honnorables et non trop mal aysez pour
toutes Voz Majestez et pour le repos des trois royaulmes. Et sur ce,
etc.

     Ce XVe jour de novembre 1571.



CCXIXe DÉPESCHE

--du XXe jour de novembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Laurent de Mar._)

  Procédure contre les seigneurs détenus à la Tour.--Nouvelles
    d'Écosse et d'Irlande.--Négociation des Pays-Bas.--Plaintes des
    Anglais contre les mesures prises à leur égard à Rouen.


     AU ROY.

Sire, je vous ay escript, le Xe de ce moys, les propos que, deux jours
auparavant, la Royne d'Angleterre et moy avons heu ensemble, et, le
XVe, je vous ay mandé ce que, sur iceulx, les seigneurs de ce conseil
ont heu despuys à me remonstrer, avec quelques aultres particullaritez
de ceste court; et meintenant, Sire, j'ay à dire à Vostre Majesté que
la dellibération de vous envoyer un seigneur de ceste court continue
toutjour, ayant seulement esté changée de milord de Boucaust à maistre
Smith et au docteur Vuilson; et que néantmoins ceste dernière
dellibération se prolonge encores jusques après avoir sceu quel
jugement pourra réuscyr contre ceulx qui sont dans la Tour; ce qui est
aussi ung peu retardé par la malladie de milord de Burgley, lequel, à
cause de la goutte, n'a peu, il y a plus de huict jours, bouger en
façon du monde de son lict. Et cependant les amys de ces seigneurs
détenus ne s'endorment sur les moyens de les justiffier, et de
renverser, s'ilz peuvent, les conseilz de ceulx qui les veulent
oprimer; en quoy se voyent beaucoup de simultez en ceste court,
lesquelles ne sont du tout incogneues à ceste princesse, qui pourtant
s'en donne beaucoup de peyne, et souvant en entre en grand collère,
avec grosses parolles, contre ceulx d'auprès d'elle qui sont
souspeçonnez de les favoriser ou de leur donner des adviz. L'on dict
qu'après demain, au plus tard, leur cause sera mise devant les juges,
dont se saura, incontinent après, ce qui en debvra résulter.

L'évesque de Roz est toujours renfermé avec eulx, et m'a la dicte Dame
reffuzé que je puysse envoyer sçavoir comme il se porte au capitaine
de la Tour, ny luy faire demander s'il a besoing de quelque chose de
moy, m'ayant prié de vouloir surçoyer cest office, encores pour
quelques jours, et que cependant rien ne luy manquera. Et m'a la dicte
Dame mandé que la Royne d'Escoce se porte fort bien de sa santé.

Au surplus, Sire, millord de Housdon a escript à Barvyc qu'il a heu
adviz comme ung vaysseau de Flandres est arrivé en Argil, en Escoce,
au commancement de ce moys, avec des munitions et de l'argent pour
ceulx de Lillebourg, mais qu'il ne peult encores bien mander toutes
les aultres particullaritez; possible, Sire, que ce sera milord de
Flemy qui sera arrivé par dellà. Il mande aussi que, le quinziesme du
présent, il seroit prest avec le mareschal Drury et le capitaine Caje
et le capitaine Bricquonel, et aulcuns aultres, pour aller accomplyr
la commission que la Royne, sa Mestresse, luy avoit commandée en
Escoce, qui est, Sire, comme j'entendz, pour presser infinyement ceulx
de Lillebourg de délaysser le party de leur Royne; et, s'ilz y font
reffuz, qu'il leur face de rigoureuses menasses et beaucoup d'offres
aulx aultres tant de forces que d'aultres grandz moyens pour les y
contraindre. Dont je vouldrois, de bon cueur, que Mr Du Croc fût desjà
porté sur le lieu pour les confirmer, et pour faire incliner une
partie des affaires à vostre dévotion; et me semble, Sire, que
l'ellection, qu'avez faicte de luy, est fort bonne, car il a
l'intelligence du pays, et croy qu'il sera esgallement accepté et aura
authorité envers les deux partys.

Les choses d'Yrlande semblent donner encores ung peu de travailh en
ceste court; car, oultre que Fitz Maurice poursuyt toutjour son
entreprinse, et qu'il ne reffuze plus de venir aulx mains avec ceulx
de la garnyson de la Royne, les ayant desjà battuz par deux foys en la
campaigne, là où auparavant il ne les y osoit aulcunement attandre,
l'on a, d'abondant, prins quelque deffiance du comte d'Ormont, parce
que ses frères demeurent toujour de l'aultre costé, et que luy s'est
de nouveau réconsilié avec le comte de Quilhdar, qui alloient eulx
deux contre-poysant le crédit l'ung de l'aultre dans le pays, de quoy
les Angloys se servoient, là où, à présent, leur amytié leur vient
estre fort suspecte. Néantmoins icelluy d'Ormont monstre de vouloir
venir icy remonstrer à la dicte Dame le dangier du pays, affin qu'elle
advise d'y pourvoir.

Et, quant aulx différans des Pays Bas, il semble, Sire, que la
victoyre contre le Turcq soit cause que ceulx cy attendent avec plus
de pacience les longueurs du duc d'Alve; car, sans cella, il est sans
doubte qu'ilz eussent desjà vandu les merchandises qui sont icy en
arrest, mais ilz temporiseront encores jusques à lundy prochain, sur
l'asseurance que les depputez de Flandres leur donnent que, le
trésiesme de ce moys, le Sr Fiesque a esté dépesché pour apporter la
ratiffication des articles.

Les merchantz de Londres se pleignent infinyement d'aulcunes visites,
impositions, coustumes et contrainctes, qu'on a de nouveau exigées sur
eulx à Roan, et de ce qu'on va icelles exécutant, à ce qu'ilz disent,
avec grand rigueur, et avec beaucoup d'arrogance et de viollance,
contre leurs facteurs et contre leurs merchandises; de quoy tout ce
royaulme commance fort à se dégouster du traffic de la France, et
avoir ung fort grand regrect à celluy d'Envers; et la pluspart des
merchans, ayans délayssé la dicte ville de Roan, essayent pour ung
temps de s'accommoder à Dieppe, et y envoyent descharger leurs
navyres, attandant que l'accord des Pays Bas se puysse conclurre, qui
sera de tant plus vollontiers accepté. Ceulx de Roan aussi se
pleignent bien fort des gravesses qu'on leur faict par deçà, dont,
s'il vous playsoit, Sire, qu'il y eust quelque modération entre les
deux villes, je procureroys que ceste icy ordonnast des depputez pour
en convenir avec ceulx que la ville de Roan y vouldroit ordonner. Qui
est tout ce que, pour ceste heure, j'ay à adjouster à la présente,
laquelle encores, s'il vous playt, Sire, servyra de responce à celle
qu'il vous a pleu m'escripre du IIe du présent. Et sur ce, etc.

     Ce XXe jour de novembre 1571.



CCXXe DÉPESCHE

--du XXVIe jour de novembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le maréchal de Vitré._)

  Procédure contre le duc de Norfolk.--Gravité que prend
    l'accusation.--Lettre écrite par le duc à Élisabeth pour
    accuser Leicester.--Irritation de Leicester.--Plaintes de la
    reine d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, sellon que la Royne d'Angleterre a desiré d'estre advertye de
l'estat des choses d'Escoce et du faict des Pays Bas, premier que de
résouldre le partement de celluy qu'elle dellibère d'envoyer devers
Vostre Majesté, il est advenu que, d'un costé, milord de Housdon luy a
escript que les seigneurs escouçoys des deux partys sont en très bons
termes de s'accorder ensemble, et qu'il ne reste guières à présent
chose entre eulx qui ne se puysse facillement accommoder, mais ne
mande les particullaritez; et, de l'aultre costé, elle a sceu que le
Sr Fiesque est desjà deçà la mer avec tout pouvoir et ample
ratiffication des articles. Je ne sçay si, sur le poinct que la
restitution se debvra faire, il aparoistra encore quelque chose de
nouveau.

Le faict seulement de ceulx qui sont dans la Tour retient ung peu les
choses en suspens, néantmoins il se poursuyt avec grand dilligence,
despuys que milord de Burgley est relevé de sa goutte; et dict on que,
de la confession de eulx, et mesmement de celle de l'évesque de Roz,
résulte desjà assés qui suffit pour faire voir à Vostre Majesté, et à
toute la Chrestienté, que ceste princesse a heu grande occasion de
procéder ainsy rigoureusement qu'elle a faict contre eulx; dont je
m'en raporte bien à ce qui en est. J'espère que, dans bien peu de
jours, le voyage de mestre Smith se résouldra, et que je sçauray le
jour que luy, ou bien quelque aultre, si, d'avanture, l'on change
encores une foys d'ambassadeur, debvra partyr.

J'entendz que le duc de Norfolc a escript une lettre de son faict à la
Royne d'Angleterre, en laquelle il allègue le comte de Lestre, qui en
reste si offancé que, là où auparavant il monstroit de luy estre amy,
il semble, à ceste heure, qu'il luy veuille estre bien fort
adversayre; ce qui luy pourra beaucoup nuire.

La Royne d'Escoce m'a faict, à grand difficulté, entendre de ses
nouvelles, et me mande qu'elle a beaucoup à faire à se meintenir en
santé, pour les grandz ennuys qu'elle sent, et par faulte d'exercice,
et aussi qu'on ne cesse, toutz les jours, d'excogiter nouvelles
rudesses contre elle; ce qui lui faict, après Dieu, invoquer à toute
heure la faveur et protection de Vostre Majesté, et vous adresser
toutes ses larmes comme à son seul reffuge, affin qu'il vous playse
avoir compassion de ses misères et de celles de ses bons subjectz; et
qu'au reste elle trouvera moyen de m'escripre encores plus amplement
par aultre voye. J'entendz qu'elle a envoyé une lettre à ceste Royne,
et qu'on a dépesché, sur l'audition de l'évesque de Roz, un secrétaire
devers elle, pour avoir la vériffication de quelque faict.

L'on dict que le comte de Montgomery est arrivé à Plemue, ou qu'il y
doibt bientost descendre, et qu'on l'attand en la mayson de sir Arthus
Chambernant, visadmyral du Ouest, de quoy se fait divers discours en
ceste court; tant y a que j'entendz que c'est pour faire quelque
mutuel parantaige entre ses enfans et ceulx du dict Chambernant. Sur
ce, etc. Ce XXVIe jour de novembre 1571.



CCXXIe DÉPESCHE

--du dernier jour de novembre 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais par Richard Jary de Beaumont._)

  Déclaration qu'il y a lieu de poursuivre le duc de Norfolk comme
    criminel de lèze-majesté.--Appareil dressé pour son exécution,
    avant même qu'il ait pu être jugé.--Crainte que l'évêque de
    Ross ne coure également péril de la vie.--Nouvelles
    d'Écosse.--Négociation des Pays-Bas.--Arrivée à Londres du
    comte de Montgommery.--Nécessité de faire quelque démonstration
    en faveur de Marie Stuart et du duc de Norfolk.


     AU ROY.

Sire, voyant que la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil
estoient merveilleusement occupez à faire parachever, sur la fin de ce
terme, le procès contre les seigneurs qui sont dans la Tour, je me
suys, pour sept ou huict jours, fort vollontiers déporté d'aller rien
négocier avec elle ny avec eulx, mesmes que je n'ay heu guières grand
argument pour le faire, et qu'il m'a semblé qu'ilz vouloient voyr le
fondz de ce faict, premier que d'en entamer ung nouveau; et aussi que
j'ay bien vollu, Sire, vous réserver l'advantaige de ne les aller
requérir de ce dont j'estime qu'ilz doibvent venir recercher Vostre
Majesté, qui est de vostre amytié et de vostre intelligence. Et
cependant j'ay sceu que, voulantz par trop aproffondir le dict affaire
d'iceulx seigneurs, ilz ont faict que les partz, qui aspirent à la
succession de ceste couronne, se sont ressucitées plus vifves que
jamais, et que les principaulx s'esforcent en ceste court, par toutz
les moyens qu'ilz peuvent et sans y espargner aulcune sorte
d'artiffice, d'y faire incliner les choses, chacun sellon qu'il estime
pouvoir servyr à fortiffier et advancer sa prétention; en quoy ilz
meslent encores et la France et l'Espaigne, et tiennent ceste
princesse si irrésolue entre les deux, sans toutesfoys le luy donner à
cognoistre, qu'elle ne sçayt auquel se debvoir bonnement résouldre,
d'où vient qu'elle va ainsy, dilayant de jour en jour, et changeant
souvant d'ellection de celluy qu'elle veult envoyer; et croy encores
que quelquefoys ilz la rendent incertaine si elle vous en doibt
envoyer pas ung: tant y a que le mieulx que je pourray, sans
indignité, luy recorder sa promesse, j'essayeray de la conduyre à
l'acomplir.

Mècredy dernier, l'examen des dicts seigneurs prisonniers a esté miz,
suyvant l'ordre du pays, devers quatre chevalliers, quatre escuyers et
quatre bourgeois, lesquelz, à ce que j'entendz, ont arbitré qu'en
celluy du duc se trouvent aulcuns articles qui doibvent estre proposez
comme cas de lèze majesté à ceulx qui les jugeront, et qu'il n'appert
encores assés clairement qu'il soit ainsy en nul des aultres. Le lundy
ensuyvant, l'on a commancé, avant jour, avec les flambeaux, de
travailler à dresser ung eschaffault et une potance à la place devant
la Tour, et court ung bruict sourd par la ville que c'est pour y
exécuter le dict duc le premier; et y en a qui disent qu'on en fera
aultant de l'évesque de Roz, comme estant le principal autheur de la
rébellion. J'ay desjà, au nom de Vostre Majesté, incisté à la
dellivrance de ce segond, et sçay que sur cella il a esté une foys
arresté en ce conseil qu'encor qu'on eust de quoy procéder
criminellement contre luy, que néantmoins l'on s'en déporteroit; mais
ilz sont si muables et sont tant anymez en cest affaire, et ont si peu
de respect aulx qualitez du Sr de Roz, qui est ambassadeur et évesque
catholique, que je ne suys sans peyne et sans quelque doubte de luy.

Milord de Housdon a de rechef escript que les seigneurs des deux
partys en Escoce continuent de faire plusieurs assemblées et
conférances pour parvenir à ung bon accord, et qu'il y a grand
espérance qu'ilz se paciffieront. J'entendz qu'il a esté mandé aulx
capitaines de Barvyc, et de la frontière du North, de faire la reveue
de leurs gens, et que, si quelques ungs avoient coulé en Escoce,
qu'ilz les révoquent. Et aulx recepveurs des quatre provinces, plus
voysines de la dicte frontière, qui debvoient porter les deniers de ce
quartier à Barvyc, a esté contremandé qu'ilz en envoyent la moytié
icy, et que, de l'aultre moictié, laquelle monte à vingt six mil escuz
ou envyron, ilz advisent d'en contanter la garnyson de la dicte
frontière.

Le Sr Fiesque est attandant le passaige à Callais, il y a plus de dix
jours, ou au moins faict l'on semblant qu'il y soit, et que la
tempeste et le vent contraire l'empeschent de passer. Cela est cause
qu'on n'a touché à la vante des merchandises, et se monstre icy ung
fort grand et général desir que ces différans avec les Pays Bas se
puyssent accorder. Sur ce, etc.

     Ce XXXe jour de novembre 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Despuys la présente escripte, j'ay adviz que milord de Housdon a
   escript comme les depputez de ceulx d'Esterlin sont arrivez à
   Barvyc, pour tretter de leurs affaires avecques luy, qui monstre
   qu'ilz ne tendent à s'accorder avec ceulx de Lillebourg, et qu'il
   est allé quelques monitions du dict Barvyc au Petit Lith, et que
   de Lillebourg on a dépesché quelque personnaige de qualité devers
   Vostre Majesté. Le comte de Montgomery est arrivé, despuys au
   soir bien tard, en ceste ville.


     A LA ROYNE.

Madame, encor qu'entre plusieurs propos, dont j'ay heu à tretter avec
la Royne d'Angleterre du faict de l'Escoce et des Escoussoys, je luy
aye nomméement, et en termes bien exprès, de la part de Voz Très
Chrestiennes Majestez, vifvement incisté de vouloir ordonner ung bon
et honneste trettement à la Royne d'Escoce, et mettre l'évesque de
Roz, son ambassadeur, en liberté, je crains néantmoins, Madame, que,
de tant qu'on voyt la pouvre princesse estre toutjour fort
estroictement tenue, et l'évesque en dangier de sa vie, qu'aulcuns
vouldront estimer que n'avez assez fermement employé vostre authorité
et crédict envers ceste princesse pour y remédier, mesmement si l'on
procède contre la personne du dict évesque. En quoy, Madame, si voz
Majestez estiment qu'il s'y doibve faire par elles mesmes quelque plus
vif office par dellà envers l'ambassadeur d'Angleterre, ne fault
doubter qu'il ne serve grandement; ou bien, si me commandez de le
faire icy, je mettray peyne d'y suyvre entièrement vostre intention,
et me garder, le mieulx que je pourray, de n'altérer rien en celle de
la Royne d'Angleterre; me trouvant aussi en peyne comme user pour le
duc de Norfolc, au cas qu'il soit jugé à mourir, car il a l'ordre du
Roy, et n'est en ce dangier, où il se trouve, que pour avoir vollu
ayder les affaires de la Royne d'Escoce: dont vous playrra, Madame, me
commander, tout à temps, ce que jugerez estre bon là dessus, car l'on
luy faict la poursuyte si vifve et si secrecte que je crains qu'on
verra plus tost son exécution qu'on n'entendra qu'il ayt esté
condempné. Et sur ce, etc.

     Ce XXXe jour de novembre 1571.



CCXXIIe DÉPESCHE

--du Ve jour de décembre 1571.--

(_Envoyée jusques à Calais par le sire Guillem Quincayt, escoussois._)

  Accueil fait par Élisabeth à Mr de Montgommery.--Nouvelles
    d'Écosse.--Négociation des Pays-Bas.--Bruit répandu à Londres
    que l'on se prépare en France à envahir la Flandre.--Départ de
    Me Smith désigné pour passer en France.--Libelle publié à
    Londres contre la reine d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, il a faict ung si contraire temps, l'espace de dix jours, à
passer par deçà, que, jusques au premier de ce moys, le Sr de Vassal
n'a peu arriver icy, lequel m'a rendu les lettres du XVe du passé, et
avec icelles m'a informé d'aulcunes choses, que Voz Majestez luy
avoient donné charge de me dire; sur lesquelles j'envoye présentement
devers la Royne d'Angleterre pour luy demander audience, et,
incontinent après que j'auray parlé à elle, je ne fauldray, Sire, de
vous mander tout ce qu'elle m'aura respondu. Cependant je diray à
Vostre Majesté qu'elle a faict une fort bonne et fort favorable
réception à Mr le comte de Mongomery, et a heu de longs et privez
propos avecques luy, et l'a faict fort caresser et bien tretter en sa
court, et veult, à ce que j'entendz, avoir sa fille avec elle, et que
le filz de sir Arthur Chambernant, qui l'a espousée, aille résider
quelque temps en France pour aprendre la langue et les honnestes meurs
du pays. Le dict sieur comte est venu conférer avecques moy, premier
que d'aller trouver la dicte Dame, avec grande démonstration de bonne
affection au service de Vostre Majesté, et m'a prié de luy monstrer en
quoy il se pourroit employer icy pour vous en faire; qui ay esté bien
ayse, Sire, qu'il en ayt usé ainsy, affin que ceulx cy cognoissent que
toutz voz subjectz se vont de plus en plus réunissant, et se rangent à
l'affection et obéyssance de Vostre Majesté; et n'ay poinct reffuzé de
luy monstrer comme il pourroit mieulx dresser ses propos pour les
faire servyr au bien de voz affaires. Lequel, au retour de Grenvich,
m'est venu racompter aulcunes particullaritez que la dicte Dame et
ceulx de son conseil luy ont dictes, qui tendent à faire une fort
estroicte amytié avecques Vostre Majesté, nonobstant qu'ilz soient, à
ce qu'ilz disent, meintenant recerchez, aultant qu'il est possible, du
costé d'Espaigne; mais c'est o[17] condition que ne les pressiez de se
dessaysir jamais de la personne de la Royne d'Escoce, car ne
pourroient espérer qu'il y eût une seulle heure de repos en ce
royaulme, aussitost qu'elle seroit restituée au sien, et qu'ilz
craignent qu'en ce poinct je leur soys fort contraire. Le dict Sr de
Mongomery s'en retourne aujourd'huy, et va repasser à Dièpe, dont je
mettray peyne, cy après, d'entendre s'il aura rien plus négocié par
deçà.

  [17] Avec condition.

La dellibération continue bien toutjour d'envoyer maistre Smith en
France, mais cella n'est encores ni bien conclud ny bien arresté. J'en
tretteray avec la dicte Dame, pour vous en pouvoir, par mes premières,
mander quelque certitude, avec ses aultres responces qu'elle me fera.

Il se dict icy plusieurs choses d'Escoce, néantmoins je n'adjouxteray
rien à ce que Vostre Majesté en pourra veoir par l'extrêt d'une lettre
que le Sr de Vérac m'a escripte, du XIIe du passé, sur laquelle je
diray seulement deux choses à Vostre Majesté: l'une est que je n'ay
point forny les deux mil deux centz escuz à l'homme qu'il me mandoit,
parce que je n'en ay ny le moyen ny vostre commandement de le faire,
mais je l'ay renvoyé le mieulx satisfaict de parolle que j'ay peu vers
Mr de Glasco et de Puiguillen; qui a monstré d'en estre contant, et
est personnaige de considération, qui semble entendre assés bien
l'estat du pays, et asseure que, si quelcun de grande qualité y passe,
lequel veuille bien tretter en vostre nom la paciffication entre les
seigneurs des deux partys, qu'ilz s'y rangeront; la segonde est que la
principalle importance de tout le faict de vostre service par dellà
semble estre à bien conserver le capitaine Granges, qui a le chasteau
et la ville de Lillebourg entre mains; et pourtant je desire, Sire,
que renvoyez son frère le mieulx expédié et le plus contant que Vostre
Majesté le pourra faire.

Le Sr Fiesque est arrivé, lequel donne toute espérance de l'accord, et
encores des aultres accommodemens qui doibvent suyvre le dict accord;
l'on verra dans peu de jours ce qui en réuscyra. Il semble que le Sr
de Valsingam ayt escript que Vostre Majesté envoye des gens de guerre
en Picardie, et que l'ambassadeur d'Espaigne s'est retiré en Flandres
sans avoir prins congé, ce que ceulx cy présument estre ung argument
de guerre; tant y a qu'on ne m'en a point encores parlé. Et sur ce,
etc.

     Ce Ve jour de décembre 1571.


   Ainsy que je fermois la présente, la Royne d'Angleterre m'a mandé
   que celluy qui doibt aller en France, est desjà dépesché, mais
   que, pour quelques occasions, il n'en fault faire bruict.


     A LA ROYNE.

Madame, j'espère aller trouver la Royne d'Angleterre, demain après
diner, et ne fauldray de luy incister vifvement, et néantmoins le plus
gracieusement qu'il me sera possible, au nom de Voz Très Chrestiennes
Majestez, qu'elle veuille faire suprimer le livre, qui a esté imprimé
en ceste ville contre l'honneur de la Royne d'Escoce[18], lequel livre
a esté réimprimé de nouveau en anglois, avec l'adjonction de quelques
rithmes françoises, qu'on impute à la dicte Dame qu'elle les a
composées, qui sont pires que tout le demeurant du livre. Dont
requerray, Madame, que la censure des deux se face tout à la foys, et
n'obmettray les aultres particullaritez qui concernent la Royne
d'Escoce et les Escoçoys, ny de sonder, s'il m'est possible, à quoy
réuscyroit l'office, que Mr de Glasco desire que Voz Majestez facent,
d'envoyer icy ung gentilhomme tout exprès pour les affaires de la
dicte Royne, sa Mestresse, ny s'il seroit honnorable pour Voz
Majestez, et utille pour elle, de le faire; car, quant à estre
agréable, j'ose desjà bien asseurer, Madame, qu'il ne le sera
nullement à la Royne d'Angleterre. Tant y a que je réserve de m'en
esclarcyr mieulx sur les propos que j'entendray d'elle mesmes, et d'en
esclarcyr après Voz Majestez par les premières que je leur feray. Et
sur ce, etc.

     Ce Ve jour de décembre 1571.

  [18] Il s'agit ici du libelle composé par Buchanan, vers 1568,
  sur l'ordre du compte de Murray, et qui fut alors publié pour la
  première fois (1571), sous le titre de _Detectio Mariæ Reginæ
  Scotorum_.--Voyez le _Recueil de Jebb_, 1, 237.



CCXXIIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de décembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)

  Audience.--Vives assurances d'amitié données à Élisabeth qui
    l'ont déterminée à envoyer Me Smith en France.--Discussion des
    affaires d'Écosse entre la reine et l'ambassadeur.--Refus
    d'Élisabeth d'ordonner la suppression du libelle publié contre
    Marie Stuart.--Objet de la mission de Me Smith.--_Mémoire
    général._ Instructions données à Me Smith pour renouer la
    négociation du mariage, ou former un traité
    d'alliance.--Conduite que l'on doit tenir en France à son
    égard.--Conditions sous lesquelles on peut espérer de traiter
    pour la reine d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, quant le Sr de Fiesque et le mareschal Drury ont esté arrivez,
l'ung, d'un costé, de Flandre, et l'aultre d'Escoce, ceulx, qui
jusques icy avoient retardé le voyage de maistre Smith pour France,
n'ont heu sur quoy davantaige le prolonger, mais j'ay esté de fort
bonne part adverty qu'ilz se sont esforcez de me faire plusieurs
traverses en ceste court pour divertyr la Royne d'Angleterre d'entrer
en aulcune intelligence avec Vostre Majesté; et ont essayé avec
deniers contantz, et par présens et grandes promesses, de gaigner, et,
possible, avoient desjà gaigné aulcuns des principaulx d'auprès
d'elle, qui sont non seulement cogneuz parciaulx de la mayson de
Bourgogne, mais encores plus expressément ce peu qu'il y en a qui ont
affection à la France, pour tenir la main qu'elle condescendît à
l'accord des Pays Bas sellon les articles du duc d'Alve, et luy
imprimer des scrupules de Vostre Majesté, de ce que j'avois envoyé des
lestres et des messagiers jusques à Lillebourg durant le siège, pour
faire que ceulx de dedans s'opiniastrassent à le bien soubstenir, et
despuys pour les destorner de la pratique que milord de Housdon,
milord Escrup et le dict mareschal menoient pour les ranger au party
qu'elle prétend establyr par dellà; de quoy, à la vérité, elle a esté
bien marrye.

Et ayant heu encores à parler meintenant à la dicte Dame de ces
particullaritez de la Royne d'Escoce, et nomméement de la suppression
de ces livres qui ont esté imprimez contre elle, jouxte vostre
dépesche du XVe du passé, j'ay estimé, Sire, qu'il m'estoit besoing de
luy mesler quelques aultres gracieulx propos qui fussent pour la
retenir et la faire bien persévérer vers vostre Majesté; et pourtant
je me suys servy de ce qu'elle mesmes, en la dernière audience,
m'avoit dict bien fort à la louange de Vostre Majesté et de la Royne,
vostre mère, et de Monseigneur; et l'ay asseurée que toutz trois aviés
prins de fort bonne part les honnorables propos qu'elle avoit
particullièrement tenuz d'ung chacun; et que la Royne, pour son
regard, me commandoit de luy dire qu'il ne se pouvoit rien ymaginer
d'office de bonne sœur, ny de bonne cousine, ny encores de vrayement
bonne mère, que la dicte Dame ne les deubt toutz attandre et espérer
d'elle, avec habondance d'amour et avec le respect, et honneur,
qu'elle sçavoit bien qui estoient deubz à sa grandeur et aux
excellentes qualitez que Dieu avoit mises en elle, et que Monseigneur
mettoit au plus hault compte de sa félicité, l'estime qu'elle avoit de
luy; qui pourtant desiroit de pouvoir employer ainsy sa personne pour
son service qu'il peult mériter ceste grande faveur: et Vous, Sire,
sur ce qu'elle m'avoit dict qu'il y avoit beaucoup de valleur et de
vertu en vous, et que nomméement vous abondiez d'intégrité, de
droicture et de vérité, aultant qu'il convenoit à un prince d'honneur
d'en avoir, que vous me commandiez de la remercyer infinyement de ce
tant favorable et advantaigeux jugement qu'elle faisoit de Vostre
Majesté, qui vous augmentoit le desir d'estre et devenir tel comme
elle vous estimoit, si d'avanture vous n'y estiez desjà parvenu, et
que vous ne la pouviez plus grandement récompenser de ceste sienne
bonne opinion que par l'avoir toute semblable d'elle et en telle
perfection de vertu et d'honneur, comme il se pouvoit ymaginer d'une
des plus accomplyes princesses du monde; et que c'estoit sur ce très
solide fondement de la mutuelle bonne estime de la vertu l'ung de
l'aultre, que vous desiriez voir principallement establye vostre
mutuelle amytié et que pourtant vous acceptez de très bon cueur celle
qu'elle vous offriroit de sa part, et lui promettez de mesmes la
vostre très parfaicte, et de demeurer fermement résolu en icelle, tant
que vous vivriez, et de la luy rendre encores perdurable à vostre
couronne et entre voz deux royaulmes, en toutes les meilleures sortes
qu'il seroit en vous de le pouvoir faire.

Duquel propos, Sire, la dicte Dame a monstré qu'elle restoit fort
consolée et merveilleusement contante, et me l'a faict redire une
seconde foys; puys m'a demandé si elle trouveroit celle correspondance
en Vostre Majesté, dont je l'asseuroys. A quoy ayant adjouxté toute la
confirmation qu'il m'a esté possible, elle m'a dict qu'elle ne
vouloit, pour ceste heure, rendre qu'un simple grand mercys pour ce
message, encor qu'il fût le plus grand, le meilleur et le plus desiré,
qui luy eust sceu advenir, mais que sur icelluy, qui qu'en deust
parler, elle dépescheroit le lendemain, sans plus de dilay ny remises,
maistre Smith devers Vostre Majesté, lequel auroit charge de vous en
remercyer davantaige, et de vous dire aulcunes aultres choses de sa
part, desquelles s'asseuroit que Voz Majestez Très Chrestiennes en
demeureroient très contantes.

Et après, nous sommes miz à débattre bien paysiblement les
particullaritez qui concernoient la Royne d'Escoce, et nomméement la
supression des livres qui ont esté imprimez au préjudice de son
honneur; en quoy la dicte Dame m'a asseuré qu'iceulx livres venoient
de l'impression d'Escoce et d'Allemaigne, et non de Londres, et m'a
allégué des occasions pourquoy elle ne debvoit commander qu'ilz
fussent suprimez, et que maistre Smith vous en satisferoit davantaige.
Puis m'a reproché les lettres et messages que j'avois mandé à
Lillebourg, et si je voulois entreprendre de luy estre ainsy
contraire.

Je luy ay respondu que je n'avois de rien plus esloignée mon intention
que de norrir division et contrariété entre Vostre Majesté et elle,
mais que je luy voulois tout librement confesser que, si j'avois peu
quelque chose en faveur de ceulx qui maintiennent vostre party en
Escoce, que indubitablement je l'avois faict; et que je ne vouldrois
en cella espargner ma vie, non que luy dényer que je n'y vollusse
employer quelque office de mon debvoir; mais qu'elle se moquoit de
moy: car elle donnoit bon ordre qu'il ne pouvoit aller, ny venir,
aulcunes lettres ny messages, de vostre part, par dellà.

Et ainsy m'estant licencié gracieusement de la dicte Dame, maistre
Smith est venu, le jour après, me trouver, desjà tout expédié d'elle
et des seigneurs de ce conseil; qui m'a asseuré qu'il emportoit de
quoy pouvoir conclure, ou par alliance, ou par ligue, une bonne et
bien estroicte amytié avec Vostre Majesté et avecques la France, s'il
vous playsoit, Sire, y procéder, ceste foys, à bon esciant. Je luy ay
respondu qu'il trouveroit une parfaictement bonne disposition en Voz
Majestez Très Chrestiennes, qui vous attandiez, à ce coup, de voir
réuscyr quelque effect de tant de bonnes parolles du passé, et que son
voyage, s'il ne tenoit à luy, seroit indubitablement très utille à ces
deux royaulmes; et luy ay offert ung des miens pour l'accompaigner, et
pour le faire bien recepvoir par dellà, qui a monstré qu'il le
desiroit infinyement; dont luy ay baillé le Sr de Sabran, lequel,
sellon le loysir que j'ay heu de le pouvoir instruyre, vous informera,
Sire, d'aulcunes choses qui s'entendent, et qui estoient en termes en
ceste court, sur la dépesche du dict Sr Smith, et aussi de ce qui
résulte, jusques à ceste heure, de la négociation que milord de
Housdon a faicte avec les Escouçoys, pareillement de l'estat de la
Royne d'Escoce, et comme se retrouvent à présent ceulx de Lillebourg,
avec aulcunes aultres particullaritez bien expécialles, qui me
semblent importer assés que Vostre Majesté les sache, premier que de
tretter avec le dict Sr Smith. Sur ce, etc.

     Ce Xe jour de décembre 1571.


   INSTRUCTION AU Sr DE SABRAN.

   Je prie Leurs Majestez d'entendre ces aultres particularitez, que
   j'ay baillées sommairement, et en haste, au Sr de Sabran, pour
   leur dire:

   Que ce n'est sans besoing que la Royne d'Angleterre cerche
   meintenant l'amytié du Roy, mais, quant elle verra se pouvoir
   mointenir sans icelle, ny elle s'y vouldra davantaige obliger, ny
   quicter celle du Roy d'Espaigne, ains demeurer, ainsy qu'elle
   est, sans rien innover entre les deux; dont, pendant qu'elle est
   en doubte de l'austre costé, il est expédiant que, de celluy du
   Roy, elle soit pressée de passer oultre avecques luy.

   Maistre Smith, à ce que j'entendz, poursuyvra les propos du
   mariage, et toutes les intelligences, que j'ay icy, concourent à
   ce que ceste princesse y est à présent bien disposée, et le comte
   de Lestre, et milord de Burgley, qui s'y monstrent affectionnez,
   disent qu'on s'eslargira sur le poinct de la religion, mais ne se
   layssent entendre commant; et semble que le dict Sr Smith le
   débattra fort. Dont, sellon les termes où l'on en est de présent,
   sera bon de monstrer que, pour n'espérer jamais fin en celle
   dispute de la religion, qu'on n'ose plus en parler, et par ainsy,
   gardant chacun son advantaige de ce qu'il en a dict, mesmes qu'on
   ne vouldroit sans nouvelle instance en offrir jamais rien
   davantaige de ce costé, sera bien faict qu'on passe incontinent à
   l'aultre poinct, qui est de la ligue.

   Lequel nous est icy assés contradict de plusieurs qui ont
   authorité, et qui, avec l'affection qu'ilz ont au contraire,
   allèguent beaucoup de raysons qui sont pour les anciennes
   alliances, et pour ne les debvoir quicter pour des nouvelles; en
   quoy intervient encores des présens, des promesses et des
   persuasions grandes, du costé d'Espaigne.

   Mais la bonne opinion qu'on a de la vertu et intégrité du Roy,
   l'estime de Monseigneur, la grande espérance de Mr le duc,
   l'observance de l'éedict de paciffication, les choses d'Escoce,
   les mutuelles offances d'entre le Roy d'Espaigne et ceulx cy, (et
   qu'ilz jugent que, s'il meurt, toutz ses estats, par faulte
   d'hoyr, qui soit en aage pour les régir, seront incontinent en
   trouble), font que plusieurs conseillent ouvertement à ceste
   princesse la ligue avecques la France.

   Et à cella ayde beaucoup que, tant plus l'on va aprofondissant
   les souspeçons contre ces seigneurs qui sont dans la Tour, plus
   l'on trouve que l'affaire s'estand bien loing, que presque toutz
   les principaulx catholiques de ce royaulme sont aulcunement de
   l'intelligence, mais bien peu de protestans meslez; que le tout
   s'est dressé par les fuytifz qui sont en Flandres, et que
   l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, y a tenu la main; dont
   semble que, pour ces occasions, ilz soyent pour conclurre à bon
   esciant la ligue avecques le Roy.

   Le dict Sr Smith a charge de renvoyer incontinent ung des siens
   par deçà, aussitost qu'il aura cogneu de quelle vollonté sont à
   présent Leurs Majestez, ou vers l'alliance, ou vers la ligue; et
   semble qu'on entretiendra le Sr Fiesque en diverses négociations,
   et qu'on temporisera la résolution des choses d'Escoce jusques
   allors; mesmes ne deffault qui m'a donné adviz que le voyage du
   dict Smith n'est à aultres fins que pour faire plyer le duc
   d'Alve à plus doulces condicions, et pour amuser le Roy qu'il ne
   pourvoye au faict de l'Escoce; tant y a que de donner au dict Sr
   Smith, aussitost qu'il arrivera, bonne espérance des choses qu'il
   desirera, cella pourra traverser beaucoup toutes aultres
   contraires négociations, et faire bien acheminer celle que le Roy
   desire faire avecques ceste Royne.

   Il y en a icy qui considèrent beaucoup de grandes utillitez à
   faire ceste ligue, et les mesurent par les grandz dommaiges et
   empeschemens qui, pour le passé, sont advenuz à la France, quant
   l'Angleterre luy a esté ennemye, et que ce sera ung non petit
   accez à la grandeur d'eulx, de se fortiffier meintenant de ceste
   alliance, tant par mer que par terre, et la soubstraire au Roy
   d'Espaigne; mesmes qu'il est dangier que la ligue d'Itallie ne
   tourne à la fin au préjudice de Sa Majesté Très Chrestienne, et,
   si elle va prospérant, que bientost l'on ne chasse toutz ses
   partisans hors d'Itallie, là où, si ceste ligue avec la Royne
   d'Angleterre se conclud, l'on le craindra et respectera aultant
   et plus qu'on a faict jamais nul de ses prédécesseurs.

   Mais il semble qu'il n'y a nul plus honneste fondement, sur
   lequel se puysse dresser ceste ligue, ny plus esloigné de
   jalouzie et de souspeçon aulx aultres princes, ny plus aprouvé de
   toutz les Catholiques, tant de ce royaulme que de toute la
   Chrestienté, que sur les accommodemens des affaires de la Royne
   d'Escoce et de son royaulme; à quoy semble bien que ceux de ce
   conseil prétendent, et qu'ilz entendent de faire une
   confédération entre les trois royaulmes;

   Mais c'est en confirmant l'authorité du jeune Roy en Escoce, et
   suprimant du tout celle de la Royne, sa mère, et voulant retenir
   perpétuellement la dicte Dame en leurs mains, qui seroient
   condicions peu honnorables pour le Roy, et ausquelles se
   trouveroit de grandes difficultez et beaucoup de contradisans.

   Et semble bien que, pour le moins, l'authorité de la dicte Dame,
   avec l'association de son filz à la couronne, doibt estre
   restablye, et que une forme de gouvernement soit dressé des
   seigneurs de la noblesse, aultant de l'ung party que de l'aultre,
   pour régir le pays, attandant le retour de leur Royne et la
   majorité du jeune Roy, et qu'il soit faict un compromiz entre les
   deux Roynes d'Angleterre et d'Escoce, pour déterminer leurs
   différans par ung bon tretté: et cependant soit pourveu à ce que
   la Royne d'Escoce ayt ung honnorable trettement, et soit tenue
   en quelque honneste liberté, ses serviteurs remiz auprès d'elle,
   son ambassadeur eslargy et admiz à continuer sa charge, o[19]
   condition toutesfoys que la dicte Royne d'Escoce, ny ses
   ministres, ne mèneront aulcune pratique, ny dehors ny dedans ce
   royaulme, au préjudice de la Royne d'Angleterre; et que mesmes
   elle baillera ostages de ne s'en aller cependant hors d'icy, sans
   le congé de la dicte Royne d'Angleterre.

  [19] Avec condition.

   Il est vray que, quant à capituler des dictes condicions, qui
   concernent la dicte Royne d'Escoce et les Escouçoys, eulx
   mesmes vouldroient estre ouys, et leur intention se pourra
   comprendre par deux lettres que le Sr de Sabran emporte, l'une
   de la dicte Dame, du VIIe novembre, et l'aultre du Sr de Vérac
   du XXIIIe du dict moys, dont celle de la dicte Dame monstre
   qu'elle ne veult aulcunement associer son filz; mais je luy ay
   mandé qu'elle se donne paix, et se veuille reposer de cella sur
   l'amytié que le Roy luy porte, qui ne conclurra rien qui ne
   soit à l'advantaige d'elle, et sans que ses proches parans et
   son ambassadeur soyent appellez.

   Quant à toutes aultres condicions, Leurs Majestez Très
   Chrestiennes les entendent mieulx que je ne les sçauroys
   considérer; tant y a que, pour tenir ceux cy bien obligez à la
   ligue, et garder que légèrement ilz ne s'en départent, il n'y a
   rien meilleur que de transporter le traffic de ce royaulme, qui
   se faict à ceste heure à Hembourg, en quelque bonne ville de
   France, et leur ottroyer là de bons privillèges.

   Le comte de Lestre et milord de Burgley se monstrent desirer
   infinyement la conclusion de ceste amytié pour la seurté de
   leur Royne et pour l'establissement du présent estat du
   royaulme, et ceulx là, sans aultres, mèneront les choses à
   perfection, si elles y doibvent jamais venir; dont ceulx, qui
   entendent les humeurs de ceste court, disent que, quel que ce
   soit, des deux, sçait très bien que le Roy d'Espagne donne
   entretennement à ses partisans qu'il a en ceste court, et qu'il
   est sans doubte qu'ilz s'attendent d'estre gratiffiez du Roy,
   mesmes qu'ilz sont sollicitez par grandz présens de l'autre
   costé, mais qu'ilz se contanteront à beaucoup moins de cestuy
   cy: quoy que soit, il semble estre nécessaire de leur donner
   quelque chose, et mesmes, à ceste heure, affin de passer
   oultre. Leurs Majestez entendront là dessus, s'il leur playt,
   le Sr de Sabran, et jugeront que leur présente libérallité en
   cest endroict, de mil escuz, sera pour leur espargner, ou pour
   les choses de France, ou pour celles d'Escoce, la despence
   possible de cent mil.

   Les articles que le Sr Fiesque a raportez de Flandres ont
   semblé durs aulx Anglois; et la Royne a monstré qu'elle
   n'estoit pour les accorder en la sorte qu'ilz sont. Tant y a
   que les depputez des Pays Bas y donnent de si bonnes
   interprétations qu'il semble qu'à la fin ilz s'accorderont,
   mais ce sera au grand advantaige de la dicte Dame si elle
   trouvoit quelque bonne correspondance en France, aultrement je
   croy bien qu'elle fera une partie de ce qu'on vouldra.

   Elle m'a curieusement demandé si l'ambassadeur d'Espaigne s'en
   estoit allé d'auprès du Roy sans congé, comme le Sr de
   Valsingam le luy avoit escript, et si le Roy avoit retiré le
   sien d'Espaigne. A quoy luy ayant respondu que je croyois que
   non; et que, si l'ung ou l'aultre s'estoient remuez de leur
   place, que c'estoit affin de changer d'air pour leur santé,
   elle m'a dict, en ryant:--«Qu'elle vouloit renvoyer celluy, qui
   est icy, du Roy d'Espaigne, parce que, encores despuys cinq
   jours, il avoit faict de mauvaises pratiques contre elle.» Et
   présume la dicte Dame et la pluspart des siens qu'il y doibve
   avoir guerre entre le Roy et le Roy d'Espaigne; de quoy ilz
   monstrent estre fort ayses.

   De ce que milord Housdon a négocié avec les Escouçoys, la
   lettre du Sr de Vérac en déclairera une partie; tant y a que
   j'entendz que, quant le comte de Morthon et l'abbé de
   Domfermelin ont esté à Barvyc, et ont entendu qu'on ne leur
   parloit que de faire quelque accord avec ceulx de l'autre
   party, qu'ilz ont remonstré qu'ilz ne pensoient estre là
   appellez pour cest effect, ains pour recepvoir les deniers, les
   monitions, les armes et les gens, que la Royne d'Angleterre
   leur avoit promiz pour forcer la ville et le chasteau de
   Lillebourg. Sur quoy milord de Housdon leur a respondu que la
   dicte Dame estoit en la mesme vollonté, qu'elle leur avoit
   dict, d'establyr, comment que ce fût, l'authorité du jeune Roy
   et de son régent en Escoce, et que, si cella se pouvoit
   conduyre sans envoyer armée dans le pays, affin de n'irriter le
   Roy Très Chrestien, et ne foller les subjectz, que cella seroit
   le meilleur; mais qu'ilz s'asseurassent que, si l'on n'y
   pouvoit parvenir par ce moyen, que dans le commancement de
   mars, elle leur bailleroit de quoy pouvoir, en une sorte ou
   aultre, achever leur entreprinse; et que cependant ilz
   fortifiassent le Petit Lith pour y recepvoir le secours qu'elle
   leur envoyeroit. De laquelle promesse iceulx de Morthon et
   Domfermelin se sont contantez, et le mareschal Drury sur
   icelle est venu poursuyvre en ceste court ce qui faict besoing
   pour l'accomplyr.

   Il y a icy ung ambassadeur secrect, de la part du comte
   Palatin, qui propose le mariage du comte Christofle, troisiesme
   filz de son Maistre, eagé de XXII ans, avec la dicte Royne
   d'Angleterre. Je ne sçay encores comme il est escouté, mais le
   comte de Montgomery m'a confessé qu'il estoit venu parler à
   luy, et que le dict comte luy avoit respondu que, quant il
   pourroit quelque chose en cest endroict, qu'il l'employeroit
   tout pour Monsieur, qui estoit frère de son Roy.

   Il importe assés avec qui maistre Smith aura à négocier, et luy
   mesmes m'en a parlé, et a regrecté feu messieurs de Laubespine
   et de Bourdin. Je luy ay respondu qu'il négocieroit
   principallement avec Leurs Majestez et avec Monseigneur, car
   c'estoit ceulx là qui entendoient eux mesmes meintenant à leurs
   affaires; de quoy il a esté fort ayse. Puys luy ay nommé les
   seigneurs du conseil du Roy, et il a desiré de pouvoir tretter
   avec messieurs de Morvilliers, de Limoges et de Foix; et m'a
   demandé si monsieur de Montmorency y seroit, et encores si
   monsieur l'Admyral s'aprochoit pas, à ceste heure, aulx
   affaires de Sa Majesté.

   La procédure contre ces seigneurs, qui sont dans la Tour, se
   pourra comprendre par l'extraict d'une lettre que j'ay miz
   peyne de recouvrer, laquelle ceux de ce conseil ont tirée de
   l'évesque de Roz, adressante à la Royne d'Escoce; et cependant
   je sçay qu'on a envoyé en Allemaigne pour consulter avec
   aulcuns princes si, s'estant la Royne d'Escoce venue à refuge
   en ce royaulme, et se trouvant à ceste heure qu'elle a pratiqué
   une rébellion et sédition contre la Royne d'Angleterre, la
   dicte Royne d'Angleterre la peult justement retenir; et
   plusieurs gens de lettres de ce royaulme sont après à escripre
   sur cet article.

   Quant à la supression des livres, qui ont esté imprimez contre
   l'honneur de la Royne d'Escoce, je l'ay proposée à ceste Royne
   et à ceulx de son conseil en la plus grande expression qu'il
   m'a esté possible, au nom de Leurs Majestez Très Chrestiennes;
   dont le Sr de Sabran leur comptera les longs discours et
   déductions qu'ilz m'ont faictes, avec mes répliques, et leur
   récitera les propos que le comte de Lestre m'a tenuz touchant
   la dicte Royne d'Escoce.

   La bonne affection de ceulx de la noblesse de ce royaulme
   envers le Roy se cognoistra par une lettre qu'ung d'entre eulx,
   nommé le Sr Lane, m'a escripte en itallien, du contenu de
   laquelle et des aultres propos que le dict Sr Lane m'a mandez,
   le Sr de Sabran en donra compte au Roy, et luy dira ce que le
   comte d'Oxfort a naguières proposé en une compaignie où il
   estoit, et ce qui s'en ensuyvit.



CCXXIVe DÉPESCHE

--du XVIe jour de décembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Cavalcanti._)

  Mission de Me Smith.--Nouvelles d'Écosse.--Résolution d'Élisabeth
    de faire attaquer Lislebourg.--Nécessité de secourir cette
    place.--Injonction faite à l'ambassadeur d'Espagne de quitter
    l'Angleterre.


     AU ROY.

Sire, sur le partement de Mr Smith, je vous ay mandé le plus de
particullaritez de sa dépesche que, de divers endroictz, il m'a esté
possible d'en apprendre, et suys bien marry que je n'ay heu le moyen
d'en donner davantaige lumière à Vostre Majesté; mais c'est parce que
milord de Burgley seul l'a dressée, à part soy, sur la secrecte
conférance d'entre la Royne sa Mestresse, le comte de Lestre et luy,
sans qu'il ayt permiz d'en rien passer par nulle aultre main.
Néantmoins je l'ay despuys faict observer, et sçay qu'il a dict, en
général, que le dict Sr Smith emportoit les plus amples instructions
qui, de ce costé, eussent, longtemps y a, esté envoyées en France, et
qu'il espéroit qu'il en réuscyroit ung très bon effect entre ces deux
royaulmes.

Cependant, Sire, l'on a procédé à l'accommodement des différans des
Pays Bas, et tant sont allez et venuz les commiz, depputez et
commissaires devers les seigneurs de ce conseil, et a l'on tant faict
d'assemblées et de conférances là dessus, que nous tenons, à présent,
le faict de la restitution des merchandises pour tout accordé, ou
qu'au moins il y reste si peu de difficultez qu'elles ne sont
considérables, et qu'on est meintenant à regarder sur le payement des
deniers, et comme, et à quelz termes ils pourront estre renduz.
Encores dict on qu'on a passé oultre à parler du restablissement du
commerce, jusques avoir articullé que, si les privillèges, dont les
Anglois jouyssoient devant ceste dernière suspencion, leur estoient
randuz, et qu'ilz ne fussent subjectz au dixiesme que le duc d'Alve a
nouvellement imposé, qu'ilz pourroient retourner, du premier jour,
traffiquer en Envers. Tant y a que, pour ceste heure, il semble que
cest article ne se trettera pas.

Le Sr de Cuniguem est, despuys trois jours, arrivé du Petit Lith sur
le poinct que ceulx cy estoient à dellibérer des choses d'Escoce; qui
raporte la nouvelle de la deffaicte que le Sr Adam Gourdon a faicte
près d'Abredin sur milord Forbons, et sur les gens que le comte de Mar
luy avoit baillez, de quoy icelluy de Mar et le comte de Morthon ont
prins occasion de presser meintenant bien fort, par le dict Cuniguem,
ceste princesse de leur envoyer le secours qu'elle leur a promiz.
Dont, après avoir esté longuement consulté là dessus, j'entendz, Sire,
qu'il a esté ordonné que le maréchal Drury partyra, devant Noël, pour
aller mettre ensemble quatre mil hommes de pied et quatre centz
chevaulx, de ceulx de la frontière du North, cinq pièces d'artillerye,
et ung nombre de pouldres, pour marcher incontinent droict à
Lillebourg affin de l'assiéger de rechef, après toutesfoys qu'on aura
encores une foys sommé ceulx de dedans de se soumettre, eulx et la
place, à l'obéyssance du jeune Roy; et que ceste princesse est résolue
de ne rien espargner pour forcer la ville et le chasteau. J'essayeray,
Sire, de m'y opposer en vostre nom le plus expressément qu'il me sera
possible, aussitost que je verray passer les choses plus avant; mais
je supplie Vostre Majesté de faire cependant presser milord de Flamy,
si d'avanture il est encores par dellà, qu'il ayt incontinent à
partyr; car, de son arrivée à temps, et de la bonne dépesche, que le
frère du capitaine Granges, et de celluy marchant que j'ay naguières
adressé à Mr de Glasco, emporteront, aura de dépendre le principal
évènement de toute l'entreprinse.

Je viens tout présentement de recepvoir par ung mesmes pacquet deux
dépesches de Vostre Majesté, du dernier du passé et du premier d'estuy
cy. Je verray bientost ceste princesse sur le contenu d'icelles,
lesquelles me semblent très convenables à ce qui est besoing de
négocier meintenant avec elle, et que Voz Majestez et Monseigneur avez
très prudemment et vertueusement usé en tout ce qu'avez dict et faict
en l'endroict du Sr de Quillegrey. Sur ce, etc. Ce XVIe jour de
décembre 1571.


   La présente estoit desjà dattée et signée, quant milord de
   Burgley m'a envoyé le Sr Cavalcanty pour me saluer de sa part, et
   me dire que la Royne, sa Mestresse, et les seigneurs de son
   conseil s'estoient enfin résoluz de ce qu'ilz avoient à faire en
   l'endroict de l'ambassadeur d'Espaigne, et que, ceste après
   dinée, l'on l'avoit mandé dans le conseil, où, après plusieurs
   choses débattues, il luy avoit esté enjoinct de vuyder
   d'Angleterre dans lundy prochain par tout le jour. Qui est une
   résolution, Sire, que ceste princesse a prinse sur la ferme
   asseurance, qu'il vous a pleu que je luy aye donné de vostre
   bonne et parfaicte et perdurable amytié. J'estime que, pour
   cella, l'on ne layssera de passer oultre à l'exécution des
   accordz touchant la restitution des merchandises.



CCXXVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de décembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Confidences faites par Élisabeth à l'ambassadeur de ses plaintes
    contre le roi d'Espagne.--Affaires d'Écosse.--Sursis accordé à
    l'ambassadeur d'Espagne, à qui ont été donnés des
    gardes.--Résultat de la mission de Mr de Montgommery en
    Angleterre.--Nouveaux détails sur divers mariages faits à
    Londres et sur les affaires d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, j'ay esté, mardy dernier, devers la Royne d'Angleterre, et, le
mècredy, elle m'a faict convyer à diner avec elle chez milord de
Burgley, qui luy a faict le festin des nopces de sa fille avec le
comte d'Oxfort; et le Sr de Sueneguem, depputé de Flandres, y a esté
toutes les deux foys.

J'ai heu assés d'argumentz, prins des lettres de Vostre Majesté, du
dernier du passé et premier d'estuy cy, pour entretenir ceste
princesse, laquelle a monstré de demeurer merveilleusement contante de
ce que je l'ay fort asseurée que vous persévériez, de plus en plus,
Sire, au ferme propos d'establyr une bonne et perdurable amytié avec
elle; et que c'estoit sur la mutuelle bonne estime, que toutz deux
avez de la vertu l'ung de l'aultre, que vous entendiez la fonder
principallement de vostre costé, sellon que vous aviez en beaucoup
d'honneur ses vertuz, ainsy qu'elle louoit souvent celles qui sont en
Vostre Majesté; et que vous espériez que d'une si saincte
confédération, comme ceste cy, qui seroit toute posée en vertu, vous
parviendriez à toutz les aultres bons, et utilles, et desirables
effectz qu'auriez à desirer l'ung de l'aultre, ou pour voz personnes
ou pour voz estatz, ou pour voz subjectz. Et luy a semblé que
c'estoit desjà ung commancement de procéder, bien ouvert et franc de
vostre costé, Sire, que de luy faire entendre ce qui estoit advenu de
dom Francès d'Alava[20], et luy toucher aussi de l'entreprinse, que Mr
de Mondocet vous a escript, qui estoit entendue à Bruxelles sur ce
royaulme, laquelle avoit esté interrompue; de quoy vous estiez bien
fort ayse: et pareillement que vous n'estimiez la guerre de Levant si
achevée que le Roy d'Espaigne fût pour entreprendre encores rien en la
mer de deçà, avec les aultres particullaritez de la première audience
qu'avez donnée au Sr de Quillegrey. Qui ont esté toutz propos ès quelz
j'ay bien vollu, Sire, y aller assés réservé, affin qu'en cerchant de
satisfaire à la dicte Dame, je peusse comprendre de ses propos comme
elle y estoit disposée.

  [20] Don Francès d'Alava avait succédé, comme ambassadeur du roi
  d'Espagne en France, à _Chamoné_, en 1566. Il fut forcé de
  quitter l'ambassade par suite de divers mécontentemens qu'il
  avait donnés au roi, auprès duquel il fut remplacé, en décembre
  1571, par _Aguilon_. (_Archives de Symancas._)

Laquelle m'a respondu, quant au premier, qu'elle se réputoit fort
heureuse que son règne se raportât en temps qu'elle peust contracter
alliance et intelligence avec ung roy si vertueulz, si entier et si
généreux, comme est Vostre Majesté, adjouxtant, par parolles fort
expresses et confirmées par sèrement, que vous estiez aujourduy prince
de ce monde, de qui elle prisoit et desiroit plus l'amytié, et à qui
elle en vouloit plus randre; et, quand à dom Francès, qu'elle sçavoit
qu'il vous avoit esté très pernicieulx ministre, l'espace de huict
ans, et qu'il estoit malaysé que ne vous en fussiez aperceu, dont
vostre bonté estoit de tant plus grande que vous l'aviez longuement
souffert; et qu'enfin elle, de sa part, s'estoit résolue de renvoyer
l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, pour semblables mauvais
offices, qu'elle avoit vériffiez contre luy, d'avoir sollicité les mal
contantz, et encores plusieurs des bien contantz de ce royaulme, à
rébellion, de quoy elle s'estoit pleinte au Roy d'Espaigne par
diverses foys; et mesmes l'avoit envoyé prier, par ung gentilhomme
exprès, qu'il le vollust retirer, et que, s'il en vouloit envoyer ung
aultre, paysible, et qui n'excédât poinct sa charge, qu'elle le
recepvroit de bon cueur, et en envoyeroit encores ung résider prez de
luy, s'il le vouloit de mesmes bien tretter, et qu'elle estoit encores
en ceste vollonté; que ce luy estoit grand plésir que vostre agent de
Flandres vous eust faict veoir que, non sans cause, elle avoit prins
souspeçon des entreprinses de dellà, et qu'elle espéroit bien que
Dieu, qui luy avoit baillé le moyen de descouvrir les secrectes, luy
donroit le loysir de remédier à celles qu'on vouldroit entreprendre
ouvertement, premier qu'on fût prest de les exécuter. Et puys, tout
bas, m'a adjouxté qu'elle avoit toutjour faict conscience de troubler
les estatz de ses voysins, mais puysque le Roy d'Espaigne travailloit
beaucoup à soublever et altérer le sien, ainsy qu'elle en avoit la
vériffication en sa main par ses propres lettres, et par plusieurs de
celles de ses ministres, qui ont esté surprinses, et encores par des
marques et enseignes de ses bagues, qui debvoient servyr à conduyre
l'entreprinse, qu'elle ne se tenoit plus obligée aulx respectz qu'elle
luy avoit toutjours gardé jusques icy vers ses Pays Bas, et qu'elle en
lairroyt courir la fortune.

Au regard des choses d'Escoce, elle a donné des interprétations assés
coulorées à la négociation de milord d'Housdon, parce que je l'ay
asseurée que Vostre Majesté, l'ayant sceue par la voye de la mer, y
avoit trouvé des trêtz, qui vous sembloient bien esloignez de la bonne
intelligence qui se recerche entre vous. Dont, (après ung long
discours de l'ingratitude qu'elle reproche à la Royne d'Escoce, qui
sans elle estoit venue à tel désespoir de ses affaires que
vollontairement elle desiroit renoncer à sa couronne en faveur de son
filz, de quoy elle se repentoit bien de l'en avoir engardée), m'a
remiz d'en conférer avec ceulx de son conseil, m'asseurant qu'elle ne
cerchoit rien en cest endroict qui fût à l'intérest de vostre
couronne. Et n'y a heu nul de ces propos, qu'elle m'a dict à part, ny
de ceulx qu'elle a parlé hault, ny aulcune sienne démonstration, que
tout n'ayt tendu à monstrer une bonne inclination vers Vostre Majesté.

L'ambassadeur d'Espaigne a obtenu d'elle de pouvoir advertyr le duc
d'Alve de son congé, premier que d'estre contrainct de sortyr de ce
royaulme, mais cependant l'on luy a commiz ung gentilhomme à sa garde.
Ceulx cy ont quelque adviz que le duc de Medina Cœli est embarqué
avec six mil hommes, et jugent que le Roy d'Espaigne, soubz colleur de
la conduicte de ce gouverneur qu'il envoye en Flandres, vient fornyr
le pays de plus grand nombre d'Espaignolz, craignant y avoir la
guerre, ou bien que c'est pour faire quelque descente en Escoce ou en
Yrlande; dont se parle de getter de grandz navyres en mer, lesquelz je
crains qu'aillent, puys après, au dommaige de l'Escoce. Sur ce, etc.

     Ce XXIIe jour de décembre 1571.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Le comte de Mongomery, vollant passer à Dieppe, a esté rejetté
   deçà par tormante avec grand dangier. J'ai adviz, touchant sa
   négociation avec la Royne d'Angleterre, qu'il luy a dict que
   monsieur l'Admyral avoit faict tout ce qu'il avoit peu pour vous
   persuader la guerre contre le Roy d'Espaigne, mais ne vous y
   avoit peu encores admener, toutesfoys n'en estoit hors
   d'espérance; qu'elle avoit soigneusement adverty le dict
   Mongomery estre expédiant, pour la seurté de ceulx de la
   religion, de ne se dessaysir de la Rochelle et aultres places
   qu'ilz tiennent; que, despuys qu'il est party, il a esté faict
   ung département de deniers dans la Tour, et ont esté miz à part
   cent mil escuz, lesquelz le trézorier a dict estre pour France,
   et juge l'on que c'est plus pour accommoder ceulx de la religion
   que pour nul aultre effect.


     A LA ROYNE.

Madame, il a esté faict, ceste sepmaine, quatre nopces en ceste court,
dont celles de la seur du comte de Hontingthon avec le filz du comte
d'Ocester, et de la fille aynée de milord Chamberland avec milord
Dudeley, ont esté conduictes pour l'accommodement d'aulcuns seigneurs
qui estoient ung peu broillez ez affaires du duc de Norfolc, et croy
que ce a esté pour s'asseurer d'eulx. Les aultres de la fille de
milord Burgley avec le comte d'Oxfort, et d'une jeune et riche veufve
avec milord Paget, encores qu'elles ayent esté célébrées avec tout
plésir et contantement, il s'y est veu néantmoins de la parciallité de
court. Et, ayant esté convyé au festin de celles du dict comte
d'Oxfort, la Royne d'Angleterre m'a bien vollu dire que, de tant de
mariages à la foys, ung chacun luy présageoit le sien debvoir estre
bientost, et qu'il ne tenoit au Sr de Quillegrey qu'elle n'en
demeurast en fort grande persuasion et en une fort bonne espérance; et
a continué plusieurs honnestes et modestes propos de ce faict,
lesquelz j'ay suyviz de semblables, rejettant la cause des difficultez
sur les trop escrupuleux, qui se trouveroient ung jour grandement
coulpables, envers Dieu et les hommes, d'avoir empesché ce grand et ce
tant desiré bien à la meilleure part de la Chrestienté. Le comte de
Lestre m'en a parlé en termes qui monstrent avoir quelque opinion que
Monsieur en soit dégousté, ce que je luy ay asseuré ne sçavoir, et
n'en avoir rien entendu; et, toutz deux, nous sommes résoluz de ce que
le pis ne pouvoit estre que très bon: scavoir est, une très ferme
amytié et bonne intelligence entre Voz Majestez et ces deux royaulmes.

Je n'ay, à la vérité, touché, en tout le jour du festin, ung seul mot
d'affaires à la dicte Dame, mais, le jour de l'audience, je ne luy ay
obmiz ung seul poinct du contenu ez deux lettres de Voz Majestez, du
dernier du passé, et premier d'estuy cy, et mesmement du faict de la
Royne d'Escoce et des Escouçoys; en quoy je l'ay trouvée bien peu
modérée de l'affection et animosité qu'elle y a toutjour procédé, ce
qui me rend assés suspecte toute la négociation qu'elle a envoyé faire
en France; et me vient on encores de dire que, sur les nouvelles
qu'elle a heu de quelque combat qui est advenu entre ceulx de
Lillebourg et du Petit Lith, duquel je ne sçay encores les
particularitez, elle dépeschera demain le mareschal Drury en Escoce,
avec une commission fort rigoureuse contre ceulx du bon party. Au
regard de vériffier icy, avecques moy, les choses qu'on impose à la
Royne d'Escoce, je crains, Madame, que la Royne d'Angleterre penseroit
avoir si grandement justiffié par là tout ce qu'elle propose de faire
contre ceste pouvre princesse et contre son estat, qu'elle passeroit
oultre à ce qui peut en cella mesmes toucher la réputation et grandeur
de vostre couronne; et si le Roy y vouloit, puys après, contradire de
parolle, ou s'y opposer d'effect, qu'elle estimeroit avoir grande
occasion de se pleindre de luy; et quant aulx moyens, qui se
pourroient trouver pour vous accommoder avec elle sur les présens
troubles et différands des Escouçoys, j'en ay mandé quelque adviz par
le Sr de Sabran; et, après que j'auray conféré avec les seigneurs de
ce conseil, je vous pourray de ces deux faitz ensemble escripre plus
au long. Et adjouxteray icy, Madame, qu'il a esté résolu de mettre en
jugement le duc de Norfolc, le segond jour du prochain terme de
janvier, et que le comte de Cherosbery sera mandé pour présider en la
cause, avec les douze pairs, et que, pendant qu'il sera icy, sir Raf
Sadeller yra en la mayson du dict comte estre gardien de la Royne
d'Escoce; de quoy elle se donra beaucoup de peur, et je fays tout ce
que je puys pour l'empescher. Sur ce, etc.

     Ce XXIIe jour de décembre 1571.



CCXXVIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour de décembre 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Pigon._)

  Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur les
    affaires d'Écosse.--Desir des Anglois de conclure avec la
    France le traité de l'alliance.--Leur froideur à l'égard de
    l'Espagne.--Opinion de l'ambassadeur sur la conclusion que
    doivent avoir les affaires d'Écosse.--Utilité d'un traité de
    commerce avec l'Angleterre.--Nouvelle donnée par Walsingham
    d'une sédition survenue à Paris.--Vives instances pour que le
    roi écrive à la reine d'Angleterre en faveur du duc de Norfolk.


     AU ROY.

Sire, j'ay esté, de rechef, convyé, le dimenche devant Noël, au festin
que le comte de Hontingthon a faict des nopces de sa sœur avec le
filz du comte d'Ochestre, où la Royne d'Angleterre, et les seigneurs,
et dames de sa court qui s'y sont trouvées en grand nombre, m'ont
continué les mesmes démonstrations de bonne affection qu'ilz disent
porter à Vostre Majesté et à toute la France. Et m'estant, l'après
dinée, retiré avec le comte de Lestre et milord de Burgley en une
chambre à part, pour leur compter les mesmes choses, que j'avois
naguières dictes à la Royne, leur Mestresse; et, après que je leur ay
heu particullarisé les responces que Vostre Majesté et la Royne,
vostre mère, et Monseigneur aviez faictes, pleynes de toute
bienveillance envers leur Mestresse, sur les honnestes propos d'amytié
qu'elle vous avoit faict tenir par le Sr de Quillegrey; je leur ay
dict que, pour monstrer comme vous cheminiez desjà vers elle sellon
ceste bonne intelligence, vous aviez trouvé bon, Sire, de luy faire
communiquer par moy ce qui estoit advenu de don Francès d'Alava, ce
que le Sr de Mondoucet vous avoit mandé de Flandres, et ce que vous
jugiez des entreprinses du Roy d'Espaigne en la mer de deçà; qui ont
esté propos qu'ilz ont merveilleusement gousté, et les ont fort bien
receuz. Et, à la suyte d'iceulx, je leur ay touché ceulx d'Escoce,
sans toutefoys les leur guières presser ny les laysser aussi trop
lasches, mais que, (de tant que ces affaires là avoient tant de
malheur que, quant vous en faisiez parler à leur Mestresse, elle
estimoit que vous offanciez son amytié, et Vous, d'aultre costé, Sire,
jugiez qu'elle mesprisoit la vostre, quant elle s'en entremettoit trop
avant sans vous en parler), je les adjurois bien fort qu'ilz ne les
vollussent plus laysser en ce suspens; et leur ay desduict, par chefs,
toutz les dicts affaires comme pour entendre d'eulx en quelle façon
j'aurois à vous en escripre, tendant principallement à les divertyr
d'envoyer gens contre ceulx de Lillebourg, et leur faire comprendre
que vous ne pourriez avec honneur intervenir en nul tretté, où l'on
capitulât de priver la Royne d'Escoce de sa couronne pour y establyr
son filz, ny de ruyner l'ung des partys; qui entendiez les conserver
toutz deux.

Sur lesquelz chefz, quant au premier, qui estoit des choses qu'on
imputoit à la Royne d'Escoce, ilz m'ont faict ung long discours de la
deffiance qu'elle s'estoit donnée de Voz Majestez Très Chrestiennes,
de la jalouzie qu'elle avoit prinse du propos de Monsieur, des
pratiques qu'elle avoit menées avec le Roy d'Espaigne et avec le duc
d'Alve par le moyen de Ridolphi, des rébellions qu'elle avoit
suscitées en ce royaulme, et comme elles eussent esté indubitablement
exécutées en aoust dernier, si le dict Roy d'Espaigne n'eust esté
empesché du costé du Levant; et m'ont offert de me monstrer le tout
par lettres; et que Me Smith avoit charge de le vériffier bien
amplement à Vostre Majesté.

Quant au segond, des moyens qui se pourroient trouver pour paciffier
l'Escoce, encores que la difficulté y parust grande, parce que vous
vouliez soubstenir l'authorité de la Royne d'Escoce, et eulx la
vouloient du tout opugner, que vous favorisiez ceulx de son party, et
eulx le party contraire;--Et aussi quant au troisiesme chef, qui
estoit de la négociation que vous aviez entendu, Sire, que milord
d'Housdon avoit menée avec les Escouçoys, où il n'avoit vollu qu'il
fût faicte aulcune mention de vous ny de la France, ny que rien en
vînt à la cognoissance de vostre agent par dellà, et qu'il avoit
menassé de mener une armée devant Lillebourg pour forcer la ville et
le chasteau, si ceulx de dedans ne se soubzmettoient au comte de Mar,
qu'il avoit dict qu'il vouloit avoir les chasteaulx de Lillebourg et
de Dombertrand entre ses mains, qu'il avoit tretté de livrer l'évesque
de Roz au dict de Mar en eschange du duc de Northumberland, qui
estoient trêtz, que vous trouviez bien esloignez de l'intelligence que
leur Mestresse monstroit de vouloir faire avecques vous, et qui vous
faisoient desirer de sçavoir résolument si elle entendoit de procéder
ainsy, sans vous et par la force, en cest endroict;--Ilz m'ont
respondu que la Royne, leur Mestresse, avoit donné charge à Mr Smith
de proposer à Vostre Majesté l'accommodement des choses d'Escoce en
une si bonne façon, que vous cognoistriez qu'elle n'y cerchoit rien
qui fût contre vostre réputation ny contre l'honneur et l'alliance de
vostre couronne, car les trettez ne vous obligeoient à nulle certaine
personne du pays, ains à l'estat, et à l'ordre et authorité, qui pour
le temps s'y trouveroit; et que leur Mestresse estoit après à tretter
avec les deux partys, et trouvoit, pour ceste heure, que ceulx de
Lillebourg estoient plus raysonnables que les aultres, mais nulz
desirans la restitution de leur Royne, ce qui estoit aussi
universellement contradict par toutz les Estatz d'Angleterre, par
ainsy qu'elle espéroit, s'ilz se réunissoient toutz à l'obéyssance du
jeune Roy, comme ilz en estoient bien prêts, que vous ne reffuseriez,
Sire, de les continuer en vostre alliance, ainsy qu'elle vouloit de
bon cueur qu'ilz y persévérassent aussi de leur costé, et qu'il se fît
une bonne confédération entre les trois royaulmes;--Que milord
d'Housdon avoit bien menacé de forcer ceulx de Lillebourg, s'ilz
empeschoient la paix du pays, mais que, de vouloir avoir les deux
chasteaux en ses mains, ce n'estoit le desir de leur Mestresse, ains
de les laysser aux Escouçoys, bien que, possible, à d'aultres que
ceulx qui les tiennent, et mesmes de leur randre Humes aussitost
qu'ilz seront d'accord; qu'elle n'avoit encores faict rien
entreprendre par la force à milord d'Housdon, et que la grande
asseurance, que j'avois donnée à la dicte Dame de vostre amytié, avoit
esté et seroit cause dont elle ne précipiteroit rien par les armes en
cest endroict:

Quant au chef des deux mil escuz, qu'ilz me vouloient asseurer que le
duc de Norfolc et l'évesque de Roz, et le secrétaire, à qui je les
avois baillez, avoient confessé qu'ilz estoient de la Royne d'Escoce,
et qu'à cest effect ilz m'en feroient veoir leur déposition, dont si,
puys après, Vostre Majesté persistoit qu'ilz me fussent randuz, qu'on
adviseroit de vous en contanter. Et seroit trop long, Sire, à vous
desduyre icy les répliques qui ont esté, de leur part et de la mienne,
usées sur les susdicts propos, lesquelz, pour aulcuns respectz, je les
leur ay bien volluz terminer par une très grande espérance, que je
leur ay donné, qu'ilz pourront conclurre une bien ferme confédération
avec Vostre Majesté.

De quoy est advenu, Sire, que, le jour ensuyvant, ilz se sont tenuz
bien fermes et voyre si estroictz sur les accordz des Pays Bas que les
Srs de Suevenguem et Fiesque ne sçavent où ilz en sont, et sont prestz
de laysser les choses bien descousues, et qu'on m'a desjà parlé de
transporter le traffic de ce royaulme, qui estoit en Envers, en
quelque ville de vostre obéyssance, et qu'on escripra à Mr Smith de le
proposer; et pareillement qu'on a pressé l'ambassadeur d'Espaigne de
partyr de Londres, la veille de Noël, et de vuyder le royaulme dedans
dix jours.

Sur toutes lesquelles choses j'ay à dire à Vostre Majesté qu'il
semble, en premier lieu, que la Royne d'Angleterre condescendra que
les Escouçoys viennent en accord, et qu'ilz puyssent dresser une forme
de gouvernement entre eulx, d'aulcuns de la noblesse des deux partys,
qui ne soyent establis ny soubz l'authorité de la Royne d'Escoce ny
soubz celle du Prince son filz, mais qui, attandant le retour d'elle
ou la majorité de luy, ayent la puyssance d'administrer le royaulme,
et qu'avec ceulx là se conclue la ligue, et vostre alliance soit
renouvellée, et permettra qu'à cest effect voz depputez puyssent aller
avec les siens par dellà; qu'elle, à mon adviz, ne reffuzera le
compromiz avec la Royne d'Escoce pour voyr si elles se pourront
accorder, ny de luy amplier sa liberté et de la faire tretter moins
rigoreusement, pourveu qu'elle baille ostaiges de ne rien mouvoir dans
le royaulme ny de s'en partyr sans licence; qu'elle vous satisfera sur
les deux mil escuz de les faire remettre en mes mains, bien qu'elle
monstre n'avoir rien, qui tant luy serve contre le duc de Norfolc que
cella, pourveu, Sire, que vous en faciez continuer l'instance à ses
ambassadeurs, sellon que l'avez desjà commancé au Sr de Quillegrey,
laquelle j'ay fermement comprouvée et soubztenue contre tout leur
dire; qu'il sera bon, Sire, que vous ottroyez libérallement à Mr Smith
une ou deux villes en vostre royaulme pour le commerce des Anglois,
avec aultant de privillèges qu'ilz en avoient en Envers, et de faire
modérer ces nouvelles coustumes de Roan; et finablement que pressiez
la conclusion de quelque bonne confédération avec ceste princesse,
pendant qu'elle et les siens monstrent d'y estre, à présent,
merveilleusement bien disposés. Et sur ce, etc. Ce XXVIIe jour de
décembre 1571.


PAR POSTILLE.

   J'obmettois de dire à Vostre Majesté que l'aparance de ceste
   sédition que le Sr de Valsingam a mandé estre advenue, le VIIIe
   de ce moys, à Paris[21], a cuydé mettre ceulx cy en quelque
   suspens de vouloir attandre qu'est ce qui s'en ensuyvroit,
   premier que de passer à nulle négociation plus avant; et de vous
   mander, Sire, que le duc de Norfolc sera miz en jugement le IXe
   de janvier, et que le faict des deux mil escuz luy pourra
   grandement nuyre, si Vostre Majesté ne le remédie en faisant
   continuer la mesmes instance d'iceulx aulx ambassadeurs de la
   dicte Dame, aulx propres termes que Vostre Majesté la leur a
   desjà faicte, sans y rien changer, encor qu'ilz vous allèguent
   que la Royne d'Escoce m'avoit envoyé les aultres mil escuz par
   Douglas: car ilz furent employez en aultres siens affaires; et
   qu'il vous playse, Sire, escripre une lettre à ceste princesse
   que, si le dict duc ne se trouve chargé que de l'accommodement,
   que son secrétaire a vollu donner aulx deniers que vous envoyez à
   vostre agent, encor qu'il l'ait bien sceu, que vous la priez de
   ne luy imputer à faulte, attendu qu'elle n'avoit la guerre en
   Escoce, et que l'argent n'estoit envoyé à nul de ses ennemys, et
   qu'il est de vostre ordre. En quoy sera besoing que vostre
   lettre, Sire, soit icy le Xe ou XIIe de janvier, laquelle
   j'estime que sera dignement employée pour cause juste et
   honneste, et qui peult revenir grandement au service de Vostre
   Majesté.

  [21] Cette émeute fut causée par le transport de la croix de
  Gastines au cimetière St-Innocent. Ce monument avait été érigé,
  en 1569, durant la guerre civile, en exécution d'un arrêt rendu
  par le parlement de Paris contre trois marchands huguenots,
  Nicolas Croquet, Philippe et Richard de Gastines, qui avaient été
  tous trois condamnés au gibet. Après la pacification, Coligni
  avait demandé que cette croix fût détruite. On profita de la nuit
  pour la déplacer; mais le lendemain les catholiques irrités se
  jetèrent sur les maisons des protestans, qu'ils livrèrent au
  pillage. Le maréchal de Montmorenci et Claude Marcel, prévôt des
  marchands, parvinrent à apaiser la sédition, mais non sans
  effusion de sang.



CCXXVIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour de janvier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience.--Plaintes d'Élisabeth au sujet de l'expédition préparée
    en France pour l'Écosse par lord Flaming.--Conférence entre
    l'ambassadeur et Leicester sur les affaires
    d'Écosse.--Déclaration que Me Smith sera chargé de traiter avec
    le roi sur ce point.--Nécessité de hâter le départ de
    l'expédition.--Nouvelles d'Écosse.--Marie Stuart commise à la
    garde de sir Raf Sadler.--Départ de l'ambassadeur d'Espagne.


     AU ROY.

Sire, sans aultre occasion que pour donner les bonnes festes à la
Royne d'Angleterre, je la suys allé trouver le lendemain des Innocens,
laquelle a heu très agréable ce mien office, pour luy estre une
signiffication de vostre bonne volonté vers elle, et ung tesmoignage à
ung chacun comme vous vivez en une fort bonne intelligence l'ung
avecques l'aultre; de quoy elle m'a remercyé beaucoup de foys: et m'a
dict plusieurs bonnes parolles de la ferme dellibération, en laquelle
elle se confirmoit, de plus en plus, de se vouloir perpétuer en vostre
amytié. Et bientost après, Sire, j'ay receu vostre dépesche du XIXe du
passé, que m'avez envoyée par Nicollas le chevaucheur; sur laquelle je
suis retourné, le premier de ce moys, donner le bon an à ceste
princesse, et luy ay racoumpté tout ce que me mandiez de la paix de
vostre royaulme, qui a grandement servy à luy oster deux escrupulles,
qu'on luy avoit desjà imprimés du contrayre, l'ung pour l'émotion de
Paris, et l'aultre de ce qu'on luy avoit faict acroyre que monsieur de
Guyse et monsieur l'Admyral avoient commencé de s'accompagner; de quoy
je l'ay bien fort aultrement persuadée, sellon que j'en ay trouvé les
propos très bien et très sagement desduictz ez lettres de Vostre
Majesté; et que vostre royaulme estoit, grâces à Dieu, si paysible que
vous luy pouviez fort franchement offrir les moyens, les forces et les
commodités qui y estoient, comme chose que Dieu avoit tout entièrement
remise en vostre mein et en vostre puyssance.

De quoy la dicte Dame, s'estant adressée à Dieu, a monstré de le louer
et remercyer, de bon cueur, de ceste tant bonne nouvelle, et m'a prié
de ne vous en représenter moins grande la conjouyssance qu'elle vous
en faisoit, que si ce fût pour la propre tranquillité de son estat; et
que c'estoit ung des fruictz qui vous seroit desjà de la grande
réputation, qui court au monde, de la fermeté de vostre parolle et
vérité de voz promesses, et que de meilleurs et de plus grandz vous en
proviendroient encores; dont vous vouloit prédire, Sire, que le
dernier jour de l'année passée auroit miz fin à tous les troubles de
vostre royaulme et à toutes les souspeçons d'iceulx, et que vous ne
verriés, du premier de ce nouvel an en là, sinon toute obéyssance et
confience de voz subjectz; et m'a allégué aucuns signes pour quoy
Vostre Majesté debvoit croyre qu'elle vous seroit heureuse prophète en
cest endroict; que elle acceptoit, au reste, l'offre, que luy faysiez,
des commodictés de vostre royaulme, tout ainsy qu'elle vous offroit de
bon cueur toutes celles du sien, et croyoit que de la bonne
correspondence, que Mr Smith trouveroit maintenant en Voz Majestez,
l'on verroit réuscyr bientost la conclusion des choses qui
s'espéroient, et se desiroient entre vous. Et, avant finyr ce propos,
estans à regarder le bal, elle en a introduict ung aultre, bien
gracieux et modeste, des playsirs et honnestes passe temps qu'on se
mettroit en debvoir par tout ce royaulme de donner à Monsieur, s'il
venoit par deçà; ez quelz elle ne fauldroit de l'acompagner toutjour,
affin que les ans, qu'elle avoit plus que luy, luy semblassent moins
ennuyeulx: et n'a obmiz d'adjouxter à cella aulcuns motz bien exprès
et aulcunes démonstrations propres pour signiffier qu'elle le disoit
avec une bonne et bien honneste affection vers luy; et néantmoins n'a
layssé de me toucher, en passant, comme ung Escouçoy la venoit
d'advertyr que milord de Flemy embarquoit des Françoys pour passer en
Escoce, ce qu'elle ne sçavoit comment le debvoir prendre, et que, s'il
en advenoit rien contre ce que je luy avois toutjour faict espérer de
vostre amytié, qu'elle s'en prendroit bien asprement à moy.

A cella, Sire, parce que j'estois adverty qu'aussitost qu'elle avoit
heu ceste nouvelle de Mr Flemy, elle avoit commandé qu'on rénovât, si
faire se pouvoit, l'accord avec les depputés du Roy d'Espaigne pour
d'aultant se réfroydir de vostre costé, je luy ay respondu qu'elle ne
debvoit demeurer en aulcun doubte qu'elle n'obtînt par maistre Smith
tout ce qu'elle vouldroit honnorablement desirer de vostre amytié et
de toute la France; et, quand à l'embarquement de milord de Flemy, que
je n'en avois rien entendu; bien me souvenoit il que Vous, Sire,
l'aviez fort souvent faicte prier de se vouloyr esclarcyr avecques
vous comme vous porriés, tout ensemble, satisfaire à vostre honneur et
debvoir vers la Royne d'Escoce et vers les Escouçois, et luy complayre
à elle en cest endroict; et que je luy respondois de ma vye que Vostre
Majesté estoit encores en ceste mesmes volonté, et qu'il ne tiendroit
sinon à elle que le tout ne se rabillât fort bien et bientost.

Et pour la confirmation de cella, je luy ay monstré l'offre, que
Vostre Majesté luy faysoit, d'accomoder le traffic de ses subjectz en
vostre royaulme: ce qu'elle n'a peu dissimuler que n'en ayt receu ung
très grand plésir, et m'a prié d'en bailler l'article de vostre lettre
au comte de Lestre affin de le communicquer à ses merchandz.

Et là dessus, avec démonstration de grand contentement, elle s'est
retirée pour aller à ses prières, et m'a aussitost envoyé le dict
comte de Lestre; lequel, après m'avoir faict ung long discours comme
ilz avoient nouvelles que milord de Flemy avoit recouvert quinze mil
escus du douaire de sa Maistresse, et dix mil escus de Vostre Majesté,
avec des armes et monitions, et congé d'embarquer troys cens
arquebouziers, il m'a infiniement conjuré de vous supplyer très
humblement, Sire, que vueillés faire différer l'embarquement, sellon
que j'avois bien peu comprendre, par la dernière conférance d'entre
luy, milord de Burgley et moy, que sa Mestresse n'avoit intention de
procéder par armes en Escoce, et qu'il luy eust esté bien aysé d'y
envoyer deux et troys mil hommes si elle l'eut voulu faire, mais s'en
estoit engardée pour l'amour de vous; et que, si ceulx de Lislebourg,
qui depuis naguyères avoient gaigné l'advantage sur les aultres en
quelques rencontres, venoient à estre renforcés de ce secours, il est
indubitable qu'ilz essayeroient d'entreprendre plus avant, et sa
Mestresse s'y vouldroit oposer, dont pourroit naistre quelque accident
qui romproit le bon propoz d'entre Voz Majestez et voz deux royaulmes;
à quoy il auroit ung infiny regret pour estre celluy qui avoit promeu
et advancé la part de Vostre Majesté en ce royaulme, et avoit reculé
d'aultant celle d'Espagne, non sans qu'on guétât une occasion sur luy,
comme pourroit bien estre ceste cy, pour luy en faire ung très grand
reproche.

Je luy ay commémoré, Sire, les grandz et honnestes debvoirs, ès quelz
Vostre Majesté s'estoit toutjour mise et avoit faict mettre la Royne
d'Escoce et les Escoçoys vers la Royne, sa Mestresse, sur l'accord de
ces affaires, si bien que vous en demeuriez très justiffié envers Dieu
et les hommes, et luy mesmes cognoissoit très bien qu'en toutes sortes
c'estoit à vous de vous pleindre, et à moy de me douloyr infiniement
de l'honte et confusion, en quoy ilz m'avoient miz vers Vostre
Majesté, sur la négociation de ce faict; néantmoins que la chose
estoit encores si entière, et Vous, Sire, si parfaictement bien
disposé vers la Royne, sa Mestresse, et vers ce royaulme, et encores
tant bien incliné vers le dict sieur comte que, si luy et milord de
Burgley vouloient regarder à quelque bon expédient là dessus entre Voz
Majestez, que j'espérois que vous le suyvriés et le feriés suyvre à
milord de Flemy, encore que j'osois bien asseurer que ces trois cens
arquebouziers n'estoient ung secours qui procédât de vous, car le luy
heussiés baillé aultrement grand et mieulx forny; bien les priois
d'avoir esgard à vostre réputation, car non seulement vers eux, vers
lesquelz vous la voudriés mesurer, aultant qu'il vous seroit possible,
sellon leur contantement, mais vous aviez besoing de la conserver
entière vers tous les aultres plus grandz et plus éminentz estatz de
la terre, et desiriés surtout qu'elle y parvînt clère et non entachée
d'avoir jamais fally à voz alliés. Et ay dict cella, et d'aultres
choses appartenant à ce propos, si franchement au dict comte que luy
mesmes enfin m'a confessé leur propre tort, et qu'il me promettoit
d'en aller incontinent communiquer à milord de Burgley en son lict, où
il estoit malade, et que bientost il m'en manderoit une response qui
me contanteroit. Laquelle a esté, Sire, que Mr Smith aura commission
de tretter avec Vostre Majesté de ce particullier, et de tout le faict
de l'Escoce, en telle sorte que vous cognoistrez que, de ce costé,
l'on n'y veult procéder qu'avec vostre bonne intelligence, et que
cependant il ne sera envoyé nulles forces d'icy à ceulx du Petit Lith.

Le jour d'après, les depputez de Flandres sont retournés en cour au
mandement qu'on leur en avoit faict, avec espérence de meilleure
responce, mais il leur a esté percisté en celle mesmes de devant, et
leur a esté davantage offert des passeports, sans qu'ilz les ayent
demandés, affin de se retirer; mais ilz ne les ont acceptés, et
attendent ung exprès commandement là dessus de ceste princesse, ou ung
congé du duc d'Alve. Sur ce, etc.

     Ce IIIe jour de janvier 1572.


     A LA ROYNE.

Madame, ce peu de motz en chiffre, que j'ay trouvés ez lettres de Voz
Majestez, du XIXe du passé, me feront estre si sogneux du propos,
qu'ilz contiennent, que j'espère qu'il ne s'en remettra rien en termes
que n'en soyez tout promptement et bien advertys; et Vostre Majesté
pourra, quand à l'aultre, de Monseigneur le Duc, se conduyre sellon
que desjà elle cognoit bien, par la négociation de Mr Smith, qu'il
sera expédient de le faire; dont si, puis après, il vous plait m'en
mander quelque chose, je mettray toute la peyne qu'il me sera possible
d'entièrement l'accomplir. Je vous donne compte, Madame, par la
lettre du Roy des aultres choses que j'ay trettées avec la Royne
d'Angleterre et avec les seigneurs de son conseil; sur lesquelles je
n'oze conseiller qu'on retarde aulcunement milord de Flemy, car il
semble que de sa prompte arrivée en Escoce dépende assés la ressource
des affères de sa Mestresse et de ceulx de son party, et encores la
conservation de vostre allience, et, possible, une plus prompte
conclusion de la confédération qui s'espère avec la Royne
d'Angleterre. Bien estimè je qu'il sera bon de n'advouer les trois
cens arquebouziers qu'il mène, et remonstrer que ce sont Escouçoys,
car aussy ce n'est ung secours digne de la grandeur de Voz Majestez;
mais que vous n'estimiés, attandu le présent estat de l'Escoce, et ce
qui s'est passé jusques à présent par dellà, qu'il puisse estre de
vostre honneur, ny de vostre debvoir, d'aulcunement empescher ny
retarder le dict Flemy; et néantmoins que vous donrez bien ordre qu'il
ne face rien au dommage de la Royne d'Angleterre ny de son royaulme,
et que mesmes, s'il plait à la dicte Dame d'entendre ensemblement avec
Voz Majestez à la paciffication du dict pays, que vous ferez révoquer
tout ce qui y sera passé de gens de guerre; et vous supplye très
humblement, Madame, d'uzer ainsy en toutes sortes, vers le dict Sr
Smith, qu'il cognoisse une droicte intention et une bonne inclination
de Voz Majestez vers sa Mestresse, et qu'il ayt occasion de luy en
escripre en fort bonne façon, car toutes choses icy pendent, à ceste
heure, bien fort des bonnes responces qu'il mandera que Voz dictes
Majestez luy auront faictes.

Néantmoins je vous veulx bien advertyr, Madame, que, le XXVIIIe du
passé, le capitaine Cage a esté envoyé de Barvic vers ceulx de
Lillebourg pour les presser par promesses, par offres, par présans, et
enfin par grandz menaces, de se soubzmettre à l'obéyssance du régent,
ou qu'aultrement la Royne d'Angleterre leur fera renverser le chasteau
sur leurs testes; et leur a apporté des articles, de la part du dict
régent, comme pour parvenir à ung accord, mais, en effect, c'est pour
retirer, si faire se peult, le chasteau hors des meins du capitaine
Granges; de quoy j'espère qu'il se sçaura bien garder. Et cependant
ceulx cy ont envoyé une commission aux gouverneurs des portz de Houl
et de Neufcastel qu'ilz ayent à mettre, dans le XIIe de ce moys, cinq
navyres de guerre dehors, avitaillés pour deux moys, pour quatre cens
cinquante hommes, affin de se tenir sur la coste d'Escoce pour
empescher, à ce qu'ilz disent, la descente de milord de Sethon et de
milord Dacres, mais je crains que ce soit au dommaige de milord de
Flemy, s'il n'est plus tost arrivé par dellà.

Sir Raf Sadeller est party, le XXVIIIe du passé, pour aller garder la
Royne d'Escoce, pendant que le comte de Cherosbery vient présider en
la cause du duc de Norfolc avec les douze pairs. Il me semble, Madame,
que les depportemens de ceulx cy vous admonestent bien fort de presser
ce qu'avez à faire avec eulx, et tirer, le plus tost que pourrez, une
conclusion de la négociation de Mr Smith, sans en remettre rien au
temps; car ilz se veulent trop servyr d'icelluy pour leurs commoditez,
et n'ont nulle considération aulx vostres: et puys leurs évènementz
sont si incertains et muables qu'il les fault prendre, pendant qu'on
les trouve en une si bonne disposition comme à présent ilz sont, ou
bien le tout reviendra despuys à rien.

J'entendz que dom Francès d'Alava, voulant par trop précipiter son
retour en Espaigne, s'est embarqué, avec plusieurs aultres, par ung si
maulvès temps, en Zélande, que leur vaysseau et tous ceulx qui
estoient dedans se sont perduz. L'ambassadeur d'Espaigne, qui estoit
icy, est encore attandant à Gravesines le mandement du duc d'Alve, et
luy a l'on préparé deux navyres de conserve pour le passer dellà. Sur
ce, etc. Ce IIIe jour de janvier 1572.



CCXXVIIIe DÉPESCHE

--du IXe jour de janvier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jean Monyer._)

  Raffermissement de la paix en France.--Nouvelles
    d'Écosse.--Combat dans les faubourgs de Lislebourg.--Nouvelles
    de Marie Stuart.--Affaires d'Espagne.--Efforts des députés des
    Pays-Bas pour renouer la négociation du traité sur les prises.


     AU ROY.

Sire, par ma dépesche de devant ceste cy, laquelle est du IIIe de ce
moys, il a esté satisfaict à celle que j'ay despuys reçue de Vostre
Majesté, du XXIIIIe du passé, en ce qui concerne les choses advenues à
Paris, desquelles et des aultres bruictz, qui ont couru de monsieur de
Guyse et de monsieur l'Admyral, j'en avois desjà si bien informé la
Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, sur voz
précédentes du XIXe, qu'il n'a esté besoing de leur en donner plus
grand esclarcissement. Et me semble, Sire, qu'ilz sont demeurés très
bien persuadés de la paix de vostre royaulme, sinon que le Sr de
Quillegrey, par ses dernyères, leur en ayt faict penser aultrement;
lequel a escript que la Royne de Navarre avoit refuzé de venir, parce
que Mr de La Valète, avec sa compagnie, estoit dedans Leytoure, et
qu'elle disoit ne pouvoir vivre sans beaucoup de souspeçon, tant
qu'elle sentiroit ceste garnison si près d'elle. Je n'ay, à présent,
nul plus grand soing que de faire comprendre à ceulx cy que Vostre
Majesté a, en sa main, son royaulme très paysible et très puissant,
pour meintenir très bien et apuyer le leur, quant il en sera besoing,
et qu'ilz le doibvent ainsy espérer et s'en assurer parfaictement,
aussitost que Vostre Majesté leur en aura donné sa parolle. Et ay bien
tant faict, Sire, que, despuis six jours, ilz ont envoyé amplyer la
commission de Mr Smith, et luy ont mandé d'estreindre les choses le
plus tost que faire se pourra, et qu'il offre ardiment, de la part de
sa Mestresse, d'accomoder, par commune intelligence avec Vostre
Majesté, les choses d'Escoce, sans y envoyer des forces; et que mesmes
elle retirera celles qui s'y pourroient trouver de sa part, car ne me
veulent dissimuler que la dicte Dame ne soit preste d'y en envoyer,
aussitost qu'elle entendra que des estrangers y seroient descendus.
Tant y a que je ne puis pour cella changer de l'opinyon, que j'ay
desjà mandée, touchant le passage de milord de Flemy et de Mr Du Croc
par dellà, veu que ceulx cy ne cessent d'instemment presser et
solliciter ceulx de Lillebourg, desquelz ilz attandent leur responce
en brief, par le capitaine Caje, qui est encores devers eulx, et
lequel je sçay qu'a escript que l'espérance des choses, que les dicts
de Lillebourg attendent, d'heure en heure, du costé de France par
milord de Flemy et par le frère du capitaine Granges, les faict tenir
fort fermes.

Il y a heu du combat assés rude dans les faulxbourgs du dict
Lillebourg, de quoy, et des aultres choses que le dict capitaine Caje
rapportera de dellà, j'espère, Sire, de vous en escripre bien au long
aussytost qu'il sera arrivé. Je n'avois failly, dès le IIe du passé,
par une dépesche que j'avois faicte au Sr de Vérac, de l'assurer,
touchant ces mauvais et pernicieux bruietz, qu'on faisoit courir par
dellà, qu'ilz estoient faulx et malheureusement controuvés; et je le
luy confirmeray encores par la première commodité que j'auray de luy
escripre.

J'ay obtenu de pouvoir envoyer aulcunes besoingnes à la Royne d'Escoce
pour sa santé, mais avec condition que le messager doibve estre muet.
Je le luy ay desjà dépesché, et luy ay mandé toute la consolation, de
la part de Vostre Majesté, qu'il m'a esté possible. Sir Raf Sadeller
est desjà auprès d'elle, et me creins assés que, pendant que le comte
de Cherosbery sera icy, l'on la vueille remuer au chasteau de Herfort:
car j'entendz qu'on y a faict quelques provisions, et qu'on y envoyé
de la tapisserie, et ne voy point que, pour le bon propos où ceulx cy
sont avec Vostre Majesté, ilz monstrent nul signe de modération vers
ceste princesse, ny vers son ambassadeur, qui est fort estroictement
tenu, et bien fort mal tretté; et néantmoins la cause d'elle, et celle
du duc de Norfolc, n'ont faulte de leur support qui se manifeste en
plusieurs sortes dans ceste court, et ceulx de ce conseil en ont, à
toute heure, des adviz secretz; et voyent souvant des placartz et des
libelles diffamatoires qui s'en publient contre eulx, dont ilz vivent
en grande souspeçon et deffience les ungs des aultres.

Cependant l'on ne laysse de presser le partement de l'ambassadeur
d'Espagne, et, parce que la responce du duc d'Alve a semblé tarder
beaucoup, l'on l'a faict acheminer à Douvres, et luy a l'on offert
d'avancer ce qu'il debvoit icy d'argent, ou bien de luy faire donner
terme, et qu'il ayt à promptement se retirer; dont Hacquens luy a
desjà mené au dict Douvres le navyre de conserve, qui est ordonné pour
son passage. Les depputés de Flandres attandent aussi la responce du
duc d'Alve. Mais il est émerveillable combien ilz offrent de grandz
partys pour retourner aux termes de l'accord, et combien il se faict
de dilligences, par ceulx du party de Bourgoigne, pour les faire
accepter; en quoy je me conduys toutjour, le plus que je puys, sellon
qu'il vous a pleu, longtemps y a, me le mander par chiffre. Et sur ce,
etc. Ce IXe jour de janvier 1572.



CCXXIXe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour de janvier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du sieur Acerbo._)

  Soulèvement de l'Irlande.--Préparatifs pour le jugement du duc de
    Norfolk.--Négociation des Pays-Bas.--Proposition d'un traité de
    commerce entre la France et l'Angleterre.


     AU ROY.

Sire, j'avois espéré de vous pouvoir mander par ceste dépesche
beaucoup de nouvelles d'Escoce, mais le capitaine Caje n'est encores
de retour, ny je ne sçay point qu'aulcun corrier, despuis mes
précédentes, soit arrivé de ce costé là; dont vous parleray, Sire,
d'une aultre nouveaulté, laquelle, à ce que j'entendz, a commancé
d'aparoistre d'ung aultre endroict: c'est qu'ayant couru ung bruict,
en Irlande, comme les Anglois se préparoient d'y passer bientost en
armes pour achever la conqueste des quartiers, qui n'ont encores rendu
obéyssance à ceste couronne, et que la Royne d'Angleterre avoit déjà
distribué les terres à ceulx qui les subjugeroient, les habitans du
pays ont tenu là dessus une assemblée, en laquel l'O'Nel Tornoleur,
nepveu de l'aultre grand O'Nel, qui a heu la teste trenchée en ce
royaulme, a esté, d'ung commun accord de tous, créé capitaine et
conducteur général pour résister à l'entreprinse; de quoy il a
incontinent adverty Mac O'Nel, son parant et allié, en Escoce, qui luy
a tout aussytost dépesché troys mille Escouçoys sauvages, et encores
il luy a, de rechef, envoyé sa femme, laquelle est fille ou seur du
dict Mac O'Nel, affin qu'elle en admène plus grand nombre; et,
d'aultre part, le sir Jacmes Fitz Maurice, qui est à présent le plus
renommé capitaine de l'isle, s'est joinct à luy, avec toute sa troupe,
et le comte d'Ormont a levé de son costé quelques gens, et, sans qu'on
en sache bien l'occasion, est allé courir les terres de sir Barnabé,
au quartier de l'Est, qui est pays fertile, et habité des meilleurs
subjectz que la Royne d'Angleterre ayt par dellà, et si, a retiré le
filz du doyen de Casselz avec luy, lequel est naguyères revenu
d'Espaigne.

Qui sont toutes choses qui donnent grande souspeçon à ceste princesse
d'une générale révolte de tout le pays, et d'une intelligence avec les
estrangers, mesmes qu'elle voyt le dict d'Ormont et le comte de
Queldrar persévérer en leur réconcillié amityé, et nul des grandz de
dellà prendre bien à cueur le meintien de sa cause, ny s'oposer à ce
qui s'y entreprend tous les jours contre elle. Dont j'estime, Sire,
que la dicte Dame, avec l'advis des principaulx de ce royaulme,
lesquelz elle a maintenant convoqués icy pour ung aultre affaire,
advisera de pourvoir à cestuy cy.

Ceste convocation, à ce que j'entendz, Sire, n'a esté projectée pour
aultre effect, sinon affin que, par la présence de ce grand nombre de
la noblesse, il semble que la procédure contre le duc ayt à aparoir
plus juridique et les loys du pays mieulx observées. Mais l'on voyt la
poursuyte en estre si artifficieuse et violente qu'un chacun s'en
esbahyt, dont plusieurs placartz s'en publient contre milord de
Burgley pour le cuyder intimider, mais il ne s'arreste pour cella, ny
je ne croy pas qu'on oze attempter rien davantage contre luy.

Le comte de Sussex a monstré, à ce qu'on dict, de porter ouvertement
la cause du dict duc, et qu'il en est devenu assés suspect en la
court, mais il a toutjour sagement excepté le crime de lèze majesté,
au cas qu'il s'en trouvast atteint, car il seroit allors le plus
mortel de tous ses adversaires, mais aultrement qu'il se déclaroit
estre tout oultre son amy; et c'est à demein, Sire, qu'on estime que
le dict duc sera mené en jugement, dont bientost s'entendra la
résolution de son faict.

Les depputés de Flandres, en attendant la responce du duc d'Alve, ont,
par l'adviz de ceulx qui favorisent icy l'alliance de Bourgoigne,
présenté à ceulx de ce conseil de nouveaulx articles pour leur offrir
de satisfaire à toutz les poinctz, sur lesquelz ilz monstroient fonder
les principalles occasions de se départir de l'accord; mais, encores
hier, ilz n'avoient impétré rien de mieulx que de pouvoir, quant aux
merchandises d'Espaigne, retenir celles qui seroient de bonne vente en
ce royaulme pour estre débitées par eux mesmes en ce que les deniers
seroient mis ez mains des Angloys; et, quant à celles qui ne seroient
propres pour icy, qu'ilz les peussent transporter ailleurs, après
estre apréciées, en bayllant caution d'eu rapporter, dans quatre
moys, le payement; et, quant aux deniers qui estoient en espèces,
qu'ilz n'en parlassent ung seul mot au nom du Roy d'Espaigne, parce
qu'on avoit résolu d'en convenir avec les seulz Gènevois à qui ilz
apartenoient. Aujourdhuy les dicts depputés vont présenter à ceste
princesse une lettre du duc d'Alve, laquelle l'homme, que monsieur
l'ambassadeur d'Espaigne luy avoit dépesché, a aportée, et en a aporté
une aultre au dict ambassadeur pour se pouvoir retirer: nous verrons
ce qui succèdera.

Les marchandz de Londres sont après à dellibérer sur l'offre que
Vostre Majesté leur faict d'accommoder leur traffic en France, et
bientost ilz m'en doibvent donner responce. Il y a aulcuns notables
personnages qui trectent icy d'acorder le faict de Portugal et de
Venise, pour retourner à l'accoustumée commerce que ce royaulme avoit
avec l'ung et l'aultre pays, ainsy qu'on faysoit auparavant, et semble
que cella succèdera. Sur ce, etc.

     Ce XIVe jour de janvier 1572.



CCXXXe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de janvier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience.--Bon accueil fait en France à Me Smith.--Affaires
    d'Écosse.--Négociation du mariage.--Condamnation du duc de
    Norfolk.--Communication importante faite sous serment, à la
    reine d'Angleterre, au nom du duc d'Anjou.


     AU ROY.

Sire, vostre dépesche, du troysiesme de ce moys, m'est arrivé le
XIIIIe, et, le jour après, je suis allé saluer la Royne d'Angleterre
de voz meilleures et plus cordialles recommandations, et luy prier le
nouvel an bon et bien heureulx de la part de Voz Majestez; puis luy ay
compté l'arrivée de Mr Smith à Amboyse, et l'ordre qu'aviez donné,
Sire, de l'envoyer rencontrer bien loing par Mr de Mauvissière, et
encores de le faire recepvoir près de la cour, et le conduyre en son
logis, par Mr de Rostein, avec commission, à ung de voz maistres
d'hostel et voz officiers, de le bien tretter, tant qu'il y sera; de
sorte que je la pouvois assurer que son ambassadeur avoit esté le bien
venu, et avoit esté receu avec toute faveur; et que, dans ung jour ou
deux, vous espériés, Sire, de l'ouyr avec dellibération de vous
monstrer très correspondant à tout ce que pourriés comprendre, par son
dire, qui seroit du desir et bonne intention de la dicte Dame.

Elle a prins en merveilleusement bonne part ce propos, qui a esté
meilleur qu'elle ne l'espéroit, car, sur une lettre qu'ung des siens,
qui est par dellà, luy avoit naguyères escripte, l'on luy interprétoit
que ceste légation ne seroit ny bien receue ny bien respondue; dont
m'a pryé de croyre qu'elle ne doubtoit plus qu'elle n'eust cest an
bien bon, puisque Voz Majestez le luy envoyoient donner, et que, de
par elles, elle l'acceptoit pour tel de fort bon cueur, et prioit Dieu
que en semblable il le vous voulût donner, et plusieurs aultres après,
très-bons et bien combles de toute félicité, et qu'elle vous rendoit
toutes les grâces, qu'elle pouvoit, de l'honneur et bonne chère que
faisiés à son ambassadeur, duquel elle s'assuroit que n'entendriés
chose aulcune qui ne fût pour vous contanter.

J'ay suivy à luy dire, Sire, que, sur l'arrivée de son ambassadeur,
celluy d'Escoce et les Escoçoys vous estoient venus faire une
recharge, comme de coustume, pour l'accomodement de leurz affères, et
que Vostre Majesté les avoit priés d'avoir encores ung peu de patience
jusques à ce qu'on vît que pourroit réuscyr de la conclusion de ce
tretté; et que vous desireriés bien fort que, cependant, pour aulcunes
occasions bien considérables, la dicte Dame voulût ordonner quelque
relasche à la Royne d'Escoce du resserrement et rigueur qu'elle luy
faysoit tenir, et pareillement à son ambassadeur: et qu'elle voulût
aussy qu'il se moyennast une suspencion d'armes entre les Escoçoys,
pour laquelle, s'il luy playsoit qu'il se fît une dépesche en commun à
ceulx des deux partys, je serois prest, à toute heure, de leur
escripre au nom de Vostre Majesté.

A ces propos elle m'a soubdain respondu qu'après que vous auriez ouy
Mr Smith, elle vouloit bien laysser à Voz Majestez de juger quel
trettement la Royne d'Escoce avoit mérité d'elle, et si l'évesque de
Roz n'avoit pas déservy le gibet, duquel elle me vouloit dire, tout
franchement, qu'il n'en estoit nullement hors de danger; et, quant aux
Escouçoys, que milord d'Housdon luy avoit escript qu'ilz estoient en
termes de prendre entre eulx une suspencion pour six sepmaines, et que
ceulx de Lillebourg persistoient toutjour à requérir ung raysonnable
accord: dont elle avoit commandé à deux de ses conseillers de réduyre
par chapitres leurs demandes, affin de les mettre en dellibération, et
que, puis après, elle feroit tout ce qu'il luy seroit possible pour
les leur faire accorder, sans toucher à rien qui peût préjudicier à
vostre alliance; mais, Sire, ny elle, ny ceulx de son conseil ne m'ont
voulu rien respondre, touchant y faire une dépesche en commun.

J'entendz que l'ung et l'aultre party vont temporisant, et qu'ilz
mènent assez doulcement la guerre, et qu'il semble qu'on ayt icy
opinyon que le Sr de Vérac a maintenant plus d'intelligence avec ceulx
d'Esterlin qu'avec ceulx de Lillebourg. Je suys après à luy faire
tenir, en ung chiffre qui est commun entre nous, le contenu de voz
lettres que luy adressés, et ce que, d'abondant, m'avez commandé de
luy escripre.

Après ce dessus, j'ay faict entendre, mot à mot, à la dicte Dame, en
la façon que je mande en la lettre de la Royne, l'advertissement de
Monseigneur, duquel n'est pas à croyre combien ceste princesse a
monstré qu'elle luy en sçavoit ung merveilleusement bon gré, et
qu'elle en sçavoit encore ung bien fort grand à Voz Majestez; et a
rapporté tout ce qu'elle a peu de ses meilleures parolles et de ses
contenances ensemble pour me faire veoyr qu'elle s'en tenoit
infiniement redevable à luy et bien fort obligée à toutz troys, et que
c'estoit une obligation de laquelle elle ne perdroit jamais la
mémoyre; bien vous suplioit, Sire, puisqu'aviez commancé d'avoir ung
si grand soing de son bien, qu'il vous pleût de le continuer, et de
croyre qu'elle, de sa part, feroit pour vous, en toutes partz qu'elle
pourroit du monde, ung très bon guet sur tout ce qui seroit du salut
de vostre personne et de la conservation de vostre grandeur; et que,
ne pouvant exprimer la consolation et contantement qu'elle sentoit en
son cueur de la concurrence de Voz Majestez avecques Monseigneur sur
ung si grand et si charitable office qu'il avoit uzé vers elle, et
attandant qu'elle vous en peult monstrer une meilleure recognoissance,
elle vous supplioit d'accepter celle d'ung mercys, que cependant elle
vous en rend le meilleur et le plus grand qu'il luy est possible de le
dyre ny penser.

Je vous puys assurer, Sire, que, quelz moyens que la dicte Dame
tiegne de pourvoir maintenant là dessus, qui ne sont petits, elle
faict en sorte qu'on ne peut ny souspeçonner ny sentir d'où cella est
venu; qui verrés, Sire, ce que j'en mande davantaige par la dicte
lettre de la Royne, vostre mère, et par celle de Mon dict Seigneur,
ausquelles me remettant; je adjouxteray au surplus, icy, comme le duc
de Norfolc a esté, dès hier, mené en jugement devant les payrs, non
sans grande creinte de sédition par la ville, quand on l'a conduict à
Ouestmester, mais l'on avoit mis beaucoup de gens en armes par toutes
les rues, et redoublé les gardes au logis de la Royne, et encores,
pour plus de seurté, il a esté mené par eau. J'espère que bientost
s'entendra toute la résolution de son faict, qui, je croy, sera de sa
ruyne. Sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de janvier 1572.

   Tout à ceste heure, l'on me vient de mander que le dict duc est
   condampné à mourir.


     A LA ROYNE.

Madame, l'ordre, que j'ay tenu en l'avertissement que Monseigneur m'a
commandé de donner, à la Royne d'Angleterre, a esté que, sans monstrer
de luy avoir à dyre rien de plus espécial que de coustume, après
quelques discours d'aulcunes aultres choses ordinayres, je luy ay dict
que je voulois parler plus bas sur tout ce qui me restoit à luy
remonstrer, affin qu'il ne fût entendu que d'elle seule; dont elle a
commandé incontinant d'aporter ung tabouret, et m'ayant mené assoyer
près d'elle en un coing de sa chambre privée, j'ay suivy mon propos en
ces propres termes:

Que Monseigneur avoit, ces jours passés, pryé Voz Majestez Très
Chrestiennes de luy permettre qu'il peût donner à la dicte Dame ung
advertissement, qu'il avoit naguyères heu de bon lieu, d'ung certein
faict qui touchoit grandement la personne d'elle; et qu'il se sentoit
avoyr tant d'obligation à la bonne opinyon qu'elle avoit heu de luy,
pour l'honneur qu'elle luy avoit faict de le vouloyr espouser, qu'il
ne seroit jour de sa vye qu'il ne se mict en tous les debvoirs qu'il
pourroit pour le recognoistre, encores qu'il y courust l'empeschement
de sa fortune et le dangier de sa propre vye, et qu'ilz ne le
verroient jamais estre bien à son ayse qu'il n'eust accomply ce bon
office vers elle.

Sur quoy Voz Majestez, ayant considéré que la requeste de ce prince,
vostre filz et frère, procédoit de la générosité de son cueur, et
d'une honneste affection de se vouloir monstrer non ingrat des
obligations qu'il avoit à une si grande et si vertueuse princesse,
après en avoir entendu la particullarité, non seulement aviez trouvé
bon de luy permettre d'en uzer comme il l'auroit en desir, mais
l'aviez conforté et conseillé de le faire; en quoy elle pouvoit
comprendre combien vous concouriés tous troys, voyre le quatriesme qui
n'en estoit nullement séparé, à vouloir sa conservation et son bien;
et seulement Voz Majestez avoient prescript et enjoinct à Mon dict
Seigneur que nul aultre, sinon elle seule, peût sçavoir que
l'advertissement vînt de luy, ny que le Roy et Vous, Madame, luy
eussiés conseillé de le luy mander, et que Voz Majestez me
conjuroient, en la foy et obéyssance de loyal subject et serviteur, et
sur ma vye, de le luy dire à elle seule tant en secrect, et de faire
qu'il fust tenu si secrect à tous aultres, que je la supplioys très
humblement ne trouver mauvais que je prinse sa parolle et sa promesse,
et mesmes son sèrement, en foy de princesse royalle, chrestienne,
pleyne d'honneur et de vérité, qu'elle ne diroit jamais à nulle
personne du monde qu'elle eust heu les advis de Mon dict Seigneur, ny
par ordre de Voz Majestez, ny que moy, vostre ambassadeur, luy en
eusse parlé; car cella ne luy serviroit de rien, et pourroit, en
plusieurs sortes, nuyre et estre de grand préjudice aulx deulx frères,
et encores à vous, qui estes la mère.

La dicte Dame, avec une merveilleuse attention et avec ung incroyable
desir de sçavoir que c'estoit, m'a incontinant promis qu'elle ne le
révelleroit à créature vivante, ny n'en communicqueroit rien, ny près
ny loing, à nulz de ses plus inthimes conseillers; et me l'ayant
ainsy, avec les deux mains ellevées, et puis, avec la droicte sur
l'estomac, confirmé par serment, j'ay suivy à luy dire que je luy
monstrerois la propre lettre de Mon dict Seigneur, affin qu'elle
mesmes vît tout ce qu'il m'en mandoit, et aynsy je la luy ay leue fort
distinctement; qui n'a esté sans qu'en son visage n'ayt aparu de
l'émotion et du changement, non tant pour l'indignation du mal qu'elle
oyoit estre préparé contre elle, que pour le contantement et plésir
qu'elle sentoit en son cueur de ce bon office de Mon dict Seigneur, et
de ce que Voz Majestez le luy aprovoient. Et sur cella, Madame, vous
verrez en la lettre du Roy, et encore en celle de Mon dict Seigneur,
les honnestes responces qu'elle m'a faictes, et que c'est, à ce coup,
que vous l'avez tenue et réputée à bon esciant pour propre fille, et
qu'elle vous a expérimentée pour sa très bonne mère, et que pour telle
vous recognoistra elle et vous honnorera à jamais, et aura sa vye en
plus d'estime pour la sentyr chérye et bien voulue de telz princes.

Il semble, Madame, que cest office, lequel ne peust estre jugé que
très honneste, et royal, et bien fort humein, aura proprement
produict l'effect que desirez, principallement pour Mon dict Seigneur,
et puys pour Voz Majestez, et pour le bien de voz affères; car ayant
la dicte Dame desiré de voyr une segonde foys la dicte lettre, et la
luy ayant baillée à lyre, elle a monstré, par toutes ses contenances
et par toutes ses parolles, d'en avoyr ung si grand contentement que
je ne puys dire, Madame, sinon qu'elle se tient la plus redevable
princesse de la terre à luy et très obligée à tous troys: seulement
elle s'est ung peu arrestée au premier article de la dicte lettre, et
m'a dict qu'il sembloit que Mon dict Seigneur n'espérât plus au
mariage, et qu'il le tînt pour tout rompu.

Je luy ay dict qu'elle sçavoit bien auquel il avoit tenu, mais que
tant plus debvoit elle réputer, à ceste heure, l'affection de Mon dict
Seigneur avoir esté toutjour très honnorable et très honneste, et
vuyde de toute aultre sorte d'ambition que celle de ses bonnes grâces.
Elle m'a, de rechef, demandé si, à la dathe de mes lettres, Mr Smith
avoit desjà esté ouy, et luy ayant respondu que j'estimois que non,
elle n'a plus suyvy le propos. Sur lequel il me reste, Madame, de
supplyer très humblement Vostre Majesté de croyre, et de demeurer très
fermement persuadée que, depuis le partement de Mr de Foix, je ne me
suis advancé de parler icy ung tout seul mot en ceste matière, sinon
ainsy que le Roy, ou Vous, ou Mon dict Seigneur, me l'avez escript,
qui est en substance qu'ayant Voz Majestez veu les articles elles
n'avoient voulu assoyer aulcun certein jugement sur iceulx, attandant
le personnage d'honneur de ce conseil que la dicte Dame vous voudroit
envoyer, et rien davantage; qui est bien loin de ce qu'on vous a
rapporté, et encores plus esloigné de la présomption que j'aurois
uzée trop grande, si j'avois passé plus avant, qui espère n'en uzeray
jamais de semblable. Sur ce, etc.

     Ce XVIIIe jour de janvier 1572.



CCXXXIe DÉPESCHE

--du XXVe jour de janvier 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Jacques, le chevaulcheur._)

  Détails circonstanciés sur la condamnation du duc de
    Norfolk.--Déclaration faite par le duc après la lecture de la
    sentence.--État de la négociation avec
    l'Espagne.--Audience.--Réponse du roi sur l'article de la
    religion, concernant le mariage du duc d'Anjou; rupture de
    cette négociation.--Communication secrète faite à Burleigh de
    la proposition du mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth.


     AU ROY.

Sire, ainsy que je vous ay mandé, par mes précédentes du XVIIIe du
présent, le duc de Norfolc a esté condempné à mourir, ayant néantmoins
si bien respondu à tout ce qu'on luy imputoit, d'entre la Royne
d'Escoce et luy, que l'accusation en a esté trouvée assez légère, ny
l'on ne luy a touché ung seul mot des deux mil escuz, que j'avois
baillé à son secrettaire; mais il ne s'est peu bien desmeler des
pratiques qu'on luy a allégué que Ridolfy avoit menées, entre le duc
d'Alve et luy, pour impétrer de l'argent du Pape, et des forces du Roy
d'Espaigne, affin de faire une descente en Norfolc en faveur de la
susdicte Royne d'Escoce. Il est vray qu'il a fermement soubstenu qu'il
n'en avoit jamais rien sceu, et que les lettres du Pape et du duc
d'Alve, lesquelles l'on luy a produittes, ne l'en pouvoient
aulcunement arguer. Tant y a que, sur la déposition de ses deux
secrettaires et de l'évesque de Roz, le jugement de rigueur s'en est
ensuyvy, lequel, après luy avoir esté prononcé par le comte de
Cherosbery, avec l'estonnement d'un chacun, et avec le regret infiny
des meilleurs, et généralement de tout le peuple, il a, d'ung visage
bien serein et constant, respondu tout haut:--«Que, devant Dieu et en
sa conscience, il demeuroit très justiffié de tout ce qu'on luy
mettoit sus, et qu'il estoit très fidelle et aultant loyal subject de
la Royne, sa Mestresse, et de sa couronne, que nul gentilhomme du
monde le pouvoit estre; mais, puisque les hommes l'opinoient
autrement, et le jetoient hors de leur compagnie, qu'il n'y avoit plus
de regret, s'asseurant que Dieu le recepvroit en la sienne pour y
estre à repos; seulement pryoit les juges, ses payrs, d'intercéder
vers la Royne pour ses enfans, et pour la récompense de ceulx qui
l'avoient servy, et pour le payement de ses debtes.» Et ainsy a esté
ramené en la Tour, où l'on parle que l'exécution s'en fera vendredy
prochein. Et, quant à ses biens, j'entendz que les meubles sont
confisqués, et que les immeubles restent au comte de Seurey, son filz,
qui demeure encores le plus riche seigneur d'Angleterre.

L'on est attandant comme l'on procèdera contre les aultres, qui sont
aussy prisonniers, desquelz, parce que je creins bien fort qu'on aille
à toute extrémité contre l'évesque de Ross, je vous supplye, très
humblement, Sire, de remonstrer, ou faire remonstrer, à Mr Smith que
vous desirez que son privilège invyolable d'ambassadeur luy soit
gardé, affin qu'il le mande ainsy à sa Mestresse, ou, s'il vous plaist
d'en escripre promptement une lettre expresse à elle mesmes, je
mettray peine de l'employer pour sa conservation, avec le plus
d'efficace qu'il me sera possible.

Sur la condempnation du dict duc, les souspeçons et deffiences ont
tant augmenté, qu'on a envoyé faire une vysite générale pour voyr
quelz étrangers il y avoit en ceste ville; depuis quand ilz y estoient
venuz? quelz armes ilz avoient? de quelle nation et de quelle religion
ilz estoient, et à quelle église ilz alloient? et l'on a prins deux
italiens qui, depuis quinze jours, estoient passez de Flandres icy, et
aussy des angloys souspeçonnés d'avoir conjuré la mort de milord de
Burgley.

Au surplus, Sire, je comprins l'aultre jour, par un propos de la Royne
d'Angleterre, que le Sr de Sueneguen, principal depputé de Flandres,
luy estoit venu, de la part du duc d'Alve, dire la nouvelle des
couches de la Royne d'Espaigne, et comme le Roy, son Maistre, avoit
soubdein dépesché ung courrier pour en advertyr l'Empereur et n'avoit
heu loysir d'en rien escripre à elle, ny de luy faire la conjouyssance
du filz que Dieu luy avoit donné, mais qu'il avoit mandé au dict duc
de faire, en son nom, l'ung et l'aultre office, à quoy il n'avoit
voulu fayllir; et que la dicte Dame avoit respondu qu'elle se
resjouyssoit de ceste prospérité du Roy d'Espaigne, mais non de la
façon qu'il la luy faysoit sçavoir, et que, puisqu'il avoit dépesché
si loing ung courrier exprès pour cella, il le pouvoit avoyr retardé,
ung moment d'heure, pour luy en escripre aultant que le dict duc luy
en mandoit. J'entendz que le dict depputé l'a pryée de vouloir
permettre à l'ambassadeur d'Espaigne et à luy, qu'ilz puissent
séjourner icy, jusques à ce qu'ilz ayent receu nouvelles du Roy, leur
Maistre, à quoy elle a respondu que, dans quatre jours, elle leur en
feroit sçavoir son intention, mais l'on me vient dire que, de nouveau,
elle a faict commander au dict sieur ambassadeur de partyr, lequel
estoit à Canturbery avec vingt hommes de garde à ses despens, et
qu'elle a faict ramener icy son mestre d'ostel prisonnier, comme
coupable de la conjuration contre milord de Burgley. Il semble que la
dicte Dame ayt advis que, en Hespaigne, l'on a de nouveau faict arrest
sur les Angloys et sur leurs marchandises, et que mesmes l'on y a
arresté des françois et des flammans qui les leur couvroient et leur
prestoient le nom; tant y a que la vente des marchandises d'Espaigne,
qui estoient icy en arrest, a esté publiée en termes, à la vérité,
assez gracieulx, mais dont l'exécution ne peult sembler que rude et
odieuse à ceulx à qui elles appartiennent. Le dict Sr de Sueneguen
m'est venu visiter, despuis deux jours, qui m'a dict qu'il espère
demeurer icy agent, et, possible, y estre continué ambassadeur pour le
Roy Catholique.

J'ay receu, en mesme temps, par l'homme de Me Smith et par Jacques le
chevaulcheur, troys lettres de Vostre Majesté, l'une du VIIe et IXe du
présent, et les deux aultres des Xe et XIe; sur lesquelles ayant esté
vysiter cette princesse, elle m'a bien voulu monstrer qu'elle avoit
receu ung singulier plésir d'entendre, par la dépesche de Me Smith, ce
qui s'estoit faict et qui se faysoit pour la réception et bon
trettement de son ambassadeur; ensemble ce qui s'estoit passé en ses
premières audiences; de quoy elle s'estimoit avoyr une très grande et
perpétuelle obligation à Voz Majestez, mais s'esbahyssoit par trop de
la déclaration que Voz dictes Majestez luy avoient faicte bayller sur
le faict de la religion, en termes si peu accordables qu'elle ne
l'heût jamais ainsy pensé, ny espéré, et que c'estoit une manifeste
ropture, sur laquelle elle avoit à se douloyr non de Voz Majestez, car
le dict Sr Smith luy avoit mandé le regret que vous y aviez, ny de
Monseigneur, car ne le vouloit réputer inconstant, mais de ceulx qui
de longtemps avoient préparé leurz conseils et artiffices contre ce
propos, me demandant si j'avois veue la dicte déclaration. A quoy luy
ayant faict semblant que non, elle me l'a faicte apporter par milord
de Burgley, et lors je luy ay ramantu ce qui s'estoit passé jusques à
la responce qu'elle avoit faicte au Sr de Larchant; sur laquelle ceulx
du conseil de Vostre Majesté, d'une voix, avoient lors faicte la dicte
déclaration, ainsy que Mr de Foix la luy estoit despuis venue
apporter, et l'avoit déclarée à ceulx de son conseil.

Sur quoy la dicte Dame a uzé de beaucoup de réplicques de diverses
sortes, mais la principalle a esté qu'on luy avoit toujour faict
accroyre que Monsieur, si elle temporisoit, condescendroit enfin à se
passer de l'exercice de sa religion. Et me suis licencié en la
meilleure sorte que j'ay peu d'elle, non sans qu'elle ayt monstré du
regret beaucoup que les choses en fussent venues à ce point, mais
qu'elle estoit néantmoins fort disposée à passer oultre à contracter
une bien estroicte intelligence avec Vostre Majesté. Nous avons devisé
de l'accident de dom Francès d'Alava, lequel elle croyt estre noyé, et
que néantmoins, s'il estoit saulvé du naufrage, et retiré en quelque
endroict de ce royaulme, qu'elle m'en feroit incontinant sçavoir des
nouvelles. Sur ce, etc. Ce XXVe jour de janvier 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, après avoyr, mardy dernyer, esté ung long temps avec la Royne
d'Angleterre et ung bon espace avec le comte de Lestre, milord de
Burgley et moy nous sommes retirez seulz en une chambre, à part, où,
après d'aultres devis, je luy ay touché celluy du propos qui vous a
esté ouvert de Monseigneur le Duc, votre filz, pour la Royne, sa
Mestresse; et que Vostre Majesté me commandoit de le communiquer à luy
seul et à nul aultre de ce royaulme, et de me conduyre en icelluy
sellon qu'il me le donroit par advis et conseil: dont je le pryois me
dire en quoy, et comment, et par où, il luy sembleroit advis que je
debvrois commancer.

Il m'a incontinant demandé si j'en avois touché quelque mot à la
Royne, sa Mestresse. Je luy ay respondu que non.--«Il faut donc, ce
m'a il dict, que nous jurions, l'ung à l'aultre, qu'il n'en viendra
rien à la cognoissance d'homme du monde, jusques à ce que nous nous
serons accordés du moyen comme il le fauldra réveller.» A quoy luy
ayant dict que j'en avois assés exprès commandement de Vostre Majesté
pour ne debvoir différer d'y adjouxter mon serment, il a suyvy à dire
que Me Smith luy en avoit escript en fort bonne sorte, et que, suyvant
cella, n'y avoit pas vingt quatre heures que, devisant devant sa
Mestresse de la déclaration de Monsieur touchant la religion, il
s'estoit advancé de faire mencion de Monsieur le Duc, par forme de
demander quel aage il avoit, à quoy quelcun avoit soubdein respondu
que cella ressembleroit plustost une mère qui gouverne son filz, que
non pas ung mary auprès de sa femme, et qu'il n'avoit ozé lors rien
réplicquer; dont, pour mettre quelque fondement en ce propos, encor
qu'on luy eust bien dict que Monsieur le Duc n'avoit qu'ung an et demy
moins que Monsieur, il luy sembloit néantmoins que je feroys bien de
recouvrer la date du jour et heure de sa nayssance, la merque de sa
haulteur, et que luy, de son costé, travailleroit à deux choses:
l'une, de s'informer des meurs et condicions de Mon dict Seigneur le
Duc, affin d'en parler avecques vérité à celle qu'il ne vouloit ny
devoit aulcunement tromper; l'aultre, de regarder les moyens comme
pouvoir transférer en luy le propos de Monseigneur, avec l'honneur et
réputation, et mesmes avec quelque apparante occasion que cella seroit
advenu pour l'advantage et commodicté de sa Mestresse et de son
royaulme; car me vouloyt bien dire qu'elle avoit uzé de violence
contre elle mesmes en la résolution de se maryer, pour la seule
réputation de l'estime, valeur et perfections de Monsieur, dont
n'estoit sans grande difficulté comme luy debvoir proposer maintenant
ung aultre party.

Je luy ay respondu que ses considérations me sembloient fort louables
et pleynes de rayson, néantmoins que ce nouveau propos estoit si
semblable et germein du premier qu'il n'y avoit aultre différance,
sinon qu'en Monseigneur le Duc commançoit de reluyre les vertus,
desquelles Monsieur, qui est son ayné, avoit desjà monstré
l'esplandeur par toute la Chrestienté; et qu'affin qu'il vît en quoy
pouvoit mieulx, que sur ma simple parolle, appuyer ce qu'il feroit en
cest affaire, je luy vouloys monstrer le propre escript de vostre
mein, lequel, Madame, il a incontinant leu avec le surplus de la
lettre, et a fort curieusement considéré toutes les particullarités
qui y estoient; puys, s'estant levé, a fort humblement, le bonnet à la
main, remercyé Vostre Majesté de la confiance que monstriez prendre de
luy, et que Dieu sçavoit l'affection qu'il avoit heu au propos de
Monseigneur, et comme il avoit esté, toute la nuict, quand la
déclaration par escript estoit arrivée, sans pouvoir dormir, et qu'il
en veilleroit plusieurs aultres pour servir maintenant à cestuy cy;
et qu'il manderoit à Me Smith tout ce de quoy, avant le retour de son
homme, il cognoistroit estre besoing de luy faire sçavoir.

Qui est, Madame, toute la substance de ce que je vous en puis, pour ce
coup, escripre, car seroit long de vous racompter les aultres
argumentz et persuasions, dont je luy ay uzé; qui n'ay obmis rien de
tout ce qui pouvoit servir pour luy faire prendre toutes les bonnes
espérances du monde de Monseigneur le Duc, pour monstrer l'advantaige
et seureté qui viendroit à ceste princesse de l'épouser, et la
récompense que luy et les siens s'en pouvoient promettre, s'il
conduysoit le propos à sa perfection. Seulement je adjouxteray icy,
Madame, que le Sr de Quillegrey, encor qu'il soit beau frère du dict
milord de Burgley, il est néantmoins tant obligé et dévot serviteur du
comte de Lestre, que je ne pense pas qu'il luy ayt cellé ou qu'il luy
celle longtemps l'ouverture de ce propos, dont je creins qu'il se
tiendra offancé de ce que ne le luy aurés faict communiquer, car faict
profession de se monstrer parcial pour la France: tant y a que Vostre
Majesté en uzera, sellon qu'elle verra estre le plus expédient. Bien
vous suplye, Madame, de faire ordonner quelque chose pour honnorer et
gratiffier luy et milord de Burgley de quelque présent de Voz
Majestez. Et sur ce, etc. Ce XXVe jour de janvier 1572.



CCXXXIIe DÉPESCHE

--du dernier jour de janvier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)

  Desir d'Élisabeth de continuer la négociation du traité
    d'alliance avec le roi.--Sursis à l'exécution du duc de
    Norfolk.--Pacification de l'Irlande.--Nouvelles
    d'Écosse.--Départ de l'ambassadeur d'Espagne, qui a quitté
    l'Angleterre.--Sollicitations des députés des Pays-Bas pour
    renouer les négociations.--Explications données par le duc
    d'Albe, au nom du roi d'Espagne, qui consent à rappeler son
    ambassadeur.--Négociation avec le Portugal au sujet des prises.


     AU ROY.

Sire, ayantz les principaulx de ce conseil esté, deux et trois jours,
aux champs à se récréer de la peyne et extrême sollicitude qu'il leur
avoit convenu prendre pour mener le duc de Norfolc en jugement, et
après qu'ilz ont esté de retour, ilz ont desiré encores quelque loysir
pour penser sur la dernière dépesche qui estoit arrivée de France,
affin d'en pouvoir mieulx dellibérer; ce qui a faict que l'homme de Me
Smith a esté d'aultant retardé, mais enfin ilz l'ont dépesché mardy au
soyr: et m'a l'on asseuré, Sire, qu'ilz ont mandé au dict Sr Smith de
continuer le tretté, et que ceste princesse et eulx se sont de nouveau
résolus de conclure, s'il leur est possible, une bien estroicte
confédération avec Vostre Majesté. J'espère que la dicte Dame n'aura
obmis d'adresser au dict Sr Smith des lettres, qu'elle m'a dict
qu'elle vous vouloit escripre de sa main, affin de remercyer
Monseigneur de son advertissement et pareillement Voz Majestez, et
vous suplier tous troys de prendre une semblable confience d'elle
qu'elle avoit trouvé en vous, et de vous asseurer, pour jamais, de sa
bonne et droicte intention en tout ce qui vous touchera, et à tous
ceulx de vostre couronne. Il se pourra comprendre, Sire, par les
dictes lettres en quelle disposition elle est maintenant, car j'ay
clèrement cognu, ceste dernyère foys que j'ay parlé à elle, que ses
propos ne m'ont esté si francs, ains beaucoup plus réservés que de
coustume, bien qu'elle n'a layssé de me continuer les mesmes termes,
de se vouloyr perpétuer en vostre amityé; et je croy que les besoings
de ses affères, l'y contreindront, et la feront passer oultre au
tretté, si, d'avanture, il est bien poursuivy, et si l'on presse de le
mener bientost à quelque conclusion.

La mère du duc de Norfolc et milord Thomas Havart sont venuz icy
supplyer pour la vye de leur filz et nepveu, mais ilz n'ont encores
rien impétré; il est vray que l'exécution demeure en suspens. Et
cependant ceste princesse faict toute la faveur qu'elle peut au comte
de Cherosbery pour le cuyder retenir en sa cour, ce qui ne viendroit
bien à propos pour la Royne d'Escoce, car l'on la commettroit en
garde, à quelque autre qui, possible, ne seroit tant homme d'honneur
comme luy.

Les choses d'Yrlande se sont ramandées despuys l'aultre jour, car les
saulvages monstrent de ne vouloyr rien remuer cest yver, et maistre
Fuiguillen, lieutenant de ceste Royne, a renforcé les garnisons de
toutz les fortz de la palyssade, et a accommodé le différent d'entre
le comte d'Ormont et le ser Bernabey; et asseure fort que, si la dicte
Dame luy envoye les deniers, et les hommes, et les monitions qu'elle
luy a promis, qu'il luy rendra le pays paysible et bien assuré;
néantmoins elle y sent beaucoup plus de difficulté que l'aultre n'en y
voyd.

J'entendz que ceulx d'Esterling ont mandé à la dicte Dame que le
service de leur jeune Prince ne peut requérir qu'ilz octroyent aulcune
suspencion de guerre à ceulx de Lillebourg, et que pourtant ilz la
prient de leur envoyer l'argent et forces qu'elle leur a promis. A
quoy l'on m'a assuré qu'elle leur a desjà respondu qu'elle est
dellibérée de n'entendre en rien de leurz affères, ny pour l'ung ny
pour l'aultre party, qu'elle ne les voye en quelque abstinence
d'armes; tant y a que je sçay qu'elle prépare d'y dépescher, du
premier jour, le maréchal Drury; et je mettray peyne de sçavoyr quelle
commission il emportera.

Il y a ung moys qu'on n'a heu icy aulcunes nouvelles de Bruxelles,
mais l'on n'a layssé, pour cella, de faire embarquer l'ambassadeur
d'Espaigne et le repasser de dellà, lequel j'entendz qu'il a abordé à
Callays, et l'on a retenu icy son maistre d'ostel prisonnier. Les
depputés de Flandres poursuyvent toutjour l'accord, et mettent
plusieurs nouveaulx expédientz en avant, tant sur le faict des
marchandises que sur les deniers; en quoy ilz ne sont si bien
respondus qu'ilz desireroient, ny comme aulcuns de ce conseil le leur
avoient faict espérer, bien qu'ilz ayent voulu faire ung grand
fondement sur ce que le duc d'Alve, par sa dernière lettre qu'il a
escripte à ceste princesse, luy a mandé que l'occasion, pour laquelle
le Roy, son Mestre, avoit différé de luy respondre sur la révocation
du dict ambassadeur, estoit pansant qu'il se fût si bien purgé des
choses qu'elle se pleignoit de luy, qu'il en fût demeuré bien rabillé
vers elle, ou bien qu'ayant cessé de n'en plus uzer vers elle, elle
eust modéré son courroux en son endroict, mais puysqu'elle vouloit en
toutes sortes qu'il partît de son royaulme, qu'il luy mandoit de s'en
venir, la priant de permettre au Sr de Sueneguen qu'il peût cepandant
tenir son lieu jusques à ce que le Roy, son Mestre, y heût pourveu
d'un aultre ambassadeur; car l'assuroit qu'il la vouloit honnorer et
aymer, et luy complayre entièrement, sans se départir jamais de
l'ancienne confédération et bons trettés d'entre les maysons
d'Angleterre et de Bourgoigne. Sur quoy, à la vérité, la dicte Dame et
ceulx de son conseil ont faict de si béningnes responces, que les
dicts depputés ont esté quelques jours en fort bonne opinyon de leurs
affères, et ont cuydé qu'on dépescheroit incontinant ung milord devers
le Roy d'Espaigne, mais il ne s'en parle plus. Et, depuis huict jours,
mestre Huinter est revenu de la mer, qui a admené troys navyres
d'Espaigne bien riches, tous chargés de leynes, qu'il dict avoyr
recous des pirates, lesquelz, en lieu de les rendre, l'admiral
d'Angleterre a obtenu qu'il les puisse, avec quelque argent, retyrer
du dict Huynter, et qu'il en accordera, puis après, avec les dicts
subjectz du Roy d'Espaigne, qui est ung acte qui offence griefvement
les dicts depputés.

Cepandant le cavailier Geraldy poursuit d'accommoder le faict de
Portugal, et desjà la pluspart des articles en sont accordés, qui
n'est sans avoyr bien estréné aulcuns de ceulx qui gouvernent; et par
là ceulx cy estiment qu'ilz se pourront passer du commerce d'Espagne.
Sur ce, etc.

     Ce XXXIe jour de janvier 1572.



CCXXXIIIe DÉPESCHE

--du Ve jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Anthoine de la Poterne._)

  Affaires d'Écosse.--Marie Stuart conservée sous la garde du comte
    de Shrewsbery.--Déclaration du conseil que l'évêque de Ross
    sera remis en liberté.--Incertitude sur le sort réservé au duc
    de Norfolk.--Négociation des Pays Bas.


     AU ROY.

Sire, après que ceulx cy ont heu pensé et pourveu à la dépesche qu'ilz
avoient à faire en France par l'homme de Me Smith, ilz ont tenu
conseil sur les choses d'Escoce, ès quelles ilz ont advisé d'y
pourvoir sellon l'occurance du temps, car, en premier lieu, ilz ont
renvoyé le Sr de Cuninguen devers ceulx d'Esterlin, les persuader à
l'abstinence de guerre pour deux moys, attandant l'yssue du tretté qui
est encommancé avec Vostre Majesté, leur promettant que, par la
conclusion d'icelluy, l'authorité du jeune Roy demeurera confirmée, ou
bien que la Royne d'Angleterre ne leur manquera de secours et de
forces pour la luy establyr par les armes. Après, ilz préparent de
faire partyr, dès demain, mestre Randol devers ceulx de Lislebourg
pour les exorter de se ranger à l'obéyssance du dict jeune Prince; et
que, par ce moyen, ilz se vueillent mettre d'accord avec les aultres,
avec promesses qu'ils seront restitués en leurs biens, maysons,
charges et honneurs, et qu'ilz seront associés à l'administration et
gouvernement, et tenus pour conseillers de l'estat, sellon leurs rengs
et qualités, comme auparavant: et puis le maréchal Drury le doibt
suyvre dans troys jours, pour aller, luy et milord Housdon, estre
arbitres du dict accord, et estipulateurs des promesses qui se feront
des deux costés, et pour confirmer aussy celles qui se feront à l'ung
party ou à l'aultre de la part de ceste princesse. En quoy j'entendz
qu'il emporte deux secrettes commissions; l'une, de dresser quelques
forces en faveur de ceulx d'Esterlin, au cas que le dict accord ou
l'abstinence ne succèdent; l'aultre, de convenir avec eulx d'avoir le
comte de Nortomberland entre ses meins, ce que je creins estre au
dommaige de l'évesque de Roz: dont je desire bien, Sire, que le Sr de
Vérac puisse avoir receu vostre dépesche en ce qu'avec icelle je luy
ay escript, du XXVIe de l'aultre moys, premier que toutz ces dèmenés
se facent. Mais ce, en quoy la contrariété s'est monstré plus grande
en ce conseil, a esté de la personne de la Royne d'Escoce, à qui en
demeureroit la garde, car ceulx, de qui l'opinyon est plus
ordinayrement suivye, crioyent toutz, d'une voix, qu'elle debvoit
estre menée plus en çà vers Londres, et estre commise à sir Raf
Sadeller. A quoy le comte de Cherosbery, n'ozant ouvertement
contredire, a seulement monstré que ce seroit un argument ou de n'y
avoir bien faict son debvoir jusques icy, ou qu'on se deffieroit de
luy pour l'advenir; et a l'on heu tant de respect à luy que, jeudy
dernier, la Royne d'Angleterre, avec plusieurs parolles de confience,
luy a confirmé la garde de la dicte Dame: dont incontinant il a
préparé son congé, et, de peur qu'on changeât l'ordonnance, il est
party, le lendemain de grand matin, pour s'en retourner en sa mayson,
avec commission de renvoyer sir Raf Sadeller par deçà; qui n'est peu
de bien ny petite consolation à ceste pouvre princesse en ung temps de
si grand dangier.

J'ay entendu que l'évesque de Ross a esté escript au rolle de ceulx
qu'on appelle icy _indictes_, qui doibvent estre menés en jugement,
avec les deux secrettères du duc de Norfolc, en grand danger de
condempnation de mort; mais j'ay envoyé, au nom de Vostre Majesté,
faire ung office bien exprès pour luy envers ceulx de ce conseil, qui
enfin m'ont respondu que la Royne, leur Mestresse, ne lui fera que
tout honnorable trettement.

Mècredy dernier, et encores vendredy, l'on a, de toutes les partz de
ceste ville, accouru à la Tour comme pour voyr l'exécution du dict duc
de Norfolc, ce qu'on a estimé avoir esté faict à poste, pour essayer
le cueur de ce peuple. Quelques ungs estiment que la dicte Dame se
soyt ung peu modérée en son endroict, et ses amys font, soubz mein, ce
qu'ilz peuvent, mais il a des ennemys qui procèdent tout à descouvert
et bien redde contre luy. Dieu le vueille préserver.

Les depputés de Flandres sont attandantz les trente jours portés par
la proclamation de la vente des marchandises, et avoir responce du duc
d'Alve là dessus, après qu'il aura ouy l'ambassadeur d'Espaigne, qui
doibt estre desjà arrivé devers luy. Il y a bien cinq semaines qu'il
n'est venu aulcune dépesche du dict duc, et le dict ambassadeur a fait
détenir à Gravellines, et sur le chemin, tous les pacquetz et postes
qu'il a trouvés, et encores a faict arrester quelques angloys, à cause
de son mestre d'ostel, qui a esté retenu prisonnier par deçà. J'ay
sceu, à la vérité, que ceste grande flote de Flandres, sur laquelle
don Francès d'Alava s'estoit embarqué, a esté contreincte par temps
contrayre de venir relascher vers Dertemue, et que le dict don Francès
n'a jamès voulu que le vaysseau, où il estoit, ayt abordé en nulle
part de ce royaulme; dont les mariniers jugent, veu la grande
tourmente qui a continué despuis, qu'il est allé périr ez costes de
Bretaigne. Sur ce, etc. Ce Ve jour de febvrier 1572.



CCXXXIVe DÉPESCHE

--du Xe jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr de St Auban._)

  Audience.--Communication de l'état de la négociation de Me Smith
    en France.--Discussion des affaires d'Écosse.--_Lettre secrète
    à la reine-mère._ Négociation du mariage du duc
    d'Alençon.--Nécessité de conclure le traité d'alliance avant de
    faire une proposition plus formelle.


     AU ROY.

Sire, ma dépesche, du Ve du présent, n'estoit guyères que dellivrée au
courrier, quand celle de Vostre Majesté, du XIXe du passé, m'est
arrivée avec l'ample discours de tout ce que jusques alors a passé
entre messieurs voz depputez et les ambassadeurs de ceste princesse,
et avec les actes, par ordre, d'une chacune foys qu'ilz se sont
trouvés ensemble. Sur quoy je suys allé me conjouyr avec la dicte Dame
que le tretté me sembloit desjà fort advancé, de tant que le premier,
et principal, et plus important de tous les poinctz, qui y estoient
requis, estoit tout accordé, qui estoit le bon vouloyr des
contractans: car Vostre Majesté trouvoit, par la procédure de Me
Smith, que la volonté de la dicte Dame correspondoit si parfaictement
à la vostre, et toutes les deux estoient si conformes à desirer ung
ferme establissement d'amityé et une bonne confédération entre Voz
Majestez et voz deux royaulmes, que vous ne vous déffiyés, à ceste
heure, non plus de la sienne que vous vous assuriés et la priez
d'estre très asseurée de la vostre; que desjà la forme du dict tretté
estoit commancée par aucuns articles, ausquelz ne se trouvoit aucun
différend quand à la substance, mais l'on n'avoit encores bien peu
convenir des parolles; en quoy vous luy déclariez, Sire, que vostre
vouloir et intention estoit qu'on s'abstînt de toute chose au dict
tretté qui, en parolle ou en substance, peût tant soyt peu offancer la
dignité de la dicte Dame et le repos de son estat, et qui peût mal
sonner pour elle vers les aultres princes, ses voysins, ou vers ses
propres subjectz; et qu'en semblable vous la priez d'avoir le mesmes
vouloir vers vous; que, pour procéder plus honnorablement au dict
tretté, vous aviez commandé à Mr de Montmorency d'y assister, par où
elle pouvoit juger combien vous dellibériez d'aller franc et droict à
la conclusion de cest affère; que, à la vérité, vous estiez assez
esbahy que Me Smith n'avoit encore faict apparoir de son pouvoir, bien
que voz depputez luy en eussent parlé, et ne feissent difficulté de
luy monstrer le leur, qui seroit ung vouloir obliger Vostre Majesté,
et qu'elle demeurast hors d'obligation, bien que vous ne pouviez
penser qu'elle eust dépesché si loing un tel personnage pour commancer
ung tel affaire, sans luy avoir donné commission et pouvoir par
escript; que, des poinctz qui avoient esté debbatus ez premières
conférences, je m'en remettois à ce que Me Smith luy en escripvoit,
seulement je la supplyois d'avoir le réciproque respect que je luy
disois ez choses de vostre réputation au dict treité, comme vous le
vouliés avoir à la sienne, et de n'y faire apparoir les difficultés,
impossibilité, ny uzer de longueur; car celle des partyes, qui en
voudroit uzer ainsy, monstreroit de n'avoir jamais heu bon vouloir,
et que ce n'auroit esté que mocquerie, derrision et fraude qu'elle
auroit voulu uzer à l'aultre; ce que vous ne pouviez, Sire, ny voulyez
penser de la dicte Dame; que le propos qu'elle m'avoit tenu de milord
Flemy avoit produict l'effect qu'elle desiroit, car Vostre Majesté
avoit mandé, par toutz ses portz, de ne laysser sortyr aulcuns gens de
guerre pour Escoce, de quoy s'estant l'évesque de Glasco et les
aultres seigneurs escoçoys infiniement pleinctz, vous leur aviez
promis que, par l'yssue du trecté, leurz affères seroient accommodés
et la paix de leur pays establie, et que cepandant vous vouliez
dépescher ung gentilhomme de bonne qualité par dellà pour aller
moyenner une abstinence d'armes entre les deux partys; dont, de tant
que le dict gentilhomme ne tarderoit guyères à estre icy, je la
supplioys de faire préparer celluy des siens qu'elle luy vouloit
bailler adjoinct, car desiriez y procéder par une bonne et commune
intelligence avec elle.

La dicte Dame, ayant recueilhy tout ce mien propos, lequel, en
substance, n'a contenu rien davantaige que quelques parolles
d'honesteté, m'y a respondu par le mesme ordre que je luy ay dict:
c'est qu'elle tenoit, à la vérité, celluy premier poinct, de la bonne
volonté, pour tant accordé que vous ne vous debviés rien moins
promètre meintenant de la siène que de la vostre propre, comme elle ne
se resjouyssoit aussy, en nulle chose de ce monde, tant qu'en
l'assurance de celle que vous luy portiez; et que une de ses plus
grandes envyes estoit qu'il se peult faire qu'elle veît Voz Majestez
Très Chrestiennes affin de vous tesmoigner par la parolle ce qu'elle
avoit en son affection; que sellon la jalousie qu'elle portoit aux
choses de sa réputation, elle vouloit avoir tout esgard à la vostre,
et ne se porter si inconsidéréement vers vous, qu'on la peût
souspeçonner d'estre inconsidérée vers elle mesmes, qui sçavoit bien
qu'elle ne pourroit éviter la tache de laquelle elle auroit recherché
de vous entacher; qu'elle demeuroit fort contante que Mr de
Montmorency fût en la commission du trecté, et s'en promettoit
davantaige la bonne fin qu'elle en avoit tousjours espéré, car le
sçavoit estre fort homme d'honneur, et bien fort affectionné à la paix
de ces deux royaulmes; que Me Smith n'avoit point parlé sans
commission, car avoit porté lettre d'elle à Vostre Majesté, et estoit
fort excusable s'il n'avoit voulu monstrer son aultre pouvoir, mais,
en temps et lieu, il ne se trouveroit en estre deffaillant. Au regard
des difficultés qui se pourroient trouver en l'affaire, elle ne les
feroit grandes de son costé, et vouloit, de bon cueur, touchant celles
qui avoient apparu desjà que, si la généralité des parolles pouvoit
suffire, sans exprimer le particullier, qu'on en uzât ainsy qu'il vous
plairoit, bien qu'elle vous supplioit de considérer que l'expression
de ce mot de _religion_, ainsy que ses ambassadeurs le requéroient,
luy conservoit les aultres alliences, et que, sans icelluy, c'estoit
bien, à la vérité, se joindre et unir à Vostre Majesté, mais se
séparer de tous ses aultres confédérez; néantmoins que, de cella et
des aultrez poinctz de la dépesche du dict Sr Smith, elle avoit donné
charge à quelques ungs de son conseil d'en conférer avecques moy, et
qu'elle me prioit que ce fût au plus tost, affin de satisfaire au
dernier point de la longueur que je luy avois remonstré; car l'exemple
du passé et ce qu'elle prévoioit bien encores de l'advenir,
l'admonestoient de ne guères temporiser; finallement qu'elle vous
remercyoit d'avoir arresté l'expédition de milord de Flemy, et qu'elle
avoit envoyé, de rechef, en Escoce devers les deux partys pour les
exorter à ung accord, sellon qu'ilz luy avoient desjà, des deux
costés, donné promesse, par leurs lettres, qu'ilz l'accepteroient tel
qu'elle vouldroit; dont ne voyoient que le gentilhomme, que y vouliés
dépescher, y peût de beaucoup servir, néantmoins, puisqu'ainsy vous
plaisoit, elle en estoit contante.

Il seroit long, Sire, à vous racompter le surplus qui a esté entre la
dicte Dame et moy, dont suffira, s'il vous plaist, pour ceste foys, de
ce dessus. Et vous adjouxteray seulement icy qu'ayant, incontinant
après, parlé à milord de Burgley, je l'ay trouvé en assés bonne
disposition vers les choses du tretté, et mesmes d'envoyer ung segond
pouvoir à Me Smith, puysque, pour quelques considérations, il n'avoit
ozé monstrer le premier; mais, quant aux difficultés où l'on s'estoit
arresté jusques icy, qu'elles luy sembloient de plus grande
considération qu'on ne les faysoit; dont m'en parleroit plus au long
en nostre conférence. Et sur ce, etc. Ce Xe jour de febvrier 1572.

   J'ay remonstré à ceulx de ce conseil que Vostre Majesté avoit
   prié et faict prier Me Smith d'escripre par deçà que les deux mil
   escus me fussent rendus; mais milord de Burgley m'a asseuré qu'il
   n'en avoit encores rien escript, et a appellé à tesmoings en
   cella ceulx du dict conseil qui avoient veu ses lettres, mais
   quand il le manderoit, l'on mettroit peyne de satisfaire à vostre
   intention aultant qu'il seroit possible: dont vous supplie très
   humblement, Sire, d'en faire une recharge au dict Sr Smith.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, le propos de Monseigneur le Duc, votre filz, n'a esté
seulement communiqué à milord de Burgley, ains milord de Bocaust,
m'estant venu visiter, m'a compté que MMrs Smith et Quillegrey en
avoient fort affectueusement escript, et le Sr de Vualsingam avoit
mandé que la chose estoit bien fort faysable; mais le dict Boucaust,
de sa part, me vouloit dire, ainsy qu'il m'avoit toutjour franchement
parlé, qu'il le desiroit beaucoup plus qu'il ne voyoit aucun moyen de
le pouvoir espérer, et m'a allégué des difficultés, de l'aage et de la
taille, si grandes qu'avec l'infiny regret, qu'il m'a juré qu'il y
avoit de son costé, il m'a quasy tout descouragé de n'en ozer plus
parler du mien. Néantmoins en ayant refreschy le propos à milord de
Burgley, avec l'assurance des mesmes advantaiges qu'il se pouvoit
estre promis de Monseigneur, lequel, avec Voz Majestez, concorriés
aultant grandement tous troys au bien de sa Mestresse et de ce
royaulme, et encores au sien particullier, comme si le mariage se fust
effectué en Mon dict Seigneur mesmes; il m'a respondu qu'il s'estoit
advanturé d'en parler à la dicte Dame et qu'elle luy avoit dict
soubdain--«Qu'encor que toutes aultres choses fussent bien
convenables, que néantmoins la proportion des ans et de la taille
estoit par trop inégale entre eux:» luy demandant combien il pouvoit
estre grand: à quoy il avoit respondu qu'il pouvoit estre de sa
haulteur;--«Mais de celle de vostre petit filz, dict elle, ainsy qu'on
me l'a assuré.» A quoy il n'avoit ozé rien réplicquer, et attandoit le
dict de Burgley que je luy fisse recouvrer l'eage et la mesure de Mon
dict Seigneur le Duc, pour en pouvoir parler plus à certes, car il
considéroit deux qualitez qui estoient plus propres en luy pour
l'Angleterre que en Monseigneur: l'une, qu'il estoit plus esloigné que
luy d'un degré de la couronne de France; et l'autre, qu'on disoit
qu'il s'accommoderoit à la religion du pays. A quoy je luy ay
respondu que la dathe de l'eage et la mesure de sa hauteur viendroient
bientost, et que ce degré plus esloigné de la couronne estoit bien
convenable à ce qu'ilz desiroient; mais, quant à la religion, je
n'avois point entendu qu'il voulust changer la sienne, et croyois que
la Royne, sa Mestresse, ne l'en vouldroit presser, bien que, possible,
il se trouveroit ung peu moins scrupuleulx que Mon dict Seigneur, son
frère.

Vostre Majesté pourra tirer des propos de Me Smith quelques aultres
plus grandes conjectures de ce qu'on luy en aura respondu, car voyla,
Madame, tout ce que je vous en puys mander pour le présent. Et me
semble que le plus expédient est de faire que ceste princesse se
sépare encores tant du Roy d'Espaigne qu'elle conclue la ligue
avecques le Roy, car s'estant jectée ainsy ez bras de Voz Majestez,
elle condescendra, puis après, beaucoup plus facillement à tout ce que
vous desirerez, de peur et que ne l'abandonniés, et qu'il ne luy soit
lors trop malaysé et trop dangereulx de retourner à la foy du Roy
d'Espaigne; par ainsy, sera bon de supercéder ce propos, et presser
celluy de la dicte ligue, laquelle s'en conclurra beaucoup plus
advantageuse pour vostre costé. Le comte de Lestre m'a pryé de mettre
en avant à sa Mestresse qu'il ayt commission d'aller conclure la dicte
ligue, et la voyr jurer au Roy, sellon qu'il est plus françoys que nul
aultre de ce royaulme; en quoy ne faut doubter, Madame, s'il y va, que
vous n'effectués par luy le propos, si jamais il doibt recepvoir
effect; et je sçay qu'il ne cerche rien tant au monde que la faveur et
protection de Voz Majestez, et se pouvoir assurer d'icelle pour les
accidentz qu'il creint luy advenir. Sur ce, etc.

     Ce Xe jour de febvrier 1572.



CCXXXVe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par l'homme de Me Smith._)

  Discussion du traité pour une ligue défensive.--Articles
    concernant les guerres pour cause de religion, les frais de
    secours, le commerce et l'Écosse.--Desir de Leicester de passer
    en France pour conclure le traité.


     AU ROY.

Sire, m'ayant la Royne d'Angleterre faict appeller, par deux foys, en
sa mayson de Ouestmenster, pour conférer avec sept seigneurs de son
conseil, (sçavoir: le chancellier d'Angleterre, le comte de Bedford,
le comte de Lestre, l'admiral Clinton, milord Chamberland, milord de
Burgley et mestre Mildmay), sur les difficultés qui se sont offertes
au trecté encommencé près de Vostre Majesté, après qu'ilz ont heu,
avec grand atencion, ouy cella mesmes que j'avois desjà dict à leur
Mestresse, ilz m'ont remonstré comme Me Smith leur avoit assés au long
desduict, par sa dernière dépesche, les dictes difficultés, et leur
avoit mandé que Vostre Majesté m'envoyoit les actes de toutes les
conférences afin d'en tretter avec la Royne, leur Mestresse, laquelle
ilz m'assuroient qu'estoit demeurée grandement satisfaicte de ce que
je luy en avois dict en ma dernière audience, et leur avoit ordonné
d'en trecter davantage avecques moy, affin de mieulx acheminer les
affères; qui pourtant avoient à me dire que la ligue, ainsy
deffencive, avec Vostre Majesté estoit très agréable à leur dicte
Mestresse, à eulx et à tout ce royaulme, et que, de vostre bonne
intention en cella, ilz avoient beaucoup plus à vous en remercyer qu'à
y rien desirer;

Mais qu'ilz trouvoient qu'il y auroit peu de seureté pour ceste
couronne, si la cause de la religion n'y estoit nomméement désignée,
car, advenant qu'il se dressât une entreprinse par les aultres
princes, ou par les propres subjectz, pour réduyre ce pays à la
religion catholique, vous vous pourriez, Sire, excuser avec rayson de
n'avoir jamais entendu vous oposer à cella; et alléguer que ce
n'estoit faire injure à la personne ny à l'estat de la dicte Dame, que
de vouloir réduyre les deux à une forme que Vous mesmes, Sire, qui
estes catholicque, réputiés estre la meilleure, et que, si elle
vouloit venir à la dicte réduction, elle n'auroit plus de guerre; qui
seroit fruster la dicte Dame de tout l'effect, pour lequel ilz me
disoient librement qu'elle et eux aspiroient principallement à la
dicte ligue;

Que, de la forme du secours, ilz ne pouvoient conseiller la dicte Dame
qu'il se fist austrement que aux despens de celluy qui le demanderoit,
parce qu'en toutes leurz précédentes ligues deffencives ilz n'avoient
nul exemple du contraire, ny guères aulx offancives que ung seul, du
temps de Henry VIII, Roy d'Angleterre, avec l'Empereur Charles Ve
contre le grand Roy Françoys Premier[22], ayeul de Vostre Majesté, qui
encores avoit esté rétractée, l'année ensuyvante; et qu'ilz estimoient
ne pouvoir guères advenir d'occasion à eulx de requérir vostre
secours, pour le peu de querelles qu'il y avoit contre ce royaulme, si
n'estoit pour la cause de la religion, en laquelle ilz faysoient
encores estat d'y aller fort retenus, et ne le vous demander, ny pour
légière souspeçon, ny fort grand, là où ilz sçavoient que les
querelles de vostre couronne, tant en demandant que en deffandant,
estoient fort grandes du costé de Flandres, de Bourgoigne, de Navarre,
de Savoye et de l'Empire, et aultres, qui pourroient mettre leur Royne
souvant en peyne de vous envoyer du secours; ce qu'elle seroit
toutjour fort preste de faire, pourveu que ce ne fust à ses despens.

  [22] Traité du 11 février 1543. Du Mont. _Corps Diplomatique_, t.
  IV, 2e partie, p. 252.

Au regard du traffic, après le deu remercyement, que leur Mestresse et
eulx rendoient à Vostre Majesté pour les favorables offres que leur
fesiés en cella, il leur sembloit estre expédient d'en communicquer à
leurz marchandz, mais ne laysser cependant d'en capituler le commerce,
en général, bon et libre entre les deux royaulmes, avec promesse du
bon trettement aulx mutuels subjectz d'un costé et d'aultre;

Et quand aux choses d'Escoce, qu'ilz sçavoient que leur Mestresse
estoit avec raison si irritée contre la Royne du dict pays, qu'elle ne
pourroit comporter qu'elle fût en ung mesme trecté avec elle; mais,
quand à l'estat et couronne du pays, elle desiroit qu'ilz fussent
comprins en la ligue, en quelque forme que le gouvernement se trovât,
fût soubz l'aucthorité de la mère ou du filz, car ne prétandoit aultre
chose par dellà que la paix des Escouçoys, et qu'icelle n'admenât
point de trouble aux Anglois, et que la ligue de France y soit
conservée, dont estoient bien ayses que Mr Du Croc vînt pour y aller
procurer la dicte payx, et qu'ilz avoient desjà pourveu d'ung
personnaige de qualité pour l'y accompaigner; affermans tous sept,
d'une voix, que Vostre Majesté trouveroit plus de correspondance en
leur Mestresse, en eulx et en tout ce royaulme, qu'en nul aultre
endroict où vous sceussiés establir amityé, en tout le circuit de la
terre.

Je n'ay manqué de semblables honnestetés vers eulx, aultant qu'il m'a
semblé convenir à vostre grandeur, et, oultre les prudentes
considérations de Vostre Majesté, lesquelles je leur ay alléguées aux
propres termes qu'elles sont en vostre lettre, je leur ay remonstré
qu'il répugnoit tant à vostre réputation d'expéciffier le mot de
_religion_ en ce premier chapitre du trecté, que vous estiés pour
jamais ne le passer, non plus que la Royne, leur Mestresse, s'il se
déclaroit une guerre pour la tollérance de la religion nouvelle en
France, ne vouldroit nomméement capituler de s'y oposer, bien que je
réputois voz desirs si mutuels à vous entresecourir en tout cas, que
je croyois fermement que ne feriés difficulté, de vostre costé, Sire,
mais qu'elle en fît aultant du sien, de vous obliger au dict mutuel
secours sur quelque occasion qu'on peût mouvoir la guerre, pourveu que
l'assailly signiffiât que c'estoit _contre son gré_, qui seroit la
seule condicion apposée au trecté, sur laquelle ne seroit loysible, à
l'ung ny à l'aultre, d'aucunement s'en excuser. Et les ayantz veuz si
fermes et entiers sur ce qu'ilz m'avoient dict des frays du secours,
qu'ilz estoient pour en prendre des souspeçons, si je leur heusse trop
contredict, je m'en suis déporté, estant bien adverty que leur
résolution estoit de ne capituler rien qui peût mettre leur Mestresse
en despence; mais je leur ay dict, quant à la Royne d'Escoce, qu'ilz
jugeassent s'il pouvoit convenir à vostre honneur que vous oblyssiez
celle qui avoit esté femme du feu Roy, vostre frère ayné, sacrée et
couronnée Royne de France; qui pourtant estoit vostre belle seur et
belle fille de la Royne, vostre mère, vostre parante et la première et
principalle allyée de vostre couronne, et qu'il n'y avoit rien qui
peût apporter tant d'honneste couleur au trecté, ny le justiffier de
tant de droicture envers les aultres princes, et envers toute la
Chrestienté, que de le monstrer estre principallement faict pour
l'accommodement des affaires de ceste pouvre princesse, et pour
remédier aux désordres de son pays, les priant d'admonester Me Smith
de ne se monstrer ny trop difficille, ny trop opposant, aux honnestes
expédientz qui luy en seront proposez; et qu'au reste ilz luy
vollussent envoyer ung ample pouvoir pour conclure bientost les
affayres, sellon qu'il estoit à creindre que la longueur, si elle y
intervenoit, admèneroit le tout à ropture.

Les dicts seigneurs, ayantz là dessus conféré assez longtemps à part,
m'ont enfin respondu que, sans aucun doubte, il seroit envoyé ung
ample pouvoir à Me Smith, et à luy adjoinctz MMrs de Walsingam et
Quillegrey, par lesquelz ilz espéroient obtenir plus de Vostre Majesté
par dellà que je ne leur en accordois icy, bien qu'ilz avoient
beaucoup gousté ce mot, _contre son gré_; et qu'ilz espéroient que, si
ce mot de _religion_ vous estoit grief à estre expéciffié au publicque
contract de la ligue, que, possible, offririés vous, Sire, de
l'accorder par vostre secrette promesse, dans une lettre, à part, à
leur Mestresse; et qu'au reste il seroit faict une si bonne dépesche
au dict Sr Smith qu'il auroit de quoy beaucoup vous contanter. Sur ce,
etc. Ce XIIIe jour de febvrier 1572.

   Le comte de Lestre desire que faciez dire à Me Smith que Voz
   Majestez vouldroient bien que ung personnage, fort confidant de
   ceste princesse, fût envoyé vers vous, pour conclure la ligue et
   la voyr jurer au Roy, et nommer ardiment le dict comte, affin
   qu'icelluy Sr Smith l'escripve par deçà; et qu'il vous promect de
   vous apporter toute la satisfaction que pourriez desirer de ceste
   princesse et de son royaulme.



CCXXXVIe DÉPESCHE

--du XIXe jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Négociation du traité d'alliance.--Promesse de donner
    satisfaction sur les plaintes des habitans de Rouen.--Affaires
    d'Écosse.--Ordre donné par Élisabeth d'exécuter le duc de
    Norfolk.--Révocation de cet ordre.--Justification de
    l'ambassadeur sur les reproches qui lui ont été faits d'avoir
    participé aux projets du duc de Norfolk.


     AU ROY.

Sire, beaucoup de choses m'ont esté dittes et alléguées par la Royne
d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, et je leur en ay
représenté plusieurs aultres ez troys conférences, que j'ay heu avec
elle et avec eulx, sur la négociation de Me Smith, que je ne les vous
ay pas voulu, Sire, toutes desduyre, par le menu, en mes deux
dépesches, du Xe et XIIIe de ce moys, affin de ne vous estre ny
ennuyeulx, ny long; mais je vous ay représanté celles, desquelles la
substance et les parolles m'ont semblé importer beaucoup, et faire
grandement besoing à la continuation et à la conclusion du tretté. Et,
pour ceste heure, j'ay à très humblement supplyer Vostre Majesté
qu'affin que j'aye moïen de mieulx advérer les advis qu'on m'a donné
sur ce qu'on a escript, du dict XIIIe, au dict Sr Smith, et pour
recognoistre la vérité ou la simulation des propos que la dicte Dame
et les siens m'en ont tenus, conforme à ce que je vous en ay desjà
mandé par mes deux dernières dépesches, il vous playse, Sire, me faire
advertyr si messieurs voz depputés ont trouvé que le dict Sr Smith y
ayt despuis correspondu; car, sellon qu'il en aura uzé, je
travailleray de cognoistre clèrement de ceulx cy quelle ilz
prétendent debvoir estre leur dernière et déterminée résolution au
dict tretté. Leurs démonstrations, à la vérité, continuent jusques à
maintenant d'estre fort bonnes, et leurz marchandz, lesquelz sont
venus conférer avecques moy sur l'ancien commerce de Roan, m'ont dict
qu'il sera pourveu aux désordres, dont ceulx du dict Roan se pleignent
qu'on leur uze en ceste ville de Londres, touchant le poix et la
mesure, et touchant l'escavage, le pilotage, le charriage, l'embalage,
les banques routes, et aultres semblables griefz et impostz, desquelz
l'on ostera les abus, si ceulx de Roan veulent aussy modérer les
leurs, affin que le traffic soit dorsenavant mieulx et plus librement
continué.

Et, quand aux choses d'Escoce, j'entendz, Sire, que la commission du
maréchal Drury et de mestre Randol, qui sont desjà partys, est de
moyenner à bon escient, par delà, un accord entre les deux partys, et
faire qu'ilz conviennent d'une forme de gouvernement de certains de la
noblesse, tant d'ung costé que d'aultre, jusques au nombre de seize,
pour régir l'estat, soubz l'authorité du jeune Roy, remettant ung
chacun en ses biens, honneurs et offices, et que mesmes le tiltre de
régent demeure au duc de Chastellerault, layssant néantmoins
l'administration de la personne du Prince toutjour au comte de Mar;
qui est ung moyen aparant par lequel ceulx cy tendent de substrère le
dict duc et les siens de l'obéyssance de la Royne d'Escoce, affin de
la ruyner, et de oprimer du tout, s'ilz peuvent, le nom et l'authorité
d'elle. Qui me faict desirer, Sire, qu'il vous playse haster
davantaige le voyage de Mr Du Croc, car il pourra obvier à cestuy et
aultres préjudices qui, possible, y adviendront encores plus grandz,
si quelcun, de la part de Vostre Majesté, ne s'y présente bientost;
bien que milord de Burgley m'a dict qu'il a esté donné en mandement,
par article exprès, au dict Drury, de déclarer aux Escoçoys que la
Royne d'Angleterre n'entend qu'ilz se départent de l'alliance de nul
des aultres princes, leurs confédérés, nomméement de Vostre Majesté,
pourveu qu'aulcuns estrangers ne soient introduictz dans leur pays,
qui puissent troubler leur repoz, ny mouvoir guerre, ou donner
souspeçon d'icelle à l'Angleterre. Et m'ont davantaige le comte de
Lestre, et le dict milord de Burgley assuré que, sur l'instance que
j'avoys faicte pour le bon trectement de la Royne d'Escoce, au nom de
Vostre Majesté, la Royne, leur Mestresse, a donné charge au comte de
Cherosbery de luy amplier sa liberté et la mener aux champs et à la
chasse, affin de mieux entretenir sa santé. Et m'a l'on aussi permis
d'envoier m'enquérir des nouvelles de l'évesque de Roz, et luy offrir
ce qu'il pourra avoir besoing de moy, avec promesse de sa procheyne
liberté. Qui sont signes de modération, Sire, assez sufisans pour me
confirmer que ceulx cy, jusques à maintenant, procèdent assez cler et
droict ez chosez qu'ilz font négocier avec Vostre Majesté.

Il est vray qu'ilz viennent de recepvoir, tout présentement, une
dépesche de Me Smith, qui est d'assez vieille dathe, car a séjourné, à
cause du passage, huict ou dix jours à Callays, laquelle je ne sçay
s'il leur fera rien changer. Elle est, à mon advis, du mesme jour que
le mesmes messager m'en a rendu une aultre de Vostre Majesté, du
dernier de janvier, sur laquelle j'espère que vous trouverés, Sire,
que je vous y ay desjà respondu, et en grand partye satisfaict, par
les miennes deux précédentes, du Xe et XIIIe du présent; de sorte
que, avant y adjouxter rien davantaige, j'estime estre bon que je voye
ceste princesse et les siens, affin que, par ung mesme moyen, je
puisse cognoistre comme ilz demeurent édiffiés des dictes dernières
lettres, et si celles, qui leur sont venues en mesmes temps de
Flandres, ont admené nulle mutation, et qu'est ce que, sur les unes et
les aultres, je vous pourray escripre de leur intention.

Ceste princesse avoit dépesché, vendredy heut huict jours, un
mandement aux maire et chérifz de Londres pour faire exécuter le
lendemein matin le duc de Norfolc; mais, meue de repentance, sur les
unze heures de nuict elle leur contremanda qu'ilz supercédassent la
dicte exécution jusques à ce qu'ilz heussent aultre mandement d'elle.
Quelques ungs arguent ceste sienne clémence vers le dict duc, et y
aura bien affaire qu'elle n'en soit destournée, sinon que, possible,
quelque peu de faveur, que les docteurs, qu'on luy a envoyés, luy ont
acquise, le saulvent; qui ont assuré qu'on l'avoit à tort souspeçonné
d'estre feinct en sa religion, et qu'il est très ferme protestant. Sur
ce, etc.

     Ce XIXe jour de febvrier 1572.


     A LA ROYNE.

Madame, premier que d'adjouxter rien à ce que je vous ay desjà escript
des principaulx poinctz qui se trettent, en France et icy, entre Voz
Majestez et ceste princesse, tant de l'allience que de la
confédération, j'estime estre besoing que je voye, de rechef, la dicte
Dame et ses deux conseillers, de sorte que, pour ceste foys, je vous
supplieray très humblement, Madame, estre contante de ce peu que je
mande présentement en la lettre du Roy. Et adjouxteray seulement,
icy, touchant ce que les Srs Smith et Quillegrey ont dict: que la
Royne, leur Mestresse, sçavoit bien que j'avoys esté meslé ez brigues
et menées du duc de Norfolc, mais qu'elle le vouloit ignorer; que je
ne puis estre marry qu'elle ayt faict une diligente recherche sur moy,
car, encor qu'elle ayt cogneu que je n'ay pas esté toutjour endormy à
descouvrir les choses d'importance, qui ont peu tourner à quelque
conséquence de vostre service en ce royaulme, si a elle trouvé que je
ne me suis jamais entremis de pas une qui ne soit honneste et digne de
ceste charge, et qui puisse, peu ny prou, estre interprétée contre
l'amityé et les trectés qu'elle a avec Vostre Majesté. Et, encor que
l'évesque de Roz et les secrettères du dict duc puissent avoyr dict
que j'ay sceu l'entreprinse, que les filz du comte Dherby et ceulx de
Lanclastre vouloient faire pour mettre la Royne d'Escoce en liberté,
il n'a peu toutesfoys, quand il eut esté ainsy, estre décent ny
convenable à mon debvoir de le réveller, car ce eust esté procéder
maladroictement, d'incister, d'un costé, à la restitution et liberté
de la dicte Dame, sellon que Voz Majestez me le commandoient, et de la
vouloir empescher, de l'aultre. Aussy la Royne d'Angleterre mesmes et
ses conseillers justiffient en telle sorte mes déportemens, qu'elle et
eulx m'ont remercyé de n'avoir heu intelligence avec Ridolfy sur les
praticques de la rébellion, ayant luy mesmes escript qu'on me les tînt
secrettes, affin que je ne les mandasse en France; qui a esté cause de
faire prendre à ceste princesse la confiance que l'on voyt qu'elle a
aujourd'huy de Voz Majestez. Et est très certein, Madame, que je n'ay
jamais rien sceu icy que je ne le vous aye incontinant mandé, ny ne y
ay rien faict que Voz Majestez ne me l'ayent commandé, ny rien
atempté qui ayt peu gaster vostre service ou réfroidir ceste princesse
de vostre amityé, ainsy que les choses du passé, et celles du présent
en font assez de foy; vous remercyant très humblement, Madame, de
l'honneur que Voz Majestez me font de croyre que je n'ay jamais excédé
les choses qu'elles m'ont escriptes: en quoy, à la vérité, je y ay
esté si scrupuleux que j'ay toutjour mieulx aymé demeurer dans les
termes d'icelles que de les outrepasser d'ung seul mot, bien que, par
voz lettres du IIIe du passé, il semble, Madame, qu'on vous en ayt
voulu parler aultrement, sur quelque propos que Me Smith avoit tenus.
Et sur ce, etc.

     Ce XIXe jour de febvrier 1572.



CCXXXVIIe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée jusques à Calais par Marc Brouard._)

  Audience.--Négociation du traité d'alliance.--Affaires
    d'Irlande.--Demande adressée par l'ambassadeur à la reine d'une
    explication sur les reproches qui lui sont faits au sujet du
    duc de Norfolk.--Négociation des Pays-Bas.


     AU ROY.

Sire, à ces premiers jours de caresme, j'ay esté visiter la Royne
d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, pour voyr en quoy, après
la dépesche que Me Smith leur avoit faicte, du XXXe de janvier, ilz
continuent d'estre vers les choses du trecté; et ay trouvé, Sire, que
ce que le dict Sr Smith leur a ceste foys escript, qui est, ainsy que
je l'ay peu comprendre de eulx mesmes, fort conforme aux mémoires que
Vostre Majesté m'a envoyés, ne leur fera rien changer en leurs
précédentes responces.

Et m'a la dicte Dame assez donné entendre que tout ce que, attandant
icelles, le dict Sr Smith avoit mis en avant à messieurs voz depputés
n'avoit esté que pour remplir le temps, affin que Vostre Majesté ne
pensât qu'il y eût réfroydissement du costé d'elle, et qu'elle
n'aprouvoit pas beaucoup qu'il heût tant débatu, comme il a, le faict
des marchandz, car luy sembloit matière non assez digne pour estre
insérée dans le trecté, sinon en article général, pour accorder le
commerce bon et libre entre les deux royaulmes avec promesse de
favorable trettement aux mutuelz subjectz, et que les aultres
condicions fussent réservées pour ung aultre escript, à part; me
confirmant, comme aussy les seigneurs de son conseil me l'ont
confirmé, qu'elle a envoié ung expécial pouvoir au dict Sr Smith pour
contracter, et une bien ample instruction pour accorder premièrement à
la ligue deffencive, avec expéciffication du mot de _religion_, si
faire se peut, ou sinon d'avoyr au moins promesse de vostre mein,
Sire, que vous n'entendés que la cause ny le prétexte d'icelle en
soyent exclus; segondement, que le secours soit aux frays de celluy
qui le demandera, et en la forme qui, d'autres foys, a esté convenu
entre les feux Roys, vostre ayeul et le père d'elle, ou le plus sellon
cella qui se pourra faire; que l'Escoce et les Escoçoys soient
comprins au dict tretté avec la confirmation de l'ancienne alliance de
vostre couronne; en quoy sera bon, Sire, se souvenir que ceste
princesse soit tenue de retirer la garnison qu'elle a ès deux
chasteaux de Humes et de Fascastel, qui sont dans la frontière du dict
pays; et que Vostre Majesté s'esforce de gaigner le plus de
soulagement qu'il luy sera possible ez affères de la Royne d'Escoce;
finalement que le commerce, comme est dict cy dessus, soit
mutuellement promis. Qui sont quatre articles, sur lesquelz, sans rien
plus attandre du costé de deçà, le dict trecté se pourra fort bien et
fort honnorablement conclurre.

La dicte Dame a monstré qu'elle craignoit beaucoup que le cardinal
Alexandrin, à son arrivée, troublât tout cest affaire, et non
seulement cestuy cy, mais la paix de vostre royaulme, et, possible,
toute celle de la Chrestienté; car sçait, à ce qu'elle dict, qu'il
s'est vanté d'avoir en France où pouvoir bien fonder l'effect de ses
intentions, et qu'elle prioit Dieu que ce fust sur ung fondement de
sable.

Je luy ay respondu que malayséement vouldra le dict sieur cardinal
troubler, à ceste heure, ce qui se trouve de paix en la Chrestienté,
pour ne faire trop beau jeu au Turc, ains plustost exorter tous les
princes de l'Europe de s'unyr contre le commun ennemy du nom
chrestien; et qu'au regard d'elle, vous estiez si déterminé
d'embrasser, pour tout le temps de vostre règne, l'amytié qu'elle vous
offroit, et luy rendre la vostre très assurée, et la plus utile, et
pleyne de proufit qu'il vous seroit possible, qu'il n'y avoit rien qui
vous en peust destourner que le seul manquement de correspondance, si,
d'avanture, vous en trouviés en elle.

A quoy elle m'a soubdein respondu qu'elle persévèrera indubitablement
en vostre amytié, aultant qu'elle sera en vye, si le deffault ne vient
de vostre costé: bien avoit à vous faire maintenant entendre
l'audition d'ung gentilhomme irlandais, que les comtes d'Ormont et de
Guildas avoient naguières prins, et l'avoient fort dilligemment
examiné; lequel parloit fort bon françoys, et avoit servy longtemps
le capitaine La Roche de Bretaigne, qui l'avoit quelquesfoys dépesché
devers Mr le cardinal de Lorrayne, et encores envoyé jusques à Rome;
qui avoit conduict la pluspart des entreprinses de Fitz Maurice; et
déposoit plusieurs choses qu'elle mandoit au dict Sr Smith pour les
vous déclarer.

Je luy ay respondu, tout à ung mot, que c'estoit ung affaire, sur
lequel Vostre Majesté luy avoit desjà une foys satisfaict, et que je
m'assurois que luy satisferiez encores plus amplement.

Elle a suivy à dire que le dict capitaine La Roche avoit néantmoins
encores, de présent, de ses soldatz françoys dedans ung fort
d'Yrlande; mais ne s'est guières arrestée à cella, ains a passé à me
toucher des entreprinses qu'il sembloit que le Roy d'Espaigne heût sur
le dict pays: en quoy, avec une expression non feinte, ains pleyne
d'ung apparant regret, elle m'a dict que l'ambassadeur d'Espaigne, qui
estoit icy, avoit ung malheureux tort de l'avoir mal meslée avec le
Roy, son Mestre, car vouhoit à Dieu qu'elle n'avoit jamais prétendu de
luy retenir son argent, ains de le luy conserver entièrement, comme
elle n'y avoit encores nullement touché. Et m'a semblé, Sire, que je
luy ay cogneu un grand desir de s'accomoder avec le dict Roy
d'Espaigne, m'ayant la dicte Dame rendu ung fort expécial grand mercys
de ce que j'avois toutjour bien entretenu l'amityé d'entre Vostre
Majesté et elle, et qu'elle me prioit de continuer.

Je luy ay respondu que mon office n'avoit pas beaucoup esté requis en
cella, parce que la disposition y avoit toutjour esté très bonne, de
vostre propre volonté, néantmoins que je la remercyois très
humblement du bon jugement qu'elle en faisoit, qui sembloit que ses
ambassadeurs en France ne le fissent semblable, car disoient qu'elle
sçavoit, mais monstroit d'ignorer, que j'avois esté meslé ez brigues
du duc de Norfolc; à quoy je m'estois desjà, par plusieurs foys,
offert et me offrois, de rechef, à elle pour luy en donner toute
satisfaction, et luy faire voyr que je n'avois jamais uzé d'aulcung
déportement en son royaulme, qui ne fût honneste et juste, ny Vostre
Majesté n'avoit procédé de si maulvaise foy vers elle que m'eussiez
commandé de luy annoncer paix et amityé de parolle, et luy procurer
mal et la rébellion de ses subjectz par effect.

Elle, s'estant prinse à rire, m'a dict que les lettres de la Royne
d'Escoce et celles de Ridolfy me justiffioient assez touchant la
rébellion; bien estoit vray que ceulx, qui estoient en prison,
m'alléguoient en quelques aultres choses par leurs dépositions, qui
n'estoient tant importantes, dont m'en parleroit une aultre foys. Et,
après avoir continué plusieurs aultres propos de diverses matières, et
bien agréables, je me suis gracieusement licencié d'elle.

Je viens d'entendre que les depputez de Flandres, sur une nouvelle
dépesche du duc d'Alve, ont présenté, dès lundy dernier, nouveaulx
articles à la dicte Dame, et que, sur iceulx, le conseil s'est desjà
assemblé par trois foys; et, nonobstant que les trente jours de la
publication de la vente des marchandises soient expirés, l'on
supercède encores de les vendre. Sur ce, etc.

     Ce XXIVe jour de febvrier 1572.



CCXXXVIIIe DÉPESCHE

--du dernier jour de febvrier 1572.--

(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Détails circonstanciés sur la négociation des Pays-Bas.--Vives
    remontrances adressées par Fiesque à la reine d'Angleterre au
    nom du roi d'Espagne.--Réponse d'Élisabeth aux
    remontrances.--Rapport fait à son retour par sir Raf Sadler,
    commis à la garde de Marie Stuart pendant le procès.--Nouvel
    ordre donné pour l'exécution du duc de Norfolk, et nouvelle
    révocation de cet ordre.


     AU ROY.

Sire, il n'a guyères tardé, après que messieurs les ambassadeurs
d'Angleterre ont heu accusé de négligence le Sr de Sabran, qu'ilz
n'ayent heu occasion de se louer de sa dilligence, car, sur l'heure
qu'ilz estoient à se plaindre à Vostre Majesté du retardement de leurs
pacquectz, ilz ont trouvé que c'estoit lors proprement qu'on leur
avoit desjà dépesché d'icy la responce, laquelle a esté si prompte et
si entière qu'il ne se fault prendre que à eulx et, possible, au
temporisement qu'on leur peut secrettement avoir mandé de ceste court,
si maintenant ilz n'ont du tout conclud le trecté; assurant, icelluy
de Sabran, qu'il n'a, à son retour, séjourné qu'ung seul jour, et
quelques peu d'heures d'ung aultre, à Paris, pour attandre une partie
de mille escuz qu'on a envoyé à la Royne d'Escoce, qui faysoit tant de
besoing à ceste pouvre princesse, que vous l'ayant, le dict Sr de
Sabran, dict à son partement, Voz Majestez luy ont commandé de s'en
charger. Et, quand il a esté à Callays, je sçay que nul, devant luy,
n'a passé deçà, de sorte qu'il n'y a point de faulte de son costé; qui
vous promectz bien, Sire, que je ne l'en vouldrois nullement excuser.
Mays les dicts ambassadeurs sont aussi excusables, si, sur l'arrivée
de monsieur le légat, ilz vous ont vollu monstrer qu'il y avoit une si
bonne disposition, de leur costé, vers la conclusion du dict tretté,
qu'il n'y manquoit que la dilligence des courriers.

Or, pendant que la Royne, leur Mestresse, est à attandre ce qu'ilz
auront négocié sur les deux dépesches qu'elle leur a, là dessus,
dernièrement faictes, et de sçavoir aussy qu'est ce que, d'aultre
costé, auront advancé ses agentz qu'elle a envoyé devers les Escoçoys,
elle a occupé le temps à tretter des différendz des Pays Bas.

Sur lesquelz, de tant que les depputés de Flandres ont veu que la
publication de la vente des marchandises alloit en avant, sans qu'on
heût esgard à leurs remonstrances; et que, touchant les deniers, l'on
ne vouloit recepvoir ce qu'ilz en proposoient au nom du Roy
d'Espaigne, ny ouyr le Sr Fiesque, quand il en vouloit parler au nom
des Gènevois, parce qu'on luy objectoit qu'il estoit trop faict de la
mein du duc d'Alve et trop bien instruict de l'ambassadeur d'Espaigne,
qui résidoit icy, pour vouloir avoir rien à faire avecques luy,
icelluy Fiesque a trouvé moyen de faire remonstrer vifvement aux
seigneurs de ce conseil qu'il ne s'estoit cy devant entremis des dicts
différendz que à la requeste des Angloys, et qu'avant qu'ung aultre
heût recouvert les pouvoirs de tous ceulx qui y estoient intéressés,
lesquelz il avoit desjà devers luy, il se passeroit encores plus de
deux ans de terme; en quoy nul ne pouvoit ignorer que les marchandises
ne fussent des subjectz du Roy d'Espaigne, ny nul ne debvoit doubter
que les deniers n'eussent été envoyés, de son expresse commission,
pour ses propres affères: dont failloit, à la fin, ou qu'il en fît la
maille bonne, ou que la Royne d'Angleterre les rendît; et ce, qu'il en
avoit dissimulé jusques icy, estoit parce qu'il estoit bien ayse de la
démonstration, qu'elle avoit faicte, de ne l'avoir voulu tant offancer
que de luy retenir ses deniers, si elle eût véritablement sceu qu'ilz
eussent esté à luy; aussy qu'il avoit grand plésir que les
particulliers se contentassent de l'obligation d'elle pour en demeurer
d'aultant deschargé, mais à ceste heure que, ny en son nom, ny au nom
des particulliers, l'on n'en pouvoit avoyr aulcune rayson, il ne
vouloit croire qu'ung si grand Roy peût plus longuement comporter une
si grande injure comme estoit celle là.

Et, pendant que ceulx de ce conseil ont esté à digérer ceste
remonstrance, le Sr de Sueneguem a heu de quoy en adjouxter une aultre
à la dicte Dame sur une lettre qu'il luy a présentée, de la part du
duc d'Alve, en laquelle le dict duc la prie de croyre que le Roy, son
Mestre, est merveilleusement marry qu'elle se soyt layssée conduyre
par faulx rapport à de maulvayses persuasions de leur commune amytié,
là où il met peyne de la conserver, de son costé, toutjour pure et
parfaicte vers elle, avec très grand desir que tous ces nouveaulx
différendz se puissent accorder par une mutuelle et amyable
restitution; et que le commerce soit continué entre leurz pays et
subjectz comme auparavant; ensemble, que leur ancienne allience et
leurz trettés soyent renouvellés pour estre plus estroictement
observés entre eulx qu'ilz ne l'ont jamais esté du temps de leurs
prédécesseurs, la priant de vouloir correspondre à ceste bonne
intention du dict Roy Catholique. Et icelluy de Sueneguen a adjouxté
qu'il espéroit qu'elle n'auroit mal agréable que luy, qui estoit icy
pour procurer le dict accord, la suppliast très humblement de vouloir
bien peser ceste bonne volonté d'ung si grand Roy, son bon frère et
ancien allié, et de ne l'avoir à mespris; et qu'il confessoit bien
que, par parolle et par plusieurs démonstrations d'ordonnances et
d'édictz, elle luy avoit toutjour très bien gardé la paix, mais en
effet l'on ne pouvoit interpretter que la retrecte, que les rebelles
de Flandres avoient par deçà, et ce, qu'ilz sortoient de ses portz
pour aller piller sur mer les subjectz de son dict Mestre, et mesmes
faire des descentes en armes en ses pays, puis transporter le pillage
par deçà, ne fût une guerre tout déclarée et ouverte contre luy.

A quoy la dicte Dame, à ce que j'entendz, a respondu qu'elle n'avoit
jamais, sur simples parolles ny sur rapportz, receu aulcune male
impression du Roy, son Mestre, jusques à ce qu'elle en avoit senty les
effectz par le favorable recueilh qu'il avoit faict avoir en Flandres
à ses rebelles, et le crédict qu'il avoit donné à Estuqueley; et que,
nonobstant cella, elle avoit toujour persévéré en sa bonne intention
vers luy, et avoit faict, et feroit encores, son debvoir contre les
pirates, de les chasser de ses portz; et mesmes, l'ayant le prince
d'Orange faicte requérir de déclarer que les prinses, que les siens
feroient en mer sur les subjectz du Roy d'Espaigne, fussent tenues
pour bonnes en ce royaulme, comme de prince aussy souverain ez terres
qu'il a en Allemaigne, comme le Roy d'Espaigne l'est ez Pays Bas, elle
ne l'avoit voulu faire, dont ne se trouveroit qu'elle heût de rien
manqué, ny qu'elle fût pour manquer du debvoir d'amityé vers le dict
Roy, son Mestre, s'il ne tenoit à luy; et, quand aux particullarités
de la lettre du duc d'Alve, et certains aultres articles qu'il luy
présentoit de nouveau, qu'elle feroit voyr le tout à ceulx de son
conseil pour luy en faire avoir, du premier jour, la responce.

Là dessus, Sire, la dicte Dame a faict mettre en liberté le mestre
d'ostel de l'ambassadeur, lequel s'attend de porter la dicte responce
au dict duc d'Alve; et a envoyé à Douvre intimer nouvelles deffences
aux gens du prince d'Orange. Néantmoins l'on commancera, dans deux ou
troys jours, à vendre les marchandises, et desjà sont arrivés aulcuns
Hespagnols et Flammans pour les retenir pour le pris, nonobstant la
deffence, que le duc d'Alve a faicte en général à tous les subjectz du
Roy, son Mestre, de n'y employer nulz deniers; mais l'on estime que
ceulx cy ne sont venus sans secrette permission du dict duc.

Avec le dict affaire des prinses ceste princesse en a heu à proposer
ung aultre, à ceulx de son conseil, du rapport que sir Raf Sadeller
luy a faict de la Royne d'Escoce, à son retour de la garder; qui, à ce
que j'entendz, a parlé assez honnorablement de sa constance, de sa
pacience et de ses aultres vertus; de sorte que la dicte Dame a dict
que cella estoit de divin, en la parolle et en la présance de la dicte
Royne d'Escoce, que l'ung et l'aultre contreignoit ses propres ennemys
de dire bien d'elle. Mais il a parlé aussy de la grandeur de cueur
qu'il a cognu en elle, et de la ferme espérance, en quoy elle
persévère toutjour, de la succession de ceste couronne, au cas que la
Royne sa cousine n'ayt point d'enfans, nonobstant les troubles qu'on
luy faict: de quoy ceulx qui luy sont adversayres ont esté bien fort
esmeus, et cella a cuydé advancer les jours au duc de Norfolc affin
d'afoyblir d'aultant son party, ayant la dicte Dame expédié ung
nouveau mandement, mardy dernier, pour le faire exécuter le mècredy
matin; mais meue, encore ceste foys, de repentance, elle a
contremandé, sur les deux heures devant jour, qu'on supercédât. Et sur
ce, etc.

     Ce XXIXe jour de febvrier 1572.



CCXXXIXe DÉPESCHE

--du VIIIe jour de mars 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Beauvergier._)

  Arrivée de Mr Du Croc à Londres.--Audience.--Refus d'Élisabeth de
    permettre à la reine d'Écosse de se réfugier en France, et à Mr
    Du Croc de se rendre auprès d'elle.--Communication d'une lettre
    écrite par Marie Stuart au duc d'Albe, et qui a été
    interceptée.--Irritation de la reine d'Angleterre contre Marie
    Stuart.--Espoir de l'ambassadeur qu'il sera permis à Mr Du Croc
    de passer en Écosse.--_Lettre secrète à la reine-mère_.
    Négociation du mariage du duc d'Alençon.--Éloignement
    d'Élisabeth pour ce mariage.


     AU ROY.

Sire, le premier jour de mars, Mr Du Croc est arrivé en ce lieu, et le
lendemain, nous avons envoyé demander audience, laquelle nous a esté
octroyée pour le quatriesme ensuyyant, et despuis a esté prolongée au
Ve; auquel il a, avec les lettres de Voz Majestez et de Monseigneur,
présenté les recommandations de tous troys, et encores celles de la
Royne Très Chrestienne et de Monseigneur le Duc, à la Royne
d'Angleterre, et luy a, par ung bon ordre, et en très bonne façon,
faict sagement entendre l'occasion de sa dépesche, avec toutes les
particullarités que luy avez commandé de luy dire, sellon qu'il les a
par son instruction.

Sur quoy, ayant la dicte Dame, ainsy que de coustume, fort bien receu,
et avec son grand contantement, la salutation des cinq, et s'estant
soigneusement enquise du bon portement d'ung chacun d'eux, elle a,
quand au contenu des lettres et de la créance d'icelles, respondu
qu'encor qu'elle n'eût heu aultre indice de ce voyage, que seulement
sçavoir que Mr Du Croc estoit dépesché, elle heût toutjour jugé que
c'estoit pour les affères de la Royne d'Escoce, desquelz elle oyoit
fort mal volontier parler, et néantmoins avoit plésir que luy,
plustost qu'ung aultre, fust employé en cest endroict, pour les bons
déportemens dont, estant d'aultresfoys vostre ambassadeur en
Escoce[23], bien qu'il fust assez de la mayson de Guyse, il avoit
toutjour uzé près de la dicte Dame, à luy faire plusieurs sages et
bien vertueuses admonitions, qu'elle se trouveroit maintenant bien
heureuse de les avoyr ensuyvies, et qu'elle ne pouvoit espérer que les
semblables bons et bien louables offices de luy, quand il seroit
maintenant devers les Escouçoys; ausquelz elle avoit desjà envoyé le
maréchal de Barvick, sellon que eulx mesmes l'en avoient requise, et
attandoit, dans deux jours, nouvelles de luy, sans lesquelles elle ne
nous pouvoit rien signiffier de son intention; par ainsy nous prioit
d'avoir, pour ce regard, ung peu de pacience; et quand à permettre au
dict Sr Du Croc de passer devers la dicte Dame, ou octroyer à Vostre
Majesté qu'elle se peût retirer en France, qu'il luy estoit encores
tombé entre les meins ung nouveau advertissement, lequel elle nous
communicqueroit, par où elle se trouvoit admonestée de ne le debvoir
aulcunement consentyr.

  [23] Mr du Croc avait résidé, comme ambassadeur en Écosse, auprès
  de Marie Stuart en 1567, et avait fait tous les efforts pour
  empêcher son mariage avec Bothwel.

Et sur ce, ayant tiré un papier de sa pochète, nous a monstré que
c'estoit un chiffre, lequel nous avons recognu estre véritablement
signé de la main de la Royne d'Escoce, et après, elle nous a leu une
partie du déchifrement, qui s'adressoit au duc d'Alve, par lequel elle
l'exortoit se haster de conduyre des navires en Escoce pour se saysir
du Prince son filz, comme chose qui luy seroit aysée; et avec lequel
elle se commettoit au Roy d'Espaigne; puis luy faysoit quelque
discours de la bonne part qu'elle avoit en ce royaulme et des
seigneurs qui y favorisoient son party; desquelz, encor que aulcuns
fussent prisonniers, la Royne d'Angleterre toutesfois n'ozoit toucher
à leur vye; et donnoit espérance à icelluy duc que, par ce moyen,
toute ceste isle viendroit estre quelquefoys réduyte à la religion
catholique.

Sur lequel déchifrement la dicte Dame s'est prinse à nous faire de
bien aygres discours, non du tout semblables à ceulx que Me Smith a cy
devant tenus à Voz Majestez touchant la dicte Royne d'Escoce, mais non
aussy trop dissemblables d'iceulx, avec une commémoration des
entreprinses qu'elle a voulu faire pour priver la dicte Royne
d'Angleterre et de vye et d'estat; et qu'elle s'assuroit que, quand
vous auriez, Sire, aultant d'expérience des dangers du monde, comme
les ans, qu'elle avoit plus que vous, luy en avoient apprins, que vous
ne la vouldriés requérir de mettre en aultruy mein le seul remède, que
Dieu luy avoit envoyé aux siennes, de sa propre seurté; et qu'elle
croyoit ou que vous n'aviez pas leu la lettre que luy aviez escripte,
quand vous l'aviez signée, ou qu'il ne vous souvenoit plus de ce que,
cy devant, Vostre Majesté mesmes luy avoit escript.

Le dict Sr Du Croc et moy avons réplicqué toutes les choses qu'avons
estimé pouvoir estre bonnes à obtenir l'effect de vostre intention, y
meslant le respect que Vostre Majesté veult toutjour garder à
l'amityé de la dicte Royne d'Angleterre; et enfin, nous sommes fort
gracieusement licenciés d'elle, avec peu d'espérance, à la vérité,
qu'il puisse voyr, pour ceste foys, la dicte Royne d'Escoce, ny
qu'elle soyt renvoyée en France, mais bien qu'il puisse continuer son
voyage vers les Escouçoys, aussitost que les lettres du maréchal Drury
seront arrivées; et que l'accord des dicts Escouçoys est pour
succéder, avec confirmation de l'allience qu'ilz ont avec Vostre
Majesté. Et sur ce, etc.

     Ce VIIIe jour de mars 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, ayant, mècredy dernier, prins la commodité, en la chambre de
la Royne d'Angleterre, de tirer à part milord de Burgley pour luy
parler du propos de Monseigneur le Duc, il m'a dict que, sur ce que la
dicte Royne, sa Mestresse, avoit naguyères voulu lyre elle mesmes les
dernières lettres qui sont venues de Me Smith, lesquelles en faisoient
mencion, il avoit heu assez ample argument d'en tretter en termes bien
exprès avec elle. Laquelle luy avoit respondu en diverses sortes bien
différentes, qui néantmoins estoient toutes fort honnorables pour le
propos, et encores plus pleynes d'honneur pour celluy de qui on le
tenoit, mais elles renouvelloient les mesmes difficultés de l'eage;
qui avoient esté très grandes en l'endroict mesmes de Monseigneur;
lesquelles avoient esté surmontées par la haulteur de la taille de
luy, et par l'espreuve qu'il avoit monstrée de son bon sens, mais
elles se présentoient encores trop apparantes en Monseigneur le Duc,
et avec tant de disproporcion des ans, entre elle et luy, qu'il me
vouloit bien dire tout franchement que, sur ce que jusques icy il en
avoit de luy mesmes mis en avant à la dicte Dame, et sur ce qu'il luy
en avoit faict voyr par les lettres de Me Smith, il ne l'avoit jamais
trouvée en disposition aulcune qu'il m'en voulût faire rien espérer,
mais aussy ne m'en vouloit il oster l'espérance; car Mr de Quillegrey
pourroit aporter telle chose qui seroit pour faire bien acheminer le
tout. Je n'ay rien obmis, Madame, de ce qui a peu rendre très
desirable pour la Royne, sa Mestresse, pour ce royaulme, et pour le
mesmes milord de Burgley, le party de Mon dict Seigneur le Duc,
aultant que de prince du monde, et y ay adjouxté, comme de moy mesmes,
les grandes et advantageuses offres que le cardinal Alexandrin vous a
faictes pour Monseigneur et pour luy, et les inconvénientz qui
pourroient advenir, si ce propos n'estoit bien tost et bien receu;
mais il m'a respondu qu'il n'y voyoit, pour ceste heure, aultre remède
que d'attandre ce que Mr de Quillegrey porteroit, si, d'avanture, je
voulois avoir pacience de ne vous rien escripre de ce faict jusques à
ce qu'il fût arrivé. Mais, Madame, j'ay estimé qu'il ne pouvoit nuyre
que vous fussiés promptement advertye du tout, car nul n'en sçaura
uzer plus discrettement, ny avec moyens plus prudentz, que fera Vostre
Majesté. Sur ce, etc.

     Ce VIIIe jour de mars 1572.



CCXLe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de mars 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Refroidissement de la reine d'Angleterre à l'égard de la
    France.--Sa colère contre Marie Stuart.--Promesse faite par
    Burleigh à Mr Du Croc qu'il lui sera permis de passer en
    Écosse.--Défaite des révoltés en Irlande.--Négociation des
    Pays-Bas.


     AU ROY.

Sire, le chiffre, que la Royne d'Angleterre a monstré à Mr Du Croc et
à moy, semble véritablement estre signé de la mein de la Royne
d'Escoce, et ne veulx trop doubter qu'elle ne l'ayt escript au duc
d'Alve; mais que le déchiffrement soit tel qu'elle le nous a leu, ou
bien qu'il soyt suposé, de tant que c'est chose que je ne puis
bonnement vériffier, il m'en fault passer par là où ceulx, qui manyent
icy les affères, le veulent. Et cependant je fay le mieulx que je puis
pour remédyer à deux inconvéniantz qui sont provenus de là: le premier
est que, pour la ferme impression qu'on en a donné à la dicte Royne
d'Angleterre, laquelle est facille de prendre toutjour au pis tout ce
qui vient de sa cousine, elle m'a renouvellé en son cueur une si
grande hayne et une si grande indignation contre ceste pouvre
princesse, qu'il est aysé à voyr que ses pensées et ses dellibérations
sont devenues plus extrêmes en son endroict, qu'elles n'ont encores
jamais esté; le segond, lequel n'est pas moindre, est que, pour ceste
occasion, elle a interprété en très mauvaise part l'instance que luy
avez faicte, par voz lettres, de remettre la dicte Royne d'Escoce ez
meins de Vostre Majesté, de sorte que, joinct ce qu'on luy a dict
que, contre la promesse que luy aviez faicte de ne permettre que
milord de Flemy passât des gens de guerre en Escoce, il en embarquoit,
ce néantmoins, bon nombre à St Malo, elle a commancé se deffier
beaucoup de la conclusion du tretté, et doubter grandement de vostre
bonne intention vers elle; dont a proposé à ceulx de son conseil que,
de tant qu'elle vous avoit faict donner compte, par ses ambassadeurs,
du grand nombre d'offances qu'elle a à se douloyr de la Royne
d'Escoce, par où elle espéroit que vous vous déporteriés d'intercéder
plus pour elle, et que néantmoins vous luy en aviez ceste foys
escript, et faict parler par Mr Du Croc, en termes plus exprès que,
six moys a, vous ne l'aviez faict, chose qui ne pouvoit compatyr avec
la sincérité des propos qui se trectoyent entre vous, qu'ilz
voulussent adviser comme pourvoir si seurement à ses affères qu'elle
n'en peût tomber en danger.

Sur quoy je ne sçay encores, Sire, ce qu'ilz luy auront conseillé de
faire, mais j'ay mis peyne, et envers elle, et envers eulx, de modérer
ceste sienne tant soubdeine apréhension, affin qu'elle ne passe trop
avant contre la dicte Royne d'Escoce, et qu'elle demeure du tout
estaincte en l'endroict des aultres choses qui se trettent entre Voz
Majestez et voz deux royaulmes. En quoy je n'ay rien obmis de ce que,
pour la seureté de vostre parolle, et vérité de voz promesses, je leur
ay peu offrir, jusques à leur engager ma vye, qu'ilz n'y trouveront
jamais que toute sincérité et parfaicte confience, et que ce que
Vostre Majesté leur avoit proposé maintenant, de la Royne d'Escoce,
estoit par la contreincte d'ung honneste debvoir que eulx mesmes
sçavoient bien que vous aviez vers elle, et duquel vous estiez
infinyement pressé par ses parans et par ses bons subjectz, et
encores par d'aultres princes et estatz; dont c'estoit à la Royne
d'Angleterre de monstrer, à ceste heure, si elle vouloit avoyr aultant
d'esgard à ce qui est de vostre réputation en cest endroict, comme
vous proposiez de maintenir doresenavant ce qui seroit à jamais de
l'honneur et dignité d'elle en toutes les partz de la Chrestienté. Et
Mr Du Croc a envoyé faire semblables bons offices, de sa part, vers
milord de Burgley, lequel nous a mandé beaucoup de diverses choses du
malcontantement de sa Mestresse, mais enfin il nous a asseuré
qu'aussytost que les nouvelles que, d'heure à aultre, ilz attandoient
d'Escoce, seroient arrivées, et que les seigneurs de ce conseil
auroient advisé avec le dict Sr Du Croc de la manyère qu'il fault
procéder par dellà, que la dicte Dame luy bailleroit son passeport
pour s'acheminer.

J'entendz, Sire, que, en Irlande, les saulvages ont heu du pire, et
que les Angloys les ont batus en ung rencontre, où la principalle
deffaicte est tumbée sur les Escouçoys qui les estoient venus
secourir. Au regard des différendz des Pays Bas, les Srs de Sueneguen
et de Fiesque estantz, dimenche dernier, venus ouyr la messe et
prendre leur diner, en mon logis, m'ont dict que l'on estoit
maintenant à regarder sur le faict des deniers, mais qu'ilz n'avoient
poinct d'espérance qu'on en peût sortir que _à l'angloyse_; et n'ont
pas passé plus avant. Sur ce, etc.

     Ce XIIIe jour de mars 1572.



CCXLIe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de mars 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par mon secrettaire Joz._)

  Rupture du traité préparé en Écosse par Élisabeth.--Plaintes
    contre les secours arrivés de France en Écosse.--Saisie des
    papiers de lord Seton.--Mission de Mr Du Croc.--Discussion
    entre les seigneurs du conseil Mr Du Croc et
    l'ambassadeur.--Déclaration du conseil que le passeport pour
    l'Écosse ne peut pas être accordé à Mr Du Croc, et que la reine
    préfère avoir la guerre avec la France et l'Espagne que de
    rendre la liberté à Marie Stuart.--Retour de
    Quillegrey.--Changement que produit son rapport dans les
    délibérations du conseil.--_Lettre secrète à la reine-mère_.
    Négociation du mariage du duc d'Alençon entre l'ambassadeur,
    Quillegrey, Burleigh et Leicester.--_Mémoire général_, Affaires
    d'Écosse.--Nécessité de procéder sur-le-champ en France à un
    traité avec l'Angleterre pour la pacification de
    l'Écosse.--Conditions sur lesquelles ce traité doit être
    établi.--Négociation des Pays-Bas.


     AU ROY.

Sire, ainsy que Mr Du Croc et moy nous attendions qu'il deût avoir son
passeport, selon que la Royne d'Angleterre nous avoit faict espérer
qu'aussytost qu'elle auroit receu des nouvelles d'Escoce elle le luy
bailleroit, et milord de Burgley le nous avoit ainsy confirmé et
promis, elle nous a faict appeller, samedy dernier, en son conseil,
où, par les comte de Sussex, l'admiral Clinthon, milord Chamberland et
le dict de Burgley, elle nous a faict dire que le mareschal Drury et
mestre Randol, au lieu de luy escripre des nouvelles de dellà, ilz
estoient eulx mesmes venus luy signiffier comme, par leur dilligence,
ayant les Escoçoys esté conduictz bien avant en ung bon accord, et les
condicions menées si près de la conclusion qu'il n'y restoit plus que
d'en passer et signer les articles, sellon que ceulx des deux partys
en avoient souvant donné la parolle et leur promesse par escript à la
dicte Dame, milord de Sethon estoit lors arrivé, lequel avoit
incontinent faict changer de volonté à ceulx de Lislebourg, et leur
avoit tant faict rehaulser leurs demandes que les dicts Drury et
Randol avoient esté contreinctz de les laysser là en leur trouble, et
de s'en retourner; dont aussytost qu'ilz avoient esté icy, la dicte
Dame avoit faict mettre la matière en dellibération de conseil devant
elle, auquel ayant esté considéré qu'il n'y avoit pas longtemps que le
dict de Sethon estoit party de France, et que luy, du costé de
Flandres, avec l'assistance du duc d'Alve, et milord de Flemy, du
costé de Bretaigne, avec l'assistance, non de Vostre Majesté, car
s'assuroient de la parolle que leur aviez donnée, mais avec celle de
quelques aultres qui ont beaucoup d'authorité en vostre royaulme,
passoient en ung mesmes temps en Escoce, et le dict Flemy y menoit,
contre vostre deffence, ung bon nombre de soldatz en habits de
mariniers, ainsy que leurs marchandz qui venoient de Bretaigne les en
assuroient; considéré aussy que, par des lettres et des alfabetz,
chiffres, mémoires, et encores par d'aultres choses d'importance, qui
avoient esté surprinses dans le vaysseau du dict de Sethon, lequel,
par temps contraire, avoit abordé en Suffolc, et luy s'estoit
conduict, en marchand, jusques à Lislebourg, il se découvroit des
menées qui monstroient clèrement que l'entreprinse n'alloit plus à
remettre la Royne d'Escoce en sa couronne, mais à l'establir royne en
ces deux royaulmes, et priver leur vraye royne et de vye et d'estat;
sellon que le dict duc avoit desjà advancé dix mil escus contantz au
dict de Sethon, et aultres dix mille à leurs rebelles, et avoit avec
eulx, tant sur les lettres de la dicte Royne d'Escoce que avec icelluy
de Sethon, comme ambassadeur d'elle, capitulé de l'exécution de la
dicte entreprinse et de réduire toute ceste isle à la religion
catholicque, ensemble d'avoir le Prince d'Escoce entre ses mains, et
de soubmettre ces deux couronnes à la protection de celle d'Espaigne,
en quoy l'armée qui est ordonnée pour le passage du duc de Medina
Celli y debvoit estre employée; la dicte Dame avoit résolu, en son
dict conseil, de ne passer plus oultre en rien qui fût de l'Escoce
qu'elle ne vous heût informé, Sire, de tout ce dessus, et encores de
quelque aultre particullarité qui espéciallement concernoit Vostre
Majesté, tout ainsy que naguyères vous l'en aviez faict advertyr d'ung
aultre, qui concernoit sa propre personne, de sorte qu'elle espéroit
que vous demeureriés très bien satisfaict d'elle; et qu'elle layssoit
au choys de Mr Du Croc ou de vous aller cependant retrouver, ou bien
d'attendre icy vostre responce, et qu'ilz ne vouloient dissimuler que
ce, que le dict Sr Du Croc avoit demandé, de voyr en passant la Royne
d'Escoce, et l'instance, qu'ilz voyoient que Vostre Majesté faysoit,
de la mettre en liberté, ne leur heût engendré quelque souspeçon; dont
nous prioient ne trouver mauvais si, en ung cas si important comme
cestuy cy, où il alloit de la vye de leur princesse, de la
conservation de l'estat, et de garder la subversion de leur pays, ilz
vouloient, estant conseillers, y procéder avec grande caution.

Mr Du Croc, ainsy prudemment comme est sa coustume, et avec une
protestation, qu'il a confirmée par sèrement, de la sincérité de
vostre bonne intention sur toutes les particullarités de sa
commission, et qu'il n'y avoit rien de plus que ce qu'il avoit dict à
la Royne, leur Mestresse, leur a remonstré qu'ilz ne debvoient prendre
aulcune deffiance de son voyage, et moins le retarder; et qu'il les
prioit, suivant ce qui en avoit esté convenu avec leurs ambassadeurs,
qu'ilz le luy voulussent laysser acomplir. De ma part aussy, je ne
pense avoir rien obmis, Sire, de ce qui a peu assurer iceulx seigneurs
de tous les doubtes qu'ilz ont en leur esprit, et de leur monstrer par
les mesmes accidens, qu'ilz nous allèguent, que ce voyage est non
seulement fort expédiant pour l'Escoce, mais encores très nécessaire
pour la France et pour l'Angleterre.

Tant y a qu'après qu'ilz nous ont heu, de rechef, amplement remonstré
les grandz dangers et les périls qui leur estoient trop imminentz par
le pourchas de la Royne d'Escoce, et que, lorsqu'ilz avoient pensé
qu'elle s'en deût abstenir, c'estoit lorsqu'elle les en pressoit
davantaige, ilz ne pouvoient conseiller nullement leur Mestresse
qu'elle changeât, pour ceste fois, d'opinion; et nous vouloient bien
dire librement qu'encor qu'ilz eussent toutjour loué à la dicte Dame
de maintenir la paix avec tous les aultres princes, ses voysins, ilz
luy conseilloient néantmoins de prendre plustost la guerre avec Vostre
Majesté et avec le Roy d'Espaigne, tout ensemble, que de mettre la
Royne d'Escoce en liberté.

Sur laquelle, leur tant opiniastre dellibération, Mr Du Croc et moy
avons advisé de vous dépescher en dilligence ce mien secrettaire,
affin que sçachés encores mieulx par luy les particullarités de ce
dessus, et encores d'aultres que je luy ay données en charge, et que,
par semblable dilligence, de luy mesmes, il vous playse nous faire
entendre promptement vostre intention. Sur ce, etc.

     Ce XVIIIe jour de mars 1572.


_Par postille à la lettre précédente._

   Comme je voulois fermer la présente, milord de Burgley m'a mandé
   que sa Mestresse et ceulx de son conseil avoient mieulx considéré
   noz raysons, et qu'après que vous auriés entendues les leurs, la
   dicte Dame dellibéroit de se remettre de cest affaire d'Escoce,
   en tout et par tout, à ce que vous vouldriés; et, là dessus, le
   Sr de Quillegrey est arrivé, lequel, à ce que j'entendz, a faict
   ung fort honnorable rapport, en toutes choses, de Vostre Majesté,
   de la Royne, vostre mère, et de tout ce qui est de vostre
   couronne, et a grandement loué la sincérité de voz intentions, et
   celle de voz actions, vers sa Mestresse et vers son royaulme,
   ensemble vostre libéralité vers luy, et vostre faveur et bon
   trectement vers les aultres ambassadeurs d'elle. Et luy mesmes
   nous est venu visiter, nous monstrer le présent, et nous donner
   espérance que Mr Du Croc obtiendroit sa permission de passer. Sur
   laquelle aparance de modération le dict Sr Du Croc a demandé à
   parler aux seigneurs de ce conseil, auxquelz il n'a rien obmis de
   ce qui les pouvoit induyre pour luy laysser continuer son voyage,
   mais enfin ilz luy ont dict que, s'il ne monstroit que par son
   pouvoir fût expressément porté de procurer l'accord des Escoçoys
   à la conservation de la Royne d'Angleterre et repos de son
   royaulme, chose qu'ilz estimoient ne pouvoir estre, sinon que
   tout le pays fût réduict à l'obéyssance du jeune Roy, qu'ilz
   persévéroient de vouloir faire entendre leurs raysons à Vostre
   Majesté, premier que de luy octroyer son passeport. Et m'a,
   d'abondant, le dict de Burgley mandé que sa dicte Mestresse
   estoit preste de respondre à ses ambassadeurs sur ce peu qui
   restoit encores de différand au trecté, sans m'expéciffier que
   c'estoit, et qu'elle seroit bien ayse de sçavoir si j'avois à luy
   en faire entendre quelque chose. Je luy ay respondu que
   j'atandois, d'heure en heure, quelque dépesche de Vostre Majesté,
   et qu'incontinent que je l'aurois receue, je l'yrois
   trouver.--Escript le XXe de mars 1572.


     A LA ROYNE.

Madame, aux précédents inconvénients, qui sont survenus à la Royne
d'Escoce, cestuy cy, à ceste heure, ne luy est succédé petit, que
milord de Sethon, voulant repasser de Flandres en Escoce, ayt esté
jetté par tourmante en la coste de Suffolc, où, ayant prins le hazard
de descendre et de se conduyre par terre en habit déguysé jusques à
Lislebourg, il a pensé que son vaysseau, au premier bon vent, pourroit
bien faire voyle, et se conduyre aussi à Abredin, ou en quelque aultre
port de dellà; dont a layssé dedans ung sien page, avec ses papiers et
chiffres, qui, bientost après, ont esté saysis par les officiers du
lieu, qui sont allés recognoistre le dict vaysseau; lesquelz ont aussy
arresté les hommes, les monitions, les armes et aultres provisions,
qui y estoient, et ont apporté les dicts papiers en ceste cour, par
lesquelz semble que les affères de ceste pouvre princesse et sa
personne soient réduictz en plus grand danger que jamais. Dont, sur ce
que la Royne d'Angleterre escript maintenant à ses ambassadeurs de
remonstrer à Voz Majestez Très Chrestiennes, il est bien besoing,
Madame, qu'il vous playse leur y faire des responces si mesurées que,
n'aprouvant rien de ces menées de Flandres et mesmes de n'en estre
moins offancés que la Royne d'Angleterre, vous ne monstriés pourtant
de pouvoir trouver bon qu'on se preigne icy à la personne de la dicte
Royne d'Escoce, ny qu'on dresse armée pour courre sus à ceulx de
Lislebourg; et incister que le Roy, comme allyé principal de ceste
princesse et des siens, doibve toujour estre appellé en tout ce qui
s'entreprandra de ce costé là; et remonstrer que le voyage de Mr Du
Croc, avec ung aultre depputé de la Royne d'Angleterre, est plus
nécessaire que jamais, par dellà, tant pour interrompre ces praticques
de Flandres que pour establir ung bon accord entre les Escouçoys;
lesquelz ne fauldront d'y condescendre, de tous les deux partys, s'ilz
voyent que le Roy y concourre. Le dict Sr Du Croc attendra icy ce
qu'il plerra à Voz Majestez luy en mander par ce mien secrettère, qui
s'en retournera en dilligence; et si, d'avanture, Madame, il faut
qu'il repasse dellà pour prendre le chemin de la mer, il estime qu'il
sera très oportun qu'il face une course devers Voz Majestez pour
prendre nouvelles et plus certaines instructions sur tout ce qu'il
aura à faire pour ces nouveaulx cas survenus; en quoy n'interviendra
guyères que le retardement d'ung quinze jours. Sur ce, etc. Ce XVIIIe
jour de mars 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, depuis bien peu d'heures, le Sr de Quillegrey m'est venu
trouver; lequel m'a dict que la Royne, sa Mestresse, reste
merveilleusement bien satisfaicte et infiniement contante dans son
cueur des honnorables propos qu'il a heu à luy tenir de la part de Voz
Majestez Très Chrestiennes; et qu'encor qu'à ce premier coup, il ne
luy ayt ouvertement, ny en termes exprès parlé du faict de Monseigneur
le Duc, il pense néantmoins avoir si bien disposé la matière, qu'il
ozera bien, la segonde foys qu'il parlera à elle, la luy proposer fort
franchement; et s'esforcera de vous bien servir en cest endroict avec
la sincérité qu'il vous a promise, et de me raporter, jour par jour,
tout ce qui y succèdera à la vraye vérité, affin que je la vous puisse
ordinairement mander; se sentant si abstreinct à ce debvoir, non
seulement par l'obligation des faveurs et libéralités qu'il a receues
bien grandes de Voz Majestez, mais encores pour le bien de la Royne,
sa Mestresse, et de cest aultre encores pour une particullière
affection qu'il a à la France, qu'il n'espargnera sa propre vye pour
l'advancement du propos, et s'oposera, aultant qu'il luy sera
possible, à ceulx qui sont cognus et remarqués icy pour Hespagnols,
qui se préparent desjà de l'interrompre.

Je luy ay très grandement gratiffié ceste sienne bonne et vertueuse
volonté, avec assurance qu'elle luy sera très abondantment recognue,
et l'ay prié de se vouloir monstrer si dilligent et discret à l'effect
que la chose ne puisse aller ny en longueur ny à la cognoissance de
beaucoup de gens, jusques à ce qu'elle soit plus advancée. Despuis,
j'ay envoyé devers milord de Burgley luy demander si, sur la venue de
son beau frère, j'avois à faire entendre quelque chose à Vostre
Majesté touchant ce qui estoit entre luy et moy; à quoi il m'a mandé
qu'il failloit tirer ceste responce d'ung grand oracle, dont estoit
besoing d'en parler au mesmes Apollo, et qu'il y falloit ung peu de
temps. Le comte de Lestre, à qui le dict Sr de Quillegrey a communiqué
le tout, et luy en avoit auparavant escript de Bloys, en hors, m'a
envoyé signiffier aulcunes choses en général de sa singullière et très
dévote affection vers Vos Très Chrestiennes Majestez et comme il est
tout résolu de faire le voyage vers elles, me priant que j'en vueille
continuer le propos à la Royne, sa Mestresse, la première foys que je
l'yray trouver, en la bonne sorte que je l'ay desjà commancé.

J'espère, Madame, que, par mes premières, je vous pourray mander
quelque chose de plus de fondement en cecy, sellon que je mettray
aultant de dilligence, qu'il me sera possible, que n'en demeuriés
longtemps en suspendz. Et sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de mars 1572.


OULTRE LE CONTENU DES LETTRES, Joz aura à dire à Leurs Majestez:

   Que considéré les véhémentz propos, que ceulx de ce conseil ont
   tenu sur les lettres, mémoires et chiffres, qui ont nouvellement
   esté surprinses dans le navyre de milord de Sethon, et le regrect
   qu'on voit qu'ilz ont de n'avoir peu composer à leur mode les
   choses d'Escoce, il est très aparant qu'ilz se vuellent résouldre
   de favoriser et fortiffier ceulx du Petit Lith, et opprimer,
   autant qu'ilz pourront, ceulx de Lislebourg; lesquelz estantz à
   la protection du Roy, il ne peut estre à l'honneur de Sa Majesté
   de les habandonner, dont est danger qu'il ne s'en ensuive troys
   inconvéniantz tout à la foys: l'ung, de la continuation des
   troubles en Escoce, plus que jamais; l'aultre, d'une malle
   intelligence entre la France et l'Angleterre; et le tiers, d'ung
   grand péril pour la personne de la Royne d'Escoce; et, possible,
   un quatriesme, de s'embrouiller avecques le Roy d'Espaigne.

   Pour à quoy obvier semble qu'il sera bon que le Roy, incontinant
   qu'il aura receu les présentes, face tretter à plein fons avec
   les ambassadeurs d'Angleterre de tout le faict d'Escoce, et leur
   incister que Mr Du Croc puisse parachever son voyage au dict
   pays, continuant son chemin par ce royaulme, sans faire ce tort
   au Roy de le contreindre de s'en retourner, et d'aller prendre
   son passage par ailleurs;

   Et que mesmes, entre messieurs les depputez du Roy et les dicts
   ambassadeurs, soit convenu de la forme d'accord qu'ilz estimeront
   estre meilleur entre les Escoçoys; dont semble que celle là
   grèvera moins à iceulx Escoçoys et sera moins contradicte des
   Anglois, en laquelle sera ordonné, tant d'ung costé que d'aultre,
   ung certein nombre esgal de la noblesse au gouvernement du pays
   pour administrer toutes choses de l'estat, attandant le retour de
   leur Royne ou la majorité de son filz, sans faire mencion que ce
   fût ny soubz l'authorité d'elle, ny soubz l'authorité de luy, et
   mesmes ne nommer ny l'ung ny l'aultre, s'il est besoing; et
   qu'ung chacun soit remis en ses biens, honneurs et estatz, et les
   armes posées partout; et que, par ung commun consentement du Roy
   et de la Royne d'Angleterre, le dict Sr Du Croc, avec ung aultre,
   de la part d'elle, soyent envoyés sur les lieux pour notiffier le
   dict accord aux deux partys, et les contreindre de l'accepter,
   comprenant, par ce moyen, les ungs et les aultres avecques
   l'estat dans le trecté, avec expécialle confirmation aussi de
   l'allience de France.

   Et par mesme moyen soit capitulé, avec les dicts ambassadeurs
   d'Angleterre, qu'attandant que les deux Roynes se puissent
   accorder de leurs différendz, il soit pourveu à celle d'Escoce de
   quelque plus gracieux trectement et plus ample liberté qu'elle
   n'a de présent, et de luy rendre ses serviteurs, et luy permettre
   ung ambassadeur en ceste cour pour solliciter ses affères, le
   tout à ses despens; en ce toutesfois qu'elle promettra de ne s'en
   aller de ce royaulme sans congé, ny d'innover rien en icelluy au
   préjudice de sa cousine, et de bailler, s'il est besoing,
   ostaiges et bonnes cautions de cella; et que ces choses soient
   accordées hors du traicté, si ne peuvent estre comprinses dans le
   traicté.

   Je suis bien seurement adverty que, à l'occasion des papiers
   qu'on a surprins au Sr de Sethon, et de ce qu'on a raporté icy
   que milord de Flemy embarque des soldatz à St Malo, en habits de
   mariniers, et aussi entandant l'apprest de Mr de La Garde, l'on a
   ordonné en ce conseil d'armer promptement ung bon nombre de
   navires; et que, du premier jour, l'on en mettra troys des plus
   grandz dehors: en quoy, j'ay desjà envoyé sur les lieux
   recognoistre tout ce qui s'y fera, et, jour par jour, j'en donray
   adviz à Leurs Majestez.

   Et cepandant, ayant soubz mein donné entendre, que l'apprest de
   Mr de La Garde n'estoit aulcunement contre chose qui appartînt à
   ce royaulme, ains plustost pour aller faire une descouverte en
   terres neufves; ung gentilhomme de bonne qualité, anglois, m'est
   venu remonstrer que, s'estant desjà proposé, avec le congé de sa
   Mestresse, de servir, à ses despens, le Roy en la première guerre
   qu'il aura contre quelque aultre prince que ce soyt, avec trente
   navyres, desquelz les vingt seront bons pour le combat, et les
   dix aultres fort propres pour courre la mer, avec moyen de mettre
   en terre deux mille hommes de guerre qu'il mènera, oultre le
   nombre ordinayre qu'il fault à la garde et conduicte de ses
   navyres, qu'il desireroit bien, à ceste heure, attandant le
   temps, d'accompaigner avec ung bon équipage de mer le dict Sr de
   La Garde et suyvre et obéyr à l'admiral de la flote, soubz les
   enseignes de France, en luy faisant part des gains de la mer
   comme à ung des aultres qui le suyvront; me priant fort
   instamment d'en vouloyr escripre au Roy, et luy en faire avoir
   promptement la responce.

   Encor que, d'ung costé, la Royne d'Angleterre monstre d'estre
   fort offancée contre le duc d'Alve, elle ne laysse pourtant
   d'entendre, d'aultre part, aulx partis et expédians qu'il luy
   faict offrir pour accommoder les différendz des deniers, après
   celluy des marchandises; et, de faict, le Sr Acerbo Velutelly,
   en lieu du Sr Fiesque, lequel n'est plus agréable icy, en mène
   maintenant la praticque, et y a desjà procédé par plusieurs jours
   avec le comte de Lestre et milord de Burgley, au nom seulement
   des particulliers; mais je sçay que ce n'est sans en avoir charge
   et lettre expresse du dict duc d'Alve; et croy qu'on n'est, à
   présent, guyères loing d'accord; mais j'estime que c'est en
   layssant encores, pour quelque temps, les dicts deniers ez meins
   de ceste princesse, avec assurance du payement du principal, et
   encores de quelques petitz intérestz, au cas qu'elle les retienne
   plus longtemps qu'il ne sera convenu; ce que je mettray peyne
   d'entendre plus en particullier. Et cepandant, quant aus dictes
   marchandises, l'on procède toutjour de les vendre, ainsy que
   porte la proclamation, et a l'on pensé d'uzer encores de plus
   grande rigueur vers les subjectz du Roy d'Espaigne, si ceste
   vente ne suffit pour rembourcer les Angloys.

   Le marquis de Vuinchester, grand trézorier d'Angleterre, est
   décédé despuys six jours, et le comte de Sussex et milord de
   Burgley sont, à ceste heure, les deux compéditeurs qui aspirent à
   l'estat.

   Discourra à Leurs Majestez ce qui a succédé des affères du duc de
   Norfolc; la clémence dont la Royne d'Angleterre a uzé, par deux
   foys, sur le mandement de son exécution; les différendz qui se
   sont sussités en cour entre les principaulx seigneurs et entre
   les dames à cause de cella; comme l'on a apposté des prescheurs
   pour inciter la Royne et le conseil contre luy; et en quoy en
   sont à présent les choses.

   De trois petites particullarités, du dict duc, de Morguen et de
   Maden.



CCXLIIe DÉPESCHE

--du XXVe jour de mars 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voie du Sr Acerbo._)

  Maladie subite et rétablissement de la reine d'Angleterre.


     AU ROY.

Sire, sur l'heure que j'ay receu vostre dépesche du IIIIe, VIIIe et Xe
de ce moys, par Nicolas le chevaulcheur, la mienne, que j'ay envoyée
à Vostre Majesté par mon secrettère, estoit desjà si achevée, et luy
si prest de partir, que j'ay estimé ne debvoir retarder l'une pour
l'arrivée de l'aultre, espérant que, le jour ensuyvant, j'aurois
audience, et que bientost je vous pourrois encores renvoyer le dict
Nicollas; mais, la nuict d'après, il a prins ung si grand mal et une
si grande torcion d'estomac à la Royne d'Angleterre, à cause, comme on
dict, qu'elle avoit mangé du poisson, qu'il m'a fallu avoir pacience,
et a esté la douleur si griefve et si véhémente que toute ceste cour
s'en est trouvé en grand estonnement; et le dict comte de Lestre et
milord de Burgley ont veillé, troys nuictz entières, près de son lict,
mais, à ceste heure, ilz me viennent de mander que, grâces à Dieu, le
mal luy est beaucoup dimynué, et qu'ilz espèrent que, dans peu de
jours, elle se portera mieulx, et qu'ilz me manderont quand je pourray
parler à elle. Cella sera cause, Sire, que je n'auray le moyen, si
tost que le desiriez, de vous mander la responce des poinctz qui sont
contenuz en vostre et dernière dépesche. Néantmoins je incisteray de
l'avoir, et qu'il ne m'y soit uzé de remise, lorsque je verray que,
honnestement et avec rayson, j'en pourray presser la dicte Dame. Et
sur ce, etc.

     Ce XXVe jour de mars 1572.


   Encores tout maintenant, un des clercs de ce conseil me vient de
   dire, de la part de milord de Burgley, que la Royne, sa
   Mestresse, desire que je la voye demein; mais que ce soit sans
   toucher aulcune négociation d'affères.



CCXLIIIe DÉPESCHE

--du XXXe jour de mars 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Françoys Biscop._)

  Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur sa
    maladie.--Discussion du traité d'alliance entre l'ambassadeur
    et une commission prise dans le conseil.--Projet du duc d'Albe
    d'envoyer des troupes en Écosse--Négociation des Anglais avec
    les Espagnols.


     AU ROY.

Sire, aussytost que la Royne d'Angleterre, avec le congé de ses
mèdecins, a peu sortir jusques en sa chambre privée, elle m'a permis,
premier qu'à nulz seigneurs ny dames de sa court, sinon à ceulx qui la
servoient en son mesmes lict, de la pouvoir voyr; et m'a compté la
douleur extrême, laquelle, l'espace de cinq jours, luy avoit si fort
serré l'allayne, et luy avoit tenu le cueur si pressé, qu'elle en
avoit bien pensé mourir, et que desjà aulcuns jugeoient qu'il en fût
autant faict; mais que Dieu ne l'avoit trouvée en assez bon estat pour
la réputer digne d'aller encores à luy; et qu'elle croyoit que ceste
douleur ne luy estoit provenue d'avoyr mangé du poisson, ainsy
qu'aulcuns disoient, car elle en mangeoit assez souvant, mais plustost
pour s'estre, despuis troys ou quatre ans, trouvée si bien qu'elle
avoit mesprisé tout l'ordre, que ses mèdecins avoient auparavant
accoustumé d'uzer vers elle, de la purger et luy tirer ung peu de
sang, de temps en temps; néantmoins que ce mal, grâces à Dieu, estoit
maintenant tout passé, et ne luy restoit plus qu'ung peu d'altération
et ung bien peu de chaleur; me remercyant infiniement du soing que
j'avois heu de sa santé, qui luy estoit une signiffication que Vostre
Majesté luy vouloit beaucoup de bien et qu'elle vous pouvoit avoyr
toute confience.

Je luy ay rendu ung des plus grandz mercys que j'ay peu pour ceste
singullière faveur, qu'elle m'avoit faicte de la pouvoir si tost voyr,
après sa maladye; et l'ay assurée, Sire, que vous prendriés pour ung
très évident signe de sa bonne et inthime amityé vers vous, qu'elle
m'eust donné ce privé moyen de pouvoir, par certaine science et de
veue, vous tesmoigner sa parfaicte guarison. Et, après l'avoir ung peu
entretenue là dessus, et luy avoir faict, de vostre part, la
conjouyssance de la groysse de la Royne, de quoy elle s'est
merveilleusement resjouye, et en a rendu de bon cueur grâces à Dieu,
elle m'a faict quelques excuses du retardement de la conférance que
nous avions à faire ensemble sur les choses du traicté, mais, parce
qu'elle n'estoit encores assez forte pour travailler en négociation
d'affères, elle avoit appoincté cinq de son conseil pour s'en
assembler avecques moy.

Dont, tout sur l'heure, Sire, au partyr d'elle, je suys entré en
communicquation avec eulx sur les deux poinctz que m'avez mandé:
premièrement, du mot de _religion_, que, parce qu'il ne pouvoit estre
exprimé dans l'article de la ligue, Vostre Majesté mettoit en avant
d'y estre satisfaict par lettres particullières, escriptes et signées
de voz meins; secondement; du faict de la Royne et royaulme d'Escoce,
que, ne pouvant estre obmis, avec vostre dignité, qu'il n'en fût
faicte mencion dans le traicté, vous desiriés y en estre inséré ung
article, en la forme que je le leur exibois par escript.

Eulx, de leur part, Sire, ont desduict troys aultres poinctz, dont
l'ung est touchant ce que messieurs voz depputés avoient retranché le
trente quatriesme article dans leur minute du traicté, et ilz desirent
qu'il y demeure; le segond que, excédant Vostre Majesté de force et de
moyens la Royne, leur Mestresse, il estoit raysonnable que vous
l'excédissiés aussy à luy offrir ung secours, qui fût plus grand que
celluy que vous requériés d'elle; et le troysiesme, qu'il vous pleût
faire émologuer par voz parlemens les choses qui seroient accordées
pour le commerce.

Mais, après que je leur ay heu admené, sur les deux premiers poinctz,
toutes les bonnes et vifves raysons qui sont contenues dans voz
lettres, et respondu gracieusement à leurs aultres troys ce que j'ay
estimé estre bien à propos, toute la difficulté est restée sur le
faict d'Escoce; lequel leur vient toutjour fort à contre cueur: et
mesmes qu'ilz ont assuré que, sellon les rapportz que, despuys bien
peu de jours, ilz avoient receu d'Escoce, et aultres, le jour
précédant, du costé de Flandres, il estoit tout certein que milord de
Sethon et deux aultres Escouçoys, au nom et comme ambassadeurs de leur
Mestresse, avoient capitulé avec le duc d'Alve de la descente des
Hespaignols et Bourgignons en Escoce, et de leur livrer deux fortz et
places qu'ilz fortiffieroient pour leur retraicte, ensemble de leur
fournir vivres et chevaulx de charroy, et bagaige, quand ilz
marcheroient, et de faire tout ce qu'ilz pourroient pour mettre le
Prince entre les mains du dict duc; ce qu'ilz vous feroient aparoir
encores plus clèrement par leur ambassadeur.

Ce nonobstant, Sire, j'ay incisté, par la mesme occasion qu'ilz
disoient, estre expédiant qu'ung article bien exprès en fût mis dans
le traicté, et que le voyage de Mr Du Croc, avec ung de leurs
depputés, en fût d'aultant accéléré. Sur quoy ilz ont prins terme
d'en conférer avec leur Mestresse, et que, puis après, ilz m'y
respondroient; et croy, Sire, que je ne pourray pas beaucoup obtenir
pour ce regard, tant y a que je y incisteray bien fort. Mais cepandant
milord de Burgley, sans lequel toutes choses demeurent accrochées, est
tombé si malade de la goute qu'il n'est possible qu'il puisse vacquer
à rien; dont, affin que Vostre Majesté n'en soyt en peyne, j'ay
anticipé ceste dépesche, et j'espère que, dans ung jour ou deux, je
vous en envoyeray une plus complète par le chevaulcheur.

Cependant il se prépare icy plus grand nombre de navires qu'on n'avoit
ordonné du commencement, et quelque nombre de gens de guerre; et se
continue la praticque de l'accord touchant les deniers d'Espaigne, et
encores touchant la vente des laynes, avec les depputés, que je vous
ay cy devant mandé, lesquelz ne s'en meslent sans expresse commission
du dict duc d'Alve. Et ont encores aulcuns de ce conseil, despuys six
jours, faict venir ung Hespagnol devers eulx, lequel leur estoit
auparavant très odieux, et ilz luy ont maintenant, coup sur coup,
baillé deux passeportz pour envoyer homme exprès devers le duc d'Alve.
Je prendray garde que c'est. Et sur ce, etc. Ce XXXe jour de mars
1572.



CCXLIVe DÉPESCHE

--du IIIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Nicolas le chevaulcheur._)

  Conférence sur la négociation du traité.--Discussion des articles
    concernant la religion, l'alliance d'Écosse, le subside et le
    commerce.--Incertitude sur la désignation de l'ambassadeur qui
    doit être choisi pour la ratification de l'alliance.--Armemens
    faits en Angleterre afin d'empêcher les Espagnols de débarquer
    en Écosse.--Crainte que ces armemens ne soient eux-mêmes
    dirigés contre l'Écosse.--Espoir que Leicester sera désigné
    pour passer en France.--Persistance d'Élisabeth dans l'alliance
    avec le roi.


     AU ROY.

Sire, en la segonde et troysiesme conférance, que j'ay heues, avec les
Seigneurs de ce conseil, sur les poinctz du traicté, les choses ont
esté, de rechef, fort débatues; et, encor que ce ayt esté, du
commencement, avecques doulceur, il y est, peu à peu, intervenu de la
véhémence, et puis de la contention, car les partisans contraires
n'ont sceu colorer de si bonne aparance de rayson leurs opositions,
qu'ilz n'ayent monstré qu'ilz les faysoient en intention de tout
rompre; et je n'ay voulu laysser aller ung seul de tous les poinctz de
vostre réputation aux simulés argumentz qu'ilz ont allégué de la
seureté de leur Mestresse, si bien qu'ilz ont esté constreinctz de
retourner enfin à quelque modération.

Dont voycy, Sire, en quoy ce conseil persiste maintenant: que,
touchant le premier des deux poinctz que m'avez mandés, si Vostre
Majesté demeure ferme de ne vouloir que celluy de la religion soit
aulcunement inséré dans le traicté, il vous playse trouver bon d'en
faire expédier ung acte, à part, par lettres de vostre grand sceau,
aux propres termes de l'escript que leur en avez desjà faict
communicquer, et que la Royne, leur Mestresse, fera le semblable,
atandu que, toutes les foys qu'il a esté question de l'interprétation
d'ung traicté, l'on en a toutjour faict ung segond, aussy solennel que
le premier, et y a l'on aposé les grandz sceaulx des princes; et si,
en ceste cy, qui leur est très importante, ilz ne pouvoient avoyr ung
nouveau traicté, qu'à tout le moins ilz ayent vostre sceau, et vous
celluy de ce royaulme, affin que toutes les solennités n'y
deffaillent, non pour en uzer sinon privéement entre Voz Majestez, ce
qu'ilz estiment que se pourra faire aussy secrettement que par lettres
de voz meins, atandu que Mr le présidant de Birague, duquel ilz ont
heu fort bonne relacion par leurz ambassadeurs, et qui est ung de voz
depputés, en pourra luy mesmes fayre la dépesche.

Quand au segond poinct, il ne se peut faire que la Royne, leur
Mestresse, par aulcunes raysons puisse estre persuadée, ny eux le luy
vueillent conseiller, que la Royne d'Escoce soit insérée en ung mesme
traicté avec elle, ny qu'elle soit, en façon du monde, nommée en
cestuy cy; et encores, touchant la couronne et estat du pays, ilz
desireroient qu'on se déportât d'en parler, toutesfois si Vostre
Majesté ne veult que cella passe soubz silence, que aulmoins le
premier des articles, que je leur ay baillés pour remplir le blanc,
soit rejetté, et que le segond, le troysiesme et quatriesme y soient
insérés, seulement pour vous complayre, en la manière que milord de
Burgley les a réformés, ou aultrement leur résolution est qu'ilz
demeurent du tout ostés; que d'aultant que le XXXIIIIe article est
général, et concerne aultant voz alliés que ceulx de leur Mestresse,
et peut oster beaucoup de souspeçon aulx aultres princes, ilz
heussent desiré qu'il fût demeuré inséré dans le traicté; et mesmes
ont artificieusement proposé que, puisque vous aviez tant à cueur d'y
mencionner l'Escoce et les Escouçoys, qu'il estoit rayson qu'ilz y
mencionassent le Roy d'Espaigne et ses pays.

A quoy je leur ay respondu qu'il y avoit très grand raison, et pour
nous et pour eulx, de nommer l'Escoce en particullier, et laysser les
aultres en général; toutesfoys je ne voyois pas qu'il y heût grand
inconvéniant que chacun peût nommer ses alliés, dont Vostre Majesté
nommeroit le Pape, l'Empereur, le mesme Roy d'Espaigne, les Suisses et
aultres, s'ilz le trouvoient bon, et qu'ilz nommassent ceulx qu'ilz
voudroient; qui a esté cause qu'ilz ont remis cella à l'arbitre de
Vostre Majesté, quand ilz ont ouy nommer le Pape.

Au regard de ce qu'ilz m'avoient dict, que Vostre Majesté debvoit
offrir plus grand secours à leur Mestresse que celluy qu'avez à
espérer d'elle, ilz n'y ont incisté; mais ouy bien à la forme du
payement du dict secours, qu'ilz desirent que chacun des deux princes
le face sellon le rolle et payes de ses propres gens de guerre, de
façon que Vostre Majesté payeroit les Angloys ainsy que françoys, et
leur Mestresse les François ainsi que angloys; ce que je leur ay
remonstré estre impertinant. Et enfin se sont accordés que leurs
ambassadeurs le proposeront à Vostre Majesté, mais se contenteront que
cella soyt réduit à proportion si esgalle, qu'il n'y ayt plus
davantaige pour l'ung que pour l'autre.

Touchant l'émologation, qu'ilz demandent en voz parlemens, des
articles du commerce, je leur ay dict que j'estime que Vostre Majesté
ne le refuzera, et ay baillé une coppie du pouvoir que m'avez envoyé,
concernant le dict commerce, à milord de Burgley qui me l'a demandé;
et j'entendz qu'il en envoye ung semblable au Sr de Vualsingam, et m'a
dict qu'incontinant après Pasques nous pourrons procéder au faict de
ceste commission.

Quant à procurer que le comte de Lestre, ou, à son deffault, milord de
Burgley passent en France, je n'ay obmis une seule de toutes les
considérations qui se peuvent alléguer sur l'utilité de ce voyage, que
je ne l'aye desduite à ceste princesse, laquelle a esté fort près de
me le concéder, de l'ung ou de l'aultre, non sans vous rendre, Sire,
ung singulier grand mercys pour ceste vostre élection, qui luy fait
prendre une très grande confiance des choses qu'avez à traiter
ensemble; et enfin néantmoins, m'a pryé de vous escripre que, à cause
des temps suspectz, et de ce que, présentement, ces deux siens
conseillers sont très nécessayres en ung parlement qu'elle veut tenir
après ces festes, et aussy pour ung progrès qu'elle est contreinte
d'entreprandre vers le North, incontinant après la Pantecouste, et que
le dict sieur comte admèneroit avecques luy cinq ou six centz des plus
confidantz gentilshommes d'auprès d'elle, elle vous supplye, Sire,
trouver bon qu'elle vous puisse envoyer ung aultre des siens, me
nommant son admiral, comme l'ung des plus dévotz et bien affectionnés
seigneurs qui soyent en ce royaulme, vers Vostre Majesté et vers la
France; et que néantmoins, si Vostre Majesté ne demeuroit bien
satisfaicte que l'ung des aultres deux n'y allât, qu'elle retarderoit
ses propres affères pour l'y envoyer. Sur quoy, Sire, sachant combien
toutz deux envyent ceste commission, je fay tout ce que je puis
qu'elle soyt bientost résolue, mais si, d'avanture, la difficulté se
trouve si grande, comme à la vérité je l'y voy, qu'il ne se puisse
faire, il se faudra contanter du dict sieur admiral, lequel, après les
deux, est bien le plus à propos que nul aultre qu'on sceût choysir en
ceste cour.

Cepandant, Sire, pour les souspeçons que ceulx cy prennent de la venue
du duc de Medina Celi, ilz arment beaucoup de navires, et lèvent des
gens de guerre, et disent assés ouvertement que c'est pour envoyer
vers l'Escoce, affin de garder qu'il n'y descende d'Hespagnols; dont
Vostre Majesté me commandera comment je debvray uzer en cella, ne
pouvant convenir à vostre réputation ny qu'ilz y aillent, car ilz
s'esforceront incontinent d'opprimer ceulx de Lillebourg, ny de voyr
que eulx et les Hespaignols se débatent, sans vous, de l'entreprinse
de ce pays là, qui est tout entièrement de vostre alliance. Sur ce,
etc.

     Ce IIIe jour d'apvril 1572.


   Tout maintenant, l'on me vient de mander, de ceste cour, que
   certein propos que je tins, hier, à ceste princesse, a heu tant
   d'efficace qu'elle dellibère maintenant d'envoyer le comte de
   Lestre en France, à quoy je mettray peyne de la conforter; et Voz
   Majestez pourront aussy beaucoup ayder de dellà avec ses
   ambassadeurs, si leur monstrés que ne demeureriez assez bien
   satisfaictes, si le dict comte ou milord de Burgley n'y
   passoient. Je n'ay esté, despuys que je suis en Angleterre, si
   grandement traversé d'inventions caultes et malicieuses, sur les
   affaires de vostre service, comme, ceste foys, sur la conclusion
   de ce traicté; mais, grâces à Dieu, la Royne d'Angleterre vous
   demeure plus confirmée d'amytié et de confédération que jamais,
   et, le traicté conclud, Dieu, par sa grâce, acheminera, s'il lui
   playst, le reste.



CCXLVe DÉPESCHE

--du VIIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Affaires d'Écosse.--Bruit d'une nouvelle convocation du parlement
    qui aurait pour objet de déclarer Marie Stuart déchue de tout
    droit à la succession du trône d'Angleterre.--Négociation des
    Pays-Bas.--Nécessité de faire de nouvelles instances en France
    pour obtenir la restitution de l'argent saisi, déjà réclamé par
    l'ambassadeur.


     AU ROY.

Sire, estant le courrier de Vostre Majesté et ung aultre de la Royne
d'Angleterre partys d'icy, le jeudy sainct, avec l'entière responce
des poinctz qui concernent la conclusion du traicté; le jour
ensuyvant, est venu advertissement à la dicte Dame comme milord de
Flemy continue de faire son apprest en Bretaigne, pour passer, du
premier jour, avec de l'argent, des monitions et des gens de guerre,
en Escoce; de quoy elle et ceulx de son conseil se sont assez esmeus.
Et ont les dicts du conseil envoyé incontinent ung des clercs de leur
compagnie devers moy, pour me prier de faire une prompte dépesche là
dessus à Vostre Majesté, affin que cella ne puisse retarder le
traicté; et m'ont faict bailler l'extrêt du dict advis, lequel, parce
qu'il désigne les lieux et les jours, et encores d'aultres
particullarités, il monstre avoyr du vraysemblable. Néantmoins je leur
ay respondu qu'il fault adjouxter plus de foy à vostre parolle que à
leur advis, et qu'en tout évènement, s'il se trouve qu'il y ayt des
françoys ou des angloys en Escoce, le traicté règlera Voz Majestez de
les debvoir mutuellement retirer dedans quarante jours. Ilz ont cecy
fort à cueur, et disent que ceulx de Lislebourg, pour la venue de
milord de Sethon, du costé de Flandres, et sur l'attante de milord de
Flemy, de France, sont devenus si insolans qu'ilz rejettent, à ceste
heure, toutes les condicions de paix et de trefves, qu'ilz trouvoient
auparavant très bonnes; de quoy ilz infèrent de plus grandes
conséquences et de plus grandz dangers, que ne sont pas les troubles
des Escouçoys. Et c'est à moy matière propre pour les arguer du
retardement de Mr Du Croc, et que, s'ilz le layssoient aller, avec
l'adjoinct qu'ilz luy bailleroient d'icy, que les deux remédieroient
par ensemble fort facillement à toutz ces inconvénientz; mais ilz sont
résolus d'atandre ce que leurs ambassadeurs leur manderont, et que
Vostre Majesté leur en aura respondu; avec lesquelz je desire bien,
Sire, qu'ayés prins une vertueuse résolution de faire continuer au
dict Sr Du Croc son dict voyage: car se voyt, de plus en plus, qu'il
est très nécessayre à l'Escoce; et ceulx cy n'ont nulle occasion de ne
le vouloir, ny nulle bonne rayson de le contredire. Pareillement, si
Vostre Majesté condescend de gratiffier ceste princesse, sur le
passage de milord de Flemy, à le retarder quelque temps, ou bien à ne
le laysser passer guières accompaigné, que par mesme moyen soit prins
seureté d'elle qu'il ne sera, en façon du monde, rien atempté, de sa
part, au dict pays d'Escoce, sans vostre exprès consentement.

Elle et ceulx de son conseil monstrent de persévérer en très bonne
disposition vers Vostre Majesté et vers vostre royaulme, et semble que
le comte de Lestre passera dellà, si continués, Sire, de monstrer que
vous le désirés; dont sera bon que, de rechef, il soit donné entendre
assez expressément à leurs ambassadeurs que ce vous sera chose très
agréable qu'il face le voyage. J'ay devisé avec milord de Burgley
que, si le dict comte n'y pouvoit aller, qu'il falloit que ce fût luy
et son beau filz, le comte de Oxford, lequel, à présent, est le
premier comte et grand chamberland d'Angleterre, qui heussent ceste
commission; ce qu'il n'a nullement rejetté. Tant y a que, quand la
résolution sera prinse, de l'ung ou de l'aultre, ou bien d'un tiers,
je mettray peyne de sçavoir comme ilz se voudront conduyre en allant
dellà, affin que messieurs voz depputés preignent mieulx leur advis
comme venir icy.

Il se parle fort que ceste princesse, incontinent après Pasques, fera
publier ung parlement, où je creins que c'est pour débouter
perpétuellement la Royne d'Escoce de la succession de ceste couronne,
chose qui, semble, conviendroit bien à Vostre Majesté que ne se fît
jamais, et au moins que ne se fît pas si près, comme l'on est, de la
conclusion du traicté: car, possible, vouldra l'on penser que ce soyt
du mesmes marché; ou bien que le dict parlement est convoqué pour
authoriser davantaige la condempnation et confiscation du duc de
Norfolc. J'espère que bientost s'en entendra l'occasion.

Les choses de Flandres se mènent assez lentement; néantmoins elles se
poursuyvent en une façon que, peu à peu, il s'en accomode toutjour
quelque poinct; dont je pense que, sur le faict des deniers, et sur
celluy des laynes, qui sont les deux plus importantz, les
particulliers, qui y sont intéressés, en seront aucunement
satisfaictz. L'apprest des grandz navires de ceste princesse se
continue, ensemble la description des gens de guerre et des marinyers,
vray est qu'on y va encores à petitz frays, attandant les procheynes
nouvelles qui viendront et d'Escoce et de dellà la mer. Ceulx cy font
semblant de n'avoir entendu, ou de ne se souvenir des instances, que
Vostre Majesté leur a faictes faire pour les deux mil escus qui
alloient en Escoce; il vous plerra le leur faire renouveller. Et sur
ce, etc.

     Ce VIIe jour d'apvril 1572.


   L'on me vient de dire que milord de Burgley ayant, vendredy
   dernier, prins une mèdecine, il se trouve extrèmement mal, ce qui
   retardera, et, possible, changera beaucoup l'ordre de noz
   affayres.



CCXLVIe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Affaires d'Écosse.--Convocation d'un nouveau
    parlement.--Conjectures diverses sur les objets qui y seront
    traités.--Bruit d'un arrêt général fait en Espagne sur les
    Anglais et leurs marchandises.--Nouvel ordre donné pour
    l'exécution du duc de Norfolk et nouvelle révocation de cet
    ordre.--Prise faite sur les Espagnols par la flotte du prince
    d'Orange.


     AU ROY,

Sire, estant l'homme de Me Smith arrivé mècredy au soyr, il est venu,
le jeudy matin, m'aporter la dépesche que Vostre Majesté a escripte à
Mr Du Croc et à moy, du dernier du moys passé; sur laquelle nous
n'avons pas volu, le mesmes jour, ny jusques au lendemain, demander
audience, à cause que ceste princesse partoit de OExmestre pour s'en
aller tenir à Grenvich tout le reste de ce moys, mais j'espère que
nous la verrons demain et que nous obtiendrons d'elle, sur la nouvelle
instruction qu'avez envoyée au dict Sr Du Croc, laquelle ne peut que
beaucoup contanter la dicte Dame, qu'il puisse passer en Escoce; ne
voulant toutesfoys obmettre de vous dire, Sire, que, pendant qu'elle
l'a détenu icy, elle a essayé, plus instamment que jamais, s'il
seroit possible que les Escouçoys voulussent entendre à ung accord,
venant de son moyen, sans que le vostre y fût employé, ny que le dict
Sr Du Croc s'en meslât. Mais, sellon les derniers advis que j'ay de
dellà, ilz n'y ont voulu condescendre, bien qu'ilz parlementent; et
continuent toutjour la guerre: et ceulx de Lislebourg, lesquelz sont
ung peu renforcés depuis ung moys en ça, sont allés brusler quelques
greins et monitions en la mayson du comte de Morthon. Tant y a que la
dicte Dame s'attand, dans deux ou troys jours, d'avoyr toute certitude
de leur intention, et je mettray peyne d'en entendre quelque chose.

Le parlement dont, en mes précédentes, je vous ay faict mencion, est
assigné au VIIIe de may prochain, et tient on si secretz les poinctz
qu'on y veult proposer, qu'à peyne en oze l'on parler; tant y a que
quelques ungs par discours présument que c'est, en premier lieu, pour
remonstrer la vyolence, dont a esté uzé en Hespaigne, le XIIe de
febvrier, d'y avoyr arresté et mis en prison les angloys qui s'y sont
trouvés, et avoyr saysy leurs navyres et marchandises, avec
prohibition de tout commerce dorsenavant avec l'Angleterre, ce que le
Sr de Sueneguen, qui est icy, n'advoue estre vray; segondement pour
pourvoir aux choses d'Irlande, de tant que le debitis, qui est par
dellà, demande bon nombre de gens de guerre et de monitions, pour y
maintenir l'authorité de ceste couronne contre les saulvaiges et
contre les estrangers; tiercement, pour adjuger les biens des rebelles
à leur souverayne, principallement ceulx du duc de Norfolc, et
rétracter, à cest effect, une loy de ce royaulme, laquelle semble
empescher qu'on ne puisse procéder à la confisquation d'iceulx,
d'aultant qu'il se trouve que luy et la pluspart des fuytifz se sont
démis de leurs biens à leurs enfans ou à leurs plus procheins parans,
et les en ont saysis, premier qu'on ne les aye prévenus; ou bien
estime l'on que ceste convocation est pour authoriser le traicté qui
se faict avec Vostre Majesté, affin de pouvoir mieulx transférer en
vostre couronne les intelligences et les entrecours, capitulations et
commerces, que ce royaulme souloit avoyr avec celle d'Espagne, et y
comprendre les choses d'Escoce; mais, le plus commun présume que c'est
pour ordonner du faict de la succession de ceste couronne, parce
qu'ayant aparu plusieurs mouvementz en ceste court, et en tout ce
pays, quand la Royne d'Angleterre a esté dernièrement malade, et que
sa mort y heût sans doubte apporté une très grande confusion de toutes
choses, l'on luy a persuadé de ne debvoir plus laysser cest article en
l'incertitude qu'il est. Dont s'estime qu'elle s'esforcera d'obtenir
qu'il luy soyt loysible d'eslire son successeur, et que celluy soyt le
vray Roy, lequel elle nommera par son testament, ou bien de faire
desjà déclarer segonde personne le Prince d'Escoce, qui est si jeune
que, de longtemps, ne luy pourra faire aulcune compétence, ou bien le
jeune comte de Lenoz, frère du feu Roy d'Escoce; ou bien les enfans de
Herfort, ou bien le comte de Houtinthon: mais en quelle sorte que ce
soit, toutjour la Royne d'Escoce y sera intéressée; et semble que son
intérest et celluy de son royaulme y seront de tant plus grandz, que
plus l'on monstrera de vouloir appeller le Prince, son filz, à ceste
succession. Et ne deffaillent qui disent aussy que, de tant que le
comte de Lestre a uzé de tous les honnestes et honnorables debvoirs
d'un bon et loyal et très fidelle subject, conseiller et serviteur
vers la dicte Dame, en la dernière maladye qu'elle a heue, qui l'a
confirmée de mettre plus de confiance en luy qu'en nul aultre de ce
royaulme, qu'il se trectera de son mariage avecques elle, puisque la
religion a empesché celui de Monsieur.

Qui sont les devis d'aulcuns de ceste court, et mesmes de ceulx qui
pensent bien entendre les affayres; tant y a que, jour par jour, il se
pourra avoyr plus de lumière de ces choses, lesquelles donnent tant
plus à penser aux gens que, jeudy au soyr, la dicte Dame fut conduycte
à expédier ung nouveau mandement pour faire exécuter, le vendredy
matin, le duc de Norfolc, mais luy estant, la nuict, revenu le mesmes
regret qu'elle a toutjour heu à sa mort, elle en a, pour la quatriesme
foys, révoqué le mandement. Et se cognoit assez que les ennemys du
dict duc ne pourront jamais obtenir ce dernyer poinct d'elle, sans
qu'elle en sente une grande violence dans son cueur.

Mr de Sueneguen fut hyer traicter avec la dicte Dame sur des lettres
du Roy d'Espaigne, et sur une dépesche du duc d'Alve. Je n'ay encores
aprins que c'est. La flote de Flandres, qui revenoit d'Espaigne, est
passé, le XXVIIIe de mars, dans l'estroict de Callays, et les
vaysseaulx du prince d'Orange ont donné sur la queue; qui ont prins
deux ourques bien riches, dont l'une s'estime valloir plus de soixante
mille escus, et ont jetté la pluspart de ceulx, qui estoient dedans,
hors bort, dans l'eau. Le comte de Lumey, à ce qu'on dict, a esté
receu en ung lieu de quelque petite isle, près d'Ollande, qui se nomme
Brille, où les habitans n'ont voulu aquiescer au dixiesme, mais l'on
pense que le duc d'Alve l'en chassera bientost. Milord de Burgley a
esté à l'extrémité, et ne cuydoit on, le jour de Pasques, qu'il deust
réchaper, mais, à présent, il commance à se ravoir; tant y a que son
indisposition retarde toutjour les affères. Sur ce, etc.

     Ce XIVe jour d'apvril 1572.



CCXLVIIe DÉPESCHE

--du XXIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Audience donnée par Élisabeth, en son conseil, à l'ambassadeur et
    à Mr Du Croc.--Discussion des affaires d'Écosse.--Refus du
    conseil d'admettre un article des nouvelles instructions
    données par le roi.--Rupture de la négociation; demande faite
    par Mr Du Croc de son passeport pour retourner en
    France.--Nouvelles assurances d'amitié données par
    Élisabeth.--Désignation de Mr de Montmorenci en France, et de
    l'amiral Clinton en Angleterre, pour échanger les ratifications
    du traité d'alliance.--Déclaration du conseil que la reine
    consent à admettre les explications proposées sur l'article en
    contestation, qui a entraîné la rupture de la négociation de Mr
    Du Croc.


     AU ROY.

Sire, en sa mesmes présence, la Royne d'Angleterre a voulu que son
conseil se soit assemblé avecques Mr Du Croc et avecques moy, pour
traicter, devant elle, de la continuation du voyage du Sr Du Croc en
Escoce, et, après que je luy ay heu dict l'intention de Vostre Majesté
là dessus, sellon le contenu de voz dernières lettres, sans en rien
obmettre, et que Mr Du Croc luy a exibé le propre original de la
segonde instruction que luy avez envoyée, elle a prins le propos, et
l'a continué assez longtemps en termes bien honnorables, qui
monstroient de vous vouloir beaucoup contanter; puys s'est prinse à
lyre, tout hault, la dicte instruction, despuis le commancement
jusques à la fin, et l'interpréter en angloys à ceulx des siens qui
n'entendoient bien le françoys, avec beaucoup de sa satisfaction de
tous les articles d'icelle, sinon du cinquiesme, lequel porte
d'exorter les Escouçoys que, pendant qu'il plaist à Dieu que leur
Royne soit absente, ilz vueillent recognoistre son filz comme leur
Prince naturel, et plus prochain hérytier de leur royaulme; car a
semblé à la dicte Dame et à son dict conseil que cella, en parolles et
en substance, répugnoit bien fort à leur intention et desir,
interprétans que c'estoit aultant comme déclarer la mère Royne et le
filz seulement Prince et segonde personne; lequel néantmoins se
trouvoit estre maintenant la première, et estre roy juré et
entièrement estably par les Estats; nous affermant la dicte Dame que,
par les dernyères nouvelles qu'elle avoit d'Escoce, ceulx de
Lillebourg luy avoient offert, et elle en avoit leurs lettres en ses
meins, de recognoistre à roy le dict Prince, et se soubsmettre à son
authorité et à celle de son régent, en ce qu'il leur fût donné bonne
seureté de leurz biens, personnes, dignités et charges, et de lever
toutes les forfaicteures qui pourroient avoyr esté décrétées contre
eulx, despuis les troubles encommencées; dont elle n'attandoit plus
qu'une responce de ceulx d'Esterling là dessus, pour achever
entièrement leur accord; lequel viendroit, possible, à se retarder ou
s'interrompre du tout, si le dict Sr Du Croc leur apportoit une telle
exortation, comme Vostre Majesté la leur mandoit.

Je luy ay répliqué qu'il n'estoit, à présent, question du tiltre de la
couronne d'Escoce, ny de l'adjuger à la mère ou au filz, car, aussy
bien, n'en estiés vous les juges, mais seulement de unyr et mettre en
paix, les Escoçoys, et que Vostre Majesté convenoit avec elle que
toutz se sousmissent a l'obéyssance du filz, lequel vous appelliés
_Prince_ et elle l'appelloit _Roy_; ce qui ne debvoit empescher
l'accord, ny tenir plus longtemps le voyage du dict Sr Du Croc en
suspens.

Elle s'est mise là dessus à deviser assez longuement avec les siens en
son langage, et puis, nous a dict que la responce de ceulx d'Esterling
ne pouvoit tarder que ung jour ou deux, pendant lesquelz elle feroit
mieulx considérer la teneur de la dicte instruction, laquelle elle
nous prioit de la luy laysser, et, après, elle résouldroit le dict Sr
Du Croc de ce qu'elle auroit advisé de son dict voyage.

Au bout des deux jours, la responce, qu'elle attandoit d'Escoce, luy
est arrivée, sur laquelle ne s'estant la dicte Dame, ny ceulx de son
conseil, de rien modérés davantaige, ilz nous ont envoyé, par le Sr de
Quillegrey, ung escript, lequel altère du tout l'article dont est
question. Dont, après que Mr Du Croc et moy y avons heu longuement
pensé, il est allé trouver iceulx du conseil pour leur remonstrer que
nous ne pouvions tant dispenser sur une instruction, qui estoit signée
de la mein de Vostre Majesté, que de l'ozer changer en ses parolles,
ny en sa substance; et néanmoins que, pour satisfaire à leur
Mestresse, puisque tout le reste de la dicte instruction luy plaisoit,
sinon que ce seul article, qu'il mettroit icelluy, quand il seroit en
Escoce, du tout en suspens, sans en parler nullement, ou bien en
parleroit en façon qu'il ne contreviendroit, peu ny prou, à
l'intention de la dicte Dame, jusques à ce qu'il heult aultre
mandement de Vostre Majesté; et de ce leur a esté baillé les
expédiantz par escript, avec offre de les leur signer de la mein de
nous deux. Mais, Sire, ilz sont demeurez en leur premier propos, sans
en vouloir rien rabatre, alléguant les raysons que Mr Du Croc vous
escript, lesquelles ne monstrent sinon qu'ayantz gaigné plusieurs
advantages en cest affère, à vous faire quicter l'honneste poursuyte
de la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, et faict retarder
vostre secours à ceulx qui vivent soubz vostre protection en ce païs
là, qui sont desjà réduictz à toute extrémité, ilz ne se contantent
pas, si encores ilz ne vous font passer oultre à vous déclarer contre
elle et contre eulx, pour establir le party que dépend d'eux, affin
que la ruyne de l'ancienne alliance, que vous avez avec les Escouçoys,
soit procurée par vostre mesmes pourchas, avec l'intérest de vostre
réputation. Et ne cessent cependant de solliciter icy, par toutes les
persuasions, artiffices et menées, qu'ilz peulvent, la dicte Royne
d'Escoce, et pareillement les Escouçoys de son party à Lillebourg,
ausquelles font encores de grandes promesses, qu'elle et eulx se
veuillent du tout commettre à la foy de la dicte Royne d'Angleterre.

Dont nous sommes gracieusement excusés que ne pouvions faire ce dont
ilz nous requéroient par faulte de pouvoir; mais, puisque la première,
ny la segonde instruction, que Vostre Majesté avoit dépeschées au dict
Sr Du Croc, par l'advis et consens de leurs ambassadeurs, ne leur
sembloient bonnes, qu'il estoit expédiant que luy mesmes vous allât
compter à quoy il tenoit, affin que, les difficultés ostées, vous luy
en peussiés bailler une troysiesme qui les contentât. Et avons faict
semblant de demander son congé et passeport, affin de les y faire
penser. Néantmoins, Sire, encores qu'ilz le luy octroient, je
trouveray moyen, qui sera honneste et de fondement, pour le retenir
icy jusques à ce qu'ayons aultres nouvelles de Vostre Majesté.

Or, Sire, nonobstant ceste contention, la dicte Dame n'a layssé de
traicter bien fort privéement avecques moy d'aulcuns aultres gracieulx
propos, et m'a parlé de la dicte que Vostre Majesté avoit parachevée
jusques au vingt jours completz; de quoy elle estoit merveilleusement
bien ayse, car s'assuroit que, tout cest esté, vous en auriés la
disposition beaucoup meilleure; de laquelle elle estoit aussy
soigneuse que de la sienne propre. Sur quoy je n'ay obmis de luy dire,
Sire, que vous m'aviez aussy escript que j'avoys bien faict de vous
mander tout ensemble la guérison avec la maladye qu'elle avoit heue,
car aultrement je vous heusse layssé en grand peyne; qui aviez loué
Dieu, de bon cueur, de quoy elle s'estoit si promptement relevé de
l'extrême et douloureux mal qui luy avoit ainsy pressé le cueur; et
que Voz Majestez Très Chrestiennes, et tous ceulx de vostre couronne,
vous en estiés resjouys comme de vostre mesmes bon portement. De quoy
la dicte Dame a monstré recepvoir ung singullier plésir, et, avec ung
très grand mercys, m'a respondu que vous tous aviez occasion de
desirer qu'elle vesquît, car juroit que n'aviez aulcun, de tous les
princes de votre allience, qui vous voulût tant de bien, ny qui vous
aymât et honnorât tant qu'elle faysoit; et que non tant pour vous voyr
roy de France, que parce que la France avoit un si vertueux roy, elle
se vouloyt conféder avecques vous.

Je luy ay infinyement gratiffié ses parolles et démonstrations, comme
très honnestes et pleynes de grand vertu; et ay suyvy à luy dire que
j'estimois que le traicté estoit desjà tout conclud et signé, et que
bientost Vostre Majesté s'approcheroit ez environs de Paris, en
intention d'y voyr de bon oielh et d'y bien recepvoir Mr le comte de
Lestre, ainsy comme vous faysiés tenir prest Mr de Montmorency pour
passer par deçà. Elle m'a dit qu'elle feroit voyr à Mr de Montmorency
combien elle estimoit ung tel vostre ambassadeur, et en quel compte
elle auroit toute sa légation, et qu'elle faysoit préparer monsieur
l'admiral Clynton pour passer en France, comme celluy par qui elle
vous pouvoit mieulx notiffier ses intentions, et comprendre, puis
après, mieulx les vostres, à son retour, que par nul des seigneurs de
sa court, n'ayant esprouvé de nul aultre, despuis qu'elle estoit
Royne, plus de fidélité que de luy, et de madame l'amirale sa femme,
et qu'aussy il avoit esté toutjour le moins impérial d'Angleterre; et
que, pour la correspondance de Mr de Montmorency, elle vous vouldroit
très volontiers envoyer ung sien propre frère, si elle l'avoit, aussy
bien que le dict sieur admiral. Dont vous supplioit qu'en ce temps,
qui luy estoit plein de grandes souspeçons, et encores plus plein de
très grandz affères, Vostre Majesté ne voulût que le comte de Lestre
et milord de Burgley s'absantassent; et mesmes que, sans eulx, elle se
trouveroit bien empeschée comme bien recepvoir Mr de Montmorency, de
tant que les principaulx seigneurs qui souloient estre en sa court,
estoient à présent ou mortz, ou fuytifz, ou en prison, et que ces deux
seroient encores plus utilles, icy, en la négociation d'entre elle et
Mr de Montmorency, que si l'ung ou l'aultre estoient allés par dellà.
Sur ce, etc.

     Ce XXIe jour d'apvril 1572.


   Ainsy que je fermois ce pacquet, les seigneurs de ce conseil,
   ayant veu que nous demandions le congé de Mr Du Croc, m'ont
   envoyé dire, par Mr de Quillegreu, qu'ilz avoient faict entendre
   à leur Mestresse toutes noz offres; et que d'icelle dernière, que
   leur avions mandée de parolle, si nous la voulions ung peu mieulx
   exprimer par escript, et la signer de noz meins, elle s'en
   contenteroit, et bailleroit promptement son adjoint au dict Sr Du
   Croc pour aller, tous deux ensemble, en Escoce. Sur quoy, Sire,
   nous yrons demein traicter avec la dicte Dame, ou avec ceulx de
   son conseil, et ferons tout ce qu'il nous sera possible pour
   advancer le voyage du dict Sr Du Croc, qui, de plus en plus, se
   monstre estre bien fort nécessaire, et, si nous nous pouvons
   accorder, il passera oultre; mais ne retarderés pour cella, Sire,
   s'il vous plaist, de nous mander promptement vostre intention et
   volonté.



CCXLVIIIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Affaires d'Écosse.--Discussion dans le conseil de la clause
    contestée.--Consentement d'Élisabeth au voyage de Mr Du Croc en
    Écosse.--Ordre de la Jarretière donné à Mr de
    Montmorenci.--Confiance que montrent les Anglais dans
    l'alliance de France.--Négociation des Pays-Bas.--Nouvelles de
    Flandre.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du
    mariage du duc d'Alençon.


     AU ROY.

Sire, affin que, sur l'empeschement que la Royne d'Angleterre faisoit
au voyage de Mr Du Croc, elle ne se trouvât conveincue de maulvayse
foy par les honnestes offres que nous luy faysions, ceulx de son
conseil ont faict venir le Sr de Quillegreu devers nous pour mieulx
comprendre quelles estoient noz offres; auquel nous les avons, de
rechef, récitées, telles que, par ma dernière dépesche, je les ay
mandées à Vostre Majesté. Et il leur a raporté la dernyère des quatre,
et mesmes la leur a baillé par escript, en anglois, ung peu en aultre
sens que nous ne la luy avions dicte, mais en si bonne sorte,
néantmoins, que, joinct les aultres dilligences que nous avons mises
d'ailleurs en cest endroict, les dicts du conseil ont desiré que nous
la leur envoyssions par ung aultre escript, en françoys, aux propres
termes que nous l'entendions; et que, puis après, Mr Du Croc et moy
en pourrions venir traicter avec eulx, quand il nous playroit. Dont
nous sommes assemblés, sept de leur conseil et nous deux, jeudy
dernier, à Grenvich où ilz nous ont, de rechef, sommairement remonstré
les difficultés qu'ilz trouvoient en l'instruction que Vostre Majesté
nous avoit envoyée; et que, néantmoins, nous y satisfaysions beaucoup
par la première et dernière de nos dictes offres, et que, si nous
pouvions encores leur lever ung scrupulle qui leur restoit sur la
dernyère des dictes offres, ilz estimoient que leur Mestresse s'en
pourroit contanter: c'est, Sire, que, là où nous promettions que Mr Du
Croc n'yroit ny dyroit rien au contrayre de leur escript, attandant
aultre commandement de Vostre Majesté, ilz nous prioyent leur déclarer
si nous prétandions que vous luy deussiez mander, ou bien luy heussiez
desjà donné en mandement, à part, quelque chose qui fût contre ce
qu'ilz nous avoient signiffié de leur intention; car, en ce cas, ilz
réputeroient son voyage estre du tout inutille.

Nous leur avons respondu que le dict Sr Du Croc n'avoit charge ny
instruction quelconque, que celle qui leur avoit esté monstrée, de
laquelle nous ne pensions qu'il nous peust estre loysible d'y rien
innover, ou d'en rien obmettre de nous mesmes, sinon attandant aultre
commandement de Vostre Majesté; et que nous ne pouvions limyter, ny
encores sçavoir que ce seroit: seulement les priyons de réserver
entièrement cella à vostre disposition, car se pouvoient souvenir que,
par le général traicté, il se debvoit conclure ung article de ce
faict, et nous leur promections bien que Vostre Majesté l'observeroit
fort droictement de sa part.

Sur cella le comte de Sussex et milord de Burgley, par l'ordonnance
des aultres, sont allés conférer avec leur dicte Mestresse, et,
bientost après, sont revenus nous dire que, sur la confiance qu'elle
avoit en vostre amityé, et s'assurant de la parolle que nous luy
donnions, elle estoit contante que le dict Sr Du Croc passât. Dont la
sommes incontinent allez trouver en sa chambre; et elle nous a
confirmé que, pour vous complayre, Sire, et ne faire préjudice au
traicté, ny donner à penser au monde qu'elle heût maulvayse
intelligence avecques vous, elle vouloit, de bon cueur, que Mr Du Croc
continuât son voyage en Escoce, ayant desjà révoqué ses ambassadeurs
qu'elle avoit par dellà, et qu'il trouveroit son adjoinct à Barvick,
ou par les chemins. Et, avec plusieurs aultres bonnes parolles et
beaucoup de faveur, elle l'a incontinent fort gracieusement licencié.

Nous avons estimé, Sire, que vostre intention seroit mieulx suyvie et
vostre service mieulx accomply, et seroit encores mieulx pourveu au
besoing des Escouçoys en ceste sorte, que si nous n'eussions vaincu
ceste leur difficulté; sur laquelle ce sera maintenant à Vous, Sire,
de mander au dict Sr Du Croc, par la voye d'icy, ou bien par celle de
la mer, comme il vous playrra qu'il se comporte par dellà.

Après ce propos, la dicte Dame nous a dict que, le jour de St George,
Mr de Montmorency avoit esté esleu chevalier de son ordre de la
Jarretière, et ce en considération que Vostre Majesté le tenoit pour
ung fort fidelle et inthime serviteur, et qu'il s'estoit toutjour
porté entier et loyal en toutz voz affères, sans feinte ny
dissimulation aulcune, despuis que vous estes venu à la couronne; et
qu'est tant la place de feu monsieur le connestable au dict ordre
vacante, elle avoit trouvé, par l'advis de ses confrères et
compagnons, qu'on ne la pourroit plus dignement remplir que de
l'élection de son filz, qui encores vous pourroit accompaigner
quelquefoys à la cellébration du dict ordre en France, si, d'avanture,
il vous playsoit qu'il fît tant d'honneur au dict ordre, et s'il luy
playsoit à luy de l'accepter.

J'ay baysé les meins à la dicte Dame pour une tant singullière
signiffication, qu'elle vous faysoit, de sa bonne volonté et de son
inclination à la France; et luy ay dict que Vostre Majesté luy en
sçauroyt ung grand gré, et que les vertus et bonnes qualités de Mr de
Montmorency se trouveroient dignes de ceste sienne faveur; l'assurant
que je ne fauldroys de vous en faire ung article, à part, par ma
première dépesche. Elle s'attand résoluement que ce sera luy qui
viendra par deçà, et a faict différer de bailler l'ordre à deux
aultres seigneurs de ce royaulme qui ont esté esleus, affin qu'ilz le
puissent prendre en solennité avecques luy à Vuindesore, quand il sera
icy; et Mr le comte de Lestre luy faict préparer sa mayson en ceste
ville, pour l'y loger; continuant monsieur l'amiral Clinton de
s'apprester, et desjà quatre milords ont esté commandés de se mettre
en poinct pour l'accompaigner, ensemble force aultres gentilshommes.
J'entendz que le comte de Lestre sera faict grand maystre, ayant
refuzé d'estre grand trésorier, qui est encores ung plus grand estat,
mais, parce qu'il y fault des lettres et du sçavoyr pour l'exercer,
l'office est réservé à milord de Burgley, lequel, à ceste cause, a
esté aussy esleu de l'ordre. Et dict on que le comte de Sussex sera
faict privé scel, et que Me Smith aura en seul la charge de secrettère
d'estat, et sera chancellier du dict ordre d'Angleterre.

Il semble, Sire, que, peu à peu, la dicte Dame et ceux de son dict
conseil se layssent conduyre à prendre la confience qu'ilz doibvent de
Vostre Majesté; et me griefve seulement qu'ilz se préparent, à ce
prochein parlement, de faire quelque préjudice à la Royne d'Escoce; ce
qui ne peut bien sonner pour Vostre Majesté, ny bien convenir à la
conclusion du traicté.

Au surplus, le Sr de Sueneguen, qui estoit encores icy de la part du
duc d'Alve pour le Roy d'Espagne, a heu son congé, et doibt partyr
bientost pour se retirer, si, d'avanture, les choses ne changent,
layssant les affères du commerce et de l'entrecours fort décousus;
mais j'estime que le faict des deniers et des laynes s'accomodera avec
les particuliers, car desjà les conventions en sont quasy faictes.
J'entendz qu'il s'est embarqué, au port d'Arvich, en Norfolc, envyron
mille wuallons bien armés, pour aller trouver le comte de La Marque à
la Brille; et a l'on mis en dellibération, en ce conseil, comme l'on
auroit à se comporter avec ceulx de Flexingues. Sur ce, etc.

     Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, ayant sondé les deux conseillers de ceste princesse sur la
volonté qu'elle peut avoyr au propos de Monseigneur le Duc, l'ung et
l'aultre m'ont assez donné entendre qu'elle s'attand bien que Mr de
Montmorency luy en parlera, mais qu'elle ne veult cependant qu'on
cognoisse rien de son intention, ny qu'on sçache quelles auront à
estre ses responces, jusques à ce qu'il soit icy; et qu'encores lors
elle yra si retenue que l'affayre sera bien advancé, premier qu'elle
en vueille donner une seule bonne parolle. Et m'a dict Mr le comte de
Lestre que si, d'avanture, le dict affère avoit d'aller en avant,
qu'il le faudroit conduyre par moyens les plus destornés et les plus
éloignés de la conjecture des hommes, que fère se pourroit; et milord
de Burgley m'a assuré que la dicte Dame commançoit d'en ouyr plus
volontiers parler qu'elle ne souloit, et que, de sa part, il desiroit
de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible.

Mr de Quillegreu, lequel y est infinyement bien affectionné, m'est
venu compter les bons offices qu'il y a desjà faictz, et la dilligence
qu'il y a mise, tant envers la dicte Dame que envers ses conseillers;
et que, néantmoins, il n'avoit peu encores tirer une bonne parolle
d'elle, ny aulcung indice d'eulx, par où il vous vueille faire
prendre, ny aussy vous en vouloir faire perdre l'espérance; bien luy
sembloit que ceulx, qui estoient le plus près d'elle, avoient opinyon
qu'ayant fally ceste foys au party de Monseigneur, si, d'avanture, une
nouvelle peur de sa vye ou de perdre son estat ne la contreignoient,
elle ne se maryeroit jamais; et de cella elle pensoit s'en esclarcyr à
ce prochein parlement, sellon les instances que les siens luy
fairoient, ou de leur désigner ung successeur, ou de prendre ung mary;
et que, de deux choses estoit le dict de Quillegreu bien assuré,
l'une, que nul aultre prince y estoit maintenant en termes, et
l'aultre, que la dicte Dame vouloit et avoit grand plésir d'estre
recherchée. Et a adjouxté, ce qui m'a esté aussy d'ailleurs confirmé,
qu'elle, despuys sa dernière maladye, faisoit prendre meilleure
espérance au comte de Lestre que, six ans auparavant, elle ne luy en
avoit donné; et néantmoins il monstre, de son costé, qu'il ne s'y
attand, et qu'il ne cognoit aulcune bonne seureté pour luy en ce
royaulme, et qu'il cerche infinyement l'apuy et refuge de Voz
Majestez. Il répute l'admiral Clinton son grand et expécial amy,
lequel est aussy tenu, et pareillement madame l'admiralle sa femme,
pour bien fort inthimes de la Royne, leur Mestresse. Et semble qu'elle
faict aller mestre Milmor, qui sert en sa chambre privée, accompaigner
le dict sieur admiral en France, affin qu'il luy rapporte mieulx au
vray ce dont elle desire estre informée, de dellà, de toutes les
circonstances qui peulvent apartenir au propos de Mon dict Seigneur le
Duc. Sur ce, etc.

     Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.



CCXLIXe DÉPESCHE

--du IIIIe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Départ de Mr Du Croc pour l'Écosse.--Nouvelle rupture de la
    négociation des Pays-Bas.--Détails sur la négociation tentée en
    Écosse par les Anglais.--Conclusion du traité
    d'alliance.--Réjouissances faites à Londres.


     AU ROY.

Sire, en ung mesmes temps sont partys d'icy le Sr de Sueneguen et Mr
Du Croc, l'ung pour se retirer en Flandres, et l'aultre pour continuer
son voyage en Escoce, qui n'a esté sans que aulcuns ayent assez
ouvertement faict leur effort pour changer cet ordre, à ce que le
flamment demeurât et que le françoys fût envoyé prendre son chemin par
ailleurs; mais enfin, grâces à Dieu, j'ay obtenu ce qui concernoit
Vostre Majesté, en cédant ung peu à l'opinyon de ceste princesse.

Et voycy comme est advenu au dict Sr de Sueneguen qu'ayant baillé
troys articles par escript à la dicte Dame: l'ung, de chasser à bon
escient les pirates, affin de faire cesser les désordres de la mer;
l'aultre, de vouloir bien recepvoir les navyres et marchandises des
subjectz du Roy, son Mestre, ez portz d'Angleterre, et les y laysser
entrer et sortyr librement, sans leur y mettre nul arrest, offrant le
semblable pour les navyres et marchandyses des Angloys en Hespagne et
Flandres; et le troysiesme, de remettre le commerce entre leurs pays
et subjectz, avec la continuation de l'entrecours, ainsy qu'il estoit
auparavant; et a adjouxté qu'il pleût à la dicte Dame de dire
ouvertement _ouy_ ou _non_ sur ce dessus:--Elle luy a faict respondre
qu'elle avoit pourveu en si bonne sorte à déchasser les pirates, et
faire qu'ilz n'eussent aulcune retraicte ny support en ce royaulme,
que c'estoit maintenant à son dict Maistre de les poursuyvre ailleurs,
si bon luy sembloit, pour assurer la navigation de ses subjectz;
qu'elle étoit contente que, pour deux mois, ses ports fussent libres à
iceulx subjectz, en accordant par luy une semblable liberté de ses
portz aux Angloys, et que, ce pendant, ambassadeurs pourroyent estre
mutuellement envoyés, de l'ung à l'aultre prince, pour vuyder leurz
différendz; que, touchant l'entrecours, il seroit lors advisé comme le
continuer, sellon qu'elle le vouloit de bon cueur, et n'avoit jamais
donné occasion de l'interrompre.--Sur lesquelles responces ayant
icelluy de Sueneguen demandé à parler à la dicte Dame, elle a faict
semblant de n'avoir trouvé bon qu'il l'eût ainsy sommée de dire _ouy_
ou _non_; et comme si en cella il n'eust assez révéremment uzé en son
endroict, elle s'est une foys excusée de ne le vouloir plus admettre
en sa présence, mais enfin elle l'y a admis. Et il luy a remonstré que
c'estoit bien peu que de deux moys de surcéance, qu'elle luy
accordoit, et que n'ayant charge de les accepter, il l'yroit rapporter
au duc d'Alve avec les aultres bonnes responces qu'elle luy avoit
faictes, si elle trouvoit bon qu'il l'allât retrouver. Et ne luy en
ayant la dicte Dame refuzé le congé, il est incontinent party.

Au regard de Mr Du Croc, je confesse qu'il y a heu encores de la
difficulté, car, sur le poinct qu'on nous debvoit dellivrer son
passeport, la dicte Dame nous a mandé que les Srs Drury et Randol luy
avoient escript, en grand haste, que ceulx de Lillebourg estoient
prestz d'accorder aux articles qu'ilz leur avoient proposez, et ne
contredisoient guyères plus à chose qui fût de la vraye substance
d'iceulx, restant toute la difficulté sur la forme de l'assurance,
dont desiroit que son chancellier et milord de Burgley et le ser Raf
Sadeller en devisassent aveques nous, premier que passer oultre. Ce
qui, à la vérité, nous a faict doubter de quelque changement; mays,
après les avoir paciemment escoutez sur la comprobation des dicts
articles, sans que nous leur y ayons voulu guyères contredire, ny
aussi les aprouver, nous en avons seulement demandé l'extrêt, avec le
sommayre de l'intention de leur Mestresse là dessus, pour le vous
envoyer; et avons continué de demander le passeport de Mr Du Croc.
Dont ayant obtenu l'ung et l'aultre, le dict Sr Du Croc s'est desjà
acheminé, et je vous envoye maintenant icelluy extrêt, sur lequel j'ay
bien comprins, Sire, par le dire de ceulx cy, qu'il reste encores
beaucoup de différend au segond article, en ce que ceulx du Petit Lith
prétandent l'authorité du régent debvoir estre absolue, sans aulcune
limytation; pareillement sur le quatriesme et cinquiesme, qu'ilz
disent que, non seulement ceulx de Lillebourg, qui sont adversayres,
mais ceulx aussy qui se sont portés neutres, doibvent venir demander
rémission, ainsy qu'ont faict desjà les comtes d'Arguil, de Cassels et
aultres; et elle leur sera concédée, sans que leur cas passe soubz une
simple oblivion; aussy, sur le sixiesme et huictiesme articles,
touchant la forme du conseil, que ceulx de Lillebourg requièrent que
le nombre y soit mis égal des deux partys, et chacun remis en la place
et reng qu'il y tenoit, quand la Royne sortit de Loclevin; à quoy
ceulx du Petit Lith contredisent, voulans que cella soit layssé à la
disposition du régent; mais, plus que tout, sur le deuxiesme et
troisiesme articles, car le capitaine Granges offre bien de tenir le
chasteau de Lillebourg pour le jeune Roy, si l'accord succède, mais
non que la charge luy en doibve estre ostée. Et Mr Du Croc et moy
avons arresté, suyvant les précédentes lettres et instructions de
Vostre Majesté, qu'il procurera, devant toutes choses, que
l'abstinence d'armes soit prinse, et que l'accord soit différé jusques
à tant qu'il vous ayt informé du tout; et qu'en tout évènement il
donra ordre, aultant qu'il luy sera possible, ès dicts articles
contencieux, et encores au premier et segond, qu'ilz soient conceus et
couchés, le plus sellon vostre intention et sellon la réputation de
vostre couronne que faire se pourra.

Il semble que les principaulx seigneurs du royaulme inclinent assez à
la paix, mais que les petitz, et mesmement les soldatz, ne la veulent
pas, et qu'ils ont failly à tuer les dicts Drury et Randol, parce
qu'ilz la sollicitoient instamment; et que le capitaine Granges a heu
grand différend avec milord de Sethon, jusques avoyr faict courir et
bruller les terres l'ung de l'aultre, parce qu'il le pressoit de
vouloir recepvoir guarnison d'Espaignolz dans Lillebourg. J'espère
que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà y ramandera beaucoup les choses.

Cepandant, Sire, la desirée nouvelle de la conclusion du traicté[24]
est arrivée en ceste court, le XXVIIIe du passé, avec très grande
satisfaction de ceste princesse et des siens, qui m'en ont faict une
fort expresse conjouyssance, le premier jour de may, que j'ay esté
convié d'aller voyr ung bel essay d'armes, qui s'est faict devant elle
à Grenvich; et m'a dict que les lettres, que ses ambassadeurs luy
avoient escriptes du dict traicté, l'avoient engardée de regarder
dedans, parce qu'elles luy faysoient si clèrement voyr dedans la bonne
volonté et intention de Vostre Majesté, qu'elle n'en desiroit plus
grande obligation ny promesse par escript; et, puisque Dieu l'avoit
rendue si heureuse que d'avoir raporté son règne à celluy d'ung si
grand et si vertueux roy, et plein de tant de certitude et de vérité,
comme est Vostre Majesté, qu'elle vous demeureroit, toute sa vye, très
estroictement confédérée, et vous rendroit ses successeurs après elle,
si elle pouvoit, et son royaulme, de mesmes confédérés. Elle m'a
continué le desir qu'elle avoit de la venue de Mr de Montmorency, et
qu'elle faysoit apprester en dilligence monsieur son admiral, pour
vous aller trouver, et feroit que ses navyres, qui l'iroient passer,
atandroient en la rade de dellà Mr de Montmorency pour le porter en ce
royaulme. Dont sera bon, Sire, qu'il se prévaille de ceste commodicté,
et que, par le premier, il vous playse me mander quand, et comment, il
vous plait que ce soit, car je mettray peyne qu'on y corresponde
entièrement de ce costé. Sur ce, etc.

     Ce IVe jour de may 1572.

  [24] Traité du 22 avril 1572. Voyez DU MONT, _Corps
  Diplomatique_, t. v, part. 1.


     A LA ROYNE.

Madame, il semble qu'on avoit préparé ung triomfe à Grenvich, le
premier jour de may, tout exprès pour y solenniser la nouvelle de la
conclusion du traicté, comme si ceste princesse et les siens vouloient
monstrer qu'ilz ont, par ceste confédération, trouvé le propre repos
et seureté qu'ilz cerchoient en leurs affères. Il s'est présenté, le
dict jour, troys mille soldatz, dont les deux mille estoient
corselletz et les mille arquebuziers, en fort bon équipage, et
beaucoup de la jeunesse de la court dedans le parc du dict Grenvich,
en une campagne raze, au pied d'une mothe, où la troupe s'estant
séparée en deux, avec six pièces de campagnes, de chacun costé, il a
esté ataché une fort brave escarmouche par les harquebuziers, qui a
duré fort longtemps; et puis les deux bataillons sont venus jusques à
donner furieusement l'ung dans l'aultre, faisantz cependant les
arquebusiers et l'artillerie si grande dilligence de tirer, qu'il n'a
esté rien obmis de ce qui se peut représanter en une journée et en ung
faict d'armes, et le tout fort bien conduict par aulcuns capitaines
qui sont en bonne estime par deçà.

Et sur la fin, milord de Burgley s'est approché là où la Royne, sa
Mestresse, estoit et, en s'adressant à moy qui estois auprès d'elle,
m'a dict, tout hault, que de l'acquest que j'avoys faict des forces de
ce royaulme à Voz Majestez Très Chrestiennes par le traicté de la
ligue, je pouvois voyr quel en estoit l'eschantillon. A quoy la dicte
Dame a adjouxté que Dieu avoit donné de si bonnes forces à ceste
couronne que, si elles n'estoient pour faire peur à ses voysins,
qu'elles estoient aulmoins pour se garder d'en avoyr d'eux, et que
toutes estoient au service de Voz Majestez; et n'y avoit nul homme de
bien en son royaulme qu'elle ne désadvouât, s'il ne se monstroit
dorsenavant très dévot et fort affectionné à vostre grandeur.

Je n'ay obmis aulcune bonne parolle, dont je me soys peu adviser pour
luy gratiffier les siennes bonnes, que je ne la luy aye dicte; mais,
parce que cella seroit long, je me déporteray d'en toucher rien icy,
seulement je adjouxteray qu'il me semble que la dicte Dame se
confirme, de jour en jour, davantaige en vostre amityé, et que je fay
tout ce que je puis pour l'y entretenir.

Le comte de Lestre et milord de Burgley cellèbrent en plusieurs bonnes
sortes ceste confédération, et monstrent qu'il en procèdera de grandes
utilités en général; et, quand au particullier, ilz diffèrent de m'en
vouloir parler, jusques à la venue de Mr de Montmorency; auquel le
dict sieur comte a fort magniffiquement faict préparer sa mayson de
ceste ville pour l'y loger, et pour y loger Mr de Foix; et dict que
n'ayant, ceste foix, peu obtenir le congé d'aller devers Voz Majestez,
qu'il espère, en toutes sortes, de l'impétrer, quand la Royne, vostre
belle fille, sera accouchée; et qu'il ne veult, tout le reste de sa
vye, travailler en aultre chose que d'entretenir, en tout ce qu'il
pourra, la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, en parfaicte amityé et
intelligence avec Voz Majestez et la France. Sur ce, etc.

     Ce IVe jour de may 1572.



CCLe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

  Réception du treité.--Audience.--_Lettre secrète à la
    reine-mère_. Négociation du mariage du duc
    d'Alençon.--_Mémoire_. Détails de l'audience.--Remise du traité
    à la reine.--Discussion sur l'un des articles concernant
    l'Écosse.--Insistance de l'ambassadeur pour que Leicester soit
    envoyé en France.--Excuse donnée par la reine.--Bon accueil
    réservé à Mr de Montmorenci.--Avis donné par l'ambassadeur, au
    nom du roi, des projets du roi d'Espagne contre
    l'Angleterre.--Confidences d'Élisabeth à ce sujet.--Nouvelles
    d'Écosse.


     AU ROY.

Sire, estant le Sr Cavalcanty arrivé à Grenvich le quatriesme de ce
moys, il y a séjourné, tout ce jour et le lendemein, pour avoir moyen
de bayser la mein à la Royne d'Angleterre, vers laquelle il m'a assuré
qu'il avoit faict de très bons offices; et ne luy avoit semblé, parmy
les propos qu'il luy avoit tenus, qu'il luy deût tayre le pourtraict:
dont en a depuis uzé comme il a cogneu estre expédiant. Et mon
secrettère est arrivé le mesme jour, avec la coppie du traicté et avec
les lettres et mémoyres, qu'il vous a pleu m'escripre du XIXe, XXe et
XXIIe du passé, sur lesquelles j'ay incontinent envoyé demander
audience; mays, parce que ce a esté sur le poinct que la dicte Dame
vouloit partyr de Grenvich pour venir en ceste ville commancer son
parlement, elle m'a pryé de vouloir avoir ung peu de pacience pour ung
jour ou deux. Et ainsy je n'ay esté jusques à mècredy dernier parler à
elle: qui l'ay trouvée en sa mayson de St Jammes au bout du parc de
Ouestmenster; où, après luy avoyr faict, de la part de Voz Majestez,
et de tous ceulx de vostre couronne la conjouyssance de la conclusion
du traicté; et que je luy ay heu présenté la lettre que Vostre Majesté
luy avoit envoyée, escripte et signée de vostre propre mein, toute
ouverte; et débatu fort amplement le poinct du XXXVIe article du dict
traicté; et puis percisté, aultant qu'il m'a esté possible, qu'elle
vous voulût envoyer Mr le comte de Lestre; je suis venu à luy parler
de l'advis que, par l'aultre dépesche, du XXVe du dict moys, Vostre
Majesté me commandoit de luy dire.

Qui ont esté tous propos, desquelz elle a prins une singullière
satisfaction en elle mesmes, et qui luy ont faict estimer (voyant les
choses procéder à tant de vrays signes de vostre droicte intention
vers elle) qu'elle avoit proprement trouvé le port de seureté et le
vray refuge qu'elle cerchoit en ses affères. Et de tant, Sire, que des
propos que je luy ay tenus, et de ceulx qu'elle m'a respondus, et de
la résolution que j'ay prins avec elle et avec les seigneurs de son
conseil, tant sur ce que dessus que sur le voyage des seigneurs que
Voz Majestez proposent d'envoyer mutuellement l'ung vers l'aultre,
ensemble de toutes aultres nouvelles d'icy, j'en ay baillé ample
instruction au Sr de Vassal, présent pourteur, je vous supplieray très
humblement, Sire, de le vouloir ouyr, et de trouver bon que je
descharge d'aultant la présente. Sur ce, etc.

     Ce XIIIe jour de may 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, par plusieurs et divers moyens j'ay essayé comme je pourrois
tirer du comte de Lestre et de milord de Burgley quelque notice de
l'intention que ceste princesse peut avoyr au mariage de Monseigneur
le Duc, et ilz m'ont assez signiffié qu'ilz y ont, de leur part, une
fort singullière affection; et m'ont encores touché aulcunes
particullarités, semblables à celles que les ambassadeurs vous ont
dictes de dellà, pour me monstrer que la dicte Dame ne le rejette pas,
et que ny elle ny eulx ne veulent qu'on en délaysse le propos, mays
ilz ne s'advancent pour cella d'ung seul mot qui ayt de quoy y fonder
une bonne espérance. Dont, pour les faire eslargir davantaige, je leur
ay dict que je me trouvois en grande perplexité comme vous debvoir
maintenant escripre de ce faict sur la venue de Mr de Montmorency, et
si je persuaderois Voz Majestez, ou bien les dissuaderois, de luy
donner charge d'en parler à la dicte Dame; car ne me sembloit estre de
la dignité d'elle qu'on luy ouvrît ung tel propos, si elle ne l'avoit
agréable, et encores moins de l'honneur du Roy de le luy faire
proposer, s'il en debvoit raporter une maulvaise responce. Dont les
supplioys de me donner advis comme m'y gouverner, sellon que Voz
Majestez m'avoient commandé d'y procéder tousjours, ainsy qu'ilz me le
conseilleroient; ce que je leur ay dict, à part l'ung de l'aultre. Et
tous deux m'ont rendu une mesmes responce: c'est que nul, soubz le
ciel, estoit plus propre que Mr de Montmorency pour bien acheminer ce
propos, et qu'en toutes sortes Voz Majestez Très Chrestiennes luy
debvoient donner charge qu'il en parlât à la dicte Dame, s'il trouvoit
que les choses y fussent bien disposées, en quoy ilz s'exhiberoient
ministres très oportuns premièrement vers elle, pour la persuader de
le bien recepvoir, et puis vers luy, pour l'advertyr en quel temps et
lieu, et par quelz argumentz il debvroit procéder; et que tout ce fait
debvoit estre entièrement remis jusques à sa venue. Dont j'estime,
Madame, qu'il est expédiant de cheminer en cella par les addresses
qu'ilz nous monstrent, et que mon dict sieur de Montmorency, sur ce
qui en a esté desjà pourparlé, et sur l'advancement que la présence du
pourtraict y aura peu adjouxter, y mette non seulement ung bon
fondement, mais qu'il en raporte à Vostre Majesté, quant il s'en
retournera, toute la conclusion de ce qui s'en doibt espérer. Sur ce,
etc.

     Ce XIIIe jour de may 1572.


INSTRUCTION DES CHOSES

   Dont le Sr de Vassal, suyvant la présente dépesche, aura à
   informer Leurs Majestez:

   Que, le VIIIe de ce moys, je suys allé trouver la Royne
   d'Angleterre à St Jemmes, et luy ay dict que le Roy avoit voulu
   donner lieu à ses ambassadeurs de luy pouvoir mander la première
   nouvelle de la conclusion du traicté, avant me commander de luy
   en rien dire; et que j'avoys bien cognu qu'ilz avoient
   honnorablement faict leur debvoir de luy représanter combien
   Leurs Majestez Très Chrestiennes y avoient procédé sincèrement,
   et nettement, et avec abondance d'amytié et de bienveillance vers
   elle;

   Que maintenant j'avoys à luy dire, de la part de Leurs dictes
   Majestez, et de toutz ceulx de leur couronne, qu'ilz se
   conjouyssoient infinyement avec elle de la dicte conclusion du
   traicté, et que le Roy la prioit de croyre qu'il le luy
   confirmoit et le luy ratiffioit de cueur et de vraye affection,
   trop plus que nulle aultre obligation ne le sçauroit porter par
   escript, pour luy demeurer, de toutz ses moyens et forces, à
   jamais bon allié et perpétuel confédéré, comme avec celle de qui
   il honnoroit et révéroit plus la grandeur, et de laquelle il
   prisoit aultant les excellantes qualités que de nulle aultre
   princesse qui fût en tout le monde; et qu'il la prioit de faire
   estat de luy, et de pouvoir dorsenavant jouyr de tout ce qui
   estoit en sa puissance, et de toutes les commodités de son
   royaulme, comme de chose qui estoit en sa disposition; et qu'en
   somme elle estimât, par ceste confédération, d'avoir accreu sa
   grandeur d'aultant que celle du Roy, et de sa couronne, et de
   toute la France, y pouvoient adjouxter;

   Que la dicte Dame, avec ung incroyable plésir, m'avoit respondu
   que son obligation estoit aujourdhuy si grande envers Leurs
   dictes Majestez, que, pour ne leur pouvoir par parolle rendre ung
   seul des infinys mercyementz qu'elle leur en debvoit, qu'elle les
   réservoit tous dans son cueur, pour, en lieu de ce, leur offrir,
   avec effect, son moyen et sa puissance, et tout ce qui dépendoit
   de sa couronne pour les en servir, sans excuse quelconque, toutes
   les foys qu'il leur pléroit le commander; et qu'elle supplioit le
   Roy de croyre que, puisqu'il luy avoit pleu de la prendre en sa
   confédération, qu'elle y persévèreroit à jamais, et ne s'en
   déporteroit pour péril qui peût advenir à sa propre vye, ny à son
   estat, comme celle qui s'estimoit estre confédérée avec le plus
   entier et plus droict, et le plus homme de bien, ainsy l'a elle
   dict, qui soit entre tous les princes qui règnent sur la terre.

   Et luy ayant présenté toute ouverte la lettre que le Roy luy
   envoyoit touchant la cause de la religion, elle l'a lue
   incontinent avec affection, et m'a dict qu'elle cognoissoit très
   bien que le Roy, son bon frère, l'avoit escripte et signée de sa
   mein, et qu'elle satisfaysoit, trop plus que sufisemment, à la
   déclaration de son intention en cest endroict; dont m'en
   bailleroit une semblable de sa mein, en la forme que je la luy
   demandois, affin de l'envoyer à Sa Majesté Très Chrestienne.

   Mais, touchant l'aultre lettre, que je luy ay demandée sur
   l'interprétation du XXXVIe article du traicté, après qu'elle a
   heu, mot à mot, leu le mémoyre en françoys, et la substance de la
   lettre en latin, qui m'en avoient esté mandés, elle a fort
   aygrement débatu l'affayre, jugeant que par là l'on la vouloit
   contreindre de s'adresser à la Royne d'Escoce pour la poursuyte
   des angloys rebelles qui se retireroient en Escoce; et est
   retournée aux mesmes raysons qui m'avoient auparavant esté
   alléguées, car je leur avoys fort débatu et contredict le dict
   article; et enfin m'a dict qu'elle n'entendoit procéder en cest
   endroict, sinon jouxte la teneur des traictés d'entre
   l'Angleterre et l'Escoce, qui ne portoient qu'elle deût adresser
   ses sommations et réquisitions aux particulliers, ains au prince
   du pays, ou à celluy qui exerceroit l'authorité en son nom; et
   que, de donner advertissement au Roy de son entreprinse, premier
   que d'aller poursuyvre par armes ses rebelles, qui se
   retireroient par dellà, qu'elle espéroit bien de le faire
   aulcunement, durant leur bonne confédération, mais de s'y obliger
   par lettre ny promesse, qu'elle ne le pouvoit ny debvoit faire.
   Ce que ayant, au partir de la dicte Dame, débatu encores plus
   amplement avec sept des seigneurs de son conseil, j'ay enfin
   obtenu qu'il me sera baillé l'extrêt de l'article, d'entre
   l'Angleterre et l'Escoce, qui concerne ce faict, affin de
   l'envoyer au Roy pour voyr s'il le contantera; et que si, après,
   il y reste quelque difficulté, qu'elle sera vuydée à la venue de
   messieurs les depputés du Roy. Et semble bien que, de tant que
   l'article du nouveau traicté se réfère à debvoir procéder en
   cecy, sellon les anciens traictés d'entre les deux royaulmes,
   qu'on n'accordera jamais qu'il en soit rien changé; et les
   Escouçoys mesmes, quand l'on l'auroit bien advisé aultrement, ne
   le vouldroient consentyr.

   Après ce dessus, j'ay dict à la dicte Dame que ce, où je me
   trouvois le plus empesché, de toute la dépesche que j'avois
   dernièrement reçue de France, estoit la persévérance en quoy je
   voyois que le Roy continuoit de la pryer qu'elle luy voulût
   envoyer Mr le comte de Lestre; et qu'il monstroit bien qu'il
   demeuroit en suspens de beaucoup de choses d'entre Leurs deux
   Majestez, et non si bien édiffié de plusieurs aultres comme il
   espéroit de l'estre par le dict sieur comte, mieulx que par nul
   aultre, si elle trouvoit bon qu'il l'allât trouver; et que je ne
   luy pouvois dire, de ce que le Roy m'en escripvoit, sinon qu'il
   s'attandoit de le voyr, et de l'honnorer, et bien traicter, pour
   l'amour d'elle, et de luy signiffier par luy quel il aura à estre
   et tous ceulx de sa couronne, toute leur vye, vers la dicte Dame,
   et comprendre aussi de luy quelle ilz la trouveront debvoir estre
   vers eulx; qu'elle m'avoit bien dict plusieurs occasions et
   plusieurs légytimes excuses là dessus, pour les mander au Roy, ce
   que j'avoys fort fidellement faict, mais aussy me luy avoit elle
   faict escripre que, s'il ne se pouvoit contanter sinon que le
   dict sieur comte fît le voyage, qu'elle l'en satisferoit; et de
   tant qu'il y percistoit, et s'aprochoit vers Paris, affin que le
   dict voyage fût tant plus court, qui ne seroit que de vingt ou de
   XXV jours, au plus long, que je la suppliois de vouloir donner
   congé au dict sieur comte de le faire.

   La dicte Dame soubdein m'a respondu qu'elle ne pouvoit sinon
   avoyr une fort grande obligation au Roy pour ce sien bon desir,
   lequel elle voyoit bien que tendoit du tout à vouloir establir
   une très ferme et mutuelle confience entre eulx, mais le
   supplioit très affectueusement qu'il se voulût contanter que
   cella se fît ceste foys, pour le costé d'elle, par monsieur son
   amiral, lequel ayant esté faict comte de Lincoln estoit, à ceste
   heure, le premier homme de son royaulme, et tant bien affectionné
   à la confédération d'entre ces deux couronnes, et encores si bien
   informé des plus privées intentions qu'elle heût en son cueur,
   que le comte de Lestre ne sçauroit estre plus propre à ceste
   charge que luy, qui, d'abondant, avoit desjà tant advancé son
   apprest et s'estoit mis en telle despence qu'on luy feroit grand
   tort de révoquer sa commission; et que le comte de Lestre et
   milord de Burgley luy faysoient infinyement besoing pour ce
   parlement qui debvoit commancer le lendemein; et aussy, qu'estant
   icy Mr de Montmorency, lequel elle attandoit en grande dévotion,
   c'estoient ces deux là qui avoient à la conseiller de toutes les
   choses dont elle auroit à luy satisfaire; et que le Roy, encor
   que Mr de Montmorency fût absent, ne se trouveroit despourveu de
   bon conseil à l'arrivée de son dict amiral, ayant toutjour la
   Royne, sa mère, et Monsieur, et plusieurs aultres fort expéciaux
   conseillers près de luy.

   Et sur toutes mes réplicques, qui n'ont esté petites, elle m'a
   toutjour si fermement oposé le besoing qu'elle avoit de ses dicts
   deux conseillers pour ses présens affayres, que je n'ay peu rien
   gaigner. Et, pour n'estre pas trop contredisant, après luy avoir
   dict que je mettrois peyne de faire prendre au Roy en bonne part
   ses excuses, la dicte Dame et les seigneurs de son dict conseil
   ont arresté que le dict sieur admiral partira d'icy le lendemein
   de la Pantecouste, pour passer le dernier de ce moys, avec toute
   sa compagnye, à Callays ou à Boulogne; et que, s'il playst au Roy
   que Mr de Montmorency se trouve lors au dict lieu, il se pourra
   servir de la commodicté des mesmes navyres angloys qui l'auront
   porté de dellà, desirantz que je les puysse promptement advertyr
   de l'intention du Roy là dessus, affin que, sellon icelle, ilz
   puissent régler le dict voyage et pourvoir à la réception qu'ilz
   dellibèrent faire fort grande et honnorable à Mr de Montmorency.

   Sur la fin de l'audience, j'ay pryé la dicte Dame qu'elle me
   voulût, comme aultrefoys, donner parolle de ne réveller d'où luy
   seroit venu ung advis, lequel le Roy m'avoit mandé qu'aussytost
   que j'aurois veu sa lettre je ne fallisse de l'aller porter à la
   dicte Dame. A quoy elle m'a dict qu'elle me donnoit parolle et
   promettoit au Roy d'uzer de tous ses advertissementz ainsy qu'il
   l'ordonneroit, sans en rien oultrepasser; dont luy ayant leu fort
   distinctement la lettre, laquelle est du XXVe du passé, elle m'a
   soubdein respondu qu'elle esprouvoit maintenant, par la
   conjecture d'aultres advis qui luy estoient venus d'ailleurs,
   lesquelz se raportoient à cestuy cy, que le Roy avoit
   véritablement soing d'elle et de ses affères, et qu'il n'y avoit
   rien de feinct ny de simulé en ce qu'il luy en mandoit; car, deux
   moys a, elle avoit surprins ung pacquet que la comtesse de
   Northombelland envoyoit au comte son mary, qui est prisonnier en
   Escoce, par lequel elle l'assuroit que bientost se dresseroit une
   si brave entreprinse en Angleterre pour sa liberté, et pour la
   restitution de ceulx qui en estoient fuytifz, et pour le
   restablissement de la religion catholicque, qu'elle espéroit que
   luy et elle se reverroient en brief en leur estat trop plus
   grandz et plus heureux qu'ilz n'y avoient jamais esté, et que
   cella s'accompliroit dans le moys de may, à la venue du duc de
   Medina Celi; dont le duc d'Alve avoit desjà dellivré aulx angloys
   de ceste entreprinse, qui estoient à Malignes, vingt mille escus,
   et qu'il réservoit de bailler argent aulx aultres qui estoient à
   Lovein et aultres villes des Pays Bas, quand l'embarquement se
   feroit; et que, despuys huict jours, il avoit esté surprins ung
   aultre pacquet qui confirmoit ce dessus, et dans icelluy avoit
   esté trouvé l'extrêt des propres lettres du Roy d'Espaigne et de
   celles du dict duc, ensemble aulcunes dellibérations du conseil
   d'Espaigne là dessus; et que, grâces à Dieu, elle y avoit si bien
   pourveu qu'elle n'en estoit plus en peyne, et qu'en lieu de la
   liberté que le comte de Northombelland se promettoit, il debvoit,
   sur l'heure mesmes que nous en parlions, estre dellivré à milord
   d'Housdon à Barvic, et qu'il ne tenoit qu'à elle que ce double
   duc d'Alve, ainsy l'a elle nommé, ne fût racourcy au petit pied,
   et que beaucoup de dommage ne vînt à son Maistre à cause de luy,
   si elle le vouloit; mais que Dieu luy estoit tesmoing qu'elle ne
   procuroit ny avoit jamais procuré de nuyre à ses voysins, et
   qu'encores, ce qu'elle avoit faict au Hâvre de Grâce, elle le
   pouvoit en bonne conscience justiffier de ne l'avoir jamais
   entreprins que pour une maulvayse response qu'on luy avoit faicte
   de Callays; et que, puisqu'on la recerchoit maintenant si fort,
   elle laysseroit aller beaucoup de choses qui, possible, n'eussent
   passé, bien qu'elle me vouloit dire que le duc d'Alve, voyant
   l'estat de ses affaires, avoit, despuis huict jours, mandé en
   Hespaigne qu'on se départît de toutes les entreprinses qu'on
   avoit projectées sur l'Angleterre et l'Yrlande, et avoit faict
   dyre à elle qu'il estoit prest d'entendre à toutes les honnestes
   condicions qu'elle mesmes jugeroit estre expédiantes pour
   confirmer les bons traictés et anciennes confédérations qu'elle
   avoit avec le Roy, son Maistre; me priant de faire entendre tout
   ce dessus au Roy, avec ung mercyement qu'elle luy faisoit bien
   fort humble, si ainsy se debvoit dyre, et très cordial pour ceste
   tant singullière signification de bienvueillance qu'il luy avoit
   maintenant monstrée; et qu'elle se dellibéroit de luy en rendre
   toutes pareilles en tout ce que, pour sa grandeur et repos, elle
   le pourroit jamais faire.

   Et, sur ce propos, j'ay bien sceu qu'il a esté proposé en ce
   conseil s'il seroit bon d'ayder ouvertement et porter faveur à
   ceulx de Fleximgues, attendu les maulvès déportemens du dict duc
   d'Alve contre ce royaulme, et aussy que c'est une ville très
   commode pour y establir ung commerce, beaucoup plus que n'est
   Embourg; mays il a esté conclud qu'on n'atemptera, pour encores,
   chose quelconque à Fleximgues, ny ailleurs au Pays Bas, qui ait
   apparence d'estre contre le Roy d'Espaigne, et seulement on
   permettra aux wuallons, qui sont icy, qu'ilz puissent retourner
   en leur pays, avec tel équipage qu'ilz le pourront recouvrer en
   ce royaulme, pour leur argent. Vray est que, s'il descend nul
   soldat hespagnol ou aultre subject du Roy d'Espaigne, en armes,
   en Yrlande ou en Escoce, ou en ce royaulme, que la Royne
   d'Angleterre prendra ouvertement en sa protection ceulx de
   Fleximgues.

   Il semble que les choses d'Escoce sont en pires termes d'accord
   qu'elles n'ont encores esté, ayant naguyères ceulx des deux
   partys faict des entreprinses les ungs sur les aultres, dont y a
   heu des prisonniers qui ont esté incontinent pendus de chacun
   costé; et le comte de Mar a faict mettre en prison un de ses plus
   expéciaulx amys, nommé Archibal Douglas, à cause de souspeçon, et
   dict on qu'il l'a trouvé saysy d'aulcunes lettres de ceulx de
   Lillebourg et d'aucunes coppies d'aultres lettres du duc d'Alve:
   dont ne fault doubter que Mr Du Croc ne trouve de quoy bien
   s'employer par dellà. Mais, de tant que j'entendz que ceulx de
   Lillebourg sont bien à l'estroict, et ont nécessité de beaucoup
   de choses, il seroit bon que Mr de Flemy y passât, avec l'argent
   qui luy a esté baillé, sans aultres forces que les XXV ou XXX
   siens serviteurs, que j'ay dict à la Royne d'Angleterre qu'il
   pourroit mener avecques luy; mesmes que j'ay advis que milord
   Herys et milord de Maxouel se sont rengez du costé de ceulx du
   Petit Lith.

       *       *       *       *       *

   Despuis ce dessus, le vieux capitaine Cauberon est arrivé
   d'Escoce, lequel confirme le contenu du précédant article, et
   bientôt il en yra compter des nouvelles au Roy.

       *       *       *       *       *

   Encores despuis, je viens d'entendre qu'il est venu
   advertissement à ceulx cy que neuf grandz navyres de guerre,
   hespagnolz, chargés de soldatz et de monitions de guerre, ont
   comparu en la coste d'Yrlande et d'Escoce, de quoy l'allarme
   n'est petite en ceste court.

   Quand il a esté question de me bailler la lettre, qui doibt estre
   envoyée au Roy, escripte et signée de la mein de ceste princesse,
   voyant qu'on y avoit changé quelque chose en la narrative, j'en
   ay seulement voulu retenir une copie, laquelle j'envoye
   présentement au Roy pour voyr s'il s'en contantera, et ay retiré
   celle de Sa Majesté jusques à ce que celle de la dicte Dame me
   sera dellivrée.



CCLIe DÉPESCHE

--du XIXe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Ouverture du parlement.--Commission désignée pour décider du sort
    du duc de Norfolk et de Marie Stuart.--La guerre civile
    rallumée en Écosse.--Négociation des Pays-Bas; accord sur les
    deniers et marchandises.--Sursis à la négociation du traité de
    commerce entre la France et l'Angleterre.--Maladie du comte de
    Lincoln.


     AU ROY.

Sire, à la pluspart de la dépesche de Vostre Majesté du IIe de ce
moys, laquelle j'ay receue le XIIIIe, j'espère qu'il y sera desjà
assez satisfaict par la mienne du XIIIe, que je vous ay envoyée par le
Sr de Vassal; et, s'il y reste quelque chose, je y respondray plus
amplement, après que j'auray parlé à la Royne d'Angleterre; laquelle
est maintenant si occupée, ensemble tous ceulx de son conseil, en tout
leur parlement, qu'elle est bien ayse qu'on ne la divertisse à nul
aultre affaire jusques à ce que celluy là soit achevé, sellon qu'elle
en sollicite très instemment l'expédition, et presse, le plus qu'il
luy est possible, d'en voyr bientost la fin. J'entendz qu'il a esté
député vingt et ung principaulx personnages de la première chambre du
dict parlement, (sçavoir: sept évesques, sept comtes, et sept barons),
et quarante deux de la segonde, (quatorze chevaliers, quatorze
escuyers et quatorze bourgoys) pour déterminer de toutes les choses
qui s'i proposeront; et qu'à ceulx là a esté desjà mis entre meins le
faict du duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce.

J'ay mis peyne, aultant qu'il m'a esté possible, au nom de Vostre
Majesté, d'aller au devant vers ceulx qui y ont quelque authorité pour
les persuader de ne debvoir estre faict aulcung acte contre la
personne ny contre la réputation de la Royne d'Escoce, ny contre le
tiltre qu'elle prétend à la succession de ceste couronne; dont je ne
sçay encores ce qui en adviendra, mais je creins assez qu'on face tout
le pis qu'on pourra contre elle.

L'on s'est de rechef batu en Escoce, et y sont les deux partys plus
aulx armes que jamais, et la ville de Lillebourg fort pressée de
vivres. L'on dict que le duc de Chastelleraut est après à capituler de
sa retraicte en France. J'espère que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà
y réduyra les choses à quelque modération, et je mettray peyne de luy
faire tenir vostre pacquet le plus tost qu'il me sera possible, affin
qu'il y puysse mieulx suyvre vostre intention et commandement.

Au regard du différent que ceulx cy ont avec les Pays Bas, il est
desjà accordé touchant les deniers, en la façon qui s'ensuit: que,
d'envyron troys centz mille escus qui appartiennent aulx Gènevoys et
Lucoys, ilz en feront encores prest pour ung an, et sans aulcung
intérest, à la Royne d'Angleterre, et elle leur fera obliger la
chambre de Londres de les leur payer au bout du terme, de quoy ilz
sont si contantz qu'ilz gratiffient de cinquante mille escus ceulx qui
leur ont moyenné ce bon accord; et le reste des dicts deniers, qui
sont envyron cent cinquante mille escus, de tant qu'ilz appartiennent
aulx subjectz du Roy d'Espaigne, ilz demeureront icy pour en
rembourcer les Angloys du pris de leurs marchandises qui ont esté
arrestées et vendues en Flandres et en Hespagne, au cas que celles des
dicts subjectz du Roy d'Espagne n'y puissent satisfaire; lesquelles on
continue de les vendre encore tous les jours au plus offrant, sinon
seulement les laynes qui sont réservées à estre dellivrées aulx
propriétayres pour ung pris qu'ilz fourniront promptement, mais ilz y
saulvent ung tiers et quasy la moittié de ce qu'elles vallent, qui
n'est sans qu'ilz gratiffient aussy de quelque bonne somme ceulx qui
s'en sont meslés. Et croy que, sans les troubles de Flandres, les
dictes laynes fussent desjà dellivrées aulx marchandz hespagnolz qui
sont à Bruges, mais je prévoy qu'il faudra qu'elles aillent toutes en
France.

J'ay pressé milord de Burgley de vouloir donner quelque commancement à
la commission que Vostre Majesté m'a envoyée pour l'establissement du
commerce, mais il m'a pryé d'avoyr patience jusques après le
parlement; car, durant icelluy, il n'y sçauroit entendre. Et cepandant
les marchandz dressent leurs remonstrances, et les articles qu'ilz
dellibèrent proposer pour ce faict, lequel ne sera long, quand une
foys l'on aura commancé d'y vacquer.

Monsieur l'admiral d'Angleterre a heu quelques accès de fiebvre, en
façon que la Royne, sa Mestresse, doubtant de sa santé, avoit une foys
mis en dellibération de faire hastivement préparer ung aultre milord
pour aller devers Vostre Majesté, affin qu'il n'y heût manquement de
son costé; mais le dict sieur amiral m'a mandé qu'il avoit si grand
desir de parachever ce voyage, et de faire quelque notable service
entre Voz Majestez Très Chrestiennes et la Majesté de la Royne, sa
Mestresse, que pour nul empeschement, s'il n'estoit bien extrême, il
ne demeureroit; et ainsy il persévère de vouloir partir d'icy le
lendemein de la Pantecoste, ou plus tost, et de passer la mer le
dernier de ce moys, sinon que me mandiez que je le retarde.

Ceste princesse n'a ozé loger à Ouesmenster à cause de quelque
souspeçon de peste; dont s'en retournera, dans cinq ou six jours, à
Grenvich, y attandre Mr de Montmorency, estant la mayson de Sr Jemmes,
où elle est à présent, trop petite pour l'y recepvoir; et j'entendz
qu'elle le fera loger dans le chasteau. Sur ce, etc.

     Ce XIXe jour de mai 1572.



CCLIIe DÉPESCHE

--du XXIIIIe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Apprêts de départ du comte de Lincoln.--Préparatifs faits pour
    recevoir Mr de Montmorenci.--Crainte que le parlement ne
    veuille priver Marie Stuart de ses droits à la succession
    d'Angleterre.--Affaires d'Écosse.--Nouvelles de France;
    confiance des protestans.--Résolution de plusieurs anglais de
    passer à Flessingue pour combattre le duc d'Albe.--_Lettre
    secrète à la reine-mère_. Négociation du mariage du duc
    d'Alençon.


     AU ROY.

Sire, le trein de Mr le comte de Lincoln a commancé, dez jeudy
dernier, XXIIe de ce moys, de s'acheminer à Douvre, pour passer dellà,
et luy partira après demein, XXVIe, en dellibération de descendre à
Boulogne, le dernier du moys, sans fallyr; sa troupe est ung peu plus
grande qu'il ne cuydoit, et pourra estre d'environ deux centz
chevaulx. Il semble que la Royne d'Angleterre laysse sa première
opinyon de retourner à Grenvich, et qu'elle yra à Hamptoncourt pour
plus honnorablement recepvoir Mr de Montmorency et messieurs voz
depputés. Elle ne veult permettre que Mr le comte de Lestre soit leur
hoste en ceste ville, ains elle leur a faict dresser une de ses
maysons, nommée de _Sommerset Place_, qui est fort belle et ample, et
l'a faicte garnyr de ses meubles; mais le dict sieur comte ne laysse,
pour cella, de faire préparer la sienne pour y festoyer la compagnie;
et monstre, toute ceste court, d'estre fort disposée de bien recepvoir
et caresser les françoys.

Toutes les dellibérations du parlement, qui se tient maintenant icy,
sont encores en suspens; et, parce que je creins qu'on y veuille faire
des décretz contre la Royne d'Escoce, j'ay desjà remonstré à des
principaulx de l'assemblée que cella ne pourroit bien sonner pour la
réputation de Vostre Majesté, et dissouldroit plustost que
n'estreindroit quelcun des neudz de la bonne amityé qui est
encommancée; et qu'il estoit trop meilleur et plus honnorable pour la
Royne d'Angleterre qu'elle obtînt par ses Estats la faculté d'eslire
ung successeur, que non pas de faire priver maintenant la Royne
d'Escoce du tiltre de la succession, ny ordonner rien de mal contre
elle. Sur quoy m'a esté despuis respondu que la dicte Royne
d'Angleterre vous vouloit porter tant de respect que, si elle sçavoit,
à bon esciant, que vous deussiez estre offancé pour quelque chose de
la Royne d'Escoce, qu'elle n'auroit garde de permettre qu'on y
touchât. Je ne sçay encores ce qui en sera.

J'ay receu une lettre de Mr Du Croc, du XVIe du présent, et avec
icelle ung pacquet pour Vostre Majesté, par lequel je m'assure qu'il
vous donne bon compte des choses d'Escoce; dont je ne vous en feray
icy aultre mencion, sinon de vous dire, Sire, que ceste princesse,
voyant la confirmation que m'aviez escripte, le IIIIe de ce moys, de
l'advis que, le XXVe du passé, vous m'aviez mandé luy dire touchant
les dictes choses d'Escoce, n'a longuement différé de me laysser
donner conduicte à vostre pacquet vers le dict Sr Du Croc, qui à mon
advis, l'a desjà en ses meins. Et, quant aulx aultres particullarités
que j'ay dictes à la dicte Dame, (de l'accord de messieurs de Guyse
avec monsieur l'Admiral, et de la volontayre démission que ceulx de la
religion ont faicte en voz meins, des places que leur aviez layssées
pour leur seureté, et de la prochaine consommation des nopces de
Madame avec Monsieur le Prince de Navarre, aussytost qu'il sera guéry)
elle en a faict une semblable conjouyssance, comme si ce fussent
particullières prospérités pour elle et pour son estat. Ayant rendu
grâces à Dieu de l'heur et du bon succès qu'elle voyoit maintenant en
toutz voz affères, elle a loué grandement la prudence et la vertu de
Voz Majestez, qui les y sçaviez très bien disposer. Et n'entendz, à
ceste heure, Sire, rien plus ordinayrement des propos de la dicte
Dame, sinon qu'elle est fermement résolue de persévérer en vostre
amityé et bonne intelligence, tant que Dieu la layssera en ce monde.

Il semble que aulcuns angloys se veulent dispenser, de eulx mesmes,
d'aller accompaigner les wuallons, qui sont icy, pour aller ayder
ceulx de Fleximgues, et estime l'on que le nombre pourra estre de
quatre à cinq mille. Sur ce, etc.

     Ce XXIVe jour de may 1572.


     A LA ROYNE.

       (_Lettre à part._)

Madame, après que le Sr Cavalcanty a heu dellivré le pourtraict à Mr
le comte de Lestre, la Royne d'Angleterre l'a faict aporter en son
cabinet privé, où elle l'a veu fort oportunément, et m'a le dict
sieur comte despuis mandé que ce que le dict pourtraict avoit
représanté de la taille et de la disposition de la personne, encore
que ce ne fût tout aultant comme de Monseigneur, si n'avoit il semblé
que fort bien à la dicte Dame, et si, avoit jugé que l'accidant du
visage s'en yroit avec le temps. Vray est que, quand elle estoit venue
à lyre l'inscription de l'aage, elle avait dict qu'il n'arrivoit à la
moictié du sien, de dix huict à trente huict; et que les choses,
qu'elle avoit crainct, pour ce regard, de son ayné, estoient encores
plus à creindre de luy: qui est tout ce, Madame, que le dict sieur
comte m'en a mandé; et que, à l'arrivée de Mr de Montmorency, le
propos s'en aprofondiroit davantaige; vers lequel il me promettoit de
uzer, en cest endroict, aultant ouvertement et clèrement, et en
fidelle amy, comme il le pourroit desirer, et de s'y emploier de tout
son pouvoir; et qu'il s'assuroit que milord de Burgley, après s'estre
desmélé des affères de ce parlement, et de ses gouttes qui l'avoient
travaillé tous ces jours, en feroit de mesmes.

J'ay sceu d'ailleurs, Madame, que, discourant ceste princesse de cest
affaire, elle avoit monstré que la disproportion de l'aage seroit ung
très grand obstacle en ce propos, parce qu'elle ne vouloit, en façon
du monde, qu'on jugât qu'elle se fût maryée par nécessité plustost que
par ellection, veu sa grandeur et ses aultres qualités, et que cella
la faysoit bien fort incliner à ne se marier jamais; bien disoit que,
de cent ans, n'avoit esté contractée une plus loyalle amytié entre
princes, que celle qu'elle espéroit avoir conclue avec Voz Très
Chrestiennes Majestez, et qu'elle y persévèreroit jusques à la mort.
Dont, Madame, de tant qu'il semble qu'on débatra fort ce point de
l'aage, Vostre Majesté pourra, sur cella, uzer vers Mr le comte de
Lincoln par dellà, et Mr de Montmorency, icy, des meilleures et plus
convenables persuasions qui vous sembleront bonnes pour en dissouldre
la difficulté; et je mettray peyne d'y disposer cependant la matière
et les personnes, le mieulx qu'il me sera possible. Sur ce, etc.

     Ce XXIVe jour de may 1572.



CCLIIIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer_).

  Soupçon de peste qui empêche l'ambassadeur de demander
    audience.--Communication par lettres.--Réponse faicte par
    Burleigh au nom de la reine.--Danger que court la reine
    d'Écosse depuis la réunion du parlement.--Conférence du comte
    de Lincoln avec l'ambassadeur.


     AU ROY.

Sire, estantz deux de mes valletz devenus malades en mon estable, le
Xe de ce moys, avec quelque souspeçon de peste, encor que ce soit
assez loing hors de mon logis, et que, les ayant faict transporter
encores plus loing, ilz soient depuis fort bien guéris, j'ay voulu
néantmoins m'abstenir de demander la présence de la Royne
d'Angleterre, jusques après avoir prins l'aer des champs; mais
cependant j'ay extrêt les principalles particullarités qui m'ont
semblé nécessayres de communicquer, des dictes deux dépesches, à la
dicte Dame et les luy ay mandées par escript.

Lesquelles elle a heu si agréables que milord de Burgley, le jour
ensuyvant, m'a envoyé un clerc de ce conseil pour me dire qu'il avoit
charge, de la part d'elle, de m'assurer que, depuis qu'elle estoit
royne, nulle chose luy avoit succédé, de quoy elle se trouvât plus
contante que de la confédération qu'elle avoit faicte avecques Votre
Majesté, voyant, tous les jours, sortir nouveaulx et assurez
tesmoignages, dont ceulx des dictes deux dépesches n'estoient petitz,
de la confirmation de vostre amityé vers elle; et que, de sa part,
elle se dellibéroit d'en rendre de si clers et de si manifestes au
monde par euvres, par parolles et par toutes aultres démonstrations
qu'elle pourroit, que toute la Chrestienté ne doubteroit nullement de
sa ferme persévérance vers la vostre; et qu'elle avoit regret de ne
pouvoir assez monstrer combien Mr de Montmorency et messieurs voz
aultres depputez seroient, pour l'honneur de Vostre Majesté, bien veuz
et bien receus en Angleterre, et que, si elle heût sceu qu'ilz
heussent esté si pretz, il y a plus de dix jours que Mr le comte de
Lincoln fût party; qu'elle prenoit en fort bonne part ce que m'aviez
escript de la Royne d'Escoce, de laquelle néantmoins elle me vouloit
bien dire que ceulx, qui estoient assemblés icy en son parlement, la
pressoient infinyement qu'elle fît procéder par la justice et par les
loix du pays contre elle, affin de pourvoir, par ce moyen, à sa propre
seureté, et mettre sa personne et son royaulme hors de danger, et que
plusieurs considérations diverses, qui contrarioient bien fort les
unes aux aultres de le faire ou de ne le faire pas, la mettoient à ne
sçavoir comment en uzer; tant y a que tous les gens de ses Estatz,
toutz, d'une voix, crioient infinyement contre la dicte Royne
d'Escoce; que, au reste, elle n'avoit nulles nouvelles du pays
d'Escoce, depuis que Mr Du Croc y estoit arrivé, mais, aussytost
qu'elle en auroit, elle m'en feroit part; et qu'elle avoit entendu que
six vaysseaulx du prince d'Orenge et ung nombre de françoys estoient
descendus à Fleximgues.

Sur lesquelles particullarités, Sire, j'ay respondu au dict de Burgley
que je rendois, en premier lieu, grâces à Nostre Seigneur de
l'establissement que prenoit plus grand et plus solide, toutz les
jours, l'amityé qui estoit entre Voz Majestez et voz deux royaulmes,
et que je ne faudrois de vous escripre ce qu'il me fesoit entendre de
la part de la Royne, sa Mestresse; que, pour le regard de la Royne
d'Escoce, elle m'estoit infinyement recommandée de vostre part, et me
commandiés d'incister toujours pour elle et pour ses affères, aultant
que vostre honneur vous y rendoit obligé, et en sorte que je me
gardasse bien d'offancer la dicte Royne d'Angleterre, ny qu'elle en
peût rien prendre de maulvayse part; comme aussy vous aviez tant de
confience d'elle, qu'elle ne voudroit, en ce qui touchoit la Royne
d'Escoce, ny en nulle aultre occasion, offancer la vraye amityé qui
est entre vous. Qui estoit tout l'ordre que m'aviez commandé
d'observer en cest endroict, sur lequel je suppliois la Royne, sa
Mestresse, et les seigneurs de son conseil et de son parlement, qu'ilz
volussent conformer leurs dellibérations à cest honneste desir de
Vostre Majesté, qui estoit très honneste et bien fort raysonnable; que
je remercyois bien humblement la dicte Dame de la communicquation,
qu'elle promettoit de me faire, des nouvelles qui luy viendroient
d'Escoce, qui estoit chose que Vostre Majesté auroit bien fort
agréable; et, quand aux six vaysseaulx du prince d'Orenge, que je n'en
avois aulcung advis, et qu'il pouvoit bien estre que ceulx de
Fleximgues, pour faire croistre la réputation de leur entreprinse, se
vantoient de plus de choses qu'ilz n'avoient.

Or, Sire, je vous puis bien assurer, quand à la Royne d'Escoce, qu'on
a esté fort près de faire deux forts préjudiciables jugementz contre
elle, l'ung de la vye, et l'aultre du tiltre qu'elle prétend à la
succession de ce royaulme. Dont, du premier, elle doibt rendre grâces
à Dieu, et à Vostre Majesté, de l'avoir, pour ceste foys, évité; car,
sur les grandes instances que j'ay faictes, et sur les raysons que
j'ay alléguées pour cuyder empescher l'ung et l'aultre, les
principaulx du conseil m'ont respondu que, pour le seul respect de
Vostre Majesté, et affin de ne vous offancer, la dicte Royne
d'Angleterre avoit bien voulu faire cesser l'instance de la vye de la
dicte Dame pour maintenant; mays, quand à celle de la succession, elle
leur en layroit faire. Je ne sçay encores ce qui en adviendra.

A deux jours de là, Mr le comte de Lincoln m'est venu trouver en mon
logis, et m'a dict qu'il s'en alloit devers Vostre Majesté avec la
plus ample commission d'amityé et les plus honnorables offres qui
jamais heussent esté mandées, de ce costé, à nul aultre prince de la
Chrestienté; et qu'il se réputoit très heureulx d'intervenir ministre
en ung tel acte, qui estoit très agréable à Dieu, très utile à ces
deux royaulmes, et très honnorable devant la face de toutz les
humains; et qu'il y apportoit de soy une affection si bonne que nulle
meilleure ny plus parfaicte s'en pourroit trouver, au monde. Et ainsy,
Sire, il est party, fort honnorablement accompaigné, le XXVIe jour de
ce moys, en dellibération de passer à Boulogne, le dernier, et
accommoder de ses vaysseaulx Mr de Montmorency et messieurs voz
depputés, et toute leur troupe, pour les trajecter deçà, le premier de
juing; estant desjà le comte de Pembroth, avec quatre milordz, et
aultre bon nombre de gentilshommes, ordonnés pour les aller recueillir
à Douvre, et sept personnages, de chacun office de la mayson de ceste
princesse, pour commancer de les traicter, dès le désembarquement. Et
est mandé à la noblesse et officiers de la contrée, par où ilz
passeront, de les accompaigner, et au comte d'Ochester, ou bien à
celluy de Hontinthon, qui sont parans de la couronne, de leur aller au
devant, avec ung aultre nombre de noblesse, à Gravesines, pour les
conduyre, contremont la Tamise, jusques en ceste ville, où les comtes
de Lestre et de Oxfort se trouveront, à leur descendre, à Somerset
Place, qui est une mayson de la Royne; et leur feront sçavoir le jour
qu'ilz pourront aller trouver la dicte Dame. Laquelle s'en va
cependant à Hamptoncourt pour plus favorablement les recepvoir; vous
pouvant assurer, Sire, que ceulx, qui vivent aujourdhuy, assurent
n'avoir veu préparer, de leur temps, une si honnorable réception pour
nulz aultres seigneurs qui soient passez en ce royaulme, comme
maintenant l'on la prépare pour vos depputez. Dont j'espère bien,
Sire, que ferez uzer de quelque correspondance, par dellà, à bien
recepvoir le dict comte de Lincoln.

A ce matin, milord de Burgley m'a renvoyé, de rechef, le susdict clerc
du conseil pour me dire que, en telles légations, comme sont ces deux,
il n'estoit accoustumé d'uzer de saufconduictz, parce qu'on estoit en
bonne paix; dont le comte de Lincoln n'en demandoit poinct pour son
regard, et que, si j'en voulois pour voz depputés, que sa Mestresse
m'en bailleroit. Je luy ay respondu, Sire, que messieurs voz depputés,
à mon advis, ne vouldroient monstrer moins de confience, venantz en
Angleterre, que les leurs en monstroient, allans en France, et par
ainsy que je ne demandois point de saufconduict pour eulx. Et sur ce,
etc.

     Ce XXVIIIe jour de may 1572.


     A LA ROYNE.

Madame, je donne compte, en la lettre du Roy, des responces qui m'ont
été faictes sur les deux dernières dépesches de Voz Majestez, et y
mande la substance du propos que Mr le comte de Lincoln m'est venu
tenir, quant il est party pour vous aller trouver; ayant à vous dire
davantage, Madame, que le dict sieur comte monstre d'avoir une bonne
affection au propos de Monseigneur le Duc, et une fort grande
affection à Voz Majestez Très Chrestiennes et à la France, et qu'il
m'a touché assez de choses en général de cella; mais que, pour le
faire venir à quelque particulier, je luy ay bien voulu dire que,
oultre la bonne disposition, en quoy il trouveroit Voz dictes
Majestez, de persévérer à jamais en une parfaicte confédération avec
la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, qu'il vous verroit encores
très affectionnés à la vouloir perpétuer par ung indissoluble lien de
mariage, et d'une très honnorable allience; en quoy je desirois qu'il
heût charge de vous y bien respondre, si, d'avanture, Vostre Majesté
venoit à luy en parler, et que, si je pensois que la dicte Royne, sa
Mestresse, fût en cella que de ne trouver bon qu'on entrât en ce
propos, ou bien qu'elle luy heût donné commandement de ne l'escouter,
je mettrois peyne d'advertyr Vostre Majesté de le différer à une
aultre foys.

Sur quoy il m'a respondu que son instruction ne luy estoit encore
dellivrée, mais qu'il jugeoit bien, parce que, de bouche, sa dicte
Mestresse luy avoit dict, qu'elle se trouvoit aujourdhuy si contante
de Voz Très Chrestiennes Majestez qu'il ne failloit doubter, quand
elle auroit ung peu plus gousté le fruict de vostre amityé, qu'elle ne
se disposât, le plus qu'il luy seroit possible, de satisfaire à Voz
Majestez Très Chrestiennes, aultant qu'avec son honneur et dignité
elle le pourroit faire; et qu'il s'assuroit bien qu'elle ne pourroit
prendre que de fort bonne part tout ce que Voz Majestez vouldroient
proposer maintenant à luy, qui ne desiroit rien tant en ce monde que
de pouvoir bien servir à l'effect de ce propos, le cognoissant très
honnorable pour sa Mestresse, et très desirable pour toutz les
subjects de son royaulme, et n'a poinct passé oultre. Dont m'ayant
semblé ne le debvoir presser davantage, je me déporteray aussy,
attendant l'arrivée de Mr de Montmorency et de Mr de Foyx, d'en dire
plus avant à Vostre Majesté. Sur ce, etc.

     Ce XXVIIIe jour de may 1572.


FIN DU QUATRIÈME VOLUME.



TABLE

DES MATIÈRES DU QUATRIÈME VOLUME.


     ANNÉE 1571.--SECONDE PARTIE.

     162e _Dépêche_.--1er mars.--

       AU ROI.                                                  1
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Négociation pour Marie Stuart.                             2

     163e _Dépêche_.--6 mars.--

       AU ROI.                                                  5
     Négociation du traité pour l'Ecosse.                     _Ib._
     Tentatives de Bothwel.                                     8

       A LA REINE. (_lettre secrète_).                        _Ib._
     Sur le mariage du duc d'Anjou.                           _Ib._
     _Autre lettre secrète._                                   10
     Renonciation du duc d'Anjou;--Proposition
     du mariage pour le duc d'Alençon.                         11
     _Mémoire général_ sur les affaires
     d'Ecosse;--Négociation
     avec l'Espagne.                                           14

     164e _Dépêche_.--12 mars.--

       AU ROI.                                                 18
     Du traité pour l'Ecosse.                                 _Ib._
     Avis de Walsingham.                                       20

       A LA REINE (_lettre secrète_).                          22
     Négociation du mariage du duc d'Anjou.                   _Ib._

     165e _Dépêche_.--17 mars.--

       AU ROI.                                                 25
     Du traité pour l'Ecosse.                                  26
     Négociation des Pays-Bas.                                 27

     166e _Dépêche_.--23 mars.--

       AU ROI                                                  29
     Audience.                                                 30
     Affaires d'Ecosse.                                        33
     Mort du cardinal de Chatillon.                            34

     167e _Dépêche_.--28 mars.--

       AU ROI.                                                 34
     Audience.                                                _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                        36
     Nouvelles de Flandre et d'Irlande.                        37

     168e _Dépêche_.--1er avril.--

       AU ROI.                                                 38
     Sursis à la négociation pour l'Ecosse.                    39
     Détails sur Chatillon.                                    40

       A LA REINE (_lettre secrète_).                          41
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     169e _Dépêche_.--6 avril.--

       AU ROI.                                                 45
     Ouverture du parlement.                                  _Ib._
     Affaires d'Ecosse et des Pays-Bas.                        47

     170e _Dépêche_.--11 avril.--

       AU ROI.                                                 50
     Débats du parlement.                                     _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                        51
     Prise de Dunbarton.                                       52

     171e _Dépêche_.--16 avril.--

       AU ROI.                                                 53
     Audience.                                                _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                        55

     172e _Dépêche_.--19 avril.--

       AU ROI.                                                 58
     Audience.                                                _Ib._
     Proposition du mariage.                                   59
     _Mémoire_. Discussion du contrat de mariage entre le
     duc d'Anjou et Elisabeth.                                 61

     173e _Dépêche_.--23 avril.--

       AU ROI.                                                 69
     Supplice de l'archevêque de Saint-André.                 _Ib._
     Nouvelles d'Irlande et de Flandre.                        70

     174e _Dépêche_.--28 avril--

       AU ROI.                                                 71
     Débats du parlement.                                     _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                        72
     Armemens à Londres.                                       74

     175e _Dépêche_.--2 mai.--

       AU ROI.                                                 75
     Audience.                                                _Ib._

       A LA REINE (_lettre secrète_).                          78
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     176e _Dépêche_.--6 mai.--

       A LA REINE.                                             86
     Refroidissement d'Elisabeth.                             _Ib._

     177e _Dépêche_.--8 mai.--

       AU ROI.                                                 88
     Tournoi à Londres.                                       _Ib._
     Crainte pour L'Irlande.                                   89
     Affaires d'Ecosse.                                        90

     178e _Dépêche_.--10 mai.--

       A LA REINE.                                             92
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     179e _Dépêche_.--13 mai.--

       AU ROI.                                                103
     Débats du parlement.                                     _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse et de Flandre.                        104

     180e _Dépêche_.--18 mai.--

       AU ROI.                                                106
     Débats du parlement.                                     _Ib._
     Projets de l'Espagne.                                    107
     Arrestation de l'évêque de Ross.                         109

     181e _Dépêche_.--23 mai.--

       AU ROI.                                                110
     Débats du parlement.                                     111
     Combat près Lislebourg.                                  _Ib._
     Négociation des Pays-Bas.                                112

     182e _Dépêche_.--28 mai.--

       AU ROI.                                                113
     Audience.                                                _Ib._
     Déclaration du roi touchant l'Ecosse.                    114
     Négociation des Pays-Bas.                                117

     183e _Dépêche_.--2 juin.--

       AU ROI.                                                118
     Conférence sur l'Ecosse.                                 _Ib._

       A LA REINE.                                            122
     Irritation d'Elisabeth contre Marie Stuart.              _Ib._

     _Lettre secrète_ sur le mariage.                         123

     184e _Dépêche_.--7 juin.--

       A LA REINE.                                            129
     Articles du contrat de mariage.                          _Ib._

     185e _Dépêche_.--9 juin.--

       AU ROI.                                                135
     Clôture du parlement.                                    136
     Exécution de Storey.                                     _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse.                                      137
     Nouvelle accusation contre le duc de Norfolk.            138

     186e _Dépêche_.--14 juin.--

       AU ROI.                                                139
     Succès des partisans de Marie Stuart.                    _Ib._
     Négociation avec l'Espagne.                              141
     Blessure du roi.                                         _Ib._

     187e _Dépêche_.--20 juin.--

       AU ROI.                                                142
     Audience.                                                _Ib._
     Détails sur la blessure du roi.                          _Ib._
     Accusation contre l'évêque de Ross                       145

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         148
     Négociation du mariage.
     Proposition du fils de l'empereur pour mari d'Elisabeth. 149

     188e _Dépêche_.--23 juin.--

       AU ROI.                                                151
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Opposition a la mise en liberté de Bothwel.              152
     Nouvelles d'Allemagne.                                   153
     Liberté du comte de Hertford.                            154
     Prise de Leith.                                          _Ib._

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         155
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     189e _Dépêche_.--28 juin.--

       AU ROI.                                                158
     Combat en Ecosse.                                        _Ib._
     Conspiration de Ridolfi.                                 159
     Troubles en Irlande.                                     162

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         163
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     190e _Dépêche_.--9 juillet.--

       AU ROI.                                                165
     Mission de Mr de Larchant pour le mariage.               _Ib._

       A LA REINE.                                            166
     Confidences d'Elisabeth.                                 _Ib._

     191e _Dépêche_.--11 juillet.--

       AU ROI.                                                169
     Négociation de Mr de Larchant.                           _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse.                                      172

       A LA REINE. (_lettre secrète_).                        175
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     192e _Dépêche_.--14 juillet.--

       AU ROI.                                                176
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Retour de sir Henri Coban.                               178
     Négociation des Pays-Bas.                                179
     _Avis_ sur le mariage.                                   180

     193e _Dépêche_.--20 juillet.--

       AU ROI.                                                _Ib._
     Audience.                                                181
     Affaires d'Ecosse.                                       185

       A LA REINE.                                            186
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     194e _Dépêche_.--22 juillet.--

       AU ROI.                                                188
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._

       A LA REINE.                                            189
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     195e _Dépêche_.--26 juillet.--

       AU ROI.                                                192
     Affaires d'Ecosse.                                       193

       A LA REINE.                                            195
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     196e _Dépêche_.--31 juillet.--

       AU ROI.                                                196
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Nouveau complot reproché à Marie Stuart.                 198
     Arrestation de Stanley.                                  _Ib._
     Nouvelles d'Irlande.                                     199
     Accord sur les prises des Pays Bas.                      _Ib._

       A LA REINE.                                            200
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     197e _Dépêche_.--5 août.--

       AU ROI.                                                202
     Inquiétude d'Elisabeth.                                  _Ib._
     Instances pour Marie Stuart.                             205

       A LA REINE.                                            206
     Présent fait à l'ambassadeur.                            _Ib._

     198e _Dépêche_.--6 août.--

       A LA REINE.                                            208
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     199e _Dépêche_.--9 août.--

       AU ROI.                                                210
     Négociation du mariage.                                  _Ib._
     État des partis en Ecosse.                               211

       A LA REINE.                                            213
     Communication de Leicester.                              _Ib._

     200e _Dépêche_.--12 août.--

       AU ROI.                                                214
     Mission de Mr de Foix.                                   215
     Nouvelles d'Ecosse et d'Irlande.                         _Ib._

     201e _Dépêche_.--19 août.--

       AU ROI.                                                217
     Audience donnée à Mr de Foix.                            _Ib._
     Détails de sa négociation.                               _Ib._

       A LA REINE.                                            221
     Protestations de dévouement de la noblesse
     d'Angleterre.                                            222

     202e _Dépêche_.--3 septembre.--

      AU ROI.                                                 223
     Départ de Mr de Foix.                                    _Ib._

     203e _Dépêche_.--7 septemb.--

       AU ROI.                                                224
     Négociation du mariage.                                  _Ib._
     Saisie d'argent envoyé en Ecosse.                        226
     Accusation contre le duc de Norfolk.                     _Ib._
     Il est mis à la Tour.                                    228

     204e _Dépêche_.--12 septemb.--

       AU ROI.                                                229
     Procédure contre Norfolk.                                _Ib._
     Danger de Marie Stuart.                                  230
     Entreprise sur Stirling.                                 231

     205e _Dépêche_.--16 septemb.--

       AU ROI.                                                232
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Mort du comte de Lennox;--Le comte de Mar, régent.       _Ib._

       A LA REINE.                                            235
     Nécessité d'envoyer des secours en Ecosse                _Ib._

     206e _Dépêche_.--21 septemb.--

       AU ROI.                                                237
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Négociation du mariage.                                  239

     207e _Dépêche_.--26 septemb.--

       AU ROI.                                                241
     Affaires d'Ecosse.                                       242
     Assemblée de Stirling.                                   243
     Accusations contre le duc de Norfolk et
     Marie Stuart.                                            244

     208e _Dépêche_.--30 septemb.--

       AU ROI.                                                245
     Accueil fait à Coligni par le roi.                       _Ib._
     Mission de Quillegrey.                                   247
     Nouvelles des Pays-Bas et d'Ecosse.                      _Ib._

     209e _Dépêche_.--6 octobre.--

       AU ROI.                                                248
     Procès du duc de Norfolk.                                _Ib._
     Arrestation du comte d'Arundel et de lord
     de Lumley.                                               _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                       249

     210e _Dépêche_.--10 octobre.--

       AU ROI.                                                251
     Audience.                                                _Ib._

     211e _Dépêche_.--15 octobre.--

       AU ROI.                                                254
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._

       A la Reine.                                            257
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     212e _Dépêche_.--20 octobre.--

       AU ROI.                                                258
     Affaires d'Ecosse.                                       259
     Procès du duc de Norfolk.                                261
     Arrestation de lord Coban, et fuite du comte
     de Derby.                                                _Ib._

     213e _Dépêche_.--24 octobre.--

       AU ROI.                                                263
     Départ de Quillegrey.                                    _Ib._

     214e _Dépêche_.--26 octobre.--

       AU ROI.                                                264
     L'évêque de Ross à la Tour.                              265
     Les Ecossais chassés d'Angleterre.                       _Ib._

     215e _Dépêche_.--31 octobre.--

       AU ROI.                                                266
     Procès du duc de Norfolk.                                _Ib._
     Siège de Lislebourg.                                     267
     Affaires d'Irlande et des Pays-Bas.                      268

     216e _Dépêche_.--5 novembre.--

       AU ROI.                                                269
     Négociation des Pays-Bas.                                270
     Levée du siège de Lislebourg.                            272

       A LA REINE.                                            273
     Explications sur l'argent saisi.                         _Ib._

     217e _Dépêche_.--10 novemb.--

       AU ROI.                                                274
     Nouvelles d'Ecosse.                                      _Ib._
     Audience.                                                275
     Victoire de Lépante.                                     280

       A LA REINE.                                            _Ib._
     Inquiétude des Anglais.                                  _Ib._

     218e _Dépêche_.--13 novemb.--

       AU ROI.                                                282
     Résolution d'Elisabeth de retenir Marie Stuart toute
     sa vie prisonnière.                                      283
     Affaires d'Ecosse.                                       285

       A LA REINE.                                            286
     Négociation d'un traité d'alliance entre la France
     et l'Angleterre.                                         _Ib._

     219e _Dépêche_.--20 novemb.--

       AU ROI.                                                288
     Procès du duc de Norfolk.                                _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse, d'Irlande et des Pays-Bas.           289

     220e _Dépêche_.--26 novemb.--

       AU ROI.                                                291
     Procès du duc de Norfolk.                                292
     Irritation de Leicester contre le duc.                   _Ib._

     221e _Dépêche_.--30 novemb.--

       AU ROI.                                                294
     Accusation de lèze-majesté contre le duc de Norfolk.     295
     Péril de l'évêque de Ross.                               295
     Nouvelles d'Ecosse.                                      296

       A LA REINE.                                            297
     Sollicitations pour le duc de  Norfolk et
     Marie Stuart.                                            _Ib._

     222e _Dépêche_.--5 décembre.--

       AU ROI.                                                298
     Montgommery à Londres.                                   _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse.                                      299

       A LA REINE.                                            301
     Libelle contre Marie Stuart.                             _Ib._

     223e _Dépêche_.--10 décemb.--

       AU ROI.                                                302
     Audience.                                                _Ib._
     Mission de Me Smith en France pour y conclure le
     mariage ou un traité d'alliance.                         305
     _Mémoire général_ concernant la mission de Me Smith
     et la négociation sur l'Ecosse.                          306

     224e _Dépêche_.--16 décemb.--

       AU ROI.                                                312
     Nouvelles d'Ecosse.                                      313
     L'ambassadeur d'Espagne renvoyé d'Angleterre.            314

     225e _Dépêche_.--22 décemb.--

       AU ROI.                                                315
     Confidences d'Elisabeth.                                 _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                       317
     Négociation de Montgommery.                              319

       A LA REINE.                                            _Ib._
     Divers mariages à Londres.                               _Ib._

     226e _Dépêche_.--27 décemb.--

       AU ROI.                                                321
     Affaires d'Ecosse.                                       322
     Utilité d'un traité de commerce avec l'Angleterre.       326
     Sédition à Paris.                                        327


     ANNÉE 1572.--PREMIÈRE PARTIE.

     227e _Dépêche_.--3 janvier.

       AU ROI.                                                328
     Audience.                                                _Ib._
     Conférence avec Leicester.                               331

       A LA REINE.                                            333
     Nouvelles d'Ecosse.                                      334

     228e _Dépêche_.--9 janvier.--

       AU ROI.                                                336
     Combat dans Lislebourg.                                  337
     Nouvelles de Marie Stuart.                               338
     Affaires d'Espagne.                                      _Ib._

     229e _Dépêche_.--14 janvier.--

       AU ROI.                                                339
     Soulèvement de l'Irlande.                                340
     Négociation des Pays-Bas.                                341

     230e _Dépêche_.--18 janvier.--

       AU ROI.                                                342
     Audience.                                                343
     Condamnation du duc de Norfolk.                          346

       A LA REINE.                                            _Ib._
     Communication secrète faite à
     Elisabeth au nom du duc d'Anjou.                         _Ib._

     231e _Dépêche_.--25 janvier.--

       AU ROI.                                                330
     Détails sur la condamnation du duc de Norfolk            _Ib._
     Sa déclaration.                                          351
     Rupture de la négociation avec l'Espagne.                352
     Audience.                                                353
     Rupture de la négociation du mariage du duc d'Anjou.     354

       A LA REINE (_lettre secrète_).
     Proposition du mariage du duc d'Alençon.                 355

     232e _Dépêche_.--31 janvier.--

       AU ROI.                                                358
     Désir d'Elisabeth de continuer la négociation de
     l'alliance.                                              _Ib._
     Sollicitations pour Norfolk.                             359
     Pacification de l'Irlande.                               _Ib._
     Départ de l'ambassadeur d'Espagne.                       360
     Négociation avec le Portugal.                            361

     233e _Dépêche_.--5 février.--

       AU ROI.                                                362
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Négociation des Pays-Bas.                                364

     234e _Dépêche_.--10 février.--

       AU ROI.                                                365
     Audience.                                                _Ib._

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         369
     Négociation du mariage.                                  370

     235e _Dépêche_.--13 février.--

       AU ROI.                                                372
     Discussion du traité d'alliance.                         _Ib._

     236e _Dépêche_.--19 février.--

       AU ROI.                                                377
     Négociation de l'alliance.                               _Ib._
     Affaires d'Ecosse.                                       378

       A LA REINE.                                            380
     Justification de l'ambassadeur.                          381

     237e _Dépêche_.--24 février.--

       AU ROI.                                                382
     Audience.                                                383
     Négociation des Pays-Bas.                                386

     238e _Dépêche_.--29 février.--

       AU ROI.                                                387
     Négociation des Pays-Bas.                                _Ib._
     Remontrances de Fiesque.                                 388
     Nouvelles de Marie Stuart.                               391

     239e _Dépêche_.--8 mars.--

       AU ROI.                                                392
     Arrivée de Mr Du Croc.                                   _Ib._
     Audience.                                                _Ib._
     Lettre de Marie Stuart au duc d'Albe.                    393

     A LA REINE (_lettre secrète_).                           395
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     240e _Dépêche_.--13 mars.--

       AU ROI.                                                397
     Irritation d'Elisabeth contre Marie Stuart.              _Ib._
     Négociation de Mr du Croc.                               _Ib._
     Défaite des Irlandais.                                   399

     241e _Dépêche_.--18 mars.--

       AU ROI.                                                400
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Négociation de Mr Du Croc.                               _Ib._
     Retour de Quillegrey.                                    404

       A LA REINE.                                            _Ib._
     Saisie des papiers de lord Seton.                        405
     (_Lettre secrète._) Négociation du mariage.              406
     _Mémoire général_. Affaires d'Ecosse.                    408
     Négociation des Pays-Bas.                                409

     242e _Dépêche_.--25 mars.--

      AU ROI.                                                 410
     Maladie d'Elisabeth.                                     411

     243e _Dépêche_.--30 mars.--

       AU ROI.                                                412
     Maladie d'Elisabeth.                                     _Ib._
     Négociation de l'alliance.                               413
     Projet du duc d'Albe sur l'Ecosse.                       414

     244e _Dépêche_.--3 avril.--

       AU ROI.                                                416
     Négociation de l'alliance.                               _Ib._
     Armemens à Londres.                                      420

     245e _Dépêche_.--7 avril.--

       AU ROI.                                                421
     Affaires d'Ecosse.                                       _Ib._
     Négociation des Pays-Bas.                                423

     246e _Dépêche_.--14 avril.--

       AU ROI.                                                424
     Convocation du parlement.                                425
     Prises faites par la flotte du prince d'Orange.          427

     247e _Dépêche_.--21 avril.--

       AU ROI.                                                428
     Audience en conseil.                                     _Ib._
     Rupture et reprise de la négociation de Mr Du Croc.      431

     248e _Dépêche_.--27 avril.--

       AU ROI.                                                434
     Succès de la négociation de Mr Du Croc.                  _Ib._
     Ordre de la Jarretière donné à Mr de Montmorenci.        436

       A LA REINE. (_lettre secrète_).                        438
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     249e _Dépêche_.--4 mai.--

       AU ROI.                                                440
     Mr Du Croc en Ecosse.                                    _Ib._
     Rupture de la négociation des Pays-Bas.                  441
     Affaires d'Ecosse.                                       442
     Conclusion du traité d'alliance.                         444

       A LA REINE.                                            445
     Réjouissances à Londres.                                 _Ib._

     250e _Dépêche_.--13 mai.--

       AU ROI.                                                447
     Audience.                                                448

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         _Ib._
     Négociation du mariage.                                  _Ib._
     Mémoire. Détails de l'audience.                          450

     251e _Dépêche_.--19 mai.--

       AU ROI.                                                456
     Ouverture du parlement.                                  _Ib._
     Nouvelles d'Ecosse.                                      457
     Négociation des Pays-Bas.                                _Ib._

     252e _Dépêche_.--24 mai.--

       AU ROI.                                                459
     Danger de Marie Stuart.                                  460
     Nouvelles d'Ecosse.                                      _Ib._

       A LA REINE (_lettre secrète_).                         461
     Négociation du mariage.                                  _Ib._

     253e _Dépêche_.--28 mai.--

       AU ROI.                                                463
     Soupçon de peste.                                        _Ib._
     Communication par lettre.                                _Ib._
     Danger de Marie Stuart.                                  465
     Conférence avec le comte de Lincoln                      466

       A LA REINE.                                            468
     Bonnes dispositions du comte de Lincoln.                 _Ib._


FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième - Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575" ***

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