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Title: L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844" ***

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L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844.



        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N° 47. Vol. II.--SAMEDI 20 JANVIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'Étranger.    --    10        --    20         --  40



SOMMAIRE. Hudson Lowe. _Portrait d'Hudson Lowe; Longwood_.--Courrier de
Paris.--Histoire de la Semaine. _Portrait d'O'Connell et de ses sept
coaccusés; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, à
Dublin_.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer.
Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expériences
américaines; Martin prend un associé; Vallée d'Éden en perspective.
(Suite.)--Monument de Molière. _Statue en bronze de Molière_, par M.
Seurre aîné; _la Muse enjouée et la muse grave_, deux statues en marbre,
par M. Pradier; _Médaille commémorative; vue du Monument de Molière
pendant l'inauguration_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc
Fournier. (Suite et fin.)--Algérie. Description géographique de la
province de Constantine. (Suite et fin.) _Débarquement de troupes; Vue
de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey
de Constantine; Campements français et arabes_.--Bulletin
bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy.
--Annonces.--Modes. _Une Gravure_.--Rébus.



Hudson Lowe.

HUDSON LOWE!--Pourquoi donc le nom et le portrait de cet Irlandais se
montrent-ils aujourd'hui sur la première page de notre journal?
Nous-même, nous l'avouons, nous avons éprouvé d'abord une vive
répugnance à céder à un pareil homme la place qu'ont honorée tour à
tour, pendant un seul mois, un grand poète, un noble enfant du peuple,
un savant agronome.--Casimir Delavigne, Brune et Dombasle,
pardonnez-nous! cet outrage apparent est encore un hommage rendu à vos
talents et à vos vertus. A coté de vos noms célèbres, l'histoire
conservera éternellement dans ses annales le nom désormais immortel de
Hudson Lowe. Autant vous êtes dignes d'estime et de reconnaissance,
autant il mérite de mépris et de haine. A vous la gloire, à lui la
honte! C'est aussi pour la presse un devoir sacré de vouer à
l'exécration de tous les siècles futurs les hommes qui, comme Hudson
Lowe, se sont rendus fameux par leurs vices ou par leurs crimes.

Hudson Lowe naquit en 1770, nous ne savons en quelle contrée de
l'Irlande. Sa famille était honorable; il fit, à ce qu'il paraît, de
bonnes études, car il parlait facilement plusieurs langues, et il
possédait,--ses plus grand-ennemis en conviennent,--une certaine masse
de connaissances positives. Une bonne mémoire, tel était le seul don que
la nature avait consenti à lui faire; sous tous les autres rapports,
elle s'était montrée atrocement cruelle envers lui: «Taille commune,
mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches
de rousseur, des yeux obliques, fixant à la dérobée et rarement en face,
recouverts de sourcils d'un blond ardent, épais et fort proéminents. Il
est hideux, disait Napoléon en terminant ce portrait, c'est une face
patibulaire; quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce
gouverneur, dans ma vie je ne rencontrai rien de pareil.» L'âme était
bien digne de son enveloppe terrestre; elle n'avait que de mauvais
penchants, dont l'éducation essaya vainement de comprimer le
développement hâtif. Les vices nombreux qui s'en emparèrent de bonne
heure triomphèrent sans combat, car ils n'y rencontrèrent pas une vertu.

En 1808, Hudson Lowe était lieutenant-colonel et commandant de l'île de
Capri, dans la baie de Naples. Comment avait-il employé les trente-huit
premières années de sa vie? Qu'importe, après tout? D'abord chirurgien,
il entra dans un régiment de ligne en qualité d'aide-major; son colonel,
reconnaissant des remèdes qu'il lui avait ordonné de prendre pendant une
maladie, lui fit cadeau d'une sous-lieutenance. Nommé lieutenant en
1791, il servit successivement à Gibraltar, à Toulon, en Corse, en
Portugal, en Égypte, mais nulle part il ne se distingua par une action
d'éclat. C'était un de ces militaires qui ne se battent jamais, ni en
temps de paix ni en temps de guerre. A l'armée, il maniait plus souvent
et plus habilement lu plume que l'épée; aussi exerça-t-il tour à tour
les fonctions d'officier payeur, d'aide-trésorier-général, de
député-juge-avocat, de sous-inspecteur de la légion étrangère et de
secrétaire d'une sorte de commission établie à Malte, _for the
adjustments of claims_. Nommé, le 5 juin 1800, major de tirailleurs
corses, mis à la demi-solde en 1802: il reçut en 1803 un autre brevet de
major dans le 7e régiment d'infanterie. Ce fut alors que lord Hobard le
chargea de missions _secrètes_ en Portugal et en Sardaigne; l'année
suivante, il compléta le cadre des tirailleurs royaux de la Corse, et il
fut nommé lieutenant-colonel de ce corps. Après avoir servi à Naples
sous sir James Croi, puis en Sicile, il eut enfin l'honneur de commander
seul cinq compagnies dans l'île de Capri (1806), c'est-à-dire de devenir
le chef des espions que l'Angleterre entretenait à grands frais dans ces
parages.

[Illustration: Hudson Lowe, décédé le 10 janvier 1844.]

Il occupait ce poste, depuis deux ans et demi, se laissant grossièrement
tromper par tous ses espions, lorsque le général Lamarque vint
l'attaquer à l'improviste, avec 1800 hommes, dans une forteresse qui
passait pour inexpugnable; trois jours après, Hudson Lowe capitulait. Ce
fut son seul fait d'armes. Il alla en Sicile se réunir au corps d'armée
commandé par le lieutenant-général sir John Stuart, et sa sotte
confiance dans ses espions, dont il continuait à être la dupe, fit
échouer une expédition habilement combinée.--Sans la stupidité de Hudson
Lowe, Murat perdait, à cette époque, la couronne de Naples.

[Illustration: Longwood, maison habitée par Napoléon à Sainte-Hélène.]

Malgré ces échecs humiliants, Hudson Lowe conserva sa faveur. Le
ministère anglais avait su apprécier sa rapacité et ses vices. Un
pressentiment secret l'avertissait déjà que ce soldat sans courage et
cet espion sans intelligence deviendrait bientôt un bourreau nécessaire.
Nous ne le suivrons ni à Zanthe ni à Céphalonie; mais en 1813, nous le
retrouverons _seritano_ de Blucher, comme disait Napoléon à
Sainte-Hélène. --Attaché à la personne de ce général en qualité de
commissaire du gouvernement anglais, il entra en France avec les
_alliés_, et, «bien qu'il n'ait pas commandé des armées contre.
Napoléon, il se vanta de lui avoir fait plus de mal que s'il eût été à
la tête de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il fournit au
congrès de Châtillon.» Ses nouveaux services d'espion et de scribe
obtinrent leur récompense. En janvier 1812, il avait été nommé colonel;
le 4 juin 1814, il fut élevé au rang de major-général, et, quelques mois
plus tard, il devint _sir Hudson Lowe_; le ministère anglais lui conféra
le titre de chevalier.

Pendant l'occupation, sir Hudson Lowe commanda la ville de Marseille, et
les royalistes, qui lorgnaient la majorité du conseil municipal,
cédèrent à la funeste idée de lui offrir une épée d'argent en témoignage
de leur reconnaissance. Ne devons-nous pas leur pardonner? Ils péchaient
par ignorance.

Les Cent Jours passèrent comme un éclair qui brille et disparaît dans
une nuit triste et sombre. Napoléon trahi perdit la bataille de
Waterloo. Quand il se vit vaincu, il eut assez de grandeur d'âme «pour
se mettre volontairement sous la protection du plus puissant, du plus
constant, du plus généreux de ses ennemis.» Le ministère anglais,--car
la nation en est innocente, «perdit la foi britannique dans
l'hospitalité du _Bellerophon_.» A peine son ennemi se fut-il livré de
bonne foi, il l'immola. «Les puissances alliées avaient déclaré que
Napoléon Bonaparte était leur prisonnier, et elles en remettaient
spécialement la garde au gouvernement britannique.

--Castlereagh et Bathurst surent se montrer dignes de cette preuve de
confiance.--Ils avaient inventé Sainte Hélène, mais le climat de
Sainte-Hélène ne tuait pas assez vite, il lui fallait un complice. Honte
et gloire à eux: ils trouvèrent sir Hudson Lowe.»

Mais à quoi bon raconter ici les détails de cet odieux assassinat? Qui
ne les a toujours présents à la mémoire? qui ne peut les lire dans les
ouvrages de Las Cases, de Gourgand, d'O'Meara, de Montholon,
d'Antommarchi? Quant à moi, je ne me sens pas le courage, en vérité, de
résumer ici une aussi triste histoire. A peine Napoléon eut-il aperçu
sire Hudson Lowe, il s'écria; «On pourrait m'avoir envoyé pire qu'un
geôlier!» Cette crainte devint une certitude. Napoléon eut bientôt des
motifs graves pour dire à son infâme geôlier: «Nous vous croyons capable
de tout, _mais de tout..._ Vous êtes pour nous un plus grand fléau que
toutes les misères de cet affreux rocher. Vous n'avez, jamais commandé
que des vagabonds et des déserteurs corses, des brigands piémontais et
napolitains... Vous n'avez jamais été accoutumé à vivre avec des gens
d'honneur.»--Un jour, sir Hudson Lowe avant répondu qu'il n'avait pas
recherché la mission dont il était chargé:» Ces plaies ne se demandent
pas, lui dit son prisonnier: les gouvernement les donnent aux gens qui
se sont déshonorés.»--Le gouverneur invoqua alors son devoir, et se
retrancha derrière les ordres ministériels, dont il ne pouvait
s'écarter. «Je ne trois pas, repartit vivement l'Empereur, qu'aucun
gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils à ceux que
vous faites exécuter.»

Au lieu des atrocités et des turpitudes de sir Hudson Lowe, rappelons
plutôt les belles paroles que Napoléon faisait traduire sur son lit de
mort par le général Bertrand au docteur Arnold:

«J'étais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais
une loyale hospitalité, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la
terre, on me répondit par des fers. J'eusse reçu un autre accueil
d'Alexandre; l'empereur François m'eût traité avec égard; le roi de
Prusse même eût été plus généreux. Mais il appartenait à l'Angleterre de
surprendre, d'entraîner les rois et de donner au monde le spectacle
inouï de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est
votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins
de trois années la vie des Européens, pour y achever la mienne par un
assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que je suis exilé sur
cet écueil? Il n'y a pas une indignité, pas une horreur dont vous ne
vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications
de famille, celles mêmes qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me
les avez refusées. Nous n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune
nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus
vécu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans
cette île inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure l'endroit le
moins fait pour être habité, celui où le climat meurtrier du tropique se
fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons,
dans un air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous
m'avez assassiné longuement, en détail, avec préméditation, et, l'infâme
Hudson a été l'exécuteur des hautes-oeuvres de vos ministres. Vous
finirez comme la superbe république de Venise, et moi, mourant sur cet
affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre
et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre.»

«J'en écrirai à mon gouvernement, j'exécute les ordres de mon
gouvernement.» Telles étaient les seules réponses de sir Hudson Lowe aux
trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amère
dérision! ses _Mémoires_ prouveraient-ils que les ordres qu'il reçut
étaient réellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable.
Toute réhabilitation d'un pareil homme; est à jamais impossible. Qui
donc l'obligeait à les exécuter, ces ordres? qui? sa cupidité et sa
méchanceté! Il pouvait être sévère, mais grand; il fut atroce et lâche!
S'il eut eu seulement un peu de coeur, il eût répondu à son gouvernement
ce que le vicomte d'Orthuz répondit jadis à Charles IX.--Mais quelle
erreur est la mienne! ce misérable n'a pas un seul défenseur, même en
Angleterre... et je persiste à l'accuser.

Quand Napoléon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hâta de
quitter Sainte-Hélène; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer
l'ombre menaçante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de
millions de fr.

--Le ministère anglais,--nous rougissons de le dire,--le reçut connue un
héros. Mais son triomphe fut de courte durée.--L'heure de la vengeance
et de l'expiation devait suivre de près celle de la perpétration du
crime.

Au mois d'octobre 1822, arrivait à Londres un jeune homme de coeur, M.
Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exilé de
Sainte-Hélène avec son père, dont il redoutait par instinct les
terribles révélations futures. M. E. de Las Cases était malade au moment
où il fut enlevé et déporté au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement
d'obtenir un sursis: «Eh! monsieur, lui répondit le gouverneur avec
impatience, que fait, après tout, la mort d'un enfant à la
politique!»--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures
personnelles à venger; mais ce n'était pourtant ni pour lui ni pour son
père qu'il s'empressait d'accourir à Londres en quittant Sainte-Hélène:
il avait juré de tuer le bourreau de son Empereur, ou de périr, et il
venait tenir ce noble serment.

Hudson Lowe vivait alors retiré à la campagne, et il ne faisait à
Londres que de courtes apparitions. Où le rencontrer? Comment le forcer
à se battre sans s'exposer aux conséquences judiciaires d'un duel? M. de
Las Cases consulta un avocat distingué, et, d'après ses conseils, il
résolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun témoin put
affirmer qu'il fut l'agresseur.

Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se présenta. Un
jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver à sa maison de
Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans
un hôtel garni situé en face, et il attend avec la plus vive anxiété que
son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'écoulent.
Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoyé
chercher un fiacre; descendant à la hâte, il se promène, une cravache à
la main, sur le trottoir de sa maison.

Il affecte un air d'indifférence, mais il est vivement ému, et il ne
perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va
sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes
s'arrêtent, regardent et semblent attendre un événement imprévu.
D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout à coup la porte
s'ouvre, et sir Hudson Lowe paraît sur le seuil; mais à peine a-t-il
descendu la première marche, il rentre précipitamment: un moment M. de
Las Cases a craint d'avoir été aperçu, et de perdre une occasion si
longtemps désirée... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe
rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient
heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est précipité contre lui.

«Vous m'avez insulté, monsieur, s'écrie le, bouillant jeune homme, et
vous m'en rendrez raison!» En disant ces mots, il le frappe sur l'épaule
d'un coup de cravache.

A cette rencontre, à ces mots, à ce coup, Hudson Lowe a relevé la tête
et reconnu son adversaire. Il pâlit, se trouble, et semble d'abord
hésiter; puis, sans mot dire, il s'élance à son tour, son parapluie en
avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait
avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice
ne pourra plus jamais s'effacer.

Cependant les curieux, témoins de cette lutte, commencent à murmurer et
à s'agiter. Sans réfléchir, ils prennent parti pour leur compatriote,
contre un étranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-être
s'il ne parvient pas à se les rendre favorables; sa vie dépend de sa
présence d'esprit. «Cet homme a insulté mon père, s'écrie-t-il, et je
viens lui en demander satisfaction.» Ces paroles et l'accent entraînant
avec lequel elles ont été prononcées produisent une vive impression.--La
foule s'arrête attendrie: toutefois elle hésitait encore, quand un gros
gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras,
s'écrie; «Vous avez bien fait, jeune homme!» Des _cheers_ étourdissants
accueillent cette action et ces paroles d'un homme de coeur... M. de
Las Cases a gagné sa cause devant le peuple anglais.

Pendant cette scène, Hudson Lowe avait repris son équilibre assez
gravement compromis, et il s'était caché dans le fiacre, où son
adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un
cartel. Il allait demander à la justice la réparation de l'outrage
public qu'il venait de recevoir.

Il lui fallait deux témoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de
fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il étala sons les yeux du
juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard
heureux, ce juge de paix avait dîné la veille avec M. de Las Cases, et,
après une longue conversation sur la législation française, il avait
conçu pour lui une vive amitié. Il le fit avertir secrètement que ses
fonctions l'obligeaient à signer un _warrant_ ou un mandat d'arrêt
contre lui. «Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases à son
conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui répondit celui-ci,
et cassez la tête d'un coup de pistolet à quiconque oserait y pénétrer
malgré votre défense. Seulement, si on parvient à mettre le _warrant_
sous vos yeux, constituez-vous prisonnier. «Ce conseil fut suivi
ponctuellement. Quand les policemen se présentèrent, on leur répondit
que M. de Las Cases était absent. Ils s'installèrent devant la porte de
la maison, y vidèrent plusieurs pots de bière, et ne se retirèrent qu'à
la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de résidence, ayant soin
d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse à sir Hudson Lowe; trois fois la
même scène se renouvela, et il attendit vainement une réponse.--Enfin,
le quatrième jour, il reçut une lettre non signée, émanant évidemment
d'un personnage haut placé, dont l'auteur est toujours resté inconnu. On
lui donnait le conseil de partir à l'instant même; le lendemain il
serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste à Brighton, sous
un déguisement et avec un faux passeport où il avait pris la qualité de
médecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait à
l'embarcadère lorsqu'un employé de la douane l'arrêta, et après l'avoir
forcé à exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques
plaisanteries inquiétantes.--C'était un homme envers lequel M. de Las
Cases s'était montré assez dur pendant son séjour à Sainte-Hélène et qui
venait de recevoir à l'instant même l'ordre de l'arrêter.--Sa position
devenait difficile.

Espérant encore qu'il n'était pas reconnu, il feignit de s'emporter....
Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme,
dépêchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout
différent, songez que vous êtes encore en Angleterre, et souvenez-vous
de moi.» En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las
Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se séparèrent sans
échanger un seul mot; ce langage muet était assez significatif. Le
surlendemain, M. de Las Cases était de retour à Paris.

L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre
l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protégé, le
destitua d'une fonction qu'il occupait dans le régiment des _horse
guards_; les membres de l'_Union_ le chassèrent de leur club; lady
Holland, chez laquelle il se présenta, lui fit répondre publiquement
qu'elle n'était pas visible; les journaux eux-mêmes cessèrent de le
défendre. Seul le ministère continua de le soutenir: il lui donna la
propriété du 93e régiment d'infanterie, propriété qui lui rapporta
environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut
aller passer le régiment en revue, les officiers déclarèrent unanimement
qu'ils aimaient mieux se démettre tous de leur grade que de se soumettre
à un pareil affront.

Trois années s'écoulèrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir à
Paris, et s'il fut parfaitement reçu par le roi régnant, la cour sut
lui faire comprendre de mille manières qu'elle lui refusait son estime.
Il s'en plaignit vaguement à Charles X. Cependant un hasard heureux
avait fait découvrir sa demeure à M. Emmanuel de Las Cases qui s'était
empressé de lui porter sa carte et de se mettre à sa disposition,
persuadé, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprès pour vider
une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne répondit rien à cette nouvelle
provocation, ou plutôt.....

Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brièvement que possible un
événement mystérieux qui nous servira peut-être à expliquer son honteux
silence.

A cette époque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait
très-souvent à Passy, voir son père, et à Versailles, passer plusieurs
jours chez des amis. Un soir du mois de novembre, à neuf heures environ,
il sortait de la maison de son père et se dirigeait vers Paris, quand,
au détour d'une rue isolée, un homme s'élança sur lui, et, le saisissant
violemment par la taille, le frappa à quatre ou cinq reprises, avec un
poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui
remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases périssait
victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'était pas même
blessé. Se débarrasser de son assassin, s'élancer sur lui, le précipiter
à terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment.
Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne à
épée. Il ne l'avait pas lâchée dans la lutte, et, se relevant vivement,
il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame était rouillée, et
il éprouva quelque résistance. Au moment où il eut enfin la satisfaction
de se sentir armé, un second assassin, appelé par le premier dans une
langue étrangère, fondit sur lui. S'élançant à sa rencontre, il le
blessa à l'épaule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'eût
retenu par son manteau, soit qu'il eût fait un faux pas dans
l'obscurité, il tomba au milieu d'une ornière pleine de boue. Lorsqu'il
se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son père,
où il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reçu
trois profondes blessures à la jambe.

Quels étaient les auteurs ou l'instigateur d'un si lâche assassinat?
L'instruction judiciaire, confiée à un homme de coeur, se poursuivit
avec la plus louable activité; mais la police ne put ou ne voulut
fournir aucun renseignement à la magistrature, la presse et l'opinion
publique accusèrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier
et de solliciter lui-même une enquête, il quitta précipitamment Paris et
s'enfuit en Allemagne.

Singulière coïncidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait
souvent à Passy et à Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements,
un à Paris, un à Passy, un à Versailles; le soir même de l'assassinat,
il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.

Sir Hudson Lowe s'était sauvé à Francfort: le représentant de
l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita à dîner. Au
milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, «Que s'y
passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le
jeune Emmanuel de Las Cases, dont le père a suivi Napoléon à
Sainte-Hélène, a été assassiné à Passy il y a quelques jours, lui
répondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitté Paris depuis ce
déplorable événement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute
nous apprendre la vérité.» A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia
quelques mots, et toute l'assemblée garda un profond silence.

De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit à Vienne. M. de Metternich
l'invita à dîner. Quand il arriva, tous les convives étaient déjà
réunis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les
gens de service eurent-ils prononcé son nom, qu'un officier prit son
chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisième, puis un
quatrième... En moins de cinq minutes, ils étaient tous partis, laissant
M. de Metternich seul avec son hôte. On raconte, mais nous ne pouvons
garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un
éclat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner
un affront dont il déclinait la responsabilité. Ce qui est positif,
c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus à Vienne qu'il n'avait ri à
Francfort.

Repoussé et insulté partout en Europe, il passa en Asie. Le ministère
anglais l'avait nommé, non pas, comme l'ont dit à tort quelques
biographes, gouverneur de l'île de Candie, mais commandant ou gouverneur
de la province de Candy, dans l'île de Ceylan. Le 11 août 1827, il
débarqua à Colombo, capitale de cette nouvelle conquête de
l'Angleterre... Il avait alors le grade de major-général; si les
bâtiments en rade et les forts de la ville tirèrent un certain nombre de
coups du canon, lorsqu'il mit pied à terre, les officiers qu'il allait
commander l'accueillirent avec une froideur évidente. Quelques-uns
d'entre eux ne le connaissaient pas encore, même de réputation; ils
manifestèrent à leurs camarades l'étonnement que leur causait une
semblable réception. «Il fut le geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène,
répondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait
votre geôlier à tous, pour peu qu'on le payât.» Dès lors, en Asie connue
en Europe, le major-général Hudson Lowe put lire sur tous les visages
les sentiments d'horreur et de dégoût que sa vue seule inspirait même à
ses subordonnés.

Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en
Europe, il débarqua à l'Ile-de-France, récemment conquise par
l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il était débarqué, les habitants de
Port-Louis, Français et Anglais, s'ameutèrent et exigèrent du gouverneur
son renvoi immédiat. Il n'osa pas même gagner, sans être protégé par une
escorte, le navire qui l'avait amené. Le gouverneur, sachant que sa vie
ne courait aucun danger, et craignant que la présence des soldats armés
n'amenât une collision fâcheuse, resta sourd à ses prières.--Cependant
il lui fallait quitter cette île, où il avait espéré prendre quelques
jours de repos. La population tout entière le poursuivit jusqu'au rivage
de ses huées et de ses malédictions. Arrivé sur le bord de la mer, son
aide de camp, un de ses parents, indiqué de sa lâcheté, tira son épée,
la brisa sur ses genoux, et en lançant les débris dans les vagues, il
s'écria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.

La Providence lui laissa la vie à Hudson Lowe comme pour lui donner le
temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions
qu'il avait si honteusement gagnés à Sainte-Hélène, il les perdit à
Londres dans des spéculations malheureuses d'hôtels garnis. Sa femme, la
veuve d'un colonel tué à Waterloo, l'avait abandonné, et se livrait aux
plus honteux dérèglements; il traîna donc, pendant les dernières années,
une existence misérable: trompé dans ses affections d'époux, s'il en
eut, accablé d'humiliations, méprisé de tous ceux de ses semblables qui
ne le haïssaient pas, trop stupide et trop insensible pour connaître les
douleurs poignantes du remords; ruiné, et n'ayant d'autres ressources
que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e régiment,
d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'ancienneté.--Quel
exemple et quelle leçon! Enfin la mort eut pitié de lui; frappé d'une
attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier
1844.

Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pensée de faire rejaillir
sur eux la honte de leur père! Quel que soit le nom qu'il porte, tant
qu'il ne l'a pas déshonoré lui-même, tout homme a droit à l'estime
loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par
leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des préjugés.

Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses châtiments sur cette
terre. Peut-être, dans cette notice rapide et nécessairement incomplète,
avons-nous commis quelque erreur de détail involontaire: mais tous les
faits que nous avons racontés sont puisés à des sources authentiques où
nous ont été garantis par des témoins dignes de foi. Ce que nous
voulions surtout, et nous espérons avoir réussi, c'était faire
suffisamment connaître Hudson Lowe à la génération nouvelle, pour
qu'elle léguât un jour à celle qui lui succédera les sentiments de haine
ou de mépris dont nous avons tous hérité de nos pères.

Nul ne peut prédire ici-bas les décisions futures de la justice divine;
quant à la justice, humaine, elle a déjà prononcé; en condamnant Hudson
Lowe à l'exécration de l'espère humaine tout entière, elle a fait clouer
au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux
d'astuce, de bassesse et de cruauté.



Courrier de Paris.

L'inauguration de la statue de Molière a été l'affaire importante de ces
jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette
solennité revient naturellement à l'historiographe ordinaire de la
semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connaît Molière
mieux que personne, pour avoir publié une excellente édition de ses
oeuvres, et écrit sa vie avec une affection pleine de sagacité. L'ordre
et la marche de cette fête du génie seront donc exposés par lui; il
n'oubliera ni M. Samson, ni M. Étienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau,
inclinés au pied de la glorieuse statue, et y déposant, en prose plus ou
moins élégante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration.
Pour nous, il ne nous reste qu'à exprimer un regret, qui nous a paru
généralement éprouvé: c'est que l'autorité, par une prudence exagérée et
sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette
fête littéraire, que, de populaire qu'elle devait être, elle n'a été
réellement qu'une sorte de représentation particulière, jouée au
bénéfice du préfet, de l'Académie, et de MM. les comédiens français;
quant à la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprêtait à venir
pieusement assister à la cérémonie et saluer, à son tour, le bronze
immortel, elle n'a pas été admise; une nombreuse armée de gardes
municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans
toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des
Petits-Champs jusqu'à la place du Carrousel; ainsi, les entrées du
peuple ont été généralement suspendues.

Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle
aurait dit sans doute: «Laissez-les venir à moi; je leur appartiens et
ils m'appartiennent; ne suis-je pas le poète de tout le monde? que tout
le monde puisse approcher!»

Molière, en effet, par un privilège presque sans exemple, a conquis
l'universalité des affections et des suffrages. Si les classes lettrées
et de fine éducation sont plus particulièrement propres à sentir les
beautés hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaieté, le
naturel et l'étonnante vérité de ses peintures, et surtout son admirable
bon sens, vont droit à la foule, la saisissent irrésistiblement, et
pénètrent jusqu'à ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les
hommes assemblés que Molière exerce sa toute-puissance, et que sa raison
et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une étincelle
électrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.

Que craignait-on en laissant cette foule, éprise de Molière, arriver
jusqu'à sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou
quelque docteur Mathanasius, se glissât jusqu'au piédestal pour prendre
sa revanche contre le poète et l'insulter? M. Jourdain est trop
bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune;
Mathanasius continue à se débattre dans les ténèbres de sa philosophie,
et Harpagon a bien autre chose à faire que de songer à Molière; ne
faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant à M. Purgon, il n'a pas
coutume de parler... à des statues. Peut-être est-ce de Tartufe qu'on
était inquiet; il est vrai que Tartufe se démène depuis quelque temps,
lui qu'on croyait bien mort à tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait
pour rien dans ces terreurs; on ménage trop le saint personnage pour lui
faire cette injure, et ce n'est pas pour arrêter Tartufe que les rues
étaient barricadées de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous
dire; mais la vérité est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un
coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont
pas braves.

Quoi qu'il en soit, on a dû regretter cet emploi soupçonneux de
précautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des
citoyens; qui cherchaient de tous côtés à entrevoir dans le lointain
quelques traits de la cérémonie, à travers les fusils et les chevaux de
la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu
d'opportunité de ces mesures de prévoyance exagérée. A cêté de moi, sous
mes yeux, un de nos plus illustres écrivains, qui occupe un haut rang
dans la poésie dramatique, cherchait à se frayer passage vers le
monument. «On ne passe pas!» lui cria une voix rude, et je vis mon fils
d'Apollon, venu là sans doute le coeur gros d'émotion et de tendresse
pour Molière, obligé de rebrousser chemin et de se retirer à pas
précipités, comme un suspect pourchassé par un sergent de ville.
Cependant ce n'était qu'un poète distingué, qui voulait honorer la
mémoire d'un grand poète!

Mais enfin la statue est découverte et debout: voilà l'essentiel; c'est
une noble revanche que notre siècle donna à Molière, une glorieuse
réparation des préjugés qui avaient outragé sa mort. A la place de cette
statue, une fontaine a longtemps épanché ses eaux; la source n'en est
pas tarie et coule encore; nous la recommandons à nos auteurs
dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui
rendaient la jeunesse ou donnaient le génie.--O docteur mon ami, médecin
des méchants faiseurs de drames lugubres et de comédies sans vérité et
sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? «Boire tous les
jours un venu d'eau de la _Fontaine Molière_.»

Le rude assaut livré par M. Félix Pyat à M. Jules Janin avait fait
croire à une rencontre des deux adversaires, du moins la plume à la
main; mais M. Jules Janin n'a pas jugé à propos de dégainer, contre la
massue de son terrible provocateur, l'arme légère du feuilletoniste: il
s'est adressé aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver
transformé en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera
toge et bonnet carré; M. Jules Janin aura pour second Me
Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de témoin à M. Félix Pyat. La
lutte promet, vu l'habileté des champions, un vif intérêt et
passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appelés,
il y aura peu d'élus. La loi sur la diffamation est positive: elle
permet les plaisirs de l'audience, mais défend complètement la publicité
des débats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de
salut pour les curieux: une simple mention de l'arrêt, voilà toute la
récréation que la susceptibilité du code leur réserve. D'autre part,
l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prévu le cas; la chambre de
police correctionnelle est si petite, qu'à l'exception des juges, du
procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou
presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilégiés
qui se, glisseront dans cet étroit paradis du scandale! Si on pouvait
louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme à la
porte des théâtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les
princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de
livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules,
comme il s'appelle lui-même, cet homme de tant d'esprit et de style,
mettant de côté son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se
réfugier sous la robe noire du ministère public, comme un enfant qu'on a
fouetté sous la robe de sa nourrice.

Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas
obtenu l'approbation générale; on ne refuse pas à M. Jules Janin le
droit de se défendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix
des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sûre et la
plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine
et plus aiguisée que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte,
toujours prête à la riposte: la plume, qui frappe un ennemi à droite et
à gauche, le harcelle, l'étonne, le surprend, l'ébloui, le désarçonne et
le laisse à terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre à la pointe
du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui
fait d'inguérissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la
police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant
attaqué en pleine rue, jetterait là le sabre qu'il porte au côté, et
prierait un passant de lui prêter ses poings pour avoir raison de
l'agresseur.

Écrivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous
toujours de votre arme naturelle; l'écusson du tout écrivain de talent
et de coeur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier
timbré, mais d'une belle plume et d'une bonne épée en sautoir.

A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Félix Pyat ou à M.
Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous
l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la
justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je
professe pour elle, on la prendrait pour une espèce de jeu de hasard;
témoin l'aventure toute récente de _la Quotidienne_ et de _la Gazette_.
Ces deux vénérables douairières ont comparu, l'autre jour, devant le
jury, sous la prévention d'avoir parlé avec trop de dévouement et de
tendresse du pèlerinage et du héros de Belgrave-Square; _la Gazette_, en
vieille tacticienne, fit défaut le premier jour, et subit, par
contumace, une condamnation à deux ans de prison et à six mille francs
d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble à la décapitation
par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien; _la
Quotidienne_, moins avisée, s'offrit bravement de sa personne, au feu de
l'audience, et ne se déroba point devant M. le procureur du roi: qu'en
est-il arrivé? le voici: L'Intrépide _Quotidienne_ reste bien et dûment
frappée d'un an de captivité, tandis que _la Gazette_, revenant en
justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser
seulement une plume de ses ailes. L'une est condamnée, l'autre acquittée
sur la même accusation et sur un fait complètement identique. Les
audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un
casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir;
si j'y comprends un mot, je veux être pendu, «Monsieur, vous avez eu
tort d'aller à Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement
raison.» Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.

La justice cependant ne chôme pas. Non-seulement le procureur du roi lui
fournit depuis quelques jours des procès en diffamation et des procès de
presse assez abondants; mais les attentats contre la propriété et contre
les personnes ne font jamais relâche. On n'est pas encore remis de
l'assassinat de la veuve Senépart, que l'assassinat de la veuve Léon
vient nous redonner le frisson. C'était une bonne vieille rentière, qui
habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isolé, et
propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et parée
de sa guimpe sexagénaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas
l'entendre comme de coutume, donna l'éveil. Ou entre chez elle, et un ne
trouve plus qu'un cadavre horriblement mutilé; deux griffons, les
fidèles compagnons de sa vieillesse, étaient tristement couchés aux pieds
de la victime et la contemplaient d'un oeil morne. La justice s'est
aussitôt mise à la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons
allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le récit
de ces horribles tragédies qui se renouvellent trop souvent, on se
demande si véritablement on habite le pays le plus doux, le plus
élégant, le plus civilisé du monde; si ce n'est pas, au contraire, un
mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas été,
sans le savoir, soudainement transporté en terre d'anthropophages.

Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain,
ces farouches et cruels déprédateurs sans pitié et sans âme, se comptent
encore; mais les petits bandits, c'est-à-dire les escamoteurs de
montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espèce, ne se
comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux
hôtes, héros de fausses clefs, de limes à froid et de monseigneurs. Une
espèce qui se, propage et pullule particulièrement, c'est la race des
escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol à la fourchette.
La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces
vauriens ont l'air de très-honnêtes gens. A l'aide de cette mine
hypocrite, d'un gant glacé et d'une botte vernie, ils fréquentent les
cafés élégants et les restaurants en renom. Là, ils soupent ou dînent
avec un appétit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte
payée, les voici qui tournent les talons. Le garçon les salue avec
respect; puis, tout à coup, faisant son compte, il s'aperçoit que ces
aimables hôtes, pour un dîner de quinze francs, ont escamoté pour
soixante où quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels,
saisi dernièrement en flagrant délit, confessait ses prouesses, et
nommait l'un après l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploités:
Véry, les Frères Provençaux, le Café Anglais, etc. Arrivé à Véfour, il
se mit à sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la
raison: «Ah! s'écria-t-il, ce nom de Véfour me rappelle un doux
souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie
je n'ai si bien dîné: j'ai mangé, à moi seul, deux plateaux d'argent,
trois cuillers, quatre fourchettes, une salière, un couteau et une
assiette de vermeil!»

M. Eugène Sue a oublié le voleur à la fourchette dans ses _Mystères de
Paris_. Il pourra réparer cet oubli dans le drame qu'il a taillé sur
son roman, et que le théâtre de la Porte-Saint-Martin prépare à grands
frais. La représentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la
censure est intervenue. Il paraît que ses susceptibilités sont
sérieusement éveillées; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette,
Trotillard et le Maître d'École sont traqués par elle et surveillés de
près. M. Eugène Sue, qui a écrit son livre en pleine liberté, est obligé
d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs.
Il taille, il rogne, il atténue, il adoucit; cela gêne son imagination
indépendante et sa verve habituée à ne subir aucun frein. On aura beau
faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des
singularités du roman pour émouvoir tout Paris. Les premiers jours de
février verront éclore cette oeuvre si impatiemment attendue.



Histoire de la Semaine.

La discussion de l'adresse de la Chambre des Députés a, cette semaine,
rempli les colonnes entières des journaux comme elle a absorbé
l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre
que la commission avait voulu leur tracer, et la dernière phrase du
projet a été précisément la première sur laquelle la lutte s'est
engagée. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes
qu'on a eu l'intention de rendre flétrissants, puisque ce verbe s'y
trouve, du pèlerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa
position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion,
et leur rendrait difficile d'y prendre part avec liberté et autorité, si
la question qui les concernait n'était préalablement vidée. M. Berryer
est monté à la tribune. Le grand orateur, habitué, sinon aux sympathies,
du moins au silence et à l'attention de la Chambre, a été surpris et
troublé par les interruptions et les apostrophes de la majorité. Il est
descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'écouter, puis
y est remonta, mais dans la première comme dans la seconde de ces
tentatives, il a trop oublié qu'en présence des passions politiques il
est toujours plus habile et plus sûr de prendre le parti d'attaquer que
de consentir à se détendre.

[Illustration: Daniel O'Connell.]

M. Thiers a, dans la séance suivante, rompu le silence qu'il gardait
depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler
uniquement pour bien dire; c'était donc, suivant l'expression déjà
employée par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un
acte qu'il entendait faire. Son apparition à la tribune était un
événement. L'orateur a été mesuré et habile. Sa double thèse était que,
dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation,
le ministère a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre
et la couronne.--M. le ministre de l'intérieur lui a répondu.

[Illustration: M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.]

Deux collèges électoraux, convoqués pour donner des successeurs, à la
Chambre des Députés, à MM. Passy et Teste appelés à la Chambre des
Pairs, viennent de procéder à deux élections dont le résultat a beaucoup
occupé la salle des conférences. L'un, le collège de Louviers, a élu M.
Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris à Rouen, et l'on a
prétendu que ce choix était l'accomplissement d'un marché dans lequel,
d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer,
avaient été échangés. On croit que la vérification des pouvoirs du
nouvel élu pourra donner lieu à une discussion animée. Il n'en sera pas
de même de l'autre. M. Labaume, avocat à Narbonne, qui vient d'être élu
à Uzès, entrerait incognito et inaperçu à la Chambre, n'étaient le nom
et la déconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, député élu au
dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse), à une
majorité assez faible, s'était, dès le premier moment où la promotion de
son père fut résolue, proposé de délaisser Apt, dont il regardait le
dévouement à sa personne comme trop incertain, pour Uzès, ou, il le
croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait porté jusqu'au culte.

Il eût donc donné immédiatement sa démission de député de Vaucluse pour
devenir éligible dans le Gard, s'il n'avait cru devoir préalablement
attendre la promesse que le ministère lui avait faite de lui donner, à
la cour des comptes, un avancement auquel le retraite obtenue de son
père pouvait lui tenir lieu de droit. Mais l'avancement s'est fait
attendre, la démission a été d'instant en instant ajournée, et le délai
pour la réunion du collège a marché. Enfin, mais trop tard, M. Teste
fils, ne voyant aucune nomination ministérielle venir, a pris le parti
d'écrire à la Chambre que des considérations, dont il ne lui était pas
possible de décliner l'influence, le forçaient à déposer le mandat des
électeurs d'Apt. Il expédiait en même temps un courrier pour faire
savoir à ceux d'Uzès qu'il était leur homme. Hélas! ils n'étaient plus
les siens: le nom de M. Labaume, candidat improvisé, sortait au même
moment de l'urne, et M. Charles Teste n'est plus député! mais il est
toujours référendaire à la cour des comptes et fils de monsieur son
père: il a bien là de quoi satisfaire une noble ambition, M. le ministre
des finances a déposé sur le bureau de la Chambre le projet de budget
pour l'exercice 1845. Les détails ne nous en seront connus qu'après
l'impression et la distribution de ce volumineux document.--En
attendant, le _Moniteur_ a publié sur les recettes de l'exercice 1843 ou
tableau duquel il résulte que le produit des impôts indirects, pendant
l'année qui vient d'expirer, s'est élevé à 761,573,000 fr. (sauf des
reliquats encore à recouvrer au 31 décembre). Le produit des mêmes
impôts, en 1841, avait été de 745,673,000 fr.; il avait été, en 1842 de
751,257,000 fr. Il y a augmentation, en faveur de l'année 1843 de
18,900,000 fr. sur 1841, et de 13,316,000 fr. sur 1842--Cette
augmentation provient surtout des droits d'enregistrement de greffe
d'hypothèques, de douanes, du produit de la vente des tabacs, etc. Ce
dernier revenu s'est élevé à 101,360,000 fr. C'est une augmentation de
6,112,000 fr. sur 1841, et de 3,616,000 fr. sur 1842. Les diminutions
les plus importantes sont les suivantes: droits de consommation des
sels, perçue dans le rayon des douanes (1813), 58,021,000 fr. Ils
avaient été, en 1842, de 59,369,000 fr. Différence en moins: 1,345,000
fr. Droits de fabrication sur les sucres indigènes (1843), 7,394,000 fr.
Ils avaient été en 1842 de 8,981,000 fr. Différence en moins: 1,587,000
fr. La progression de 1843 sur 1842 n'a été au total, on le voit, que de
tiers de ce qu'avait été celle de 1842 sur 1841. La diminution des
droits sur la fabrication du sucre indigène était prévue, mais celle du
sel doit éveiller toute l'attention des Chambres. Encore une fois la
consommation n'a pu diminuer depuis que le monopole et sorti des mains
du domaine de l'État pour passer à celles de la reine Christine, avec
les agents de laquelle on a traité. Qu'on surveille donc bien la
perception de cet impôt, ou, mieux encore, qu'on le supprime.--Le relevé
officiel des dividendes de la Banque de France, qu'un journal a mis en
regard de ceux de la Banque de Bordeaux, prouve que cet établissement
méconnaît ses propres intérêts, comme il dédaigne ceux du commerce, en
demeurant engourdi par la timidité.

        En 1842 le dividende du 2e semestre a été de 72 fr.
        En 1842   --   --       1er    --            66
          --      --   --       2e     --            56

pendant que la Banque de Bordeaux, qui n'avait donné qu'un dividende de
50 fr. pendant le 1er semestre de 1843, a pu l'élever à 70 fr. par la
réduction du taux d'escompte de 5 pour 100 à 4. A Marseille, où l'on
escompte à 2 et demi pour 100 les actions de la banque, émises à l,000
fr., sont à 1,800 et plus.

[Illustration: Maison d'O'Connell.--Merrion-Square.]

Parmi les nouvelles extérieures relatives à la France, on a reçu la
protestation du sultan des îles Comores contre notre occupation de
Mayotte. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la tribune
de la Chambre des Pairs qu'il n'avait nulle raison de croire à la prise
de possession par les Anglais du port de Diégo-Suarez, dans l'île de
Madagascar.--La principauté de Monaco est mise en émoi par un des
articles du tarif du dernier traité de commerce passé entre la France et
la Sardaigne. La richesse de ce petit État, ou plutôt son seul produit
exportable, sont les citrons. Les habitants de Monaco déclarent que si
la France ne les traite pas aussi favorablement que les Sardes; que si
nos ports ne sont pas ouverts à leurs citrons aux mêmes droits qu'aux
citrons de leurs rivaux, ils sont gens dépouillés et ruinés, qu'il ne
leur reste pas la valeur d'un zeste. Voyons, montrons-nous de bonne
composition en faveur d'un pays dont l'air national nous a tous fait
danser; et si nous fermons nos bourses à ses gros sous, ouvrons du moins
nos cafés à ses limonades.--On lit dans une lettre d'Ancône, du 1
janvier, le passage suivant: «L'estafette de correspondance de San-Leo a
apporté la nouvelle de la mort du Français détenu mystérieusement dans
cette forteresse. On sait que depuis bien longtemps un prêtre français,
quelques-uns le disent ancien évêque constitutionnel, occupe l'affreux
cachot où le célèbre Cagliostro termina sa vie aventureuse. C'est une
sorte de citerne creusée dans le roc, et dans laquelle on fait
descendre, à l'aide d'une corde, les aliments nécessaires à l'existence
du prisonnier. La position ne saurait être mieux choisie pour tenir le
prisonnier à l'abri de la curiosité des visiteurs. Aussi, jamais un mot
n'a pu être échangé pour apprendre son nom on le secret de son crime.
C'est sans doute au profond mystère dont la détention de ce malheureux
est entourée qu'il en doit la prolongation indéfinie, nul n'étant
directement intéressé à réclamer en sa faveur. Cependant, à l'époque de
l'occupation d'Ancône par les troupes françaises, des démarches furent
faites dans le but d'obtenir l'élargissement d'un prisonnier condamné
sans jugement connu et que la voix publique disait être Français. La
police pontificale annonça alors officiellement la mort de l'homme
qu'on réclamait; et tout fut dit, car on ne pouvait pas aller fouiller
les prisons de San-Leo pour s'assurer de la vérité. La même nouvelle qui
se reproduit aujourd'hui aurait-elle une cause semblable, ou faut-il y
croire cette fois?» M. le duc de Bordeaux a décidément quitté
l'Angleterre, et le samedi 13, au soir, il débarquait à Ostende, se
rendant en Allemagne. Son coupé de voyage est suis écusson; les panneaux
sont simplement ornés d'un H surmonté d'une couronne ducale
fleurdelisée. «Le prince, dit l'_Observateur belge_, est d'une taille
peut-être au-dessus de la moyenne; il est très-blond, son teint est
pâle; ses traits, où le type bourbonien est facile à reconnaître, sont
réguliers; sa marche se ressent très-visiblement de la chute de cheval
qu'il a faite il y a deux ans. Ce qui distingue sa physionomie, c'est un
grand air de jeunesse et beaucoup de bienveillance.» Il n'a fait que
traverser la Belgique et a gagné Aix-la-Chapelle et Cologne, L'Espagne
voit poursuivre la restauration christinienne.

[Illustration M. T. Steele, M. John O'Connell, M. S. Duffy, M. A.
Barret.]

La pension dont jouissait la régente, à titre de douaire, avant son
émigration forcée, vient de lui être rendue. Le général Narvaez n'a plus
personne et rien qui le gêne; n'ayant plus à prétendre au gouvernement,
qui lui est bien entièrement dévolu, il prétend à la modestie. Il ne
veut pas, dit-il, de la dignité du capitaine-général de l'armée, qui
équivaut à celle de maréchal chez nous, tant qu'il lui restera quelque
chose, à faire. Il lui reste à mettre les collèges électoraux à la
raison, car dans les élections complémentaires les progressistes ont
gagné du terrain. Quand les électeurs y songent bien! la session
demeurera d'autant plus longtemps close qu'on verra plus d'inconvénient
à la rouvrir.--La reine de Portugal a ouvert, le 5 de ce mois, la
session des cortès à Lisbonne.--La réponse du roi Othon à l'adresse de
l'assemblée, nationale a été bien accueillie. Le comité de rédaction de
la constitution a eu de longues discussions sur la question de savoir si
le choix des membres de la Chambre du Sénat devait appartenir au roi, et
s'il devait avoir lieu à vie. Quinze voix contre six se sont enfin
prononcées pour l'affirmative sur la première partie de cette question,
cependant sous la condition que la loi devrait être soumise, après dix
années, à un nouvel examen.

[Illustration: Vue extérieure de la Cour du banc de la Reine, à Dublin.]

Les débats du procès d'O'Connell et de ses coaccusés sont ouverts.
Presque toute la première moitié du mois avait été remplie par des
formalités préalables de procédure, par le tirage du jury, par les
récusations respectives, par les protestations des conseils des accusée
contre la formation d'une liste de laquelle presque tous les catholiques
se sont trouvés par avance exclus. Si quelque violence du peuple de
Dublin permettait au ministère anglais de congédier ses juges et de
confier aux baïonnettes le soin de mettre fin à tous ces débats, M. Peel
serait tiré d'un grand embarras; car, aujourd'hui, après le triage qui a
été préalablement fait, quelle autorité peut avoir une condamnation?
quel respect peut-elle commander? quelle irritation, quelle indignation
ne fera-t-elle pas naître au contraire? Toute cette lutte préparatoire
n'a point empêché O'Connell de se rendre, le 4, à un banquet à Cromwell.
La population est allée au-devant du libérateur à quatre milles de là.
Il y avait vingt-sept corps de métiers avec leurs drapeaux
emblématiques: la pluie tombait à torrents; la foule n'en est pas moins
demeurée immobile devant le balcon d'où O'Connell la haranguait. Il lui
a plus que jamais recommandé de se maintenir dans la légalité;
toutefois, suivant une version que nous ne trouvons du reste que dans le
Morning-Hérald, il aurait ainsi soulevé le voile de l'avenir pour
montrer aux impatients qu'un ne perdrait rien à attendre: «La situation
du monde est telle que le gouvernement anglais ne saurait disposer de
35,000 hommes en Irlande. J'ai entendu dire que Rébecca n'était pas sans
postérité. (On rit.)

Le pays de Galles est en feu, et vous savez que ce genre de feu n'est
pas de ceux qui éclairent ni qui vivifient. (On rit.) Les troupes
anglaises pourraient bien être requises pour éteindre l'incendie». Ces
mêmes troupes ne pourraient-elles pas, un jour ou l'autre, être appelées
à courir après les Français, soit en Algérie, soit en Espagne? Le
président d'Amérique nous vole le territoire d'Orégon, c'est-à-dire
qu'il nous déclare la guerre. Dans de telles circonstances, on ne peut
pas gouverner longtemps un pays par la force.»--Le 12, un des avocats,
se fondant sur l'illégalité de la marche suivie pour dresser la liste, a
demandé que l'ouverture des débats fût renvoyée au 1er février, afin que
jusque-là toutes les irrégularités pussent être rectifiées. Sa démarche
a été repoussée.

Le 13, une réunion nombreuse de l'association a eu lieu à Dublin, et
l'on y a rédigé une adresse à la reine et au Parlement leur dénoncer
toutes les infractions à la loi contre lesquelles on avait vainement
protesté devant les magistrats.--Le lord-maire de Dublin a mis sa
voiture à la disposition d'O'Connell pour se rendre chaque jour de sa
demeure, située dans Merrion-Square, au palais de la Cour du banc de la
reine, et pour le reconduire chez lui après l'audience. C'est l'État qui
fournit au lord-maire son équipage; c'est donc l'État qui se trouve
voiturer son agitateur. Les autres inculpés se rendent également chaque
jour, avant l'audience, chez O'Connell, dans leurs voitures
particulières, et quelques-uns d'entre eux vêtus du costume de
magistrats municipaux, dont ils ont le caractère. Le cortège se rend
ensuite au complet au tribunal. Le nombre des accusés est, on se le
rappelle, réduit, par la mort du révérend M. Tyrrell, à huit; MM.
O'Connell, John O'Connell, son fils, Steele, Duffy, Harrell, le docteur
Gray, Hay et le révérend M. Tierney. Nous donnons aujourd'hui leurs
portraits.--Il est probable, du reste, que ces débats fourniront à
_l'Illustration_ plus d'une scène à reproduire. Ils seront longs, car on
s'attend à voir le procès se prolonger pendant six mois au moins. C'est
le terme pour lequel les étrangers, venus en grand nombre, ont loué des
appartements, en ayant soin de stipuler que la location serait prorogée
si le procès n'était point terminé à cette époque. Ce délai de six mois
est souvent aussi rappelé par O'Connell. «Je ne vous demande que six
mois de tranquillité, a-t-il dit dernièrement encore au banquet de
Cromwell, et l'Irlande sera libre,»--L'émotion des esprits est
très-grande. L'exclusion de beaucoup de catholiques de la liste générale
d'où devait être tiré le jury du procès, a fait revivre une irritation
religieuse que l'on dit difficile à décrire. Le parti orangiste se
réjouit outre mesure de ce coup d'État du _crown-office_, et de ce qu'il
appelle un retour au bon vieux temps des sectaires. O'Connell se borne à
dire: «Quand je serai dans un cachot, Wellington, Peel et Graham
seront-ils plus puissants? et l'Irlande sera-t-elle plus satisfaite?
L'injustice flagrante de ma condamnation ne servira qu'à mieux démontrer
la justice du rappel,» Enfin, l'ardeur du peuple et du clergé irlandais,
si pauvres et si souffrants, est entretenue par les tableaux qu'on fait
passer sous leurs yeux des richesses scandaleuses des chefs de l'Église
protestante. Dans un meeting tenu dernièrement, le président a lu un
document authentique relatif aux énormes successions laissées par des
évêques de l'Église protestante: Fowler, archevêque de Dublin, 3,750,000
fr.; Beresford, archevêque de Tuam, 6,250,000 fr.; Agar, archevêque de
Cashel, 10,000,000 fr.; Sopford, évêque de Cork, 625,000 fr.; Pery,
évêque de Dromare, 1,000,000 fr.; Cleaver, évêque de Fern, 1,250,000
fr.; Bernard, évêque de Limerick, 1,500,000 fr.; Hawkins, évêque de
Raphoe, 6,250,000 fr.; Parter, évêque de Clogher, 6,250,000 fr.; Knox,
évêque de Killaloe, 2,500,000 fr.; Stuart, archevêque d'Armagh,
7,500,000 fr.; au total, 46,875,000 fr. «Et ces hommes, s'écrie le
_Morning Advertiser_, s'appellent les _successeurs des douze pauvres
pêcheurs de Galilée!_ Et les oreilles de la législature se ferment
lorsque le peuple se plaint, dans sa souffrance, d'aussi monstrueuses
richesses!»

La législature sur le mariage des officiers de l'armée vient de subir
une modification. Une circulaire du ministre de la guerre porte qu'à
l'avenir «un officier ne pourra obtenir la permission de se marier
qu'autant que la personne qu'il recherchera apportera en dot un revenu
non viager de 1,200 fr. au moins.» Cette mesure a été vivement attaquée
par la presse; nous ne croyons pas qu'elle soit vue plus favorablement
par les filles sans dot. Elle nous paraît arriver d'autant plus mal à
propos, que nous semblons toucher au moment où les femmes vont pouvoir
se créer des ressources nouvelles, et devenir notaires, avocats et
médecins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, qui mérite
de ne pas demeurer inaperçue, dans les annonces de _l'Estafette_. Elle
est datée du 13 janvier: «Monsieur le rédacteur, je vous remercie
d'avoir, dans votre journal d'hier, fait connaître au public que madame
Hahnemann est docteur en médecine homéopathique, ce dont, jusqu'à ce
jour, ses amis avaient seuls connaissance. Mon litre de docteur,
beaucoup plus honorable pour moi que ne le serait celui d'une
principauté, n'est pas, comme vous l'avancez sans connaissance de cause,
un héritage du docteur Hahnemann; _ce titre je l'ai mérité par mes
travaux, et il m'a été attribué par un diplôme exceptionnel_ que j'ai
reçu d'une Académie ayant le droit de me le donner, et dont les membres
sont les premiers médecins homéopathes du monde après Hahnemann. Pour
une femme, il est tout aussi convenable d'être médecin que soeur de
charité. La différence n'existe que dans le plus d'instruction et de
capacité.--Je vous prie, monsieur, et au besoin je vous requiers
d'insérer ma lettre telle qu'elle est, dans votre prochain numéro. MARIE
HAHNEMANN. »

Un incendie, causé par l'imprudence d'un domestique, a entièrement
consumé l'hôtel du ministre de la marine à La Haye, et détruit la moitié
des bâtiments où étaient placés les bureaux de l'administration. Tout un
quartier a été menacé de ruine, et n'a été sauvé que par le dévouement
et le courage de la population, à laquelle les jeunes fils du roi se
sont associés par leur activité et leurs généreux efforts. Le ministre
de la marine a tout perdu. Ce brave marin fut obligé.

Le soir même du sinistre, d'aller habiter un hôtel garni avec sa femme
malade et ses deux filles. Le lendemain, il reçut du roi l'invitation
d'aller occuper le palais que S. M. possède près du château royal. En
prenant possession des appartements, le vice-amiral Ryk trouva sur une
table un portefeuille contenant 25,000 fr. en billets de banque, et dans
un meuble à côté un grand nombre de pièces d'étoffes précieuses
destinées à composer une nouvelle garde-robe à madame Ryk et à ses
filles.--A Paris, un accident qui aurait pu faire un grand nombre de
victimes est arrivé au théâtre de l'Opéra-Comique. Un lustre est tombé
dans la matinée d'un de ces derniers jours, et un pauvre ouvrier
lampiste a été grièvement blessé. Ceci nous rappelle qu'il y a une
vingtaine d'années, alors que l'Odéon était un désert abandonné, même de
ses voisins, les journaux annoncèrent qu'un pareil accident était arrivé
à ce théâtre, et l'un d'eux, pour rassurer complètement ses lecteurs sur
les malheurs qu'il avait pu causer, s'empressait d'ajouter:
«Heureusement c'était pendant la représentation.»

Le quartier Saint-Jacques, qui semblait, par sa hauteur au-dessus de la
Seine, devoir être constamment privé d'eaux courantes, en est maintenant
richement doté: déjà une vingtaine de bornes-fontaines versent chaque
jour leurs eaux depuis le Val-de-Grâce jusqu'aux environs de
l'Estrapade, et, dans peu de mois, les maisons les plus élevées pourront
s'alimenter d'eau provenant du puits de Grenelle. Le réservoir placé sur
le point culminant de la place du Panthéon est terminé, mais
l'administration diffère d'y conduire les eaux jusqu'au mois d'avril,
afin de laisser aux enduits qui le recouvrent le temps d'acquérir toute
la dureté dont le béton est susceptible. MM. Mary et Lefort, ingénieurs
des Ponts-et-Chaussées, chargés de l'aménagement des eaux du puits de
Grenelle, ont pratiqué au bassin de distribution placé près du puits
même une disposition ingénieuse destinée à suspendre momentanément la
distribution de ces eaux dans le cas où, par une circonstance
quelconque, elles deviendraient troubles. Elle consiste en une cuvette
tellement équilibrée, qu'elle bascule quand elle reçoit des eaux dont la
pesanteur spécifique est supérieure à celle qui est propre à l'eau pure.
Quand donc l'eau entraîne avec elle une certaine quantité de sable, la
cuvette se déverse, et l'eau ne peut être admise dans les conduites de
distribution. Cet appareil a déjà signalé deux époques de troubles
arrivés dans les eaux du puits de Grenelle. M. Lefort avait soupçonné
que la première avait quelque relation avec un tremblement de terre qui
avait été ressenti dans l'ouest de la France; ce soupçon a été changé en
certitude par l'observation du second trouble arrivé le 25 du mois
dernier, qui a été précédé seulement de deux jours par le tremblement de
terre signalé à Saint-Malo, à Cherbourg et dans plusieurs autres points
de la Bretagne, le 23 décembre. Le mouvement de trépidation que le sol
éprouve par les tremblements de terre détruit les berges de la rivière
souterraine qui alimente les eaux jaillissantes, et en trouble la
pureté. Ce phénomène, qui peut, au premier abord, paraître singulier, se
représente dans tous les tremblements de terre un peu considérables.
Dans celui qui a ravagé Lisbonne en 1735, toutes les sources sont
devenues troubles, et plusieurs même ont cessé de couler. En Savoie, il
y a vingt-deux à vingt-quatre ans, les sources d'Aix ont éprouvé une
suspension momentanée à la suite d'un tremblement de terre qui s'était
fait ressentir dans le midi de la France, et, lors de leur réapparition,
elles étaient tellement chargées de sable et d'argile, qu'on a craint
pendant longtemps que ces sources, si utiles à la santé publique et qui
forment la richesse du pays, ne fussent perdues pour toujours.

Nous avons dit, au début de ce numéro, que la postérité avait commencé
pour l'exécrable nom d'Hudson Lowe. La mort, qui, au fait, tout en
cherchant bien, pouvait facilement faire d'autres victimes du même
genre, a frappé un officier distingué, d'un nom honorable, le colonel
Dacis, et un magistrat estimé de la Cour de cassation, M. Tarbé. Quant à
la mort annoncée de M. le duc d'Angoulême, elle a, depuis, été démentie.



Inventions nouvelles.

LOCOMOTION SUR LES CHEMINS DE FER.

--RECTIFICATION.--

Dans l'article que nous avons consacré à l'examen du nouveau système de
chemins de fer, de M. le marquis de Jouffroy (voyez p. 314), nous avons
dit qu'aucune des inventions mises au jour depuis la catastrophe du 8
mai 1842 n'était apparue avec un caractère d'évidence telle que les
compagnies aient dû, sous peine de félonie envers le public, s'en
emparer et les appliquer à leurs chemins. Quelques lecteurs ont pu
donner à nos paroles un sens plus étendu que nous n'avons prétendu le
faire, et englober dans cette espèce d'arrêt de répudiation toutes les
inventions, même celles, qui sont antérieures à la date du 8 mai. Telle
n'a pas été notre pensée, et notre devoir d'homme loyal et cherchant la
vérité nous impose l'obligation d'aller au-devant de cette
interprétation et des conclusions que l'on serait tenté de tirer de ce
que nous avons dit.

L'exception que nous avons faite en faveur du système atmosphérique,
qui, connue on le sait, est à l'état d'expérience en Irlande et le sera
peut-être bientôt en France, doit s'étendre à un autre système imaginé
dès 1837 par M. Arnoux, et qui a déjà réuni les suffrages de tout ce que
la France compte d'hommes compétents dans cette matière.

Pour beaucoup de nos lecteurs, nommer M. Arnoux, c'est leur rappeler
suffisamment et l'invention et son mérite. Pour ceux qui ne la
connaissent pas, nous en dirons quelques mots.

M. Arnoux frappé des inconvénients que présentent dans l'exploitation
des chemins de fer le parallélisme inflexible des essieux et la
solidarité du moyeu de la roue avec l'essieu, inconvénients qu'on a
cherché à diminuer en augmentant le rayon des courbes, a imaginé un
système dans lequel les essieux sont toujours normaux à la courbe qu'ils
parcourent, la première direction leur étant donnée par quatre galets
conducteurs placés en contrebas du premier essieu. Il a de plus permis
aux roues de tourner sur les essieux, ces derniers ne pouvant prendre
qu'un mouvement horizontal autour d'une cheville verticale qui les
traverse par le milieu.

Notre intention n'étant pas de donner aujourd'hui, du système dont il
s'agit, une description qui sera mieux placée à propos de la prochaine
présentation d'un projet de loi aux Chambres, nous n'ajouterons rien sur
l'invention elle-même. Nous diront seulement que l'auteur ayant soumis,
en janvier 1838, un modèle de son système à l'Académie des Sciences, la
commission chargée de l'examiner lui accorda son approbation et émit le
voeu qu'il pût être soumis à un essai en grand. Ce voeu a été accompli
par la construction à Saint-Mandé d'un chemin de fer ordinaire de 1,200
mètres de développement, présentant une succession de courbes de petit
rayon, sur lesquelles l'inventeur fit, avec un train composé de six
voiture chargées et remorqué par une locomotive, de nombreuses
expériences qui eurent pour témoins l'Académie des Sciences, le ministre
et le sous-secrétaire d'État des travaux publics, un grand nombre de
pairs et de députés, plusieurs officiers des armes spéciales, et presque
tous les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines en résidence à
Paris. Le résultat du nouvel examen auquel se livrèrent les divers corps
savants que nous venons de nommer fut consigné dans différents rapports
adressés, soit à l'Académie, soit au ministre des travaux publics, et,
nous devons le dire, entièrement favorables à l'inventeur.

Depuis lors, M. Arnoux a demandé, pour l'application de son système, la
concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Maur. Cette demande,
soumise à toutes les formalités d'enquête et d'examen dont
l'administration a dû s'entourer dans cette grave circonstance, où il
s'agissait de donner enfin l'essor à une invention nouvelle, n'attend
plus que la sanction législative. Elle est accordée en principe, et
probablement le chemin de fer serait déjà en cours d'exécution. Si sa
position aux portes de Paris ne le faisait pas rentrer dans la classe de
ceux qu'on ne peut concéder par ordonnance royale.

Les explications que nous venons de donner sur un système que nous
regrettons d'avoir passé sous silence dans notre dernier article,
prouveront à nos lecteurs que nous avons été loin de le comprendre parmi
ceux qui doivent rester toujours à l'état d'utopie ou de modèle _en
petit_, ce qui, dans beaucoup de cas, est absolument la même chose.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Éden en
perspective.

(V. t. II. p. 20, 38, 103, 139, 153, 211 et 234.)

L'heureux chroniqueur des aventures de Mark et de Martin se félicite de
parcourir de nouveau avec eux le champ classique de la liberté et d'une
moralité sans hontes. Respirons avec nos deux voyageurs l'air de
l'indépendance; apprenons à apprécier, avec un pieux respect, cette
habile interprétation du code, plus ingénieuse encore que morale, qui
consiste à se faire une loi de ne jamais rendre à César ce qui
appartient à César (1). Respirons (si nous le pouvons) à l'aise dans
cette atmosphère sacrée, qui vivifia naguère les larges poumons d'un
noble patriote (2); grand homme! qui, même en dormant, rêvait liberté
entre les bras d'une esclave, et, au réveil, vendit à l'encan, avec une
impartialité remarquable, la malheureuse et sa portée, dont lui-même
était père. Exemple de sage économie qui a trouvé plus d'un imitateur.
........................................................................

[Note 1: La responsabilité de cette amère critique des États-Unis, de la
facilité accordée aux banqueroutes, de l'absence d'esprit de famille, de
l'égoïsme, de l'outrecuidance, etc., etc., reprochés aux Américains de
l'Union doit peser en entier sur Dickens: nous ne nous associons
nullement à sa façon, probablement partiale, d'envisager l'Amérique; ses
opinions se ressentent trop peut-être de l'inimitié, de la jalousie qui
subsiste toujours entre la mère patrie et ses colonies affranchies
malgré elle.]

[Note 2: Un des présidents du congrès des États-Unis est accusé d'avoir
vendu les enfants qu'il avait eus d'une de ses négresses.]

Quel cliquetis! quel bruit! les roues s'entre-choquent, le rail
frissonne, les wagons s'élancent, et voilà que la machine hurle sous la
torture, comme un être vivant qui se tord dans l'agonie; faible
comparaison, car le fer et l'acier comptent bien autrement dans cette
république que le sang et la chair. Si l'on exige trop de l'oeuvre du
genre humain, elle porte en ses flancs la vengeance... Mais l'imparfait
mécanisme, oeuvre de la main divine, peut être foulé, brisé, écrasé, le
tout impunément. Voyez cette machine! Eh bien! il en coûterait plus en
amendes, restitutions, confiscations, à celui qui briserait en son
caprice l'insensible masse de métal, que si, s'en prenant à des
créatures humaines, il se fût avisé de trancher une vingtaine de vies.

Ce n'étaient point des pensées de ce genre qui préoccupaient le
conducteur de la locomotive que nous venons de voir partir; probablement
même le brave homme se dispensait-il tout à fait de penser.
Nonchalamment appuyé sur un côté de la voiture, bras et jambes croisés,
il fumait sa pipe, immobile et muet, sauf quand, d'un grognement aussi
court qu'une de ses bouffées, il approuvait quelque coup bien visé de
son camarade le chauffeur. Celui-ci trompait ses loisirs en jetant,
bûche après bûche, de la provision du _tender_, aux nombreux troupeaux
errants des deux côtés de la route. Nonobstant l'impassibilité des deux
hommes, les wagons poursuivaient leur course avec vitesse, à part
quelques secousses et cahots, les rails étant fort irrégulièrement
alignés.

Le convoi se composait de trois chars gigantesques, autrement dits
_caravanes_: le char des dames, le char des messieurs, et enfin celui
des nègres, le dernier peint en noir, par égard pour les occupants, bien
que Mark et son maître n'eussent point de compagnes de voyage, ils
avaient pu se faire admettre, ainsi que plusieurs autres gentlemen, dans
le premier char, le plus commode, et qui n'était pas plein, à beaucoup
près.

«Eh bien! Mark, dit Martin examinant son compagnon avec une curiosité
inquiète, vous voilà donc bien content d'avoir laissé New-York derrière
nous?

--Oui, monsieur, fort content.

--Est-ce que les occasions d'éprouver ou d'aiguiser votre jovialité,
comme vous dites, vous manquaient là-bas?

--Bien au contraire, monsieur; jamais je ne passais plus gaillarde
semaine que ces huit jours chez les Pawkins.

--Et, reprit Martin, en hésitant comme s'il eût déjà plusieurs fois
éludé la question, et... que vous semble de nos espérances actuelles?

--Florissantes, monsieur. Peut-on trouver un nom de meilleur augure que
celui de Vallée d'Éden? D'ailleurs, on m'a affirmé, poursuivit Mark
après une pause, qu'en fait de lots, aux de serpents, au grand complet,
ne nous feraient pas faute dans ce nouveau paradis.»

Loin de s'appesantir sur ce que cette information pouvait avoir de
fâcheux, Mark prit un air aussi rayonnant que s'il n'eût eu autre désir
et passion en sa vie que de se faufiler dans l'intimité des reptiles.

«Qui vous a dit cela? demanda sévèrement Martin.

--Un officier militaire, répondit Mark.

--Archi-fou que vous êtes! répliqua son maître riant en dépit de
lui-même, que voulez-vous dire avec votre officier militaire? Vous savez
aussi bien que moi qu'ici les officiers pullulent comme...

--Certes, il y en a plus que d'épouvantails dans nos chènevières,
interrompit Mark. Même sorte de milice encore, toute de veste et
d'habit, avec un bâton au milieu... Ah! ah! allez, n'y prenez pas garde,
monsieur; c'est mon humeur; je ne saurais m'empêcher d'être gai.--Eh
bien! c'était donc un de ces conquérants à poitrine rembourrée, de chez
Pawkins, lequel me dit: «Suis-je bien informé? (soufflant ses mots, non
pas complètement à travers ses narines, mais comme s'il eût fait jouer
une soupape tout au haut de son nez.). Est-il exact, me dit-il, que vous
deviez partir pour la vallée d'Éden?--J'en ai ouï quelque chose, ai-je
répondu.

--Oh! reprend-il, si jamais là-bas il vous arrive de coucher dans un
lit... (Il n'y a rien qui ne se puisse, comme vous savez, avec le temps
et les progrès de la civilisation!) Si donc il vous arrivait par hasard
de coucher dans un lit, n'oubliez pas, croyez-moi, de vous munir d'une
bonne hache.» Moi de le regarder en face et fixement. «Quoi! des puces?
lui dis-je.

--Mieux que cela, répond-il.--Des vampires!--Allez, encore.--Des
mosquites, peut-être?--Allez, allez, toujours; encore mieux.--Mais quoi
de mieux?--De mieux? Eh! eh! des _serpents_, dit-il, de bons serpents à
sonnettes. Vous flairez juste, étranger, en croyant trouver là-bas
quelques lantiponneurs mangeurs de chair humaine de la petite espèce;
mais ce n'est pas la peine d'y prendre garde: ils tiennent compagnie.
C'est aux serpent» que je vous conseille de faire attention. Lorsqu'en
vous éveillant vous en verrez un, tout droit, posté sur votre lit, en
manière de tire-bouchon allongé posé sur son manche, coupez-le-moi en
deux sans barguigner, car c'est un venimeux coquin, qui ne s'y
reprendrait pas à deux fois pour bâcler votre affaire.

--Pourquoi ne m'as-tu pas averti plus tôt! s'écria Martin, dont
l'expression faisait en ce moment ressortir fort à leur avantage les
traits rayonnants de Mark.

--Est-ce que j'y ai seulement songé, monsieur! repartit celui-ci. Cela
m'est entré par une oreille et sorti par l'autre. Merci de ma vie! je
gagerais que c'était quelque actionnaire d'une autre compagnie qui
fabriquait toute cette histoire pour nous enlever à l'Éden de la
concurrence, et nous embaucher pour son Éden à lui!

--Cela se pourrait!... répliqua Martin; tout au moins puis-je dire en
conscience que je le souhaite de toute mon âme!

--Pas de doute que c'est cela, monsieur, répondit Mark, qui, dans le
bouillonnement de courage qu'avait soulevé en lui l'anecdote, avait un
moment oublié l'effet probable, qu'elle aurait sur son maître.
D'ailleurs, de façon ou d'autre, ne nous faut-il pas vivre, monsieur?

--Vivre! se récria Marlin, c'est aisé à dire; mais s'il nous arrivait de
trop bien dormir quand les serpents à sonnettes se dresseront en
tire-bouchons sur nos lits, cela ne serait pas aussi aisé à faire!

--Supérieurement raisonné! dit une voix parlant de si près qu'elle
chatouilla l'oreille de Martin. La chose est terriblement vraie».

Se retournant aussitôt, Martin s'aperçut qu'une tête s'était insinuée
entre Mark et lui. Elle appartenait à un de leurs voisins placé derrière
eux: il appuyait son menton sur le dossier de leur banquette, et se
divertissait à écouter leur conversation. L'homme était porteur d'une de
ces physionomies froides et sans vie auxquelles une semaine de séjour
dans le Nouveau-Monde devait avoir habitué nos voyageurs. Ses joues se
creusaient comme s'il les eût constamment sucées, les aspirant du
dedans. Le soleil, en brûlant son teint, ne l'avait pas cuivré d'un
robuste hâle, signe de force et de santé, mais l'avait badigeonné d'un
jaune sale. Le regard rusé qui s'échappait par les coins de ses perçants
yeux noirs à demi clos, semblait dire: Vous ne me duperez pas encore
cette fois. Vous en auriez bien envie; mais, bernique! Ses bras
reposaient négligemment sur ses genoux, tandis qu'il se penchait en
avant pour écouter. Dans sa main droite était un couteau, dans la gauche
une tranche de carotte de tabac qu'il tenait comme nos paysans anglais
tiennent leur morceau de fromage. Il se mêla à la discussion avec aussi
peu de cérémonie que si, depuis plusieurs jours, invité à peser les
arguments de part et d'autre, il se trouvait obligé en conscience
d'émettre un avis. L'idée que l'on put ne pas désirer l'honneur de sa
connaissance, et que les deux étrangers aimassent mieux garder pour eux
leurs affaires privées, n'entrait pas plus dans cette tête que si c'eût
été celle d'un ours ou d'un buffle.

«Je dis, répéta-t-il avec un hochement de tête de condescendance qui
s'adressait à l'homme d'outre-mer, au Barbare, à Marlin, je dis que
c'est une terrible vérité. Damnées soient toutes ces engeances de
vermine!»

Fort disposé à insinuer que le _gentleman_ venait étourdiment de se
damner lui-même, Martin ne put s'empêcher de froncer le sourcil; mais,
se rappelant qu'à Rome il faut faire comme les Romains, il s'efforça de
sourire de son air le plus gracieux.

Leur nouvel ami, affairé à tailler ses feuilles de tabac, tout en
sifflotant, un petit air pour son amusement particulier, en resta là
pour l'heure. Quand il se fut façonné une chique à son goût, il ôta la
vieille de sa bouche, et la déposa paisiblement sur le dos de la
banquette, entre Mark et Martin, pendant qu'il enfonçait la neuve dans
le creux de sa joue, où elle fit tout d'abord l'effet d'une énorme noix
ou d'une petite pomme. L'opération terminée à sa complète satisfaction,
il insinua la pointe de son couteau dans la vieille chique, et, la
soulevant pour l'examiner mieux, il remarqua, de l'air d'un homme qui
n'a pas vécu en vain, «qu'elle était considérablement usée.» Puis il la
lança dehors, remit son couteau dans une poche, le reste de son tabac
dans l'autre, appuya son menton sur le dossier, comme ci devant, et
paraissant approuver la forme de la veste de Martin, il étendit la main
pour en tâter le tissu.

«Comment nommez-vous cette étoffe? demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais pas le nom, dit Martin.

--Combien cela peut-il vous coûter? un dollar l'aune, au moins, je
parie?

--En vérité, je l'ignore,

--Dans ma patrie, reprit l'Américain, nous connaissons le _coût_ et la
valeur de nos _produits_.»

Marlin n'élevant nulle objection, il y eut une pause.

«Eh bien! reprit leur nouvelle connaissance, après avoir regardé
fixement les deux Anglais pendant tout l'intervalle du silence, comment
va la vieille marâtre par le temps qui court?»

Mark Tapley, comprenant qu'il s'agissait de sa propre mère, allait
vivement rétorquer l'insulte, sans la prompte intervention de Martin.

--«Serait-ce la mère patrie que vous désignez ainsi, monsieur?
demanda-t-il.

--Ah! ah! ricana son interlocuteur; et où en est-elle, s'il vous plaît?
Progressant à reculons, selon sa coutume, sans doute! A la bonne heure!
Et la reine Victoria, comment se porte-t-elle?

--Fort bien, à ce que je présume, répliqua l'Anglais,

--Et, dites donc, votre reine Victoria ne tremblera pas dans sa peau
lorsqu'elle entendra parler de notre meeting de demain? Non, elle n'a
garde, n'est-ce pas?

--Mais, pas que je sache. Pourquoi tremblerait-elle?

--Le frisson ne la gagnera pas, non! quand elle entendra parler de nos
faits et gestes?

--Ma foi, non, répondit Martin; de cela j'en pourrais jurer.»

L'Américain, évidemment frappé de l'ignorance ou des préjugés de
l'Anglais, le regarda en pitié, et reprit:

«Eh bien, monsieur, moi, je n'ai qu'une chose à vous dire: Apprenez
qu'il n'y a pas une machine à vapeur dans tous les libres États de
l'Union (que protège le Dieu tout-puissant!), pas une machine en
explosion, avec sa chaudière éclatée, qui soit plus démontée, plus
disloquée, plus détraquée, que ne le sera cette jeune créature, dans ses
somptueux appartements de la Tour de Londres(3), quand elle aura lu le
dernier numéro de notre fameuse _Gazette de l'Association du
Water-toast._»

[Note 3: Loger la reine d' Angleterre à la Tour de Londres, où l'on
garde les lions, c'est précisément comme si, s'autorisant du nom de
Jardin du Roi, donné un Jardin des Plantes, on affirmait que les rois de
France habitent la ménagerie.]

Plusieurs voyageurs avaient quitté leurs banquettes pendant ce dialogue
pour se rapprocher; ils parurent enchantés du discours. L'un d'eux, fort
maigre, portant une cravate blanche, nouée lâche au cou, un fort long
habit blanc, un très-court manteau noir, personnage qui semblait faire
autorité parmi les autres, se rendit interprète de la satisfaction de
tous.

«Hem! M. Aristide Kettle!» s'écria-t-il en ôtant son chapeau.

Il y eut un _chut_ général.

«M. Aristide Kettle!... Monsieur!»

M. Kettle salua.

«C'est au nom de cette assemblée, monsieur, au nom de notre commune
patrie, au nom de cette équitable, de cette sainte cause de sympathie, à
laquelle nous sommes tous liés que je vous remercie! je vous remercie,
monsieur, au nom des membres de l'Association du Water-toast; je vous
remercie encore au nom de la _Gazette du Water-toast_; et je vous
remercie derechef, monsieur, au nom de la bannière étoilée de la grande
Union, pour cette déclaration tout à la fois si logique, si claire, si
éloquente! Et, si j'osais, monsieur (en parlant, afin de s'assurer
forcément l'attention du jeune Anglais, à qui Mark murmurait quelques
mots à l'oreille, il le poussa du bout du manche de son parapluie), si
j'osais, en terminant, monsieur, émettre un voeu, un souhait en rapport
indirect avec la question qui nous occupe, je dirais, monsieur: Puisse
le noble bec de l'aigle américaine rogner l'ongle sanglant du lion
britannique, afin qu'il apprenne à faire résonner sur la harpe
irlandaise, et sur le violon écossais, ces libres mélodies qui
s'exhalent du fond de chaque coquille endormie sur les rives de notre
verte Colombie!»

Ici, le maigre personnage se rassit au milieu de la sensation la plus
vive, et tous les visages prirent un air profond.

«Général Choke! dit M. Aristide Kettle, vous me réchauffez le coeur!
oui, monsieur, vous m'avez réchauffé le coeur! Mais le lion britannique
n'est pas ici sans représentant, et je serais curieux d'entendre quels
arguments celui-ci prétendrait alléguer.

--Sur ma parole, s'écria Martin en riant, si vous me faites l'honneur de
me conférer un si imposant caractère, tout ce que je puis répondre,
c'est qu'il n'est point arrivé à ma connaissance que jamais la reine
Victoria ait lu la _Gazette du..._ je ne sais comment vous l'appelez, et
que je ne présume pas qu'elle en entendu parler de sa vie.»

Le général Choke adressa un sourire de commisération à ses compatriotes,
et reprit en façon d'explication bénigne; «Elle lui est expédiée,
monsieur, régulièrement expédiée par la poste.

--Si on l'adresse à la Tour de Londre, je doute fort qu'elle arrive en
main propre, fit observer Martin, car ce n'est point là que demeure la
reine.

--La reine d'Angleterre, messieurs, ajouta Mark Tapley, affectant la
plus grande politesse et regardant ses auditeurs avec un sérieux
imperturbable; la reine d'Angleterre loge à la Monnaie, afin d'avoir
l'oeil sur l'argent. Elle a aussi, à la vérité, un logement chez le
lord-maire, à l'hôtel de ville en vertu de sa charge; mais elle s'y
tient rarement, vu que les cheminées fument.

--Mark, murmura Martin, ayez la bonté, s'il vous plaît, de ne pas vous
mêler de la conversation, quelque burlesque qu'elle puisse vous
paraître.--Je vous faisais simplement observer, messieurs (quoique la
chose soit de peu d'importance), que la reine d'Angleterre n'a jamais
habité la Tour de Londres.

--Général! s'écria M. Aristide Kettle, vous l'entendez!

--Général! répétèrent plusieurs autres voix, général!

--Paix! silence, je vous prie! dit le général Choke levant la main et
s'exprimant avec une affectueuse bienveillance, une condescendance des
plus touchantes, j'ai déjà eu lieu de remarquer comme une circonstance
fort extraordinaire, que j'attribue aux institutions arriérées de la
Grande-Bretagne, dont la tendance fut toujours de supprimer, avec un
soin jaloux, toute enquête populaire, toute loyale information, tandis
que dans les déserts, dans les forêts sans routes et sans limites de
notre continent occidental, elles circulent et se répandent avec autant
de profusion que de vélocité; j'ai souvent, dis-je, eu lieu de me
convaincre que les connaissances acquises par les Anglais eux-mêmes sur
les sujets qui les touchent de plus près sont loin d'égaler celles que
possèdent la plupart de nos citoyens, grâce à leur esprit actif,
remuant, progressif. Le fait actuel est intéressant sous ce rapport, et
confirme pleinement mon observation. Lorsque vous assurez que votre
reine ne réside pas à la Tour de Londres, monsieur, poursuivit-il,
s'adressant cette fois à Martin, vous tombez, dans un erreur commune,
même, à plusieurs de vos compatriotes que recommanderaient leurs
lumières et leur moralité; mais vous êtes dans l'erreur, monsieur, tout
à fait dans l'erreur: c'est à la Tour que demeure la reine.

--Quand elle est à la cour de Saint-James, lit observer M. Kettle.

--Quand elle est à la cour de Saint-James, cela va sans dire, reprit le
général avec la même bénignité; il est clair qu'elle ne saurait loger en
même temps à Londres et au pavillon de Windsor.»

_(La suite à un autre numéro.)_



Inauguration du Monument de Molière.

Notre confiance n'a point été trompée. La solennité du 15 janvier a été
digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un
solennel hommage au plus grand génie qui l'ait illustrée dans les
lettres.

Dès onze heures et demie, le corps de ville, composé du conseil
municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du
conseil de préfecture de la Seine, ayant en tête M. le comte de
Rambuteau; les cinq Académies de l'Institut; les quatorze députés du
département; la commission de souscription au monument; les membres du
bureau de la société des gens de lettres; la commission de l'association
des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos différentes scènes,
se rendaient et étaient reçus au foyer de la Comédie-Française par les
sociétaires de cette troupe, dont Molière fut le fondateur. Le concours
était nombreux; toutefois M. Dopin l'aîné, qui y figurait comme membre
de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorité supérieure
s'y fût fait représenter, et disait que l'honneur de présider à une
pareille cérémonie était trop grand pour être de ceux qu'il est permis
de déférer.

A midi le cortège, précédé d'un bataillon de la deuxième légion de la
garde nationale, musique en tête, a défilé entre deux haies de soldats,
et est bientôt arrivé sur l'emplacement où s'élève le monument. Tout y
avait été disposé, par les soins de l'architecte, avec un goût et un
sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n° 34, où mourut
Molière, était tendue de velours rouge, rehaussé de glands et de
crépines d'or, jusqu'au troisième étage. A la hauteur du premier, on
lisait l'inscription suivante gravée sur une table de marbre qui
demeurera encastrée dans la façade de cette habitation: «.Molière mourut
dans cette maison, le 13 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.»
Des bannières en soie plantées sur divers points du carrefour portaient
le titre des pièces de l'auteur immortel, et une estrade destinée à
recevoir les orateurs qui allaient se succéder était dressée en face du
monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le
cortège a eu pris place, le voile s'est écarté, chacun s'est découvert,
d'universels applaudissements se sont fait entendre, et à cette
manifestation générale et éclatante en l'honneur d'un grand homme ont
succédé des témoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui
a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tâche, pour tout
autre ingrate, qu'on lui avait donnée à remplir.

[Illustration: Monument de Molière.--La Muse enjouée, statue en marbre,
par M. Pradier.]

Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet
emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu
toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un
monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des
Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques
places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de
Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière,
comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à
l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien
ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose
banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous
avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire
tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à
l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe
que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le
quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre
monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que
de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues,
n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils
jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour
mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés
matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son oeuvre, dont nous
donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et
étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment
cherché à s'inspirer des oeuvres les plus élégantes de l'architecture en
usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi,
ces colonnes corinthiennes richement

[Illustration: Monument de Molière--Molière, statue en bronze, par H.
Seurre aîné.]

fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés
avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou
deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite
il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos
pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi
presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de
Molière, par M. Seurre aîné, est une oeuvre consciencieuse; le monument
a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas
cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins
consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le
burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut
représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les
souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a
placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote
historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un
autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie
sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas
bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont
belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en
quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc
été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.

[Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur
par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a
distingué, M. Arthur de Beauplan:

        Monument qu'on élève au grand homme aujourd'hui,
        Perds ton lustre éclatant, fais-toi vieux comme lui,
        Pour que le prix tardif qu'on décerne à sa gloire
        Ne fasse pas longtemps injure à sa mémoire;
        Temple d'expiation, par nos mains établi,
        Ne lui rappelle pas deux longs siècles d'oubli.
]

[Illustration: Médaille de Molière.]

Il a d'abord été rapide; car l'air que la musique avait fait entendre au
moment où disparut le voile, et qui rappelait plus, au dire des plus
jeunes membres du cortège, les symphonies du bal Mabile; et de la
Grande-Chaumière que celle que Lulli et Charpentier composaient pour les
pièces de Molière, cet air était terminé, et le premier orateur prenait
la parole. C'était M. de Rambuteau. Ce magistrat s'est montré peut-être
un peu trop municipal. Il pouvait ne pas être indispensable de traiter
la question de voirie et d'expliquer comment, ayant à élargir la rue, on
avait subsidiairement pris le parti de rendre hommage à Molière. Ceci
eût pu être dit, à la rigueur, dans une délibération secrète du conseil
municipal; mais il fallait le laisser ignorer à Molière, devant qui l'on
parlait, et à ses admirateurs enthousiastes qui se groupaient autour de
sa statue. On a eu, du reste, plus de ménagements pour les lecteurs de
journaux, car nous n'avons pas retrouvé dans le discours imprimé ce qui
nous avait paru une distraction peu heureuse dans le discours débité.
L'épreuve a porté conseil.

[Illustration: Monument de Molière.--La Muse grave, statue en marbre,
par M. Pradier.]

M. Étienne, au nom de l'Académie Française, a prononcé une allocution
sobre de mots et abondante en aperçus ingénieux, en rapprochements
pleins de bonheur. Le hasard de la présidence, qui avait désigné un
auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu
dissimuler les cruautés de la mort. Cinq auteurs qui s'étaient illustrés
à la scène faisaient primitivement partie de la commission du monument
de Molière: Alexandre Duval, Népomucène Lemercier, Casimir Delavigne,
MM, Étienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurés, et celui
qui a porté la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel
les mânes de ses confrères morts auront tressailli, comme son collègue
survivant aura pu sourire à son esprit, et applaudir avec la foule à son
heureuse et éloquente inspiration.

M. Samson, parlant au nom de la Comédie-Française, a été plein de
convenance et de goût. M. Arago, représentant la commission du monument,
s'est montré, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il
venait le dernier, et l'étude à laquelle il s'était livré était complète
et étendue. Il a su néanmoins éviter les redites, et malgré les rigueurs
de l'atmosphère, ne paraître long à aucun de ses auditeurs. Nous en
avons seulement remarqué un, qui devait probablement être un sténographe
des Chambres, qui disait, la figure gelée, luttant la semelle et se
frottant les mains pour combattre le froid: _Sensation aux extrémités_.

Après ces discours prononcés, les orateurs, accompagnés des présidents
et secrétaires des cinq Académies, sont montés dans l'intérieur du
monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tête
de la statue: les applaudissements ont retenti. Une boîte renfermant un
exemplaire des _Oeuvres_ de l'immortel auteur, un exemplaire de
_l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_ (5), le livret publié
par la commission, et une magnifique médaille qu'elle avait fait graver
à l'occasion de cette réparation mémorable, a été déposée et scellée
dans le monument. Nous avons fait reproduire cette médaille, oeuvre
remarquable d'un artiste distingué, M. Cannois, dont, chacun pourra de
nouveau apprécier le mérite éminent, et dont les membres de la
commission louaient le désintéressement (6).

[Note 5: Les gravures de la statue de Molière, par M. Seurre aîné, et
des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont
communiquées par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font
partie de l'illustration de la troisième édition de l'ouvrage de M.
Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et
importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.]

[Note 6: Il a été tiré un certain nombre d'exemplaires de cette
médaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du
Faubourg-Saint-Germain, 37.]

[Illustration: Vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.]

Le cortège est revenu dans le même ordre et au bruit des mêmes fanfares
au péristyle du Théâtre-Français, où il s'est séparé.

A la même heure, la jeunesse des Écoles, que des mesures, uniquement
motivées sans doute par le peu d'étendue de l'emplacement servant de
théâtre à cette fête, en avaient tenue à l'écart, se rendait, dans un
ordre qui témoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration
et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie où l'on crut
longtemps que Molière était né, et où se trouve encore placé, dans la
façade, le buste posé avant que les recherches de MM. Beffara et Guérard
ne nous eussent appris qu'il est effectivement né rue Saint-Honoré, au
coin de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison numérotée 96. Là, le
cortège a déposé des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien
élève du Collège, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien
élève en droit de la faculté d'Orléans, la plus rapprochée de Paris, où
l'on ne professait alors que la théologie.

Le soir, la foule se pressait au Théâtre-Français et à l'Odéon pour
assister à la représentation du _Tartufe_ et du _Malade imaginaire_,
joués simultanément sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les
émotions n'aient été vives à l'Odéon; à la Comédie-Française, où nous
nous étions rendu, les acteurs auront été contents du public, car il
s'est montré content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter
à deux siècles et avoir encore Molière pour directeur.--Entre les deux
pièces, Beauvalet a fort bien lu le poème de madame Colet, couronné par
l'Académie Française.--Puis est venue la Cérémonie de réception du
_Malade imaginaire_ à laquelle présidait Régnier, qui, le matin, s'était
vu rendre grâce par les orateurs d'avoir eu l'idée, dans une
circonstance unique, de renouveler une tentative où les efforts de
Lekain avaient échoué, et qui, le soir, a été applaudi, comme il l'est
toujours, pour sa verve et son esprit de comédien. Samson, Provost,
Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel,
Anaïs, Plessy, Rohan, se sont également vus accueillis par les bravos du
parterre. La journée y été bonne pour Molière et pour ses plus dignes
interprètes.



Les Caprices du Coeur..

NOUVELLE

(Suite et fin.--Voir tome II, pages 298 et 313.)

Certes, un homme qui s'expose à se briser les reins, et cela dans des
intentions pures, a quelque droit, j'imagine, à la miséricorde d'une
femme sensible. Clarisse, un peu remise de ses frayeurs, reprit place
sur son fauteuil, et fit signe à Félicie de venir rattacher ses cheveux.

«Mais, au nom du ciel, me direz-vous, monsieur, quel motif assez
puissant a pu vous faire, oublier ainsi toutes les convenances?» demanda
Clarisse d'un accent où ne perçait plus qu'une surprise assez naturelle.

Robert, assuré dès lors que la place était conquise, reprit son air de
lion galant, et choisit un siège assez, rapproché de celui de la
comtesse.

«Madame, répondit-il en s'y laissant tomber avec infiniment de grâce, je
suis venu vous faire mes adieux.

--Ah!... fit la dame en regardant Robert.

--Clarisse... nous ne nous revenons jamais! Je pars cette nuit même.

--Juste ciel! et pourquoi donc?

--Oh! mon Dieu, pour rien, parce que je suis ruiné. J'ai, dit-on, trois
cent mille francs de dettes; c'est possible. Ils sont là-bas une meute
de recors sur mes talons. Aussi je pars. Mais je vous donne la dernière
heure que je puis passer en France.»

Il y a une façon de dire les choses. Si M. de Castillon eût balbutié
d'un air penaud, s'il eût rougi, s'il eût poussé le plus léger soupir,
sans nul doute c'était un homme perdu dans l'esprit de la comtesse. Mais
il parla, sourit, se dandina comme aurait pu le faire le duc de Lauzun
avouant ses peccadilles à mademoiselle d'Orléans. On ne saurait croire
quel abîme sépare deux situations parfaitement semblables en
apparence:--être ruiné, ou n'avoir pas le sou. Celle-ci n'est qu'une
honte, l'autre est encore une gloire.

«Je vous devais cette confession, Clarisse, continua Robert
délicieusement étalé sur son fauteuil, et vous allez me comprendre. Je
vous aime, et je pars; non que je veuille en rien trancher ici du héros
tragique, mais il n'en demeure pas moins avéré que vous aimer et vous
fuir, cela doit paraître au premier coup d'oeil d'une excentricité
surnaturelle. Il est possible que je vous sois, au fond,
frès-indifférent; mais, néanmoins, je courais le danger que vous
expliquassiez mon départ d'une façon désobligeante pour ma délicatesse.
J'ai un rival; il est lord d'Angleterre, il a de gros revenus, et l'on
dit que votre main lui est engagée en vertu de je ne sais quelle
promesse _in articulo mortis_. Tout cela réuni donne la partie fort
belle à lord Rutland, et fuir, c'est m'avouer vaincu. Je n'ai pas voulu
que cela fût dit. Tenez-moi pour tout ce que vous voudrez, excepté pour
un cuistre qui s'effraie. Si je ne continue pas la guerre, c'est que les
subsides me manquent, et voilà tout.

--Et où allez-vous? demanda Clarisse, qui ne put se défendre d'un
mouvement d'intérêt bien naturel, et qu'allez-vous faire maintenant que
vous voilà ruiné?

--Je vais en Angleterre me faire sauter la cervelle.

--Ah! mon Dieu!!!

--Ma foi, oui. Mais rassurez-vous, madame; je ne suis pas venu dans
l'idée de jouer ici le mélodrame. Je vous dis cela comme je l'ai résolu,
simplement et froidement. Prenez-le de même; je me tue parce qu'avec la
meilleure volonté du monde je ne saurais vivre. Une fortune à tous les
diables, un amour désormais sans espoir, des ruines!... Allons donc! il
vaut mieux en finir.

--Malheureux! murmura Clarisse en laissant tomber sa tête dans ses
mains; deviez-vous finir ainsi!»

Il y eut un instant de silence.

On ne saurait croire combien une pause bien ménagée est d'un excellent
effet dans certaines circonstances. M. de Castillon connaissait ce point
de mise en scène.

Tout à coup il éclata d'un rire sec et nerveux.

«Pardieu, se dit-il, comme se parlant à lui-même, c'est une amusante
histoire que la mienne. J'ai aimé les femmes, oh! mais avec délire...,
avec enthousiasme; seulement, nul ne sait ce qu'il y avait au fond de
mon amour.»

Robert s'était levé, et se promenait à grands pas dans la chambre.

«Je crois, Dieu me pardonne, qu'il y avait une vertu. Déshérité du
sourire de ma mère, pauvre ange remonté au ciel le jour fatal où je
venais sur terre, j'ai cherché ce sourire chez toutes les femmes. Ah! je
m'en souviens; j'aurais souhaité que le genre féminin n'eut que deux
lèvres de rose pour les presser toutes d'un seul coup. Que voulez-vous?
on croit que le bonheur est dans ce qui manque. Élevé par des hommes,
les uns durs, les autres indifférents, la plupart imbéciles, j'entrevis
les femmes comme autant de rédempteurs. Mais, bast! tombé de mon rêve
dans la réalité, mieux eût valu, je crois, tenter le saut de Leucade.
Autant de maîtresses, autant d'erreurs; en elles, je n'aimais qu'elles,
tandis que chacune d'elles, au lieu de l'amant, aimait l'amour. Nous ne
nous entendions pas.»

Robert retomba sur son siège comme accablé.

«Je cherchais toujours, poursuivit-il d'une voix plus lente; malgré mes
déboires, je continuais d'aimer ce sexe à qui j'aurais dû ma mère, si ma
mère eût vécu. Quelquefois, dans mon dépit, je comparais les femmes à du
plomb vil mis en fusion par les passions les plus basses; mais je ne
cessais de chercher une goutte d'or au fond de ce creuset dévorant.

--Monsieur... interrompit Clarisse, tandis que ses lèvres tremblaient
d'une émotion inconnue, ce langage... je ne puis l'entendre...

--Oh! vous l'entendrez, Clarisse! s'écria Robert; car cette goutte d'or,
cette femme si longtemps rêvée, ce sauveur que j'attendais, un jour il a
passé devant moi, le front resplendissant d'une beauté divine. O
bonheur! je ne m'étais pas trompé; il y avait donc au monde une femme
digne de mon amour!...

--Robert!

--C'était vous. Mais dites que le sort n'a pas de l'esprit? Dans cet
amour suprême, où j'entrevoyais la vie, je n'ai trouvé que la mort.

--O ciel! expliquez-vous.

--Clarisse, vous êtes un ange, et pour vous j'ai dédaigné toutes ces
femmes, tous ces démons charmants de ma jeunesse; mais c'est l'ange qui
m'a perdu!»

La comtesse était tort agitée; elle regardait Robert avec des yeux où
l'effroi, la pitié, la sympathie peut-être entremêlaient leurs éclairs,
évidemment Clarisse s'attendrissait.

«Il fallait vous voir, continua Robert en se laissant glisser aux genoux
de la comtesse; il fallait vous suivre, vous entourer d'hommages, et
pénétrer sur vos traces dans cette sphère éclatante où vous brillez,
Clarisse! A Bade, en Suisse, aux courses, dans les fêtes, partout, je
voulais vous apparaître pour vous aimer partout et vous le dire à toute
heure. De l'amour, ce n'était pas assez: il fallait de l'or; j'en ai
demandé. A mesure que je le jetais au vent de mes folies, ceux qui me
ruinaient m'en donnaient, encore. Je ne sais ce que j'ai promis ni ce
qu'ils m'ont fait signer. Savez-vous ce que c'est qu'un prêteur? C'est
un engrenage où vous engagez, d'abord le bout du doigt, où bientôt vous
avez le corps, l'âme, l'esprit, la vie, et où tout cela se brise, se
broie, et disparaît. Que vous dirai-je? Chacun des sourires qui, de vos
lèvres, est tombé sur moi comme un rayon de Dieu, m'a coûté un lambeau
de moi-même...

--Robert, c'est affreux!

--Eh! qu'importe, Clarisse, je ne m'en plains pas. Mourir par vous,
c'est encore du bonheur. Serais-je ici ce soir, si demain je ne devais
pas mourir? Oserais-je vous parler ainsi? Verrais-je votre sein
tressaillir de pitié? Verrais-je couler vos larmes?... Ah! qu'est-ce que
la vie pour payer tout cela?--Adieu, Clarisse. Je marche vers l'éternité
d'un pas tranquille, lui quittant ce monde, j'emporterai votre image...
c'est assez pour délier le néant!»

Robert, qui venait de se lever en disant ces mots, un pas vers la
fenêtre.

«Non! non! s'écria Clarisse, au comble de l'émotion; non, vous ne
mourrez pas, Robert!... Pourquoi voulez-vous mourir?

--Certes, voilà un cri qui me ferait regretter la vie... Oh! merci de ce
voeu, Clarisse; il augmentera le trésor de ma félicité future.

--Robert, arrêtez!

--Je ne puis. Écoutez, Clarisse, minuit sonne au clocher du village; cet
entretien doit finir, les convenances l'exigent. Adieu, ne me retenez
plus.

--C'est impossible, vous ne partirez pas sans m'avoir juré...
Écoutez-moi; vous êtes assez noble pour que je ne rougisse pas de ce que
je vais vous dire. Non, attendez.. Mon Dieu, moi qui n'y songeais pas.
Tenez, voici un mot à M. de N... qui suffira. M. de N..., c'est mon
banquier; cela ne souffrira pas l'ombre d'une difficulté. Si j'avais de
l'or ici, je vous le donnerais.

--Clarisse, pas un mot de plus!

--Oh! mon Dieu! voilà qu'il va refuser.

--Plutôt mille morts!...

--Robert, je l'exige!

--Jamais!!

--Je vous en prie. Oh! ne me refusez pas; je veux réparer le mal
involontaire que j'ai causé: vous ne pouvez me refuser. Je suis riche:
tenez, prenez ceci; prenez-le, Robert, ou vous me voyez mourir à vus
pieds.»

Clarisse, en disant ces mots, tendit un papier on elle venait de tracer
quelques lignes rapides; mais Robert de Castillon repoussa doucement la
comtesse, et lui dit d'une voix où perçaient à la fois la tendresse et
la fierté.

«Je ne recevrai jamais rien des mains de la pitié, madame. Si la
compassion seule vous inspire, n'insistez pas davantage. Que me fait
votre or, à moi qui ne veux que votre amour?

--Robert... acceptez..., balbutia la comtesse, tandis qu'un voile de
pourpre sembla couvrir son front; Robert!... ah! je sens que la rougeur
de mon visage... doit vous empêcher de rougir!»

Robert, à cet aveu, se sentit vaincu; il jeta un cri d'amour, et,
tombant aux pieds de Clarisse, les yeux noyés de larmes (Il avait aussi
le don des larmes), il tendit la main pour recevoir ce gage d'une
compassion si tendre. Mais Félicie, qui avait écouté toute cette scène
avec l'attention la plus scrupuleuse, se précipita, prompte comme
l'éclair, entre Castillon et Clarisse, et s'empara du papier.

Ce fut un assez beau coup de théâtre.

Robert pâlit, ouvrit des yeux hagards, et se releva sans dire un mot.

Clarisse, stupéfaite de l'audace inouïe de cette fille, ne savait
comment elle devait l'expliquer. Elle regarda Castillon. Alors elle vit
le trouble dont il était la proie, et presque aussitôt une idée bizarre
se fit jour dans son esprit. Au lieu de s'adresser à Félicie avec le ton
de la colère, c'est tout ce qu'elle put faire que de lui demander le
motif de sa conduite d'une voix basse et tremblante.

«Reprenez ce papier, madame, dit la fille avec assurance; j'ai reçu des
instructions à cet égard. On a les yeux sur monsieur.

--Félicie, êtes-vous folle?

--Je ne le pense pas, madame. Au reste, souffrez que j'introduise en
votre présence deux personnes qui n'attendent que mon signal, et qui
vous expliqueront tout cela mieux que je ne pourrais le faire.»

Félicie, en parlant ainsi, se dirigea vers une porte qui paraissait
conduire dans l'intérieur des appartements, et disparut ni faire signe à
Clarisse qu'elle allait revenir.

«Que va-t-elle faire chez, ma tante? murmura la comtesse au comble de la
surprise, et que peut signifier...

--Cela signifie, madame, que je suis échec et mat, répondit Castillon en
se redressant avec effronterie. Il ne faut pas beaucoup d'esprit pour
deviner que je tombe victime d'un complot... inconvenant.»

A peine eut-il dit ces mois que, sautant sur le balcon, il en franchit
lestement la balustrade, prêt à disparut de par le chemin périlleux dont
il s'était servi pour monter. Toutefois, se retournant vers la comtesse:

«Clarisse! lui cria-t-il, tandis que de la main qu'il avait de libre il
lui envoyait un baiser à travers les airs, Clarisse, le hasard qui
préside aux destinées est un facétieux coquin. S'il m'eût permis de
réussir ce soir, je veux que le diable m'emporte, si je ne fusse
redevenu sage comme un Grandisson. Amoureux et ruiné, je ne demandais au
ciel que deux trésors pour prix de ma conversion: votre coeur et votre
fortune. Ils m'échappent, mais avouez que j'ai été bien près d'attraper
l'un et l'autre. Bast! vogue la galère! C'est égal, comtesse, je t'aime
comme un perdu.»

Mons. Castillon ne jugea pas à propos d'en dire davantage et regagna le
ravin, car la porte qui s'était refermée su Félicie venait de se
rouvrir.


IV.

Il faut dire, à la louange de Clarisse, que, dès l'apparition de Robert,
elle avait été dominée par une oppression pénible. Elle sentait murmurer
en elle non-seulement sa conscience, mais jusqu'aux moindres
délicatesses de sa dignité de femme. Toutefois un mélange confus
d'exaltation et de pitié, quelques souvenirs réveillés des galanteries
folles, mais un peu chevaleresques de Robert, tout cela, jusqu'au
prestige inséparable de l'audacieuse façon dont il avait su
s'introduire, put causer à Clarisse une fascination passagère. Ce fut de
l'entraînement si l'on veut, mais non de la séduction. D'ailleurs le
dénoûment aussi étrange qu'inattendu de cette scène rendit à la comtesse
toutes ses premières erreurs. Elle était comme sous l'influence d'un de
ces mauvais rêves qui tiennent l'âme et les sens dans les vagues
douleurs d'une torture indéfinie dont on éprouve le poids sans en
deviner la cause. Pâle et le front trempé d'une sueur brillante, elle
regardait Robert se balancer en dehors de la fenêtre; et cette figure,
frappée elle-même d'un certain vertige, prenait à ses yeux des aspects
bizarres; ses oreilles bourdonnaient et ne lui transmettaient les
paroles de Castillon que comme des sons confus et discordants. Une
minute de plus, et Clarisse tombait évanouie; mais la porte qui s'ouvrit
à ce moment fit courir un souffle rafraîchissant autour d'elle. Clarisse
se retourna, poussa un cri de délivrance, et courut se jeter dans les
bras de la chanoinesse, qui se présenta sur le seuil.

«Fais donc attention, Clarisse, s'écria madame Aurélie, en baisant les
joues de la comtesse; j'aime assez les caresses, ma fille, mais il en
faut garder un peu pour les autres.»

En disant ces mots, elle montrait un élégant personnage, au bras duquel
elle se tenait pendue. C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une
figure remplie de douceur et d'expression, et portant sur toute sa
personne les marques d'une distinction parfaite. Clarisse baissa les
yeux et tendit sa main à Rutland.

«Mais, que vois-je? continua la chanoinesse en se dépêchant de prendre
place sur un canapé, car l'âge ne lui permettait pas de demeurer
longtemps sur ses jambes; l'épervier est donc déniché? Tant pis, ma foi.
Je me promettais de rire. T'emporte-t-il de l'argent, ma colombe?

--Madame... voulut balbutier Clarisse, au comble de la confusion, mais
ses paroles moururent au bord de ses lèvres tremblantes.

--Vite, vite, milord, reprit la chanoinesse; racontez-nous votre
histoire. Tu vas voir, Clarisse: un conte à mourir de rire. Milord ne
m'en a dit que le plus gros; et, d'ailleurs, j'en savais déjà quelque
chose. Sais-tu que c'est un amusant drôle que ton Castillon. Écoute
bien!

--Avant de rien vous dire, madame la comtesse, j'ai à vous demander
pardon du singulier moment que je choisis pour vous faire ma visite...

--Après quinze jours de rigueur, interrompit Clarisse avec un soupir
involontaire.

--Dites quinze jours d'exil et de souffrances, dit Rutland à voix basse.

--Bien, bien, reprit la chanoinesse, qui devina plus qu'elle n'entendit
ces paroles; nous penserons plus tard à faire la paix. Je sais ce que
durent des négociations de ce genre. On n'a jamais tout dit, et l'on
recommence toujours. Ainsi, vite, au plus pressé!

--Eh bien donc, ma chère Clarisse, continua le pair des
Trois-Royaumes-Unis, j'ai su ce soir que vous deviez être l'objet d'une
tentative audacieuse de la part d'un chevalier d'industrie, dont les
fredaines ne me sont malheureusement connues que depuis deux jours, et
j'ai pris la liberté de venir veiller sur vous.

--Castillon... un chevalier d'industrie... répéta la comtesse à voix
basse; vous êtes bien sûr de ce que vous dites là, milord?

--Parfaitement sûr.»

Clarisse tressaillit, et son esprit se gonfla de honte. Elle conçut pour
elle-même un sentiment de mépris.

«Et comment avez-vous su que cet homme méritait un pareil titre?
demanda-t-elle sans oser lever les yeux.

--De la façon la plus bizarre, continua Rutland, dont l'accent avait
cette simplicité franche et modeste propre à toutes les natures de bon
aloi. J'étais, il y a peu de jours, au café de Paris; tout à coup, dans
un groupe de jeunes fats dont quelques-uns m'étaient connus, j'entendis
qu'on prononçait votre nom.

--Mon nom! répéta Clarisse en pâlissant.

--Je m'approche alors sans être vu, et je reconnais Castillon. Il était
en train de stipuler les termes d'un pari.

--L'impudent maroufle! se dit la chanoinesse à elle-même, par manière de
réflexion.

--Il s'agissait simplement de son prétendu mariage avec vous. Il pariait
d'être en mesure de l'annoncer avant la fin de la semaine. L'enjeu,
soutenu par un étourdi dont le nom m'échappe, était de deux cents louis.

--Voyez-vous d'ici ma belle Clarisse engagée sur la mise à prix de deux
cents louis? s'écria madame Aurélie; en vérité, pauvre chère, tu vaux
mieux que cela. Mais deux cents louis, c'est peut-être une somme pour
ces jeunes gredins.

--Ma tante... vous êtes implacable!

--Allons, allons, je me tais, d'ailleurs, tu n'es pas volée, c'est
l'essentiel. Mais continuez, milord.

--Hélas! Clarisse, je ne sais si vous me pardonnerez un mouvement de
vivacité dont je n'ai pas été le maître; maint tenant que j'y songe,
j'ai failli compromettre votre réputation sans tache dans un éclat
déplorable. Mais que vous dirai-je? je n'ai pu me défendre d'un frisson
d'horreur. Je savais que Robert, dont les assiduités vous importunent
depuis l'été dernier, était un de ces jeunes gens dont l'existence
équivoque traîne dans Paris une oisiveté dissipée, et que le nom d'une
femme en passant par ses lèvres ne pouvait manquer de s'en échapper
terni.

--O honte! balbutia Clarisse d'une voix étouffée par les sanglots.--Et
alors, continua-t-elle en levant des yeux humides, qu'avez-vous fait,
Rutland?

--J'ai fermé la bouche de l'insolent avec le revers de ma main.

--Un soufflet!

--Oh! ne l'effraie pas, dit la chanoinesse; c'est ici que le plus
amusant commence. Il y eut néanmoins un rendez-vous de pris, n'est-il
pas vrai, milord?

--En effet, continua Rutland, pour hier matin. Mais écoutez-moi,
Clarisse, et ne jugez pas mal ce que je vais vous dire... Je vous aime
bien plus que mon honneur; et cependant j'allais tuer un homme qui
peut-être... Si elle l'aime, me disais-je, si Robert doit la rendre
heureuse... Oh! je crois que je serais mort du même coup qui vous eût
ravi le bonheur.

--Ah!... encore un sacrifice? interrompit Clarisse avec un accent de
dépit dont elle ne fut pas la maîtresse.

--C'eût été le dernier... Oui, Clarisse, oui, je tremblais; j'avais
peur, une fois sur le terrain, de n'être plus maître de moi. Qui sait!
en présence de cet homme, le cliquetis des épées eût peut-être couvert
le cri de mon âme. La vue de ce rival, la pensée funeste que vous
l'aimiez... Non, non, Clarisse, je n'aurais pas en la force de retenir
mon bras. J'aurais tué Robert; oui, sur mon âme, je sens que je l'aurais
tué!»

Clarisse se leva de son siège aussi rapide que l'éclair, et courut à
Rutland, dont elle prit les mains avec violence.

«Vous l'auriez tué?» s'écria-t-elle d'une voix haletante.

Rutland regarda la comtesse, et se méprenant sur l'objet de son trouble,
croyant que le danger qu'avait couru Robert en était la cause unique,
devint tout à coup d'une pâleur horrible et repoussa Clarisse.

--Oui, madame, répéta-t-il l'oeil sombre et les dents serrées, oui, je
l'aurais broyé sous le pommeau de mon épée, plutôt que de lui laisser un
souffle de vie!

--Rutland... vous êtes donc jaloux?

--Jaloux à en mourir...»

Clarisse tressaillit, tandis qu'une flamme subite fit étinceler ses
larmes. La chanoinesse frappa dans ses petites mains en signe de
victoire.

«Milord! s'écria-t-elle, voilà le grand mot lâché; je vous fais mon
compliment, vous êtes enfin désensorcelé! Peste! il était temps. Mais
finissez vite votre histoire, que j'aille me recoucher. La nuit devient
froide à périr.

--Clarisse... murmura Rutland, qui n'émulait guère la chanoinesse, je ne
sais si je dois comprendre.... vous souriez!

--Continuez votre récit, Rutland; vous disiez que vous aviez peur de
tuer Castillon.

--Aussi, hier matin, mon plan était-il tracé; j'attendrais les
renseignements que j'avais fait prendre. Si Robert eût mieux valu que sa
réputation, si malgré ses folies, ses prodigalités, ses débauches, il
eût possédé un coeur digne du votre, une âme qui sût apprécier votre
âme, un amour assez pur, assez noble, assez grand pour vous être offert,
eh bien... je me serais enfui... oui, Clarisse, je me serais enfui comme
un lâche! Evitant tout scandale, prévenant tout malheur, j'aurais
regagné l'Angleterre, et je serais allé mourir dans mon vieux château de
Grummor.

--Rutland! et ma promesse faite, au lit de mort du comte, vous l'oubliez
donc?

--Votre amour seul devait m'en faire souvenir... N'est-ce pas vous dire
que je l'ai depuis longtemps oubliée!

--Quoi! vous auriez souffert que je fusse parjure?

--Parjure!... rassurez-vous, Clarisse, fit Rutland avec un sourire
mélancolique; ne vous ai-je pas dit que, je me serais hâté de mourir
pour que vous ne le fussiez pas?

--Rutland! s'écria Clarisse on se jetant dans ses bras.

--Allons, voilà ce que je craignais, s'écria la chanoinesse; nous n'en
finirons pas de cette unit. Au nom de mon saint patron, Rutland, soyez
plus raisonnable que cette jolie folle, et achevez-nous votre histoire
avant de commencer le roman dont je vois que vous entamer le plus doux,
mais le plus long chapitre.

--Oh! la fin de l'histoire n'a rien de bien intéressant, reprit Rutland,
qui ne quitta plus la main que lui abandonnait Clarisse. Hier, je reçois
un billet de Robert, qui s'excuse en termes ambigus de ne pouvoir se
trouver au rendez-vous. Je cours, je m'informe: j'apprends qu'il se
cache, traqué par les dupes nombreuses qu'il avait faites. Je parviens à
tout savoir. Robert est sous le coup de la loi. On le cherche, on ne
tardera pas sans doute à le saisir. Alors une affreuse idée s'empare de
mon esprit. Cet homme vous a aimée, Clarisse; il a fait plus, il vous a
compromise dans de bruyantes folies, tout Paris sait qu'il a recherché
votre main, on l'a vu maintes fois à vos côtés dans tous les lieux
publics, et c'est cet homme, honoré de vos regards, que l'on traînerait
devant les tribunaux, et qui mêlerait, peut-être le nom de Clarisse à sa
défense...»

La comtesse ne put retenir un cri d'horreur, et ses traits se
décomposèrent si rapidement que la chanoinesse eut la l'orée de se lever
toute seule et d'aller lui prendre les mains, qu'elle serra avec une
tendre effusion.

«Clarisse, mon enfant, calmez-vous, lui dit-elle d'une voix douce et
imprégnée de larmes, rien de tout cela n'arrivera. Rutland a eu le temps
de tout réparer. Cela lui coûte une centaine de mille francs, mais au
moins ce drôle de Robert n'ira pas en prison. Le maraud n'eût sans doute
pas fait sa tentative de ce soir s'il avait su qu'aujourd'hui même
Rutland l'avait mis à l'abri de toutes les poursuites de la justice.
Puisse-t-il rentrer en lui-même quand il connaîtra le dénouement si
heureux pour lui de cette aventure. Ainsi, console-loi, petite, et
souviens-toi seulement de cette aventure comme d'une leçon salutaire.
Nous autres femmes, vois-tu, nous sommes un peu connue les moucherons,
nous aimons ce qui brille; et puis nous sommes coquettes, et nous avons
une rage ridicule d'être adorées avec fracas. Un homme bon, noble,
dévoué, modeste, ce n'est pas toujours notre affaire, nous désirons...

--Assez, ma bonne tante, assez; vous voyez bien que je ne désire plus
rien.»

La comtesse avait laissé tomber sa tête sur le sein de Rutland, et
levait vers lui le plus enivrant des regards.

«O Rutland! lui dit-elle d'une voix toute remplie de délicieuses
caresses, et avec une naïveté charmante, si j'avais été libre de vous
refuser ma main, il y a longtemps que je vous l'aurais donnée.»

La chanoinesse fut prise à ce mot d'un accès de gaieté folle.

«Vois-te, Clarisse, je t'aime, quoi que tu fasses, parce que tu es femme
jusqu'au fin bout de tes jolis doigts.

--Et, cependant, dit la comtesse en hochant la tête d'un petit air
boudeur, vous n'avez pas craint ce soir de me... Méchante Aurélie... me
dire que Rutland allait se marier!

--Simple que tu es! c'était pour que tu songeasses à le prendre... Et,
d'ailleurs, me suis-je si fort trompée?» répondit la chanoinesse en les
regardant tous deux avec un fin sourire.

MARC FOURNIER.



[Illustration: ALGÉRIE.]

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.

(Suite et fin.--Voyez tome 1er pages 18 et 121.)

DESCRIPTION DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.--Des trois beyliks de
l'ancienne régence d'Alger, le plus étendu, le plus riche et le plus
important était le beylik de Constantine, ou de l'Est. Baignée au nord
par la Méditerranée, cette province est bornée à l'est par la régence de
Tunis, et à l'ouest par la chaîne haute et escarpée du Djurdjura, qui,
se détachant du Grand-Atlas dans la direction du sud au nord, et
prolongeant ses derniers contreforts jusqu'au cap de Rougie, la sépare
des provinces de Titteri et d'Alger; elle s'étend vers le sud jusqu'au
grand désert de Sahra, et n'a de ce côté aucune limite tracée.

_Rivières_.--De nombreux cours d'eau sillonnent la province. Les uns se
jettent dans la Méditerranée, les autres se perdent dans les terres. Les
plus considérables sont: l'Oued-el-Kebir, ou l'Oued-Rummel (l'Ampsagha
des anciens, qui passe à Constantine); la Summam, l'Oued-Zefzaf, la
Seibouse, l'Oued-Bondjimah, la Mafrag, le cours supérieur de la
Medjerdah, et l'Oued-Djedid.

_Villes_.--Non-seulement la province de Constantine est la plus grande,
mais elle est aussi la plus peuplée de l'Algérie. La plupart des tribus
qui l'habitent joignent la culture des terres aux soins des troupeaux.
On y compte, indépendamment de Constantine, plusieurs villes, centres de
populations et de relations commerciales: Bone, Bougie, Collo. Djémilah,
Djidjeli, Guchua, La Galle, Msilah, Philippeville (Stora), Sétif.

_Constantine_.-La ville de Constantine (_Cirta_ des anciens,
_Cossentina_ des Arabes), capitale de la province, est située au delà du
Petit-Atlas, sur l'Oued-Rummel. Placée entre Tunis et Bone, à 16
myriamètres de distance de cette dernière, elle est à 88 kilomètres de
Philippeville. Constantine est bâtie sur un plateau en partie entouré de
rochers, dans un presqu'île contournée par la rivière et dominée par les
hauteurs de Mansourah et de Condiat-Aly. L'Oued-Rummel coule au fond
d'un ravin qui, comme un immense fossé, défend de deux côtés l'approche
des murailles. La ville a quatre portes, trois au sud-ouest, et la
quatrième, Bab-el-Kantara (porte du Pont), à l'angle en face du vallon
compris entre le mont Mansourah et le mont Mecid. Le pont, d'où elle
tire son nom, large et fort élevé sur trois étages d'arches, est de
construction antique dans sa partie inférieure. Constantine, qui, selon
les Arabes, a la forme d'un burnous déployé, dont la Kasbah représente
le capuchon, a trois places publiques de peu d'étendue. Les rues sont
pavées, mais étroites et tortueuses. Les maisons, pour la plupart, ont
deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il existe dans la ville
plusieurs promenades remarquables, notamment quelques mosquées et le
palais du bey. Ce dernier édifice a été construit par le bey Ahmed,
depuis la prise d'Alger par les Français. Pour le décorer, il prit, dans
les plus riches maisons de la ville, un grand nombre de colonnes de
marbre, que les propriétaires avaient fait apporter, à dos de mulet, de
Bone ou de Tunis.

Les Romains regardaient la ville de Constantine comme la plus riche et
la plus forte de toute la Numidie. La plupart des routes de la province
y aboutissaient. Elle avait été la résidence royale de Massinissa et de
ses successeurs. Strabon nous apprend qu'elle renfermait alors des
palais magnifiques. Jogurtha employa tous les moyens possibles pour s'en
rendre maître, et c'est de cette position centrale que Metellus et
Marins dirigèrent avec tant de succès contre lui tous leurs mouvements
militaires. Ruinée en 311, dans la guerre de Maxence contre Alexandre,
paysan pannonien, qui s'était fait proclamer empereur en Afrique,
rétablie et embellie sous Constantin, cette ville quitta alors son
ancien nom de _Cirta_, pour prendre, celui de son restaurateur, qu'elle
porte encore aujourd'hui. Lorsque les Vandales, dans le cinquième
siècle, envahirent la Numidie et les Mauritanies, et détruisirent toutes
leurs villes florissantes, Constantine résista à ce torrent dévastateur.
Les victoires de Bélisaire la retrouvèrent debout, et la conquête
musulmane semble l'avoir respectée. Les traces de constructions
romaines, éparses sur le sol, attestent qu'il y en avait de
colossales.--Après une première expédition, restée sans succès (novembre
1836), Constantine a été prise de vive force par l'armée française, le
13 octobre 1837.

_Bone_, (en arabe _Annaba_), est bâtie sur le côté ouest du golfe de ce
nom, à 14 myriamètres d'Alger, et à 10 de Philippeville. Elle a été
construite à peu de distance des débris de l'ancienne Hippone, qui fut
une des résidences des rois de Numidie, et joua un rôle important dans
la guerre de César ni Afrique, dans celle des Vandales contre Genséric,
et plus tard dans la campagne de Bélisaire. La Kasbah ou citadelle,
commande la ville et surveille la rade. Son intérieur est vaste et ses
murs élevés.

Bone, occupée une première fois en 1830, avait été, comme Oran, évacuée,
lorsque la nouvelle de la Révolution de Juillet était parvenue en
Afrique. Après le départ des troupes françaises, le bey de Constantine,
Hadj-Ahmed, essaya de s'emparer de la ville et la tint étroitement
bloquée du côté de terre. Vers la fin de 1831, le chef de bataillon
Houder, envoyé par le général Berthezène, avec 125 zouaves indigènes,
pour secourir les Bonois, fut tué au moment où il se disposait à se
rembarquer, après avoir épuisé tous les moyens d'accomplir sa mission.
Bone, en proie à des influences passagères, ne demeura pas encore cette
fois au pouvoir de la France, mais au commencement de 1832, l'occupation
de Bone, par une garnison française, fut décidée. Le duc de Rovigo, en
attendant la saison favorable, confia au capitaine d'artillerie
d'Armandy et au capitaine de chasseurs algériens Jusuf, la mission
d'aller aider les Bonois dans leur résistance contre Hadj-Ahmed.
Cependant le 5 mars 1832, Bone fut forcée d'ouvrir ses portes aux
troupes du bey de Constantine, et subit dans toute leur horreur les
calamités de la guerre. La ville prise fut pillée, dévastée, la
population massacrée, dispersée ou déportée dans l'intérieur. Un ancien
bey de Constantine, Ibrahim se maintint, jusqu'au 26 au soir, dans la
Kasbah, dont il s'était saisi pour son compte; mais quand il allait
l'abandonner, les capitaines d'Armandy et Jusuf eurent l'audace de s'y
jeter de nuit, avec une trentaine de marins, et y arborèrent le pavillon
aux trois couleurs, qui n'a pas cessé d'y flotter depuis. Dans les
premiers jours de mai, 3,000 hommes partis de Toulon prirent possession
de Bone, délaissée à la fois par ses oppresseurs et par ses habitants.

BOUGIE est à 190 kilomètres d'Alger, et à 130 de Constantine. Bâtie
immédiatement au bord de la mer, sur le flanc méridional du mont
Gourava, abrupte et escarpée, qui s'élève rapidement jusqu'à 670 mètres
de haut. Bougie est dominée, par les hauteurs qui s'élèvent en
amphithéâtre et presque à pic derrière elle. Cette position sur le flanc
de la montagne, ses maisons écartées et les masses d'orangers, de
grenadiers et de figuiers de Barbarie qui les entourent, rendent son
site éminemment pittoresque. Cette ville indiquée par ses ruines
nombreuses, une haute antiquité. Selon toute probabilité, elle formait
la limite orientale de la Mauritanie-Césarienne, et son emplacement est
celui de l'ancienne colonie romaine de _Saldes_. Tous les peuples, qui
depuis vingt siècles l'ont occupée, y ont laissé des traces de leur
domination. Les travaux que les Espagnols exécutèrent après la conquête,
en 1510, sont encore debout: ce sont le fort Mousa, élevé par Pierre de
Navarre, et la Kasbah, par Ferdinand le Catholique et Charles-Quint. Une
complète anarchie régnait, soit dans le territoire, soit dans
l'intérieur même de Rouge, lorsque la ville fut prise par nos troupes le
29 septembre 1833. Ses habitants se retirèrent, emportant tout ce qu'ils
possédaient.

[Illustration: Débarquement de troupes en Algérie.]

_Collo_, bourgade de 2,000 âmes, au nord de la mer, offre un bon
mouillage contre les vents du nord-ouest. (Voir l'_Illustration_, t. 1er
p. 252.)

_Djémilah_ (sous la domination romaine, _Culcul colonia_ ou _Culculum_).
à 104 kilomètres à l'ouest de Constantine, sur la route des Bibans
(Portes-de-Fer), était comprise autrefois dans la Mauritanie Sitifienne.
Bien que ses abords difficiles ne conservent aucun vestige de voie
antique, la présence des Romains dans cette vieille cité est attestée
par de nombreux monuments: les plus remarquables sont les restes d'une
basilique chrétienne; des bas-reliefs et de nombreuses inscriptions; un
temple quadrilatère à six colonnes; un théâtre; le forum, avec un temple
dédié à la Victoire; enfin, un arc de triomphe élevé à l'empereur
Caracalla, à sa mère Julia Douma et à son père Septime Sévère. C'est cet
arc de triomphe que, suivant un voeu exprimé par M. le duc d'Orléans, M.
le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, avait prescrit de
démonter pierre par pierre, pour être transporté et réédifié à Paris;
mais les difficultés du transport semblent avoir fait ajourner à ce
projet. Occupée une première fois, le 11 décembre 1838, Djémilah l'a été
de nouveau le 15 mai 1839.

[Illustration: Vue de Constantine.]

_Djidjeli_, point intermédiaire de la côte entre Boupie et Collo, adossé
à un pays montueux, habité par des Kabyles, est occupé par les Français
depuis le 13 mai 1839. La ville, autrefois assez commerçante, est bâtie
sur une presqu'île rocailleuse, réunie à la terre ferme par un isthme
fort bas, dominé de près par des hauteurs. Djidjeli a un port dans
lequel on peut mouiller avec confiance pendant la belle saison. Louis
XIV, qui voulait un établissement militaire en Afrique, avait jeté les
yeux sur Djidjeli, où nous avions déjà un comptoir. Le duc de Beaufort
s'en empara en 1661: mais la garnison française dut bientôt l'évacuer;
notre comptoir fut ruiné et ne fut jamais rétabli. Le gouvernement eut,
à cette époque, l'idée d'y faire un port militaire, et plusieurs plans
proposés à cet effet existent dans les archives du dépôt de la marine,
entre autres un projet de l'amiral Duquesne et de l'un des officiers de
sa flotte.

_Guelma_ est située au sud et à 2,000 mètres de la rive droite de la
Seibouse supérieure, et à 2,500 mètres au nord du pied de la haute
montagne de Maouni. Guelma, telle que les Français la trouvèrent à la
fin de 1836, était formée avec les matériaux provenant de l'ancienne
_Kalama_, nommée par saint Augustin et par Orose; mais l'emplacement
qu'elle occupe, paraît être celui de la vieille nécropole, et non celui
sur lequel fui jadis construite la véritable cité romaine, devenue la
proie, soit des Maures révoltés, soit des Vandales. Le 28 novembre 1836,
les Français occupèrent définitivement les ruines de Guelma comme
position militaire destinée à combattre, dans l'opinion des populations
indigènes, les conséquences funestes de l'insuccès de la première
expédition contre Constantine. Cette occupation rendit un immense
service pour la réussite de la seconde expédition.

_La Calle_, siège d'un établissement français, dont l'origine remonte à
l'année 1520, et qui fut florissant jusqu'en 1799, est située à 72
kilomètres de Done, par terre, et à 48 par mer. La Calle est entourée de
tous côtés par la mer, excepté à l'est, où s'étend une plage de sable
d'environ 150 mètres de longueur et où se trouve la porte de Terre. Das
toutes les autres directions, la ville est défendue par des rochers
inabordables. Incendiée par les Arabes en 1827, lors de la rupture qui
éclata entre la France et Hussein, bey d'Alger, elle contient
aujourd'hui environ cent dix maisons. Ses rues sont tirées au cordeau,
bien pavées et d'un facile entretien. C'est sur la plage de sable fin,
qui ferme la partie est de ce port, que viennent s'amarrer les
corailleurs napolitains, sardes et corses, qui affluent dans ces
parages. Le corail est, on le sait, le principal produit des côtes de
d'Algérie, et c'est surtout entre Bone et Tabarce que s'étendent ses
bancs les plus riches. Aussi la plupart des pêcheurs viennent-ils
relâcher à La Calle. Les forêts qui l'avoisinent ont une superficie
totale évaluée à plus de 20,000 hectares. Les circonstances politiques
et l'état incertain de nos relations avec les indigènes retardèrent
jusqu'en 1836 l'occupation de cette place, qui fut définitivement
consommée le 15 juillet de cette année, par un détachement de spahis
irréguliers.

_Msilah_ se divise en trois groupes de maisons, dont le plus
considérable occupe la rive gauche, et les deux autres la rive droite de
l'Oued-Ksab (rivière des Roseaux); les murs de clôture, les maisons, les
mosquées, les minarets mêmes sont construits avec des briques de terre
crue, pétrie avec un mélange de paille hachée. Les maisons, à un seul
étage, sont couvertes en terrasse, avec la même terre massée et battue
sur des rondins. Les habitants assurent que cette toiture grossière est
parfaitement imperméable. Les encadrements des portes de la plupart des
maisons et l'intérieur des mosquées sont ornés de pierres de taille
romaines, de tronçons et de chapiteaux de Colonnes, dont quelques-uns,
d'ordre corinthien, paraissent remonter aux beaux temps de
l'architecture romaine. Ces matériaux qui ont été apportés d'une
ancienne ville en ruines, située à 4 ou 5,000 mètres de Msilah, et que
les Arabes désignent sous le nom de Rechuga. Les troupes d'Abd-el-Kader
sont venus souvent piller et rançonner ses habitants inoffensifs et
démolir ses maisons, dont elles prenaient le bois pour allumer leurs
feux. La ville était presque déserte, quand, au mois de juin 1841, nos
troupes s'établirent aux environs.

[Illustration: Hussein, dernier bey d'Alger.]

_Philippeville.--Stora_.--L'occupation de la rade de _Stora_, qu'on
nommait autrefois _Russicada_, était un moyen puissant de consolider
notre établissement à Constantine, en mettant cette ville en
communication avec la mer par la ligne la plus courte et moindre de
moitié que celle par Bone. Une première reconnaissance fut opérée, en
janvier 1838, jusqu'à 21 kilomètres de Constantine, dans la direction de
Stora; une seconde, au mois d'avril suivant, fut poussée jusqu'aux
ruines de l'ancienne _Russicada_, où, enfin, une garnison permanente
vint s'installer le 7 octobre de la même année: 80 kilomètres seulement
séparent maintenant Constantine d'un bon port. Cette distance est
franchie en un jour par les escortes de la correspondance; elle l'est
aisément en trois jours par les convois militaires, qui trouvent aux
camps de l'Arrouch et de Smeadou des vivres, des munitions, des troupes
pour les protéger, des espaces fortifiés pour les recevoir et les
abriter. Le nouvel établissement, formé sur les ruines de la cité
romaine, a reçu le nom _Philippeville_. Ces ruines sont assez
nombreuses; parmi elles, on distingue de vastes citernes, dont quatre,
entièrement déblayées, contiennent plus de cent mille litres de vin,
etc.

_Philippeville_, bâtie l'emplacement d'une bourgade où, en octobre 1838,
n'existaient que quelques rares baraques au milieu des dérombres,
comptait déjà, au mois d'avril 1839, 716 habitants européens; à la fin
de décembre 1842, c'est-à-dire en quatre années, ce chiffre s'est élevé
à 4,325. Philippeville paraît donc destinée à devenir ce que Russicada a
été, il y a deux mille ans, sous les Romains, ce que Stora était, en
partie, il y a moins de trois cents ans, un établissement d'une grande
importance.

_Sétif_, l'ancienne _Sitifis Colonia_, est située dans une plaine vaste
et fertile, arrosée par l'Oued-Bou-Sella m, qui coule à 2,500 mètres des
ruines de cette ville. Au temps de la domination des Romains, _Sitifis_
était devenue, tant par son importance même que par sa position
centrale, l'un des points les plus considérables de leurs possessions en
Afrique. Lorsque, après le soulèvement des tribus comprises sous le nom
général de Quinquégentiens (an 297), la métropole adopta un nouveau
classement des territoires et des populations, la Mauritanie Césarienne
fut divisée en deux provinces, l'une gardant cette dénomination, l'autre
empruntant de _Sitifs_ le nom de Mauritanie Sitifienne. Les nombreuses
voies de communication qui liaient à ce chef-lieu presque toutes les
villes principales des autres provinces, prouvent assez le rang élevé
qu'il occupait parmi les contrées soumises à la puissance romaine en
Afrique. Là se trouvait le point d'intersection des grandes
communications qui unissaient Carthage, Cirta et Cæsarée (Tunis,
Constantine et Cherchel); de là partaient en outre des voies directes
qui rattachaient Sitifis, d'une part, à Saldes (Bougie), à Ingitgilis
(Djidjeli), à Coba et à Tucca; de l'autre, à Lambèse, à Theveste
(Tibessah), à Musti et à Tamugadis.

L'enceinte antique de Sétif, de forme rectangulaire, a 450 mètres de
longueur sur 300 de largeur; les grands côtés étaient flanqués par dix
tours et les petits par sept.

[Illustration Hadj-Ahmed, bey de Constantine.]

Après avoir été, pendant le moyen-âge, le point de ralliement d'une
population agricole considérable, Sétif n'offrait plus, en 1839, qu'un
amas de ruines, auprès desquelles les Arabes tenaient encore un marché
tous les dimanches. Depuis notre prise de possession, ils continuent à y
venir, au nombre de 3 à 4,000, avec la plus entière confiance, échanger
leurs produits. Sétif est à trois jours et demi de marche du célèbre
défilé des Portes-de-Fer (Biban), que les Turcs n'avaient jamais franchi
qu'en payant tribut, où jamais n'étaient parvenues les légions romaines,
et qu'une colonne de 3,000 hommes traversa, le 28 octobre 1839, à midi,
en laissant sur les flancs de ces immenses murailles verticales,
dressées par la nature à une hauteur de plus de 33 mètres, cette simple,
inscription: _Armée française_, 1839.

_Gouvernement de la province de Constantine sous la domination
turque._--Comme nous l'avons expliqué précédemment (tome 1, page 19), la
province de Constantine, sous la domination turque, était gouvernée par
un bey, ou lieutenant du bey d'Alger. Depuis l'année 1752 jusqu'à la
prise de Constantine par l'année française (13 octobre 1837), la
province compte vingt-deux beys. Nous en donnons ici la liste, avec
l'indication de la durée de leur commandement et du genre de leur mort:

El-Asrak-Amo (l'oeil bleu), trois ans; mort de maladie.

Ahmed-Bey (grand-père du dernier régnant), quinze ans, mort de maladie.

Salah-Bey, vingt-deux ans; mort de maladie.

Hussein-Bey, fils de Hassan-Pacha-Bousnak, deux ans; assassiné.

Mustapha-Ben-Ouznadji (fils du peseur), trois ans deux mois; assassiné.

Hadj-Mustapha-Ingliz (l'Anglais) cinq ans quatre mois; exilé à Tunis.

Osman-Ben-Koulougli, un an; tué dans une attaque contre les Kabyles.

Abdallah-Bey, deux ans six mois; assassiné.

Hassan-Bey, fils de Salah-Bey; six mois; assassiné. Ali-Bey, un an,
assassiné.

Bey-Rouhou, quinze jours; assassiné.

Ahmed-Bey-Tobbal (le boiteux), trois ans; assassiné.

Mohammed-Naman-Bey, trois ans quatre mois; assassiné.

Mohammed-Chakar-Bey, quatre ans; assassiné.

Kara-Mustapha (Mustapha le Noir), trente-trois jours; assassiné.

Ahmed-Bey-Mamelouk, un mois; nommé plus tard une seconde fois.

Braham-Bey-Gharbi, un an; assassiné.

[Illustration Campement de troupes françaises en Afrique.]

Mohammed-Bey-Mili, dit Bou-Chetabia (père la hache). deux ans, exilé à
Alger.--Le surnom de Bou-Chetabia lui avait été donné parce qu'il ne
faisait exécuter les Arabes qu'avec la chetabia, espèce de hache dont on
se sert pour couper le bois. Il disait que les Arabes n'étaient pas
dignes d'avoir la tête tranchée par le yatagan.

Ahmed-Bey-Mamelouk, deux ans cinq mois; exilé à Milianah, où il a été
assassiné.

Ibrahim, ou Braham-Bey, trois ans huit mois; exilé, à Médéah, où, en
1832, il a été assassiné par les ordres d'Ahmed-Bey.

Mohammed-Bey-Malamli, ou Manamani, deux ans; exilé à Alger.

Hadj-Ahmed-Bey, douze ans; dépossédé par la France en 1837.--Déjà, par
arrêté du général en chef Clauzel, en date du 15 décembre 1830,
Hadj-Ahmed avait été déclaré, déchu, pour avoir refusé de faire acte de
soumission. Au commencement de 1836, le maréchal Clauzel avait nommé le
commandant Jusuf bey de Constantine; mais l'insuccès de l'expédition de
novembre 1836 ne permit pas de donner suite à cette nomination.

[Illustration: Campement d'Arabes.]

COMMANDANTS SUPÉRIEURS DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE DEPUIS L'OCCUPATION
FRANÇAISE.--Immédiatement après la prise de Constantine (13 octobre
1837), le commandement de la place fut laissé par le maréchal Valée au
colonel Bernelle, nommé le 11 novembre suivant maréchal de camp. Depuis,
le commandement supérieur de la province a été, successivement confié au
général Négrier (23 novembre 1837), au Général Galbois (19 juillet
1838), au général Négrier, une seconde fois (21 février 1841), au
général Baraguey-d'Hilliers (19 juin 1843) et au duc d'Aumale (18
octobre 1843).



Bulletin bibliographique

BERNARD PALISSY

Une réimpression des oeuvres de Bernard Palissy, avec des notes par M.
Paul-Antoine Cap, vient de paraître à la librairie Dubochet (7). M. Cap
a fait précéder cette édition d'une Notice qu'il nous est permis de
donner en partie à nos lecteurs. Ils pourront apprendre du savant
éditeur l'histoire d'une vie dont l'énergie, le dévouement et la beauté
morale sont des sujets d'une éternelle admiration. Nous les renverrons à
la Notice elle-même et au livre, qu'elle accompagne, après leur avoir
donné les extraits suivants:

[Note 7: Un volume in-18. Prix: 3 fr. 50 c.--Rue de Seine, 33.]

«Le nom de Bernard Palissy est vaguement empreint dans la mémoire de
toutes les personnes qui s'occupent de sciences naturelles,
d'agriculture, de physique, de chimie, ou qui ont étudié l'histoire des
arts.. On sait en général qu'il vécut au seizième siècle, qu'il était
potier de terre, et qu'il découvrit le vernis des faïences. On sait que
l'ardeur qu'il mit à cette recherche le retint longtemps dans la misère
la plus profonde mais qu'il finit par atteindre son but, et qu'il fut
l'inventeur ces _rustiques figulines_ auxquelles les amateurs attachent
aujourd'hui un assez haut prix. Ce que l'on sait moins généralement,
c'est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de
littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune
espèce, à l'aide des seuls efforts de son génie et de l'observation
attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines
modernes sur les sciences et les arts; qu'il émit, sur une foule de
hautes questions scientifiques, les idées les plus hardies et les mieux
fondées; qu'il professa le premier en France l'histoire naturelle et la
géologie; qu'il fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à
renverser le culte aveugle du moyen-âge pour les doctrines de
l'antiquité; que cet ouvrier, sans culture et sans lettres, a laissé des
écrits remarquables par la clarté, l'énergie, le coloris du style;
qu'enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit
l'exemple d'un des plus beaux caractères de son époque, et qu'il expia
par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté
dans ses croyances.

«Il est beau sans doute de voir l'artiste aux prises avec les
difficultés de son art, ou avec les obstacles matériels qui s'opposent à
la production de sa pensée, sortir victorieux de cette lutte, après une
longue période d'efforts, de misère et de souffrances; mais il ne l'est
pas moins du voir l'homme d'une origine obscure, dépourvu des secours de
l'instruction et de l'étude, jeter sur tout ce qui l'entoure le coup
d'oeil de l'observateur et du philosophe, pénétrer les mystères de la
nature, saisir les principes des vérités éternelles, renverser les
erreurs accréditées de son époque, et pressentir la plupart des
découvertes qui feront l'avenir et la gloire des siècles plus éclairés.
C'est avec ce double mérite que Palissy se présente aux regards de la
postérité. Les événements de sa vie, dont quelques-uns furent racontés
par lui-même, montrent tout ce que peut le génie secondé par une âme
ferme, un esprit droit et un coeur pur. Leur simple récit nous semble le
moyen le plus naturel d'appeler sur ses travaux l'intérêt dont ils sont
si dignes, et sur sa personne le respect, l'admiration que commande
toujours un beau caractère aux plus précieux talents.

«Un pauvre village du Périgord, situé à peu de distance de la petite
ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne, donna naissance à BERNARD
PALISSY. Ce village, appelé La Chapelle-Biron, renferme encore, dit-on,
une famille qui descend de cet homme célèbre, et une tuilerie fort
ancienne, établie dans le même lieu, portait encore naguère le nom de
_Tuilerie de Palissy_. Des documents assez peu d'accord entre eux font
remonter sa naissance au commencement du seizième siècle. Ainsi
d'Aubigné prétend qu'à sa mort, arrivée en 1589, il était âgé de
quatre-vingt-dix ans, tandis que selon Lacroix du Maine, il florissait à
Paris en 1575, âgé de soixante ans et plus. En rapprochant diverses
circonstances parmi celles que Palissy rapporte lui-même, la version la
plus vraisemblable et la plus généralement adoptée rapporterait la date
de sa naissance à l'année 1510.

«On ne possède aucun détail sur ses parents ni sur sa première
éducation. Il paraît que, dès son enfance, il travaillait à la vitrerie,
qui comprenait alors la préparation, l'assemblage des vitraux colorés,
ainsi que la peinture sur verre. Doué d'une aptitude particulière aux
arts du dessin. Il conçut de bonne heure la pensée d'élever ses travaux
d'artisan à la hauteur des oeuvres d'un artiste. Aussi tout en _peidant
des images_, comme il dit, pour exister, il étudiait les grands maîtres
de cette belle école italienne, qui dès le siècle précédent, avait donne
à la renaissance des arts une si vigoureuse impulsion. Il s'exerçait en
même temps à l'architecture, et pratiquait la géométrie. «On pensoit,
dit-il, que je fusse plus sçavant en l'art de peinture que je n'estois,
qui causoit que je n'estois souvent appelé pour faire des figures (des
plans) dans les procès.» C'était une nouvelle ressource un peu plus
profitable que l'art de composer des vitraux.

«Cependant, pour l'homme qui se seul capable de fournir une large
carrière, le pays natal ne saurait longtemps suffire; Palissy se mit
donc à voyager. Il alla d'abord dans les Pyrénées, et s'arrêta quelque
temps à Tarbes. Les accidents naturels de ce beau pays le frappèrent
vivement, et peut-être est-ce là le point de départ de bon goût ardent
pour la géologie et les sciences naturelles. Il parcourut ensuite
quelques autres provinces de France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les
Ardennes et les bords du Rhin, en ouvrier nomade exerçant à la fois la
vitrerie la _pourtraiture_ et l'arpentage; mais aussi observant partout
la topographie, les accidents du sol, les curiosités naturelles;
parcourant les montagnes, les forêts, les rives des fleuves; visitant
les carrières et les mines, les grottes et les cavernes, en un mot
demandant partout à la nature elle-même le secret des merveilles qu'elle
offrait à son admiration et à son étude. L'éducation scientifique de
Palissy, au lieu de commencer par les livres, partait ainsi des bases
les plus certaines, les plus fécondes: l'expérience et l'observation.

«Ses voyages étaient terminés en 1559. De retour dans son pays natal,
Palissy alla se fixer à Saintes, et s'y maria. Quelques années plus
tard, déjà surchargé de famille et luttant entre la misère, le hasard
fit tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée d'une grande
beauté. Aussitôt il conçois la pensée d'imiter ce travail, et de se
livrer à un art entièrement nouveau pour lui. On sait qu'à cette époque
la poterie n'était point recouverte de vernis, ou du moins que cet art,
déjà pratiqué en Italie, à Faenza et à Castel-Durante, n'était point
encore connu en France. Palissy vient à penser que s'il parvenait à
découvrir le secret de cet émail, il pourrait élever l'art de la poterie
à un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Le voilà donc livré à
cette recherche, mais en aveugle, «comme un homme qui taste en ténèbres»
attendu qu'il n'avait aucune connaissance ni des matières ni des
procédés. C'est dans _son traité de l'Art de Terre_ qu'il faut lire
l'admirable récit de ses tentatives, des difficultés qu'il eut à
vaincre, et des maux qu'il eut à souffrir pendant le cours de seize
années, avant d'avoir réussi à donner toute la perfection désirable aux
ouvrages sortis de ses mains. Ce n'est pas sans une admiration mêlée
d'attendrissement qu'on peut lire les pages sublimes dans lesquelles il
raconte avec autant de simplicité que de grandeur la longue série de ses
efforts et de ses misères. Forcé de préluder à la recherche de son
nouvel art par la connaissance des terres argileuses, la construction
des fourneaux, l'art du modeleur, du potier, du monteur, et l'étude de
la chimie, qu'il fut obligé, comme il dit, «d'apprendre avec les dents,»
c'est-à-dire en s'imposant les plus dures, les plus cruelles privations,
il faut le voir poursuivre sa pensée avec une ardeur, une constance à
toute épreuve; consacrant ses veilles, ses économies, sa santé, et
jusqu'aux choses nécessaires à sa subsistance, à ses recherches
incessantes; déçu à chaque instant dans son espoir, mais retrouvant tout
son courage à la moindre lueur de succès, et, dans cette lutte de
l'intelligence, de la volonté, contre les obstacles de toute nature,
parvenir enfin à lasser la mauvaise fortune et à faire triompher sa
pensée créatrice.

«Cependant il lui fallait subvenir aux besoins d'une nombreuse famille,
soutenir les reproches des siens, les représentations de ses amis, les
sarcasmes de ses voisins, et continuer à exercer ses talents ordinaires,
afin «d'eschapper le temps» qu'il employait à la recherche de son nouvel
art. En 1543, les commissaires chargés d'établir la gabelle en Saintonge
l'appelèrent pour lever le plan des îles et des marais salant de la
province. «Cette commission parachevée, dit-il, je me trouvay muny d'un
peu d'argent, et je reprins l'affection de poursuyvre à la recherche
desdits émaux» Le voici donc de nouveau livré à des essais innombrables;
il passe les nuits et les jours à rassembler, à combiner toutes les
substances qu'il croit propres à son objet; il pulvérise, broie, mélange
ces drogues dans toutes les proportions; il en couvre des fragments de
poterie, il les soumet à toutes les épreuves, à tous les degrés de
cuisson. Mécontent des fours ordinaires à poterie, il construit de
propres mains des fourneaux semblables à ceux des verriers; il va
chercher la brique, l'apporte sur ses épaules, pétrit la terre, maçonne
lui-même ses fourneaux, les emplit de ses ouvrages, allume le feu, et
attend le résultat... Mais, ô déception! tantôt le feu est trop faible,
tantôt il est trop ardent; ici l'email est à peine fondu, là il se
trouve brûlé; les pièces sont déformées, brisées, ou bien elles sont
couvertes de cendres. A chaque difficulté nouvelle, il faut trouver un
expédient, un remède; et il en trouve de si ingénieux, de si efficaces,
que l'art les a adoptés pour toujours. Mais des obstacles d'une autre
nature viennent s'ajouter aux premiers: c'est le manque d'argent, de
bois et de matières. Il imagine de nouvelles ressources, il redouble
d'ardeur, il réunit tous ses moyens, et déjà, plus assuré de sa
réussite, il entreprend une nouvelle fournée mieux entendue et plus
considérable que les précédentes, car il avait employé huit mois à
exécuter les ouvrages dont elle devait se composer, et consacre plus
d'un mois, jour et nuit, à la préparation de ses émaux. Cela fait, il
met le feu à sa fournée, et l'entretient pendant six jours et six nuits,
au bout desquels l'émail n'était pas encore fondu. Désespéré, il craint
de s'être trompé dans les proportions des matières, et il se met à
refaire de nouveaux mélanges, mais sans laisser refroidir son appareil.
Il pile broie, combine ses ingrédients, et les applique sur de nouvelles
épreuves, en même temps qu'il pousse et active la flamme en jetant du
bois par les deux gueules du fourneau. C'est alors qu'un nouveau revers,
le plus grand de tous, vient l'atteindre: il s'aperçoit que le bois va
lui manquer. Il n'hésite pas: il commence par brûler les étais qui
soutiennent les tailles de son jardin; puis il jette dans la fournaise
ses tables, ses meubles, et jusqu'aux planchers de sa maison. L'artiste
était ruiné, mais il avait réussi!

«Cependant des chagrins contre lesquels l'âme la plus ferme ne trouve
pas toujours des armes venaient incessamment l'assaillir. Accablé de
dettes, chargé d'enfants, persécuté par ceux-là même qui l'eussent dû
secourir, il sent un moment fléchir son courage; mais aussitôt, faisant
un appel à son âme, il retrouve sa forée, et se remet à l'oeuvre avec
une nouvelle ardeur. Telle était alors sa détresse qu'ayant pris un
ouvrier pour l'aider dans ses travaux les plus pénibles, il se vit au
bout de quelques mois dans l'impossibilité de le nourrir. Bien qu'il fût
sur le point d'entreprendre une nouvelle fournée, il fallut renvoyer son
aide, et, faute d'argent pour le payer, il se dépouilla de ses vêtements
et les lui donna pour son salaire.

A travers tant et de si cruelles épreuves, Palissy s'approchait
incessamment du but qu'il s'était proposé. Ses belles poteries, ses
pièces rustiques, ses statuettes charmantes étaient fort goûtées; ses
ouvrages commençaient à être recherchées des grands seigneurs, et la
variété de ses talents lui avait déjà valu quelques hautes protections.
Le connétable de Montmorency ayant, été chargé en 1548, d'aller réprimer
la révolte de Saintonge, eut occasion de voir et d'admirer les ouvrages
de Palissy. Il se prit d'affection pour sa personne, et le chargea de
travaux importants. Quelques années plus tard, l'artiste devait presque
la vie à son illustre protecteur.»

Ici M. Cap entre dans le délai! de la vie publique de Palissy, devenu un
des plus zélés sectateurs de la réforme du seizième siècle. Les
persécutions que sa foi lui attira viennent s'ajouter aux tribulation de
son existence précaire, aux travaux et aux études dont ses écrits et les
oeuvres de son art nous ont laissé de si précieux témoignages. Rien de
plus attachant que ce récit écrit d'un style excellent et avec la
chaleur d'un écrivain qui se passionne pour un sujet si intéressant.
Ajoutons que cette Notice, pour être digne de son sujet, devait être et
qu'elle est en effet l'ouvrage d'un homme versé dans la connaissance des
sciences et des arts dont Palissy fut, à son époque, le fondateur
intrépide ou l'ingénieux réformateur. Nous citerons encore le passage
suivant, qui résume en partie la Notice, et contient le récit des
derniers moments de l'artiste.

«Mais où le génie et l'âme puissante, énergique de Palissy se révèlent
de la manière la plus complète, c'est sans contredit dans le _Traité de
l'Art de Terre_. Déjà, dans un précèdent chapitre, il avait donné
d'excellents préceptes sur le choix des terres à poterie, l'art de les
mettre en oeuvre, l'application du feu, les précautions à prendre et les
accidents à éviter; dans le traité suivant. Ce n'est plus l'ouvrier de
terre, c'est le grand artiste qui prend la parole, et qui par un
artifice ingénieux, comme par son propre exemple, montre quel ensemble
de difficultés morales et matérielles doit s'attendre celui qui dans son
art a résolu de s'élever au premier rang. D'abord un long débat dans
lequel _Pratique_ se décide avec peine à révéler à _Théorique_ ce
qu'elle a appris par une longue expérience, puis, après y avoir
consenti, elle veut l'avertir des obstacles sans nombres qui l'attendent
dans la carrière. C'est là que l'auteur a placé l'admirable tableau de
ses propres misères et des longues souffrances qu'il a endurées en
poursuivant la recherche de son art. A Dieu ne plaise que nous
affaiblissions par quelques citations incomplètes l'effet saisissant de
ses paroles! C'est dans le texte même qu'il faut lire ce récit où, dans
un style à la fois naïf, pittoresque et énergique il rend compte de la
lutte qu'il eut à supporter pendant seize années contre la misère, les
obstacles de toute nature, les obsessions de sa famille ou de ses amis.
De quelle simplicité, de quelle modestie sont empreintes ces pages
sublimes! Et en même temps, quelle force d'âme! que de constance et de
résignation! Dévoré des soucis les plus amers, réduit aux plus cruelles
privations, pauvre, épuisé, malade, et, pour comble de maux, blâmé,
tourné en ridicule, regardé par les siens comme un fou ou comme un
malfaiteur; mais toujours soutenu par sa confiance en lui-même, par une
volonté ferme et persévérante et par le pressentiment du succès. Après
avoir plaint et admiré le grand artiste aux prises avec le malheur, on
se prend à suivre avec anxiété les chances de sa fortune, et c'est avec
une sorte d'orgueil et de joie qu'on le voit enfin sortir triomphant de
tant d'épreuves, et atteindre glorieusement au plus haut sommet de son
art.

«Mais tandis que, soit par le professorat, soit par ses travaux ou ses
écrits, il enrichissait son siècle des fruits de ses fécondes
méditations, la France continue d'être plongée dans les horreurs de la
guerre civile, et, bien qu'il vécût tout à fait en dehors des passions
de son époque, les haines religieuses et les persécutions, devenues plus
violentes, ne pouvaient manquer de l'atteindre, lui, toujours fidèle à
ses croyances, toujours inébranlable dans ses, convictions. En 1588,
affaibli par l'âge, presque octogénaire, il fut arrêté, enfermé à la
Bastille, et menacé du dernier supplice. Matthieu de Launay, ancien
ministre et alors l'un des Seize, insistait pour qu'on le conduisit au
_spectacle public_, c'est-à-dire à la mort; mais le duc de Mayenne, qui
le protégeait, fit traîner son procès en longueur. On dit dans
l'histoire universelle de d'Aubigné et dans la Confession de Saucy, du
même auteur, que le roi Henri III étant allé voir dans sa prison, il lui
dit ces paroles: «Mon bon homme, il y a quarante-cinq ans que vous êtes
au service de ma mère et de moi. Nous avons enduré que vous ayez été en
vostre religion parmi les feux et les massacres; maintenant, je suis
tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, que je suis contraint
de vous laisser entre les mains de mes ennemis, et que demain vous serez
bruslé, si vous ne vous convertissez.--Sire, répond Bernard, je suis près
à donner ma vie pour la gloire de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois
que vous aviez pitié de moi, et moi j'ai pitié de vous, qui avez
prononcé ces mots; _Je suit contraint!_ Ce n'est pas parler en roi,
sire; et c'est ce que vous-mesme, ceux qui vous contraignent, les
Guisards et tout votre peuple ne pourrez jamais sur moi; car je vais
mourir.» Palissy mourut en effet, mais de sa mort naturelle, à la
Bastille, en 1589. Ainsi se termina une carrière honorée par tant de
talents et de si rares vertus.

«Pourquoi faut-il que l'une des plus belles époques le l'histoire de
l'esprit humain, celle du plus vaste essor qu'aient pris à la fois les
sciences, les lettres et les arts, soit souillée par des actes
d'intolérance qui s'adressaient à la pensée, et cherchaient à
contraindre par la violence une force qui échappe à toutes les entraves
et ne tient aucun compte des obstacles qu'on lui oppose La renaissance
du goût, des talents et de la philosophie naturelle eût été en même
temps celle de la civilisation toute entière, si la persécution n'en eût
pas comprimé les élans généreux, et si des scènes de barbarie n'eussent
pas été mêlées aux brillants combats que des esprits supérieurs
livraient à l'ignorance et aux préjugés d'un autre âge. Palissy, comme
après lui Galilée et Descartes, figurait parmi ceux qui n'hésitèrent pas
à soutenir cette glorieuse lutte, comme à en subir les conséquences. Il
porta les premiers coups au respect servile de l'antiquité, et réduisit
à leur juste valeur ces vaines questions, ou plutôt ces principes jurés
sur la parole du maître, qui faisaient la base de la scolastique du
moyen-âge. Que l'on ne fasse donc pas à Bacon tout l'honneur de cette
heureuse révolution dans la marche de l'esprit humain, car, un
demi-siècle avant lui, un homme sans lettres et sans études proclamait
hautement que le livre de la nature était le seul dans lequel il eût
cherché à lire, et qu'un chaudron rempli d'eau et placé sur le feu lui
avait appris plus de physique que tous les livres des philosophes.
Provoquer une pareille réforme, en plein seizième siècle, n'était pas
seulement un trait de génie, c'était encore un acte de courage. Il y
avait toute une révolution dans la pensée de faire revenir les esprits
de leur culte aveugle pour une philosophie surannée. Pour rompre en
visière à des idées accréditées par les siècles et soutenues par un
parti tout-puissant, il fallait se résoudre à affronter la persécution
et la mort. C'est ce savent fort bien Palissy sans l'avoir appris de
Sénèque. Tel était le prix qu'il devait attendre et qu'il reçut en effet
des services qu'il rendait à son siècle et à son pays.

«Né dans une condition obscure, mais largement doué des qualités qui
constituent le génie, Palissy prouva qu'un tel ensemble de facultés n'a
pas toujours besoin du secours de l'étude. Bien que, dans ses travaux
d'art, il se soit montré l'émule des grands maîtres de l'art italien, on
ne sait à quelle école il en puisa les principes. Physicien, géologue,
chimiste, nul ne peut dire quels furent ses premiers maîtres, pas plus
qu'il n'est possible de retrouver la source de son élocution facile et
originale. Si l'éducation ne lui vint point en aide, elle ne contraria
pas non plus ses dispositions naturelles, et peut-être faut-il attribuer
à cette circonstance ce qui, dans ses vues scientifiques nous frappe par
la nouveauté, et dans écrits par la singularité du style. Artiste,
savant, philosophe, il posséda cette variété de talents que l'on
retrouve dans la plupart des hommes supérieurs qui, poursuivant une
pensée primordiale, voulurent en saisir les rapports avec toutes les
branches des connaissances humaines. Personne mieux que lui ne prouva
cette vérité, que chaque art renferme une science tout entière, pour
quiconque veut l'approfondir dans tous ses détails.



Modes

On voit peu de nouveautés en chapeaux; toutes les innovations, toutes
les recherches de la coquetterie sont pour les coiffures: petits bords,
élégants turbans, coquets bonnets, coiffures espagnoles, italiennes,
algériennes, occupent la pensée de toutes les femmes, et les modistes ne
restent pas en arriére dans un moment aussi important; voyez dans les
magasins de Lucy Rocquet combien vite une nouveauté en ce genre est
suivie d'une autre; les plumes, les fleurs, les blondes, passent sous
vos yeux comme de gracieuses visions.

La coiffure, nous le répétons, est dans tout son éclat; elle est tantôt
riche, tantôt simple; quelquefois c'est une torsade de velours avec des
pompons de chaque côté de la tête, à côté d'une coiffure algérienne aux
broderies et franges d'or; ou bien encore de longues barbes gothiques
attachées par un peigne dont chaque camée peut faire l'admiration d'un
antiquaire; puis un petit bord en velours noir posé sur la tête et
retenu par quatre épingles en magnifiques pierreries, pu encore un
bonnet espagnol en dentelle noire avec des roses. Ces variétés donnent
beaucoup d'éclat à un cercle.

Les robes à deux jupes ne se font pas seulement en tulle et pour bal, il
s'en fait aussi en étoffe de soie, pékin satiné, moire, ou damas. Une
des plus jolies façons qui en aient été faites dans ces dernier, temps
est sans contredit celle que _l'Illustration_ représente ici.

[Illustration.]

Ces deux jupes sont pareilles au pékin rayé. La seconde, plus courte, a
cinq ouvertures garnies de passementerie et glands; le même ornement est
répété à la berthe et aux manches; cette forme, comme on le voit, est
très-nouvelle; elle vient se placer avec avantage entre les robes à
tablier et les jupes ouvertes sur les côtés, qui étaient et qui
resteront en grande faveur tout l'hiver.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

Les cigares sont augmentés d'un sou, et les fumeurs diminuent.

[Illustration. Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844" ***

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