Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Curiosités Historiques et Littéraires
Author: Muller, Eugène, 1826-1913
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Curiosités Historiques et Littéraires" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
le texte d'origine sont marqués =ainsi=.



    CURIOSITÉS
    HISTORIQUES
    ET LITTÉRAIRES

    PAR
    EUG. MULLER

    Ouvrage contenant 37 illustrations.

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
    15, RUE SOUFFLOT, 15

    1897



    CURIOSITÉS
    HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES


    SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
    Jules BARDOUX, Directeur.



AVANT-PROPOS


Nous réunissons dans ce volume un grand nombre de faits,
d'observations, de souvenirs de tous les temps, de tous les pays,
empruntés à toutes les histoires, à toutes les littératures, et se
rapportant aux ordres de choses les plus variés.

Après avoir butiné en tous sens dans les divers domaines
intellectuels, nous avons voulu offrir à chacun la facile assimilation
de notre butin.

Colligées au hasard de nos lectures, de nos études, les notes se
succèdent sur les pages de ce livre sans classement méthodique. Elles
devront, nous semble-t-il, au disparate, au contraste même de leur
rapprochement, d'éveiller et retenir mieux l'intérêt sur un ensemble
qui est empreint d'un caractère instructif bien réel.

Les matières groupées ici, une fois connues par la première lecture,
seront aisément retrouvables à l'aide de la table par ordre
alphabétique de sujets placée à la fin du recueil, qui ainsi se
transformera en une sorte d'ample _memento_ historique et littéraire,
dont on reconnaîtra, croyons-nous, la très usuelle utilité.

    E. M.



TABLE DES GRAVURES


    FIGURE  1.--Tycho-Brahé, astronome                         9

      --    2.--Un hussard en 1692                            17

      --    3.--Testons et écus d'or                          25

      --    4.--Monsieur l'abbé prend du tabac                33

      --    5.--Costume du doge de Venise                     41

      --    6.--Jean Bocold et sa femme                       49

      --    7.--Frontispice d'un recueil de sceaux            57

      --    8.--Le chapelet de l'Espagnol                     65

      --    9.--La boîte de Latude                            73

      --   10.--Le Gazetier cuirassé                          81

      --   11.--Homme de qualité en habit d'hiver             89

      --   12.--Armes à feu se chargeant par la culasse       97

      --   13.--La question toulousaine                      105

      --   14.--Pou-taï, dieu du contentement                113

      --   15.--Le duc de Joyeuse                            121

      --   16.--Volange dans le rôle de Jeannot              129

      --   17.--Bulle d'or romaine                           136

      --   18.--Matrone romaine et son enfant                137

      --   19.--Figure d'un Potuan                           144

      --   20.--Un habitant du pays de Musique               145

      --   21.--Estampe satirique contre Maupeou             153

      --   22.--Portrait de Christophe Colomb                161

      --   23.--Masaniello                                   169

      --   24.--Caricature sur Pierre de Montmaur            176

      --   25.--Autre caricature sur le même                 177

      --   26.--L'Espagnol sans Gand                         187

      --   27.--Le ferblantier marchand de lampes au
                dix-septième siècle                          193

      --   28.--Les vérités du siècle d'à-présent            205

      --   29.--Inauguration d'un dieu Terme                 213

      --   30.--Frontispice du _Blason de la Toison d'or_    223

      --   31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième
                siècle                                       231

      --   32.--Préparation du _moretum_                     241

      --   33.--Le régicide Damiens dans son cachot          249

      --   34.--Le bon temps revenu                          257

      --   35.--Le premier vélocipède                        267

      --   36.--Déduits de la chasse                         275

      --   37.--La rose d'or                                 285



CURIOSITÉS HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES


=1.=--Le principe des aérostats est très clairement indiqué dans
les œuvres de Leibnitz (mort plus d'un demi-siècle avant la
découverte de Montgolfier).

«Si l'industrie humaine, dit le grand savant allemand, pouvait nous
procurer des corps plus légers que l'air, on ne serait point sans
espérance de trouver un jour le moyen de voler.

«C'était le sentiment de Lana (physicien de Brescia, mort en 1687),
auteur très subtil, suivi en ce point par Vossius; et on l'établit de
cette manière:

«Soit un vase sphérique assez grand pour que l'air qu'il renferme soit
plus pesant que le vase lui seul. L'air ayant été pompé par la méthode
que l'on sait, et le vase étant bouché hermétiquement, ce vase sera
alors plus léger qu'un pareil volume d'air. _Or un corps plus léger
qu'un fluide de même volume monte dans ce fluide_: donc le vase dont
nous parlons montera dans les airs.»

Suit un calcul pour démontrer la justesse de cette théorie.

Sans doute ce n'est pas pratique, car la seule pression atmosphérique
détruirait ce vase idéal où l'on aurait fait le vide; il faut, en même
temps que la légèreté de l'enveloppe, une tension intérieure.
Toutefois l'idée mère de l'aérostat est là, et, comme on le voit, déjà
empruntée à des auteurs antérieurs.


=2.=--Dans le temps où, par suite de la révocation de l'édit de
Nantes, on poursuivait en France les protestants qui ne voulaient pas
abjurer, un ambassadeur d'Angleterre demanda à Louis XIV la liberté
de ceux qui étaient détenus pour cause de religion.

Le monarque lui répondit: «Que dirait le roi d'Angleterre si je lui
demandais les prisonniers détenus à Newgate (prison de Londres où l'on
enferme les malfaiteurs)?

--Sire, répliqua l'ambassadeur, le roi mon maître les accorderait
à Votre Majesté, si elle les réclamait comme étant ses frères.»


=3.=--Quelles œuvres ont été exemptes de critique? Quand
Perrault publia le recueil de _Contes de vieilles_ ou _Contes de fées_
qui depuis a charmé tant d'enfances, et que l'on considère aujourd'hui
comme un des chefs-d'œuvre de la littérature française, il fut le
premier à croire qu'un tel ouvrage était indigne d'un académicien; et
il le donna au public comme écrit par son jeune fils Perrault
d'Armancourt. D'autre part on fit courir à ce propos le quatrain
suivant:

    Perrault nous a donné _Peau d'âne_.
    Qu'on me loue ou qu'on me condamne,
    Ma foi, je dis, comme Boileau:
    «Perrault nous a donné sa peau.»

Publiez donc des chefs-d'œuvre!


=4.=--«Cette personne est pour moi à pendre et à dépendre,»
dit-on vulgairement de quelqu'un dont on peut disposer sans aucune
réserve.

Cette façon de parler a été détournée de sa forme primitive, qui était
_à vendre et à dépendre_, ce dernier mot étant synonyme de _dépenser_
(d'où nous est resté le mot _dépens_).

«L'avoir (le bien) n'est fait que pour _dispendre_,» dit un vieux
poète.

Sous Louis XV, un ministre en crédit disait encore que, depuis son
élévation, les plus grands seigneurs étaient devenus ses amis _à
vendre et à dépendre_.


=5.=--Depuis quelques années, les médecins prescrivent assez
souvent à leurs malades le régime dit _lacté_, qui consiste à se
nourrir exclusivement de lait pris en assez grande quantité. Ce mode
d'alimentation n'est pas, ainsi qu'on pourrait le croire, nouveau dans
la diététique. On peut citer comme exemple notable ce passage extrait
d'un recueil publié au commencement du dix-huitième siècle:

«Quoiqu'un tempérament délicat ait obligé Molière _à ne vivre que de
lait_ pendant les dix dernières années de sa vie, il lui arrivait
cependant de rester cinq ou six heures à table avec les meilleurs
convives et les plus grands buveurs, qui faisaient large chère pendant
_qu'il n'avait d'autre mets que son lait_.»


=6.=--Il y avait autrefois en Danemark une loi qui autorisait
tout noble à tuer un roturier, sous la seule condition de déposer un
écu sur le cadavre. Un des rois du pays, ayant inutilement cherché à
déraciner cet abus, n'en put venir à bout qu'en rendant une loi qui
autorisait un vilain à tuer un noble, sous la condition de déposer
_deux_ écus sur le cadavre.

Dès lors les uns et les autres donnèrent à leurs capitaux une autre
destination.


=7.=--_Pensées sur la guerre._--«Une maladie nouvelle s'est
répandue en Europe: elle a saisi nos princes et leur fait entretenir
un nombre désordonné de troupes. Elle a des redoublements et elle
devient nécessairement contagieuse: car, sitôt qu'un État augmente ce
qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs; de
façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Et on nomme
paix cet état d'efforts de tous contre tous... Aussi l'Europe est-elle
si ruinée que les particuliers qui seraient dans la situation où sont
les trois puissances les plus opulentes de cette partie du monde
n'auraient pas de quoi vivre.

«Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de l'univers;
et bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats; et nous serons comme des Tartares.

«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des
tributs (impôts). Il n'est plus inouï de voir des États hypothéquer
leurs fonds pendant la paix même, et employer pour se ruiner des
moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le
fils de famille le plus dérangé les imaginerait à peine.»

Cette page, qu'on croirait écrite d'hier, a pourtant près d'un siècle
et demi de date, car elle est prise dans l'_Esprit des lois_, publié
par Montesquieu en 1748.


=8.=--L'engouement actuel pour la vélocipédie donne de l'à-propos
à la vogue qu'obtinrent au commencement de ce siècle des appareils de
locomotion appelés _vélocifères_. «Les vélocifères, dit un
contemporain, sont des voitures d'un nouveau genre destinées à aller
comme le vent. Elles sont montées sur des roues très légères, qui ne
paraissent pas être des roues de fortune pour les inventeurs.» Un
célèbre chansonnier de l'époque, Armand Gouffé, fit les couplets
suivants sur l'invention, au moment où elle semblait avoir un grand
succès:

    Chez nous, les coches n'allaient pas,
    La diligence allait au pas,
        Les fiacres n'allaient guères;
    Secondant notre goût léger,
    Un savant nous fait voyager
        Par les vélocifères.

    Ce siècle est le siècle des arts;
    Nous lui devons les corbillards,
        Inconnus à nos pères.
    Il ne manquait plus aux Français,
    Pour courir avant leur décès,
        Que les vélocifères.

    Cet équipage est leste et beau;
    Mais le croyez-vous bien nouveau?
        Messieurs, soyez sincères;
    Aurait-on vu toujours des gens
    A s'avancer si diligents,
        Sans les vélocifères?

    La mode aujourd'hui parmi nous
    Vient disposer de tous les goûts,
        De toutes les affaires;
    Toujours avec le même bruit,
    La mode vient, court et s'enfuit
        Dans les vélocifères.

    En tout temps, nos braves soldats
    Ont su franchir, dans les combats,
        Les routes ordinaires;
    Pressés de vaincre ou de mourir,
    A la gloire on les voit courir
        Dans des vélocifères.

    L'amitié des gens en crédit,
    L'humilité des gens d'esprit,
        L'honneur des gens d'affaires,
    Les agréments de la beauté,
    Tout, hélas! tout semble emporté
        Par les vélocifères.

    Dans le monde, chétif humain,
    J'entre aujourd'hui, je sors demain,
        Comme vous, mes confrères.
    Le sort, précipitant nos pas,
    Nous fait voyager ici-bas
        Dans nos vélocifères.


=9.=--La qualification de _gothique_ appliquée à l'écriture
manuscrite ou imprimée, vient de ce que Ulphilas, évêque des Goths au
cinquième siècle, en fut l'inventeur, et s'en servit pour une
traduction de la Bible dans la langue des peuples dont il était le
pasteur.


=10.=--Le duc de Bedford--lisons-nous dans le _Mercure de
France_ de 1787--ayant fait semer, le premier, du gland dans ses
terres, la nation fit frapper une médaille en son honneur avec cette
inscription: _Pour avoir semé du gland._


=11.=--Le pape Sixte-Quint disait à ceux qui tenaient le vendredi
pour un jour néfaste qu'il estimait personnellement ce jour plus que
tous les autres de la semaine,--ce qui, par parenthèse, pouvait
paraître une superstition en sens contraire,--parce que c'était
le jour de sa naissance, le jour de sa promotion au cardinalat, de son
élection à la papauté et de son couronnement.

François Ier assurait que tout lui réussissait le vendredi.


=12.=--On ne peut accuser Jules César ni de petitesse d'esprit ni
de manque de courage, et on ne le soupçonnera pas d'avoir été
ouvertement superstitieux, comme la plupart des Romains de son temps.
Cependant un historien nous apprend que ce héros, ayant une fois versé
son char, n'y monta plus depuis sans réciter, trois fois de suite,
certaines paroles fatidiques, qui étaient réputées avoir la vertu de
prévenir cette espèce d'accident.


=13.=--Un compilateur de la fin du siècle dernier (1798), qui
d'ailleurs ne cite pas l'autorité sur laquelle repose cette assertion,
dit ceci:

«Le nom de Bourbon, qui _était_ le nom de la famille royale en France,
venait d'un fief que possédait autrefois cette famille, dont le chef
jouissait à peine de six cent livres de rentes. Ce fief était une
espèce de bourbier ou marais fangeux; et c'est pour cela qu'il
s'appelait le fief _bourbeux_, d'où est venu le nom de _Bourbon_.»

Du reste, si nous ouvrons les écrits de l'époque où la famille des
Bourbons parvint au trône, nous y voyons maintes fois des allusions
faites à cette analogie de nom.

En voici deux exemples pris dans la _Satire Ménippée_: «Ce fut le 12
du mois de mai 1593 que s'ouvrirent les états de la Ligue contre Henri
IV, par une procession solennelle et un sermon prononcé par Boucher,
curé de Saint-Benoît de Paris, qui prit pour texte ce verset du
Psalmiste: _Eripe me, Domine, de luto fæcis_ (délivrez-moi, Seigneur,
de cette lie bourbeuse), établissant le rapprochement entre les mots
_bourbe_ et _Bourbon_, et donnant à entendre que le roi prophète avait
prédit la chute de la maison de Bourbon.»

D'autre part, la harangue que l'auteur de la _Satire Ménippée_ met
dans la bouche du sieur d'Aubrai, parlant pour le tiers état, commence
ainsi: «Par Notre-Dame, Messieurs, vous nous la baillez belle. Il
n'était besoin que nos curés nous prêchassent qu'il fallait nous
_débourber_ et nous _débourbonner_. A ce que je vois par vos discours,
les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou
(bien) difficile de les _débourber_.»


=14.=--On explique ainsi la présence d'une harpe dans les armes
du royaume d'Irlande. En Irlande et dans le pays de Galles, la harpe
du barde a toujours été en honneur. Bien qu'on la trouve dès longtemps
parmi les insignes de la puissance royale, ce n'est qu'au seizième
siècle que l'Irlande prit une harpe dans ses armes.

La harpe du célèbre O'Brien fut portée à Rome au onzième siècle, et
les papes la conservèrent jusqu'au seizième siècle. Dans l'intervalle,
Rome la remit à Henri II, comme un signe de ses droits sur l'Irlande,
et les Irlandais ne pouvaient résister à celui qui possédait la harpe
et la couronne d'O'Brien.

La harpe fut rapportée à Rome, et plus tard envoyée à Henri VIII,
comme défenseur de la foi. C'est depuis lors que l'Irlande a une harpe
dans ses armes.


=15.=--_Un breuvage de luxe chez les anciens
Américains._--Note extraite du Voyage de Guillaume Schouten, qui
découvrit le détroit dit de Lemaire:

«30 mai 1616. Le roi d'une île nous envoya deux petits pourceaux. Le
même jour le roi d'une autre île vint nous voir; il était accompagné
d'au moins 300 hommes qui étaient tous ceints par le milieu du corps
d'une certaine herbe dont ils composent leur boisson... Vint ensuite
une troupe de villageois qui apportèrent avec eux une grande quantité
de cette même herbe verte, qu'ils appellent _kava_. Ils commencèrent
tous à mâcher cette herbe avec les dents, laquelle étant mâchée bien
menu, la prenaient hors de leur bouche et la mettaient tous ensemble
dans une grande auge ou plat de bois, et ils jetèrent de l'eau
par-dessus, puis remuèrent pour bien faire le mélange; puis de cette
liqueur emplirent des moitiés de noix de coco, qu'ils offrirent aux
deux rois, qui, ainsi que les nobles de leur entourage, _en firent
leur malvoisie_.

«Les villageois firent aussi présent de cette suave boisson à nos
marins, comme d'une chose rare et délicate; mais la vue de la
_brasserie_ (c'est un buveur de bière qui écrit) avait pleinement
étanché la soif de nos hommes.»

Si singulière que puisse paraître cette préparation, il est de
notoriété qu'elle a son analogue à notre époque. En effet, dans
plusieurs régions de l'Amérique espagnole ou portugaise, la _chicha_,
boisson nationale, a pour éléments des grains de maïs d'abord grillés
et écrasés grossièrement, puis réduits en pâte à belles dents par les
membres de la famille et par les amis qui veulent bien concourir à ce
travail domestique. La pâte _insalivée_ (comme disent les historiens
de ce répugnant breuvage) est mélangée à une décoction de feuilles de
maïs, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mélange
en repos. Une fermentation s'établit; et, au bout de trois ou quatre
jours, on se trouve en possession d'une liqueur très agréable, ayant
toutes les qualités enivrantes du meilleur vin.


=16.=--Les divers peuples de la Grèce, mais plus particulièrement
les habitants de Tanagra, aimaient passionnément les combats de coqs.
Toutefois, chez les Athéniens, ce genre de divertissement, qui
d'ailleurs intéressait beaucoup les citoyens, avait une origine en
quelque sorte traditionnellement patriotique, que Buffon rapporte
ainsi, d'après un ancien auteur:

Thémistocle allait combattre les Perses, et, voyant que ses soldats
montraient peu d'ardeur, leur fit remarquer l'acharnement avec lequel
des coqs se battaient. «Voyez, leur dit-il, le courage indomptable de
ces petits animaux; cependant ils n'ont que le désir de vaincre; et
vous hésiteriez, vous qui combattez pour vos foyers, pour le tombeau
de vos pères, pour la liberté!»

Ce peu de mots suffit pour ranimer le courage de l'armée, et
Thémistocle remporta la victoire. Ce fut en mémoire de cet événement
que les Athéniens instituèrent une fête qui se célébrait par des
combats de coqs.


=17.=--Tassoni, poète italien, est célèbre comme auteur du poème
intitulé _la Secchia rapita_ (le seau enlevé), dont le sujet est
rigoureusement historique et que voici:

En 1005, quelques soldats républicains du Modenais enlevèrent un seau
appartenant à un puits public de Bologne. C'était, au fond, dit un
historien, une affaire d'un petit écu; mais elle dégénéra en une
guerre longue et très sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au
secours des habitants de Modène, au nom de l'empereur Henri II, son
père. Il les aida à se maintenir dans la possession du fameux seau;
mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit pour
sa rançon une chaîne d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette
ville eût sept milles de circonférence. Les Bolonais refusèrent de le
rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux
prince mourut de langueur. Son père l'avait devancé. Son tombeau
existe encore dans l'église des dominicains de Bologne. Et l'on montra
longtemps dans la cathédrale de Modène le fatal seau, enfermé dans une
cage de fer.


=18.=--Tycho-Brahé, célèbre astronome danois, né en 1546, mort en
1601, qui fut un des savants les plus justement honorés de son temps,
alliait à une entente profonde des phénomènes célestes une sorte de
naïve confiance dans les données de ce qu'on appelait alors
l'astrologie judiciaire et dans l'art des présages, en y ajoutant même
certaines faiblesses absolument indignes d'un esprit aussi élevé.

Le hasard lui ayant permis d'établir, à ce qu'on assure, sur les
conjonctions des astres quelques horoscopes auxquels l'événement donna
raison, il se livrait fréquemment au travail des prédictions. On
prétend qu'il avait annoncé à l'amiral Pedor Galten qu'il aurait la
tête tranchée,--ce qui se réalisa à dix ans de distance.

[Illustration: FIG. 1.--Tycho-Brahé, d'après les _Portraits des
hommes illustres de Danemark_ (1716).]

Il avait très sérieusement dressé, d'après les mouvements célestes,
un tableau annuel de 32 jours, qu'il croyait être néfastes à ceux qui
voulaient entreprendre quelque chose, comme se marier, se mettre en
voyage, changer de pays ou de maison. Voici ce tableau:

Janvier, 1, 2, 4, 6, 11, 12, 20.--Février, 11, 17, 18.--Mars, 1, 4,
14, 15.--Avril, 10, 17, 18.--Mai, 7, 18.--Juin, 6.--Juillet, 17,
21.--Août, 20, 21.--Septembre, 16, 18.--Octobre, 6.--Novembre, 6,
18.--Décembre, 6, 11, 18.

Ajoutons que lorsque, en sortant de chez lui, la première personne
qu'il rencontrait était une vieille femme, il s'en retournait
aussitôt, persuadé que cette rencontre était de mauvais augure. Il en
usait de même lorsque dans ses voyages un lièvre venait à traverser la
route qu'il suivait, etc.


=19.=--Il y avait à Édimbourg, lisons-nous dans les Mémoires de
la savante Mary Sommerville, un idiot appartenant à une famille
respectable et doué d'une mémoire prodigieuse. Il assistait
régulièrement au service le dimanche; et, de retour chez lui, il
pouvait répéter, mot pour mot, le sermon, en désignant même les
endroits où le prédicateur avait toussé, ou s'était arrêté pour se
moucher.

«Pendant une excursion chez les Highlands, ajoute le même auteur, nous
rencontrâmes un autre idiot qui savait si bien la Bible par cœur que
si on lui demandait où se trouvait tel verset, il le disait sans
hésiter et répétait aussitôt le chapitre tout entier.»

Toutefois, ces exemples de mémoires prodigieuses se rencontrent chez
des gens très intelligents. Le docteur Gregori d'Édimbourg nous en
fournit la preuve. «Mon mari, qui était très bon latiniste, ayant
rencontré une citation latine dans un livre qu'il lisait, sans savoir
d'où elle était tirée, s'adressa au docteur.

«--Prenez tel auteur, lui dit celui-ci; il y a bien quarante ans
que je ne l'ai pas lu, mais je crois que vous trouverez ce passage au
milieu de tel chapitre.»

«Et c'était bien comme le docteur l'avait dit.»


=20.=--M. de Chabrol, alors préfet de Montenotte, se présenta, un
jour de réception, aux Tuileries, devant l'empereur. Napoléon
l'interpelle avec brusquerie: «Monsieur le préfet, lui dit-il,
qu'êtes-vous venu faire ici?--Sire, dit M. de Chabrol en
s'inclinant, je suis venu visiter mon beau-père, le prince Lebrun, qui
est malade.--Monsieur, répliqua Napoléon, si vous n'étiez si
jeune, vous sauriez que les devoirs de l'État passent avant les
devoirs de famille. Mais on me donne des préfets qui sortent de
nourrice! Quel âge avez-vous?--Sire, répondit M. de Chabrol, en
parfait courtisan, sans se laisser intimider par le regard que
Napoléon braquait sur lui, j'ai tout juste l'âge qu'avait Votre
Majesté quand elle gagna la bataille d'Arcole.»

L'empereur tourna le dos en pirouettant sur ses talons; mais quelques
jours après M. de Chabrol était nommé préfet de la Seine, en
remplacement du comte Frochot, compromis par sa faiblesse dans la
conspiration du général Malet.


=21.=--Après la mort de Henri III, son successeur, Henri IV, se
trouvant dans la plus grande détresse, ce fut Nicolas de Sancy, son
ambassadeur auprès des cantons suisses, qui le secourut le plus
efficacement, en mettant en gage, chez des usuriers de Metz, le
superbe diamant connu plus tard sous le nom de Sancy.

Ce diamant, trouvé sur le champ de bataille de Granson, où il avait
été perdu par le duc de Bourgogne, dans la précipitation de sa fuite,
pendant sa défaite en 1476, avait été vendu, par le soldat qui l'avait
ramassé, à un curé, qui le lui avait payé un écu. Des mains du duc de
Florence, il était passé au malheureux roi de Portugal Dom Antoine,
qui, réfugié en France, l'avait livré à Sancy, pour une soixantaine de
mille francs.

Sancy, qui voulait emprunter pour le Béarnais sur cette magnifique
pierre, envoya son valet de chambre la chercher à Paris, où il l'avait
laissée, lui recommandant bien de prendre garde qu'il ne fût volé au
retour par quelques-uns des brigands qui infestaient les routes.

«Ils m'arracheront plutôt la vie que votre diamant,» répondit le
fidèle serviteur, faisant entendre qu'il l'avalerait, quelle qu'en fût
la grosseur.

Ce que Sancy craignait arriva. Son valet de chambre ne paraissant pas,
il s'informa et apprit enfin qu'un homme tel qu'il le désignait avait
été trouvé assassiné dans la forêt de Dôle, et que des paysans
l'avaient enterré. Sancy se transporta sur les lieux, fit exhumer le
corps: il reconnut son domestique, le fit ouvrir par un chirurgien, et
retrouva le diamant, dont il fit le noble usage qu'il avait projeté.


=22.=--La première école de natation convenablement installée sur
la Seine, à Paris, ne date que de l'été de 1789. Elle fut établie à
la pointe de l'île Saint-Louis, par un sieur Turquin, autorisé par
privilège exclusif du roi.

Le _Journal de Paris_ du 24 juin 1789 constate que «LL. AA. RR. les
ducs d'Orléans et de Bourbon, ayant reconnu le mérite de cet
établissement, ont souscrit pour les quatre princes de leur auguste
famille.

«En conséquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe),
de Montpensier et de Beaujolais ont pris leur première leçon de nage
le 14 mai; le 23 ils ont nagé seuls dans le bassin, et ils seront
bientôt en état de nager en pleine rivière.»

L'abonnement pour apprendre à nager pendant un été était fixé à la
somme relativement élevée de 96 livres, plus 12 livres pour le
blanchissage du linge, pour ceux qui voulaient avoir un cabinet à eux
seuls, et à 48 livres plus 6 livres de blanchissage pour ceux qui «se
contentaient d'être dans un endroit commun».

Une leçon particulière coûtait 3 livres.


=23.=--Le poids d'un morceau de piano:

Un compositeur allemand a voulu estimer en poids l'effort fait par un
pianiste. Il a estimé à 110 grammes le minimum de la pression du doigt
pour enfoncer complètement une touche «pianissimo».

La dernière étude de Chopin, en _ut_ mineur, renferme un passage qui
dure deux minutes cinq secondes et ne pèse pas moins de 3,130
kilogrammes. Dans la _Marche funèbre_ du même compositeur, il y a un
passage où se rencontre toute l'échelle des nuances, depuis le
«pianissimo» jusqu'au «fortissimo»; ce passage demande un effort de
384 kilogrammes dans l'espace d'une minute et demie; et c'est la
nuance «pianissimo» qui domine.


=24.=--François Borgia, qui fut le troisième général de l'ordre
des jésuites,--depuis canonisé,--s'était accoutumé à boire
copieusement lorsqu'il était homme du monde.

Entré dans les ordres, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, se
restreindre à la portion congrue. Les souffrances qu'il éprouvait
lorsqu'à son repas il n'avait vidé que le quart ou le tiers de
l'immense coupe dans laquelle il avait pris l'habitude de boire
l'emportaient toujours sur son énergique volonté.

«Frère, lui dit un certain moine, j'ai une idée. Chaque jour, avant de
remplir votre coupe pour le repas, inclinez au-dessus un cierge
allumé, laissez tomber au fond une goutte de cire. Goutte à goutte la
cire prendra la place du vin, et goutte à goutte l'habitude se
perdra.»

L'idée parut bonne à Borgia. Quelques mois plus tard--le temps de
remplir goutte à goutte la coupe de cire--il ne buvait plus que
de l'eau, et ne s'en trouvait pas plus mal.


=25.=--_Ragoter, faire des ragots._ Cette expression triviale
signifie se plaindre, murmurer contre les autres, et joindre à ces
propos un caractère de médisance. Selon un étymologiste du siècle
dernier, Ragot était un bélître fameux du temps de Louis XII. De ce
nom serait venu _ragoter_, parce que les gueux ne parlent guère aux
gens, pour les apitoyer, que sur le ton primitif. _Ragot_ peut aussi
venir d'_argot_, le nom qu'on donne à leur jargon, par une légère
transposition de lettres. _Ragot_ signifie aussi un petit homme court,
rabougri. On le fait venir alors du nom d'une grosse rave noire et
épaisse (en latin _rapum_) qui croît en maints pays. Sans doute, c'est
par allusion à cette acception que Scarron a donné le nom de Ragotin à
l'un des personnages ridicules de son _Roman comique_.


=26.=--«_Chanter pouille à quelqu'un_, c'est, dit l'auteur des
_Matinées sénonaises_, lui adresser de grossières injures, telles que
s'en disent les gens du bas peuple, et en réalité l'accuser d'avoir de
ces insectes qui sont fils et compagnons de la malpropreté. Car je
crois que c'est d'eux que vient le mot _pouille_, à moins qu'on ne le
tire du vieux verbe _pouiller_, qui signifiait vêtir un habit, et dont
il nous est resté le composé _dépouiller_. Chez le vulgaire, _se
pouiller_ signifie s'injurier, ce qui revient à l'expression
_habiller_ quelqu'un de la belle façon. Un poète du dix-septième
siècle, traduisant les œuvres de Perse, a rendu _cantare ocyma_ par
chanter pouille (ce qui n'est pas exact). _Ocymum_ en latin signifiait
le _basilic_, plante, et les anciens croyaient que si lorsqu'on semait
cette plante on lui disait des injures, elle levait mieux et poussait
plus abondamment. Chaque peuple d'ailleurs a ses locutions
particulières. Ainsi, tandis que nous disons: _S'injurier comme des
harengères_, les Grecs disaient _comme des boulangères_. Dans les
_Grenouilles_ d'Aristophane, Bacchus disait à Eschyle: _Convient-il à
des poètes de mérite de s'injurier comme des femmes de boulangers?_


=27.=--Le _rabat_, qui était autrefois de grand usage dans le
costume masculin et que ne portent plus que les ecclésiastiques, fut
ainsi nommé parce que, à l'origine, il n'était autre que le col de la
chemise _rabattu_.


=28.=--_Après la panse, la danse_, disait-on fréquemment
autrefois en France. En Espagne, au contraire, on dit: _A panse
pleine, pied endormi_. Ces deux proverbes contradictoires
caractérisent bien d'une part la gaieté française, et d'autre part
l'indolente gravité castillane: autre pays, autre tempérament. En
effet, tandis que l'Espagnol, quand il a mangé, ne désire que le
repos, chez nous la bonne chère semble appeler un divertissement
immédiat. Au moins en était-il ainsi chez nos pères. Dans les réunions
bourgeoises, après que chacun avait chanté, bien ou mal, au dessert,
on dansait au son d'un instrument quelconque. Il y avait maints
endroits où les airs de danse étaient chantés. On trouvait même dans
le milieu de la France cette tradition établie que, pour la danse des
_rigaudons_ ou des _bourrées_, un défi existait entre les danseurs et
le chanteur: c'était à celui qui fatiguerait l'autre.

L'usage de chanter à table date de loin. Il était notamment pratiqué
chez les Grecs. On raconte que lorsque Anacharsis, le philosophe
scythe, vint en Grèce, où la coutume était de chanter en musique après
avoir festiné, on lui demanda s'il y avait des flûtes dans son pays:
«Non, répondit-il, car il n'y a pas même de vignes.» Ce qui revenait à
dire ingénieusement que le vin engendre la joie, et qu'elle ne se
trouve guère là où le vin fait défaut.

Chez les Grecs donc, la coutume étant consacrée, si quelqu'un,
ignorant la musique, refusait de faire entendre sa voix ou de jouer
d'un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et
de myrte, et, bon gré mal gré, il fallait qu'il chantât au moins une
phrase devant ces rameaux. C'était ce qu'on appelait _chanter au
myrte_. Dans la suite, cette expression devint proverbiale, et l'on
envoyait _chanter au myrte_ tout ignorant qui ne pouvait se mêler
convenablement à la conversation des gens instruits.


=29.=--Lettre de Louis Van Beethoven à son ami Brandwood. Cette
épître en français du grand musicien est datée de Vienne, le 3e du
mois de février 1818.

    «Mon cher ami,

«Jamais je n'éprouvais un plus grand plaisir de ce que me causa votre
annonce de l'arrivée de cette Piano, avec qui vous m'honorés de m'en
faire présent, je la regarderai comme un Autel, où je déposerai les
plus belles offrandes de mon Esprit au divin Apollon. Aussitôt comme
je recevrai votre excellent instrument, je vous enverrai d'abord les
Fruits de l'inspiration des premiers moments que j'y passerai, pour
vous servir d'un souvenir de moi à vous, mon très cher, et je souhaite
à ce qu'ils soient dignes de votre instrument.

«Mon très cher Monsieur et ami, recevez ma plus grande considération
de votre ami et très humble serviteur.»


=30.=--C'est seulement depuis la Révolution que s'est généralisé,
à Paris, l'usage du corbillard pour le transport des morts à leur
dernier asile. Un lexicologue du milieu du siècle dernier définit
ainsi le corbillard: «Espèce de char dans lequel les gens d'une
certaine condition font voiturer au cimetière les corps de leurs
défunts.» Pour les autres enterrements, le cercueil était porté à dos
ou à bras d'homme, sur un brancard spécial, comme cela a encore lieu
dans la plupart des petites villes et dans les campagnes en général.
Armand Gouffé, déjà cité plus haut, a consacré dans un spirituel
couplet le souvenir de cette inégalité:

    Que j'aime à voir un corbillard!
      Ce goût-là vous étonne?
    Mais il faut partir tôt ou tard,
      Le sort ainsi l'ordonne.
    Et, loin de craindre l'avenir,
      Moi, dans cette aventure,
    Je n'aperçois que le plaisir
      De partir en voiture.


=31.=--Francisque Michel et Édouard Fournier, dans leur si
curieuse _Histoire des hôtelleries et cabarets_, disent «que la
passion des Romains pour les boissons chaudes n'empêchait pas celle
qu'ils avaient pour les boissons glacées. Sur leur table, à côté des
boissons fumantes, la glace s'élevait par monceaux; il était naturel,
d'après cela, qu'il y eût à Rome des marchands de glace et de neige en
toutes saisons». S'il faut en croire Pancirola, Athénée en parle, dans
un passage que nous n'avons malheureusement pu retrouver malgré toutes
nos recherches. Athénée écrit, dit Pancirola, par l'organe de son
naïf traducteur Pierre de la Noue, qu'il y avait jadis des boutiques à
Rome «où l'on contregardait de la neige toute l'année; ils la
mettaient en terre, dans de la paille, et en vendaient à qui en
voulait, et par icelle le vin se rendait froid».

Un passage de Sénèque où il est aussi parlé des boutiques de marchands
de glace à Rome, nous dédommagera de celui d'Athénée.

«Les Lacédémoniens, dit-il, chassèrent les parfumeurs et voulurent
qu'ils quittassent au plus vite leur territoire, parce qu'ils
perdaient l'huile. Qu'eussent-ils donc fait à l'aspect de ces
magasins, de ces dépôts de neige, de ces bêtes de somme employées à
porter les blocs aqueux, dont la saveur et la couleur sont endommagées
par la paille qui les couvre?»


=32.=--On admet communément que la fameuse ode de Gilbert
commençant ainsi:

    J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence,

qui passe pour le morceau le mieux réussi de l'auteur, fut trouvée
après sa mort sur un papier qu'il avait caché sous le chevet de son
lit d'hôpital, ou qu'il tenait dans sa main. Une autre version veut
qu'il ait écrit cette pièce huit jours avant de mourir.

Dans un cas comme dans l'autre, les biographes s'accordent à croire
que ce morceau, vraiment remarquable, était complètement inédit quand
le poète mourut, et, par conséquent, regardent l'_Ode tirée des
psaumes_ (c'est le titre de la pièce) comme le dernier soupir
douloureux de cette âme poétique.

Or on peut voir l'_Ode tirée des psaumes_ imprimée au _Journal de
Paris_ dans le numéro du 17 octobre 1780, c'est-à-dire juste un mois
avant la mort du poète, que le même journal annonce, dans son numéro
du 22 novembre 1780, comme ayant eu lieu le 16 novembre au soir.

Sans rien ôter au mérite de ces vers, qui sont avec raison dans la
mémoire de tous, il convient donc, pour être dans la vérité
historique, de changer la date sous laquelle on a coutume de les
placer.

[Illustration: FIG. 2.--Un hussard en 1692, d'après l'_Histoire
de la milice française_ du P. Daniel.]


=33.=--_Hussard_ vient du hongrois _huszard_, qui signifie
vingtième, parce que, pour former le corps de troupe ainsi nommé, la
noblesse hongroise équipait un homme par vingt feux. Primitivement,
les hussards étaient, en Hongrie et en Pologne, une espèce de milice
qu'on opposait à la cavalerie ottomane. Ils n'ont régulièrement formé
en France un corps particulier qu'à dater de 1692; mais, dès 1637, il
est question dans l'armée française de troupes hongroises, auxquelles,
toutefois, on ne conservait pas l'équipement national, qu'on leur
donna plus tard, pour garder à ces cavaliers l'aspect particulier
qui, disait-on, devait inspirer de la terreur aux ennemis. L'estampe
que nous reproduisons, d'après l'_Histoire de la milice française_ du
P. Daniel, représente un de ces hussards primitifs. «Plusieurs
hussards hongrois déserteurs passés en France pendant la guerre contre
la ligue d'Augsbourg, dit le P. Daniel, s'étaient mis au service de
quelques officiers, qui les menèrent à l'armée avec eux. Le maréchal
de Luxembourg, les voyant la plupart d'assez bonne mine, d'un œil
fier et un peu féroce, et équipés d'une manière extraordinaire, crut
qu'il en pourrait tirer quelque avantage. Il les rassembla, les envoya
en _parti_, où ils réussirent assez bien. Cela le fit penser à en
former quelques compagnies, et l'on envoya pour cela un recruteur en
Souabe.»


=34.=--Rembrandt, extrêmement lié avec un bourgmestre de
Hollande, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour que
les deux amis étaient ensemble, un valet vint les avertir que le dîner
était prêt. Comme ils allaient se mettre à table, ils s'aperçurent
qu'il leur manquait de la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet
d'aller promptement en chercher au village. Rembrandt paria avec le
bourgmestre qu'il graverait une planche avant que le domestique fût
revenu. La gageure acceptée, Rembrandt, qui portait toujours avec lui
des planches préparées au vernis, se mit aussitôt à l'ouvrage, et
grava le paysage qui se voyait des fenêtres de la salle où ils
étaient. Cette planche, très jolie, fut achevée avant le retour du
valet, et Rembrandt gagna le pari.

Cette planche est en conséquence désignée dans les catalogues de
l'œuvre complète sous le titre de _Paysage à la moutarde_.


=35.=--Il existe à Creto (Tyrol) un singulier usage. On nomme
_Roi des pauvres_ un homme qui, tout en travaillant toujours, ne peut
rien économiser, mais qui n'a pas de dettes et jouit d'une bonne
réputation. Le roi des pauvres étant mort dernièrement, on lui a fait
un convoi très honorable; puis on lui a nommé un successeur, dont la
proclamation a donné lieu à une véritable fête populaire. On l'a
conduit, dans une vieille et sale voiture, à une place où était une
tribune supportant une table et une chaise vermoulues. On lui a donné
lecture du testament de son prédécesseur, rédigé en termes comiques;
puis, suivi de gens en haillons, on l'a mené dans divers cabarets,
dont les propriétaires lui ont donné à boire gratis.


=36.=--Un auteur de la fin du dix-huitième siècle remarque que
dans beaucoup de provinces de France, les fenêtres sont encore garnies
de papier huilé au lieu de feuilles de verre. Cet usage, dit-il, s'est
particulièrement conservé à Lyon, par suite de l'épaisseur des
brouillards en hiver. Ces brouillards très intenses, ternissant les
vitres, ôteraient aux manufactures de soie la clarté douce qui leur
est nécessaire pour le délicat travail des étoffes.

On peut avoir une idée de l'éclairage d'une salle de concert au siècle
dernier, par le passage suivant d'une lettre datée de 1764, que le
père de Mozart écrivait à sa femme, de Paris, où il était venu
produire son jeune fils:

«Ce Grimm est mon plus grand ami; il a tout fait pour moi. C'est à lui
que je dois l'autorisation pour nos concerts. Pour le premier il m'a
placé trois cent vingt billets, il m'a obtenu de ne pas payer
l'éclairage, et il _y avait pourtant plus de soixante bougies_!...»


=37.=--Vers la fin du dix-septième siècle, il se forma à Londres
un club du silence. La loi fondamentale était de n'y jamais ouvrir la
bouche. Le président était sourd et muet. Comme les autres, il parlait
des doigts, et encore n'était-il permis de déployer cette éloquence
mécanique que rarement et dans les occasions très importantes. Après
la fameuse journée d'Hochstedt, un membre, transporté de patriotisme,
vint annoncer de vive voix la nouvelle de cette victoire. Aussitôt il
fut renvoyé à la pluralité des suffrages, qui, selon l'usage de
l'ancienne Rome, se donnaient en pliant les pouces en arrière.

Cette illustre coterie fut longtemps citée avec respect en Angleterre.


=38.=--_Puff_ est un mot anglais qui signifie souffler, coup de
vent, bulle de savon, et qui sert à désigner les annonces pour leurrer
et les tromperies des charlatans. Stendhal (Henry Beyle) écrivait un
jour ce qui suit: «Ce mot serait bien vite reçu, et avec joie, si tous
vos lecteurs pouvaient comprendre le langage du personnage de Puff,
dans la charmante comédie du _Critique_ de Shéridan. M. Puff,
moyennant une légère rétribution, vante tout le monde dans tous les
journaux. Il a de l'esprit, surtout nulle vergogne de son métier, et
raconte plaisamment comment il s'y prend pour faire réussir un poème
épique, ou un nouveau cirage pour les bottes, un nouveau système
d'industrialisme ou un nouveau rouge végétal. A l'esprit près, je vois
tous les jours à Paris des personnages de ce caractère. C'est une
nouvelle industrie.»

Sait-on d'où vient notre mot _chic_? Ceux qui emploient aujourd'hui
cette expression ne se doutent guère que ce mot, si bien mis en cours
dans notre temps, n'a pas moins de deux siècles de date; et quand on
le voit surtout usité dans le jargon des _rapins_, on n'irait pas
s'imaginer dans quel grimoire il a pris naissance. Sous Louis XIII, ce
n'était autre chose qu'un terme de palais. _Chic_ était tout
simplement le diminutif de _chicane_. On disait d'un plaideur fort sur
la coutume: «Il a le _chic_,» ou mieux: «Il entend le _chic_.»

Ainsi notre mot _chic_ ne serait qu'une simple abréviation, avec un
changement complet de sens.


=39.=--Le célèbre acteur Fleury, voulant arriver à représenter
Frédéric II, dans les _Deux Pages_, de manière à faire illusion, prit
d'abord les plus minutieux renseignements près de tous ceux qui
l'avaient connu, étudia ses portraits authentiques, donna à son
appartement le nom de Potsdam, et y vécut trois mois dans tous les
détails de la vie, avec la pensée qu'il était le roi même. Chaque
matin, il endossait l'habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin
tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir
l'air d'y être né, puis se grimait, en se modelant sur le portrait du
monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tâcha
alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de
Frédéric, se mit à jouer de la flûte comme lui, pour acquérir
naturellement son inclination de tête, donna à son domestique et à son
chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc.
Aussi l'histoire du théâtre a-t-elle conservé le souvenir de l'effet
extraordinaire produit par Fleury dans cette création.

Kean jouait _Othello_ à Paris en 1828. A sept heures, la salle était
comble, et Kean n'avait pas encore paru au théâtre. On le cherche
partout, et on finit par le trouver au café Anglais, où il se
préparait en buvant force bouteilles de vin de Champagne, mêlées de
rasades d'eau-de-vie. Il répond à ceux qui viennent le chercher par
une apostrophe beaucoup trop énergique pour être rapportée. «Mais la
duchesse de Berry est arrivée.--Je ne suis pas le valet de la
duchesse. Du vin!» Enfin le régisseur accourt et parvient à le gagner
à force de supplications. On l'entraîne, on l'habille, on le conduit
par-dessous les bras dans la coulisse. Il entre en scène et joue en
grand comédien.


=40.=--«Je vois bien qu'à la cour on fait argent de tout,» disait
un jour Louis XIV: et voici dans quelles circonstances.

Quand le roi soleil quittait Versailles pour un séjour à Marly, il
nommait lui-même les personnages de la cour qui devaient l'y
accompagner, et cette grâce était briguée par les courtisans avec un
grand empressement.

La princesse de Montauban, chagrine de n'avoir jamais été désignée,
alla trouver la princesse d'Harcourt, qui, comme favorite de Mme de
Maintenon, avait presque toujours l'avantage d'aller à Marly, et elle
lui offrit mille écus si elle voulait lui céder sa place au prochain
voyage que le roi y ferait. La princesse d'Harcourt accepta la
proposition; mais il fallait l'agrément du roi. Pressée de l'obtenir,
elle chercha l'occasion de parler au monarque, et, l'ayant trouvé dès
le soir même:

«Il me semble, Sire, lui dit-elle, que Mme de Montauban n'a jamais été
à Marly.--Je le sais bien, dit le roi.--Cependant, reprit la
princesse, je crois qu'elle aurait grande envie d'y aller.--Je
n'en doute pas, répliqua le roi.--Mais, Sire, continua-t-elle,
Votre Majesté ne voudrait-elle point la nommer?--Cela n'est pas
nécessaire, répliqua encore le roi; et d'ailleurs, pourquoi cette
insistance?--Ah! Sire, s'écria la solliciteuse, c'est que cela me
vaudrait mille écus; et Votre Majesté n'ignore pas que j'ai bien
besoin d'argent.»

Le roi, surpris de cet aveu, se fit expliquer le marché en question,
en rit beaucoup et consentit facilement à un échange aussi lucratif,
en ajoutant qu'il voyait bien qu'à la cour on faisait argent de tout.


=41.=--En arrivant au pontificat, Sixte-Quint s'était promis de
réformer, même par les moyens les plus violents, de nombreux abus que
ses prédécesseurs sur la chaire de saint Pierre avaient laissés
s'établir dans l'État romain.

Un simple citoyen vint un jour se plaindre à lui des délais
interminables et en même temps fort coûteux qu'un procureur mettait à
faire juger un procès qui était dans ses mains depuis de longues
années, avec renouvellement perpétuel des frais. Sixte-Quint fit
appeler le procureur et lui enjoignit d'avoir à faire terminer
l'affaire dans les trois jours. Elle fut jugée le lendemain, et le
procureur pendu dans l'après-midi.


=42.=--On peut ranger avec honneur dans la grande, trop grande
série, _Nugæ difficiles_, comme disaient nos pères, ce petit dialogue
en vers monosyllabiques, que cite un recueil du siècle dernier sans en
indiquer l'auteur.

    SILVANDRE.

    Par ce feu vif et doux qui sort de tes beaux yeux,
    Tu peux bien plus sur moi que les rois et les dieux;
    Leurs lois ne me sont rien près d'un mot de ta bouche;
    Je fais mes biens, mes maux de tout ce qui te touche.
    Je me plais dans tes fers, je ne suis que tes pas.
    Ma vie est de te voir, je meurs où tu n'es pas.
    Non, mon cœur sans ce bien ne peut ni ne veut vivre.
    Loin de toi jour et nuit à mes pleurs je me livre,
    Et si je n'ai ta foi pour le prix de mon cœur,
    Tous les traits de la mort ne me font point de peur.

    CLIMÈNE.

    C'en est fait, je me rends, et mon choix suit le vôtre;
    Je sens que nos deux cœurs sont bien faits l'un pour l'autre.
    Si vos vœux sont pour moi, tous les miens sont pour vous;
    Je vous plais et vous aime; est-il un sort plus doux?
    Que ce jour, s'il se peut, le plus saint nœud nous lie,
    Et ce jour est pour moi le plus beau de la vie.


=43.=--Sous la première Restauration se publiait à Paris un
malicieux journal avec caricatures intitulé le _Nain jaune_, qui
faisait une guerre acharnée au gouvernement des Bourbons, et qui tout
naturellement, car c'était alors un élément normal d'opposition,
faisait profession de bonapartisme.

En ce temps-là, bien que plusieurs grandes lignes de télégraphes
aériens fussent établies, la lenteur des communications même
administratives était encore assez grande pour que la nouvelle d'un
événement aussi important que le débarquement du proscrit de l'île
d'Elbe sur les côtes de la Méditerranée ne fût connu à Paris qu'après
quatre ou cinq jours.

Or, dans son numéro daté du 5 mars,--Napoléon ayant débarqué le
1er,--le _Nain jaune_ publiait dans la série de ses faits-divers
la petite note que voici:

--On nous a communiqué la lettre suivante de M. de... à M...

«J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire sans pouvoir obtenir de
réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de _canne_:
j'en essayerai.»

Il va de soi que si quelques lecteurs prirent garde à cette note, ils
durent y voir la menace d'un anonyme qui, ayant une réparation
quelconque à obtenir, jouait par une variante orthographique sur le
mot _canne_, mis pour _cane_, et par conséquent impliquant l'idée de
coups de bâton. C'était ce que nous appellerions aujourd'hui une
plaisanterie par _à peu près_.

Mais voici que le jour même où paraissait le numéro contenant ces
lignes, chacun put savoir que le ci-devant empereur était débarqué le
1er mars à _Cannes_.

Sur quoi la note insignifiante fut aussitôt amplement commentée et
considérée comme une preuve que les rédacteurs du _Nain jaune_ étaient
instruits des projets de l'_usurpateur_, et qu'ils y avaient fait
tacitement allusion.

Les rédacteurs du _Nain jaune_ affirmèrent qu'il n'en était rien; mais
étant donnés les graves désagréments qui, au premier moment, pouvaient
leur en revenir, on put croire qu'ils étaient sous l'empire de la
crainte. Toutefois, dans leur numéro du 25 mars,--l'empereur
étant rentré à Paris et toute impunité leur étant assurée:

«On a prétendu, écrivaient-ils, que nous étions _des agents de l'île
d'Elbe_; nous ne nous en sommes que faiblement défendus lorsque le
danger était imminent; et maintenant qu'il pourrait nous être
avantageux d'accréditer cette idée, nous déclarons hautement que nous
n'avions aucune connaissance des événements qui s'accomplissaient. La
coïncidence qui s'est trouvée entre notre anecdote sur la plume de
_cane_ et le débarquement de l'empereur est un simple jeu du hasard.
Des folliculaires gagés pouvaient seuls penser que le héros rappelé
sur le trône par les vœux de l'armée et de la nation, avait besoin de
recourir à d'aussi piètres moyens.»

Quoi qu'il en fût, le jeu de mots, si fortuit qu'il pût être, fit
assez grand bruit, et nous en retrouvons d'ailleurs un écho dans le
numéro du 5 avril du même journal.

«Le lendemain de l'arrivée de l'empereur à Paris, Sa Majesté, causant
avec le célèbre chimiste Ch. (Chaptal, sans doute) lui demanda si l'on
s'occupait encore du sucre de betteraves.--Sire, dit M. P...y(?),
on ne veut plus que du sucre de _Cannes_!...»


=44.=--Une des plus grandes et plus belles estampes de Rembrandt,
représentant Jésus-Christ guérissant les malades, est ordinairement
connue dans le monde des arts sous le nom de _Pièce aux cent florins_.
Pourquoi cette désignation? Selon les uns, tout simplement parce que,
du vivant même de l'auteur, elle se vendait ce prix-là en Hollande;
selon les autres, parce que, certain jour, un marchand venant de Rome
proposa à Rembrandt quelques estampes de Marc-Antoine auxquelles il
mit le prix de cent florins. Rembrandt offrit pour prix de ces
estampes sa gravure, que le marchand accepta, soit qu'il voulût
obliger l'artiste, soit qu'il estimât qu'il ne perdait pas au change.
Depuis, les bonnes épreuves de cette estampe ont souvent atteint et
dépassé dans les ventes le taux primitif. Par exemple, en 1754, on en
vendit une 151 florins; en 1809, 41 livres sterling ou 801 francs; en
1835, 163 livres ou 4,075 francs; en 1859, 3,690 francs, etc.


=45.=--D'où vient le nom de _teston_ donné jadis à une monnaie
française?

Jusqu'au règne de Louis XII, les monnaies françaises portèrent toutes
sortes de marques héraldiques ou symboliques, et sur un grand nombre
se voit l'image d'un prince ordinairement en pied, assis sur son
trône, le sceptre à la main; mais cette effigie pouvait convenir à
n'importe quel roi, car, vu la dimension restreinte de l'image, on n'y
trouvait aucune reproduction individuelle. Ce fut seulement sous Louis
XII que, pour la première fois, furent frappées des pièces sur
lesquelles se vit seulement la _tête_ du roi, que le graveur prit soin
de rendre ressemblante.

«Ces nouvelles espèces, dit Le Blanc dans son _Traité des monnaies_,
furent appelées _testons_ à cause de la tête du roi qui y est
représentée. Je crois que leur origine vient d'Italie. Le roi, n'étant
encore en France que duc d'Orléans et duc de Milan, comme héritier de
Valentine de Milan sa grand'mère, en avait fait fabriquer avant qu'on
commençât à en faire en France.»

Nous empruntons au célèbre ouvrage que nous venons de citer la
reproduction de ces monnaies milanaises et françaises, et nous y
joignons, d'après le même auteur, une pièce frappée en 1498 au nom
d'Anne de Bretagne. Cette pièce est, paraît-il, la première des
monnaies françaises sur laquelle on trouve le millésime (voir la
figure supérieure de gauche). Au-dessous est un écu d'or, où les armes
de France sur la face et la croix sur le revers sont accompagnées du
_porc-épic_, que Louis XII avait pris pour symbole, avec la devise:
_Cominus et eminus_ (de près et de loin), faisant allusion à la
croyance qu'on avait alors que le porc-épic pouvait lancer ses dards
sur ses ennemis. La légende de la face est: _Ludovicus, Dei gratia
Francorum rex_. Celle du revers est: _Christus vincit, Christus
regnat, Christus imperat_, qui se voit pour la première fois sur un
sol d'or de Louis VI (1078-1131). Un historien rapporte que ce fut le
mot de l'armée chrétienne dans une bataille qu'elle livra aux
Sarrasins au temps de Philippe Ier. Ce même sol d'or est, d'ailleurs,
celui où l'on voit pour la première fois des fleurs de lis. Enfin, au
bas, le _teston_ de Louis XII avec les mêmes légendes.

[Illustration: FIG. 3.--Testons et écus d'or, monnaies du XVe
siècle, d'après le traité de Le Blanc.]

Les figures de droite sont les monnaies frappées à Milan par Louis,
avant son élévation au trône de France, gardant son titre de duc
d'Orléans (_Dux Aureliensis_). Sur le revers, l'écu est _écartelé_ aux
armes de France et de Milan. Dans les _quartiers_ français, un
_lambel_ (marque d'un cadet royal) accompagne les fleurs de lis. Le
quartier milanais nous montre la guivre des Visconti, et la légende
porte _Mediolani ac Asti dominus_ (seigneur de Milan et d'Asti), ville
où ces pièces furent frappées.


=46.=--Le mot _acclimater_, très usité aujourd'hui, fut employé
pour la première fois par l'abbé Raynal, dans son _Histoire de
l'établissement des Européens dans les deux Indes_, publiée vers 1770,
avec le sens de _s'accoutumer à la température d'un climat nouveau_.

Le Dictionnaire de l'Académie ne l'a reconnu que dans son édition de
1813. Mercier, dans sa _Néologie_, crut devoir ajouter au verbe
_acclimater_ le substantif _acclimatement_, qui n'a pas été admis;
mais on a créé depuis _acclimatation_, qui ne figure que dans une très
récente édition du Dictionnaire de l'Académie.


=47.=--Qu'appelait-on autrefois les _sorts des saints_ (_sortes
sanctorum_)?

Les anciens, qui, à tout propos, consultaient les augures, les
oracles, avaient une sorte de divination qui consistait à ouvrir au
hasard le livre de quelque poète fameux, et d'interpréter à leur façon
les passages sur lesquels s'arrêtait leur doigt ou leur regard.
C'était ce qu'ils appelaient, selon le poète auquel ils s'adressaient,
_sortes Homericæ_, _sortes Virgilianæ_, _sortes Claudianæ_. Cette
coutume superstitieuse passa chez les chrétiens, qui substituèrent les
livres saints à ceux des poètes profanes. Dans les situations
embarrassantes de la vie, ils ouvraient la Bible ou les Évangiles, et
se décidaient selon le sens évident ou probable du premier passage
remarqué. C'est ce qu'ils appelaient prendre les sorts des saints.
L'histoire du moyen âge offre d'assez nombreux exemples de cette
pratique singulière.


=48.=--«Cette pauvre petite statuette, qui n'est pas même une
œuvre d'art, mais devant laquelle ma bonne et sainte mère
s'agenouilla longtemps chaque soir, est pour moi une relique sacrée;
où que j'aille habiter, je lui donne dans mon humble logis une place
d'honneur, je l'installe même la première quand j'emménage quelque
part, c'est elle qui prend avant moi possession de la nouvelle
demeure; que voulez-vous? ces sentiments-là, Dieu merci! ne se
raisonnent pas: il me semble que cette naïve image soit pour moi comme
une sorte de _palladium_: un simple particulier peut bien, n'est-ce
pas? se permettre les faiblesses dont plusieurs peuples donnèrent
l'exemple.»

Ce passage, extrait d'un roman moderne, fait allusion à la fameuse
statue de Pallas, qui, selon la légende antique, était la sauvegarde
de Troie. Les Romains, prétendus descendants d'Énée, croyaient avoir
chez eux cette relique, que le héros troyen avait emportée dans sa
fuite, et que l'on gardait dans le temple de Vesta; mais pour eux le
véritable _Palladium_ était le bouclier qui, d'après le dire de Numa,
était tombé du ciel et dont la garde fut confiée aux prêtres saliens.
Parmi les exemples assez nombreux de superstitions analogues on peut
citer le palladium du royaume d'Écosse, qui n'était autre qu'une
espèce de chaire de pierre grossière, sur laquelle s'asseyaient les
anciens rois ou chefs _scotts_ le jour de leur consécration.

Lorsque (au treizième siècle) Édouard Ier d'Angleterre, appelé en
arbitrage par les Écossais pour prononcer entre deux prétendants au
trône, s'attribua indirectement la souveraineté, son premier soin,
après avoir fait prisonnier et dépossédé le roi Jean Baliol, fut
d'emporter à Londres la couronne, le sceptre, tous les insignes de la
royauté écossaise, et surtout cette pierre du destin, en latin _saxum
fatale_, et en langue du pays _girisfail_, que, d'après la légende
héroïque, au quatrième siècle, les anciens Scots avaient apportée
d'Hibernie (Irlande) en Albanie (contrée du nord de l'Écosse actuelle)
et qui devait les faire régner partout où elle resterait au milieu
d'eux. On a depuis formulé cet oracle en deux vers latins:

    _Ni fallat fatum, Scoti quocumque locatum
    Invenient lapidem regnare tenentur ibidem._

Édouard fit placer et sceller cette pierre dans l'abbaye de
Westminster, sous le siège où les rois d'Angleterre sont couronnés,
et, ajoute l'historien, cette précaution, quelque triviale qu'elle
puisse paraître, contribua largement à décider de la soumission du
peuple écossais.


=49.=--Corbinelli, qui mourut à plus de cent ans, assistait sur
ses vieux jours à un souper où Mme de Maintenon fut très librement
chansonnée. Le lieutenant de police d'Argenson, en ayant été informé,
envoya chercher Corbinelli.

«Où avez-vous soupé tel jour?--Je ne m'en souviens pas.--N'étiez-vous
pas avec tels princes ou tels seigneurs?--Je n'en ai pas
mémoire.--N'avez-vous pas entendu certaines chansons?--Je ne me le
rappelle pas.--Mais il me semble qu'un homme comme vous devrait
répondre autrement que cela.--Possible, Monsieur; mais devant un
homme comme vous, je ne suis pas un homme comme moi.»


=50.=--Mercier, dans son _Tableau de Paris_, publié quelques
années avant la Révolution, s'exprime ainsi à propos des musiques
militaires, qui étaient alors de création relativement récente:

«Dans les beaux jours de l'été, la musique des gardes donne des
sérénades sur les boulevards. Le peuple accourt, les équipages se
pressent, et tout le monde se retire très satisfait. Cette musique
imprime au régiment une distinction qui le fait chérir. Autrefois, ce
régiment était comme avili par son indiscipline et sa mauvaise
conduite; aujourd'hui il est considéré. Son colonel l'a totalement
métamorphosé; et ces mêmes soldats qui commettaient une infinité de
désordres sont devenus honnêtes et utiles.

«On a trop négligé parmi nous la musique militaire; nous n'avions pas,
il y a vingt-cinq ans, une seule trompette qui sonnât juste, pas un
seul tambour qui battît en mesure.

«Aussi, durant les dernières guerres, les paysans de Bohême,
d'Autriche et de Bavière, tous musiciens-nés, ne pouvant croire que
des troupes réglées eussent des instruments si faux et si discordants,
prirent tous nos vieux corps pour de nouvelles troupes, qu'ils
méprisèrent; et l'on ne saurait calculer à combien de braves gens des
instruments faux et des musiciens ignares ont coûté la vie. Tant il
est vrai que dans l'appareil de la guerre il ne faut rien négliger de
ce qui frappe les sens.

«Et si, comme le dit l'abbé Raynal, le roi de Prusse a dû quelques-uns
de ses succès à la célérité de ses marches, il en doit aussi plusieurs
à sa musique vraiment guerrière.»


=51.=--Nasradin, député par ses concitoyens vers Tamerlan, pour
implorer la clémence de ce prince, qui ne la pratiquait guère,
consulta sa femme sur les fruits qu'il devait offrir à ce terrible
conquérant. «Je n'ai d'ailleurs à choisir, lui dit-il, qu'entre des
figues et des coings.--Offrez-lui des coings, répliqua la femme;
les coings, étant plus beaux et plus gros que les figues, plairont
certainement davantage au vainqueur.»

Nasradin, persuadé que le conseil d'une femme est toujours celui qu'il
ne faut pas suivre, en conclut qu'il devait porter des figues. Il en
fit donc provision et se mit en route.

Arrivé à la tente de Tamerlan, il se présenta tête nue, salua le
conquérant et mit à ses pieds son présent.

Tamerlan, surpris, ne fut cependant qu'à demi courroucé par la
mesquinerie de cette offrande. Il se contenta d'ordonner qu'on jetât
l'une après l'autre toutes les figues à la tête de Nasradin, qui était
chauve.

A chaque figue qui le frappait, Nasradin s'écriait: «Dieu soit loué!
Dieu soit loué!»

Tamerlan, encore plus étonné qu'auparavant, voulut savoir la cause de
cette exclamation:

«Je remercie Dieu, lui dit l'ambassadeur, de n'avoir pas suivi le
conseil de ma femme; car si, comme elle le voulait, j'eusse apporté à
Votre Majesté des coings au lieu de figues, à coup sûr j'aurais
maintenant la tête cassée.»

Tamerlan se mit à rire, et consentit à tout ce que Nasradin lui
demanda.


=52.=--Les pères jésuites, qui, pendant leurs missions, avaient
connu les précieuses vertus médicales du _quinquina_, furent les zélés
promoteurs de ce médicament en Europe; et comme ils en avaient d'abord
envoyé une certaine quantité au cardinal Lugo, qui le fit répandre par
les membres de l'ordre, le quinquina fut en principe appelé _écorce
des jésuites_ ou _du cardinal_.


=53.=--Une des principales punitions à l'adresse des
gentilshommes bretons qui s'étaient déshonorés par une bassesse ou une
lâcheté, était de faire détruire la double allée d'arbres qui
conduisait à leurs châteaux, et dont l'établissement constituait un
des privilèges de la noblesse.


=54.=--Au Japon, lisons-nous dans le grand ouvrage que M. Humbert
a publié sur ce pays, un véritable culte est rendu aux arbres chargés
d'années. On raconte que quand le seigneur de Yamalo voulut se faire
faire un ameublement complet tiré du plus beau cèdre de son parc, la
hache des bûcherons rebondit sur l'écorce, et l'on vit des gouttes de
sang découler de chaque entaille. «C'est que, dit la légende, les
arbres séculaires ont une âme comme les hommes et les dieux, à cause
de leur grande vieillesse. Aussi se montrent-ils sensibles aux
infortunes des fugitifs qui viennent se mettre sous leur protection.
Ils ont sauvé plus d'une fois, en les abritant dans leur feuillage ou
dans les cavernes de leurs troncs, des guerriers malheureux sur le
point de tomber entre les mains de leurs ennemis.»


=55.=--D'où vient le nom de _parvis_, donné ordinairement à la
place sur laquelle se trouve l'entrée d'une église, et par suite à
l'enceinte des édifices sacrés?

--Selon toute probabilité, ce mot serait dérivé de _paradisus_
(paradis), parce qu'il désignait l'_aire_ qui était devant les
basiliques. Cette place était considérée comme le symbole du paradis
terrestre, par lequel il faut passer pour arriver au paradis céleste
figuré par l'église. De _paradisus_, et par contraction _parvisus_,
s'est formé le mot français _parvis_.


=56.=--Chez les Romains, les deux lettres S. T. étaient le
symbole du silence, et l'on semble s'en servir encore aujourd'hui
quand, pour faire taire quelqu'un, on dit _St! St!_ S. en ce cas
signifierait: _Sile_ (gardez le silence), et T. _Tace_ (taisez-vous).


=57.=--D'où vient le nom de _Picpus_ donné jadis à un village et
gardé par un quartier de Paris?

--Un mal épidémique, consistant en une éruption de boutons et de
petites tumeurs, sévissait dans les premières années du quinzième
siècle et attaquait surtout les femmes. On rapporte qu'un religieux du
couvent de Franconville, ayant d'abord guéri l'abbesse de Chelles,
puis s'étant rendu à Paris, où il opéra plusieurs cures semblables,
s'adjoignit quelques-uns de ses compagnons et fonda une succursale de
son ordre dans un petit hameau situé sur le chemin de Vincennes, et
qui n'avait pas encore de nom. Les moines guérisseurs furent appelés
des pique-puces, soit parce que le mal avait l'apparence de la piqûre
d'un insecte, soit plutôt parce qu'ils faisaient une piqûre aux
tumeurs pour les guérir, en opérant ensuite une succion. Le nom de
_Picpus_ resta à leur monastère et au village qui l'environnait.


=58.=--«Le roi (Louis XIV), feu Monsieur, Mgr le dauphin et M. le
duc de Berry étaient de grands mangeurs. J'ai vu souvent le roi manger
quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une
perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de
jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et
puis encore du fruit et des œufs durs.» (PRINCESSE PALATINE,
_Correspondance_.)


=59.=--Strafford, ministre du roi Charles Ier, mis en jugement,
fut condamné sous le prétexte de haute trahison, mais en réalité pour
avoir voulu défendre trop énergiquement les prérogatives royales
contre le mouvement d'opposition qui devait renverser la monarchie.
L'exécution de la peine capitale ne pouvait avoir lieu qu'avec
l'assentiment du roi, qui n'eut pas le courage de le refuser. En
allant au supplice avec une grande fermeté, Strafford prononça ce
verset du psaume 145, auquel sa situation ne donnait que trop raison:
_Nolite confidere in principibus, in filiis hominum, in quibus non est
salus_. (Ne placez point votre confiance dans les princes et dans les
fils des hommes, car il n'y a point de salut à espérer d'eux.)


=60.=--Le _British Museum_ a dernièrement acquis un des petits
carnets où le célèbre Beethoven avait coutume de noter, au jour le
jour, les moindres faits de sa vie.

En voici un extrait, qui prouve surabondamment le mal que devait lui
donner la tenue de sa maison:

    31 janvier. Renvoyé le domestique.
    15 février. Pris une cuisinière.
    8 mars. Renvoyé la cuisinière.
    22 mars. Pris un domestique.
    1er avril. Renvoyé le domestique.
    16 mai. Renvoyé la cuisinière.
    30 mai. Pris une femme de ménage.
    1er juillet. Pris une cuisinière.
    28 juillet. La cuisinière s'en va. Quatre mauvais jours. Mangé à
    Lerchenfeld.
    29 août. Congédié la femme de ménage.
    6 septembre. Pris une bonne.
    3 décembre. La bonne s'en va.
    18 décembre. Renvoyé la cuisinière.
    22 décembre. Pris une bonne.

Et, entre tous ces congés, le compositeur trouvait le temps d'écrire
les chefs-d'œuvre que nous savons.


=61.=--Dans un recueil intitulé _Variétés historiques, physiques
et littéraires_, publié en 1752, nous trouvons ces remarques suivantes
sur l'usage du tabac:

«Chacun sait que, l'usage du tabac étant devenu commun, on ne se
contenta pas d'en mâcher et d'en fumer; on le réduisit encore en
poudre dans de petites boîtes faites en forme de poires, qu'on ouvrait
par un petit trou, d'où l'on en faisait sortir la poudre, dont on
mettait deux petits monceaux sur le dos de la main, afin qu'on pût de
là les porter l'un après l'autre à chaque narine.»

Le premier usage de ce tabac en poudre parut dans les commencement si
bizarre qu'on crut qu'il ne convenait qu'à des soldats et aux
personnes très vulgaires. Il n'y eut en effet que ces sortes de gens
qui en usèrent les premiers.

Cependant, comme il arrive à l'égard des coutumes les plus
extravagantes, l'imagination se fit peu à peu à celle-là. Des gens
distingués commencèrent à l'adopter; on fit en leur faveur des boîtes
beaucoup plus propres et plus riches, qui se fermaient avec une sorte
de petit appareil qui ne prenait dans la boîte qu'autant de poudre
qu'il en fallait pour chaque narine, et qu'on mettait toujours sur le
dos de la main. Un second perfectionnement fut que cette même boîte
contint une râpe que l'on faisait tourner sur un bloc de tabac (dit en
_carotte_), de façon à produire chaque fois une petite quantité de
poudre fraîche. (Notons que cette râpe portative resta très longtemps
en usage chez les vrais amateurs de tabac.)

Dans l'estampe que nous reproduisons, et qui date de 1660, l'on voit
aux mains d'un abbé mondain la râpe primitive, très volumineuse, sur
laquelle le priseur frotte à pleine main la _carotte_, pour la réduire
en poudre à mesure des besoins.

[Illustration: FIG. 4.--_Monsieur l'abbé prend du tabac_,
fac-similé d'un estampe du dix-septième siècle (1660).]

La répugnance qu'on avait eue d'abord étant levée, chacun se piqua
d'avoir du tabac en poudre et d'en user; mais les personnes délicates
eurent de la peine à s'accommoder de l'odeur de cette plante; on y mit
différents aromates: et ce fut encore ici où la bizarrerie parut plus
grande. Certaines odeurs furent en vogue et prirent le dessus, selon
le caprice des personnes qui les mettaient en crédit, jusque-là qu'un
marchand d'une ville de Flandre s'enrichit pour avoir su donner à son
tabac en poudre _l'odeur des vieux livres moisis_, qu'il sut
accréditer parmi les officiers français alors en garnison dans cette
province.

L'odeur la plus généralement recherchée fut celle du musc, et c'est de
cette époque que date la réputation de certains débits qui s'étaient
placés sous le vocable de la _Civette_, que quelques-uns ont gardé
jusqu'à nos jours.

Quoi qu'il en fût, l'usage du tabac était devenu général. «Au
lieu d'en avoir, comme dans les commencements, une sorte de
honte,--dit le même auteur,--chacun s'en fit une espèce de
bienséance. En avoir le nez barbouillé, la cravate ou le justaucorps
marqués n'a rien de choquant aujourd'hui, comme d'avoir en poche des
râpes presque aussi longues que des basses de violes. Une fois en
chemin, on n'y a plus gardé de mesure; plusieurs l'ont pris à pleine
main non seulement dans les tabatières, mais jusque dans des poches
tout exprès adaptées à leurs habits...»


=62.=--_Mite_ est un qualificatif que l'on donne aux chats (du
latin _mitis_, doux), parce que les chats et surtout les chattes ont
une apparence de douceur. (La Fontaine a dit: «Faisait la chatte
mite.») De là _mitaines_, pour désigner en principe des gants fourrés
en poil de chat, par suite la locution «prendre des mitaines pour agir
en telle ou telle circonstance»; de là aussi _mitonner_, parce que le
pain devient plus doux en _mitonnant_.


=63.=--Notre mot _niveau_ vient du latin _libella_, qui avait la
même signification, et longtemps en français l'on dit _liveau_. Les
Italiens disent encore _livallo_, et les Anglais _leval_. C'est donc
par corruption et substitution de l'_n_ initiale à l'_l_ que s'est
formé le mot actuel.


=64.=--Notre mot _grotesque_ dérive incontestablement du mot
_grotte_, dont on ne s'explique pas tout d'abord la relation, étant
donné le sens attribué au dérivé. Lorsque Raphaël et Jean d'Udine
étaient en réputation, on découvrit dans les ruines du palais de Tite
quelques chambres enfoncées sous ces ruines et semblables à des
grottes, dont les parois étaient couvertes de peintures dans le goût
des ouvrages bizarres et plaisants qu'on a depuis appelés
_grotesques_, parce que les peintures auxquelles on les a comparées
étaient dans des _grottes_.


=65.=--Pourquoi l'usage établi en France et devenu, croyons-nous,
en quelque sorte officiel, a-t-il décidé que pour la circulation dans
les rues et sur les routes, les voitures--et les piétons
eux-mêmes en cas de foule--doivent tenir la droite plutôt que la
gauche?

Pourquoi les chemins de fer, au contraire, marchent-ils sur la voie de
gauche par rapport au sens de leur direction?

--L'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ publie à ce
sujet une très intéressante communication de M. le docteur A.
Fournier, d'après un mémoire présenté en juin 1879 à la _Société
d'anthropologie_ par M. de Jouvencel:

M. de Jouvencel a constaté que Français, Italiens, Espagnols et leurs
colonies, en un mot les _populations latines_, prenaient toujours
_leur droite_.

Les Allemands, les Anglais, les Scandinaves, prennent, au contraire,
_leur gauche_.

Voici comment M. de Jouvencel explique ces coutumes:

Le Romain était très superstitieux, très attentif au moindre _signe_
dans l'air, et partout _la droite_ était considérée comme la région
des signes favorables: un tressaillement de l'_œil droit_ était un
bon présage.

Par contre, tout signe apparu sur _la gauche_ était funeste, sinistre.
Cette croyance nous est restée dans le mot _sinistre_, qui indique une
chose de mauvais augure, et qui vient du latin _sinister_, désignant,
pour le Romain, le _côté gauche_.

Afin d'échapper à tout mauvais signe de la gauche, le charretier
romain s'en éloignait, et se tenait toujours sur la droite, par où il
pouvait se rapprocher des présages heureux.

De là vient évidemment cet usage général chez les populations
néo-latines de prendre leur droite.

Mais pourquoi les peuples d'origine germaine et saxonne prennent-ils
leur _gauche_?

Précisément parce que les Romains, leurs ennemis, prenaient leur
_droite_...

... Ces peuples barbares, aussi superstitieux que les Romains (il
était difficile de l'être plus), les voyant persuadés que la _droite_
leur était favorable, se voyant vaincus souvent après que les
_présages de la droite_ avaient encouragé les légions romaines, et
entendant d'ailleurs les superstitieux légionnaires attribuer souvent
les échecs des Romains à l'apparition de certains signes sur la gauche
de l'armée romaine, ces barbares ont dû en conclure, par une logique
bien naturelle chez les peuples enfants, que, la _droite étant
favorable_ aux Romains, la _gauche_ (la sinistre) devait être
favorable à leurs ennemis.

C'est ainsi que les peuples germains, scandinaves, britanniques
(anglo-saxons plus tard), furent amenés à adopter la _gauche_.

Mais, dira-t-on, pourquoi les chemins de fer prennent-ils la _gauche_,
même chez les Latins?

Par cette raison que les Anglais ont été les initiateurs des chemins
de fer en France comme dans le reste de l'Europe, et que, tout
naturellement, ils firent prendre la gauche par leurs trains sur les
voies ferrées, comme pour les voitures sur les routes, et que
Français, Espagnols, Italiens, adoptèrent cette coutume, qui leur
venait de la nation qui leur apprit à exploiter les chemins de fer.

Notons toutefois que les tramways installés dans les rues des villes
se conforment à l'ordre de circulation usuel sur ces voies, en prenant
la droite comme les voitures ordinaires.


=66.=--Par notre temps de défis extravagants, on peut rappeler
qu'en 1779 un Anglais paria de faire une course de trente milles
pendant le temps qu'un escargot parcourrait un espace de trente pouces
sur une pierre saupoudrée de sucre. La course eut lieu à Newmarck.
Des paris s'élevant à plusieurs milliers de guinées furent engagés
entre gens tenant les uns pour le cavalier, les autres pour
l'escargot,--qui fut vainqueur.


=67.=--Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la
chapelle de la reine Victoria, dirigeait l'orchestre du festival de
Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernière fois
devant le public.

Mme Malibran, déjà souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands
efforts de voix et qui fut redemandé. La célèbre cantatrice, après
avoir fait des signes suppliants, s'adressa à Georges Smart, qui
dirigeait l'orchestre, et lui dit:

«Si je répète, j'en mourrai.»

Sir Georges Smart lui répondit:

«Alors, Madame, vous n'avez qu'à vous retirer, je ferai des excuses au
public.

--Non, répliqua-t-elle avec énergie, non, je chanterai! Mais je
suis une femme morte.»

Elle disait vrai.


=68.=--Parmi les jeunes écoles littéraires qui, en ces derniers
temps, se sont affublées des titres les plus fantaisistes, il a été
maintes fois question du groupe des _Évanescents_, qui en se désignant
ainsi ont cru sans doute faire usage d'un vocable absolument nouveau.
Eh bien, non, ainsi que le prouve cet extrait d'un journal de 1849:

«Rien d'impossible à l'algèbre, et surtout à l'algèbre de M. Cauchy.
Oui, à l'aide de son algèbre, M. Cauchy, le célèbre mathématicien,
vient de faire une découverte inouïe. M. Cauchy a trouvé, a défini une
ondulation encore inconnue de l'éther, un nouveau rayon lumineux. Mais
quel rayon! Figurez-vous, si vous le pouvez sans en être ébloui, une
lumière qui ne se voit pas, une lumière représentée par _la partie
réelle de trois variables imaginaires, par une exponentielle
trigonométrique_, ce que M. Cauchy appelle très bien le rayon
_évanescent_ (du latin _evanescere_, s'épanouir, disparaître). Cet
extrait de lumière, ce rayon évanescent, fera la gloire de M. Cauchy.
Qu'on ose soutenir après cela que l'algèbre n'est plus bonne à rien!»


=69.=--Comme quoi l'intervention de la foudre empêcha qu'un impôt
fût mis sur le peuple.

En 1390, Charles VI et la reine Isabeau de Bavière assistaient à la
messe à Saint-Germain-en-Laye, tandis que le conseil délibérait sur
une taille générale.

Tout à coup l'orage se déclare, la foudre gronde et brise les vitraux,
dont les éclats viennent frapper l'autel. Les habitants tombent à
genoux, le prêtre finit la messe à la hâte, et la reine Isabeau,
croyant que le Ciel s'opposait lui-même à cette nouvelle taxe, dut
renoncer à de nouveaux subsides.


=70.=--_La fin d'un gourmand._--Grimod de la Reynière, si
célèbre par ses excentricités et ses écrits dans l'histoire de la
gastronomie française, était le fils d'un ancien fermier général, qui
lui avait laissé une grande fortune. Physiquement, la nature l'avait
fort disgracié, car cet arbitre du goût culinaire était une sorte
d'infirme, dont les bras portaient, au lieu de mains, deux appendices
étranges en forme de patte d'oie; intellectuellement assez bien doué,
il publia un certain nombre d'ouvrages peu remarquables au point de
vue littéraire, mais curieux par les sujets qui y sont traités,
notamment sept ou huit années (1803-1812) d'un _Almanach des
gourmands_, qui fit beaucoup de bruit en son temps, et le _Manuel de
l'Amphytrion_, qui est devenu un des classiques de la table.

Après avoir assez longtemps occupé la renommée, Grimod de la Reynière
tomba dans le plus profond oubli, et vers 1830 le docteur Roque, dans
son _Traité des plantes usuelles appliqué à la médecine et au régime
alimentaire_, consacrait à cet oublié la notice suivante:

«L'auteur de l'_Almanach des gourmands_, que beaucoup de gens croient
mort et enterré, est encore de ce monde. Il mange, il digère, il dort
dans la charmante vallée de Longpont. Mais comme il est changé! Si
vous lui parlez de sa haute renommée, il vous répond à peine: il veut
mourir, il invoque la mort comme la fin de son tourment; et si elle
tarde trop à venir, il saura bien devancer son heure. Et pourtant il
ne meurt pas: il attend.

«A neuf heures du matin il sonne ses domestiques. Il les gronde, il
crie, il extravague, il demande son potage aux fécules. Il l'avale.
Bientôt la digestion commence, le travail de l'estomac réagit sur le
cerveau; les idées ne sont plus les mêmes, le calme renaît, il n'est
plus question de mourir. Il parle, il cause tranquillement, il demande
des nouvelles de Paris et des vieux gourmands qui vivent encore.

«Lorsque la digestion est faite, il devient silencieux et s'endort
pour quelques heures. A son réveil les plaintes recommencent; il
pleure, il gémit, il s'emporte, il appelle de nouveau la mort à grands
cris. Mais vient l'heure du dîner, il se met à table, on le sert, il
mange copieusement de tous les plats, bien qu'il dise n'avoir besoin
de rien, puisque sa dernière heure approche. Au dessert sa figure se
ranime, ses sourcils se dressent, quelques éclairs sortent de ses yeux
enfoncés dans leurs orbites...

«Enfin on quitte la table. Le voilà dans une immense bergère; il
croise ses jambes, appuie sur ses genoux les moignons qui lui servent
de mains, et continue ses interrogations, toujours roulant sur la
gourmandise.

«--Les pluies ont été abondantes, il y aura beaucoup de
champignons dans nos bois à l'automne. Quel dommage que je ne puisse
plus marcher pour aller les cueillir moi-même! Comme nos cèpes sont
beaux! quel doux parfum! Vous reviendrez, n'est-ce pas, docteur? Vous
nous en ferez manger, vous présiderez à leur préparation.»

«La digestion commence, la parole devient rare, hésitante, peu à peu
ses yeux se ferment. Il est dix heures. On le couche, et le sommeil le
transporte dans le pays des songes. Il rêve à ce qu'il mangera le
lendemain.»


=71.=--Lorsqu'on donna la comédie de _l'Égoïsme_, par Cailhava,
le public s'aperçut, dès la première représentation, qu'un homme du
parterre applaudissait de toutes ses forces. Il fut remarqué encore à
la seconde, ainsi qu'aux suivantes. Ses claquements de mains
redoublaient à mesure que les représentations se succédaient. Un des
amis de l'auteur l'avertit de la bonne volonté du personnage, et lui
dit, en riant, que cela méritait bien un remerciement de sa part.
M. de Cailhava fut assez heureux pour apprendre le nom et découvrir
la demeure de l'original; il se rendit un matin chez cet amateur
si zélé: «Mon cher Monsieur, lui dit-il, je viens vous rendre
grâce de la bonne volonté que vous avez témoignée pour ma
comédie, et de toute la chaleur que vous avez mise pour la faire
réussir.--Trêve de remerciements, dit notre homme; j'avais parié
pour dix représentations, et je me suis arrangé pour ne pas perdre
le pari.»


=72.=--Le roi Louis XIII, qui passait souvent le temps à
s'ennuyer, ne laissait pas cependant de chercher à se créer des
occupations. «On ne saurait quasi compter, dit Tallemant des Réaux,
les beaux métiers qu'il apprit. Il savait faire des canons de cuir,
des lacets, des filets, des arquebuses, voire de la monnaie. Il était
bon confiturier, bon jardinier; il fit venir des pois verts qu'il
envoya vendre au marché. Une fois, il se mit à apprendre à larder
(voyez comme cela s'accorde bien: _larder_ et _Majesté_). J'ai peur
d'oublier un de ses métiers: il rasait bien; et un jour, il coupa la
barbe à tous ses officiers, ne leur laissant qu'un petit toupet au
menton. On en fit une chanson:

    Hélas! ma pauvre barbe,
    Qu'est-c' qui t'a faite ainsi?
      C'est le grand roi Louis,
      Treizième de ce nom,
    Qui toute a ébarbé sa maison.

De là vint sans doute l'usage d'appeler _royale_ le bouquet de barbe
placé sous la lèvre inférieure.»


=73.=--Un grammairien demande à quelle conjugaison appartient le
verbe _sachoir_ ou _sacher_. Évidemment c'est là une demande ironique,
mais très bien motivée par l'étrange emploi que beaucoup de gens font
du subjonctif du verbe savoir, en lui donnant la forme de l'indicatif.
Après avoir dit, par exemple, très régulièrement: «Cela n'est pas
probable, que je sache,» on dira communément: «Je ne _sache_ pas que
cela soit probable.» Cette forme, qui semble admise aujourd'hui dans
le bon langage, ne reste pas moins _indicative_, et partant
nécessiterait l'adoption du verbe _sachoir_ ou _sacher_, qui devrait
se conjuguer ainsi: _Je sache, tu saches, nous sachons; je sachais; je
sacherai; je sacherais_, etc.


=74.=--Qu'appela-t-on, dans l'histoire, l'_Angélus du duc de
Bourgogne_?

--Jean sans Peur, duc de Bourgogne, après avoir fait assassiner,
à Paris, le 23 novembre 1407, Louis, duc d'Orléans, avoua son crime
dans une assemblée des princes du sang, et se vit obligé, pour éviter
le châtiment qu'il méritait, de s'enfuir au plus vite. Il n'échappa
qu'à grand'peine à une troupe de cavaliers qui le poursuivirent à
outrance. Il arriva dans ses États à une heure de l'après-midi; et, en
mémoire du péril qu'il avait couru, il ordonna que dorénavant les
cloches sonneraient à cette heure. Cette sonnerie s'appela, depuis,
l'_Angélus du duc de Bourgogne_.


=75.=--En 1361, _Laurent Celsi_ fut élu doge de Venise comme
successeur du doge Delphino. Le père de _Laurent Celsi_ vivait encore;
il montra en cette occasion une singulière faiblesse d'esprit. Se
croyant trop supérieur à son fils pour se découvrir en sa présence, et
ne pouvant éviter de le faire sans manquer à ce qu'il devait au chef
de l'État, il prit le parti d'aller toujours tête nue. Ce travers, de
la part d'un vieillard d'ailleurs respectable, ne fit aucune
impression sur l'esprit des nobles, qui se contentèrent d'en
plaisanter; mais le doge, touché de voir son père se donner en
spectacle par cette ridicule imagination, s'avisa de faire mettre une
croix sur le devant de la corne ducale; alors le bon vieillard ne fit
plus de difficulté de reprendre le chaperon. Quand il voyait son fils,
il se découvrait en disant: _C'est la croix que je salue, et non mon
fils, car, lui ayant donné la vie, il doit être au-dessous de moi._

[Illustration: FIG. 5.--Costume de cérémonie du doge de Venise,
d'après une estampe du recueil intitulé _Trionfi, faste e ceremonie
publiche della nobilissima citta di Venetia_ (1610).]


=76.=--Le nom de _lycée_, qui est aujourd'hui donné exclusivement aux
établissements d'instruction pour la jeunesse, servait à désigner,
chez les Grecs, les lieux où ils s'assemblaient pour les exercices du
corps. Dans la suite, ce mot devint le nom distinctif d'une secte ou
école philosophique. Le _Lycée_ en ce sens signifie l'école d'Aristote
(comme le _Portique_ signifie celle de Zénon), parce que l'endroit où
enseignait ce philosophe était voisin du temple d'Apollon Lycéen
(_Lukeios_, de _lukos_, loup, parce que ce dieu avait délivré une
contrée des loups qui l'infestaient). A la fin du siècle dernier, on
nomma _lycée_, par analogie, les lieux où se tenaient des assemblées
de gens de lettres, et notamment un établissement où se faisaient des
cours publics. Ce fut là que la Harpe professa les leçons de
littérature, qu'il publia d'ailleurs sous le nom de _Lycée_. Sous le
premier empire, les collèges royaux prirent ce nom, qu'ils perdirent à
la Restauration, pour le reprendre sous le second empire.


=77.=--On trouve dans les papiers du grand ministre Colbert le
relevé suivant, écrit de sa main, et suivi d'une note rappelant que ce
travail avait été présenté au roi, pour lui prouver que plus les États
ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les
événements de leur histoire offrent une marche régulière et paisible,
et plus leur règne a de durée.

EMPEREURS ROMAINS DEPUIS JULES CÉSAR JUSQU'A CONSTANTIN V (775)

    Morts naturellement                                             37
    Assassinés                                                      54
    Empoisonnés                                                      2
    Expulsés du trône                                                5
    Ayant abdiqué                                                    6
    Enterré vivant                                                   1
    Suicidés                                                         5
    Frappés de la foudre                                             2
    Noyés                                                            0
    Mort inconnue                                                    2
                                                                   ---
              Soit en huit siècles environ                         114

EMPEREURS D'OCCIDENT DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU'A FERDINAND III (1656)

    Morts naturellement                                             32
    Assassinés                                                       8
    Empoisonné                                                       1
    Expulsés                                                         5
    Ayant abdiqué                                                    1
    Enterrés vivants, suicidés, frappés de la foudre                 0
    Noyé                                                             1
    Mort inconnue                                                    0
                                                                   ---
              Soit en huit autres siècles                           48


=78.=--On a beaucoup discuté sur la question de savoir si la
ciguë qui, chez les Grecs, servait à faire mourir les condamnés, était
la plante à laquelle les botanistes modernes ont donné ou conservé ce
nom, et, en fin de compte, l'on ne s'est guère accordé, sinon pour
reconnaître que les détails donnés par Platon, dans son _Phédon_, sur
la mort de Socrate, ne s'accordent guère avec les violents effets que
produirait l'empoisonnement par notre ciguë; et l'on a cru pouvoir
conclure que l'espèce d'engourdissement, de refroidissement graduel
auquel succomba, sans douleur en quelque sorte, l'illustre philosophe,
se rapporterait beaucoup mieux à une absorption d'opium ou suc du
pavot, dont nous savons que les anciens connaissaient les effets, qui
sont simplement somnifères à faible dose, et deviennent mortels quand
il est pris en plus forte quantité.


=79.=--Tel fut toujours chez les Anglais, en fait de procédure
criminelle, le respect de la liberté morale des accusés, que,
lorsqu'une cause était soumise au jury, le président du tribunal,
après avoir appelé les jurés à prendre séance, invitait l'accusé à les
regarder attentivement, afin que, lors même qu'il ne les connaissait
pas, il pût récuser ceux dont la physionomie le choquait ou le
troublait.


=80.=--Les charges de judicature, avant la Révolution,
s'achetaient comme aujourd'hui une étude de notaire ou d'avoué. La
vente de ces emplois datait de Louis XII, qui, ayant besoin d'argent,
crut qu'il valait mieux vendre les places de juges que de mettre de
nouveaux impôts sur le peuple. Or, avant Louis XII, il était de
tradition que tous les magistrats, en montant pour la première fois
sur leur tribunal, jurassent qu'ils n'avaient point acheté leur
charge; et il y eut cela de singulier quand ces charges devinrent
vénales, que l'on conserva l'obligation de ce serment: de telle sorte
que tous les nouveaux magistrats inauguraient leur entrée en charge
par un parjure.

Sous Henri IV, Guillaume Saly, ayant acheté la charge de lieutenant
général de la connétablie, s'obstina à ne point jurer contre la
vérité, et surtout contre la notoriété publique. Le roi approuva sa
conduite et abolit cet usage, où le ridicule se mêlait à l'odieux du
mensonge.


=81.=--Par qui fut introduit et planté en France le premier
marronnier d'Inde?

--La réponse à cette question se trouve dans un opuscule anonyme
publié en 1688, sous le titre de _Connaissance et Culture parfaite des
tulipes, anémones, œillets, oreilles-d'ours_, et dédié au célèbre Le
Nôtre.

«Les anémones (_anemone coronaria_) nous sont venues de
Constantinople. M. Bachelier, grand curieux de fleurs, les en apporta,
il y a environ quarante ans (soit 1640). Il apporta de ce même voyage
le marron qui produisit, au pied de la tour du Temple le marronnier
d'Inde qui fut le père de tous ceux qui sont en France et dans les
États voisins. Nos illustres curieux visitaient assidûment le jardin
de M. Bachelier; ils furent émerveillés de voir la floraison des
anémones. Quelques anémones doubles qui se trouvèrent parmi les
simples furent cause que M. Bachelier voulut les augmenter pendant
huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres
curieux fut trop véhémente pour admettre un terme aussi long; et quand
l'argent ne peut rien, l'adresse se met du jeu.

«L'invention dont se servit un de nos curieux, conseiller au
parlement, est trop spirituelle pour être tue. Cette graine ressemble
extrêmement à de la bourre; elle en porte même le nom et, quand elle
est tout à fait mûre, elle s'attache facilement aux étoffes de laine.
Ce conseiller alla donc voir les fleurs de M. Bachelier, dont la
graine était tout à fait mûre. Il y alla en robe de drap de palais
(étoffe un peu poilue) et commanda à son laquais de la laisser
traîner. Quand ces messieurs furent arrivés vers les anémones
fleuries, on mit la conversation sur une plante qui attira loin de là
les yeux de M. Bachelier, et d'un tour de robe on effleura quelques
têtes d'anémones, qui laissèrent de leurs graines à l'étoffe. Le
laquais, qui avait été sermonné d'avance, reprit aussitôt la queue de
la robe, la graine se cacha dans les replis, et M. Bachelier ne se
douta de rien.

«Mais la multiplication de ses fleurs lui apprit plus tard qu'il avait
été victime d'un tour d'adresse.»


=82.=--Jadis l'inauguration du prince de Carnie et Carinthie se
faisait de façon assez singulière.

Un paysan, suivi d'une foule d'autres villageois, se plaçait sur un
tas de pierres dans une certaine vallée; il y avait à sa droite un
bœuf noir et maigre, à sa gauche une cavale noire et maigre aussi.

Le prince destiné à régner s'avançait, habillé en berger, et portant
une houlette.

«Quel est cet homme qui s'avance d'un air si fier? demandait le
paysan.

--C'est le prince qui doit nous gouverner.

--Aimera-t-il la justice et tâchera-t-il de faire le bonheur de
son peuple?

--Oui.

--Il semble qu'il veut me déplacer de dessus ce tas de pierres.
De quel droit?»

On parlementait, le paysan ne consentait à s'éloigner que lorsqu'on
lui avait offert soixante deniers, la cavale et les habits du prince,
avec une exemption de tout impôt.

Mais avant de s'éloigner il donnait un léger soufflet au prince, et
allait chercher dans son bonnet de l'eau, qu'il lui présentait à
boire.


=83.=--«J'ai fait la remarque curieuse, dit le docteur Demret
dans son livre _la Médecine des passions_, que le plus grand nombre de
célibataires dont j'ai constaté le suicide n'avaient avec eux aucun
animal qui ait pu les distraire ou les consoler. Dans les visites que
j'ai faites pendant vingt-trois ans aux indigents du XIIe
arrondissement, j'ai maintes fois remarqué que les plus malheureux
partageaient encore leur pain et leur foyer avec un chien, dont les
caresses affectueuses les payaient largement de retour. Il y a sept ou
huit ans, j'ai vu dans la rue Mouffetard un crapaud apprivoisé, qui ne
voulait pas quitter le grabat sur lequel gisait le corps d'un
malheureux vieillard, dont il était depuis longtemps l'unique
société.»

Du même auteur:

«De vieux officiers m'ont assuré que dans l'armée le cheval diminue et
même anéantit la peur qu'éprouveraient les hommes aux heures de
combat, à ce point que maints fantassins, reconnus pour de grands
poltrons dans leur régiment, sont devenus d'une bravoure à toute
épreuve en passant dans la cavalerie.»


=84.=--D'où vient l'expression: _être tiré à quatre épingles_,
très souvent employée?

--Il est évident que cette façon de parler vient de l'époque où
le vêtement féminin comportait généralement le port d'un fichu, ou
mouchoir dit de cou. Ce fichu, formé d'une pièce carrée repliée dans
le sens diagonal et devenant ainsi triangulaire, avait une de ses
pointes dans le dos, et les deux autres croisées sur la poitrine ou
vers la ceinture. Or, comme la bonne tenue de ce fichu exigeait qu'il
fût bien tendu sur le buste, cette tension était obtenue à l'aide de
_quatre épingles_ placées l'une à la pointe dans le milieu du dos,
deux autres pour l'assujettir sur chaque épaule, et la dernière pour
le tenir croisé sur la poitrine.


=85.=--Rien de plus fréquent que de retrouver les mots attribués
à tel ou tel personnage dans des documents souvent très antérieurs à
l'époque où vivaient ces personnages.

Exemple: voici ce qu'on lit dans un recueil daté de 1804,
_l'Improvisateur_ de Salentin, de l'Oise:

«Le médecin Bouvard (mort en 1787) était un des plus savants mais un
des plus brusques médecins de la Faculté. Un domestique de
l'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymond, vint un jour le
chercher pour son maître, pris d'une violente colique.

«--J'y vais,» dit Bouvard, qui n'y alla pas. Le valet de chambre
revint: «De grâce, Monsieur, ne vous faites pas attendre plus
longtemps: monseigneur souffre comme un damné.

«--Déjà!» dit Bouvard.

Or, en 1838, M. de Talleyrand-Périgord, le célèbre diplomate, étant au
lit de mort, reçut la visite du roi Louis-Philippe, qui s'informa de
son état:

«Oh! je souffre comme un damné!» lui répondit le malade.

Les gazetiers du temps prétendent que le roi dit alors en _aparté_,
mais assez haut cependant pour être entendu de son entourage: «Quoi!
déjà!»

Bien que le mot soit depuis resté attaché à l'histoire anecdotique de
M. de Talleyrand, faut-il réellement croire qu'il fut prononcé dans
les circonstances où on le place?

Assurément le royal visiteur était assez spirituel pour le trouver,
mais il est difficile de croire qu'il ait laissé échapper une pareille
réflexion en présence du moribond, auprès duquel il s'était rendu pour
lui donner un témoignage public de considération particulière.

Le mot de Bouvard, prononcé à propos de la simple colique d'une
Éminence d'ailleurs non présente, ne constituait qu'une innocente
boutade; mais dans la bouche du roi, en pareil moment, il eût pris un
tout autre caractère.

Qui sait, du reste, si, pour l'attribuer un demi-siècle plus tôt au
célèbre médecin, un nouvelliste ne l'avait pas lui-même emprunté à
quelque Mémoire du temps passé?


=86.=--L'idée première de la loterie vient des Génois. Il était
d'usage dans cette république de tirer au sort le nom des cinq
sénateurs qui devaient remplacer dans certaines places ceux qui
sortaient de charge. Le sénat étant composé de quatre-vingt-dix
membres, on mettait dans une urne autant de boules, dont cinq
portaient une marque. Ceux des concurrents qui tiraient ces cinq
boules étaient élus aux charges vacantes. Comme on connaissait les
quatre-vingt-dix sénateurs qui devaient tirer, des particuliers
pariaient souvent avant le tirage pour tels ou tels. Ces paris
devinrent bientôt un objet de spéculation. Le gouvernement les
défendit; mais, des banquiers s'étant présentés pour en faire des
opérations régulières, ils y furent autorisés. Leur loterie se tira
pour la première fois en 1620 et ne tarda pas à s'établir chez les
nations voisines. Le jeu de loto ne date chez nous que de 1776, époque
où fut définitivement constituée la loterie royale, qui ne fut abolie
définitivement qu'en 1836.


=87.=--Lorsque Napoléon, fils de Mme Lætitia Bonaparte, devenu
empereur, distribuait des couronnes à ses frères et aux maris de ses
sœurs, alors qu'il parlait en maître à l'Europe entière, sa mère ne
se laissa pas éblouir par tant de prospérité et de grandeur... Elle
avait été, dit un historien, forte dans l'adversité, qu'elle avait
largement connue; et, à la cour de son fils, elle garda toute
l'austère simplicité de sa vie. On lui reprochait même parfois une
excessive économie, au milieu des splendeurs du nouveau règne. «Qui
sait, disait-elle, si je ne serai pas obligée de donner du pain à tous
ces rois?»


=88.=--Un livre qui jouissait du plus grand crédit au seizième
siècle, la _Maison rustique_ de Liébaut, donnait très sérieusement
comme infaillibles les procédés que voici:

«Voulez-vous rendre votre champ fécond et lui faire produire beaucoup
de grain? Écrivez sur le soc de la charrue, quand vous labourez pour
la seconde fois, le mot _Raphaël_.

«Êtes-vous curieux de ne point vous enivrer tout en buvant beaucoup?
Au premier coup que vous avalerez, prononcez ce vers traduit
d'Homère:

    _Jupiter his altâ tonuit clementer ab Idâ._

«Vous plaît-il de connaître si, l'année prochaine, le blé sera cher ou
à bon marché, et dans quel mois de l'année arriveront ces variations?
Commencez par bien nettoyer l'âtre de votre cheminée, le premier jour
de janvier; allumez-y ensuite quelques charbons, puis, prenant au
hasard douze grains de blé, faites jeter dans le feu par une jeune
fille ou par un jeune garçon l'un de ces grains. S'il brûle sans
sauter, le prix des marchés ne variera point pendant tout le mois.
S'il saute un peu, le prix du blé baissera. S'il saute beaucoup,
réjouissez-vous, le blé sera au plus bas prix. Le premier de février,
vous ferez de même pour le second grain, le premier de mars pour le
troisième, et ainsi des douze...»

A la même époque, un célèbre médecin, Mizaud, dans un livre intitulé
_Secretorum agri Enchiridion, Hortorum cultura_, etc. (recueil des
secrets de culture), indique ainsi le moyen de détourner la grêle d'un
jardin... «Lorsque la nuée porte-grêle approche, dit-il, présentez-lui
un miroir. En se voyant si noire et si laide, elle reculera d'effroi;
ou, trompée par sa propre image, elle imaginera voir une autre nuée,
et se retirera, croyant la place prise.»

Sans vouloir dire trop de mal du bon vieux temps, l'enseignement
agricole semble avoir fait depuis quelques progrès appréciables.


=89.=--Chacun connaît dans l'histoire de la passion de
Jésus-Christ l'incident du soldat qui, entendant crier le divin
supplicié, lui présente au bout d'un roseau une éponge pleine de
vinaigre. En réalité, le liquide présenté ainsi n'était autre que de
l'eau vinaigrée, boisson ordinaire des troupes romaines.

Certains historiens veulent attribuer à l'usage de cette boisson un
rôle d'une importance majeure. Selon eux, elle avait pour effet de
préserver les soldats de toutes les influences morbides des divers
climats, et de les entretenir en vigueur et en bonne santé. Chaque
soldat recevait périodiquement une ration de vinaigre (_acetum_), dont
il se servait pendant plusieurs jours pour modifier légèrement l'eau
qu'il buvait. Quand cette distribution ne pouvait avoir lieu, les
maladies, l'affaiblissement, ne tardaient pas à se faire sentir. Aussi
les approvisionnements d'_acetum_ étaient-ils l'objet de la constante
préoccupation des chefs de corps, et l'on pourrait en somme
considérer le vinaigre comme une des causes premières des grands
succès obtenus par les armées romaines.


=90.=--Jean Bockelson, simple ouvrier tailleur de Leyde, vint à
Munster, alors que déjà la population était en rébellion contre
l'autorité épiscopale; il s'y donna comme prophète, prêcha les
doctrines les plus égalitaires, et ne tarda pas à être investi d'une
sorte de pouvoir suprême, qu'il exerça de la façon la plus tyrannique
pendant plusieurs mois. La ville, assiégée et réduite à la famine, dut
se rendre, après de nombreux et sanglants combats. Jean de Leyde, pris
vivant, fut amené devant le prince-évêque, qui lui reprocha ses
désordres et ses cruautés. «Si tu as éprouvé quelques dommages,
répliqua le ci-devant prophète, fais-moi mettre dans une cage, et
ordonne qu'on me promène dans les villes et villages, en exigeant
seulement un sou de ceux qui voudront me voir: tu amasseras
certainement beaucoup d'argent.»

[Illustration: FIG. 6.--Portrait de Jean Bocold ou Bockelson et
de sa femme, d'après une gravure d'un livre intitulé _les Délices de
Leyde_, publié au dix-septième siècle.]

L'évêque ordonna qu'on le fît mourir dans les plus affreux tourments;
il fut longuement tenaillé, et quand enfin il eut rendu le dernier
soupir, son corps fut placé dans une cage de fer suspendue au haut
d'une tour, où il resta jusqu'à ce que le temps l'eut réduit en
poussière.

On montra longtemps à Leyde, dans la maison qu'avait occupée le futur
roi de Munster, la table qui lui servait d'établi et son portrait avec
celui de sa femme, que nous reproduisons d'après une gravure d'un
livre intitulé _les Délices de Leyde_, publié au dix-septième siècle.


=91.=--_La France est assez riche pour payer sa gloire._ On cite
souvent ce mot, mais l'on ignore assez généralement quand il fut dit
ou plutôt écrit.

A la suite de la guerre du Maroc, en 1844, dans le traité de paix qui
survint, la France n'avait stipulé ni indemnité ni cession de
territoire, bien que la campagne eût coûté une vingtaine de millions.
Les journaux de l'opposition s'étant avisés de trouver le procédé un
peu naïf, le _Journal des Débats_, qui était l'organe des hommes alors
au pouvoir, riposta par ce mot, qui fut très remarqué et qui est
devenu en quelque sorte proverbial.


=92.=--En 1793, le bagne attira l'attention des
législateurs,--dit M. Alhoy dans son _Histoire des
bagnes_;--mais ce ne fut pas pour amender l'institution: il
s'agit seulement alors d'une grave question de coiffure.

Après avoir brisé l'antique couronne qui parait le front des rois, la
Révolution prit un dégoût subit pour le chapeau de feutre, qui, depuis
plusieurs siècles, couvrait la tête de toutes les classes de la
société.

Elle lui préféra et adopta la coiffure dite _phrygienne_, ou, pour
parler plus intelligiblement, le bonnet de laine en usage, de temps
immémorial, parmi les pêcheurs grecs: on appela bonnet de la nation le
bonnet rouge.

Mais, par une coïncidence singulière à laquelle on ne fit pas d'abord
attention, il se trouva que le bonnet de la nation n'était autre que
celui des galériens.

Un membre de la Convention, ayant remarqué le fait, monte à la tribune
et demande que le bonnet rouge disparaisse de la tête des condamnés.
(_Tonnerre d'applaudissements._) La motion est adoptée. En
conséquence, un commissaire, chargé de l'exécution du décret, se
présente au bagne et fait enlever tous les bonnets. La Convention
n'ayant pas pensé à régler le mode de coiffure que l'hôte du bagne
devait substituer à celui dont on le privait, non seulement à cause de
sa couleur, mais encore à cause de sa forme, il fut décidé, faute de
décision, que le forçat devait rester provisoirement sans coiffure.
Le provisoire ne dura pas longtemps. La nation ne persévéra pas dans
son goût pour le bonnet phrygien, peu à peu elle revint au feutre
héréditaire, et les forçats reprirent la coiffure distinctive, que la
loi leur rendit et qu'ils conservèrent jusqu'à la suppression des
bagnes.


=93.=--Sous le règne de l'empereur Théodose (394), le peuple de
Thessalonique avait, dans une sédition, tué le gouverneur et plusieurs
officiers impériaux. Dans une circonstance pareille, Théodose avait
pardonné aux habitants d'Antioche; cette fois, il s'abandonna à une
violente colère, et donna des ordres pour que tous les habitants de la
ville fussent passés au fil de l'épée. Ce massacre excita dans tout
l'empire un sentiment d'horreur. Théodose se présenta quelque temps
après aux portes de la cathédrale de Milan. Saint Ambroise lui
reprocha son crime; et, en présence de tout le peuple, lui interdit
l'entrée de l'église et l'approche de la sainte table. Théodose
accepta la pénitence publique que le saint évêque lui imposait au nom
du Dieu de l'humanité outragée: pendant huit mois il ne dépassa point
le parvis du temple. On sait que Théodose, né païen, avait embrassé le
christianisme (en 380) à la sollicitation de sa femme Flacille, que
l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes. Depuis ce moment,
Théodose se montra plein d'un zèle ardent pour l'affermissement et la
propagation de sa nouvelle croyance, rendant des édits pour la
reconnaissance des dogmes, pour la célébration des lois religieuses,
etc. «Théodose, dit un célèbre historien, doit être mis, malgré
quelques actes de barbarie pour ainsi dire inconscients, au nombre des
rois qui font honneur à l'humanité. S'il eut des passions violentes,
il les réprima par de violents efforts dans le sens d'amender ses
anciens instincts. La colère et la vengeance étaient ses premiers
mouvements, mais la réflexion le ramenait à la douceur. On connaît
cette loi au sujet de ceux qui attaquent la réputation du prince: «Si
quelqu'un, y est-il dit, s'échappe jusqu'à diffamer notre gouvernement
et notre conduite, nous ne voulons point qu'il soit sujet à la peine
ordinaire portée par les lois, ou que nos officiers lui fassent
souffrir aucun traitement rigoureux. Car si c'est par légèreté qu'il a
mal parlé de nous, il faut le dédaigner; si c'est par aveugle folie,
il est digne de compassion; et si c'est par malice, il faut lui
pardonner.» Théodose mourut en 395.


=94.=--A la fameuse bataille de Senef, livrée le 11 août 1674 par
Condé au prince d'Orange, aucune des deux armées ne remporta
réellement la victoire; car en se séparant, après un long jour de
combat, elles laissèrent l'une et l'autre sept à huit mille morts sur
le champ de bataille.

On ne chanta pas moins le _Te Deum_ des deux parts; mais, comme le
remarquent des Mémoires contemporains, «ni l'une ni l'autre armée n'en
avait trop sujet».

On peut rapprocher de ce fait certaine anecdote empruntée au Journal
du chansonnier Collé.

«Au temps de la guerre entre les Autrichiens et les Prussiens, il
était convenu que les armées impériales, quoique souvent battues, ne
perdaient jamais de bataille. Un jour, à la suite d'une action
générale, où les troupes de l'empereur Charles VI avaient été battues
à plate couture, un officier fut chargé d'aller apprendre ce désastre
au souverain.

«Quand cet officier fut arrivé sur les terres de l'Empire, le
gouverneur de la première place lui notifia que, quoiqu'il vînt
annoncer une défaite, il fallait qu'il allât et arrivât à Vienne en
criant dans tous les endroits où il passerait: «Victoire! victoire!»
et qu'il se fît accompagner de vingt ou trente courriers sonnant du
cor. Il se soumit à cet usage ridicule, et arriva effectivement à
Vienne, en criant: «Victoire!»

«Je fus, dit cet officier, conduit à l'empereur; je lui dis tout haut:
«Sacrée Majesté, victoire;» et à l'oreille de l'empereur: «Bataille
perdue, Sacrée Majesté!» L'empereur me fit tout de suite passer dans
son cabinet, et quand je lui eus fait le détail du malheur, à lui, il
me dit: «Et ma cavalerie?--Détruite, Sacrée Majesté.--Mon
infanterie?--Disparue, Sacrée Majesté.»

«Aussitôt l'empereur fit ouvrir les portes, et dit tout haut, en
présence de toute sa cour: «Qu'on fasse chanter le _Te Deum_.»

Peut-être, après tout, en est-il des prières publiques comme d'autres
formalités qui n'auraient que le sens qu'on veut bien leur prêter. A
preuve, l'historiette suivante empruntée aux Annales du parlement de
Chartres.

Vers 1550, un chanoine de Chartres s'avisa d'ordonner, par son
testament, que le jour de son enterrement, et chaque année à pareil
jour, la musique de la cathédrale chanterait un _Te Deum_ au lieu d'un
_De profundis_. L'évêque, jugeant cette disposition indécente,
s'opposa à l'exécution de la clause testamentaire. Les héritiers
voulurent y obéir et portèrent l'affaire devant le parlement. Leur
avocat fit un long commentaire sur le _Te Deum_ et s'efforça de
prouver que ce cantique convenait tout aussi bien pour la solennité du
deuil que pour celle de l'action de grâces. Il l'examina, verset par
verset, en théologien, en jurisconsulte, en philosophe et en poète. Le
parlement se rendit à ses arguments; et les héritiers furent autorisés
à faire chanter le _Te Deum_ contesté.


=95.=--_Nil novi._ Les _matinées_ dramatiques ne sont pas d'usage
aussi récent qu'on pourrait le croire. Une pièce de Térence eut un tel
succès que, pour satisfaire la curiosité publique,--dit un ancien
historien,--on dut la représenter une fois le matin et une autre
fois le soir: honneur que, selon le même auteur, on n'a peut-être
jamais fait à aucune pièce de théâtre.

Honneur très fréquent aujourd'hui, mais qui n'implique pas cependant
que les Térences soient en nombre chez nous.


=96.=--Le comédien Baron pensait avantageusement de sa profession
autant que de lui-même. «J'ai lu, disait-il, toutes les histoires
anciennes et modernes. J'y ai vu que la nature a prodigué d'excellents
hommes dans tous les genres. Elle semble n'avoir été avare que de
grands comédiens. Il n'y a jamais eu que Roscius et... moi.»


=97.=--La fondation de l'Académie française, dont, à bon droit,
l'on fait honneur au cardinal de Richelieu, et par conséquent au règne
de Louis XIII, avait eu un précédent très notable, qui tout aussi bien
aurait pu être le point de départ de cette institution, et qui a pu,
du moins, en donner l'idée.

Henri III, sans être savant,--comme son frère Charles
IX,--avait beaucoup de goût pour la poésie et pour l'éloquence.

«Ce prince, qui, dit un historien, avait les idées fines et délicates,
se mit à étudier sa langue et la langue latine, et tout ce que l'on
peut lui reprocher, c'est qu'il se livra à cette étude dans un temps
où il aurait dû s'occuper d'affaires beaucoup plus sérieuses,
c'est-à-dire des embarras que lui suscita l'ambition des Guises, à son
retour de Pologne. Ce qui donna lieu à Étienne Pasquier, bon Français
et fort attaché à son roi, de montrer son chagrin par une épigramme
latine qui peut se traduire à peu près ainsi:

«Alors que la France, livrée aux guerres civiles, est à moitié dans la
tombe, notre roi dans sa cour s'occupe de grammaire; déjà ce généreux
homme sait conjuguer _j'aime_; il apprend à décliner et décline en
effet: et celui qui porta deux couronnes devient seulement un
grammairien.»

C'était dans ce même temps que Henri III forma une assemblée de beaux
esprits qui se réunissaient au Louvre, sous sa présidence.

On leur donna dans le public le nom d'_académiciens_, et leur société
reçut le titre d'_académie_.

Un autre poète, Jean Passerat, qui, comme Pasquier, ne pensait pas que
le moment fût bien choisi pour un roi de s'adonner surtout à la
culture des lettres, écrivit une sorte de paraphrase du fameux: _Tu
regere imperio populos, Romane, memento_, de Virgile.

    Voici les arts qu'il te convient d'apprendre:
    C'est commander à toutes nations,
    Leur donner paix et les conditions;
    Te montrer doux, modérant ta puissance
    Envers celui qui rend obéissance;
    Combattre aussi l'orgueil des ennemis,
    Jusques à tant qu'abattu l'ayes soumis.

Ces vers furent regardés par les courtisans et par les membres de la
petite académie, plus sensibles à leurs intérêts qu'à ceux du roi et
de l'État, comme une critique indiscrète de la conduite du maître. Ils
cherchèrent donc à aigrir le roi contre l'auteur, qui bravement
formula sa justification en ces termes:

AU ROI HENRI III

    J'ai pris ces vers d'un grand poète,
    Et je n'en suis qu'un petit interprète.
    Par un esprit ce propos fut tenu
    Au sang d'Hector, dont vous êtes venu;
    Sans chercher donc la vertu endormie
    Aux vains discours de quelque _académie_,
    Lisez ces vers, et vous pourrez savoir
    Quels sont du roi la charge et le devoir.

Henri III, paraît-il, prit très bien la chose; et les réunions
publiques furent peu à peu négligées.


=98.=--La province d'Artois porta jadis le nom de _fief de
l'épervier_, parce que le présent d'hommage que les seigneurs de ce
pays devaient faire au roi de France consistait en un épervier (oiseau
de chasse).--La _mal coiffée_ était le nom que portait, que
d'ailleurs porte encore de nos jours une tour du château de Moulins
qui sert de prison à cette ville. Enfin le _mai des orfèvres_ de Paris
consistait en un tableau dont, par suite d'un vœu, la corporation des
orfèvres devait faire chaque année, le 1er jour de mai, offrande à la
Vierge Marie. Ces tableaux étaient ordinairement demandés aux artistes
les plus renommés. On peut citer notamment le mai des orfèvres de
1649, tableau d'Eustache Lesueur, qui représente saint Paul prêchant à
Éphèse et qui de l'église Notre-Dame a passé au musée du Louvre.


=99.=--On a très longuement discuté pour arriver à déterminer la
raison qui a fait choisir la violette comme symbole des opinions
napoléoniennes ou bonapartistes, et, croyons-nous, l'on ne s'est
arrêté à aucune opinion bien précise.

Or, dans le fait-divers suivant, publié le 25 mars 1815 par le _Nain
jaune_, feuille ouvertement napoléonienne, la vraie raison nous semble
bien nettement indiquée.

«Le général Marchand, se préparant, près de Grenoble, à barrer le
chemin à l'empereur, dit à ses canonniers: «A vos pièces, mes amis, et
chargez.--Général, lui répondirent-ils, nous n'avons pas de
munitions.--Que me dites-vous là?--Certainement, car pour
tirer sur le _père la Violette_, il ne faut charger qu'avec des
fleurs.»

«On sait, ajoute le rédacteur, que le nom de _la Violette_ est celui
que depuis longtemps les soldats fidèles donnent à l'empereur, _dont
ils attendaient le retour à l'époque du printemps_.»


=100.=--Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt de
façon si tragique (brûlé dans un drap imprégné d'eau-de-vie, où il
s'était enveloppé, comme remède fortifiant), était très versé dans la
pratique de la science hermétique et surtout dans les connaissances
des poisons. Il chargea, en 1384, le ménestrel Woudreton d'empoisonner
Charles VI, roi de France, le duc de Valois, son frère, et ses oncles
les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Voici les instructions
qu'il lui donna à cet égard:

«Il est une chose qui se appelle _arsenic sublimat_. Se un homme en
mangeoit aussi gros que un poiz, jamais ne vivroit. Tu en trouveras à
Pampelune, à Bordeaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu
passeras, à hotels des apothicaires. Prends de cela et fais en de la
poudre, et quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois,
des ducs de Berry, Bourgoigne ou Bourbon, tray-toi près de la cuisine,
du dressoir, de la bouteillerie ou de quelques autres lieux où tu
verras mieux ton point; et de cette poudre mets en es potages, viandes
ou vins, au cas que tu pourras faire à ta sureté: autrement ne le fais
point.» Woudreton fut pris, on trouva sur lui l'instruction écrite par
le roi de Navarre, il fut jugé et écartelé en place de Grève en 1381.
(Cité par M. J. Girardin, dans ses _Leçons de chimie élémentaire_.)


=101.=--«Chacun sait--dit le comte de Tressan, dans
l'avant-propos de ses extraits des _Romans de chevalerie_--que
Marseille fut fondée par une colonie phocéenne. Or, feu mon père,
homme très savant, a vérifié que les vignerons des environs de
Marseille chantent encore en travaillant quelques fragments des odes
de Pindare sur les vendanges. Il les reconnut après avoir mis par
écrit les mots de tout ce qu'il entendit chanter à vingt vignerons
différents: aucun d'eux ne saisissait le sens de ce qu'il chantait; et
ces fragments, dont les mots corrompus ne pouvaient être reconnus
qu'avec peine, s'étaient cependant conservés depuis les temps
antiques, par une tradition orale, de génération en génération.»


=102.=--A quelle époque la fleur de lis apparaît-elle dans les
armes des rois de France, et quelle est, à ce qu'on croit, l'origine
de cet emblème?

--En réponse à cette question nous reproduisons le frontispice
d'un recueil de sceaux du moyen âge, publié en 1779, dont les diverses
figures sont accompagnées des notes suivantes:

La fig. 1 représente un soldat franc armé de son bouclier, fig. 2, sur
lequel sont figurés trois crapauds ou grenouilles, qu'on croit avoir
été les premières armoiries des Francs,--si tant est qu'ils
eussent des armoiries,--parce qu'ils habitaient les marais:
_Sicamber inter paludes_, dit Sidonius. Cependant du Tillet prétend
qu'avant Clovis c'étaient trois diadèmes ou couronnes de gueules sur
champ d'argent. D'autres prétendent que les Sicambres portaient pour
symbole une tête de bœuf. On croit que les Francs ont eu aussi pour
armes des abeilles; dans l'écusson, fig. 3, elles sont représentées à
l'ordinaire; une autre à part est reproduite d'après le tombeau de
Childéric.

[Illustration: FIG. 7.--Fac-similé du frontispice d'un recueil de
sceaux du moyen âge, publié par A. Boudet, en 1779.]

Ensuite vinrent les fleurs de lis sans nombre, fig. 4, qui ne furent
réduites à 3 que sous le règne de Charles VI, en 1384. Parmi toutes
les opinions qui ont été émises sur l'origine des fleurs de lis, la
plus probable semble être celle qui se rapporte à l'_angon_, ou dard
de médiocre longueur ayant un fer à deux pointes recourbées. Les rois
le portaient, et il leur servait de sceptre. Cet angon a la plus
grande ressemblance avec la fleur de lis, et il n'est point
extraordinaire qu'ils aient adopté pour emblème la figure de cette
arme, qui leur était spéciale.

On lit dans les _Grandes Chroniques de France_ que, la fleur de lis
ayant trois feuilles, la feuille du milieu signifie la foi chrétienne,
les deux autres le clergé et la chevalerie, qui doivent être toujours
prêts à défendre la foi chrétienne.


=103.=--Nous avons dans la langue française--dit
Voltaire--un certain nombre de mots composés dont le simple
n'existe plus ou qui, dérivé des langues antérieures, n'a jamais passé
dans la nôtre.

Ce sont comme des enfants qui ont perdu leurs pères. Nous avons les
composés _architecte_, _architrave_, _soubassement_, et nous n'avons
ni _tecte_, ni _trave_, ni _bassement_. Nous disons _ineffable_,
_intrépide_, _inépuisable_, et nous ne disons pas _effable_,
_trépide_, _épuisable_; nous avons _impotent_, et non _potent_. Il y a
des _impudents_, des _insolents_, et point de _pudents_ ni de
_solents_. Nous avons des _nonchalants_ (paresseux), et n'avons point
d'autres _chalands_ que ceux qui achètent.


=104.=--Le savant italien connu sous le nom de Pogge trouva,
pendant la durée du concile de Constance (1404-1418), dans différentes
villes de la Suisse, plusieurs manuscrits d'auteurs latins, entre
autres les _Institutions_ de Quintilien, rhéteur romain, qui vivait au
premier siècle de notre ère. Ce ne fut pas au fond du monastère de
Saint-Gall, comme l'affirment diverses biographies, mais dans la
boutique d'un charcutier, que Pogge découvrit le manuscrit de
Quintilien. Colomès, érudit français du dix-septième siècle,
l'affirme, sur la foi des savants les plus autorisés.

Le même Colomès raconte également que les Lettres du célèbre
chancelier de l'Hospital (1504-1573) furent retrouvées dans les
magasins d'un passementier.

Ce fragment d'une lettre de Gillot, un des auteurs de la _Satire
Ménippée_, au savant Scaliger (9 janvier 1602), avait déjà parlé de
cette précieuse découverte:

«Le public ne se ressentira point de la perte des sermons ou epistres
de feu M. le chancelier de l'Hospital, que son frère a recouvrés
miraculeusement chez un passementier, escrits de la main du défunt,
qui servoient à ce passementier à envelopper les passements qu'il
vendoit.»


=105.=--L'orme, dit M. Meray, dans son très curieux livre _la Vie
au temps des cours d'amour_, jouait un grand rôle dans la vie publique
de nos aïeux, planté qu'il était d'ordinaire devant la porte du
château ou de l'église. L'orme était l'arbre favori; son branchage
évasé et sa feuille solide, qui ne tombe qu'aux gelées de novembre,
formaient une voûte ombreuse, sous laquelle nos pères aimaient à
s'assembler. Sous l'orme du château, le seigneur ou son sénéchal, son
prévôt ou son bailli, rendaient la justice en temps d'été, tenaient
_les plaids sous l'ormel_. Symbole du droit de juridiction féodale,
l'arbre traditionnel passait à l'héritier mâle. Sous l'orme de
l'église se faisaient les discussions d'intérêt communal, les
publications de mariage et les avertissements du prône. Là encore le
moine de passage aimait à sermonner les fidèles, à leur montrer les
reliques, à leur débiter pour quelques _mailles_ (petite pièce de
monnaie) les bienheureuses indulgences romaines.

Quand l'orme du manoir seigneurial appartenait à un châtelain
tyrannique, c'était, malgré le voisinage du saint lieu, sous celui de
la paroisse qu'on devisait et dansait à la tombée du jour...

Ainsi s'explique pourquoi l'ormel, ormeau ou orme revient si souvent
dans nos anciens dictons, et pourquoi les divertissements étaient
groupés sous l'ormel. Les rendez-vous de plaisir et d'affaires, les
conciliabules d'amoureux, les prônes et les plaids qui se tenaient
sous le feuillage de cet arbre nous donnent la clef du vieux proverbe:
_Attendez-moi sous l'orme._ Quand les dames de la langue d'oc, alliées
aux princes de la langue d'oïl, transportèrent du midi au nord de la
France la poétique juridiction des cours d'amour, ce dut être sous
l'orme que s'en firent les premiers essais.


=106.=--Origine du terme: _lit de justice_.--«Dans
l'ancienne monarchie, les assemblées de la nation avaient lieu en
pleine campagne, et le roi y siégeait sur un trône d'or; mais quand le
parlement tint ses séances dans l'intérieur du palais, on substitua à
ce trône un siège couvert d'un dais avec un dossier pendant et cinq
coussins, l'un servant de siège, deux de dossiers, et les deux autres
d'appuis pour les bras. Un siège ainsi fait ressemblant à un lit
beaucoup plus qu'à un trône, on l'appela: «lit de justice». (_Variétés
historiques_ de M. Ch. Rozan.)


=107.=--Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin fils de Louis
XIV, était connu pour l'absolue sincérité de son langage. Un jour le
roi lui dit qu'il venait d'abandonner à la justice un assassin auquel
il avait fait grâce après son premier crime, et qui depuis avait tué
vingt personnes. «Pardon, Sire, repartit Montausier, il n'en a tué
qu'une: c'est Votre Majesté qui a tué les vingt autres.»


=108.=--Les amis de Fontenelle l'ont quelquefois accusé d'être
égoïste et de n'aimer pas à obliger: ce reproche venait de ce qu'il
obligeait avec une telle modestie et une telle délicatesse qu'on ne
s'apercevait pas de son obligeance. Une personne lui parlait certain
jour d'une affaire importante, pour laquelle elle avait réclamé ses
bons offices:

«Je vous demande pardon, lui dit Fontenelle, de l'avoir mis en oubli.

--Vous ne l'avez point du tout oubliée, lui dit l'obligé; grâce à
vous, mon affaire a réussi au gré de mes désirs, et je viens vous en
remercier.

--Eh bien! lui répliqua tout naïvement Fontenelle, je n'avais pas
oublié de vous obliger, mais j'avais oublié que je l'eusse fait.»


=109.=--La franc-maçonnerie, dont les constitutions sont
aujourd'hui de notoriété générale, crut longtemps elle-même qu'il
importait à sa force d'entourer d'un profond mystère ses dogmes et ses
rites. Aussi grand émoi au sein de cette association lorsque, vers
1750, un petit livre parut à Paris qui, sous ce titre, _le Secret des
francs-maçons révélé_, ne laissait rien ignorer au public des choses
que les associés avaient jusqu'alors cachées avec tant de soin.

La publication de cet écrit répandit l'alarme dans toutes les loges.
Le Grand Orient de France, dont un prince du sang était grand maître,
s'assembla en toute hâte pour délibérer à ce sujet. On délibéra
solennellement, et l'on trouva que le moyen de parer le coup terrible
porté à l'institution était de semer rapidement dans le public une
vingtaine de petits ouvrages portant un titre analogue, ayant à peu
près la même étendue et imprimés dans le même format, mais différant
tous les uns des autres, quant aux assertions du texte, pour faire
disparaître la vérité, en la noyant dans un océan de fictions et de
mensonges. Cette pressante besogne fut répartie entre les frères
lettrés que l'on jugea les plus capables de la bien faire. On composa,
on imprima, on publia tous ces livrets en quelques jours. La chose
réussit à souhait. Le véritable catéchisme des francs-maçons se perdit
dans la multitude des faux, qui se contredisaient tous à qui mieux
mieux, et il ne fut plus possible de le reconnaître.


=110.=--Une particularité de l'horloge de Bâle, lisons-nous dans
la _Géographie artistique_ de M. Ménard, c'est qu'elle était toujours
en avance d'une heure. Une tradition chère aux Bâlois veut qu'une
attaque dirigée contre la ville ait échoué parce qu'une partie des
assiégeants, s'étant fiés à l'heure indiquée par l'horloge de la
ville, furent repoussés, faute d'avoir agi de concert avec le reste de
l'armée. C'est pour rappeler cet événement que l'horloge de Bâle
avançait d'une heure; les autorités, pour rétablir la vérité,
résolurent de retarder l'horloge d'une demi-minute tous les jours;
mais la population s'en aperçut et manifesta son mécontentement d'une
manière si énergique que les magistrats durent céder. Il a fallu
l'esprit positif de notre siècle pour que l'horloge de Bâle fût réglée
d'après le soleil.


=111.=--Dulaure, dans l'article qu'il consacre au collège de
Navarre, fondé par Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, dit que ce
collège a trente pensions de boursiers dont le roi de France est le
premier titulaire. Or il était de tradition dans ce collège que le
revenu de la bourse du roi fût affecté à l'achat des verges
nécessaires pour maintenir la discipline parmi les écoliers.

On peut inférer de cette assertion le rôle important que les verges
jouaient alors dans l'enseignement.


=112.=--La période dite des _vacances_, dont profitent beaucoup
de grandes personnes en même temps que les écoliers, a son origine
dans une antique tradition agricole.

Chez les Grecs, chez les Romains et même chez les Gaulois, depuis que
les vignes y ont été connues, le temps des vendanges a été celui des
fêtes, des joyeux repas, des chansons. La récolte des blés était
abandonnée aux seuls laboureurs; mais les propriétaires prenaient
eux-mêmes le soin de celle des vins; de là est venu que les vacances
des tribunaux, cours de justice et collèges ont été placées en
automne, au lieu de l'être, comme cela semblerait plus normal, à
l'époque des plus grandes chaleurs, qui est celle où le repos
s'expliquerait le mieux.


=113.=--Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d'une
résidence hors de Paris, donna la préférence à Versailles, situé au
milieu d'une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si
pittoresque? Ce fut, affirme-t-on, parce que de Saint-Germain on
découvrait le clocher de Saint-Denis, où se trouvent les sépultures
des rois de France. «Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima
mieux le point sans horizon que celui d'où l'on apercevait le clocher
fatal.»


=114.=--Jadis, à Venise, l'on jouissait d'une liberté en quelque
sorte absolue; la seule et majeure condition pour n'être nullement
inquiété consistait à ne parler ni en bien ni en mal du gouvernement,
car à le louer on risquait presque autant qu'à le dénigrer. Un
sculpteur génois s'entretenait un jour avec deux Français qui
critiquaient ouvertement les actes du sénat et des conseils. Le
Génois, autant par crainte que par conviction, défendit autant que
possible les Vénitiens.

Le lendemain il reçut l'ordre de se présenter devant le conseil. Il
arriva tout tremblant. On lui demanda s'il reconnaîtrait les deux
personnes avec lesquelles il a eu une conversation sur le gouvernement
de la république. A cette question sa peur redouble. Il répond qu'il
croit n'avoir rien dit qui ne fût en tous points l'apologie des
gouvernants.

On lui ordonne de passer dans une chambre voisine, où il voit deux
Français pendus morts au plancher. Il croit sa dernière heure venue.
Enfin on le ramène devant les conseillers, et celui qui le présidait
lui dit: «Une autre fois, gardez le silence: notre république n'a pas
besoin d'un apologiste comme vous.»


=115.=--L'empereur Adrien disait que, pour maintenir le peuple
romain dans la soumission, il fallait qu'il ne manquât jamais de pain
ni de spectacles. Rien, ajoutait-il, n'est plus aimable que ce
peuple, pourvu qu'il soit nourri et amusé.

Le _panem et circenses_ des Romains est resté fameux; mais on a
remarqué que le Parisien enchérissait sur cette situation. Dans le
temps où l'on mourait littéralement de faim à Paris, en l'an III et
l'an IV de la première république (1795 et 1796), le public affluait à
tous les spectacles, ce qui donna lieu à ce quatrain:

    Il ne fallait au fier Romain
    Que des spectacles et du pain;
    Mais au Français, plus que Romain,
    Le spectacle suffit sans pain.


=116.=--Un journaliste, parlant d'une secte politique qui tend à
se diviser en militants et en expectants, dit qu'il lui semble voir là
le _voile de Pythagore_. Tous les lecteurs n'ont pas dû saisir
l'allusion.

«Le lieu où Pythagore professait sa doctrine, dit un historien de la
philosophie, était partagé en deux espaces par un voile qui dérobait
la présence du maître à son auditoire. Ceux qui restaient en deçà du
voile l'entendaient seulement, les autres le voyaient et
l'entendaient. Sa philosophie était énigmatique et symbolique pour les
uns, claire, expresse et dépouillée d'énigmes et d'obscurité pour les
autres. On passait de l'étude des mathématiques à celle de la nature,
et de l'étude de la nature à celle de la théologie, qui ne se
professait que dans l'intérieur de l'école et au delà du voile. Il y
eut quelques femmes à qui ce sanctuaire fut ouvert.»

On a regardé, avec raison, les pythagoriciens comme une espèce de
moines païens, d'une observance très austère; les _novices_ étaient
ceux qui n'avaient pas encore franchi le voile, et les _profès_ ceux
qui étaient admis au delà du voile.


=117.=--Il est de tradition de prêter aux Normands l'esprit
processif et l'instinct finassier. D'où plusieurs proverbes usuels:
_Répondre en Normand_, pour ne dire ni oui ni non. _C'est un fin
Normand_, homme dont il faut se défier. _Un Normand a son dit et son
dédit_; etc.

Boileau dans son _Lutrin_ dit de la Chicane que:

    Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans
    Accourir à grands flots ses fidèles Normands.

En quoi il me semble faire confusion ou plutôt assimilation entre les
originaires de deux provinces qui ont donné lieu à cette célèbre
locution proverbiale comparative: «Un Manceau vaut un Normand et
demi.»

Or, il se peut, en effet, que les naturels du Maine enchérissent sur
les enfants de la Normandie comme enclins à la procédure et comme
doués d'un esprit plus retors; mais dans ce cas le proverbe s'était
établi sur un fait absolument indépendant des différences de caractère
local. _Normand_ et _manceau_ (ou mieux _mansais_) étaient les noms de
deux espèces de monnaies frappées par les évêques ou seigneurs du
Maine et de Normandie. Et comme la monnaie du Mans était de moitié
plus forte que la normande, le proverbe en résulta, dont l'application
fut faite aux gens des deux pays.


=118.=--On disait jadis dans le Beauvaisis en façon de proverbe:

                  Enfant de Beauvais,
    Fais tes mouillettes avant de manger tes OEUVETS,

dont on expliquait ainsi l'origine. Deux frères de Beauvais mangeaient
des œufs à la coque. L'un des deux oublie de préparer son pain avant
de casser l'œuf. Il donne l'œuf à tenir à son frère, pendant qu'il
taillera ses mouillettes. Le frère, par gourmandise ou par
plaisanterie, avale le contenu de l'œuf. L'autre, furieux, lui plonge
son couteau dans le ventre et le tue.

De là le proverbe.


=119.=--L'estampe que nous reproduisons, d'après un original
datant du milieu du dix-septième siècle, a trait à la dépossession des
Espagnols des places qu'ils occupaient de longue date. On est en 1658,
Turenne va clore une de ses plus brillantes campagnes par la fameuse
bataille des Dunes, que doit suivre, après quelques mois d'habiles
manœuvres diplomatiques de Mazarin, la paix dite des Pyrénées, où se
traita le mariage du jeune Louis XIV avec l'infante d'Espagne. «Le
chapelet de l'Espagnol se défile,» dit une des inscriptions mises sur
cette estampe; et de l'autre côté l'on voit énumérées les villes qui
sont «réduites sous l'obéissance du roi»: Cassel, Saint-Guillaume,
Montmédy, Charleroi, Ypres, Saint-Ghislain, etc.


=120.=--La présence de la particule _de_ devant un nom de famille
est-elle une preuve formelle de noblesse?

Nous empruntons la réponse à cette intéressante question au _Traité de
la science des armoiries_ de W. Maigne, qui fait autorité en ces
matières.

[Illustration: FIG. 8.--Le chapelet de l'Espagnol, fac-similé
d'une estampe satirique du dix-septième siècle.]

Dès le onzième siècle, quand le régime féodal se trouva définitivement
constitué, il parut commode de désigner chaque seigneur par le nom de
sa terre, et on dit: _un tel, seigneur_ DE _tel ou tel bien_. Par
exemple _Dominus de Urgens_, le seigneur d'Urgens; _Aiglantina, domina
de Puliaco_, Aiglentine, dame de Pouillac. Un peu plus tard, on fit
ellipse du mot _dominus_ et l'on dit simplement _Ademarus de
Pictavia_, Aymar de Poitiers, _Jordanus de Insula_, Jourdain de
l'Isle, ou bien on le conserva, mais en le plaçant devant le nom
propre, ce qui produisit des formes semblables à celle-ci: _Dominus
Wido de Fonventis_, le seigneur Gui de Fonvens, que l'on traduisit
ensuite par M. Gui de Fonvens.

La préposition latine _de_ ne servait donc primitivement qu'à exprimer
une idée de relation entre les mots qu'elle séparait, indiquant une
possession de terre, de château, de ville; et comme les terres
féodales avaient été d'abord exclusivement possédées par les familles
nobles, on en vint peu à peu à considérer le _de_ comme une marque de
noblesse de race, et c'est pour ce motif que, le 3 mars 1699, Louis
XIV en interdit l'usage aux nouveaux anoblis.

En somme, la particule _de_ n'est pas une preuve de noblesse, elle
fait simplement présumer la propriété; car, pendant les deux derniers
siècles, les bourgeois se disaient _sieurs_ de leurs prés ou de leurs
vignes, tout aussi bien que les gentilshommes de leurs terres
seigneuriales; témoin, comme dit Molière,

    ... un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
    Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
    Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux
    Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Dès le règne de Louis XIII, la particule _de_ était devenue une sorte
de qualification honorifique, que l'on attribuait à toutes les
personnes honnêtes, même à M. de Molière, à M. de Corneille, à M. de
Voiture, tandis que les Molé, les Pasquier, les Séguier, ne se
trouvaient pas moins bons gentilshommes ou anoblis, bien qu'elle ne
précédât pas leur nom. Les véritables gentilshommes, disait de la
Roque au dix-septième siècle, ne cherchent pas ces vains ornements,
souvent même ils s'en offensent. On cite par exemple Jacques Thézard,
seigneur des Essarts, baron de Tournebu, qui se tint autrefois fort
offensé qu'on eût ajouté la particule _de_ à l'ancien et illustre nom
dont il était le dernier des légitimes, et qu'on l'eût appelé Jacques
de Thézard.


=121.=--En mai 1710, le garde-chèvres d'un village situé près de
Nîmes s'avisa de conduire son troupeau, composé d'au moins deux cents
bêtes, dans toutes les vignes. Sous la dent meurtrière des chèvres, la
vendange se trouva faite quatre mois à l'avance et priva cette
année-là tout le pays de sa récolte en vin.

On saisit le pâtre, on lui demanda ce qui l'avait poussé à une telle
action. Il répondit qu'il n'avait agi que pour faire parler de lui
après sa mort.

Considéré comme fou, il fut envoyé aux Petites Maisons, où il mourut
sans qu'on ait conservé son nom.

Cet autre Érostrate n'avait donc pas atteint son but.


=122.=--L'étymologie de notre mot _ardoise_ a donné lieu à
maintes suppositions plus ou moins heureuses. Plusieurs lexicographes
s'accordent à le faire venir de deux mots celtiques: _ard_, pierre, et
_oes_, qui couvre. Mais Ducange, dans son célèbre glossaire, dit:
ARDESCAM _vocamus ab_ ARDENDO _quod e tectis ad solis radios veluti
flamma jaculatur._ (Nous appelons cette pierre ardoise, ou qui est
ardente, parce que, frappée des rayons du soleil, elle semble jeter
des flammes.)


=123.=--Chacun sait à quelles boissons plus ou moins corrosives
et antihygiéniques on donne aujourd'hui le nom d'_apéritifs_.
L'ancienne médecine avait des apéritifs d'un tout autre genre. Le
citron, la rave et certains fruits étaient réputés apéritifs. Cette
singulière dénomination appliquée à des aliments qui étaient censés
_ouvrir_ l'appétit (du latin _aperire_) donna lieu à une plaisanterie
de Rabelais que Beroalde de Verville raconte dans son _Moyen de
parvenir_: «Le cardinal du Bellay était malade d'une humeur
hypocondriaque. Plusieurs grands médecins, ayant conféré à ce sujet,
déclarèrent qu'il fallait faire prendre à Monseigneur une décoction
_apéritive_. Rabelais, qui, en sa qualité de médecin en titre du
cardinal, avait assisté à la conférence, laissa ces messieurs
caqueter, et fit en toute hâte mettre au milieu de la cour du château
un trépied sur un grand feu, et par-dessus un chaudron plein d'eau, où
il mit le plus de clefs qu'il put trouver, et remuait ces clefs de
toutes ses forces avec un bâton.

«Les docteurs étant descendus, voyant cet appareil, demandèrent à
Rabelais pourquoi il se donnait tant de mouvement:

«J'accomplis votre ordonnance, Messieurs, leur dit-il, d'autant plus
que rien n'est si apéritif (ouvrant) que les clefs; et si vous croyez
que cela ne suffise pas, j'enverrai querir à l'arsenal quelques pièces
de canon. Ce sera pour la dernière ouverture.»


=124.=--Napoléon racontait qu'à la suite d'une de ses grandes
affaires d'Italie, il traversa le champ de bataille, dont on n'avait
pu encore enlever les morts: «C'était par un beau clair de lune et
dans la solitude profonde de la nuit, disait l'empereur. Tout à coup
un chien, sortant de dessous les vêtements d'un cadavre, s'élança sur
nous et retourna presque aussitôt à son gîte, en poussant des cris
douloureux; il léchait tour à tour le visage de son maître et se
lançait de nouveau sur nous; c'était tout à la fois demander du
secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment,
continua l'empereur, soit le lieu, l'heure, le temps, l'acte en
lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien,
sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression
pareille. Je m'arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet
homme, me disais-je, a peut-être des amis; il en a peut-être dans le
camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné de tous, excepté de
son chien! Quelle leçon la nature nous donnait par l'intermédiaire
d'un animal?...» (_Mémorial de Sainte-Hélène._)


=125.=--Qui croirait qu'une invention aussi simple que celle des
étriers n'a pas été connue des Romains, et qu'ils ont monté six cents
ans à cheval sans imaginer cette facilité? Caïus Gracchus, qui
manifesta un génie amoureux du bien public, avait fait placer sur les
chemins des pierres de distance en distance, qui prêtaient aux
voyageurs un aide pour remonter à cheval. Personne ne soupçonnait
qu'on pût faire autrement. Un génie inventeur est donc rare, même dans
les petits objets; et nous devons garder nos hommages pour cette
faculté inventive, si extraordinaire parmi la foule d'hommes
imitateurs.

Le premier qui tailla une tête de bois, semblable peut-être par la
grossièreté à celle dont se servent les perruquiers, fit un coup de
génie plus étonnant peut-être que les chefs-d'œuvre de nos modernes
sculpteurs. Rien n'est si rare que l'invention véritable; et
l'invention seule constitue le génie.

Aucun historien n'a jamais dit le nom de celui qui inventa la roue. Il
fit une machine compliquée, qui nous paraît aujourd'hui très simple;
mais il fallait trouver l'axe. Toutes les machines dont nous nous
servons ne sont que des assemblages de roues...


=126.=--Notre mot _rien_ offre cela de particulier qu'il vient du
latin _res_, qui signifie _chose_ ou quelque chose. D'ailleurs, chez
les anciens auteurs français, _rien_ a le sens du latin _res_. Des
_riens_, qu'on faisait alors du genre féminin, signifient _des
choses_. Jean de Neuvy dit, par exemple:

    Sur _toutes riens_ gardez les points.


=127.=--Voici, selon les Mémoires de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres, l'origine de notre mot _rogue_.

L'usage de l'écarlate affecté aux plus éminents personnages, tant dans
la guerre que dans les lettres, le privilège de porter la couleur
rouge réservé aux chevaliers et aux docteurs, introduisit probablement
dans notre langue le mot _rouge_ pour hautain, arrogant. Dans un vieux
roman en vers on lit: «Les _plus rouges_ (pour les plus fiers) y sont
pris.» Brantôme s'est servi du mot _rouge_ dans le même sens en
parlant de l'affaire des Suisses à Novare contre M. de la Trémouille,
affaire, dit-il, dont ils revinrent si _rouges_ et insolents qu'ils
méprisaient toutes nations.

Par une légère transposition de la lettre _u_ après la lettre _g_, on
a dû faire de ce terme général _rouge_ le mot particulier et
caractéristique _rogue_, pour homme vain et arrogant.


=128.=--On a appelé _lipogrammes_ (de _leipô_, manquer, et
_gramma_, lettre) des morceaux de prose ou de vers dont telle lettre
de l'alphabet est absente. L'exemple de cette fantaisie aurait été
donné, volontairement ou sans qu'il y pensât, par Pindare, qui a fait
une ode sans S. Nestor de Laranda, qui vivait au temps de l'empereur
Sévère, fit une Iliade lipogrammatique, dont le premier chant était
sans A, le second sans B, le troisième sans C, etc. Les écrivains
latins du moyen âge ont plusieurs fois _lipogrammatisé_. En espagnol,
Lope de Vega a publié cinq nouvelles lipogrammatisées, l'une sans D,
l'autre sans E, etc. En italien, Gregorio Leti présenta à l'Académie
des humoristes un discours intitulé _D. R. bandita_, qui, par
conséquent, était sans R. En français, les exemples de compositions
analogues ne sont pas rares.

On peut citer des épîtres sans A, sans O, sans U, et une série de
vingt-quatre quatrains de chacun desquels une des lettres de
l'alphabet est absolument bannie.

Tant de gens en tout temps furent pris de la fantaisie de ne rien
faire en travaillant beaucoup!


=129.=--Si l'on vous faisait lire le vers suivant, qui,
paraît-il, a coûté de longues et rudes peines à son auteur,

    Qui flamboyant guidait Zéphyre sur les eaux,

et qu'on vous demandât ce que vous y trouvez de particulier ou de
remarquable, assurément vous seriez embarrassé pour répondre.

Or apprenez que le mérite de ce vers consiste en cela que l'auteur y a
renfermé toutes les lettres de l'alphabet français, moins le J et le
V, qui, à l'époque où ce tour de force fut accompli, étaient confondus
avec l'I et l'U, et moins aussi le K, qui généralement, en français,
ne figure que dans des mots de provenance étrangère.


=130.=--En Angleterre, jadis, pour inspirer à la nation le goût
de l'étude, on accordait la grâce de la vie au criminel qui savait
lire et écrire. «Aussi, dit Saint-Foix dans ses _Essais historiques_,
n'était-il pas rare d'entendre les mères dire à leurs enfants:
«Peut-être vous trouverez-vous un jour dans le cas d'être pendus (car
alors on pouvait l'être pour le moindre larcin); c'est pourquoi il est
bon que vous appreniez à lire et à écrire.»


=131.=--Favart raconte l'histoire d'un cul-de-jatte mendiant,
alors connu de tout Paris (1763).

Cet homme donnait de l'eau bénite le matin à Notre-Dame, ensuite il
parcourait la ville et les environs à l'aide de deux petits chevalets,
qu'il employait avec beaucoup de force et d'habileté. Le coquin avait
une face d'une largeur superbe, il était gros à proportion, et, à en
juger par son tronçon, il aurait eu près de six pieds s'il n'eût pas
été mutilé. A son embonpoint, sa rougeur, sa vigueur, on pouvait juger
qu'il était abondamment nourri. Rien ne lui manquait pour être heureux
que d'être honnête homme.

Un jour, sur la route de Saint-Denis, il demande l'aumône à une femme
qui passait. Elle lui jette une pièce de douze sous. Il la prie de la
lui ramasser, ce qu'il ne peut faire lui-même. Tandis que la brave
dame se baisse, il s'approche, lui décharge sur la tête un coup de
maillet, et, voyant qu'elle n'est pas morte, lui coupe le cou et la
vole.

Cette action est aperçue. On saisit l'assassin, on le mène en prison:
interrogé, il avoue que depuis vingt ans il fait ce métier et que ses
victimes sont nombreuses. Il plaisante d'ailleurs sur sa situation, et
dit qu'il ne peut jamais être rompu qu'à moitié, car il défie bien le
bourreau de lui casser les jambes.


=132.=--Un auteur du dix-septième siècle affirme que, chez nos
ancêtres, la moustache avait une grande influence sur la valeur
personnelle. «J'ai bonne opinion, dit-il, d'un gentilhomme curieux
d'avoir une belle moustache. Le temps qu'il passe à l'ajuster, à la
regarder, n'est point du temps perdu. Plus il en a soin, plus il
l'admire, plus son esprit doit s'être nourri et entretenu d'idées
mâles et courageuses.»

Il paraît, en effet, que l'amour et l'orgueil de la moustache était ce
qui mourait le dernier dans les braves de ce temps-là. Le _Mercure
français_ rapporte que, l'exécuteur coupant les cheveux de
Boutteville, condamné pour duel à la décapitation en 1627, Boutteville
porta la main à sa moustache, qui était belle et grande. Alors
l'évêque de Nantes, qui l'assistait à son dernier moment, lui dit:
«Mon fils, il ne faut plus penser aux vanités de ce monde. Allons,
laissez là votre moustache.»


=133.=--Nous nous écrions souvent: «A la bonne heure!» sans nous
douter, assurément, qu'en nous exprimant ainsi nous rappelons l'époque
où les anciens divisaient la journée en heures réputées bonnes ou
mauvaises. La croyance en l'influence fatidique des heures bonnes ou
mauvaises était telle que maintes gens n'osaient alors rien
entreprendre à moins d'être à une heure bonne. De là l'expression: _A
la bonne heure!_ équivalant à: «Voilà qui arrive à l'heure favorable.»


=134.=--Notre mot _régate_--qui, d'après son étymologie
latine et italienne, signifierait plaisir ou divertissement
royal--nous vient de Venise, où il servait à désigner des courses
de bateaux qui n'avaient lieu d'ordinaire qu'en l'honneur de quelque
prince ou seigneur étranger. «Lorsque la République, dit Saint-Didier
dans son _Histoire de Venise au dix-septième siècle_, veut offrir à
quelque hôte de marque un spectacle public, elle lui donne le
divertissement d'une _régate_, c'est-à-dire de courses de différentes
sortes de barques,--réjouissance que les Vénitiens aiment
par-dessus toutes, car l'exercice de voguer est tellement du génie de
ce peuple que tout le monde s'y étudie, et les jeunes nobles les
premiers.»


=135.=--Lorsque Pigalle eut achevé sa statue de Mercure, il
l'exposa dans son atelier à l'examen des amateurs. Un jour qu'un grand
nombre de personnes étaient venues pour la voir, un étranger, après
l'avoir considérée avec la plus grande attention: «Jamais,
s'écria-t-il, les antiques n'ont rien fait de plus beau.»

Pigalle, qui, sans se faire connaître, écoutait les jugements divers
portés sur son œuvre, s'approche de l'étranger et lui dit: «Avez-vous
bien, Monsieur, étudié les chefs-d'œuvre des anciens?

--Eh! Monsieur, lui réplique vivement l'étranger, avez-vous
vous-même bien étudié cette figure-là?»

L'artiste, ne trouvant rien à répondre, tourna les talons en souriant.
Et il avouait que rien ne lui avait jamais été plus agréable que cette
rebuffade.


=136.=--Bien des gens ont lu des romans ou vu représenter des
drames ayant pour héros Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille;
ils ont pu se demander quelle part doit être faite à l'histoire et à
la légende dans ce qu'on rapporte sur la vie de ce personnage.

Il est évident qu'on a beaucoup brodé sur la donnée première de cette
singulière existence, et qu'on a largement poétisé le caractère de ce
malheureux, expiant pendant une longue suite d'années une folle idée
de jeunesse, qui de nos jours sans doute paraîtrait innocente, mais
qui fut alors considérée comme essentiellement criminelle et traitée
en conséquence.

Sans fortune, sans état, sans ressources, le jeune Izard Danry (car
tel était son nom véritable, celui de Latude étant celui d'un seigneur
dont il se disait le fils) conçut l'étrange projet d'intéresser à son
sort Mme de Pompadour, en feignant d'avoir découvert le secret d'un
attentat qui devait être dirigé contre elle. Il enferma donc deux ou
trois petites fioles pleines d'une substance quelconque dans une boîte
de carton, qu'il acheva de remplir avec de la poudre d'alun et
d'amidon, mit comme adresse: _A Madame la marquise de Pompadour en
cour_, puis écrivit: _Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en
particulier_, et la boîte fut par lui confiée à la poste. Il écrivit
d'autre part à la marquise pour avoir une audience, où il devait lui
faire savoir que, se promenant aux Tuileries, il avait entendu deux
individus comploter l'envoi de cette espèce de machine infernale;
démarche qui allait forcément, pensait-il, lui valoir la
reconnaissance et, partant, la protection de la puissante dame.

Mais on remarqua, tout naturellement, que la suscription de la boîte
et celle de la lettre étaient de la même main. On chercha, on arrêta
l'auteur, dont la terrible police du temps fit un personnage
dangereux. Et pour lui commença cette longue captivité, que plusieurs
évasions divisent en périodes plus romanesques les unes que les
autres. Emprisonné la première fois en 1749, il ne fut définitivement
laissé libre qu'en 1784.

[Illustration: FIG. 9.--Fac-similé du couvercle de la boîte
envoyée par Latude à Mme de Pompadour, d'après l'original conservé
dans les archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal.]

Quoi qu'il en soit, un dossier très complet de l'arrestation et du
séjour de Danry-Latude à la Bastille subsiste encore aujourd'hui dans
le fonds des archives de la vieille prison d'État, conservées à la
Bibliothèque de l'Arsenal. On y trouve comme pièces particulièrement
intéressantes la fameuse boîte, portant encore ses diverses
suscriptions, le procès-verbal d'arrestation, les interrogatoires,
plusieurs lettres écrites par Latude de sa prison, dont une longue
tracée avec son sang sur un fragment de chemise, etc.

Nous donnons le fac-similé photographique du couvercle, où se voient,
outre la recommandation adressée à la destinataire, la signature de
Danry et celle du lieutenant de police Berryer, qui a reçu les
déclarations de l'inculpé.


=137.=--Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, au dix-septième
siècle,--qui, comme membre de l'Académie française, fut le
fondateur du prix de poésie décerné depuis par l'illustre
compagnie,--était doué d'un orgueil rare. Il lui arrivait,
dit-on, de traiter du haut de la chaire ses auditeurs de _canaille
chrétienne_, ce qui donna lieu à l'épitaphe suivante:

    Ci-gît, qui repose humblement,
    Ce dont tout le monde s'étonne,
    Dans un si petit monument,
    L'illustre Tonnerre en personne.
    On dit qu'entrant au paradis
    Il fut reçu vaille que vaille;
    Mais il en sortit par mépris,
    N'y trouvant que de la canaille.

C'est, d'ailleurs, en faisant allusion à l'épithète de canaille donnée
au peuple par l'évêque de Noyon que Mme de Sévigné, parlant du
cardinal le Camus, disait: «Je crois que ce prélat suivra en paradis
sa canaille chrétienne.»


=138.=--Autrefois les couteaux de table étaient généralement
pointus; ils furent, paraît-il, arrondis en vertu d'un édit.

«On rapporte, dit M. H. Havard dans son _Dictionnaire de
l'ameublement_, que le chancelier Séguier avait l'habitude de se curer
les dents avec son couteau; le cardinal de Richelieu, dînant un jour à
la même table que le chancelier, fut indigné de cette grossièreté; il
commanda à son maître d'hôtel de faire arrondir ses couteaux.
L'exemple du cardinal fut suivi; les grands seigneurs d'abord, puis
les bourgeois l'imitèrent, si bien qu'en 1669 un édit fut rendu qui
défendait à toutes personnes de posséder chez soi des couteaux
pointus.»


=139.=--Le philosophe Helvétius jouissait d'une immense fortune,
qui n'avait pas peu contribué à faire de lui l'homme à la mode, en lui
permettant d'avoir toujours maison et table ouvertes et d'être le plus
magnifique des amphitryons. Cette fortune disparut presque entière
dans les ruines de la Révolution, si bien que dans les dernières
années de sa vie la veuve d'Helvétius se trouvait réduite à la plus
modeste des situations. Elle vivait retirée dans une maisonnette, à
Auteuil, où Bonaparte fut curieux de la visiter. Comme il s'étonnait
de voir que ce changement de condition semblait n'avoir porté aucune
atteinte à sa gaieté naturelle: «Ah! dit-elle en se promenant avec lui
dans son jardin, c'est que vous ne savez pas combien il peut rester de
bonheur dans trois arpents de terre.»


=140.=--Nous avons cherché depuis quand le surnom de _calicot_
est donné aux employés des magasins de nouveautés. L'origine de cette
désignation, qui peut d'ailleurs sembler toute naturelle, puisqu'elle
est empruntée à l'un des principaux articles vendus par le personnel
de ces maisons, remonte à une sorte d'à-propos comique que Scribe et
Dupin firent représenter au théâtre des Variétés en juillet 1817, sous
le titre de _Combats des montagnes ou la Folie-Beaujon_, pour faire,
comme nous disons aujourd'hui, une réclame à un établissement de
divertissement public, que l'on venait de fonder sur l'emplacement de
la _Folie-Beaujon_.

Un personnage de la pièce était le jeune chef d'une grande maison de
nouveautés ayant pour enseigne le _mont Ida_. La fée de la
Folie-Beaujon, qui l'aperçoit, le prend pour un militaire.

«Vous vous trompez, lui dit-on, monsieur n'est pas militaire, _et ne
l'a jamais été_. C'est M. _Calicot_.

--C'est, réplique la Folie, que cette cravate noire, ces bottes,
et surtout ces moustaches... Pardon, Monsieur, je vous prenais pour un
brave.

--_Il n'y a pas de quoi_, Madame,» réplique Calicot; et il
chante:

    Oui, de tous ceux que je gouverne
    C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin
    Se croire dans une caserne
    En entrant dans mon magasin;
    Mais ces fiers enfants de Bellone,
    Dont les moustaches vous font peur,
    Ont un comptoir pour champ d'honneur,
    Et pour arme une demi-aune.»

Étant donné l'état des esprits à l'époque où cette pièce fut jouée, ce
couplet et les quelques répliques qui précèdent causèrent une profonde
émotion parmi les employés des magasins de nouveautés, qui, se
déclarant outrageusement atteints dans leur dignité civique, allèrent
en foule siffler la pièce, en menaçant le directeur, les auteurs et
les acteurs de leur faire un mauvais parti. Ces incidents ne firent
que rendre plus vif le succès de l'ouvrage, en excitant la curiosité
publique, bien que, dans un prologue, les auteurs eussent décliné
toute sorte d'intention blessante envers les honorables réclamants. Et
ce fut ainsi que le surnom de _calicot_ devint et resta populaire.


=141.=--On croit généralement que l'origine des monts-de-piété
remonte à la fin du moyen âge, et qu'ils ont pris naissance en Italie.
L'Église ayant condamné le prêt à intérêt, l'usure des Juifs et des
Lombards avait produit des maux immenses dans toute l'Europe. Un
religieux de l'ordre des frères mineurs, le P. Barnabé, de Terni,
prêchant à Pérouse, traça un tableau si attristant des misères et des
souffrances dont il avait été témoin, qu'émus de compassion, les plus
riches d'entre ses auditeurs se réunirent pour former un fonds commun
destiné à faire aux pauvres de la ville des prêts gratuits. La banque
de prêt qu'ils fondèrent ne dut exiger des emprunteurs que le
remboursement de ses frais de service. On imita cet exemple dans la
plupart des États d'Italie. L'ouverture du mont-de-piété de Paris ne
date que de 1778.

Ces établissements furent créés sous le nom de _monte di pietà_. Comme
c'était là une véritable œuvre de piété, les intentions du bon
religieux fondateur expliquent suffisamment _di pietà_, de piété.
Quant à _monte_, il faut savoir que ce mot se dit en italien pour
_amas_, _accumulation_, _masse_, aussi bien que pour _montagne_, et
que, par conséquent, il répond ici à l'idée de collecte, de
cotisation.

On a voulu aussi, dit M. Ch. Rozan, prendre _monte_ dans le sens
propre, en disant qu'il venait de ce que les dons et les aumônes
offerts par les fidèles étaient déposés dans les églises, lesquelles
étaient bâties pour la plupart sur des lieux élevés.


=142.=--Après la prise de Jérusalem par les premiers croisés,
ceux-ci s'occupèrent d'élire un roi. Godefroy de Bouillon réunit tous
les suffrages; mais il n'accepta que le titre modeste de baron du
Saint-Sépulcre, et refusa aussi toutes les marques de la royauté, ne
voulant pas porter une couronne d'or, disait-il, là où Jésus-Christ
avait porté une couronne d'épines. A la suite de la victoire remportée
à Ascalon par les croisés sur le soudan d'Égypte, Baudouin, prince
d'Édesse, et Bohémond, prince d'Antioche, vinrent à Jérusalem, où ils
travaillèrent avec Godefroy à jeter les bases d'un nouveau code pour
le nouveau royaume. C'est ce code, demeuré célèbre, qu'on a connu plus
tard sous le nom d'_Assises de Jérusalem_. Mais le règne de Godefroy
fut court: il mourut l'année suivante, au mois de juillet 1100,
laissant le trône déjà mal assuré à son frère Baudouin, prince
d'Édesse.


=143.=--Térentius Varron, qui mérita d'être appelé le plus docte
des Romains, a trouvé dans l'histoire, ou plutôt dans la légende, la
raison pour laquelle les femmes d'Athènes furent privées du droit de
vote, que, paraît-il, elles avaient lors de la fondation de cette cité
fameuse.

Cécrops, le fondateur de la ville, consulta l'oracle d'Apollon pour
savoir à quelle divinité elle serait consacrée et dont elle devrait
porter le nom.

L'oracle répondit que, puisque dans ses murs un olivier avait
subitement poussé, et que, non loin de là, une source avait jailli de
terre, on devait faire un choix entre Neptune et Minerve. L'assemblée
ayant été réunie, les hommes votèrent pour Neptune, les femmes pour
Minerve; et comme les femmes avaient obtenu une voix de plus, le nom
d'Athènes prévalut et fut donné à la ville. Mais Neptune irrité
souleva aussitôt les flots, qui non seulement envahirent la ville,
mais encore inondèrent tout le territoire. Par expiation, les femmes
furent punies d'une double peine: il leur fut dès lors interdit de
voter et de donner même leur nom à leurs nouveau-nés.


=144.=--Quelle est l'origine du nom de _sandwichs_ donné à des
tranches de pain entre lesquelles est entreposée une tranche de
jambon? Certaines gens croient qu'il y a là un souvenir de quelque
fait d'alimentation relatif aux îles de ce nom. Erreur. Notons d'abord
que ces îles furent nommées ainsi par le grand navigateur Cook, en
l'honneur du comte de Sandwich, ministre de la marine sous le règne de
George III.

Or ce ministre, quand il était retenu tardivement au parlement pour
en suivre les débats, avait coutume de manger gravement, à son banc
ministériel, quelques-unes des tartines réconfortantes qui, vu la
singularité du fait, ont reçu et gardé le nom de cet homme d'État.


=145.=--La coutume aujourd'hui à peu près générale de se serrer
la main, et qui semble résulter d'une impulsion toute naturelle, n'est
pas aussi ancienne qu'on pourrait le supposer.

Se donner la main était, au moyen âge, un mode de salut confraternel
exclusivement réservé aux membres de la chevalerie. C'était en même
temps la foi jurée entre chevaliers et comme une sorte de promesse de
mutuel soutien. Les chevaliers se touchaient aussi la main devant
l'autel, après avoir touché la poignée de leurs épées, et les combats
singuliers étaient très souvent précédés d'un serrement de main,
témoignage de la loyauté qui devait présider à la lutte.

Lorsqu'ils se rencontraient, les gens de toute autre condition se
saluaient en découvrant leur front; les chevaliers avaient seuls le
droit de se donner la main. Depuis, la poignée de main est devenue
banale, et le _shake-hand_, d'origine anglaise, en a rendu l'usage
général.


=146.=--Les Romains nommaient _lustre_ non seulement les
sacrifices d'expiation et les cérémonies de purification qui se
faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui
s'écoulait d'un de ces sacrifices à un autre, c'est-à-dire cinq
années. Tous les cinq ans, en effet, on procédait au recensement de la
population, qui avait pour but principal d'établir le _cens_ que
devait acquitter chaque citoyen. Cette opération achevée, on
prescrivait un jour où tous les citoyens devaient se présenter au
champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des
censeurs faisait des vœux pour le salut de la République, et, après
avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de
l'assemblée, il en faisait un sacrifice qu'on appelait _solitaurilia_
ou _suovetaurilia_, et qui purifiait le peuple. De là vient que chez
les Latins _lustrare_ signifie la même chose que _circumire_, aller
autour. On appela ce jour _lustrum_, du verbe latin _luere_, payer,
parce que c'était alors que les fermiers de l'État payaient aux
censeurs leurs redevances. Au cours des fêtes de ce jour, il était
fait de fréquentes aspersions d'eau dite _lustrale_, dans laquelle on
trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous
le mot _lustre_ n'est plus guère employé que comme figure poétique
pour dire un laps de cinq années. Boileau, voulant dire le chiffre de
son âge, dit qu'il a

    Onze lustres complets surchargés de deux ans,

c'est-à-dire 11 × 5 + 2 = 57 ans.


=147.=--On a généralement fait honneur à Galilée d'avoir reconnu
et publié en 1620 (dans son opuscule intitulé _Sidereus nuncius_) que
la voie lactée n'était autre chose qu'un amas d'étoiles: ce qu'il
avait découvert à l'aide de lunettes d'approche nouvellement
inventées. Mais en réalité ce fut l'ancien philosophe Démocrite qui
trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son
instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre _de l'Opinion des
philosophes_, que, selon Démocrite, «le cercle lacté est une lueur
causée par la condensation de la lumière d'une infinité de petites
étoiles très rapprochées les unes des autres». Bien que la vérité ait
été ainsi proclamée dans l'antiquité, deux mille ans ne s'écoulèrent
pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imaginées
pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire.


=148.=--A l'époque où Voltaire écrivit sa tragédie de _Mahomet_,
il était encore de coutume de dire _l'Alcoran_ en parlant du livre qui
contient la doctrine musulmane, bien que les lettrés n'ignorassent pas
que la syllabe _al_ n'est autre chose que l'article arabe, qui
correspond à notre article _le_, de sorte qu'en disant _l'Alcoran_ on
faisait précéder le mot _Coran_, qui signifie _lecture_, d'un double
article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement _le
Coran_, mais certains rigoristes, qui crieraient à l'illogisme si l'on
employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la
réduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage très
fréquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple _alambic_
(littéralement, vase dont les bords sont rapprochés), _alcôve_ (le
pavillon ou le cabinet), _alchimie_ (le suc), _algèbre_ (la réunion
des parties séparées), _alcali_ (la plante à soude), _alcool_ (le
collyre ou surmé, poudre très subtile dont se servent les femmes
arabes et à laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que,
en principe, comme dit un vieil auteur, «l'eau-de-vie vault aux yeux
qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes»), etc.
Pour être absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire _le
lambic_, _la côve_, _le cali_, _le cool_, etc. Mais l'usage a des
droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'être.


=149.=--Dans les dernières années du règne de Louis XV (1772)
parut un livre anonyme intitulé: _le Gazetier cuirassé des anecdotes
scandaleuses de la cour de France_, en tête duquel se trouvait le
frontispice dont nous donnons le fac-similé.

L'ouvrage avait pour épigraphe:

            Nous autres satiriques,
    Propres à relever les sottises du temps,
    Nous sommes un peu nés pour être mécontents.

Il portait pour indication de lieu, comme on dit en bibliographie:
_Imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la Liberté_, et
en regard du frontispice gravé se trouvait cette note explicative:

«Un homme, armé de toutes pièces et assis tranquillement sous la
protection de l'artillerie qui l'environne, dissipe la foudre et brise
les nuages qui sont sur sa tête à coups de canon. Une tête coiffée en
Méduse, un baril et une tête à perruque sont les emblèmes parlants des
trois puissances qui ont fait de belles choses en France. Les feuilles
qui voltigent à travers la foudre au-dessus de l'homme armé sont des
lettres de cachet, dont il est garanti par la seule fumée de son
artillerie: les mortiers auxquels il met le feu sont destinés à porter
la vérité sur tous les gens vicieux, qu'elle écrase pour en faire des
exemples.»

Bien que des révélations sur la cour de France à cette époque pussent,
sans mentir à la vérité, offrir un fort triste tableau, l'on put
reconnaître que l'auteur avait de parti pris imaginé tout un ensemble
d'assertions qui faisaient de son écrit, non pas l'impression de la
probité indignée, mais le plus infâme libelle. Cette publication
d'ailleurs fit grand bruit tant en France qu'à l'étranger, où il s'en
vendit de nombreux exemplaires.

Lord Chesterfield, l'un des hommes les plus spirituels et les plus
distingués de l'Angleterre, ayant fait annoncer qu'il récompenserait
convenablement la personne qui lui apprendrait le nom de l'auteur de
ce livre, eut bientôt la visite d'un Français nommé Thévenot de
Morande, qui avoua la paternité de cet ignoble pamphlet.

Ce Thévenot de Morande était le fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc en
Bourgogne. Tout jeune il avait quitté la maison paternelle pour aller
mener à Paris une vie dissolue. Sa famille, employant un moyen usuel
en ce temps-là, obtint une lettre de cachet pour le faire enfermer à
la Bastille. Il n'en sortit que pour se réfugier en Angleterre, où il
vécut de publications scandaleuses.

[Illustration: FIG. 10.--Fac-similé du frontispice du _Gazetier
cuirassé_, publié à Londres en 1772, par Thévenot de Morande.]

Lord Chesterfield, fidèle à la promesse qu'il avait faite
publiquement, remit à l'auteur du _Gazetier cuirassé_ cinquante
guinées (1,250 fr.). Et comme celui-ci s'étonnait de recevoir une
aussi grosse somme: «Remarquez bien, Monsieur, lui dit le gentilhomme
anglais, qu'en vous donnant cette somme je n'entends pas payer votre
ouvrage, mais vous aider à n'avoir plus besoin d'en composer de
semblables.» La générosité de lord Chesterfield n'atteignit pas son
but.

Rentré en France aux premiers jours de la Révolution, Thévenot de
Morande se trouva bientôt mêlé à toutes les plus basses et louches
intrigues; et, incarcéré en 1792, il fut une des victimes des
massacres de Septembre.


=150.=--La procession dite de la _Gargouille_ avait lieu
autrefois à Rouen le jour de l'Ascension. On y promenait l'image d'une
horrible bête, espèce de dragon monstrueux qui, disait-on, désolait
les environs de la ville au septième siècle, et fut tué par
l'archevêque de Rouen, saint Romain. En vertu de cet événement,
l'église cathédrale de Rouen conserva jusqu'au dix-huitième siècle le
privilège, qu'un roi lui avait accordé, de délivrer tous les ans un
criminel le jour de la procession commémorative. Comme, dans plusieurs
localités de France, il est question d'animaux terribles ainsi vaincus
par de pieux personnages, un historien remarque, avec beaucoup de
raison, qu'il faut probablement voir là le symbole de quelque fléau
dont le peuple attribua la cessation aux prières et aux vertus d'un
saint serviteur de Dieu.


=151.=--Un auteur, racontant comme quoi certain personnage, pour
avoir montré quelque indécision, a manqué la belle situation qu'il
aurait pu occuper: «C'est toujours, dit-il, l'histoire proverbiale de
Gobant, que se contaient nos aïeux et qui n'a rien perdu de son
à-propos.» Qu'est-ce que Gobant?

--L'empereur Charlemagne--dit une légende rapportée par
Jacquet de Vitry et traduite par M. Lecoy de la Marche--avait un
fils nommé Gobant. Un jour qu'il voulait éprouver l'obéissance de ses
enfants, il fit venir Gobant; et, comme il tenait à la main un
quartier de pomme, il lui dit devant tout le monde:

«Ouvre la bouche et reçois ce que je vais t'envoyer.» Mais le jeune
homme répondit qu'il ne supporterait jamais un tel affront, même pour
l'amour de son père.

Alors l'empereur fit appeler son fils Louis, qui, invité comme Gobant
à ouvrir la bouche, fit ce que son père désirait. Il reçut donc le
morceau de pomme, et son père ajouta: «Je t'investis par là du royaume
de France.»

Lothaire, le troisième fils, vint à son tour et fit comme le
précédent. «Par ce quartier de pomme, lui dit l'empereur, je
t'investis du duché de Lorraine.»

Ce que voyant, Gobant se repentit et offrit d'ouvrir la bouche à son
tour.

«Il est trop tard, répondit le père, tu n'auras ni pomme, ni terre.»

Et chacun se moqua de Gobant par cette phrase, qui devint et qui resta
proverbiale: _Trop tard a bâillé Gobant._


=152.=--Le numérotage des maisons de Paris est relativement
récent, car il ne date réellement, tel qu'il est aujourd'hui adopté,
que du premier empire. Avant la Révolution, dit M. Fred. Lock dans une
notice historique sur Paris, les propriétaires nobles s'étaient
constamment opposés à cette mesure, dont la nécessité était pourtant
reconnue depuis longtemps. En 1791 et 1792, les maisons furent
numérotées pour la première fois, mais on n'arriva pas de prime abord
au système le plus simple et le plus rationnel. La série des numéros,
au lieu de changer avec chaque rue, embrassait tout un district. En
1806 on recommença l'opération en suivant le système encore en usage.
Chaque rue a une série particulière de numéros, les pairs sont à
droite, les impairs à gauche, en partant du commencement de la rue.
Les rues, dans ce système, sont divisées en deux catégories: rues
perpendiculaires ou parallèles à la Seine. Dans les premières, la
série des numéros commence au point le plus rapproché du fleuve; dans
les secondes, elle en suit le cours. Autrefois, les numéros des rues
perpendiculaires étaient noirs, et ceux des rues parallèles étaient
rouges. Cette combinaison, assez utile pourtant, a été abandonnée
depuis longtemps déjà. Les numéros sont maintenant uniformément blancs
sur un fond bleu.


=153.=--«A la mort de Thibault le Grand, comte de Champagne, en
1152, l'aîné de ses fils, Henri, dit le Large, le Libéral, fut, comme
son père, protecteur du commerce, qui lui fournissait d'ailleurs son
principal revenu, et comme lui protecteur du clergé et des églises.
Mais, quoique Henri se crût assuré de l'amour et du dévouement de ses
sujets, une terrible conspiration se forma contre sa vie. Un jour, à
Provins, dans une sombre allée du palais des princes, une femme, Anne
Meusnier, entend à demi les paroles sinistres qu'échangent trois
gentilshommes attendant avec impatience le lever du prince pour le
frapper des poignards dont ils sont armés.

«Ils partent, mais Anne les appelle; et lorsque l'un d'eux s'est
approché à sa voix, elle s'élance sur lui armée d'un couteau et le
terrasse avant même qu'il ait pu se reconnaître; puis elle attaque les
deux autres, et, couverte de blessures, elle lutte sans relâche,
étonnée elle-même de son courage; enfin on l'entend, on accourt, les
assassins sont arrêtés, et l'héroïne sauvée.

«Le comte Henri, pour récompenser la belle action d'Anne Meusnier,
l'anoblit, elle et son mari Gérard de Langres, par lettres patentes de
1175, et les exempta, ainsi que leurs descendants, de toute taille,
subside, imposition, droit de guerre, chevauchée et autre servitude;
et enfin les gratifia du privilège de ne pouvoir être contraints de
plaider, quelque cause que ce fût, sinon devant la personne du
prince.» (BOURQUELOT, _Histoire de Provins_.)

Ce fut ce qu'on appela le _droit des Meuniers_.


=154.=--On a souvent cité comme idée première--idée
théorique, bien entendu--du _phonographe_ le chapitre du
_Pantagruel_ où Rabelais imagine de faire arriver les héros de son
roman satirique dans une région maritime où, précédemment, une grande
bataille navale a eu lieu par un jour de froid très rigoureux. Le
froid était si grand ce jour-là que le bruit des détonations d'armes à
feu et les cris des combattants s'étaient gelés en l'air. Le déjel
survenant au moment où Pantagruel passe par là avec ses compagnons,
tous les bruits de combat frappent leurs oreilles, sans qu'ils
puissent s'expliquer la cause de ce tumulte. Or, nous venons de
découvrir dans un recueil de _Pièces en prose_, publié en 1660 par le
célèbre libraire Ch. de Sercy, une sorte de récit intitulé _les
Nouvelles admirables_, qui n'est autre chose qu'une suite de nouvelles
superposées, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, et
parmi lesquelles celle-ci, qui, sous la forme de l'extravagante
impossibilité, nous semble prévoir plus exactement la future invention
qui est une des merveilles de notre siècle:

«Le capitaine Vostersloch est de retour de son voyage aux terres
australes. Il rapporte, entre autres choses, qu'ayant passé par un
détroit au-dessous de celui de Magellan et de Lemaire, il a pris terre
dans un pays où les hommes sont de couleur bleuâtre, les femmes de
vert de mer. Mais ce qui nous étonne davantage, c'est de voir que, au
défaut des arts libéraux et des sciences, qui nous donnent le moyen de
communiquer par écrit avec ceux qui sont absents, elle leur a fourni
de certaines éponges qui retiennent le son et la voix articulée comme
les nôtres font des liqueurs. De sorte que quand ils veulent demander
quelque chose ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à
quelqu'une de ces éponges, puis les envoient à leurs amis, qui, les
ayant reçues, en les pressant tout doucement, en font sortir les
paroles qui étaient dedans, et savent par cet admirable moyen tout ce
que leurs amis désirent; et quelquefois, pour se réjouir, ils envoient
querir dans l'île chromatique des concerts de musique, de voix et
d'instruments dans les plus fines de leurs éponges, qui leur rendent,
étant pressées, les accords les plus délicats en toute leur
perfection.»


=155.=--Le nom ironique de _Guerre du bonnet_ fut donné, sur la
fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, à une longue et ridicule
lutte entre les ducs et pairs et les parlements. Les ducs et pairs
voulaient que, lorsqu'ils siégeaient au parlement, le premier
président ôtât son bonnet pour leur demander leur avis, et en même
temps ils prétendaient, d'après une coutume tombée en désuétude, avoir
le droit d'opiner avant les présidents à mortier. Les deux partis
soutinrent leurs prétentions avec beaucoup de vivacité; le duc de
Saint-Simon se distingua surtout par son ardeur à soutenir les droits
de la pairie: il regardait les ducs et pairs sinon comme les héritiers
directs des conquérants francs, du moins comme les successeurs des
pairs de Charlemagne et de Hugues Capet. Le parlement résolut
d'opposer des armes de même nature, et un pamphlet, attribué au
président de Novion, alla scruter les origines de ces prétendues
maisons ducales: il indiquait que les Villeroi descendaient d'un
marchand de poissons, les la Rochefoucauld d'un boucher, et les
Saint-Simon d'un hobereau, le sire de Rouvrai, et non des comtes de
Vermandois. Ce pamphlet, où l'erreur se mêlait quelquefois à la
vérité, irrita les ducs à tel point qu'ils résolurent de se
transporter au palais et d'y imposer leurs prétentions, fût-ce même
parles armes. Le régent intervint et les empêcha d'accomplir leur
projet, en faisant droit à la requête des ducs par un arrêt du
conseil; mais le parlement, à son tour, se déchaîna avec tant de
fureur, que le régent revint sur sa décision, révoqua l'arrêt, et
renvoya la décision du procès à la majorité du roi.


=156.=--Par qui fut composé le _Miserere_, et par qui fut-il ravi
à Rome qui voulait le posséder seule?

--Allegri (Grégoire), né à Rome en 1580, était de la famille du
grand Corrège; il s'adonna avec ardeur aux études musicales et acquit,
jeune encore, un beau talent dans la composition. En 1629, sa
réputation le fit admettre comme chanteur et compositeur à la chapelle
pontificale. C'est là qu'il eut l'occasion d'écrire ce fameux
_Miserere_ qui se chante tous les ans au temps de la semaine sainte
dans la chapelle Sixtine. On sait que les papes étaient si grands
admirateurs de ce chant que, pour en conserver la propriété exclusive
et empêcher qu'il ne fût reproduit ailleurs que dans la capitale de
l'univers catholique, ils s'opposaient à ce qu'on livrât à la
publicité des copies de cette partition. Et Rome serait encore la
propriétaire privilégiée de ce chef-d'œuvre, si Mozart, encore
enfant, ne l'eût transcrit de mémoire, après l'avoir entendu deux
fois.

Depuis il a été imprimé souvent, notamment à Londres par Burney, par
Choron dans sa collection, et dans la _Musica sacra_ de Leipzig.
Allegri mourut en 1652.


=157.=--Le comte de Tessin, gouverneur du prince royal de Suède
sous le règne de Charles XI, sénateur, grand chancelier de la cour,
avait été pendant toute sa vie, qui fut longue, comblé de tant
d'honneurs qu'il semblait qu'il dût être au comble de la félicité.
Pourtant il ordonna qu'on mît sur son tombeau ces simples mots:
_Tandem felix_ (heureux enfin!), qui peuvent, en ce cas, passer pour
le plus éloquent commentaire donnant raison au fameux _vanitas
vanitatum_ de l'_Ecclésiaste_.


=158.=--Dans l'origine, la rue Vivienne s'appelait rue Vivien,
ainsi que le prouve une citation de l'histoire d'une maison, publiée
dans _la France littéraire_ par le savant M. Paulin Paris. Après des
considérations sur les conséquences de choix que fit Richelieu pour
l'emplacement de son palais, appelé depuis Palais-Royal, on trouve en
effet le passage suivant: «Tandis que Louis Barbier traitait de ce
précieux terrain avec le cardinal, d'autres entrepreneurs portaient
leur prévoyante sollicitude au delà des limites du nouveau palais, et,
traçant d'autres alignements parallèles, arrêtaient le plan de la rue
_Vivien_ au-dessus du troisième pavillon du Jardin-Cardinal. Le
président Tubeuf fut, sinon le premier, du moins l'un des premiers
habitants de cette rue Vivien.»--Mais le mot _rue_ est féminin,
et il paraît que l'oreille populaire souffre difficilement qu'un
mot masculin vienne après un mot féminin (preuve: l'expression de
toile cretonne mise pour toile creton, du nom du premier fabricant);
on a donné la terminaison _enne_ à Vivien, et nos édiles ont consacré
plus tard, et à leur insu, la dénomination fautive de rue
Vivienne.--Maintenant, quel est le personnage qui portait le nom
de _Vivien_? C'était le seigneur du fief appelé la Grange-Batelière,
fief dont les terres s'étendaient en grande partie entre nos
boulevards actuels et l'emplacement du Palais-Royal. En 1631, il céda
la plus grande étendue de ces terres à la ville, qui tendait plus que
jamais à s'agrandir. Il en retira, dit M. Édouard Fournier dans _Paris
démoli_, non seulement de fortes sommes, mais encore beaucoup
d'honneur, et une des rues que l'on bâtit depuis prit, en souvenir de
lui, le nom de rue Vivien.


=159.=--Les directeurs de théâtre, qui de nos jours recourent à
toutes sortes de moyens scéniques pour surexciter la curiosité, ou
plutôt la badauderie du public, même en faveur de pièces ayant une
valeur littéraire, peuvent arguer de précédents assez respectables.
Lorsque la tragédie d'_Andromède_, de P. Corneille, fut jouée en 1650,
le rôle du cheval Pégase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n'avait
jamais été vu en France. Ce cheval, bien dressé, jouait admirablement
son personnage et faisait en l'air tous les mouvements qu'il aurait
faits sur la terre. Un jeûne rigoureux auquel on le réduisait lui
donnait un grand appétit, et lorsqu'il paraissait sur la scène, dans
la coulisse on agitait un van plein d'avoine. L'animal, pressé par la
faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait parfaitement aux
indications de jeu qu'avait désirées le poète. On fit grand bruit de
cet artifice théâtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succès
de la pièce.


=160.=--Jacquemin, dans son _Histoire du costume_, explique ainsi
l'origine de notre mot _chrysocale_:

«Les empereurs romains d'Orient avaient sur leur manteau, depuis le
quatrième siècle, une pièce caractéristique, que l'on appelait le
_clavus_. Ce fut à l'origine une pièce quadrangulaire ou applique en
drap d'or, presque toujours brodée, reproduisant les traits d'un
personnage quelconque, l'image d'un damier, celle d'un oiseau, etc.
Sous la république romaine, le _clavus_ nous est représenté comme un
nœud de ruban pourpre, servant de marque distinctive à l'habit des
sénateurs et des chevaliers. Plus tard, ce nœud de ruban se
transforma en une bande de pourpre, large pour les sénateurs, étroite
pour les chevaliers. Plus tard encore, Octave modifia cet ornement,
qui fut en or. _Chrysoclabus_ désignait un vêtement enrichi d'un
_clavus_ d'or, mais d'un or peut-être douteux, si l'on s'en rapporte
au sens du mot français, son dérivatif, _chrysocale_.»


=161.=--Le manchon de fourrure qui, aujourd'hui, est
exclusivement à l'usage des dames, fut pendant longtemps porté par les
hommes. Les estampes de la fin du dix-septième et du commencement du
dix-huitième siècle font surabondamment foi de cette coutume. La
figure que nous reproduisons d'après le célèbre graveur Mariette, qui
la publia vers 1690, représente _Un homme de qualité en habit
d'hiver_, nanti d'un manchon de grande dimension suspendu à sa
ceinture. A cette époque, les officiers eux-mêmes, tant à pied qu'à
cheval, portaient le manchon.

Dès le seizième siècle les manchons étaient déjà connus pour les
dames. Ils étaient venus d'Italie, avec une quantité de modes et de
parures. Du temps de François Ier, on les nommait _contenances_;
ensuite on les appela des _bonnes grâces_, et enfin _manchons_, du mot
italien _mancia_; ce n'est que sous ce dernier nom que les hommes ont
commencé à en porter.

Il va de soi que l'usage du manchon étant admis et passé dans les
mœurs de la cour qui semblait immuable, la mode, qui vit surtout de
changements, ne réussissant pas à le détrôner, dut tout au moins,
comme on l'a vu de nos jours, le faire varier de volume; il y eut à un
certain moment une sorte de lutte entre les gros et les petits
manchons.

Les annales du parlement de Normandie nous ont même à ce propos
conservé le souvenir de certaine affaire assez étrange.

Un riche fourreur de Caen, trouvant que la mode des petits manchons
était préjudiciable à son commerce, imagina, pour la décrier, d'en
donner un au bourreau, avec un louis d'or, à condition qu'il s'en
parerait le jour d'une exécution.

[Illustration: FIG. 11.--Homme de qualité en habit d'hiver
(1691). (Fac-similé d'une gravure de Mariette.)]

Ayant eu, peu de temps après, un malfaiteur à rouer, le bourreau parut
sur l'échafaud avec son petit manchon. Les petits-maîtres ne l'eurent
pas plus tôt appris qu'ils quittèrent les petits manchons.

Le lieutenant criminel, qui avait aussi un petit manchon, qu'il n'eût
pas voulu perdre, fit venir le bourreau, qui avoua le fait du
fourreur. Le fourreur appelé prétendit qu'il était libre de donner ses
manchons à qui bon lui semblait. Le magistrat le fit conduire en
prison. Le marchand se pourvut contre l'auteur de sa détention devant
le parlement de Rouen, qui cita le lieutenant criminel à comparaître,
lui adressa une mercuriale très sévère et le condamna à une forte
indemnité envers le fourreur.

Mais les petits manchons ne restèrent pas moins déconsidérés pour
avoir été portés par le bourreau.


=162.=--Le bonbon vulgairement connu sous le nom de sucre
d'orge--ainsi nommé parce qu'autrefois on y introduisait, sans
raison plausible, une décoction d'orge--est un des aspects que
peut prendre le sirop de sucre quand il est soumis à des conditions de
cuisson particulières. Il se produit là un des phénomènes que la
chimie constate, mais dont elle ne peut rendre raison et qui sont
connus sous le nom de _dimorphisme_. Si l'on concentre du sirop
jusqu'à 37° et qu'on le maintienne dans une étuve chauffée à +30
pendant une quinzaine de jours après avoir tendu des fils au travers
du vase qui le contient, il se dépose sur ces fils des cristaux très
réguliers et volumineux, qui forment ce qu'on appelle du _sucre
candi_. Mais si, au lieu d'agir de la sorte, on cuit rapidement le
sirop jusqu'à ce qu'en en projetant un peu dans l'eau froide il se
prenne en une masse consistante qui n'adhère plus aux dents, et si
alors on coule la masse sur un marbre huilé, pour la rouler ensuite en
petits cylindres, quand elle est convenablement refroidie, on fait ce
qu'on appelle communément du sucre d'orge.


=163.=--Charles Ier ayant mis sur ses sujets plusieurs taxes très
lourdes, beaucoup de familles de distinction quittèrent l'Angleterre
pour se rendre en Amérique. Ces émigrations, qui devenaient de plus en
plus nombreuses, alarmèrent le gouvernement. Pour y remédier, le roi
fit, en 1637, un édit par lequel il était défendu aux capitaines de
navires en partance pour l'Amérique de recevoir à leurs bords aucun
passager qui ne serait pas muni d'une permission du bureau des
Colonies. Lors de la publication de cet édit, Cromwell, encore
inconnu, était à Plymouth avec un de ses cousins, où il venait de
s'embarquer sur un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Boston. Le
capitaine, craignant d'être puni, les obligea à redescendre à terre.
Ce fut ainsi, comme on l'a depuis remarqué, que se trouva retenu en
Angleterre, par la volonté royale, l'homme qui devait être si
terriblement funeste au roi. A la suite de cet incident, Cromwell,
cherchant un aliment à son activité, se déclara ouvertement
l'adversaire du desséchement des marais du pays de Frey, qu'avait
entrepris le comte de Bedford.

Bien que cette œuvre fût réellement utile, les habitants du pays y
étaient si violemment opposés qu'on dut nommer des commissaires royaux
pour prêter main-forte aux travailleurs. Cromwell, ayant pris parti
pour les opposants, fit éclater dans cette occasion, dit un historien,
tant de zèle et d'opiniâtreté de caractère, que l'on conçut de lui une
haute opinion. Aussi les hauts personnages qu'il attaquait lui
donnèrent-ils par dérision le surnom de _Lord des marais_, qui ne fut
pas son moindre titre à l'élection de Cambridge qui, par hasard et par
intrigue, le fit membre du Long Parlement. Son rôle historique était
commencé. Cromwell avait alors quarante-trois ans.


=164.=--Le nom de Platon, célèbre disciple de Socrate, et chef de
l'école dite académique, n'est qu'un sobriquet donné au philosophe
pendant sa jeunesse.

Descendant de Codrus par son père et de Solon par sa mère, il avait
reçu en naissant le nom de son aïeul paternel _Aristoclès_; mais
quand, selon l'usage, il se livra aux exercices physiques qui
faisaient obligatoirement partie de l'éducation des jeunes gens, son
maître de palestre lui donna le surnom de _Platon_, ou le large, à
cause de la largeur de ses épaules et de sa poitrine. Et ce surnom
devait devenir celui du plus éloquent des philosophes grecs.


=165.=--Voici comment un linguiste du siècle dernier explique
l'origine de notre mot _zizanie_: «Ce mot, venu du grec, signifie ce
que nous appelons en français _ivraie_. En réalité, ces deux termes
sont synonymes, quoiqu'ils ne puissent que très improprement être
employés l'un pour l'autre. L'_ivraie_ est le nom propre d'une sorte
de chiendent, qui d'ailleurs est ainsi nommé parce que le pain fait
avec la farine où ses graines sont mêlées avec celles du froment,
cause des vertiges et une espèce d'_ivresse_ à ceux qui le mangent.
_Zizanie_ est surtout employé au figuré pour désigner le trouble, la
division, l'effet moral du dissentiment. C'est un terme que les
prédicateurs et moralistes chrétiens ont tiré de l'Écriture, en lui
gardant sa forme ancienne: _Segregare triticum a zizania_ (séparer le
froment de la zizanie). Un méchant homme sème l'_ivraie_ dans le champ
de son voisin; un faux ami répand la _zizanie_ dans une famille. Il
faut arracher l'_ivraie_, il faut étouffer ou prévenir la _zizanie_.
L'_ivraie_ produit l'ivresse, la _zizanie_ la discorde.


=166.=--Pythagore disait à ses disciples: «Nourrissez-vous de la
feuille sainte; votre pensée s'élèvera, et votre âme se gardera pure
et placide.» Qu'est-ce que la feuille sainte?

--La _feuille sainte_ n'est autre que la mauve, qui chez nous ne
figure plus que chez l'herboriste, comme un principe émollient, mais
que les anciens tenaient en grande estime comme aliment végétal.
Pythagore en recommandait notamment l'usage à ses disciples, comme
nourriture propre à favoriser l'exercice de la pensée. Galien la
mettait au rang des aliments adoucissants, et les Romains, experts en
cuisine délicate, savaient en préparer d'excellents mets, admis sur
les tables les mieux servies. Horace dit que chez lui il se contente
de la simple olive, de la chicorée et de la mauve légère.

        _... Me pascunt olivæ,
    Me cichorea, levesque malvæ._

    (_Od._, I, XXXI.)

Martial, qui vivait d'ordinaire assez pauvrement, mais qui, lorsqu'il
dînait en ville, mangeait en parasite émérite, se mettait le lendemain
au régime de la mauve.

«Nous sommes aujourd'hui un peu surpris, dit Poiret, dans son
excellente _Histoire philosophique, littéraire et économique des
plantes d'Europe_, de cette prédilection des anciens pour une plante
que nous avons placée au rang le plus bas, même parmi les remèdes
domestiques, peut-être parce qu'elle a trop peu de valeur pour le
charlatan, auquel les drogues exotiques sont bien plus profitables. Il
est à croire, du reste, que, sa culture ayant été peu à peu négligée,
on a fini par ne plus connaître que la mauve sauvage, moins savoureuse
que lorsqu'elle recevait les soins du cultivateur. Peut-être serait-il
à désirer qu'elle fût rétablie dans son premier grade; elle doit être,
par l'abondance de son mucilage, bien plus nutritive que nos épinards
et que plusieurs autres plantes potagères. J'ajoute, pour en avoir
fait l'expérience, que, convenablement accommodée, elle est d'une
saveur très agréable. Très digestive, elle serait d'ailleurs d'un
excellent secours pour adoucir l'alimentation des personnes
sédentaires, qui n'ont que trop souvent lieu de subir les
inconvénients de ce genre de vie.»


=167.=--«Sous le ministère du chancelier de l'Hôpital, les petits
pâtés se criaient et se vendaient dans les rues de Paris; et il s'en
faisait une si grande consommation, que le très austère chancelier,
étant données les rigueurs et les tristesses du temps, les regarda
comme un luxe qu'il importait de réprimer. La vente des petits pâtés
ne fut pas défendue, mais une ordonnance royale défendit de les crier,
comme on avait fait jusqu'alors.» (_Mercure de France_, 1761.)


=168.=--Piis, auteur dramatique et chansonnier, né en 1755, a
fait un long poème sur l'_Harmonie imitative_, que personne ne lit
plus aujourd'hui, mais qui offre quelques passages vraiment curieux,
notamment en ce qui concerne le rôle spécial de chaque lettre de
l'alphabet:

Par exemple:

    Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile
    Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile;
    Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint,
    Et d'un _b_o_b_o, s'il _b_oude, on est sûr qu'il se plaint.
    Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée
    Parle _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée...

    Le C, rival de l'S avec une _c_édille,
    Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots fourmille.
    De tous les objets _c_reux il _c_ommen_c_e le nom:
    Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,
    Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière,
    Une _c_averne, enfin, le trouvent né_c_essaire.
    Partout en demi-_c_er_c_le il _c_ourt demi-_c_ourbé,
    Et le K dans l'oubli par son cho_c_ est tombé.

    _F_ille d'un son _f_atal qui sou_ff_le la menace,
    L'F en _f_ureur _f_rémit, _f_rappe, _f_roisse, _f_racasse;
    Elle exprime la _f_oudre et la _f_uite du vent.
    Le _f_er lui doit sa _f_orce; elle _f_ouille, elle _f_end,
    Elle en_f_ante le _f_eu, la _f_lamme, la _f_umée
    Et, _f_éconde en _f_rimas, au _f_roid elle est _f_ormée.
    D'une éto_ff_e qu'on _f_roisse elle _f_ournit l'e_ff_et,
    Et le _f_rémissement de la _f_ronde et du _f_ouet.

    L'R en _r_oulant app_r_oche et, tou_r_nant à souhait,
    Rep_r_oduit le b_r_uit sou_r_d du _r_apide _r_ouet;
    Elle _r_end, d'un seul t_r_ait, le cou_r_s d'une _r_iviè_r_e,
    La cou_r_se d'un to_rr_ent, le f_r_acas du tonne_rr_e...
    Le ba_r_bet i_rr_ité cont_r_e un pauv_r_e en déso_r_d_r_e
    L'avertit par un R avant que de le mo_r_d_r_e;
    L'R a cent fois _r_ongé, _r_ouillé, _r_ompu, _r_aclé,
    Et le b_r_uit du tambou_r_ pa_r_ elle est _r_appelé.

    Le T _t_ient au _t_oucher, _t_ape, _t_errasse et _t_ue.
    On le _t_rouve à la _t_ê_t_e, aux _t_alons, en s_t_a_t_ue,
    C'est lui qui fai_t_ au loin re_t_en_t_ir le _t_ocsin.
    Peu_t_-on le méconnaî_t_re au _t_ic _t_ac du moulin?
    De nos _t_oi_t_s par sa forme il dic_t_a la s_t_ruc_t_ure,
    Et, _t_iran_t_ _t_ous les _t_ons du sein de la na_t_ure,
    Exac_t_ement _t_aillé sur le _t_ype du _t_au,
    Le T dans _t_ous les _t_emps imi_t_a le mar_t_eau, etc.


=169.=--Boileau, dans sa satire sur un festin ridicule, parle de

        Certain hâbleur, à la gueule affamée,
    Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
    Et qui s'est dit profès dans l'_ordre des Coteaux_.

Or voici quelle serait l'origine de cet ordre des Coteaux.

Un jour que Saint-Évremond dînait chez M. de Lavardin, évêque du Mans,
cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du
comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. «Ces messieurs, dit le
prélat, outrent à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient
manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent
d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Vésines.
Ils ne sont pas moins difficiles pour le fruit; et pour le vin, ils
n'en sauraient boire que des trois coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et
d'Avenay.» M. de Saint-Évremond ne manqua de faire part à ses amis de
cette conversation; et ils répétèrent si souvent ce qu'il avait dit
des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela
les chevaliers de l'ordre des _Trois-Coteaux_.


=170.=--On a souvent dit des anciens serfs qu'ils étaient
_corvéables_ et _taillables_ à merci. La première des deux expressions
s'explique tout naturellement, puisqu'elle fait entendre que ces
malheureux étaient passibles de toutes les _corvées_; et toutefois
d'où vient lui-même le mot _corvée_? Selon les uns, il serait formé du
mot latin _corpus_ (corps) et d'un ancien mot celtique ou gaulois
_vie_, signifiant travail, soit _travail corporel_; d'autres le font
dériver du latin barbare _corvada_, formé à son tour de _curvatus_,
participe passé de _curvare_ (courber), parce que le corvéable
travaillait à la terre ayant le _corps courbé_.--Quant à
l'expression de _taillables_, elle dérive naturellement de _taille_,
qui était alors synonyme d'impôt ou contribution à payer; mais il est
bon de savoir que le mot primitif _taille_ avait été donné aux
contributions perçues, par suite du mode employé pour cette
perception. La _taille_ était ce petit morceau de bois fendu en deux
parties, qui est encore d'usage pour certaines fournitures ménagères,
notamment le pain et la viande, que certains clients ne payent pas à
chaque livraison, et dont on garde ainsi un compte en partie double,
c'est-à-dire en rapprochant les deux parties du morceau de bois au
moment de la livraison, pour faire sur les deux du même coup des
_tailles_ ou _coches_, qui représentent le poids ou le prix des
marchandises livrées. De même jadis les receveurs des impôts gardaient
par devers eux la souche ou talon; et le contribuable rapportait à
chaque payement l'autre partie, où s'inscrivaient par _coches_ ou
_tailles_ les sommes versées.


=171.=--On a beaucoup disserté sur le singulier penchant qu'ont
les pies et autres oiseaux de la famille des _Corvidés_ à s'emparer
des objets brillants, qu'ils portent dans des cachettes. Chacun peut
savoir qu'en mainte circonstance cet instinct a donné lieu à des
accusations de vol dirigées contre des personnes innocentes, et l'on
cite notamment la pauvre fille de Palaiseau qui, n'ayant pu se
justifier d'un vol commis en réalité par une pie, fut bel et bien
pendue en place de Grève, et fut reconnue innocente lorsque, quelque
temps après, les objets dont elle s'était, disait-on, emparée, furent
retrouvés dans la cachette de l'oiseau. Une cérémonie religieuse
expiatoire, dite _messe de la Pie_, eut lieu depuis, tous les ans, en
l'église Saint-Jean de la Grève. Les jeunes filles du voisinage
s'assemblaient le jour anniversaire de l'exécution, et, vêtues de
robes blanches, portant des branches de cyprès, chantaient un
_requiem_ à l'intention de la suppliciée.

En réalité, le prétendu instinct du vol attribué par l'homme à la pie
et à plusieurs oiseaux de la même famille n'est qu'une conséquence
d'un grand sentiment de prévoyance inné chez ces animaux.

Tous ces oiseaux ont pour habitude de cacher les restes de leur
nourriture, et de faire pour l'hiver des amas de provisions souvent
considérables en noix, amandes et autres fruits secs. Ajoutons que la
pie, en particulier, attirée par les objets brillants, s'efforce,
quand elle les trouve ou quand on les met à sa portée, de les
attaquer, de les briser. On la verra d'abord, emportant cet objet, se
retirer à l'écart et s'évertuer à l'entamer. Après avoir reconnu que
ses efforts sont infructueux, comme elle a coutume de cacher ou de
mettre en réserve tout ce dont elle ne peut tirer immédiatement parti,
elle emporte et va cacher l'objet saisi, en se disant sans doute
qu'elle en aura raison plus tard, ainsi que de ses autres provisions.
Il n'y a pas d'autre malice dans sa façon d'agir.


=172.=--A quelle époque remonte la première idée des armes se
chargeant par la culasse et du revolver?

--Dans un livre intitulé: _Pyrotechnie_, publié par Hanzelet,
Lorrain, en 1630, nous voyons que le chargement des armes à feu par la
culasse, que beaucoup de gens croient d'invention moderne, remonte à
des temps relativement reculés.

«Les arquebuses à croc, lisons-nous dans ce livre, se peuvent
accommoder de façon à être chargées par le derrière, comme le montre
la figure ci-contre (voy. la figure du haut). Il faut pour ce faire
que la culasse marquée A corresponde à l'endroit du canon, bien
joignant, et faire passer une clavette de fer en travers du canon et
de la culasse et faire la charge, comme on voit en B. C sera le canon;
la figure fait assez concevoir l'invention sans la décrire davantage.
C'est, ajoute le pyrotechnicien, une invention fort utile, d'autant
qu'il arrive quelquefois que l'on est serré en des lieux où l'on n'a
pas commodité de se tourner pour les recharger.»

Dans le même ouvrage, nous trouvons aussi le revolver actuel décrit et
figuré sous le nom d'_arquebuse pouvant tirer plusieurs coups sans
être retirée de la canonnière_ (meurtrière, ouverture par où passe le
canon de l'arme).

Dans la figure de cet engin, placée par l'auteur à côté de celle d'une
arbalète à boulets, nous voyons le canon de ladite arquebuse se
prolongeant à l'arrière par une tige de fer devant servir d'axe à la
pièce marquée A, qui est destinée à recevoir six charges, qui se
présenteront successivement, pour produire autant de coups de feu,
devant l'ouverture inférieure du canon. Le crochet adapté au canon
doit, quand la pièce tournante est en place, l'arrêter par les crans
qui sont pratiqués sur celle-ci. Cette disposition est absolument
celle du revolver actuel.

[Illustration: FIG. 12.--Première idée des armes à feu se
chargeant par la culasse et du revolver. (Fac-similé d'une figure
publiée en 1630.)]


=173.=--Quand Henri de la Tour-d'Auvergne, plus connu sous le nom
de vicomte de Turenne, abandonna la religion protestante qu'il
professait pour rentrer dans le giron de l'Église catholique, cette
conversion, étant donnée la qualité du converti, fit grand bruit dans
les deux partis religieux de l'époque. Du côté de la cour notamment,
les compliments furent nombreux; on applaudit beaucoup, surtout, ces
vers de l'abbé de Bourseis:

    Turenne, que l'Europe a vu comblé de gloire
    En cent combats divers, où régna sa valeur,
    Cède au trône romain l'honneur de la victoire,
    Et renonce aux autels que s'élève l'erreur.
    Il fit plus dans la paix qu'il ne fit dans la guerre;
    Et l'éclat de sa foi va s'épandre en tous lieux:
    En vainquant il soumet des provinces en terre,
    Mais en se laissant vaincre il conquête les cieux.

Mais, tandis que les catholiques se félicitaient de cette brillante
acquisition, les protestants déclamaient en prose et en vers contre le
nouveau converti. Ils ne manquèrent pas d'attribuer ce changement à
l'ambition du maréchal. Il parut en 1669 un factum intitulé: _les
Motifs de la conversion de Turenne_, où, en lui rendant justice sur
ses talents militaires, on l'accuse de n'avoir songé à sa prétendue
conversion que pour punir les protestants qui n'avaient pas favorisé
le projet formé par lui de fonder une république de protestants, dont
il aurait été le chef, et afin d'épouser Mme de Longueville, pour
devenir roi de Pologne.

Ces belles allégations sont suivies d'une pièce intitulée: _Prosa in
die conversionis sancti Turennii ad Vesperas et Laudes_ (prose pour
Vêpres et Laudes du jour de la conversion de saint Turenne), où se
trouvent répétées en latin de bréviaire les mêmes accusations.

    Quantum flebit calvinista
    Tantum ridet jansenista,
    Cum mutavit hypocrita...
    Non poterat sese regem
    Creare, nec etiam ducem,
    Aut calvinorum principem...
    Nec poterat a Polonis
    Regnum accipere donis,
    Nisi esset a Romanis, etc.

(Autant pleurera le calviniste, autant rira le janséniste quand
l'hypocrite fera sa conversion. Il ne pouvait se faire ni roi ni
prince des calvinistes. Il ne pouvait recevoir le royaume de Pologne,
si ce n'est des mains romaines, etc.)

Puis cette épigramme:

    Pourquoi s'étonner tant de ce qu'a fait Turenne,
    Qui vient de renier le Seigneur au saint lieu?
    Pour moi je ne vois rien ici qui me surprenne;
    Car tous les courtisans de leur roi font leur Dieu.

Et enfin, comme présage de mécompte pour le parti qu'avait embrassé le
grand capitaine, il est dit que dans son nom _Henri de la Tour_, avec
la seule adjonction d'une _s_, l'on peut trouver l'anagramme: _Oh! tu
le renieras!_

Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, que la conduite des
personnages haut placés a donné lieu à d'étranges appréciations.


=174.=--Quand le comte Almaviva, du _Barbier de Séville_, dit
qu'au palais l'on n'a que «vingt-quatre heures pour maudire ses
juges», il fait allusion à une ancienne tradition qui, sans doute,
était encore en vigueur à la fin du dix-huitième siècle, et en vertu
de laquelle tout plaideur qui avait perdu son procès pouvait dire
pendant _vingt-quatre heures_ tout le mal qu'il voulait des juges qui
le lui avaient fait perdre, sans qu'on fût en droit de le poursuivre
pour aucun des propos qu'il avait tenus.


=175.=--«Gratter du peigne à la porte», était autrefois une
expression usuelle. Pour la comprendre, il faut d'abord savoir qu'au
temps jadis, notamment au dix-septième siècle, il n'était pas reçu que
l'on _heurtât_ à la porte des personnages de marque. «C'est ne pas
savoir le monde que de heurter, dit un traité de politesse du temps;
il faut _gratter_.»

La Bruyère fait allusion à cet usage lorsqu'il dit d'un des importants
dont il trace le portrait: «Il arrive à grand bruit, il écarte le
monde, se fait faire place, il _gratte_, il heurte presque.»

On lit dans une comédie de Poisson:

    ... Apprenez donc, Monsieur de Pézenas,
    Qu'on gratte à cette porte et qu'on n'y heurte pas.

Mais, étant donnée cette coutume, qui après tout n'est pas plus
singulière que tant d'autres, pourquoi gratter _du peigne_?
Que vient faire là l'instrument de coiffure? Molière va nous
en donner la raison dans le remerciement au roi qu'il place en
tête de son _Impromptu de Versailles_, pièce qu'il écrivit pour
se justifier d'avoir daubé--d'ailleurs avec l'assentiment tacite du
souverain--sur les marquis prétentieux et ridicules. Vous savez,
dit-il à la Muse qui veut aller au roi,

    Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis;
      N'oubliez rien de l'air ni des habits:
    Arborez un chapeau chargé de trente plumes
        Sur une perruque de prix;
      Que le rabat soit des plus grands volumes,
        Et le pourpoint des plus petits...
          Avec vos brillantes hardes
            Et votre ajustement,
    Faites tout le trajet de la salle des gardes,
          Et, vous _peignant_ galamment,
    Portez de tous côtés vos regards brusquement,
        Et ceux que vous pouvez connaître,
          Ne manquez pas, d'un haut ton,
        De les saluer par leur nom,
        De quelque rang qu'ils puissent être.
        Cette familiarité
    Donne à quiconque en use un air de qualité.
          _Grattez du peigne_ à la porte
            De la chambre du roi...

Il allait de soi que le personnage venu en peignant galamment sa
fausse chevelure se servît pour gratter, puisque l'usage était de
gratter, du peigne qu'il tenait à la main, au lieu de gratter avec ses
ongles... Ainsi s'explique ce détail de la locution.


=176.=--Robert Bruce, roi d'Écosse, avait fait vœu d'accomplir
un pèlerinage en Terre sainte, mais la mort (1329) l'empêcha de faire
son pieux voyage.

Sentant sa fin approcher, le roi rassembla ses principaux seigneurs et
se fit promettre par Douglas qu'aussitôt après sa mort il lui
retirerait le cœur, le ferait embaumer et le mettrait dans une boîte
d'argent préparée à cet effet, puis irait le déposer au pied du
tombeau du Sauveur. Après sa mort, Douglas partit emportant le cœur
de son roi. Il ne put arriver jusqu'en Palestine, car, ayant débarqué
à Séville pour secourir Alphonse XI, roi de Castille, qui était en
guerre avec Osmin le Maure, roi de Grenade, il mourut tué par les
infidèles.

En mémoire de la sainte mission qu'avait reçue leur ancêtre, mais que
la mort ne lui avait pas permis d'accomplir, les Douglas mirent dans
leurs armoiries un cœur sanglant surmonté d'une couronne.


=177.=--Il existait autrefois dans nos parlements, et notamment
dans ceux de Paris et de Toulouse, une cérémonie appelée la _baillée
des roses_. Le droit de roses se rendait par les pairs en avril, mai
et juin, lorsqu'on appelait leurs rôles. Pour cela on choisissait un
jour où il y avait audience en la grand'chambre, et le pair qui la
présentait faisait joncher de roses, de fleurs et d'herbes
odoriférantes toutes les chambres du parlement. Avant l'audience, il
donnait un déjeuner splendide aux greffiers et huissiers de la cour;
il venait ensuite dans chaque chambre, pour offrir des bouquets et des
couronnes de roses à chacun des officiers du parlement. On lui donnait
alors audience, puis on disait la messe, où jouaient des hautbois,
qui s'étaient fait entendre déjà pendant le repas. Excepté les rois et
les reines, aucun de ceux qui avaient des pairies dans le ressort du
parlement n'étaient exempts de cette singulière redevance.

Les rois de Navarre s'y assujettirent, et le futur Henri IV, fils
d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, justifia un jour au
procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avaient jamais
manqué de remplir cette obligation.

L'hommage des roses occasionna, en 1545, une dispute de préséance
entre le duc de Montpensier et le duc de Nevers, qui fut terminée par
un arrêt du parlement ordonnant que le duc de Montpensier les
baillerait le premier, à cause de ses deux qualités de prince et de
pair.

Le parlement avait un faiseur de roses en titre, appelé le _Rosier de
la cour_; et les pairs achetaient de lui celles dont ils faisaient
leurs présents.

On offrait au parlement de Paris des couronnes de roses, et à celui de
Toulouse des boutons de roses et des chapeaux de roses.

On cite chez les rosiers des exemples d'extrême longévité. A
Hildesheim, ville de Prusse, par exemple, on en voit un dont les
branches, s'étendant sur les murs de la cathédrale, sortent d'un tronc
qui a trente centimètres de diamètre. On le croit âgé d'environ dix
siècles.


=178.=--Le vieil historien latin Varron dit que, lorsque Tarquin
faisait creuser les fondations d'une forteresse sur une des collines
de Rome qui s'était appelée jusqu'alors mont _Saturnien_ et mont
_Tarpéien_, on trouva, en remuant la terre, une tête d'homme toute
fraîche et sanglante. Frappé de ce prodige, le roi fit cesser les
travaux pour consulter les devins, qui dirent que la volonté des dieux
était sans doute que le lieu où l'on avait découvert cette tête
(_caput_) fût la _capitale_ d'un grand empire. Toujours est-il que le
nom de _mont Capitolin_ fut donné à la colline, et celui de _Capitole_
à l'édifice qui la couronnait et qui fut, en réalité, considéré depuis
comme étant le point central de l'État romain.


=179.=--Chacun sait que les actes des rois de France étaient
autrefois terminés par cette formule, qui caractérisait le pouvoir
absolu du souverain: _Car tel est notre plaisir._ «Qui croirait, dit
l'auteur anonyme d'un Mémoire sur les états généraux de 1789, que
cette formule, très humiliante pour un peuple fier, émane de ces
mots: _Tale nostrum placitum_, qui annonçaient jadis que l'assemblée
nationale qui se tenait chaque année au champ de Mars avait approuvé
telle ou telle loi, de sorte que ces mots: _Tel est notre plaisir_,
qui annonçaient la volonté absolue du roi, sont la corruption de mots
qui, en un autre idiome, étaient des témoignages de la puissance
législative populaire. La forme était la même, mais l'attribution
avait changé.


=180.=--Un violoniste prétend que ses confrères pèchent contre le
sens étymologique du mot en appelant _colophane_ la résine dont ils
enduisent les crins de leur archet; selon lui, il faudrait dire
_collaphone_, formé de deux mots grecs, _colla_ (colle, enduit) et
_phoné_ (voix, son), c'est-à-dire enduit qui sert à la reproduction du
son. On peut faire observer à cet helléniste un peu trop subtil qu'il
complique inutilement la question: car le mot qu'il croit composé
après coup nous est venu tout formé de l'antiquité, et l'on devrait
réellement dire _colophone_, car _colophonia_ était le nom grec de
ladite résine, qui s'appelait ainsi parce qu'on la tirait de
_Colophon_, ville d'Asie où on la préparait.


=181.=--Saint Médard, évêque de Noyon, était seigneur du bourg de
Salency, où il institua, dit-on, le couronnement annuel d'une rosière,
et où il était resté l'objet d'un culte tout particulier comme patron
du pays. Une année donc que les habitants de Salency avaient à se
plaindre d'une grande sécheresse, qui avait duré tout le mois de mai
et semblait devoir continuer pendant le mois de juin, comme la fête
du saint patron approchait, ils eurent l'idée de l'invoquer pour
obtenir par son intercession la pluie désirée. Et il arriva que la
pluie, qui commença à tomber le jour mis sous le vocable de saint
Médard, ne discontinua presque pas pendant les quarante jours qui
suivirent,--bien entendu, au grand déplaisir des rustiques, qui
n'avaient pas sollicité une telle abondance d'humidité. Quoi qu'il en
fût, de là vint le dire proverbial: «Quand il pleut le jour de saint
Médard, il pleut quarante jours plus tard.» Beaucoup de gens admettent
encore de nos jours cette influence du _saint de la pluie_ (comme ils
nomment l'ancien évêque de Noyon). On pourrait leur faire observer que
cet ancien adage, ainsi que plusieurs autres analogues, a dû forcément
perdre sa valeur depuis la réforme grégorienne du calendrier, qui, en
supprimant onze jours du temps courant, a complètement dérangé
l'ordre des échéances et détruit les coïncidences naturelles de
l'époque antérieure.


=182.=--Un manuscrit du treizième siècle, traduit par M. Lecoy de
la Marche, explique ainsi la raison pour laquelle Charles d'Anjou,
frère de saint Louis, voulut être roi de Sicile:

Raymond, comte de Provence, avait trois filles: l'aînée, mariée à
Charles, comte d'Anjou, frère du roi saint Louis, les deux autres à ce
dernier monarque et au roi d'Angleterre.

Or, un jour, les trois sœurs devant dîner ensemble, lorsque, suivant
l'usage, on fut pour se laver les mains, les deux plus jeunes s'y
rendirent de compagnie, mais n'appelèrent point avec elles leur aînée.
«Il ne sied point, se dirent-elles l'une à l'autre, qu'une simple
comtesse se lave avec des reines.»

Le propos lui ayant été rapporté, celle-ci en conçut un violent dépit.
Le soir, se trouvant seule avec son mari, elle se mit à pleurer. Il
lui demanda la cause de ce chagrin, elle lui raconta tout. Alors
Charles lui dit tendrement: «Ne te désole pas, ma douce amie, à partir
de ce soir je n'aurai pas un moment de repos que je n'aie fait de toi
une reine comme tes deux cadettes.» Et il en fit, en effet, une reine
de Sicile.


=183.=--La défense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des
plus beaux faits d'armes de nos guerres d'Afrique. Mais pourquoi un
breuvage composé de café, d'eau et de sucre est-il appelé un mazagran?

Cela tient à une circonstance de ce siège mémorable. Les cent
vingt-trois Français qui, sous le commandement du capitaine Lelièvre,
défendirent Mazagran contre douze mille Arabes, étaient abondamment
pourvus d'eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait
du fort; mais l'eau-de-vie vint à manquer, et nos braves prenaient du
café noir un peu sucré et fortement étendu d'eau. Or, une fois
délivrés, nos soldats aimaient à prendre le café «comme à Mazagran»,
et cette expression, bientôt réduite à «Mazagran» tout court, se
répandit parmi les militaires, et les civils l'adoptèrent.

Dans les cafés parisiens, on désigne surtout par le nom de mazagran le
café servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est versé
dans une tasse, qui serait trop petite pour qu'on y pût ajouter de
l'eau.


=184.=--A propos d'une échauffourée, où un certain nombre de
simples curieux ou badauds ont été bousculés, maltraités, et même
emprisonnés: «Vous croyez, dit un journaliste, que l'exemple de
ceux-là va profiter aux autres? Point du tout. Coûte que coûte, l'on
veut voir, et, sans avoir vu, l'on attrape des horions. Et, en fin de
compte, car c'est le plus clair de l'affaire,

    ... cela fait toujours passer une heure ou deux.»

Il y a là une allusion à la fameuse réplique du juge Dandin, des
_Plaideurs_.

    N'avez-vous jamais vu donner la question?

demande-t-il à la jeune fille qui va devenir sa bru.

    Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
    --Eh! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux!

se récrie la sensible Isabelle.

    --Bah! cela fait toujours passer une heure ou deux!

réplique le vieux magistrat.

Tout à fait charmant, tout à fait divertissant, en effet, le spectacle
que le beau-père veut bien offrir à la belle-fille.

Si l'on pouvait en douter, qu'on en juge par l'estampe que nous
reproduisons, d'après une sorte de manuel judiciaire publié en 1541.
Cet ouvrage, intitulé _Praxis criminalis_ (Traité de la justice
criminelle), est un exposé technique de toutes les procédures et
pratiques observées dans la répression des crimes. L'auteur, J.
Millæus, grand maître des eaux et forêts et questeur au tribunal de la
table de marbre, prend pour exemple une cause criminelle supposée ou
véritable, et, tout en donnant comme texte primitif le procès-verbal
exact de ce qui fut fait judiciairement depuis la première annonce du
crime jusqu'à l'heure du suprême châtiment des coupables, il
accompagne ce texte, relativement concis, d'un très ample et sans
doute très savant commentaire technique à l'usage des praticiens.

Sur ce thème, un artiste de grand talent, qui malheureusement n'est
pas nommé, composa douze ou quatorze tableaux d'assez grande
dimension, dont trois sont consacrés aux divers genres de questions.
D'abord la question à l'eau, dite _question française ordinaire_:
l'opération consiste à faire avaler de force un certain nombre de pots
d'eau au patient, dont le corps est tendu à l'aide de cordes. Entre
l'absorption de chaque pot, le juge instructeur pose de nouvelles
interrogations au malheureux, jusqu'au moment où le médecin assistant
le déclare hors d'état d'entendre et de répondre. Vient ensuite _la
question extraordinaire_ dite _aux brodequins_ (_tortura
cothurnorum_). Assis et lié sur un banc, le patient a les jambes
entourées de planchettes, le bourreau frappe dessus à grands coups de
maillet. Et ainsi à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le torturé ait
perdu connaissance.

[Illustration: FIG. 13.--La question toulousaine, fac-similé
d'une estampe du _Praxis Criminalis_ de J. Millæus, 1541.]

Enfin la question dite _toulousaine_, que reproduit notre gravure et
qui n'a pas besoin de commentaire. Si l'on était tenté de croire que
les terribles procédés judiciaires consignés dans ces images, datées
du milieu du seizième siècle, ne restèrent plus longtemps en usage, on
commettrait une grave erreur. La preuve nous en est fournie par
l'exemplaire même auquel la gravure est empruntée. Ce volume fait
partie d'une ancienne collection formée vers la fin du règne de Louis
XV, par un célèbre bibliophile, qui avait coutume de mettre des notes
manuscrites sur les feuillets de ses livres. Et voici comment il
s'exprime à propos de celui-ci: «Cette procédure criminelle n'est
bonne qu'à nous faire connaître comme elle s'observait du temps de
François Ier. Les formes ont _un peu changé_ depuis, mais au fond la
marche _est toujours la même_.»


=185.=--Le refrain d'une vieille chanson, très en vogue chez nos
pères, affirmait que, d'après Hippocrate, pour se tenir en bonne
santé,

      Il faut chaque mois
    S'enivrer au moins une fois.

(Les plaisants même, au lieu d'une fois, disaient _trente_.)

Le père de la médecine a-t-il réellement affirmé qu'un excès mensuel
de boisson pouvait être profitable à la santé? C'est ce que nous
n'avons pu vérifier; mais ce qu'il y a de certain, c'est que jadis ce
précepte était traditionnellement et très sérieusement admis, comme
celui qui conseillait les saignées périodiques et saisonnières,
lequel, par parenthèse, n'est tombé en désuétude complète qu'à une
époque assez rapprochée de nous.

Toujours est-il qu'Arnauld de Villeneuve, célèbre médecin et
alchimiste du treizième siècle, qui découvrit les trois acides
sulfurique, nitrique et muriatique, et à qui l'on attribue aussi les
premières pratiques régulières de distillation, examina très gravement
cette question et la discuta dans les termes suivants:

«Quelques-uns prétendent qu'il est salutaire de s'enivrer une ou deux
fois le mois avec du vin: soit parce qu'il en résulte un long et
profond sommeil, qui, en laissant reposer les fonctions animales,
fortifie les fonctions naturelles, soit parce que les sécrétions, les
sueurs qui sont abondantes, purgent le corps des humeurs superflues
qu'il contenait. Pour moi, je ne voudrais permettre cet excès qu'aux
personnes dont le régime est ordinairement mauvais, et, dans ce cas,
leur conseillerais-je encore de ne pas pousser l'ivresse trop loin, de
peur de nuire au cerveau, et d'affaiblir les fonctions animales plus
que le repos ne pourrait les fortifier. L'ivresse qu'on se procure
doit donc être légère, suffisante seulement pour provoquer le sommeil
et pour dissiper tout à fait les inquiétudes qu'on pourrait avoir sur
sa tempérance. La pousser plus loin serait manquer aux bonnes mœurs
et aller contre la nature.»

En somme donc, un des hommes dont les idées jouirent du plus grand
crédit pendant tout le moyen âge admettait l'ivresse au nombre des
mesures hygiéniques. Dieu sait l'écho que trouva son opinion!


=186.=--Origine du bonnet rouge qui, sous la Révolution, fut une
coiffure symbolique:

Avant 1789, plusieurs des officiers qui avaient fait la guerre
d'Amérique, en avaient rapporté l'habitude de cacheter leurs lettres
avec un sceau représentant le bonnet de la Liberté entouré des treize
étoiles des États-Unis. Le bonnet phrygien ne tarda à devenir à la
mode; on le mit partout, sur les gravures et les médailles, sur les
enseignes des boutiques. On en coiffait le buste de Voltaire, qu'on
faisait paraître sur le Théâtre-Français, quand on jouait _la Mort de
César_. Au club des Jacobins, le président, les secrétaires, les
orateurs, adoptèrent le bonnet rouge, et lorsque Dumouriez, avec
l'assentiment du roi, vint y prononcer quelques mots, le lendemain de
sa nomination au ministère des affaires étrangères, il ne crut pas
pouvoir se dispenser de prendre la coiffure officielle du lieu pour
monter à la tribune.


=187.=--On a beaucoup disserté sur l'origine du terme de
_chauvinisme_, devenu très usuel pour désigner une sorte de fanatisme
militaire. En réalité, on a retrouvé dans les annales des grandes
guerres de la République et de l'Empire certain brave nommé _Chauvin_
qui, s'étant trouvé à toutes les affaires les plus chaudes, les plus
périlleuses, en était sorti fort blessé, fort mutilé, en restant
aussi naïvement enthousiaste que le premier jour de son héroïque
profession. Mais le nom de Chauvin, et partant l'expression de
_chauvinisme_ ressortant du caractère de l'homme, n'est vraiment
devenu populaire qu'après la représentation d'une pièce intitulée _la
Cocarde tricolore_, espèce de revue militaire, que les frères Coignard
firent jouer en 1831, à propos de la conquête d'Alger. Un des héros de
cette pièce est le conscrit Chauvin, que les auteurs nommèrent
peut-être ainsi sans allusion aucune au Chauvin des grandes guerres,
fort peu connu d'ailleurs.

Ce _Chauvin_ est tout à fait le type aujourd'hui consacré du
_chauvinisme_, et c'est dans la même revue qu'on voit paraître--pour
la première fois, croyons-nous--le _Dumanet_ qui est resté aussi une
des personnifications du simple soldat, alliant la plus parfaite
candeur intellectuelle au sentiment le plus absolu de la discipline
et du devoir.

Notons qu'un des plus grands éléments de succès de cet à-propos
guerrier fut une certaine _Chanson du chameau_, que le conscrit
Chauvin chantait, ou plutôt _geignait_, en se frottant douloureusement
l'abdomen:

    J'ai mangé du chameau;
    J'ai l'ventr' comme un tonneau!
    J'verrai plus mon hameau!
    Ça m'brûl' dans chaqu' boyau!
    Dir' qu'un peu d'aloyau
    Peut conduire au tombeau!
    On m'disait qu'c'était bon.
    Et, comme c'était nouveau,
    J'en mange un bon morceau,
    Mais c'était d'la poison, etc.


=188.=--Sur les théâtres grecs, la personne chargée de diriger
les chœurs de musique,--le chef d'orchestre,--au lieu d'indiquer,
comme aujourd'hui, la mesure aux exécutants par des mouvements de
bras, avait au pied des sandales à semelles de bois, avec lesquelles
il frappait en cadence sur le plancher du théâtre. Les Romains
se servaient aussi d'une espèce de sandale faite de deux semelles,
entre lesquelles était une sorte de castagnette qui rendait un son
sec.


=189.=--D'où vient le nom de _cotrets_ ou _cotterets_ donné à une
espèce de fagot?

--Un compilateur du siècle dernier explique ainsi l'origine de ce
nom. En 1564, on était parvenu à rendre la rivière d'Ourcq navigable,
par un canal conduisant ses eaux jusqu'à Paris. Elle portait des
bateaux construits exprès, beaucoup plus longs que larges. Depuis deux
ans l'on attendait avec impatience de grands avantages d'une
communication facile et peu dispendieuse avec un pays fertile en
productions essentielles. Les premiers bateaux qui arrivèrent à
Paris par le nouveau canal furent reçus avec un applaudissement
général. A leur départ du port de la Ferté-Milon, il y avait eu
des réjouissances publiques. Ces bateaux étaient chargés d'un bois
léger, fendu proprement et lié comme des fascines, dans un goût que
l'on ne connaissait pas encore à Paris. Comme on nommait _Col de Retz_
ou _cote de Retz_, dans le langage vulgaire, la forêt de
Villers-Cotterets, on donna le nom de _cotterets_ ou _cottrets_ à ces
fascines qui en venaient. De là l'expression aujourd'hui généralement
admise.


=190.=--Lorsque, en 1826, le chimiste Ballard,--qui
d'ailleurs n'était encore que préparateur à la faculté de
Montpellier,--en expérimentant sur l'eau de mer, isola une
substance jusqu'alors inconnue qui lui parut, et qui était en effet un
corps simple, il le présenta au monde savant sous le nom de _muride_,
qui en disait l'origine. (On appelait alors _muriate de soude_ le sel
commun extrait des eaux de la mer; ce nom de _muriate_ dérivait du mot
latin _muria_, qui signifie saumure.) Mais Gay-Lussac et Thénard, qui
contrôlèrent la découverte du jeune préparateur, proposèrent de donner
au corps simple trouvé par lui le nom de _brome_ (du grec _bromos_,
mauvaise odeur), rappelant une de ses principales propriétés
physiques, car le brome est sous la forme d'un liquide d'un rouge
foncé, qui répand à l'air d'épaisses vapeurs absolument irrespirables.
Ce nom fut adopté.

Bien que constituant un véritable événement scientifique, la
découverte du brome sembla pendant assez longtemps ne devoir être
consignée dans l'histoire de la chimie que comme un fait dépourvu de
conséquences utiles; mais chacun sait le rôle important que ce corps
joue aujourd'hui par ses composés, les _bromures_, dans les opérations
photographiques et en outre comme agent pharmaceutique.


=191.=--Aureng-Zeb, avant d'être empereur des Mogols, mais
aspirant à l'être, au préjudice de ses frères, rassembla un jour tous
les fakirs ou moines mendiants du pays, pour leur faire, disait-il,
une grosse aumône, et pour avoir la consolation de manger avec
eux--selon la formule hospitalière--le sel et le riz.

Le lieu de l'assemblée était une vaste campagne. Aureng-Zeb fit servir
à cette multitude prodigieuse de pauvres pénitents un repas conforme à
leur état. Quand on eut mangé, le prince fit apporter une grande
quantité d'habits neufs, et dit aux fakirs étonnés qu'il souffrait de
les voir ainsi couverts de haillons. L'artificieux Mogol n'ignorait
pas que la plupart de ces gueux portent avec eux bon nombre de pièces
d'or, qui sont la récolte de leurs intrigues et de leur mendicité. En
effet, plusieurs voulurent se défendre de quitter ces haillons, en
prétextant l'esprit de pauvreté qui fait l'essentiel de leur
profession. On ne les écouta pas. Le prince exigea que tous
revêtissent les habits neufs. Cela fait, on entassa les haillons
qu'ils avaient quittés au milieu d'un champ; l'on y mit le feu, et
l'on trouva, paraît-il, dans les cendres une somme si considérable que
ce fut--disent quelques écrivains--un des principaux secours
qu'eut Aureng-Zeb pour faire la guerre à ses frères.


=192.=--D'où vient le nom de _tandem_, donné aux vélocipèdes à
plusieurs places?

--Voici ce que nous lisons dans le _Traité de la conduite en
guides et de l'entretien des voitures_, publié en 1889 par M. le
commandant Jouffret:

«L'attelage avec deux chevaux placés en file est dit attelage en
_tandem_;--on devrait plutôt dire attelage à la Tandem, car le
nom vient de celui de lord Tandem, célèbre écuyer du temps de Louis
XIII, qui attela le premier ainsi, et qui, dit-on, menait tellement
vite qu'il faisait faire à son cheval de devant, dressé à la selle,
mais attelé pour la première fois, tous les mouvements que l'on peut
obtenir au manège, changement de pieds, d'allure, etc.»

C'est donc par analogie avec ce mode d'attelage qu'on a donné aux
vélocipèdes portant deux ou plusieurs personnes, placées l'une à la
suite de l'autre, ce nom de _tandem_, qui déroute d'autant mieux les
curieux d'étymologies qu'ils croient voir là l'adverbe latin qui
signifie _enfin_, dont on cherche vainement le rapport avec un
appareil locomoteur.


=193.=--Vers l'an 1714, deux Anglaises, visitant Versailles,
donnèrent la mode des coiffures basses aux Françaises, qui, à cette
époque, les portaient tellement hautes que leur tête semblait au
milieu de leur corps. Le roi exprima hautement son approbation en
faveur de la coiffure anglaise; il la trouva plus élégante et de
meilleur goût: alors les dames de la cour s'empressèrent de l'adopter.

Néanmoins, à peine les hautes coiffures étaient-elles bannies de
France, qu'elles furent adoptées en Angleterre, et portées au plus
haut degré d'extravagance. Les coiffeurs se mettaient l'esprit à la
torture pour imaginer les moyens de bâtir des décorations sur la tête
des dames, et l'on avait inventé divers expédients pour enfoncer les
épingles. Une pantoufle ou une quenouille servait souvent à produire
l'élévation voulue.


=194.=--Les publicains, que plusieurs passages de l'Évangile nous
montrent comme étant l'objet de la haine et du mépris général,
n'étaient autres que les fermiers des impôts publics, qui, ayant
acheté aux enchères la perception des taxes à leurs risques et périls,
ne se faisaient pas faute d'exercer les plus dures exactions sur les
citoyens. Le tarif légal de chaque impôt demeurant caché, les
publicains pouvaient en élever le chiffre, sans qu'on eût aucun moyen
de contrôle. Les publicains dont il est parlé dans l'Évangile ne sont
pas, à vrai dire, les fermiers de l'impôt, eux-mêmes gens riches et de
marque n'ayant aucun contact avec les contribuables, mais les agents
subalternes chargés de la perception, et, partant, inspirant une forte
aversion aux citoyens.


=195.=--Le nom de _farce_, donné au moyen âge à une pièce de
théâtre, vient du latin _farcire_, qui signifie remplir, et fait au
participe passé _fartus_, et, en bas latin, _farsus_, dont _farsa_ est
le féminin; _farsus_ est tout ce qui est rempli, bourré, farci;
_farsa_ désigne aussi ce qui sert à bourrer, à farcir. Cette
étymologie explique tous les sens primitifs du mot _farce_. De même
qu'on appelait farce en cuisine un hachis introduit dans une pièce de
viande, un mélange de viande hachée, de même on appela _farce_ au
théâtre une petite pièce, une courte et vive satire formée d'éléments
variés; plus tard ce sens premier s'effaça, et le mot _farce_
n'éveilla plus d'autre idée que celle de comédie réjouissante. La
farce hérita de l'esprit narquois et de l'humeur libre du fabliau; ce
que celui-ci racontait, la farce le mettait en dialogue et en scène;
mais la farce eut ensuite un fond original et qui lui fut propre; elle
peignait de préférence les détails vulgaires et plaisants de la vie
privée.


=196.=--Le verbe _féliciter_, qui est aujourd'hui d'usage si
général, n'était pas encore français au milieu du dix-septième siècle.

Balzac, qui trouvait ce mot très curieusement expressif, entreprit de
le faire consacrer, à l'encontre de la cour, où il était tenu pour
barbare.

«Si le mot _féliciter_ n'est pas encore reconnu français, écrivait-il,
il le sera l'année prochaine, car M. de Vaugelas, à qui je l'ai
recommandé, m'a promis de lui être favorable.»

Vaugelas, qui faisait alors autorité à propos de langage, s'intéressa
en effet à ce mot, qui fut, comme nous disons aujourd'hui,
_officiellement_ naturalisé, et qui depuis n'a cessé de faire bonne
figure dans notre idiome.


=197.=--«Voyez quel _poussah_!» dit-on d'une personne alourdie
par un excessif embonpoint, et qui semble n'avoir qu'imparfaitement
l'usage des mouvements. On fait ainsi allusion à des figurines de
provenance chinoise, qui représentent des êtres joufflus, ventrus,
ramassés sur eux-mêmes. Or l'on ignore assez généralement que le type
traditionnel du bonhomme étrange que nous appelons _poussah_ n'est
autre que la représentation mythique d'une divinité que les enfants du
Céleste Empire appellent _Pou-taï_, et dont le nom nous est arrivé
corrompu par les anciens voyageurs.

Obèse, débraillé, monté ou appuyé sur l'outre, qui, d'après les
traditions chinoises, renferme les biens terrestres matériels, sa
figure, aux yeux demi-clos, rayonne sous un rictus d'éternelle
béatitude. Cette masse, rendue informe par la bonne chère et
l'insouciance, figure le dieu du _contentement_. A la vérité, il faut
se pénétrer des manières de voir chinoises pour l'admettre sous cette
dénomination. Pour les Chinois, en effet, un homme de marque, un
fonctionnaire, annonce d'autant plus de mérite que sa robuste
corpulence remplit mieux le large fauteuil où il doit siéger; quelques
auteurs ont considéré, mais à tort, Pou-taï comme le dieu de la
porcelaine.

Ajoutons, à titre de curiosité ethnographique, que si les Chinois
estiment particulièrement les hommes gras, par contre le type de la
beauté féminine réside pour eux dans un corps fluet et élancé.


=198.=--_Berner_ est un mot dont le sens est clair pour tout le
monde. Il s'emploie surtout dans le sens de tromper grossièrement. Les
valets de Molière et de Regnard ne trompent pas les Gérontes, ils les
bernent: il y a là une nuance qui donne au mot sa vraie acception
figurée.

[Illustration: FIG. 14.--Mythologie chinoise. Pou-taï, dieu du
contentement.]

Ce mot n'est plus guère employé dans son sens propre que par les
soldats en belle humeur qui veulent jouer un bon tour à l'un de leurs
camarades, ou qui entendent lui infliger un châtiment _officieux_
pour quelque faute vénielle. Cette plaisanterie ou punition consiste à
déposer le patient sur une forte couverture maintenue horizontale, et
tendue par quatre vigoureux poignets, qui la laissent s'abaisser et la
retendent violemment pour lancer en l'air leur victime.

Or d'où vient la forme primitive du mot? Quelques-uns la font venir du
_burnous_ des Arabes. Selon Littré, elle dériverait d'un ancien mot
_berne_, qui signifiait une étoffe de laine grossière (italien et
espagnol _bernia_) et qui ne serait plus en usage. Cette origine est
évidemment exacte, mais c'est à tort que le lexicographe dit que le
mot n'existe plus dans la langue; car, dans presque toute la région
méridionale, une _berne_ ou _barne_ est une pièce d'étoffe, soit de
laine, soit de fil, servant surtout à faire sécher, en les étalant
dessus, des graines, des fruits, des haricots, etc.

Rabelais, qui avait beaucoup retenu du langage méridional, dit d'un de
ses personnages «qu'il portait _bernes_ à la moresque», et l'un de ses
commentateurs met en note à ce mot: «_Berne_, sorte de mantelet à
cape, _albornos_ en espagnol (qui pourrait bien être le même que
_burnous_ des Arabes, qui ont longtemps dominé sur la péninsule).
C'est encore dans le Midi un grand chaudron, puis aussi un _van_, d'où
a été formé le mot _berner_, analogue à _vanner_.»


=199.=--D'où vient le nom de _romans_ donné aux ouvrages ayant
pour sujet des actions imaginaires?

--De la langue romaine, que César et ses soldats introduisirent
dans la Gaule et qui s'y confondit avec l'idiome du pays, se forma un
jargon qui prit le nom de langue _romance_, ou tout simplement
_romane_. Ce fut celle de nos premiers récits nationaux; et comme ces
récits ne roulaient que sur des aventures extraordinaires de guerre,
d'amour, de féerie, ils imprimèrent leur dénomination de _romans_ à
tous les ouvrages du même genre.


=200.=--On observait autrefois à l'enterrement des nobles une
singulière coutume. On faisait coucher dans le char funèbre, au-dessus
du mort, un homme armé de pied en cap, pour représenter le défunt. On
trouve dans les comptes de la maison de Polignac qu'on donna cinq sols
à Blaise, pour avoir fait le chevalier mort aux funérailles de Jean,
fils d'Armand, vicomte de Polignac.


=201.=--En 1744, un traité de paix intervint entre le
gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations.
Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires
virginiens informèrent les Indiens qu'il y avait, à Williamsbourg, un
collège, avec un fonds pour l'éducation de la jeunesse, et que si les
chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs
enfants, le gouvernement pourvoirait à ce qu'ils fussent bien soignés
et instruits dans toutes les sciences des blancs.

Une des politesses des sauvages consistait à ne pas répondre à une
proposition sur les affaires publiques le même jour qu'elle avait été
faite. «Ce serait, disaient-ils, traiter légèrement et manquer
d'égards aux auteurs de la proposition.» Ils remirent donc leur
réponse au lendemain. Alors l'orateur commença par exprimer toute la
reconnaissance qu'ils avaient de l'offre généreuse des Virginiens:
«Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce
qu'on enseigne dans ces collèges; et l'entretien de nos jeunes gens
serait pour vous un objet de grande dépense. Nous sommes donc
convaincus que dans votre proposition vous avez l'intention de nous
faire du bien, et nous vous en remercions de bon cœur; mais, vous qui
êtes sages, vous devez savoir que toutes les nations n'ont pas les
mêmes idées sur les mêmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais
que notre manière de penser sur cette espèce d'éducation ne s'accorde
pas avec la vôtre. Nous avons à cet égard quelque expérience.
Plusieurs de nos jeunes gens ont été autrefois élevés dans vos
collèges et ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils sont
revenus parmi nous, ils étaient mauvais coureurs, ils ignoraient la
manière de vivre dans les bois, ils étaient incapables de supporter le
froid et la faim, ils ne savaient ni bâtir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de
sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme
chasseurs, ni comme conseillers, ils n'étaient absolument bons à rien.
Nous n'en sommes pas moins sensibles à votre offre gracieuse, quoique
nous ne l'acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes
reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de
leurs enfants, nous ne négligerons rien pour les bien élever, pour
leur apprendre tout ce que nous savons, et _pour en faire des hommes_.


=202.=--Dès que le livre des _Confessions de saint Augustin_,
traduites en français par Arnauld d'Andilly, furent publiées,
MM. de l'Académie française, charmés de la beauté de cette
traduction, offrirent une place alors vacante parmi eux à cet
excellent homme, qui les remercia de l'honneur qu'ils voulaient
bien lui faire, mais n'accepta pas. D'autres disent que le premier
refus vint de l'avocat général Lamoignon, qui, malgré les vives
sollicitations de l'illustre compagnie, ne consentit pas à s'asseoir
au fauteuil académique.--Toujours est-il que, pour ne plus être exposés
à voir dédaigner ainsi leurs suffrages, MM. les immortels décidèrent
que l'Académie se _ferait solliciter_, et ne solliciterait personne
pour entrer dans ses rangs. De là date pour les candidats l'obligation
de la demande et des visites à chaque membre.


=203.=--Jacques Ier, roi d'Angleterre, étant à Salisbury, un
bourgeois de cette ville grimpa par dehors jusqu'à la pointe du
clocher de la cathédrale, y planta le pavillon royal, fit trois
gambades en l'honneur du monarque, descendit comme il était monté, et
composa une adresse de félicitation, où il rendait compte de son
exploit et demandait une récompense.

Lorsqu'il l'eut présentée, le roi le remercia de l'honneur qu'il lui
avait fait, et, comme récompense, lui offrit de lui délivrer une
patente par laquelle lui et ses héritiers auraient le privilège
exclusif de grimper sur tous les clochers de la Grande-Bretagne et d'y
faire des gambades.


=204.=--D'où venait le nom de rue d'Enfer, changé dans ces
dernières années en rue Denfert-Rochereau?

--Saint Louis, dit Saint-Foix dans ses _Essais sur Paris_, fut si
édifié, au récit qu'on lui faisait de la vie austère et silencieuse
des disciples de saint Bruno, qu'il en fit venir six et leur donna une
maison avec des jardins et des vignes au village de Gentilly. Ces
religieux voyaient de leurs fenêtres le palais de Vauvert, bâti par le
roi Robert, abandonné par ses successeurs, et dont on pouvait faire un
monastère commode et agréable par la proximité de Paris. Le hasard
voulut que des esprits, ou revenants, s'avisèrent de s'emparer de ce
vieux château. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des
spectres traînant des chaînes, et entre autres un monstre vert, avec
une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une
grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élancer la nuit sur
les passants. Que faire d'un pareil château? Les chartreux le
demandèrent à saint Louis; il le leur donna, avec toutes ses
appartenances et dépendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom
d'Enfer resta seulement à la rue, en mémoire de tout le tapage que les
diables y avaient fait.

Quelques étymologistes prétendent que la rue Saint-Jacques s'appelait
anciennement _via superior_, et celle-ci, parce qu'elle est plus
basse, _via inferior_ ou _infera_, d'où lui vint dans la suite le nom
d'Enfer, par corruption et contraction de mot. D'autres disent que,
les gueux, les filous et les gens sans aveu se retirant ordinairement
dans les rues écartées, on donnait le nom d'Enfer à ces rues, à cause
des cris, des jurements, des querelles et du bruit qu'on y entendait
sans cesse.


=205.=--Claude Bernard, le savant contemporain dont le nom a été
donné à une rue du Ve arrondissement de Paris, eut au dix-septième
siècle un homonyme célèbre par ses vertus chrétiennes.

Ce Claude Bernard, surnommé le _pauvre prêtre_, se dépouilla d'un
héritage de quatre cent mille livres, qu'il consacra à des œuvres
charitables. Le cardinal de Richelieu, l'ayant un jour fait venir, lui
dit qu'il venait de lui attribuer une riche abbaye du diocèse de
Soissons: «Monseigneur, répondit le pauvre prêtre, j'avais assez pour
vivre selon mon état, et j'ai tout sacrifié de bon cœur pour suivre
mon goût et travailler au salut des âmes. Si j'acceptais les revenus
de cette abbaye, je ne ferais qu'ôter le pain à la bouche des pauvres
du diocèse de Soissons, pour le donner à ceux du diocèse de Paris.
Mieux vaut laisser à chaque contrée le soin de nourrir ses malheureux.

--Demandez-moi donc quelque chose, reprit le ministre, afin que
je vous prouve le cas que je fais de vous.»

Alors Claude Bernard, après avoir réfléchi un instant: «Monseigneur,
dit-il, j'ose proposer un souhait à Votre Éminence. Lorsque je vais
conduire les criminels pour les préparer à bien mourir, les planches
de la charrette sur laquelle on nous mène sont si courtes que nous
risquons souvent de tomber l'un et l'autre sur le pavé. Ordonnez, je
vous prie, qu'on y fasse quelques réparations.»

Le pauvre prêtre mourut au retour d'une de ces exécutions, en 1641.


=206.=--Devant plusieurs Arlésiens, le maréchal de Villars se
vantait à Louis XIV d'avoir facilement appris le provençal: «_Bélèou_,
dit une voix.--Que signifie ce mot? reprit Villars, se tournant
vers celui qui l'avait prononcé.--Il signifie _peut-être_,
Monsieur le maréchal.--_Bélèou, bélèou_, j'ai bien pu l'oublier;
mais je sais tous les autres.--_Bessaï_, reprit notre courtisan
arlésien.--_Bessaï!_ que signifie encore celui-ci?--Il signifie
encore _peut-être_, Monsieur le maréchal.» Le roi s'étant mis
à rire, le maréchal rit lui-même, comme cela lui arrivait, du reste,
quelquefois, quand il rencontrait quelqu'un qui relevait avec esprit
cette jactance qu'il portait dans les petites choses comme dans les
grandes.


=207.=--La désignation de _petits crevés_ donnée à certains
jeunes gens de mise ridicule fut adoptée, il y a quelque vingt-cinq
ans, comme argot professionnel par des chemisiers et des
blanchisseuses pour désigner plusieurs de leurs clients du monde
élégant, qui se faisaient remarquer par le luxe habituel de leurs
chemises garnies de _petits crevés_ ou garniture _bouillonnée_.

Ce fut à un _gentleman_ dont le nom était d'une prononciation
difficile, et dont la recherche luxueuse en ce genre était connue, que
le sobriquet fut d'abord appliqué. Ses fournisseurs l'appelèrent
longtemps le _monsieur aux petits crevés_, puis _petit crevé_ tout
court. Le mot passa naturellement à d'autres. Cette expression était
du reste renouvelée de celle de _gros crevés_, par laquelle, sous
Louis XIII, on désignait les seigneurs dont les pourpoints avaient ce
genre d'ornement. On pouvait voir, à Rome, au temps de Pie IX, un
petit prince allemand qui avait la manie de ce costume et qui figura
ainsi dans une procession. Les Suisses de la garde du pape portaient
aussi un uniforme à _gros crevés_. On disait aussi une _grosse crevée_
en parlant d'une femme.

Cette appellation, au surplus, a une origine commune avec la presque
totalité des termes de ce genre qui ont été en vogue dans le langage
des _précieux_ à diverses époques; tous avaient trait à une
particularité de la toilette des personnages.


=208.=--Dans les assemblées délibérantes modernes, les votes qui
n'ont pas lieu au scrutin écrit sont dits _par assis et levé_, et le
plus souvent sont simplement effectués par mains levées, avec
contre-épreuve pour la non-acceptation du texte mis aux voix.

Dans l'ancienne Rome, les sénateurs opinaient, non en levant la main
ou en se levant eux-mêmes, mais, comme on disait alors, _par les
pieds_. Quand le consul qui présidait le sénat mettait en délibération
une question quelconque, il invitait les membres de l'assemblée à se
séparer selon le parti qu'ils prenaient, en prononçant la formule
traditionnelle:

_Que ceux qui sont favorables à la question passent de ce côté-ci; que
ceux qui pensent différemment passent de celui-là._

Ce mode de votation s'appelait: _in aliena sententiam pedibus ire_
(aller aux suffrages par les pieds), et en conséquence les opinants
étaient dits _senatores pedarii_.


=209.=--Quand on déplaisait au cardinal de Richelieu, il ne
manquait jamais de dire en vous parlant:

«Je suis votre serviteur très humble.»

Le maréchal de Brèze, beau-frère du premier ministre, vint un jour
prendre de Pontes pour le conduire à Rueil, faire visite à Son
Éminence, avec laquelle il s'était brouillé, parce qu'il avait refusé
de quitter la maison du roi pour être plus spécialement au service du
cardinal.

Lorsque le maréchal eut présenté Pontes, Richelieu le salua du
serviteur très humble.

A l'instant, cet officier sortit de l'appartement, monta à cheval et
revint en toute hâte à Paris.

Quelques jours après, M. de Brèze, l'ayant rencontré, lui demanda la
raison de ce brusque départ.

«Le serviteur très humble du cardinal, répondit-il, m'a fait tant de
peur que, si je n'avais trouvé la porte ouverte, j'aurais assurément
sauté par la fenêtre.»


=210.=--Le mot _obligeance_, si souvent et si heureusement
employé aujourd'hui pour qualifier l'acte de la personne _obligeante_,
est relativement d'introduction toute récente dans notre langage.
Marmontel, dans ses _Mémoires_, qu'il écrivait vers la fin du
dix-huitième siècle, dit en parlant du ministre Calonne:

«Il se vit tout à coup entouré de louange et de vaine gloire, persuadé
que le premier art d'un homme en place était l'art de plaire, livrant
à la faveur le soin de sa fortune, et ne songeant qu'à se rendre
agréable à ceux qui se font craindre pour se faire acheter. On ne
parlait que des grâces de son accueil et des charmes de son langage.
Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts l'expression
de formes élégantes, et l'_obligeance_, ce mot nouveau, parut être
inventé pour lui.»

Ce mot était, en effet, d'introduction nouvelle dans le langage usuel
au temps où Marmontel rédigeait ses Mémoires. On ne le trouvait encore
dans aucun dictionnaire; il figure pour la première fois au
Dictionnaire de l'Académie dans l'édition de l'an VII (1799).


=211.=--Un jour que Henri IV était à un balcon avec le maréchal
de Joyeuse, et que le peuple semblait les regarder avec une grande
curiosité: «_Mon cousin_, dit le roi, _ces gens-ci me paraissent fort
aises de voir ensemble à ce balcon un roi apostat et un moine
décloîtré_.»

En parlant ainsi, le facétieux et au fond très sceptique Béarnais
faisait allusion à l'abjuration qui lui avait valu la couronne de
France, et aux singuliers changements de condition qui avaient
accidenté la vie du maréchal de Joyeuse.

Ce Joyeuse (Henri Joyeuse du Bouchage), né en 1567, est celui dont
Voltaire a dit dans sa _Henriade_ que:

    Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,
    Il prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire.

Dès sa première jeunesse, quand il était écolier au collège de
Toulouse, ses sentiments de piété étaient si vifs qu'un jour, à son
exemple, douze de ses condisciples, la plupart fils de grandes
maisons, allèrent demander aux cordeliers de la ville l'habit de leur
ordre. Ce projet ayant été contrarié, il acheva ses études au collège
de Navarre; il porta les armes avec une grande distinction; puis se
maria, mais sans jamais cesser de sentir en lui une grande propension
à la vie religieuse. A la mort de sa femme,--qui sembla résulter
du chagrin qu'elle éprouva à la suite d'un entretien où son mari lui
avait révélé certaine vision l'avertissant de se consacrer à Dieu
seul,--il fit profession chez les capucins, sous le nom de frère
Ange. L'année d'après, les Parisiens ayant résolu de députer à Henri
III pour le prier de revenir habiter Paris, frère Ange se chargea de
la commission. Il partit processionnellement à la tête des députés,
qui chantaient des litanies, et, pour représenter Notre-Seigneur
allant au Calvaire, il se mit sur la tête une couronne d'épines,
chargea une grosse croix de bois sur ses épaules. Tous les autres
députés étaient en habits de pénitents. Le roi fut touché de
compassion à la vue de frère Ange, nu jusqu'à la ceinture, et que deux
capucins frappaient à grands coups de discipline; mais cette bizarre
députation n'obtint rien de lui. Frère Ange rentra dans son couvent et
y resta jusqu'en 1592. A cette époque, son frère, le grand prieur de
Toulouse, s'étant noyé dans le Tarn, les ligueurs du Languedoc
l'obligèrent de sortir de son cloître pour se mettre à leur tête. Le
guerrier capucin combattit vaillamment pour le parti de la Ligue
jusqu'en 1596, où il fit son accommodement avec Henri IV, qui l'honora
du bâton de maréchal de France; mais le roi, quelque temps après, lui
ayant adressé, peut-être en façon de simple plaisanterie, les paroles
citées plus haut, le maréchal décida tout aussitôt de reprendre son
ancien habit et sa vie monastique. Le cloître ne fut plus pour lui
qu'un tombeau. Devenu provincial des capucins de Paris et définiteur
général de l'ordre, il mourut au retour d'un voyage à Rome, à Rivoli,
en 1608.

[Illustration: FIG. 15.--Le duc de Joyeuse, maréchal de France,
définiteur général de l'ordre des Capucins, fac-similé du portrait
placé en tête de sa Vie, publiée par de Caillères, en 1652.]

La gravure que nous donnons est le fac-similé du portrait placé en
tête de la Vie de ce personnage publiée en 1652 par de Caillères, sous
le titre de: _le Courtisan prédestiné, ou le duc de Joyeuse, capucin_.


=212.=--Au temps où les livres étaient soumis à une censure
préalablement à l'impression, un censeur refusa son approbation à
l'une des fables de Le Monnier. A propos d'un cheval qui succombait
sous une charge accablante, le poète faisait voir combien était mal
entendu le calcul des princes, qui écrasaient leurs peuples sous le
poids d'impôts excessifs; il ajoutait:

    Ce que je vous dis là, je le dirais au roi.

Le censeur raya ce vers. Le poète voulait le maintenir, mais il fut
obligé de céder à l'obstination de l'Aristarque.

Après avoir fait quelques pas dans la rue, Le Monnier rentra en
proposant ce nouveau vers:

    Ce que je vous dis là, je le dirais... _tais-toi!_

«Très bien!» fit le censeur, qui donna son approbation sans
s'apercevoir que le trait satirique n'en était que plus saillant.


=213.=--Une légende britannique explique ainsi pourquoi il est de
tradition que l'héritier de la couronne d'Angleterre porte le nom de
_prince de Galles_ (comme chez nous, jadis, celui de _Dauphin_):

«Les habitants du pays de Galles refusaient de reconnaître pour roi
Édouard Ier d'Angleterre, parce qu'ils voulaient un souverain né dans
leur pays; le roi, usant de ruse, leur envoya sa femme Éléonore de
Castille, qui était sur le point de donner le jour à un enfant;
celui-ci fut Édouard II. Les Gallois en effet se soumirent, mais en
imposant toutefois la condition que le fils aîné du roi d'Angleterre
porterait le titre de prince de Galles.»


=214.=--D'où vient le nom de _calomel_, ou _calomelus_, donné
jadis au protochlorure de mercure, qui est encore d'usage général en
pharmacie?

--Chacun peut savoir que le _calomel_, nommé aussi _mercure
doux_, est une substance absolument blanche, employée surtout comme
vermifuge et comme purgatif léger.

Pourtant plusieurs lexicographes, notamment Boiste et M. Landais,
jugeant d'après l'indication étymologique de ce nom, formé des deux
mots grecs _kalos_, beau, et _melas_, noir, ont avancé que le
_calomel_ est une substance noirâtre.

Or le nom de _calomelas_ (par abréviation _calomel_) fut donné au
protochlorure de mercure par Turquet de Mayenne, savant médecin
chimiste du dix-septième siècle, en l'honneur d'un jeune serviteur
nègre, qui l'aidait très intelligemment dans ses travaux, et pour
lequel il avait beaucoup d'affection. Fiez-vous donc à la lettre des
étymologies!


=215.=--Le mot _agriculture_ n'a été inséré par l'Académie dans
son Dictionnaire qu'à la fin du dix-huitième siècle, époque où
d'ailleurs on ne le trouvait dans aucun autre lexique, ce qui prouve
qu'il est resté longtemps étranger aux écrivains. On a remarqué que ce
mot ne se voit que très rarement dans les ouvrages du siècle de Louis
XIV, et qu'on ne le trouve pas dans le _Télémaque_, où pourtant les
laboureurs sont si souvent mis en cause et si fortement loués.


=216.=--D'où vient le nom de Francs-Bourgeois que porte une rue
de Paris?

--En 1350, Jean Roussel et Alix, sa femme, firent bâtir dans
cette rue, qu'on appelait alors la rue des Vieilles-Poulies,
vingt-quatre chambres pour y retirer des pauvres. Leurs héritiers, en
1415, donnèrent ces chambres au grand prieur de France, avec
soixante-dix livres parisis de rente, à condition d'y loger deux
pauvres dans chacune, moyennant treize deniers en y entrant et un
denier par semaine. On appela ces chambres la maison des _francs
bourgeois_, parce que ceux qu'on y recevait étaient francs de toutes
taxes et impositions, attendu leur pauvreté: voilà l'origine du nom de
cette rue.

D'où vient le nom de Mont-Parnasse donné à l'un des quartiers de
Paris?

--Ce nom de Mont-Parnasse est dû à une butte située dans le
voisinage, détruite en 1761, et que les anciens écoliers de
l'Université avaient plaisamment décorée du nom de mont Parnasse,
parce qu'ils y venaient lire leurs compositions et discuter sur la
poésie.


=217.=--Le Dauphin, père de Louis XVI, avait, dit-on, fait graver
en lettres d'or et placer dans son appartement la fable suivante, dont
on ne nomme pas l'auteur:

        Un philosophe, au retour du printemps,
          Se promenant seul dans les champs,
          S'entretenait avec lui-même.
          Il prenait un plaisir extrême
        A méditer sur les objets divers
          Qu'offrait à ses yeux la nature,
    Simple en ces lieux, et belle sans parure.
          Vallons, coteaux, feuillages verts
    Occupaient son esprit. Un quidam d'aventure,
    Homme fort désœuvré, crut que, semblable à lui,
        Ce solitaire était rongé d'ennui.
          «Je viens vous tenir compagnie,
    Dit-il en l'abordant, c'est une triste vie
        Que d'être seul; ces champêtres objets,
          Les prés, les arbres, sont muets.
          --Oui, pour vous, répondit le sage;
          Soyez détrompé sur ce point.
          Vous me forcez à vous le dire:
          Si je suis seul ici, beau sire,
          C'est depuis que vous m'avez joint.»


=218.=--Peltier, l'un des principaux rédacteurs de la célèbre
feuille royaliste intitulée _les Actes des apôtres_, démontra un jour
dans son journal comme quoi la Révolution avait eu pour cause première
le plaisir des petites vengeances.

«Le roi, dit-il, en assemblant les états généraux, a eu _le plaisir_
d'humilier la morgue des parlements. Les parlements ont eu _le
plaisir_ d'humilier la cour. La noblesse a eu _le plaisir_ de
mortifier les ministres. Les banquiers ont eu _le plaisir_ de détruire
la noblesse et le clergé. Les curés ont eu _le plaisir_ de devenir
évêques. Les avocats ont eu _le plaisir_ de devenir administrateurs.
Les bourgeois ont eu _le plaisir_ de triompher des banquiers. La
canaille a eu _le plaisir_ de faire trembler les bourgeois. Ainsi,
ajoutait le journaliste, chacun a eu d'abord _son plaisir_. Tous ont
aujourd'hui leur peine. Et voilà ce que c'est; et voilà à quoi tient
une révolution.»


=219.=--C'est par une singulière assimilation de la cause avec
l'effet que le mot _chaland_, tout en servant à désigner une sorte de
grand bateau, employé sur les fleuves et sur les canaux, a pris une
acception qui en fait pour ainsi dire le synonyme de _client_. C'est à
Paris que s'est opéré ce doublement de signification. De temps
immémorial, les bateaux qui voituraient à Paris toutes sortes de
provisions alimentaires et qu'on appelait _chalands_, amenaient de
gros pains plats auxquels les Parisiens, qui allaient les acheter aux
rives du fleuve, donnèrent le nom des bateaux qui les avaient amenés.
De la marchandise, le nom s'étendit aux marchands, qui, lorsque les
acheteurs abondaient, se disaient _achalandés_. Dans le langage
d'aujourd'hui, les acheteurs quelconques sont des chalands, et leur
nombre _achalande_ un magasin, sans préjudice du nom de chaland donné
encore aux grands bateaux.


=220.=--A une certaine époque, sous la Révolution, pendant la
période d'abrogation des anciens cultes, il fut décrété que le drap
recouvrant les cercueils au moment des funérailles serait aux couleurs
nationales, et l'observation de cette mesure dut, paraît-il, être de
longue durée, car voici ce qu'on peut lire dans une _Dissertation sur
les sépultures_ publiée par le citoyen Cupé, en l'an VIII:

«Comment a-t-on pu donner à la mort le drap tricolore? Que le
défenseur de la patrie, que le marin à son bord, couvrent le corps de
leur camarade mort du drapeau tricolore, c'est le sien; mais que ce
voile aux trois couleurs soit étendu sur une vieille femme, sur le
mort des boutiques et des carrefours, c'est la chose la plus
déplacée.»

Vers la même époque, l'Institut national mit au concours cette
question: «Quelles sont les cérémonies à faire pour les funérailles,
et le règlement à adopter pour le lieu de la sépulture?» L'un des
titulaires du prix proposé, et décerné le 15 vendémiaire de l'an IX,
fut un ancien membre de la Législative, F. Mulot, qui, dans son
discours, dit à propos de la tenture des cercueils:

«Un drap funèbre sera jeté sur le cercueil. Ne ridiculisons point les
couleurs nationales. Qu'un drap violet ou noir semé de quelques
larmes, ou si l'on veut brodé de cyprès, serve de voile aux corps dans
les cérémonies funèbres. Le blanc pourrait toutefois, comme jadis,
annoncer que le mort appartenait encore à l'âge de l'innocence, ou
qu'il ne comptait point parmi les pères ou mères de famille.»


=221.=--Pendant longtemps, en parlant d'une personne ayant des
embarras pécuniaires, les Italiens dirent, en manière de locution
proverbiale, qu'_il lui faudrait la salade de Sixte-Quint_. Le
_Journal de Paris_, dans un de ses numéros de 1784, expliquait ainsi
l'origine de cette expression:

«Sixte-Quint, qui, on le sait, avait gardé les pourceaux dans son
enfance, devenu cordelier, avait vécu dans l'intimité d'un avocat fort
pauvre, mais plein de probité, dont il avait gardé le meilleur
souvenir. Cet honnête légiste était depuis tombé dans une profonde
misère, qui l'avait rendu très malade. Le hasard voulut qu'il allât
consulter le médecin du pape, à qui l'idée ne lui était pas venue de
se recommander, car, outre qu'il lui eût répugné d'implorer une sorte
d'aumône, il pouvait se croire complètement oublié du pontife. Le
médecin, sans dessein aucun, parla de son malade devant le saint-père,
qui parut l'écouter avec indifférence et détourna presque aussitôt la
conversation. Mais le lendemain: «A propos, dit le pape au médecin, je
me mêle parfois d'administrer des remèdes. Vous me parliez hier du
pauvre Turinez. Je me rappelle avec plaisir que j'ai beaucoup connu ce
digne avocat; et je lui ai envoyé de quoi se composer une salade qui,
à ce que je crois, hâtera sa guérison.

--Une salade, très saint-père! la recette est nouvelle. Nous
n'ordonnons guère des remèdes de ce genre.

--C'est que je ne suis pas un médecin ordinaire; et je traite par
des procédés particuliers. Dites à Turinez que je ne veux plus qu'à
l'avenir il ait d'autre médecin que moi. C'est un client que je vous
enlève.»

Le médecin, impatient d'être instruit du remède et de son efficacité,
court chez le malade, qu'il trouve en bonne voie de guérison.

«Montrez-moi donc, dit-il, la salade que vous a envoyée le saint-père,
afin que je connaisse la qualité de ces herbes miraculeuses.

--Miraculeuses, c'est le mot, réplique l'avocat; car je suis sûr
que toute votre botanique ne saurait produire d'aussi heureux effets.»

En parlant il apporte une corbeille qui ne semble pleine que des
herbes les plus communes.

«Quoi! c'est cela qui vous a guéri? dit le médecin fort étonné.

--Fouillez un peu plus avant, et vous trouverez la vraie
panacée.»

Le médecin soulève les herbes et voit qu'elles recouvraient une grosse
épaisseur de pièces d'or. «Ah! je comprends, ce remède-là n'est pas,
en effet, de ceux que nous pouvons administrer.»

Et quand il revit le saint-père, il lui déclara qu'il pouvait à bon
droit être considéré comme un très habile médecin.

«Vous trouvez? fit Sixte-Quint en souriant; mais je ne traite pas
ainsi tous les malades.»

La bonne et originale action du pape fut bientôt connue et donna lieu
à une locution proverbiale, qui eut cours pendant plusieurs siècles.


=222.=--Pour expliquer l'origine de la cornette que portent les
sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, on a imaginé plusieurs anecdotes qui
sont évidemment aussi fantaisistes les unes que les autres. On dit,
par exemple, que deux jeunes sœurs quêteuses, qui portaient alors une
simple coiffe noire, pénétrèrent un jour jusque dans la salle où Louis
XIV prenait son repas, en présence d'une nombreuse assistance. Objet
de l'attention générale, l'une des sœurs, du reste fort jolie,
paraissait éprouver un profond embarras. Le roi, s'en apercevant, se
serait alors levé, et, pliant sa serviette en deux, l'aurait posée en
manière d'ailes protectrices sur la tête de la religieuse. Les auteurs
de cette historiette oublient que les sœurs grises portaient depuis
bien longtemps cette cornette, qui avait été de mode pendant les
règnes précédents. Lorsque Vincent de Paul, alors desservant d'une
paroisse de la Bresse, fonda, vers 1617, les sœurs grises en les
destinant à secourir et assister les malades dans les campagnes, il
les coiffa de la cornette, propre à les garantir du soleil dans leurs
courses.


=223.=--L'origine de la locution proverbiale _mettre tous ses
œufs dans le même panier_ peut se trouver dans la fable suivante de
Boursault,--à moins que le fabuliste n'ait fait que rimer un
adage populaire:

    Un homme avait des œufs et voulait s'en défaire.
    Pour ne pas à la foire arriver des derniers,
    Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers,
    Il mit tout dans un seul, et ne pouvait pis faire.
    Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau,
            Fragile comme du verre,
            Pour en décharger sa peau,
    A quatre pas de là donne du nez à terre.
    «Hélas! s'écria l'homme, à qui son désespoir
          Inspira de vains préambules,
    Que n'ai-je mis mes œufs sur trois ou quatre mules!
    Je mérite un malheur que je devais prévoir.
            Si le Ciel veut me permettre
            De faire encor le métier,
          Je jure bien de ne plus mettre
    Tous mes œufs à la fois dans le même panier.»


=224.=--D'où vient le nom de _jeannette_ donné à une petite croix
portée suspendue au cou par un ruban, qui fut un ornement féminin
longtemps à la mode?

--Dans une petite pièce intitulée _Jérôme Pointu_, jouée aux
_Variétés amusantes_ en 1781, une actrice très jolie et très accorte,
Mlle Bisson, qui jouait le rôle de Jeannette, servante du vieux
procureur Jérôme, se présenta sur la scène avec une petite croix d'or
suspendue au cou par un petit ruban noir. Cette nouveauté plut aux
amateurs, bien moins assurément--dit un contemporain--pour
la croix même qu'à cause de celle qui la portait très gracieusement.
On l'appela tout d'abord _croix à la Jeannette_, et bientôt
_jeannette_ tout court, et ce bijou ne tarda pas à faire fureur dans
toutes les classes de la société. Dans cette pièce, le rôle de Jérôme
Pointu, vieux procureur très avare, très vétilleux, que berne Léandre,
son jeune clerc, était tenu par l'acteur Volange, qui s'est acquis une
immense célébrité par la création du rôle de Jeannot, sorte de
Jocrisse dont le langage, en phrases incidentes, prêtant aux plus
niaises ambiguïtés, a été caractérisé dans une chanson, qui pendant
longtemps fut d'une grande ressource pour les pitres des baraques de
saltimbanques chargés de mettre la foule en bonne humeur.

On en a surtout retenu ce couplet:

    Voilà-t-il pas que, pour montrer mon adresse,
    Je renversai les assiett' et les plats,
    Je fis une tach' à mon habit, de graisse,
    A ma culot' sur ma cuisse, de drap,
    A mes beaux bas que mon grand-pèr', de laine,
    M'avait donné avant de mourir, violets.
    Le pauv' cher homme est mort d'une migraine,
    Tenant une cuiss' dans sa bouche, de poulet.

«Le triomphe du patriarche de Ferney en 1778, dit M. Hipp. Gautier
dans son grand ouvrage sur 1789, semblait avoir fixé à de sublimes
hauteurs l'admiration populaire. Elle se retrouve le lendemain devant
le bouffon Volange, qui, à son tour, est reconnu divin, délectable,
ravissant... A ses parades foraines on s'est grisé d'oubli pour les
souffrances publiques, qu'une heure auparavant l'on arrosait de
larmes. Son personnage de Jeannot, autrement arrosé d'une fenêtre,
rôle d'un battu payant l'amende, a paru la plus délicieuse incarnation
de ce même peuple souffre-douleur que l'on plaignait.» L'historien
cite à l'appui de son dire ces passages de deux auteurs du temps:
_Mémoires_ du comédien Fleury: «L'homme qu'on put appeler à cette
époque _l'homme de la nation_ était un farceur nommé Volange; mais la
France ne le connut d'abord que sous le nom de _Jeannot_. Il y avait
un instant choisi de l'ouvrage, où ce héros arrosé... et flairant sa
manche... disait: _C'en est!..._ avec une telle sûreté!... On alla
jusqu'à élever des statues à Jeannot, en buste, en pied, en plâtre, en
terre, en porcelaine; la reine en donna; la faveur en fit une sorte de
décoration.»

[Illustration: FIG. 16.--Volange dans le rôle de Jeannot,
fac-similé d'une estampe du temps.]

_Annales_ de Linguet (janvier 1780): «Que diront les étrangers quand
ils apprendront qu'on joue maintenant à Paris, depuis un an, une pièce
dont le fond est une aspersion; que les meilleures plaisanteries du
_savoureux_ drame roulent sur cette question: _En est-ce?..._ qu'elle
a déjà eu plus de trois cents représentations, et qu'on s'y porte avec
fureur; que l'auteur lui-même est le héros des soupers où il régale de
son rôle les assistants; qu'enfin les deux mots qui en font tout le
charme sont devenus proverbe; et qu'à table, dans les meilleures
maisons, les dîners se passent dans un cliquetis perpétuel de ces deux
délicieuses phrases: _En est-ce? Oui! c'en est!_ Concevra-t-on un
pareil délire?»


=225.=--Le chevalier de Rohan, un des plus brillants et plus
braves seigneurs de la cour de Louis XIV, mais grand joueur et de vie
fort dissipée, se trouva poussé, par le dérangement de ses affaires et
des mécontentements contre Louvois, à entrer dans un complot, ce qui
le fit condamner à la peine capitale. Il espérait qu'on l'exécuterait
secrètement à la Bastille; mais, Bourdaloue, qui l'assistait à la
mort, lui ayant dit qu'il devait se résoudre à mourir sur la
place publique: «Tant mieux, répondit-il, nous en aurons plus
d'humiliation!» Le bourreau lui ayant demandé s'il voulait qu'on lui
liât les mains avec un ruban de soie: «Jésus-Christ, dit le chevalier,
ayant été lié avec des cordes, puis-je demander d'autres liens?»

Au dernier moment cependant le brave chevalier témoignait d'une grande
faiblesse, en dépit des exhortations de Bourdaloue, qui perdait son
éloquence à tâcher de lui inspirer la résolution. Ce que voyant, un
capitaine aux gardes qui avait jadis servi sous le chevalier s'élança
sur l'échafaud, en proférant de terribles jurons: «Comment,
s'écria-t-il, comment, chevalier, vous avez peur? Souvenez-vous du
temps où nous combattions ensemble! Imaginez-vous que les boulets vous
frisent encore les cheveux. Est-ce qu'alors cela vous inspira jamais
la moindre crainte? La crainte avait-elle d'ailleurs jamais approché
d'un homme comme vous?»

En entendant parler ainsi son ancien compagnon d'armes, le chevalier
retrouva toute son énergie, et souffrit la mort avec le plus ferme
courage.


=226.=--La partie dure et solide des poissons, qui leur tient
lieu d'ossements et soutient leur chair, a reçu le nom d'_arête_.
L'analogie de prononciation et l'espèce d'obstacle que cet organe
oppose aux mangeurs de poissons nous feraient volontiers croire que le
mot _arête_ dérive du verbe _arrêter_, dont vient _arrêt_, et dont il
serait une autre forme de substantif. Il n'en est rien. Outre la
différence orthographique (_arête_ s'écrivant avec une seule _r_
tandis que _arrêter_ en prend deux), le mot _arête_ dérive du latin
_arista_, qui signifie absolument la _barbe_ de l'_épi_, par extension
l'_épi_ (voire même le temps de la moisson), et par analogie _poil
hérissé_, et enfin _arête de poisson_.

Les botanistes nomment arête tout prolongement raide, filiforme, qui
surmonte certains organes floraux, notamment les glumes et glumelles
de graminées, et toute partie de végétal pourvue d'arêtes est dite
_aristée_, qualificatif qui nous ramène à la forme primitive du mot.


=227.=--Boileau, dans son _Lutrin_, avait caractérisé la vie du
chanoine en disant qu'il passait

    La nuit à bien dormir et le jour à rien faire.

Vers le même temps, la Fontaine, faisant sa propre épitaphe, disait de
lui qu'ayant fait deux parts de son temps, il avait coutume de les
passer

    L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

Quelques critiques prétendirent que la tournure de Boileau était
incorrecte; et on la blâmait d'autant mieux que, la forme régulière
étant tout indiquée, Boileau aurait pu et dû dire:

    La nuit à bien dormir, le jour à ne rien faire.

On prit vivement parti pour et contre. Boileau ne vit rien de mieux
que d'en référer au jugement de l'Académie, laquelle, d'un avis
unanime, déclara que

    La nuit à bien dormir _et le jour à rien faire_

valait mieux que _le jour à ne rien faire_, parce que, en ôtant la
négation, _rien faire_ devenait une sorte «d'occupation qui
correspondait mieux à la nuit passée à bien dormir». Boileau laissa
donc son vers tel qu'il était.


=228.=--Le romarin, dit Pline, est ainsi nommé de _ros marinus_
(rosée de mer), parce que, en général, les rochers sur lesquels il
croît spontanément sont peu éloignés de la mer. Les anciens l'avaient
nommé aussi _herbe aux couronnes_, parce qu'il entrait dans la
composition des bouquets, qu'on l'entrelaçait dans les couronnes avec
le myrte et le laurier. Il est cité fréquemment dans les vieilles
chansons, dans les fabliaux et les _tensons_ des troubadours, toujours
en rappelant des idées gracieuses. Il n'est guère d'enfant qui n'ait
chanté la ronde populaire:

    J'ai descendu dans mon jardin
    Pour y cueillir du romarin,
    Gentil coquelicot, Mesdames.

Dans quelques-unes de nos provinces on en mettait une branche dans la
main des morts, et on le plaçait sur les tombeaux, à cause de son
odeur aromatique, évoquant la pensée d'un agréable souvenir. De nos
jours il n'est guère employé que comme principal élément de la fameuse
eau dite de la _reine de Hongrie_, préparée par cette reine elle-même,
qui, d'ailleurs, affirmait en avoir reçu la recette d'un ange. Chez
les Anglais des derniers siècles, cette plante était, paraît-il, et
sans qu'on en connaisse la raison, considérée comme un symbole
d'ignominie. On peut en citer cet exemple d'après un chroniqueur du
dix-septième siècle:

L'histoire ou la légende affirme que Charles Ier fut exécuté par un
personnage masqué, à propos duquel il fut fait toute sorte de
suppositions. On sut enfin que ce bourreau n'était autre qu'un
gentilhomme nommé Richard Brandon, qui, ayant eu jadis à se plaindre
gravement du monarque, voulut se donner le cruel plaisir de lui porter
le coup mortel. Quand ce gentilhomme mourut, la populace s'attroupa
devant sa maison. Les uns voulaient jeter son corps dans la Tamise,
les autres le traîner dans les rues de Londres. Les clameurs devinrent
si violentes que les juges de paix, les sherifs de la cité de Londres
et les marguilliers de la paroisse furent obligés d'interposer leur
autorité. Ce ne fut qu'après avoir été largement abreuvée de bière et
de vin que la multitude consentit à l'inhumation du cadavre, mais à la
condition qu'on attacherait une corde autour du cercueil, et qu'on le
couvrirait de _bouquets de romarin, en signe d'infamie_.


=229.=--En 1776, mourut à Londres un ancien commerçant possesseur
d'une fortune de soixante mille livres sterling (1,500,000 fr.); il
avait institué pour légataire universel un de ses cousins, qui n'était
point négociant, avec cette singulière condition que chaque jour il
devrait se rendre à la Bourse, et y resterait depuis deux heures
jusqu'à trois. Ni le temps ni ses affaires particulières ne devaient
l'empêcher de s'acquitter de ce devoir; il n'en était dispensé qu'en
cas de maladie, dûment constatée par un médecin, dont le certificat
devait être envoyé au secrétariat de la Bourse. S'il manquait à
l'observation de cette clause, il perdrait toute la fortune de son
parent, qui reviendrait à de certaines fondations désignées, et
partant autorisées à réclamer la possession de l'héritage.

Le testateur avait voulu rendre ainsi une espèce d'hommage à la
Bourse, où il avait amassé toute sa fortune; mais il avait créé par là
un esclave qui ne se faisait pas faute de manifester son
mécontentement. Ce n'était jamais que le dimanche qu'il pouvait
s'éloigner de Londres, la Bourse étant fermée ce jour-là. Il devait,
les autres jours, arranger sa vie de façon à ne point manquer l'heure
de la Bourse. Habitant à une lieue environ de la Bourse, il y arrivait
à l'heure dite en voiture, y passait une heure sans parler à personne,
et remontait dans sa voiture. Il va de soi que les fondations
intéressées à le prendre en faute le faisaient observer de très près.


=230.=--Au dix-septième siècle, il fut très sérieusement question
parmi les lettrés de retrancher la lettre Y de l'alphabet français. La
querelle prit fin parce que Louis XIV se déclara pour le maintien de
cette lettre, notamment dans le mot _roy_, qu'il voulut que l'on
continuât d'écrire avec un Y. D'Hozier, le célèbre généalogiste,
dédiant son ouvrage au souverain, avait mis: _Au Roi_, au lieu de: _Au
Roy_. Louis XIV lui en témoigna son mécontentement, et l'on ne parla
plus de détrôner l'Y.

En 1776, cette même lettre causa en Allemagne une agitation plus
grave. Un maître d'école vint troubler la tranquillité d'un village de
l'évêché de Spire où, de temps immémorial, il était, paraît-il,
d'usage de placer l'Y dans l'alphabet immédiatement après l'I. Le
nouveau mentor de l'enfance crut faire merveille en mettant l'Y à la
place qu'on lui donne partout ailleurs; mais les têtes du village,
moins faciles à corriger qu'un alphabet, s'enflammèrent contre
l'innovation; la fermentation passa des enfants aux pères, la
querelle s'échauffa et menaça de tourner au tragique. Il fallut
l'envoi d'un corps de dragons pour soutenir l'Y et le maître d'école
dans leur nouveau poste. Ils s'y maintinrent, mais pendant quelque
temps beaucoup de pères refusèrent d'envoyer leurs enfants dans
l'école où l'Y n'était plus à sa place coutumière.


=231.=--Nous trouvons la note suivante dans un journal daté du 10
nivôse an VII:

«Le ministre de l'intérieur vient d'écrire au ministre des finances
pour l'inviter à suspendre la _vente de la cathédrale de Reims_, dont
le portail est un chef-d'œuvre d'architecture gothique. Le produit de
la vente serait peu considérable, et la conservation du monument est
précieuse, sous les rapports de l'antiquité et de l'art. Nous espérons
en conséquence que des adjudicataires barbares ne porteront pas la
hache sur ce beau monument, que la faux du vandalisme avait respecté,
et n'ajouteront pas cette perte à toutes celles dont gémissent les
amis des arts.»


=232.=--_Quid pro quo_, ces trois mots latins dont on a fait un
seul mot français en en retranchant une lettre, ont été mis en usage
par les anciens médecins, qui les plaçaient dans leurs formules
lorsqu'ils indiquaient la substitution possible d'une drogue
équivalente ou meilleure, cela en prévision du cas où les
apothicaires, dont les officines n'étaient pas toujours des mieux
fournies, n'auraient pas possédé telles ou telles substances, et
auraient pris sur eux de les remplacer par d'autres moins bonnes ou
moins chères. De là d'ailleurs le proverbe: «_Il faut_ se garder du
_quid pro quo_ de l'apothicaire.» Avec le temps et en cessant
d'appartenir exclusivement au langage des médecins, il s'est changé en
_qui pro quo_ pour les gens à qui une lettre de moins importe peu, et
insensiblement pour tout le monde.

Un jour, au temps où l'on annonçait encore à l'entrée dans un salon,
Émile Marco de Saint-Hilaire donne son nom à un domestique, qui
annonce: Monsieur le _marquis_ de Saint-Hilaire. Voyant que l'on riait
et riant lui-même: «Mon Dieu, fit-il, le mal n'est pas grand, c'est un
simple _quis pro co_.»


=233.=--Le maréchal de Richelieu avait pour le musc une telle
passion, qu'il faisait doubler ses culottes de peaux d'Espagne, qui
en sont fortement imprégnées. Il était allé un jour faire une visite à
la duchesse de Talud, à Versailles. Au moment où il sortait, vint le
cardinal de Rohan, à qui, par hasard, on présenta le fauteuil où
s'était assis le maréchal. De là, le cardinal alla chez la reine Marie
Leczinska, qui n'aimait pas les odeurs. A peine le prélat fut-il
auprès d'elle: «Ah! Monsieur le cardinal, s'écria la reine, est-il
possible d'être musqué à ce point? Je ne reconnais pas là un prince de
l'Église. Quand vous seriez un second Richelieu, vous n'auriez pas
plus l'odeur du musc...»

Le cardinal, stupéfait, jura qu'il ne se musquait jamais. En
s'approchant davantage de la reine, il la persuada encore plus qu'il
était musqué, et la scandalisa comme musqué et comme menteur impudent.
Le prélat, pétrifié, crut que ce n'était qu'un prétexte pour lui
annoncer sa disgrâce. Il se retira. Mais, quelques autres personnes
lui ayant fait la même observation, il se mit l'esprit à la torture,
et alla se souvenir qu'il avait dû s'asseoir dans le même fauteuil que
le maréchal, qui laissait partout son odeur favorite. Étant retourné
chez la duchesse, il eut la certitude que sa supposition était fondée,
et courut aussitôt chez la reine pour la dissuader, et déclamer contre
le maréchal musqué, que d'ailleurs Marie Leczinska détestait
profondément.


=234.=--Les Chinois ont connu bien longtemps avant les Européens
la méthode de préservation de certaines maladies épidémiques et
contagieuses, par l'inoculation du virus de ces maladies.

A l'époque où l'on préconisa l'inoculation de la variole, pratique qui
se généralisait quand la vaccine fut découverte, l'Académie des
sciences de France mentionna dans le compte rendu d'une de ses séances
que les Chinois inoculaient la variole non par introduction du virus
dans une incision, mais en aspirant par le nez, comme on prend du
tabac, la matière des boutons de variole desséchée et réduite en
poudre.


=235.=--Quel était, chez les Romains, l'accessoire du costume qui
faisait reconnaître les enfants de condition libre et les enfants
d'affranchis?

--«Tarquin l'Ancien--dit Pline--donna à son jeune fils
une bulle d'or pour le récompenser d'avoir, lorsqu'il portait encore
la prétexte (robe des adolescents), tué de sa main un ennemi.» Par
imitation de cet acte, l'usage s'établit alors de faire porter des
bulles d'or aux enfants des citoyens qui avaient servi dans la
cavalerie (classe la plus noble de Rome). A l'origine la prétexte et
la bulle d'or étaient les ornements des triomphateurs, qui portaient
cette bulle suspendue sur leur poitrine comme un charme souverain
contre l'envie. De là, dit Macrobe, l'usage de donner la prétexte et
la bulle d'or aux enfants de naissance noble, comme un présage, un
espoir qu'ils auraient un jour le courage du fils de Tarquin, qui les
avait reçues dès ses jeunes années.

[Illustration: FIG. 17.--Fac-similé d'une bulle d'or trouvée dans
un ancien tombeau de la voie Prénestienne.]

Divers auteurs donnent d'autres raisons à ce sujet. Selon ceux-ci, la
bulle d'or fut attribuée aux enfants en souvenir de l'un d'entre eux
qui, par instinct secret, en un moment de calamité publique, indiqua
le sens d'un oracle libérateur. Selon ceux-là, cette bulle en forme de
cœur que les enfants de condition libre portaient sur la poitrine,
était un symbole disant à ces enfants qu'ils ne seraient hommes que
s'ils avaient un cœur vaillant et généreux (nous dirions un cœur
d'or).

La bulle se composait de deux plaques concaves rassemblées par un
large lien de même métal, et formait une sorte de globe qui renfermait
d'ordinaire une amulette sacrée.

Toujours est-il que le port de la bulle d'or était général chez les
enfants de condition libre, qui ne cessaient de la porter que lorsque,
à dix-sept ans, ils revêtaient la robe virile; alors ils la
suspendaient à l'autel des dieux lares, protecteurs de leurs maisons.

[Illustration: FIG. 18.--Matrone romaine et son enfant portant au
cou la bulle d'or, d'après un verre antique.]

Les fouilles opérées, notamment dans les tombeaux, ont fait découvrir
un certain nombre de ces ornements symboliques. Nous donnons (fig. 17)
l'image d'une de ces bulles d'or trouvée dans un tombeau de la voie
Prénestienne et publiée en 1732 par Fr. dei Ficoroni, dans une étude
spéciale.

On remarquera qu'à cette bulle d'or se trouve attachée par une
chaînette la statue d'une déesse portant divers attributs, qui en font
une sorte d'amulette votive, plaçant l'enfant sous les auspices de
plusieurs déités. Elle a sur la tête le boisseau et le croissant, qui
font allusion à Sérapis et à Isis. Elle tient dans la main gauche une
corne entourée d'un serpent, symbole d'abondance et de santé (par
Esculape); de la main droite elle porte un gouvernail de navire,
emblème de la Fortune, à laquelle on rapportait le don de la richesse
et des prospérités.

La figure 18, empruntée au même opuscule, représente une matrone
romaine et son enfant, portant au cou la bulle d'or, d'après une
peinture sur émail antique. Le port de la bulle resta longtemps le
privilège des seuls enfants de naissance libre; mais, au cours de la
seconde guerre punique, plusieurs prodiges menaçants s'étant produits,
pour la conjuration desquels l'on fit de grandes cérémonies, d'après
l'avis des livres sibyllins, que les duumvirs consultèrent, les fils
d'affranchis ayant été joints aux enfants libres pour chanter les
hymnes propitiatoires, ils eurent dès lors le droit de porter la
prétexte et une bulle de cuir.


=236.=--Les Tlascalans, peuplade de l'ancien Mexique, qui étaient
réputés les plus vaillants et les plus habiles guerriers du pays,
s'étaient portés au-devant de Fernand Cortès qui marchait vers Mexico.
Les Espagnols, fort peu nombreux, durent en maintes occasions compter
avec ces ennemis, qui les arrêtèrent assez longuement.

Malgré la force avec laquelle les Tlascalans combattaient les
Espagnols,--remarque un historien de la conquête du Mexique,--ils
se conduisaient envers eux avec une sorte de générosité. Sachant que
ces étrangers manquaient de vivres, et imaginant sans doute que les
Européens n'avaient quitté leur pays que parce qu'ils n'y trouvaient
pas assez de subsistances (ce qui, d'après eux, devait être le seul
motif plausible d'invasion et de guerre), il envoyaient à leur camp
de grandes quantités de volailles et de maïs, en leur faisant dire
qu'ils eussent à se bien nourrir, parce qu'ils dédaignaient d'attaquer
des ennemis affaiblis par la faim. En outre, comme la coutume était
établie chez eux d'immoler les prisonniers de guerre aux dieux du pays
et de manger leurs corps, ils ajoutaient qu'ils croiraient manquer à
leurs divinités en leur offrant des victimes affamées, et qu'ils
craignaient que, devenus trop maigres, ils ne fussent plus bons à être
servis dans les festins qui suivaient les sacrifices.


=237.=--On dit communément _être au bout de son rouleau_. Cette
expression a son origine dans un détail tout matériel de l'ancienne
façon de confectionner les actes, les titres. Ces documents étaient
écrits sur des feuilles de papier ou de parchemin, que l'on roulait ou
déroulait selon le cas. De là l'expression «être au bout de son
_roulet_ ou _rolet_», qui depuis s'est prononcé _rouleau_. Le _rôle_,
comme on appelle encore les feuilles recevant des expéditions
judiciaires ou administratives, est un papier que jadis on _roulait_.


=238.=--On dit parfois à ceux qui objectent des _si_: «Ah! si le
ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises.» Ce proverbe nous
vient des Latins, qui disaient: _Multæ caperentur alaudæ si caderet
cœlum_. Aristote rapporte l'origine de cette locution proverbiale au
préjugé des anciens qui croyaient que le ciel était soutenu par Atlas,
et que sans cet étai il tomberait sur la terre.


=239.=--Chacun sait que le soufre dans son état ordinaire est une
substance très friable, très cassante; il est cependant possible de
rendre le soufre aussi élastique que le caoutchouc.

Les propriétés du soufre à l'état liquide varient avec la température:
à 120°, il est très fluide, transparent, d'un jaune clair; si on
continue à le chauffer, il se colore à partir d'environ 140°, en
devenant brun et de plus en plus visqueux. Vers 200°, sa viscosité est
telle qu'on peut retourner le vase qui le contient sans en renverser.
Au-dessus de cette température il devient un peu fluide, tout en
gardant sa coloration. Enfin il entre en ébullition à 440° et
distille.

Refroidi lentement, le soufre repasse par les mêmes états de fluidité;
si au contraire on coule dans l'eau froide du soufre à 250°, on
obtient le soufre mou. Le soufre ainsi trempé est élastique comme du
caoutchouc. Chauffé à 100°, il dégage assez de chaleur pour porter de
100° à 110° la température d'un thermomètre. Le soufre mou devient peu
à peu dur et cassant, en repassant à l'état de soufre ordinaire. On le
rend mou d'une manière plus durable en y mettant un peu de chlore ou
d'iode.


=240.=--Marie-Louise d'Orléans, première femme de Charles II, roi
d'Espagne, se promenant un jour à cheval, fut désarçonnée par
l'emportement de sa monture; son pied se trouvant pris dans l'étrier,
elle était traînée par le cheval affolé. Le roi, voyant en même temps
le danger que court la reine et l'immobilité des personnes de son
entourage, commande, supplie qu'on aille au secours de son épouse. Un
gentilhomme se jette à la bride de son cheval; un second, au risque de
sa propre vie, dégage le pied de Sa Majesté; mais tous les deux, ce
sauvetage opéré, disparaissent en toute hâte, au galop de leurs
chevaux.

La reine, revenue de sa frayeur, voulut voir ceux qui l'avaient
délivrée. Mais l'un des grands qui étaient près d'elle l'informa que
ses libérateurs avaient pris la fuite pour sortir, sans doute, du
royaume, afin d'éviter le châtiment auquel les condamnait une loi qui
défendait de toucher la cheville du pied d'une reine d'Espagne. Née et
élevée en France, la jeune princesse ne connaissait point la
prérogative de ses chevilles; elle sollicita du roi le pardon des deux
gentilshommes, obtint facilement leur grâce et leur fit à chacun un
présent proportionné au service rendu.


=241.=--Ce n'est pas d'hier que date l'idée de l'influence que
les détonations d'artillerie exercent sur la formation des nuages et
la chute de la pluie. On trouve, en effet, dans les _Mémoires de
Benvenuto Cellini_, écrits vers le milieu du seizième siècle, un
passage très significatif à ce sujet.

Cellini, s'évadant des prisons papales, s'était cassé la jambe en
tombant hors des murs. Il eut l'idée de se traîner à quatre pattes
vers la demeure d'une duchesse, nièce du pape, qui lui avait des
obligations, pour un service rendu en de singulières circonstances.

«J'étais sûr, dit-il, de trouver chez elle asile et protection; car
elle m'en avait donné des témoignages antérieurs par l'entremise de
son chapelain, qui apprit au pape que, lorsqu'elle fit son entrée à
Rome, je lui avais sauvé une perte de plus de mille écus par suite
d'une grosse pluie que je fis cesser quatre fois par le bruit de
plusieurs pièces d'artillerie que je fis tirer contre les nuages (la
pluie aurait sans doute causé de grandes avaries dans les costumes de
la princesse et de sa suite). Cela fit dire à cette princesse que
j'étais un de ceux qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle
m'obligerait si l'occasion s'en présentait.»

Évidemment il faut entendre ici, non pas que le bruit des canons
suspendit la chute de la pluie, mais que l'ébranlement produit sur les
nuages provoqua la chute plus abondante des masses d'eau, et dégagea
d'autant plus l'atmosphère des nuages menaçants.


=242.=--Notre mot _tête_ (qui vient du latin _testa_, crâne)
avait pour correspondant grec _képhalè_, qui est devenu notre mot
_chef_, et a pour correspondant latin _caput_, qui, sans former un
substantif équivalent en français, entre dans la formation de
plusieurs mots, par exemple _capitaine_ ou _tête_ d'une compagnie,
d'une armée; _capitale_, ville _tête_ d'un État, etc. C'est aussi de
_caput_, tête, que dérive le mot _cap_, comportant l'idée d'une _tête_
de terre s'avançant dans la mer; et cette idée est si bien celle qui
en principe inspira cette formation, que l'on peut voir dans le plus
ancien des traités de géographie imprimé, c'est-à-dire dans la
_Cosmographie_ de Munster, la confusion faite entre les termes
_chef_ et _cap_. Dans un chapitre de ce vieux livre traitant de
l'Afrique, il est, en effet, question du _chef_ Vert et du _chef_ de
Bonne-Espérance.


=243.=--_Petit bonhomme vit encore._--Origine
antique.--En Grèce, à trois époques différentes de l'année, aux
fêtes de Vulcain, à celles de Prométhée et aux Panathénées, les jeunes
Athéniens faisaient la course du flambeau. Le matin du jour fixé, ils
s'assemblaient dans le jardin d'Académus. On prenait comme point de
départ la tour qui s'élevait près de l'autel de Prométhée. Comme
piste, ils se servaient de la longue voie qui, traversant le
Céramique, aboutissait à l'une des portes de la ville. Chaque coureur
tirait au sort l'ordre dans lequel il devait lutter; car la lutte ne
consistait point à courir ensemble à qui arriverait le premier. Les
concurrents briguaient à ces courses le titre de porte-flambeau, et
par conséquent l'honneur de porter les luminaires dans les cérémonies
religieuses. Les numéros tirés, les places prises, le magistrat qui
présidait à la célébration des jeux allumait un flambeau au feu sacré
de l'autel de Prométhée, et le remettait entre les mains du coureur
désigné pour partir le premier. Celui-ci s'élançait rapide sur la
piste, pour parcourir dans le moins de temps possible, et sans laisser
éteindre son flambeau, la distance de la tour à la ville et de la
ville à la tour. La flamme s'éteignait-elle pendant le trajet, le juge
déclarait le coureur hors concours, rallumait le flambeau et le
donnait au deuxième lutteur. Le magistrat proclamait vainqueur celui
qui parcourait l'espace désigné dans le moins de temps et sans laisser
éteindre sa torche. Si aucun des lutteurs ne réussissait, le titre
honorifique de porte-flambeau restait au vainqueur de la solennité
précédente. Cet art de courir vite sans éteindre son flambeau était
très difficile, car les torches étaient loin d'être aussi difficiles à
éteindre que celles d'aujourd'hui. Les flambeaux des jouteurs étaient
un assemblage de bois minces et légers, affectant la forme de nos
cierges modernes. De la résine ou de la poix soudait ensemble ces
divers morceaux et donnait au flambeau une grande consistance et
augmentait son pouvoir éclairant. Aux Panathénées, la course
s'exécutait à cheval. Cette course au flambeau, sorte de solennité
religieuse de la Grèce antique, se présente comme l'origine du jeu du
_Petit bonhomme vit encore_. En Angleterre, au moment où le feu
s'éteint, celui qui a le papier ou la baguette entre les mains doit
dire: «Robin est mort, que je sois bridé, que je sois sellé,» etc. On
lui bande alors les yeux, il se courbe vers la terre, et chacun des
joueurs pose sur ses épaules un objet qu'il doit nommer. Quand il a
deviné, le jeu recommence.

Origine légendaire.--Autrefois, à la naissance des enfants, on
allumait plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms, et l'on
donnait au nouveau-né le nom de celle des lampes qui s'éteignait la
dernière, dans la croyance que c'était un gage de longue existence
pour l'enfant.


=244.=--Quelle est l'origine des courses dites _plates_? d'où
leur vient ce nom?

--Les premières courses régulières datent du règne de Jacques
Ier; les prix consistaient en sonnettes d'or et d'argent, et le
vainqueur était nommé gagneur de cloche. La reine Anne institua en
1711, à York, des courses qui prirent le nom de _plates d'York_, non
parce qu'elles avaient lieu sur un terrain plat, sans obstacles, mais
parce que le prix de la course consistait en une pièce d'orfèvrerie,
_piece of plate_. _Plat_, en anglais, s'exprime par _plain_, et non
pas par _plate_, qui signifie plaque de métal, vaisselle plate, comme
on dit en espagnol _plata_, argent. La langue anglaise ayant envahi
nos champs de courses, nous avons d'autant mieux adopté l'expression
de courses plates que, par une singulière rencontre, le mot _plates_,
qui a une signification différente en anglais, désigne exactement en
français le genre de course qui se donne sur un terrain uni, par
opposition au _steeple-chase_, ou course au clocher, hérissée
d'obstacles. Par _plates_, les Anglais entendent donc le prix couru
par les chevaux dans la course spéciale appelée les _plates_, comme
d'autres courses sont appelées les _Oaks_, le _Derby_, à cause des
prix de ce nom. Les Anglais sont d'ailleurs le premier peuple qui ait
remis en honneur les courses de chevaux. Les premières courses
régulières eurent lieu en France au mois de novembre 1776, dans la
plaine des Sablons, transformée en hippodrome.


=245.=--A toutes les époques, des esprits ingénieux se trouvèrent
pour supposer des aventures surnaturelles qui, le plus souvent, ont
comme principale visée de satiriser les mœurs ou les institutions.
Parmi les œuvres de ce genre devenues célèbres on peut citer, chez
les anciens, l'_Histoire véritable_, où Lucien accumule ironiquement
toutes les impossibilités; et, chez les modernes, le _Voyage de l'île
d'Utopie_, de Thomas Morus; les _États et Empires de la Lune et du
Soleil_, de Cyrano de Bergerac, et les _Voyages de Gulliver_, de
Swift.

Or, vers le milieu du dix-huitième siècle, un auteur danois, Holberg,
qui, par un ensemble de comédies très spirituelles, a mérité d'être
considéré comme le créateur du théâtre national en Danemark, publia
sous le voile de l'anonyme un livre intitulé: _Voyage de Nicolas Klim
dans le monde souterrain_. D'abord écrit en latin, ce livre fut
traduit dans presque toutes les langues européennes; et, bien qu'ayant
fait alors assez grand bruit, il est aujourd'hui fort oublié, mais à
tort, car dans beaucoup de parties il révèle en même temps une féconde
imagination et une grande verve critique.

«Le voyage de Nicolas Klim, dit J.-J. Ampère dans une notice consacrée
à Holberg, c'est la plaisanterie de Swift poussée à l'extrême. C'est
une audace de fiction philosophique, que seule peut-être pouvait avoir
une de ces imaginations du Nord dont le désordre flegmatique ne
s'étonne de rien.»

«Le héros de ce voyage imaginaire est un jeune bachelier norvégien
qui, poussé par la curiosité autant que par le besoin de faire
fructueusement parler de lui, se fait descendre au moyen d'une corde
dans une sorte d'abîme ouvert au milieu des rochers. La corde casse,
et ce pauvre Klim, entraîné par une chute qui, d'abord vertigineuse,
se ralentit peu à peu, arrive dans un monde souterrain où l'attendent
toutes sortes de découvertes merveilleuses. Il ne voit d'abord autour
de lui que des arbres; et, pour explorer la région de plus haut,
l'idée lui vient de grimper sur un de ces arbres; mais alors il se
trouve avoir commis une grande sottise. Klim était arrivé dans un pays
dont les habitants ont la forme d'arbres, et celui sur lequel il a
voulu monter n'est autre que la femme du bailli de l'endroit. De là
l'indignation générale contre le téméraire étranger, qui est aussitôt
arrêté par une foule d'arbres, pour avoir manqué de respect à une très
honorable matrone. Il va de soi que le séjour de Klim chez les Botuans
ou Potuans (car ainsi s'appellent ces hommes-arbres) donne lieu à
toute une série de faits et d'observations, mettant en parallèle
l'extrême sagesse de ce peuple avec la folie des peuples de notre
monde.

[Illustration: FIG. 19.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_, par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]

[Illustration: FIG. 20.--Fac-similé d'une estampe des _Voyages de
Nicolas Klim_ par Holberg, traduction française de Mauvillon, 1753.]

Après maintes vicissitudes, Klim, qui remplit dans le pays le rôle de
coureur, obtient du roi, pour ses bons services, la mission d'aller
explorer une planète voisine, qui, par suite de la lenteur des
déplacements naturels aux Potuans, leur est encore à peu près
inconnue. Il part donc pour le monde de Nazar, dont les peuples sont
encore plus lents que ceux de Potu. Et là, les observations qu'il est
à même de faire sont autant d'allusions satiriques aux savants, aux
ergoteurs, aux discoureurs de notre monde. C'est par la forme de leurs
yeux que se divisent en tribus les habitants de Nazar, dont cette
conformité physique différencie les jugements. Aux Lagires, par
exemple, qui ont les yeux longs, tout paraît long; aux Naquires ou
yeux carrés, tout paraît carré, et ainsi des autres. Dans ce pays,
Klim fait si bien des siennes qu'il est condamné à l'exil, et, par
suite de cette peine, emporté par un oiseau dans les régions du
firmament. Un autre méfait lui vaut d'être envoyé comme rameur sur une
galère qui part pour un voyage d'exploration. Il visite alors un pays
des singes, puis un pays habité par toutes sortes d'animaux
symbolisant les divers types humains de la terre; un jour il arrive
dans le pays de Musique, dont les naturels, qui n'ont qu'une jambe,
ont pour langage les sons que rendent des cordes naturelles tendues
entre leur cou et leur abdomen, sur lesquelles ils jouent avec un
archet. Par la suite, le voyageur arrive dans une autre contrée dont
les habitants sont en guerre avec ceux de la région voisine. Ses
prouesses guerrières, la sagesse de sa tactique, lui valent d'être
proclamé général; puis l'ambition le prend, le pousse, et il arrive à
la dignité d'empereur; mais comme, tout naturellement, il abuse du
pouvoir, il est chassé honteusement de son empire, et il se retrouve,
après quelques incidents bizarres, au point d'où il est parti, reconnu
par d'anciens amis, à qui il fait le récit de ses aventures,--qu'un
lettré recueille et rend public.

Toute cette histoire, en somme, est, sous la forme allégorique, d'une
grande portée philosophique. Une partie bien remarquable est celle où
l'auteur est censé reproduire la relation qu'un habitant de ces mondes
étranges, venu un jour en Europe, a écrite des incidents et des
remarques de son voyage.

Nous joignons à ces quelques notes sur un livre trop peu connu de nos
jours, deux des estampes dont il est accompagné dans une traduction
française publiée en 1753 par M. de Mauvillon.


=246.=--Le rouge est la couleur la plus estimée chez la plupart
des peuples, dit un auteur du siècle dernier. Les Celtes lui donnaient
la préférence sur toutes les autres couleurs. Chez les Tartares,
l'émir le moins riche, le moins puissant, a toujours une robe rouge.
La couleur rouge était celle des généraux, des patriciens, des
empereurs romains. On sait d'ailleurs que le terme de _pourpre_
rappelait alors l'idée d'un emblème de pouvoir absolu ou de
_tyrannie_. Le mot _tyran_ dérivait d'ailleurs de cette pourpre même,
qui venait de _Tyr_. Le rouge était dans l'antiquité regardé comme la
couleur favorite des dieux. Aussi dans les jours de fête leurs statues
étaient-elles parées en rouge. On leur appliquait une couche de minium
(comme font nos divinités modernes, remarque un écrivain). L'empereur
Aurélien permit aux dames romaines, qui virent là une précieuse
faveur, de porter des souliers rouges, en refusant aux hommes ce
privilège, qu'il réserva exclusivement pour lui et pour ses
successeurs à l'empire. Les Lacédémoniens étaient vêtus de rouge pour
le combat. C'était afin qu'ils ne frissonnassent pas en voyant le sang
ruisseler sur leurs habits. (C'est aussi la raison qu'on donne du
pantalon rouge de nos soldats.)

La noblesse française porta, par suprême distinction, à une certaine
époque, des talons rouges.

Le rouge est devenu la couleur des princes de l'Église. En mainte
occasion il fut malicieusement fait allusion à cette couleur.

Lors de l'assemblée du clergé français en 1628, l'archevêque de Paris,
François de Harlay, ayant agi avec beaucoup de zèle dans le sens des
libertés de l'Église gallicane, à l'encontre de l'autorité absolue du
saint-siège, il parut à Rome une médaille représentant ce prélat à
genoux aux pieds du saint-père. Pasquin, qui se tenait debout, disait
à l'oreille du pontife: _Pœnitebit, sed non erubescet_. (Il se
repentira, mais ne rougira pas.) Cette espèce de prédiction
s'accomplit, car l'archevêque de Paris mourut en 1695 sans avoir
obtenu la pourpre romaine, qu'il avait ardemment briguée.

Quand, par des raisons de haute politique, le saint-siège eut la
faiblesse de conférer le cardinalat au ministre du Régent, Dubois, on
dit: «Rien ne le fit rougir que la pourpre romaine.» Et quand ce
singulier cardinal mourut, on lui fit cette épitaphe:

    Rome rougit d'avoir rougi
    Le mécréant qui gît ici.


=247.=--Nous avons des femmes bachelières, agrégées et
doctoresses en sciences et en lettres, titres en vertu desquels elles
sont admises à enseigner. Nous avons des femmes doctoresses professant
la médecine. Mais la carrière du droit ne leur est pas ouverte. On
cite cependant plusieurs femmes qui se sont distinguées jadis dans la
science et la pratique des lois.

Jean André, célèbre professeur de droit à Bologne au seizième siècle,
avait une fille appelée Novella,--une des plus belles femmes de
son temps,--qui était devenue si savante en jurisprudence, que
lorsque son père était occupé, elle faisait les leçons à sa place.
Elle avait toutefois la précaution de tirer un rideau devant elle,
pour que sa beauté ne causât pas de distraction aux élèves.


=248.=--Porpora, le célèbre compositeur italien, surnommé le
_patriarche de l'harmonie_, né en 1685, mort en 1767, avait une
singulière méthode d'entendre l'enseignement du chant, ainsi que le
prouve l'exemple suivant:

Certain jour, un jeune homme vient solliciter ses leçons.

«Veux-tu, dit Porpora, devenir un chanteur remarquable?

--Sans doute.

--Eh bien, je te prends pour élève, à la condition expresse que
tu suivras mes prescriptions sans jamais te rebuter ni faire entendre
une réclamation.»

Sur l'acquiescement de l'élève, Porpora prend une feuille de papier à
musique et y trace quelques exercices, notamment des _trilles_ et des
_gruppetti_.

Une première année se passe dans l'étude de cette feuille de papier.
La seconde année, aucun changement, aucune innovation n'est apportée à
ce travail quotidien. Toujours mêmes _trilles_ et mêmes _gruppetti_.
L'élève se demandait sérieusement s'il n'avait point affaire à un
mauvais plaisant, à un fou, ou au moins à un mauvais maniaque.
Cependant il ne risqua aucune observation. La troisième année, la
quatrième, se passent sur l'inamovible feuille réglée. Enfin, le jeune
chanteur glisse timidement une humble et craintive protestation. Un
regard exaspéré du professeur lui fit rentrer la réclamation dans la
gorge. «Je te pardonne, dit le Porpora, à condition que tu m'obéiras
toujours passivement, comme tu avais promis de le faire.--J'obéis,»
dit l'élève. Deux ans s'écoulent encore. A la sixième année seulement,
on ajoute à ces exercices quasi séculaires quelques règles sur
l'articulation et la prononciation; puis les leçons de déclamation
s'adjoignent aux leçons de chant. Enfin, aux derniers jours de cette
année, Porpora embrasse avec effusion son élève et prononce ces
paroles: «Va, mon enfant, tu n'as plus rien à apprendre; tu es
maintenant le premier chanteur de l'Italie et du monde.» L'élève
était Caffarelli, qui fut, en effet, le plus admiré des chanteurs
de son temps.


=249.=--La corporation des cordiers avait autrefois pour patron
l'apôtre saint Paul. Voici la raison qu'en donne un historien.

Saint Paul s'étant mis en route pour Damas avant sa conversion, dans
le dessein de combattre les chrétiens, fut arrêté par un violent
orage. Une voix céleste lui ordonna de retourner sur ses pas, ce qu'il
fit aussitôt. Ainsi les cordiers, qui travaillent à reculons, ont pris
pour patron saint Paul au moment de sa conversion. Peut-être
pourrait-on mieux justifier le choix des cordiers en disant que saint
Paul était cordier lui-même, du moins un jésuite allemand semble le
croire en disant de cet apôtre: _Pellionem egit, funes texuit_.


=250.=--En notre temps où tant d'efforts sont dirigés sur la
recherche des moyens d'extermination de plus en plus effroyables, on
aime à rapporter les faits suivants, tout à l'honneur de princes qui
passent généralement pour avoir fait très peu de cas des multitudes
humaines.

Un fameux chimiste de Lucques, nommé Martin Poli, avait découvert une
composition explosive dix fois plus destructive que la poudre à canon
(qui sait si ce n'était pas déjà une dynamite ou panclastite
quelconque?). Il vint en France en 1702 et offrit son secret à Louis
XIV. Ce roi, qui aimait les découvertes chimiques, eut la curiosité de
voir les effets de cette substance; il en fit faire l'expérience sous
ses yeux. Poli ne manqua pas de faire remarquer au prince les
avantages qu'on en pouvait tirer dans une guerre. «Votre procédé est
très ingénieux, lui dit le roi; l'expérience en est terrible et
surprenante; mais les moyens de destruction employés à la guerre ne
sont déjà que trop violents. Je vous défends de publier cela dans mon
royaume; contribuez plutôt à en faire perdre la mémoire. _C'est un
service à rendre à l'humanité._»

Poli promit à Louis XIV de ne divulguer son secret ni en France ni
ailleurs, et le monarque reconnaissant lui accorda une récompense
considérable.

Sous Louis XV, un Dauphinois, nommé Dupré, avait inventé une espèce de
feu grégeois si rapide, si dévorant, qu'une fois allumé quelque part,
on ne pouvait ni l'éviter ni l'éteindre. On en avait fait des
expériences publiques, dont avaient frémi les militaires, les marins
les plus intrépides. Quand il fut bien démontré qu'un seul homme, avec
un tel art, pouvait détruire une flotte ou brûler une ville, sans
qu'aucun pouvoir humain fût capable d'y apporter le moindre secours,
Louis XV défendit à Dupré, sous peine de la vie, de communiquer son
secret à personne, et le récompensa très largement pour qu'il se tût.
En ce moment cependant la France était dans tous les embarras d'une
guerre très ardente avec l'Angleterre, dont les vaisseaux venaient
nous braver jusque dans nos ports; mais l'idée d'humanité l'emporta
sur les considérations politiques; et le procédé de Dupré fut perdu
comme celui de Poli.


=251.=--Le port de la barbe par les ecclésiastiques a été l'objet
de très longues discussions. On peut citer divers conciles où la barbe
des prêtres a été tour à tour préconisée, tolérée, anathématisée,
ordonnée. Toujours est-il qu'aux seizième et dix-septième siècles
l'accord n'était pas généralement fait sur cette question, et qu'une
partie du clergé, notamment parmi les prélats, tenait encore pour le
port de la barbe. Henri II, sachant que le clergé de Troyes devait
élire son évêque, et désirant que l'élu fût Antonio Carraccioli, qui
portait sa barbe, écrivit au clergé du diocèse, que cette barbe aurait
pu offusquer:

«Je vous prie de ne pas vous arrêter à cela, mais de l'en tenir
exempt, d'autant que nous avons délibéré de l'envoyer prochainement en
quelque endroit hors du royaume pour affaires qui nous importent, et
où ne voudrions pas qu'il allât sans sa barbe.»

Carraccioli fut élu... avec sa barbe. Il devait plus tard embrasser le
calvinisme.

Hucbald, religieux bénédictin, composa un poème à la louange de la
calvitie et le dédia au roi Charles le Chauve. Tous les vers de ce
poème commençaient par la lettre C, la première du mot _calvus_.


=252.=--En 1660, le Beaujolais et le Mâconnais n'avaient d'autres
débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants.
La culture de la vigne était négligée; le vin ne se vendait pas.
Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet
d'aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il
mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette
charrette les bœufs les plus robustes de son écurie, et se mit en
route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y
arrivait.

La semaine suivante, la messe du roi, qu'on célébrait au château de
Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l'officiant
arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants
devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule,
remarqua une tête d'homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa
qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna à l'un de ses
officiers d'aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage.
L'officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que
l'homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé,
mais que sa haute taille avait pu causer l'erreur de Sa Majesté. Louis
XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l'issue de la messe.

Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu
comme les paysans du Mâconnais, coiffé d'un large feutre et la
poitrine couverte d'un grand tablier de peau blanchie, qui descendait
jusqu'aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues
guêtres de toile grise.

«Quel motif vous amène à Paris?» lui dit le roi.

Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu'il
arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des bœufs, amenant
avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait
le vendre à quelque grand seigneur.

Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à
celui de Suresnes et de Beaugency, qu'on buvait à la cour. Tous les
courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Mâcon, et
l'intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à
vendre à Paris les produits de ses vignobles.

Le commerce des vins de Mâcon était fondé.


=253.=--En finissant une lettre à d'Alembert, Voltaire dit:
_Adieu, Monsieur, il y a en France peu de Socrates, et trop d'Anitus
et de Mélitus, et surtout trop de sots; mais je veux faire comme Dieu,
qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes._

Le spirituel écrivain fait ici allusion à la mort du plus célèbre des
sages antiques. Les doctrines nouvelles de Socrate, ses vertus, son
éloquence, lui avaient fait un grand nombre de disciples dans les
familles les plus illustres d'Athènes. Mais l'amertume de ses
critiques contre la constitution d'Athènes, ses traits satiriques
contre la démocratie, ses liaisons avec les chefs du parti
aristocratique, ses railleries, avaient amassé autour de lui bien des
haines et des préventions. Ses ennemis commencèrent par susciter
contre lui le poète Aristophane, qui le couvrit de ridicule dans ses
_Nuées_. L'an 400 avant Jésus-Christ, une accusation fut déposée
contre lui par _Mélitus_, poète obscur, et soutenue par _Anitus_,
citoyen qui jouissait d'une grande considération et était zélé
partisan de la démocratie. Quels que soient les motifs qui ont mis la
coupe aux lèvres de l'illustre philosophe, ces noms d'_Anitus_ et
_Mélitus_ n'en sont pas moins restés flétris dans l'histoire, et
servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments
de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la
vertu et le génie.


=254.=--La place que le chancelier Maupeou, dernier ministre de
Louis XV, tient dans l'histoire de notre pays a été, selon les temps
et selon les partis, fort diversement appréciée; mais, en faisant
abstraction de tout esprit politique, cet homme d'État représente
surtout, dans la plus formelle acception du terme, l'image de
l'autorité arbitraire, ridiculisée, bafouée et succombant enfin sous
les coups de l'opinion publique.

On sait que l'acte le plus remarquable de son ministère fut la
dissolution violente du parlement, qui, bien qu'ayant peut-être mérité
plus d'un reproche, eut pour lui toutes les sympathies populaires, du
moment où il fut l'objet de la rigueur et des persécutions.

Les conseillers, dépouillés de leurs charges, exilés, se changèrent en
autant de martyrs; et quand le chancelier s'avisa de faire rendre la
justice par un semblant de parlement, formé d'hommes choisis par lui
un peu partout, le mécontentement, l'indignation, ne connurent plus de
bornes, et se manifestèrent par toutes les voies coutumières en pareil
cas et en pareil pays: libelles, pamphlets, chansons, caricatures,
etc.

Le parlement nouveau, baptisé par ironie du nom du chancelier, fut
particulièrement, dans son ensemble et dans la personnalité de la
plupart de ses membres, le point de mire de la verve satirique. Ce fut
une guerre de tous les instants, une attaque incessante, un feu
perpétuel d'épigrammes, d'imputations outrageantes, de cruels
persiflages: lutte dont l'honneur de la dernière passe devait revenir
à Beaumarchais, avec ses fameux Mémoires sur le rapporteur Goezman.

Pendant la première avait brillé un certain anonyme, que depuis l'on
sut être Pidanzat de Mairobert, ancien censeur royal et alors
secrétaire du duc de Chartres (plus tard Philippe-Égalité, père du
futur roi Louis-Philippe), prince qui avait refusé de siéger dans le
parlement Maupeou, et avait été pour ce fait exilé dans ses terres.

Les satires de Pidanzat paraissaient sous la forme de _Correspondance
entre Sorhouet_ (un des nouveaux conseillers) _et M. de Maupeou,
chancelier de France_, qui plus tard ont été réunies sous le titre de
_Meaupeouana_. Une de ces satires, intitulée _les OEufs rouges, ou
Sorhouet mourant à M. de Maupeou, chancelier de France_, était
accompagnée de trois gravures allégoriques fort curieuses, parmi
lesquelles celle dont nous donnons un fac-similé.

[Illustration: FIG. 21.--Fac-similé d'une estampe satirique,
publiée en 1772, contre le chancelier Maupeou.]

Cette estampe représente _la Métamorphose d'Hécube en chienne_
_enragée, poursuivie à coups de pierres par les Thraces_; et voici
comment l'auteur en explique le sens. Le chancelier en simarre, dont
la tête est déjà changée en celle d'une chienne, une patte fermée,
avec laquelle il croit encore pouvoir donner des coups de poing; de
l'autre, il porte à la gueule la _Lettre à Jacques Vergé_ (écrit
maladroitement apologétique des actes du chancelier); on lit sur
l'adresse ce mot terrible: _Correspondance_. La Vérité lui présente un
miroir, pour lui faire voir que sa nouvelle forme ne lui a rien enlevé
des _agréments_ de son ancienne figure. A ses pieds on voit un ballot
ouvert, duquel sortent avec impétuosité les protestations des princes
et les diverses parties de la _Correspondance_, qui se changent en
pierres. Quelques Français ramassent ces brochures et les jettent à ce
vilain dogue. Le fond représente une partie du temple, sur le
frontispice duquel est Thémis entourée de nuages, qui ne doivent pas
tarder à se dissiper. Sur les marches on voit une foule de spectateurs
qui lèvent les mains au ciel, pour rendre grâce de la punition exercée
contre Maupeou, et du prochain retour de la justice.

On sait que dès son avènement (1774) Louis XVI rappela l'ancien
parlement. Le chancelier fut exilé dans ses terres de Normandie, qu'il
ne devait plus quitter, et où il mourut en 1792.


=255.=--En feuilletant l'ancienne _Gazette de France_, nous y
trouvons, sous la rubrique de _Varsovie, 13 mai 1667_, la nouvelle que
voici:

«Louisa-Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue, reine de
Pologne, décéda ici le 10 de ce mois. Cette princesse, ayant mal passé
la nuit du 8 au 9, ne laissa pas de se lever; mais l'après-dînée, sur
les trois heures, elle commença de cracher du sang, avec de fréquentes
envies de vomir, ce qui obligea de lui en tirer trois palettes. Ce
remède fut continué sur les 8 heures du soir, mais sans aucun
soulagement, ayant passé cette nuit plus mal que l'autre, de sorte que
ces médecins étaient résolus de lui en tirer encore sur les quatre
heures du matin, s'ils n'en eussent été empêchés par la crainte
qu'elle mourût pendant la saignée, tant ils la trouvaient faible. En
effet, trois quarts d'heure après, elle mourut _sans aucune
difficulté_ (!!!), mais avec une douleur d'autant plus grande de toute
la cour qu'on l'avait crue depuis quelques jours en pleine
convalescence.»

_Sans aucune difficulté_, dit le grave journal. Le mot est digne de
mémoire.


=256.=--On a déjà vu (no 114) que l'ancienne police de Venise a
laissé de terribles souvenirs. Autre exemple:

Un prince de Craon, se trouvant à Venise au dix-septième siècle, y fut
volé d'une somme considérable, et en conçut assez d'humeur pour se
croire en droit d'invectiver contre la police vénitienne, qui ne
s'occupait, disait-il, qu'à espionner les étrangers, au lieu de
veiller à leur sûreté.

Quelques jours après, il quitte la ville pour retourner en France. A
moitié du trajet de Venise à la côte, sa gondole s'arrête tout à coup.
Il en demande la raison. Ses gondoliers lui répondent qu'il ne leur
est plus possible d'avancer, parce qu'un bateau à flamme rouge, qui
vient à eux, leur fait signe de mettre en panne.

Le prince se rappelle alors le propos qu'il a tenu et aussi toutes les
sombres anecdotes qu'on lui a contées sur la police de Venise. Il se
voit au milieu des lagunes entre le ciel et l'eau, sans secours, sans
moyens d'échapper, et attend avec anxiété les gens qui sont évidemment
à sa poursuite.

Ils arrivent, abordent sa gondole, et le prient de passer dans la
leur. Il obéit en faisant de tristes réflexions.

«Monsieur, lui dit gravement un des personnages qui sont dans ce
bateau, vous êtes le prince de Craon?--Oui, Monsieur.--N'avez-vous
pas été volé vendredi?--Oui, Monsieur.--De quelle somme?--Cinq cents
ducats.--Où étaient ces cinq cents ducats?--Dans une bourse
verte.--Avez-vous soupçonné quelqu'un de ce vol?--Un domestique de
place.--Le reconnaîtriez-vous?--Parfaitement.» Alors l'interlocuteur
du prince, écartant avec le pied un méchant manteau, découvre un homme
mort tenant à la main une bourse verte, et ajoute: «Justice est faite,
Monsieur, voilà votre argent; reprenez-le, partez, et souvenez-vous
qu'on ne remet pas le pied dans un pays où l'on a méconnu la sagesse
et la vigilance du gouvernement.»


=257.=--Il fut un temps où, dans le monde des écoles parisiennes,
les noms de _galoches_, _galochés_ ou _galochiers_ constituaient une
injure. On appelait ainsi les écoliers externes des divers collèges
qui, n'ayant pas le moyen de payer leur pension dans un de ces
établissements, allaient tous les jours de chez leurs parents, ou de
quelque pauvre logis, à l'école, et portaient des _galoches_ pour se
défendre du froid en hiver, et de la boue qui, à cette époque où les
rues étaient fort mal pavées, abondait à Paris:

Selon Baïf, le mot de _galoche_ vient de _gallica, gallicæ_, espèce de
chaussure dont les Gaulois usaient en temps de pluie.


=258.=--On peut citer d'assez nombreux cas de la transformation
inconsciente et souvent barbare que l'usage fait subir à certains
noms de lieux, qui non seulement deviennent ainsi méconnaissables,
mais encore perdent parfois toute signification rationnelle. Ex.:
la rue des _Jeux-Neufs_, devenant la rue des _Jeûneurs_;
Saint-André-des-_Arcs_ (parce qu'on y fabriquait jadis ces armes),
devenant Saint-André-des-_Arts_; Sainte-Marie-l'_Égyptienne_, dont
le nom se change en _Gibecienne_, puis en _Jussienne_, etc.

Autre exemple assez curieux.

Chacun sait que l'expression _pays de cocagne_ tire son origine de la
substance tinctoriale nommée le plus ordinairement _pastel_, mais
aussi _guède_ et _cocagne_. Les régions de la France méridionale où se
cultivait en grand la plante dont le pastel (_Isatis tinctoria_) était
extrait, furent nommées pays de _cocagne_, par suite des bénéfices
considérables que les populations retiraient facilement de cette
culture, et de l'abondance au milieu de laquelle elles vivaient.

A Paris, le pastel recevait plus communément le nom de _guède_, et
l'on en faisait un grand commerce à Saint-Denis; si bien que la place
où on le vendait, à de certains jours de la semaine, avait reçu le nom
de _marché aux Guèdes_.

«Cette place,--dit J.-B. de Roquefort dans une de ses savantes
annotations de l'_Histoire de la vie privée des Français_ de Legrand
d'Aussy, dont il fit une nouvelle édition en 1816,--cette place
est à l'entrée de la ville par la route de Paris; mais l'écrivain du
tableau indicatif des rues, ne comprenant pas ce mot de _Guèdes_, l'a,
par une ignorance assez commune dans nos villes et même à Paris,
changé en celui de _marché aux Guêtres_. Passant un jour à
Saint-Denis, je fus frappé de cette faute grossière, et j'en écrivis
aussitôt au maire, qui, sans daigner me répondre, fit substituer à la
dénomination ridicule qui existait celle, plus ridicule encore, de
_Gueldres_, et maintenant (1815) on lit _place aux Gueldres_.»


=259.=--Jacques Cœur, le célèbre argentier de Charles VII, qui
dut une fin misérable aux jalousies que firent naître les richesses
dont il faisait pourtant un si noble usage, Jacques Cœur
affectionnait beaucoup les adages populaires et les rébus, qui,
d'ailleurs, étaient fort de mode à l'époque où il vivait. La
magnifique maison qu'il avait fait construire, aujourd'hui l'hôtel de
ville de Bourges, témoigne de ce goût par le grand nombre d'emblèmes
_parlants_ et de devises qu'on y peut voir.

Parmi les énigmes qui décorent cet édifice, les unes présentent leur
signification sous la forme de figures. Beaucoup sont accompagnées de
phylactères ou banderoles avec légendes. Outre les _cœurs_ faisant
allusion au nom du maître, et placés un peu partout, le blason a pour
figures trois cœurs d'or avec une fasce d'argent chargée de trois
coquilles de sable.--A l'entour, comme supports, des fleurs et
des fruits (symboles d'abondance); pour cimier, le mât d'une galère
(le commerce); à gauche de l'écu, un fou à la bouche fermée d'un
cadenas, tenant une banderole où on lit: _En bouche close n'entre
mousche_; à droite, un autre fou ou _sot_ de théâtre porte cette
légende: _Oyr dire_ (écouter)--_faire--taire_. Sur une porte
conduisant à la salle des festins est un rébus où deux cœurs accolés
sont placés entre les mots _A_ et _joie_, ce qui doit se lire: _A
cœur joie_. Enfin sur le tout domine la grande et fière devise: _A
vaillants cœurs_ (cœurs figurés) _rien impossible_, etc.


=260.=--Dans un recueil du siècle dernier, nous trouvons cette
énigme:

    Sans que je sois un arbrisseau,
    Deux branches forment tout mon être;
    L'art fait de ma tête un fourneau,
    Où le feu meurt au lieu de naître.
    Cependant mon premier devoir
    Est de l'entretenir sans cesse;
    Vesta ne saurait pas avoir
    De plus vigilante prêtresse.
    Sur ma pupille, en certain cas,
    J'opère une cure nouvelle,
    Et, lui mettant le chef à bas,
    Je la rends plus vive et plus belle.
    On ne me voit guère à la cour,
    Mais il est rare, en récompense,
    Que j'aille établir mon séjour
    Sous l'humble toit de l'indigence.
    Enfin, pour parler sans détour,
    De la nuit compagne fidèle,
    Je ne fais rien pendant le jour,
    Ne travaillant qu'à la chandelle.

Ce petit morceau, très gentiment, très ingénieusement tourné, est
signé «Blandurel, de Beauvais». Le mot de l'énigme, qui échappe
naturellement aux lecteurs d'aujourd'hui, mais que nos pères devaient
facilement trouver, est _mouchettes_, un mot dont la génération qui
suivra la nôtre ne connaîtra plus même le sens.

Le progrès des lumières, en prenant l'expression dans son acception
positive, a fait disparaître peu à peu l'usage de cet instrument, que
les gens d'un certain âge ont encore vu employer dans leur enfance, et
qui, absolument délaissé maintenant, jouait un rôle très important
chez nos pères.

Les mouchettes étaient indispensables dans toutes les maisons--et
Dieu sait si ces maisons étaient nombreuses, il y a un demi-siècle--où
l'on s'éclairait à l'aide de chandelles, dont la mèche devait être
fréquemment mouchée par le haut, sous peine de ne donner qu'une triste
et fumeuse clarté. D'ailleurs l'invention des mouchettes ne remontait
pas à une époque bien éloignée.

On rapporte, par exemple, ce mot de Charles-Quint à un bravache qui
disait n'avoir jamais eu peur: «Vous n'avez donc jamais mouché la
chandelle avec les doigts, car en ce cas vous auriez eu peur de vous
brûler.»

Pendant longtemps, les fonctions de moucheurs de chandelles dans les
théâtres furent au nombre des offices très utiles. On disait
proverbialement alors d'une personne qui éteignait la chandelle en la
mouchant, ou qui commettait au figuré quelque maladresse analogue: «Il
ne sera jamais moucheur à l'Opéra.»

Pour saisir toutes les allusions de l'énigme, il faut savoir que, au
temps même où l'usage des mouchettes était le plus généralement
répandu, on ne les voyait pas chez les gens très riches, qui
s'éclairaient aux bougies de cire, dont la mèche très fine se
consumait d'elle-même, comme celle de nos bougies de stéarine; et dans
les basses classes de la ville et de la campagne, la chandelle se
mouchait le plus souvent avec les doigts. Histoire ancienne que tout
cela!


=261.=--«Il y a des bizarreries qu'il faut souffrir bon gré mal
gré tant qu'elles durent,--écrivait Vigneul-Marville, vers la fin
du dix-septième siècle.--Il semblait, ces années dernières, que
tout le monde fût menacé d'apoplexie. Chacun portait sur soi sa
bouteille d'eau de la reine de Hongrie. On en prenait à toute heure,
pour prévenir un mal dont on ne sentait pas les moindres approches.
Mais après tout la mode en est passée, il a fallu céder au tabac. On
ne songe plus qu'à se purger le cerveau, et le tabac n'y est guère
propre... Qui ne rirait de cette tyrannie sur tous les nez de France,
que l'on assujettit à se charger constamment d'une poussière
dangereuse par sa quantité et inutile par sa qualité... Mais il n'est
pas encore temps d'en rire, ce mal n'est pas guéri. (Voir le no 61.)

«Dans le dernier siècle, où l'on avait le goût délicat, on ne croyait
pas pouvoir vivre sans dragées. Il n'était fils de bonne mère qui
n'eût son _dragier_ ou _drageoir_; et il est rapporté dans l'histoire
du duc de Guise que, quand il fut tué à Blois, il avait son _dragier_
à la main. Alors les anis de Verdun devinrent si fort à la mode, on
les croyait si salutaires, qu'on en servait sur toutes les tables à la
fin du repas. Les écorces de citrons, d'oranges, et les autres
confitures ont eu leur temps, selon de certaines maladies qu'on
supposait régner alors, et que l'on faisait naître effectivement à
force de manger des sucreries, douceurs fatales à la santé.

«Au commencement du siècle présent (dix-septième), nos marchands,
faisant grand trafic d'ambre et de corail, eurent l'adresse, pour
débiter leur marchandise, de faire courir le bruit que le corail, vu
sa couleur rouge, arrêtait le sang, et que l'ambre attirait les
mauvaises humeurs comme il attire la paille. Aussitôt chacun s'en
fournit. On ne vit plus que colliers et bracelets d'ambre et de
corail, et, comme la mode a ses dévotions, il s'en fit aussi des
chapelets, chaque dévote demandant la santé au Ciel les armes à la
main...

«Les Espagnols ont encore la dévote coutume de rouler le chapelet
entre leurs doigts à table, à la promenade, au jeu, etc. Ils disent
que c'est une contenance, et que, sans certains secours, on ne saurait
souvent quelle posture tenir. C'est sans doute par la même raison de
contenance que toutes les personnes de quelque importance, en Espagne
et à Venise, portent des lunettes sur le nez. Autre folie, qui a sa
source dans l'orgueil de vouloir affecter des airs de profonde
sagesse, et de considérer toutes choses de fort près, comme les
vieillards et les personnes qui ont usé leurs yeux à force de lectures
ou études appliquantes. La dernière reine que la France a donnée à
l'Espagne, se voyant entourée de tous ces gens à lunettes, qui
l'épluchaient depuis la tête jusqu'aux pieds, dit plaisamment à un
gentilhomme français: «Je pense que ces messieurs me prennent pour une
vieille chronique, dont ils veulent déchiffrer jusqu'aux points et aux
virgules.»

«Et d'ailleurs que s'est-il passé chez nous dernièrement?... A la
cour, un savant qui avait la vue basse se servait d'un _monocule_ (on
dit aujourd'hui _monocle_). En moins de rien, cet instrument ayant
paru singulier, non seulement toute la cour, mais toute la ville et
même la campagne furent remplis de _monocules_. Il ne se trouvait
presque point, je ne dis pas d'évêque ni d'abbé, mais de petit curé de
village qui voulût dire son bréviaire ni chanter au lutrin sans ce
secours. Cela faisait croire aux paroissiens que M. le curé non
seulement savait le latin, mais qu'il y entendait finesse, puisqu'il
le lisait avec une machine. On disait de nos abbés: «Grand Dieu!
qu'ils sont savants! Les pauvres gens ont perdu les yeux à force
d'étudier.»

«Cette maladie a duré plusieurs années; mais, grâce à notre
inconstance, tant d'aveugles volontaires ont recouvré la vue sans
remède et sans miracle.»


=262.=-Un édifice des boulevards parisiens porte le nom de _pavillon
de Hanovre_, qui lui fut donné dans les circonstances suivantes:

Le duc de Richelieu fit commencer cette construction en 1757, au
retour de la campagne qui s'était terminée par la convention de
Clester-Seven, laissant tout le pays de Brunswick et de Hanovre à la
disposition de l'armée que le duc commandait. Celui-ci, regardant sa
tâche comme finie, bien qu'il eût dû appuyer les opérations qui se
continuaient, ne s'occupa plus que de piller et rançonner le pays
conquis: il en retira, dit l'historien Duclos, «par toutes sortes
d'exactions, des sommes énormes. Ses soldats, excités par l'exemple et
enhardis par l'impunité, pillaient sans relâche, et ne nommaient
d'ailleurs leur général que le _Père la Maraude_.» Aussi, en voyant le
luxe de la construction élevée par ordre du duc, l'opinion publique
l'appela le _pavillon de Hanovre_, par allusion aux dépouilles que
l'indélicat guerrier avait rapportées, et qui étaient regardées moins
comme le fruit de ses victoires que de ses rapines et de ses
injustices.


=263.=--_Séquelle_ est un nom collectif, qui d'ordinaire
s'applique avec une intention ironique à une suite de personnes
attachées à quelqu'un ou à un parti. Cette expression, dérivée du
latin _sequi_ (suivre), vient du nom que dans quelques provinces on
donnait à une espèce de dîme, que le curé d'une paroisse percevait
hors des terres de sa dîmerie, en vertu du droit, qui lui était
traditionnellement reconnu, de _suivre_ en quelque sorte, pour lui
réclamer l'impôt naturel, le paroissien qui allait travailler sur un
territoire étranger.


=264.=--_Domine, in manus tuas commendo spiritum meum._ Ces
paroles, que Jésus-Christ prononça en expirant sur la croix, d'après
l'évangéliste saint Luc, furent les dernières de Christophe Colomb,
quand il mourut le 20 mai 1506, dans la tristesse et l'abandon. Le
portrait que nous reproduisons est le fac-similé de celui que Théodore
de Bry, célèbre graveur du seizième siècle, publia dans sa grande
collection des Voyages, d'après un tableau que, dit-il, avaient fait
peindre les rois d'Espagne (Ferdinand et Isabelle) avant le départ de
Colomb, pour que, s'il lui arrivait malheur, les traits de
l'aventureux navigateur ne fussent pas perdus.

[Illustration: FIG. 22.--Christophe Colomb, fac-similé d'un
portrait publié par Th. de Bry, au seizième siècle.]


=265.=--Bicoque était, Bicoque est peut-être encore une petite
ville de Lombardie, que François Ier, au cours de sa campagne du
Milanais, trouva sur son chemin. Cette petite ville, quoique mal
organisée, mal fortifiée et nantie d'une pauvre garnison, ayant voulu
s'opposer au passage du roi de France, fut prise par lui sans la
moindre difficulté: ce qui fit donner le nom de _bicoque_ aux villes
faibles et aux maisons mal en ordre.


=266.=--La génération qui a précédé la nôtre devait trouver toute
naturelle l'expression _blouser_ ou _se blouser_. C'est qu'alors les
billards portaient encore à chaque coin et au milieu de leurs deux
plus longues bandes, des trous appelés _blouses_, où les joueurs
s'évertuaient à pousser la bille de leurs partenaires, en tâchant de
ne pas y laisser choir leur propre bille, parce que la chute dans la
_blouse_ faisait perdre des points au joueur dont la bille était
_blousée_. Les blouses ayant été supprimées, depuis que le jeu du
billard consiste exclusivement en l'art des carambolages, le sens du
verbe _blouser_ a perdu son explication usuelle.

Reste à savoir pourquoi les trous du billard avaient reçu le nom du
vêtement populaire que chacun connaît.


=267.=--Alfred, surnommé le Grand, roi et conquérant de
l'Angleterre, divisait les vingt-quatre heures du jour en trois
parties égales: l'une pour les exercices de piété, l'autre pour le
sommeil, la lecture et la récréation, la troisième pour les affaires
de son royaume. Mais comme, de son temps, il n'y avait pas d'horloges,
il faisait brûler des cierges qui duraient quatre heures. Les
chapelains venaient l'avertir lorsque le cierge était consumé; et il
divisait ainsi par des cierges de quatre heures les douze heures du
jour et de la nuit.


=268.=--Noys, fameux jurisconsulte sous le règne de Charles Ier,
qui le fit son avocat général, était l'homme le plus doux du monde. Il
avait un fils unique, qui joignait à beaucoup de vices celui d'être un
vrai dissipateur. Cet esprit d'imprévoyance chez un fils qu'il
chérissait et qu'il n'avait pas le courage de réprimander, causait à
Noys les plus cuisants chagrins. Se voyant sur le point de mourir, il
fit ses dispositions testamentaires, dont un des articles portait:
«Pour le reste de mon bien, je le laisse à mon fils, que j'institue
mon principal héritier et l'exécuteur de ma dernière volonté. Je le
lui laisse afin qu'il le dissipe à sa fantaisie. Tel est mon dessein
en le lui donnant, et je n'attends point autre chose de lui.»

Quand le fils eut connaissance de cette clause, un généreux dépit et
quelques réflexions sur les bontés d'un père dont il se sentait si peu
digne, firent tout à coup, d'un franc étourdi, un sage administrateur
de sa fortune.

Ce changement de conduite donna lieu à l'épitaphe suivante, qui fut
gravée sur la tombe de Noys:

    Dans ce tombeau repose un père
    Qui fit bien d'être peu sévère.


=269.=--Le poète Chapelle, grand buveur, était naturellement gai;
mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire
de beaucoup d'autres, sérieux à l'extrême.

Il se trouvait un soir à souper en tête-à-tête avec un maréchal de
France, qui était de complexion à peu près semblable. Le vin leur
ayant rappelé par degrés diverses idées morales, il en vinrent à
disserter sur les malheurs attachés à l'âme humaine, et peu à peu ils
en vinrent à envier le sort des martyrs.

«Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle.
Oui, allons donc en Turquie prêcher la foi. Nous serons conduits
devant un pacha, je lui répondrai comme il convient, vous répondrez
comme moi. On m'empalera, vous serez empalé; et nous voilà devenus de
saints martyrs.

--Comment! reprend le maréchal, c'est bien à vous, malotru
compagnon, à me donner l'exemple du courage! C'est moi qui parlerai le
premier au pacha, c'est moi qui serai le premier empalé; oui, moi
maréchal de France, moi duc et pair.

--Eh! répliqua Chapelle, quand il s'agit de montrer sa foi, je me
moque bien du maréchal de France et du duc et pair.»

Le maréchal lui lance son assiette à la tête. Chapelle se jette sur le
maréchal. Ils renversent table, buffet, sièges. On accourt au bruit,
on les sépare avec peine, et ce n'est qu'avec de grandes difficultés
qu'on parvient à les résoudre d'aller se coucher chacun de leur côté,
en attendant l'heure du martyre.


=270.=--On sait que Gustave Vasa, pour arriver à la couronne de
Suède, provoqua l'insurrection des paysans de la Dalécarlie contre
Christian II, qui l'avait emprisonné et qu'il détrôna. Depuis plus
d'un an, ce prince, échappé de sa prison et fugitif, parcourait les
montagnes en excitant les montagnards à la révolte. Quoique prévenus
par sa bonne mine, par la noblesse de ses traits, par sa haute taille,
les Dalécarliens hésitaient à le suivre, lorsqu'un jour, où il avait
harangué avec beaucoup d'énergie une foule de gens, les anciens de la
contrée remarquèrent que le vent du nord s'était élevé pendant qu'il
parlait. Ce coup de vent leur parut un signe certain de la protection
du Ciel, et ils y virent un ordre de s'armer. Aussitôt fut décidée
l'insurrection qui ne tarda pas à triompher. C'est donc en réalité au
vent du nord que Gustave Vasa dut de devenir roi de Suède.


=271.=--C'était au moment où l'on commençait à s'engouer si fort
de la musique italienne que les œuvres des meilleurs, des plus
célèbres compositeurs français, devenaient peu à peu l'objet du plus
profond mépris. Méhul, le musicien, et Hoffmann, l'écrivain,
imaginèrent une mystification qui réussit au delà de leurs espérances.

Hoffmann ayant imaginé un livret à peu près dépourvu de sens commun,
intitulé _l'Irato_, Méhul en fit la musique. Et la pièce fut mise en
répétition, comme une sorte de _pastiche_ composé, disait-on, de
morceaux empruntés aux plus nouveaux et brillants chefs-d'œuvre
d'Italie. L'ouvrage fut répété en cachette; et, malgré le nombre des
acteurs et des musiciens qui prirent part aux répétitions, le secret
de l'anonyme fut gardé jusqu'au jour de la première représentation.

L'ouverture fut suivie d'applaudissements; mais ce fut bien autre
chose après chacun des morceaux exécutés par Elleviou, Martin et
l'élite des chanteurs que possédait alors l'Opéra-Comique. On
trépignait de joie; et comme la nombreuse chambrée était composée en
partie de fanatiques de la musique italienne, on peut juger si les
élans de leur satisfaction furent bruyants et tumultueux. L'un avait
entendu ce duo à Naples, et il était de Fioravanti; un autre, ce
morceau d'ensemble à la Scala, dans une œuvre de Cimarosa, et ainsi
de suite.

Enfin, la pièce achevée, quel ne fut pas l'ébahissement de ce public,
quand Elleviou vint annoncer que la musique de l'_Irato_ était de
Méhul, qui, l'on doit le noter, s'était, autant que possible, attaché
à faire en ce cas de la musique française.


=272.=--L'usage des exécutions en effigie était jadis à peu près
général. Il nous venait des Grecs, chez lesquels on faisait
communément le procès aux absents. S'ils étaient condamnés,--comme
nous disons aujourd'hui, par contumace,--on suppliciait leur image,
ou bien on écrivait leurs noms, avec la sentence, sur des colonnes
dressées dans la place publique.

On cite à ce propos le fait dérisoire du roi de Castille Pierre, dit
le Cruel, qui, voulant se faire passer pour juste, et montrer qu'il
était passible des mêmes peines que ses sujets, livra un jour son
effigie à la justice, pour qu'on lui coupât la tête en expiation d'un
meurtre qu'il avait commis dans un moment de colère. Il ordonna même
que cette _terrible_ exécution eût lieu devant son palais, afin qu'il
pût y assister,--spectacle qui, naturellement, dut lui procurer
une distraction assez originale.

Henry Estienne, le célèbre imprimeur, poursuivi pour son _Apologie
d'Hérodote_, qui contenait de violentes attaques contre l'Église
romaine, prit la fuite et dut errer assez longtemps sans trouver un
asile sûr. Il fut condamné à être brûlé en effigie. Depuis, ayant
connu la date du jour où cette sentence avait été exécutée, et se
rappelant qu'au même moment il vagabondait en plein hiver, il disait
en plaisantant:

«Je n'ai jamais eu si froid que le jour où je fus brûlé.»


=273.=--Il arrivait quelquefois à Rome que sur le théâtre un
acteur parlait pendant qu'un autre faisait les gestes accompagnant ses
paroles. Ce singulier mode d'exécution dramatique venait de ce que
chez les Romains les spectateurs, en criant _bis_ (coutume passée chez
nous), faisaient répéter les morceaux qui leur avaient plu. Il arriva
qu'un jour on fit tant de fois répéter l'acteur Livius Andronicus,
qu'épuisé, enroué, il fit parler un esclave à sa place, tandis qu'il
faisait les gestes expressifs. Il s'acquitta même si bien de cette
partie du rôle que ce fut, dit-on, ce qui donna lieu à la création de
l'art de la pantomime, qui bientôt fit fureur, et fut poussé par
certains acteurs à une véritable perfection.


=274.=--D'où viennent les mots _épices_, _épiceries_?

--Nos pères, dit Legrand d'Aussy dans son _Histoire de la vie
privée des Français_, avaient une véritable passion pour les
assaisonnements forts. Ce goût, au reste, n'était point encore un
penchant déréglé de la nature, mais un principe d'hygiène, un système
réfléchi. Accoutumés à des nourritures très substantielles, qu'ils
consommaient d'ailleurs avec l'appétit que donne l'habitude des grands
exercices physiques, ils croyaient que leur estomac avait besoin
d'être aidé dans ses fonctions par des stimulants, qui lui donnassent
du ton: d'après ces idées, non seulement ils firent entrer beaucoup
d'aromates dans leur nourriture, mais ils imaginèrent même d'employer
le sucre pour les confire ou les envelopper, et de les manger ainsi,
soit au dessert comme digestif, soit dans la journée comme
corroborants. _Après les viandes,_ les Triomphes de la noble Dame, _on
sert chez les riches, pour faire la digestion, de l'anis, du fenouil
et de la coriandre confits au sucre._ Il y eut des dragées faites avec
de la coriandre et du genièvre, qu'on appelait _dragées de
Saint-Roch_, parce qu'on les croyait propres à préserver du mauvais
air et de la peste. Quant au peuple, à qui ses facultés ne
permettaient pas ces superfluités très coûteuses, vu le prix très
élevé du sucre et des épices fines apportées d'Orient, il mangeait les
épices indigènes sans aucune préparation.

Ce sont ces aromates confits que l'on nomma proprement _épices_, et
dont le nom se trouve si souvent répété dans nos anciennes histoires.
Ce sont eux qui formaient presque exclusivement les desserts, car les
fruits, réputés froids, se mangeaient au commencement du repas. On
servait les épices avec différentes sortes de vins artificiels, seules
liqueurs alors connues. De là cette commune façon de parler: _après le
vin et les épices_, pour dire _après la table_.

Les sucreries ont été longtemps comprises sous le nom d'_épices_, ou
mieux _espices_, expression dont au premier coup d'œil il est assez
difficile d'apercevoir l'origine. Dans la basse latinité on se servait
du mot _species_ pour désigner les différentes _espèces_ de fruits que
produit la terre. Dans Grégoire de Tours, notre plus ancien historien,
par exemple, il signifie du blé, du vin, de l'huile. Cependant, quand
on parla d'aromates, on distingua ceux-ci par l'épithète
_aromatiques_, qu'on ajouta au mot _species_. Par la suite,
l'expression latine ayant passé dans la langue française, ces
dernières productions devinrent _espices aromatiques_, puis, par
abréviation, on ne dit plus qu'_espices_, et enfin _épices_ et
_épiceries_.

Quoique les épices orientales fussent connues en Occident bien avant
les croisades, elles ne commencèrent cependant à y devenir un peu
communes qu'après que ces expéditions eurent fait naître et affermi le
commerce des Occidentaux avec le Levant. Malgré ce débouché nouveau,
les frais que les épiceries exigeaient pour être transportées de
l'Inde dans la Méditerranée étaient tels qu'elles furent toujours
énormément chères. Mais cette cherté même, la sorte d'estime qu'on
attache d'ordinaire à ce qui est rare, et qui vient de loin, leur
odeur agréable, la saveur, les vertus hygiéniques qu'elles ajoutaient
aux boissons et aux aliments, leur donnèrent un prix infini. Chez nos
poètes du moyen âge on voit souvent les mots de cannelle, de muscade,
de girofle et de gingembre. Veulent-ils donner l'idée d'un parfum
exquis, ils le comparent aux épices. Veulent-ils peindre un jardin
merveilleux, un séjour des fées, ils y plantent les arbres qui
produisent ces aromates précieux.

Nous pouvons noter ici que l'idée de trouver et conquérir _le pays des
épices_ entra largement en compte dans les espérances de Christophe
Colomb, quand il projeta ses découvertes. D'après l'estime qu'on
faisait des épices, l'on ne saurait être surpris qu'elles aient été
regardées comme constituant un présent très honorable. Aussi était-ce
un de ceux que les corps municipaux croyaient pouvoir offrir aux
personnes de la plus haute distinction dans les cérémonies d'éclat,
aux gouverneurs des provinces, aux rois mêmes, quand ils faisaient
leur entrée dans les villes. Ce don était encore fort usité à la fin
du dix-septième siècle.

A la nouvelle année, aux mariages, aux fêtes des parents, on donnait
des _épices_, et les boîtes de dragées ou de confitures sèches que
l'on distribue encore à propos des baptêmes et, en de certaines
régions, à propos des fiançailles, sont un vestige de l'ancienne
coutume.

Quand on avait gagné un procès, on allait par reconnaissance offrir
des _épices_ à ses juges. Ceux-ci, quoique les ordonnances royales
eussent réglé que la justice serait absolument gratuite, se crurent
permis de les accepter, parce que, en effet, un présent aussi modique
n'était pas fait pour alarmer la probité. Bientôt cependant l'avarice
et la cupidité changèrent en abus vénal ce tribut de gratitude. Saint
Louis décréta que les juges ne pourraient recevoir dans la semaine
plus de dix sous en _espices_. Philippe le Bel leur défendit d'en
accepter plus qu'ils ne pourraient en consommer journellement dans
leur ménage. Mais le pli était pris, la coutume était établie. Au lieu
de ces paquets de bonbons, dont la multiplicité embarrassait et dont
on ne pouvait se défaire qu'avec perte, les magistrats trouvèrent plus
commode d'accepter de l'argent. Pendant quelque temps il leur fallut
une permission particulière pour être autorisés à cette nouveauté.
Aussi voyons-nous alors les plaideurs qui avaient gagné leur procès
présenter requête au parlement pour demander à gratifier leurs juges
d'un présent.

Lorsqu'ils furent accoutumés à cette forme de rétribution, les juges
oublièrent qu'en principe elles avaient été libres; ils en vinrent à
penser qu'elles leur étaient dues, et en 1402 un arrêt intervint qui
les déclara telles. Les plaideurs, de leur côté, au lieu d'attendre
l'issue du procès pour payer les _espices_, ne craignirent pas de les
présenter d'avance à des juges, qui les acceptèrent sans aucun
scrupule. Et les juges ne tardèrent pas à transformer en tradition
normale cette nouvelle coutume; de là cette formule si célèbre, qu'on
lit en marge des rôles sur les anciens registres du parlement: _non
deliberetur donec solvantur species_ (il ne sera pas délibéré avant
que les épices aient été payées). Jusqu'à la Révolution, d'ailleurs,
les honoraires des juges ont conservé le nom d'épices.


=275.=--Vers le milieu du dix-septième siècle, en 1746, le joug
que l'Espagne faisait d'ordinaire peser sur les Napolitains était
devenu absolument insupportable, sous la vice-royauté d'un duc
d'Arcos, qui ne semblait préoccupé que d'édicter les mesures les plus
vexatoires et de frapper des impôts les plus lourds les choses les
plus indispensables. Une taxe ayant été mise par lui sur les fruits et
les légumes, principale nourriture des pauvres gens en été, un grand
mécontentement agitait le populaire, qui n'attendait qu'une occasion
pour se révolter. Le signal lui fut donné par un pauvre pêcheur, un
jeune homme nommé Thomas Aniello, ou par abréviation Masaniello, qui,
sommé de payer la taxe pour des fruits qu'il emportait du marché dans
une corbeille, repoussa violemment l'employé du fisc et appela à son
aide le peuple, qui, après avoir saccagé et incendié les bureaux de
perception, porta en triomphe Masaniello et, le plaçant sur un trône
improvisé, le déclara chef suprême ou roi de la ville de Naples.

Tout s'émeut, tout s'arme. Masaniello le pêcheur se voit bientôt obéi
par une multitude, à laquelle la milice espagnole n'ose résister. Le
vice-roi lui-même, cédant à la force des événements, négocie avec le
monarque improvisé et reconnaît son autorité. Masaniello, après les
premiers instants de joyeux et généreux triomphe, n'use bientôt plus
de son pouvoir que pour donner les ordres les plus cruels. On
incendie, on tue, on exerce partout le pillage et la vengeance. Ses
partisans eux-mêmes sont d'autant mieux effrayés que sa tyrannie
s'exerce contre plusieurs d'entre eux, ce qui s'explique enfin quand
ils le voient tout à coup parcourir les rues en brandissant une épée,
dont il frappe en aveugle sur tous ceux qu'il rencontre, puis, après
ces signes évidents de démence furieuse, se réfugier dans sa demeure,
où, saisi d'une profonde mélancolie, il se cache à tous les yeux. Le
duc d'Arcos n'a pas de peine alors à exciter l'indignation publique
contre le malheureux, qui, repris d'un accès de fureur, est tué à
coups de fusil par un groupe d'hommes; et la multitude traîne son
cadavre dans les rues. La royauté de Masaniello avait duré dix jours.
Peu après cependant, ce même peuple qui l'a mis à mort et qui a
insulté sa dépouille, fait à Masaniello de magnifiques funérailles.

[Illustration: FIG. 23.--Fac-similé d'une gravure publiée à Paris
en 1647.]

Cet épisode étrange de l'histoire de Naples, qui causa une grande
émotion chez les contemporains, est devenu populaire chez nous depuis
qu'il a servi de sujet à deux compositions lyriques, qui l'une et
l'autre eurent un grand succès dans leur nouveauté et sont restées
célèbres: _Masaniello_, opéra de Caraffa, et la _Muette de Portici_
d'Auber. Nous reproduisons en fac-similé une gravure qui se vendait
dans les rues de Paris à la fin de l'année 1647. Cet événement
attirait d'autant mieux l'attention que, la France étant alors en
guerre avec l'Espagne, ce n'était pas sans un certain sentiment de
satisfaction que l'on voyait dans notre pays une des principales
possessions espagnoles livrée à des agitations, qui continuèrent
longtemps après la mort de Masaniello, et qui furent même sur le point
d'enlever à la couronne d'Espagne cette partie de son domaine.


=276.=--Exemples des moyens de transport chez nos pères. En 1561,
Gilles le Maître, premier président du parlement de Paris, stipulait
dans le bail qu'il passait avec les fermiers de sa terre près de
Paris, «qu'aux quatre bonnes fêtes de l'année et au temps des
vendanges, ils lui amèneraient une charrette couverte et de la paille
fraîche dedans, pour asseoir sa femme et sa fille, et qu'ils lui
amèneraient aussi un âne ou une ânesse pour monture de leur fille de
chambre. Il allait devant sur sa mule, accompagné de son clerc à
pied.»

On lit dans le _Journal de Paris_ du 15 mai 1782: «Le public est
averti qu'à dater du 20 de ce mois, la voiture de Vincennes, qui ne
partait qu'une fois par jour de Paris et de Vincennes, partira deux
fois par jour de chacun de ces endroits, savoir: de Paris à dix heures
du matin et à cinq heures du soir. La voiture se prendra à Vincennes
au lieu accoutumé; à Paris chez le sieur Gibé, limonadier, à la porte
Saint-Antoine, où l'on pourra retenir des places.»


=277.=--Chacun sait qu'aux années qui suivirent la terrilbe
période révolutionnaire, époque où le style avait affecté en même
temps soit la rudesse triviale, soit la plus pompeuse solennité,
l'esprit d'extrême réaction avait mis à la mode une sorte de jargon
efféminé dont le principal caractère consistait notamment dans la
suppression des _r_. C'est ce qu'on appela la langue des
_Incroyables_, ou plutôt des _Incoyables_, puisqu'une consonne trop
dure ne pouvait alors figurer dans un mot quelconque. On sait cela,
mais on a généralement oublié qu'au siècle précédent la _préciosité_,
qui fit tant parler d'elle et à laquelle Molière porta les premiers
coups, ne dut pas se borner à l'enflure et à la prétention dans la
construction des phrases. Quelque chose de ce style affecté avait dû
passer dans le langage proprement dit, c'est-à-dire dans
l'articulation même des phrases, que précieux et précieuses
alambiquaient à qui mieux mieux. Assurément Cathos, Madelon et le
marquis de Mascarille, qui tortillaient si mièvrement la période,
devaient avoir une prononciation particulière correspondant à la forme
de leur phraséologie. Un contemporain de Molière, le comédien Poisson,
qui a laissé quelques comédies assez insignifiantes comme conception
première et comme mérite littéraire, mais très curieuses comme reflets
des mœurs de l'époque, avait placé dans une de ses pièces intitulée
_l'Après-soupé des auberges_, une certaine vicomtesse provinciale qui,
voulant affecter en l'exagérant, bien entendu, le parler précieux,
nous offre un témoignage du caractère que pouvait avoir ce langage,
qui, dans la pièce imprimée, est orthographié comme il doit être
prononcé. Les modifications de ce parler--le parler _gueas_,
c'est-à-dire _gras_--portent sur l'_r_ qui se change en _l_, sur
le _j_ qui se change en _z_, sur le _c_ dur et le _q_ qui deviennent
_t_, sur le _ch_ qui devient _s_ ou _c_ doux, etc. En entrant, la
vicomtesse dit à une autre femme:

    Vous nous avez tités, ma sèle, sans lien dile
    (Vous nous avez quittés, ma chère, sans rien dire).
    Me fais-ze entendle au moins, et mon gueasséiement
    Ne m'oblize-t-il point d'avoil un tlucement?
    Teltes (quelques) uns de mes mots vous essapent, ze daze (gage).

Et comme la dame lui assure que les gens de goût s'appliquent à parler
comme elle:

    Et il bien vlai, ma sèle? ah! te les zens sont fous
    De tloile (croire) t'ils poullont applendle ce landaze!
    Ze dois à la natule un si gland avantaze.
    Elles ont beau tassel (tâcher), elles n'applendlont pas.
    Z'étais zeune, fol zeune et pallais dézà gueas.
    Ze me souviens touzoul te z'étais dans un toce (coche);
    Z'allais, ze pense, à Toul (Tours) et levenais de Loce (Loches),
    Z'appelais un tocé (cocher): Tocé! tocé! tocé!
    Et zamais ce tocé ne voulut applocé (approcher).

Or, comme elle est fort _enlhumée_, elle louzit (rougit), dit-elle, de
toussé si glosièlement (grossièrement). «Z'ai si mal à la dolze
(gorge) te ze ne sais t'y faile (qu'y faire).

    Z'ai la dolze le soil tazi (quasi) toute étolcée (écorchée);
    Z'aime la soupe aux soux avecque des pizons,
    Ze m'en clève (crève) le soil (soir) tant ze les tlouve bons:
    On dit t'assulément (qu'assurément) c'est cela ti m'enlhume.

Sur quoi une servante se récrie:

    Eh! que ne dites-vous des choux et des pigeons?

Alors la précieuse:

                          La sotte me fait lile (rire),
    Mais puiste ze ne puis enfin tant (quand) nous pallons
    Plononcel tomme vous des _choux_ et des _pigeons_.

Et Dieu sait si l'on rit de l'avoir poussée à la prononciation
ordinaire.

Ce type, évidemment chargé, nous donne une idée intéressante des
originaux dont il était la copie, et nous apprend en outre que les
_Incoyables_ du Directoire n'eurent pas dans leur façon de parler le
mérite de l'invention.


=278.=--Pourquoi la _pivoine_ fut-elle jadis appelée _rose de la
Pentecôte_?

--Parce que le jour de la Pentecôte, lors de l'office solennel de
cette grande fête chrétienne, on avait autrefois coutume de faire
tomber de la voûte des églises les larges pétales rouges de la
pivoine, pour rappeler les langues de feu qui, selon le texte de
l'Évangile, s'arrêtèrent sur les apôtres pour leur communiquer le
Saint-Esprit.

Chez les anciens, d'ailleurs, la pivoine était réputée comme possédant
des propriétés merveilleuses. Les poètes ont supposé qu'elle devait
son nom (en latin _peonia_, du grec _paiôniæs_, propre à guérir) à
Péon, médecin fameux, qui employa cette plante pour guérir Mars blessé
par Diomède, et Pluton blessé par Hercule. Galien fait le plus grand
éloge de cette plante, au point de vue purement médicinal; et
l'imagination, égarée par le christianisme, attribuait à l'emploi de
la pivoine des effets miraculeux. Avec elle, disait-on, il était
possible de conjurer les tempêtes, de dissiper les enchantements, de
chasser l'esprit malin!... Elle était surtout souveraine pour toutes
les maladies nerveuses, pour les convulsions, la paralysie,
l'épilepsie. A vrai dire, cette plante devait être cueillie dans des
conditions particulières, à de certaines heures de la nuit, en évitant
d'être aperçu par le pivert, etc. Déchue de toutes ces qualités
extraordinaires, la pivoine, absolument inusitée en médecine, n'est
aujourd'hui qu'une des plus belles Heurs de nos jardins.


=279.=--Vers 1826, il fut grand bruit du testament d'un avocat de
Colmar, qui léguait à l'hôpital des fous la somme de soixante-quatorze
mille francs. «J'ai gagné, disait le testateur, cette somme avec ceux
qui passent leur vie à plaider: ce n'est donc qu'une restitution.»

Le 5 mars 1805, mourait à Londres un riche gentilhomme, lord Borkey,
qui, par son testament, laissait vingt-cinq livres sterling de rente à
quatre de ses chiens. Lord Borkey avait un attachement excessif pour
la race canine, et quand on lui représentait qu'une partie des sommes
qu'il dépensait pour eux serait mieux employée au soulagement de ses
semblables, il répondait: «Des hommes ont attenté à mes jours; des
chiens fidèles me les ont conservés.» En effet, dans un voyage qu'il
fit en Italie, lord Borkey, attaqué par des brigands, avait dû son
salut à un chien qui était avec lui. Les quatre chiens auxquels il
léguait une pension alimentaire descendaient de celui qui lui avait
sauvé la vie.

Sentant sa fin approcher, il fit placer sur des fauteuils, aux deux
côtés de son lit, ses quatre chiens, reçut leurs caresses, les leur
rendit de sa main défaillante, et mourut littéralement entre leurs
pattes. Il avait du reste ordonné, en outre, que les bustes de ces
quatre chiens, nés de son sauveur, fussent sculptés aux quatre coins
de son tombeau.

Un seigneur de la maison du Châlelet, mort en 1280, ordonna par
testament de creuser son tombeau dans un des piliers de l'église de
Neufchâteau et que son corps y fût placé debout, afin que «les
roturiers ne lui marchassent point sur le ventre».


=280.=--_Bambochade_, dit un auteur du siècle dernier, est le nom
qu'on donne à certains tableaux représentant des scènes grotesques ou
triviales (notamment les compositions des peintres flamands). On les a
appelés ainsi de leur premier auteur, Pierre de Laer, que la petitesse
de sa taille fit nommer _Bamboccio_, qui signifie _petit_, par les
Italiens, chez lesquels il voyagea. Louis XIV n'aimait pas les
_bambochades_ (où l'on comprenait alors des œuvres comme celles des
Téniers). La première fois qu'on lui présenta des ouvrages de ce
genre: «Qu'on m'ôte ces magots,» dit-il.


=281.=--Les Anglais ont un saint légendaire, dont l'influence
météorologique est analogue à celle que la vieille croyance attribue
chez nous à saint Médard: saint Swithin, dont la fête tombe le 18
juillet, et qui dans les anciens almanachs avait pour emblème une
averse. Or voici, d'après la légende, comment saint Swithin, évêque de
Winchester au neuvième siècle, devint le _saint de la pluie_. (Voy. no
181.)

Ce très pieux, très charitable prélat, modèle de véritable humilité,
avait toujours protesté contre le faste des honneurs funèbres rendus
aux évêques, qu'on avait coutume d'inhumer dans les basiliques et à
qui l'on élevait de magnifiques tombeaux. Aussi, afin que sa dépouille
terrestre échappât à cette espèce de glorification, selon lui
contraire à l'esprit chrétien, avait-il recommandé qu'on l'enterrât à
l'extérieur de son église, dans un lieu «où les gouttes de pluie
pussent arroser sa tombe». Sa volonté fut respectée. Cent ans après sa
mort, toutefois, on eut l'idée de transporter, le jour de sa fête, ses
restes dans l'église mise sous l'invocation de sa mémoire, et où l'on
avait préparé pour les recevoir une superbe sépulture. Mais lorsqu'on
voulut procéder à l'exhumation, la pluie se mit à tomber si forte, si
épaisse, que l'on dut remettre l'opération au lendemain. Ce second
jour, dès qu'on voulut reprendre le travail, même pluie
torrentielle,... et il en fut de même pendant une période de quarante
jours, au bout de laquelle, comprenant que le saint manifestait ainsi
sa volonté bien formelle, l'on renonça à tout projet de translation,
et dès lors le temps fut au beau fixe. De là, paraît-il, pour saint
Swithin, comme pour saint Médard, l'influence des quarante jours de
pluie ou de sécheresse, selon le temps qu'il fait le jour de sa fête.


=282.=--Tite-Live raconte, dans le XXIe livre de son _Histoire
romaine_, qu'Annibal, franchissant les Alpes avec son armée, fut
arrêté sur un sommet neigeux par un rocher qui barrait le passage.
«Obligés de tailler ce roc, dit l'historien, les Carthaginois abattent
çà et là des arbres énormes, qu'ils dépouillent de leurs branches, et
dont ils font un immense bûcher. Un vent violent excite la flamme, et
du _vinaigre_ que l'on verse sur la roche embrasée achève de la
rendre friable. Lorsqu'elle est entièrement calcinée, le fer
l'entr'ouvre, les pentes sont adoucies par de légères courbes, en
sorte que les chevaux et même les éléphants peuvent descendre par
là...» Les commentaires n'ont pas manqué à la singulière assertion que
renferme ce passage de Tite-Live; et jusqu'à présent, croyons-nous,
nul n'a pu expliquer convenablement l'opération qui consisterait à
attaquer les rochers en combinant l'effet du feu et du vinaigre.
Toujours est-il qu'un plaisant a pu dire, en s'appuyant sur ce texte
fameux: _Annibal mit un jour les Alpes en vinaigrette_.


=283.=--Jean de Launoy, écrivain ecclésiastique du dix-septième
siècle, s'était fait une tâche spéciale de détruire certaines légendes
qui, ne reposant sur aucun texte sérieux, lui semblaient nuire à la
dignité des croyances chrétiennes, comme, par exemple, le prétendu
apostolat de saint Denis l'Aréopagite en France, le voyage de Lazare
et de Madeleine en Provence, la vision de Simon Stock au sujet du
scapulaire, etc. Aussi l'avait-on surnommé le _dénicheur de saints_,
et les personnages les plus pieux rendaient-ils justice à la pureté de
son zèle. Le curé de Saint-Roch, qui le tenait en grande estime,
disait en souriant: «Je lui fais toujours de profondes révérences, de
peur qu'il ne m'ôte mon saint Roch.» Le président de Lamoignon le pria
un jour de ne pas faire de mal à saint Yon, patron d'un de ses
villages: «Comment lui ferais-je du mal! repartit spirituellement le
docteur; je n'ai pas l'honneur de le connaître.»

«En somme, disait-il, mon intention n'est point de chasser du paradis
les saints que Dieu y a mis, mais bien ceux que l'ignorance
superstitieuse des peuples a fait s'y glisser.»


=284.=--_Né pour marmiter, armé pour mentir_: cette double
anagramme fut faite au dix-septième siècle sur le nom de _Pierre de
Montmaur_, que ses contemporains avaient surnommé le prince des
parasites. Né dans le bas Limousin en 1576, ayant étudié chez les
jésuites, qui fondaient sur lui de grandes espérances, il les quitta
pour aller courir le monde. Avocat sans cause, il demanda à la poésie
de le dédommager des mécomptes du barreau, et composa force
acrostiches, anagrammes et petites pièces, qui se répétaient dans le
monde. En 1617, il fut précepteur du fils aîné du duc de Choiseul,
marquis de Praslin, et devint, en 1623, professeur royal de langue
grecque. L'occupation d'un tel poste suppose chez lui une certaine
valeur. «C'était, dit Vigneul-Marville, un fort bel esprit qui avait
de grands talents: les langues grecque et latine lui étaient comme
naturelles.»

[Illustration: FIG. 24.--Caricature faite au dix-septième siècle
sur Pierre de Montmaur.]

Choyé par les grands qu'il égayait, et qui aimaient à l'avoir à leur
table, où il apportait un infatigable appétit, le prince des parasites
eût assurément coulé des jours paisibles, si l'ardeur de médire, lui
faisant oublier toute mesure, ne l'avait porté à déchirer à belles
dents les hommes les plus distingués de son temps. Aussi parmi ceux-ci
fut-ce à qui écrirait contre lui la satire la plus vive, la plus
mordante: la guerre devint acharnée. Balzac, le célèbre épistolier,
ouvrit le feu en publiant le _Barbon_, auquel se rapporte la première
des deux gravures que nous reproduisons: «Ce barbon est si amateur
d'antiquités qu'il ne porta jamais d'habit neuf. Il a sur sa robe de
la graisse du dernier siècle et des crottes du règne de François Ier.
La belle chose si on trépanait cette grosse tête: on y verrait un
tumulte, une sédition qui n'est pas imaginable, de langues, de
dialectes, d'art, de sciences. Voilà l'image de l'esprit et de la
doctrine du _barbon_,» etc.

[Illustration: FIG. 25.--Caricature faite au dix-septième siècle
sur Pierre de Montmaur.]

Peu de temps après, Ménage écrivait la _Métamorphose de Montmaur en
perroquet_. On ne s'en tint pas là. Notre homme fut transformé en
cheval, et même en _marmite_, comme le prouve la seconde gravure. A
vrai dire, Montmaur ne sembla pas souffrir outre mesure de ces
attaques, qui d'ailleurs n'ôtaient rien à ses dispositions de beau et
jovial mangeur; il occupa sa chaire pendant plus de vingt-cinq ans,
et mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1646.


=285.=--On a souvent mis au compte d'une _coquille_ (ou faute
typographique) la transformation d'une expression assez triviale en
une image des plus gracieuses dans une strophe de la pièce de vers qui
est, à bon droit, considérée comme le chef-d'œuvre de Malherbe. On a
dit et répété que, dans la fameuse _Consolation à Duperrier sur la
mort de sa fille_ (qui s'appelait Rosette), dont les principales
strophes sont dans toutes les mémoires, le poète avait d'abord écrit:

    Et Rosette a vécu ce que vivent les roses,
                L'espace d'un matin,

mais qu'un compositeur avait mis:

    Et, rose, elle a vécu, etc.;

version, par conséquent, due au hasard, et que le poète aurait
conservée. Pure fantaisie que cette assertion, qui se trouve
absolument démentie par ce fait que la _Consolation à Duperrier_,
avant d'être telle que nous la connaissons aujourd'hui, avait été
imprimée sous une forme singulièrement différente. Nous en donnerons
comme exemple les trois strophes les plus connues.

Dans l'édition primitive on lisait:

    Ta douleur, Cléophon, sera donc incurable,
            Et les sages discours
    Qu'apporte à l'adoucir un ami secourable
            L'augmenteront toujours...

    Mais elle était du monde où les plus belles choses
            Font le moins de séjour,
    Et ne pouvait, Rosette, être mieux que les roses
            Qui ne vivent qu'un jour.

    La mort d'un coup fatal toutes choses moissonne,
            Et l'arrêt souverain
    Qui veut que sa rigueur ne connaisse personne,
            Est écrit en airain.

Ces strophes, dans une édition publiée _sept_ ans plus tard, étaient
devenues celles-ci:

    Ta douleur, Duperrier, sera donc éternelle,
            Et les tristes discours
    Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
            L'augmenteront toujours...

    Mais elle était du monde où les plus belles choses
            Ont le pire destin,
    Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
            L'espace d'un matin.

    La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
            On a beau la prier,
    La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
            Et nous laisse crier.

A quoi Malherbe ajouta la strophe qui commence ainsi:

    Le pauvre en sa cabane...

qui ne se trouve pas dans la première édition. Il avait fallu sept ans
au poète pour amener sa composition au point de perfection où nous la
voyons aujourd'hui.

On sait d'ailleurs que Malherbe ne brillait pas par la faculté
d'improvisation; on raconte même à ce propos qu'ayant entrepris une
pièce de vers sur la mort de la femme d'un magistrat, quand il l'eut
achevée le veuf à qui la consolation était destinée avait déjà
contracté une nouvelle union.


=286.=--Le P. Bridaine, célèbre par la puissante originalité de
sa prédication, étant un jour à la tête d'une procession, prononça un
magnifique sermon sur la brièveté de la vie, et finit par dire à la
multitude qui le suivait: «Je vais vous ramener chacun chez vous.» Et
il les conduisit tous ensemble dans un cimetière.


=287.=--Camus, évêque de Belley, dont l'éloquence avait souvent
des formes très fantaisistes, disait un jour dans un de ses sermons
qu'après la mort les papes étaient des _papillons_, les rois des
_roitelets_, et les sires des _cirons_.


=288.=--En 1753, il y eut à Marseille une grève de spectateurs.

Le duc de Villars, commandant en Provence, ayant fait venir la
demoiselle Dumenil, actrice de Paris, pour jouer dans la troupe de
Marseille, ordonna, au profit de cette artiste et comme indemnité de
ses frais de voyage, une augmentation sur le prix des places de
spectacles. Les habitants de Marseille s'entendirent pour ne plus
aller à la comédie tant que cette augmentation subsisterait.

Sur quoi lettre du gouverneur, M. de Saint-Florentin, au corps de
ville:

«Je suis informé, Messieurs, que, dans l'espérance d'une diminution du
prix des places de la comédie et pour la rendre pour ainsi dire
nécessaire, il s'est fait des cabales pour n'y plus aller. Il y a des
paris ouverts à qui n'ira pas. Les bontés que j'ai pour cette ville
m'engagent à vous prévenir sur les dangers auxquels elle s'expose. Il
n'y a aucune diminution à espérer; le roi ne veut pas en entendre
parler. Si, par entêtement ou par fausse vanité, on s'obstine à
abandonner le spectacle, et que, par ce moyen ou par d'autres
manœuvres, le directeur ne pouvait plus se soutenir, je proposerais
au roi de donner des défenses pour qu'il ne puisse plus à l'avenir
s'établir aucune troupe dans la ville. Vous ne sauriez trop
communiquer ma lettre, ni faire trop d'attention à ce que je vous
marque, parce que l'effet suivra certainement les menaces.»

Les membres du corps de ville répondirent: «Monseigneur, nous avons
répandu dans le public, selon vos ordres, la lettre que vous nous avez
fait l'honneur de nous écrire. Les tenants du spectacle et ceux qui le
fréquentaient le plus assidûment persistent à continuer de le
négliger. Peut-être que les instructions de Mgr l'évêque et de nos
pasteurs y contribuent autant qu'une fausse vanité. Au surplus, nous
tenons de nos auteurs que, dans les beaux jours de notre république,
et lorsque nous donnions des lois au lieu d'en recevoir, on regardait,
comme les gens de bien regardent encore aujourd'hui, les comédiens et
la comédie pour être également capables de donner atteinte à la pureté
de nos mœurs, au maintien des lois et aux progrès du commerce.»

Les éditions des _Mémoires de Favart_ où se trouve rapportée cette
anecdote mettent en note: «Le rigorisme de MM. de Marseille fut
bientôt désarmé par l'attrait du plaisir et le charme des talents.»


=289.=--Quand le maréchal de la Ferté, après sa brillante
campagne de 1631, fit son entrée à Metz, les juifs, qui y étaient
alors tolérés, vinrent comme les autres le complimenter. Quand on les
lui annonça, le maréchal dit: «Je ne veux pas voir ces marauds-là: ce
sont ceux qui ont fait mourir mon divin maître. Qu'on ne les laisse
pas entrer.»

Les juifs répondirent qu'ils en étaient bien fâchés, d'autant plus
qu'ils apportaient un présent de mille pistoles qu'ils auraient été
charmés que Mgr le commandeur voulût bien accepter.

«Bah! dit alors le maréchal, à qui on rapporta cette réponse,
faites-les entrer tout de même; ces pauvres diables ne connaissaient
pas Jésus-Christ quand ils l'ont crucifié.»


=290.=--L'histoire ou la légende explique ainsi comment le
chardon a été choisi pour emblème national par les Écossais:

C'était à l'époque des premières incursions des Normands sur les côtes
de la Grande-Bretagne. Des pirates danois, s'étant avancés vers le
nord, avaient résolu de surprendre le château de Slaine, qui était la
clef de l'Écosse.

Profitant d'une nuit obscure, ils avaient abordé près de la
forteresse, qu'ils savaient à peu près abandonnée. Mais au moment où,
pleins de confiance, ils s'élançaient en groupes pressés dans les
fossés du château, des chardons qui y avaient poussé par centaines
firent tout à coup l'office de chevaux de frise. Aux cris lamentables
poussés par ces malheureux qui ne pouvaient se dépêtrer de cette forêt
d'épines, la petite garnison se réveilla et en fit un horrible
carnage. Les Écossais reconnaissants prirent la fleur du chardon pour
emblème national.


=291.=--Extrait des _Mémoires_ du maréchal Scépeaux de
Vieilleville, vaillant capitaine français qui se distingua sous
François Ier et Henri II, et fut un des négociateurs du traité du
Cateau-Cambrésis.

«1552.--S'en retournant d'apaiser une sédition qui s'était émise
entre les Suisses de l'arrière-garde et les nouvelles bandes
françaises, M. de Vieilleville trouva dix soldats français qui avaient
éventré quinze ou seize corps des Bourguignons et dévidaient leurs
boyaux comme des tripières à la rivière. Surmonté de colère, il se rue
dessus et les charge du bâton qu'il tenait, comme portent communément
tous seigneurs qui ont commandement d'armée, et les fit battre et
fouler aux chevaux de ceux de sa suite; et comme il s'en allait sans
rien leur faire de plus, un de ces hommes se prit à dire: «Par la mort
Dieu, Monsieur, vous nous aimez autant pauvres que riches. On nous a
assuré que ces Bourguignons ont avalé leur or et leurs écus. Êtes-vous
fâché que nous les cherchions dans leur ventre?»

«A ces paroles, M. de Vieilleville s'irrita tellement qu'il protesta
devant Dieu qui les ferait tous pendre présentement. Il les fit donc
arrêter et envoya querir le prévôt des bandes, leur disant: «Tigresque
canaille, quel opprobre faites-vous à nature? quelle abominable
cruauté avez-vous aujourd'hui exercée au christianisme? et de quel
déshonneur avez-vous avili les armes et foulé aux pieds la bonne
renommée de notre nation, qui est estimée la plus courtoise de toutes
celles de l'univers? Je jure à Dieu que vous en mourrez!»

«Le prévôt demeurait trop à venir, ce qui fut cause que, passant par
là quatre ou cinq coquins, qui même avaient horreur d'une telle
abomination, ils s'offrirent de les pendre, si on leur donnait leur
dépouille; ce qui fut incontinent accordé.

«Ainsi finirent misérablement leurs jours ces barbares et détestables
tripiers.»


=292.=--L'abbé Blanchet, qui a laissé un certain nombre d'écrits
empreints d'une grande délicatesse de pensée et de style, parle ainsi,
dans un de ses apologues orientaux, de l'Académie d'Amadam, dite
l'Académie silencieuse (voy. no 37):

«Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre intitulé _le Bâillon_, ayant
appris qu'il vaquait une place en cette Académie, sollicita l'honneur
de l'occuper. La place étant déjà donnée, le président, pour répondre
au solliciteur, lui présenta, avec un air affligé, une coupe pleine
d'eau à ce point qu'une goutte de plus aurait fait déborder le vase.

«Zeb, voyant une feuille de rose à ses pieds, la ramasse, la pose
délicatement sur l'eau et fait si bien qu'il n'en tombe pas une seule
goutte.

«On le reçut par geste à l'unanimité: il n'avait plus qu'à prononcer,
selon l'usage, une phrase de remerciement; mais, en vrai silencieux,
il traça le nombre 100 (c'était celui de ses confrères), puis, mettant
un zéro devant, il écrivit: «Ils n'en vaudront ni moins ni plus
(0100).» Le président répondit au modeste docteur avec autant de
politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiffre 1 devant les
trois zéros et il écrivit: «Ils en vaudront dix fois davantage
(1000).»


=293.=--Assurément, si les anciens avaient connu l'usage qu'ils
auraient pu faire des plumes d'oie pour écrire, ils auraient consacré
cet oiseau à Minerve, déesse des beaux-arts et de l'éloquence. On sait
que pour les notes cursives ils se servaient d'un stylet creusant des
traits sur des tablettes enduites de cire, et pour l'écriture
ordinaire de roseaux. C'étaient l'Égypte et la Carie qui fournissaient
aux Romains ces roseaux (_calami_), beaucoup plus propres d'ailleurs
à tracer les caractères arabes que les caractères romains, et qui sont
encore nommés _calam_ par les Orientaux.

Ce fut Isidore qui, au septième siècle, parla le premier des plumes
comme d'un instrument propre à écrire aussi bien que le roseau:
_Instrumenta scribæ, calamus et pennæ_.


=294.=--«Jeux de mains, jeux de vilains,» dit une locution
populaire, qui date de l'époque où les nobles seuls, quand ils
voulaient mesurer leurs forces ou vider une querelle, avaient le droit
de se défier à la lance ou à l'épée. Les autres personnes, les
vilains, qui n'étaient jamais admis à entrer en lice et à paraître
dans les tournois, ne pouvaient que lutter corps à corps, sans armes
dans les mains.


=295.=--«Je l'attends au _Sanctus_,» c'est-à-dire à la partie la
plus difficile de sa tâche, disait-on assez communément autrefois.
Cette expression, où il est fait allusion à un passage chanté de la
messe, vient de ce que jadis, en Italie et en France, on ne jugeait du
talent d'un chantre que par la façon dont il chantait le _Sanctus_.
Une place de chantre était-elle vacante, on n'acceptait le postulant
qu'après qu'il avait chanté le _Sanctus_ à la satisfaction générale.
On dit que le pape Boniface VIII se montrait notamment très difficile
sur ce point.


=296.=--Notre mot _amiral_ vient de l'arabe _emir al ma_, qui
signifie _chef de l'eau_. C'est le nom que porte, chez les Orientaux,
le commandant d'une flotte ou d'une escadre. On ne saurait dire en
quelle circonstance cette qualification est passée de l'arabe dans
notre langue.


=297.=--Marco Polo, dans le récit de son voyage en Asie (qui fait
partie de la collection des _Voyages dans tous les mondes_, librairie
Delagrave), raconte l'histoire des _Vieux de la montagne_, seigneurs
de la forteresse d'Allamont en Syrie, qui s'étaient rendus redoutables
aux souverains d'Orient par le fanatisme qu'ils savaient inspirer à un
certain nombre de jeunes gens. Séduits par la promesse des félicités
de la vie future, ceux-ci devenaient autant de sicaires aveuglément
soumis aux volontés du chef, et prêts à braver tous les périls, pour
accomplir les sanglantes missions dont ils étaient chargés.

Quand tel ou tel d'entre eux était désigné pour aller commettre un
meurtre qu'avait résolu le chef, on lui faisait prendre un breuvage,
qui n'était autre que cet extrait du chanvre connu sous le nom de
_haschisch_. Cette liqueur le jetait dans une sorte de délire, où il
avait toute espèce de visions et de sensations délicieuses, et qu'il
croyait être un avant-goût des joies célestes à lui promises, pour son
absolue soumission aux ordres du chef.

Du nom de la drogue enivrante se forma le mot _haschischin_, buveur de
haschisch, devenu _assassin_ dans les langues occidentales et synonyme
de _meurtrier_.


=298.=--Dans le jeu de pile ou face, les chances sont loin d'être
égales. L'effigie d'une pièce de monnaie présentant d'ordinaire plus
de relief que le revers, la pièce lancée en l'air a une tendance à
retomber la _face_ contre terre, et l'on obtiendrait infailliblement
_pile_ si la pièce, bien calibrée, tombait d'une grande hauteur sur un
sol mou qui ne la ferait pas rebondir.


=299.=--Si notre siècle est fort entaché de scepticisme,
l'exemple lui vient de loin.

Pyrrhon le Sceptique, apercevant un jour Anaxarque, son maître, qui
était tombé dans un fossé, passa outre sans lui tendre la main: «Mon
maître, disait-il en lui-même, est aussi bien là qu'ailleurs.»
L'histoire ajoute qu'Anaxarque fut le premier à s'applaudir d'avoir un
tel disciple.


=300.=--On lit dans une des feuilles de l'_Ami des lois_, journal
publié sous la Révolution, cette anecdote, donnée comme authentique:

«Milord Tylney avait fait le voyage de Montbard, maison de campagne de
Buffon, uniquement pour voir l'auteur de l'_Histoire naturelle_. Dans
son empressement, il ouvre la porte de l'appartement, quoiqu'on l'ait
prévenu que M. de Buffon dormait. Au bruit, le naturaliste s'éveille.
Milord fait ses excuses. Alors, quelque fâché qu'il fût d'être
dérangé, Buffon prend une figure souriante et s'avance vers
l'étranger: «Entrez, Monsieur, lui dit-il; je sens qu'il serait dur de
refuser à un philosophe _la vue d'un grand homme_.»


=301.=--Le célèbre La Condamine était atteint d'une surdité assez
forte. Le jour de sa réception à l'Académie, à un souper qu'il donna
pour fêter cet événement, il fit l'impromptu suivant:

    La Condamine est aujourd'hui
    Reçu dans la troupe immortelle;
    Il est bien sourd: tant mieux pour lui!
    Mais non muet: tant pis pour elle!


=302.=--Le même La Condamine, arrivé à un âge assez avancé,
résolut d'épouser une de ses nièces. Il fallait pour ce mariage des
dispenses de Rome. Le savant les demanda par lettre particulière au
pape Benoît XIV, de qui il était connu. Sa Sainteté répondit: «Je vous
accorde la dispense que vous demandez, d'autant plus volontiers que la
surdité dont vous êtes incommodé doit contribuer à la paix du ménage.»


=303.=--On attribue généralement les premières anagrammes connues
au poète grec Lycophron, qui vivait au troisième siècle avant
Jésus-Christ, à la cour du roi d'Égypte Ptolémée Philadelphe (ainsi
surnommé par antiphrase ironique, car il n'était rien moins que l'ami
de son frère). Lycophron, en bon courtisan, trouva qu'avec les lettres
de _Ptolemaios_ on pouvait former _apo melitos_ (de miel); et dans le
nom de la reine _Arsinoé_ il trouva _ion eras_, c'est-à-dire violette
de Junon. On a remarqué d'autre part que, chez les Juifs, une des
parties principales de la Cabale ou art des choses secrètes consiste
en un véritable travail d'anagramme, car il s'agit de trouver des sens
mystérieux par la transposition des lettres. On croit que l'anagramme
fut un mode de correspondance fréquemment employé entre les savants du
moyen âge.

On sait que François Rabelais fit l'anagramme de son nom en signant
les premiers livres du Pantagruel _Alcofribas Nasier_. Suivant Bayle,
ce fut le poète et humaniste limousin J. Daurat (mort en 1588) qui mit
les anagrammes tellement en vogue «que chacun voulait s'en mêler et
qu'il passa personnellement pour une sorte de devin, par suite des
curieuses trouvailles qu'il fit dans les noms de divers grands
personnages.»

D'après Tallemant des Réaux, le roi Henri IV aperçut un jour un nommé
Jean de Vienne, qui s'évertuait sans succès à faire sa propre
anagramme: «Rien de plus facile cependant, dit le Béarnais: Jean de
Vienne, _devienne_ Jean.»


=304.=--Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coûteuses
guerres à soutenir, apercevant dans une église de son royaume les
statues des douze apôtres en argent, leur dit: «Comment, Messieurs!
est-ce donc à demeurer tranquilles ici que vous fûtes destinés? Vous
êtes établis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre
mission, je vous assure.» Il les fit alors enlever et transporter à la
monnaie, avec ordre d'en frapper des pièces avec cette inscription: _A
l'honneur de Jésus-Christ_.


=305.=--Le mot _carat_, qui n'est plus d'usage aujourd'hui que
dans le commerce des diamants et des pierres précieuses, et qui
indique une unité de poids équivalant à 205 milligrammes et demi,
était aussi employé autrefois pour l'or. Ce mot vient du nom de
la fève produite par un arbre du pays d'Afrique où se faisait
jadis le plus grand trafic de l'or. «Cet arbre, de la famille des
Légumineuses,--dit le voyageur J. Bruce,--est appelé _kuara_, mot
qui signifie _soleil_, parce qu'il porte des fleurs et des fruits
de couleur rouge de feu. Comme les semences sèches de cet arbre
sont toujours à peu près également pesantes, les indigènes s'en
sont servis de temps immémorial pour peser l'or, et l'on aurait
appliqué ensuite leur poids aux diamants.»


=306.=--La ville de Gand, célèbre par son organisation
démocratique, étant du domaine de Charles-Quint, s'était mise en
rébellion ouverte contre ce souverain à propos d'une mesure financière
vexatoire. L'irritable empereur marcha contre ses sujets flamands, qui
à son approche firent leur soumission, ce qui ne l'empêcha pas de les
traiter avec la dernière rigueur. Un de ses plus cruels conseillers,
le duc d'Albe, qui ne rêvait jamais que ruines et supplices, voulut
même un jour détruire complètement cette vaste et riche cité, comme
exemple propre à frapper de terreur les populations qui seraient
tentées de manifester des sentiments d'insoumission. Tout en causant
avec lui, l'empereur le fit monter au haut d'une tour et de là,
embrassant du regard toute l'étendue de la ville: «Combien, lui
demanda-t-il, pensez-vous qu'il faille de peaux d'Espagne pour faire
un _gant_ de cette grandeur?» Le duc, qui s'aperçut que son avis avait
déplu au maître, garda très humblement le silence. Charles-Quint
d'ailleurs tenait à grand orgueil la possession de cette opulente
cité, à tel point que certain jour il disait (toujours jouant sur les
mots) qu'il saurait faire tenir Paris dans son Gand (ou gant). Ce
propos, resté célèbre, fut tourné en dérision lorsque Louis XIV,
emportant peu à peu les diverses places de Flandre, se rendit maître
de Gand. Une estampe du temps intitulée _l'Espagnol sans Gand_, et
dont nous donnons le fac-similé, nous montre en effet l'Espagnol muni
d'une lanterne, et des besicles sur le nez, cherchant le Gand qu'il a
perdu; le Flamand lui montre le Français tenant un _gant_ au bout de
son épée. Au-dessus, dans un cartouche, se lisent ces vers satiriques:

    Charles, qui dans son Gand se vantait de pouvoir
    Enfermer tout Paris, serait surpris de voir
    Que le Français le tient au bout de son épée.

[Illustration: FIG. 26.--_L'Espagnol sans Gand_, fac-similé d'une
estampe satirique du dix-septième siècle.]

Ce ne fut pas, du reste, la dernière fois que la politique amena le
même jeu de mots. On sait que lorsque, quittant la France au retour de
Napoléon, Louis XVIII se réfugia à Gand, les partisans de l'empire,
pour ridiculiser les royalistes, leur prêtaient des couplets dont le
refrain était:

    Rendez-nous notre père
          De Gand,
    Rendez-nous notre père!


=307.=--L'hypocras était, au moyen âge, un breuvage fort renommé.
Son nom ne dérive pas, dit E. Fournier, comme Ménage semble le croire,
de celui d'Hippocrate, inventeur prétendu de cette boisson agréable et
salutaire; il doit plutôt venir des mots grecs _upo_ et _kérannumi_,
qui signifie mélanger. L'hypocras était en effet un mélange de vin et
d'ingrédients doux et recherchés; on en jugera par la recette que le
fameux Taillevent, maître queux (cuisinier) de Charles VII, nous en a
laissée: «Pour une pinte (de vin) prenez trois treseaux (gros) de
cinnamome fine et pure, un treseau ou deux de mesche (sans doute du
_macis_ ou brou de noix muscades), demi-treseau de girofle et dix
onces de sucre fin, le tout mis en poudre. Et faut tout mettre en un
_couloir_, et plus est passé (clarifié) mieux est, mais gardez qu'il
ne soit éventé.» Pour parvenir à cette clarification parfaite, on
employait un filtre spécial, qui même avait reçu le nom de _chausse
d'hypocras_. Plus tard, pour accélérer la préparation, on employa des
essences, à l'aide desquelles, selon le _Dictionnaire de Trévoux_, on
faisait soudainement de l'hypocras. Le vin rouge ou blanc n'était pas
toujours la base de cette liqueur: on la faisait aussi avec de la
bière, du cidre et même de l'eau. Mais c'était là l'hypocras du
peuple, et, suivant le docteur Pegge, la cannelle, le poivre et le
miel clarifié en étaient les seuls ingrédients. Chez les grands on
s'en tint toujours à l'hypocras au vin, rehaussé d'un goût de
framboise et d'ambre. Du temps de Louis XVI, il était encore en
faveur. On le servait dans tous les grands repas. La ville de Paris
devait même, chaque année en donner un certain nombre de bouteilles
pour la table royale.

En somme donc, l'hypocras n'était autre chose que du vin fortement
aromatisé et sucré. On a vu plus haut (no 274) que les aromates
jouaient chez nos bons aïeux un rôle bien plus important
qu'aujourd'hui, à tel point que pour eux une des conséquences les plus
intéressantes de la découverte du nouveau monde sembla consister en
cela que la possession de ces contrées ferait affluer plus abondamment
et plus économiquement en Europe les épices et aromates.


=308.=--Du vivant de Charles II d'Angleterre, qui donna une assez
pauvre idée de la royauté restaurée en sa frivole personne, on fit
courir cette épitaphe:

«Ci-gît notre souverain roi, en la parole duquel personne ne se fia,
qui n'a jamais dit une chose sotte, et qui n'en a jamais fait une
sage.»

Charles, lisant cette critique, dit sans la moindre émotion: «C'est
que mes paroles sont miennes, tandis que mes actes sont à mes
ministres.»


=309.=--La mode des perruques ne date, dans l'Europe occidentale,
que du milieu du quinzième siècle. L'exemple de porter cette fausse
chevelure fut donné par le duc de Bourgogne et de Flandre, Philippe
dit le Bon. Une longue maladie lui ayant fait perdre tous ses cheveux,
les médecins, redoutant pour lui la nudité absolue de la tête, lui
conseillèrent d'avoir recours aux faux cheveux. A peine ce conseil
fut-il suivi que cinq cents gentilshommes flamands, par politesse de
courtisans, imitèrent le prince. Depuis lors, la commodité que
retiraient de cet usage les gens plus ou moins chauves, et l'air de
magnificence que la perruque donnait souvent aux visages les moins
imposants, contribuèrent à répandre une mode primitivement due à une
ordonnance de médecin.

Louis XIII avait à peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses
cheveux, qu'il avait fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces
cheveux n'étaient pas encore tout à fait des perruques, mais de
simples _coins_ appliqués aux deux côtés de la tête et confondus avec
les cheveux naturels. Dans la suite, on plaça un troisième coin sur le
derrière de la tête, ce qui forma un _tour_, et ce tour produisit
enfin la perruque entière; mais en principe ces trois coins, composés
de cheveux longs et plats, étaient attachés au bord d'une espèce de
petit bonnet noir ou calotte. C'est ainsi que nous voyons
généralement représentés Corneille et les principaux personnages de
son temps. Du temps de Louis XIV, les perruques étaient si abondamment
garnies de cheveux qu'elles pesaient jusqu'à deux livres. Les cheveux
blonds étaient les plus estimés: on les payait 30, 60 et jusqu'à 80
francs l'once, c'est-à-dire de 800 à 1,200 francs la livre. Une très
belle perruque valait jusqu'à mille écus (3,000 francs). On s'explique
donc que les gens de fortune médiocre, ou de caractère économe, tenus
au port de la perruque, n'en eussent pas toujours des plus neuves. A
quelles plaisanteries, par exemple, ne donna pas lieu la perruque
légendaire de Chapelain,

    ... qui, de front en front passant à des neveux,
    Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux.

Au plus beau moment de cette mode fort ruineuse, Colbert s'aperçut
qu'il sortait de France des sommes considérables pour l'achat des
cheveux à l'étranger. Il fut question d'abolir l'usage des perruques
en frappant d'un droit énorme l'entrée de la matière première. On
proposa l'adoption de bonnets, tels que ceux que portaient d'autres
nations. Il en fut même essayé devant le roi plusieurs modèles. Mais
la très importante corporation des perruquiers présenta au conseil
royal un mémoire, démontrant que l'art de fabriquer les perruques
n'étant encore exercé convenablement qu'en France, le produit des
envois de perruques faits à l'étranger dépassait de beaucoup la
dépense d'achat des cheveux, et faisait entrer dans l'État des sommes
considérables. En conséquence, le projet des bonnets fut abandonné.


=310.=--Piron, qu'on louait surtout pour sa comédie de la
_Métromanie_, avait un faible pour sa pièce _les Fils ingrats_; et il
ne cessait d'en parler, la mettant bien au-dessus de celle que l'on
tenait pour son chef-d'œuvre. Un jour, il fut contrarié par un homme
qui, comme de coutume, prônait la _Métromanie_. «Ah! ne m'en parlez
pas! s'écria le poète avec un mouvement de mauvaise humeur, c'est un
monstre qui a dévoré tous mes autres enfants.»

Il en est souvent ainsi des auteurs dont un ouvrage a fait grand
bruit, et que l'on s'obstine à _parquer_ en quelque sorte dans cette
unique production. Heureux ceux qui savent prendre leur parti de cette
flatteuse partialité: il est tant de producteurs qui, après la plus
active et féconde carrière, n'attachent leur nom à aucune œuvre!


=311.=--Le premier article de la _Gazette_ publiée par Renaudot
est ainsi conçu:

«_De Constantinople, le 2 avril 1631._--Le roi de Perse, avec
quinze mille chevaux et cinquante mille hommes de pied, assiège Dille,
à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand Seigneur (sultan
de Turquie) a fait faire commandement à tous les janissaires de se
rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce
divertissement-là, à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de
tabac, _qu'il fait suffoquer à la fumée_.»


=312.=--D'où vient la qualification de _roué_, qui, au
commencement du dix-huitième siècle, servit à désigner un certain
nombre de personnages qui affectaient de se mettre par leurs principes
et par leur conduite au-dessus de tous les prétendus préjugés sociaux?

--«Le cardinal Dubois--dit Saint-Simon--était un petit
homme maigre, effilé, à perruque blonde, à mine de fouine, à
physionomie maligne. C'était, dans toute la force du terme, un homme à
_rouer_, et c'est à lui que le nom de _roué_ fut appliqué pour la
première fois par le Régent.»

«Le terme de _roué_, dit un dictionnaire de la cour et de la ville,
fait, en principe, pour n'inspirer que l'aversion, devint avec le
temps l'appellation et l'éloge des hommes à la mode, dont il flattait
l'amour-propre. Ce n'est pas tout, nos agréables

    Grands marieurs de mots l'un de l'autre étonnés

ont joint à cette défavorable dénomination l'épithète d'aimable et de
charmant. On a donc vu de charmants _roués_, des _roueries_
délicieuses; et cette alliance absurde et révoltante d'idées
contraires, qui fait ouvrir de grands yeux aux gens qui ne sont pas de
leur siècle, a été du bon ton, du bel air, de la bonne compagnie...
Les grands seigneurs se sont approprié le nom de _roués_, pour se
distinguer de leurs laquais, qui ne sont que des pendards...»

Le terme de _roué_, resté dans la langue, est devenu synonyme de
retors, et la _rouerie_ est une forme de l'astuce.


=313.=--François Ier, qui voulait élever le savant Châtel aux
plus hautes dignités de l'Église, fut curieux de savoir de lui s'il
était gentilhomme: «Sire, lui répondit Châtel, ils étaient trois
frères dans l'arche de Noé: je ne sais pas bien duquel des trois je
suis sorti.»


=314.=--L'institution du jury nous vient de l'Angleterre. Les
jurés anglais étant choisis dans toutes les conditions, excepté parmi
les bouchers, Newton protestait contre cette exception en demandant
pourquoi l'on admettait les chasseurs aux fonctions de juré.


=315.=--Quand Voltaire, après une longue absence de Paris, y
revint pour assister à la représentation de sa tragédie d'_Irène_, qui
causa un enthousiasme immense, un de ses amis vint un jour lui montrer
qu'il avait cru devoir refaire quelques vers de sa tragédie. Pendant
que cet obligeant correcteur était encore chez le poète, entra
l'architecte Perronet, auteur du magnifique pont de Neuilly. Après les
compliments d'usage: «Ah! mon cher architecte, lui dit Voltaire, vous
êtes bien heureux de ne pas connaître monsieur; car, bien sûr, il
aurait refait une arche de votre pont.»


=316.=--Pourquoi le nom de _Madrid_ fut-il donné au château que
François Ier fit construire, vers 1530, au bois de Boulogne?

--Le roi gentilhomme, ayant fait commencer l'édification de ce
château, était si impatient de l'habiter, qu'il n'en attendit pas
l'achèvement pour y fixer sa résidence. On remarqua de plus que,
lorsqu'il habitait cette maison, il entendait n'y recevoir que le
moins possible de visiteurs vulgaires. Il venait particulièrement là
pour se livrer à l'étude, ou pour s'entretenir avec un petit nombre
d'artistes ou de savants qui étaient seuls admis dans cette retraite.
Les courtisans, blessés de l'éloignement où les tenait alors le roi,
et faisant allusion au temps de sa captivité, pendant laquelle on ne
pouvait parvenir à le voir qu'avec de très grandes difficultés,
donnèrent par épigramme au château de Boulogne le nom de la ville dans
laquelle ce prince avait été prisonnier, et l'appelèrent le château de
Madrid, nom qui lui est resté.


=317.=--Le P. Gaspard Schott, auteur très érudit, mais fort
bizarre, du dix-septième siècle, dit dans un de ses livres que
l'enfant apporte en naissant le visage tourné vers la terre, comme un
coupable, par le fait du péché originel dont il est chargé. Son
premier cri au grand jour est O A, tandis que celui de la mère qui le
voit est O E. Ces sons significatifs peuvent facilement s'expliquer
ainsi: O A voudrait dire: _O Adam_, pourquoi avez-vous péché? et O E
se traduirait par _O Eve_, pourquoi avez-vous induit en péché Adam
notre premier père?


=318.=--Les étymologistes sont assez peu d'accord sur l'origine
de notre mot _canaille_. Selon les uns, qui interrogent l'histoire
ancienne, à Rome les oisifs de basse condition, les gueux, avaient
pour lieu de réunion ordinaire un coin du Forum où se trouvait un
canal, fossé ou égout. Ils étaient là, jasant, riant, lançant des
propos orduriers aux passants. On nommait cette tourbe, par suite du
lieu où elle se réunissait, _canaliailæ_, d'où nous aurions fait
_canaille_. Selon d'autres, ce serait au mot _canis_ (chien) qu'il
faudrait rapporter l'étymologie en question. _Canaille_ aurait alors
la signification de _bande de chiens_. On trouve d'ailleurs, dans le
vieux français, avec le même sens, le mot _chiennaille_, et le mot
italien _canaglia_ ne semble pas avoir une autre origine. Auquel des
deux avis donner la préférence?


=319.=--Un jour, Mazarin, d'ailleurs fort mauvais joueur, jouant
au piquet, se prit de dispute avec son adversaire. Une discussion
assez vive venait de s'engager. L'assemblée, qui faisait cercle,
restait silencieuse et comme indifférente au débat dont elle devait
être juge, lorsque Benserade entra. Mazarin, s'adressant à lui pour
décider le cas en litige: «Monseigneur, lui dit Benserade, vous avez
tort.--Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait?
s'écria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqué.--Ah!
vertubleu! Monseigneur, répondit Benserade, le silence de ces
messieurs m'instruit parfaitement: ils crieraient en faveur de Votre
Éminence aussi haut qu'elle, si Votre Éminence avait raison.»


=320.=--Le goût dominant du chevalier de Boufflers était d'être
toujours ambulant. Quelqu'un, l'ayant rencontré un jour sur les grands
chemins, lui dit: «Monsieur le chevalier, je suis charmé de vous
rencontrer chez vous.»

A sa mort on lui fit cette épitaphe:

    Ci-gît un chevalier qui sans cesse courut,
    Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut,
          Pour prouver ce qu'a dit le sage,
          Que notre vie est un passage.


=321.=--Dans un magnifique et très curieux volume publié par M.
Henry d'Allemagne sous le titre d'_Histoire du luminaire depuis
l'époque romaine jusqu'au dix-neuvième siècle_, nous voyons combien
lent a été le progrès dans l'art de l'éclairage, qui aujourd'hui
semble toucher à son apogée. Cet ouvrage, qui indique chez son auteur
un très actif et très subtil esprit de recherche, nous apprend que,
malgré le besoin général qu'eurent toujours les hommes, pour leurs
travaux et pour leurs plaisirs, de dissiper les ténèbres, l'on arriva
presque jusqu'au siècle où nous sommes sans apporter le moindre
perfectionnement sensible à la lampe primitive, ou au flambeau de
graisse ou de cire. A vrai dire, depuis les soixante ou quatre-vingts
dernières années, les choses ont considérablement changé, d'abord par
les lampes à double courant d'air, puis par les appareils Carcel et
modérateurs, puis par l'invention du gaz, qui marque tout à coup une
ère absolument nouvelle, et enfin par l'usage pratique des effluves
électriques. Avant le livre de M. H. d'Allemagne, l'_histoire du
luminaire_, éparse par fragments à l'état de simples notices plus ou
moins spéciales, était à faire; elle est faite maintenant de la plus
savante et méthodique façon.

«C'est seulement, dit l'auteur de cet excellent travail, au seizième
siècle qu'on a commencé de s'apercevoir qu'aucun progrès n'avait été
réalisé dans les lampes et qu'elles étaient réellement défectueuses.

«Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était contenté de se servir d'un
petit récipient de forme ronde, carrée ou polygonale, dont tout le
mécanisme consistait en deux trous par l'un desquels on versait
l'huile, tandis que la mèche brûlait à l'extrémité de l'autre
ouverture... Il est inutile de faire observer que les lampes de ce
genre avaient pour don, non pas d'éclairer, mais d'infecter les
appartements où elles étaient placées. Le premier qui conçut le projet
de remédier à ces inconvénients fut un médecin du nom de Cardan, né en
1501, mort en 1575, célèbre par un grand nombre d'inventions
mécaniques, parmi lesquelles il faut citer la lampe à suspension qui
porta son nom.

«La lampe de Cardan, lisons-nous dans le _Dictionnaire de Trévoux_ de
1725, se fournit elle-même son huile. C'est une petite colonne de
cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou
au milieu d'un petit goulot, où se met la mèche, car l'huile ne peut
sortir qu'à mesure qu'elle se consume. Depuis vingt ou trente ans, ces
espèces de lampes sont devenues d'un grand usage chez les gens d'étude
et chez les religieux.» Mais ce que ce recueil ne nous dit pas, c'est
que la lampe de Cardan était montée sur un pivot et qu'on pouvait, en
la penchant plus ou moins, augmenter la quantité d'huile qui parvenait
jusqu'à la mèche. Il est facile de constater cette disposition en
considérant la gravure de Larmessin que nous reproduisons, et qui
représente un ferblantier qui, chargé des produits de sa fabrication,
tient à la main droite et porte sur sa tête une lampe de Cardan.

[Illustration: FIG. 27.--Le ferblantier marchand de lampes,
fac-similé d'une gravure du dix-septième siècle, publiée par H.
d'Allemagne dans son _Histoire du luminaire_.]

Pendant tout le dix-huitième siècle, on fit encore grand cas de cet
appareil rudimentaire, qui pourtant, quand on n'en usait pas avec
soin, avait le grave inconvénient de répandre son huile ailleurs que
sur la mèche donnant la lumière.

Quoi qu'il en soit le médecin Cardan s'est mieux recommandé par
l'invention de la lampe qui a porté son nom, que par le grand nombre
de volumes qu'il a publiés sur des sciences aussi fantaisistes et
ridicules que l'astrologie judiciaire. Sa découverte fit événement, et
causa une immense sensation, comme si elle devait enfin réaliser un
progrès permanent dans l'art du luminaire; mais cette satisfaction fut
relativement d'assez courte durée, l'appareil n'offrant pas tous les
avantages pratiques qu'on en avait espérés.


=322.=--_Paucis notus, paucioribus ignotus, hic jacet Democritus
junior cui vitam dedit et mortem melancholia._ (Peu connu et bien
moins inconnu, ici repose le nouveau Démocrite, à qui la mélancolie
donna la vie et la mort.)

Pour qui et par qui fut composée cette singulière épitaphe?

--Robert Burton, écrivain anglais, né en 1576, mort en 1639, est
surtout connu comme auteur d'un livre, jadis très répandu, intitulé
_Anatomie de la mélancolie_. Ayant embrassé la carrière
ecclésiastique, il fut nommé vicaire de la paroisse Saint-Thomas à
Oxford. Très versé dans la science scolastique du temps, il se laissa
égarer par les illusions de l'astrologie judiciaire. Son caractère
était sombre et farouche. Dans les accès de cette humeur sauvage, il
n'avait d'autre moyen de se distraire que de se livrer, avec les
marins et les portefaix, aux emportements grossiers de la joie la plus
bruyante. Ce fut pour corriger cette inégalité de caractère, qui le
faisait passer rapidement d'un excès à l'autre, qu'il composa son
_Anatomie de la mélancolie_, ouvrage bizarre, mais très original et
remarquable par la profondeur de beaucoup de vues qu'il renferme. On a
découvert dans les œuvres de Sterne des passages entiers copiés
littéralement dans le livre de R. Burton, qui fit la fortune de son
éditeur. L'auteur ne fut pas guéri par les remèdes qu'il indiquait. On
mit sur son tombeau l'épitaphe que nous avons citée, qu'il avait
composée lui-même.


=323.=--A la bataille de Waterloo, la voiture de Napoléon tomba
aux mains des Anglais, et,--dit un journal de 1817,--comme à
Londres on fait argent de tout, cette voiture y fut vendue mille
guinées (25,000 francs). Or l'acquéreur de cet équipage n'était autre
qu'un spéculateur, qui fit une affaire excellente en cette
circonstance. Il gagna, paraît-il, près de cent mille guinées, car la
moitié au moins des habitants de Londres passa, moyennant un schelling
(1 fr. 15 centimes), dans cette voiture, entrant par une portière,
sortant par l'autre. Ceux qui voulaient s'y asseoir environ une minute
payaient une couronne (5 schellings).


=324.=--Les Grecs faisaient leurs délices du chant des cigales.
La cigale était l'emblème de la musique. On la représentait posée sur
un instrument à cordes, la cithare. On parle d'un monument qui avait
été élevé en Laconie à la beauté du chant des cigales, avec une
inscription destinée à en célébrer le mérite. La cigale était,
spécialement chez les Athéniens, un signe de noblesse: ceux qui se
vantaient de l'antiquité de leur race, qui se prétendaient
autochtones, portaient une cigale d'or dans les cheveux. Les Locriens
frappaient sur leurs monnaies la figure d'une cigale. Les Grecs
enfermaient les cigales dans des pots ou dans de petites cages, pour
se donner le plaisir de les entendre.


=325.=--D'autres Athéniens prétendaient descendre des fourmis
d'une forêt de l'Attique, et les familles qui se piquaient d'être les
plus anciennes portaient comme bijoux des fourmis d'or pour marque de
leur origine.


=326.=--L'idée de faire de la musique sur de la prose n'est pas
aussi nouvelle qu'on veut bien nous le dire.

Un compositeur dont les œuvres eurent quelque succès à la fin du
dix-huitième siècle et dans les trente premières années du
dix-neuvième, Lemière de Corvey, né à Rennes en 1770, mort en 1832,
avait appris les premiers éléments de musique à la maîtrise de la
cathédrale de sa ville natale.

Engagé volontaire dans un bataillon républicain de Vendée, il se fit
remarquer--dit Fétis dans sa _Biographie des musiciens_--par
l'exaltation de ses opinions, fut nommé sous-lieutenant et se rendit à
Paris après le 10 août 1792. Il prit alors quelques leçons d'harmonie
chez Berton, et fixa bientôt l'attention sur lui par la bizarrerie
d'une de ses premières compositions.

Il avait mis en musique un article du _Journal du soir_, sur la
sommation faite à Custine de rendre Mayenne, et sur la fière réponse
de ce général.

Ce morceau, publié en 1793, eut un grand succès de vogue... Pendant
plusieurs mois il était de mode de l'exécuter dans toutes les
réunions, où il était généralement applaudi à outrance.


=327.=--Où diable le calembour va-t-il se nicher?

Coytier, médecin de Louis XI, reçut de ce prince, au dire de Comines,
jusqu'à trente mille livres par mois. Mais, dégoûté par la suite de
cet Esculape, le roi donna ordre à son prévôt Tristan de s'en défaire
sourdement. Le médecin, averti par ce prévôt, qui était son ami,
songea à éluder le malheur qui le menaçait: connaissant la faiblesse
que le roi avait pour la vie, il dit au prévôt que ce qui l'affligeait
le plus c'était qu'il avait remarqué dans ses recherches d'une science
particulière que le roi ne devait lui survivre que de quatre jours, et
que c'était un secret qu'il voulait bien lui confier comme à un ami
fidèle. Le prévôt avertit le roi, qui fut si épouvanté qu'il ordonna
qu'on laissât vivre Coytier, à la condition qu'il ne se présenterait
plus devant lui.

Ce médecin obéit de bon cœur. Se retirant avec des biens
considérables, il fit bâtir dans la rue Saint-André-des-Arts une
maison sur la porte de laquelle il fit sculpter un _abricotier_, pour
montrer--dit le chroniqueur--que _Coytier_ était à l'_abri_,
ou en sûreté dans ce lieu éloigné de la cour.


=328.=--Quand on nomme la _scabieuse_, plante très élégante tant
à l'état rustique que parmi les habitants des jardins, on ne se doute
guère de la signification de ce nom, qui, de physionomie toute
spéciale, semble affecter aussi une sorte de distinction. Or,
_scabieuse_ vient du latin _scabies_, gale, et de _scabiosa_, galeuse.
Pourquoi cette désignation? Non point parce que la plante donne ou
porte la gale avec elle, mais parce que l'ancienne pharmacopée,
s'autorisant de ce qu'on appelait l'indication des _signatures_, et
trouvant chez cette plante des parties écailleuses, membraneuses, et
partant analogues aux formations qui caractérisent les maladies de la
peau, en avait conclu que le Créateur l'avait ainsi marquée comme
devant être employée pour le traitement des maladies épidermiques.
L'espèce la plus renommée était la grande scabieuse, dite _succise_ ou
_coupée par le bas_, qui passait pour avoir des vertus vraiment
souveraines. La racine de cette scabieuse étant d'ordinaire tronquée
et comme rongée à son extrémité inférieure: on prétendait que c'était
une morsure faite par le diable, pour faire périr une plante si
précieuse dans le traitement des plus affreuses maladies. De là le nom
populaire de _morsure_ ou _mors du diable_ donné à la scabieuse
succise, qui depuis a été reconnue comme à peu près inerte, et par
conséquent rayée du nombre des médicaments efficaces.


=329.=--«Sous le règne de Henri III et au temps de nos guerres de
religion,--dit Sully dans ses _Mémoires_,--les habitants de
Villefranche formèrent le complot de s'emparer de Montpazier, petite
ville voisine. Ils choisirent pour cette expédition la même nuit que
ceux de Montpazier avaient prise pareillement, sans en rien savoir,
pour surprendre Villefranche. Le hasard fit encore qu'ayant suivi un
chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut
exécuté de part et d'autre avec d'autant plus de facilité que les deux
places étaient demeurées sans défense. On pilla, on se gorgea de
butin. Les deux partis triomphaient. Mais quand le jour parut,
l'erreur fut découverte: et la composition fut que chacun retournerait
chez soi, et qu'on se rendrait mutuellement tous les effets pillés.»


=330.=--Le cardinal le Bossu, archevêque de Malines, haranguant
un jour Louis XV: «Sire, lui dit-il, tandis que vos peuples font des
vœux pour la continuation de vos victoires, j'offre des sacrifices à
Dieu pour les faire cesser. Chaque jour le sang de Jésus-Christ coule
sur nos autels; tout autre sang nous alarme. C'est ainsi qu'un
ministre de l'Église doit parler à un Roi Très Chrétien.»


=331.=--Georges Dosa, aventurier sicilien, avait été couronné roi
de Hongrie par les paysans de ce pays, qui s'étaient soulevés contre
la noblesse et le clergé. Jean, vaïvode de Transylvanie, défit les
rebelles l'année suivante et fit leur roi prisonnier. Pour punir
celui-ci de son usurpation et des violences commises par ses
partisans, on le fit asseoir nu sur un trône de fer rougi au feu,
ayant sur la tête une couronne, et à la main un sceptre du même métal
ardent.

On lui ouvrit ensuite les veines, et l'on fit avaler un verre de son
sang à son frère, qui s'était associé à sa révolte. On le lia sur un
siège, et l'on lâcha sur lui trois paysans qu'on avait fait jeûner
depuis plusieurs jours, et qui eurent ordre de le déchirer avec les
dents.

Après cela, il fut écartelé; son corps, mis en lambeaux et cuit, fut
distribué comme aliment à quelques autres de ses complices, affamés
par un jeûne prolongé. Les autres prisonniers furent empalés ou
écorchés vifs, excepté quelques-uns, qu'on laissa simplement mourir de
faim.


=332.=--Nous voyons très souvent annoncé que telle ou telle
nomination a été faite par l'autorité supérieure sur une liste de
présentation dressée par une faculté, une corporation. On trouve des
exemples de cet usage aux temps antiques, mais généralement alors la
présentation, grâce à la forme qu'on lui donnait, ne favorisait aucun
des candidats censés choisis à mérite égal,--ce qui ne manque pas
d'avoir lieu dans la forme actuelle, où forcément les noms sont rangés
dans un ordre quelconque, et où la première place laisse supposer déjà
une recommandation plus spéciale.

Dans beaucoup de cas, les anciens, pour ne pas formuler leur
préférence, avaient coutume d'écrire les noms des dieux, de leurs amis
et même de leurs serviteurs sur un cercle; de sorte que, ne leur
attribuant aucun rang, on n'aurait pu dire quel était le premier dans
leur respect, leur affection ou leur estime. Un honneur égal revenait
par conséquent à tous.

Chez les Grecs, les noms des sept sages étaient ordinairement placés
en cercle. Et nous voyons dans un vieil auteur que les Romains avaient
coutume d'écrire sur un ou plusieurs cercles les noms de leurs
esclaves, afin qu'on ne sût point ceux qu'ils préféraient, et auxquels
ils comptaient donner un jour la liberté.

D'autre part, on rapporte qu'un pape ayant demandé aux cordeliers de
désigner trois des leurs dans le dessein d'en élever un au cardinalat,
les pères, qui savaient sans doute leur antiquité, écrivirent en
cercle les noms des trois plus méritants de leur ordre, afin que rien
ne recommandât l'un plus que l'autre au choix du pontife.

Ne pourrait-on pas, en certains cas, revenir à cette ingénieuse
formule?


=333.=--C'était un ancien usage en Égypte que les femmes ne
portassent point de souliers, pour leur faire comprendre qu'une femme
doit rester à la maison.


=334.=--Dans cette même Égypte, le maître d'une maison où mourait
un chat se rasait le sourcil gauche, en signe de deuil.


=335.=--A Marseille, du temps de Valère-Maxime, on gardait
publiquement du poison, qu'on donnait à ceux qui, ayant exposé les
raisons qu'ils avaient de s'ôter la vie, en obtenaient la permission.

Le Sénat examinait très attentivement leurs raisons, avec une
disposition qui n'était ni favorable à l'envie indiscrète de s'ôter la
vie, ni contraire au désir légitime de mourir. On recueillait les
voix, et, d'après leur nombre pour ou contre, le président du sénat
écrivait sur la requête: «Le sénat vous ordonne de vivre,» ou: «Le
sénat vous permet de mourir.»


=336.=--Savez-vous pourquoi,--disait, il y a un siècle, un
recueil intitulé _Journal de littérature_,--savez-vous pourquoi
le soufflet sur la joue est le plus grave des outrages?--C'est
qu'il n'y avait autrefois que les vilains qui combattissent à visage
découvert, et qu'il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups
sur la face. On tint donc entre gentilshommes qu'un soufflet donné sur
la joue était une insulte qui devait être lavée dans le sang, parce
que celui qui le recevait était traité comme un vilain.


=337.=--On a remarqué que le mot _sac_, dont l'origine première
n'est pas bien déterminée, est peut-être celui de tous les mots dont
la forme est la plus identique dans les langues anciennes et modernes.
Les Syriens et les Chaldéens disaient _saka_, les Hébreux _sak_, les
Grecs _sakkos_, les Latins _saccus_, les Égyptiens, Samaritains et
Phéniciens _sak_; les Arabes disent _saccaron_, les Arméniens _sac_,
les Italiens _sacco_, les Allemands _sack_, les Anglais _sacke_, les
Danois _sacck_, les Polonais _zako_, les Flamands _zak_, etc.

Partant de cette remarque, un certain Emmanuel, juif et poète bouffon,
qui vivait à Rome il y a quelques siècles, explique dans un de ses
sonnets comment le mot _sac_ est resté ainsi dans toutes les langues.
«Ceux qui travaillaient à la tour de Babel, dit-il, avaient, comme un
manœuvre, chacun un sac. Quand le Seigneur confondit leurs langues,
la peur les ayant pris, chacun voulut s'enfuir et demanda son sac. On
n'entendit répéter partout que le mot _sac_, et c'est ce qui fit
passer ce mot dans toutes les langues que l'on parlait alors.»


=338.=--On appela au seizième siècle _noces salées_ les
fiançailles que François Ier, dans un but politique, fit célébrer en
1540 entre sa nièce Jeanne d'Albret, reine de Navarre, alors âgée
seulement de douze ans, et un prince de Clèves. Les fêtes splendides
qui furent données à cette occasion, dans le but de narguer l'empereur
d'Allemagne, avaient épuisé le trésor royal. Pour le remplir de
nouveau, l'on établit dans les provinces du Midi un lourd impôt sur le
sel: ce qui fit que l'on appela _noces salées_ ces promesses de
mariage, qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, car, huit ans plus
tard, la politique royale ayant pris un autre cours, la jeune
princesse épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, auquel elle
apporta en dot la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre.
De ce mariage naquit Henri IV.


=339.=--Une des principales cérémonies du mariage, chez les
Latins, consistait à faire passer sous un _joug_ les nouveaux époux.
De là ce mot _conjugium_ (joug commun) pour désigner le mariage. Ce
mot n'a pas formé de substantif dans notre langue, mais il nous a
donné l'adjectif _conjugal_, se rapportant aux choses du mariage; nous
lui devons aussi _conjuguer_, qui, par conséquent, signifie soumettre
au même joug les formes diverses des verbes.

On peut croire que l'antique usage de mettre dans le mariage chrétien
le _poêle_ sur la tête du mari et de la femme dérive de l'imposition
du joug chez les Romains.


=340.=--Un poète, qui décrit un combat, dit qu'après l'engagement

    Le sol était _jonché_ de morts et de mourants.

Un autre, pour faire honneur à un grand et bienfaisant personnage,
dit:

    Il faut _joncher_ de fleurs le chemin qu'il doit suivre.

Millevoye, dans sa _Chute des feuilles_:

    De la dépouille de nos bois,
    L'automne avait _jonché_ la terre.

Etc., etc.

Or le verbe _joncher_ vient du latin _juncus_, qui signifie _jonc_,
sorte de plante des sols humides. Pour établir le rapport entre ce
sens primitif et l'acception actuelle, il faut savoir que jadis, en
des temps où l'usage des tapis de pied était encore sinon ignoré, du
moins trop coûteux même pour la plupart des gens riches, on avait
coutume, dans les châteaux, de couvrir le sol des salles d'une
épaisseur de joncs coupés,--ou d'autres herbages. C'était ce
qu'on appelait la _jonchée_. _Joncher_, c'est-à-dire couvrir le sol de
joncs, s'est dit d'abord de manière absolue. En prenant à la fois
l'action et la substance employée (comme _saupoudrer_, poudrer de sel;
_argenter_, garnir d'argent), le verbe n'avait besoin d'aucun
complément; mais la désignation de cet acte particulier s'étant
ensuite appliquée à des faits analogues, on _joncha_ de fleurs un
chemin, le champ de bataille se trouva _jonché_ de cadavres, etc. Il
fallut alors exprimer la chose dénaturée en étendant le sens primitif
et restreint du verbe; et il en fut comme pour saupoudrer de sucre un
gâteau, ferrer d'argent un coffret, etc.


=341.=--Un fameux voleur qui vivait au seizième siècle, et
ressemblait beaucoup au cardinal Simonetta, profita de cette
ressemblance pour faire un grand nombre de dupes. Prenant la pourpre
et s'entourant de domestiques, qui étaient des voleurs comme lui, il
se présenta, en train magnifique, dans plusieurs villes, en prenant la
qualité de légat et en se faisant, comme tel, délivrer des sommes
considérables, destinées, disait-il, au trésor pontifical. La
friponnerie ayant été découverte, il fut arrêté; on lui fit son procès
et, après lui avoir fait confesser des crimes horribles, il fut
condamné à être pendu. L'exécution se fit avec une sorte de pompe
solennelle. On l'étrangla avec une corde d'or filé, et on lui fit
porter, en le conduisant au supplice, une bourse vide pendue au cou,
avec un écriteau ainsi conçu: «Je ne suis pas le cardinal Simonetta,
mais bien le voleur _sine moneta_ (sans monnaie).»


=342.=--Le fanatique Felton, qui tua le duc de Buckingham, favori
de Charles II, était si vindicatif qu'ayant un jour appelé en duel un
gentilhomme qui l'avait offensé, et croyant que la qualité de son
ennemi lui ferait peut-être refuser le cartel, il lui envoya en même
temps un de ses doigts qu'il avait coupé lui-même: «Je veux, dit-il,
qu'il sache de quoi est capable, pour venger une injure, l'homme qui
peut se mettre lui-même en morceaux.»


=343.=--La première idée de la location des livres est signalée
ainsi par Jaquette Guillaume, dans son histoire des _Dames illustres_,
publiée en 1665:

«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus
grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus
renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (5 francs
de notre monnaie actuelle) POUR LIRE SEULEMENT une histoire de cette
illustre savante.»

M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de
l'histoire littéraire du dix-septième siècle, a parlé, lui aussi, dans
son _Vieux-Neuf_, de la location des livres par les libraires. Il n'en
fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les
romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient
tous les esprits.


=344.=--Sous le règne du roi Georges II d'Angleterre, une estampe
satirique fut publiée, que l'on attribua à Kay, et qui devint aussitôt
populaire sous le titre de _les Cinq Tous_ (_the five all_). Cette
gravure représentait cinq personnages du temps:

1º Un prêtre, le docteur Himter, célèbre prédicateur écossais, disant:
_Je prie pour tous_;

2º Un avocat, sir Thomas Erskine, notable membre du parlement, disant:
_Je parle pour tous_;

3º Un laboureur, gentilhomme fermier innomé, disant: _Je les nourris
tous_;

4º Un soldat, le roi Georges, disant: _Je combats pour tous_;

5º Enfin le diable, disant: _Je les emporte tous_.

En réalité, l'estampe publiée en Angleterre dans les premières années
de notre siècle n'était qu'une imitation de celle dont nous donnons
ici le fac-similé, d'après un exemplaire unique, et qui date de
l'époque où Racine fit jouer sa comédie des _Plaideurs_, c'est-à-dire
en plein règne de Louis XIV. Elle est intitulée _les Vérités du siècle
d'à présent_, et pourrait aussi bien s'appeler _les Quatre Tous_.

Les figures principales y sont accompagnées au second plan des sujets
accessoires complétant l'idée symbolique de l'artiste.

C'est d'abord, derrière le prêtre, en costume d'officiant dont la
légende est: _Je prie pour vous tous_, un solitaire en oraison,
emblème du détachement des richesses mondaines. Derrière le soldat,
disant: _Je vous garde tous_, un incendie tord ses flammes; mais c'est
évidemment pour repousser la troupe des envahisseurs, qu'on aperçoit
dans le lointain et qui ont causé ce désastre, que l'homme d'armes va
combattre. Le rustique, disant: _Je vous nourris tous_, va porter à la
ville les produits de la terre, pendant qu'un de ses camarades est
occupé au labour; enfin voici l'avocat chargé de ses sacs, de ses
cornets à encre, de ses rôles; la mine pleine, la main ouverte dans un
geste de harangue, il cache à demi du pan de sa robe un loup en train
de dévorer un agneau, et c'est avec juste raison qu'il dit: _Je vous
mange tous_. Conclusion que doivent méditer ceux que n'effraye pas le
sort de l'agneau, et qui forme la moralité de cette composition.

[Illustration: FIG. 28.--_Les vérités du siècle d'à présent_,
fac-similé d'une estampe d'Aubry, graveur strasbourgeois du
dix-septième siècle.]


=345.=--Chez nous, se faire montrer au doigt, c'est, en se
rendant ridicule ou méprisable par sa conduite, se faire remarquer ou
moquer publiquement.

Chez les anciens, au contraire, être montré au doigt était
ordinairement une sorte d'hommage dont l'estime publique pouvait seule
honorer celui qui en était l'objet. _Pulchrum est digito monstrari_,
dit Perse.

Démosthène, montré au doigt par une marchande d'herbes qui disait à sa
voisine: «Tiens! le voilà,» ne put se défendre d'un mouvement de
vanité. C'était aussi le faible d'Horace, qui dit à l'un de ses
protecteurs que c'est grâce à lui qu'il est montré au doigt par les
passants:

        _Totum muneris hoc tui est,
    Quod monstror digito prætereuntium._


=346.=--_Boire à la santé de quelqu'un_ est une expression usitée
généralement aujourd'hui chez tous les peuples civilisés. Elle
correspond au _tibi propino_ des Romains. Ce verbe, formé du grec,
signifie boire avant quelqu'un, comme pour lui donner l'exemple et
l'inviter à faire de même. Chez les Grecs, à la fin du repas, on
apportait sur la table une grande coupe pleine de vin; un des convives
la prenait à la main et, après y avoir bu, la présentait à son voisin,
qui faisait comme lui. La coupe passait ainsi à la ronde. Cette
cérémonie, instituée par l'amitié, dont elle resserrait les nœuds,
s'appelait _philotesia_, c'est-à-dire _propinatio post cœnam, in
signum amicitiæ_: la coupe était nommée _philotesius crater_.

«Les Allemands--écrivait Érasme au seizième siècle--font
encore la même chose, et chez eux cette espèce de cérémonie a des
conséquences toutes particulières. Quelques mauvais traitements qu'ait
reçus un homme, il est tenu de tout oublier quand il a pris des mains
de son ennemi la coupe de réconciliation; cet acte lui enlève jusqu'au
droit de le poursuivre en justice, et les juges ne recevraient pas sa
plainte.»

Il n'en est plus ainsi en pays germanique.

L'usage de faire circuler la coupe à la fin du repas se perdit peu à
peu, par crainte de la lèpre, maladie contagieuse fort commune à
certaine époque, et fut remplacé par celui de choquer les verres les
uns contre les autres, qu'on appela chez nous _trinquer_ (de
l'allemand _trinken_, boire). C'est tout ce qui nous reste de la
_propination_ des anciens.


=347.=--Au mois de mai 1750, Louis XV étant atteint d'une grande
faiblesse, on répandit dans le peuple le bruit qu'on enlevait des
enfants pour les égorger, et faire de leur sang des bains ordonnés
pour la guérison du royal malade. Ce bruit occasionna une émeute. Peu
après, le roi devant passer par Paris pour aller à Compiègne, on
craignit un mouvement populaire, et l'on fit entendre à Sa Majesté
qu'elle ne devait pas honorer de sa présence des sujets rebelles. En
conséquence, on traça de Versailles à Saint-Denis une route pour le
passage du roi, et on l'appela _le chemin de la Révolte_ (nom qui a
survécu).


=348.=--«Que de bruit, mon Dieu, que de bruit pour une omelette!»
comme disait le poète mécréant du dix-septième siècle. De quelle
omelette et de quel poète mécréant est-il ici question?

--Ce poète s'appelait Desbarreaux. On lui attribue le fameux
sonnet qui commence ainsi:

    Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité!

et qui se termine par ceux-ci:

    Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.
    J'adore en périssant la raison qui t'aigrit:
    Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
    Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?

Ce sonnet qui, au temps où l'on admettait après Boileau que

    Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème,

fut souvent cité comme le modèle du genre, et figure à ce titre dans
tous les anciens traités et recueils de littérature, est inspiré par
une pensée essentiellement pieuse; mais l'auteur--qui d'ailleurs,
assure-t-on, en aurait répudié la paternité--n'était rien moins
qu'un indévot avéré, dont la conduite ordinaire était pour son époque
un sujet de scandale. A vrai dire, cet _esprit fort_, comme beaucoup
de ses pareils, donnait des marques de la plus grande faiblesse dès
qu'il était sous l'empire de la moindre indisposition, ou qu'il
croyait voir quelque menace de la destinée. Riche et disciple zélé
d'Épicure, il avait, dit Tallemant des Réaux, environ trente-cinq ans
quand il fit, avec quelques autres gourmands comme lui, le projet de
faire une tournée en France, pour aller savourer dans chaque localité
les productions qui en font la renommée. Au cours de ce voyage, les
joyeux compagnons durent plus d'une mésaventure à l'impiété dont ils
faisaient montre en tous lieux, et qui, au moins chez Desbarreaux,
n'était guère qu'un assez mince dehors, sous lequel se cachait une
sorte de trembleur superstitieux.

Aussi, une fois qu'il voulait entreprendre un ecclésiastique sur des
questions de foi ou d'incrédulité: «Remettons, je vous prie, cette
controverse à votre première maladie,» lui dit le prêtre, qui
connaissait le personnage.

Or un jour de vendredi saint, Desbarreaux et ses amis s'en étaient
allés pour rompre le jeûne, contre lequel ils tenaient à protester,
dans un cabaret de Saint-Cloud, où, à leur grand déplaisir, ils ne
trouvèrent que des œufs. Force leur fut de se contenter d'une
omelette, mais ils exigèrent qu'on y mît du lard.

A peine sont-ils attablés pour manger ce mets anticanonique, qu'un
orage terrible éclate, qui semble vouloir abîmer la maison. Alors
Desbarreaux: «Mon Dieu, fit-il, que de bruit pour une omelette!» et,
prenant le plat, il le jeta par la fenêtre. C'est à ce mot, depuis
passé en proverbe, que Boileau fait allusion quand il dit, dans sa
satire sur les _Femmes_, qu'il en a connu plus d'une qui

    Du tonnerre dans l'air brave les vains carreaux,
    Et nous parle de Dieu du ton de Desbarreaux.


=349.=--Autrefois, lorsque les bûcherons devaient compter avec
leurs maîtres, ou les marchands avec les acheteurs, on plantait, pour
mesurer le bois à brûler qui ne se mettait pas en fagots, quatre pieux
hauts chacun d'autant de pieds et formant un carré de huit pieds de
côté; et comme les dimensions de cette mesure se prenaient avec une
corde, on appela naturellement _corde_ la quantité de bois qu'elle
pouvait contenir, puis, par suite, _bois de corde_ le bois de
chauffage qui se débitait à ladite mesure.


=350.=--Dans un article de journal nous trouvons ce passage: «Le
pauvre X... est un fluctuant de premier ordre. Pris d'incertitude sur
le sort de la coterie à laquelle ses intérêts lui commanderaient de
s'attacher, il hésite, il louvoie. Il veut bien se rallier, mais pour
le bon motif, à la condition que sa situation ne courra aucun risque.
On croirait toujours l'entendre s'écrier:

    Ah! ne me brouillez pas avec la République!...»

Il est fait allusion à une scène célèbre du _Nicomède_ de Corneille
(acte II, scène III).

Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie, est indigné que son père
accepte tranquillement d'être le protégé et, partant, l'humble sujet
de Rome. En présence d'un ambassadeur des Romains qui, connaissant les
sentiments du jeune prince, demande que le sceptre de Bithynie passe
aux mains de son frère cadet, Nicomède rappelle son père à la dignité
royale.

    NICOMÈDE.

    De quoi se mêle Rome? et d'où prend le sénat,
    Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?
    Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture,
    Et laissez faire après ou Rome ou la nature.

    PRUSIAS.

    Pour de pareils amis il faut se faire effort.

    NICOMÈDE.

    Qui partage vos biens aspire à votre mort;
    Et de pareils amis, en bonne politique...

    PRUSIAS.

    Ah! ne me brouillez point avec la République;
    Portez plus de respect à de tels alliés.

On fait assez fréquemment allusion à ce passage.


=351.=--Nos pères, forts mangeurs, étaient, nous l'avons déjà
noté, grands amateurs d'épices facilitant la digestion de leurs trop
abondants repas. Parmi les épices les plus recherchées, figurait la
noix muscade, dont on râpait une certaine quantité sur la plupart des
mets.

L'usage ou plutôt la mode de la muscade fut pendant quelque temps
interrompue en France au dix-septième siècle, et voici à quelle
occasion. Les ragoûts servis à Louis XIV encore jeune la veille du
jour où il fut pris de la petite vérole, étaient, selon l'ordinaire de
ce temps, fortement assaisonnés de muscade. L'odeur de la muscade, qui
l'obsédait pendant les premiers jours de la maladie, lui inspira le
plus profond dégoût pour cette épice, qui--dès lors--se
trouva déconsidérée et laissée aux tables vulgaires. Les gens comme il
faut ne purent plus sentir la muscade, et même en entendre parler sans
en éprouver des nausées. Huit ou dix ans plus tard, l'estomac du roi
s'étant réconcilié avec la muscade, elle devint plus à la mode que
jamais. Ce fut alors que Boileau, décrivant un repas ridicule,
constata l'engouement pour cette épice dans ce vers devenu célèbre,
et auquel il est souvent fait allusion:

    Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.


=352.=--On a gardé mémoire des premiers essais de culture de la
pensée que fit le roi René d'Anjou, lorsque, vaincu par Alphonse V et
réfugié en Provence, il cherchait dans de paisibles distractions à se
consoler des revers qu'il avait éprouvés dans la défense de ses
royaumes. Il avait, dit-on, obtenu quelques jolis résultats, qui
furent perdus après lui; et ce ne fut qu'au commencement de notre
siècle qu'une riche dame anglaise, lady Mary Bennett, fille du comte
de Tanquerville, reprit la culture de cette fleur, qu'elle amena
bientôt à un développement particulier, et dont elle obtint des
variétés très amples et très belles, qui ont été le point de départ
des collections aujourd'hui connues.


=353.=--Charles IV, duc de Lorraine, prince guerrier plein
d'esprit, mais turbulent, capricieux, se brouilla souvent avec la
France, qui, deux fois, le dépouilla de ses États et le réduisit à
subsister de son armée, qu'il louait en bloc à des princes étrangers.
En 1662, après maintes vicissitudes, il signa le traité dit de
Montmartre, par lequel il faisait Louis XIV héritier de ses États, à
condition que les princes de sa famille seraient déclarés princes du
sang de France, et qu'on lui permettrait de lever un million sur le
duché qu'il abandonnait pour l'avenir. «Qui aurait dit alors, remarque
le président Hénault, que le don qu'il faisait, avec des clauses
évidemment illusoires, se réaliserait sous Louis XV avec le
consentement de l'Europe entière?» Ce traité poussa le duc à de
nouvelles bizarreries; il y eut reprise d'hostilités contre la France,
qui en 1670 le déposséda pour la seconde fois. Turenne le défit à
Ladenburg en 1674. Le duc battit les Français à son tour, et fit même
prisonnier le maréchal de Créqui... Enfin il mourut en 1675, âgé de
soixante-quatorze ans, ayant, quelques jours auparavant, rédigé en
vers un testament facétieux, dont voici les principaux passages:

        Sain d'esprit et de jugement,
        Et voisin de ma dernière heure,
    Je donne à l'Empereur, par ce mien testament,
        Le bonjour avant que je meure.
    Je destine à ma veuve un fonds de bons désirs,
        Dont il sera fait inventaire;
        Pour sa demeure un monastère,
      Le célibat pour ses menus plaisirs,
        La pauvreté pour son douaire.
        A mon neveu je laisse un nom,
    Seul bien qui m'est resté de toute la Lorraine;
    Si ce prince ne peut le porter, qu'il le traîne:
        La France le trouvera bon.
        Pour l'acquit de ma conscience,
    En maître libéral, je me sens obligé
    De remplir de mes gens la servile espérance:
        Je leur donne donc... leur congé:
        Qu'ils le prennent pour récompense.
        Je nomme tous mes créanciers
        Exécuteurs testamentaires,
    Et consens de bon cœur que mes frais funéraires
        Soient faits de leurs propres deniers.
        Qu'on me fasse des funérailles
        Dignes d'un prince de mon nom,
        Et qu'on embaume mes entrailles
        Avec de la poudre à canon.
    Que mon enterrement, solennel et célèbre,
        Fasse bruit dans tous les quartiers;
    Et que les plus menteurs de tous les gazetiers
        Fassent mon oraison funèbre.

On ne saurait assurément faire moindre cas des sentiments et des
obligations ordinaires de la vie.

Un spirituel rimeur du temps, M. Pavillon, un illustre d'alors,
répondit au testament de Charles IV par cette épitaphe:

    Ci-gît un pauvre duc sans terre,
    Qui fut jusqu'à ses derniers jours
    Peu fidèle dans ses amours,
    Et moins encore dans ses guerres.

    Il donna librement sa foi
    Tour à tour à chaque couronne,
    Et se fit une étroite loi
    De ne la garder à personne.

    Il entreprit tout au hasard,
    Se fit tout blanc de son épée:
    Il fut brave comme César,
    Et malheureux comme Pompée.

    Il se vit toujours maltraité,
    Par sa faute ou par son caprice;
    On le détrôna par justice,
    On l'enterra par charité.


=354.=--On a beaucoup discuté pour fixer la provenance
étymologique de notre particule affirmative _oui_. D'après une opinion
assez accréditée, il faudrait y voir tout simplement le participe
passé du verbe _ouïr_, avec la signification de: «la chose ouïe,
entendue, convenue.» D'après Ménage, grand étymologiste du
dix-septième siècle, ce mot se serait formé du latin _hoc est_ (cela
est), qui, par abréviation ou contraction, serait devenu _oc_ dans la
partie méridionale de la France, et _oïl_ dans les provinces du Centre
et du Nord. De là d'ailleurs, c'est-à-dire de la manière de prononcer
la particule affirmative, s'établit la délimitation philologique entre
la _langue d'oc_ et la _langue d'oïl_.


=355.=--Les bouts-rimés doivent, dit-on, leur origine à Duclos,
poète fort médiocre, qui vivait au milieu du dix-huitième siècle. Il y
donna lieu par les plaintes qu'il fit au sujet de trois cents sonnets
qui, disait-il, lui avaient été dérobés, qu'il regrettait fort,
quoiqu'il n'en eût encore composé que les rimes, ayant pour habitude
de les commencer toujours par là.

Ces lamentations parurent si singulières à ceux qui les entendirent,
qu'ils résolurent de s'exercer d'abord à choisir des rimes bizarres,
qu'ils s'amusaient à remplir ensuite de diverses manières, et sur
divers sujets. Le bruit de ce genre de travail s'étant répandu de
proche en proche, il devint à la mode dans le monde des beaux esprits;
et depuis bien des gens en ont fait usage.


=356.=--Le dieu Terme, protecteur des limites, fut de bonne heure
vénéré des Romains. Numa Pompilius introduisit son culte à Rome; et ce
peuple, tout entier livré aux travaux de l'agriculture, adorait le
dieu sous la garde duquel étaient placées les bornes des champs. La
légende racontait que lorsqu'il s'agit d'inaugurer la statue de
Jupiter sur le Capitole, et que, dans cette vue, on fit subir un
brusque déplacement à tous les dieux qui avaient une portion de
terrain sur le mont Tarpéien, _Terme_ seul résista opiniâtrément, et
que nul effort humain ne put réussir à déplacer sa statue. Les augures
déclarèrent alors que c'était là l'indice que jamais les limites de
l'empire romain ne reculeraient; et le culte rendu au dieu Terme ne
devint que plus ardent. Toujours est-il que, aux temps les plus
anciens, une loi romaine dévouait aux dieux infernaux le propriétaire
qui se rendait coupable d'un déplacement de _terme_. A l'origine, le
dieu Terme fut symbolisé par une simple pierre,--qu'on assimila
même à celle que Saturne avait avalée, croyant avaler son fils
Jupiter.--Dans les siècles élégants de Rome, Terme fut un sylvain
à tête et taille humaines, mais dont les extrémités inférieures
n'étaient jamais qu'un bloc équarri,--l'absence des pieds
symbolisant son absolue stabilité. L'inauguration d'un terme donnait
presque toujours lieu à une fête champêtre; c'est une scène de ce
genre que nous voyons représentée sur une ancienne lampe romaine, dont
nous donnons le fac-similé d'après un recueil d'antiquités publié en
1778 par Bartoli. On y voit, en même temps que la houlette ou bâton du
berger, des instruments de musique pastorale, les cymbales, la flûte
double, la flûte de Pan, ainsi que le broc pour les libations.

[Illustration: FIG. 29.--Inauguration d'un dieu Terme, d'après
une lampe antique.]


=357.=--Il périt plus de quatre cent mille hommes aux
croisades,--dit Saint-Foix,--mais nous en rapportâmes des
modes, entre autres celle de se vêtir de longs habits. Dans les
douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, on portait une
soutane qui descendait jusqu'aux pieds. Il n'y a d'ailleurs pas plus
de deux cents ans que la soutane a été réservée aux seuls
ecclésiastiques. Avant cette époque, tous les gens dits de robe, les
professeurs et les médecins, étaient en soutane, même chez eux. Les
nobles imaginèrent qu'en faisant faire une longue queue à la soutane,
ils auraient le prétexte d'avoir un homme pour la porter, et que
l'avilissement de cet homme donnerait un relief et un air de
distinction au maître.


=358.=--Théodose dit le Jeune était si indifférent aux intérêts
de l'empire, qu'il avait pris l'habitude de signer sans les lire
les actes qu'on lui présentait. La vertueuse Pulchérie, sa sœur,--que
l'Église a d'ailleurs placée au nombre des saintes,--qui gouvernait
en quelque sorte en son nom, voulant lui montrer à quel danger il
s'exposait en agissant ainsi, lui présenta un jour un acte, qu'il
signa sans en connaître le sujet, et qui n'était autre chose qu'un
renoncement à l'empire pour devenir esclave. Quand Pulchérie lui fit
voir la teneur de ce document, il en eut une telle confusion qu'il ne
retomba jamais dans la même faute.


=359.=--En l'honneur de quel personnage célèbre français fut
prononcée la première oraison funèbre pendant la cérémonie religieuse
faite en l'honneur du défunt?

--Autant qu'on croit, ce fut en l'honneur du connétable Bertrand
du Guesclin que, pour la première fois, un orateur ecclésiastique fit
du haut de la chaire l'éloge du mort. Lors d'un service solennel
célébré en 1389 à Saint-Denis par ordre du roi Charles VI, Henri
Cassinel, évêque d'Auxerre, fit un discours très pathétique sur la vie
du fameux connétable, inhumé d'ailleurs dans la nécropole royale.


=360.=--Le mot _anecdote_, qui nous vient du grec, a perdu chez
nous--tout au moins de nos jours--le sens qui en faisait le
caractère primitif.

L'anecdote est pour nous aujourd'hui un menu fait, plus ou moins
intéressant, se rapportant à un personnage ou à une circonstance
historique quelconque. On pourrait, par suite de l'acception moderne,
définir l'anecdote la monnaie de l'histoire.

A l'origine, c'est-à-dire chez les anciens Grecs, tel n'était pas le
sens du mot, formé de _an_ privatif, _ek_, en dehors, et _didômi_,
donner, publier. Le mot _anecdote_, qui équivalait à notre mot
_inédit_, désignait alors des circonstances historiques que les
auteurs avaient gardées secrètes et que l'on révélait.

Ainsi Muratori, prenant le mot dans le sens ancien, a intitulé
_Anecdotes grecques_ les ouvrages des Pères grecs qu'il a tirés des
anciens manuscrits et imprimés pour la première fois. Fréquemment,
d'ailleurs, le mot _anecdote_ fut employé sous une forme adjective. On
disait jadis, par exemple: «C'est là une historiette _anecdote_.» Nous
dirions aujourd'hui _anecdotique_.

«Les anecdotes de Procope sont les seules qui nous restent de
l'antiquité,--dit Vigneul-Marville dans ses _Mélanges_ publiés en
1725;--on prend un plaisir extrême à lire la vie secrète des
princes... Les _Anecdotes de Florence_, par le sieur de Varillas, ne
nous apprennent rien que tout le monde ne sache... Je m'attendais,
selon la force du mot _anecdote_, à d'anciens mémoires nouvellement
déterrés. Mais rien de tout cela.»

Celui qui a revu le Dictionnaire de Furetière a fort bien remarqué,
sur le mot _anecdotes_, que le mot grec _anekdota_ ne signifie pas,
comme quelques-uns l'ont cru, une histoire des actions particulières
d'un prince ou d'un peuple, mais une histoire jusque-là non connue et
qu'on met en lumière. C'est dans ce sens que Cicéron promettait un
jour à son ami Atticus de publier des _anecdotes_, qu'il avait
composées à l'exemple de Théopompe, qui écrivit l'histoire de son
temps fort satiriquement, surtout contre Philippe de Macédoine et ses
capitaines.

Au siècle dernier, de nombreux recueils anecdotiques furent publiés,
dont le titre avait encore le sens de révélation: _Anecdotes de la
cour_, _Anecdotes des républiques_, etc.

Mais nous avons changé cela, comme bien d'autres choses.


=361.=--«Il n'est aucun pays, dit un auteur du siècle dernier, où
la manie des titres soit plus grande qu'en Allemagne; c'est en quelque
sorte une maladie du climat, comme le spleen en Angleterre. _Sa
Grâce_, _Sa Gracieuseté_, sont des qualifications banales qui, chez
les Germains, s'appliquent indistinctement à un prince, à un
conseiller, à son secrétaire, et pour ainsi dire au premier faquin
dont on requiert l'appui ou la recommandation.»

La chancellerie allemande a poussé même les choses à ce point qu'elle
n'expédie pas un décret de mort sans que le mot _gracieux_ ne s'y
trouve placé. L'huissier qui notifie un arrêt à un condamné lui dit:
«Écoutez la gracieuse sentence que le très gracieux conseil vient de
prononcer à votre égard.»


=362.=--La rue Saint-Sauveur s'appelait autrefois rue _du
Bout-du-Monde_, et ce nom lui venait d'une enseigne où l'on avait
peint un bouc, un duc (oiseau) et un globe terrestre précédés du mot
_AV_. Cela faisait _AV BOUC DUC MONDE_, ce que l'on lisait: _Au bout
du monde_.


=363.=--On voyait jadis au carrefour appelé la pointe
Saint-Eustache une grande pierre posée sur un égout en forme de petit
pont, et qu'on appelait le pont Alais, du nom de Jean Alais. Cet
homme, pour se rembourser d'une somme qu'il avait prêtée au roi, fut
l'inventeur et le fermier d'un impôt d'un denier sur chaque panier de
poisson qu'on apportait aux Halles: il en eut tant de regret qu'il
voulut, en expirant, être enterré sous cette pierre, dans cet égout
des ruisseaux des halles.


=364.=--Sous la première et jusque vers la fin de la seconde
race, on ne portait qu'un nom, et ce nom n'était point attaché à la
filiation et parenté; celui du fils était presque toujours différent
de celui du père. Tous les noms étaient communs, comme le sont
aujourd'hui les noms de baptême Jacques, François, Pierre, Paul,
Philippe, etc. Le père, à la naissance d'un fils, lui donnait le nom
qui lui venait dans l'idée, Filmer, Thierry, Gogon, Gontran, Eudes,
Pépin, etc., et on le baptisait sous ce nom. Il pouvait arriver que
vingt hommes dans une province portassent le même nom sans être
parents.

Ce ne fut que vers la seconde race que, les fiefs, qui n'étaient
auparavant qu'à vie, étant devenus héréditaires, on prit le nom du
fief que l'on possédait, et ce nom devint aussi héréditaire dans la
famille.

Chez les Grecs et les Romains, et chez bien d'autres peuples, les
filles conservaient leur nom en se mariant; ce n'est que depuis
l'entier établissement du christianisme qu'elles prennent celui de
leur mari.


=365.=--Charles-Quint et François Ier, alors son prisonnier,
s'étant trouvés ensemble au passage d'une porte, l'empereur, qui
voulait par des politesses préparer le roi à lui céder ses prétentions
sur Naples, sur le Milanais, sur Gênes, sur la Flandre et l'Artois,
offrit le pas à son hôte, qui le refusa. Arrêtés par ce débat, ils
s'adressèrent au grand maître de Malte, Villiers de l'Ile-Adam, qui se
trouvait là, pour qu'il décidât ce point d'étiquette.

«Je prie Dieu, répondit Villiers, qu'entre Vos Majestés il ne s'élève
à l'avenir d'autres différends que pour le passage d'une porte.» Puis,
parlant à François Ier: «Je crois, Sire, que vous ne devez pas refuser
les honneurs que le premier prince de la chrétienté veut accorder chez
lui au plus grand roi de l'Europe.»

Il n'était guère possible, dit l'auteur qui rapporte cette anecdote,
de faire passer le roi de France par une plus belle porte.


=366.=--Chacun sait que le mot _mausolée_, ayant l'acception de
tombeau magnifique, vient de la superbe sépulture que la reine de
Carie Arthémise fit élever à son époux Mausole, et qui passait chez
les anciens pour une des sept merveilles du monde. Mais voici,
paraît-il, dans quelles circonstances ce mot fut introduit dans notre
langue.

«Malherbe, dit Ant. de Latour, dans la notice biographique qu'il a
placée en tête d'une édition des œuvres de ce poète, Malherbe avait
un fils, jeune homme plein de mérite, qui était conseiller au
parlement d'Aix. Le jeune Malherbe fut tué dans un duel. Tallemant des
Réaux affirme même qu'il périt assassiné dans une querelle. Malherbe
voulut se battre contre le meurtrier, nommé de Piles; et comme Balzac
lui représentait que de Piles n'avait pas vingt-cinq ans, et qu'il en
avait, lui, soixante-douze: «C'est bien pour cela, répondit-il; je ne
hasarde qu'un sou contre une pistole.» La famille de Piles lui offrit
de l'argent pour l'apaiser. Il refusa d'abord avec opiniâtreté; mais
ses amis lui représentèrent qu'il devait accepter les dix mille écus
qu'on lui proposait. «Soit, dit-il, puisqu'on m'y contraint, je
prendrai cet argent; mais je n'en garderai rien pour moi:
_j'emploierai le tout à faire bâtir un_ MAUSOLÉE _à mon fils_.»

En employant le mot _mausolée_ au lieu de tombeau, remarque le
biographe, c'était un vocable nouveau qu'il donnait à la poésie, et
partant à la langue française.


=367.=--On lit dans les _Récréations mathématiques et physiques_
d'Ozanam un trait qui prouve que, bien avant qu'on eût isolé le
phosphore, on connaissait les effets de ce corps dans l'état de
nature, et qu'à l'occasion l'on sut en faire usage.

Kenette, deuxième roi d'Écosse, qui régnait à la fin du neuvième
siècle, voulant soumettre les Pictes, montagnards farouches, ennemis
de toute domination, qui avaient tué son père le roi Alpin, proposa à
sa noblesse et à son peuple de les combattre. La cruauté des Pictes et
leurs succès dans une guerre récente épouvantaient les Écossais, qui
refusèrent de marcher contre eux. Pour les y résoudre, Kenette
recourut à la ruse.

Il fit inviter à des fêtes qui devaient durer plusieurs jours, les
principaux citoyens et les chefs des armées. Il les reçut avec la plus
grande civilité, les combla de prévenances, leur prodigua les festins
et les plaisirs de toutes sortes.

Un soir que la fête avait été plus brillante, que les liqueurs les
plus agréables et les plus enivrantes avaient coulé en abondance, le
roi, feignant la fatigue, invita ses convives à se livrer avec lui aux
douceurs du sommeil... Déjà le silence régnait dans le palais: les
nobles, qui avaient abusé des boissons, dormaient profondément, quand
des hurlements épouvantables retentirent autour d'eux.

Troublés, étourdis à la fois par les fumées du vin et par un lourd
sommeil, ils aperçoivent le long des salles où ils sont couchés des
spectres affreux, tout en feu, armés de bâtons enflammés, portant de
grandes cornes de bœufs dont ils se servaient pour pousser des
beuglements terribles et pour faire entendre ces paroles: «La justice
de Dieu attend les Pictes, meurtriers du roi Alpin; leur châtiment
approche... Dieu bénira ceux qui se seront faits les instruments de
la vengeance, dont nous sommes les messagers.»

Le stratagème du roi Kenette produisit tout l'effet qu'il en
attendait. Le lendemain, dans un conseil, les seigneurs rendant compte
de leur vision nocturne, et le roi assurant qu'il avait entendu et vu
les mêmes apparitions, il fut convenu d'une voix unanime qu'on devait
obéir à Dieu et marcher contre les Pictes, qui peu après furent
attaqués, vaincus trois fois de suite et taillés en pièces. Il va de
soi que l'assurance due à la promesse d'intervention divine aida
beaucoup à la victoire des Écossais.

Ce fut ainsi que le roi Kenette sut mettre à profit des effets de
phosphorescences naturelles, qui lui avaient été indiqués sans doute
par un observateur de son entourage. Tout avait consisté à choisir des
hommes de grande taille, qu'on avait recouverts de peaux de grands
poissons dont les écailles reluisent extraordinairement, et de leur
mettre à la main des branches d'un certain bois mort qui jette aussi
des lueurs phosphorescentes.


=368.=--L'écrivain Stendhal (Henri Beyle de son vrai nom) a
publié en un gros volume la biographie de Rossini, son contemporain.

«Or--dit Hippolyte Lucas dans ses _Portraits et Souvenirs
littéraires_, qui viennent d'être publiés par son fils--c'était
une chose curieuse que d'entendre Rossini parler de ses biographes,
qui tous ont prétendu avoir vécu dans son intimité, bien qu'il n'ait
connu aucun d'entre eux. Voici ce qui lui est arrivé avec Stendhal. Sa
biographie avait déjà été publiée depuis longtemps par le spirituel
écrivain, sans que Rossini l'eût jamais rencontré. Un jour, il entra
chez le directeur du Théâtre-Italien, où se trouvait Mme Pasta, en
conversation avec un gros monsieur d'une apparence assez lourde.
Celui-ci se leva, à l'arrivée de Rossini, salua et sortit sans mot
dire: «Est-ce que vous êtes fâché? dit Mme Pasta à Rossini.--Moi,
fâché! avec qui?--Mais avec ce monsieur qui vient de sortir!--Je
ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.--Voilà qui est singulier,
dit Mme Pasta, c'est M. Stendhal.--Ah! reprit Rossini, celui qui a
écrit mon histoire! je ne suis pas fâché de l'avoir vu une fois dans
ma vie.»

«Cette anecdote m'a été racontée par Rossini; et je lui ai entendu
dire également qu'il n'avait ni vu ni connu l'auteur allemand d'une de
ses biographies en trois volumes, traduite en Belgique, et qui
n'était d'ailleurs qu'un long et méchant roman.»


=369.=--On a relevé les divers moyens employés par certains
compositeurs célèbres pour _s'entraîner_ à la création de leurs
œuvres:

Gluck, pour s'échauffer l'imagination et se transporter immédiatement
en Aulide ou à Sparte, avait coutume de se placer au milieu d'un beau
paysage; et là, un piano devant lui, une bouteille de champagne sous
la main, il écrivit ses deux _Iphigénie_, son _Orphée_, etc.

Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre, à peine éclairée par
une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures
silencieuses de la nuit, il attendait venir l'inspiration musicale.

Cimarosa se plaisait au milieu du tumulte et du bruit; il aimait à
avoir beaucoup de monde autour de lui pour composer. Souvent il lui
arriva d'écrire dans l'espace d'une nuit les motifs de huit à dix airs
charmants, qu'il achevait ensuite au milieu d'une bruyante compagnie.

Cherubini avait également l'habitude de composer en société. Si
l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes à
ceux qui jouaient auprès de lui, et le couvrait ensuite de caricatures
et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres;
car son crayon était toujours aussi facile que sa plume, quoique bien
différemment éloquent.

Sacchini ne pouvait écrire une phrase musicale si sa femme, qu'il
aimait beaucoup, n'était auprès de lui, et si un chat dont il
raffolait ne gambadait dans sa chambre.

Paësiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il
écrivit le _Barbier de Séville_, la _Meunière_, et d'autres partitions
charmantes.

Zingarelli dictait sa musique à ses élèves après avoir lu un passage
des Pères de l'Église ou de quelque classique latin.

Haydn, solitaire et sombre, après avoir mis à son doigt la bague que
lui avait envoyée Frédéric II et qu'il disait lui être nécessaire pour
évoquer l'inspiration, se plaçait devant son piano, et après quelques
instants prenait, comme il disait, son essor dans les chœurs des
anges.


=370.=--Ce n'est pas d'aujourd'hui que les lapins, par leur
surabondante propagation, ont été une cause d'inquiétude pour
certaines régions.

«En Espagne, lisons-nous chez un compilateur du dix-huitième siècle,
les lapins causèrent jadis de grands dommages. Quelques médailles
antiques représentent l'Espagne personnifiée par une femme triste
ayant un lapin à ses pieds. On assure que ces animaux, en creusant le
sol pour y établir leurs terriers sous les murs et les maisons de
l'ancienne Tarragone, causèrent le renversement de cette ville, qui,
en s'écroulant, ensevelit sous ses ruines un grand nombre de ses
habitants.»


=371.=--Le titre de littérateur, dit une gazette de l'an XII, a
été longtemps interdit à tout homme qui prétendait aux postes de
distinction. Bussy-Rabutin, frère de Mme de Sévigné, se défendait
vivement d'être écrivain, comme un autre se fût défendu d'une
bassesse. Il disait qu'il n'écrivait qu'en homme de qualité. Le
cardinal de Bernis fut longtemps embarrassé de sa réputation
littéraire. A l'avènement de Louis XVI, les tantes du roi lui
proposèrent de le rappeler au ministère. «Je n'en veux point,
répondit-il, il a fait des vers.»

Le duc de Nivernois ne fit publier ses poésies qu'après la Révolution.
On a entendu le duc de Choiseul parler de Saint-Lambert, auteur des
_Saisons_, mais homme très distingué et vaillant militaire, avec une
sorte de mépris, parce qu'il cultivait les lettres. Turgot, qui avait
un goût marqué pour la poésie, et parfois y réussissait très bien, en
fit un secret qu'il ne confia qu'à quelques intimes.


=372.=--A Manille et à Java, où le café croît spontanément dans
les champs, la dissémination de sa graine s'opère très souvent par
l'intermédiaire d'une espèce de belette appelée à Manille _Viverra
musanya_ et à Java _Lawach_.

Cet animal est très friand des baies du caféier, qui, on le sait sans
doute, ont un peu la forme et le goût de nos cerises; c'est le noyau
qui constitue pour nous le grain de café.

Le lawach va donc par la plantation et se gorge de baies. Entrée dans
son estomac, la chair ou pulpe se digère; mais les petites fèves qui
forment le noyau ressortent sans avoir subi aucune altération. Tout au
contraire, le séjour dans le corps de l'animal leur communique,
dit-on, un arome, un goût particuliers, qui font que des gens les
recherchent très soigneusement pour les vendre aux gourmets du pays.
Comme cette récolte ne saurait être abondante, elle se consomme en
général dans le pays. Aussi les amateurs de Manille et de Java
disent-ils que nous ne connaissons pas le meilleur café, puisque nous
n'avons pas goûté à celui qui se raffine dans les entrailles du
lawach.


=373.=--L'abbé Aubert, fabuliste et conteur ingénieux du
dix-huitième siècle, explique ainsi la substitution du _vous_ au _tu_
dans le langage moderne.

«Pendant une longue suite de siècles, l'on employa exclusivement _tu_
et _toi_ pour désigner la personne à qui l'on parlait. Les Hébreux,
les Grecs, les Latins, ne connaissaient que cette formule, dont on se
servait aussi bien pour s'adresser à la Divinité et aux princes qu'aux
personnes les plus intimes. Mais lorsque l'esprit d'égalité fut
anéanti en Europe par la puissance oppressive des Césars et qu'on ne
chercha plus à s'élever que par de fausses marques de grandeur, la
simplicité du _tu_ choqua l'orgueil des maîtres du monde. Pendant que,
pour se désigner avec une idée d'amplitude personnelle, ils dirent
_nous_ en parlant d'eux-mêmes, ils voulurent être appelés _vous_, du
mot qui servait à désigner plusieurs personnes, afin de faire entendre
qu'ils valaient, à eux seuls, plus que ceux qui rampaient à leurs
pieds. On dut donc s'accoutumer à nommer ce qui n'était qu'un du nom
de plusieurs. Dès lors _tu_ et _vous_ devinrent les symboles de la
puissance et de l'infériorité. Toutefois _tu_ et _toi_ conservent
encore un empire d'autant plus flatteur et glorieux qu'il a pour
sujets et pour partisans les amis, les amants, les époux, les frères,
les mères, les pères, et même aujourd'hui, dans la plupart des
familles, les enfants.»


=374.=--Quand Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda l'ordre de
la Toison d'or, à l'occasion de son mariage avec l'infante de
Portugal, il décida que le collier de l'ordre, qui porterait le bélier
d'or, serait composé de doubles fusils (briquets du temps), séparés
par une gerbe de flammes. Les héraldistes affirment que ce choix lui
fut dicté parce que le fusil, comme on peut le voir par la gravure que
nous reproduisons, avait la forme d'un B, première lettre de
_Bourgogne_ ou _Burgundia_.

[Illustration: FIG. 30.--Frontispice du _Blason des armoiries de
tous les chevaliers de la Toison d'or_, publié en 1632 par D.
Clufflet, à Anvers.]

=375.=--Le P. Honoré, célèbre capucin, traitait en chaire, sous
une forme burlesque, les vérités les plus terribles de la religion, et
cependant, en faisant rire, il touchait parfois très profondément les
cœurs. Un jour, par exemple, il avait mis à côté de lui plusieurs
têtes de mort. En prenant une dans ses mains: «Parle, lui disait-il,
ne serais-tu pas la tête d'un magistrat?» Comme elle n'avait garde de
répondre: «Qui ne dit rien consent,» reprenait-il. Et, lui mettant un
bonnet de juge, il lui faisait une sévère mercuriale sur les abus
qu'elle avait pu commettre dans les actes de son ministère. Il la
jetait ensuite avec horreur, et en reprenait successivement plusieurs
autres, parcourant ainsi toutes les conditions, et adressant à chaque
tête un discours analogue à l'état qu'il lui avait attribué, et en
vertu duquel il l'avait affublée de différentes coiffures, et toujours
en répétant, pour expliquer ces diverses attributions: «Qui ne dit
rien consent.»


=376.=--Un hareng de médiocre grandeur produit 10,000 œufs. On a
vu des poissons pesant une demi-livre contenir 100,000 œufs. Une
carpe de quatorze pouces de longueur en avait 262,224, suivant Petit,
et une autre, longue de seize pouces, 342,144; une perche contenait
281,000 œufs, une autre 380,640 (_Perca lucioperca_, Linn.). Une
femelle d'_esturgeon_ pondit 119 livres pesant d'œufs; et comme sept
de ces œufs pesaient un grain, le tout pouvait être évalué à 7
millions 653,200 œufs. Leeuwenhoeck a trouvé jusqu'à 9,344,000 œufs
dans une seule _morue_. Si l'on calcule combien de millions de morues
en pondent autant chaque année, si l'on ajoute une multiplication
analogue pour chaque femelle de toutes les espèces de _poissons_ qui
peuplent les mers, on sera effrayé de l'inépuisable fécondité de la
nature. Quelle richesse! quelle profusion incroyable! Et si tout
pouvait naître, qui pourrait suffire à la nourriture de ces légions
innombrables? Mais les poissons dévorent eux-mêmes ces œufs pour la
plupart; les hommes, les oiseaux, les animaux aquatiques, les
sécheresses qui les laissent sur le sable aride des rivages, les
dispersions causées par les courants, les tempêtes, etc., détruisent
des quantités incalculables de ces œufs, dont le nombre aurait
bientôt encombré l'univers.

Si tous les œufs du hareng devenaient poissons, il ne faudrait pas
plus de huit ans à l'espèce pour combler tout le bassin de l'Océan,
car chaque individu en porte des milliers qu'il dépose à l'époque du
frai. Si nous admettons que le nombre en est de 2,000, qui produisent
autant de harengs, moitié mâles, moitié femelles, dans la seconde
année il y aura 200,000 œufs, dans la troisième 200,000,000, dans la
quatrième 200,000,000,000, etc., et dans la huitième ce même nombre ne
pourra être exprimé que par un 2 suivi de trente-quatre chiffres. Or,
comme la terre contient à peine autant de centimètres cubes, il
s'ensuit que, si tout le globe était couvert d'eau, il ne suffirait
pas encore pour tous les harengs qui existeraient.


=377.=--Dans le premier voyage aérien que Blanchard fit en
Hollande, le paysan sur le champ duquel il descendit, bien moins
touché de ce merveilleux spectacle que du dommage fait à quelques
touffes d'herbes, déchira le ballon et fut sur le point d'assommer
l'aéronaute, qui ne se tira de ses mains qu'en souscrivant un billet
de dix ducats. Cité en justice pour réparation du dommage, ce paysan
dit aux juges: «La loi de notre pays porte, en termes formels, que
tout ce qui tombe des airs ou du ciel sur un champ appartient au
propriétaire de ce champ. Or M. Blanchard et son ballon sont tombés
des airs dans mon champ: M. Blanchard et son ballon m'appartenaient
donc. J'ai permis à M. Blanchard de se racheter moyennant dix ducats,
il est clair qu'il me les doit; et s'il me les doit, c'est que je ne
lui dois rien.»

Ce syllogisme en bonne forme parut péremptoire. M. Blanchard eut le
bon esprit d'en rire le premier; et l'affaire n'alla pas plus loin.


=378.=--Au cours de son premier voyage de découverte, Christophe
Colomb, en un moment de péril, avait fait vœu de faire, s'il revoyait
l'Espagne, un pèlerinage au célèbre monastère de Guadeloupe, en
Estramadure. Lorsqu'il accomplit ce vœu, avant de partir pour son
second voyage, les moines, qui le reçurent avec de grands honneurs,
obtinrent de lui la promesse qu'il donnerait le nom de leur monastère
à la première terre un peu importante qu'il découvrirait. Et quand, le
lundi 4 novembre 1493, il trouva une île que les naturels appelaient
_Turuqueira_, Colomb, fidèle à sa promesse, la nomma Sainte-Marie de
_Guadeloupe_. On a dit simplement depuis la Guadeloupe.


=379.=--On ne saurait citer un succès dramatique égal à celui
qu'obtint, en 1765, la tragédie de Du Belloy, intitulée _le Siège de
Calais_. Bien qu'absolument dépourvue de qualités littéraires, et
offrant presque à chaque scène l'exemple du style incorrect, dur,
ampoulé, cette pièce excita un indescriptible enthousiasme, qui
s'explique par cela qu'ayant choisi une des situations les plus
propres à exalter les sentiments patriotiques, l'auteur donnait aux
écrivains dramatiques l'exemple de puiser les sujets de leurs ouvrages
dans les beaux traits de l'histoire nationale. Pour la première fois,
à la fin de la représentation, l'auteur dut paraître sur la scène; le
roi lui fit remettre une médaille d'or d'une valeur de vingt-cinq
louis, les magistrats de Calais lui envoyèrent, dans une boîte d'or,
des lettres de citoyen de leur ville, et son portrait fut placé dans
une salle de l'Hôtel, parmi ceux des bienfaiteurs de la cité.

Or, un soir que, en présence de Louis XV, la pièce était applaudie à
outrance par un public transporté d'admiration, le roi, remarquant que
le jeune duc de Noailles ne manifestait aucun enthousiasme:

«Je vous croyais meilleur Français, lui dit-il.

--Ah! Sire, répliqua le duc, qui faisait hautement profession de
purisme littéraire, je voudrais bien que les vers de la pièce fussent
aussi français que moi!»


=380.=--A Venise, jadis, lors des exécutions capitales, il était
de tradition que le bourreau, avant de frapper le condamné, s'avançât
au bord de l'échafaud, et, s'adressant aux juges, qui étaient tenus
d'assister au supplice, leur criât par trois fois: «Souvenez-vous du
pauvre boulanger!»

Voici en quels termes un historien de l'illustre république explique
l'origine de cette coutume.

Un jour, des sbires aperçoivent un homme assassiné dont le sang fume
encore. A côté de lui se trouve la gaine d'un couteau. Ils rencontrent
à peu de distance un boulanger s'éloignant du lieu de l'assassinat.
Ils l'arrêtent, le fouillent. Il est muni d'un couteau ensanglanté, et
auquel la gaine trouvée près du cadavre s'adapte parfaitement. Le
malheureux déclare qu'il a ramassé ce couteau à quelques pas de là.
Les plus violents soupçons s'élèvent contre lui. Il est mis à la
question. Vaincu par les tourments et pour y échapper, il s'avoue
coupable. On le condamne à périr sur le bûcher. Quelque temps après,
le véritable auteur du crime attribué à cet homme est arrêté pour un
nouveau forfait, dont il est convaincu. Sur l'échafaud, il déclare que
le boulanger qui a été exécuté sur de fausses conjectures, auxquelles
une gaine trouvée auprès du corps d'un homme assassiné avait donné
lieu, était innocent. C'est lui, dit-il, qui a commis le meurtre, avec
un couteau dont il avait laissé tomber la gaine près du cadavre, puis
il avait jeté le couteau à quelque distance de là. Depuis, à chaque
exécution, le bourreau devait, par trois fois, rappeler aux juges
l'erreur judiciaire dont le boulanger innocent avait été victime.


=381.=--Le peintre Raphaël avait assez de mérite pour admettre la
critique, mais il voulait qu'elle fût juste et convenablement
exprimée. Deux cardinaux ayant un jour remarqué de façon peu déférente
qu'il avait fait dans un de ses tableaux les visages de saint Pierre
et de saint Paul trop rouges:

«Messieurs, leur dit-il, ne vous étonnez point. J'ai peint les saints
apôtres ainsi qu'ils doivent être au ciel. Cette rougeur leur vient
sans doute de la honte qu'ils éprouvent de voir l'Église aussi mal
représentée ici-bas.»


=382.=--Aux premiers temps du théâtre de France, les comédiens
achetaient d'ordinaire aux auteurs leurs ouvrages moyennant une somme
une fois donnée, laquelle variait de trois écus à cent cinquante ou
deux cents pistoles. Quinault fut, paraît-il, le premier auteur
dramatique dont les comédiens achetèrent une pièce (en 1633) non plus
à prix fixe, mais moyennant un droit proportionnel à la recette
qu'elle ferait faire. Ils lui proposèrent de toucher, pour sa pièce en
cinq actes, le neuvième de la recette. Il accepta cette condition. Par
la suite, les autres auteurs l'adoptèrent, et enfin un règlement du
roi la sanctionna,--mais seulement en 1697.

L'auteur avait, pour cinq actes, le neuvième de la recette, tous frais
prélevés; pour trois, le douzième seulement. Ce nouveau mode de
rétribuer les auteurs ne fut pas du goût de tous les acteurs ou
directeurs de spectacle. Mlle Beaupré, une des premières femmes qui
aient joué sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où l'on
représentait les pièces de Corneille, disait un jour:

«M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des
pièces que l'on nous faisait en une nuit; on y était accoutumé; on y
venait tout de même, et nous gagnions beaucoup. Présentement, nous
gagnons peu de chose, parce que les pièces de M. Corneille nous
coûtent trop cher.»


=383.=--Dans la satire où il prend si vigoureusement à partie
l'_Équivoque_ maudit ou maudite,

    Du langage français bizarre hermaphrodite...
    Mâle aussi dangereux que femelle maligne,

Boileau qui, d'ailleurs, attaque l'équivoque de pensées plus encore
que l'équivoque de mots:

                                  ... Vais-je [dit-il]
    Exprimer tes détours burlesquement pieux
    Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux,
    Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse,
    Le larcin, le duel, le luxe, la paresse,
    En un mot faire voir, à fond développés,
    Tous ces dogmes affreux, d'anathèmes frappés,
    Que, sans peur, débitant tes distinctions folles,
    L'Erreur encor partout maintient dans tes écoles?...
    J'entends d'ici déjà tes docteurs frénétiques
    Hautement me compter au rang des hérétiques,
    M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur,
    Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur,
    De Pascal, de _Wendrock_ copiste misérable,
    Et, pour tout dire enfin, janséniste exécrable.

En lisant ce passage, on peut se demander quel est le Wendrock cité
ici par le poète et dont le nom semble ne pas avoir passé autrement à
la postérité.

Or ce Wendrock n'est autre que le célèbre Nicole, qui avait cru devoir
traduire en latin les _Lettres provinciales_ de Pascal, et qui avait
pris ce pseudonyme pour publier sa traduction.


=384.=--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot à la date du 24
octobre 1631:

«Le vendredi 17 fut donné arrest en la Chambre de justice établie à
l'arsenal, de condamnation _aux galères à perpétuité_ avec
confiscation de biens à l'encontre des nommés Senelle et Duval, pour
avoir fait des jugements téméraires et sinistres de la santé du roi.
La vie de ce monarque est trop chère au Ciel pour la soumettre aux
caprices des hommes.»

D'où nous devons conclure qu'au beau temps de Louis le
Juste--ainsi nommé parce qu'il était né sous le signe de la
Balance--quelques paroles inconsidérées pouvaient avoir une
_certaine_ gravité.


=385.=--_Astuce_ signifie ruse, finesse; il vient du mot latin
_astutia_, qui lui-même dérive d'un mot grec, _astu_, lequel signifie
ville, et même la ville par excellence, c'est-à-dire Athènes. La
formation latine _astutia_ semblerait donc indiquer que la ruse, la
finesse à laquelle le mot s'applique, est plus particulièrement
pratiquée à la ville qu'à la campagne.


=386.=--Toutes nos anciennes poésies provençales et même
françaises étaient faites pour être chantées, sans en excepter nos
plus longs romans en vers: d'où nous est venue cette façon de parler,
en s'adressant à une personne qui raconte des choses incroyables ou
sans raison: «Que nous venez-vous _chanter là_?»


=387.=--«Cet employé s'est fait _mettre à pied_,» dit-on
communément de l'homme à qui ses chefs ont imposé un chômage, qui
prend le caractère de punition par cela que la privation de traitement
en est la conséquence. Cette manière de parler s'applique très souvent
à des employés dont le service ne s'accomplit ni à cheval ni sur un
véhicule quelconque.

Pour en trouver l'origine dans son sens positif, il faut évidemment se
rappeler la tradition romaine qui conférait au censeur le droit
d'interdire au chevalier qui avait démérité l'usage du cheval que lui
avait donné la République.

Cette _mise à pied_ constituait une sorte de dégradation et de note
infamante, puisqu'elle excluait celui qui en était frappé de l'ordre
des chevaliers.

Cette chevalerie tirait son origine des trois cents jeunes gens dont
Romulus forma sa garde, et qu'il nomma _Célères_ (du nom de l'un
d'entre eux, qui était un marcheur d'une rapidité remarquable).
L'ordre des chevaliers tenait à Rome le milieu entre le sénat et le
peuple, et formait comme un lien unissant les plébéiens avec les
patriciens. Pour y être admis, il suffisait d'être né libre, d'avoir
environ dix-huit ans et quatre cent mille sesterces de revenu
(c'est-à-dire environ cinquante mille francs de notre monnaie). Le
cheval que montaient les chevaliers leur était donné par la
République. Ils portaient au doigt un anneau d'or, différent de celui
du peuple, qui était de fer. Leur tunique était brodée d'ornements en
forme de clous, ce qui la faisait nommer _angusticlave_. Ils avaient
des places d'honneur aux assemblées et spectacles publics.

La dignité de chevalier approchait de celle de sénateur; c'était
d'ailleurs parmi les chevaliers qu'étaient choisis les nouveaux
membres du sénat. Chaque année, vers le milieu du mois de juillet,
tous les chevaliers, ayant une couronne d'olivier sur la tête, revêtus
de leur robe de cérémonie, montés sur leurs chevaux et portant les
ornements militaires qu'ils avaient reçus des généraux pour prix de
leur valeur, formaient un défilé, allant du temple de l'Honneur, qui
était hors des murs, au Capitole. Là se tenait assis le censeur, qui
les passait en revue: si quelque chevalier menait notoirement une vie
dissolue, s'il était prouvé qu'il avait diminué son revenu, au point
qu'il ne lui en restât pas assez pour tenir dignement son rang de
chevalier, ou s'il avait eu peu de soin de son cheval, le censeur lui
ordonnait de le rendre. Il était alors noté de paresse et exclu de
l'ordre. Si, au contraire, le censeur était content, il lui ordonnait
de passer outre avec son cheval. Le censeur, la revue achevée, lisait
la liste des chevaliers; celui qui était nommé le premier portait
pendant l'année le titre de _Prince de la jeunesse_. La guerre était
la principale fonction des chevaliers, mais ils avaient aussi le droit
de juger un certain nombre de causes conjointement avec le sénat. En
général, ils étaient en haute réputation d'intégrité, et c'était parmi
eux que l'on prenait les hommes chargés du maniement des deniers
publics.


=388.=--On appelait autrefois _reines blanches_ les veuves des
rois de France, qui avaient coutume de porter en blanc le deuil du roi
défunt. Anne de Bretagne fut la première veuve qui porta en noir le
deuil de son premier mari Charles VIII, dont la mort lui causa une
douleur sincère et profonde. A la mort de cette princesse, son second
mari, Louis XII, porta aussi son deuil en noir, et depuis il en a
toujours été de même. Les coutumes relatives aux deuils offrent
d'ailleurs un grand nombre de particularités curieuses. Ainsi, à la
cour de France, quand un roi mourait, son successeur ne portait de
vêtements noirs que pendant la cérémonie funèbre, et, comme pour
proclamer le principe que _le roi ne meurt pas_, il revêtait aussitôt
après des habits de couleur pourpre-violet.

Au siècle qui a précédé le nôtre, il y avait encore en plusieurs pays
d'Europe certaines traditions de deuil fort bizarres; nous en citerons
pour exemple les trois figures que nous reproduisons d'après des
estampes du temps. La figure du milieu représente une marchande
catholique de la ville de Nuremberg, portant le deuil de son mari.
Elle a un couvre-chef évasé en batiste bien blanche et bien empesée,
une jupe noire et un manteau de même couleur qui lui descend jusqu'aux
genoux. Un grand voile blanc pend derrière sa coiffure. Un morceau de
la même toile, long de quatre pieds et large de deux, tendu sur un
cadre de fil métallique, est attaché par le milieu aux habits;
maintenu au-dessous des lèvres, il couvre tout le devant du corps.

La figure de gauche représente une dame de Strasbourg, en grand deuil
d'un mari, d'un père, d'un frère ou d'un oncle; elle devait porter
cette coiffure pendant toute la durée du grand deuil. La figure de
droite est celle de toutes les femmes assistant à l'enterrement.

[Illustration: FIG. 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième
siècle, d'après des estampes du temps.]


=389.=--On pourra, dit Saint-Foix, juger de l'état des serfs en
France par cette charte:

«Qu'il soit notoire à tous ceux qui ces présentes verront, que nous
Guillaume, évêque indigne de Paris, consentons qu'Odeline, fille de
Radulphe Gaudin, du village de Cérès, femme serve de notre église,
épouse Bertrand, fils du défunt Hugon, du village de Verrières, homme
serf de Saint-Germain des Prés, à condition que les enfants qui
naîtront dudit mariage seront partagés entre nous et ladite abbaye; et
que si ladite Odeline vient à mourir sans enfants, tous ses biens
mobiliers et immobiliers nous reviendront; de même que tous les
mobiliers dudit Bertrand retourneront à ladite abbaye, s'il meurt sans
enfants. Donné l'an douze cent quarante-deux.»

Comme, parmi les enfants, il y en a de mieux constitués, de mieux
faits, ou qui ont plus d'esprit les uns que les autres, les seigneurs
les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il était à la mère,
et par conséquent à son seigneur; s'il y en avait trois, elle en avait
deux; et s'il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. «Ces serfs,
ces hommes de corps, ces gens de _poeste_ (_de corpore et potestate_,
c'est ainsi qu'on les appelait), composaient les deux tiers et demi du
royaume; ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre
de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission; il était le maître
de les donner, de les vendre, de les échanger et de les revendiquer
partout, même s'ils s'étaient avisés de se faire d'Église. L'abbé de
Saint-Denis, en 858, fut pris par les Normands: on donna pour sa
rançon six cent quatre-vingt-cinq livres d'or, trois mille deux cent
cinquante livres d'argent, des chevaux, des bœufs, «et plusieurs
serfs de son abbaye, avec leurs femmes et leurs enfants». Un pauvre
gentilhomme se présenta un jour avec deux filles qu'il avait devant
Henri, surnommé le Large, comte de Champagne, et le pria de vouloir
bien lui donner de quoi les marier. Artaud, intendant de ce prince,
devenu riche, arrogant et dur comme tout intendant, repoussa ce
gentilhomme, en lui disant que son maître avait tant donné qu'il
n'avait plus rien à donner: «Tu as menti, vilain, dit le comte; je ne
t'ai pas encore donné; tu es à moi. Prenez-le, ajouta-t-il en
s'adressant au gentilhomme, je vous le donne, et je vous le
garantirai.» Le gentilhomme empoigna son Artaud, l'emmena et ne le
lâcha point qu'il ne lui eût payé cinq cents livres pour le mariage de
ses deux filles.»


=390.=--Il fut un temps à Rome où il y avait des experts gourmets
en titre, chargés de distinguer si certains poissons avaient été pris
à l'embouchure du Tibre ou plus avant, si les foies d'oies provenaient
de bêtes engraissées avec des figues fraîches ou des figues sèches.
Ces experts étaient regardés par les amis de la bonne chère comme des
hommes essentiels dans l'État.

On sait, d'autre part, que, les engraisseurs de grives ayant reconnu
que les figues données pour aliment à ces bestiaux produisaient un
bien meilleur effet quand elles avaient été mâchées par des hommes, il
y avait des gens faisant profession d'être _mâcheurs de figues pour
les grives_.


=391.=--Les _abécédaires_ furent, au seizième siècle, des
sectaires qui prétendaient que, pour être sauvés, il fallait ignorer
jusqu'à son A B C, c'est-à-dire ne connaître pas même les premières
lettres de l'alphabet. Storcs, disciple de Luther, chef de cette
secte, enseignait que chaque fidèle pouvait connaître le sens de
l'Écriture aussi bien que les docteurs, vu que c'était Dieu seul qui
en donnait l'intelligence à ceux qu'il jugeait dignes de cette
science.


=392.=--Quand les fables de Lamotte parurent, beaucoup de
personnes, prévenues sans raison aucune, affectèrent de les trouver
détestables. Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendôme, le
célèbre abbé de Chaulieu, l'évêque de Luçon, fils de Bussy-Rabutin, un
ancien ami de Chapelle, plein d'esprit et de goût, l'abbé Courtin et
plusieurs autres bons juges des ouvrages s'égayaient aux dépens du
nouveau fabuliste. Le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon
enchérissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire,
qui était de ce souper, gardait le silence, lorsque, l'un de ces
messieurs lui demandant son avis: «Vous avez bien raison, dit-il;
quelle différence du style de Lamotte à celui de la Fontaine! Et, à
ce propos, avez-vous vu la dernière édition des fables de cet
auteur?--Non.--Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu'on
a retrouvée dans les papiers d'une ancienne amie du poète?--Non.--Eh
bien! écoutez, je l'ai apprise par cœur, tant elle m'a semblé
heureusement tournée.»

Sur quoi, l'auteur de la _Henriade_ se met à leur réciter la fable
en question. Et tous de s'écrier: «Admirable!... Étonnant!
Quelle naïveté! Quelle grâce! C'est la nature dans toute sa
pureté!--Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte,» leur
dit Voltaire.

Alors ils la lui firent répéter; et, d'une commune voix, ils la
trouvèrent... du dernier détestable.


=393.=--Chez les Locriens, le citoyen qui proposait d'abolir ou
de modifier une des lois établies devait se présenter devant
l'assemblée du peuple, portant au cou un nœud coulant, que l'on
serrait jusqu'à ce que mort s'ensuivît si sa proposition n'était pas
approuvée. Aussi Démosthènes dit-il que pendant deux siècles il ne fut
fait qu'un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans
quelles circonstances. Le principe du talion étant admis dans la
législation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un œil à
quelqu'un devait perdre l'un des siens. Or, un Locrien ayant menacé un
borgne de lui crever un œil, cet infirme, s'étant présenté devant le
peuple avec la corde au cou, représenta que son ennemi, en s'exposant
à la peine du talion, imposée par la loi, éprouverait un malheur
infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse
de cette observation, décida unanimement qu'en pareil cas on
arracherait les deux yeux à l'agresseur.


=394.=--Avant que les Romains eussent des cadrans solaires, ce
qui ne fut qu'au temps de la première guerre punique, ils étaient
assez ignorants sur la division du jour. Ils ne connaissaient que le
soir et le matin; et ils crurent leur science fort augmentée quand on
y joignit le midi.

Un crieur public se tenait en sentinelle dans le lieu où s'assemblait
le sénat, et dès qu'il apercevait que les rayons du soleil tombaient
directement entre la tribune aux harangues et le lieu qu'on appelait
la station des Grecs, il criait à haute voix: «Romains, il est midi!»

Et c'était tout ce que les citoyens savaient des heures du jour.


=395.=--On dit quelquefois d'une personne accommodante qu'elle
est comme le _quatrain de Saint-Honoré_, qu'on peut tourner et
retourner sans qu'il s'en trouve plus mal. Qu'est-ce donc que ce
quatrain de Saint-Honoré?

Rien de plus qu'une sorte de plaisanterie du poète Santeuil, qui, bien
qu'ayant conquis la célébrité par des hymnes sacrées, était l'être le
plus fantaisiste de la création. Or, Santeuil, ayant fait un jour ce
quatrain:

    Saint Honoré
    Est honoré
    Dans sa chapelle
    Avec sa pelle,

démontra que l'ordre de ces quatre vers pouvait être interverti une
vingtaine de fois sans en changer le sens:

    Saint Honoré
    Dans sa chapelle,
    Avec sa pelle,
    Est honoré.

    Avec sa pelle,
    Est honoré
    Saint Honoré
    Dans sa chapelle.

    Dans sa chapelle,
    Avec sa pelle,
    Saint Honoré
    Est honoré, etc.


=396.=--Le terme d'_enregistrer_, dit l'historien Velly, était
inconnu avant saint Louis. Jusque-là les actes avaient été inscrits
sur des peaux ou parchemins, cousus les uns au bout des autres, que
l'on enroulait à la manière des anciens; aussi, au lieu de dire les
registres, on disait les _rouleaux_ du parlement ou de tout autre
corps ou institution. Jean de Montluc, greffier en chef de la cour,
recueillit en différents cahiers reliés ensemble les principaux textes
d'arrêts ou d'ordonnances qui avaient été rendus avant lui et de son
temps. Et ce sont ces compilations qui ont donné commencement aux
expressions _registre_ et _enregistré_, du latin _registum_, quasi
_iterum gestum_, c'est-à-dire porté, rendu de nouveau, parce que
recueillir ces textes c'était en quelque sorte leur donner une
nouvelle existence. Cet établissement de _registres_ est la véritable
origine de l'_enregistrement_ des ordonnances, lettres patentes, etc.,
formalité d'abord appliquée seulement aux actes publics, puis, plus
tard, étendue aux actes privés ayant besoin d'une sanction légale.


=397.=--Pendant la féodalité, on appelait _droit d'ost_ le
service militaire que chaque suzerain avait le droit d'exiger de ses
vassaux, avec le nombre d'hommes d'armes stipulé dans les chartes de
concessions. Les mineurs, les femmes, les ecclésiastiques, pouvaient
se faire remplacer par leurs sénéchaux. Le service imposé était de
quarante ou soixante jours. Ne pas répondre à l'appel du seigneur
était un cas de forfaiture, qui entraînait la confiscation du fief. Le
droit d'ost tomba en désuétude dès que le roi se fut constitué une
armée permanente, qui n'obéissait qu'à lui seul.


=398.=--Quand Jean-Jacques Rousseau apprit la mort de Louis XV:
«J'en suis vraiment désolé, dit-il.

--Vous aimiez donc beaucoup le roi?

--Non, répliqua le philosophe ombrageux; mais quand il vivait,
nous partagions, lui et moi, la haine des Français. Maintenant je vais
l'avoir pour moi seul.»


=399.=--Dans les éditions actuelles de la _Henriade_ on lit au
premier livre le passage suivant:

    Déjà des Neustriens il (Henri IV) franchit la campagne;
    De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne,
    Mornay, son confident, mais jamais son flatteur;
    Trop vertueux soutien du parti de l'erreur,
    Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
    Servit également son Église et la France.

Dans l'édition primitive il y avait:

    Déjà des Neustriens il franchit la campagne;
    De tous ses favoris, _Sully_ seul l'accompagne,
    _Sully_, qui, dans la guerre et dans la paix fameux,
    Intrépide soldat, courtisan vertueux,
    Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
    Servit également et son maître et la France.

Pourquoi cette variante? Pourquoi cette substitution de Mornay à
Sully?

On dînait chez le duc de Sully, descendant du grand ministre de Henri
IV et alors ministre lui-même. Une discussion s'éleva. Le chevalier de
Rohan, fort décrié pour son usure et sa poltronnerie, trouve mauvais
que Voltaire ose le contredire. «Quel est donc, demande-t-il, ce jeune
homme qui parle si haut?--Monsieur le chevalier, répond le poète,
c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui sait honorer
celui qu'il porte.» Le chevalier se lève et disparaît. Les convives
applaudissent Voltaire, et le duc de Sully s'écrie: «Tant mieux si
vous nous en avez délivrés!»

Quelques jours plus tard, comme Voltaire dînait de nouveau chez le
même duc de Sully, il est attiré sous un prétexte quelconque à la
porte de l'hôtel, où des laquais, que commandait le chevalier de Rohan
en personne, le bâtonnent jusqu'à ce que le maître leur fasse signe de
le laisser,--d'ailleurs à demi mort.

Voltaire crut tout naturellement que le duc de Sully lui ferait rendre
justice; mais le ministre ferma si bien l'oreille à ses plaintes que
le poète, pour avoir trop manifesté sa colère, fut enfermé à la
Bastille. Irrité de cette trahison, il tira de ce déni de justice la
seule vengeance qui fût à sa portée. Quand on réimprima la _Henriade_,
il raya le nom du ministre de Henri IV, pour punir le ministre de
Louis XV. Et voilà comment Mornay prit dans le poème la place de
Sully.


=400.=--On disait autrefois, pour caractériser le genre de vie du
campagnard: _Il doit pleuvoir sur un fermier presque autant que sur un
buisson._ On voulait indiquer par là que le fermier, laissant à sa
femme les soins de l'intérieur, devait s'occuper sans cesse du travail
des terres, et, par conséquent, rester constamment exposé à toutes les
intempéries.


=401.=--Le nom de _Louverture_, sous lequel est connu le nègre
Toussaint (François-Dominique), libérateur de Saint-Domingue, n'est
qu'un sobriquet, et voici comment il lui fut donné. Après
l'insurrection de Saint-Domingue, Toussaint était chef d'une bande de
partisans qui faisait une guerre très désastreuse aux Français. Quand
la République eut décrété l'abolition de l'esclavage, Toussaint fut
reconnu par le gouverneur Laveaux comme général de division et
combattit énergiquement les Espagnols. Les succès qu'il obtenait
firent dire au commissaire de la République: «Cet homme fait
_ouverture_ partout.» La voix publique le surnomma aussitôt
_l'Ouverture_.


=402.=--«Il faut toujours en venir à l'_expende Annibalem_ du
satirique,» dit un philosophe, qui, par là, fait allusion à un passage
de la satire X de Juvénal: _Expende Annibalem: quot libras in duce
summo invenies_, etc. «Pèse la cendre d'Annibal, et dis-moi combien de
livres pèsent les restes de ce chef célèbre. Le voilà donc, celui que
ne pouvait contenir l'Afrique; il ajoute l'Espagne à son empire et
franchit les Pyrénées. En vain la nature lui oppose les Alpes et leurs
neiges éternelles, il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes
_par le vinaigre_ (assertion qui a donné lieu à bien des commentaires;
voir no 282). Déjà l'Italie est en son pouvoir... O gloire! il est
vaincu; il fuit en exil, et cet illustre client attend à la porte d'un
roi de Bithynie le réveil de son hôte orgueilleux. Il ne périra, ce
fléau des Romains, ni par le glaive ni par les flèches. Un anneau
empoisonné vengera le sang qu'il fit couler à Cannes.»

Victor Hugo semble s'être inspiré de ce passage quand il a dit:

    Le pèlerin pensif, contemplant en extase
            Ce débris surhumain,
    Serait venu peser, à genoux sur la pierre,
    Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière
            Dans le creux de la main.


=403.=--«Eh! mon Dieu! qui donc ici-bas ne fait _un peu cuire ses
pois_?» dit un plaisant, à propos d'un homme qui sait accommoder les
lois et la morale à ses facilités. C'est une allusion à une anecdote
assez connue, que cite un vieux conteur en ces termes: «Un confesseur
avait ordonné à son pénitent de faire, pour l'expiation de ses péchés,
un pèlerinage au Calvaire avec des pois dans ses souliers. Celui-ci,
trouvant la tâche pénible, et voulant toutefois obéir à son directeur
spirituel, fit _cuire les pois_.» Peu rares sont les gens qui agissent
de même: d'où le dicton proverbial.


=404.=--D'où vient le nom de _rue de la Jussienne_ donné à une
rue de Paris?

--Dans la rue Montmartre, au coin de la rue que l'on nomme
aujourd'hui rue de la Jussienne, il y avait autrefois une chapelle
consacrée à sainte Marie l'Égyptienne. Cette chapelle, qui appartint
au premier établissement que les Augustins aient fait à Paris et
servait encore, en 1779, spécialement «au corps et communauté de
marchands drapiers», a naturellement donné son nom à la rue adjacente,
qu'on appela rue de Sainte-Marie-l'Égyptienne, et, par abréviation,
rue de l'Égyptienne. Mais à une époque où il n'y a point de règles
fixes pour l'écriture qui conservent la prononciation, la corruption
fait dans les mots des ravages plus ou moins considérables, selon
qu'il se composent de syllabes se prêtant plus ou moins aux
transformations. La rue de l'_Égyptienne_ en est un exemple frappant.
Elle devint successivement rue de la _Gipecienne_, de _Égyzzienne_, de
l'_Ajussiane_, pour arriver enfin à l'appellation moderne rue de la
Jussienne.


=405.=--Dans le récit d'un _Voyage en Égypte_, publié en 1735,
l'abbé Mascrier parle d'un hôpital établi par les califes avec une
magnificence et des soins incroyables, dans lequel, entre autres
choses imaginées pour le soulagement des malades, étaient plusieurs
salles particulières, où ceux qui ne dormaient pas pouvaient se
rendre. Ils y trouvaient des musiciens qui les récréaient par le son
des instruments, et des hommes gagés pour les égayer par des contes.
Et, paraît-il, la médecine obtenait de ces _remèdes_ de très heureux
résultats.


=406.=--D'après les analyses chimiques les plus exactes, il est
aujourd'hui démontré que le fer subsiste, dans le sang et dans
l'organisme de l'homme et des animaux, dans une proportion qui peut
aller jusqu'à plus de six grammes pour mille. On croit même assez
généralement que c'est au fer qu'est due la couleur rouge du sang.
C'est la rate qui en contient le plus. Ce métal paraît aussi
nécessaire à la constitution des végétaux, et ceux-ci, suivant leur
espèce, l'accumulent de préférence dans tel ou tel organe. On peut
donc dire que le fer se rencontre normalement dans toutes les
substances qui servent d'aliments à l'homme et aux animaux
domestiques. Le célèbre chimiste Boussingault, après tout un ensemble
d'analyses, a dressé un tableau auquel nous empruntons quelques
exemples.

      SUBSTANCES                       FER A L'ÉTAT
    A L'ÉTAT FRAIS                      MÉTALLIQUE

    Sang de bœuf                       0gr,0375
     --  de porc                       0   6631
    Chair de bœuf                      0   0048
     --  de porc                       0   0029
    Lait de vache                      0   0018
     --  de chèvre                     0   0004
    Pain de froment                    0   0048
    Avoine                             0   0131
    Pommes de terre                    0   0016
    Eau de Seine                       0   00004
    Chou vert                          0   0022, etc.

Ces constatations bien et dûment faites, les physiologistes ont dû
interroger les minéralogistes, pour savoir s'il est également avéré
que tous les sols contiennent en proportions quelconques les gisements
de fer qui doivent fournir à la végétation cet élément métallique. Or,
comme la réponse des minéralogistes ne pouvait être que négative pour
le plus grand nombre des régions, les physiologistes furent longtemps
en droit de se demander si quelque opération naturelle et spontanée,
mais non encore expliquée, n'arrivait pas à former de toutes pièces ce
corps réputé simple, devenant alors corps composé. Mais enfin sont
venus les météorologistes et cosmographes, constatant, par des
observations aussi précises que curieuses, des chutes en quelque
sorte perpétuelles sur notre globe de poussière _cosmique_, dont le
fer est un des éléments principaux. Il est évident que la présence de
ces poussières atmosphériques--auxquelles, dans un livre spécial,
M. G. Tissandier a consacré un chapitre fort intéressant--est
assez difficile à percevoir sur notre sol en temps et lieux
ordinaires; mais l'on a pu facilement la constater sur les neiges, et
M. Nordenskiold notamment, lors de ses explorations vers le pôle
boréal, a maintes fois recueilli de ces poussières, dont l'aimant lui
révélait la nature ferrugineuse. Nous pouvons ajouter d'ailleurs que
les frôlements des roues ferrées, des fers de chevaux, des outils des
cultivateurs, répandent sur les routes et dans les champs de
nombreuses particules de fer, que disséminent les vents et dont la
végétation bénéficie. Plus on médite sur le grand mouvement de
transformation universelle, et plus se font nombreux les sujets
d'étonnement.


=407.=--Un vieux savant, pauvre, simple, frugal, ayant dit, au
cours d'un repas, qu'il se résignerait sans peine au sort du bonhomme
Simulus, la maîtresse de maison lui demande quel est ce Simulus. Alors
le vieux savant, citant de mémoire, résume ainsi un petit poème de
Virgile intitulé _Moretum_:

«Simulus est un rustique, qui vit dans un petit champ. A la voix du
coq, le vieux Simulus quitte son grabat, au moment où blanchit
l'aurore; il ravive les tisons de son foyer, prend du grain, qu'il
moud et dont il tamise lui-même la farine. Tout en chantant, de cette
farine il forme des tourteaux de pain, qu'il porte ensuite dans un
four qui a été chauffé par une vieille et noire Africaine, sa seule
servante.

«Tandis que le feu agit, Simulus ne laisse point s'écouler l'heure
oisive. Les dons seuls de Cérès (le blé) ne flatteraient pas
suffisamment son palais; il veut y joindre quelque autre mets plus
relevé. Au foyer de sa cabane ne sont point suspendus le dos du porc
et ses membres imprégnés de sel. On y voit simplement le fromage
arrondi.

«A côté de la maisonnette est un jardin où croissent des légumes de
toutes sortes. Simulus va donc dans son jardin; se baissant sur la
terre, il en tire quatre aulx, il prend de la rue, du céleri, de la
coriandre; puis il rentre, appelle sa vieille servante, à qui il dit
d'apporter le mortier, dans lequel il met les herbes qu'il a
cueillies; il ajoute un peu de sel et la croûte d'un fromage; puis
quand, à l'aide du pilon, il a bien broyé et mêlé tout cela, il verse
goutte à goutte par-dessus la liqueur de Pallas (l'huile d'olive),
et, tournant la masse avec le pilon, il la transforme en une pâte
molle, dont il fait ensuite un seul globe, qui est le _moretum_,
c'est-à-dire le mets appétissant, fortifiant, qui donnera de la saveur
au pain et soutiendra la vigueur du vieux Simulus.

[Illustration: FIG. 32.--La préparation du _moretum_, fac-similé d'une
gravure d'une édition de Virgile de 1503.]

«Voilà, Madame, ce que c'est que le bonhomme Simulus. Si le cœur vous
en dit, vous pouvez expérimenter la recette du _moretum_, qui, à vrai
dire, n'est autre chose que l'_ailloli_ provençal actuel, avec
adjonction de quelques herbes aromatiques. J'en ai essayé, c'est
excellent, je vous jure...

--Je vous crois sur parole,» dit la dame, qui ne parut pas
toutefois bien désireuse d'aller aux preuves matérielles.

Nous joignons à cette citation du vieux poète romain le fac-similé
d'une naïve gravure sur bois empruntée à une édition de ses œuvres
faite dans les premières années du seizième siècle, et qui représente
la préparation du _moretum_.


=408.=--Sous le nom de _révolte des Cascaveaux_ on désigne des
troubles qui eurent lieu en Provence dans la première moitié du
dix-septième siècle, à propos de nouvelles taxes que le gouvernement
royal avait mises sur les vins, et de modifications dans les
juridictions financières de la province, nommées alors _élections_.
Partout où il était question des nouvelles mesures fiscales, des
réunions avaient lieu pour organiser la résistance et le refus de
payement. Or, comme les conjurés avaient pris pour signe de ralliement
un grelot ou une sorte de sonnette, qui s'appelle dans l'idiome du
pays un _cascavet_, ils furent appelés _Cascaveaux_.


=409.=--M. Thierri, célèbre docteur du dix-huitième siècle, fut
un jour mandé pour soulager un homme travaillé d'une pituite
violente;--cet homme ne serait autre que Diderot.--Il se
transporte chez le malade, lui tâte le pouls, l'interroge.

Le patient ne peut répondre que par sa toux; il est saisi d'un
paroxysme épouvantable.

Ses efforts lui font arracher une matière verdâtre épaisse... Le
médecin la considère attentivement pendant quelques instants. Puis,
voyant que le malade est en état de lui répondre: «N'avez-vous pas,
Monsieur, un état de fièvre continuelle?--Oui, docteur.--Avec
des redoublements?--Oui, docteur.--Tant mieux! et un violent mal
de tête?--Hélas! oui, docteur!--A merveille! et quand vous toussez,
un spasme universel?--Plaît-il?--C'est-à-dire un mouvement convulsif
dans tous les membres?--Oui, docteur.--Ah! que je suis content!--Vous
êtes content, docteur?--Oui, c'est la pituite vitrée, maladie perdue
depuis des siècles, que j'ai le bonheur de retrouver. Rien n'égale
ma satisfaction!--Ah! docteur, votre air joyeux me console! vous
trouvez donc que ma maladie est...--Mortelle! réplique brusquement
l'Esculape.--Mortelle! Ah! Ciel! que dois-je faire?--Votre
testament,» lui dit M. Thierri pour toute consolation; et il le
quitte en répétant en lui-même, le long du chemin: «La pituite vitrée!
Que je vais surprendre agréablement mes confrères, en leur annonçant
cette heureuse découverte!» (_Journal de Favart_, 1765.)


=410.=--«En 1245, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, étant
monté en chaire le jour de Pâques, dit que le pape (Innocent IV)
voulait que dans toutes les églises de la chrétienté on dénonçât comme
excommunié l'empereur Frédéric II. «Je ne sais pas, ajouta-t-il,
quelle est la cause de cette excommunication, je sais seulement que le
pape et l'empereur se font une rude guerre; j'ignore lequel des deux a
raison; mais, autant que j'en ai le pouvoir, j'excommunie celui qui a
tort, et j'absous l'autre.»

«Frédéric II, à qui ce trait fut rapporté, envoya des présents au
curé, qui en fit bénéficier ses pauvres.» (FLEURY, _Histoire
ecclésiastique_.)


=411.=--Édouard Ier, roi d'Angleterre, mort en 1330, ayant fait
appeler son fils aîné, qui devait lui succéder, lui fit jurer sur le
saint Évangile, en présence des barons, qu'aussitôt qu'il aurait rendu
le dernier soupir, il ferait mettre son corps mort dans une chaudière
et le ferait bouillir, jusqu'à ce que la chair se séparât des os, et
après ferait mettre la chair en terre, et, dit Froissart, garderait
les os; puis, toutes les fois que les Écossais se rebelleraient contre
lui, il semondrait ses gens pour aller contre eux et porterait avec
lui les os de son père. Car il tenait pour certain que tant que son
successeur aurait ses os avec lui, les Écossais seraient toujours
battus. Le chroniqueur ajoute qu'Édouard II n'accomplit mie ce qu'il
avait promis, mais qu'il fit rapporter et ensevelir à Londres le corps
de son père, _dont lui méchut_, pour n'avoir pas observé la parole
donnée au mourant.


=412.=--Colbert fut enterré dans l'église Saint-Eustache de
Paris. On lui éleva un tombeau, sur la pierre duquel le ministre
célèbre était représenté à genoux, revêtu du manteau et des ordres du
roi.

Un jour, l'on trouva au cou de la statue un carton portant ce vers
latin:

    _Res ridenda nimis: vir inexorabilis orat._

(C'est chose fort risible de voir en prière celui qu'aucune prière n'a
jamais pu fléchir.)


=413.=--Le jeu dit de _croix ou pile_ consiste à jeter en l'air
une pièce de monnaie, et l'on gagne quand, avant la chute, on a nommé
celui des deux côtés qui se présente par-dessus. Plus communément
aujourd'hui l'on dit jouer à _pile ou face_, ou encore jouer à _tête
ou pile_. Les deux termes _face_ et _tête_ s'expliquent également par
cela que le côté auquel ils correspondent est celui où se trouve soit
la figure d'un souverain, soit l'image symbolique d'une nation.
Autrefois à la place de cette figure était une _croix_, ce qui
motivait l'expression consacrée. Mais nous pouvons nous demander ce
que signifiait l'expression _pile_, qui est encore usitée pour
désigner les revers de la pièce, mais que rien ne rappelle. Or ce
terme date d'une époque où ce côté des pièces de monnaie représentait
ordinairement un navire, qui dans le vieux langage français se nommait
_pile_, et qui d'ailleurs a tout naturellement formé notre mot
_pilote_, signifiant conducteur de navire.


=414.=--Ce fut en faveur d'un riche orfèvre, nommé Raoul, que
furent accordées ou plutôt vendues, sous le règne de Philippe III, les
premières lettres d'anoblissement. Il va de soi que le monarque,
donnant à ses successeurs l'exemple de battre monnaie avec ce genre de
faveur, dut trouver un prétexte pour expliquer qu'il reçût de l'argent
en retour du titre concédé. La noblesse conférant alors à celui qui la
possédait la dispense de tout impôt, la somme qu'on exigea de l'anobli
fut, dit-on, perçue pour «indemniser la couronne des subsides dont la
lignée du nouveau noble allait être affranchie et comme aumône au
peuple, qui se trouverait chargé d'autant par cette exemption».


=415.=--André Rudiger, médecin à Leipzig, s'avisa, étant au
collège, de faire l'anagramme de son nom en latin; il trouva de la
manière la plus exacte, dans _Andreas Rudigerus_, ces mots: _arare rus
Dei dignus_, qui veulent dire: _digne de labourer le champ de Dieu_.
Il conclut de là que sa vocation était pour l'état ecclésiastique, et
se mit à étudier la théologie. Peu de temps après cette belle
découverte, il devint précepteur des enfants du célèbre Thomasius. Ce
savant lui dit un jour qu'il ferait mieux son chemin en se tournant du
côté de la médecine. Rudiger avoua que naturellement il avait plus de
goût et d'inclination pour cette science; mais qu'ayant regardé
l'anagramme de son nom comme une vocation divine, il n'avait pas osé
passer outre. «Que vous êtes simple! lui dit Thomasius; c'est
justement l'anagramme de votre nom qui vous appelle à la médecine.
_Rus Dei_, n'est-ce pas le cimetière? Et nul ne le laboure mieux que
les médecins.» Rudiger ne put résister à cet argument, et se fit
médecin.


=416.=--«Je me repens d'avoir consacré tant de peine et de temps
à la science.» Ainsi disait, au moment de mourir, Roger Bacon, célèbre
moine anglais du treizième siècle, qui fut un des plus puissants
génies du moyen âge. Ses travaux, ses découvertes, ses vues sur toutes
les branches du savoir humain, ont fait de lui un précurseur du grand
mouvement scientifique moderne. Et s'il regretta en mourant de s'être
passionné pour la science, c'est qu'en avance sur son époque, il dut à
ses idées, à ses théories, d'être presque sans cesse non seulement
méconnu, mais persécuté par ses contemporains, qui s'obstinaient à
voir en lui ce qu'on appelait alors un magicien, c'est-à-dire un
affidé des puissances infernales, en révolte contre l'esprit de Dieu.

On attribue à tort à Roger Bacon l'invention de la poudre, dont le
premier usage en Occident remonte en effet au siècle où il vivait,
mais qui a bien pu nous être apportée de l'extrême Orient, où elle
était connue depuis très longtemps déjà.


=417.=--La majorité de nos preneurs d'absinthe ignorent
assurément que le nom de la plante à laquelle ils doivent leur boisson
favorite joua jadis un rôle très important, dans les allusions
politiques d'une époque assez triste de notre histoire.

C'était au temps où le duc Albert de Luynes, qui avait été d'abord
l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capté la faveur du
prince en lui dressant des pies-grièches pour chasser aux oisillons
dans les jardins royaux, était devenu ministre tout-puissant, et fort
détesté. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'était guère alors
employée que comme remède, d'ailleurs reconnu très efficace,
l'_absinthe_, portait le nom vulgaire d'_aluine_ (nom qui sans doute,
dit le _Dictionnaire de Trévoux_, dérivait d'_aloès_, à cause de son
amertume). Étant donnée l'analogie de ce nom avec celui du favori,
objet de l'exécration générale,--analogie que l'on augmentait
encore en écrivant _aluyne_,--il devint bientôt de mode
d'épiloguer à l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel
que dans les écrits satiriques répandus à profusion. Nous en trouvons
notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des
principales pièces dirigées contre le très impopulaire ministre.

Et d'abord le livre porte pour épigraphe deux versets du prophète
Jérémie: «Parce qu'ils ont abandonné ma loi, dit l'Éternel des armées,
et n'ont point marché selon elle, voici, je vais donner à ce peuple de
l'_aluyne_ (absinthe) à manger, et je leur donnerai à boire de l'eau
de fiel.»

Ailleurs, c'est un sixain en forme d'_avertissement_, qui dut être
semé un peu partout:

    Ce que ci-devant n'a pu faire
    Le drogue du catholicon,
    L'_aluyniste_ électuaire
    Je peux faire en perfection,
    Car on peut tout avec la graine
    Et la tige de l'_aluyne_.

On nommait alors _catholicon_ un purgatif composé de rhubarbe et de
séné, que l'on considérait comme une sorte de panacée. Au temps de la
Ligue, les auteurs de la fameuse _Satire Ménippée_ avaient donné le
titre de _catholicon d'Espagne_ à l'un de leurs pamphlets dirigé
contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne.

Vient ensuite une espèce de chanson en une trentaine de couplets,
intitulée _les Admirables Propriétés de_ L'ABSINTHE, _nommée par les
Espagnols_ ALOZNA, _par les Italiens_ ASSENTIO, _par les Allemands_
WERMUT, _par les Polonais_ PYOLIIN, _par les Bohêmes_ PELIMENK, _par
les Arabes_ AFFINTHIUM, _et par les Français_ L'HERBE DE L'ALUYNE: _le
tout recueilli par un secrétaire de_ LA FAVEUR, _disciple de_ TABARIN.

    Ainsi qu'en la place Dauphine
    Tabarin prise son onguent,
    Ainsi je prise l'_aluyne_
    Comme un pot pourri excellent,
    Qui par sa force souveraine
    Fait miracle en fait de ruine.

    Voulez-vous piper la jeunesse,
    Mener en triomphe un grand roy?
    Voulez-vous beffier (insulter) la noblesse,
    Et aux princes donner la loy?
    Faites que toujours votre haleine
    Sente l'odeur de l'_aluyne_.

    Voulez-vous sortir d'indigence,
    Changer en soie vos haillons,
    Et, de pied-deschaux (va-nu-pieds) de Provence,
    Devenir riche à millions?
    Mangez tant soit peu de la graine
    Ou des feuilles de l'_aluyne_.

    Voulez-vous être connétable,
    Faire maréchaux des laquais
    Avoir autour de votre table
    Des princes comme des naquets (valets)?
    Montrez seulement la racine
    Ou la tige de l'_aluyne_.

    Voulez-vous devenir monarque,
    Avoir duché et marquisat,
    Paraître homme de grand' remarque,
    Encore qu'on ne soit qu'un fat?
    Portez dessus vous de la graine
    Ou des branches de l'_aluyne_...


=418.=--Dans une discussion sur la prononciation dite classique,
un journal de 1796 constate qu'alors à la Comédie française les
acteurs faisaient très souvent entendre l'_s_ du pluriel, non
seulement quand cette lettre se lie avec une voyelle qui la suit, mais
encore devant les consonnes, et qu'ils faisaient régulièrement sonner
l'_r_ des infinitifs en _er_. Par exemple ces vers:

    Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre...

                    ... Tu sais quelle sévère loi
    Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi.

    Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille...

étaient prononcés comme s'ils eussent été écrits:

    Quand je vois de tes _murss_ leur armée et la nôtre...

    Défend à tous les _Grecx_ de _soupirair_ pour moi.

    Toi, dont ma mère osait se _vantair_ d'être fille.

A la vérité, dans ce dernier cas, les acteurs ne faisaient
qu'appliquer à des mots placés dans le corps du vers la règle
forcément adoptée pour certaines rimes dites _normandes_, ainsi
nommées parce qu'elles reposent sur un mode de prononciation fréquent
en Normandie, qui consiste à donner à la terminaison des infinitifs en
_er_ le son de _air_. Les exemples de ces rimes sont assez fréquents
chez les meilleurs auteurs du dix-septième siècle.

Ainsi, dans _Bajazet_, de Racine, nous trouvons, acte II, scène Ire:

    Malgré tout son orgueil, ce monarque si _fier_
    A son trône, à son lit daigna l'_associer_;

et dans la scène III du même acte:

    Eh bien! brave Acomat, si je leur suis si _cher_,
    Que des mains de Roxane ils viennent m'_arracher_.

Du dix-septième siècle à nous, maint poète a fait usage des rimes
_normandes_, qui, croyons-nous, ne seraient plus tolérées aujourd'hui.


=419.=--Lorsque Damiens, qui avait frappé Louis XV d'un coup de
canif, fut interrogé, il cita plusieurs conseillers au parlement. «Je
les nomme, dit-il, parce que j'en ai servi, et presque tous sont
furieux contre M. l'archevêque.» Ces mots, dit un chroniqueur, ou
plutôt la malignité naturelle aidée de la haine que tant de gens, et
notamment les ecclésiastiques, portaient aux membres du parlement,
firent croire ou dire que ce corps (le parlement) avait tramé la perte
de Louis XV et aiguisé le fer dont Damiens le frappa le 5 janvier
1757. On crut d'ailleurs en voir la preuve dans l'anagramme qui fut
faite sur le nom du régicide François-Robert Damiens, où l'on trouva:
_Trame de robins français_.

On sait qu'immédiatement arrêté et chargé de fers,--comme on peut
le voir dans le fac-similé d'une gravure du temps que nous
publions,--Damiens subit toutes les tortures de la question sans
laisser échapper aucun aveu pouvant faire penser qu'il avait des
complices. Il fut condamné à avoir la main droite brûlée, à être
tenaillé et enfin écartelé par quatre chevaux. Son supplice dura plus
d'une heure et demie, et il fallut désarticuler ses membres à coups de
couteau pour achever la terrible opération de l'écartèlement. Les
Mémoires du temps constatent que ce lugubre spectacle avait attiré un
nombre considérable de curieux, et surtout de curieuses.

«Pendant le long supplice de Damiens, lisons-nous dans un auteur
contemporain, aucune des femmes qui y étaient présentes (et il y en
avait un grand nombre, et des plus jolies de Paris) ne s'est retirée
des fenêtres, tandis que la plupart des hommes n'ont pu soutenir ce
spectacle, sont rentrés dans les chambres, et que beaucoup se sont
évanouis; c'est une remarque qui a été faite généralement. Il passe
aussi pour constant que la jeune Mme Préandeau, la nièce de Bouret,
qui avait loué des croisées, avait dit, en voyant la peine que l'on
avait à écarteler ce misérable: «Ah! Jésus, les pauvres chevaux, que
je les plains!» Je n'ai point entendu ce propos, mais tout Paris le
donne à cette petite Mme Préandeau, qui est une des plus belles mais
des plus sottes créatures que Dieu fit.»

[Illustration: FIG. 33.--Le régicide Damiens dans son cachot.
(Fac-similé d'une gravure du temps.)]


=420.=--Le mariage de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche
souffrit de grandes difficultés; l'on fit en France beaucoup d'écrits
pour et contre cette auguste alliance. Entre plusieurs raisons que
l'on apporta pour prouver que ce mariage était convenable, on faisait
voir qu'il y avait une merveilleuse et très héroïque correspondance
entre les deux sujets. Le nom de Loys de Bourbon contient treize
lettres; ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; il
était le treizième roi de France du nom de Loys. L'infante Anne
d'Autriche avait aussi treize lettres en son nom; son âge était aussi
de treize ans, et treize infantes du même nom se trouvaient dans la
maison d'Espagne; Anne et Loys étaient de la même taille, leur
condition était égale, ils étaient nés la même année et le même mois.

Rien n'était plus commun en ce temps-là que ces puériles combinaisons
de lettres et de nombres. Voici la recherche curieuse qui fut faite
sur le nombre de quatorze, par rapport à Henri IV: il naquit quatorze
siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de
Jésus-Christ. Il vint au monde le quatorze de décembre, et mourut le
quatorze de mai. Il a vécu quatorze fois quatorze ans, quatorze
semaines, quatorze jours, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri
de Bourbon.


=421.=--Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Buffon, le
savant naturaliste tenait beaucoup à ce que l'on inscrivît une
épigraphe sur le piédestal. Un de ses amis, après avoir cherché
longtemps, proposa celle-ci: _Naturam amplectitur omnem_ (il embrasse
toute la nature). On l'y grava aussitôt, et la statue fut exposée au
public. Un plaisant écrivit un jour au-dessous ce vieux proverbe: _Qui
trop embrasse mal étreint_. Buffon, à qui la chose fut rapportée, fit
sans retard effacer les deux épigraphes.


=422.=--Robert Bruce, le héros écossais qui devait affranchir son
pays de la domination anglaise et faire souche de rois nationaux,
n'arriva pas à ce but sans de grands efforts.

Ayant provoqué le soulèvement de ses compatriotes contre les troupes
d'Édouard Ier d'Angleterre, il avait été vaincu à maintes reprises.
Même après avoir été reconnu et couronné roi, l'heure vint où,
fugitif, il se demanda s'il ne devait pas renoncer à faire valoir ses
droits. Retiré, pendant l'hiver de 1306, dans une île sur la côte
d'Irlande, il y vivait tristement.

Or, un jour qu'étendu sur un misérable grabat il réfléchissait aux
vicissitudes de sa destinée, ses regards s'arrêtèrent sur une
araignée qui, suspendue à un long fil, s'agitait pour tâcher
d'atteindre par ce mouvement une poutre où elle voulait fixer sa
toile. Six fois il la vit renouveler sans résultat cette tentative.
Cette lutte opiniâtre contre la difficulté rappela au roi sans trône
que six fois, lui aussi, avait livré bataille aux Anglais, et
qu'autant de fois il avait été vaincu. L'idée lui vint alors de
prendre pour oracle en quelque sorte l'exemple de l'insecte,
c'est-à-dire de tenter à nouveau le sort des armes si l'araignée
réussissait à fixer son fil, ou de renoncer à ses prétentions et de
partir pour la Palestine si sa tentative n'était pas couronnée de
succès. Les yeux fixés sur l'araignée, Robert Bruce suivait avec
anxiété ses mouvements. Il la vit enfin, par suite d'un effort plus
énergique, atteindre la poutre et y attacher son fil. Encouragé par le
succès de cette persévérance, Bruce résolut de reprendre la campagne.
Il le fit. Dès ce moment, la victoire lui fut fidèle, et peu après
l'Écosse redevenait indépendante.

Walter Scott, qui a placé cette anecdote dans un de ses romans, la
donne comme très authentique, en affirmant d'ailleurs qu'il existe
encore une foule d'Écossais portant le nom de Bruce qui pour rien au
monde ne voudraient tuer une araignée, en souvenir de l'exemple de
persévérance que cet insecte donna au héros qui sauva l'Écosse.


=423.=--L'imagination de Henri III se récréait dans des idées
lugubres: au deuil de la princesse de Condé, qu'il avait passionnément
aimée, il fit peindre de petites têtes de mort sur les aiguillettes de
ses habits et sur les rubans de ses souliers; à la mort de Catherine
de Médicis, il ordonna de détendre tous les appartements du château de
Blois, où il était alors, et il les fit peindre en noir semé de
larmes. Il avait conçu un projet bien singulier: c'était de percer
dans le bois de Boulogne six allées, qui auraient abouti au même
centre; il aurait fait élever dans ce centre un magnifique mausolée,
pour y déposer son cœur et ceux des rois ses successeurs. Chaque
chevalier de l'ordre du Saint-Esprit se serait fait bâtir un tombeau
de marbre, avec sa statue; et ces tombeaux, le long des allées,
auraient été séparés les uns des autres par un petit espace planté
d'ifs taillés de différentes manières. «Dans cent ans, disait-il, ce
sera une promenade bien amusante; il y aura au moins quatre cents
tombeaux dans ce bois.»

Qu'en pensent les cavaliers et amazones de nos jours?


=424.=--Les Romains employaient le _serpent_ comme représentation
symbolique du génie qui veillait sur tel ou tel emplacement, le
_genius loci_. En conséquence, on peignait sur les murs des figures de
serpents, de la même façon qu'on peint une croix dans l'Italie moderne
pour prévenir le public de ne pas souiller l'endroit. Cela répondait à
l'inscription qui se voit sur nos murs: «Défense de déposer aucune
ordure.»


=425.=--On croit assez communément que les histoires de _maisons
hantées_, de revenants, qui avaient si largement cours chez nos pères
et qui résultaient de la triste condition des âmes dites _en peine_,
ou _en état de péché_, ont leur principe dans les idées religieuses du
moyen âge.

Mais en cela, comme en beaucoup d'autres cas, le moyen âge n'a fait
que transformer des idées antiques. L'_âme en peine_ qui, sous
l'empire des nouvelles croyances, est censée revenir sur terre pour
demander aux vivants les prières qui doivent racheter ses fautes,
était chez les anciens l'âme d'une personne dont le corps avait été
privé des honneurs funèbres. C'est ce que nous apprend l'aventure
suivante, très sérieusement rapportée par Pline le Jeune, dans une de
ses lettres.

«Il y avait à Athènes une maison fort grande, fort logeable, mais
décriée et déserte. Chaque nuit, au milieu du profond silence,
s'élevait tout à coup un bruit de chaînes, qui semblait venir de loin
et s'approcher. On voyait, disait-on, un spectre, fait comme un
vieillard, très maigre, aux cheveux hérissés, portant aux pieds et aux
mains des fers, qu'il secouait avec un bruit horrible. De là, des
nuits affreuses pour ceux qui habitaient la maison...

«Le philosophe Athénodore était venu à Athènes, et, ayant appris tout
ce qu'on racontait de la maison abandonnée, il la loua et résolut d'y
loger dès le jour même. Le soir venu, il ordonne qu'on lui dresse un
lit dans une des salles de la maison, qu'on lui apporte ses tablettes,
de la lumière, et qu'on le laisse seul. Craignant que son imagination
ne lui créât des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main
à l'écriture.

«Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans la maison,
comme partout ailleurs; mais bientôt il entend des fers
s'entre-choquer; il ne lève pas les yeux et, continuant à écrire,
s'efforce de ne pas croire ses oreilles.

«Mais le bruit augmente, approche à ce point qu'il semble être dans la
chambre même. Il regarde, il aperçoit le spectre tel qu'on le lui
avait décrit. Ce spectre est debout et l'appelle du doigt. Athénodore
lui fait signe d'attendre et se remet au travail. Mais le spectre
secoue plus fortement ses chaînes et fait encore signe du doigt. Alors
le philosophe se lève, prend la lumière et va vers le spectre.

«Celui-ci, qui marche comme accablé sous le poids de ses chaînes,
emmène le philosophe dans la cour de la maison et tout à coup
disparaît.

«Athénodore ramasse des herbes, des feuilles, pour marquer la place où
le spectre a paru s'engloutir. Le lendemain, il va trouver les
magistrats et les prie d'ordonner que l'on fouille à cet endroit. On
le fait, et on y trouve des os enlacés dans des chaînes; le temps
avait rongé les chairs. Après qu'on eut soigneusement rassemblé ces
restes, on les ensevelit publiquement, et depuis que l'on eut rendu au
mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette
maison.»


=426.=--Les mots _brocanter_ et _brocanteur_ prirent, dit-on,
naissance au dix-septième siècle. Ménage, qui les avait vu introduire
dans la langue de son temps, était au désespoir de mourir sans en
avoir pu connaître l'origine.

Burchard, bénédictin qui fut nommé évêque de Vienne en 1012, par
l'empereur Conrad, était un prélat d'une grande érudition. On a de lui
le _Grand Volume des décrets_ en vingt-deux livres. Les auteurs le
nommèrent _Burcardus_ ou _Brocardus_. Or, comme son ouvrage est rempli
de sentences et d'une critique souvent assez maligne, on donne le nom
de _brocardi_ à ces réflexions et à certains traits malins qui
blessent l'amour-propre.


=427.=--On a beaucoup reproché à Scribe, qui certes n'était pas
un naïf, un certain nombre de passages, d'ailleurs devenus célèbres,
qui feraient supposer que cet auteur n'avait pas toujours conscience
des paroles qu'il mettait dans la bouche de ses personnages. Si ce
fécond écrivain n'avait pas hautement et largement prouvé la clarté de
son esprit par un ensemble d'ouvrages aussi remarquables par
l'agrément des dialogues que par l'ingéniosité des combinaisons, nous
pourrions en tout cas trouver l'explication des quelques illogismes
qui sont censés lui avoir échappé, en recourant à un très curieux
volume publié, à la librairie Ém. Bouillon, par M. Roger Alexandre.

Le _Musée de la Conversation_ est un répertoire de citations
françaises, de dictons, de curiosités littéraires et anecdotiques.

Nous y voyons, avec preuves à l'appui, que la plupart des prétendus
passages ridicules, comme _Les quatre coins de la machine ronde_, ou
bien _Ses jours sont menacés, ah! je dois l'y soustraire!_ sont
bévues, non pas de l'écrivain, mais du musicien qui, accommodant le
texte aux exigences de sa phraséologie musicale, a, de son autorité
privée, donné une entorse à la logique des vers primitifs.

Pour le dernier cas, par exemple, appartenant au rôle de Valentine, au
troisième acte des _Huguenots_, Scribe avait écrit:

    Derrière ce pilier, cachée à tous les yeux,
    Que viens-je, hélas! d'entendre... et de quel piège affreux
    Ses jours sont menacés!... Ah! je dois l'y soustraire!

Ce qui est absolument correct.

Mais le musicien, Meyerbeer, pour les besoins de son rythme, substitua
au texte de Scribe le texte bizarre qu'on reproche au librettiste:

    Je viens d'entendre, hélas! ce complot odieux!
    Ses jours sont menacés! Ah! je dois l'y soustraire!

Merci donc à M. Roger Alexandre de nous apprendre comment on écrit
l'histoire... des livrets d'opéras. Toutefois il ne s'avise ni
d'expliquer ni de justifier cette fin de couplet devenue proverbiale:

    Un vieux soldat sait souffrir et se taire
        Sans murmurer,

qui se trouve dans _Michel et Christine_, vaudeville joué avec grand
succès en 1821.


=428.=--Napoléon, mort le 5 mai 1821, fut enterré quatre jours
plus tard. Il avait lui-même, dit-on, marqué le lieu de sa sépulture
dans un petit vallon retiré, appelé vallée de Slane, où était une
source d'une eau excellente dont il faisait régulièrement usage. Il
allait souvent là se reposer sous de beaux saules pleureurs qui
entouraient la source.

Ce vallon appartenait à un M. Torbet, qui, instruit du désir de
l'illustre captif, l'offrit avec grand empressement pour cette
sépulture, espérant, _in petto_, de se faire chaque année un assez
beau revenu, au moyen d'un péage imposé à la curiosité des nombreux
visiteurs. Les autorités de l'île ayant voulu faire cesser ce monopole
qui les compromettait, M. Torbet demanda que le corps fût exhumé et
porté ailleurs.

Après bien des débats à ce sujet, le gouvernement anglais fit cesser
ce scandale, en décidant qu'il serait payé une somme de cinq cents
livres (douze mille francs) à M. Torbet pour qu'il conservât les
restes de Napoléon dans son champ. Et depuis la visite du tombeau fut
libre et gratuite.


=429.=--Chez les Athéniens il était ordonné de la manière la plus
expresse de faire avant tout apprendre aux enfants _à lire_ et _à
nager_. A Rome, il en était de même, l'art du nageur y faisait partie
essentielle de l'éducation des jeunes gens. Les enfants du peuple
n'étaient pas les seuls qu'on formât à cet exercice. On l'enseignait
aussi à ceux des familles les plus distinguées. Caton l'Ancien
enseignait à son fils à passer à la nage les rivières les plus
profondes et les plus rapides. Auguste instruisait lui-même ses trois
petits-fils dans l'art de nager; et Suétone, quand il remarque que
Caligula était plein de bonnes dispositions pour l'empire, _quoiqu'il
ne sût pas nager_, fait assez entendre que la natation était regardée
comme une science nécessaire au citoyen.

L'art de nager semblait faire si naturellement partie d'une éducation
normale, qu'il était passé en proverbe de dire d'un homme grossier et
ignorant: «Il n'a appris ni à lire ni à nager» (_nec litteras didicit
nec natare_).


=430.=--Le 16 décembre 1587, dit le _Journal du règne de Henri
III_, la Sorbonne fit un conseil secret portant que l'on pouvait ôter
le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait,
comme on ôte l'administration aux tuteurs qu'on tient pour suspects.

Le roi, qui fut instruit de cette décision, manda quelques
sorbonistes, auxquels il se borna à dire qu'il voulait bien n'avoir
point d'égard à cette belle résolution, parce qu'il savait qu'elle
avait été prise «après déjeuner».


=431.=--La duchesse de Montmorency, morte en 1666, supérieure de
la Visitation de Sainte-Marie de Moulins,--veuve du duc que
Richelieu fit condamner et exécuter en 1632,--avait les mains
très belles et, à l'époque où elle vivait dans le monde, tirait grande
vanité de cette grâce naturelle. Elle ne souffrait jamais qu'on les
touchât autrement que gantées. Un jour, dans un bal, le prince de
Condé, son beau-frère, et le marquis de Portes voulurent la déganter
eux-mêmes en badinant. Elle le souffrit, mais elle dit hautement au
dernier qu'elle ne le permettrait plus à d'autres. Cette parole fut
rapportée au roi Louis XIII, qui dit d'un air riant à la duchesse: «Je
vous déganterai aussi quand il me plaira.

--Sire, répondit-elle, je ne le souffrirais pas!» Mais,
remarquant que le roi était mortifié de sa réponse: «Votre Majesté,
reprit-elle aussitôt, juge bien que je ne voudrais pas lui en donner
la peine.»


=432.=--Quand on parle de deux personnes qui semblent vouloir
être toujours ensemble, on les compare à _saint Roch et son chien_.
Cette locution a son origine dans une pieuse et poétique légende.
Saint Roch, né à Montpellier à la fin du treizième siècle, ayant
étudié la médecine, était allé en pèlerinage à Rome, où, dit-on, il
soigna et guérit un grand nombre de personnes atteintes de la peste. A
son retour, il s'arrêta à Plaisance, où régnait cette même maladie,
dont il fut atteint. Contraint de sortir de la ville pour ne pas
communiquer son mal, il se retira dans une forêt où, affirme la
légende, le chien d'un gentilhomme nommé Gothard allait chaque jour
lui porter un pain. Guéri de la contagion, il revint à Montpellier, et
il y mourut le 13 août 1327. Le souvenir de ce chien pourvoyeur étant
resté attaché à la mémoire du saint, on le représente toujours à côté
de lui. Ainsi s'explique la locution populaire.


=433.=--L'expression usuelle _tourner autour du pot_ remonte, à
ce qu'on affirme, à un passage de la tragédie de G. Legouvé sur la
mort de Henri IV. C'était le temps où, pour exprimer la moindre idée
commune ou même naturelle, les écrivains se croyaient tenus de
recourir aux périphrases. Ainsi, désirant mettre dans la bouche de son
héros le fameux mot du Béarnais: _Je veux que chaque paysan puisse
mettre la poule au pot le dimanche_, le poète lui fait dire:

    De ce peuple qui m'aime, oh! je me sens le père;
    Non, je n'ai pas le droit d'achever ma carrière
    Sans avoir pour jamais assuré _leur_ destin.
    Je prétends qu'à la paix--c'est mon plus cher dessein--
    D'utiles mouvements sur eux fassent sans cesse
    De l'État florissant refluer la richesse;
    Je veux enfin qu'au jour marqué par le repos,
    L'hôte laborieux des modestes hameaux
    Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
    Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.

[Illustration: FIG. 34.--Le bon temps revenu, ou la poule au pot et
les alouettes toutes rôties, fac-similé d'une estampe satirique de
1814.]

C'était en effet _tourner autour du pot_, selon le mot d'un critique,
qui, répété au parterre, devint presque aussitôt proverbial. La
tragédie de _Henri IV_, jouée avec grand succès sous l'Empire (1806),
fut reprise et non moins applaudie à la rentrée des Bourbons et donna
lieu à la publication d'une estampe satirique, que nous venons de
retrouver dans un recueil du temps et dont nous donnons le fac-similé.


=434.=--L'avarice du célèbre duc de Marlborough était passée en
proverbe. Lord Peterborough, qui était au contraire la générosité
même, est un jour accosté par un pauvre homme, qui lui demande
l'aumône, en l'appelant milord Marlborough.

«Moi, Marlborough! s'écria-t-il. Oh! non! Tiens, voilà pour te prouver
que je ne le suis pas.»

Et il donna une guinée au mendiant.


=435.=--Nous empruntons au nouveau _Dictionnaire général de la
langue française_ de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, qui paraît
actuellement par fascicules à la librairie Delagrave, quelques
exemples curieux des vicissitudes auxquelles sont dues les
significations successives des mots.

Assez souvent l'esprit commence par appliquer le nom de l'objet
primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère
commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère,
il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec
le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi
de suite, de sorte qu'à chaque transformation la relation n'existe
plus qu'entre l'un des sens du mot et le sens immédiatement précédent.

_Mouchoir_ est d'abord l'objet qui sert à _se moucher_ (_muccare_, de
_mucus_). La pièce d'étoffe qui sert à cet usage donne bientôt son nom
au _mouchoir_ dont on s'enveloppe le cou. Or celui-ci, sur les épaules
des femmes, retombe d'ordinaire en pièce triangulaire; de là le sens
du mot en marine: pièce de bois triangulaire qu'on enfonce dans un
bordage pour boucher un trou.

_Bureau_ désigne primitivement une sorte de bure ou étoffe de laine:
_n'étant vêtu que de simple bureau_. Puis, d'extension en extension,
il signifie le tapis qui couvre une table à écrire à laquelle cette
étoffe sert de tapis; le meuble sur lequel on écrit habituellement; la
pièce où est placé ce meuble; enfin les personnes qui se tiennent dans
cette pièce, à cette table (dans une administration, dans une
assemblée).

Maintes fois cependant la simple logique a déterminé le changement de
sens; ainsi dans le mot _bouche_, la pensée va naturellement du
premier sens à ceux qui en dérivent: bouche à feu, bouche de chaleur,
les bouches du Rhône. Dans le mot _feuille_, l'idée d'une chose plate
et mince conduit de la feuille d'arbre à la feuille de papier, à la
feuille de métal.

Il n'en est pas de même de certains mots dont l'histoire est plus
complexe, et dans lesquels le chemin parcouru par la pensée ne
s'imposait pas nécessairement à l'esprit.

Tel est le mot _partir_, dont le sens actuel, _quitter un lieu_, ne
sort point naturellement du sens primitif, _partager_ (_partiri_),
qu'on trouve encore dans Montaigne: «Nous partons le fruit de notre
chasse avec nos chiens.» Que s'est-il passé? L'idée de partager a
conduit à l'idée de séparer: «La main lui fu du cors partie.» Puis on
a dit, avec la forme pronominale: _se partir_, se séparer, s'éloigner:
«Se partit dudict lieu.» Et, par l'ellipse du pronom _se_, on est
arrivé au sens actuel: quitter un lieu.

Tel est le mot _gagner_ (au onzième siècle _guadagnier_), de l'ancien
haut allemand _waidanjan_, paître (en allemand moderne _weiden_).
Cette signification première du mot est encore employée en vénerie:
«Les bêtes sortent la nuit du bois, pour aller _gagner_ dans les
champs.» Comment a-t-elle amené les divers sens usités de nos jours:
_avoir ville gagnée_, _gagner la porte_, _gagner de l'argent_, _gagner
une bataille_, _gagner un procès_, _gagner ses juges_, _gagner une
maladie_? L'idée première _paître_ conduit à l'idée de trouver sa
nourriture; de là, dans l'ancien français, les sens qui suivent: 1º
cultiver: «Blés semèrent et gaaignèrent» (_cf._ de nos jours
_regain_); 2º chasser (_cf._ l'allemand moderne _Weidmann_, chasseur)
et piller, faire du butin: «Lor veïssiez... chevaus gaaignier et
palefroiz et muls et mules, et autres avoirs.» «Ils ne sceurent où
aler plus avant pour gaegnier.» L'idée de faire du butin conduit à
l'idée de se rendre maître d'une place: «Quant celle grosse ville...
fu ensi gaegnie et robée.» «Avoir ville gagnée.» Puis l'idée de
s'emparer d'une place conduit à l'idée d'occuper un lieu où l'on a
intérêt à arriver: _gagner le rivage_, _gagner le port_, _il est
parvenu à gagner la porte_; par extension, _le feu gagne la maison
voisine_, et, au figuré, _le sommeil le gagne_. En même temps se
développe une autre série de sens: faire un profit: _gagner de
l'argent_, _gagner l'enjeu d'une partie, d'une gageure, le gros lot_;
par analogie, obtenir un avantage sur quelqu'un: _gagner une
bataille, un procès_, _gagner l'affection d'une personne_, et, par
ellipse, gagner quelqu'un de vitesse; puis, par forme ironique, on
entend un effet contraire: _il n'y a que des coups à gagner_, _il a
gagné cette maladie en soignant son frère_. Partout, à travers ces
transformations, se montre cependant le trait commun qui domine et
relie entre eux les divers sens du mot _gagner_.


=436.=--Lors de la canonisation de sainte Thérèse par Grégoire XV
en 1622, il y eut à Saragosse un tournoi à cheval pour honorer la
nouvelle sainte. On y observa les règles les plus minutieuses du code
de la galanterie espagnole, jusqu'aux cartels, aux devises, aux
couleurs et au prix du combat. A Paris, on mêla des feux d'artifice
aux processions. Les carmes déchaussés se signalèrent en ce genre: ils
en tirèrent un sur une plate-forme élevée au-dessus de leur église, et
où l'on vit des fusées volantes, des étoiles et des serpenteaux.

Les feux d'artifice étaient encore alors une nouveauté. Les premières
fusées volantes, étoiles, etc., s'étaient vues au feu de la
Saint-Louis dans l'île Louviers, en 1618, cinq ans après la première
célébration de la même fête, qui avait eu lieu au mois d'août de 1613.

Si l'on avait eu, comme plus tard, l'usage des lampions et des petites
lanternes de verre coloré, l'on n'eût pas manqué d'ajouter cet
ornement à la fête de la canonisation. Mais les écrits du temps n'en
disent rien; et il semble prouvé que les illuminations avec petites
lanternes de verre furent imaginées par Servandoni, pour les fêtes
données à propos du mariage de Madame de France avec don Philippe.


=437.=--Les membres d'une des nombreuses sectes de la religion
dite orthodoxe grecque professée en Russie (les _stavié veri_, anciens
croyants), gens d'ailleurs très austères, tiennent en profonde horreur
le tabac, qui, disent-ils, ne profane pas seulement l'homme qui prise
ou fume, mais encore la chambre où a lieu cette distraction impie.

Un voyageur raconte qu'ayant reçu asile dans un poste de soldats
appartenant à cette secte, et s'étant mis à fumer, il inspira à ces
soldats une telle aversion qu'ils ne lui permirent, ni à lui ni à son
domestique, de puiser de l'eau avec le vase habituel. Ils en
apportèrent un autre, qui dut être brisé après le départ de leurs
hôtes, en même temps que des pratiques dévotes, des aspersions d'eau
lustrale furent faites pour purifier l'appartement qu'ils avaient
occupé.

D'autre part, un Anglais dit qu'étant un jour entré chez un paysan
sibérien de cette secte pour allumer sa pipe, la maîtresse de la
maison prit un bâton, et frappa si rudement sur le fumeur, qu'il dut
s'enfuir en toute hâte, pour ne pas être assommé.


=438.=--Notre mot _barricade_ dérive tout naturellement de
_barrique_, et, signifiant entrave mise à la circulation dans une voie
publique, suppose en principe que cet obstacle est dû à un entassement
de futailles, qu'on a jetées pêle-mêle au travers d'une rue, et qui,
en même temps qu'elles obstruent le passage, constituent un rempart
derrière lequel s'abritent des combattants.

Il va de soi que le fait d'obstruer les rues en cas de défense contre
l'ennemi envahisseur, ou en cas de soulèvement populaire, date des
temps les plus éloignés; mais l'application du terme aujourd'hui
consacré ne remonte dans notre histoire qu'à une journée mémorable de
la fin du seizième siècle (12 mai 1588), dite pour la première fois
journée des _Barricades_, sans doute parce que les tonneaux ou
barriques figuraient en grand nombre parmi les objets accumulés pour
former les retranchements des bourgeois parisiens, tenant tête aux
troupes royales. C'est le jour où le duc de Guise, chef de la Ligue,
étant entré à Paris malgré la défense de Henri III, soulève la
population qui veut que le roi reconnaisse et fasse prévaloir la
_Sainte-Union_. La noblesse royaliste se rassemble au Louvre; quatre
ou cinq mille hommes de troupes suisses entrent dans Paris par la
porte Saint-Honoré et occupent les principaux postes de la ville.
Après une période de stupeur, la masse du peuple s'ébranle, les rues
se dépavent, on tend les chaînes; des _barriques_ pleines de terre,
des coffres, des solives, s'accumulent en barrières infranchissables,
le tocsin sonne, les _barricades_ s'avancent de quartier en quartier,
investissent, paralysent les troupes royales. Assaillis avec fureur en
divers lieux, les Suisses eussent été mis en pièces sans
l'intervention du duc de Guise, qui gagna, au milieu des transports
populaires, son hôtel de Soissons, où la reine mère vint négocier de
la part du roi, pendant que celui-ci s'échappait de la ville,--où
il ne devait plus rentrer.


=439.=--Galien affirmait que l'ail était la thériaque des
pauvres, c'est-à-dire la plante salutaire par excellence, préservant
des maladies et les guérissant mieux que tout autre remède. L'ail, qui
d'ailleurs était mis au nombre des dieux, avec la plupart des légumes,
chez les Égyptiens (heureux peuple, dit Juvénal, dont les dieux
croissent dans ses jardins), l'ail était en grande estime chez les
Grecs et les Romains. Les Athéniens, forts mangeurs d'ail, en
faisaient particulièrement usage dans leurs pérégrinatines, «les
employant, dit Pline, contre les dangers des changements d'eau et
d'air.» Les athlètes en mangeaient avant de descendre dans l'arène.
«Prenez ces gousses et avalez-les, dit un personnage dans _les
Chevaliers_ d'Aristophane.--Pourquoi?--Pour vous donner plus
de force dans le combat.»

Hippocrate, d'accord avec l'opinion populaire, en faisait un
préservatif contre l'ivresse. Les Romains croyaient que l'ail
éloignait les maléfices. Toutefois Athénée nous apprend qu'il était
interdit à ceux qui avaient mangé de l'ail, et dont l'haleine était
chargée d'une odeur désagréable, d'entrer dans le sanctuaire de la
mère des dieux. Horace considérait l'ail comme un affreux poison, et
déclarait qu'on n'en pouvait manger qu'en expiation du plus grand des
forfaits.


=440.=--Autrefois, quand les propriétaires de deux terrains
contigus n'étaient pas d'accord sur le point de contiguïté, le droit
de l'un se prouvait à la pointe de l'épée: «Si deux voisins sont en
dispute, disent les capitulaires de Dagobert, qu'on lève un morceau de
gazon dans l'endroit contesté, que le juge le porte dans le _malle_
(lieu où se tenaient les assises), que les deux parties, en le
touchant de la pointe de leurs épées, prennent Dieu à témoin de leurs
prétentions, qu'ils combattent après, et que la victoire décide du bon
droit.»


=441.=--La vielle, instrument monocorde, fort peu usité
aujourd'hui, eut un règne très long et très brillant. Connue des
Grecs, qui la nommaient _sambuque_, elle passa chez les Latins, et nos
ancêtres l'appelaient encore _sambuque_. Vers le onzième siècle, la
vielle commença à être cultivée avec soin en France et en Italie.
Pendant toute la durée du douzième siècle, on fit entrer la vielle
dans les concerts des plus grands princes. Elle acquit un nouveau
degré de faveur sous saint Louis. Les jongleurs s'en servaient pour
accompagner les voix et pour animer la danse. Les grands ne
dédaignaient même pas d'en faire leur amusement. Vers le quatorzième
siècle, les pauvres et les aveugles, frappés de l'accueil dont
plusieurs rois avaient honoré des joueurs de vielle, à qui ils avaient
fait de très riches présents, imaginèrent de se servir de la vielle
pour implorer la charité. La vielle perdit alors peu à peu son crédit.
Elle fut même appelée l'instrument des malheureux. Toutefois elle
reprit faveur au commencement du dix-septième siècle, et fut de
nouveau admise en bon et haut lieu. La représentation des premiers
opéras, vers 1670, ayant augmenté le goût que l'on avait déjà pour la
musique instrumentale, deux personnages célèbres, La Rose et Janot,
très habiles joueurs de vielle, rétablirent cet instrument dans son
ancien crédit par les applaudissements qu'ils obtinrent à la cour de
Louis XIV. Pendant longtemps encore, la vielle figura dans les
concerts, mais de nouveau elle redevint l'instrument des malheureux,
qui eux-mêmes aujourd'hui n'y ont plus recours. Les joueurs de vielle
sont d'une extrême rareté, et tout fait croire que c'en est fini de ce
monocorde, dont certains virtuoses savent cependant tirer d'assez
agréables effets.


=442.=--Henri III, qui était toujours entouré de petits chiens,
ne pouvait demeurer seul dans une chambre où il y avait un chat. Le
duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut. Le maréchal
d'Albert se trouvait mal dans un repas où l'on servait un marcassin ou
un cochon de lait. Uladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait
la fuite quand il voyait des pommes. Érasme ne pouvait sentir le
poisson sans avoir la fièvre. Scaliger frémissait de tout son cœur en
voyant du cresson. Tycho-Brahé sentait ses jambes défaillir à la
rencontre d'un lièvre ou d'un renard. Le chancelier Bacon tombait en
défaillance toutes les fois qu'il y avait une éclipse de lune. Bayle
avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'eau en
sortant d'un robinet. La Mothe le Vayer ne pouvait souffrir le son
d'aucun instrument, et goûtait un plaisir très vif en entendant le
tonnerre, etc.


=443.=--Jacques II, roi d'Angleterre, était fort enclin à la
sévérité et à la vengeance.

«Vous savez qu'il est en mon pouvoir de vous pardonner, dit-il un jour
à Aylasse, un des lieutenants du comte d'Argille, qui s'était révolté
contre lui et qui fut décapité.

--Oui, sire, repartit l'officier, qui ne put résister au plaisir
de faire un bon mot, je sais que cela est en votre pouvoir, mais je
sais aussi que cela n'est pas dans votre caractère.»

Le roi ne dit rien, mais Aylasse fut bientôt après condamné au dernier
supplice.


=444.=--Le poète et philosophe Sadi avait un ami qui fut tout à
coup élevé à une grande dignité. Tout le monde allait le complimenter;
Sadi n'y alla pas. Comme on lui en demandait la raison: «La foule va
chez lui, répondit-il, à cause de sa dignité; moi, j'irai quand il ne
l'aura plus, et je crois qu'alors j'irai seul.»


=445.=--Racine, grand courtisan, détestant les jésuites, évitait
cependant d'en dire du mal par précaution. Lorsqu'il mourut et qu'on
sut qu'il avait demandé à être enterré chez les solitaires de
Port-Royal, le comte de Ronny dit: «Racine ne s'y serait certainement
pas fait enterrer de son vivant.»


=446.=--Félix Peretti, en religion frère Montalte, étant à
Venise, y tint quelques propos qui déplurent au gouvernement. Instruit
qu'on était à sa poursuite, il quitta bien vite la ville.

Devenu pape sous le nom Sixte-Quint, quelqu'un lui rappela cette
sortie précipitée des États vénitiens.

«Je ne m'en défends pas, dit-il; mais, ayant déjà fait vœu d'être
pape à Rome, devais-je rester à Venise pour être pendu?»


=447.=--«J'ai remarqué, disait Swift, l'auteur du _Gulliver_,
que, dans l'établissement de leurs colonies, les Français commencent
par bâtir un fort, les Espagnols une église, et les Anglais un cabaret
à bière.»


=448.=--D'où vient l'expression _ne point faire de quartier à
quelqu'un_?

--Dans les guerres de jadis, les vainqueurs trouvaient
ordinairement un grand profit à la rançon des prisonniers qu'ils
avaient faits. Cette rançon était relative au grade et à la fortune
connue du captif. Au cours d'une guerre entre les Espagnols et les
Hollandais, une convention fut faite relativement au rachat des
prisonniers, qui consistait à payer la rançon d'un officier ou d'un
soldat d'un _quartier_ de sa solde. Quand donc on voulait retenir un
prisonnier ou le mettre à mort, on le traitait, disait-on, _sans
quartier_. De là est venue la locution, qui signifie: ne faire aucune
concession, agir envers quelqu'un avec la plus extrême rigueur.


=449.=--Pourquoi la _scrofulaire_, plante d'aspect sombre, qui
croît le long des ruisseaux et dans les fossés humides, porte-t-elle
le nom vulgaire d'_herbe du siège_?

La _scrofulaire_ est une plante de la famille des Personnées, à
laquelle nos pères attribuaient des vertus qu'indique son nom. Une
saveur amère un peu âcre, une odeur forte, avaient fait soupçonner que
cette plante devait agir sur l'économie animale à la façon des
excitants amers, comme anodine, résolutive, détersive, carminative, et
par conséquent très efficace pour le traitement de la _scrofule_, qui
résulte d'une débilitation générale. Mais aujourd'hui, malgré les
éloges qu'on a donnés à ce végétal, il n'est presque plus employé, car
on l'a reconnu à peu près inerte.

Toujours est-il que, pendant le fameux siège de la Rochelle par le
cardinal de Richelieu, en 1628, dans le dénuement absolu où se
trouvaient réduits les assiégés, cette plante était devenue pour eux
le remède à tous les maux; et, par suite des services qu'elle avait
rendus ou paru rendre, elle fut appelée depuis l'_herbe du siège_.

A la vérité, si nous en devons croire Poiret, auteur d'une _Histoire
philosophique des plantes_, ce nom populaire serait de beaucoup
antérieur à la date ici indiquée; mais ne faut-il pas, en pareil cas,
admettre aussi bien la légende que l'histoire, quand il n'y a pas de
témoignage contradictoire bien formel?


=450.=--Une amie du célèbre grammairien Beauzée, membre de
l'Académie française, qui, chaque année, avait coutume de lui
souhaiter sa fête, s'étonna qu'au bouquet qu'il lui offrait il ne
joignît pas quelques vers de sa façon.

Or, voici la réponse qu'elle trouva dans les premières fleurs que
l'académicien lui apporta:

    Quoi! ce n'est pas assez d'un bouquet _substantif_?
    Il faut y joindre encore un bouquet _adjectif_?
    Comment chanter en vers votre _nominatif_?
    Ma muse n'eut jamais le pouvoir _génitif_,
    Et pour elle Apollon ne fut jamais _datif_.
    N'en faites pas, Madame, un cas _accusatif_;
    J'ai voulu; mais Phœbus, sourd à mon _vocatif_,
    Malgré moi m'a réduit au plus triste _ablatif_.
    Agréez en échange un zèle _positif_,
    Un zèle sans égal et sans _comparatif_,
    Un zèle qui pour vous est au _superlatif_.
    Que ne suis-je pourvu d'un verbe assez _actif_
    Pour vous prouver combien tout mon cœur est _passif_
    Que ne puis-je à vos yeux le rendre _indicatif_!
    Éprouvez-le, Madame, au mode _impératif_:
    Vous verrez mon ardeur surpasser l'_optatif_;
    Mon seul respect pour vous garde le _subjonctif_,
    Mes autres sentiments sont à l'_infinitif_.


=451.=--Boniface IX fut élu pape à l'âge de quarante-cinq ans.
Fera Timola Filimarini, sa mère, eut la joie délicieuse de le voir
assis sur le trône de saint Pierre et d'honorer, comme le père
universel des chrétiens, celui qu'elle avait enfanté: ce qui,
jusque-là, se trouvait sans exemple.

Voici l'épitaphe qu'on plaça sur son tombeau:

_A Fera Timola Filimarini._

«Mère très grande d'un fils très grand, Boniface IX, auquel elle donna
le nom de Pierre, qui lui fut d'un heureux augure. Elle vit ce
qu'aucune mère n'avait vu; son fils, jeune encore, devenu son père.
Elle eut autant de joie de se dire sa fille que de s'appeler sa mère.
Elle le vit non seulement orné d'une triple couronne, mais couronnant
lui-même les rois! Quelle mère fut plus heureuse?»


=452.=--Le premier vélocipède ou appareil de locomotion mû par la
personne qu'il transporte est décrit et figuré par Ozanam dans le
livre intitulé: _Récréations mathématiques et physiques_, qu'il publia
vers la fin du dix-septième siècle (1693). Voici les termes de cette
description, que nous accompagnons du _fac-similé_ de la figure donnée
par le mathématicien:

«On voit à Paris depuis quelques années un carrosse ou une chaise
qu'un laquais, posé sur le derrière, fait marcher alternativement avec
les deux pieds, par le moyen de deux petites roues cachées dans une
caisse posée entre les deux roues de derrière, et attachées à l'essieu
du carrosse, comme l'indiquent les figures que vous voyez.»

Ozanam ajoute que l'inventeur de ce système de locomotion est un jeune
médecin de la Rochelle nommé M. Richard.

[Illustration: FIG. 35.--Le premier vélocipède, fac-similé d'une figure
des _Récréations mathématiques et physiques_, publiées par Ozanam en
1693.]


=453.=--Il y a dans toutes les langues de certaines articulations
ou consonances que les étrangers réussissent difficilement à prononcer
et qui sont en quelque sorte la cause de ce que nous appelons l'accent
étranger; ainsi la substitution de l'_f_ au _v_, du _t_ au _d_, du _b_
au _p_, de l'_ou_ à l'_u_, etc., et _vice versa_, est pour nous la
caractéristique particulière de l'accent allemand. Par exemple: _Un
beau petit bateau qu'on voit toujours_ devient, en passant par une
bouche tudesque: _Un peau bedit padeau qu'on foit tuchurs_, et l'on ne
saurait se méprendre sur l'origine de l'individu qui prononce ainsi;
mais quelquefois des différences très radicales se trouvent entre
gens dont les langues sont de la même famille, ou qui à l'ordinaire
parlent le même idiome; et souvent ces différences ne portent que sur
quelques mots, qui sont en quelque sorte la pierre de touche de la
nationalité.

On cite deux cas historiques où ce détail eut de singulières
conséquences.

Dans le temps que les Génois faisaient un si grand commerce, les
Vénitiens, jaloux de leur puissance et de leurs richesses, leur firent
une cruelle guerre. Ces deux républiques étaient si acharnées, qu'il y
avait des ordres des deux côtés de ne faire aucun quartier. Certains
Génois, étant tombés en la puissance des Vénitiens, pour éviter la
mort, feignirent d'être du pays. Les Vénitiens, pour en être
éclaircis, leur firent prononcer le mot _Cavro_ de leur langue, que
les Génois ne purent prononcer autrement que _Cabro_; dès lors ils
furent massacrés. Les Génois, pour se venger, autant qu'ils prenaient
de Vénitiens, les hachaient en morceaux, et, les mettant dans des
tonneaux, les envoyaient à Venise en guise de marchandise.

Nous voyons la même chose dans l'histoire de France. Dans le temps que
les Anglais possédaient une partie de la France, on ne les distinguait
plus des habitants mêmes; de sorte que, lorsqu'ils étaient
prisonniers, on les renvoyait, les prenant pour des naturels du pays.
Cependant, pour remédier à cet inconvénient, on imagina de leur faire
prononcer le nom _Picquigny_, qui est un bourg de Picardie. Les
Anglais, assure-t-on, ne pouvaient dire que _Pigny_, au lieu de
_Picquigny_.


=454.=--Il y avait jadis au milieu de la place de Liège une
colonne au pied de laquelle on avait pratiqué un escalier de forme
circulaire. C'était là que se publiaient et s'affichaient les lois,
les arrêts et les sentences; c'était là que le peuple était convoqué:
ce que l'on appelait publier ou convoquer à cri de _perron_. On
n'osait violer aucune loi, appeler d'aucune sentence publiée à cri de
perron.

Ce sentiment ne tarda pas à engendrer la superstition. Le peuple
transporta à la colonne même le respect qui n'était dû qu'aux lois
qu'on y affichait; et insensiblement on s'accoutuma à regarder le
perron à peu près comme la vieille ville de Troie regardait autrefois
son palladium. Les Liégeois en arrivèrent à croire que leur prospérité
dépendait de la conservation de cette colonne.

Aussi lorsque Charles le Téméraire prit d'assaut la ville de Liège,
en 1467, crut-il infliger aux habitants le plus grave des châtiments
en enlevant leur perron, qu'il transporta à Bruges, où il le fit
ériger près de la maison commune, comme un trophée de sa victoire sur
les malheureux Liégeois, en y faisant graver des vers très insultants
pour eux.

Le pauvre perron subit pendant dix ans cette ignominie, qui semblait
aux Liégeois beaucoup plus cruelle que les dures conditions
pécuniaires et politiques que leur avait imposées le vainqueur.

Ce ne fut qu'après la mort du duc que les Liégeois osèrent en espérer
la restitution. Ils la sollicitèrent vivement de Marie de Bourgogne,
son héritière, qui leur permit de venir le reprendre.

Les Liégeois députèrent, à cet effet, l'élite de leur bourgeoisie. Ces
députés formèrent une cavalcade pompeuse et remportèrent en triomphe
leur cher perron. La population se porta avec enthousiasme au-devant
de la députation; et on plaça le perron reconquis au milieu du marché,
où il fut depuis en grande vénération. Bien entendu, les vers qu'y
avait fait graver le terrible prince furent effacés.

On accorda aux députés qui rapportèrent le perron de Bruges des
immunités transmissibles à leur postérité. Les magistrats de Liège,
d'ailleurs, conféraient aux villes, bourgs et villages de leur
dépendance qui avaient bien mérité de la métropole un droit de perron,
comme Rome autrefois conférait ainsi qu'un grand honneur le droit de
bourgeoisie.


=455.=--_Paris ne s'est pas bâti en un jour_, dit-on fréquemment,
pour modérer un désir impatient. Cette locution, que nous retrouvons
chez les anciens, avec d'autres noms de villes, semble avoir son
origine dans une épitaphe qui aurait été, dit-on, mise sur le tombeau
d'un Sardanapale, qu'il ne faut pas confondre, paraît-il, avec le
prince qui, assiégé dans son palais où il passait sa vie en festins et
en plaisirs de toutes sortes, se fit brûler avec ses femmes et ses
richesses. D'ailleurs le nom de Sardanapale, ou plutôt _Sardan-Pul_,
n'était point, disent les savants, le nom particulier d'un souverain,
mais une épithète donnée par l'adulation des peuples d'Assyrie aux
princes qui régnaient sur eux, et signifiait, suivant les uns,
_l'illustre_, suivant d'autres _le bien-aimé des dieux_. Or les
_Annales de Perse_, par Callisthène, mentionnent deux rois ainsi
qualifiés, l'un sans caractère, l'autre plein de bravoure et l'émule
des héros des premiers âges, sur la tombe duquel fut mise cette
épitaphe: «Je suis _Sardan-Pul, fils d'Anakindarase; j'ai bâti_ EN UN
JOUR _les villes de Tarse et d'Anclicate, et je ne suis plus_.» Dans
cette épitaphe, célèbre aux temps anciens pour la singularité du fait,
évidemment légendaire, qu'elle rapporte, se trouverait l'origine de
notre locution usuelle.


=456.=--Les démêlés de l'école wagnérienne et des anciennes
écoles française et italienne eurent, il y a un peu plus d'un siècle,
de très bruyants et très violents antécédents, lors de la querelle des
gluckistes et des piccinistes,--avec cette différence cependant
qu'il eût été assez difficile de mêler à cette grosse affaire la
question de nationalité, puisque Piccini était Italien, et que Gluck,
son rival, natif du Haut-Palatinat, était maître de chapelle de la
reine de France, qui était Autrichienne.

La Harpe, qui tenait alors une grande place dans la critique, s'était
déclaré l'un des plus ardents adversaires des œuvres de Gluck, et ne
manquait aucune occasion de protester contre l'école nouvelle. Aussi,
notamment à propos d'_Armide_, en 1777, dans les rares gazettes du
temps, la querelle semble-t-elle engagée moins entre deux musiciens de
tempéraments différents qu'entre un compositeur et un homme de
lettres. Ainsi, dans une lettre publiée au _Journal de Paris_, Gluck
demande qu'il soit démontré que parmi les écrivains français il en est
quelques-uns qui, parlant des arts, savent du moins ce qu'ils disent.
Le _Journal de Paris_, la feuille la plus répandue de l'époque, qui,
d'ailleurs, avait embrassé chaudement la cause de Gluck, servait
principalement de champ clos aux passes d'armes des antagonistes.
Successivement y paraissaient des lettres de La Harpe, de Gluck et
d'un certain anonyme de Vaugirard, qui faisaient en divers sens, au
grand profit du journal, la joie de la galerie. Parfois aussi les
rimeurs s'en mêlaient, et non sans verve.

Voici, par exemple, deux couplets d'une sorte de chanson adressée à
l'anonyme de Vaugirard par un M. de Trois***.

    Je fais, Monsieur, beaucoup de cas
    De cette science infinie
    Que, malgré votre modestie,
    Vous étalez avec fracas,
    Sur le genre de l'harmonie
    Qui convient à nos opéras;
    Mais tout cela n'empêche pas
    Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

    Le fameux Gluck, qui dans vos bras
    Humblement se jette et vous prie,
    Avec des tours si délicats,
    De faire valoir son génie,
    Mérite sans doute le pas
    Sur les Amphions d'Ausonie;
    Mais tout cela n'empêche pas
    Que votre _Armide_ ne m'ennuie...

A quoi, dès le surlendemain, riposte un autre Trois Étoiles, se disant
«homme qui aime la musique et tous les instruments excepté La Harpe».

    J'ai toujours fait assez de cas
    D'une savante symphonie,
    D'où résultait une harmonie
    Sans efforts et sans embarras.
    De ces instruments hauts et bas
    Quand chacun fait bien sa partie,
    L'ensemble ne me déplaît pas;
    Mais, ma foi, La Harpe m'ennuie...

    Chacun a son goût ici-bas:
    J'aime Gluck et son beau génie
    Et la céleste mélodie
    Qu'on entend à ses opéras.
    La période et son fatras
    Pour mon oreille ont peu d'appas,
    Et, surtout, la Harpe m'ennuie.

Il est bon de rendre cette justice aux deux grands et très
consciencieux artistes objets de la querelle que--comme le
remarque Mlle Laure Collin dans son excellente _Histoire abrégée de la
musique_--ils ne cessèrent de combattre personnellement à armes
courtoises, et ne prirent pas autrement part au bruit fait à cause
d'eux. Ajoutons que lorsque, en 1787, parvint en France la nouvelle de
la mort de Gluck, ce fut Piccini qui organisa lui-même, en l'honneur
de son illustre rival, un grand concert où l'on n'exécuta d'autre
musique que celle du compositeur allemand.


=457.=--A-t-on, de nos jours, assez abominé les orgues dits de
Barbarie? Étant donné l'état actuel de cette question de tranquillité
publique, croirait-on que, il y a un siècle, une notabilité
littéraire, Mercier, qui passait généralement pour homme de goût, ait
pu sérieusement écrire ce qui suit?

MUSIQUE AMBULANTE

«Comme dédommagement à la cacophonie des cris de Paris, qui n'a pas
senti _un vif plaisir_ en entendant le soir, du fond de son lit, _le
son mélodieux_ de ces orgues nocturnes, qui égayent les ténèbres et
abrègent les longues heures de l'hiver? C'est _une vraie jouissance_
pour l'étranger. Émerveillé, bien clos et bien couvert, il entend les
plus jolis morceaux de musique exécutés sous ses fenêtres, comme pour
le disposer doucement au sommeil; il prête l'oreille à ces sons qui
s'éloignent et qui, dans le lointain, ont encore plus de charmes. Il
s'endort voluptueusement, en répétant l'air chéri qui a parlé à son
âme...

«Quel agrément si chaque soirée, après le souper, chaque rue avait sa
musique particulière! L'humeur et la fatigue de la journée
disparaîtraient soudain, et l'homme de peine, en se couchant,
craindrait moins le jour suivant embelli à son déclin. Je pense que
rien ne serait plus propre à entretenir la bonne humeur parmi le
peuple que d'étendre et de perfectionner cette récréation innocente et
publique, cette douce euphonie.

«Qui a entendu le jeu de ces orgues et qui a pu refuser sa pièce de
deux sols à l'Orphée qui porte sur son dos cette machine harmonieuse,
peut être considéré comme un ingrat...»


=458.=--«Le frère aîné du roi porte le titre de _Monsieur_,
disait le même écrivain. Les étrangers ne conçoivent pas comment ce
mot peut former de nos jours (1783) un titre définitif, lorsque tout
homme en France a droit de faire précéder son nom de _Monsieur_. Ciel!
que d'usurpateurs de ce titre exclusif! Cependant quand on parle à
_Monsieur_, frère du roi, on l'appelle _Monseigneur_. Un poète, M.
Ducis, lui dédiant une de ses tragédies, finit son épître dédicatoire
par ces mots remarquables:

«_Je suis, Monseigneur, de Monsieur, le très humble et très obéissant
serviteur..._

«Les étrangers ont beaucoup ri de ce qui leur semble une singularité,
et qui, cependant, n'a rien que de très normal.»


=459.=--_Laver la tête à quelqu'un._ Cette expression usuelle
nous vient de l'antiquité, où, quand une personne se sentait coupable
d'une faute morale, il était de coutume qu'elle allât se laver la tête
pour se purifier et obtenir le pardon divin. L'eau de la mer était
réputée la plus efficace pour cette cérémonie; mais, à défaut de cette
eau, celle des fleuves ou des fontaines pouvait y suppléer.

On sait, du reste, que chez la plupart des peuples les ablutions ont
été considérées comme des pratiques de purification et d'expiation.
Les païens avaient l'eau dite lustrale, ainsi nommée parce que la
consécration en était faite à tous les commencements de _lustre_
(quatre ans révolus).


=460.=--A Toulouse, un capitoul assistait à la représentation
d'une comédie fort licencieuse. Scandalisé, il défendit qu'on la
donnât une autre fois, malgré la demande du parterre. En conséquence,
une annonce fut faite par un des acteurs, informant le public qu'au
prochain jour l'on jouerait _Beverley_, comédie de M. Saurin, en vers
_libres_.

«Encore une pièce licencieuse! s'écria le vertueux capitoul. Non, non!
Je ferme le spectacle pour huit jours.»


=461.=--Une brochure publiée dans les premières années de la
Révolution nous apprend que sous le comte de Vergennes, ministre de
Louis XVI, les lettres de recommandation ou les passeports donnés par
les ambassadeurs ou agents diplomatiques français aux personnes qui se
rendaient en France étaient sous forme de cartes disposées de telle
façon que, à l'insu des porteurs, elles contenaient tous les
renseignements les plus détaillés sur ces personnes.

    La _couleur_ désignait la patrie de l'étranger.
    La _forme_ de la carte indiquait l'âge:
    Circulaire, moins de vingt-cinq ans;
    Ovale, vingt-cinq à trente ans;
    Octogone, trente à quarante-cinq ans;
    Hexagone, quarante-cinq à cinquante ans;
    Carrée, cinquante-cinq à soixante ans:
    Carré long, au-dessus de soixante ans.
    _Deux lignes_ au-dessous du nom désignaient la taille:
    Ondoyantes et parallèles, grand et maigre;
    Rapprochées, grand et gros;
    Droites ou courbes, stature moyenne, etc., etc.

Un dessin figurant une _rose_ signifiait que le porteur avait une
physionomie ouverte; une _tulipe_, pensive et distinguée, etc., etc.

Un _ruban_ autour de la bordure descendant plus ou moins bas,
célibataire, marié ou veuf.

Des _points_ fixaient, par leur nombre, la position de la fortune.

La religion était indiquée par un _signe de ponctuation_:

    . Catholique.

    , Calviniste.

    ; Luthérien.

    -- Juif.

    L'absence de signe: Athée.

Des _signes_ dans les angles de la carte, ou au-dessus, à côté, ou
au-dessous des mots, et qui pouvaient passer pour des ornements sans
conséquence, indiquaient les qualités, les défauts, l'instruction,
etc.

En jetant un coup d'œil sur la carte qui lui était présentée, le
ministre lisait couramment, en une minute, si l'individu porteur était
joueur, vicieux ou duelliste; s'il venait pour se marier, pour
recueillir une succession ou étudier; s'il était bachelier, médecin ou
avocat, et s'il fallait le surveiller. Ainsi, une simple carte, qui ne
semblait porter que le nom de l'étranger, contenait toute son
histoire.


=462.=--Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, s'est
illustré au quatorzième siècle par sa valeur et par sa magnificence.
Grand chasseur, il avait composé un traité complet de vénerie qui fit
longtemps autorité en la matière (voy. la gravure). Le style de cet
ouvrage était, même pour cette époque, où la langue française manquait
encore de lois précises, si _cherché_, si chargé de métaphores,
construit enfin avec si peu de naturel, qu'il parut le type du langage
affecté, et que l'expression _faire du Phébus_ est restée usuelle pour
s'appliquer à ceux qui parlent ou écrivent avec une prétentieuse
recherche. Tout n'est cependant pas à dédaigner dans l'œuvre du vieil
écrivain; car si sa diction est généralement affectée du défaut que
nous venons de signaler, on trouve souvent chez lui une grande
fraîcheur d'idées. Son éloge du chien est notamment un morceau de
grand caractère, et ses remarques sur divers animaux offrent parfois
des passages très curieux. Nous pouvons citer comme exemple ce qu'il
dit du procédé que l'épervier emploie, aux époques de grande froidure,
pour se tenir les pieds chauds la nuit:

    En hyver quand se veult percher,
    S'il fait froid excessivement,
    Adoncques un oisel il prent,
    Qu'en ses piedz toute la nuit tient,
    Jusques à tant que le jour vient,
    Et puis quand le jour est venu,
    Car les pieds luy a chaud tenu,
    Le laisse aller sans luy mal faire.

[Illustration: FIG. 36.--Fac-similé d'une des estampes des
_Déduits de la Chasse_, par G. Phébus, imprimés par Antoine Vérard
vers 1515.]


=463.=--Chilpéric, dont on ne parle guère qu'à l'occasion de sa
femme Frédégonde, était un monarque fort singulier, si le portrait que
nous en a laissé Grégoire de Tours est fidèle. Il se croyait un grand
théologien, et voulut faire publier un édit par lequel il défendait de
se servir à l'avenir du terme de Trinité et de celui de _personnes_ en
parlant de Dieu: disant que le mot de personnes dont on use en parlant
des hommes dégradait la majesté divine. Il se piquait aussi d'être
poète, et très habile grammairien. Il ajouta aux lettres dont on se
servait de son temps quatre caractères, pour exprimer par un seul
certaines prononciations dont chacune avait besoin de plus d'une
lettre. Ces additions étaient l'[Grec: Ô] des Grecs, [Grec: P, Z, G].
Il envoya ordre dans toutes les provinces de corriger les anciens
livres conformément à cette orthographe, et de l'enseigner aux
enfants. L'ancienne orthographe eut ses martyrs: deux maîtres d'école
aimèrent mieux se laisser essoriller (couper les oreilles) que
d'accepter la nouvelle, qui ne fut d'ailleurs en usage que pendant la
vie de ce prince.


=464.=--Le maréchal de Saxe, voulant, à l'ouverture d'une
campagne, traiter son état-major, se fit envoyer de Paris quelques
mesures de petits pois, qui lui revenaient à plus de vingt-cinq louis.
Il défendit à son maître d'hôtel d'en rien dire, se promettant un
grand plaisir de surprendre ses convives à l'aspect d'un plat aussi
rare, tant à cause de la saison (mois de mars) que pour le lieu et la
circonstance.

Mais au moment de l'entremets, il ne voit point paraître les petits
pois tant attendus. Il fait appeler le maître d'hôtel: «Et les petits
pois? lui dit-il à l'oreille.--Ah! Monseigneur!...--Quoi!
Monseigneur?--Il y en avait si peu quand ils ont été cuits, que
le petit marmiton, les prenant pour un reste, les a mangés.--Ah!
le petit misérable! Qu'on me l'amène.» Le petit marmiton paraît, plus
mort que vif: «Eh bien! ces petits pois, les as-tu trouvés
bons?--Oh! oui, Monseigneur, excellents!--Eh bien! à la
bonne heure, s'écrie le général, touché de cet aveu naïf, qu'on lui
fasse boire un coup.»

Et il n'en fut rien de plus.


=465.=--Savez-vous rien de plus émouvant, de plus dramatique, de
plus _empoignant_, que cette mise en scène de la _Marseillaise_,
racontée par M. Auber?

«Que de fois, dit-il, j'ai entendu la _Marseillaise_ depuis 1792!» A
cette date on se récrie: «Oh! continue M. Auber, j'ai des souvenirs
plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les
gardes françaises tirer sur le régiment de Royal-Allemand... J'avais
sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à
cheval, à la tête du Royal-Allemand... J'étais sur le boulevard, à une
fenêtre, à peu près où est maintenant la rue du Helder... Pendant la
Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis le Directoire est
venu... Ah! que l'on s'amusait pendant le Directoire!... La
_Marseillaise_!... Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement
de la _Marseillaise_... Au dernier couplet: _Amour sacré de la
patrie_,... tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis,
avant le cri: _Aux armes!_ il y avait un moment de silence pendant que
les tambours battaient la charge et que la grosse caisse tirait le
canon dans la coulisse... Et tout à coup une très belle personne se
présentait, agitant un drapeau tricolore... C'était la _Liberté_!...
Et tout le monde se relevait!... Et ce n'était qu'un cri: _Aux armes,
citoyens!_ C'était très beau, très beau!... Un jour, à l'occasion de
je ne sais quelle victoire, on fit chanter la _Marseillaise_ aux
Tuileries, en plein air, dans le jardin... Sur le bord de l'eau on
avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon... Le
public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat
formidable de roulements de tambour et de vrais coups de canon...»


=466.=--Les théologiens tenaient autrefois les mathématiques pour
une science très suspecte, et les mathématiciens pour des hommes sans
religion, et comme des espèces de sorciers. L'étude de cette science
fut même défendue dans l'Église depuis le règne de Constantin
(quatrième siècle) jusqu'au règne de Frédéric II (treizième siècle).
Saint Augustin dit en termes formels que les mathématiciens sont des
hommes perdus et damnés.


=467.=--Au beau temps de la chevalerie,--dit L. Larchey dans
son _Dictionnaire des noms_,--on appelait galois les membres
d'une secte poitevine où chaque membre prouvait, en s'imposant quelque
souffrance, la vive affection qu'il avait pour la dame de ses pensées.
L'été, par exemple, il se couvrait de fourrures ou se rôtissait devant
un grand feu. L'hiver, il se roulait dans la neige, en tenue plus que
légère. Il paraît que ces stoïciens d'un nouveau genre ne tinrent pas
longtemps contre le ridicule et les fluxions de poitrine.


=468.=--Michel-Ange avait fait un tableau pour André Doni, homme
fort avare, mais qui connaissait et aimait les bons ouvrages de
peinture. Afin de s'amuser à ses dépens, le peintre--qui n'était
rien moins que cupide--lui envoya sa nouvelle production avec un
billet par lequel il lui demandait soixante-dix ducats. Doni, trouvant
cette somme excessive, n'en fit tenir que quarante au peintre.
Michel-Ange lui renvoya son argent et lui manda de payer cent ducats
ou de rendre le tableau. Doni, qui tenait à le garder, se résolut
enfin à compter les soixante-dix ducats d'abord demandés. Mais
l'artiste lui renvoya de nouveau son argent, en déclarant que, d'après
les offres d'un grand seigneur, il ne pouvait plus donner son tableau
à moins de cent quarante ducats. Doni fut au désespoir; mais comme le
goût pour les chefs-d'œuvre de peinture était aussi fort en lui que
l'avarice, il donna la somme exigée, non sans soupirer et se plaindre
de n'avoir pas tout de suite payé les soixante-dix ducats demandés.


=469.=--On lit dans l'_Année littéraire_ de 1770:

«Le peintre qui travaillait à la lanterne de la coupole de Saint-Paul
de Londres, jugeant à propos de se reculer de quelques pas sur son
échafaud, pour regarder son ouvrage à une certaine distance, était sur
le point de se précipiter dans le vide. Un maçon qui travaillait non
loin de là s'aperçoit du danger que court cet artiste, et pense que,
s'il l'en avertit subitement, il peut lui causer un vertige funeste.
Aussitôt, prenant une brosse pleine de couleur, il s'approche de la
peinture et fait une tache au milieu de la plus belle figure. Le
peintre furieux s'élance pour empêcher que cet homme, qu'il croit
devenu fou, ne détruise entièrement son travail; il s'arrache ainsi
sans le savoir au danger qui le menaçait, et que le brave maçon lui
explique en riant. Ce trait de prudence, et même de génie, ne
mérite-t-il pas d'être conservé dans l'histoire des arts?»


=470.=--Lors d'une des dernières aurores boréales qu'on vit dans
la capitale,--lisons-nous dans le _Journal de Paris_ de
1776,--beaucoup de gens du peuple en furent alarmés. Un Russe,
qui était à Paris en ce temps-là, se trouva dans le quartier des
Halles, où une foule de gens faisaient d'extravagantes réflexions, en
regardant les lueurs illuminant le ciel.

La curiosité l'engagea à demander la cause de ces rumeurs. «Nous
sommes assurément, lui répondit une femme effrayée, menacés des plus
grands malheurs; voyez-en les signes dans le ciel.

--Quoi! n'est-ce que cela? dit le Russe, rassurez-vous: ces feux
n'annoncent rien moins que ce que vous croyez. C'est la réverbération
de quelques artifices que fait tirer l'impératrice de Russie à
Saint-Pétersbourg. Je suis de ce pays-là; et je dois vous dire que
comme le bois, la poudre et le goudron y sont extrêmement communs, on
en fait une prodigieuse dépense à certains jours de réjouissance; et
justement le jour où nous sommes est un de ces jours.»

Cette plaisanterie, débitée du ton le plus sérieux, passa de bouche en
bouche et tranquillisa la populace.


=471.=--La coutume de siffler les hommes et les ouvrages paraît
appartenir à des temps fort reculés, puisque l'histoire ancienne nous
apprend que les Péloponésiens sifflèrent le roi Philippe de Macédoine,
un jour qu'il assistait aux jeux Olympiques.

Il ne faut donc considérer que comme une malice à l'adresse d'un de
ses rivaux l'épigramme célèbre où Racine explique à sa façon l'origine
des sifflets au théâtre. Selon lui, ou plutôt selon certain acteur
qu'il fait intervenir dans une discussion à ce sujet,

    ... quand sifflets prirent commencement,
    C'est,--j'y jouais, j'en suis témoin fidèle,--
    C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.


=472.=--Souvent, chez nos aïeux, des procès furent faits aux
animaux.

«Si l'on ne connaissait la bonhomie, la simplicité de nos pères,--dit
Auguste de Thou dans ses _Histoires de mon temps_,--on aurait peine
à croire le trait suivant. Le célèbre Chassemeux, né en 1481,
mort en 1541, qui fut depuis premier président du parlement de
Provence, n'étant encore qu'avocat du roi au bailliage d'Autun, se
constitua d'office le défenseur des rats, au sujet d'une sentence
d'excommunication lancée par l'évêque d'Autun contre ces animaux,
qui exerçaient des ravages dans une partie de son diocèse. Il
remontra que, le terme qui avait été donné aux rats pour comparaître
étant trop court, on devait avec d'autant plus de raison en prolonger
le délai, qu'il y avait pour eux plus de danger à se mettre en chemin,
que tous les chats de la région étaient aux aguets. Et, en conséquence
de sa plaisante requête, il obtint très sérieusement qu'une nouvelle
sommation de comparoir serait faite aux susdits rats, mais avec un
délai plus long que celui de la première sommation.


=473.=--Galilée, dans un de ses dialogues, rapporte l'anecdote
suivante, qui fait voir jusqu'où la prévention pour l'autorité
d'Aristote était portée de son temps.

Un gentilhomme était venu chez un célèbre médecin à Venise, où il
s'était rendu beaucoup de monde pour assister à une dissection que
devait faire un très habile anatomiste.

Celui-ci ayant fait apercevoir aux assistants quantité de nerfs qui,
sortant du cerveau, passaient le long du cou dans l'épine du dos, et
de là se dispersaient par tout le corps, de manière qu'ils ne
touchaient le corps que par un petit filet, le médecin demanda au
gentilhomme s'il ne croyait pas à présent que les nerfs tirassent leur
origine du cerveau, et non du cœur.

«J'avoue, répondit celui-ci, que vous m'avez fait voir la chose très
clairement, et si l'autorité d'Aristote, qui fait partir les nerfs du
cœur, ne s'y opposait, je serais de votre sentiment.»


=474.=--Louvois, le ministre fameux de Louis XIV, fut surnommé le
_grand vivrier_, parce qu'il fut à peu près le premier qui fit entrer
en compte, dans les projets de guerre, le soin d'assurer le
ravitaillement des troupes, et le premier qui, avant les entrées en
campagne, se préoccupa sérieusement de constituer des services chargés
de fournir à l'alimentation de l'armée. On a depuis reconnu que cette
préoccupation, entièrement négligée jusqu'alors, avait une importance
majeure.


=475.=--«L'étiquette, a dit Voltaire, est l'esprit de ceux qui
n'en ont pas.» Elle est quelquefois aussi la faiblesse de ceux qui en
ont. On raconte à ce propos qu'une question d'étiquette faillit
empêcher la réussite des négociations engagées pour le mariage de
Henriette de France, sœur de Louis XIII, avec le roi Charles Ier
d'Angleterre. Richelieu, traitant de cette union avec les Anglais, fut
sur le point de rompre pour deux ou trois pas de plus auprès d'une
porte que ceux-ci exigeaient. Pour ne pas céder sans compromettre
l'affaire, le grand diplomate imagina de feindre une indisposition et
de recevoir au lit les plénipotentiaires. De cette façon l'étiquette
fut sauvée, et le mariage conclu.


=476.=--Antoine Le Maître, qui avait acquis une grande célébrité
comme avocat plaidant, s'était retiré à Port-Royal, où il pratiquait
l'humilité des anciens solitaires. Chargé des approvisionnements de la
communauté, il alla un jour acheter un certain nombre de moutons à la
foire de Poissy. Celui qui les lui avait vendus lui ayant fait, au
moment du payement, quelque chicane sur le prix de vente, ils allèrent
s'en expliquer devant le bailli de la ville. Le Maître, sous les
dehors d'un marchand de bestiaux et sous le nom de Dransé, soutint son
droit avec l'éloquence qui lui avait attiré au palais l'admiration
universelle, quoique interrompu à chaque instant par son adversaire.
Sur quoi le magistrat impatienté: «Tais-toi, cria-t-il au chicanier,
gros lourdaud, laisse parler ce marchand. S'il fallait vider le
différend à coups de poing, je crois bien que tu en battrais une
douzaine comme lui; mais il s'agit ici de justice et de raison, et il
aura les moutons dans les conditions qu'il indique: car le bon droit
est de son côté.» Puis, se tournant du côté du prétendu Dransé: «Je
vois bien, brave marchand, reprit le bailli, que vous n'avez pas
toujours fait ce métier-ci; vous avez la langue trop bien pendue; vous
parlez d'or. Vous savez les lois et les coutumes. Je vous conseille de
quitter le commerce et d'aller au palais vous faire recevoir avocat
plaidant. Et je ne serais pas étonné s'il vous en venait autant de
gloire qu'au célèbre M. Le Maître.»


=477.=--Voltaire était possédé du besoin d'entendre parler de lui
ou de ses ouvrages. Quelque temps après avoir fait représenter une
tragédie nouvelle qui avait très bien réussi, on remarqua qu'il était
triste et gardait un morne silence. Mme du Châtelet, son amie, devant
qui l'on en fit l'observation, dit à ceux qui s'étonnaient: «Vous ne
devineriez pas ce qu'il a, mais je le sais. Depuis trois semaines l'on
ne s'entretient plus guère à Paris que du procès et de l'exécution
d'un fameux voleur qui est mort avec beaucoup de fermeté. C'est là ce
qui ennuie M. de Voltaire. On ne lui parle plus de sa tragédie. En
deux mots, il est jaloux du roué,» ajouta-t-elle en riant.


=478.=--Dans un texte de vieille chronique où il est question de
biens usurpés par un prince, l'auteur dit: «Vainement furent
présentées requêtes, dont le sire aucun compte ne voulut tenir. Et
alors n'y eut d'autre recours que les _clameurs au ciel_, dont le sire
s'émut...»

Les clameurs au ciel étaient autrefois une forme de plainte contre
ceux qui, s'emparant de ce qui ne leur appartenait pas, étaient trop
puissants pour qu'il fût possible d'user contre eux des voies
ordinaires de la justice. On se contentait de les citer devant Dieu,
avec des cérémonies qui souvent avaient pour effet de leur inspirer de
la terreur et de les engager à la restitution.

Ce fut ainsi que, Thomas de Saint-Jean ayant usurpé quelques terres
appartenant au monastère de Saint-Michel, les moines firent contre lui
une litanie qu'ils chantèrent publiquement, jusqu'à ce que
l'usurpateur vînt se jeter à leurs pieds en renonçant à sa prise de
possession illégitime.

On pourrait citer plusieurs cas très significatifs de _clameurs au
ciel_.


=479.=--Chacun sait qu'on nomme _lazaroni_ les hommes de la
dernière classe du peuple napolitain, dont la paresse, l'insouciance
et la misère sont devenues proverbiales. Ce nom leur fut donné jadis
parce que leur misérable accoutrement, ou plutôt leur quasi-nudité,
les faisait ressembler à des malheureux sortant des hôpitaux de
Saint-Lazare vêtus seulement, selon la tradition de ces asiles
hospitaliers, d'une chemise, d'un pantalon de toile, et la tête
couverte d'un chapeau de paille.

Voici d'ailleurs en quels termes il en est parlé par un historien de
la fameuse insurrection dite de Masaniello (qui n'était autre qu'un
lazarone): «Un ordre fut publié portant que chacun, sous peine de vie,
eût à prendre les armes pour la défense de la patrie. Cet ordre,
quoique publié par un nombre de jeunes garçons qui n'étaient armés que
de crocs et qui, pour être à demi nus, s'acquirent le nom de lazares
(ou _lazaroni_), fut ponctuellement observé, et Naples passa de la
servitude des Espagnols dans celle de ces lazares, qui furent enfin
maîtres de Naples et se rendirent si redoutables qu'un seul d'eux,
avec son croc, faisait peur à cent braves gens.» (Voy. no 275.)


=480.=--Notre mot _amidon_ est une traduction du mot latin
_amylon_, dérivé du mot grec _amulon_, qui veut dire _sans meule_. Et
voici pourquoi cette désignation: «Les anciens, dit M. Girardin dans
ses remarquables _Leçons de chimie alimentaire_, connaissaient
l'amidon et l'employaient en médecine. Dioscoride, Caton l'Ancien et
Pline décrivent le procédé assez grossier à l'aide duquel on
l'obtenait. On laissait le blé se ramollir dans l'eau pendant
plusieurs jours, on l'exprimait, on passait la liqueur dans un sac ou
dans une corbeille, et on étendait le résidu sur des tuiles frottées
de levain, pour qu'il s'épaissît au soleil. De là le nom de ce
produit, obtenu _sans le secours de la meule_. Pline attribue la
découverte de l'amidon aux habitants de l'île de Chio. De son temps,
l'amidon préparé dans cette île était réputé le meilleur; venaient
ensuite celui de Crète, puis celui d'Égypte.»


=481.=--Quand on voit une personne qui semble tout à coup mise en
état de faire des dépenses extraordinaires: «Avez-vous donc tué le
mandarin?» lui demande-t-on.

Beaucoup d'encre a coulé pour arriver, ou plutôt pour ne pas arriver à
expliquer l'origine de ce dicton populaire. Les opinions sont restées
singulièrement partagées. Et, en somme, il paraît qu'il faut tout
simplement voir là l'écho d'une chanson plus que satirique dirigée au
dix-septième siècle contre Mazarin. Dans cette chanson, l'auteur ne
conseillait rien moins que de mettre à mort le fameux ministre; mais,
comptant bien être compris quand même, il transforma le nom du
personnage visé. _Mazarin_ devint _mandarin_, et l'on chanta:

    Pour avoir du pain et du vin
    Il faut tuer le mandarin.

Il n'y avait rien là qui donnât lieu à répression, et le trait n'était
pas moins lancé.


=482.=--L'on a plusieurs fois trouvé des noix dans les tombeaux
des chrétiens de la primitive Église.

Les saints Pères, et en particulier saint Grégoire,--dit M. l'abbé
Martigny dans son _Dictionnaire des antiquités chrétiennes_,--ont
regardé les noix comme le symbole de la perfection. Ce serait donc
pour marquer la vertu consommée d'un chrétien que, dans la primitive
Église, on mettait des noix dans les tombeaux. Mais c'est surtout le
symbole du Christ que les écrivains des premiers siècles se sont plu
à y voir.

Nous transcrivons ici un curieux passage de saint Augustin (_Sermon du
temps dominical_) qui en dira plus que tout autre commentaire:

«La noix a dans son corps l'union de trois substances: la pellicule
verte, la coquille et le noyau. Dans la pellicule est représentée la
chair du Sauveur, qui a éprouvé en elle l'aspérité, soit l'amertume de
la passion; le noyau signifie la douceur intérieure de la divinité qui
donne la nourriture, et fournit l'office de la lumière; la coque
représente le bois de la croix, qui, en s'interposant, a séparé en
nous ce qui est extérieur de ce qui est en dedans,--l'âme
intérieure,--mais a réuni, par l'imposition du bois du Sauveur,
ce qui est terrestre et ce qui est céleste.»

Saint Paulin de Nole exprime à peu près les mêmes idées dans une de
ses pièces de vers, _In nuce Christus_, etc.:

«Dans la noix, c'est le Christ; le bois de la noix, c'est le Christ,
parce qu'à l'intérieur de la noix est la nourriture; la coque est à
l'intérieur, mais par-dessus est une écorce verte qui est amère. Voyez
là Dieu-Christ voilé par notre corps, lequel est fragile par la chair,
nourriture par le verbe et amer par la croix.»


=483.=--Quelle est la variété de rose connue dans l'histoire sous
le nom de rose de Quadragésime?

--La rose dite de Quadragésime est une rose d'or que, depuis huit
ou dix siècles, les papes ont coutume de bénir le quatrième dimanche
du temps quadragésimal (c'est-à-dire de _carême_, car ce dernier mot
vient du latin _quadragesimus_, qui signifie quarantième, à cause du
nombre de jours d'abstinence commandés par l'Église). La bénédiction
de cette rose est faite le dimanche dit de _Lætare_ (à cause des
premiers mots de la messe de ce jour). On rapporte au dixième ou
onzième siècle l'origine de cette coutume symbolique, sans doute
inspirée par l'espèce de glorification de la rose, l'invocation à la
rose mystique (_rosa mystica_) que les fidèles répètent chaque jour en
l'honneur de la mère du Sauveur. Les papes bénissaient d'ordinaire ces
roses pour les offrir à quelque église, ou à quelque prince ou
princesse.

Alexandre III, qui avait reçu les plus grands honneurs en France, où
il s'était réfugié par suite de ses démêlés avec Frédéric Barberousse
(1162), envoya dès son retour à Rome la rose d'or au roi Louis le
Jeune. Voici comment il s'exprime dans sa lettre au monarque
français: «Imitant la coutume qu'eurent nos ancêtres de porter une
rose d'or le dimanche de _Lætare_, nous avons cru ne pouvoir la
présenter à personne qui la méritât mieux que Votre Excellence, à
cause de sa dévotion extraordinaire pour l'Église et pour nous-même.»

Bientôt après les papes changèrent cette galanterie en acte
d'autorité, par lequel, en donnant la rose d'or aux souverains, ils
témoignaient les tenir pour tels. C'est ainsi qu'Urbain V donna en
1368 la rose d'or à Jeanne de Sicile, en façon d'investiture,
préférablement au roi de Chypre. En 1418, Martin V consacra
solennellement la rose d'or et la fit porter sous un dais superbe à
l'empereur Sigismond, qui était alors alité. Les cardinaux, les
archevêques, les évêques, accompagnés d'une foule de peuple, la lui
présentèrent en grande pompe, et l'empereur, s'étant fait porter sur
un trône, la reçut publiquement avec beaucoup de dévotion.

Henri VIII, qui, avant de rompre avec la papauté et de déclarer le
schisme anglican, avait mérité le titre de Défenseur de la foi, que
ses successeurs portent encore, reçut la rose d'or de Jules II et de
Léon X, etc.

Le pape offrait souvent aussi la rose d'or aux princes qui passaient à
Rome.

L'usage était d'ailleurs établi que le titulaire donnât cinq cents
pièces d'or à la personne chargée de la lui remettre. A vrai dire, le
présent pontifical, par le poids seul du métal, valait souvent plus du
double de cette somme.

[Illustration: FIG. 37.--La rose d'or, le glaive et le chapeau
offerts aux rois et grands personnages par les souverains pontifes,
d'après le _Thesaurus Pontificiorum_ d'Angelo Rocca (1735).]

La figure que nous empruntons au _Thesaurus pontificiorum_, publié par
Rocca en 1735, nous montre l'aspect de la rose, ou plutôt du rosier
d'or, que les pontifes offraient aux princes de la chrétienté, en y
joignant comme autres emblèmes d'investiture, d'après les traditions
bibliques, le glaive et le chapeau richement ornementés. Ce modèle est
celui qui fut établi sous le pontificat de Sixte-Quint. Les rameaux et
les fleurs de ce rosier sont parsemés de pierres fines; dans la fleur
centrale, une cavité est ménagée pour recevoir, au moment de la
bénédiction, du baume et du musc. Le rosier est porté sur un pied en
vermeil, orné d'un écusson aux armes du pape donateur.

Depuis le dix-septième siècle, le don de la rose d'or n'a plus aucun
caractère religieux. Les pontifes ne l'envoient que comme témoignage
courtois d'affection pastorale aux chefs d'État qui ont fait preuve de
dévouement aux intérêts de la religion.


=484.=--Quand les fleurs du colchique d'automne, espèces de
longues tulipes d'un violet pâle, se montrent dans les prairies
humides, c'est-à-dire vers le milieu d'octobre, les jours sont assez
raccourcis pour que les campagnards doivent commencer à utiliser les
_veillées_. De là les noms de _veillottes_ ou _veilleuses_ données à
ces fleurs, qu'on appelle aussi _ferme-saison_, parce qu'elles sont
en quelque sorte les dernières de l'année. C'est là une plante dont
l'évolution florale et la fructification s'effectuent dans des
conditions singulières. La fleur qui paraît en automne est formée d'un
long tube très frêle, s'épanouissant en six segments, dans le centre
desquels se trouvent six étamines et un long pistil à trois divisions,
correspondant à un ovaire restant sous terre. Aucune feuille, aucun
calice, n'accompagne la fleur, qui ne tarde pas à se flétrir; mais au
printemps les feuilles, partant d'une racine bulbeuse, viennent au
jour, entourant un fruit en capsule qui vient mûrir et répandre ses
graines au soleil. Si l'on veut se rendre compte de ces diverses
dispositions, l'on n'a qu'à enfoncer une houlette de jardinier auprès
d'une fleur de colchique, et l'on ramènera au jour un bulbe sur lequel
se voient l'ovaire et le germe des feuilles qui doivent sortir de
terre au printemps.

La primevère, qui est une des premières fleurs de l'année, a reçu le
nom vulgaire de _coucou_, parce que l'oiseau de ce nom commence
ordinairement à chanter quand on la voit paraître.


=485.=--Le ministre Turgot proposa un grand nombre de réformes,
que ceux qui étaient intéressés à maintenir les abus empêchèrent de
prévaloir. Il fut ridiculisé. «C'est, dit un historien, la monnaie
dont les Français payent souvent le bien qu'on veut leur faire: par
allusion aux projets de Turgot, qui furent considérés comme des
sottises, on inventa des tabatières fort _plates_, qu'on appela des
_turgotines_ ou des _platitudes_. Il n'en fallut pas davantage pour
discréditer toutes les opérations et intentions du ministre bon
patriote. Quand on se rencontrait au spectacle, en société, à la
promenade, c'était à qui montrerait _sa platitude_ le premier; et de
rire, et de dauber sur le réformateur, qui dut se retirer...»

Mais bientôt le moment vint où se firent par la violence les réformes
que la raillerie avait fait échouer.


=486.=--Pourquoi la Confédération helvétique porte-t-elle le nom
général de _Suisse_ (Schwitz), qui est le nom particulier d'un de ses
cantons?

--La ligue helvétique fut premièrement formée en 1307 par les
trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald, afin d'échapper à la
tyrannie de l'Autriche. Cinq autres cantons vinrent se joindre bientôt
à la ligue; on les nomma dès lors les huit anciens. Après les
batailles de Sempach (1386) et de Noefels (1389), l'indépendance
helvétique était assurée, mais la discorde éclata entre les cantons:
Zurich s'allia à l'Autriche, les autres cantons au contraire restèrent
groupés autour de Schwitz et arborèrent ses couleurs, le blanc et le
rouge, tout en prenant le nom de Schwitzer ou Suisse, qui passa plus
tard à toute la nation.


=487.=--Charles-Quint avait pris en affection le 24 février,
parce qu'il avait remarqué qu'il avait été toujours heureux ce
jour-là:

    Le 24 février 1500, jour de sa naissance;
    Le 24 février 1525, ses troupes gagnent la bataille de Pavie;
    Le 24 février 1527, son frère est élu roi de Bohême;
    Le 24 février 1529, il est sacré par le pape Clément VII, qui lui
    confère trois couronnes;
    Le 24 février 1540, il apaise la révolte des Gantois;
    Le 24 février 1556, il abdique l'empire;
    Ajoutons qu'il meurt enfin le 21 septembre 1558.


=488.=--Galien a appelé la laitue l'herbe des anciens sages. Un
grand usage de cette plante--disait un célèbre médecin du siècle
dernier--serait très propre à remédier à une maladie trop commune
dans les grandes villes, l'hypocondrie. Il paraît que ce fut la base
du traitement qu'employa jadis Antonius Nursa pour guérir Auguste, ce
qui lui mérita les honneurs d'une statue érigée devant le palais de
l'empereur. Les vertus de la laitue résident dans son suc, qui est
analogue, mais avec plus de douceur, à celui du pavot. C'est pourquoi
l'on doit la conseiller à toute personne affligée d'insomnie.


FIN



TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES

_Les chiffres de cette table correspondent non aux pages, mais aux
numéros d'ordre des articles._


    A

    Abécédaires, sectaires du seizième siècle, 391

    Abricotier (Jeu de mots sur), 327

    Absinthe (Allusion par le nom de l'), 417

    Académie silencieuse, 292

    Académie sous Henri III, 97

    Académie (Visites pour l'), 202

    Accent étranger, 453

    Acclimater, 46

    Aéronaute rançonné, 377

    Aérostats (Ancienne idée des), 1

    Agriculture (Date du mot), 215

    Ail (Diverses appréciations de l'), 439

    A la bonne heure! 133

    Al, article arabe, 148

    Alais (Le pont), 363

    Albret (Jeanne d'), 338

    Alouettes (Le ciel et les), 238

    Alphabet entier dans un vers, 129

    Amateur de tableaux avare, 468

    Ambroise (Saint), 93

    Amidon (D'où vient le mot), 480

    Amiral (D'où vient le nom d'), 296

    Anagramme sur Damiens, 419

    Anagrammes (Origine des), 303

    Anecdote (Sens divers du mot), 360

    Anémone (Graines d'), 81

    Angélus du duc de Bourgogne, 74

    Animaux préservant du suicide, 83

    Animaux (Procès aux), 472

    Anitus et Mélitus, 253

    Anne d'Autriche, 420

    Anne de Bretagne, 45

    Annibal sur les Alpes, 282

    Apéritifs, 123

    A pied (Être mis à), 387

    Applaudisseur intéressé, 71

    Araignée bonne conseillère, 422

    Arbres (Ames des), 54

    Arbres détruits, 53

    Ardoise (Étymologie d'), 122

    Arête de poisson, 226

    Aristote (Autorité d'), 473

    Armes chargées par la culasse, 172

    Arnauld d'Andilly, 202

    Artillerie (L') et les nuages, 241

    Assassin (Cul-de-jatte), 131

    Assassin (D'où vient le mot), 297

    Assises de Jérusalem, 142

    Astuce (D'où vient le mot), 385

    Aureng-Zeb et les mendiants, 191

    Aurore boréale expliquée, 470


    B

    Bacon (Roger), 416

    Bâle (Horloge de), 110

    Ballard, chimiste, 190

    Bambochade, 280

    Barbe ecclésiastique, 251

    Baron, comédien, 96

    Barricade (D'où vient le mot), 438

    Bâti en un jour (Paris non), 455

    Bauzée (Vers du grammairien), 450

    Beauvais (OEufs de), 118

    Bedford, semeur de glands, 10

    Beethoven, 29 et 60

    Bernard (Le pauvre prêtre Claude), 205

    Berner, 198

    Bicoque, 265

    Blanchard, aéronaute, 377

    Blanchet (Abbé), 292

    Blouse, blouser, 266

    Bockelson ou Jean de Leyde, 90

    Boissons chaudes, 31

    Bologne (Seau de), 17

    Bonhomme vit encore (Petit), 243

    Boniface IX (La mère du pape), 451

    Bonnet (Guerre du), 155

    Bonnet rouge, 92 et 186

    Borgia (François), 24

    Bouchers exclus du jury, 314

    Boufflers (Épitaphe de), 320

    Bouillon (Godefroy de), 142

    Boulanger de Venise, 380

    Boulangères grecques, 26

    Bourbons (Nom des), 13

    Bourguignons éventrés, 291

    Boursault (Vers de), 223

    Bourse (Hommage à la), 229

    Bouts-rimés (Premiers), 355

    Bouvard, médecin célèbre, 85

    Breuvage américain, 15

    Bridaine (Le P.), 286

    Briquet dans les armes de Bourgogne, 374

    Brocard, 426

    Brocanter, brocanteur, 426

    Brome (Découverte du), 190

    Bruce (Robert), 176 et 422

    Buffon, 300 et 421

    Bulle des enfants romains, 235

    Burton (Robert), auteur anglais, 322


    C

    Cafarelli, chanteur, 248

    Café (Le meilleur), 372

    Cailhava, auteur comique, 71

    Calais (Siège de), 379

    _Calam, calamus_, 293

    Calicot (Monsieur), 140

    Calomel, 214

    Camus, évêque de Belley, 287

    Canaille chrétienne, 137

    Canaille (Étymologie de), 318

    Cap et chef, 242

    Capitole, centre de l'empire, 178

    Capitoul ombrageux, 460

    Carat, graine servant de poids, 305

    Cardan (Lampe de), 321

    Carnie (Princes de), 82

    Cascaveaux, révoltés de Provence, 408

    Cathédrale en vente, 231

    Cauchy, mathématicien, 68

    Celsi (doge de Venise), 75

    Censure (Naïveté de la), 212

    Cercle, moyen d'égalité, 332

    César (Superstition de Jules), 12

    Chabrol (Réplique de M. de), 20

    Chaland et achalander, 219

    Chant (Enseignement du), 248

    Chanter à table et au myrte, 28

    Chanter pouille, 26

    Chapelle, poète, 269

    Chardon, emblème national, 290

    Charges vénales, 80

    Charlemagne et son fils, 151

    Charles d'Anjou, roi de Sicile, 182

    Charles IV de Lorraine (Vers de), 353

    Charles de Navarre, 100

    Charles II, roi d'Angleterre, 308

    Charles-Quint, 260, 306, 365 et 487

    Charles VI, 69

    Chasseurs à exclure du jury, 314

    Chat (Deuil pour un), 334

    Châtel, petit-fils de Noé, 313

    Chauvin et chauvinisme, 187

    Cherubini, 369

    Chesterfield (Lord), 149

    Cheval au théâtre, 159

    Chevaliers romains mis à pied, 387

    Chic, 38

    Chicha, boisson de maïs, 15

    Chien de saint Roch, 432

    Chien fidèle, 124

    Chiens héritiers, 279

    Chilpéric grammairien, 463

    Chrysocale, 160

    Cierges servant d'horloges, 267

    Cigales chez les Athéniens, 324

    Ciguë ancienne et moderne, 78

    Cimarosa, 369

    Cinq tous (Les), 344

    Clameurs au ciel, 478

    Clermont-Tonnerre (évêque), 137

    Cœur (Jacques), 259

    Coiffure des forçats, 92

    Coiffures extravagantes, 193

    Colbert, 77 et 412

    Colchique, fleur d'automne, 484

    Colomb (Mort de Christophe), 264

    Colophane et colophone, 180

    Comédien (Vanité de), 96

    Compositeurs célèbres (Manies des), 369

    Contes de Perrault, 3

    Coqs (Combats de), 16

    Corail hygiénique, 261

    Coran ou Alcoran, 148

    Corbillards, 30

    Corbinelli, 49

    Corde, mesure pour le bois, 349

    Cordiers (Le patron des), 249

    Corneille (Cheval dans une pièce de), 159

    Cornette des religieuses, 222

    Corvéable et taillable, 170

    Coteaux (Ordre des), 169

    Cotrets ou cotterets, 189

    Coucou (Fleur de), 484

    Coureur et escargot, 66

    Course aux flambeaux, 243

    Courses _plates_, 244

    Couteaux pointus et couteaux ronds, 138

    Coytier, médecin de Louis XI, 327

    Crevés (Petits), 207

    Cromwell retenu en Angleterre, 163


    D

    Damiens régicide, 419

    Démocrite, 147

    De, particule nobiliaire, 120

    Desbarreaux, poète, 348

    Destruction (Moyens de), 250

    Deuil (Diverses façons de porter le), 388

    Dissipateur corrigé, 268

    Doigt (Etre montré au), 345

    Dosa (L'aventurier Georges), 331

    Drageoir (Usage du), 261

    Drap mortuaire tricolore, 220

    Droite et gauche, 65

    Droits d'auteurs, 382

    Du Belloy, poète dramatique, 379

    Dubois (Cardinal), 246 et 312

    Ducis, poète, 458

    Dumanet (Le soldat), 187


    E

    Éclairage, 36 et 321

    Écossais (Palladium), 48

    Écosse (Emblème national de l'), 290

    Édouard Ier, roi d'Angleterre, 411

    Effigie (Exécution en), 272

    Elbe (Retour de l'île d'), 43

    Empoisonneur (Prince), 100

    Enfant (Premiers cris de l'), 317

    Enfer (rue d'), 204

    Ennemis généreux, 236

    Enregistrer, 396

    Épervier (Artois, fief de l'), 98

    Épices, épiceries, 274

    Épingles (tiré à quatre), 84

    Érostrate rustique, 121

    Erreur judiciaire, 380

    Escargot (Pari contre un), 66

    Espagnol (Chapelet de l'), 119

    Étiquette diplomatique, 475

    Étriers (Invention des), 125

    Excommunication judiciaire, 410

    Exécution en effigie, 272

    _Expende Annibalem_, 402

    Évanescents (Rayons), 68


    F

    Farces au théâtre, 195

    Féliciter (Le verbe), 196

    Felton, 342

    Femme (Conseil de), 51

    Femmes docteurs en droit, 247

    Femmes électeurs, 143

    Fer dans le sang, 406

    Fermier (La pluie sur le), 400

    Ferté (Maréchal de la), 289

    Feux d'artifices, 436

    Figues (Mâcheurs de), 390

    Flambeaux (Course aux), 243

    Fleury, acteur, 39

    Fontenelle (Obligeance de), 108

    Forçats (Coiffure des), 92

    Formules fatidiques, 88

    Fourmis chez les Athéniens, 325

    France pouvant payer sa gloire, 91

    François Ier, 11, 316 et 365

    Francs-Bourgeois (Rue des), 216

    Francs-maçons (Le secret des), 109

    Funérailles républicaines, 220


    G

    Galilée, 147

    Galles (Le premier prince de), 213

    Galoches et galochiers, 257

    Galois (La secte des), 467

    Gambades (Privilège de), 203

    Gand (Jeux de mots sur), 306

    Gargouille (Procession de la), 150

    Gauche et droite, 65

    Gazetier cuirassé, 149

    Gilbert (Derniers vers de), 32

    Glace chez les anciens, 31

    Gluck et gluckistes, 369 et 456

    Gobant, fils de Charlemagne, 151

    Gothique (Écriture), 9

    Gouffé (Couplets d'Armand), 8 et 30

    Gourmand (Fin d'un), 70

    Gourmandise (Experts en), 390

    Grasseyement au dix-septième siècle, 277

    Gratter à la porte, 175

    Grimm, 36

    Grimod de la Reynière, 70

    Grotesque, 64

    Guadeloupe (Le nom de la), 378

    Guerre (Pensées sur la), 7

    Guesclin (Bertrand du), 359

    Gustave-Adolphe, 304

    Gustave Vasa, 270


    H

    Habitude perdue, 24

    Hanovre (Pavillon de), 262

    Hareng (Fécondité du), 376

    Harengères et boulangères, 26

    Harlay (François de), 246

    Harmonie imitative, 168

    Harpe dans les armes d'Irlande, 14

    Haschisch, 297

    Haydn, 369

    Helvétius (Mme), 139

    Henri III (Idées funèbres de), 423

    Henri IV, 80 et 211

    Henri VIII, 483

    _Henriade_ corrigée, 399

    Héritier (Obligation d'un), 229

    Heures à Rome, 394

    Heureux (Nul n'est), 157

    Holberg, auteur danois, 245

    Homicide (Rachat de l'), 6

    Honoré (La pelle de saint), 395

    Horloge de Bâle, 110

    Hospital (Chancelier de l'), 104

    Hussards (Premiers), 33

    Hypocras, boisson, 307


    I

    Impôt et tonnerre, 69

    Incroyables (Langage des), 277

    Inoculation en Chine, 234

    Instruction et pendaison, 130

    Irlande (Armes d'), 14

    Isabeau de Bavière, 69

    Ivresse, mesure hygiénique, 185


    J

    Jacques II, roi d'Angleterre, 443

    Jaloux d'un supplicié, 477

    Jean de Leyde, 90

    Jean sans Peur, 74

    Jeanne d'Albret, 338

    Jeannette (Croix à la), 224

    Jeannot (Rôle de), 224

    Jérusalem (Assises de), 142

    Jésuites (Écorce des), 52

    Jeux de mains, jeux de vilains, 294

    Jonché (D'où vient), 340

    Joug, emblème de mariage, 339

    Jour heureux, 487

    Joyeuse (Maréchal de), 211

    Juges (Maudire ses), 174

    Juifs de Metz, 289

    Jurés récusés, 79

    Jussienne (Rue de la), 404


    K

    Kean, acteur célèbre, 39

    Klim (Voyages de Nicolas), 245


    L

    La Condamine, 301 et 302

    Lætitia Bonaparte (Mme), 87

    La Harpe, écrivain, 456

    Lait (Régime du), 5

    Laitue (Vertus de la), 488

    Lamotte (Fable de la), 392

    Lampe de Cardan, 321

    Lampions (Usage des), 436

    Lapins dévastateurs, 370

    Latude (Captivité de), 136

    Launoy (Jean de), 283

    Laver la tête à quelqu'un, 459

    Lazaroni (D'où vient le nom de), 479

    Legouvé (Gabriel), 433

    Leibnitz, 1

    Liégeois (Palladium des), 454

    Lipogrammes, 128

    Lis (Fleurs de), 102

    Lit de justice, 106

    Littérateur, titre non avoué, 371

    Livres (Location de), 343

    Lois modifiées, 393

    Loterie et loto, 86

    Louis XII (Monnaie de), 45

    Louis XIII (La santé de), 384

    Louis XIII barbier, 72

    Louis XIII et Anne d'Autriche, 420

    Louis XIV, 2, 40, 58, 113 et 250

    Louis XV, 250 et 330

    Louis-Philippe, 85

    Louverture (Toussaint), 401

    Louvois, 474

    Lunettes (Manie des), 261

    Lustre, terme chronologique, 146

    Luynes (Albert de), 417

    Lycée (Le nom de), 76


    M

    Mâcon (Vin de), 252

    Madrid, château de François Ier, 316

    Mains de Mme de Montmorency, 431

    Maladie retrouvée, 409

    Malherbe, 285 et 366

    Malibran (Mort de la), 67

    Manceaux et Normands, 117

    Manchon de fourrure, 161

    Mandarin (Tuer le), 481

    Mangeurs (Grands), 58

    Marlborough (Avarice de), 434

    Marly (Pour aller à), 40

    Marronnier d'Inde, 81

    _Marseillaise_ (Exécution de la), 465

    Marseille (Origine de), 101

    Marseille (Théâtre de), 288

    Martyre (Discussion à propos de), 269

    Masaniello, 275 et 479

    Mathématiques (Réprobation des), 466

    Matinées dramatiques, 95

    Maupeou (Chancelier), 254

    Maurice de Saxe, 464

    Mausolée (Usage du mot), 366

    Mauve, aliment, 166

    Mazagran, boisson, 183

    Mazarin au jeu, 319

    Médard (Pluie de saint), 181

    Médecin (Joie d'un), 409

    Mélancolie (Anatomie de la), 322

    Mélitus et Anitus, 253

    Mémoires étonnantes, 19

    Meuniers (Droit des), 153

    Meusnier (Anne), 153

    Mexicains et Espagnols, 236

    Michel-Ange et l'amateur, 468

    _Miserere_ (L'auteur du), 156

    Mite et mitonner, 62

    Modes bizarres, 261

    Monocle (Mode du), 261

    Monosyllabes (Vers en), 42

    Monsieur, frère du roi, 458

    Montausier (Duc de), 107

    Mont-de-piété (Fondation du), 141

    Montesquieu, 7

    Montmaur (Pierre de), 284

    Montmorency (La duchesse de), 431

    Montpazier et Villefranche, 329

    _Moretum_ de Virgile, 407

    Mornay et Sully, 399

    Mort (Représentation du), 200

    Mots (Vicissitudes du sens des), 435

    Mots historiques (Attribution des), 85

    Mots simples et composés, 103

    Mouchettes (Énigme sur les), 260

    Mourir sans difficulté, 255

    Moustaches, gage de bravoure, 132

    Mozart, 36 et 156

    Musc (Passion du), 233

    Muscade (Aimez-vous la?), 351

    Musique comme remède, 405

    Musique italienne, 271

    Musique militaire, 50

    Musique (Pays de), 245


    N

    Nage en honneur chez les Romains, 429

    _Nain jaune_ (Journal _le_), 43

    Napoléon, 20, 43, 99, 124, 139, 323 et 428

    Napolitains (Révolte des), 275

    Natation (École de), 22

    Nicole (Pseudonyme de), 383

    _Nicomède_ (Tragédie de), 350

    Niveau (D'où vient le mot), 63

    Noblesse achetée, 414

    Noblesse ancienne, 313

    Noblesse sans particule, 120

    Noces salées, 338

    Noix (Symbolisme des), 482

    Noms de famille, 364

    Noms défigurés, 258

    Normands et Manceaux, 117

    Nuages (L'artillerie et les), 241

    Numérotage des maisons, 152


    O

    Obligeance (Date du mot), 210

    OEufs dans le même panier, 223

    Oiseaux voleurs, 171

    Omelette (Bruit pour une), 348

    Orchestre (Chefs d') dans l'antiquité, 188

    Orgues de Barbarie (Éloge des), 457

    Orme (Attendre sous), 105

    Ossements royaux, 411

    Ost (Le droit d'), 397

    Oui (Origine du mot), 354


    P

    Paësiello, compositeur, 369

    _Palladium_, 48 et 454

    _Panem et circenses_, 115

    Panse et danse, 28

    Pantomime, 273

    Parasites (Montmaur, prince des), 284

    Parnasse (Mont-), 216

    Passeports révélateurs, 461

    Parvis (Le mot), 55

    Passerat (Vers de), 97

    Pâtés (Interdiction des petits), 167

    Pavillon (Vers du poète), 353

    Peigne (Gratter du), 175

    Pelle de saint Honoré (La), 395

    Pendaison et instruction, 130

    Pendre (A) et à dépendre, 4

    Pensées (Culture des), 352

    Perrault (Contes de), 3

    Perron, palladium des Liégeois, 454

    Perruques (Histoire des), 309

    Phébus (Faire du), 462

    Phonographe (Idée ancienne du), 154

    Phosphore (Emploi du), 367

    Piano (Poids d'un morceau de), 23

    Piccinistes et gluckistes (Querelle des), 456

    Picpus (Le nom de), 57

    Pie voleuse, 171

    Pièces de théâtre achetées aux auteurs, 382

    Pied (Être mis à), 387

    Pierre des rois d'Écosse, 48

    Pigalle et ses critiques, 135

    Piis (Vers de), 168

    Pile ou face (Jeu de), 298 et 413

    Piron (Pièce préférée de), 310

    Pivoine, fleur de la Pentecôte, 278

    Plaideur anonyme, 476

    Plaisir (Tel est notre), 179

    Platitudes ou turgotines, 485

    Platon (Le nom de), 164

    Pluie (Saints de la), 181 et 281

    Plumes à écrire, 293

    Pois cuits, 403

    Pois (Petits), 464

    Poisson, auteur comique, 277

    Pompadour (Mme de), 136

    Pot (Tourner autour du), 433

    Poussah (Le nom de), 197

    _Pou-taï_, dieu chinois, 197

    Prédicateur bizarre, 375

    Préférences nationales, 447

    Présence d'esprit, 469

    Présentation (Listes de), 332

    Prêtre (Le pauvre), 205

    Prévention littéraire, 392

    Procès (Combat terminant un), 440

    Procureur puni, 41

    Prononciation vicieuse, 418

    Prose mise en musique, 326

    Provençale (Langue), 206

    Publicains, 194

    Puff et puffisme, 38

    Pulchérie, sœur de Théodose, 358

    Pyrrhon le Sceptique, 299

    Pythagore (Le voile de), 116


    Q

    Quartier (Ne point faire de), 448

    Que chantez-vous là? 386

    Question (Mettre à la), 184

    Quinquina, 52

    _Quiproquo_, 232

    Quintilien (OEuvres de), 104


    R

    Rabat (Le), 27

    Rabelais, 123

    Racine et les jésuites, 445

    Ragots (Faire des), 25

    Raphaël (Repartie de), 381

    Ravitaillement militaire, 474

    Régate (D'où vient), 134

    Reine (Ne touchez pas à la), 240

    Reines blanches, 388

    Rembrandt (Planches de), 34 et 44

    René d'Anjou cultive les pensées, 352

    République (Brouillé avec la), 350

    Répulsions, 442

    Revenants dans l'antiquité, 425

    Révolte (Chemin de la), 347

    Révolution (Causes de la), 218

    Revolver (Ancienneté du), 172

    Richelieu musqué (Maréchal de), 233

    Richelieu (Politesse du cardinal de), 209

    Rien et chose, 126

    Rien faire et ne rien faire, 227

    Rimes normandes, 418

    Robert Bruce (Vœu de), 176

    Robes à queue, 357

    Roch (Saint) et son chien, 432

    Rogne et rouge, 127

    Rohan (Chevalier de), 225

    Roi des pauvres, 35

    Rois (Dépossession des), 430

    Roman (D'où vient le mot), 199

    Romarin, signe d'infamie, 228

    Rose de Quadragésime, 483

    Roseau à écrire, 293

    Roses (La baillée des), 177

    Rossini et ses biographes, 368

    Roue (Invention de la), 125

    Roué (D'où vient le mot), 312

    Rouge (La couleur), 246

    Rouleau (Être au bout de son), 238

    Rousseau (J-J) et Louis XV, 398

    Royale (Barbe à la), 72

    Rudiger (Anagramme de), 414


    S

    Sac (Origine du mot), 337

    Sacchini, compositeur, 369

    Sachoir (Verbe), 73

    Sadi (Le sage), 444

    Saint-Sauveur (Rue), 362

    Saints (Dénicheur de), 283

    Salade de Sixte-Quint, 221

    _Sanctus_ (Attendre quelqu'un au), 295

    Sancy (Diamant de), 21

    Sandwichs, pourquoi nommés ainsi, 144

    Sang (Fer dans le), 406

    Santé (Boire à la), 346

    Sarti, compositeur, 369

    Sauvages et civilisés, 201

    Scabieuse, fleur, 328

    Scépeaux de Vieilleville, 291

    Sceptique (Mot de), 299

    Scribe (Couplet de), 140

    Scribe et Meyerbeer, 427

    Scrofulaire, plante médicinale, 449

    Seau enlevé (Le), 17

    Séguier (Le chancelier), 138

    Senef (Bataille de), 94

    Sépulture royale, 113

    Séquelle, 263

    Serfs en France (État des), 389

    Serpent, signe symbolique, 424

    _Shake hand_, 145

    _Siège de Calais_, tragédie, 379

    Sifflets (Origine des), 471

    Silence (Club du), 37

    Silence (Signe du), 56

    Silencieuse (Académie), 292

    Sixte-Quint, 11, 41, 221 et 446

    Solitude, 217

    Sorts des saints (Prendre les), 47

    Soufflet, injure grave, 336

    Soufre (Divers états du), 239

    Souliers (Égyptiennes sans), 333

    Souverains (Longévité des), 77

    Spectateurs (Grève de), 288

    Strafford (Mort de), 59

    Sucre d'orge, 162

    Suicide (Animaux empêchant le), 83

    Suicides autorisés, 335

    Suisse (Nom de la), 486

    Superstition de Tycho-Brahé, 18

    Superstitions agricoles, 88

    Supplice de Dosa, 331

    Swithin (Saint), 281


    T

    Tabac (Réprobation du), 437

    Tabac (Supplice des preneurs de), 311

    Tabac (Usage du), 61

    Taillable et corvéable, 170

    Talleyrand mourant, 85

    Tamerlan, 51

    Tandem (Attelage en), 192

    Tarquin l'Ancien, 235

    _Te Deum_ chanté des deux parts, 94

    _Te Deum_ au lieu de _De profundis_, 94

    Temps (Mesure du), 267

    Terme (Le Dieu), 356

    Tessin (Épitaphe du comte de), 157

    Testons (Écus et), 45

    Testaments (Bizarrerie des), 279

    Tête (Le mot), 242

    Thémistocle, 16

    Théodose excommunié, 93

    Théodose le Jeune, 358

    Thévenot de Morande, 149

    Titres (Manie des), 361

    Toison d'or (Fondation de la), 374

    Tombeau de Napoléon, 428

    Tonnerre et impôt, 69

    Torture judiciaire, 184

    Tourner autour du pot, 433

    Transports (Moyens de), 276

    Tu et vous (Usage de), 373

    Turenne (Conversion de), 173

    Turgot et turgotines, 485

    Tycho-Brahé (Superstition de), 18


    V

    Vacances (Époque des), 112

    Vasa (Gustave), 270

    Vélocifères (Couplets sur les), 8

    Vélocipède (Le premier), 452

    Vendredi, jour heureux, 11

    Venise (Police de), 114 et 256

    Verges pour les écoliers, 111

    Vers d'opéra, 427

    Victoires de Louis XV, 330

    Vielle, instrument monocorde, 441

    Vieux de la Montagne, 297

    Villars (Duc de), 288

    Villars (Maréchal de), 206

    Villefranche et Montpazier, 329

    Vinaigre, boisson romaine, 89

    Vinaigre rompant les rochers, 282

    Vinaigre de la Passion, 89

    Violette, emblème napoléonien, 99

    Vitres en papier, 36

    Vivienne (Rue), 158

    Vivres assurés aux armées, 474

    Voie lactée (Composition de la), 147

    Voiture de Napoléon, 323

    Voitures publiques, 276

    Volange, acteur, 224

    Voleur déguisé en cardinal, 341

    Voltaire, 253, 315, 392, 399 et 477

    Vote des femmes, 143

    Votes pédestres, 208

    Vous et tu, 373

    Voyages imaginaires, 245


    W

    Wendrock, pseudonyme de Nicole, 383


    Y

    Y (A propos de la lettre), 230


    Z

    Zingarelli, 369

    Zizanie, 165


    SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
    Jules BARDOUX, Directeur.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Curiosités Historiques et Littéraires" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home