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Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Author: Taine, Hippolyte, 1828-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE


TOME QUATRIÈME



740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME QUATRIÈME



QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE



  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
  1878

  Tous droits réservés.



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.



LIVRE III.

L'ÂGE CLASSIQUE.

(SUITE.)



CHAPITRE V.

Swift.


     I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
     Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
     Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
     insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
     et sa folie.

     II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
     prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
     vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.

     III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
     entre dans la politique. -- Différence des partis en France
     et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
     en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
     Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
     spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
     Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
     contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
     politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
     incisif. -- L'ironie grave.

     IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
     Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
     Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
     poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
     débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
     Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.

     V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
     Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
     la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
     _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,
     le gouvernement, les conditions et les professions. --
     Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
     -- Construction de son caractère et de son génie.


En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,
sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de
Jonathan Swift.


I

Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre
jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure
assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il
écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous
sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis
plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont
constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa
canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme
les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
passion et leur impuissance au désespoir et au talent.

La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir
de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous
gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils
crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis
pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et
comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.

Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre
le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre
brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en
invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;
il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes
au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur
sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange
et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,
avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.
Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un
ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé
fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
vie lui ont versé tous leurs poisons.

Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres
aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir
William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à
la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en
l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de
la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un
courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité
d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de
sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai
d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,
cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,
quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,
je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis
sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la
potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi
Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au
souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait
alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante
Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me
donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les
excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les
Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs
du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont
lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et
_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers
lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;
l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque
année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la
haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave
parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces
sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son
talent.

Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si
vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à
vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit
et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de
Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions
l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il
recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les
ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
de fous.

[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]

[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
let him know that I expected further satisfaction. If we let these
great ministers pretend too much, there will be no governing them....

One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
accordingly.]

[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
advances. I said I could not help that. For I always expected advances
in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
other man.

I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
said that was not so soon done, for I expected more advances from
ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]

[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
One passes half an hour pleasant enough.]

[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
established rule above twenty years, that the first advances have been
constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
greater their quality, the greater were their advances.]

[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
to say to him till he begs my pardon.]

[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]

[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
employment.]

[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]

[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
country from ruin.]

[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du
Tonneau_.]

[Note 12: Il dit à la muse:

  Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
  On an abandon'd wretch by hopes forsook,
  Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
  Assign'd for life to unremitting grief,
  To thee I owe that fatal bend of mind
  Still to unhappy restless thoughts inclined;
  To thee what oft I vainly strive to hide,
  That scorn of fools, by fools mistook for pride.]

[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
William Temple would look cold and out of humour for three or four
days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]

[Note 14:

  Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
  Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]

[Note 15: _Mistress Harris's petition._]

[Note 16:

  You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
  And over and above, that I may have your Excellencies' letter
  With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]

[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la
Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]

[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]

[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
among whom I live.]

[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
have but so much regard for me left, that this complaint may touch
your soul with pity!]

[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
hole.]

[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]


II

Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.

Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
assomme les bavards qui en disputent autour de lui.

Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.

C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
sont des pamphlets.


III

C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des
affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.

En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter
les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.
La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
discussion.

C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la
prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des
dissertations de politique ou des controverses de religion sont
restées des modèles d'art.

Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin
du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse
et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient
que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
qui fit reculer un gouvernement.

La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,
compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du
premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche
les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,
pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame
Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de
leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même
injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses
adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait
que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?
Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,
l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne
fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les
exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à
quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce
qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue
de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée
ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et
sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et
j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la
meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers
et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,
et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
qu'ils ont de l'assommer.

Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire
d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour
encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,
les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un
expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.
«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira
cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,
menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les
marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas
et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de
viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de
demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur
publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.

Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant
aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses
coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre
Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans
pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement
des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»

Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court
portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
d'une telle hauteur.

     J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
     Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
     indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
     reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
     honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
     l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
     aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
     Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
     le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
     renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
     d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
     eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
     n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
     chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
     recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
     probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
     circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
     éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
     me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
     donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le
     mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
     réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
     à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
     atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
     d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
     depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
     vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
     sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
     vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
     promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
     des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
     étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
     style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
     royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
     conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
     tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
     par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
     étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un
     jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
     vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux
     assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
     assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
     profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
     chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
     athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
     concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
     règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
     d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
     de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
     promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
     une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
     en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
     Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
     nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
     entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
     le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
     En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].

Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,
je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé
aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles
sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura
l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout
ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son
visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il
parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle
d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.

C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant
de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
celui-ci[32]:

     Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
     contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous
     les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
     Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
     de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
     être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
     serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
     poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
     l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
     extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
     chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
     sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
     paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
     réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
     grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du
     reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
     pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
     temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
     croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
     projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
     de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
     bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
     objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
     ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
     consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
     projets actuels de richesse et de pouvoir[33].

Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:

     On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
     de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
     milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
     deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
     plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
     principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
     pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
     On représente encore comme un grand avantage pour le public
     que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
     l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
     toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
     de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
     honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
     troubler la paix de l'esprit humain[35].

Puis il conclut en doublant l'insulte:

     Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
     le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
     obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
     déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
     mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
     la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
     peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
     très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
     doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
     prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
     offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
     réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
     félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
     la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
     accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
     humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
     pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait
     sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
     pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
     christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
     puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
     sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
     égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
     merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
     nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
     pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
     et en invectives contre la religion, et qui seraient
     incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
     sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
     l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
     grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais
     voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait
     invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du
     Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la
     banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
     100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
     notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du
     christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si
     grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].

Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.

[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,
comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
(_Pensées sur la religion._)]

[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]

[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
your bread and clothing and every common necessary of life depends
upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
to sell at it the lowest rate.]

[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
appears that Wood had in all respects performed his contract. His
contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]

[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]

[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
they are approved; and these must answer all that he has already
coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
same price for the whole hundred, without suffering me to see them
before he was paid or giving me good security to restore my money for
those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
point with Mr Wood's essay.]

[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
with the goods till he gets the money.]

[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
He has a confused remembrance of words since he left the university,
but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
adjust them to the pannels.

Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous
le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de
la ladrerie anglaise.]

[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
to do it without any personal love or hatred for the animals
themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
constitution, has some years passed his grand climacterick without any
visible effects of old age, either on his body or his mind and in
spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
years standing. With the same grace and in the same style, he will
rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
character, and what every body expects.... The ends he has gained by
lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
of children to support his family, without the fatigues of being a
father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]

[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]

[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
know not how, whether from the affectation of singularity, or the
perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
should still confess, that in the present posture of our affairs, at
home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
the christian religion from among us. This perhaps may appear too
great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
deference to that great and profound majority which is of another
sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
be intended only in defence of nominal christianity; the other having
been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
inconsistent with our present schemes of wealth and power.]

[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
be an ornament to the court and town.]

[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
will of course be banished for ever, and consequently along with it,
those grievous prejudices of education, which under the names of
virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
to be eradicated by right reason, or free-thinking.]

[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
on themselves; especially when all this may be done without the least
imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
be able to find another subject so calculated in all points whereon to
display their abilities? What wonderful productions of wit should we
be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
any other subject? We are daily complaining of the great decline of
wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
topic we have left?]

[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
the preservation of christianity, there is no reason why we should
bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]


IV

Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
dans les amusements.

Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni
moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.

Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont
le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la
religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air
d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions
justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode
extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
déraison.

Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,
il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance
au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant
passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu
pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou
ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la
bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il
habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en
cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les
réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve
qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,
impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement
spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style
très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.
J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été
assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule
fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement
domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être
si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de
l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus
repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont
d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,
le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.
Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;
même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à
Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances
sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur
d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient
plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes
qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures
humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.
Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir
critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»

Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne
peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne
puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui
d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en
eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs
mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre
route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur
de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des
odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas
une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des
sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une
perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,
_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer
Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de
perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné
quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en
servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque
instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il
impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des
questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la
déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,
renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les
sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand
ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il
l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,
leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes
et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,
par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une
facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,
c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante
Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître
d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait
jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs
oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:
«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer
Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais
ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et
Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il
compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de
pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet
avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton
trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu
plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te
vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»
Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de
couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun
siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort
de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant
une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne
sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop
fine pour être saisie par ces rudes mains.

Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle
seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
pour voir son habit brodé.

     Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien
     sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement
     comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,
     dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez
     jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
     jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable
     serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
     disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
     à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire
     vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
     couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
     madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
     blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
     rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une
     robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
     rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
     et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
     prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une
     belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute
     la nation[51].

Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une
dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un
doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;
n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre
que ses vers _sur sa propre mort_?

     «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit
     les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est
     mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a
     parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts
     pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
     héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
     tout légué au public.--Au public? Voilà un
     caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
     envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort
     auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
     n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent
     pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant
     ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes
     amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un
     rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace
     d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est
     l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,
     je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
     tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
     invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles
     d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
     puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait
     mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen
     (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
     dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait
     fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde
     meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
     Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]

Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,
celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu
de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,
il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris
de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les
couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats
morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent
pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis
toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet
emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine
travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir
qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne
à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous
étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des
claqueurs et des figurants.

Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient
leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],
il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il
décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez
qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique
l'exécration et le dégoût.

[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]

[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]

[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
affairs in time.]

[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
in my humble opinion, a very improper style for a person of his
education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
an affair at home?]

[Note 42: _Letter to a very young lady._]

[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
playbooks and romances.]

[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
know, would equally become them.]

[Note 45:

  His talk was now of tithes and dues;
  He smok'd his pipe and read the news....
  Against dissenters would repine,
  And stood up firm for right divine.]

[Note 46:

  And all their conduct would be try'd
  By her, as an unerring guide.
  Offending daughters oft would hear
  Vanessa's praise rung in their ear.
  Miss Betty, when she does a fault,
  Lets fall her knife or spills the salt,
  Will then by her mother be chid:
  «'Tis what Vanessa never did!»]

[Note 47:

  He now could praise, esteem, approve,
  But understood not what was love.]

[Note 48:

  Stella, this day is thirty-four
  (We sha'n't dispute a year or more).
  However, Stella, be not troubled,
  Although thy size and years are doubled,
  Since first I saw thee at sixteen,
  The brightest virgin on the green;
  So little is thy form declin'd,
  Made up so largely in thy mind.]

[Note 49:

  O, would it please the Gods to split
  Thy beauty, size, years and wit!
  No age could furnish out a pair
  Of nymphes so graceful, wise, and fair.]

[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]

[Note 51:

  The parsons for envy are ready to burst;
  The servants amazed are scarce ever able
  To keep off their eyes, as they wait at the table;
  And Molly and I have thrust in our nose
  To peep at the captain in all his fine clothes;
  Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
  Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
  'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
  You'll never want parsons as long as you live;
  I ne'er knew a parson without a good nose.
  But the devil's as welcome wherever he goes;
  G--d--me, they bid us reform and repent,
  But, z--s, by their looks they never keep lent;
  Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
  You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
  I wish she would lend you her pretty white hand
  In mending your cassock, and smoothing your band;
  (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
  That the captain supposed he was curate to Jenny.)
  Whenever you see a cassock and gown,
  A hundred to one but it covers a clown;
  Observe how a parson comes into a room,
  G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
  A scholar, when just from his college broke loose,
  Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
  Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
  By G--, they don't signify this pinch of snuff;
  To give a young gentleman right education,
  The army's the only good school of the nation.]

[Note 52:

  How is the dean? he's just alive.
  Now the departing prayer is read;
  He hardly breathes. The dean is dead.
  Before the passing-bell begun,
  The news through half the town has run;
  Oh! may we all for death prepare!
  What has he left? and who's his heir?
  I know no more than what the news is;
  'Tis all bequeath'd to public uses.
  To public uses! there's a whim!
  What had the public done for him?
  Mere envy, avarice, and pride:
  He gave it all--but first he died.
  And had the dean in all the nation
  No worthy friend, no poor relation?
  So ready to do strangers good,
  Forgetting his own flesh and blood!
  Poor Pope will grieve a month, and Gay
  A week, and Arbuthnot a day....
  My female friends, whose tender hearts
  Have better learned to act their parts,
  Receive the news in doleful dumps:
  'The dean is dead (pray, what is trumps?)
  Then, Lord, have mercy on his soul!
  (Ladies, I'll venture for the vole.)
  Six deans, they say, must bear the pall.
  (I wish I knew what king to call.)
  Madam, your husband will attend
  The funeral of so good a friend?
  No, madam, 'tis a shocking sight;
  And he's engaged to-morrow night:
  My Lady Club will take it ill,
  If he should fail her at quadrille.
  He loved the dean--(I lead a heart)
  But dearest friends, they say, must part.
  His time was come, he ran his race;
  We hope he's in a better place.']

[Note 53: _The ladies dressing-room._]

[Note 54: _Strephon and Chloe._]

[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]

[Note 56: _The Progress of Beauty._]

[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
abuses_.]


V

Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au
milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
et de toute vérité.

De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les
avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,
étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady
_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
secte s'était établie, posant en principe que le monde était une
garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il
n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De
même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi
que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui
que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos
trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds
d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur
défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose
conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou
_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.
Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une
lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne
rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté
s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être
d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants
que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,
et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de
flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la
corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle
tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le
testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces
paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne
porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné
pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir
trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et
devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères
ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son
humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être
raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua
que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et
allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs
habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un
mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais
ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement
trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de
chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien
fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,
traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,
l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd
point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde
même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.
Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors
dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels
prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient
toute science.

     Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
     les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
     syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
     science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
     vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
     boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
     ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
     affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
     la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
     plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
     autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
     soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
     expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
     jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
     pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
     d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
     de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
     de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
     rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
     vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
     à mesure qu'ils passaient[63].

Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et
de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?
Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec
la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur
délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument
libérateur.

La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom
Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce
profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington
et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie
suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs
vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,
elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,
précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et
presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la
Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes
arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est
inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui
est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa
pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne
laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité
médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la
source de tout le génie humain et de toutes les institutions de
l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les
_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier
trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de
remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans
l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui
jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en
Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue
intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle
beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de
Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables
vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le
malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
le dégoût.

S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la
raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
du Tonneau_ que dans _Gulliver_.

Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de
plus exact ni de plus limité.

Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
la seule cause de notre vénération ou de notre amour.

La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est
juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou
clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,
et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés
avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé
que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette
humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,
est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il
choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À
Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur
le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre
autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses
nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le
parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue
l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la
vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères
sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver
la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner
ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette
fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande
espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été
empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa
vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le
fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais
recommencer sans un ordre spécial_[69].»

Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il
faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!

     Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
     même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
     singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
     étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
     d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
     et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
     le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
     du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur
     peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
     arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
     aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
     étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
     femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
     non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
     sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
     de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
     presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
     jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
     conçu naturellement une si forte antipathie[71].

Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de
leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la
source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent
ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.
Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les
leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout
indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux
pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable
raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de
Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse
petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface
de la terre[73].»

Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.

     C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
     cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
     voir les rues, les routes et les portes des cabanes
     couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
     enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
     pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je
     pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
     dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau
     de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
     moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces
     enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si
     grand service au public, qu'il mériterait une statue comme
     sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
     idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre
     objection[75].

Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.

     Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
     Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
     portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
     tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
     bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
     puisse servir également en fricassée ou en ragoût.

     Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
     vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
     la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
     mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
     an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
     fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
     de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à
     les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
     ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
     dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat
     très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de
     sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
     particulièrement en hiver.

     J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
     naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
     atteindre vingt-huit livres.

     J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
     mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
     journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
     d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
     crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
     shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
     fournira au moins quatre plats d'excellente viande
     nutritive.

     Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
     demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
     convenablement préparée fera des gants admirables pour les
     dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.

     Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
     abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
     bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
     pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
     vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
     couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.

     Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
     visibles aussi bien que de la plus haute
     importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
     de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
     puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
     nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
     enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
     de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
     nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
     le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
     les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans
     le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
     étant uniquement de notre crû et de nos
     manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand
     encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
     encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
     pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
     mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
     établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
     en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
     énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
     de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
     boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
     porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
     jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
     par amour de la brièveté.

     Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
     ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
     estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
     pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
     aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
     parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
     pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
     aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
     aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
     pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
     conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
     que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
     manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
     De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
     heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].

Et il finit par cette ironie de cannibale:

     Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
     moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
     oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
     de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,
     je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
     ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].

On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de
cette tranquille dissertation.

Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes
doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et
ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans
s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,
qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de
Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif
et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,
d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de
mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou
écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a
inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive
des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée
le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la
peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du
grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que
nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée
réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un
rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,
avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête
d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel
spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:
«Surtout lorsqu'il brûle.»

[Note 58: La vérité chrétienne.]

[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]

[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]

[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
their father's will, read it over and over, but not a word of a
Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
to be more book-learned than the other two, said he had found an
expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
examine; but their evil star had so directed the matter that the first
syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
best.]

[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
criticisms, had found in a certain author, which he said would be
nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
interpretation in this paragraph. This another of the brothers
disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
understood in a mythological and allegorical sense. However, he
objected again why their father should forbid them to wear a
broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
reasoned upon.]

[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
prononciation nasale, etc.

First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the
noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
year you might behold the priests among them in vast number.... linked
together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
did usually call their bodies their vessels.... and to render these
yet more compleat, because the breath of man's life is in his
nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
tincture as they passed.]

[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]

[Note 65: The types are so apposite and the applications so
necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
other than the true critick is, I think, manifest from the following
description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
length observing took warning, of their own accord, to lop the
luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
branches from their works. But now all this he cunningly shades under
the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]

[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
_asses_ with horns.]

[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
les traduire.]

[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
first declination; like other insects who having their birth and
education in a excrement, from thence borrow their colour and their
smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
observed from long experience to be a very light rider, and easily
shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
manner, for the universal benefit of mankind.]

[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
justice to this prince's great clemency and the care he has of his
subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
strict orders are given to have the infected parts of the floor well
washed after every such execution.... I myself heard him give
directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
to give notice about washing the floor after an execution, but who
maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
prince at that time had no design against his life. But this good
prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
promise that he would do so no more, without special orders.]

[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]

[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
against which I naturally conceived so great an antipathy.]

[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
always more deformed in body and mischievous in disposition than any
of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
could get, whose employment was to lick his master's feet and
posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
continues in office till a worse can be found; but the very moment he
is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
district, male and female, come in a body and discharge their
excrements upon him from head to foot.]

[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
suffered to crawl upon the surface of the earth.]

[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou
quelques années après.]

[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
great town, or travel in the country, when they see the streets, the
roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
that this prodigious number of children.... is in the present
deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
objection.]

[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
will equally serve in a fricassee or a ragout.

I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
fourth day, especially in winter.

I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
to twenty-eight pounds.

I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
dishes of excellent nutritive meat.

Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....

I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
the goods being entirely of our own growth and manufacture....
Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
their children, when they were sure of a settlement for life to the
poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
being studious of brevity.

Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
pain upon that matter, because it is very well known, that they are
every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
not strength to perform it. And thus the country and themselves are
happily delivered from the evils to come.]

[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
work, having no other motive than the public good of my country, by
advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
my wife past child-bearing.]



CHAPITRE VI.

Les romanciers.

     I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
     diffère des autres.

     II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
     rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
     anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
     procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
     caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
     volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
     méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
     finale.

     III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
     siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
     études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
     Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
     deux classes de romans.

     IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
     de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
     minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
     -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
     Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
     et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
     orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
     énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
     scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
     héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
     Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.

     V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
     _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
     Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
     _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.

     VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
     -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
     la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
     -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._

     VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
     -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
     sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
     maladies et les dégénérescences de la nature humaine.

     VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
     vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
     protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
     L'ecclésiastique anglais.

     IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
     façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
     Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
     Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
     tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
     morale a discipliné le tempérament.


Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.


I

Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.

Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.

Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
son instrument.

Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»

Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
et civiliser des continents.

[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
so, who can help it?]

[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
nature.»]

[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
there any appearance of fiction in it.]

[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]

[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
I should have brought away the whole ship, piece by piece.]

[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
so it was as well employed one way as another.]

[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
grudged my labour.]

[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
making the most rational judgment of things, every man may be in time
master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
had had tools.]

[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
great pleasure for me to see all my goods in such order, and
especially to find my stock of necessaries so great.]

[Note 87: I considered that the Devil might have found out
abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
quite on the other side of the island, he would never have been so
simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]

[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
détails caractéristiques.]

[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
else should they be directed in such a manner, just at the moment when
I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]

[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
a resignation to the will of God,... but even to a sincere
thankfulness.]

[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
for his eternal presence hereafter.]


II

C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
des admirations utiles et des motifs d'action.

On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
effet.

Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.

[Note 92: 1709-1711-1713.]


III

«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,
écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne
s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se
réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par
rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est
un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire
naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe
à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès
insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des
résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment
des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes
les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en
tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un
méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne
l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,
ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
faire ressortir une figure, une action et une leçon.

Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et
bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt
pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours
rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre
coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité
hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.
Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,
ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de
l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le
monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre
des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre
avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop
souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute
si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»
Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré
le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il
s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il
la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le
droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire
seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le
remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice
of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien
plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une
négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant
plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la
menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la
retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la
foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses
ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui
nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement
final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une
princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre
esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la
conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont
deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en
Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais
l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours
vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a
fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé
capable de le rajeunir et de le ranimer.

Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser
à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de
sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans
un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains
pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me
fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est
trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si
je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec
quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je
souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il
descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont
placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est
plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette
pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien
sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»
Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon
coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être
plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien
mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces
effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des
mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son
cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent
de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les
effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira
«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir
envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,
aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.

Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la
haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les
siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et
tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend
les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité
prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et
rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par
Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux
des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par
principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la
mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils
se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à
pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de
politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et
tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à
nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»
Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction
alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter
entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et
s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et
vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule
personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous
payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,
nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour
toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce
projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans
importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:
«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de
l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?
Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?
Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma
petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon
enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à
chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce
soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un
cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les
échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à
fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une
grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je
suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!
Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle
qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,
elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,
laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son
venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.

Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,
l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le
trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis
de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;
distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont
mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les
viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel
gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],
ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux
prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni
relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»
Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il
donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a
point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il
n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent
dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine
tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,
en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des
remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme
chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il
se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.

Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique
promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil
dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes
personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais
surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité
d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables
duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le
déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle
reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout
le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a
cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si
tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un
devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses
devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle
les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est
munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et
multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut
pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses
principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à
son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas
Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande
Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester
contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et
prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien
bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle
n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de
bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà
l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,
quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.

Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des
devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète
de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple
il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus
chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté
de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par
cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi
jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction
de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles
Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.
Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à
table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses
pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les
meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;
autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir
l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé
de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité
une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les
compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]
viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les
larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir
Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour
essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;
charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!
Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un
coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est
trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être
accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs
sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir
Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le
triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent
comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en
choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment
pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus
fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est
délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une
vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.

Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de
vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de
vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur
en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,
ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans
le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le
claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air
dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus
dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,
cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un
mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous
racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,
grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que
les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à
insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes
mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que
vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à
part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en
avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont
huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas
greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur
la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et
qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un
caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre
conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur
de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer
la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
punition est que vous ne pouvez pas la voir.

[Note 93: 1741.]

[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
was all in confusion at his goodness.

I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]

[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
his poor servant.]

[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
only to say: God bless your honour!]

[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]

[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
workmen.]

[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]

[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
unhappy soul that I could wish it in my power to save!]

[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
kiss his dear hand.

My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
might be forwarder than you wish.

This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
his wife as if he were to marry a duchess.]

[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
person.]

[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady
Davers.]

[Note 104: He told he would break some body's heart.]

[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
devote to your needle? How many to your prayers? How many to
letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]

[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
two words.]

[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]

[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
till she bursts with her own poison.]

[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
opposition.»]

[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
choice of him or of an Emperor.]

[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
died in childbed by me.]

[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]

[Note 113: That command of my passions which has been attributed
to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
distinction.]

[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
will now be contented.]

[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]

[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:

That such a husband might unsettle me in all my own principles and
hasard my future hopes.

That he has a very immoral character to women.

That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
in wedlock with such a man.

Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou
analyses de ses propres lettres.]

[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
voluntary vowed one, with indifference.]

[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]

[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
speaks, he would be a fiend.»]

[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,
were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
which shall overcome the other.]

[Note 121: Niceties.]

[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
Sand.]

[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
became him.]

[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]

[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
confirm me.

For ever yours Charles Grandisson.]

[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
parental friends for a public celebration.]

[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
in her heart.]

[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
from a mind like that Heaven mild and gracious!]

[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
every relation of life?]

[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]


IV

C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,
mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de
Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu
grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il
coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le
surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse
débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en
lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il
s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un
jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit
que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent
eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir
l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce
franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans
trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,
traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le
courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux
in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des
bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le
plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la
lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs
de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et
aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il
adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:
dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],
prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la
délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il
ne manque que le parfum.

Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme
Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes
raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous
mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il
est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans
habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,
finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est
bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée
et le ventre plein.

Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des
folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens
réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste
toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un
relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à
cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la
brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,
n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il
vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine
lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et
_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous
les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il
devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton
habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour
l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je
n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son
miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au
plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au
diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et
toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de
faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer
le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la
minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau
de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le
raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;
d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!
le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres
projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,
revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au
moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la
chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement
recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;
il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il
embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout
disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui
arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent
qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant
sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute
plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je
te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous
aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps
auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est
une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à
travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute
règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.

Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien
plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la
friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la
règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement
empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de
cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au
dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation
bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.
Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît
affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,
plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au
cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il
ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui
précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui
enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et
lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire
dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de
sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni
dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,
comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme
le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses
affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;
mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si
involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,
qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il
se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.
«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux
pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;
il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres
paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il
s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son
régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en
abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots
gantés.

À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la
franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des
mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se
lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous
pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux
ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.

[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
comte.]

[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]

[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]

[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]

[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]

[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
the next morning.]

[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
on't.]

[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]

[Note 139: _Jonathan Wild._]

[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]

[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
worlds!]


V

En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux
de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de
badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans
ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,
sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de
lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le
fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres
attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires
cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la
hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des
plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se
battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné
de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un
ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses
blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,
qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.
Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le
sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le
vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de
gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,
les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,
défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce
noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver
jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune
fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,
rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en
haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une
allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi
apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent
mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec
le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son
évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,
bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»
Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente
coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au
désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur
pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du
héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et
joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les
mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros
sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur
ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;
il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme
une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;
il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est
gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri
chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de
Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous
divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic
de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par
les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer
et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles
filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres
comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans
l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,
sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont
excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont
dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,
et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop
fort.

Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,
l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.
Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme
fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son
caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle
et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui
tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,
aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier
curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne
sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat
des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière
soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les
autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour
aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si
entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les
démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où
nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement
la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et
des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.

Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée
la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous
désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.
La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie
vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les
idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération
uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de
masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus
universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont
des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux
minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis
le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des
marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a
besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un
oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde
d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop
fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira
deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille
n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs
charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du
plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche
bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il
se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme
est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une
histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer
le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la
faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la
chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime
les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non
par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche
du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la
Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le
scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le
fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout
flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler
les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un
romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois
rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans
une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la
portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur
contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour
lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.
En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne
voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût
des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.

[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
indignation which ought to animate the reader against the sordid and
vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
exposed from his own want of experience as well as from the
selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]

[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
The world surely is wide enough to hold both thee and me.]

[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
a plus pâti et plus jeûné.]


VI

Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
lui des visages si gais[146].»

Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
qu'à fournir des comiques et des bourgeois.

[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
an air of great snugness....

The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
furniture.]

[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
fire-side, nor such pleasant faces about it.]

[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
from me what I held dearer than all his treasures, though he has
wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]


VII

Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
prédilections de l'esprit anglais.

On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
douzaine de tasses de thé dans son estomac.

Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
des thèses jusqu'à quatre heures du matin.

Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
préceptes s'accommode le mieux à son penchant.

Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.

Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
Johnson[154].

[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]

[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:

"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
to his country."

Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]

[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]

[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
propensities.]

[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
style, assez semblable à celui de Thomas:

We were now treading that illustrious island which was once the
luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
religion. To abstract the mind from all local emotion would be
impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
envied whose patriotism would not gain force on the plains of
Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
Iona.]

[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]

[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]


VIII

Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.

Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
est assassin.

La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement
des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés
afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se
remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous
frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.

En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.

Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.

Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de
bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui
vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez
lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout
l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet
entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
salir les yeux de votre aspect?

C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,
ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop
âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les
passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et
chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros
gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque
cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il
l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il
n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de
conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.

Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le
voit.

Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des
fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
s'en aller sous leur scalpel.

Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
en civilisation.

[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
it may be considered as an index to the mind, to express which with
any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
great master. (_Analysis of Beauty._)]



CHAPITRE VII.

Les poëtes.

     I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
     caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
     Comment il a son centre dans Pope.

     II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
     -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
     personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté
     de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et
     de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail
     assidu.

     III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
     les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de
     cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
     France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
     pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
     banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
     salon sont inconciliables.

     IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
     poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
     finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
     Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
     -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
     elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
     perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
     Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
     -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.

     V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
     classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
     impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
     campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.

     VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
     sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus
     précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
     Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
     Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
     forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. --
     L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
     talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.


Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui
s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils
l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la
perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans
son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
cours du génie humain.

Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont
copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière,
tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit
par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
suivi.

[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]


I

En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à
quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua
mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du
style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a
point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait:
entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins
inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût
_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son
but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions
d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances
poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa
tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de
tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits
musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout
d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les
trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse
qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans,
ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea
si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait,
ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à
contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut
d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de
tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un
écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et
souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté
l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_
témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même
Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières
églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point
flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.»
Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui.
«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant
trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son
_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait
à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a
blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être
traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait
d'emblée aussi mûr que Boileau.

Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une
petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la
mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
diplomatie à propos de carottes et de navets.

Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des
libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin
d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_,
déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De
pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.

On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_
et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit
Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire;
quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer
à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient
des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il
fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une
nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.»
Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
développé, pour mettre en relief la forme classique par
l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.

[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
me, that there was one way left of excelling; for though we had
several great poets, we never had any one great poet that was correct;
and desired me to make that my study and my aim.]

[Note 158: 1709.]

[Note 159: Tye-wig.]

[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
with which I communicate. I hope all churches and governments are so
far of God as they are rightly understood and rightly administered;
and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)]


II

C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.

Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.

Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»

Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
légère, un oeil attentif et un goût exercé.

[Note 161: Vale, unice.]

[Note 162:

  In these lone walls (their days' eternal bound)
  These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
  Where awful arches make a noon-day night,
  And the dim windows shed a solemn light.]

[Note 163:

  The wand'ring streams that shine between the hills,
  The grots that echo to the tinkling rills,
  The dying gales that pant upon the trees,
  The lakes that quiver to the curling breeze.]

[Note 164:

  Heaven first taught letters for some wretch's aid,
  Some banished lover, or some captive maid;
  They live, they speak, they breathe what love inspires,
  Warm from the soul, and faithful to its fires,
  The virgin's wish without her fears impart,
  Excuse the blush, and pour out all the heart,
  Speed the soft intercourse from soul to soul,
  And waft a sigh from Indus to the pole.]

[Note 165:

  How happy is the blameless Vestal's lot!
  The world forgetting, by the world forgot.
  Eternal sunshine of the spotless mind,
  Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
  Labour and rest that equal periods keep,
  Obedient slumbers that can wake and weep....
  Desires compos'd, affections ever e'en,
  Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
  Grace shines around with serenest beams,
  And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
  For her th' unfading rose of Eden blooms,
  And wings of seraphs shed divine perfumes;
  For her the spouse prepares the bridal ring,
  For her white virgins Hymeneals sing,
  To sounds of heav'nly harps she dies away,
  And melts in visions of eternal day.]

[Note 166:

  Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
  Divine oblivion of low-thoughted care!
  Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
  And faith, our early immortality!
  Enter, each mild, each amicable guest:
  Receive, and wrap me in eternal rest!]

[Note 167:

  I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
  Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]


III

Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.

Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
beaucoup de choses sans se fâcher.

Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.

À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
le poëte ailleurs.

[Note 168: M. Guillaume Guizot.]

[Note 169:

  Liebe sei vor allen Dingen,
  Unser Thema, wenn wir singen.
                              (Goethe.)]

[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
pouvoir.]

[Note 171:

  Or stain her honour or her new brocade,
  Forget her pray'rs or miss a masquerade,
  Or lose her heart or necklace at a ball.]

[Note 172:

            To love an altar built
  Of twelve vast French romances, neatly gilt;
  There lay three garters, half a pair of gloves,
  And all the trophies of his former loves.
  With tender billet doux he lights the pyre,
  And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]

[Note 173:

  Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
  Men prove with child, as pow'rful fancy works,
  And maids turn'd bottles call aloud for corks.]

[Note 174:

  First he relates, how sinking to the chin,
  Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
  How young Lutetia, softer than the down,
  Nigrina black, and Merdamenta brown,
  Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
  Full in the middle way there stood a lake,
  Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
  (Such was her wont, at early dawn to drop
  Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
  .... And the fresh vomit run for ever green.]

[Note 175:

  See skulking Truth to her old cavern fled,
  Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
  Philosophy that lean'd on Heav'n before
  Shrinks to her second cause and his no more.
  Physic of metaphysic begs defence,
  And metaphysic calls for aid on sense....
  Religion blushing veils her sacred fires,
  And unawares morality expires.
  Nor public flame, nor private dares to shine,
  Nor human spark is left, nor glimpse divine;
  Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
  Light dies before thy uncreating word,
  Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
  And universal Darkness buries all.]


IV

Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.

Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
tous les terrains.

Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
les compter:

  Know then thyself, presume not God to scan.
  The proper study of mankind is man.
  Plac'd on this isthmus of a middle state,
  A being darkly wise, and rudely great:
  With too much knowledge for the sceptic side,
  With too much weakness for the stoic's pride,
  He hangs between; in doubt to act or rest;
  In doubt to deem himself a God or beast,
  In doubt his mind or body to prefer;
  Born but to die, and reas'ning but to err;
  Alike in ignorance, his reason such,
  Whether he thinks too little or too much:
  Chaos of thought and passion, all confus'd,
  Still by himself abused or disabus'd;
  Created half to rise, and half to fall;
  Great lord of all things, yet a prey to all.
  Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
  The glory, jest, and riddle of the world.

Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
est le plus savant.

Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
ces beautés il ne reste presque rien:

     Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
     scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
     l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
     moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
     imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
     le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
     jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
     deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
     tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
     doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
     mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
     faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
     pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
     de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
     désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
     tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
     juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
     gloire, le jouet et l'énigme du monde.

Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
mais s'en tient là.

Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
beaux parleurs qui le portaient.

[Note 176:

  Oft in her glass the musing shepherd spies
  The headlong mountains and downward skies
  The watr'y landskip of the pendant woods
  And absent trees that tremble in the floods.]

[Note 177:

  See, from the brake the whirring pheasant springs
  And mounts exulting on triumphant wings.
  Alas, what avail his glossy, varying dies,
  His purple crest, and scarlet circled eyes,
  The vivid green his shining plumes unfold,
  His painted wings, and breast that flames with gold?]

[Note 178:

  But now secure the painted vessel glides,
  The sun beams trembling on the floating tides;
  While melting music steals upon the sky,
  And soften'd sounds along the waters die;
  Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
  The lucid squadrons round the sails repair:
  Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
  That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
  Some to the sun their insect wings unfold,
  Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
  Transparent forms, too fine for mortal sight,
  Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
  Loose to the wind their airy garment flies,
  Where light disports in ever-mingling dyes;
  Where ev'ry beam new transient colours flings,
  Colours that change whene'er they wave their wings.]

[Note 179:

  Behold, four kings in majesty rever'd,
  With hoary whiskers, and a forky beard.
  And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
  Th' expressive emblem of their softer pow'r.
  Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
  Caps on their heads and halberts in their hand,
  And party-coloured troops, a shining train,
  Drawn forth to combat on the velvet plain.]

[Note 180:

  Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
  Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]


V

Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
delà ou ne l'atteint pas.

Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.

Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
palette de Rubens.

[Note 181:

  In the remotest wood and lonely grot,
  Certain to meet that worst of evils, _thought_.]

[Note 182:

  Your nicer Hottentots think meet
  With guts and tripe to deck their feet;
  With downcast looks on Potta's legs,
  The ogling youth most humbly begs,
  She would not from his hopes remove
  At once his breakfast and his love....
  Before you see you smell your toast,
  And sweetest she that stinks the most.
                                        (_Alma_, livre II.)]

[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]

[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
defend his flocks from wolves, because there are none.]

[Note 185:

  Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
  Of Irish swains potatoe is the cheer,
  Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
  Sweet turnips are the food of Blouzelind;
  While she loves turnips, butter I'll despise,
  Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]

[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]

[Note 187:

            Th' effusive South
  Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
  Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
  Thus all day long the full-distended clouds
  Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
  Is deep enrich'd with vegetable life,
  Till in the western sky the downward sun
  Looks out, effulgent, from amid the flush
  Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
  The rapid radiance instantaneous strikes
  Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
  Shakes on the floods, and in a yellow mist
  Far smoking o'er the interminable plain,
  In twinkling myriads lights the dewy gems.
  Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
                                                 (_Spring_, 142-195.)]


VI

Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son
goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,
s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et
montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.

Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,
bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de
tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur
le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit
la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le
personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme
d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie
malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son
pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et
fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait
devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez
bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation
moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la
pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les
émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des
héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui
meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui
affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de
quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de
la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée
sur leur habit.

Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:
l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des
odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un
cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur
un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son
voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore
l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens
sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des
aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur
l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,
amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la
grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et
des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et
courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se
maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,
l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,
l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la
gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les
cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de
style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.
Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et
l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la
déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et
quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la
résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une
des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent
d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez
nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis
longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du
christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même
fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des
idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation
littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie
classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il
y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,
d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses
phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,
d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur
lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur
naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.
Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte
de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids
que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La
prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à
la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à
tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant
classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le
seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et
original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur
goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils
content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et
clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils
bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils
écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils
amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme
feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et
des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et
amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
effet, tout était changé.

[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]

[Note 189:

  Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
  Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
  (Endymion's rival), and her aid implore
  Now first implor'd in succour to the Muse.]

[Note 190: Robert Burns.]



LIVRE IV.

L'ÂGE MODERNE.



CHAPITRE I.

Les idées et les oeuvres.

     I. Changements dans la société. -- Avènement de la
     démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
     parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
     idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
     l'_au-delà_.

     II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
     -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
     Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
     Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
     -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
     Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
     -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
     de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
     Ses excès. -- Sa mort.

     III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
     Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
     -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
     -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
     -- Idée moderne du style.

     IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
     tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
     -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
     Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
     réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
     Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
     goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
     -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
     de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
     Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
     dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
     Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
     est bourgeois et anglais.

     V. La philosophie entre dans la littérature. --
     Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
     Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
     la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
     compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
     Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
     cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
     Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
     personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
     générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
     graduelle des idées continentales.


Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.

L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.

C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].

Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
travers les formules des sciences, à travers les textes et les
confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»

Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
et lente qui continue encore aujourd'hui.

[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
Nation_.]

[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]

[Note 193: _Faust_, scène première.]


I

C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
guère mieux.

Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
opprimé et révolté.

Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
ressemble à celle du _Ça ira_.

Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
blanches et des révérends en rabats neufs.

Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
solives et les murs:

     Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
     glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
     poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.

     Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
     que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
     plaisir,--peu importe où et comment!

     Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
     tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
     embrassons nos luronnes sur le foin.

     La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
     pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
     qui avez des réputations à perdre.

     À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
     santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
     marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!

     Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
     glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
     poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].

Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
humeur.

Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].

Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
et chrétien.

Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
huit fois Burns y a atteint.

Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.

Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
des chandelles, accordait des licences pour le transport des
spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.

[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
year.]

[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]

[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
second, from a late harvest, we lost our crops.]

[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
madness of an intoxicated criminal under the hands of the
executioner.]

[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]

[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
contamination in the very entrance.]

[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]

[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]

[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
distinguished.]

[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
disturb their little songs or frighten them to another station. Even
the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
a time, but must have been interested for his welfare?]

[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
the public has decided in their favour.

Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
allaient réveiller leurs camarades.]

[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
that are withheld from the son of genius and poverty?]

[Note 206:

  See yonder poor o'erlabour'd wight,
  So abject, mean, and vile,
  Who begs a brother of the earth
  To give himself leave to toil;
  And his lordly fellow-worm
  The poor petition spurn,
  Unmindful, tho' a weeping wife
    And helpless offspring mourn.]

[Note 207:

  While winds frae off Ben Lomond blaw,
  And bar the doors wi' driving snaw....
  I grudge a wee the great folks' gift,
  That live so bien an' snug:
  I tent less and want less
  Their roomy fire-side,
  But hanker and canker
  To see their cursed pride.
  It's hardly in a body's pow'r
  To keep at times frae being sour.
  To see how things are shar'd;
  How best o' chiels are whiles in want,
  While coofs on countless thousands rant,
  And ken na haw to wair't.]

[Note 208: A man is a man for a' that.]

[Note 209:

  An', Lord, if ance they pit her till't
  Her tartan petticoat she'll kilt,
  An' durk an' pistol at her belt,
    She'll take the streets,
  An' rin her whittle to the hilt
    I' th' first she meets!]

[Note 210:

  In politics if thou wouldst mix
  And mean thy fortune be,
  Bear this in mind, be deaf and blind,
    Let great folks hear and see.]

[Note 211:

  Upon this tree there grows sic fruit
  Its virtues a' can tell, man.
  It raises man above the brute,
  It makes him ken himself, man.
  Give once the peasant taste a bit,
  He's greater than a Lord, man....
  King Louis thought to cut it down,
  When it was unco small, man.
  For this the watchman crack'd his crown
  Cut off his head and all, man.]

[Note 212: 1780.]

[Note 213:

  Should Hornie as in ancient days,
  'Mang sons o' God present him,
  The vera sight o' Moodie face
  To's ain het hame had sent him
    Wi' fright that day.]

[Note 214:

  Hear how he clears the points o' faith
  Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
  He's stampin' an' he's jumpin!
  His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
  His eldritch squeel and gestures,
  Oh! how they fire the heart devout,
  Like cantharidian plasters,
    On sic a day!]

[Note 215:

  But now the Lord's ain trumpet touts,
  Till a' the hills are rairin'
  An' echoes back return the shouts;
  Black Russell is na spairin'.
  His piercing words, like Highlan' swords,
  Divide the joints an' marrow;
  His talk o' Hell, whare devils dwell,
  Our vera sauls does harrow
    Wi' fright that day.

  A vast unbottom'd boundless pit,
  Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
  Wha's raging flame an' scorchin' heat,
  Wad melt the hardest whun-stane.
  The half asleep start up wi' fear,
  An' think they hear it roarin',
  When presently it does appear
  'Twas but some neibor snorin'
    Asleep that day.]

[Note 216:

  How monie hearts this day converts
  O' sinners and o' lasses!
  Their hearts o' stane, gin night, are gane,
  As saft as ony flesh is.
  There's some are fou o' love divine,
  There's some are fou o' brandy.]

[Note 217:

  An honest man may like a glass,
  An honest man may like a lass,
  But mean revenge and malice fausse
    He'll still disdain;
  And then cry zeal for Gospel laws
    Like some we ken....
    .... I rather would be
    An atheist clean,
  Than under Gospel colours hid be
    Just for a screen.]

[Note 218: _The Jolly Beggars._]

[Note 219:

  Wi' quaffing and laughing,
  They ranted and they sang,
  Wi' jumping and thumping
  The very girdle rang.]

[Note 220:

  I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
  And there I left for witness an arm and a limb;
  Yet let my country need me, with Elliot to head me,
  I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]

[Note 221:

  I once was a maid, tho' I cannot tell when,
  And still my delight is in proper young men....
  Full soon I grew sick of my sanctified sot,
  The regiment at large for a husband I got,
  From the gilded spontoon to the fife I was ready,
  I asked no more but a sodger laddie.]

[Note 222:

  A fig for those by law protected!
  Liberty's a glorious feast!
  Courts for cowards were erected,
  Churches built to please the priest!

  What is title? What is treasure?
  What is reputation's care?
  If we lead a life of pleasure
  'T is no matter how or where.

  With the ready trick and fable
  Round we wander all the day,
  And at night, in barn or stable,
  Hug our doxies on the hay.

  Life is all a variorum,
  We regard not how it goes;
  Let them cant about decorum,
  Who have characters to lose.

  Here's to badgets, bags and wallets!
  Here's to all the wandering train!
  Here's our ragged brats and callets!
  One and all cry out.--Amen.]

[Note 223:

  Morality, thou deadly bane,
  Thy tens o' thousands thou hast slain;
  Vain is his hope whose stay and trust is
  In moral mercy, truth and justice.]

[Note 224:

  I doubt na, whyles, but thou may thieve;
  What then? poor beastie, thou maun live.]

[Note 225:

  Hear me, auld Hangie, for a wee,
  An' let poor damned bodies be;
  I'm sure sma' pleasure it can gie,
    E'en to a deil,
  To skelp an' scaud' poor dogs like me
    An' hear us squeel....
  Then you, ye auld, snec-drawing dog!
  Ye came to Paradise incog,
  An' play'd on man a cursed brogue,
    (Black be your fa'!)
  An' gied the infant world a shog,
    'Maist ruin'd a'....
  But fare you weel, auld Nickie-ben!
  O wad ye tak a thought an' men'.
  Ye aiblins might--I dinna ken--
    Still hae a stake.
  I'm wae to think upon yon den,
    E'en for your sake!]

[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
frère.)]

[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]

[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]

[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
great unknown Power, thou Almighty God!]

[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
devils, till they got vent in rhyme.]

[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]

[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]

[Note 233:

  O Life, how pleasant is thy morning,
  Young Fancy's rays the hills adorning,
  Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
                                                 (Ép. à James Smith.)]

[Note 234: I might write you on farming, on building, on
marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
swoon at the very word business.]

[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
nor fear.]

[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
ones, there I am weak as a woman's tear.]

[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]


II

Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
détournaient les esprits des innovations proposées, et les
rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande
maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la
trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme
l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient
l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une
furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux
applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau
gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous
cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était
suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des
doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient
proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de
faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des
offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant
l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
les mains sur lui.

Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques
comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée
montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des
conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à
changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en
apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de
penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot
central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.

En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le
puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me
couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal
changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une
grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de
l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et
comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un
moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison
d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et
d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,»
jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme
un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable
d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins,
en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la
journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à
chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières
spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques
éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable!
Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent,
qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les
attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre
rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais
avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur:
pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à
l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le
recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien
comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et
pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une
rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au
lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une
à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et
charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud
transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop
rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira
de ses aiguillons.

Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce
nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé,
avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;»
toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le
précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant
ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève
sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles,
tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant
d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui
découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets
non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore,
une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se
colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la
distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de
pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs
mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés
autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban
emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des
boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques.
Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les
choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de
notre feu et parmi les planches de notre potager[251].

Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre,
dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le
détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en
est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles,
véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au
contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et
de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution
du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la
rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et
n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.

[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]

[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]

[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]

[Note 241: _Misdemeanours._]

[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
français.]

[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
the office, which was every day for more than a half year together.]

[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
blasphemy against my Maker.]

[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
surface.]

[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
so, if they should distort the features of the mournful attendants
into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
little variety in its contemplations though it were but a kitten
playing with her tail.]

[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]

[Note 248:

  He comes, the herald of a noisy world,
  With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
  News from all nations lumbering at his back.
  True to his charge, the close-packed load behind,
  Yet careless what he brings, his one concern
  Is to conduct it to the destined inn,
  And, having dropped the expected bag, pass on.
  He whistles as he goes, light-hearted wretch!
  Cold and yet cheerful: messenger of grief
  Perhaps to thousands, and of joy to some.]

[Note 249:

  Now stir the fire, and close the shutters fast,
  Let fall the curtains, wheel the sofa round,
  And while the bubbling and loud-hissing urn
  Throws up a steamy column, and the cups,
  That cheer but not inebriate, wait on each,
  So let us welcome peaceful evening in.]

[Note 250:

  Is India free? And does she wear her plumed
  And jewelled turban with a smile of peace?
  Or do we grind her still?]

[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
«a Pope in worsted stockings.»]

[Note 252:

  Here Ouse slow winding through a level plain
  Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
  Conducts the eye along his sinuous course
  Delighted.]


III

Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la
nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes,
_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à
l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes
humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république
communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était
imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et
l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait
débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon,
qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que
le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces
colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout
de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se
trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans
décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au
contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu
violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le
moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus
incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères,
l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique,
et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la
beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand
style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse
méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter
aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel
qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer
les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et
les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la
stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb
écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine
du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et
choisir le vêtement qui lui seyait.

Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et
que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous
pouvons en définir la nature pour en présager les effets.

La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons
le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de
textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène
littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge
d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût
historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna
les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de
convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit
des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son
_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture
de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature
archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y
a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman
arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade
fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique
doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire,
c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.

Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_,
entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et
demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain
inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
que les processions se déploient autour des piliers, et que des
clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits
sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols
alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon;
paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où
les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus
étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent
leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de
leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
mettre au bas.

Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins
oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout
près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé
en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif
impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance
et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les
sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop
étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire
Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison
de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste
de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire
un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et
naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de
l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est
pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir
en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre
religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
reproduire des morales et des religions différentes? C'est la
sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères,
et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie
historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée
comme sous une cloche de plomb.

Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et
par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant
dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre
et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient
imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait
porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée.
On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant,
et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il
resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait
été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la
bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les
_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix,
d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une
ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était
indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et
positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce,
précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un
platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments
de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize
ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses
camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les
oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de
Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les
«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux
chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la
lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes,
occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et
des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même
emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le
paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux
château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le
remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais
mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à
décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques
voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait
empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de
Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans
la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez
par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les
chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les
registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La
première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale.
«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et
sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une
branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu;
son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un
château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées
chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres
blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts
sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de
_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en
trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi
parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de
l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous
ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte
à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux
voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui
trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_
peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord
n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].»
Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa
mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes
dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.

_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de
Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un
amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un
verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur
qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et
les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus
lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze
jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à
marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par
leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de
la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen
âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer
très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
durer cent ans.

Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le
maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
comme il convient au caractère national, si différent du caractère
anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à
chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et
emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain
soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme
un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un
intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves
et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de
genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits
mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les
cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de
les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied
partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez
garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus
la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte
point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les
démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la
manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans
le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.

Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.»
Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et
par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie
moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du
roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les
caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges
héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au
Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien
faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette
inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent
la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui
dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour
les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité
invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache
se contenir, se gouverner et se réformer.

[Note 253: 1793-1794.]

[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]

[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]

[Note 256: _The Epicurean._]

[Note 257: _Lalla Rookh._]

[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
1784.]

[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
Chateaubriand dans les _Martyrs_.]

[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]

[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]

[Note 262: Writer at the signet.]

[Note 263: _Romantic._]

[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]

[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]

[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
liv. sterling.]

[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]

[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
le capitaine Basil Hall, son hôte.]

[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the
date of our story refers to a period towards the end of the reign of
Richard I, when his return from his long captivity had become an event
rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
the mean time subjected to every species of subordinate
oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]

[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
there will be but a wig left in the parish, and that's the
minister's.]

[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
équivalent.)]


IV

À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
travers une agonie d'angoisses et d'efforts.

Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
Shelley.

Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.

Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
qu'au coeur.

De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
atteints.

Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.

Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.

Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
d'or.

Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
lui, au delà des souvenirs de son printemps.

     La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
     de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
     senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.

     Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
     narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
     contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
     fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
     trop aimée.

     Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
     si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
     clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
     pavillons de verdure tendre.

     Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
     clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
     si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
     sens comme un parfum.

     Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
     bain,--découvrant la profondeur de son sein
     éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
     l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
     montré nue.

     Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
     Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
     l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
     du ciel à travers la rosée transparente.

     Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
     des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
     et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
     entremêlées.

     De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
     les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
     rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
     doux rayonnement.

     Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
     dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
     à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
     des berceaux d'arbres en fleur.

     Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
     délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
     de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
     baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
     bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
     soir[291].

Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
sur le chemin.

Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
détruire et de façon à tout féconder.

[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]

[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
les extrêmes de ce groupe.]

[Note 274:

  To me the meanest flower that blows can give
  Thoughts that do often lie too deep for tears.]

[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]

[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
Falling leaves_, etc.]

[Note 277:

  «This dull product of a scoffer's pen,
  Impure conceits discharging from a heart
      Harden'd by impious pride!»]

[Note 278:

  On man, on nature and on human life
  Musing in solitude, I oft perceive
  Fair trains of imagery before me rise,
  Accompanied by feelings of delight
  Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
  And I am conscious of affecting thoughts
  And dear remembrances, whose presence soothes
  Or elevates the mind, intent to weigh
  The good or evil of our mortal stake.
  --To these emotions, whencesoe'er they come,
  Whether from breath of outward circumstance,
  Or from the soul--an impulse to herself,--
  I would give utterance in numerous verse.
  Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
  And melancholy Fear subdued by Faith;
  Of blessed consolations in distress,
  Of moral strength and intellectual Power,
  Of joy in widest commonalty spread,
  Of the individual mind that keeps her own
  Inviolate retirement, subject there
  To conscience only, and the Law supreme
  Of that Intelligence that governs all
  I sing.
                                         (Wordsworth. The Excursion.)]

[Note 279:

  Whate'er exists hath properties that spread
  Beyond itself, communicating good,
  A simple blessing or with evil mixed.--
  Spirit that knows no insulated spot,
  No chasm, no solitude; from link to link
  It circulates, the soul of all the worlds.]

[Note 280:

  Where Knowledge, ill begun in cold remarks
  On outward things, with formal inference ends,
  Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
  Lost in a gloom of uninspired research....
    .... Viewing all objects unremittingly
    In disconnexion, dead and spiritless,
    And still dividing and dividing still,
    Break down all grandeur.]

[Note 281:

                        The sun is fixed,
  And the infinite magnificence of heaven
  Fixed within reach of every human eye.
  The sleepless Ocean murmurs for all ears,
  The vernal field infuses fresh delight
  Into all hearts....
  The primal duties shine aloft like stars,
  The charities that soothe and heal and bless
  Are scattered at the feet of man--like flowers.]

[Note 282:

  Life, I repeat, is energy of Love
  Divine or human, exercised in pain,
  In strife, in tribulation, and ordained,
  If so approved and sanctified, to pass,
  Through shades and silent rest, to endless joy.]

[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
Godwin, surtout _Caleb Williams_.]

[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
chaumières malsaines.]

[Note 285: _Fag._]

[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]

[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
père.»]

[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
1856.]

[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]

[Note 290:

  The sanguine sunrise with his meteor eyes
  And his burning plumes outspread,
  Leaps on the back of my sailing rack,
  When the morning star shines dead....
  The orbed maiden with white fire laden,
  Whom mortals call the moon,
  Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
  By the midnight breezes strewn.]

[Note 291:

  The snow-drop, and then the violet;
  Arose from the ground with warm rain wet,
  And their breath was mixed with fresh odour, sent
  From the turf, like the voice and the instrument.

  Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
  And narcissi, the fairest among them all,
  Who gaze on their eyes in the stream's recess,
  Till they die of their own dear loveliness;

  And the Naiad-like lily of the vale,
  Whom youth makes so fair, and passion so pale,
  That the light of its tremulous bells is seen
  Through their pavilions of tender green;

  And the hyacinth purple, and white, and blue,
  Which flung from its bells a sweet peal anew
  Of music so delicate, soft, and intense,
  It was felt like an odour within the sense;

  And the rose like a nymph to the bath addrest,
  Which unveiled the depth of her glowing breast,
  Till, fold after fold, to the fainting air
  The soul of her beauty and love lay bare;

  And the wand-like lily, which lifted up,
  As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
  Till the fiery star, which is its eye,
  Gazed through clear dew on the tender sky;

  And on the stream whose inconstant bosom,
  Was prankt under boughs of embowering blossom,
  With golden and green light slanting through
  Their heaven of many a tangled hue,

  Broad water-lilies lay tremulously,
  And starry river-buds glimmered by,
  And around them the soft stream did glide and dance
  With a motion of sweet sound and radiance.

  And the sinuous paths of lawn and of moss,
  Which led through the garden along and across,
  Some open at once to the sun and the breeze,
  Some lost among bowers of blossoming trees,

  Were all paved with daisies and delicate bells
  As fair as the fabulous asphodels;
  And flowrets which, drooping as day drooped too,
  Fell into pavilions, white, purple, and blue,
  To roof the glow-worm from the evening dew.]

[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.

  Our life is turned
  Out of her course, whenever man is made
  An offering, a sacrifice, a tool,
  Or implement, a passive thing employed
  As a brute mean.]



CHAPITRE II.

Lord Byron.

     I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
     Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
     militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
     and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
     -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
     Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
     et ses violences.

     II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
     d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
     classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
     -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.

     III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
     effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité
     des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et
     extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
     _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
     Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
     conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
     Ténèbres._

     IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
     Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie
     dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son
     épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron
     lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action
     dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --
     Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
     personne.

     V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
     des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
     conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
     _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
     style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
     sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
     britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
     Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
     _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété
     de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
     théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.

     VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
     siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
     -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
     Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
     nature.


I

J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.

Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
poésie, c'est celle-là.

Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de
famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté
d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement
devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé
la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa
seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un
malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des
passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer
le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de
coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_
son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une
bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,
dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»
La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit
quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent
mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient
impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme
Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce
pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si
entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne
pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,
ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si
j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard
j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je
tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans
il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait
jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient
d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas
beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»

Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents
plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,
débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant
jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était
dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les
nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami
Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du
mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se
restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous
deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures
curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,
je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des
intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se
gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme
à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un
véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même
pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si
violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une
nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,
on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,
incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet
arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec
lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres
fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
de celle-là.

Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les
sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:
l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du
danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne
s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la
tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans
le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron
était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez
lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,
et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant
précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire
_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,
dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut
pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle
part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout
entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir
sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre
tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son
fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de
donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était
stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le
plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il
était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de
ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à
quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.
L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait
combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,
l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès
de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des
idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les
intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que
Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],
s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le
_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute
débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était
pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés
littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,
des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un
ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du
_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,
mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le
reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand
mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il
faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il
a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à
nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes
de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les
sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures
d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand
on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai
Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la
vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
involontairement tout son être se portait.

Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner
par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il
passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant
qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement
habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures
dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse
vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à
la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une
offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune
comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement
révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:
«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à
mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,
sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux
pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,
écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas
assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles
occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes
avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé
d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et
allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont
les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,
attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle
n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,
il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que
l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou
moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans
mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce
qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La
tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de
suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur
prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le
vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la
férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,
et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve
pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là
j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui
m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus
fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des
fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise
au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai
dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume
que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la
tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible
attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,
il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:
«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est
parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse
endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,
toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter
devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se
réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant
pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,
qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce
qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de
la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix
ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie
sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans
ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.

[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
the beating of the heart, even now.]

[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his
arm, «I would take half.»]

[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]

[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
really attached since.]

[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
time which must elapse before we could meet again, being usually about
twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
wiser now.]

[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]

[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
good night. I have lived and am content.]

[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]

[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
conception of any existence which duration would not make tiresome.]

[Note 302: I like Junius, he was a good hater....

I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
rage for 48 hours.]

[Note 303: Présent.]

[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
it in me.»]

[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
have need of both, mental and corporal.]

[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]

[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]

[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
the inferior part of the world, that their little old-fashioned
scruples of limitation are not worthy of his regard....

My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
equal in melody to lord Byron.]

[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
un équivalent.]

[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
of all existing governments.]

[Note 311: 1821.]

[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
well, when those of nations are in peril.]

[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
all respects, even of that which pleased me over night.

In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
thirsty impatience.

What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
top.»

Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
made me faint.

I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but
every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which
has almost left me without any «_esprit_» at all.]


II

Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par
trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_
en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].»
Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre
élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il
rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui
bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se
métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses
voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il
n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est
poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que
ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle
cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre
d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit
d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue
vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le
réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur.

Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il
écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces
écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre
eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre,
les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus
leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous
ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les
corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas
une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il
y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus
tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime
la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide
volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers
l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve
extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi
les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi
les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321].

Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé.
C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre
natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après
lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place.
Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la
confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici
notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer
unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces
îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et
pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait
joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à
travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter
et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même,
un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en
son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si
entiers?

     Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop
     longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
     cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre
     tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
     flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
     dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été
     empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé,
     quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le
     temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
     amers, sans accuser la destinée....

     Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
     hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop
     différent, incapable de plier ses pensées--à celles des
     autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par
     ses propres pensées; toujours retranché dans son
     indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
     esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se
     révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait
     trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de
     l'humanité!....

     Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
     étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
     brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
     discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent
     oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet
     essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son
     étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers
     laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné
     loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.

     Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
     créature--anxieuse et harassée, sombre et
     déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
     l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la
     seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le
     dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa
     poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce
     que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme
     captive allait dévorant le sang de son coeur[324].

Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et
si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde
encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de
splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il
amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.

     J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
     prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses
     monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette
     magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour
     de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces
     temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux
     fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand
     Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
     îles.

     Elle semble une Cybèle des mers sortie de
     l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours
     orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
     majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
     puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
     douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
     Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
     éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
     fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité
     accrue[325]....

     La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le
     soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses
     mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent
     tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos,
     elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa
     flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
     pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
     puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
     autel le sang qu'elle trouve le plus doux.

     Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
     point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales,
     aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui
     étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
     se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
     crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à
     la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
     prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre
     assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
     files[327]....

     Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
     être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie
     courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les
     choses pesées dans la fausse balance de la
     coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
     jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
     que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
     les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres
     jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées
     ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.

     Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
     inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers
     de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant
     leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés,
     qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et,
     plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et
     toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils
     voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les
     feuilles du même arbre[328].

Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné
comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont
fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs
laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la
porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé
d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.

[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
voices.»

To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
which else recoils upon itself.]

[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
jungle again. But if I do it, it is crushing.]

[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
experience and foundation.]

[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
Bible) and had read them through and through before I was eight years
old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
task, but the other as a pleasure.]

[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
grand distinction of the under forms of the new school of poets is
their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
genteel.]

[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
my own, no one has done more through negligence to corrupt the
language.]

[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]

[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]

[Note 322:

  And now Childe Harold was sore sick at heart,
  And from his fellow bacchanals would flee;
  'Tis said, at times the sullen tear would start,
  But pride congeal'd the drop within his ee:
  Apart he stalk'd in joyless reverie,
  And from his native land resolved to go,
  And visit scorching climes beyond the sea;
  With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]

[Note 323:

  The tender azure of the unruffled deep,
  The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
  The orange tints that gild the greenest bough....]

[Note 324:

  Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
  Too long and darkly, till my brain became
  In its own eddy boiling and o'erwrought,
  A whirling gulf of phantasy and flame:
  And thus, untaught in youth my heart to tame,
  My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
  Yet I am changed; though still enough the same
  In strength to bear what time cannot abate,
  And feed on bitter fruits without accusing fate.

  .... But soon he knew himself the most unfit
  Of men to herd with man, with whom he held
  Little in common; untaught to submit
  His thoughts to others, though his soul was quell'd
  In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
  He would not yield dominion of his mind
  To spirits against whom his own rebell'd;
  Proud though in desolation, which could find,
  A life within itself, to breathe without mankind.

  .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
  Till he had peopled them with beings bright
  As their own beams; and hearth, and earthborn jars
  And human frailties, were forgotten quite:
  Could he have kept his spirits to that flight,
  He had been happy; but this clay will sink
  Its spark immortal, envying it the light
  To which it mounts, as if to break the link
  That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.

  But in man's dwellings he became a thing
  Restless and worn, and stern and wearisome,
  Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
  To whom the boundless air alone were home:
  Then came his fit again, which to o'ercome,
  As eagerly the barr'd-up bird will beat
  His breast and beak against his wiry dome
  Till the blood tinge his plumage, so the heat
  Of his impeded soul would through his bosom eat.]

[Note 325:

  I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
  A palace and a prison on each hand:
  I saw from out the wave her structures rise
  As from the stroke of the enchanter's wand:
  A thousand years their cloudy wing expand
  Around me, and a dying glory smiles
  O'er the far time, when many a subject land
  Look'd to the winged lion's marble piles,
  When Venice sat in state, throned on her hundred isles.

  She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
  Rising with her tiara of proud towers
  At airy distance, with majestic motion,
  A ruler of the waters and their powers:
  And such she was;--her daughters had their dowers
  From spoils of nations, and the exhaustless East
  Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
  In purple was she robed, and of her feast
  Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]

[Note 326: Talavera.]

[Note 327:

  Lo! where the giant on the mountain stands,
  His blood-red tresses deepening in the sun,
  With deathshot glowing in his fiery hands,
  And eye that scorcheth all it glares upon;
  Restless it rolls, now fix'd, and now anon
  Flashing afar,--and at his iron feet
  Destruction cowers, to mark what deeds are done;
  For on this morn three potent nations meet,
  To shed before his shrine the blood he deems most sweet.

  By Heaven! It is a splendid sight to see
  (For one who hath no friend, no brother there)
  Their rival scarfs of mix'd embroidery,
  Their various arms that glitter in the air!
  What gallant war-hounds rouse them from their lair,
  And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
  All join the chase, but few the triumph share:
  The grave shall bear the chiefest prize away,
  And Havoc scarce for joy can number their array....]

[Note 328:

  .... What from this barren being do we reap?
  Our senses narrow, and our reason frail,
  Life short, and truth a gem which loves the deep,
  And all things weigh'd in custom's falsest scale;
  Opinion an omnipotence,--whose veil
  Mantles the earth with darkness, until right
  And wrong are accidents, and men grow pale
  Lest their own judgments should become too bright,
  And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.

  And thus they plod in sluggish misery,
  Rotting from sire to son, and age to age,
  Proud of their trampled nature, and so die,
  Bequeathing their hereditary rage
  To the new race of inborn slaves, who wage
  War for their chains, and, rather than be free,
  Bleed gladiator-like, and still engage
  Within the same arena where they see
  Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]


III

Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
et _le Prisonnier de Chillon_.

Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
les moyens.

Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
seul.

Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
reposent bien que dans le tombeau.

Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
l'horreur de leur propre aspect[342].»

[Note 329: Par exemple:

  As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]

[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:

  And havoc loathes so much the waste of time,
  She scarce had left an uncommitted crime.
  One hour beheld him since the tide he stemm'd,
  Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
  A chief on land, an outlaw on the deep,
  Destroying, saving, prison'd, and asleep!]

[Note 331:

  Who thundering comes on blackest steed,
  With slacken'd bit and hoof of speed?
  .... Approach, thou craven crouching slave:
  Say, is not this Thermopylæ?]

[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]

[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
which may or may not strike.]

[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]

[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret,
but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
exhausted with struggling, shall die the easier....»]

[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
429.]

[Note 337:

  They coldly laughed,--and laid him there:
  The flat and turfless earth above
  The being we so much did love;
  His empty chain above it leant....
  .... He faded............
  .......... with all the while a cheek whose bloom
  Was as mockery of the tomb,
  Whose tints as gently sunk away
  As a departing rainbow's ray.....]

[Note 338:

  .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
  I seem'd to sink upon the ground;
  But err'd, for I was fastly bound,
  My heart turn'd sick, my brain grew sore,
  And throbb'd awhile, then beat no more:
  The skies span like a mighty wheel;
  I saw the trees like drunkards reel,
  And a slight flash sprang o'er my eyes,
  Which saw no farther: he who dies
  Can die no more than then I died.
  .... I felt the blackness come and go
  And strove to wake; but could not make
  My senses climb up from below:
  I felt as on a plank at sea,
  When all the waves that dash o'er thee,
  At the same time upheave and whelm,
  And hurl thee towards a desert realm.]

[Note 339:

  'Tis midnight: on the mountains brown
  The cold, round moon shines deeply down;
  Blue roll the waters, blue the sky
  Spreads like an Ocean hung on high,
  Bespangled with those isles of light...
  ......................
  The waves on either shore lay there
  Calm, clear, and azure as the air;
  And scarce their foam the pebbles shook,
  But murmur'd meekly as the brook.
  The winds were pillow'd on the waves;
  The banners droop'd along their staves,
  And that deep silence was unbroke,
  Save where the watch his signal spoke,
  Save where the steed neigh'd oft and shrill,
  And the wide hum of that wild host
  Rustled like leaves from coast to coast....]

[Note 340:

  .... And he saw the lean dogs beneath the wall
  Hold o'er the dead their carnival,
  Gorging and growling o'er carcass and limb;
  They were too busy to bark at him.
  From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
  As ye peel the fig when its fruit is fresh;
  And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
  As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
  As they lazily mumbled the bones of the dead,
  When they scarce could rise from the spot where they fed;
  So well had they broken a lingering fast
  With those who had fallen for that night's repast.
  And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
  The foremost of these were the best of his band:
  Crimson and green were the shawls of their wear,
  And each scalp had a single long tuft of hair,
  All the rest was shaven and bare.
  The scalps were in the wild dog's maw,
  The hair was tangled round his jaw.
  But close by the shore, on the edge of the gulf,
  There sat a vulture flapping a wolf,
  Who had stolen from the hills, but kept away,
  Scared by the dogs, from the human prey;
  But he seized on his share of a steed that lay,
  Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]

[Note 341:

  He scarce can speak, but motions him 't is vain,
  He clasps the hand that pang which would assuage.
  And sadly smiles his thanks to that dark page.
  .... His dying tones are in that other tongue,
  To which some strange remembrance wildly clung....
  .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
  Rose Lara's hand, and pointed to the East:
  Whether (as then the breaking sun from high
  Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
  Or that it was chance, or some remember'd scene,
  That raised his arm to point where such had been,
  Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
  As if his heart abhorr'd that coming day,
  And shrunk his glance before that morning light,
  To look on Lara's brow,--where all grew night.
  .... But from his visage little could we guess,
  So unrepentant, dark, and passionless....
  .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
  And dull the film along his dim eye grew;
  His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]

[Note 342:

  I had a dream, which was not all a dream.
  The bright sun was extinguish'd, and the stars
  Did wander darkling in the eternal space,
  Rayless, and pathless, and the icy earth
  Swung blind and blackening in the moonless air;
  Morn came and went--and came, and brought no day.
  .............................
  Forests were set on fire--but hour by hour
  They fell and faded--and the crackling trunks
  Extinguish'd with a crash--and all was black.
  ............................
  And they did live by watchfires--and the thrones,
  The palaces of crowned kings--the huts,
  The habitations of all things which dwell,
  Were burnt for beacons; cities were consumed,
  And men were gathered round their blazing homes
  To look once more into each other's face;
  .... The brows of men by the despairing light
  Wore an unearthly aspect, as by fits
  The flashes fell upon them; some lay down
  And hid their eyes and wept; and some did rest
  Their chins upon their clenched hands, and smiled;
  And others hurried to and fro, and fed
  Their funeral piles with fuel, and look'd up
  With mad disquietude on the dull sky,
  The pall of a past world; and thence again
  With curses cast them down upon the dust
  And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
  And, terrified, did flutter on the ground,
  And flap their useless wings; the wildest brutes
  Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
  And twined themselves among the multitude,
  Hissing, but stingless--they were slain for food:
  And War, which for a moment was no more,
  Did glut himself again; a meal was bought
  With blood, and each sate sullenly apart,
  Gorging himself in gloom: no love was left;
  All earth was but one thought--and that was death,
  Immediate and inglorious; and the pang
  Of famine fed upon all entrails--men
  Died, and their bones were tombless as their flesh;
  The meagre by the meagre were devour'd,
  Even dogs assail'd their masters, all save one,
  And he was faithful to a corpse, and kept
  The birds and beasts and famish'd men at bay,
  Till hunger clung them; or the dropping dead
  Lured their lank jaws; himself sought out no food.
  But with a piteous and perpetual moan,
  And a quick desolate cry, licking the hand
  Which answer'd not with a caress--he died.
  The crowd was famish'd by degrees; but two
  Of an enormous city did survive,
  And they were enemies: they met beside
  The dying embers of an altar place
  Where had been heap'd a mass of holy things
  For an unholy usage; they raked up
  And shivering scraped with their cold skeleton hands.
  The feeble ashes, and their feeble breath
  Blew for a little life, and made a flame
  Which was a mockery; then they lifted up
  Their eyes as it grew lighter, and beheld
  Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
  Even of their mutual hideousness they died....]


IV

Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme
du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je
n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais
pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en
traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,
ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un
critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs
degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée
dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste
de deux maîtres et de deux nations.

Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a
pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de
véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des
idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par
lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à
les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter
vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa
pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer
ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une
forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?
Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit
à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de
villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de
l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec
les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme
l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les
anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il
ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne
déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.
Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,
qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les
perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance
incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu
_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la
riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient
envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées
stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils
autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,
par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout
comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les
profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les
splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible
absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,
hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours
sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre
intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée
que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient
les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par
lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].
Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à
la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant
les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais
notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a
dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles
sur la multitude agenouillée.

Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une
voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie
distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa
nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son
timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du
corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite
de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son
soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho
de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,
le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les
conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder
sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à
tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les
comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,
par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle
dérive et la raison intérieure qui la soutient.

À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son
Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que
nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe
et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et
géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la
lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles
peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour
à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort
faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour
comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de
la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination
malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à
l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie
ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique
a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
éternel.

Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses
sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une
grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des
velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte
dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant
mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,
quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,
«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est
pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a
point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le
mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient
étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut
commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,
s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut
devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la
foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,
même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour
respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les
oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point
effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour
suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur
marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût
d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et
retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit
seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui
n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa
soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma
solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai
grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie
comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais
dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les
choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide
main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,
comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma
pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis
pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son
âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond
pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses
tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à
l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!
Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang
rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que
l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!
écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,
j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un
l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme
nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait
reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil
au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis
dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et
rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;
bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais
trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;
ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle
parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent
sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant
après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture
l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un
esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base
inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il
est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le
déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant
qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa
force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne
ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à
elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de
son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est
point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je
ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le
serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La
main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,
l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni
démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de
chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,
voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la
_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,
le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.

[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
Martyrs_.]

[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier
Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),
etc.]

[Note 345:

  Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
  Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]

[Note 346:

  From my youth upwards
  My spirit walk'd not with the souls of men,
  Nor look'd upon the earth with human eyes;
  The thirst of their ambition was not mine;
  The aim of their existence was not mine;
  My joys, my griefs, my passions, and my powers,
  Made me a stranger; though I wore the form,
  I had not sympathy with breathing flesh....
  .......................
  I could not tame my nature down; for he
  Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
  And watch all time--and pry into all place--
  And be a living lie--who would become
  A mighty thing upon the mean, and such
  The mass are; I disdain'd to mingle with
  A herd, though to be leader--and of wolves....]

[Note 347:

  .... My joy was in the wilderness, to breathe
  The difficult air of the iced mountain's top,
  Where the birds dare not build, nor insect's wing
  Flit o'er the herbless granite; or to plunge
  Into the torrent, and to roll along
  On the swift whirl of the new breaking wave....
  .... To follow through the night the moving moon,
  The stars and their development; or catch
  The dazzling lightnings till eyes grew dim;
  Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
  While Autumn winds were at their evening song,
  These were my pastimes, and to be alone;
  For if the beings, of whom I was one,
  Hating to be so,--cross'd me in my path,
  I felt myself degraded back to them,
  And was all clay again....]

[Note 348:

  .... My solitude is solitude no more,
  But peopled with the Furies:--I have gnash'd
  My teeth in darkness till returning morn,
  Then cursed myself till sunset; I have pray'd
  For madness as a blessing--'tis denied me.
  I have affronted death--but in the war
  Of elements the waters shrunk from me,
  And fatal things pass'd harmless--the cold hand
  Of an all-pitiless demon held me back,
  Back by a single hair, which would not break.
  In fantasy, imagination, all
  The affluence of my soul--I plunged deep
  But like an ebbing wave, it dash'd me back
  Into the gulf of my unfathom'd thought
  .... I dwell in my despair
  And live, and live for ever.]

[Note 349:

  There's bloom upon her cheek;
  But now I see it is not living hue,
  But a strange hectic--like the unnatural red
  Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]

[Note 350:

  .... Hear me, hear me--
  Astarte! my beloved! speak to me:
  I have so much endured--so much endure--
  Look on me! the grave hath not changed thee more
  Than I am changed for thee. Thou lovedst me
  Too much, as I loved thee: we were not made
  To torture thus each other, though it were
  The deadliest sin to love as we have loved.
  Say that thou loath'st me not, that I do bear
  This punishment for both--that thou wilt be
  One of the blessed--and that I shall die.
  For hitherto all hateful things conspire
  To bind me in existence--in a life
  Which makes me shrink from immortality--
  A future like the past. I cannot rest.
  I know not what I ask, nor what I seek:
  I feel but what thou art, and what I am;
  And I would hear yet once before I perish
  The voice which was my music--Speak to me!
  For I have call'd on thee in the still night,
  Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
  And woke the mountain wolves, and made the caves
  Acquainted with thy vainly echoed name,
  Which answer'd me--many things answer'd me--
  Spirits and men--but thou wert silent all.
  .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
  And never found thy likeness--speak to me!
  Look on the fiends around, they feel for me:
  I fear them not, and feel for thee alone--
  Speak to me! though it be in wrath; but say--
  I reck not what--but let me hear thee once--
  This once--once more!]

[Note 351:

  .... Yet see, he mastereth himself, and makes
  His torture tributary to his will.
  Had he been one of us, he would have made
  An awful spirit.]


V

On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase
de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a
public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs
qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
attaqué.

Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient
debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la
trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il
faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux
appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les
_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,
et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été
chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,
composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en
comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute
classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....
Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles
coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre
les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle
différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et
partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et
aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle
qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des
tartufes de moeurs,

  Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];

une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs
sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner
en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité
sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération
anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le
péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes
déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don
Juan_[357].

Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du
Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui
lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux
de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de
colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait
la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide
et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé
fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque
jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant
rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la
mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme
plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle
tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité
amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une
femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques
en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et
pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,
et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui
dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son
_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime
à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile
et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond
comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres
gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de
cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les
femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui
vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,
rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une
autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque
ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances
qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie
militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie
active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,
le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du
climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement
suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion
imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le
politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.

Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non
plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes
chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas
de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;
il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;
les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après
tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de
Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute
l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:
j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].

Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le
reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y
a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,
avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de
perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des
falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs
et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque
des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par
quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle
mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à
dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la
large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme
ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la
leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent
moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui
soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui
s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!
ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à
eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,
n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité
ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces
deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de
floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le
modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes
doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les
pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.

Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience
est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme
une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le
meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler
comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses
instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse
et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre
gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut
faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas
mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec
soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de
farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un
sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,
cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à
propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que
les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!
Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur
la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du
devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en
juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle
situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,
honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté
sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il
s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est
en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,
et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,
dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon
amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée
Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:
c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre
toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien
d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si
Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour
Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et
deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami
détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
l'empoigner par sa culotte[375].»

Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de
la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le
meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être
argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à
force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien
qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se
détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse
outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des
dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de
chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et
montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et
hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la
baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme
fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez
pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.
Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités
humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des
chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses
lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte
respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de
cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une
pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans
le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu
des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,
avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et
des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se
demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la
Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas
deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,
debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour
occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,
ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une
confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires
dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.
Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,
toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,
une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées
des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à
résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit
revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et
tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et
sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son
talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre
toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un
spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le
poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;
la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;
le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action
en Grèce et n'y trouva que la mort.

[Note 352:

  .... Thou hast no power upon me, that I feel;
  Thou never shalt possess me, that I know:
  What I have done is done; I bear within
  A torture which could nothing gain from thine:
  The mind which is immortal makes itself
  Requital for its good or evil thoughts--
  Is its own origin of ill and end--
  And its own place and time;--its innate sense,
  When stripp'd of this mortality, derives
  No colour from the fleeting things without;
  But is absorb'd in sufferance or in joy,
  Born from the knowledge of its own desert.
  _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
  I have not been thy dupe, nor am thy prey--
  But was my own destroyer, and will be
  My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
  The hand of death is on me--but not yours!]

[Note 353: _Don Juan._

  There stands the noble hostess, nor shall sink
  With the three thousandth curtsy;
  .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
  And long the latest of arrivals halts,
  'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
  And gain an inch of staircase at a time....]

[Note 354: It was as if the house had been divided between your
public and understood courtesans. But the intriguantes much
outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
the two last may enter Carleton and any other house and the two first
are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
as it really is--and myself after all the worst of any!]

[Note 355: Alfred de Musset.]

[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of
Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]

[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
of society, and not an eulogy of vice.]

[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]

[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]

[Note 360:

  .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
  Not through a misty morning twinkling weak as
  A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
  But with all heaven t' himself; that day will break as
  Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
  That sort of farthing candlelight which glimmers
  Where reeking London's smoky caldron simmers.]

[Note 361:

  .... I love the language, that soft bastard latin,
  Which melts like kisses from a female mouth,
  Which sounds as if it should be writ on satin,
  With syllables which breathe of the sweet south,
  And gentle liquids gliding all so pat in,
  That not a single accent seems uncouth,
  Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
  Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]

[Note 362:

  I like the women too (forgive my folly),
  From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
  And large black eyes that flash on you a volley
  Of rays that say a thousand things at once,
  To the high dama's brow, more melancholy
  But clear, and with a wild and liquid glance,
  Heart on her lips, and soul within her eyes,
  Soft as her clime, and sunny as her skies.]

[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]

[Note 364: Journal, février 1821.]

[Note 365:

  She with her flush'd cheek laid on her white arm,
  And raven ringlets gather'd in dark crowd
  Above her brow, lay dreaming soft and warm;
  .... One with her auburn tresses slightly bound,
  And fair brows gently drooping, as the fruit
  Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
  And lips apart, which show'd the pearls beneath.
  .... A fourth as marble, statue-like and still,
  Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
  White, cold and pure........................
  .................. a carved lady on a monument.]

[Note 366:

  .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
  Beholds her own shy, shadowy image pass,
  When first she starts, and then returns to peep,
  Admiring this new native of the deep.]

[Note 367:

  .... It was a wild and breaker-beaten coast,
  With cliffs above, and a broad sandy shore,
  Guarded by shoals and rocks as by a host;
  And rarely ceased the haughty billow's roar,
  Save on the dead long summer days, which make
  The outstretch'd Ocean glitter like a lake....

  And all was stillness, save the sea bird's cry,
  And dolphin's leap, and little billow crost
  By some low rock or shelve, that made it fret
  Against the boundary it scarcely wet.

  .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
  Over the shining pebbles and the shells,
  Glided along the smooth and hardened sand;
  And in the worn and wild receptacles
  Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
  In hollow halls, with sparry roofs and cells
  They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
  Yielded to the deep twilight's purple charm.

  They look'd up to the sky whose floating glow
  Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
  They gazed upon the glittering sea below,
  Whence the broad moon rose circling into sight;
  They heard the wave's splash, and the wind so low;
  And saw each other's dark eyes darting light
  Into each other--and beholding this,
  Their lips drew near, and clung into a kiss.]

[Note 368:

  .... They were alone, but not alone as they
  Who shut in chambers think it loneliness;
  The silent Ocean, and the starlight bay
  The twilight glow, which momently grew less,
  The voiceless sands, and drooping caves, that lay
  Around them, made them to each other press,
  As if there were no life beneath the sky
  Save theirs, and that their life could never die.]

[Note 369:

  .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,
  Nor offered any....
  She was all which pure ignorance allows,
  And flew to her young mate like a young bird....]

[Note 370:

  Alas! They were so young, so beautiful,
  So lonely, loving, helpless, and the hour
  Was that in which the heart is always full,
  And, having o'er itself no further power,
  Prompts deeds eternity cannot annul....]

[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
n'aiment pas _Don Juan_.»]

[Note 372:

          I hope it is no crime
  To laugh at _all_ things. For I wish to know
  _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
                                                 (Ch. VII, stance 2.)]

[Note 373:

  .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
  Than I resign thine image, oh, my fair!
  (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
  Oh Julia! what is every other woe?--
  (Here he fell sicker)......................
  (For God's sake let me have a glass of liquor;
  Pedro, Baptista, help me down below.)
  Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
  Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
  Beloved Julia, hear me still beseeching!
  (Here he grew inarticulate with retching.)]

[Note 374:

  .... Love's a capricious power....
  Against all noble maladies he's bold;
  But vulgar illnesses don't like to meet;
  .... Shrinks from the application of hot towels,
  And purgatives are dangerous to his reign,
  Sea-sickness death....]

[Note 375:

  .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
  Of human frailty, folly, also crime,
  That love and marriage rarely can combine;
  Although they both are born in the same clime;
  Marriage from love, like vinegar from wine--
  A sad, sour, sober beverage.--
  .... An honest gentleman, at his return
  May not have the good fortune of Ulysses;....
  .... The odds are that he finds a handsome urn
  To his memory--and two or three young misses
  Born to some friend, who holds his wife and riches
  And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]

[Note 376:

  .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
  Sermons and soda-water the day after.
  Man, being reasonable, must get drunk;
  The best of life is but intoxication....]

[Note 377:

  .... And next they thought upon the master's mate,
  As fattest; but he saved himself, because,
  Besides being much averse from such a fate,
  There were some other reasons: the first was,
  He had been rather indisposed of late;
  And that which chiefly proved his saving clause,
  Was a small present made to him at Cadiz,
  By general subscription of the ladies.]

[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
authentiques.]

[Note 379: Chant VII, 6, 7.

  Dogs, or men!--for I flatter you in saying
  That ye are dogs--Your betters far--Ye may
  Read, or read not, what I am now essaying
  To show ye what ye are in every way.]

[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]


VI

Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.

Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
notre affaire aujourd'hui de les chercher.



CONCLUSION.

Le passé et le présent.

     I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
     la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
     Comment elle a infléchi le caractère et établi la
     constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
     l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
     modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
     la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
     Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
     et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
     les idées européennes élargissent le moule national.

     II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de
     l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
     L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
     -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
     philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
     la civilisation présente et élaborent la civilisation
     future.


§ 1.

I

Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour
comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À
l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la
race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou
asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est
établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs
danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc
primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque
toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls
dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à
peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur
de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.

L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués
ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le
jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce
qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double
titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint
l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la
composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de
s'épanouir.


II

Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
transformé la constitution et la politique, en même temps que les
talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
situations politiques; toujours les constitutions légales
s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.

[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
_History of civilisation_, t. II.]

[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]


III

Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux
deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre
la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,
en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple
leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique
de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances
inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de
faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes
qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout
ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et
particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en
moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut
marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces
deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.
Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination
humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième
siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle
littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire
infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand
poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses
sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée
et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes
autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils
touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux
doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre
est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise
sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son
passé.


§ 2.

I

Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
expliquait le présent.

Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là
intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux
monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot
ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans
cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,
quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on
les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du
ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie
s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a
pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la
première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui
s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes
effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur
laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à
New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui
renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne
d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on
se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres
marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent
des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,
le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au
Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,
si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres
d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,
calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant
tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de
corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à
leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et
savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au
contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la
nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau
d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à
l'homme, endurer et faire effort.

Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des
pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des
vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on
s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de
satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui
emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver
sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture
passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons
d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées
avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme
étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle
est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et
ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes
rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la
brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée
est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air
moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées
contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de
soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles
vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une
parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales
lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus
magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie
chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte
profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À
l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première
fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil
n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de
viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;
l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est
solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins
qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la
cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point
secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point
entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur
intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.
Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette
pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de
suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même
réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à
faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le
piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions
morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de
gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus
comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce
tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en
canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les
barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les
plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus
simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si
foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à
cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement
anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure
durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent
immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la
bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;
quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la
forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,
par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de
l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le
meilleur coureur.


II

En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
des gestes rares et sans prononcer un mot.

À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
grandeur.

Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
estomacs.

[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
_passim_.]

[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
des dettes.»]


III

Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
est tout prêt.

C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
sang-froid.

[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]


IV

Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
fournir que des fruits exotiques ou déformés.

Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.

[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
très-rare en Angleterre.]

[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]

[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]


V

Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
accord.

Novembre 1863.


FIN.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME


LIVRE III.

L'ÂGE CLASSIQUE.

(Suite.)


Chapitre V.--Swift.

    I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
     Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
     Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
     insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
     et sa folie.                                                    2

   II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
     prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
     vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.          17

  III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
     entre dans la politique. -- Différence des partis en France
     et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
     en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
     Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
     spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
     Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
     contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
     politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
     incisif. -- L'ironie grave.                                    21

   IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
     Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
     Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
     poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
     débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
     Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.        40

    V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
     Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
     la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
     Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société,
     le gouvernement, les conditions et les professions. --
     Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
     -- Construction de son caractère et de son génie.              56


Chapitre VI.--Les Romanciers.

    I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
     diffère des autres.                                            84

   II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
     rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
     anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
     procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
     caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
     volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
     méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
     finale.                                                        85

   III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
     siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
     études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
     Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
     deux classes de romans.                                        98

   IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
     de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
     minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
     -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
     Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères
     despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
     caractère orgueilleux et militant en Angleterre. --
     Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
     pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
     Inconvénients des héros automates et édifiants. --
     Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
     emphase.                                                      102

    V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
     _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
     Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
     _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.                        124

   VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
     -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
     la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
     -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._           139

  VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
     -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
     sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
     maladies et les dégénérescences de la nature humaine.         144

  VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
     vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
     protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
     L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
     autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses
     doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
     style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
     réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la
     morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le
     tempérament.                                                  151


Chapitre VII.--Les Poëtes.

    I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
     caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
     Comment il a son centre dans Pope.                            173

   II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
     -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
     personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. --
     Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de
     sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et
     son travail assidu.                                           176

  III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
     les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de
     cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
     France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
     pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
     banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
     salon sont inconciliables.                                    185

   IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
     poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
     finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
     Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
     -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
     elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
     perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
     Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
     -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.                 199

    V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
     classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
     impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
     campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.              213

   VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
     sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
     en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
     Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
     Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
     classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école
     historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
     leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.             225


LIVRE IV.

L'ÂGE MODERNE.


Chapitre I.--Les idées et les oeuvres.

    I. Changements dans la société. -- Avénement de la
     démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
     parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
     idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
     l'au-delà.                                                    233

   II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
     -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
     jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
     Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
     -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
     Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
     -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
     de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
     Ses excès. -- Sa mort.                                        243

  III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
     Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
     -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
     -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
     -- Idée moderne du style.                                     272

   IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
     tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
     -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
     Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
     réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
     Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
     goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
     -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
     de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
     Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
     dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
     Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
     est bourgeois et anglais.                                     285

    V. La philosophie entre dans la littérature. --
     Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
     Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
     la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
     compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
     Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
     cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
     Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
     personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
     générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
     graduelle des idées continentales.                            309


Chapitre II.--Lord Byron.

    I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
     Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
     militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
     and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
     -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
     Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
     et ses violences.                                             344

   II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
     d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
     classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
     -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.                    351

  III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
     effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. --
     Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes
     et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
     _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
     Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
     conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
     Ténèbres._                                                    362

   IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
     Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie
     dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de
     son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi
     Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de
     l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme.
     -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
     personne.                                                     378

    V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
     des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
     conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
     _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
     style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
     sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
     britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
     Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
     _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété
     de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
     théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.              395

   VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
     siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
     -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
     Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
     nature.                                                       419


Conclusion.--Le passé et le présent.

    I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
     la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
     Comment elle a infléchi le caractère et établi la
     constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
     l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
     modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
     la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
     Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
     et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
     les idées européennes élargissent le moule national.          424

   II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de
     l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
     L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
     -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
     philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
     la civilisation présente, et élaborent la civilisation
     future.                                                       433


FIN DE LA TABLE


740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)" ***

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