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Title: Monsieur de Phocas - Astarté
Author: Lorrain, Jean
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Monsieur de Phocas - Astarté" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.



[Illustration: JEAN LORRAIN]



Monsieur de Phocas

--_Astarté_--



DU MÊME AUTEUR


    =La petite Classe=                          1 vol.

    =Histoires de Masques=                      1 vol.


    POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT

    =Le Vice errant= (_Coins de Byzance_)       1 vol.

    =Poussières de Paris=                       1 vol.


    EN PRÉPARATION

    =Le Châtiment de la Lumière.=

    =Le Valet de gloire.=

    _Tous droits de reproduction et de traduction réservés
    pour tous les pays,
    y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark._

    _S'adresser, pour traiter, à la Librairie_ PAUL OLLENDORFF,
    _50, Chaussée-d'Antin, Paris._



    _JEAN LORRAIN_

    Monsieur
    de Phocas

    --ASTARTÉ--

    _ROMAN_

    HUITIÈME ÉDITION

    [Illustration]

    PARIS
    SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
    _Librairie Paul Ollendorff_
    50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50

    1901
    Tous droits réservés.



    _Il a été tiré à part
    cinq exemplaires sur papier de Hollande
    numérotés._



    _Mon cher Paul Adam,_

_Voulez-vous me permettre de dédier, autant à l'auteur de la_ Force
_et du_ Mystère des Foules _qu'à l'ami sûr et à l'artiste rare,
l'évocation de ces misères et de ces tristesses, en témoignage de mon
admiration et de ma sympathie grandes pour le caractère de l'homme et
la probité de l'écrivain._

    JEAN LORRAIN.

    Cannes, 1er mai 1901.



_Monsieur de Phocas_



LE LEGS


_Monsieur de Phocas._ Je tournai et retournai la carte entre mes
doigts; le nom m'était complètement inconnu.

En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une
période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le
visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail.

Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée
était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon
cabinet.

M. de Phocas! Écartant doucement la portière, je m'étais arrêté au
seuil.

Étroitement moulé dans un complet de drap vert myrthe, cravaté très
haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un
frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face
exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns
crespelés et courts.

Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet,
l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de
cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque
part.

D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il
seulement? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement
dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne,--un jonc
d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail
bizarre, me requérait, immédiatement,--du bout de sa canne donc, M. de
Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres
et le lisait de haut, négligemment.

C'était odieux, intolérable et d'une parfaite impertinence.

Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres,
cette œuvre et mon œuvre en somme remuée du bout de la badine, dans
l'intimité de mon home, par ce visiteur curieux et indifférent!
J'étais à la fois indigné et ravi, indigné de l'acte, mais ravi de son
audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que
ce soit; mais déjà toute mon attention était ailleurs, les yeux pris à
l'incendie verdâtre brusquement allumé aux plis de la cravate par une
énorme émeraude, dont la petite tête hautaine s'éclairait étrangement;
si étrange déjà par elle-même, la petite tête fine et glabre, toute en
méplats, on eût dit, modelés dans de la cire pâle, une tête semblable
à celles que l'on voit, signées Clouet ou Porbus, dans la galerie du
Louvre consacrée aux Valois.

M. de Phocas ne semblait même pas se douter de ma présence et,
flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers, à distance,
quand, la manche de sa jaquette s'étant un peu relevée, je vis qu'un
mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales était rivé à
son poignet droit.

Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais.

J'avais déjà vu ce frêle et blanc poignet de _fin race_, ce cercle
étroit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais
manœuvrant cette fois au-dessus des pierres et des écrins de choix
d'un prestigieux artiste, d'un maître orfèvre et ciseleur, chez
Barruchini, ce dompteur de métaux qu'on croirait échappé de Florence
et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se dérobe au fond de la
si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus étroite
peut-être des rues du vieux Paris, la rue Visconti où Balzac fut
imprimeur.

Délicieusement pâle et transparente, main de princesse et de
courtisane, ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse (car je me
rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-là, la main dégantée
du duc de Fréneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas
de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines,
piquées çà et là de topazines, d'améthystes et de rubacelles; et la
main parfois se posait, tel un oiseau de cire, désignant du doigt la
gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se précisant,
voilà que j'évoquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant
congé de Barruchini et disant d'un timbre bref à l'orfèvre: «Il me
faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les
incrustations à faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous
pouvez compter sur moi.»

Un paon de métal émaillé, dont il venait de donner la commande au
maître ciseleur et dont il venait d'assortir lui-même toute la roue en
pierreries; une originalité de plus à ajouter à la liste de tant
d'autres, car les fantaisies du duc de Fréneuse ne se comptaient plus,
elles avaient même une histoire légendaire.

Mieux, le personnage, l'homme même avait une légende qu'il avait créée
inconsciemment d'abord et qu'il s'était pris depuis à aimer et à
entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotées sur ce jeune
homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux
apparentés, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait
pas de maîtresse et quittait régulièrement Paris fin novembre, pour
aller passer ses hivers en Orient.

Un profond mystère, épaissi comme à plaisir, enveloppait sa vie et, en
dehors des deux ou trois grandes premières qui révolutionnent Paris,
chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce pâle et long
jeune homme à la taille si droite et à la face si lasse. Il avait fait
courir jadis et avait eu des succès d'écurie; puis il avait cessé
brusquement de suivre les réunions: il avait liquidé ses chevaux,
vendu son haras, et après les boudoirs de filles désertés tout
d'abord, avait fait peu après défection aux salons du faubourg qui,
néanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et ça avait été une
rupture avec tous, une complète disparition.

Toute l'année, Fréneuse voyageait maintenant à l'étranger. Pourtant,
au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme,
était signalé dans un établissement comme à l'Olympia, au cirque ou
aux Folies-Bergère, il arrivait parfois d'y rencontrer Fréneuse tous
les soirs d'une même semaine, et cette étrange insistance devenait
encore un nouveau prétexte à histoires, une source d'hypothèses et de
quels racontars! on le devine aisément. Puis Fréneuse replongeait
soudain dans la retraite, le silence: il était reparti à Londres ou à
Smyrne, aux Baléares ou à Naples, peut-être à Palerme ou à Corfou, on
ne savait où, jusqu'au jour où quelqu'un du club le signalait pour
l'avoir rencontré sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille,
chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un
numismate de la rue Bonaparte, attablé, la loupe à la main et
singulièrement attentif, devant quelque intaille du XIIe siècle ou
quelque camée de collection.

Fréneuse possédait, dans son hôtel de la rue de Varennes, tout un
musée secret de pierres dures célèbres parmi les amateurs et les
marchands. Il avait aussi, disait-on, rapporté de l'Orient, des souks
de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de
tapis précieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Fréneuse
vivait sans amis, nul n'était admis à visiter l'hôtel familial.

Ses seules relations étaient des marchands ou des collectionneurs
comme lui et, parmi eux, Barruchini, le maître ciseleur, était
peut-être le seul qui eût jamais franchi le seuil de la rue de
Varennes. Tout mondain était sévèrement consigné à la porte: on
l'aurait dérangé dans ses fumeries d'opium, disait le monde par
vengeance, et c'était la plus anodine des histoires mises en
circulation sur le compte de Fréneuse, tant rancunier était le beau
dépit d'une société d'oisifs et d'inutiles.

Cet homme avait rapporté avec lui tous les vices de l'Orient.

Et c'est le duc de Fréneuse que j'avais chez moi, feuilletant
négligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Fréneuse et ses
légendes, son passé mystérieux, son présent équivoque et son avenir
plus sombre, Fréneuse entré chez moi sous un faux nom.

Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Après une courte inclinaison
de tête, le geste de rassembler les feuillets épars sur ma table et,
comme s'il avait lu dans ma pensée: «D'abord, excusez-moi, monsieur,
de me présenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le
mien. Le duc de Fréneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas.
D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de
m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la
dernière qui me reste. Je viens de prendre une grande décision, mais
tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je
viens vous voir un peu pour cela.»

Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la
main le siège que je lui offrais: «Vous connaissez Barruchini, vous
avez même commis sur lui et son art de ciseleur des pages
inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est à leur auteur que je
rends aujourd'hui visite. C'était dans la _Revue de Lutèce_. Vous avez
compris et décrit en poète l'art prismatique aux lueurs troubles et
multiples de cet orfèvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui
dort dans ses bijoux, les détails de nature, animaux ou fleurs, qui y
sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chantée, cette
flore orfévrie, à la fois byzantine, égyptienne et Renaissance! En
avez-vous assez saisi les aspects de madrépores et de joyaux
sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de béryls, de péridots,
d'opales et de saphirs pâles, couleur d'algues et de vagues, d'un
émail céruléen presque, ils ont l'air de joyaux restés longtemps au
fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thulé, ils sont
surtout l'écrin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait
en porter de semblables quand elle livra les clés des écluses au
Démon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres
bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrustés d'opales,
Gustave Moreau en a fleuri la nudité de ses princesses maudites. Ce
sont les joyaux de Cléopâtre et de Salomé; ce sont aussi des joyaux de
légende, des joyaux de clair de lune et de crépuscule:

    «Et cela se passait dans des temps très anciens.


«Voilà la formule (avez-vous écrit) qui monte aux lèvres devant ces
fruits d'émail et ces fleurs de gemme emmaillées dans des ors. Bijoux
de Memphis ou de Byzance, c'est à l'Égypte et au Bas-Empire qu'ils
font surtout songer, mais peut-être encore plus à la ville du roi d'Ys
et à ses cloches submergées.»

Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a
souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade à en mourir
(puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est à
vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur
somptueux et dangereux sortilège, jusqu'à en communiquer aux autres le
malaise et le frisson.

«Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec
indulgence les affinités qui m'attirent vers vous. Le duc de Fréneuse
n'était qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de
Phocas serait un fou. J'ai tout à l'heure prononcé le nom de la ville
d'Ys et du Démon qui engloutit la ville, le Démon de luxure qui
séduisit la fille du roi. Si un envoûtement pouvait se prolonger à
travers les siècles, je dirais que ce Démon est en moi. Oui, un Démon
me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait?
peut-être était-il déjà en moi quand je n'étais qu'un enfant, car,
dussé-je vous paraître halluciné, monsieur, voilà des années que je
souffre d'une chose bleue et verte.

«Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envoûté, possédé
d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi.
Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les
pierres, mais aucun œil humain ne la possède. Parfois, je la trouve
dans l'orbite vide d'un œil de statue ou sous les paupières peintes
d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clarté s'éteint à peine
apparue, je suis surtout un amoureux du passé. Vous dire à quel point
les vitrines de Barruchini ont exaspéré mon mal? Je voyais sourdre, je
voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de
Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salomé aussi, mais surtout
la clarté limpide et verte du regard d'Astarté, d'Astarté qui est le
Démon de la Luxure et aussi le Démon de la Mer...» Et, averti sans
doute par l'effarement de ma physionomie:

«Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles
visions? Puisse ce supplice vous être épargné, car j'en souffre
tellement que je m'en vais. Oui, c'est à cause de ces visions et de
leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotées par elles dans
l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille
Europe qui ne peuvent plus les contenir.

«Leur échapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais
j'abuse. Voilà ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars,
peut-être ne me reverrez-vous jamais! J'ai consigné dans ces feuillets
les premières impressions de mon mal, les inconscientes tentations
d'un être aujourd'hui sombré dans l'occultisme et la névrose.
Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me
promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et où je
vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remède à mes obsessions, je
vous enverrai la suite de cette première confession, car j'ai besoin
de crier à quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici,
en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se réjouisse de ma guérison, si
jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous être ce quelqu'un?»

Je tendis la main à M. de Phocas.



LE MANUSCRIT


«--Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glacées,
leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous
n'avez pas remarqué ses mains! Moi, sa poignée de main m'a toujours
singulièrement impressionné, si l'on peut appeler poignée de main une
étreinte insaisissable de doigts fluides et froids!

--Pour moi, c'est surtout l'œil qui était inquiétant, cet œil
pâlement bleu, d'une dureté de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on
ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glacées. Et
l'insistance de son regard! J'en étais, moi, tout déconcerté, chaque
fois qu'il me parlait au club.

--Oui, c'est un monsieur plutôt bizarre, c'est comme son âge!--Vous
savez qu'il a au moins quarante ans.--Lui, il en paraît
vingt-huit.--Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regardé? La face
est horriblement vieille, le corps est demeuré jeune, cela, je
l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est
ravagée, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la
crispation de ce sourire. Cette bouche contractée a une expérience de
cent ans.--L'opium use vite, rien n'abîme l'Européen comme
l'Orient.--Ah! c'est un fumeur de kief?--Sans doute. Comment expliquer
autrement les étranges abattements, les fatigues effroyables qui le
terrassaient tout à coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de
sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant des
heures...--Des heures?--Oui, de longues heures inerte, les membres
comme dénoués, anéanti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne
lui est-il pas arrivé une fois de dormir quarante heures en deux
jours?--Quarante heures!--Parfaitement, il s'éveillait juste aux
heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait après dans sa
torpeur. Fréneuse avait même une sorte d'effroi de ces sommeils, il
flairait là un phénomène anormal, lésion du cerveau ou dépression
nerveuse.--La fâcheuse anémie cérébrale qui suit les grandes
débauches.--Encore une légende! Je n'ai jamais cru, moi, aux débauches
de ce pauvre duc. Un être si frêle, d'une complexion si délicate;
franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la
débauche.--Peuh! et Lorenzacio!--Si vous citez les Médicis!
Lorenzacio, un Florentin passionné de rancune, un être d'énergie et de
vengeance lentement couvée et caressée comme on caresse la lame d'une
dague. Si vous comparez à ce foie vert de fiel, Fréneuse... un
fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fumé
l'opium, en Orient, d'où ces somnolences, ces léthargies morbides: le
danger des mauvaises habitudes! Il s'en était bien défait à la longue,
mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours.
D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui étaient-ils assez des yeux de
fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la
pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de
Mazel lâchait le mot tout à trac), cela se garde des années et des
années dans le sang; ça s'élimine à la longue, mais il faut en
absorber, de l'iodure!»

Alors Chameroy: «Il a bon dos, votre opium.

«Pour moi, le cas de Fréneuse est bien autrement compliqué. Un malade,
lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous êtes-vous jamais
donné la peine de bien le regarder? Cette pâleur pourrissante, la
crispation de ces mains effilées, plus japonaises de formes que des
chrysanthèmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire,
tout cela ne vous a jamais donné à réfléchir? Mais Fréneuse a cent
mille ans malgré son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-là a
déjà vécu dans des temps antérieurs, et sous Héliogabale et sous
Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri
III lui-même. J'ai dans ma bibliothèque une édition de Ronsard, une
édition rare reliée en peau de truie avec des fers du temps, qui
contient un portrait du Roy gravé sur velin. Un de ces soirs, je vous
apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint
busqué et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de
Fréneuse. Moi, sa présence ici m'apportait toujours un malaise, et
tant qu'il était là, c'était comme une oppression, comme un poids...»

Telles étaient les divagations soulevées autour du départ de Fréneuse
et de la mise en vente de l'hôtel et du mobilier de la rue de
Varennes, annoncée l'avant-veille à la quatrième page du _Figaro_ et
du _Temps_. Racontars, légendes, hypothèses, il avait suffi de
prononcer le nom de Fréneuse pour faire fermenter, comme un levain,
toute la sottise des mensonges et des présomptions. D'ailleurs, ces
clubmen élégants et légers ne m'apprenaient rien.

Tous ces chuchotements sourds de la médisance et de l'opinion publique
intriguée et mystifiée, il y avait dix ans que je les entendais bruire
et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'était cet homme
qui m'avait élu comme confident, c'était à moi qu'était échu, de par
sa volonté, l'honneur ou la honte de déchiffrer sa vie et d'en
connaître enfin l'énigme consignée aux pages d'un manuscrit.

Entièrement écrites de sa main, quoique de diverses écritures (car
l'écriture de l'homme change avec ses états d'âme, et le graphologue
reconnaît, à un trait de plume, la chute d'un honnête homme devenu un
coquin), donc, entièrement écrites de sa main, je me décidai, un soir,
à lire, les pages confiées; celles que M. de Phocas relisait si
dédaigneusement, étalées sur ma table, et du bout de sa canne et du
coin de ses yeux aux sourcils teints et peints.

Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates,
mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop
hardie pour pouvoir être imprimées.

C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de
Swinburne:

«Il y a une fiévreuse faim dans mes veines.--Le péché! est-ce un péché
quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre? Cependant,
j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât
sous les pieds chaussés de feu de la luxure. Oh! le triste enfer où
toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui
jamais ne finit!»

Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'_A quoi rêvent les jeunes
filles_:

    Ah! malheur à celui qui laisse la Débauche
    Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche!
    Le cœur d'un homme vierge est un vase profond;
    La mer a beau passer quand la tache est au fond.

Et les impressions personnelles commençaient:


«_8 avril 1891._--L'obscénité des narines et des bouches,
l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la
rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves,
prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des
promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre!
J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office,
je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques
déchirant les miens à belles dents.

«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité
de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et
moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts,
ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et
sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des
émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a
cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère
aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!»


«_30 octobre 1891._--Il n'y a de vraiment beaux que les visages des
statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de
nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle
intensité de regard dans leurs yeux vides!

«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de
l'_Antinoüs_ me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la
fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi!
Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste
m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.


«_23 février 1893._--J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai
essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour
obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à
dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un
tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à
côté, je défaille presque et crois me trouver mal.

«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette
exécution?


«_12 mai 1893._--Naples.--Je viens de voir la plus belle collection de
pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle
suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de
grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le
caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais
quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une
tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque
impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une
expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que
je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux
vivre et je ne fais que rêver.»


«_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans
les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces
nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens
avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous
de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et
de courtisanes de la décadence.

«Il se dégageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des
Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de friture,
les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménagères, de
fauves effluves d'une fête sous Néron.

«C'était presque l'odeur d'une soirée de mai sur le _Basso-Porto_ de
Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on eût pu croire
siciliens.


«_29 novembre, même année._--Le regard morne et si lointain de
l'_Antinoüs_, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du
camée romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel
plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse
inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'étais
sûr qu'elle reproduisît cet étrange regard.

«Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel
écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires
énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines
dilatées, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de
l'oreille, un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur
cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit
et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âme
inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure!

«Je donnerais tout pour trouver ce regard.


«_18 décembre, même année._--«Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou,
baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri
palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une
tache.» _Laus Veneris_ (Swinburne).

«Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et
l'abandon presque pareil à la mort, le calme de ce corps anéanti de
plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y
appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme, et
cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls régulier m'énervait; le souffle
de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée, m'obsédaient comme
le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes
mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge, oui, à la
gorge, et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus. J'aurais
voulu l'étrangler et la mordre, l'empêcher de respirer surtout. Ah! ce
souffle continu!... Je me suis levé, une sueur froide aux tempes,
bouleversé par l'âme d'assassin que j'avais été pendant dix secondes:
j'avais dû nouer mes deux mains, l'une à l'autre, pour les empêcher de
se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lèvres, sortait une
petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains
l'exhalent en dormant.

«Oh! les saints de la Thébaïde que de coupables nudités doucement
entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh!
ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres
frôleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'étaient
pourtant de mauvais esprits!


«_3 janvier 1895._--J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la
tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle
honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais à torturer les bêtes,
et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on
m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et
qu'instinctivement, inconsciemment j'étouffai en les serrant. Je ne
l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.

«La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de
destruction, et voilà deux fois que je me surprends des idées de
meurtre dans l'amour.

«Y aurait-il en moi un être double?»

Là, finissait le premier manuscrit.



L'OPPRESSION


«_Sans date._--La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la
grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi
tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.

Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de
rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses
émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des
morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux
des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à
souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer; et j'ai même eu
des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses
androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites
filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de
piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.

Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et,
comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres
maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La
profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux
aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de
toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée
tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait
d'éther que sur ses mouchoirs.

Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs
pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de
Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la
perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers!
tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume,
dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des
bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule,
comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant
étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et
jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les
Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent
fois ressassé de la _Dame_, un chapitre trop lu du _Manchon de
Francine_, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes»,
conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions
sur l'organisme éreinté de l'acheteur.

Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et
malades, ces fausses _Primavera_, ces _Joconde_ au rabais, tout le
stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de
peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de
Montparnasse et de Levallois-Perret.

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes
héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons
primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et
l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la
fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...

Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le
supporter si longtemps!

C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était
latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais
depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,..
mais je ne le savais pas!

Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de
certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards
peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains
yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant
souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est
qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.


_Vendredi 3 avril 1895._--Oraisons mauvaises:

    Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère,
    Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre,
    Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
    Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux,
    Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid
    C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une
habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à
Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu
l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une
église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient,
psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en
suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy
de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une
caresse et tel aussi un sacrilège.

    Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes,
    Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes;
    Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres;
    Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les
      plus pauvres,
    Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie,
    C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le
silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais
que la mauvaise antienne du poète...

    Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides,
    Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides
    Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes,
    On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes.

Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques
évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de
doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.

J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon
prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait,
main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et
rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts.

La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement
effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une
hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact
des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et
dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien
mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous
l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.

Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve
était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes
doigts.

Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire
entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses
lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait.

    O douloureux saphir d'amertume et d'effroi!
    Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix.


«_Mardi 16 juin 1895._--J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de
cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume
moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet
attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces
tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un
clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le
gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et
l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte
imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur
pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre,
auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la
vanité des femelles.

C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes
écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules
engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la
mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des
grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous
ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette,
sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de
tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot
de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de
lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de
tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des
hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous
l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse
animée d'un mouvement d'éventail.

J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des
statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en
Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables
proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le
marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses
petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire:
«Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est
très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en
lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses
mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son
mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui
sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce
serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à
celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous,
les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en
maillot!

«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et
beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état
d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant
les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort.
Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez
qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que
par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes,
dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que
pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée
d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher
Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate.
Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses
mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout,
sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.»

Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du
meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans
une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la
chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie.



LES YEUX


«_Sans date._--«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de
l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour
est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes
les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs
se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les
formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer
avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la
fontaine.

    «CHARLES VELLAY.»

Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La
folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au
fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais
voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les
regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré,
noyer l'Ophélie de mon désir.

Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de
cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de
prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je
souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert.

Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma
souffrance que les proses de ce Charles Vellay.

«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres
hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en
tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai
usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont
plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres
yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces
regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de
sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai
pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que
je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous
leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que
j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»

Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée
ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que
des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des
regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là
leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et
abominable.

Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi
il n'y a de vrais regards que dans les portraits.

Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase,
prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres
éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil,
faces couronnées d'épines et de maigres _Ecce Homo_ au pardonnant
sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de
petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de
sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle,
douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses
enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'œuvre, et comme
vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous
êtes du rêve qui vous créa.

Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et
c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je
me désespère et que je meurs.

On devrait crever les yeux des portraits.


«_Novembre 1896._--Il y a aussi des yeux dans les transparences des
gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et
laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi
de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des
cathédrales de Sicile et d'Allemagne.

Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un
hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels
les siècles vous regardent.


«_13 novembre 1896._--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de
bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme
l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai
même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût
dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.

Les plus jolis que j'aie connus étaient ceux de Willie Stéphenson, la
mime de l'Athénéum, qui fait aujourd'hui du théâtre. Des yeux de
fleur, c'était le mot, tant ils étaient frais et doux, des yeux
bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'était une étrange et
captivante fille, je l'ai cru du moins, très coûteuse, surtout. On se
mettait toujours à quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie
me vint de l'avoir à moi seul. Elle était si délicatement blanche,
d'un blanc de glaïeul blanc, avec ses bras fuselés, son presque pas de
hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours émus; l'anatomie
d'un gosse, mais démentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur,
un ovale angélique de pairesse, où tremblaient, comme deux fleurs
lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchés, des yeux
de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et
de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellisé
de leurs paupières soyeuses, comme ils étaient bien les yeux de ce
corps frêle et toujours las! En vérité, ce sont les seuls que j'aie
aimés, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient
si bien grâce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcôve, et
puis, la gracilité de ce cou le destinait si bien à la hache! Anne de
Boleyn devait avoir cette nuque satinée et mince sous la fumée d'or
des petits cheveux.

C'était une beauté d'échafaud dont la fragilité même appelait le viol
et la violence, beauté meurtrie qui éveillait en moi des instincts
meurtriers. Auprès d'elle, que de fois j'ai songé aux exsangues et
douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la
Révolution, à ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et
les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur
luxure, à la noyade ou à la guillotine.

Cette frêle beauté de la fin du dix-huitième, Willie l'accentuait
encore par une science innée du costume et de l'atour; c'étaient des
gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de
pékin rayé, de miroitantes robes de moire paille ou rose thé, où
s'affinait encore sa fragilité blonde: «École anglaise ou Trianon?»
interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle.

Candeur jouée, aristocratie de commande: Willie était la dernière des
catins. Elle se grisait comme un lad et, marquée de toutes les
brûlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes, à Montmartre.
Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour
qu'elle me croyait à Londres et qu'une recrudescence de mon mal me
faisait rôder dans de vagues banlieues, je la surpris au
Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrière, attablée en compagnie
d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Môme-Tomate, une patentée de
l'endroit, et payant des tournées de vin chaud à une bande de
souteneurs.

Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie,
ce jour-là, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque
cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout à coup crapuleux
de la bouche et le vice des yeux quêteurs!

L'âme lui était remontée au visage. Mais comme l'imprudente créature
avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de
dépouilles opimes rapportées de Berlin et de Saint-Pétersbourg, que
le jour tombe vite en hiver, que nous étions en décembre et que la
berge se faisait déserte, j'eus pitié d'elle, et, conscient du danger
qu'elle courait dans ce bal, j'intervins à propos pour l'aider à
sortir.

Qui sait? Je détournai peut-être sa destinée! Ce collier de perles à
ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'étrangleur...
Comme je servais à Willie cinq cents louis par mois, quand je parus,
elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosité, et, soudain
câline, reprit ses yeux de petite fille.

Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme était rompu, j'avais le
secret de l'énigme. L'effroi que je goûtais en eux, leur angoisse et
leur inquiétude, c'était le souvenir des bouges.

Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur.


«_Naples, 3 mars 1897._--Ces yeux introuvables sous les paupières
humaines, pourquoi les vois-je dans les statues?

Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum,
la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude
qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les
yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a
noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là,
entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient,
mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y
avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et
pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de
bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux
fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir.

Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu
tout à coup monter le regard.


«_30 avril 1897._--Les yeux des hommes écoutent; il y en a même qui
parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et épient, mais aucun
ne regarde. _L'homme moderne ne croit plus, et voilà pourquoi il n'a
plus de regard._ Je finis par donner raison à ce prêtre. Les yeux
modernes? Il n'y a plus d'âme en eux; ils ne regardent plus le ciel.
Même les plus purs n'ont que des préoccupations immédiates: basses
convoitises, intérêts mesquins, cupidité, vanité, préjugés, lâches
appétits et sourde envie: voilà l'abominable grouillement qu'on trouve
aujourd'hui dans les yeux; âmes de notaires et de cuisinières. Il n'y
a sous nos paupières que des reflets de sou pour franc et de minutes;
nous n'avons même plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur
d'or. Voilà pourquoi les yeux des portraits de musées sont si
hallucinants; ils reflètent des prières et des tortures, des regrets
ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est
tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on
ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixés sur nos
souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous
paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se
souviennent d'un portrait, d'un regard de musée ou qu'ils regrettent
le Passé.

Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours.


«_Mai 1897._--Jacques Tramsel sort de chez moi. «Avez-vous vu la
nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il
faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une
Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit
de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, sûrement
quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une
grande fleur vivante qui danserait, même un peu monstrueuse dans son
anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous déplaire, car, à vrai dire,
cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple,
mince et musclé, et ses hanches, sa croupe, sont tout à fait
extraordinaires. C'est Vénus Callipyge elle-même, Vénus Anadyomène, si
vous préférez. Octave Uzanne (car elle préoccupe la littérature), a
même écrit ce mot: Vénus alcibiadée. Le fait est qu'elle est à la fois
Aphrodite et Ganymède, Astarté et Hylas.--Astarté!... Et les yeux,
comment sont les yeux?--Les yeux très beaux, des yeux qui ont
longtemps regardé la mer.»

Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... oh! les yeux clairs et
lointains des matelots, les yeux d'eau salée des Bretons, les yeux
d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les
yeux de rêve et de transparence infinie des riverains des fleuves et
des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le
Tyrol et dans les Pyrénées; des yeux où il y a des ciels, de grandes
étendues, des aubes et des crépuscules longuement contemplés sur des
immensités d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux où sont entrés et
où sont restés tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas songé plus
tôt à tous ces yeux déjà rencontrés?

Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardées le long des
quais et dans les ports.

Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... J'irai voir danser cette
fille.



IZÉ KRANILE


«_Juin 1897._--Une grande fleur qui danserait...

Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair
étrangement mouvant sur des hanches renflées comme un ciboire, car
j'ai été voir danser cette Izé Kranile... (Izé Kranile, un bien joli
nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces créatures!
car, malgré son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses
reins, cette Izé est vraiment la plus sotte et la plus impudente des
allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de
ballet.)

Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici marché plus lourdement dans
mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire,
celle-là!

Droite et cambrée, le buste comme assis sur une croupe lourde et
géminée tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe
effilée, le genou rond, anormale, imprévue, hallucinante de forme et
d'arabesque avec la perpétuelle avancée de ses deux seins bombés et
tendus, comme jaillis de ses hanches à la rencontre du désir, ses
torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse,
soudain sombré comme une grande fleur sous la pluie, elle était bien,
cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et
son sourire triangulaire, la créature de perdition exécrée des
prophètes, l'éternelle bête impure, la petite fille malfaisante et
inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait râler
les vieux rois de désir.

Salomé! Salomé! la Salomé de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert,
c'est son immémoriale image que j'évoquais immédiate, le soir où
Kranile jaillit sur scène, lancée en avant comme une balle, et comme
une balle rebondissante dans sa nudité de stryge aggravée de voiles
noirs.

Dans un décor de désolation, au milieu de roches fantômes et de blêmes
montagnes de cendres, sous le jour funèbre des rampes éclairées au
bleu, elle personnifiait l'âme du sabbat; et, voluptueuse et morbide,
tantôt avec des grâces exténuées et d'infinies lassitudes elle
semblait traîner le poids d'une beauté coupable, d'une beauté chargée
de tous les péchés des peuples; et elle tombait et retombait sur ses
jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait,
les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige
du gouffre la reprenait, et comme une possédée, elle pointait sur
elle-même, dressée de l'orteil à la nuque, tel un épi de ténèbres et
de chair. Ses bras tout à l'heure accablés menaçaient et, démoniaque,
hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non,
tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les
lèvres écartées sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique
sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux.

Izé Kranile!... Le rideau baissé, j'étais dans sa loge. Pierre Forie,
le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de
l'une d'elles et professe presque ostensiblement le métier de montreur
de ces dames, me présentait.

Avec une impudeur rare, Izé nous recevait, toute fumante encore de
sueur et de fard.

Elle ôtait son maillot; la trousse de satin noir à lanières de tulle
et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux
ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la
gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile assise en garçon tendait
ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en
train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la
peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la
danseuse de jeter un tulle sur ses épaules et, sans se lever, sa face
étroite et moite tendue vers nous: «Je ne vous donne pas la main,
disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.»
Et avec un sourire à mon adresse: «Je connais votre nom, monsieur,
vous êtes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares.
J'ai toujours eu envie de les voir, une idée fixe qui me travaille
depuis que je suis à Paris. On pourra?» Et elle tournait vers moi sa
tête de gamin vicieux, sa tête de stryge redevenue cyniquement
levantine, mais où brillaient, sous de lourdes paupières, deux
prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies,
prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient
jamais regardé la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles
imprévues que je n'avais jamais rencontrées ailleurs!...

Oh! l'odeur entêtante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de
fard, de sueur, et de veloutine, et de bête fauve aussi, qu'exhalait
cette loge. Ce soir-là, Izé Kranile n'était pas libre... Elle
déclinait mon invitation à souper et, câline, avec un tas de promesses
dans l'œil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa
loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette...

Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que
j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son
odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille
de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses
cheveux.

Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait
voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures,
les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour
dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis
des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus,
vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la
bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses
petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur
un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe
odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je
défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux
deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours
enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de
l'odeur...

Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si
lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille!

Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses
ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie
de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu!
et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois.
Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'œuf! Mais aussi le
piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un
homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manœuvres de
figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a
dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable
amants avait-elle donc eus là-bas?

Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher
maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux
piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la
ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour
éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le
Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des
rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée
encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui
empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que
je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à
l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela,
cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le
câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le
truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux,
pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle
misère! et comme elle me connaissait mal.

Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à
cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et
complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts
bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent,
ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi
des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des
journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes
collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des
journalistes!

Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou
par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première.

Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais
étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très
gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait,
tout à fait emballée... pour la galerie.

Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou
sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le
cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la
bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras
de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie
est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son
système, elle l'embrassait à bouche _que veux-tu_, _en veux-tu_ sur
une bouchée de filet portugaise, _en veux-tu_ sur une queue de
langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise,
c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête!

Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a
mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne
dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son
plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête
pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui
s'embête chez le coiffeur.

Campée sur ses genoux, moulée dans une robe rose-thé, Kranile était
l'idéale barbière: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car
j'avais remarqué que son œil ne me quittait plus. La gueuse
m'observait et, la prunelle coulée sous la paupière, guettait chaque
tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts.

--Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garçon,
finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'être en voyeur. Pour vous
c'est humiliant.

--Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la
première fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle
est grise.

--Non, elle est verte, répondais-je dans leur affreux argot, c'est un
coup à refaire.

Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris
noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue.

Izé Kranile a raconté partout que j'étais impuissant.

Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi,
les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et
insatiables baisers avec les deux sœurs hongroises à l'hôtel de
Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte, à Venise; les
haltes dans les canaux abandonnés de la Judecca, et les rencontres
imprévues, les aventures passionnées de Florence, aventures sans
lendemain et qui sont éternelles, et les hallucinations exténuantes de
Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des
sables et la brise salée du désert!

Si elle savait! S'ils savaient!



L'ENVOÛTEMENT


«_Juillet 97._--Et l'obsession des yeux m'est revenue...

Depuis la basse comédie de cette fille, depuis le dîner chez Paillard
avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus
luire un jour sous les paupières de plâtre de l'_Antinoüs_, la dolente
émeraude embusquée comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues
d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de musée, le défi des
siècles demeuré dans les prunelles peintes de certaines faces
d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystère, toute
cette légende et cette féerie me persécutent, m'hallucinent, me
sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de
rut. Un autre homme est installé en moi... et quel homme! Quels
effroyables atavismes, quels sinistres aïeux il remue en mon être, ce
regard... et les abominables choses chuchotées par mon désir dans la
solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantées,
maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, là-bas, dans la vieille
demeure provinciale, oh! mon sommeil à jamais perdu!


«_Même mois, même année._--C'est bien un démon qui m'obsède... J'en ai
la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite
apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur
imprévue de l'émeraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce
coin de banlieue à la fois si proche et si lointaine, la prunelle
d'Astarté tout à coup allumée dans les yeux de ce marinier, tout cela
tient du surnaturel et de l'au-delà. Il y a plus qu'une fatalité dans
le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volonté
ennemie, un sortilège, un envoûtement.

La barque descendait lentement, dérangeant une eau lourde écaillée de
lentilles et luisante de prêles; çà et là, posées à la surface, de
larges feuilles de nénuphars dormaient. C'était, trempée d'ombre et
baignée de lumière, la même allée d'eau qu'entre Poissy et Villennes,
et pourtant, derrière les peupliers et les saules de l'île, je savais
un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil était à
l'horizon, à l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en était pas moins
exquise après la grosse chaleur du jour, parmi l'émoi des feuilles et
la fraîcheur des herbes, sous la soie nuancée, délicatement rose, de
ce ciel de banlieue plein de fumées d'usines et de jeux de
soleil... Et le bruit des rames berçait mon bien-être, quand, ayant
par hasard fixé le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les
peines à retenir un cri.

Dans un visage hâlé, chauffé et mûri comme une pêche, deux larges yeux
brûlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus
pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur!

Ces yeux! Ils me rappelaient, à la fois, ces yeux de vie et
d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans
_Lorenzacio_ et dans _Cléopâtre_, dans _Cléopâtre_ surtout, quand le
safran, dont la tragédienne colorait sa peau, faisait chanter
l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'étaient aussi
les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux
déjà rencontrés à Bâle dans les Holbein et les Albert Dürer; et, les
mains appuyées sur mon cœur, essayant d'en contenir les douloureux
battements, j'allais demander son nom à cet homme, quand tout à coup
les deux saphirs liquides pâlissaient, verdissaient. Ils s'étaient
changés en deux si transparentes émeraudes que j'avais la sensation du
gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne
voulant pas sombrer.

--Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je
le descende?

Les yeux de l'homme étaient redevenus bleus, du bleu vivace et frais
des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait traversé un pan
d'ombre, et, dans la clarté verte des saules, le reflet des feuilles
avait allumé le regard.

C'est l'explication que je me suis donnée depuis, mais cette
explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la première fois
que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontré la
dolente émeraude endormie dans les yeux des statues de Pompéi, les
liquides prunelles de l'Antinoüs.

Astarté est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possède, elle me
guette.


«_Décembre 97._--Ma cruauté aussi est revenue, la cruauté qui
m'effraie. Elle dort pendant des mois, des années, et puis tout à coup
elle s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante
de moi-même. Ce chien, tantôt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché
jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas tout de suite venu à
mon appel. La pauvre bête était là, l'échine rampante, rasant presque
terre, ses grands yeux presque humains attachés sur moi, et ses
hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme
une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je
voulais frapper: chaque frémissement de cette chair pantelante me
communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de
moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.

Après, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant.

La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de
destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une
agonie; quelque chose m'étouffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'à
l'angoisse, quand je songe à deux êtres en amour.

Que de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, défaillant à tous
les râles et à tous les cris devenus tout à coup perceptibles de la
ville endormie, les cris de rut et de volupté qui sont comme la
respiration nocturne des cités! Ils montaient, me submergeaient d'une
marée de spasmes, d'un flux pesant d'étreintes, et, la poitrine
écrasée, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le cœur lourd, si
lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir à ma
fenêtre, l'ouvrir à deux battants, et là essayer de respirer. Quelle
atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les côtes et comme une
faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'être! Une
faim d'amour à en mourir.

Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeuré là, penché sur
les arbres immobiles d'un square ou sur les pavés d'une rue déserte, à
épier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le
cœur martelé d'angoisse, que de nuits j'ai passées à attendre que mon
tourment consentît à s'éteindre et mon désir à replier ses ailes, ses
lourdes ailes impatientes et méchantes, cognées aux parois de tout mon
être avec des battements de grand oiseau convulsif!

Oh! mes cruelles et interminables nuits de révolté et d'impuissant sur
le rut de Paris endormi, ces nuits où j'aurais voulu étreindre tous
les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui
me trouvaient, le matin, affalé sur le tapis et l'égratignant encore
de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du
vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles,
vingt-quatre heures après mes crises, ces ongles que je finirai par
enfoncer quelque jour dans la chair satinée d'une nuque, et... Vous
voyez bien qu'un démon me possède..., un démon que les médecins
traitent avec du bromure et de la valérianate d'ammoniaque, comme si
les médicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal!


«_Février 1898._--Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec
cette persistance? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et
de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus
simple pourtant en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux
masques?

Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée
dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en
soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement
quelque voyou. Il n'y avait, pas à s'y méprendre par cette nuit de
mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches
sous le drap de la tunique, l'effronté maquillage de cette face de
fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout,
jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et
en rabat! Mais, dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à
la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques
devenait périlleuse, inquiétante. L'heure était louche aussi, près de
minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de
rencontre? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée
qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce
pseudo-curé.

Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque.
L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au
bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le
promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les
trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un
charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une
fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la
chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me
regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard
lointain de l'_Antinoüs_.


«_Mars 1898._--Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans
les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou
d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures
amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes
dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de
soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de
chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et
j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans
l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville
morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul,
dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées,
assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils.

Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou
raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et
les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés
sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et
d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient!

On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées
oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque
effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé
cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec
ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons
de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce
quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces
automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles
étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là,
dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes
entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant
approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un
masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi
masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique
coloriage brutal.

J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des
masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages
de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.

Les yeux vitreux me regardaient.

Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même
instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de
Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'œil gauche de Kranile,
l'œil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes
paraissaient borgnes.

Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?



L'EFFROI DU MASQUE


«_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de
l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil
des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi.
Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre,
j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à
l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me
rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le
péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir,
a la même grimace de carton figée sur son visage!

C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul à
la merci de toutes ces faces d'énigme et de mensonge, seul au milieu
de tous ces ricanements et de ces menaces immobilisés dans des
masques. J'ai beau me persuader que je rêve et que je suis le jouet
d'une vision, tous ces visages de femmes, fardés et peints, toutes ces
bouches au minium et ces paupières soulignées de kohl, tout cela a
créé autour de moi une atmosphère de transe et d'agonie... Le
maquillage! c'est là d'où vient mon mal.

Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques!
Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des
masques, puisque ce sont des spectres que je vois.

L'autre soir, dans cette espèce de café-concert de la rue Fontaine où
j'étais venu m'échouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant
chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit là, comment
n'ont-ils pas vu que c'était une morte?... Oui, une morte sous la
somptueuse et lourde sortie de bal, qui la gaînait et la tenait toute
droite, comme au fond d'une guérite de velours rose rebrodé et
passementé d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux,
amusés de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et,
tout au plus, drôle... Drôle! cette épithète veule, inconsistante et
molle qu'ils appliquent à tout maintenant. La femme avait, en effet,
une toute petite tête amenuisée d'une joliesse macabre dans
l'amoncellement de fourrures de son manteau de théâtre, et ils la
détaillaient, intéressés surtout au roman qu'on prête à cette femme,
une petite bourgeoise lancée dans la haute noce à la suite d'une
toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne
non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes
yeux tout d'abord: posées à plat sur le satin blanc de la robe, les
deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux
d'osselets gantés de Suède blanc, les mains impressionnantes d'un
Albert Dürer, dix doigts de morte mal emmanchés au bout de deux trop
longs et trop grêles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle
convulsionnée de rire et trépidante de joie faisait de ses lazzis et
de ses cris d'animaux une ovation douloureuse à cette femme,
l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'étaient pas plus
celles de son corps que ce corps aux épaules trop hautes n'était celui
de sa tête; et c'était une affre et un malaise que la conviction
établie en moi, que je n'écoutais pas chanter une femme vivante, mais
un automate aux pièces disparates et montées de bric et de broc,
peut-être pis encore, une morte hâtivement reconstituée avec des
déchets d'hôpital, quelque macabre fantaisie d'interne imaginée sur
les bancs de l'amphithéâtre; et cette soirée commencée comme un conte
d'Hoffmann s'achevait en vision d'hôpital.

Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a précipité la marche de mon
mal!


«_Mai 1898._

    O frères, tristes lys, je languis de beauté
    Pour m'être désiré dans votre nudité,
    Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines,
    Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines,
    Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir,
    J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte
    Et la lune perfide élève son miroir,
    Si la fontaine claire est par la nuit éteinte.
    Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jeté,
    Je languis, ô saphir, par ma triste beauté;
    Saphir antique et source magicienne,
    Où j'oubliais le rire de l'heure ancienne,
    Que je déplore ton éclat fatal et pur!

Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu'à ouvrir mes écrins et
à appuyer mes tempes à l'eau froide des gemmes pour les rafraîchir...
Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre
de la solitude et du célibat, le saphir, le regard de Narcisse...
Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapporté de si beaux, des
saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire où les nuits
transparentes de Ceylan sont comme demeurées, des saphirs nocturnes où
naguère je noyais toujours ma fièvre, quand j'y caressais et mes yeux
et mes doigts.

Et les beaux vers de Paul Valéry! Quel calme leur mélancolie
nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils
substituaient, ces vers, la brûlure de Narcisse; et cette brûlure
était encore de la fraîcheur auprès de l'âme de soufre et de phosphore
qu'ont allumée en mon être les yeux dolents de l'_Antinoüs_... Les
saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hanté par les masques.


«_1er juin 1898._--Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide
des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La
vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres
et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de
plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui
prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours
souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la
rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail,
petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un
comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la
vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh!
sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus!

Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux
cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la
chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux
obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de
certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne!
Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais
celles-là, du moins, je me les expliquais.

Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois
portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des
préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des
fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la
vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister
sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces
laideurs mornes et plates.

Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou
durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou
criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne
peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de
lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et
spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de
piller et de duper autrui.

La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes
comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes
aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de
rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont
l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est
aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas
instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles!
dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô
préjugé des races, des classes pauvres!

Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens.


«_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les
ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation
de ne plus s'y débattre seul!

Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la
hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet
homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute
l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal,
qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner
d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris.

Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le
masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le
premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de
cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il
a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne
fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur
de la _Jeune fille à la rose_ et de la _Dame en vert_!

Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon
mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des
indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon,
avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale
présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix
basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle
qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité
et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise
de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?»

C'était fou et c'était vrai.

Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux
paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé
comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au
crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne
de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je
sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée
lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de
satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel
de Sarlèze venaient de se peupler de masques.

C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La
femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant
par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le
blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une
toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le
romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises,
toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de
lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à
côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de
proie.

Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout
près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de
Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un
professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite
figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes
hâtifs.

Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de
monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs
parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce
diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et,
comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves,
telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec
les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées
ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches
d'ombre.

Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.



LE GUÉRISSEUR


«_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un
prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier,
bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me
suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet
qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais
si troublé par l'homme!

Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves,
étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.

Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier,
pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel
singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui!
Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis,
une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de
Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de
l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...

Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans
l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de
dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un
luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et
frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un
angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou
surchargés de masques.

Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées,
aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres
de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de
cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de
laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles
comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande
grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.

J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une
collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.

«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste
gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète.
Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques
curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous
parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de
l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:

«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de
cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et
d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même
et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a
qui sont œuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront
en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par
les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre
cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre
motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y
développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de
poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec
ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant
avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un _somno_
d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en
encombrait les coussins.

Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les
masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers,
masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables,
crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec
du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au
coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait
les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de
démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour
terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre
les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin.
Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les
deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de
vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière
unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des
masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs
narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières
bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques
sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans
leur immobilité, des masques de comédiens.»

Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des
déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité
là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie
peinte des jolis masques vénitiens.

«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un
Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches,
si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes
besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur
Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci,
tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de
cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de
plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était
bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée
d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et
parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces
masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San
Marco ou au Lido?»

Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par
sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne
voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses
lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.

«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie
de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre
cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous
feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les
Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de _ses
caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants!
Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son œuvre,
voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés
luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut
laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand
vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.

«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au
Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des
Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc
au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un
enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure:
on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.

«Vous guérirez sûrement.»


«_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait
à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?

Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A
Londres, il a pratiqué le _fun_ avec de tels raffinements d'à-propos
et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas,
n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du
portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est
qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes,
rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui
le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale
de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des
représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le _fumiste_
incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et
sans parole.

Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre
attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie
par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette
aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au cœur,
dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires
effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et
dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier
de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en
face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux
frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall
de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario,
le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux
excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de
leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait
trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants;
elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées
des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était
fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore
s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a
disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue
sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait
s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis
le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de
vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat
commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le
numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique,
spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux
larves s'y aggrave d'ombre et de silence.

Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal,
exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette
_private_ séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours,
et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce
mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins.

«Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manière d'excuse,
elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que
les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en
la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de
langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un
visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je
la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de
l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse
lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.»

Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme.

Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une
milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et
éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de
prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup
plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient
traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des
misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée
se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine
ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa
pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle
aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée
sous ce titre: _Messalina_. On voit que ce Claudius Ethal en avait de
joyeuses.

Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était
l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie,
dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les
ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les
chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses
intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et
la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour
l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était
installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations.
Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle,
avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça
avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de
Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de
Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte
incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables
Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de
Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme
toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne
Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou
est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le
monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités!

Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal
consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la
baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en
laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La
baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le
grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la
peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une
condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il
emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la
suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se
met à l'œuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban
des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre
pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au
milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a
une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans
une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus,
d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux
petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une
humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La
baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des
sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en
est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite
de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme
qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que
veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me
fait peur.



L'EMPRISE


«_Juin 1898._--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc
d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant
l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance
odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître
flamand.

Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme
dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de
tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus
cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal
a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et
renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces
paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée
clignote et luit.

Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en
bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en
lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une
âme faunesque, que la morgue et le _kant_ anglais costument mal et,
certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui
siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté
grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine
velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols,
une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée
hérissée de poils noirs...

Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas
remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable
d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la
longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette
ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti,
et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer
l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!

Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de
m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme,
je ne peux plus me passer de lui.

Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus
intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle
m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon
d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes
pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et
m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et
monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs
propos de club!

Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris,
le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les
feuilles et qu'on reconnaît au passage, leur désespérant désert
d'idées, et là-dessus l'éternel plat du jour des clichés trop connus
sur les écuries de courses et les alcôves des filles... et les loges
des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la
sale usure de ce terme avachi!...

O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot
contentement d'eux-mêmes, leur suffisance épanouie et grasse, le
stupide étalage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante
louis sonnant de leurs prouesses tarifées toujours aux mêmes chiffres,
leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils
prononcent le nom de certaines femmes, l'obésité de leurs cerveaux,
l'obscénité de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins
d'amour en vérité, avec l'affaissement esquinté de leurs gestes et le
démantibulé de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un
gant neuf à leur allure, affalée, de croque-morts, épanouie, de
Falstaff)... O mes contemporains, les _ceusses_ de mon cercle, pour
parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues
toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste
qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais à de moindres taux, et
parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les exècre,
comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je
comprends les bombes de l'Anarchie!

Pourquoi Ethal a-t-il éveillé en moi ce déchaînement de haine!...
Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains
surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et
couvées sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est
comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulève
tout, comme un vin nouveau, un vin d'exécration et de haine; tout mon
sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes
doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau...
Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, éteindrait ma
fièvre... et je me sens des mains d'assassin.

Si c'est là la guérison promise! et pourtant la présence et la
conversation de Claudius me sont un bien-être, sa présence me rassure
et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui
grimaçaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus
l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts,
des glauques prunelles de l'Antinoüs s'est évanoui!...

Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a
enchanté mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel
éveilleur d'idées, ses moindres phrases trouvent en moi de tels échos.
Ce sont mes pensées, même les plus lointaines, les pas encore nées,
celles que je ne soupçonnais pas, que sa parole évoque et fait naître.
Ce mystérieux causeur me raconte à moi-même, donne un corps à mes
rêves, _il me parle tout haut, je m'éveille_ en lui comme dans un
autre moi plus précis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de
moi-même, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumière et
la vie.

Il a dissipé, écarté mes ténèbres; des spectres ne m'y menacent plus.

Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui
grandissent!

C'est une des phases de ma guérison, peut-être, car je guérirai,
Claudius me l'a promis.


«_Juillet 1898._--Claudius a, comme moi, la curiosité des music-hall
et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste
et l'irrite, quand par hasard il se meut en beauté, devient pour lui
une source de joies indicibles; la pureté des formes, leur souplesse
et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassérènent. Cette
beauté, Claudius a, pour la découvrir, un œil d'une acuité
singulière, et cela sous les plus piteuses loques, sous le
déguisement des plus mornes haillons. Cette beauté, c'est surtout chez
les filles des rues, les miséreux et les voyous, que son flair
d'artiste la piste et la déterre, et avec quelle inquiétante
divination! et c'est pourtant le peintre attitré des grandes dames!

Le goût de Claudius va à la chair gueuse, comme le pourceau va à la
truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sûr
de mauvais Christ, dit-il lui-même en goguenardant.

L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés
en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée
d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés,
d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme
son œil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple:
la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs
bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais
d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien,
quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais
sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le
regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son
danseur!

Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti,
l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse
en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans
ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant
pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après
l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons!

Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les
yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse
sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle,
et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des
ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les
pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille
blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton,
passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait
encore des tortillements.

Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des
applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle
fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la
taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur
sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres,
appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant
étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme
chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient
dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient
publiquement.

«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne
s'embêtera pas cette nuit.»

J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'œil clair
et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais
entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme,
connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair
et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de
haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou!

Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix
fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me
déprave, son geste crée d'innomables visions.


«_20 juillet._--Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à
Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait
quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi
au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant
toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches
s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.

Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence
m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une
faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim
absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je
le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.


«_25 juillet._--Les _Trois fiancées_, de Torop. C'est un envoi de
Claudius, une gravure très rare qu'il a achetée à cette vente
d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonçant son retour
pour lundi. Dans trois jours! Il sera resté quinze jours absent.

Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les
_Trois fiancées_.

C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peuplé
de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de
sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois
figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones
d'Espagne: les _Trois fiancées_, la fiancée du Ciel, la fiancée de la
Terre et celle de l'Enfer... Et la fiancée de l'Enfer, avec ses deux
serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque
le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus
vertigineux qu'on puisse voir.

Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce
sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la guérison!

Je ne puis me lasser de contempler et d'étudier l'hallucinant visage.
Les _Trois fiancées_, c'est étrange de détails et de composition:
c'est du fantastique et du rêve rendus avec une préciosité étonnante;
cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un
fumeur d'opium.

«C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du
catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais
de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop.

«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.

«Je sais à laquelle de ces _Trois fiancées_ ira votre désir:--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»



SÉRIE D'EAUX-FORTES


«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et
d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce
Hollandais de Torop est Javanais de naissance.

«Je sais que vous aimerez ce Torop.

«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.

«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.--N'est-ce
pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»

Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles
d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert
la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi
Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette
lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles
émeraudées!

Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se
ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal?


«_3 août 98._--Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour
hier.

Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir
Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis
faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici,
chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série
des _Caprices_, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous
faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.--Août 98.»

L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont
merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux
visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés
comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont
toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de
cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres
minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la
bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque
d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette
chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un
front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la
disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.

L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et
fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et
l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce
crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces
errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des
mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et
de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et
de menaces.

Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya
en français et en espagnol:

    Le génie dénué de la raison enfante des monstres.

Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est
son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi
de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable
épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un
poison dans ces prunelles dardées et fixes!

Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules
ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en
fait mal.

Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et
ce retour diffère de jour en jour...

Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi?


«_5 août._--Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des
crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au
ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des
enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations
d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit.

J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant
cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai
ma dose de bromure ce soir.


«_8 août 98._--Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une
lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?

Voyons la lettre d'abord:

   «Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux
   bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à
   votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec
   moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le
   motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus
   merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait
   rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme
   on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor
   et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.

   «L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines
   vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme
   est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont
   seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y
   peut trouver son compte.

   «Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet
   ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint
   Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la
   fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je
   peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.

   «Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus
   que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.

   «Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a
   racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa
   vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique
   presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession
   des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les
   bourgeois le traitent de fou.

   «Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé
   naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour
   vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend
   toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans
   ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de
   vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la
   plus belle, du moins la plus intense, de sa série de
   _Masques_.

   «Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse
   divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent
   nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.

   «Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera
   et mon succès et, cette fois, mon retour.

    «ETHAL.

   «Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»

Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques
à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris
d'énerver et d'exaspérer ma patience.

Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti
acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre,
qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.

Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une
grandissante terreur.

Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et
hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent
mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse
de cette perpétuelle attente...

Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme
un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des
mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.

Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose
est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas
l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette
gravure, je ne la verrai pas.


«_9 août 98._--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu
le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitulé de l'eau-forte
d'Ensor.

Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs
d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné;
ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le
fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à
lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux
notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais,
dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement
le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute
sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant
la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la
bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de
bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait
gonflé par la semence de toute une caserne.

Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse,
une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui,
rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O
la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs
chavirés de luxure!

La _Luxure_! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros
homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas
spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une
grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de
l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une
sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des
gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des
rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les
murs et dans les rideaux du lit.

La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et
stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un
grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du
marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.

Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et
brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.

Au duc Jean de Fréneuse

    Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!

La _Luxure_: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu
de mes moelles.

    Si la vieille folie était encore en route!

Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les
figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma
maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette
ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai
attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché
à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la
nuque de la gouge endormie.

Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal
sûrement. Ensor ne me connaît pas.

Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je
me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles
flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.

Et cet Ethal m'avait promis la guérison.



L'HOMME AUX POUPÉES


«_13 août 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi.

Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et
lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du
Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle
de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve
toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si
reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée
de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais
Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il
est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond
est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la
ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au
cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce
rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours
négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour
moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance.
Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et,
plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi
l'équivoque de ma réputation.

Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi
une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours
pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on
colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de
mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais
plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré
de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il
est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il
m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au
sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.

C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures;
et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à
bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec
cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon
monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de
cercle.

On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si
détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme
quelqu'un qui court un danger.

Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses
mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien
appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications
à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques
fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui
auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que
son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont
point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était
érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait
réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes
d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.

Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons
mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques
et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles,
obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des
fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres,
dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait
l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés
domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues
impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de
certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par
Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui,
choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de
fréquentation dans l'atelier de Claudius.

Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches,
et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir
respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété
est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les
respire.

Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et
dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre
du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs
éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe
de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur
des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius
Ethal empoisonnerait ses modèles!

Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine
émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si
puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit
pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux
ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens.

Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons
d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais
Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de
Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le
corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le
Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les
venins.

J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de
clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait,
avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain
pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en
toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes;
et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents
louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas
de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche
n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave,
ce joueur s'était dérangé pour rien.


«_20 août 1898._--Je sors de chez Claudius.

Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour:
«La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous
sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal
avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui
l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession
et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la
merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et
quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les
honneurs!

C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la
vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer
mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés
entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut
révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de
cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur
naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies,
d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la
Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la
galerie Georges Petit.

Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air
d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de
glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante
aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps
baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on
dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte
embaumée qu'ont toutes les figures de cire.

L'œil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les
transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi,
cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la
cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et
m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues,
me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des
cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont
devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par
les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des
velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde
moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les
affreuses prunelles immobiles du mannequin.

Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon
indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un
flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le
déroute, l'inquiète.

«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant
autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que
vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies
de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un
portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et
précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a
retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des
siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve
bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux
celles-ci?»

Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un
réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air
d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce:
des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y
recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient
les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de
mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les
paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces
têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en
reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du
musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la _femme
inconnue_ et le mystère de son mince sourire; et des profils
historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de
Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en
vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues.

Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé
dans la lumière, pour me le faire admirer.

C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un
coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le
bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières
au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante
d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le
silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face
amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de
la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les
trois pilules des Médicis.



L'ŒIL D'ÉBOLI


«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense,
avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de
cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des
maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet
enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû
assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et
de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en
maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon
œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de
l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et
ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a
posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que
j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand
j'avais mon atelier place Pigalle.

«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place
Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel
parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant
sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il
restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer
chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il
errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la
honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne
voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine
avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des
plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours
qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui
crèvent la faim.

«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de
la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout
visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref,
j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...

«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon
hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer
entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que
voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre;
je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression
de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures,
résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où
parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette
bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une
joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée,
car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et
de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir,
toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte
enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus,
malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud
installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais
perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me
remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et
mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en
alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec,
sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard
chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour
lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à
quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.

«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il
me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès;
mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans
parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à
Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que
j'ai là un chef-d'œuvre.»

Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses
paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne
l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges
velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du
buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois
bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal,
l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois
grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre
qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore
le côté griffu de ses doigts.

Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective,
je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient
ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement,
avaient hâté la mort de cet enfant.

Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de
haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore
cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi.
Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et
blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses
doigts?

Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles
empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette
et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit!
ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais
si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un
bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui,
n'est-ce pas?»

Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de
disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite
porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me
tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez
bizarre.

«La voici, regardez-la.»

C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez
pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un
jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un
travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau
glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.

Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.

«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en
Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans
le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas
vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie
dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une
assez belle légende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_Œil
d'Éboli_, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon
Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur
d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un
peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se
louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon
catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche
d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite
d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être
apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et
résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!

«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre
éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux
du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux
d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A
Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute
nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes
prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui
s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de
son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la
fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa.
C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec
sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de
Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une
explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg,
enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent,
lui arrachait et dévorait l'œil.

«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel.
Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura
borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage.
Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins
près de lui sa princesse _N'a qu'un œil_. Il la dédommagea par
quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la
belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans
l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent,
dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les
oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée
par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites
de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.

«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les
chirurgiens.

«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la
face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au
doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à
son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main
droite.

«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait
ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien
espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été
doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans
les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé
tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas
Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France,
n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.

«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier
de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont
curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas
qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez
comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se
déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un
toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif,
qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et
l'étendre raide.

«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je
possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le
geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de
bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans
l'éternité.

«Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et
nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et
les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi,
cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.

«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»



LISEUR D'AMES

   Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion
   et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps
   difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux.
   Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui
   délivre.


«_Septembre 1898._--«A votre service si vous aviez un jour des
ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit
que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la
gorge.

Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre
des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses
compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto
et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles
qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans
les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres
petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin
envoie tous les mois au Minotaure de Londres!

Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race
et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la
faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant
qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie
voulue de son petit modèle!

Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!

Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il
étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il
s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête
douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi,
plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je
l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon
aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune.
J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.

C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet
Anglais remue-t-il donc en moi?


«_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour
Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort
et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite
glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le _e
poppe_ jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux
premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de
contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du
palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de
la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!

Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession
d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse
et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de
l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur
perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne
vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de
la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une
cire morbide de cet affreux Ethal?

Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux
neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a
comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau:
Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie.
Venise, quels souvenirs.


«_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant
regard qui m'obsède, cet œil trouble et vert qui a fait de moi un
misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.

Je me souviens. C'était à l'_Ospedale_, à la section des vénériennes,
dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à
la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle
après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses
draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses
oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de
syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements,
à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt
convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour
d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute
la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la
race, jouait à la _loteria_. La malade à la pâleur de cire, elle
seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos,
une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et
pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à
l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps
les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un
instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et
d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!

Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les
yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le
médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là
est condamnée.»

La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant
une seconde, l'œil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières
et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait,
je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte
du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.

Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient
déjà frappés, destinés à mourir!

Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un
soir.

C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et
de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!

De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes
maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de
fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres
et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux
êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre,
s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.

Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles
au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils
se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze
et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps
en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout
l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un
des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène,
et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard
vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de
s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis
est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de
vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.

La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un
amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait
vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si
clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal
l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée
d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé,
modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de
douleur qui me plaît?

Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle
phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à
livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!


«_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a
repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table,
j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture
de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche
ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:

      Je veux oublier qui j'aime!
      Emportez-moi loin d'ici,
      En Flandre, en Norvège, en Bohême,
    Si loin qu'en chemin reste mon souci!
      Que restera-t-il de moi-même,
      Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?

C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire
que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il
en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en
vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à
Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous.
C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation
pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous
l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à
vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et
si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la
nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en
vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct
naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.

«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un
être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.

«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase
effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès,
des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les
trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!

«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la
tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»



QUELQUES MONSTRES


«_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez
goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de
Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques
cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards
m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai
promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.

«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange
de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous
préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain,
et d'autres encore.

«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie
d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment
avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela,
soyez-en certain.

«A demain donc; soyez là vers dix heures.

    «Votre complice,

    «CLAUDIUS ETHAL.»

Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux,
auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain,
ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette
invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques
d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les
Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de
Fréneuse?...

J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le
_Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de
Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse
Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue
à Londres.

Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.


«_10 octobre._--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale
impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de
cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes
d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de
fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de
somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!

Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais
encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à
ce thé.

D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout
transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux
murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés
dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les
bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite
pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces
faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux
personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux
pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et
châtelaines aux jupes lourdes.

Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles
avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les
méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde
aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes
chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois,
dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait
comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.

Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette
Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans
sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les
seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à
revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle,
presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de
Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la
femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.

Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de
fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans
l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la
gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux
teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par
sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies,
repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de
benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles
qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de
reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse
épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé,
promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de
Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices
d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra.
Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête
chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes
précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un
long chapelet qu'il portait au poignet droit.

Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie
blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue
endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques
habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces
soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies
impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand
Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des
perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la
duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.

«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet,
ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un
moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels
m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.

Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa
draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges
yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des
yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché
du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la
cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le
collectionneur.

«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une
peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et
répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la
vérité est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frère et la
sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire.
Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir.
Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne,
ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes
étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»

Et m'emmenant au fond de l'atelier:

«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son
type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M.
Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors
inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et
met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle
fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous
son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther
que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname,
avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates,
elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que
quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle
putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces
rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de
satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle
ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents,
de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain
un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.

«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher
Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages
au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les
printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les
pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû
s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de
Wilhem Meister.

«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des
pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales
qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne.
Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve
partout en Alger.

«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance,
mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur.
Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre;
celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les
souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il
faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de
sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de
français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de
vice distingué.

«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique
Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi
quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White
de nous dire quelque chose.»

Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans
les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se
levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque
saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des
hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les
paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle
en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup,
l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.

«Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui,
elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald
intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de
l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si chargé d'orage
et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.

    Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
    Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;

--Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée
un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»

Et elle traînait coquettement sur les mots.

«Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies:

    Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie!
    Luxure, avènement des sens à la splendeur!
    Je te salue, ô très occulte et très profonde
    Luxure, idole noire et terrible du monde.»


Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:

«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous,
cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»



LES LARVES


    Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
    C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs
    Râlent dans une mare énervante d'odeurs;
    Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.

    Le simoun du désert a balayé la plaine!...
    Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur,
    Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur
    L'amour qui doit demain engendrer de la haine.

    Face à face nos Sens, encore inapaisés,
    Se dévorent avec des yeux stigmatisés;
    Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.

    La Bête Ardente a fait litière de nos corps;
    Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
    Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières.

D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans
un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la
mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie
contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants
reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion
oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure
figée de ses reins.

    Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.

«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la
voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux
longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant
d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille
d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des
visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre
les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût
dit que la voix lente de Maud les évoquait.

Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise,
maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine
éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard
oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des
lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire
lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia
Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de
médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières
capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se
tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale
encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et
maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les
deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et,
dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les
deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le
stigmate.

La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La
princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes,
mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.

Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux
découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple
d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de
la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez
elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de
ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris
maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette
attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!

L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés,
avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une
savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites
rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un
portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées
réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la
fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett!
Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée,
illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa
hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance
éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.

Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait
l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles
fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au
sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que
Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et
délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de
dilettante évidemment libéré de tout désir.

«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se
frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la
déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent
comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps
que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de
leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair
fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.

«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa
cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à
placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix
volumes, avec dédicaces, et les _Rats ailés_ du comte Aimery de
Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire.
Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il
est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent
de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est
lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne
flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà
qui va brouiller les cartes.»

C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince,
éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une
blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si
doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de
la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le
groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le
présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement
avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour
lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec
une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.

«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui
l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se
voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le
poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers
qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de
lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne
prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati
qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude
pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la
tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait
honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le
physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!

«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un
travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain
de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le
petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme
le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à
Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de
l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit.
L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise
après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés
par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa
rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque
un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et
toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud
et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan
anglais.

«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien,
les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne
procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres.
Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux
divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et
son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place.
Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a
couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs!
Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la
Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux
mystères d'Isis.»

Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les
prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au
chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie
de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un
écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le
tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine
coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se
cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de
l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par
la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers
bardés et des dames brodées de la tapisserie.

«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant
sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et
c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste
insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe
encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce
mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au
vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son
vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là!
Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!

«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du
monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque
besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à
cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées
d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la
sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau
d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des
habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est
autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses
yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce
qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!

«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse
d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire
horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été
délicieusement belle, une des remueuses de cœurs et de millions d'il
y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et
regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais
qui y fut, de volupté et de désirs.

«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que
lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom
de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A
Lesbos, parfaitement.

    Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.

«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous
dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me
semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la
prier de nous dire: _Les femmes damnées_. Nous en avons quelques-unes
ce soir.

    Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...

«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait
innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le
Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»

En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.



VERS LE SABBAT


Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!

C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du
boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des
ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie
tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.

Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites,
accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale;
sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe
même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de
Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur
nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le
tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse
Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle
suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie,
passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du
tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux
gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin
retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel
talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse
Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant,
des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.

D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une
épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la
brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe,
ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais
conjugal.

Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large
dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall,
isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire
des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait;
et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et
même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais;
aucune femme n'était présentée.

Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était
assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à
l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un
colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait
dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la
vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout,
derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley
Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et
discrets:

«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait
Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en
terre allemande.»

Et tout en me pressant fortement le bras:

«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une
réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir.
Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de
l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci,
d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui
est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de
Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon
atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance,
mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il
compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui
veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à
Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est
bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le
thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre,
tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»

Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de
coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu
dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal,
deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et
brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter,
brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses
carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient
leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers
coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit
de cantharides, formés en somme de minerais.

    Silences d'or cinglés de vols de cantharides!

Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des
mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des
chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles;
les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les
avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant
captives de tout un cercle d'habits noirs.

«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la
princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le
dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en
mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur
pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»

En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:

«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la
marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait
Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez
pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.»

Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous
connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez
vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes
sortirent.

Une détente suivait leur départ. L'_Intermezzo_, détaillé par la belle
Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse
Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous
déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol,
demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.

La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le
musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez,
monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au _Prado_ de Madrid
des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des
portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme»,
protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit
Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé
entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De
Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli
compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même,
pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes
menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil
enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.

Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand
seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le
comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du
comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi
l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se
récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan
d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et
montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.»
Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des _Rats ailés_, si
elle indignait le poète.

«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal
vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises,
d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas
instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un
assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle?
gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles
petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il
n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de
Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la
princesse.»

L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites
Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant;
tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait
le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur
en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait
brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes,
Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une
journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un
croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en
silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait
la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand
il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où
est monsieur de Muzarett?»

Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le
signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et
Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé
son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.

Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de
raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les
Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de
liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie
alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux
d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses
diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice,
stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce
que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?

Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son
frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à
demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes
de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi,
comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil,
traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne
commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents
regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les
regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.

Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir,
un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop
flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se
précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de
ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»

Je n'avais jamais vu Claudius si ému.

Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau
cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands
yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés
comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité
était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant
visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas
Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes
mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal,
fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste
comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le
regard était mélancolique.

Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait
être venu à regret.

--On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux
Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi
arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne
vinssiez pas.

A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:

--Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.



L'OPIUM


Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée
d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de
blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes
d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et
des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de
soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement
attentifs aux progrès de l'opium.

L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le
recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises
avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour
faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir
Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte
sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère.
Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous
l'oppression montante du narcotique.

Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de
pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait,
mais ne fumait pas.

Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et
venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux
seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu
de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là;
le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.

Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La
fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence
affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre
Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.

C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de
vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les
longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux
idoles javanaises.

Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux
cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le
martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs
cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges
diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui
faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis
qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation
de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement
de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les
deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient
s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant
sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des
bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée
en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit,
dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux
longs serpents noirs.

Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés
des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des
masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse;
d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût
dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare
s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges
reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et
sinistre.

Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales
effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.

Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement
enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis
soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en
même temps une grande lueur entrait dans le hall.

Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de
scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune,
froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et
le givre d'un pâle ciel nocturne!

Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des
silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de
pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer;
au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris
vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré,
comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette
scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un
floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et
d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et
voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin
d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.

Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le
taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le
bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle,
surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur
de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la
lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur
fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de
cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une
petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le
froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme
affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et,
dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont
l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle
avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle
de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les
ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait
sous la platitude de ses seins!...

Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient
plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me
mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection
de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits
et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans
les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons
invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et
j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en
plein Paris désert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place
bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par
des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une
nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse
impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles
voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards
rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la
casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux
une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse
pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on
ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette
scène de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la
tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur
les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son
secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me
tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la
femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait
le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la
pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque
d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.

Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres
fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall:
c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours,
mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y
en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché;
nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces
cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts,
autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides,
qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague
immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée,
droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une
idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps,
entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa
pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants
devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte,
et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs
luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou
plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme
affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et
dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme
celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre,
approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de
morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives
pourries laissaient tomber leurs dents.

«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que
convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je
voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique
de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus
de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres,
tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:

    La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.

La voix de Maud, sa voix!



SMARA


Ici, un heurt dans mes souvenirs.

Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes,
bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme
garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et
l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars,
toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme
une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le
mur mouvant du sommeil.

Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais,
empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et
glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais
être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une
sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des
ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je
tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de
sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois
nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des
obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers
de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en
fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires
pagodes.

Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux,
du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était
l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où
nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par
d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de
hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs
genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des
quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.

Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes;
d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en
avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant
entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait
musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles,
priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces
dévots, il y avait aussi des bêtes.

Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges
au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque
lessive, et l'eau ruisselante était du sang.

Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la
marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en
prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr
Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses
égrenaient un chapelet d'opales...

Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur
un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana
du bec à mon passage.

Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main
qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une
ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes
suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle
s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une
marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé
s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne
sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait
aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis,
sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et
gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un
vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des
petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur
mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes
caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes
jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux,
d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps,
violaient sournoisement toute ma nudité.

Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les
faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient
sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de
longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par
deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient,
tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras,
quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles
aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.

Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable
ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris,
de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite
vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse
insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une
jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais
pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de
flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je
mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût
de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait
aux dents.

Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les
narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec
un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le
demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées
et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.

Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par
le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et
me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me
frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux
anxieux de Maud White me considéraient.

--Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.

Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux
lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie
pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure
des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée
en stalactites vertes.

On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se
retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque
insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait
dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je
buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir
Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!

--Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la
main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud
portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un
énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare
avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme
de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.

La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots
traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or,
l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et
replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée
de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle à Jacques, et la
duchesse sortait emmenant le frère et la sœur.--Il faudrait faire
comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien;
voulez-vous que je vous ramène?--Le duc de Fréneuse a son coupé,
interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre découvert vaudrait mieux.
Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous
suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:

--Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du
Palais.



LE SPHINX


_9 novembre 1898._--Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore
sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi.

Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus
imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a
pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la
première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium
organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à
l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de
l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour
lui?

Je cherche et ne m'explique pas.

Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect
est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a
mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas
prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être
sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour
de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les
ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas
Welcôme et de moi.

Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa
démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme
était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une
complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux
hommes!

De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela?

Et si c'était une dernière manœuvre d'Ethal pour me troubler,
m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de
laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé
maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté,
bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux
êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans
le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la
terreur?...

Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et
me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante...

Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de
cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas
retrouvé mon âme!


_15 du même mois._--J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non,
cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi
était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une
telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont
je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse,
dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez
Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma
réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont
s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client
est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans
ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!»

Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie,
comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et
plaignait mon mal, que lui-même en avait souffert, quel danger avait
été jadis, pour lui Ethal, quel péril il était maintenant pour moi.
«Un grand, un très grand artiste, un esprit curieux et un ami très
sûr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des
bizarreries, de l'anormal et de l'étrangeté peuvent devenir funestes à
un sensitif, comme à un être d'imagination; un homme qu'il faut
écarter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une
influence. Non que j'ajoute foi aux légendes en circulation sur
Claudius, ici et à Londres, et bien moins acréditées à Londres qu'à
Paris, Paris, où, vous autres Français, avez la manie des racontars et
des histoires colportées sur les uns et les autres; mais il n'en
demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'étranges curiosités.
L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misère
physique, la détresse des âmes et des sens sont pour lui un champ
d'expériences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et
coupables, auxquelles il se complaît comme pas un. Il a pour le vice
et les aberrations plus qu'une curiosité de dilettante: une
prédilection innée, l'espèce de vocation fervente et passionnée
qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des
tempéraments de savants et de grands médecins.

Il les épie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de
fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchidées il
avait su réunir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette
exhibition de vices cosmopolites, parqués toute une nuit dans son
atelier, a été une de ces soirées de sa vie. D'ailleurs, il a pour les
découvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le
pourceau à la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des
déchéances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliquées et
profondes. C'est un voyeur... d'âmes malpropres, comme vous dites en
France... «Voyeur» est bien le mot!

Dire que ces fleurs de criminalité, Ethal les cultive et les
développe, comme on l'a accusé à Londres de cultiver chez ses modèles
la pâleur, l'anémie, la phtisie et la langueur, et cela par amour
artiste de certains tons nacrés et de certaines cernures, certaines
expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des
beautés par des crispations de bouches et des faneries délicates de
paupières et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin
une légende, hélas! établie, et prêter aux fantaisies d'Ethal une
grandeur tragique qu'elles n'ont pas.

Il n'empêche que notre ami Claudius ait une assez belle âme
d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili
psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des
lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opère surtout sur les gens
déjà malades et n'achève, en somme, que des condamnés à mort. Locuste
expédiait ainsi les esclaves devant l'Augustule désireux d'en admirer
les effets; mais Ethal est à la lois l'empoisonneur et le César. C'est
à lui-même qu'il offre de merveilleux spectacles; il dépravera très
bien quelqu'un pour voir jusqu'où ce quelqu'un mènera la flambée du
vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le
duc de Fréneuse soit ce quelqu'un-là.

... J'aurais pu l'être.--Sir Thomas avait prévenu mon
mouvement.--Comme vous, le rêve m'a possédé, le rêve m'a tenu
halluciné, inconscient, sans autre volonté que celle de ce rêve
prolongé. Annihilé, engourdi comme vous pendant de longues années,
j'ai été un misérable dormeur éveillé. Je passai alors tous mes hivers
soit à Alger, soit au Caire ou à Tunis, comme vous, captif d'un
regard, d'un introuvable regard, du regard même de la Déesse qui
trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai
parcouru l'Orient à la recherche de l'obsédante et délirante vision
d'un soir d'insomnie et d'extase.

Et la Déesse, celle-là même qui vous apparaîtra, un soir ou un jour,
si vous ne combattez pas votre rêve, la Déesse m'a toujours menti!

Un amoureux de fantômes, oui, voilà ce que j'ai été dix années de ma
vie, et voilà ce que vous êtes et deviendrez plus incurablement
encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est
introuvable, et Astarté est une stryge, dont l'essence même est le
mensonge; et mentira toujours qui a déjà menti!

Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une
nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis,
nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux
eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'Égypte, fuyant à
perte de vue, infiniment plat, infiniment roux, à peine nuancé de
cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-là, j'ai cru
qu'Astarté allait m'apparaître. La Déesse, enfin, allait se révéler!

Nous descendions le Nil...

Et déjà, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et
grandir, à un coude encore lointain du fleuve, un étrange point noir,
quelque entablement d'ancien temple ou, peut-être, tout simplement une
roche baignant ses assises dans l'eau.

La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme
dans un rêve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles,
l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car
elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit
rose au profil effrité par des siècles. Tout dormait à bord d'un
sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur
de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bête
immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx,
maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clarté vaporeuse
émanait de sa croupe, et, dans le creux de son épaule, un être se
distinguait, de bout, la tête renversée et dormant.

C'était une forme jeune et svelte, vêtue, comme les âniers fellahs,
d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la
forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de
ce sommeil offert était à la fois royale et servile: royale de
confiance, servile de complaisance et de savant abandon.

La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur
d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une
cicatrice ou une plaie! Quant à la face, je la devinais délicieuse,
rien qu'à l'ovale aminci du menton; mais, appuyée en arrière, elle
baignait toute dans l'ombre.

Épouvanté, j'appelai à grands cris sans pouvoir réveiller personne;
équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés
par un sommeil magique. Ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx
disparu, déjà loin.

Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par
le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les
bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tué, ils
avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et
salutaire enseignement!

Mais ce sphinx lumineux, l'intense clarté, douce et comme musicale,
dont s'animait le granit rose, et la beauté surhumaine de la figure
endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais
senti, traversé une minute enchantée, vécu quelques instants d'une vie
miraculeuse et divine, et si décevante pourtant!

Ethal m'affirma que j'avais rêvé, car, naturellement, Ethal était à
bord, exaspérant ma sensitivité, suggestionnant ma songerie
maladive.--Vous voyez que vous n'avez rien à m'envier, monsieur, et
que j'ai été autrefois un misérable tout aussi torturé que vous l'êtes
maintenant.»



SIR THOMAS WELCOME


«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se
retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et
non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la
tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des
peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient,
dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui
seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de
toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de
poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de
l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des
existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des
Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne,
certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins
légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les
pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante
de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de
l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises
inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore
dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais...
et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de
l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des
Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés...
Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à
Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la
griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des
lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux,
entre sa vie et celle des importuns.

Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on
qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite
mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde
aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces
petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être
et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des
constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des
brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui
vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les
minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de
l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un
baiser, les cœurs donnés dans une brusque étreinte, toute une
existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la
vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis
entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions
et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la
vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands
yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et
cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles
arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des
mers d'Orient, le cœur serré par l'oppression délicieuse de vivre!

Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une
ville ou d'une race, mais se détacher des individus.

La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses
aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie
plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une
source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être
en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que
des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une
d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez
dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et
fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous
rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie
patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal.

Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les
masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête
coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante
obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus
de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me
hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes
sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en
véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante
et mauvaise vision.

Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière
du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades
évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de
quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait
aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime,
la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province
du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et
avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si
obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors
dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des
guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon
guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte,
les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de
Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté
des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de
Gennevilliers.

O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum
triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de
Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de
Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à
Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la
splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas
remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse!
Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande
Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la
Sicile!

Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et
prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà
le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux
impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un
ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le
profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït
intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et
féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais
songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en
emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être
l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire
un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on
sait la vivre.

Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes,
riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un
fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues,
belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore
en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les
Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement
de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette
espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves
lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les
mâtures de tant de navires en partance.

C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer
dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action.

Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la
gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux
naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver
dans des faces rudes et tannées de forban.

Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y
déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de
galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de
crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte
au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes
ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et
d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en
font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles
poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein
de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque
chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des
intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit
dans l'œil des passants, les visions d'attaques à main armée, de
viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines
rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes
et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux
Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des
détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous
apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la
santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête,
telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt
dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi
que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous
troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses
de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent
couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La
Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et
ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède.

O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime
laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les
églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable
invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez
toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de
misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour
les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus
ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa
vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut
acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis
nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous
les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre
milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés
du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois
un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule
pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît
notre voie.

Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en
réponse au triste «never more» de l'expérience, _jamais plus, jamais
plus_.

Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles
visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium,
mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette
tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à
grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots
incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux
souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri
pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a
poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de
goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à
vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans
son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier
«Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute.

Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre.



AUTRE PISTE


--_16 novembre 1898._--Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle,
les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle
de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de
fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de
spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un
paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes
et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et
des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais,
une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.

Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme.
Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre
les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans
l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout
ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites
tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée
jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes,
amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages
ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant
toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et
aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage
des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de
la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables,
c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les
effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des
gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des
voix de tête, les petits coups d'œil de satisfaction des hommes l'air
volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la
galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe,
qu'est un restaurant de nuit.

Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît
ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes
ces mines, ces œillades fardées et ces sourires de lupanar, je
revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et
saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des
civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute
la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais,
en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier
l'enthousiasme de Welcôme:--«Oui, je connais le couplet, avait tout à
coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles
claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris
dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de
quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas.

«Mais il ne vous a pas tout dit.

«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande
ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures
de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont
la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la
luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.

«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de
vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la
bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve
partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon
comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme
fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music
halls» et les «American Stars».

«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues
de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto,
nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires
ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de
l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que
moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui,
désœuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse
la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.

«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce
pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé
qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus
qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de
Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages
du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la
lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres
chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les
affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne
peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de
Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne,
l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé,
partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il
poursuit.

«J'ai voyagé des années avec lui.

«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées
de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou
mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles
descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre!
avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux
d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl,
implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien,
brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et
froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de
lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de
Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse
d'Astarté.

Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux
d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine
que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se
prétende.

Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!

«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire
connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal
et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la
dernière de ces femmes--ou la première à votre gré,--peut vous donner
le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous
devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche
pour les inspirer.

«--Et c'est?...

«--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me
donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme,
dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice
ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez,
cher ami, que la bécasse n'attend pas.»


_19 novembre 1898._--«Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de
faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de
Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous
serons le 5 janvier à Singapoor.

    «WELCOME.»

Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant
chez moi. Le montrerai-je à Ethal?


_20 novembre 1898._--«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la
dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et,
après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le
télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son
triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître
d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments
exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se
confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur
violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup
à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux!
Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire,
et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment?
Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre
détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous
autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui;
vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette
liberté entière.

«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous
convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts.
Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit
de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je
n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou
de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous
donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même
relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je
puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse
aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger!
Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur,
courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et
puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance
envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre,
puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de
médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir
Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience.
Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous
pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la
cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout
au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros
entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce
soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue
Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en
droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter
d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de
Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que
voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous,
en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de
Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une
circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une
petite de Bayonne.

Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur
le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi
ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des
gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces
sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de
province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de
jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche
traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait
doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis
regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent
nerveux que la terreur!»



LE SPECTRE D'IZÉ


_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons
traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante
soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux
dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses
ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un
des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme,
en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.

On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie,
à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères
physiques et morales!

Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et
de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar
d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne
remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!

Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose
d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet
homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse
morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne
m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase
parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet
homme au regard de vautour!

Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières
membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte
odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés
d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large
poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles,
dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour
recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas
étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le
cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes
derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané,
flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi
tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir
Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh!
cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les
dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus
maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!

Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande
nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le
noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de
tous et de moi.


_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du
20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre
d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée.
Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a
pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche
entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante
dans mon souvenir.

Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé,
tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat
du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui
n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands
seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur
(j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a
couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des
petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides
caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce
à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les
quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes
genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse
de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés
au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était
là!

Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute
souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à
côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La
dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a
pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles
s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la
connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui
parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules.
Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le
faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui
comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est
vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...»
Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le
champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle
de Jane.

Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins
accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les
épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la
nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses,
dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il
faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai
dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées
une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en
corset.

--«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la
Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta
connaissance.»

«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre!
Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être
forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à
côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi,
des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux
Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous
autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça
n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que
je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes
diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit
en lui montrant mes gigots.

Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et
l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue
crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée
et cette mimique de faubourg?

Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de
barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé
fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au
ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me
prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours
jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière
pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et
allumait les bougies.

Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage,
large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses
splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc
d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux
qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude
vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa
bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser
les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible
vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu
sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la
détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout
à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches
violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures,
des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu
mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a
battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou!
s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour
qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et
ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant
orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça?
ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en
est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le
mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une
fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le
dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est
une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à
brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi!
Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait
cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas,
chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa
main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts
caressants et fureteurs.

Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça
fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu
permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette.
«Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je
l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à
Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de
banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»

Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs
de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite
hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!

C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait
vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.

Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans
les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent
fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie
d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au
Moulin-Rouge.

De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de
la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales
convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles;
toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes,
pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est
là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre
d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la
même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au
passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans
la voix et le geste.

«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut
remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je
ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!

Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la
ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé
retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le
guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les
vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.

Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!

Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre
annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte,
dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison
âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les
salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas
Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la
mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet
odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.

Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un
condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!



CLOACA MAXIMA


Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou
voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence
dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.


_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande
infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants
opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les
chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade
et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux
lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers
et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des
lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de
demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les
ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse
maintenant.

Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée
d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits
théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les
petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux
épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur
profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme
obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur
teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des
plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de
leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et
puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des
augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers
confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des
couloirs.

Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais
encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à
travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient
si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de
théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en
connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales,
comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses
légendes chuchotées sur mon nom.

D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement,
chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire
boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et,
au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire
d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos
tenus...

Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix
faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par
des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse,
Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de
lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans
les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec
leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs
museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus
minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs
clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en
commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc
devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un
banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui
affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont
la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons
closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous,
Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et
maîtres de Paris.

Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses
gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés
d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant
l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en
parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même,
parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe
l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.

Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac
à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les
filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a
épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf
était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du
baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards,
et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui
tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que
Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le
pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et
toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont
l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines,
de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité
scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses
les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète
anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer
l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et,
alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile
Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés,
sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de
gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées
qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du
travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde
d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille
duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus
spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de
perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille
Altorneyshare avec le frère et la sœur.

Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait
avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne,
acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules
gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans
un Polyte de l'«Orestie.»

Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète
grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit,
corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien
qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait
la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de
l'actrice.

Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la
soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à
leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires
pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle
et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où
les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et
toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.

Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à
face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops
s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la
Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un
squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène,
car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue,
et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse,
qui épousent les reins en forme de beau fruit.

Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène
devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la
face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et
charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce
spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle
de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous
les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je
subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers
la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle
dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!

Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression
spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer
tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre,
elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté
du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines
mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de
cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce
sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre
le rouge des lèvres?

Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette
salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie.
C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même
excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en
scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes
osés du travesti.

Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle,
et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans
moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La
femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire
yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et
d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.

«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle
aussi?»

Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur
l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les
unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur
chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux,
lorgnaient et souriaient, ayant compris.

Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune
page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette,
hellène de Montmartre et très grec d'Asie.

«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont
j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du
spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme
l'affiche.»

«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à
grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines.

--«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le
même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de
chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en
verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité
pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des
parvenus.....

«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la
sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des
délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de
chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...

«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du
cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la
délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide
santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet
état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par
la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les
longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette
Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à
cet aspect chimérique et charmeur.

«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de
son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare;
la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la
maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires.
Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les
anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans
les cafés, à l'entrée des gares!

«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et
les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous
avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités!
Franchement, vous retardez, mon cher!

«Regardez. Nous sommes à Rome!»



LES MILLIONS DE SIR THOMAS


Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de
l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin
mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement
compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain,
se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à
travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une
réputation à jamais sombrée.

Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois,
pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer
du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties
obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet
apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les
salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon
imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la
mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les
insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et
juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi
Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry
Moore n'avait rien articulé de précis.

M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des
environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où
tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer
les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de
Burdhes.

Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion
nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois
ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori,
le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en
était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut
trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme
héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait
passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout
soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas
moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des
Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du _cui
prodest_, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune
millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.

D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé.
J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine,
mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette
originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de
nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les
fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son
excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à
un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités
violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui:
toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui
plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la
race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les
mœurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que
de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et
l'insolence d'habitudes bien à soi.

M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser
et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais
se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire
un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre
grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la
fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui
avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas
l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil
volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»

Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans
le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une
science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de
doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait
de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.

C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la
petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.

Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais,
toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux
et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons
d'Orient...

Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses
terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables
marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la
Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de
White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires.
Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le
maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien
d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne
peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge,
le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais,
de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une
description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un
angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se
reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant
trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.

Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!

Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de
quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi
nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des
assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit
encore plus dense autour de sa mort.

Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et
l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant
des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut
frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la
petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel
rite?... avec qui? ou seul?

Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui
dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la
position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux
pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous
traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence
posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce
méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!

Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie
Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses
et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses
aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait
noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes,
si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets
d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à
visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.

Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et
très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve
ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une
psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air
épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.

Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une
portière.

Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de
coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme
iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les
genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà
pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des
maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et
pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron
de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées
étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une
goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus
douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun
jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.

Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus
tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de
santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.

Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée,
la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs
et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent;
et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de
ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une
espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la
hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était
absolument nue.

Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre
ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe,
ricanante, menaçante, une petite tête de mort.



LE GOUFFRE


Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite
Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre
s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de
mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis
un meurtre.

L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une
atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a
tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire
d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont
encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.

    La Mort et la Beauté sont deux choses profondes.
    Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait
    Deux sœurs également terribles et fécondes
    Ayant la même énigme et le même secret.

    VICTOR HUGO.

Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal
ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il
gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour
Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau
visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret
d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est
la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est
meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la
suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts
couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?

Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon
oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne
symbolique de la petite idole phénicienne.

Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la
puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la
salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son
éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre,
trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées
dans la recherche de l'inconnu?

Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui
permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il
avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?

Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le
tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le
cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de
promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En
avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une
manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?

Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et
c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une
vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination
d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes
de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé
Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et
l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains
fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.

Ethal rompait de lui-même le silence:

--Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée
particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux
enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses
symboles.»

Et il se levait pour me reconduire.

Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me
faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où
dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il
l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et
modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas
apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait
doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses
oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune
de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il,
demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des
siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la
Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses
décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle
des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept
Douleurs.»


_Février 1899._--«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont
Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le
ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie
introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour
de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices
complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes,
toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées
honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un
virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant
dans mes veines. «Tous et toutes marchent!»

L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux,
devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée
basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.

La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des
vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris
odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y
promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires
d'autrefois.

Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et
qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées
du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant
avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des
idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'«Oiseau
ranimé», s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées des gazes et des
linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une
beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur
et de grâce s'associent-elles dans ma pensée au souvenir de la
princesse de Lamballe et de la reine?

«Tous et toutes marchent!» Et c'est la plus ignominieuse calomnie du
temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même
des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela
pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant
d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie.

Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de
Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma
mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi
m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de
populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un
siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une
foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes,
la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et
m'étouffe; on vocifère; partout des yeux de haine. Un air lourd,
empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus
agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel
de plomb une tête coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes,
le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme: le remords
même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme.
Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lèvres
et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de
forçats.

L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de
lanières sanglantes, tout un nœud de viscères; il goguenarde, les
lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde, on dirait des poils de
sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos
ignobles, de gros rires outrageants. Et la tête oscille au-dessus de
la foule, acclamée, huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une
pique: la tête de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs
viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de
la porter à l'hôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les
fenêtres de la reine.

Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque
chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent.


_Mars 1899._--Les bouges!

Ethal m'a donné aussi le goût des bouges; il a éveillé en moi la
dangereuse curiosité des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des
escarpes, les prunelles quémandeuses des gaupes de faubourg, tout ce
vice aiguisé et brutal d'êtres ramenés par la misère à des gestes
instinctifs, me requiert et m'attache.

J'en arrive à arpenter, le soir, les boulevards extérieurs, à
m'intéresser au guet rôdeur des filles;... la basse prostitution
m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc
gras.

Pis: après l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le
besoin hystérique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants
des garnis..., j'en ai poussé la petite porte à claire-voie et, avec
une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des
marchandages entendus à travers la cloison, la fièvre délirante de
ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris!
Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'était sur le
plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps-à-corps; des
voix de femmes qu'on étrangle criaient au secours; et les craquements
des sommiers gémissants de secousses m'emplissaient moins de joie que
certains affreux silences, après des râles et des sanglots. Et puis,
la lancinante angoisse d'un crime peut-être commis, et les étreintes
au cœur dans l'attente d'une descente de police.

La rafle, la terrible rafle et la conduite à la Préfecture, qui jette
au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeurées
galopades les couloirs des gîtes à la nuit; dire que moi, le duc de
Fréneuse, j'ai passé des heures et des heures à attendre et à redouter
cela!

Oh! le poignant émoi des guets-apens et des rixes, les veillées
d'effarement et de sueurs dans les meublés coupe-gorge du boulevard
Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de
tout cela, peut-être! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne
peut me mener plus loin.



UNE LUEUR


    Un soir que je dormais près d'une affreuse juive...
      BAUDELAIRE.

      Adieu: je sens qu'en cette vie
      Je ne te reverrai jamais!
      Dieu passe, il t'emmène et m'oublie.
    En te perdant, je sens que je t'aimais.

      Pas de pleurs, pas de plainte vaine!
      Je sais respecter l'avenir.
      Vienne la voile qui t'emmène,
    En souriant je la verrai partir.

      Tu t'en vas pleine d'espérance,
      Avec orgueil tu reviendras;
    Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
      Tu ne les reconnaîtras pas.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Un jour tu sentiras peut-être
    Le prix d'un cœur qui vous comprend,
    Le bien qu'on trouve à le connaître
    Et ce qu'on souffre en le perdant.


_24 mars 1899._--Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournées
machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de
larmes? Et, moi qui n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt
ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais pas l'émotion facile des
autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et
délicieusement remué en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi
l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma génération, j'ai le plus
profond mépris pour Musset, et voilà que les quatrains du poète de
_Rolla_ m'ont chaviré le cœur dans une mer de larmes.

    Adieu: je sens qu'en cette vie
    Je ne te reverrai jamais.

C'est que cette détresse poignante et cet orgueil d'amant résigné au
départ de la maîtresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis.

Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au
plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et
toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a
toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je
n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les
ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination,
ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu
de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de
l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler
l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a
déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes
les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que
le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste
en châtiment de mon vice stérile.

C'est la survie du Mal dans le néant.

La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les
apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans
dans le cœur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par
rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez
les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse;
passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai
toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de
mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais
pas.

Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même
à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur
elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la
vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je
l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il
n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine,
et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la
vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent
fatalement à la décomposition et au Néant.

La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée
faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu
sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un
être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un
automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de
cadavre.

Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui.

    Un jour tu sentiras peut-être
    Le prix d'un cœur qui vous comprend,
    Le bien qu'on trouve à le connaître
    Et ce qu'on souffre en le perdant.


_Paris, 25 mars 1899._--Je relis mon journal d'hier. Que de sottises!
Jolie, la crise sentimentale du duc de Fréneuse! Je me suis attendri
sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une âme de modiste.

Pourquoi ai-je pleuré? Aujourd'hui je le sais.

Oui, c'est cette conversation surprise à travers la cloison, dans
cette chambre d'hôtel où je m'étais échoué l'autre nuit, ce sont les
deux ou trois phrases échangées entre mes voisins de garni qui m'ont
bouleversé tout entier; et de la boue de mon être remuée, un vieux
regret est remonté à la surface du marécage et, dans une larme, a
fleuri.

Cet hôtel de la rue des Abbesses avec son enseigne allumée toute la
nuit, et ses «chambres à un franc», en transparent lumineux sur les
verres dépolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant
le chemin et qui m'a vu déjà tant de fois,

      Par un soir sans lune, deux à deux,
    Endormir ma douleur sur un lit hasardeux.

(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires
faiblesses)... c'est dans ce garni de sixième ordre que j'ai failli
trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de
rédemption.

Est-ce assez ridicule?

J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramassée dans
je ne sais quelle guinguette, bien moins par désir de sa mine vicieuse
que par ce besoin des émotions fortes, dont je garde le goût âpre et
mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le
décor et l'atmosphère même de l'aventure que la partenaire qui
m'intéresse dans ces sortes d'équipées, car j'ai cette folie du
danger, cette hantise des lieux louches et bas.

Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage,
l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du
vice et de la misère, du crime et de la prostitution!

D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu;
je l'avais congédiée--elle apportait une telle veulerie, même dans ses
marchandages--et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant;
les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines
d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point
écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un
couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à
travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une
voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des
roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la
femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image
s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon...
tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai
envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais
murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers:
le couple s'aimait.

Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses
enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai
envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses.

Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et
ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les
yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore
la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la
petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes
yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et
leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds
nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme
cherchait à la reprendre.

A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient.
Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à
faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui,
quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie
qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant
et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage
en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes
tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et,
derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les
pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte.

Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque
bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car
il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence,
ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au
bout le la rue.

Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés,
en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait
dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de
drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient
son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et,
souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des
yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle
sentait la joie et le printemps.

Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et
les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit
au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement.

Je les épiais de ma fenêtre.

Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna
encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la
rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à
coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin.

      Adieu, je crois qu'en cette vie
      Je ne te reverrai jamais,
    ......................................
    En te perdant, je sens que je t'aimais.

Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un
sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires:
Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures
remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et
puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon
enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean
Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du
haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans
alors.

Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue
depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais
jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui
a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il
remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil
plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres.

Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel
bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur
salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs,
c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses
thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés
dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les
achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en
fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris
travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes
de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient,
en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent.

Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées
machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis
sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante:

    Un jour tu sentiras peut-être
    Le prix d'un cœur qui vous comprend,

Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré.



LE REFUGE


_Paris, 28 mars._--Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon
enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie
pluvieuse et grasse.

J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du
château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit
bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à
pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu
et mou.

La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si
claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges
portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la
mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait
par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux
blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses!
C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs
Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me
heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait
mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif
accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc!
Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des
lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert
mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets
cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous
les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein
été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la
vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma
petite âme d'enfant!

Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais
l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se
tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la
tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon!

La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où
l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si
discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant
d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être
j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur
le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et
la recherche hâtive des œufs dans les cachettes, les œufs parfois
trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe
du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de
cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec
les enfants du fermier!

Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux
heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et
même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue
sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!

La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et
l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la
créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le
cœur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de
bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines
s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et
embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux,
s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes
lèvres et s'imposaient à mon baiser.

Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles
et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant
j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des
enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est
toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de
froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a
rapportées le spectre de Jean Destreux.


_29 mars 1899._--Jean Destreux!

Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne,
les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient
à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais
éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le cœur battant,
j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son
retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les
petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du
régiment, l'air était comme changé dans le pays.

Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa
chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un
tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter
le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du
ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face
roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle
mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa
chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et
cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées
d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son
exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres
moissonneurs.

Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et
faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.

Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son
inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur
envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des
autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour
m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes
chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des
refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres
encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous
venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises,
là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi.

Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au
cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans
la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.

Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés
m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des
proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.

La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des
hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une
lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair
obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les
lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise
ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.

Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les
couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais
puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante,
heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir,
mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance.
Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là?

Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la
brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en
reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais
l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au
revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et,
j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs,
bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies,
la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme
défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon
pour y dormir.

O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!

Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait
si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh!
laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau
lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces
rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des
sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à
mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une
épée fourvoyée dans de mauvais combats.

Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à
son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où
l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui
m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et
m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je
m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel!

La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou
mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma
mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit
cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son
ombre.

Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six
ans?

    Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes,
    Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller.
    Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes.
    La vie est une tombe au détour d'un sentier.

Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette
morte?

Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à
tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai
sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit.
Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache
où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait
là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit
de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées,
la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les
pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de
proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y
soustrais, la pousserait au crime.

C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je
me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait
s'il savait quelle terreur il m'inspire!

Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies
de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables,
mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un
spectre, l'inanité d'un songe!

L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je
l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses
yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure
claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang
tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise
débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et
du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une
blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa
sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.

C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la
cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands
chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants,
heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des
fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur
les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.

Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de
coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un
peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de
toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de
trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des
filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et
de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je
respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de
ce beau soir.

Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des
bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut,
roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être
ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se
précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés
devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la
matière.

Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine
meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés
large ouverts.

Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui
ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que,
là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!



LASCIATE OGNI SPERANZA


_5 avril 1899._--Fréneuse.

J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que
l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres
quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a
contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque
pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé
seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma
mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche
et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la
première fois par un héritier de hasard.

La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un
peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les
marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses,
la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon
je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses
lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu
penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce
rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de
lyres d'or.

Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les
boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des
flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette;
j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice
excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la
chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal.
Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre
et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches,
parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces
rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie,
effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me
reconnaître.

Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf
et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide
j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre
surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une
larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte,
étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.

L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition
m'avait conduit ici?

J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et
penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul
dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que
j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel
homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui
jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de
souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu
être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle
orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet
avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une
petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile,
de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans
l'abandon de ce château désert.

Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur
le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une
ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux
écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux
dans le parc.

Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le
printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait,
tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune...,
oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel
calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais
une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc
de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des
châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie
d'y rafraîchir mon front qui brûlait.

Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de
mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de
puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma
tête à leurs parois humides!

Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient
comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de
ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?

Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée,
meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une
humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à
souffrir!

Qui fera donc crever cet abcès de rancœurs et de tendresses avortées,
ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel
forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet
abominable et pesant fœtus d'âme?

Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais
pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce
bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le
retrouver!...


_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et
piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se
sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le
village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à
l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.

J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois
fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui
voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties
sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse
construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux
qui déshonorent désormais la gauche du parc.

Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a
suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant
mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits
d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries
modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille
francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et
pour mettre au goût du jour les anciens locaux.

Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait
pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises,
entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des
boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est
l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit
jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre;
je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse,
tous les spectres se sont évanouis.

Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte,
hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens
dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts
plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des
jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais
une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace
d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des
ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui,
apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé
toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que
j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!

C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes,
m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis
mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans
ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la
monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.

On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de
labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je
respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât
l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais
enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des
plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la
mer!

La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces
yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché
depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon
souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur:
le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années
d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au
contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La
hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle
fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les
choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de
les aimer tous sans en préférer aucun!

Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque
part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous
détourne de Dieu.


_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière,
j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai
voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants
de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge
du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible
réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en
prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les
haies, en suivant derrière les maisons.

Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée
en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit
poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait
la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux
fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus,
avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de
la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les
mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.

Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des
plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette
tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme
s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur
l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis,
lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les
embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie,
illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il
sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était
demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et
m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je
m'étais arrêté pour le regarder.

Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette
phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:

«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me
suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et
j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»

Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec
moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un
volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il
s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine
Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:

    Lasciate ogni speranza...

(Laissez toute espérance.)

Il y a de l'écho dans Fréneuse.



ENVOI DE FLEURS!


_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure,
j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne
peux plus! je ne peux plus!

Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette
nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A
Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de
luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de
haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme
dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets
sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs
dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!

Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un
cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une
province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne
se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de
m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me
faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages
d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.

Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu
trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la
frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il
y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je
vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu
chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!

La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire,
pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme
y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule
des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes
combats.

Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y
constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les
postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre
les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.


_Avril, Paris._

    Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres,
    Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres.
    Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir
    Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir
    Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie.
    Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie,
    Et bien plus fortement, le Mal étant en vous,
    Que les autres iris, les chastes et les doux.
    Une lente agonie étreint vos cœurs hostiles.
    Vous êtes à la fois cruelles et subtiles,
    O douloureuses fleurs de lune et de velours:
    Les projets avortés, les rancunes farouches,
    Les mornes trahisons des regards et des bouches
    Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds.
    Turgides floraisons d'un jardin de supplices,
    Mon âme trouve en vous des sœurs et des complices
    De son rêve obsédé d'effarantes amours!

Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des
iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma
vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des
rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses
difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les
iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au
retour.

Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de
chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui
sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une
inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et
longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans
l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du
hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans
les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se
mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles
lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.

Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un
envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les
déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal...
Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi
d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit
jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et,
comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en
français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir
et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de
lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc
trouvera sans doute l'explication de ces envois.»

Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et
l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les
nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir.
«Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche
dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel
courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve
plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles
viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et
rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes
pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre
pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.

Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je
sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il
y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces
lettres au procureur de la République et de purger un peu la société
de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare...
Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop
et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées,
hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes
et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant
de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le
cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est
significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_
inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le
_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.

Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que
j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres
que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les
courtiers et de toutes les courtières d'amour!

Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!

Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas
ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire
l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les
lis au hasard.


    Nice, 2 mars.

    «Mon cher ami,

   «J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné
   gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie
   anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois,
   contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa
   condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses
   prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute
   mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la
   marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au
   sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume.
   Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un
   peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant
   près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre,
   et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange
   tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady
   Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre
   créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers
   six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme
   elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans
   qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les
   jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je
   l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce
   portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur
   de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle
   a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et,
   si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite,
   c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son
   retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle
   complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me
   revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de
   la peinture de votre

    «CLAUDIUS.»

   «P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de
   saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous
   adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson
   de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez,
   quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont
   particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement
   noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse
   moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y
   a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même
   assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût
   égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une
   matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous
   savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable
   drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous
   dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et
   vous montrez fervent adorateur.

   «Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces
   iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la
   posture d'un vautour qui guette un cadavre.»


Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde
lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de
Londres.


    «Mon cher ami,

   «J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous,
   appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce
   Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès
   contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait
   illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa
   femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre
   le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son
   apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les
   objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi
   le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence,
   mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches
   personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre
   mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se
   réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme
   en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez
   les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai
   retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés,
   une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté
   d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé
   dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude
   dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu
   sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui
   permettent aujourd'hui de voyager.

   «Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux
   marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa
   description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai
   la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de
   l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme
   l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas
   suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr
   se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî.
   Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les
   étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des
   Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes
   étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est
   mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous
   l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon
   de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous
   les trois.

   «Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur
   d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là
   en traitement depuis le commencement de l'hiver.

   «Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld?
   Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là
   d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés
   d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
   enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
   la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
   intenses.»


Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de
marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de
soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi.
C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat,
ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et
démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme
des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur
au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à
la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.

La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des
maternités et des races!

Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes,
deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de
l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent,
silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur
veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout
l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des
fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces
calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde,
irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse
m'oppresse, et une stupeur!



LA VILLE D'OR


_18 avril 1898._--Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange
accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx,
l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi
par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain
imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle
agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal,
et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une
lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes
anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors
inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.

Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé
obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée
simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre
n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?

Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants
conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel
appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut
point de mal.


    Bénarès, 10 mars 1899.

   «Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers
   les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de
   légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas,
   que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je
   vous en ai supplié presque--dans la ville de l'extase et de la
   lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes
   demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce
   besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la
   vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos
   civilisations!

   «C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette
   atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation
   d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité
   presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.

   «Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du
   Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples
   au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées
   et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables
   escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de
   statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la
   ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes
   vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis,
   les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des
   apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor
   éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or,
   la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du
   fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les
   grands vases du culte entre les mains des prêtres
   processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même
   des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en
   colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la
   mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les
   saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.

   «Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation
   de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain,
   hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et
   dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est
   là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses,
   rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque
   rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et
   les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le
   désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le
   désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une
   présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur
   que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et
   non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase,
   si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant
   de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir,
   voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes;
   pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est
   déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est
   déjà un germe de mort que nous portons en nous.

   «S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur
   est une délicieuse usure d'amour.

   «Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se
   meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même,
   cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et
   la soutient.

   «Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte,
   les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de
   ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et
   là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la
   promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de
   l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les
   bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur
   apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!

   «Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de
   pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose
   dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de
   soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en
   mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des
   feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui
   est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias,
   des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement
   tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse,
   ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où
   réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables
   offrandes végétales entassées là.

   «Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des
   perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et
   s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et
   partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme
   inquiétante du puits de science qui contient la vie et la
   mort.

   «Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de
   «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à
   l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse
   surmonte et où des familles entières vivent et meurent,
   bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce
   refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités
   différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la
   ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix
   d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère,
   l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.

   «Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des
   princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah
   d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait
   Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs
   crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une
   citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des
   flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des
   linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les
   morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste
   infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer
   fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la
   rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement
   dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule
   dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et
   ce sont encore des terrasses et des terrasses, des
   grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un
   observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où
   dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre
   dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile
   entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant
   un peu de grain tombé à ses pieds.

   «Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un
   temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des
   fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce
   des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le
   fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités
   ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées
   d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés,
   c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à
   tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les
   nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or
   au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une
   porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes
   toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et
   c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose
   avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve:
   relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de
   cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours
   l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle,
   tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de
   dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes
   pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une
   architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans
   la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante
   d'étincelles dans la magnificence des soirs.

   «Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de
   l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre
   Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.

   «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée
   de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors
   d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
   connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
   d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis
   quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville
   extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le
   soir comme si le jour devait mourir.

   «Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il
   semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats
   d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois,
   et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers
   vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à
   se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous
   épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne
   serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être
   et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une
   fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au
   milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à
   porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au
   passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne
   tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction
   passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de
   races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur
   d'une rencontre imprévue et parfaite.

   «C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je
   les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce
   qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se
   grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la
   plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la
   lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la
   vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse
   et toute joie devient religieuse.

   «Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est
   la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers
   ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire,
   il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que
   l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.

   «Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé
   dans la contemplation de la nature et indifférent aux
   contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de
   lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.

   «Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous
   sommes loin ici de la vieille Europe!

   «Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une
   délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus
   éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me
   sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient
   toute la morale hindoue:

    Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras!
    L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.»
    Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie
    M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.

    Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras
    La caste qui te plaît avec la draperie
    Qui te sied.
                  J'écoutais dans la léproserie
    Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.»

    Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre.
    J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre,
    Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon cœur.

    Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie,
    Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur
    Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie.



LE PIÈGE


   _Avril._--«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La
   Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez
   là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés
   d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
   enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
   la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
   intenses.

    «ETHAL.»

   «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de
   la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors
   d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
   connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
   d'un soir de mars à Bénarès!

    «WELCOME.»

Gustave Moreau! C'est à l'œuvre de ce peintre que m'adressent Ethal
et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces
deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et
qui se détestent--cela, j'en suis sûr--m'envoient, l'un de Bénarès, et
l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un
merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et
Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.

Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de
pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux
robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles
elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de
cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des
vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et
des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère,
l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la
Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de
peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!

Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à
l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté
symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés
autrefois chez les peuples!

Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des
rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le
frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier,
envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal
maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de
banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une
génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les
yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis,
toute une génération de littérateurs et de poètes surtout
nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux
d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.

Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes
de ses aquarelles.

C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses
princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et
comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant
elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les
sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de
grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles
sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des
damnables souvenirs!

Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère,
celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle.
Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement
aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération
d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux
amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les
hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du
temps.

    Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste
    Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie,
              La chanson des sirènes.
    Un incurable ennui nage dans l'améthyste
    De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie
              Sur ces grèves sereines.

Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse
aquarelle, les _Sirènes_ pareilles, dans leur groupe implacable et
triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient
mortes et vivraient!... Et c'est à cette œuvre morbide, à cet art
périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner;
c'est cette œuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils
m'assurent être la guérison.

Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle
a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son
rire dans la nuit.


_Paris, 30 avril._--J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si
c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et
pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.

J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du
premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second
étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais
d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est,
dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la
magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de
figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et
d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant,
adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône
inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs
de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus;
des monstres et des fleurs.

Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux
froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et
des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les
pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont
l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une
atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de
pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de
féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails
s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de
vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si
poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que
le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il
paraît tout simple d'en mourir.

Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcôme m'écrit que c'est là
l'atmosphère de Bénarès!

Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des œuvres du
maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes
déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles
cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit
tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre
clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de
meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de
roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes,
et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et,
partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines
à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans
les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se
dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus
cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis
des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles
que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes
saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions
de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible
Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de
meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me
rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de
la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont
s'enveloppe toujours l'homme qui a tué.

Je descendais.

La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.

D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys
jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les
pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse,
une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le
globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang
corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces
meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme.

Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je
quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait
l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la
rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la
vaste pièce, une grande composition m'attirait.

Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de
jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes
passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres
chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des
ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se
moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car
des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans,
mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se
développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute,
plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de
meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au
retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans
l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas
hirondelle de l'_Odyssée_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe
de flammes, dirigeait les flèches de son arc.

Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts.

Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette
hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes
ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de
Tibère et de Néron.

Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de
trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la
mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et
couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante
et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait
de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante.

Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux,
deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par
le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et
d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient.

L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré,
ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu,
toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres,
semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.

C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre,
l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!

L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux
chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une
coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux,
buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à
demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du
geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la
suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux
flèches vengeresses de l'époux.

Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout
entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux
agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert
livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux,
comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.

Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les
yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il
m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards
d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes
dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie
m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre.
Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de
l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.



TU N'IRAS PAS PLUS LOIN


_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette
fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté
devant l'œuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin,
quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine
devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et
d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre
l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un
souteneur.

C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.

Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou
frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues
hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les
regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent
déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux
doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force...
Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur
étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long!
Je ne l'avais jamais tant remarqué.

Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des
inexprimables yeux des _Prétendants_ ait pu me conduire où je suis
descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la
nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute
à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi
avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux?

Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un
tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un
dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais
enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!

Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de
graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les
arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie
éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette
gamine.

Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très
blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les
joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et
le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la
prostitution.

La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la
fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son
air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe
sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux;
quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait
surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de
quelque affreux voyou.

Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix
indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux
du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de
terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa
maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la
suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège
et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et,
ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait
une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de
faubourg.

Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes,
irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive
surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir.
Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite
prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à
l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les
gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui
parlais doucement, consultais son goût pour le menu.

Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur
nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût
délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais;
mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses
inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous
surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs;
les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en
danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et
ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je
sentais monter impérieusement le rut.

Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté
sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des
vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont
s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque,
et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux
bêtes, au tigre et à l'homme!

La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et
de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à
broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette
fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes
quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes
refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire
vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle;
son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et
toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil
cas.

La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui
devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et,
d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa
camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout
des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait,
et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:--L'argent
d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle
glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle
avait la manifeste horreur de moi.

Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à
moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé
Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les
trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra.
Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et
m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante;
j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps
frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le
pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge,
l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je
pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses
yeux.--«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et,
pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je
regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais
ses seins palpiter sous moi.

«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule
enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par
le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.

«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la
gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales
d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des
professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des
yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen
passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans
la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il
a, monsieur?»

Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.»

C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la
basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai
et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon
gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur
affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la
petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous
êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une
plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse.
Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon
revolver.

L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis
aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait
pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la
mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous
savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes
honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous,
peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que
vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle
a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un
peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle
s'explique.»

Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur,
balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme,
la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il
me considérait maintenant avec bienveillance.

«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur
la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons,
morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser,
c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si
drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en
bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est
avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et
qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait
la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du
troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest,
amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec
Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et
quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur
s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les
choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce
qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi,
la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...»

En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on
arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les
propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de
Naples!

Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir
l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué
l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi!



DATE LILIA


   _Paris, 15 mai._--«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de
   la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a
   cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont
   arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison
   moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier
   demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise
   lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes
   pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le
   printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des
   tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches
   à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans
   le savoir, un chef-d'œuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je
   l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux
   qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de
   cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux
   grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous;
   mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en
   sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon
   cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant
   le portrait de demain.

   «Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son
   frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres œuvres
   aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la
   pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques
   jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la
   marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines
   épousées à Londres et que les séances avaient tellement
   exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon
   atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins.
   Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle
   doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été
   nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à
   fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout
   mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept
   heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.

    «Votre
    «Claudius ETHAL.»

Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que
Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et
d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.

La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la
conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa
visite en août dernier, il n'y a pas un an.

«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires
débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois
pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses
fleurs.

«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des
médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans
l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de
liliums; elle s'y sentait mourir.

«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner
délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses
de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme
de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés
et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles;
ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»

Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable
établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.

Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.


_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tué Ethal!

Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable.
J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet
homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément
de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse
aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes
les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai
libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette
douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie;
j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la
marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur:
c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main,
j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le
bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai
achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son
destin.

    Et l'enchanteur est mort de son enchantement...

Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct
de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au
suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour
m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai
brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je
pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire
meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de
tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois
ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles
a dénoncé.

J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais,
mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de
rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le
silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les
mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte
une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes
tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière
les persiennes closes, il fait déjà grand jour.

Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte
au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans
l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.

Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant.
Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais
un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si
je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi;
je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.

Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette
scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je
fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je
tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.


_Même jour, dix heures du matin._--Ce fut très simple. Il m'avait dit:
«à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire
et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes
ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des
pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une
griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de
l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon
regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.

«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse
plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc:
je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont
jolies.»

Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et
de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait
empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des
portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces
femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus
étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la
légende.

Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de
mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne
sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys
délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»

    Une grâce étrange et navrante
    Est dans le blanc trépas des lys.

«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là,
il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je
n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à
Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse
du génie.»

    Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.

Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses
fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne
lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et
les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans
l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer,
n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce
n'est qu'une esquisse pourtant.»

Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont
le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon
jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune
femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de
lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du
clair-obscur et de l'enveloppement?

Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la
gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum.
Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la
fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une
âme encore plus que d'une fleur.

La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la
transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature
irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une
apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh!
la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne
pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut
ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait
douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et
blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de
neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race
dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un
spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre
et la mort.

«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse
d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements
de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.

    La souffrance les divinise.
    Leur élégance et leur pâleur
    Dans le grand cornet de Venise
    Semblent un martyre de fleur.

«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par
lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros
commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de
courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby
(cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille
livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et
au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon
cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je
vous citerais les noms.»

L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.



LE MEURTRE


C'était le tour des autres maintenant.

La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie
singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté
les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein
jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des
cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal
avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de
perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes;
c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des
détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.

Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder
Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du
maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner
ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre.
C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long
sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique
qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et
ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon
surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est
cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr,
donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et
campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés
de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.

«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque
à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues,
regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la
carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une
fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres
chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de
jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y
avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les
choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs!
Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la
morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les
couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait
exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à
perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un
Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des
quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si
j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le
faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel
de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en
avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures
pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais
toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet
atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses
yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et
inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont
ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous
voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un
assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre
que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous
n'aimons que ceux de serre chaude.

«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!

Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»

Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire
d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que
je n'avais pas encore remarqué.

Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une
agonie dans cette œuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment
prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses
doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle
phtisique semblait se crisper et pâlir.

«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à
retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»

C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme
certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une
toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible
éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno
tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin
lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une
impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut,
étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et
des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture
d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie,
s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu
liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais
c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une
prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de
nuit.

Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant
leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure
attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme
d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose
de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien
lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait
une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à
la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite
nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien,
cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en
Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la sœur de Welcôme, la
marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble?
Regardez donc ses yeux.»

Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il
articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait,
quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais
l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les
affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de
ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste
de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare,
toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient
été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à
tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et
Olga Myrianinska.

De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé
autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales
d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une
assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait
pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes
au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là,
chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles;
le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de
gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à
envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation,
comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la
main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés
étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares.
Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et
des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal.
Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel
point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques
monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en
parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous
de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le
vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la
ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et
pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la
civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que
l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et
cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout
prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était
allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de
bêtes, car ces monstres vivaient.

C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait
maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai,
trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes,
puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même,
et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal
recommençait et continuait son œuvre de destruction. Il souillait et
salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec
une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en
entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à
pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses
choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait,
polluait, effritait.

Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce
féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de
doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady
Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage,
dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de
Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait
supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à
celle-là!»

Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr
de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il
s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après
une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme
découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence,
celle-là, c'est la digne sœur de notre cher Welcôme.» Et sous les
paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie
féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en
était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait.
«Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et
frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina
Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a
trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très
chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été
dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire
ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais
de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas
moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina
était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»

Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins
du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main
s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il
trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais
plus que cette main.

Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes,
pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour
abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces
perles, l'émeraude empoisonnée, tel un œil, luisait, et sous
l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse
se convulser lentement et souffrir.

Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus,
mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement
entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se
faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet
de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la
Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase
de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes
ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler
le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans
cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir
la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me
levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et
haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la
mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front
renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le
crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus
horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa
bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon
tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai
brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y
brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.

Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à
mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée
libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui
tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la
gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement,
une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et
s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses
avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup
creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent
plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit.

«_Actum est._» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre
des fleurs.

La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main
aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur
un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la
Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le
regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à
la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien.

Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate,
ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.



LA DÉESSE


_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y
ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est
un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas
effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le
commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes
hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y
a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins
ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de
l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour
du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le
commissaire, l'indice d'une préméditation.

Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius
Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné
volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague
empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans
l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de
prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le
meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et
je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon,
à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon
acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un
justicier.

Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans
le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte,
presque sans m'en douter.


_Même jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit.
Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour
excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin
je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à
plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté!
Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en
laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses
pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas
survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre
par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses
portraits?

C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un
commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au
suicide, autre folie!

Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait
être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est
présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis
bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni
d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de
mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui
demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue
Servandoni.

Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru
devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et,
l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La
porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je
me suis rué dans l'atelier.

Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La
bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les
muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières
tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur
le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe
d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au
portrait de la duchesse de Searley.

Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri,
saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs,
messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et,
brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne
et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je
laissais retomber cette main.

--Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me
demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six
heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal était
arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je
crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher).
Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de
gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an,
Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres
l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré
en possession de ses œuvres; il y attachait une importance énorme.
Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était
fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie
de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances
débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme
dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame
judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et
jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins
semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à
l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus
répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la
soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara
fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces
fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis...
Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions
nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir,
monsieur, la détermination prise par votre ami?--Rien, absolument
rien. J'en suis atterré, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une
lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir
voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre
disposition.--Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance,
monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez
nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous
retirer.»

Et ce fut tout.


Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la
nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui
aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la
gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne
serait arrivé.--Il faudra mettre une religieuse auprès de lui,
William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver,
sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne
faisons que télégraphier depuis ce matin.»

Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai
privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la
journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.

Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée.
Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en
moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et
jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant
d'heure en heure d'un acte de justice accompli.


_30 mai, neuf heures du matin._--Où étais-je? D'où sortaient ces
tronçons de portiques et ces longs fûts de colonnes dressés à
l'infini? Que de décombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutilées
et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait!
Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas
un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'était une étrange
solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air
était doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et
l'immatérielle pureté de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait
des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les ténèbres.
C'était un calme délicieux, immobilisant à l'infini des stèles, des
pilastres, des pylones et des portiques... Et peu à peu, des
froissements de plumes frémirent autour de moi et m'étonnèrent sans
m'effrayer; mais d'où pouvaient-ils venir, puisque la ville était
morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la même minute, comme
de glauques pierreries pâlirent dans les ténèbres, et je crus à
quelques flaques d'eau reflétant des étoiles. Mais il n'y avait pas
plus d'eau dans ce désert que d'étoiles dans ce ciel... Et des
souffles, des mots à peine murmurés bruirent à mes oreilles, des
phrases caresseuses épelées dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce
chuchotis aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces que je ne
comprenais pas.. Et les portiques, les stèles tout à coup se
peuplèrent. Étaient-ce des cariatides qui s'étaient animées? Jamais je
n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchèrent en
cercle autour de moi et, tout à coup, se tinrent immobiles; elles
étaient couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cône comme
les prêtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je
frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'était pas de
l'épouvante. J'avais déjà vu ces figures quelque part: oui, j'avais
déjà vu ces lourdes paupières ourlées et ces sourires triangulaires.
Mais où cela? Somnolentes et ironiques, elles se balançaient
maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements
d'ailes était le crissement de longues pendeloques d'émeraudes et de
métal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudités étaient
cuirassées de joyaux; des anneaux d'émail, des pectoraux de gemmes
étreignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout à coup,
d'inattendues phosphorescences s'allumèrent dans leurs yeux, des
profondeurs sublimes transfigurèrent tous ces visages dont les tiares
furent illuminées, et puis tout s'évanouit! Mais je savais maintenant
à qui elles ressemblaient. C'étaient autant de «Salomé dansantes,» la
«Salomé» de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards
lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'étaient les yeux
d'émeraude de l'idole d'onyx, de la petite Astarté de la maison de
Woolwich et de mon parloir.

Jamais je n'ai eu un si doux rêve.


_Paris, 5 juin 1899._--Depuis trois jours, c'est l'ignominie des
articles et des «premiers Paris» sur Ethal: toutes les boues remuées,
toutes les misères de sa vie fouillées, mises au jour comme autant
d'épaves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des
légendes colportées depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre.
Son talent même est contesté, et là je reconnais l'influence des
confrères. Des femmes sont mêlées à ces histoires, dont l'incognito
est à peine respecté; à celles-là, on ne pardonne pas la vogue de
leurs portraits; les initiales les dénoncent. Dans quelques-uns de ces
articles mon nom est prononcé; on me cite comme l'ami du mort, et
toutes les hontes ressuscitées autour du cadavre rejaillissent aussi
sur moi.

Quelle humanité de hyènes! Et comme il avait raison de les mépriser et
de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses
folies d'excentrique, ces faméliques rôdeurs de cimetières qui, le
cercueil à peine fermé, viennent flairer et mordre le corps encore
frais.

Cela a été un suicide «bien parisien», comme l'a écrit un imbécile.

Imbéciles tous et lâches et curieux de scandales et, les misérables,
en vivant. Quel article nécrologique me réservent-ils? Mais ils
n'auront pas le plaisir de me l'écrire. J'ai assez de ce Paris de
snobs et de cette vieille Europe routinière et pourrie. Le meurtre
d'Ethal m'a libéré, éclairé. Je me suis reconquis et je suis bien moi.
Welcôme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion
et d'aventures, s'anéantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans
l'énergie des peuples jeunes, dans la beauté des races immuables, dans
la sublimité des instincts.

Je vais réunir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter,
partir!


_Paris, 9 juin._--Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une
vision: un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est
manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché
de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'ordonnance de Corbin,
fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue
saine: «Elle» m'est apparue.

Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, un livre
devant moi, donc, je ne dormais pas.

C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une
pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon
lit, légèrement renversée en arrière et comme flottante dans la
chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir.

Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait,
abandonnée et chaste; ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa
tête en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctué aux
aisselles de rouille.

C'était une vision délirante; sa chair avait des transparences de
jade; mais de son front diadémé d'émeraudes voltigeait et coulait un
voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et
s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux
chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.

Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ses paupières closes.
Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique
possédait l'énigme de ma guérison, cette figure en extase de morte
amoureuse était la vivante incarnation de mon secret.

Et ces mots frémirent à mon oreille: «Astarté, Acté, Alexandrie.» Et
la figure s'évanouit.

Astarté, le nom de la Vénus syrienne; Acté, celui d'une affranchie;
Alexandrie, la ville des Ptolémées, des courtisanes et des
philosophes; Astarté! le nom d'un démon aussi.


_Paris, 28 juillet._--Je pars demain pour l'Égypte.»

Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas.


FIN



TABLE DES MATIÈRES


    Le legs                                                1

    Le manuscrit                                          13

    L'oppression                                          27

    Les yeux                                              37

    Izé Kranile                                           49

    L'envoûtement                                         61

    L'effroi du masque                                    73

    Le guérisseur                                         85

    L'emprise                                             99

    Série d'eaux-fortes                                  111

    L'homme aux poupées                                  123

    L'œil d'Éboli                                        133

    Liseur d'âmes                                        143

    Quelques monstres                                    155

    Les larves                                           167

    Vers le sabbat                                       179

    L'opium                                              191

    Smarra                                               201

    Le sphinx                                            209

    Sir Thomas Welcôme                                   219

    Autre piste                                          231

    Le spectre d'Izé                                     241

    Cloaca maxima                                        253

    Les millions de sir Thomas                           265

    Le gouffre                                           275

    Une lueur                                            285

    Le refuge                                            297

    Lasciate ogni speranza                               309

    Envoi de fleurs!                                     321

    La ville d'or                                        335

    Le piège                                             347

    Tu n'iras pas plus loin                              359

    Date Lilia                                           369

    Le meurtre                                           381

    La déesse                                            395


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