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Title: La Sorcière
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Sorcière" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.



    ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

    LÉGENDES
    DÉMOCRATIQUES
    DU NORD

    LA SORCIÈRE

    ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
    26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

    Tous droits réservés.



LA SORCIÈRE



Des livres que j'ai publiés, celui-ci me paraît le plus inattaquable.
Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. Il est sorti
généralement des _actes judiciaires_.

Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi, de la
Cadière, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants
prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc.,
et que nous avons reproduits.

Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribué. Il faut bien les
croire dans tant de choses où ils s'accusent eux-mêmes.

Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'âge légendaire
de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont réunis Grimm,
Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente.

Pour ce qui suit, de 1400 à 1600 et au delà, mon livre a ses assises
bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés.

    J. MICHELET.

    1er décembre 1862.



INTRODUCTION


Sprenger dit (avant 1500): «Il faut dire l'_hérésie des sorcières_, et
non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.»--Et un autre sous Louis
XIII: «Pour un sorcier, dix mille sorcières.»

«Nature les fait sorcières.»--C'est le génie propre à la Femme et son
tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation,
elle naît Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse,
sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière et
fait le sort, du moins endort, trompe les maux.

Tout peuple primitif a même début; nous le voyons par les _Voyages_.
L'homme chasse et combat. La femme s'ingénie, imagine; elle enfante
des songes et des dieux. Elle est _voyante_ à certain jour; elle a
l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle
observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son cœur. Les yeux
baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle
fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de
guérir ceux qu'elle aime.

Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus
tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spécial, jongleur,
astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais, au début,
la Femme est tout.

Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence
par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en
pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard,
déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il
fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre
encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne
et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et
meurent sur son sein.


Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante
Circé! sublime Sibylle, hélas! qu'êtes-vous devenues? et quelle
barbare transformation!... Celle qui, du trône d'Orient, enseigna les
vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépied de
Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à
genoux,--c'est elle, mille ans après, qu'on chasse comme une bête
sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillée, lapidée,
assise sur les charbons ardents!...

Le clergé n'a pas assez de bûchers, le peuple assez d'injures,
l'enfant assez de pierres, contre l'infortunée. Le poète (aussi
enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il
suppose, gratuitement, qu'elle était toujours laide et vieille. Au mot
Sorcière, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs
cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément
parce qu'elles étaient jeunes et belles.

La Sibylle prédisait le sort. Et la Sorcière le fait. C'est la grande,
la vraie différence. Elle évoque, elle conjure, opère la destinée. Ce
n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le
déplorait, l'attendait. Celle-ci crée cet avenir. Plus que Circé, plus
que Médée, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour
aide et sœur la Nature. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne.
En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui
guérit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait
regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce
couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux
pics des Alpes), une aube anticipée du jour.

Le prêtre entrevoit bien que le péril, l'ennemie, la rivalité
redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la
prêtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conçu des dieux.
Auprès du Satan du passé, on voit en elle poindre un Satan de
l'avenir.


L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. Les
empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient
quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de
tout état, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou
_Sage_-femme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait
sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la
nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom même qu'on
donnait aux Fées.

Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladone,
à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent
l'antidote des grands fléaux du Moyen-âge. L'enfant, le passant
ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles
l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce
sont pourtant les _Consolantes_ (Solanées), qui, discrètement
administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux.

Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux
masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont
avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes
sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la
proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du
Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand
médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla
toute la médecine, il déclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des
sorcières.

Cela valait une récompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures,
en bûchers. On trouva des supplices exprès; on leur inventa des
douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il
n'y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. Sans parler de
l'Espagne, terre classique des bûchers, où le Maure et le Juif ne vont
jamais sans la sorcière, on en brûle sept mille à Trèves, et je ne
sais combien à Toulouse, à Genève cinq cents en trois mois (1513),
huit cents à Wurtzbourg, presque d'une fournée, quinze cents à Bamberg
(deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel
empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut obligé de surveiller ces bons
évêques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste
de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui était à l'école, une
sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.

Notez qu'à certaines époques, par ce seul mot _Sorcière_, la haine
tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidités
d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?...
_Sorcière._--Telle est jolie?... _Sorcière._ On verra la Murgui, une
petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour
la mort la grande dame, trop belle, la châtelaine de Lancinena.

Les accusées, si elles peuvent, préviennent la torture et se tuent.
Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brûla huit cents, triomphe
de cette Terreur. «Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui
furent arrêtées l'autre jour, n'attendirent pas, s'étranglèrent tout
d'abord.»


Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai
consacrés, cette horrible littérature de sorcellerie m'a passé,
repassé fréquemment par les mains. J'ai épuisé d'abord et les manuels
de l'Inquisition, les âneries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_,
_Fourmilières_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres
de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui
succèdent à ces moines, les méprisent et ne sont guère moins idiots.
J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de
1300 à 1600, et au delà, la justice est la même. Sauf un entr'acte
dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout même férocité de
sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat
bordelais du règne d'Henri IV, fort avancé en politique, dès qu'il
s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger,
des moines imbéciles du quinzième siècle.

On est saisi d'étonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de
culture différente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend très
bien que les uns et les autres furent arrêtés, disons plus, aveuglés,
irrémédiablement enivrés et ensauvagés par le poison de leur principe.
Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: «Tous perdus pour
un seul, non seulement punis, mais dignes de l'être, _gâtés d'avance
et pervertis_, morts à Dieu même avant de naître. L'enfant qui tette
est un damné.»

Qui dit cela? Tous, Bossuet même. Un docteur important de Rome, Spina,
maître du Sacré Palais, formule nettement la chose: «Pourquoi Dieu
permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne
meurent à cause des péchés qu'ils ont faits, ils meurent toujours
coupables pour le péché originel.» (_De Strigibus_, c. 9.)

De cette énormité deux choses dérivent, et en justice et en logique.
Le juge est toujours sûr de son affaire; celui qu'on lui amène est
coupable certainement, et, s'il se défend, encore plus. La justice n'a
pas à suer fort, à se casser la tête pour distinguer le vrai du faux.
En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que
faire d'analyser l'âme, et de se rendre compte des nuances par où elle
passe, de sa complexité, de ses oppositions intérieures et de ses
combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette
âme, de degré en degré, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces
tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait,
hocherait la tête! et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes
oreilles dont son crâne vide est orné!

Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du traité effroyable
où, pour un petit gain d'un jour, l'âme se vend aux tortures
éternelles, nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite,
l'épouvantable échelle de malheur et de crimes qui l'auront fait
descendre là. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'âme
et le Diable étaient nés l'un pour l'autre, si bien qu'à la première
tentation, pour un caprice, une _envie_, une idée qui passe, du
premier coup l'âme se jette à cette horrible extrémité.


Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de
la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux
rapports du Moyen-âge avec l'Antiquité. Rapports réels, mais faibles,
de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique
et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Les innocentes
Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le
Moyen-âge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzième siècle, le
grand défi solennel à Jésus. Ces conceptions terribles n'arrivèrent
pas par la longue filière de la tradition. Elles jaillirent de
l'horreur du temps.

D'où date la Sorcière? Je dis sans hésiter: «Des temps du désespoir.»

Du désespoir profond que fit le monde de l'Église. Je dis sans
hésiter: «La Sorcière est son crime.»

Je ne m'arrête nullement à ces doucereuses explications qui font
semblant d'atténuer: «Faible, légère, était la créature, molle aux
tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas!
dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait
troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse
et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue
de son fils (vieux sujets de légendes), si elles ont pu être tentées,
invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que
ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les
accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'être mûres pour lui.
Elles n'ont pas la haine de Dieu.


Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres exécrables qui
nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente,
de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux
de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne sécheresse, si
effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent
morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est
ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous êtes déjà dans la bière, ou dans
une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux
qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans
cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne,
mot toujours le même: _Emmurés_.

Épouvantable mécanique d'écrasement, d'aplatissement, cruel pressoir à
briser l'âme. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et
craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu.

A son apparition, la Sorcière n'a ni père, ni mère, ni fils, ni époux,
ni famille. C'est un monstre, un aérolithe, venu on ne sait d'où. Qui
oserait? grand Dieu! en approcher.

Où est-elle? Aux lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la
lande, où l'épine, le chardon emmêlés, ne permettent pas le passage.
La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isolée
par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu.

Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Même cette vie
terrible presse et tend son ressort de femme, l'électricité féminine.
La voilà douée de deux dons:

L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrés, est
poésie, seconde vue, pénétration perçante, la parole naïve et rusée,
la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignoré du
sorcier mâle. Avec lui, rien n'eût commencé.

De ce don un autre dérive, la sublime puissance de la _conception
solitaire_, la parthénogénèse que nos physiologistes reconnaissent
maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité
du corps, et qui n'est pas moins sûre pour les conceptions de
l'esprit.


Seule, elle conçut et enfanta. Qui? Un autre elle-même qui lui
ressemble à s'y tromper.

Fils de haine, conçu de l'amour. Car sans l'amour, on ne crée rien.
Celle-ci, tout effrayée qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si
bien, se complaît tellement en cette idole, qu'elle la place à
l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime
et vivante hostie. Elle-même bien souvent le dira à son juge: «Je ne
crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui.» (Lancre.)

Savez-vous bien le début de l'enfant? C'est un terrible éclat de rire.
N'a-t-il pas sujet d'être gai, sur sa libre prairie, loin des cachots
d'Espagne et des _emmurés_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins
que le monde. Il va, vient, se promène. A lui la forêt sans limite! à
lui la lande des lointains horizons! à lui toute la terre, dans la
rondeur de sa riche ceinture! La sorcière lui dit tendrement: «Mon
Robin», du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit
sous la verte feuillée. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de
_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de
l'espiègle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_école
buissonnière_.


Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un
être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu.
Chacun peut le décrire.

Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu,
contemplent, rêvent; ils _attendent en attendant_, sûrs qu'ils auront
leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le
cercle resserré de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-âge).--Lui,
le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde
d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la
terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le
nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit
toujours: «Plus loin!»--et «En avant!»

Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le
ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'Église a jeté la Nature, comme
impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en décore. Bien plus, il
l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand
nom dont on veut le flétrir, celui de _Prince du monde_.

On avait dit imprudemment: «Malheur à ceux qui rient!» C'était donner
d'avance à Satan une trop belle part, le monopole du rire et le
proclamer _amusant_. Disons plus: _nécessaire_. Car le rire est une
fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous
ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs?

L'Église, qui ne voit dans la vie qu'une épreuve, se garde de la
prolonger. Sa médecine est la résignation, l'attente et l'espoir de la
mort.--Vaste champ pour Satan. Le voilà médecin, guérisseur des
vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer
nos morts, d'évoquer les ombres aimées.

Autre petite chose rejetée de l'Église, la Logique, la libre Raison.
C'est là la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit.

L'Église avait bâti à chaux et à ciment un petit _in-pace_, étroit, à
voûte basse, éclairé d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela
s'appelait l'_École_. On y lâchait quelques tondus, et on leur disait:
«Soyez libres.» Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre
cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est
justement celui d'Occam!

Il est plaisant qu'on aille chercher là l'origine de la Renaissance.
Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui
ont percé la voûte, par l'effort des damnés qui voulaient voir le
ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'École et des
lettrés, dans l'_École buissonnière_, où Satan fit la classe à la
sorcière et au berger.

Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards même
exaltaient l'amour curieux, le désir effréné de voir et de savoir.--Là
commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des
poisons, et l'exécrable anatomie.--Le berger, espion des étoiles,
avec l'observation du ciel, apportait là ses coupables recettes, ses
essais sur les animaux.--La sorcière apportait du cimetière voisin un
corps volé; et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait
contempler ce miracle de Dieu «qu'on cache sottement, au lieu de le
comprendre» (comme a dit si bien M. Serres).

Le seul docteur admis là par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui
parfois se glissait dans l'assemblée sinistre, y apportait la
chirurgie.--C'était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau,
l'homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os
et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'à
un certain point.

L'université criminelle de la sorcière, du berger, du bourreau, dans
ses essais qui furent des sacrilèges, enhardit l'autre, força sa
concurrente d'étudier. Car chacun voulait vivre. Tout eût été à la
sorcière; on aurait pour jamais tourné le dos au médecin.--Il fallut
bien que l'Église subît, permît ces crimes. Elle avoua qu'il est de
_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et forcée,
disséquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissèque
une femme; une en 1315.--Révélation sacrée. Découverte d'un monde
(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent,
hurlèrent. Et les sages tombèrent à genoux.


Avec de telles victoires, Satan était bien sûr de vivre. Jamais
l'Église seule n'aurait pu le détruire. Les bûchers n'y firent rien,
mais bien certaine politique.

On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse,
la Sorcière, on arma son fils, le Médecin.

L'Église, qui, profondément, de tout son cœur, haïssait celui-ci, ne
lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la
Sorcière.--Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose
guérir _sans avoir étudié_, elle est sorcière et meurt.

Mais comment étudierait-elle publiquement? Imaginez la scène risible,
horrible qui eût eu lieu, si la pauvre sauvage eût risqué d'entrer aux
Écoles! Quelle fête et quelle gaieté! Aux feux de la Saint-Jean, on
brûlait des chats enchaînés. Mais la sorcière liée à cet enfer
miaulant, la sorcière hurlante et rôtie, quelle joie pour l'aimable
jeunesse des moinillons et des cappets!

On verra tout au long la décadence de Satan. Lamentable récit. On le
verra pacifié, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au
point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est
pris par Tartufe.

Son esprit est partout. Mais lui-même, de sa personne, en perdant la
Sorcière, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux.


Maintenant qu'on l'a précipité tellement vers son déclin, sait-on bien
ce qu'on a fait là!--N'était-il pas un acteur nécessaire, une pièce
indispensable de la grande machine religieuse, un peu détraquée
aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux
côtés. La vie ne va guère autrement. C'est un certain balancement de
deux forces, opposées, symétriques, mais inégales; l'inférieure fait
contrepoids, répond à l'autre. La supérieure s'impatiente, et veut la
supprimer.--A tort.

Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant
aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, le tenace Parlement
normand, dans sa bonne logique normande, montra la portée dangereuse
d'une telle décision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient
à tous les autres. Toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au
vainqueur? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes
du second, des miracles qu'il fit précisément pour combattre le
Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme. L'étourdi qui
remue cette base infernale, peut lézarder le paradis.

Colbert n'écouta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable
peut-être entendit. Et cela le console fort. Dans les petits métiers
où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se résigne,
et croit que du moins il ne meurt pas seul.



LIVRE PREMIER



I

LA MORT DES DIEUX


Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du
christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer
Égée, disant: «Le grand Pan est mort.»

L'antique dieu universel de la Nature était fini. Grande joie. On se
figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation.
Troublée si longtemps de l'orage, l'âme humaine va donc reposer.

S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa défaite,
de l'éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En
consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ligne
l'espoir que la Nature va disparaître, la vie s'éteindre, qu'enfin on
touche à la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en
ont si longtemps prolongé l'illusion. Tout tombe, s'écroule, s'abîme.
Le Tout devient le néant: «Le grand Pan est mort!»

Ce n'était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de
cultes anciens sont fondés précisément sur l'idée de la mort des
dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter.
Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu'on ne jouait que pour
les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de
Prométhée, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et
soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.

Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l'ensemble
et dans le détail, dans le passé, dans l'avenir, maudissent la Nature
elle-même. Ils la condamnent tout entière, jusqu'à voir le mal
incarné, le démon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tôt que plus
tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu'ils
emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils
délivrent enfin les saints de cette longue tentation.

  [1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293,
  515.--A. Maury, _Magie_, 435.

L'Évangile dit: «Le jour approche.» Les Pères disent: «Tout à
l'heure.» L'écroulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent
espoir à saint Augustin qu'il ne subsistera de cité bientôt que la
cité de Dieu.

Qu'il est pourtant dur à mourir, ce monde, et obstiné à vivre! Il
demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, soit,
jusqu'à l'an Mil. Mais après, pas un jour de plus.

Est-il bien sûr, comme on l'a tant répété, que les anciens dieux
fussent finis, eux-mêmes ennuyés, las de vivre! qu'ils aient, de
découragement, donné presque leur démission? que le christianisme
n'ait eu qu'à souffler sur ces vaines ombres?

On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils
n'ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant
ce qu'ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant
d'être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est
vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération, les avaient
énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus, dans
leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain.
Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa décadence, n'avait
nullement entraîné la foule des dieux indigènes, la populace des dieux
encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des
monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée.
Ces dieux logés au cœur des chênes, dans les eaux fuyantes et
profondes, ne pouvaient en être expulsés.

Et qui dit cela? c'est l'Église. Elle se contredit rudement. Quand
elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en
siècle, par la voix menaçante de ses conciles[2], elle leur intime de
mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?

  [2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de
  Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson même, vers 1400.

«Ils sont des démons...»--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à
bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la
légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins,
sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement
subsistent en leur propre nature païenne.

Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais
surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des
habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au
lit même. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple), le
foyer.


Il n'y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. Nulle
trace dans l'Antiquité d'une telle proscription d'aucun culte. Le
Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les
dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable
aux Juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière,
se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra
pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son
Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l'Étrurie,
mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne
poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale.

Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa
l'École, par la proscription de la logique et par l'extermination des
philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le
temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être
favorable à la famille, si le père n'y eût été annulé dans saint
Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice, comme ayant
moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut d'abord délaissée par
l'ambition d'une haute pureté stérile.

Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de
lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il
se précipita sur cette pente par le monachisme.

Mais l'homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec
toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des
sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines
qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage,
les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se
disaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas.

Un vide énorme s'était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les
chrétiens le disent: le démon, partout le démon: _Ubique dæmon_[3].

  [3] Voy. les _Vies_ des Pères du désert, et les auteurs cités par
  A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se
  croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse,
  faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer.

La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses _énergumènes_,
troublés, possédés des esprits. C'est un rapport tout extérieur, une
ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas
des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abîme, idéal de
perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques
qui se haïssent, ont horreur d'eux-mêmes. Jugez, en effet, ce que
c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hôte cruel
qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux
déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce
corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout
est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent
d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré
de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.

Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient
démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la
forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants
de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphème! L'étoile divine du
matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois éclairé
Socrate, Archimède ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand
diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vénus_, qui m'induit en
tentation dans ses molles et douces clartés.

Je ne m'étonne pas si cette société devient terrible et furieuse.
Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit
partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis
dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des
réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l'habitude
pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille?
L'Empire est un empire de moines.

Mais l'individu lui-même, l'homme isolé et muet, regarde le ciel
encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.
«C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Théodose, et tous les
fléaux de l'Empire.» Parole terrible qui lâche sur le païen
inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l'aveugle
toutes les fureurs contre la loi.

Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la
lumière, éteignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez
religieuses. Épouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la
maison, restez pour eux de froides sœurs.

Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour
éteindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative
téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges,
monstrueux... Coupables, tremblez!

Plusieurs fois, dans le Moyen-âge, reviendra la sombre histoire de la
Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon,
l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la
retrouve au seizième, comme le reproche profond, l'indomptable
réclamation de la Nature.


«Un jeune homme d'Athènes va à Corinthe chez celui qui lui promit sa
fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait
entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est
couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l'hospitalité, et le
laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure
entre dans la chambre: c'est une fille, vêtue, voilée de blanc;
elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise,
levant sa blanche main: «Suis-je donc déjà si étrangère dans la
maison?... Hélas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors.
Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Cérès, Bacchus, et, avec
toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si pâle!--Ah! loin de moi,
jeune homme! Je n'appartiens plus à la joie. Par un vœu de ma mère
malade, la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. Les dieux ont
fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce
serait toi? toi, ma chère fiancée, qui me fus donnée dès l'enfance? Le
serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du
ciel. O vierge! sois à moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune
sœur. Si je gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense à
moi, à moi qui me consume et ne pense qu'à toi, et que la terre va
recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen.
Tu viendras avec moi chez mon père. Reste, ma bien-aimée.» Pour don de
noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère
à la coupe une boucle de ses cheveux.

«C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin
couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l'Amour.
Elle, son pauvre cœur s'en mourait, et elle résistait pourtant. Mais
il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant
près de lui: «Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais,
quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hélas!
telle est ta fiancée.--Je te réchaufferai; viens à moi! quand tu
sortirais du tombeau...» Soupirs, baisers, s'échangent. «Ne sens-tu
pas comme je brûle?»--L'Amour les étreint et les lie. Les larmes se
mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang
figé s'embrase de la rage amoureuse, mais le cœur ne bat pas au sein.

«Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte
et de volupté.--«Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!»
Puis, adieu, baisers sur baisers!

«La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait,
l'enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte: «O
mère! mère! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce
lieu tiède. N'était-ce pas assez de m'avoir roulée dans le linceul, et
sitôt portée au tombeau? Mais une force a levé la pierre. Vos prêtres
eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, où
brûle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promîtes; je
viens redemander mon bien...

«Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu sécherais ici.
J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mère, une dernière
prière! Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et que l'amante ait
le repos des flammes. Jaillisse l'étincelle et rougisse la cendre!
Nous irons à nos anciens dieux.»

  [4] Ici, j'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la
  forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gâte la merveilleuse
  histoire, souille le grec d'une horrible idée slave. Au moment où
  on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce
  qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son cœur. Et il
  lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: «Lui fini,
  _je passerai à d'autres_; la jeune race succombera à ma fureur.»

  Le Moyen-âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire
  peur du diable Vénus. Sa statue reçoit d'un jeune homme une bague
  qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme
  fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits.
  Pour le débarrasser de l'infernale épouse, il faut un
  exorcisme.--Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée
  sottement à la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma
  mémoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort
  grossièrement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio
  la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses
  noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait
  dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-même qui erre
  sur la bruyère... «Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me
  conduit?--Non.» Mais il la saisit, l'enlève, la porte chez lui.
  Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop
  touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. «Le voile
  levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d'un
  cadavre.»--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous
  restitue pourtant l'histoire primitive.

  Après lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire
  est inutile. Car notre temps commence, et la Fiancée a vaincu. La
  Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de
  la maison.



II

POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA


«Soyez des enfants nouveau-nés (_quasi modo geniti infantes_); soyez
tout petits, tout jeunes par l'innocence du cœur, par la paix,
l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.»

C'est l'aimable conseil que donne l'Église à ce monde si orageux, le
lendemain de la grande chute. Autrement dit: «Volcans, débris,
cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs.»

Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les
écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode
infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente
aisée qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur,
la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier
mot, le dernier, fut le même: _Imitation_.

«_Imitez_, tout ira bien. Répétez et copiez.» Mais est-ce bien là le
chemin de la véritable _enfance_, qui vivifie le cœur de l'homme, qui
lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois
d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des
attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu'est-ce
que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des
Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute
littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un
verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les
livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même
copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de
Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société.
L'évêque roi d'une cité, le barbare roi d'une tribu copient les
magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans
leur monastère que renouveler la _villa_ (dit très bien
Chateaubriand). Ils n'ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni
de féconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient
d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines
laboureurs, un peuple stérile. C'est malgré eux que la famille se
refait, refait le monde.

Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en
un siècle, l'on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît
d'Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents
de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines: je parle
des _Vies_ des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les
faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs
par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère,
mais elle n'en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le
sol; le peuple l'y sème, et la famille l'y cultive, et tous y mettent
la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire,
inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus
imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient.
Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.

Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit
encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne
manquaient pas au désert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci,
une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait.
L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée
grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la
fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle
des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il
se disait: «Après tout, l'histoire est belle, édifiante... Elle fait
honneur à l'Église. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils
trouvée?» On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables,
l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire à
cela?

Rapportée à l'abbaye, la légende trouvera un moine, _propre à rien_
qui ne sait qu'écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les
choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate
rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se
lit au réfectoire, bientôt à l'église. Copiée, chargée, surchargée
d'ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu'à
ce que, honorablement, elle prenne rang à la fin dans la _Légende
dorée_.


Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend
les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont
mis tout leur jeune cœur, on ne peut y méconnaître un grand souffle,
et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort.

Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l'Église: «Soyez
des enfants nouveau-nés.» Mais ils en firent l'application à laquelle
on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme
avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l'aimèrent, la crurent
innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.

Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine
se défie, craignant d'y trouver des démons, ils entrent dans ces
belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche
qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).

Même hors de la vie légendaire, dans l'existence commune, les humbles
amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime
de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur fêtes. Si, dans
l'immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il
semble avoir pour eux une préférence de pitié, «pourquoi, dit le
peuple des champs, pourquoi mon âne n'aurait-il pas entrée à l'église?
Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude
travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté,
enfin, c'est tout comme moi.»

  [5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du
  droit_.

De là les fêtes admirables, les plus belles du Moyen-âge, des
_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple même d'alors,
qui, dans l'âne, traîne son image, se présente devant l'autel, laid,
risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre
solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour
témoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant
lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le
monde de la Grâce semble s'ouvrir à deux battants pour les moindres,
pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson
sublime où il disait à l'âne, comme il se fût dit à lui-même:

    A genoux, et dis _Amen_!
    Assez mangé d'herbe et de foin!
    Laisse les vieilles choses, et va!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Le neuf emporte le vieux!
    La vérité fait fuir l'ombre!
    La lumière chasse la nuit[7]!
    . . . . . . . . . . . . . . .

  [6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_;
  Carpentier, verbo _Kalendæ_, et Martène, III, 110. La sibylle
  était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des
  prophètes, de Nabuchodonosor, etc. De très bonne heure, et de
  siècle en siècle, du septième au seizième, l'Église essaye de
  proscrire les grandes fêtes populaires de l'Ane, des Innocents,
  des Enfants, des Fous. Elle n'y réussit pas avant l'avènement de
  l'esprit moderne.

  [7] Vetustatem novitas,
      Umbram fugat claritas,
      Noctem lux eliminat!

Rude audace! Est-ce bien là ce qu'on vous demandait, enfants emportés,
indociles, quand on vous disait d'être enfants? On offrait le lait.
Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur
l'étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d'avancer. Et tout à
coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d'un seul
bond.

Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser
l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voilà qu'on le
distingue à peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hérésie antique condamnée
de l'Église, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hérésie
nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indépendance de l'homme_.


Écoutez et obéissez:

Défense d'inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux
saints. On en a assez. Défense d'innover dans le culte par de nouveaux
chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on découvrirait
doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils
soient reconnus de l'Église. Défense au clergé, aux moines, de donner
aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voilà l'esprit
étroit, tremblant de l'Église carlovingienne[8]. Elle se dédit, se
dément, elle dit aux enfants: «Soyez vieux!»

  [8] Voir _passim_ les _Capitulaires_.


Quelle chute! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d'être
jeunes.--Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini
commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince,
chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand
Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de
l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il,
sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous
dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de
sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.

En vérité, l'on a moins le besoin d'aller à l'église. Mais elle ne
nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne écouter ce qu'on
n'entend plus.

Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a
enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plaît? Dans une
effroyable durée de mille ans! Pendant dix siècles entiers, une
langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen-âge, même
en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et
le sommeil, sous l'empire d'un phénomène désolant, intolérable, la
convulsion d'ennui qu'on appelle: le bâillement.

Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille;
qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout
est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les
mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la
perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance,
dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche,
l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans
fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue,
l'imputant, il est vrai, à la malice du Diable. Il se tient tapi dans
les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les
bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à
mort[9].

  [9] Un très illustre Breton, dernier homme du Moyen-âge, qui
  pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour
  convertir Rome, y reçut des offres brillantes. «Que voulez-vous?
  disait le Pape.--Une chose: être dispensé du Bréviaire... Je
  meurs d'ennui.»


_Être vieux_, c'est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans,
nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux?
Charlemagne pleure, l'Église pleure. Elle avoue que les reliques,
contre ces démons barbares ne protègent plus l'autel[10]. Ne
faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait
lier, le bras du jeune géant qu'on voulait paralyser? Mouvement
contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple,
on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui, à la
hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares,
couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.

  [10] C'est le célèbre aveu d'Hincmar.

Malgré le Chauve empereur, qui défend que l'on bâtisse, sur la
montagne s'élève une tour. Le fugitif y arrive. «Recevez-moi au nom de
Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes
dans votre enceinte extérieure.» La tour lui rend confiance et il sent
qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la défend, protège son
protecteur.

Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs.
Mais ici, grande différence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire
brave et vaillant[11].

  [11] Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui
  ont parlé de la _recommandation personnelle_, etc.

Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. «J'irai plus loin.
La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas
dresser ma tour... Si j'ai défendu le dehors, je saurai me garder
dedans.»

C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L'homme de la tour
recevait des vassaux, mais en leur disant: «Tu t'en iras quand tu
voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; à ce point que, si tu
t'embourbes, moi je descendrai de cheval.» C'est exactement la formule
antique[12].

  [12] Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du droit_.


Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le
seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes
infranchissables, et même d'invisibles limites. «Qu'est cela?... Je
ne comprends point.»--Cela dit que la seigneurie est fermée. «Le
seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre.»

Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est-à-dire vaillant)
est-il désormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi
vouloir dire _esclave_.

De même le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent très
haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le
faible un _serf_, un misérable dont la vie vaut un denier.

Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas cependant, il y a dans
sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un
_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau,
regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. «Va ton
chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma
borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la
Liberté.»

Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air
s'épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble
qu'il soit _enchanté_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme
paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté.
Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des
esprits la rasent la nuit.

Il persiste cependant: «Povre homme en sa maison roy est.»

  [13] Grimm, au mot _Aleu_.

Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour
impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît
plus. «Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est
seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien?

«Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui
vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont
attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je
cultivai l'alluvion, j'ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la
tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera?

«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras,
cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon
bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela),
tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la
maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»--Tu es de mon poulailler.
Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.»

Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans
cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai
supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même
pointe aiguë traverse le cœur.

Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle
fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi.
Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux
flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir
toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines
avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front
de ses assassins[14].

  [14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre
  fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du
  comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier
  de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins
  réclamé comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_,
  XIII, 334.


L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par
laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et
le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son
désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est
_aubain_, _épave_, _gibier sauvage_, serf ou tué. La terre visqueuse
retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue,
c'est-à-dire le fait de _mainmorte_, un mort, un néant, une bête, une
âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.

Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du
Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant
l'intérieur, le fond des mœurs, et sondons le dedans.



III

LE PETIT DÉMON DU FOYER


Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le
caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à
l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on
supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le
temps du bon Dieu. Cependant les _Pénitentiaires_, où l'on indique les
péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares
sous le règne de Satan.

C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de
l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils
avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les
défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui
regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet
que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant
encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient,
ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un
monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le
toit d'une vaste _villa_. De là des inconvénients analogues à ceux de
l'_ergastulum_ antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de
ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur
s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule
famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants
ensemble»,--«mangeant à un pain et à un pot».

Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place
n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle
en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses
rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité
d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations,
lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour
cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les
clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit
l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La
femme était née.


Moment fort attendrissant. La voilà _chez elle_. Elle peut donc être
pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une
pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu'il est à la forêt.
Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d'hiver,
en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la
femme va loger ses rêves.

Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose à elle.--La
_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille
chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux...
Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d'une âme. Le feu
l'égaye; le buis bénit protège le lit, et l'on y ajoute parfois un
joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa
porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche
pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, si Dieu bénit la
maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà
la vie. On cultive peu de blé encore, n'ayant nulle sécurité pour une
récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant
pour la femme; elle n'est pas brisée, enlaidie, comme elle le sera aux
temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la
jugez pas du tout par la littérature grossière des _Noëls_ et des
fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera
plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine
vie des noires petites villes fermées, l'espionnage mutuel, le
commérage misérable, dangereux, n'a pas commencé. Point de vieille qui
vienne le soir, quand l'étroite rue devient sombre, tenter la jeune,
lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses
songes, ne cause qu'avec ses bêtes ou l'arbre de la forêt.

  [15] Trois pas du côté du banc,
       Et trois pas du côté du lit.
       Trois pas du côté du coffre,
       Et trois pas. Revenez ici.

       (_Vieille chanson du Maître de danse._)

Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les
choses que lui disait sa mère, sa grand'mère, choses antiques, qui,
pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C'est l'innocent
souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de
famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut
peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane
solitaire.

Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de
femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s'arrête et
tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient
partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de
la femme, qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le
fantastique miroir où elle se regarde embellie.

Que furent les fées? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des
Gaules, fières et fantasques, à l'arrivée du Christ et de ses apôtres,
elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne,
elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur
cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu'au jour du
jugement[16].--Plusieurs sont réduites à la taille du lapin, de la
souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit,
autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses.
Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une
coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de
mauvaise humeur. Mais comment s'en étonner, dans cette triste
destinée?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent être, elles
ont un cœur, elles ont besoin d'être aimées. Elles sont bonnes, elles
sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant,
elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles
aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit:
_Filer comme une fée_.

  [16] Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux
  savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fées_, 1843; la
  _Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de
  Grimm.


Les _Contes des fées_, dégagés des ornements ridicules dont les
derniers rédacteurs les ont affublés, sont le cœur du peuple même.
Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la
_villa_ primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante
fit nos cyniques fabliaux.

Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines
(dans les ogres, etc.). Mais généralement ils planent bien plus haut
que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une éternelle
poésie, disent nos vœux, toujours les mêmes, l'immuable histoire du
cœur.

Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trésor
qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble
aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d'amour qui
sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante
personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De
là la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet à la
Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bête_. L'amour ne se
rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté
cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je
crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer.

Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l'amour
malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les
pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne
de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs
étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval
blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l'adorée châtelaine.
C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mélancolique des impossibles
amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence:
l'oiseau et la fleur sont beaux, même égaux dans la beauté. Mais ici
l'être inférieur, si bas placé, se fait l'aveu: «Je suis laid, je suis
un monstre!» Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu'en
Orient, d'une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce
les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aimé, ce monstre, et il
en devient beau.

Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette âme enchantée ne
pense pas à elle seule. Elle s'occupe aussi à sauver toute la nature
et toute la société. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par
sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée de ses aînées, sont ses
favorites. Elle étend sa compassion sur la dame même du château, la
plaint d'être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). Elle
s'attendrit sur les bêtes, les console d'être encore sous des figures
d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs âmes captives un
jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées.--C'est
l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. Là surtout
on est bien sûr qu'il y a un cœur de femme. Le rude travailleur des
champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n'y voit point de
bêtes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit.
Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et
se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la
nature.


Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont
l'imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait
le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et
ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle
n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du
blé. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des
villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci
n'a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous
la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château
d'où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf
ailleurs, près d'elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de
rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très
pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais
chez qui la vie est faible.--Immenses mortalités d'enfants.--Ces
pâles roses n'ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse
épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux
faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne: la nuit, le
somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rêverie et le don des
larmes.


Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un
secret qu'elle ne dit jamais à l'Église. Elle enferme dans son cœur
le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombés à
l'état d'Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu'ils soient
exempts de souffrances. Logés aux pierres, au cœur des chênes, ils
sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent
autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des
bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du
lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue
sa part, et, le soir, laisse un peu de crème.

  [17] Rien de plus touchant que cette fidélité. Malgré la
  persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en
  pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces
  grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut
  indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au
  huitième siècle, on promène les dieux encore. Dans certaines
  petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc.
  (_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les
  _Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzième siècle,
  Burchard de Worms, en rappelant les défenses, témoigne qu'elles
  sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du
  paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle
  comme chose actuelle cette superstition obstinée.

Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le
regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et
timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils
habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la
flamme, égayera les tristes proscrits.

Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien
peur de l'Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait
rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur
laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non,
de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va
au chêne même, et, par la prière, l'eau bénite, donne la chasse aux
esprits.

Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais
celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne qu'elle est, elle a pour
eux un coin du cœur. A eux seuls elle peut confier telles petites
choses de nature, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l'Église
pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces
touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la
bûche sacrée. C'est Noël, mais en même temps l'ancienne fête des
esprits du Nord, la _fête de la plus longue nuit_. De même, la _vigile
de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maïa, où l'arbre se plante. De
même au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et
des réveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait
devoir d'aimer ces fêtes et d'y avoir dévotion. Un vœu à la Vierge
peut-être ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie.
Tout bas, elle s'adresse plutôt à un vieux génie, adoré comme dieu
rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un
saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve
une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.

  [18] A. Maury, _Magie_, 159.


Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'éveille, et sans
mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite
et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais
en vain. Il faut que ce soit un esprit. «Quel est-il? et comment
est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on
pas qu'on meurt à voir un esprit?»--Cependant le berceau remue, et il
ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très
douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: «Ma chère et très chère
maîtresse, si j'aime à bercer votre enfant, c'est que je suis moi-même
enfant. Son cœur bat, et cependant elle se rassure un peu.
L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il
doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu.


Dès ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent très bien sa présence,
et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle
l'entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement
ne peut la quitter. Va-t-elle à l'étable, il y est. Et elle croit que,
l'autre jour, il était dans le pot à beurre[19].

  [19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les
  Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui
  des présents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drôle);
  chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Français, _follet_,
  _goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin
  good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes
  dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les
  éveiller.

Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à
l'improviste, ayant touché les tisons, elle l'a cru voir qui se
roulait, l'espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a
failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille,
balaye, approprie, il lui épargne mille soins.

Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le
tenait, il s'émanciperait peut-être. Il observe, écoute trop. Il redit
parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au
coucher, quand la lumière était éteinte.--Elle le sait fort indiscret,
trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s'en plaint
et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit
seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée
d'un souffle léger ou comme d'une aile d'oiseau. Il était sous une
feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir
qu'il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en
colère.--Mais le drôle: «Non, chérie, mignonne, vous n'en êtes pas
fâchée.»

Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle
l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit,
elle a cru le sentir au lit qui s'était glissé. Elle a eu peur, a prié
Dieu, s'est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force
de le dire à l'Église. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et
doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espiègle,
parfois trop audacieux...--«Qu'importe, il est si petit!»--Ainsi,
lui-même la rassure.

Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien
innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de
là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page.
Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible
d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une
rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul
autre, si petit, il glisse partout.

Il glisse au cœur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes
grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir,
pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la
cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais
on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une
certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un
minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!»

On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel
qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond
être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait
croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que
la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle
follet fait le bonheur de la maison.



IV

TENTATIONS


J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent
cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille
rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie
fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château.

Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer:
d'une part, la _fixité extrême_, l'homme était cloué à la terre et
l'émigration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ très grande
dans la condition.

Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de
chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on
trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut
prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de
préhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux
champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison,
enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur».


Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il
a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le
cœur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.

Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux
pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir
trouveras-tu ta maison?»--L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait
voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?»

On assure qu'à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour
sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent
tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: «Que me
veux-tu?»--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il
pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait.

Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-même: «Sot que tu
es, tu seras donc à jamais malheureux!» Je le crois volontiers. Mais
je crois aussi qu'une barrière d'horreur insurmontable arrêtait
l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les
moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte
avec Satan fût un léger coup de tête, d'un amoureux, d'un avare. A
consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en
venait là qu'à l'extrémité, en désespoir de toute chose, sous la
pression terrible des outrages et des misères.


«Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les
temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les
seigneurs.» Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts,
ou cent ans qui s'écoulent entre cette défense et les guerre des
Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel
d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles à
leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.

Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc., font frémir
dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publié récemment). C'est le
rebutant tableau d'un débordement effréné, barbare. Les seigneurs
moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austère
Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une
enquête lui-même sur l'état de la Normandie. Chaque soir il arrive
dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie
féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute
culture; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout
enceintes de leurs œuvres.

Voilà l'Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était
l'intérieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant
d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la
_Barbe-Bleue_ et _Grisélidis_, nous en disent quelque chose.
Qu'était-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui
traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l'on ait
fait un procès, et si tard, au quinzième siècle: Gilles de Retz,
l'enleveur d'enfants.

Le Front-de-Bœuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de
romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le
Templier d'_Ivanhoë_ est aussi une création faible et très
artificielle. L'auteur n'a osé aborder la réalité immonde du célibat
du Temple, et de celui qui régnait dans l'intérieur du château. On y
recevait peu de femmes; c'étaient des bouches inutiles. Les romans de
chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a
remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l'envers des
mœurs (exemple, le fade théâtre d'églogues à la Florian dans les
années de la Terreur).

Les logements de ces châteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en
disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets,
entassés la nuit sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux,
aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient,
ne vivaient que dans leurs échappées d'en bas; échappées non plus de
guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à
l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles
serves. Le seigneur savait bien lui-même qu'une telle masse d'hommes
sans femmes ne pouvait être paisible qu'en les lâchant par moments.

La choquante idée d'un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les
plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu'il leur
livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-âge se réalisait à la lettre.
L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de
Satan, faisait croire que c'était à lui qu'il fallait dès lors
s'adresser.

Là-dessus on rit, on plaisante. «Les serves étaient trop laides.» Il
ne s'agit point de beauté. Le plaisir était dans l'outrage, à battre
et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames
riaient à mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses
gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes
femmes, et les vieilles même.

Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les
familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les
serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit déjà au douzième siècle
à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les
désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On
ne passait pas à leurs femmes, à leurs filles, d'être honnêtes et
sages; elles n'avaient pas droit d'être respectées. Leur honneur
n'était pas à elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur était sans
cesse jeté.


On ne croira pas aisément dans l'avenir que, chez les peuples
chrétiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage
antique, qu'elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant
outrage qui puisse navrer le cœur de l'homme.

Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit
immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant
seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais
voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa
femme[20].

  [20] Laurière, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du
  droit_.

On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel.
Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense,
dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par
exemple, on exigeait «plusieurs vaches». Chose énorme et impossible!
Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du
Béarn disent très expressément qu'on levait ce droit en nature.
«L'aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de
ses œuvres[21].»

  [21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais
  connaître cette publication (de 1842).

Toutes coutumes féodales, même sans faire mention de cela, imposent à
la mariée de monter au château, d'y porter le «mets de mariage». Chose
odieuse de l'obliger à s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut
faire cette meute de célibataires impudents et effrénés.

On voit d'ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son
épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les
espiègleries des pages autour de ces infortunés.--«La présence de la
châtelaine les retiendra?» Point du tout. La dame, que les romans
veulent faire croire si délicate[22], mais qui commandait aux hommes
dans l'absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des
supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu'elle apportait,
cette dame n'était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être
était jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son
chevalier et son page, elle n'était pas fâchée d'autoriser ses
libertés par les libertés du mari.

  [22] Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames
  voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung, leur poète,
  l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300).

Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l'amusement qu'on prend de cet
homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec
lui, on rit des tortures «du paysan avare»; on lui suce la moelle et
le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habillé,
qu'il est honnête, rangé, qu'il marque dans le village. Pourquoi?
c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle
a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce.

Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est
trop peu. Là, il s'irrite de cette injuste rigueur... «Son voisin n'a
rien payé...» L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute
l'entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle.
On le pousse, on le précipite. On lui dit: «Vilain jaloux, vilaine
face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir,
et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton
aîné sera baron!»--Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure
grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le
suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la
chasse au «cocu[23]!»

  [23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont
  peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries: le désespoir du
  _cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du
  premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté
  est au comble; on se tient les côtes. Notez que les trois n'en
  font qu'un. C'est toujours l'inférieur, le faible qu'on outrage
  en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre.


Cet homme-là aurait crevé, s'il n'espérait dans le démon. Il rentre
seul. Est-elle vide cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie.
Au foyer, siège Satan.

Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas!
hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon.
Alors, le cœur de l'homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il
pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison...

Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est
pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte
n'est pas mûr encore.

Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette
mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux
qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que,
traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse
et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualité, la
politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n'en prenait pas
la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût
filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier,
jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page
se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de
coups.


Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'être
maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait
tout haut: «O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire
des vœux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un
Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n'importe)! J'en vois bien
qui sont en pierre à la porte de l'église. Que font-ils là? Que ne
vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces
pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner?
Je me donnerais bien en échange... Hélas! qu'est-ce que je donnerais?
Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi
de l'âme, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc, à la place du
follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit!

«--O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne
peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'étais grand, vous ne m'auriez
pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous
m'auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite...
Je serai fort si vous voulez...

«Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles.
Si l'on veut, le plus petit va devenir un géant.

«--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit géant,
il ne faut que lui faire un don.

«--Quel?--Une jolie âme de femme.

«--Oh! méchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu là?--Ce qui se
donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de
là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la
donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot.--Je suis
bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de
choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous
fâchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de
vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos
pensées, et jusqu'à celle que vous vous cachez à vous-même... Que
suis-je, moi? Votre petite âme, qui sans façon parle à la grande...
Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis
avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'étais à votre mère, à sa
mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer.

«--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi
puissante, et l'on te craindra.--Où suis-je? tu es donc le démon des
trésors cachés?...--Pourquoi m'appeler démon, si je fais une œuvre
juste, de bonté, de piété?...

«Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours.
Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire
ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux
oublis de sa justice.

«Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur méritant, qui se
tue, et ne gagne guère... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y
songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hôte. Je le
plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants,
qui sont déjà morts de misère. L'hiver, il a été malade...
Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?»

Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois
heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son
sein battait encore), il dit: «Je ne demande rien... seulement, je
vous prie, sauvons-le.»

Elle n'avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure.



V

POSSESSION


L'âge terrible, c'est l'âge d'or. J'appelle ainsi la dure époque où
l'or eut son avènement. C'est l'an 1300, sous le règne du beau roi
qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi
qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour
brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer
porter le premier soufflet au pape.

L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le
mouvement a commencé sur l'Europe par la croisade; on n'estime de
richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des
échanges rapides. Le roi, pour frapper ces coups à distance, ne veut
que de l'or. L'armée de l'or, l'armée du fisc, se répand sur tout le
pays. Le seigneur qui a rapporté son rêve de l'Orient, en désire
toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux
précieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son
blé, il le repousse du pied. «Ce n'est pas tout; je veux de l'or!»

Le monde est changé ce jour-là. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y
avait, pour le tribut, une sécurité innocente. _Bon an, mal an_, la
redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si
le seigneur disait: «C'est peu», on répondait: «Monseigneur, Dieu n'a
pas donné davantage.»

Mais l'or, hélas! où le trouver?... Nous n'avons pas une armée pour en
prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui
ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l'Esprit des trésors
cachés[24]!

  [24] Les démons troublent le monde pendant tout le Moyen-âge.
  Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le
  treizième siècle. «Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares
  avant cette époque.» Je le crois. Comment contracter avec celui
  qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des
  contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en
  vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l'éternité,
  _il faut qu'elle ait désespéré_. Ce n'est guère le _malheureux_
  qui arrive au désespoir; c'est le _misérable_, celui qui a
  connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d'autant plus
  et n'attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c'est l'homme
  du quatorzième siècle, l'homme dont on exige l'impossible (des
  redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai
  marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le
  désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du _pacte_, et, ce
  qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible état de
  _sorcière_. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n'était
  pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la
  facilité de l'exposition, j'ai rattaché les détails de cette
  délicate analyse à un léger fil fictif. Le cadre importe peu du
  reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses
  ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) _de la
  légèreté humaine, de l'inconstance de la nature déchue, des
  tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la
  pression fatale d'un âge de fer, celle des nécessités atroces; il
  fallut que l'enfer même parût un abri, un asile, contre l'enfer
  d'ici-bas.


Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur
ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les
autres, au village, sont encore à délibérer.

Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, même quand les autres arrivent,
tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne
marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en
bonne monnaie sonnante à l'orme féodal. Tous disent: «Chose
surprenante!... Mais elle a le diable au corps!»

Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau
prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son
sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux,
semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se
lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit: «Je ne
m'appartiens donc plus!»


«Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye
d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est
toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous
l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le
monteras au château.»

Grand changement de situation! Le cœur bat fort à la femme quand, le
samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit
seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu étourdi. Mais
enfin il s'habitue; il prend quelque gravité. Il n'y a pas à
plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est monté au
château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque
tour: «Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas
la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le
mets là, haut et court.»


Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d'eux comme une
atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas.
Mais on s'éloigne, on s'écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on
s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce
changement les rend fiers d'abord, bientôt les attriste. Ils vont
seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux
du château, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux
périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou
plutôt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent,
pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose,
pour arracher quelque chose même à qui n'a rien, qu'il faut
d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'était pas fait à
ce métier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: «Soyez rude;
au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors,
nous sommes perdus.»

Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des
supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va,
vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant
qu'elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de
sécurité, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant
de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe,
discrète et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et
cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'étable, pourquoi
m'a-t-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n'est pas
naturel.

Elle frissonne et va se mettre à côté de son mari. «Homme heureux!
quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne
dormirai plus jamais!...» Elle s'affaisse pourtant à la longue. Mais,
alors, combien elle souffre! L'hôte importun est près d'elle,
exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne
un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous
une autre forme. «Arrière, démon, qu'oses-tu? Je suis une âme
chrétienne... Non, cela ne t'est pas permis.»

Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant
en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou,
chauve-souris, d'un bec aigu cueille à sa bouche effrayée d'horribles
baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue,
épuisée, elle cède et lâche un oui. Mais elle résiste encore. Elle
s'obstine à dire non. Elle s'obstine à souffrir les luttes cruelles de
chaque nuit, l'interminable martyre de ce désolant combat.


«Jusqu'à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps?
Ses assauts, ses tentatives ont-elles une réalité? Pécherait-elle
charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rôde autour
d'elle? Serait-ce un adultère réel?...» Détour subtil par lequel il
alanguit quelquefois, énerve sa résistance. «Si je ne suis rien qu'un
souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le
disent), que craignez-vous, âme timide, et qu'importe à votre mari?»

C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de
questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent,
effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats
diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon,
quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit
toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint
Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se
barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres
il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. De
plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens
ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette
pensée qu'il tourmentera les pécheurs, non d'âme à âme seulement, mais
corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices
matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les
charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises
douleurs.

L'idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des
tortures matérielles, fut pour l'Église une mine d'or. Les vivants,
navrés de douleur, de pitié, se demandaient: «Si l'on pouvait, d'un
monde à l'autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer
l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la
terre?»--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui dès sa naissance
(vers 900), devint tout à coup l'un des ordres les plus riches.

Tant que Dieu punissait lui-même, _appesantissait sa main_ ou frappait
_par l'épée de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait
moins d'horreur; cette main était sévère, celle d'un juge, d'un père
pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il
n'en est nullement ainsi, quand l'exécution se fait par des démons
immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brûla Sodome, mais
qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible
Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu'on leur
livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances.
C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naïves_ sculptures
étalées aux portes des églises. On y apprenait l'horrible leçon des
voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables
assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants.
Conception immorale et profondément coupable! d'une prétendue justice
qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et
corrompt le démon même!


Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur
la tête de l'homme? Les pauvres petits enfants, dès leur premier âge
imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La
vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige
l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques,
résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose
affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie
double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois
d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait
croire qu'on est en mer! Alors, on court éperdu, ayant horreur de
soi-même, voulant s'échapper, mourir...

Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme
qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie.
Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée
immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et tout autant, des
tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement,
énergiquement sous le portail de Strasbourg. En tête du chœur des
_Vierges folles_, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à
l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui
sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée.

Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice
et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de
Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa
plénitude, se réjouit d'être un monstre.

Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est
gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre
ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue,
tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire.

Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: «Je devrais être
la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l'impudique, la paresseuse, au
milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari?» La rivalité
s'établit. Le village, qui la déteste, en est fier. «Si la châtelaine
est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire
quoi...» Beauté terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de
douleur. Le démon même est dans ses yeux.


Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_.
Elle n'est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l'envahir, y
circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas
la volonté. Elle est _possédée, endiablée_, et elle n'appartient pas
au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles sévices, et n'en
tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon
de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: «Non,
bourreau, je resterai moi.»

«--Gare à toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipère, je te
couperai d'un tel coup, qu'après tu iras pleurant et perçant l'air de
tes cris.»

La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche),
l'homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a
dit: «Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le
moulin... Tu m'apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais
partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai
pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le
tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, où
les trouver?--Mets tout le village à sac, si tu veux. Je vais te
donner assez d'hommes... Dis à tes rustres qu'ils sont perdus si
l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de
toi. Tu as le cœur d'une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu
périras, tu la payeras ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient
presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici...
C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller à
mes créneaux.»

Le malheureux redit cela à sa femme, n'espère rien, se prépare à la
mort, recommande son âme à Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se
coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoyé
l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle
tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids
lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend,
pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux
mains d'acier. «Tu m'as désiré... Me voici... Eh bien, indocile,
enfin, enfin, je l'ai donc ton âme?--Mais, messire, est-elle
à moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous
promettiez...--Ton mari! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir
toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté,
mais je l'ai déjà...

«--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu'en
nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au
sacrement...

«--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour même, sous
l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton âme, à
chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes
premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J'ai vu tes
découragements quand tu as dit à demi voix: «Nul n'est tenu à
l'impossible.» Puis j'ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu,
et tu as crié pas bien fort... Moi, si j'ai demandé ton âme, c'est que
déjà tu l'as perdue...

«Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous...
Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et
d'aveu, et de volonté. Autrement il périra.»

Elle répondit bien bas, en dormant: «Hélas! mon corps et ma misérable
chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon cœur, non.
Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.»

Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots: «Retiens-les.
C'est ton salut.»--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur
empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace... Elle poussa
un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et
qu'elle inonda de larmes.


Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots
si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas
même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais
elle ne fut plus belle. Dans l'œil noir et le blanc jaune flamboyait
une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan.

Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était _vert_. Elle vit
pendre à la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du
monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit.
Elle marcha, sans s'informer, droit à la porte d'un juif, et elle y
frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis
par terre, s'était englouti de cendre. «Mon cher, il me faut cent
livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la
ville, pour me faire dire où est mon or, m'a fait arracher les
dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je
viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand
on soufflète le pape, l'évêque ne tiendra guère. Qui dit cela? C'est
_Tolède_[26].»

  [25] C'était une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de
  contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours.

  [26] Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers,
  innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures,
  tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres
  alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donné
  aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède
  une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait
  christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la
  _Déposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, médecin en
  Poitou_. Lancre, _Incrédulité_, p. 781.

Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une
âme entière, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire
remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. «Madame,
dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je
suis, j'avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres
enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le
_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le
recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en
jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolède_.»


Un an s'était écoulé. Elle s'était arrondie. Elle se faisait toute
d'or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient,
obéissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu généreux, au
moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son
crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes
extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus
neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et
d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: «A son âge,
elle grandit!»

Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui dès
longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle
d'en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée
de tout son monde, arrête et salue son époux.

Avant toute chose elle dit: «Que je vous ai donc attendu! Comment
laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?...
Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous
ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez, ô belle! dit le chevalier
en riant. Mais faites vite... Car j'ai hâte de vous embrasser, ma
Dame... Que je vous trouve embellie!»

Elle lui parla à l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de
monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l'église du
village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame
qu'il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D'une fierté
incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des
hommes le sublime _hennin_ de l'époque, le triomphant bonnet du
Diable. On l'appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont
il était décoré. La vraie dame rougit éclipsée, et passa toute petite.
Puis, indignée, à demi voix: La voilà pourtant, votre serve! C'est
fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux.»

A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard
affilé, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux
reins[27]. Elle faillit s'évanouir... La foule était interdite. Mais
on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui
faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les
coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu
pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure
amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On
rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la
relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et
mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible
cortège, à la porte de sa maison.--Fermée!--Là, des pieds et des
mains, elle frappe, elle crie: «Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!»
Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu'on cloue aux
portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au
dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et
effrayé, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?

  [27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usité dans ces
  temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la
  peine de l'impureté. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326;
  Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le même
  affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux
  bourgeoises déjà fières, que la noblesse veut humilier. On sait
  le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames
  honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en
  dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or.
  J'ai rapporté aussi dans mes _Origines_ le droit étrange que le
  sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes _jolies_
  (honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4
  deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers.
  Démarche fort dangereuse, où elles avaient à craindre de trouver
  un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on
  ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées
  d'un aiguillon marqué aux armes du seigneur.

Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, qu'elle
s'affaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva
assise, à nu, demi-morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des
flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du château dit: «Assez... On
n'exige pas qu'elle meure.»

On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du
château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant: «J'y ai
regret.» Le chapelain dit doucement: «Si cette femme est _endiablée_,
comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous
devez à tout le pays de la livrer à Sainte-Église. Il est effrayant de
voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le
démon. Contre lui, rien que le feu...»--Sur cela un Dominicain: «Votre
Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c'est l'hérésie au
premier chef. Comme l'hérétique, l'endiablé doit être brûlé. Pourtant
plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent
sagement qu'avant tout l'âme soit longuement purgée, éprouvée, domptée
par les jeûnes; qu'elle ne brûle pas dans son orgueil, qu'elle ne
triomphe pas au bûcher. Si, madame, votre piété est si grande, si
charitable, que vous-même vous preniez la peine de travailler sur
celle-ci, la mettant pour quelques années _in-pace_ dans une bonne
fosse dont vous seule auriez la clé; vous pourriez, par la constance
du châtiment, faire du bien à son âme, honte au Diable, et la livrer,
humble et douce, aux mains de l'Église.»



VI

LE PACTE


Il ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux
qu'on pût lui faire, c'était de la lui amener. Elle eût tendrement
reconnu l'empressement de celui qui lui eût fait ce don d'amour, livré
ce triste corps sanglant.

Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle
aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit
d'un haillon qui se trouvait dans l'étable, prit des ailes, en quelque
sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes,
sur une lande abandonnée qui n'était que chardons et ronces. C'était à
la lisière d'un bois où, par une lune douteuse, elle put ramasser
quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bête. Des siècles
avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La belle, la
reine de village, n'était plus; son âme, changée, changeait ses
attitudes mêmes. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou
comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement
humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de
chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c'est
peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses
tours ordinaires.

L'éclat de rire recommence. D'où vient-il? Elle ne voit rien. On
dirait qu'il sort d'un vieux chêne.

Mais elle entend distinctement: «Ah! te voilà donc enfin... Tu n'es
pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais
trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t'a fallu,
l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander
grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu
si, le soir, je n'avais eu la charité de te faire voir l'_in-pace_
qu'on te préparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me
viens, et quand on t'a nommée la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas
bien traité, moi, ton petit lutin d'alors, si empressé à te servir...
A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.

«Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme
diabolique. J'étais ton amant, ton mari. Le tien t'a fermé sa porte.
Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes
libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps
je ne t'ai pas à mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possédée, emplie
de ma flamme? J'ai changé, remplacé ton sang. Il n'est veine de ton
corps où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel
point tu es mon épouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les
formalités. J'ai des mœurs, je me fais scrupule... Soyons un pour
l'éternité.

«--Messire, dans l'état où je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti,
trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous
m'avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me
précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa
dent brûlait... J'ai dit: «C'est lui.» Le soir, quand cette Hérodiade
salit, effraya la table, quelqu'un était entremetteur pour qu'on
promît mon sang... C'est vous.

«--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauvée et qui t'ai fait venir ici.
J'ai fait tout, tu l'as deviné. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que
je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu
chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou
rien. Voilà pourquoi je t'ai un peu travaillée, disciplinée, mise à
point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends
pas, comme on croit, tant d'âmes sottes qui se donneraient. Je veux
des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir...
Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me
plais; tu t'embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu'il y a
longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi...

«Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui
comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu'être riche, cela
serait à l'instant même. Si tu ne voulais qu'être reine, remplacer
Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y
perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d'être ma
femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.

«--Messire, rien que de faire du mal.

«--Charmante, charmante réponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!...
En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes...
Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donné de surplus
tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la
terre. Le monde viendra à toi, et mettra l'or à tes pieds... Plus,
voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la _vengeance_...
Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos
cœurs s'entendent là... C'est bien là que j'aurai de toi la
possession définitive. _Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi_,
demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant
ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_,
et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon
affaire.

«--Messire, je suis votre servante... J'étais ingrate, c'est vrai. Car
vous m'avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon
dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos délices. Votre
service est très doux.»

Là, elle tombe à quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord
l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu
de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince des vents,
lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la
fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage.
Dans cette nouvelle Église, exactement l'envers de l'autre, toute
chose doit se faire à l'envers. Soumise, patiente, elle endura la
cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: «Vengeance!»

  [28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions
  pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Les ornements
  que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur
  image.


Bien loin que la foudre infernale l'épuisât, la fît languissante, elle
se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui,
chastement, s'était un moment voilée, eut peur en la revoyant.
Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et
(chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorme
par cet excès de plénitude et d'une beauté horrible. Elle regarda tout
autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue,
contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles
plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'étaient maintenant des
personnes qui causaient de médecine.

Elle s'éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses
ennemis. On l'avait cherchée. On n'avait trouvé que quelques lambeaux
épars de la fatale robe verte. S'était-elle, de désespoir, précipitée
dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne
savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande
consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouvée.

L'eût-on vue, on l'eût à peine reconnue, tellement elle était changée.
Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d'une très étrange
et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne
les baissait pas. Elle regardait de côté; dans l'obliquité du rayon,
elle en éludait l'effet. Brunie tout à coup, on eût dit qu'elle avait
passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que
cette flamme plutôt était en elle, qu'elle portait un impur et brûlant
foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traversée lui restait,
et, comme à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage,
pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les
sens étaient troublés.

Elle se vit à l'entrée d'un de ces trous de troglodyte, comme on en
trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest.
C'étaient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le
pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des
vieilles guerres et des éternels ravages, des terreurs, qui
empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des
rares habitants la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque
attrait qu'eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires
sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences
étaient peut-être pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'était pas là
seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre
et du chevrier, c'était une conjuration plus profonde avec la nature,
une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports
mystérieux dont on n'a pas su le lien avec Tolède la savante,
l'université diabolique.

L'hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait
entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela
tout prêt à l'entrée du triste abri. Par un bois et une lande d'un
quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu'avait
créés un cours d'eau. «Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure.
Mendiante aujourd'hui, demain tu régneras dans la contrée.»



VII

LE ROI DES MORTS


Elle ne fut pas d'abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage
sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les
souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant
d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la
honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste
plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie,
bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a
d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le
peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.»

Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du
trou obscur: «Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette
plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d'herbes grasses
et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs
et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon
même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient
de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans.

«La première fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu
saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi
des morts_... Oh! qu'on m'a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense
me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir...»


Pénétrer l'avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui
va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà
deux choses proscrites au Moyen-âge. En vain. Nature ici est
invincible; on n'y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le
serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l'œil baissé, le
regard borné au pas qu'il fait derrière ses bœufs. Non, nous irons
toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre,
nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons
toujours: «Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels
mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne
nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t'avons
prêtés. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions
mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous!»

Nous serons bientôt de la _terra incognita_ où déjà ils ont descendu.
Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que
font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me
donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour être entendu d'eux?
Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment,
comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude!
captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l'on cherche un
rayon[29].

  [29] Le rayon luit dans l'_Immortalité_, la _Foi nouvelle_, de
  Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc.

Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'Antiquité, n'ont été que
mélancoliques, au Moyen-âge, elles sont devenues cruelles, amères,
débilitantes, et les cœurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait
calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure
d'une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est
très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on
a mis là-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une
ombre lumineuse et légère, dans l'auréole Élyséenne; c'est un esclave
torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le
texte même, _Ne tradas bestiis_, etc.) Idée exécrable et impie, que
mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet
de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas
ri. On a amèrement pleuré. Et, aujourd'hui encore, on ne peut écrire
ces blasphèmes sans que le cœur ne soit gonflé, que le papier ne
grince, et la plume, d'indignation!

C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête
des Morts du printemps, où l'Antiquité la plaçait, pour la mettre en
novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les
fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour,
l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient
ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les
travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on
revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en
face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!...
Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de
la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de
douleur...

Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu'ils soient par
les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin
brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix
ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au
cœur: «Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme
toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus,
et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais...
Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison qui fut
nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux
qu'au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te
disait à son tour: «Mon papa, porte-moi...» Mais voilà que «tu
pleures... Assez, et au revoir.»

Hélas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je
m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi
qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent,
sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas
effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se
sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de
sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait
garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop à cette
riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies
si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit!


Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent,
pendant que pleuvent les feuilles, ils s'écartent de l'église, disant
tout bas: «Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme
dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a
puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent.
Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire
venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce
monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de
l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je
ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté.
Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à
voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour
chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je
n'irai pas.»

En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine
encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux
chemin, s'enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse
n'est pas celle d'Endor, qui, pour Saül, évoqua Samuel; elle ne montre
pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les
puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de
douleurs vont à elles! La grand'mère elle-même, vacillante, à
quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême
effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s'y
traîne. L'aspect du lieu sauvage, âpre, d'ifs et de ronces, la rude et
noire beauté de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et
tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie.
Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que
l'enfer a pleuré.


Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut.
«Ame dégénérée, se dit-elle, âme faible! Toi qui venais ici dans le
ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh!
qu'il rira!

«--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les
faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en
faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue
inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de
Mercure, j'ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur
infranchissable qui eût fermé la voie d'un monde à l'autre; j'ai des
ailes aux talons, j'ai volé par-dessus. L'Esprit calomnié, ce monstre
impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui
pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d'elles
contre le nouveau dieu.»

Le Moyen-âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n'a garde
d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il
est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. La
Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du cœur,
l'Église rien. L'évocation des morts reste expressément défendue.
Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau
des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan
a changé de figure pour ceux qui n'écrivent pas. Il tient du vieux
Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux
morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus
revient à son père ou grand-père, Osiris, le pasteur des âmes.

Par ce point seul, bien d'autres sont changés. On confesse de bouche
l'enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on
bien? concilierait-on aisément ces complaisances de l'enfer pour les
cœurs affligés avec les traditions horribles d'un enfer tortureur?
Une idée neutralise l'autre, sans l'effacer entièrement, et il s'en
forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer
virgilien. Grand adoucissement pour le cœur! Heureux allègement aux
pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs
morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur
vie n'était qu'un soupir.


La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait
entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier).
Sur l'herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante,
approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire
dit assez qu'elle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et
sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive
personne. L'autre d'une voix forte: «Tu n'as que faire de dire, petite
muette. Car tu n'en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Et
bien, tu meurs d'amour!» Remise un peu, joignant les mains et presque
à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait,
priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d'hiver, ces
réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié,
étalent un légitime amour, lui ont remis au cœur le trait brûlant...
Hélas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un
moment: «Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!»

«--Retourne à ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le
volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits
de noces, son couvert à la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la
chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chantée, mais il ne
viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le
baiseras.--Et tu diras alors: «Tant pis pour toi, si tu ne viens!» Et
sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras
la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra.»

La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie,
bien bas, à sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. «N'en dis
rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-même que, si j'ai cette
robe, et si je dors sans m'éveiller, tous les dimanches, il
reviendra.»

Bonheur qui n'est pas sans péril. Que serait-ce de l'imprudente si
l'Église savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscité par l'amour,
l'Esprit revient la consoler?

Chose rare, le secret est gardé! Toutes s'entendent, cachent un
mystère si doux. Qui n'y a intérêt? Qui n'a perdu? qui n'a pleuré? Qui
ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes?

«O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!»



VIII

LE PRINCE DE LA NATURE


Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même,
il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par
moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans
cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde
végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres
cristaux.

La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de
la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son
isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui
une force qui lui chauffe le cœur, lui illumine l'esprit. Tendue,
vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le
monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme
verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle.

N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les
corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable,
grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du
temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique.
L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde
bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un
ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pères du
désert.

Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la
chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent
avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie
des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se
suffit à lui-même.


Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue
d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables
cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a
été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute
chose immobile et durcie.

On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est
vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de
caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les
prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure
cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.

Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont
le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups
bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les
fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel?
l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de
pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible
résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus
d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle
de Satan.»

Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire
éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous,
l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.»


La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans
la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la
situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou
par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge
d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les
pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un
juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le
disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide,
il fût mort bientôt de faim.

On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant
contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec
dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le
contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même,
la _Femme_, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de
mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le
fruit de la science et de la nature.

Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se
montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a
cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement
porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un
monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui,
maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce
guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en
raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains
pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie
mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous
démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des
mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts
produits de la nature, élixir des forces de Dieu, _le premier des
végétaux_, _le premier des animaux_, le café, le cheval arabe. Que
dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes
toutes-puissantes qui nous relèvent le cœur, consolent, adoucissent
nos maux.

Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les
barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures
et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les
musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources
jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant,
innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie,
se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.


A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de
jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va
recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre
l'esprit?

Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint
Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois
magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la
nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance
populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce
qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés
d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop
d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand
jeu où se jouera le Protée universel.

  [30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui
  trouve l'eau-de-vie).

Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et
fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa
lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec
ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces
voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie,
souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant
plus qu'elle est très faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage.

Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des
fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous
côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle
de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica.
Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'_aura_, c'est l'air
qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air,
l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.»
Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce
n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé
son sein.


Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer,
déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt
tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé
dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance
vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente
pieds, hérissé de tristes fleurs.

C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au
matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle
se fait la vaste explosion de la vie.

Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être
dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.»

Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie
de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à
sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence.
Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums,
remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui
disent: «Cueille-moi.»

Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été
prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien
l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que
dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...

«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «_Celui
qui dit toujours: Non._» Le voilà qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse
et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de
la vie?

«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape,
impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond...
Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble,
qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?»


Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous
la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que
parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à
tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le
chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et
s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne
veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit
son amour.

Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de
roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie.

«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus.
Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux
noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des
traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas,
insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus
sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un
aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le
passage de la rage à la volupté.»


Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui
la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie
est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la
flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin
d'infini!

Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand
Tout universel.

Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune
créature.

Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait.
A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle
sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de
vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout
comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue,
épanouie,--je n'ose dire, amoureuse.

Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est
que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était
englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles,
et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.



IX

SATAN MÉDECIN


La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à
la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure
encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se
retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même
(horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit
entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux
blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.»

Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose
choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second,
le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses
épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare
la syphilis, le fléau du quinzième siècle.


Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins
précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du
sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le
sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être
universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les
rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au
bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils
demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez
péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les
peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses
prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de
vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.

Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces
âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner
si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne
désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge,
qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de
rentrer dans l'activité: _la résurrection du désir_.


Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la
peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par
lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de
l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y
aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines
boisons fermentées purent aussi avoir action.

Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans
l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers
survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante
disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui?
l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.

N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet
de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans
lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres
efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir
ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une
atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras
ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang
persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et
plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le
désespoir.

  [31] On imputa la lèpre aux Croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait
  en elle-même. La guerre que le Moyen-âge déclara et à la chair,
  et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est
  vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien
  moins le reste! La nudité d'un moment eût été grand péché. Les
  mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette
  société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble
  animée que de la poésie de l'adultère, elle garde sur ce point si
  innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification
  comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sûr que
  pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les
  Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là,
  un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses
  démangeaisons du treizième siècle.

Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La
mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans
espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand
ton sang se décompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte
au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant
toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation.
Si tu approches, la mort!»


La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres
maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les
plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le
péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de
la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta
la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la
sorcière. D'habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours
l'Église; mais la vraie Église dès lors fut chez elle, sur la lande,
dans la forêt, au désert. C'est là qu'on portait ses vœux.

Vœu de guérir, vœu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui
ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on
allait à la sibylle: «Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je
brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon
intolérable désir.»

Démarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien
qu'elle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu'il soit bien
cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le
procès du Temple, le procès de Boniface ont dévoilé la Sodome qui se
cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le
Diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l'aide du démon
que le pape _qui n'est plus à Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils
d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et
tous les rois? Tel le pape et tel l'évêque. Guichard, l'évêque de
Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?...
Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, santé,
beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire?
Si nous les avions de la grâce du _Prince du monde_?


Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brûlant
les livres savants de toute l'ancienne médecine, les latins, les
juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la médecine
populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_;
ceux-ci étaient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os cassés,
démis) et de bons vétérinaires.

  [32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcières.

Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les
_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait écrit sur ce grand sujet,
si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de
l'expérience des femmes mêmes, de celles à qui les autres demandaient
secours: j'entends par là les sorcières qui, partout, étaient
sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eût admis un médecin
mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les
sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le
seul et unique médecin.

Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c'est qu'elles
employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer,
pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort
dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec
raison: les _Consolantes_ (Solanées)[33].

  [33] L'ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille
  autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent
  végétaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont
  sauvés alors, on a oublié leur bienfait?--Au reste, qui se
  souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité
  pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la
  plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de
  l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna à cinq cents millions
  d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le
  Moyen-âge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas
  un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans
  deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois,
  sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mém. de l'Ac.
  des Inscriptions_, XIX, 326.

Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont
surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement
nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espèces[34]. Rien de
plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la
plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en
préciser les doses, l'audace peut être du génie.

  [34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de
  M. Duchartre, d'après Dunal, etc.

Prenons par en bas l'échelle ascendante de leurs énergies[35]. Les
premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les
aubergines, les tomates, mal appelées pommes d'amour). D'autres de ces
innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon
blanc), si utiles aux fomentations.

  [35] Je n'ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d'autant
  plus importante, que les sorcières qui firent ces essais, au
  risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement
  par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes.
  Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet
  d'établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je
  compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore
  et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanées_ et
  _Botanique générale_. M. Pouchet, dans son importante
  monographie, n'a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs,
  Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.

Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs
croyaient un poison, la plante miellée d'abord, amère ensuite, qui
semble dire le mot de Jonathas: «J'ai mangé un peu de miel, et voilà
pourquoi je meurs.» Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement
de la douleur. La douce-amère, c'est son nom, dut être le premier
essai de l'homœopathie hardie, qui peu à peu s'éleva aux plus
dangereux poisons. La légère irritation, les picotements qu'elle donne
purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps,
celles de la peau.

La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de
boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la
femme, l'altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus
délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment
une fleur incomparable[36], est, par la facilité de s'injecter, de
s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres,
impitoyables, sans repos. Combien de bon cœur elle eût accepté tout
poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre
ses mains la pauvre mamelle alourdie.

  [36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux
  demoiselles même, le _Cours_ de M. Auzoux.

De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, qui
ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme
revenait pleurer: «Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai
quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.»


La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqués
extérieurement, ou pris à très faible dose, les poisons sont des
remèdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux
sorcières_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on eût trouvées
dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice
de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa
peur, pouvait, un matin, l'assommer à coups de pierres, lui faire
subir l'épreuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible,
on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d'église, qui en eût
fait une pieuse fête, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.

Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au
soir, au matin, quand elle a moins peur d'être rencontrée. Pourtant,
un petit berger était là, le dit au village: «Si vous l'aviez vue
comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder
de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien
peur... Si elle m'avait trouvé, j'étais perdu... Elle eût pu me
transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une
vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune pâle de
malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes
d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige était velue comme un
homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrachée,
en grognant, et tout à coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si
vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme! quel
danger pour tout le pays!»

Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et
dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui
résout, détend, endort la douleur, guérit souvent.

Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nommée sans doute par
la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui
parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au
danger, la terreur à la terreur de ce suprême moment. Mais quoi! une
main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mère et
charmait la porte sacrée; l'enfant, tout comme aujourd'hui, où l'on
emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans
la vie.

  [37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvelé
  ces pratiques de la vieille médecine populaire. (Pouchet,
  _Solanées_, p. 64.)


La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse
homœopathie, qui d'abord dut effrayer; c'était _la médecine à
rebours_, contraire généralement à celle que les chrétiens
connaissaient, estimaient seule, d'après les Arabes et les Juifs.

Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand
principe satanique _que tout doit se faire à rebours_, exactement à
l'envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l'horreur des
poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L'Église croit
par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les
corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même
sur l'âme; il fait boire l'oubli, l'amour, la rêverie, toute passion.
Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de
douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.


Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en
substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de
leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire
des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois
fléaux, l'agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en
croire Paracelse) préparaient la syphilis.

Le premier danger n'était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350,
d'une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette
singularité qu'elle n'était pas individuelle; les malades, comme
emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main,
formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les
regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient
aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible
chœur.

Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la
lèpre dans sa décadence même?

C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si
cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une
autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe
couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal
fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de
tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était
infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à
l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont
on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son
grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone,
généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes
réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux
sorcières_, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au
poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse,
une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique.

  [38] Alors tout nouveau. Il commence au douzième siècle.


Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas _à
rebours_ contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler
la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles
professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de
la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut
possible.

Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas
moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est
pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite
par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût.

Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère,
l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des
castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_,
selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui
sont _nobles_, et d'autres non, roturières apparemment.--De même, le
ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel
est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et
dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.--Même sottise sur le monde,
et le petit monde de l'homme.

Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre
est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans
cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins
pour lui.

  [39] C'est la découverte qui immortalise Claude Bernard.


Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales,
indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans
cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce
qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion
d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son
représentant (maudit depuis Ève), la _Femme_, comme impure. La Vierge,
_exaltée comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever
la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une
scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le
faux.

La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire
immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de
donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de
l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui
donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la
pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être,
de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la
pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler,
annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le
dieu homme naît, renaît éternellement.


La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et
pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel
fait Dieu.

Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence.
Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais.

Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire
du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces
romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la
douleur, souvent battue, soignée jamais.

Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son
confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce
monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour
s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner
malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait,
rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne,
devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son
petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et
d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque
mourir. _La barbare sorcière_ la fit vivre.



X

CHARMES.--PHILTRES


Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que
j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre
fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire
beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut
trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes,
l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui
retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du
seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait
véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des
armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers,
Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel
sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent
les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je
pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais
purent alors devenir d'immenses fêtes populaires.

Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit,
prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un
sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor,
et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit
tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée,
parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et
pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté?

Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement
les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient
chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui
confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les
concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes,
furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.

Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui
demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle
y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la
belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier
lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse
accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle
implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le
rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à
tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d'une haute
dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.


Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux
extrêmes, excessives.

L'orgueilleuse _héritière des fiefs_, qui apporte un trône ou un grand
domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour
d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes.
Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées
fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui,
par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme
féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes
et autres modes effrontées.

Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la
femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus
dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de
_Grisélidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très
sérieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire.
L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa
vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d'un
baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe
pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des
siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme
au-dessous de lui.

Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grisélidis_,
c'est qu'à travers tant d'épreuves elle ne semble pas avoir l'appui
de la dévotion ni celui d'un autre amour. Elle est évidemment fidèle,
chaste, pure. Il ne lui vient pas à l'esprit de se consoler en aimant
ailleurs.

Des deux femmes féodales, l'_Héritière_, la _Grisélidis_, c'est
uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux
cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les
encourage, qui rend (comme Éléonore) la fameuse décision, devenue
classique en ces temps: «Nul amour possible entre époux.»

De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus
d'un jeune cœur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête
baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une
belle porte s'ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on
quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait:
«Oui?»

Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l'orgueil féodal
mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au
_chevalier_.

Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une armée
de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les
pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-âge, comme
on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets,
écuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas
bout de la table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que
les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent
vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en
bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu'à leur belle
maîtresse, jusqu'à la fière héritière du fief, siégeant près de sa
mère «sous un chapel de roses blanches.» Tandis qu'il souffrait à
merveille l'amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame,
portant ses couleurs, il eût puni cruellement l'audace d'un de ses
serviteurs qui aurait visé si haut. C'est le sens de la jalousie
furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme
avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques,
le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy[40].

  [40] Je cite de mémoire. Dans cette histoire, tant de fois
  répétée, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, ménestrel
  provençal, qui est page, châtelain ou domestique, comme on
  disait, du mari.

Plus l'abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame
du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n'avait que
sa chemise et pas même son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la
tentation d'amour était forte de sauter l'abîme.

Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il
pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière et lui demandait un
conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascinât? Et si cela
ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprès? Il n'eût point du tout
reculé devant la terrible idée de se donner à Satan.--«On y songera,
jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est
changé.»


Ce qui est changé, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son
œil baissé, plus profond, creusé d'une flamme inquiète, la laisse
échapper malgré lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant
tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot
compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable
sorcière!...

Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise
sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière
lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obéira. Voulût-elle sa
chaîne d'or, voulût-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mère
mourante), il les donnerait à l'instant. Mais d'elle-même malicieuse,
haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un
coup secret.

Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni
foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence,
profond silence. Mais la Dame est agitée. Elle soupçonne qu'une
puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un
autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits
renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort?
A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela et plus son
cœur est troublé.


La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le
village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son
orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est
l'élan d'un cœur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre
l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre,
profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-être, le
plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de
prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant
d'épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait
son rôle, elle n'ait souvent porté un fond de haine niveleuse,
naturelle au paysan.

C'était déjà quelque chose de faire descendre la Dame à l'amour d'un
_domestique_. Jehan de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire
illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de
la domesticité. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre
part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout
se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dégradées. Le service,
surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève.
Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations
assez tristes, prosaïques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne
s'en gênait pas. La Dame avait bien besoin d'être fascinée par le
diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aimé en
œuvre malpropre et servile.


C'était le fait du Moyen-âge de mettre toujours en face le très haut
et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l'entrevoir
ailleurs. Dans ses passions éthérées, beaucoup de choses grossières
sont mêlées visiblement.

Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcières
employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux,
mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que
l'amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu'il
aperçut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet.

Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d'excitation,
et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant
les Orientaux. D'autres étaient de dangereux (et souvent perfides)
breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté.
Certains enfin furent des épreuves où l'on défiait la passion, où l'on
voulait voir jusqu'où le désir avide pourrait transposer les sens,
leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les
choses les moins agréables qui viendraient de l'objet aimé.

La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles,
livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se
recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque
tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés,
choisis, l'audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son
coup, modifier la boisson, y mêler le philtre.

Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c'était
de voler à la Dame telles choses qui lui échappaient, qu'elle
négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d'ongle
imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son
peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière.
Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort
personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-même n'aurait pas
donné, par exemple, quelques fils arrachés d'un vêtement longtemps
porté et sali, dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu,
baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en
recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vêtement, la
fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n'avait
garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.


Il est certain que, si la Dame hésitait, gardait le respect du
sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l'on se voyait sans
cesse, où l'on était si près, si loin, devenait un véritable supplice.
Lors même qu'elle avait été faible, cependant, devant son mari et
d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là
mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l'union, et
plus on l'eût voulue profonde. L'imagination déréglée la cherchait en
choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen
de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le
bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre
à l'autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les
lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres
correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre.

Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour
se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le cœur
dévoré de Coucy que la Dame «trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de
sa vie», est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de
l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand
c'était l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière,
lui demandait les moyens de le lier, le ramener.

Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même
au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir
par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours
au gâteau, à la _Confarreatio_, qui, de l'Asie à l'Europe, fut
toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que
l'âme,--lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour
toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie.
«Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» Elle
trouvait l'orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait
docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.

Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit
courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue
sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une
planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma
mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce
qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau
cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.»

C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien
et romain,--assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne
dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis!
ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de
sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un
trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui
remonte au cœur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et
l'inextinguible désir[41].

  [41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux
  philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la
  Dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse,
  exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-même.
  Elle l'oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrange
  communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois
  même (Voy. S. Simon sur son frère), un outrage de certaines
  choses répugnantes que la Dame est forcée par la sorcière de
  livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais
  d'_elle_, de la grande Dame, tout est reçu à genoux. Voir plus
  bas la note tirée de Sprenger.



XI

LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS

LA MESSE NOIRE


Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot évidemment a désigné des choses
fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de
descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce
n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de
sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement
abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges
successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.

  [42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme
  d'esprit. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières,
  et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mêlé et
  surchargé des ornements grotesques de l'époque. Les descriptions
  du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces
  ridicules de deux pédants crédules et sots. Dans celui de Del
  Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines
  inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces
  d'antiquité dont j'ai pu profiter.


On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles,
le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal
nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant
vraiment que de nuit.

Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses
légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses
nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore,
craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui
sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour _Dianom_
(Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les
enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant
Hallequin (Arlequin). On fête exactement la _pervigilium Veneris_ (au
1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius,
pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un
innocent carnaval du serf.

Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la
différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent
inintelligibles. Des _Mystères_ que l'on joue aux portes des églises,
ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le bœuf et l'âne,
etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie
littérature sabbatique).


Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle
furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du
_loup_, de l'_advolé_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les
cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans
les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs
(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour
hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce
temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant
sabbatique:

    Nous sommes hommes comme ils sont!
    Tout aussi grand cœur nous avons!
    Tout autant souffrir nous pouvons!

  [43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes
  _Origines_.

Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le
roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il
alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes
durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un
jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six
lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des
gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des
caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit,
qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux
bourgeois.


Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme
étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien
plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond
du désespoir, mais que _tout respect soit perdu_.

Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et
pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus
l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers
des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les
sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_,
de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il
peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième
siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout
était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On
n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle
de Dante.


Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de
génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour
comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que
ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du
miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait
attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était
venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité
suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux
féroces, et lui-même féroce bourreau.

De là la _Messe noire_ et la _Jacquerie_.


Dans ce cadre élastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite
mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je
crois, fait d'une pièce.

J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai
recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette
époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat
reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du
vieux cadre, si sombre et si terrible.


Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge
maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand
caractère du quatorzième siècle.

C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y
règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs
alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore
plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint
Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de
la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la
légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur,
pendant qu'elle va voir son amant).

Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Béatrix est au ciel, au milieu
des étoiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prêche
la communauté des femmes.--Pure, souillée, la Femme est partout. On en
peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du
monde?--Le Tout.»

Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la
féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix
stérile, et qui meurt jeune.

Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour
prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.


La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait être cette
rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat
remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est
l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le
Dieu même?


Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du
peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la
Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_
(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donné à la Femme la place
dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.

Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut
l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière
l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle
son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans
illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice,
ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par
lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le
massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un
évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser
peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le
danger même. La sorcière peut hasarder tout.


Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu
nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.

L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait
tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a
créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces
titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon
une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.

Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour
la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour.
La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés,
recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant
crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande
puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du
soir.


Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux
dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part,
la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers
le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel.
J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des
feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur
fantastique.

Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir
et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été
Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape.
Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient
que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où
semblait absorbé l'éternel Exilé[44].

  [44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement
  espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration
  primitive. Les facéties viennent plus tard.


_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à
l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait
sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu,
le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux
purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit
d'antiquité.

Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle
peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept
ans, jolie, horriblement cruelle.

La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente
ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond,
tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au
hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux.
Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes,
les violettes de la mort.

«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.

«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et
du violent (du prêtre, du seigneur).»

Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le
baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans
réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante
au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».

  [45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage.
  Lancre, _Inconstance_, p. 68.

A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme
autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se
donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied
d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation
simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors
elle est l'autel vivant.


L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au
rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici,
dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.

Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut
être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut
une femme.

Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux
ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)

Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone,
paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants
y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.

Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait
bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos
à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se
touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il
avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan.
Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.


_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se
sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais
quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_.
L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son
corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de
ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse
Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait
le _Credo_, faisait l'offrande[46].

  [46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et
  qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la
  Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers
  de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du
  Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de
  Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et
  classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu
  être abandonné dans les temps intermédiaires.

Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du
quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant
de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables
des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus
que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si
elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment,
dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle
affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine
le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau
lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors),
brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir
une éternité d'agonie.

Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée,
humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la
récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait
pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute)
portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le vœu des serfs. Que
demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous
fussions affranchis[47].

  [47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est
  particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan,
  225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des
  bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.

Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux
temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que
nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur
elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu.
C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair
brûlée.


En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de
chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui
du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et
hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de
l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan,
le peuple n'adorait que le peuple.

C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant
donnée à manger à la foule, avait fini son œuvre. Elle se relevait,
mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme
constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi
provoquant au Dieu destitué.

En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie
chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait
en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le
ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah!
_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»

  [48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien.
  Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme
  Jésus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle
  ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent
  années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites
  et nous valut la première invasion? Après une longue paix, fort
  peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple.
  Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit
  et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable
  malédiction.

Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le
croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour
étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient
les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très
venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De
grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la
foule et la faire rire des feux d'enfer.

Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais.
Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces
feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à
l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière.



XII

L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT


Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi
pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et
les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en
servitude, le ramener sous l'œil ennemi, sous l'ombre du château,
sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé
par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit:
_Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé,
paraîtra sortir de chez lui.

Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités
soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!...

Quel cœur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait
quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?»

Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit,
modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années
d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses,
tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat.

Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le
troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un
grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches
parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire
frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de
Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de
douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis
devant tout le monde.

Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses
qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y
venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux,
que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune
démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent
que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les
belles curieuses.

On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On
ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni
l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y
avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les
groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était
qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que
commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter.

Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il
y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses
si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de
tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir
l'_intime ami_. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait
dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout.

Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes,
même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi
moderne, qui est la charité même, comprend le cœur de l'homme et le
bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la sœur de sa femme,
c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à
l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout
d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée
d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui
d'avance l'adopta de cœur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste.

Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième
degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se
marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il
fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu,
on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages,
aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans
les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme
au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger.

Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de
se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur
de sa femme, eût été perdu pour le sien.

Ainsi le _prêtre défendait la cousine_, le _seigneur l'étrangère_.
Beaucoup ne se mariaient pas.

Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat
éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là
celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on
l'appelait le _petit mari_. Il la préférait à coup sûr, et se
souvenait peu des empêchements canoniques.

Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du
tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût
mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe,
serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger.

Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable,
craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants
qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on
augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les
prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois
des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était
la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir
d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour
pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la
fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait:
«Jamais femme n'en revint enceinte[50].»

  [49] Fort récemment encore, mon spirituel ami, M. Génin, avait
  recueilli les plus curieux renseignements là-dessus.

  [50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point.
  Rude contradiction de Satan, mais tout à fait selon le vœu du
  serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il
  rend la femme inféconde. Beaucoup de blé et point d'enfant.

Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les
lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y
trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification
glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile.
N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur
indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.

Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la
famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans
un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de
les augmenter.

Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout
au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait
rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la
foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se
concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire
des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les
plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout
était misère et révolte.


Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais
elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par
cette rigueur insensée des empêchements canoniques.

L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous
apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.

L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les sœurs, travaillaient
sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du
Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient
avec leurs sœurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient
en toute chose. Mœurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages
des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus
pastorales de l'Himalaya.

  [51] Chose très générale dans l'ancienne France, me disait le
  savant et exact M. Monteil.

Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne
mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une
bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le
pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont
l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la
pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira
pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on
l'éloignait du foyer, de la table.

Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu.

Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne
valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins
servante du jeune _maître de maison_, qui succédait à tous les droits
du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi
cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle
s'enivrait.


Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui
revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce
qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais
deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés,
et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le
plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son
fils, brisée de cœur, dans une situation tellement contre nature,
désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que
ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui
encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où
une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout.
Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée,
elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie,
pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge
augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils
de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore,
qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se
rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse,
inconnue, dure, sans cœur, sans pitié, qui lui prendrait son fils,
son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même.

A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de
rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai,
on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière
était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre
la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main.

Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de
l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la
naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux
mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une
famille qui se renouvelait elle-même.

Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère
agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon,
fait le grain.

Les unions moins monstrueuses (du frère et de la sœur), communes chez
les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes.
Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu
sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se
jetait follement dans l'extrême opposé.

Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des mœurs contre
nature.

O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir!


Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment,
l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front,
sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie
peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que
fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux.
Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est
de mourir.

Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui
pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré?
Oh? non, il est bien sûr de vivre.

Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la
Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme
un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne
se peut pas.

Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le
sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»

Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il
s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit
dans la flamme et dans l'aube.


Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui
favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que
devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte!

Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la
béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part
du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on
l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée,
de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux
noirs dont elle est inondée.

  [52] Lancre parle de sorcières aimées et adorées.

Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit
qui se déroba tout à l'heure.

«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas.
L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!»

Celle qui la première fit, joua le terrible drame, dut survivre très
peu. Satan obéissant, avait, tout près, sellé un gigantesque cheval
noir, qui, des yeux, des naseaux, lançait le feu. Elle y monta d'un
bond...

On les suivit des yeux... Les bonnes gens épouvantés disaient: «Oh!
qu'est-ce qu'elle va donc devenir?»--En partant, elle rit, du plus
terrible éclat de rire,--et disparut comme une flèche.--On voudrait
bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est
devenue[53].

  [53] Voir la fin de la sorcière de Berkeley dans Guillaume de
  Malmesbury.



LIVRE SECOND



I

LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ


Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe
noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en
malice, en grâce de chat. Celle-ci, toute contraire à l'autre; fine et
oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers
le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de
nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises
friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur
et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des
libertés du rêve.

Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive
du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose
ni personne en ce monde, n'aura guère de religion. Guère pour Satan
lui-même, car il est encore un esprit, et celle-ci a un goût unique
pour toute chose de matière.

Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de
malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine
de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les
choses répugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues.
C'est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine
entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre
pour de prétendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu
l'instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle
aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux
sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être.
D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera
volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des
crimes d'amour.

Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut
l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et,
on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance
intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a
de lui deux choses, elle est impure, et elle aime à manipuler la vie.
C'est son lot; elle y est artiste,--déjà artiste à vendre, et nous
entrons dans le métier.


On dit qu'elle se perpétuera par l'inceste dont elle est née. Mais
elle n'en a pas besoin. Sans mâle elle fera d'innombrables petits. En
moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI,
une contagion immense s'étend. Quiconque croit avoir quelques
secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et
voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend
pour elle ce grand nom: Sorcière.

Nom périlleux, nom lucratif, lancé par la haine du peuple, qui, tour à
tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins
accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes
qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se
retourne, et dit avec orgueil: «C'est vrai! vous l'avez dit!»

Le métier devient bon, et les hommes s'en mêlent. Nouvelle chute pour
l'art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la
sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers,
tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu'ils
n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fumée noire, de peur et de
bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe.
Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère
d'autre Dieu. C'est lui qui se manque à lui-même.


Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions, n'en est
pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d'idées.

Il commence très dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal
effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour
l'enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d'années. Trois
jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui
n'était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs
sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal
gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là
éclatèrent les modes immondes de l'époque où les dames, grandies du
hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes
enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y
tinrent; cette mode dura quarante années. L'adolescence, d'autre part,
effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan
au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au
pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque
d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le
célèbre enleveur d'enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son
monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées
Jézabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se
déguiser. Elles s'étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur
folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le
roi, pour tous,--pour le sens, la vie, le corps, l'âme,--l'abîme et le
gouffre sans fond.

Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre génération de
seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à
voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres
amaigris[55].

  [54] Même au sujet le plus mystique, dans une œuvre de génie,
  l'_Agneau_ de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges
  paraissent enceintes. C'est la grotesque mode du quinzième
  siècle.

  [55] Cet amaigrissement de gens usés et énervés me gâte toutes
  les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de
  Berry, etc. Les sujets sont si déplorables, que nulle exécution
  n'en peut faire d'heureuses œuvres d'art.

Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la
fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera
l'impossible.

Au château, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou à peu
près, dans un monde d'hommes non mariés. A en croire les romans, la
dame aurait eu plaisir à s'entourer de jolies filles. L'histoire et le
bon sens disent justement le contraire. Éléonore n'est pas si sotte
que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si
licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple,
celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des
soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la
dame, répétons-le, tient à ce qu'elle est seule. Quelle que soit la
figure et l'âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de
lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce
troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait oser tout, les
traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre
pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques,
pourceaux avides à suivre l'outrageuse Circé.

Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces
bêtes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son
mal un absurde remède. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir
plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la
sorcière. Susciter, avant l'heure, l'étincelle dans l'innocent qui
dort du pur sommeil d'enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan
de Saintré, type des Chérubin et autres poupées misérables des âges
de décadence.

Sous tant d'ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la
basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la
fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait à la sorcière, «de
manger des enfants». Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme
tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un
vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités,
le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier
parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu'il est bravé,
défié, par le butor de paysan abbé, en qui la Dame, enfin mieux
avisée, voit ce qui lui convient le mieux.


Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé,
au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête
elle-même. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle
jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et
elle a la fureur d'une louve qu'on tient à la chaîne.--«Vienne à
l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.»--Et deux minutes
après: «Quoi! n'est-elle pas déjà venue?»

La voici. «Écoute bien... J'ai une _envie_... (tu le sais, c'est
insurmontable), l'envie de t'étrangler, de te noyer ou de te donner à
l'évêque qui déjà te demande... Tu n'as qu'un moyen d'échapper, c'est
de me satisfaire une autre _envie_,--de me changer en louve. Je
m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir
librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui
m'étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les
fourrés.

--«Mais, madame, si l'on vous prenait....--Insolente... Oh! tu
périras...--Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont
on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...--C'est mon
affaire... Je ne t'écoute plus. J'ai hâte, et j'ai jappé déjà... Quel
bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche,
l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme
surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas
une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me
répugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du
sang! c'est ce qu'il faut.»

   [56] Cette terrible fantaisie n'était pas rare chez ces grandes
   dames, nobles captives des châteaux. Elles avaient faim et soif
   de liberté, de libertés cruelles. Boguet raconte que, dans les
   montagnes de l'Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur
   une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'enfuit en
   boitant. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour
   demander l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait. Celui-ci,
   en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour
   répondre à cette question, il voulut tirer de sa gibecière la
   patte qu'il venait de couper à la louve; mais quelle ne fut
   point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main,
   et à l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour
   être celui de sa femme! Il se rendit immédiatement auprès
   d'elle, et la trouva blessée et cachant son avant-bras. Ce bras
   n'avait plus de main; on y rajusta ce que le chasseur avait
   rapporté, et force fut à la dame d'avouer que c'était bien elle
   qui, sous la forme de louve, avait attaqué le chasseur, et
   s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de
   bataille. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice, et
   elle fut brûlée.

Il n'y a pas à dire non: «Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf
heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on
vous croit là, vous courrez la forêt.»

Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle
n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle
a chassé, elle a tué; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient
peut-être des ronces où elle s'est déchirée.

Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La
Dame qui l'exigea, cependant, la reçoit fort sombre: «O sorcière, que
tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas deviné! Mais
maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu'à bon droit tu es haïe!
Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je
voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je
disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, exécrable vieille!»


Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d'étranges
aventures. N'ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende
un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si
le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur
de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des
enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où
parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n'étaient
nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d'Angleterre dès le
douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le
fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procès, fut puni non
d'avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir
immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait
leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et
la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui
aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], eût fort
bien pu la piler au mortier.

  [57] Voir mon _Histoire de France_, et surtout la savante et
  exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud: _Notice sur
  Gilles de Rais_, Nantes, 1855 (reproduite dans la _Biographie
  bretonne_ de M. Levot).--On y voit que les pourvoyeurs de
  l'horrible charnier d'enfants étaient généralement des hommes. La
  Meffraye, qui s'en mêlait aussi, était-elle sorcière? On ne le
  dit pas. M. Guéraud devait publier le _procès_. Il est à désirer
  qu'on fasse cette publication, mais sincère, intégrale, non
  mutilée. Les manuscrits sont à Nantes, à Paris. Mon savant ami,
  M. Dugast-Matifeux, m'apprend qu'il en existe une copie _plus
  complète_ que ces originaux aux archives de Thouars (provenant
  des La Trémouille et des Serrant).

De tous côtés, périls et gains. Nulle situation plus horriblement
corruptrice. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes
puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une
poupée percée d'aiguilles elles pouvaient _envoûter_, faire maigrir,
faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la
mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d'un chien,
disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient
pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes
aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la
Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort[58], subir mille
hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir.

  [58] Pouchet, _Solanées et Botanique générale_.--Nysten,
  _Dictionnaire de médecine_ (édition Littré et Robin), article
  _Datura_. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Ils en
  firent prendre un jour au bourreau d'Aix et à sa femme, qu'ils
  voulaient dépouiller de leur argent: ces deux personnes entrèrent
  dans un si étrange délire que pendant toute une nuit ils
  dansèrent tout nus dans un cimetière.

De là d'immenses haines, mais aussi d'extrêmes terreurs. L'auteur du
_Marteau des Sorcières_, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par
un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable
population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui
couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais,
dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce
ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières,
clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer
leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement
de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds[59]!

  [59] Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. De
  là ce mot allemand: «La sorcière en son grenier a montré à sa
  camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit: «Choisis;
  ils sont à toi.»--Son triomphe était de changer les rôles,
  d'infliger comme épreuves d'amour les plus choquants outrages aux
  nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines,
  aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au
  dernier siècle, _Collection Maurepas_, XXX, 111), recevaient,
  tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir
  aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. De
  la fantasque idole on adorait, on se disputait tout. Pour peu
  qu'elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n'était pas d'épreuve si
  basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbé,
  l'abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l'idée sotte
  qu'un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste
  pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse
  que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et
  peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je
  ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât,
  dégradât à ce point les plus graves personnages? Des moines d'un
  couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques où l'on
  n'entrait qu'avec quatre cents ans de noblesse, firent à Sprenger
  ce triste aveu: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés
  tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: «Je l'ai
  fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils
  ont mangé, etc.» (_Comederunt meam_..., etc. Sprenger, _Malleus
  maleficarum, quæstio_ VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce
  qui fait son désespoir, c'est qu'elle est tellement protégée,
  sans doute par ces fous, qu'il n'a pu la brûler. «Fateor quia
  nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas;
  _ideo adhuc superest_.»



II

LE MARTEAU DES SORCIÈRES


Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en
vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a
recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est
un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et
subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu,
d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et
le Diable où _Dieu permet_ généralement que le Diable ait l'avantage,
ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en mains, brûlant
au plus vite les corps où il élit domicile.

Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui
couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens
_Pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
péchés, succédèrent les _Directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie,
qui est le plus grand péché. Mais pour la grande hérésie, qui est la
sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des Marteaux
pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des
dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission
d'Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des
tribunaux d'inquisition.


Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte
qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des
pèlerins, il en vit deux de Bohême: l'un jeune prêtre, l'autre son
père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage.
Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est
que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à
Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--A
côté de vous. A cette réponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai
le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d'un air très modeste
et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à
une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre.
Sous lequel? la sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger,
toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et
de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris,
contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela
devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables,
si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques
jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand
bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il
étudia, compila tous les _Mallei_ et autres manuels manuscrits, et
devint de première force en procédure démoniaque. Son _Malleus_ dut
être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande
mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.


Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquit la répugnance
des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait
d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit
l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou
réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières
religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec
lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi
touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence.
L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement
de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
de terreur.

Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté,
semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher
d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais
la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur
donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Salzbourg, semblaient
minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de
paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme.
L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à
merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain,
auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le
peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois
sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
l'avait lancé sur les juifs.

Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant
les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle
balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du
reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu
soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial
des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme?
D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles
était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme,
ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.


«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le
corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais
(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie
grecque, _diabolus_, signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»

D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _male de fide
sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le
_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers
tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et
ce qu'on voulait peu à peu établir partout.

Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais
intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un
autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections.
Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une
les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux
miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes
contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs.
Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de
votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église
et les canonistes admettent ce motif de séparation!

Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_,
le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si
malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il
lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.


C'est partout la même méthode.

Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la
négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire
que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de
supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il
pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le
bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause
indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite,
Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de
l'amour.»

Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui
pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient
les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris
était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres
qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
ignorantins, race si prospère et si féconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la
nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses
livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table
de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le
_Directorium_. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est
pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est
esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand
assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu
qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait
faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que
le Malin.

J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes
différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à
l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette
déguenillé à l'œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts
déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'œil terne du
savantasse, au jugement du scolastique.

Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour
complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par
ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger,
et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
jouit visiblement de la terreur de l'assemblée.

Voilà une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni
l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent
pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le
mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le
bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y
prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de
gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger
dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de
bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un
inquisiteur? Il n'est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse
voix, il dit à la vieille: «S'il est si puissant, ton maître, comment
ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit
le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de
fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il
enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des
chiens, des singes, etc.»


La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère
qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant
que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous
ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
qui n'est pas libre?»--Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des
êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte
avec le Malin.»--A quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet
au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible,
etc.»

«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec
le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De
pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une
curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la
flamme.

Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec le
_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas
trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville
médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné,
vieux d'un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est
perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix
publique_, du cri général[60].

  [60] Faustin Hélie, dans son savant et lumineux _Traité de
  l'instruction criminelle_ (t. I, 398), a parfaitement expliqué
  comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de
  l'_Accusation_, jusque-là nécessaires (surtout la peine de la
  calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les
  procédures ténébreuses, la _Dénonciation_, l'_Inquisition_. Voir
  dans Soldan la légèreté terrible des dernières procédures. On
  versa le sang comme l'eau.


Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de
ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un
cœur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée,
naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a
pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du
mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait
brûler.

Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais avec ce bon
Sprenger il n'y a rien à espérer. Trop forte est son humanité; on est
brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été
frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
homme de mauvaise mine qui leur a jeté un sort. Mandé devant
l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié
pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà
il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme
faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: «J'ai
mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... qui? non des
créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues
pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme pénétrant, vit alors
toute l'affaire; le pauvre homme était innocent, les dames étaient
certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin
s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et
les faire passer pour sorciers.

Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne
pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui
révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit
in-dix-huit. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le
juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation
regarder du coin de l'œil, et sous la table fouiller son manuel de
sottise.


Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que
de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop
heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où,
théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour
conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit
avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»

Aux premiers temps du Moyen-âge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable
qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur de bon sens disparaît
au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint
tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par
deux cents hommes armés.

Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de
moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est
l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La
légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous
les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous
les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les
germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une
bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face
du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il,
une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable
ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a
que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle
quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son
imitateur, partage avec lui la nature.

Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la
nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde
partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges
tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux
créations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie.
A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurpé tout entier.


Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne
défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul
pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche
pas prise. Et pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.


Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir
cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le
Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.

Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère
effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on
brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant
trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûler
cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je! il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge même.

Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant l'intercession
de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois
Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre
deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par
lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que
l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier
essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont
ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.


Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre
précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant
populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais
profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance?

Oui, sous l'aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous
faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit
ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus
nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au
grotesque. On tremble, et cependant on rit[61].

  [61] Voy. mes _Mémoires de Luther_, pour les Kilcrops, etc.



III

CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION


L'Église donnait au juge et à l'accusateur la confiscation des
sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de
sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les
tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et
disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550.

Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle,
et il part de la France. L'examen du procès de Jeanne d'Arc par
le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce
des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux
ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands
docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte,
une sibylle. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de
tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus
Vaudois d'Arras.--En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui
présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François
Ier.


Tout au contraire, l'Espagne, sous la pieuse Isabelle (1506), sous le
cardinal Ximénès, commence à brûler les sorcières. Genève, alors sous
son évêque (1515), en brûla cinq cents en trois mois. L'empereur
Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain établir
que «la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est
une affaire _civile_ (non ecclésiastique).» En vain _il supprime la
confiscation_ (sauf le cas de lèse-majesté). Les petits
princes-évêques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus,
continuent de brûler en furieux. L'imperceptible évêché de Bamberg, en
un moment, brûle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf
cents! Le procédé est simple. Employer tout d'abord la torture contre
les témoins, créer des témoins à charge par la douleur, l'effroi.
Tirer de l'accusé, par l'excès des souffrances, un aveu, et croire cet
aveu contre l'évidence des faits. Exemple: Une sorcière avoue avoir
tiré du cimetière le corps d'un enfant mort récemment, pour user de ce
corps dans ses compositions magiques. Son mari dit: «Allez au
cimetière. L'enfant y est.» On le déterre, on le retrouve justement
dans sa bière. Mais le juge décide, contre le témoignage de ses yeux,
que c'est _une apparence_, une illusion du Diable. Il préfère l'aveu
de la femme au fait lui-même. Elle est brûlée[62].

  [62] Voy. Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde
  l'Allemagne.

Les choses allèrent si loin chez les bons princes-évêques, que plus
tard l'empereur le plus bigot qui fut jamais, l'empereur de la Guerre
de Trente-Ans, Ferdinand II, est obligé d'intervenir, d'établir à
Bamberg un commissaire impérial pour qu'on suive le droit de l'Empire,
et pour que le juge épiscopal ne commence pas ses procès par la
torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bûcher.


On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux, et parfois
sans tortures. Beaucoup étaient de demi-folles. Elles avouaient se
transformer en bêtes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et,
glissant sous les portes, suçaient, disaient-elles, le sang des
enfants. Au pays des grandes forêts, en Lorraine et au Jura, les
femmes volontiers devenaient louves, dévoraient les passants, à les en
croire (même quand il ne passait personne). On les brûlait. Des filles
assuraient s'être livrées au Diable, et on les trouvait vierges
encore. On les brûlait. Plusieurs semblaient avoir hâte, besoin d'être
brûlées. Parfois folie, fureur. Et parfois désespoir. Une Anglaise,
menée au bûcher, dit au peuple: «N'accusez mes juges. J'ai voulu me
perdre moi-même. Mes parents s'étaient éloignés avec horreur. Mon mari
m'avait reniée. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée...
J'ai voulu mourir... J'ai menti.»


Le premier mot exprès de tolérance, contre le sot Sprenger, son
affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un légiste de
Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu'on ne pouvait
prendre au sérieux les aveux des sorcières, puisqu'en elles, celui qui
parlait, c'était justement le père du mensonge. Il se moqua des
miracles du Diable, soutint qu'ils étaient illusoires. Indirectement
les rieurs, Hutten, Érasme, dans les satires qu'ils firent des idiots
dominicains, portèrent un coup violent à l'Inquisition. Cardan dit
sans détour: «Pour avoir la confiscation, les mêmes accusaient,
condamnaient, et à l'appui inventaient mille histoires.»

L'apôtre de la tolérance, Chatillon, qui soutint, contre les
catholiques et les protestants à la fois, qu'on ne devait point brûler
les hérétiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une
meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l'illustre
médecin de Clèves, dirent justement que, si ces misérables sorcières
sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'à
elles, les guérir et non les brûler. Quelques médecins de Paris
poussent bientôt l'incrédulité jusqu'à prétendre que les possédées,
les sorcières, ne sont que des fourbes. C'était aller trop loin. La
plupart étaient des malades sous l'empire d'une illusion.


Le sombre règne d'Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de
tolérance. On brûle, sous Diane, les hérétiques et les sorciers.
Catherine de Médicis, au contraire, entourée d'astrologues et de
magiciens, eût voulu protéger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le
sorcier Trois-Échelles, jugé sous Charles IX, les compte par cent
mille et dit que la France est sorcière.

Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie.
Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur
fanatique, en font fort peu de différence. Contre Wyer, contre les
vrais savants, la lumière et la tolérance, une violente réaction de
ténèbres se fait d'où on l'eût attendue le moins. Nos magistrats, qui,
depuis près d'un siècle, s'étaient montrés éclairés, équitables,
maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la
furie ligueuse, se montrent plus prêtres que les prêtres. En
repoussant l'inquisition de France, ils l'égalent, voudraient
l'effacer. A ce point qu'en une fois le seul Parlement de Toulouse met
au bûcher _quatre cents corps humains_. Qu'on juge de l'horreur, de la
noire fumée de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perçants,
les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Exécrable et nauséabond
spectacle qu'on n'avait vu depuis les grillades et les rôtissades
albigeoises!

Mais cela, c'est trop peu encore pour Bodin, le légiste d'Angers,
l'adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers
sont si nombreux, qu'ils pourraient en Europe refaire une armée de
Xerxès, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (à la Caligula)
le vœu que ces deux millions d'hommes soient réunis pour qu'il
puisse, lui Bodin, les juger, les brûler d'un seul coup.


La concurrence s'en mêle. Les gens de loi commencent à dire que le
prêtre, souvent trop lié avec la sorcière, n'est plus un juge sûr. Les
juristes, en effet, paraissent un moment plus sûrs encore. L'avocat
jésuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au
Jura, Leloyer (1605) dans l'Anjou, sont gens incomparables, à faire
mourir d'envie Torquemada.

En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de
visionnaires. La foule, désespérée par le passage continuel des
troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers
entraînaient le peuple. Maint village, effrayé, entre deux terreurs,
celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là
leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy.
Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir
brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne,
dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour
ne pas passer par mes mains.»


Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce
laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs
sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque,
l'honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres
pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous
adoraient le chat noir.

Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux
même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces
procès; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge
promette grâce à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves
si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. «La
torture, dit-il, est superflue; elles n'y cèdent jamais.» Enfin il a
l'humanité de les faire étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf
toutefois les loups-garous, «qu'il faut avoir bien soin de brûler
vifs». Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants:
«Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce
marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d'âge et de
discrétion.» Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se
contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lèpre qu'en
brûlant tout, jusqu'aux berceaux. Il en fût venu là s'il eût
vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un juge plus
consciencieusement exterminateur.

Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire
de la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des
démons_ (1612). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque,
où, en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de
sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en
pitié l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logroño (frontière
de Navarre et de Castille), a traîné deux ans un procès et fini
maigrement par un petit auto-da-fé, en relâchant tout un peuple de
femmes.



IV

LES SORCIÈRES BASQUES (1609)


Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre
est un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _du
Prince_ (1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du
Roi».

Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilèges les
mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait
guère; il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre
dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au Sabbat. Cette
maîtresse était sa sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église.
Le curé ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche
le jour, la nuit au Diable la Messe noire, et parfois dans la même
église. (Lancre.)

Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et
excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de
veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV,
l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant
aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé
davantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs
absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient
jamais leur compte.

Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le
jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en
attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur
furie.

Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots.
Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des
rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir.

Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les
voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les épaules, elles
vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le
soleil y passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et
forme d'ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux,
dangereux en amour autant qu'en sortilège.»

Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
qui ont égayé la robe au dix-septième siècle, joue du luth dans les
entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire
brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les
autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle
d'obscurité, inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre
de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent
finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans
sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion
populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur,
et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indécentes.
Ajoutez une affaire de vanité: plus ces femmes habiles montrent le
Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel
adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise,
triomphe de ce fou bavardage.

La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
l'auto-da-fé de Logroño (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond
de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre,
et sur un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on
lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au Sabbat, on mange
des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers
déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
poliment les sorcières en les éclairant avec le bras d'un enfant mort
sans baptême, etc.

La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique.
Il semble que le Sabbat n'y fût alors qu'une grande fête où tous, les
nobles même, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient
des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des
princes. «On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des
Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter
ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du
Sabbat_. C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena,
avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.

Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le
pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se
croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades.
Beaucoup étaient frappées d'épilepsie et aboyaient comme des chiens.
La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces
malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la
sorcière, si bien qu'une dame appelée comme témoin, aux approches de
la sorcière qu'elle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement,
et sans pouvoir s'arrêter.

Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même,
l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le Sabbat chez lui. Le
seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son
château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une
sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un
autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui
obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre,
seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission
absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en
quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq
cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent
au procès que comme témoins (mai-août 1609).


Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques
soldats d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de
tête fort exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et
sauvages. L'autre danger, c'étaient les prêtres, dont plusieurs
étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger,
malgré la vive opposition du clergé.

Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux
montagnes. D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les
juges qui seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à
l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au
réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan.
Plusieurs dirent: «Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner
que nous brûlons de souffrir pour lui.»

Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.

Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire,
était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil
homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une
mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé
lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et
offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de
même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout,
avec la vivacité, la violence, l'emphase espagnole, avec cent détails
impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les
mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère,
enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et
garçons l'endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se
reconnaissait à ce qu'il était insensible, et qu'on pouvait impunément
y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle
les jeunes, qu'on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait
marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille
effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunées, allât
leur enfonçant l'aiguille, et pût à volonté désigner ces corps
sanglants à la mort!

Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses
serviteurs et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa
chambre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été
jusque sous ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé
bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de
Lancinena, à qui Satan a fait l'amour dans la chambre même du juge.
On entrevoit le but probable de ce misérable conte: la mendiante en
veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie,
prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.


Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan
avait tenu le Sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du
bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes,
à la queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les
enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa
gravité, qu'un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.

M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant
se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la
violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si
elles n'eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop,
bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au
bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi,
dénoncer. Quand on amena les premières au feu, il y eut une scène
horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs
compagnes furieuses.

La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils
avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à
jour. Lancre parle de leurs mœurs comme un homme qui sait tout
d'original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux
nuits du Sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou
marguillères. Il répète même des contes: que les prêtres ont envoyé
les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur
livrent les femmes.

Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister.
Ne l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister
au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin,
que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
brûlèrent les trois qui restaient.


Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à
Logroño leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610.
Ils avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre
immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La
reculade fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les
obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient
seraient relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres
dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et
d'une petite pénitence. (Voy. Llorente.)

L'Inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
Maures et les Juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église.
Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de
chèvres, inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.


Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la
justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume,
fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur
d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte
orgueilleusement qu'au Sabbat qui suivit la première exécution des
sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il
répondit que leurs mères n'étaient pas brûlées, mais vivantes,
heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre
les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant
Satan avait eu peur. Il s'absenta quatre Sabbats, se substituant un
diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque
les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit: «J'ai
été plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi
Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne
seront pas brûlées.»

Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à
la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête.
Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à
bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
jamais le trouver.



V

SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE (1610)


Quelle que soit l'apparence de fanatisme satanique que gardent encore
les sorcières, il ressort du récit de Lancre et autres du dix-septième
siècle que le Sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles
lèvent des contributions presque forcées, font payer un droit de
présence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie,
elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amène un membre nouveau à
la confrérie.

Aux pays basques, nul mystère. Il y a des assemblées de douze mille
âmes, et des personnes de toutes classes, riches et pauvres, prêtres,
gentilshommes. Satan, lui-même gentilhomme, par-dessus ses trois
cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouvé trop dur son
vieux siège, la pierre druidique; il s'est donné un bon fauteuil doré.
Est-ce à dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il
fait l'espiègle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche; il
officie les pieds en l'air, la tête en bas.

Il veut que tout se passe très honorablement, et fait des frais de
mise en scène. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues,
qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il délecte
l'oreille d'une étrange musique, «surtout de certaines clochettes qui
chatouillent» les nerfs à la manière des vibrations pénétrantes de
l'harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la
vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'à ses crapauds qui n'affectent
des prétentions; ils deviennent élégants, et, comme de petits
seigneurs, vont habillés de velours vert.

L'aspect, en général, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal
masqué, à déguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde,
ouvre le bal avec l'évêque du Sabbat, ou le roi et la reine. Dignités
constituées pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui
honorent l'assemblée de leur présence.

Ce n'est plus là la sombre fête de révolte, sinistre orgie des serfs,
des _Jacques_, communiant la nuit dans l'amour, et le jour dans la
mort. La violente ronde du sabbat n'est plus l'unique danse. On y
joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses,
obscènes, où des filles, dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda,
simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses
étaient, dit-on, l'irrésistible attrait qui, chez les Basques,
précipitait au Sabbat tout le monde féminin, femmes, filles, veuves
(celles-ci en grand nombre).

Sans ces amusements et le repas, on s'expliquerait peu cette fureur
du sabbat. C'est l'amour sans l'amour. La fête était expressément
celle de la stérilité. Boguet l'établit à merveille.

Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire
craindre d'être enceintes. Mais généralement plus sincère, il est
d'accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu'il fait même du corps
des sorcières dit très bien qu'il les croit stériles, et que l'amour
stérile, passif, est le fond du Sabbat.

Cela eût dû bien assombrir la fête, si les hommes avaient eu du cœur.

Les folles qui y venaient danser, manger, elles étaient victimes au
total. Elles se résignaient, ne désirant que de ne pas revenir
enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l'homme, le
poids de la misère. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà, de son
temps, échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Or, en ce
temps-là (1500), on vivait pour deux sous par jour, et en ce temps-ci
(1600), sous Henri IV, on vit à peine avec vingt sous. Dans tout ce
siècle, va croissant le désir, le besoin de la stérilité.

Cette triste réserve, cette crainte de l'amour partagé, eût rendu le
Sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n'en eussent
augmenté le burlesque, ne l'eussent égayé d'intermèdes risibles. Ainsi
le début du Sabbat, cette scène antique, grossièrement naïve, la
fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape), était
suivi d'un autre jeu, un _lavabo_, une froide purification (pour
glacer et stériliser), qu'elle recevait non sans grimaces de frisson,
d'horripilation. Comédie à la Pourceaugnac[63], où la sorcière se
substituait ordinairement une agréable figure, la reine du Sabbat,
jeune et jolie mariée.

  [63] L'instrument décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. 69, il
  est froid, dur, très mince, long d'un peu plus d'un doigt
  (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est
  mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d'une aulne
  et sinueux, une partie est métallique, une autre souple, etc.
  C'est déjà le clysoir.

Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie, la
_rave noire_, dont on faisait mille sales plaisanteries dès
l'Antiquité, de la Grèce, où on l'infligeait à l'homme-femme, au jeune
efféminé qui courait les femmes d'autrui. Satan la découpait en
rondelettes qu'il avalait gravement.

La finale était, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontées
qui lui font croire tout), une chose bien étonnante dans des
assemblées si nombreuses. On y eût généralisé publiquement, affiché
l'inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcière, à
savoir, que la mère conçût de son fils. Chose fort inutile alors où la
sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes.
Peut-être on en faisait la comédie, celle d'une grotesque Sémiramis,
d'un Ninus imbécile.

Ce qui peut-être était plus sérieux, une comédie probablement réelle,
et qui indique fortement la présence d'une haute société libertine,
c'était une mystification odieuse, barbare.

On tâchait d'attirer quelque imprudent mari que l'on grisait du
funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu'_enchanté_ il perdît
le mouvement, la voix, mais non la faculté de voir. Sa femme,
autrement _enchantée_ de breuvages érotiques, tristement absente
d'elle-même, apparaissait dans un déplorable état de nature, se
laissant patiemment caresser sous les yeux indignés de celui qui n'en
pouvait mais.

Son désespoir visible, ses efforts inutiles pour délier sa langue,
dénouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs, ses roulements
d'yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste,
à celui de telles comédies de Molière. Celle-ci était poignante de
réalité, et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. Hontes
stériles, il est vrai, comme le Sabbat l'était toujours, et le
lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes
dégrisées. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils?

Ces actes punissables sentent déjà l'aristocratie. Ils ne rappellent
en rien l'antique fraternité des serfs, le primitif Sabbat, impie,
souillé sans doute, mais libre et sans surprise, où tout était voulu
et consenti.

Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il
devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d'autant plus perfide et
immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au Sabbat, que son accord
avec les prêtres? Qu'est-ce que ce curé qui amène sa _Bénédicte_, sa
sacristine, qui tripote des choses d'église, dit le matin la Messe
blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de
faire l'amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes.
Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un siècle déjà
Satan a compris, exploité les bénéfices de l'Église. Il s'est fait
directeur. Ou, si vous l'aimez mieux, le directeur s'est fait Satan.

Rappelez-vous donc, mon cher Lancre, les procès qui commencent dès
1491, et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de
Paris. Il ne brûle plus guère Satan, n'y voyant plus qu'un masque.

Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d'emprunter le visage d'un
confesseur aimé. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du
Quesnoy, mûre, de quarante-cinq ans, mais, hélas! trop sensible. Elle
déclare ses feux à son _pater_, qui n'a garde de l'écouter, et fuit à
Falempin, à quelques lieues de là. Le diable, qui ne dort jamais,
comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) «piquée d'épines
de Vénus, il prit subtilement la forme dudit Père, et, chaque nuit
revenu au couvent, il réussit près d'elle, la trompant tellement
qu'elle déclare y avoir été prise, de compte fait, quatre cent
trente-quatre fois[64]...» On eut grande pitié de son repentir, et
elle fut subitement dispensée de rougir, car on bâtit une bonne fosse
murée près de là, au château de Selles, où elle mourut en quelques
jours, mais d'une très bonne mort catholique... Quoi de plus
touchant?... Mais tout ceci n'est rien en présence de la belle affaire
de Gauffridi, qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à
Bayonne.

  [64] Massée, _Chronique du monde_ (1540), et les chroniqueurs du
  Hainaut, Vinchant, etc.

Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement
de Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un
procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des mœurs
ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des
couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de
circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à
prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard
encore éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle
connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui
meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière
ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.

Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant,
l'épée au côté, danser la nuit au Sabbat, où il conduit sa sacristine,
n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que
l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui
ce corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien
chez Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre
chose_. Et les États-généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut
pas que le prêtre juge le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est
précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de
Provence. Le directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de
leur corps et de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au
procès de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de
Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait
connaître.

La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un
prêtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le
prêtre, de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire
oublier la fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de
femmes qui lui sont abandonnées.

Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
tout à jour. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille,
mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui
entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
l'éclat qu'ils lui donnèrent, par leur partialité pour telle de ces
religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la
conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
l'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de
vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler,
en _Prince des magiciens_, non seulement de France, mais d'Espagne,
d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.

Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux
montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il
était prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et
les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait,
dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il
aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence,
aveugle et passionnée, qu'il avait déjà corrompue, n'eût poussé
l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être pour son éducation
religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de La Palud,
blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit l'esprit, et ne
respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de son élève.

Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine.
Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques.
La mena-t-il au Sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la
troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est
sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
d'agitation et de peur, fut dès lors par moments folle, et certains
accès la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée
vivante par le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son
père, et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.



VI

GAUFFRIDI (1610)


L'ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins
déraisonnable. Elles n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever
des petites filles. La réaction catholique, qui avait commencé avec
une haute ambition espagnole d'extase, impossible alors, qui avait
follement bâti force couvents de Carmélites, Feuillantines et
Capucines, s'était vue bientôt au bout de ses forces. Les filles qu'on
murait là si durement pour s'en délivrer mouraient tout de suite, et,
par ces morts si promptes, accusaient horriblement l'inhumanité des
familles. Ce qui les tuait, ce n'étaient pas les mortifications, mais
l'ennui et le désespoir. Après le premier moment de ferveur la
terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par
Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des _après-midi_,
l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, les minait
rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop fort les
étouffait.

Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à
ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne de
cloître). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et
d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales
fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les
malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la
doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu
appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses
enseignantes, que ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute
inspection des évêques, et peu, très peu monastique; elles n'étaient
pas cloîtrées encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines
recevaient (au moins les parents des élèves). Les unes et les autres
étaient en rapport avec le monde, sous des directeurs estimés.
L'écueil de tout cela, c'était la médiocrité. Quoique les Oratoriens
et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite, l'esprit général de
l'ordre était systématiquement moyen, modéré, attentif à ne pas
prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, était
un homme d'âge, un protestant converti, qui avait tout traversé, et
était revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi
sages, et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres
pâturages d'une religion oratorienne, monotone et raisonnable. C'est
par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.

Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble
et de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine,
eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans
doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que
ce n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies
de peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
hurlent, qui se sentent saisies du démon.

Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
pu arriver, comme au cloître du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui
prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fût constitué, sous
la figure de Gauffridi, amant commun des religieuses. Ou bien, comme
dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que
le péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France,
et à Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les
consacrées». (L'Estoile, édit. Michaud, p. 561.)

Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il
pas de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une
religieuse qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin,
comme s'étant donnée au Diable et à lui.

Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait,
voyait. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes,
et d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et
désespéré. Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même,
prospérait, s'étendait partout en France! Sa prétention était la
sagesse, le bon sens, le calme. Et tout à coup, il délire! Romillion
eût voulu étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles
par un de ses prêtres. Mais les diables ne tenaient compte
d'exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble,
qui était Belzébuth, démon de l'orgueil, ne daigna desserrer les
dents.

Il y avait, parmi ces possédées, une fille, particulièrement adoptée
de Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et
nourrie dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant ni
père ni mère, était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant
converti. Son nom de Louise Copeau semble roturier. C'était, comme il
parut trop, une fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée.
Ajoutez-y une épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son
orage infernal, une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort
en huit jours.

Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur
et protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté.
Mais elle en oublie un, le démon de la jalousie.

Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
qu'elle avait été au Sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on
l'y avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince...--Quel
prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.

Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses.
Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit
se répandait partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre,
roi des magiciens, le Prince de la magie pour tous les pays. Tel fut
l'affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui
enfoncèrent au front.

Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine
de Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des
mains de l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au
couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père
Michaëlis, inquisiteur du pape en terre papale d'Avignon et qui
prétendait l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement
d'exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi,
celui-ci allait par là le faire tomber aux mains de l'Inquisition.

Michaëlis devait prêcher l'Avent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
l'empressement de nos avocats de Cours d'assises quand il leur vient
un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de conversation
criminelle.

Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
l'Avent, Noël et le carême et de ne brûler qu'à la Semaine-Sainte, la
veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà
exorcisé, était ferré en ces sottises.

Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne
rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois
fois plus zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une
brûlante éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une
vraie torche infernale.

La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
Madeleine, par-devant le peuple.

Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon
orfèvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne,
étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les
démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s'en
allaient en remerciant Dieu.

Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde réaction des
procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de
honte, dans les crises de l'épilepsie...

Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre
cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces
que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle
prêchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine
de l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom
de ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour
reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une
minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en
enfer», dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les
dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête, évanouie.

Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie
n'eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne,
sur chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y
faire entrer l'aiguille, une horrible lucidité.

C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du
Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la
plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente,
en est quitte pour dire, au nom de son Diable: «Le Diable est le père
du mensonge.»

Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit:
«Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette
femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de
Paris.--Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable
communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme
est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte
partie, ne dit plus un mot.

Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même.

Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son
exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident
du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:

Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de
France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient
contre elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante...
Je vous rends votre conseil.»

Verrine, le diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
ennemis, l'Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis,
qui se morfondait, à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis, tu
dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint,
compris le sommaire de la perfection.»

Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot
y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée!»
(17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
voulait et la soutint bassement.

Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop
la châtier.

L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme.
Second ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_
par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le
fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur
d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore.

Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
contre Louise.

Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser
l'honneur à cette fille.

Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'Inquisition
d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.

L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils
soutenaient qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de
confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prêtres
séculiers.

Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin qu'ils étaient près de tout
laisser et de quitter leur maison.

Les dames étaient indignées, surtout Mme Libertat, la dame du chef des
royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour
Gauffridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de
Dieu.

Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre
au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint François) ennemis
des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de
leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en
rapports continuels avec les femmes leur faisait souvent des affaires
de mœurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la
vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les
possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils
en eurent un à point nommé. Son diable, sous l'influence du cordon de
Saint-François, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il
dit, et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement
magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.»

On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut
interdite. Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins
n'avaient pas fait jurer à leur diable de dire vrai. Pauvre réponse
qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine.

Celle-ci comme un chien battu et qui craint de l'être encore, était
capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
cette crise Louise horriblement mordit.

Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
Elle cria «contre les sorciers de Marseille», sans nommer personne.
Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme
qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci
comme l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou
se tint cachée. Son mari, son père en larmes, vinrent à la
Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine
n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation.

Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de
jour le cauchemar affreux du bûcher.

Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle
n'était pas aimée à Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de
magistrature et de noblesse, a toujours été jalouse de l'opulente
splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire
l'adversaire de Marseille, l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir
l'appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le premier. C'était
un corps très fanatique dont les grosses têtes étaient des nobles
enrichis dans l'autre siècle au massacre des Vaudois. Comme juges
laïques, d'ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape
créer un tel précédent, avouer que, dans l'affaire d'un prêtre, dans
une affaire de sortilège, l'Inquisition ne pouvait procéder que pour
l'instruction préparatoire. C'était comme une démission que donnaient
les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. Un côté
flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme avaient fait ceux de
Bordeaux, c'étaient qu'eux laïques, ils fussent érigés par l'Église
elle-même en censeurs et réformateurs des mœurs ecclésiastiques.

Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne
fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout
à coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise
charma les gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait
cru?) fut canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata
en éloges «de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel».

Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner
les possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et
dresser des listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans
ménagement, désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça
«qu'ils seraient punis _temporellement_» dans leur corps et dans leur
chair.

Les pauvres Pères furent brisés. Leur diable ne souffla plus mot. Ils
allèrent trouver l'évêque et lui dirent qu'en effet on ne pouvait
guère refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire
acte d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
épiscopale.

On avait calculé aussi sans doute que la vue de cet homme aimé allait
fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
ébranlée des réclamations de son cœur.

Ce cœur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse
semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de
plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé
à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été
offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin... le
tout pour Louis! Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les
extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus
d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande... le tout pour
Louis! _Pater de cœlis Deus, misere Ludovici! Fili redemptor mundi
Deus, miserere Ludovici!..._» etc.

Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.

Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle,
irrité contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné
à elle et avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la
tragédie, Michaëlis venait justement pour briser Louise, sauver
Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame
populaire. Ceci n'était pas maladroit et témoigne d'une certaine
entente de la scène. L'hiver et l'Avent avaient été remplis par la
terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une saison plus douce,
dans un printemps de Provence, au Carême, aurait figuré un personnage
plus touchant, un démon tout féminin dans une enfant malade et dans
une blonde timide. La petite demoiselle appartenant à une famille
distinguée, la noblesse s'y intéressait, et le Parlement de Provence.

Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui ferma la
porte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria:
«Silence, diable maudit!»

Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait
triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne
pressentait que trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et,
dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant
qu'il aimait. Il s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de
Louise, elle apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'Église,
cruels et subtils scolastiques. Elle lui posa les questions de
doctrine, et à tout il répondait _oui_, lui accordant même les choses
les plus contestables, par exemple, «que le Diable peut être cru en
justice sur sa parole et son serment».

Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de
Marseille le réclama. Ses amis les Capucins dirent avoir visité sa
chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de
Marseille vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.

Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien
haut. Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
premier pour Madeleine, dépassa les paroles même, et l'on en vint aux
voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que
le Diable avait dictées par la bouche de Louise, le Flamand, qui
l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et
craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son
chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il
n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise. Il les défendit tant
qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siège. Michaëlis,
qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit
qu'au nom du roi et en enfonçant la porte.

Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat.
Mais la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un
inquisiteur accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui
n'eut plus qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui
restitua les papiers.

Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et
nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On
lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très
soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle
en vérité, et souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des
questions étranges sur le magicien, sur les places de son corps qui
pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-même fut examinée.
Quoiqu'elle dût l'être à Aix par les médecins et chirurgiens du
Parlement (p. 70), Michaëlis, par excès de zèle, la visita à la
Sainte-Baume, et il spécifie ses observations (p. 69). Point de
matrone appelée. Les juges, laïques et moines, ici réconciliés et
n'ayant pas à craindre leur surveillance mutuelle, se passèrent
apparemment ce mépris des formalités.

Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas
tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
toi!...»

Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en
effet, le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre,
de n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
couper, lui ôter cette vanité.

Elle était obéissante et douce dans ses bons moments, et on aurait
bien voulu en faire une Louise. Mais ses diables étaient vaniteux,
amoureux, non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on
voulut les faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis
fut obligé de jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef,
tenant à dépasser de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà
tiré de ce petit corps une armée de six mille six cent soixante
diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le
public, il lui fit rejeter le charme ou sortilège qu'elle avait avalé,
disait-il, et le lui tira de la bouche dans une matière gluante. Qui
eût refusé de se rendre à cela? L'assistance demeura stupéfaite et
convaincue.

Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même.
Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient
irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle
avouait que tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait
toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit,
disait-elle, j'étais au Sabbat. Les magiciens adoraient ma statue
toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils
tiraient de leurs mains avec des lancettes. _Lui_, il était là, à
genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le
trahir... Je résistais... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui
veuille mourir pour elle?--Moi, dit un jeune homme», et le magicien
l'immola.»

Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un
seul de ses beaux cheveux blonds. «Et, comme je refusais, il dit: La
moitié au moins d'un cheveu».

Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
jambes pour rejoindre Gauffridi.

On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait
comment la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le
tira, le coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que
l'obstination de cette personne si douce venait des sorciers
invisibles qui s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme
d'armes, bien solide, avec une épée, qui frappait de tous les côtés,
et taillait les invisibles en pièces.

Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, ce fut la mort de
Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le Carême à Aix,
vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion,
envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé
de l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru
qu'on n'oserait.

Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle
était si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et
étroit charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme
on en voit à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer
d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on
introduisit la fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au
visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle
fut dès lors à discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la
conscience, l'extermination de ce qui restait de sens moral et de
volonté.

Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
et elle lui dit par cœur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
faisant blasphémer son diable au nom du magicien. Belzébuth disait
par sa bouche: «Je renonce à Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce à
Dieu», etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du
Juste, de la part de Gauffridi!»

Horrible communauté. Ce diable à deux damnait l'un par les paroles de
l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à
Gauffridi. Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le
blasphémateur muet dont l'impiété rugissait par la voix de cette
fille.

Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils
eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi,
Belzébuth, parles-tu si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots
affreux: «S'il y a des traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre
les démons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire
tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et
m'en moque.»

Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon
de la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut
place encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le
moindre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient
d'exorcismes et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept
mille diables, sont obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que
mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage
seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais
n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et,
quand on le lui ôta, elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des
aiguilles, enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une
longue épingle par l'oreille.

Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles,
n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est
bien étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui
devait être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il
apprit avec étonnement et horreur que, par trois fois, on avait
enfoncé l'aiguille sans qu'il la sentît; donc il était trois fois
marqué du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en
Avignon, cet homme serait brûlé demain.»

Il se sentit perdu, et ne se défendit plus. Il regarda seulement si
quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. Il
dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on
aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était trop froid et
trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avancée
d'ailleurs et désespérée.

Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une
pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la
juridiction laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur
l'article des mœurs, n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux.
Ils enveloppaient Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et
nuit, mais seulement pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie
restant le grand chef d'accusation, on pût laisser au second plan la
séduction d'un directeur, qui compromettait le clergé.

Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
qui bien certainement livrait son corps au bûcher.

L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne
devait pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du
clergé et du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on
somma son diable, Belzébuth, de vider les lieux, sinon de donner ses
oppositions. Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.

Puis on fit venir Louise, avec son diable Verrine. Mais avant de
chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce diable,
en lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
Séraphins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile,
dit Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre,
elle fit effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir
des autres, et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges,
prosternée et la tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et
si indomptée, s'humilier, baiser le pavé, et, les bras étendus, s'y
appliquer de tout son long.

Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée
par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était
là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébuth, le diable
sorti de Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de
Gauffridi.»

Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul
doute la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient
servir, mais ils les tenaient «sous le secret de la cour».

L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de
Gauffridi, brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).

La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à
Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
au diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée,
Denise Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand
bruit, la montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de
Beauvais à Notre-Dame de Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce
pèlerinage picard n'eut pas l'effet dramatique, les terreurs de la
Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son latin, n'eut pas la brûlante
éloquence de la Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout
n'aboutit à rien qu'à amuser les huguenots.

Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que
comme exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes
du bois qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle,
l'avaient répudiée et abandonnée.

Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
pas... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle
ne mourut pas; elle tua encore. Le diable meurtrier qui était en elle
était plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs
par noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à
la magie, entre autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des
deux yeux», qui fut brûlée vive.

«Prions Dieu, dit en finissant le Père Michaëlis, que le tout soit à
sa gloire et à celle de son Église.»



VII

LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--URBAIN GRANDIER (1632-1634)


Dans les _Mémoires d'État_ qu'avait écrits le fameux Père Joseph,
qu'on ne connaît que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment
supprimés comme trop instructifs, ce bon Père expliquait qu'en 1633 il
avait eu le bonheur de découvrir une hérésie, une hérésie immense, où
trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.

Les capucins, légion admirable des gardiens de l'Église, bons chiens
du saint troupeau, avaient flairé, surpris non pas dans les déserts,
mais en pleine France, au centre, à Chartres, en Picardie, partout, un
terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illuminés ou
quiétistes), qui, trop persécutés là-bas, s'étaient réfugiés chez
nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,
glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.

La merveille, c'était qu'on n'eût pas su plus tôt la chose. Elle ne
pouvait guère être cachée, étant si étendue. Les capucins juraient
qu'en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang
plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante
mille professeurs. Tout le clergé en était-il? tous les confesseurs,
directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels
nombre de laïques s'adjoignirent, brûlant du même zèle pour le salut
des âmes féminines. Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent,
audace, est l'auteur des _Délices spirituelles_, Desmarets de
Saint-Sorlin.


On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les
religieuses, cent fois plus maître alors qu'il ne le fut dans les
temps antérieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.

La réforme du Concile de Trente pour la clôture des monastères, fort
peu suivie sous Henri IV, où les religieuses recevaient le beau monde,
donnaient des bals, dansaient, etc., cette réforme commença
sérieusement sous Louis XIII. Le cardinal de La Rochefoucauld, ou
plutôt les Jésuites qui le menaient, exigèrent une grande décence
extérieure. Est-ce à dire que l'on n'entrât plus aux couvents? Un seul
homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais à
volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,
surtout par David, à Louviers). Cette réforme, cette clôture, ferma la
porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tête-à-tête au
directeur, et l'influence unique.

Qu'en résulterait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les
hommes pratiques, non les médecins. Dès le seizième siècle, le médecin
Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son
livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,
dans son livre III, il parle d'un prêtre espagnol estimé qui, à Rome,
entré par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant
qu'épouses de Jésus, elles étaient les siennes, celles du prêtre,
vicaire de Jésus. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât
la grâce d'épouser bientôt ce couvent[65].

  [65] Wyer, liv. III, ch. VII, d'après Grillandus.

Si cette visite passagère eut cet effet, on peut comprendre quel dut
être l'état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul
chez elles, et profita de la clôture, put passer le jour avec elles,
recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,
de leurs faiblesses.

Les sens ne sont pas tout dans l'état de ces filles. Il faut compter
surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir
d'une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. Que de choses
nouvelles à cette époque! Les voyages, les Indes, la découverte de la
terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au
dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante
uniformité de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans
assaisonnement que de quelque sermon nasillard?


Les laïques même, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent
de leurs confesseurs l'absolution de l'inconstance.

Le prêtre est entraîné, forcé de proche en proche. Une littérature
immense, variée, érudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout
permettre. Littérature très progressive, où l'indulgence de la veille
paraîtrait sévérité le lendemain.

La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.

L'anéantissement de la personne et la mort de la volonté, c'est le
grand principe mystique. Desmarets nous en donne très bien la vraie
portée morale. Les dévoués, dit-il, immolés en eux et anéantis,
n'existent plus qu'en Dieu. _Dès lors ils ne peuvent mal faire._ La
partie supérieure est tellement divine qu'elle ne sait plus ce que
fait l'autre[66].

  [66] Doctrine très ancienne qui reparaît souvent dans le
  Moyen-âge. Au dix-septième siècle, elle est commune dans les
  couvents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus
  naïve que dans les leçons d'un ange normand à une religieuse
  (Affaire de Louviers).--L'ange enseigne à la nonne premièrement
  «le mépris du corps et l'indifférence à la chair. Jésus l'a
  tellement méprisée, qu'il l'a exposée nue à la flagellation, et
  laissé voir à tous...»--Il lui enseigne «l'abandon de l'âme et de
  la volonté, la sainte, la docile, la toute passive obéissance.
  Exemple: la Sainte Vierge, qui ne se défia pas de Gabriel, mais
  obéit, conçut.»--Courait-elle un risque? Non. Car un esprit ne
  peut causer aucune impureté. Tout au contraire, il purifie.»--A
  Louviers, cette belle doctrine fleurit dès 1623, professée par un
  directeur âgé, autorisé, David. Le fonds de son enseignement
  était «de faire mourir le péché par le péché», pour mieux rentrer
  en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de
  Bosroger (capucin). _La Piété affligée_, 1645; p. 167, 171, 173,
  174, 181, 189, 190, 196.


On devait croire que le zélé Joseph, qui avait poussé si haut le cri
d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas là, qu'il y
aurait une grande et lumineuse enquête; que ce peuple innombrable,
qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait
connu, examiné de près. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a
pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonnés. Mais nul
procès, un silence profond. Selon toute apparence, Richelieu se soucia
peu d'approfondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne
l'aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui eût mis dans
leurs mains l'inquisition sur tous les confesseurs.

En général, le moine jalousait, haïssait le clergé séculier. Maître
absolu des femmes espagnoles, il était peu goûté de nos Françaises
pour sa malpropreté; elles allaient plutôt au prêtre, ou au jésuite,
confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait
lâché la meute des capucins, récollets, carmes, dominicains, etc., qui
eût été en sûreté dans le clergé? Personne. Quel directeur, quel
prêtre, même honnête, n'avait usé et abusé du doux langage des
quiétistes près de ses pénitentes?

Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait
l'assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. Un procès
fut permis aux moines, un seul, contre un curé, mais contre un curé
magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en
l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun
directeur, ne s'y reconnût, et que chacun, en sécurité pleine, pût
toujours dire: «Ce n'est pas moi.»


Grâce à ces soins tout prévoyants, une certaine obscurité reste en
effet sur l'affaire de Grandier[67]. Son historien, le capucin
Tranquille, prouve à merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable,
et il est nommé dans le procès (comme on aurait dit d'Astaroth)
_Grandier des Dominations_. Tout au contraire, Ménage est près de le
ranger parmi les grands hommes accusés de magie, dans les martyrs de
la libre pensée.

  [67] L'_Histoire des diables de Loudun_, du protestant Aubin, est
  un livre sérieux, solide, et confirmé par les _Procès-verbaux_
  mêmes de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une pièce
  grotesque. La _Procédure_ est à notre grande Bibliothèque de
  Paris. M. Figuier a donné de toute l'affaire un long et excellent
  récit (_Histoire du merveilleux_).--Je suis, comme on va voir,
  contre les brûleurs, mais nullement pour le brûlé. Il est
  ridicule d'en faire un martyre, en haine de Richelieu. C'était un
  fat, vaniteux, libertin, qui méritait non le bûcher, mais la
  prison perpétuelle.

Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part,
mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il
ne fut qu'un second acte, l'éclairer par le premier acte qu'on a vu en
Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume, où périt
Gauffridi, l'éclairer par le troisième acte, par l'affaire de
Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à
son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.

Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prêtre
libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on
fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin.

Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires et qui permet d'y mieux
voir que dans la fange obscure des monastères d'Espagne et d'Italie.
Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient étonnamment
passives, subissaient la vie de sérail, et pis encore[68].

  [68] Voy. Del Rio, Llorente, Ricci, etc.

Nos Françaises, au contraire, d'une personnalité forte, vive,
exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais
diables (et sans figure), partant indiscrètes, bruyantes,
accusatrices. Leurs révélations furent très claires, et si claires
vers la fin que tout le monde en eut honte, et qu'en trente ans, en
trois affaires, la chose, commencée par l'horreur, s'éteignit dans la
platitude, sous les sifflets et le dégoût.

Ce n'était pas à Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous
leurs yeux et leurs railleries, dans la ville même où ils tenaient
leurs grands synodes nationaux, qu'on eût attendu une affaire
scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les
vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une
liberté très grande, pensant non sans raison que des gens souvent
massacrés, tout récemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun
catholique (magistrats, prêtres, moines, un peu de noblesse et
quelques artisans) vivait à part de l'autre, en vraie colonie
conquérante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par
l'opposition du prêtre et du moine.


Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait
le haut du pavé contre les protestants, et confessait les dames
catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des
Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il
éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de
naissance et disputeur, mais méridional d'éducation, de facilité
bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut
brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les
hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent
et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes
les carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On
s'étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage
apparaissait dans les rues de Loudun comme un Père de l'Église, tandis
que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes
de derrière.

Toutes lui furent à discrétion. La femme de l'avocat du roi fut
sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui
en eut un enfant. Ce n'était pas assez. Ce conquérant, maître des
dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses.

Il y avait partout alors des Ursulines, sœurs vouées à l'éducation,
missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient
les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un
petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent
lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien
collège huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien
apparentée, brûlait d'élever son couvent, de l'amplifier, de
l'enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier
peut-être, l'homme à la mode, si déjà elle n'eût eu pour directeur un
prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche
parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on
l'appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames
supérieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec
fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on
parlait tant.

Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois
affronts en même famille), unirent leurs jalousies et jurèrent la
perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il
se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire
presque écrouler la ville.


Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait
mises, n'étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la
ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant
d'épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux
apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mélange de petites
filles riches que l'on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors.
Si bien qu'elles s'épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en
étaient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions,
se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le
revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,
senti la nuit près d'elles, audacieux, vainqueur, et s'être réveillées
trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices?
Était-ce Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l'escalade!
On n'a jamais pu l'éclaircir.

Les trois dès lors crurent le tenir. Ils suscitèrent d'abord dans les
petites gens qu'ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne
pouvoir plus garder pour leur curé un débauché, un sorcier, un démon,
un esprit fort, qui, à l'église, «pliait un genou et non deux»; enfin
qui se moquait des règles, et donnait des dispenses contre les droits
de l'évêque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'évêque de
Poitiers, défenseur naturel du prêtre, et livrait celui-ci à la rage
des moines.

Tout cela monté avec génie, il faut l'avouer. En le faisant accuser
par deux pauvres, on trouva très utile de le bâtonner par un noble. En
ce temps de duel, l'homme impunément bâtonné perdait dans le public,
il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.
Comme en tout il aimait l'éclat, il alla au roi même, se jeta à ses
genoux, demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Il l'aurait eue d'un
roi dévot; mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c'était
affaire d'amour et fureur de maris trompés.

Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à
pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais
le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore
pour lui l'autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers,
l'archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et
brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules
au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps
lui conseilla sagement d'aller vivre partout, excepté à Loudun.

C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du
triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il
rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient
des fenêtres; il marchait tenant un laurier.


Non content de cette folie, il menaçait, voulait réparation. Ses
adversaires, ainsi poussés, à leur tour en péril, se rappelèrent
l'affaire de Gauffridi, où le Diable, le père du mensonge,
honorablement réhabilité, avait été accepté en justice comme un bon
témoin véridique, croyable pour l'Église et croyable pour les gens du
roi. Désespérés, ils invoquèrent un diable et ils l'eurent à
commandement. Il parut chez les Ursulines.

Chose hasardeuse. Mais que de gens intéressés au succès! La supérieure
voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientôt les yeux de la
cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur
victoire sur leurs rivaux, les prêtres. Ils retrouvaient ces combats
populaires livrés au Diable en l'autre siècle, souvent (comme à
Soissons) devant la porte des églises, la terreur et la joie du peuple
à voir triompher le bon Dieu, l'aveu tiré du Diable «que Dieu est dans
le Sacrement», l'humiliation des huguenots convaincus par le démon
même.

Dans cette comédie tragique, l'exorciste représentait Dieu, ou tout au
moins c'était l'archange terrassant le dragon. Il descendait des
échafauds épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans les
bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie.

Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les
procès. On ne s'intéressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours
le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610).
Mais on était du moins dédommagé par une grande, une superbe mise en
scène. L'âpre désert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans
l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succès. Loudun eut
pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armée
d'exorcistes divisés en plusieurs églises. Enfin Louviers, que nous
verrons, pour raviver un peu ce genre usé, imagina des scènes de nuit
où les diables en religieuses, à la lueur des torches, creusaient,
tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachés.


L'affaire de Loudun commença par la supérieure et par une sœur
converse à elle. Elles eurent des convulsions, jargonnèrent
diaboliquement. D'autres nonnes les imitèrent, une surtout, hardie,
reprit le rôle de la Louise de Marseille, le même diable Léviathan,
le démon supérieur de chicane et d'accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs
s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par
quatre. Ils se partagent les églises. Les capucins à eux seuls en
occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet
auditoire effrayé, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des
diables. Six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de
ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon.

On en parla partout, à Paris, à la cour. Notre reine espagnole,
imaginative et dévote, envoie son aumônier; bien plus, lord Montaigu,
l'ancien papiste, son fidèle serviteur, qui vit tout et crut tout,
rapporta tout au pape. Miracle constaté. Il avait vu les plaies d'une
nonne, les stigmates marqués par le Diable sur les mains de la
supérieure.

Qu'en dit le roi de France? Toute sa dévotion était tournée au Diable,
à l'enfer, à la crainte. On dit que Richelieu fut charmé de l'y
entretenir. J'en doute; les diables étaient essentiellement espagnols
et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'eût été contre
Richelieu. Peut-être en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya
sa nièce pour témoigner intérêt à la chose.


La cour croyait. Mais Loudun même ne croyait pas. Ses diables, pauvres
imitateurs des démons de Marseille, répétaient le matin ce qu'on leur
apprenait le soir d'après le manuel connu du Père Michaëlis. Ils
n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, répétition soignée
de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit préparés et stylés à
figurer devant le peuple.

Un ferme magistrat, le bailli de la ville, éclata, vint lui-même
trouver les fourbes, les menaça, les dénonça. Ce fut aussi le jugement
tacite de l'archevêque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il
envoya un règlement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur
arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les
trouva point possédées, ni folles, ni _malades_. Qu'étaient-elles?
Fourbes à coup sûr.

Ainsi continue dans le siècle ce beau duel du médecin contre le
Diable, de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge.
Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan
continua bravement à Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire
n'était que ridicule.

Le Démon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais
les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. Le
flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis
devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut
pris à partie par une riche demoiselle de la ville qu'il disait être
maîtresse du curé. Comme calomniateur, il fut condamné à l'amende
honorable.

La supérieure était perdue. On eût aisément constaté ce que vit plus
tard un témoin, que ses stigmates étaient une peinture, rafraîchie
tous les jours. Mais elle était parente d'un conseiller du roi,
Laubardemont, qui la sauva. Il était justement chargé de raser les
forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger
Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accusé était curé et ami
de la _Cordonnière de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de
Médicis, qu'il s'était fait le secrétaire de sa paroissienne, et, sous
son nom, avait écrit un ignoble pamphlet.

Du reste, Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose,
qu'il l'eût pu difficilement. Les capucins, le Père Joseph,
spéculaient là-dessus. Richelieu lui aurait donné une belle prise
contre lui près du roi s'il n'eût montré du zèle. Certain M. Quillet,
qui avait observé sérieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais
celui-ci craignit de l'écouter, et le regarda de si mauvais œil que
le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.


Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir
illimité. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une
horrible massue, pour écraser une mouche.

Les magistrats furent indignés, le lieutenant civil avertit Grandier
qu'il l'arrêterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit
arrêter. Enlevé à l'instant, sans forme de procès, mis aux cachots
d'Angers. Puis ramené, jeté où? dans la maison et la chambre d'un de
ses ennemis qui en fait murer les fenêtres, pour qu'il étouffe.
L'exécrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfonçant
des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains
mêmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance
préalable, l'avant-goût du supplice!

On le traîne aux églises, en face de ces filles, à qui Laubardemont a
rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamné
saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour
Grandier fut près de périr sous leurs ongles.

Ne pouvant imiter l'éloquence de la possédée de Marseille, elles
suppléaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des
prétendus diables pour lâcher devant le public la bonde à la furie des
sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait ouïr
là, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant, le peu qu'on leur
soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public
trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrième_. Les
capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient
faibles en latin, ils parlaient à merveille l'iroquois, le
topinambour.


La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,
apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et
tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il
fit payer les exorcistes, payer les religieuses.

Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle.
Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les
exorcistes, sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent
promener hors de la ville, les promenèrent eux-mêmes. Et l'une d'elles
en revint enceinte. L'apparence du moins était telle. Au cinquième ou
sixième mois, tout disparut, et le démon qui était en elle avoua la
malice qu'il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette
illusion de grossesse. C'est l'historien de Louviers qui nous apprend
cette histoire de Loudun[69].

  [69] Esprit de Bosroger, p. 135.

On assure que le Père Joseph vint secrètement, mais vit l'affaire
perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jésuites vinrent aussi,
exorcisèrent, firent peu de chose, flairèrent l'opinion, se dérobèrent
aussi.

Mais les moines, les capucins, étaient si engagés, qu'il ne leur
restait plus qu'à se sauver par la terreur. Ils tendirent des pièges
perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr,
éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la
commission d'expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.
Les nonnes mêmes leur échappaient. Après cette terrible orgie de
fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang
humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur:
elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu'elles
avaient à attendre, si elles parlaient, malgré la certitude de finir
dans une basse-fosse[70], elles dirent dans l'église qu'elles étaient
damnées, qu'elles avaient joué le Diable, que Grandier était innocent.

  [70] C'était l'usage encore; voir Mabillon.

Elles se perdirent, mais n'arrêtèrent rien. Une réclamation générale
de la ville au roi n'arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé
(18 août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu'avant le bûcher
ils exigèrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantât partout
l'aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu
qu'on lui arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa.

On craignait l'échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on
avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres,
ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se
souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée
avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de
Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui
dit que, s'il était sage, on lui sauverait la flamme, qu'on
l'étranglerait préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna
encore ceci à la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien
sur le chemin et rien sur l'échafaud. Quand on le vit bien lié au
poteau, toute chose prête, et le feu disposé pour l'envelopper
brusquement de flamme et de fumée, un moine, son propre confesseur,
sans attendre le bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, engagé,
n'eut que le temps de dire: «Ah! vous m'avez trompé!» Mais les
tourbillons s'élevèrent et la fournaise de douleurs... On n'entendit
plus que des cris.

Richelieu, dans ses _Mémoires_, parle peu de cette affaire et avec une
honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui
vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant
les exorcistes, en lâchant la bride aux capucins, en les laissant
triompher par la France, encouragé, tenté la fourberie. Gauffridi,
renouvelé par Grandier, va reparaître encore plus sale, dans l'affaire
de Louviers.

C'est justement en 1634 que les diables, chassés de Poitou, passent en
Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans
invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Léviathan de
Provence, contrefait à Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se
tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues
de Sodome. Hélas! tout à l'heure, à Louviers, il perd son audace même;
il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.



VIII

POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT (1633-1647)


Si Richelieu n'eût refusé l'enquête que demandait le Père Joseph
contre les directeurs _illuminés_, on aurait d'étranges lumières sur
l'intérieur des cloîtres, la vie des religieuses. Au défaut,
l'histoire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et
de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il eût dans
l'_illuminisme_ un nouveau moyen de corruption, n'en employait pas
moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'apparitions diaboliques,
angéliques, etc.[71]

  [71] Il était trop facile de tromper celles qui désiraient
  l'être. Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen-âge,
  les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup
  mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore
  nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à
  leurs sœurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante,
  bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un
  registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse;
  elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, Sainte Vierge,
  donnez-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher» (dans Lasteyrie,
  _Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur, qui, quel
  que fût son âge, était en péril. On sait l'histoire d'un certain
  couvent russe: un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez
  les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours.
  Elles croyaient communément qu'un saint ne peut que sanctifier,
  et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les
  _sanctifiées_. (L'Estoile.) Cette croyance était fort sérieuse
  dans les cloîtres. (Voy. le capucin Esprit de Bosroger, ch. XI,
  p. 156.)

Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans,
le premier, David, est _illuminé_ et molinosiste (avant Molinos); le
second, Picart, agit _par le Diable_ et comme sorcier; le troisième,
Boulé, sous la figure d'ange.

Voici le livre capital sur cette affaire:

_Histoire de Magdelaine Bavent_, religieuse de Louviers, avec son
interrogatoire, etc., 1652, in-quarto, Rouen[72].--La date de ce livre
explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la
Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de
Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa
vie.

  [72] Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible,
  plus digne d'être réimprimé (_Bibl. imp._, Z, _ancien 1016_).
  C'est l'histoire la plus forte en ce genre.--La _Piété affligée_,
  du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les
  annales de la bêtise humaine. J'en ai tiré, au chapitre
  précédent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire brûler;
  mais je me suis gardé de copier les libertés amoureuses que
  l'ange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de colombe,
  etc.--Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin
  sont à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. L'_Examen_ et
  l'_Apologie_ se trouvent dans un volume relié et mal intitulé:
  _Éloges de Richelieu_ (Lettre X, 550). L'_Apologie_ s'y trouve en
  double au volume Z, 899.

Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. A douze, on
la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
un franciscain, y était le maître absolu; cette lingère, faisant des
vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres
breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au
diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
la quatrième.

Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de
Saint-François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen,
veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait
que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus
un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle
fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce
couvent, pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un
lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent
contre les abus qui salissaient les cloîtres, le _Fouet des
paillards_[73]. Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort
étranges de la pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam
eut dans son innocence. Dociles à ses leçons, les religieuses du
cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre
à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine, qui, à
seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
avec la nappe de l'autel.

  [73] Voy. Floquet, _Parl. de Normandie_, t. V, p. 636.

Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à
la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les
abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la
sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il
ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent,
l'illuminisme: «Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché
qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché», etc. Les
religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre
elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et _passim_).
Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.


Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession il ne lui
parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, elle était
presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que
David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin
par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez
lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla
l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y
être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop
vrai.

Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brava
le scandale et la rendit enceinte.

Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles
dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les
aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi
leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par
l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces
maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une
l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait
élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon
cœur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe
église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu
pas?»

Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur
laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus
tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou
avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.
13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
devinrent les nouveau-nés.


Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour.
Il exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il
mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine,
enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille, craignant
sans doute Richelieu, qui essayait alors une réforme des cloîtres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres
surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
accuser bien d'autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on
chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin
furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel
fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
voyait le Diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la
mère des novices. Rien de nouveau, du reste. C'était un réchauffé des
deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.

L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du
Diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le
bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et
des cris.


Mais la sœur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son
diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un
éternel _in-pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient.

Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un
jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de
Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un
magistrat fort clairvoyant, conseiller des Aides à Rouen. Ils y mirent
une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent
pendant dix-sept jours.

Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils
avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur
fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne.
Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise
en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches,
les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on
n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des
possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On
creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat
sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la sœur
Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa
main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle
allait jeter dans la terre.

Les exorcistes, pénitenciers, prêtres et capucins, qui étaient là,
furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité,
commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux
religieuses, il y en avait, dit-il, six _possédées_ qui eussent mérité
correction. Dix-sept autres, les _charmées_, étaient des victimes, un
troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec
précision; elles sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à
la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion
nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer.

Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les
prêtres reconnaissent le caractère surnaturel des possédées. _Elles
prédisent_, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent,
d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut
le départ de la Vierge). _Elles savent le grec_ devant le peuple de
Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles
font des sauts, des tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc
d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de
terrible et vraiment _contre la nature_, c'est de dire des choses
sales, qu'un homme ne dirait jamais.

Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le
masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes.
Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou
à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière,
désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche
gagnait la terreur ecclésiastique.

C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible Anne
d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus
qu'un mot dans la langue: _La reine est si bonne_.» Cette bonté
donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant
enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner.
L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir.
Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des
victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla
pleurer à la cour pour la religion outragée.

Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant
depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il ne
revînt de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne
d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en
enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé.
Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était
surnaturelle, au-dessus de tout art humain.

Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen qui étaient
médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce
frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina dans une brochure
qui restera. Il accepte ce grand duel de la science contre le clergé,
déclare (comme Wyer au seizième siècle) «que le vrai juge en ces
choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science». A grand'peine,
il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
vendre. Alors, ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil
distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
réplique qui constatait leur infamie.


Revenons à la misérable Madeleine. Le pénitencier d'Évreux, son
ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
p. 67), l'emportait, comme sa proie, au fond de l'_in-pace_ épiscopal
de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous
la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les
ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait
crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de
linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était
troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux
prisons, sujets à manger des nez, des oreilles.

Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui
donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave
au-dessus, parler au trou de l'_in-pace_, menacer, commander, et la
confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres
personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle n'expirât, la
tira un moment de l'_in-pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis,
furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.

La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout à coup, cela
combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé, et elle avait plus de
force. Elle fut prise au cœur d'un furieux désir de la mort. Elle
avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle
pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant,
elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit
mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures
durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie
même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait
plus forte. La mort du cœur n'y faisait rien.

Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation
pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur
de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer
d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut,
dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se
défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le
Diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies
honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait
plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens
dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide.
Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du
cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?)
qui la réservait pour le crime.

Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté,
de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle
n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y
renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit
de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait
témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).

Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.
Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.
Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel
signe elle reconnaîtrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé!

Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
les clés. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les parlements
restaient l'unique autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
vicaire Boullé, et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
plainte des parents de Picart, et condamna l'évêque d'Évreux à le
replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
chargea du procès, et à cette occasion tira enfin d'Évreux la
misérable Madeleine, et la prit aussi à Rouen.

On craignait fort qu'il ne fît compromettre et le chirurgien Yvelin et
le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des
religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les
fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du roi, tribunal
indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la
charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose
de justice.

En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen,
consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour
pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de
Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner
contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin
Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chanté ce triomphe
dans sa _Piété affligée_, burlesque monument de sottise où il accuse,
sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. On a vu un peu
plus haut (dans une note) le beau texte du capucin où il donne pour
leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.

La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
vu que la forme, le ridicule; le fond, très grave, fut une réaction
morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
outre, trancha le nœud. Il ordonna: 1º qu'on détruisît la Sodome de
Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;
2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois
par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour
rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point.

Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de
Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende
honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux
poissons, où il fut dévoré des flammes (21 août 1647). Madeleine, ou
plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.



IX

SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SIÈCLE


La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieux que la
France, mais longtemps contenu, éclate en politique et bientôt en
religion. Le grand roi veut en vain imposer un sérieux solennel. Le
rire continue en dessous.

Mais n'est-ce donc que rire et risée? Point du tout, c'est l'avènement
de la Raison. Par Keppler, Galilée, par Descartes et Newton, s'établit
triomphalement le dogme raisonnable, la foi à l'_immutabilité des lois
de la Nature_. Le miracle n'ose plus paraître, ou, quand il l'ose, il
est sifflé.

Pour parler mieux encore, les fantasques miracles du caprice ayant
disparu, apparaît le grand miracle universel et d'autant plus divin
qu'il est plus régulier.

C'est la grande Révolte qui décidément a vaincu. Vous la reconnaissez
dans les formes hardies de ces premières explosions, dans l'ironie de
Galilée, dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa
construction. Le Moyen-âge eût dit: «C'est l'esprit du _Malin_.»

Victoire non négative pourtant, mais fort affirmative et de ferme
fondation. L'_esprit de la Nature et les sciences de la Nature_, ces
proscrits du vieux temps, rentrent irrésistibles. C'est la Réalité, la
Substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres.

On avait follement dit: «Le grand Pan est mort.» Puis, voyant qu'il
vivait, on l'avait fait un Dieu du mal; à travers le chaos, on pouvait
s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la
sublime fixité des lois qui dirigent l'étoile et qui non moins
dirigent le mystère profond de la vie.


On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point
contradictoires: l'esprit de Satan a vaincu, mais c'est fait de la
sorcellerie.

Toute thaumaturgie, diabolique ou sacrée, est bien malade alors.
Sorciers, théologiens, sont également impuissants. Ils sont à l'état
d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du caprice
de la Grâce les merveilles que la science ne demande qu'à la Nature, à
la Raison.

Les jansénistes, si zélés, n'obtiennent en tout ce siècle qu'un tout
petit miracle ridicule. Moins heureux encore les jésuites, si
puissants et si riches, ne peuvent à aucun prix s'en procurer, et se
contentent des visions d'une fille hystérique, sœur Marie Alacoque,
énormément sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle
impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler.

Notez qu'en cette décadence de la foi au surnaturel, l'un suit
l'autre. Ils étaient liés dans l'imagination, dans la terreur du
Moyen-âge. Ils sont liés encore dans le rire et dans le dédain. Quand
Molière se moqua du Diable et «des chaudières bouillantes», le clergé
s'émut fort; il sentit que la foi au Paradis baissait d'autant.

Un gouvernement tout laïque, celui du grand Colbert (qui fut longtemps
le vrai roi), ne cache pas son mépris de ces vieilles questions. Il
vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de
Rouen, _défend aux tribunaux d'admettre l'accusation de sorcellerie_
(1672). Ce Parlement réclame et fait très bien entendre qu'en niant la
sorcellerie, on compromet bien d'autres choses. En doutant des
mystères d'en bas, on ébranle dans beaucoup d'âmes la croyance aux
mystères d'en haut.


Le Sabbat disparaît. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. Il entre
dans les mœurs. Ses pratiques sont la vie commune.

On disait du Sabbat: «Jamais femme n'en revint enceinte.» On
reprochait au Diable, à la sorcière, d'être l'ennemi de la génération,
de détester la vie, d'aimer la mort et le néant, etc. Et il se trouve
justement qu'au pieux dix-septième siècle, où la sorcière expire[74],
l'amour de la stérilité et la peur d'engendrer sont la maladie
générale.

  [74] Je ne prends pas la Voisin pour sorcière, ni pour sabbat la
  contrefaçon qu'elle en faisait pour amuser des grands seigneurs
  blasés, Luxembourg et Vendôme, son disciple, et les effrontées
  Mazarines. Des prêtres scélérats, associés à la Voisin, leur
  disaient secrètement la Messe noire, et plus obscène certainement
  qu'elle n'avait pu être jadis devant tout un peuple. Dans une
  misérable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une
  femme livrée à la risée! horreur!... jouet bien moins des hommes
  encore que de la cruauté des femmes, d'une Bouillon, insolente,
  effrénée, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en
  poisons (1681).

Si Satan lit, il a sujet de rire en lisant les casuistes ses
continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque différence? Oui. Satan, dans
des temps effroyables, fut prévoyant pour l'affamé; il eut pitié du
pauvre. Mais ceux-ci ont pitié du riche. Le riche, avec ses vices, son
luxe, sa vie de cour, est un nécessiteux, un misérable, un mendiant.
Il vient en confession, humblement, menaçant, extorquer du docteur une
autorisation de pécher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en
a le courage) la surprenante histoire des lâchetés du casuiste qui
veut garder son pénitent, des expédients honteux où il descend. De
Navarro à Escobar, un marchandage étrange se fait aux dépens de
l'épouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le
casuiste est vaincu, lâche tout. De Zoccoli à Liguori (1670-1770), il
ne défend plus la nature.

Le Diable, au Sabbat, comme on sait, eut deux visages, l'un d'en haut,
menaçant, et l'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que
faire, il donnera ce dernier généreusement au casuiste.

Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fidèles se trouvent alors chez
les honnêtes gens, les ménages sérieux qui se gouvernent par
l'Église[75]. La mondaine, qui relève sa maison par la grande
ressource du temps, l'adultère lucratif, se rit de la prudence et suit
la nature hardiment. La famille dévote ne suit que son Jésuite. Pour
conserver, concentrer la fortune, pour laisser un fils riche, elle
entre aux voies obliques de la spiritualité nouvelle. Dans l'ombre et
le secret, la plus fière, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente,
suit la leçon de Molinos: «Nous sommes ici bas pour souffrir! Mais la
pieuse indifférence, à la longue, adoucit, endort. On obtient un
néant.--La mort? Pas tout à fait. Sans se mêler, ni répondre des
choses, on en a l'écho, vague et doux. C'est comme un hasard de la
Grâce, suave et pénétrante, nulle part plus qu'aux abaissements où
s'éclipse la volonté.»

  [75] La stérilité va toujours croissant dans le dix-septième
  siècle, spécialement dans les familles rangées, réglées à la
  stricte mesure du confessionnal. Prenez même les jansénistes.
  Suivez les Arnauld; voici leur décroissance: d'abord vingt
  enfants, quinze enfants; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Cette
  race énergique (et mêlée aux vaillants Colbert) finit-elle par
  énervation? Non. Elle s'est resserrée peu à peu pour faire un
  aîné riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et
  meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorisée.

Exquises profondeurs... Pauvre Satan! que tu es dépassé! Humilie-toi,
admire, et reconnais tes fils.


Les médecins, qui bien plus encore sont ses fils légitimes, qui
naquirent de l'empirisme populaire qu'on appelait sorcellerie, eux ses
héritiers préférés à qui il a laissé son plus haut patrimoine, ne s'en
souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a
préparés.

Ils font plus. A ce roi déchu, à leur père et auteur, ils infligent
certains coups de fouet... _Tu quoque, fili mi!..._ Ils donnent contre
lui des armes cruelles aux rieurs.

Déjà ceux du seizième siècle se moquaient de l'Esprit, qui de tout
temps, des sibylles aux sorcières, agita et gonfla la femme. Ils
soutenaient qu'il n'est ni diable, ni Dieu, mais, comme disait le
Moyen-âge: «le Prince de l'air». Satan ne serait qu'une maladie!

La _possession_ ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, sèche
et tendue, des cloîtres. Les six mille cinq cents diables de la petite
Madeleine de Gauffridi, les légions qui se battaient dans le corps des
nonnes exaspérées de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent
des orages physiques. «Si Éole fait trembler la terre, dit Yvelin,
pourquoi pas le corps d'une fille!» Le chirurgien de la Cadière (qu'on
va voir tout à l'heure) dit froidement: «Rien autre chose qu'une
suffocation de matrice.»

Étrange déchéance! L'effroi du Moyen-âge vaincu, mis en déroute devant
les plus simples remèdes, les exorcismes à la Molière, fuirait et
s'évanouirait?

C'est trop réduire la question. Satan est autre chose. Les médecins
n'en voient ni le haut, ni le bas,--ni sa haute Révolte dans la
science,--ni les étranges compromis d'intrigue dévote et d'impureté
qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tartufe.

On croit connaître le dix-huitième siècle, et l'on n'a jamais vu une
chose essentielle qui le caractérise.

Plus sa surface, ses couches supérieures, furent civilisées,
éclairées, inondées de lumière, plus hermétiquement se ferma
au-dessous la vaste région du monde ecclésiastique, du couvent, des
femmes crédules, maladives et prêtes à tout croire. En attendant
Cagliostro, Mesmer et les magnétiseurs qui viendront vers la fin du
siècle, nombre de prêtres exploitent la défunte sorcellerie. Ils ne
parlent que d'ensorcellements, en répandent la peur, et se chargent de
chasser les diables par des exorcismes indécents. Plusieurs font les
sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brûlera plus
désormais. Ils se sentent gardés par la douceur du temps, par la
tolérance que prêchent leurs ennemis les philosophes, par la légèreté
des grands rieurs, qui croient tout fini, si l'on rit. Or, c'est
justement parce qu'on rit que ces ténébreux machinistes vont leur
chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Régent,
sceptique et débonnaire. Il éclate aux _Lettres persanes_, il éclate
partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siècle,
Voltaire. Si le sang humain coule, tout son cœur se soulève. Pour
tout le reste, il rit. Peu à peu la maxime du public mondain paraît
être: «Ne rien punir, et rire de tout.»

La tolérance permet au cardinal Tencin d'être publiquement le mari de
sa sœur. La tolérance assure les maîtres des couvents dans une
possession paisible des religieuses, jusqu'à déclarer les grossesses,
constater légalement les naissances[76]. La tolérance excuse le Père
Apollinaire, pris dans un honteux exorcisme[77]. Cauvrigny, le galant
Jésuite, idole des couvents de province, n'expie ses aventures que par
un rappel à Paris, c'est-à-dire un avancement.

  [76] Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui
  avait l'honneur d'être représenté aux états de Provence, ne
  tenait pas moins fièrement à la possession publique des
  religieuses du pays. Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en
  une seule année, reçut des nonnes seize déclarations de
  grossesse. (_Histoire manuscrite de Besse_, par M. Renoux,
  communiquée par M. Th.). Cette publicité avait cela de bon que le
  crime monastique, l'infanticide dut être moins commun. Les
  religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une
  charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient humaines
  et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs enfants. Celles
  de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les
  adoptaient, s'en servaient, les élevaient avec les leurs. Ainsi
  nombre d'agriculteurs sont connus aujourd'hui même pour enfants
  de la noblesse ecclésiastique de Provence.

  [77] Garinet, 314.

Autre ne fut la punition du fameux jésuite Girard: il mérita la corde
et fut comblé d'honneur, mourut en odeur de sainteté. C'est l'affaire
la plus curieuse du siècle. Elle fait toucher au doigt la méthode du
temps, le mélange grossier des machines les plus opposées. Les
suavités dangereuses du _Cantiques des cantiques_ étaient, comme
toujours, la préface. On continuait par Marie Alacoque, par le mariage
des cœurs sanglants, assaisonné des morbides douceurs de Molinos.
Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de
l'ensorcellement. Il fut le diable et il fut l'exorciste. Enfin, chose
terrible, l'infortunée qu'il immola barbarement, loin d'obtenir
justice, fut poursuivie à mort. Elle disparut, probablement; enfermée
par lettre de cachet, et plongée vivante au sépulcre.



X

LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730)


Les Jésuites avaient du malheur. Étant si bien à Versailles, maîtres à
la cour, ils n'avaient pas le moindre crédit du côté de Dieu. Pas le
plus petit miracle. Les jansénistes abondaient du moins en touchantes
légendes. Nombre infini de créatures malades, d'infirmes, de boiteux,
de paralytiques, trouvaient au tombeau du diacre Pâris un moment de
guérison. Ce malheureux peuple écrasé par une suite effroyable de
fléaux (le grand Roi, premier fléau, puis la Régence, le Système qui
firent tant de mendiants), ce peuple venait demander son salut à un
pauvre homme de bien, un vertueux imbécile, un saint, malgré ses
ridicules. Et pourquoi rire après tout? Sa vie est bien plus touchante
encore que risible. Il ne faut pas s'étonner si ces bonnes gens, émus,
au tombeau de leur bienfaiteur, oubliaient tout à coup leurs maux. La
guérison ne durait guère; n'importe, le miracle avait eu lieu, celui
de la dévotion, du bon cœur, de la reconnaissance. Plus tard, la
friponnerie se mêla à tout cela; mais alors (1728) ces étranges scènes
populaires étaient très pures.

Les jésuites auraient tout donné pour avoir le moindre de ces miracles
qu'ils niaient. Ils travaillaient depuis près de cinquante ans à orner
de fables et de petits contes leur légende du Sacré-Cœur, l'histoire
de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tâché
de faire croire que leur confrère, Jacques II, non content de guérir
les écrouelles (en qualité de roi de France), après sa mort s'amusait
à faire parler les muets, faire marcher droit les boiteux, redresser
les louches. Les guéris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se
trouva, par malheur, que celle qui jouait ce rôle était une coquine
avérée, prise en flagrant délit de vol. Elle courait les provinces,
et, à toutes les chapelles de saints renommés, elle était guérie par
miracle et recevait les aumônes; puis recommençait ailleurs.

Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. Il y a des femmes
nerveuses, de facile exaltation, propres à faire des somnambules, des
miraculées, des stigmatisées, etc.

Les Jésuites avaient à Marseille un évêque à eux, Belzunce, homme de
cœur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais crédule et
fort borné, sous l'abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. Ils
avaient mis près de lui un Jésuite franc-comtois, qui ne manquait pas
d'esprit; qui, avec une apparence austère, n'en prêchait pas moins
agréablement dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'aiment les
dames. Vrai Jésuite qui pouvait réussir de deux manières, ou par
l'intrigue féminine, ou par le _santissimo_. Girard n'avait pour lui
ni l'âge ni la figure; c'était un homme de quarante-sept ans, grand,
sec, qui semblait exténué; il avait l'oreille un peu dure, l'air sale
et crachait partout (pages 50, 69, 254)[78]. Il avait enseigné
longtemps, jusqu'à l'âge de trente-sept ans, et gardait certains goûts
de collège. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis la grande peste, il
était confesseur de religieuses. Il y avait réussi et avait obtenu sur
elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui lui semblait le
plus contraire au tempérament de ces Provençales, les doctrines et les
disciplines de la mort mystique, la passiveté absolue, l'oubli parfait
de soi-même. Le terrible événement avait aplati les courages, énervé
les cœurs, amollis d'une certaine langueur morbide. Les Carmélites de
Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce
mysticisme, à leur tête une certaine sœur Rémusat, qui passait pour
sainte.

  [78] Dans une affaire si discutée, je cite constamment, et
  surtout un volume in-folio: _Procédure du Père Girard et de la
  Cadière_. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'indique
  seulement dans mon texte la page de ce volume.

Les Jésuites, malgré ce succès, ou peut-être pour ce succès même,
éloignèrent Girard de Marseille; ils voulurent l'employer à relever
leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique
établissement de Colbert, le _séminaire des aumôniers de la marine_,
avait été confié aux jésuites pour décrasser ces jeunes aumôniers de
la direction des Lazaristes, sous laquelle ils étaient presque
partout. Mais les deux Jésuites qu'on y avait mis étaient peu
capables. L'un était un sot, l'autre (le Père Sabatier), un homme
singulièrement emporté, malgré son âge. Il avait l'insolence de notre
ancienne marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui reprochait à
Toulon, non d'avoir une maîtresse, ni même une femme mariée, mais de
l'avoir insolemment, outrageusement, de manière à désespérer le mari.
Il voulait que celui-ci, surtout, connût bien sa honte, sentît toutes
les piqûres. Les choses furent poussées si loin que le pauvre homme en
mourut[79].

  [79] Bibliothèque de la ville de Toulon, _Pièces et chansons
  manuscrites_, un volume in-folio, très curieux.

Du reste, les rivaux des jésuites offraient encore plus de scandale.
Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Claristes)
d'Ollioules, avaient publiquement des religieuses pour maîtresses, et
cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas même les petites
pensionnaires. Le Père gardien, un Aubany, en avait violé une de
treize ans; poursuivi par les parents, il s'était sauvé à Marseille.

Girard, nommé directeur du _séminaire des aumôniers_, allait, par son
austérité apparente, par sa dextérité réelle, rendre l'ascendant aux
Jésuites sur des moines tellement compromis, sur des prêtres de
paroisse peu instruits et fort vulgaires.

En ce pays où l'homme est brusque, souvent âpre d'accent, d'extérieur,
les femmes apprécient fort la douce gravité des hommes du Nord; elles
leur savent gré de parler la langue aristocratique, officielle, le
français.

Girard, arrivant à Toulon, devait connaître parfaitement le terrain
d'avance. Il avait là déjà à lui une certaine Guiol, qui venait
parfois à Marseille, où elle avait une fille carmélite. Cette Guiol,
femme d'un petit menuisier, se mit entièrement à sa disposition,
autant et plus qu'il ne voulait; elle était fort mûre, de son âge
(quarante-sept ans), extrêmement véhémente, corrompue et bonne à tout,
prête à lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il fît, quoi
qu'il fût, un scélérat ou un saint.

Cette Guiol, outre sa fille carmélite de Marseille, en avait une qui
était sœur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines,
religieuses enseignantes, étaient partout comme un centre; leur
parloir, fréquenté des mères, était un intermédiaire entre le cloître
et le monde. Chez elles, et par elles, sans doute, Girard vit les
dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non mariée, Mlle
Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi à
l'Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la
Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui était sa seule
héritière, et qui, quoiqu'à peu près du même âge (trente-cinq ans),
prétendait bien hériter. Près d'elles, se formait peu à peu un petit
cénacle d'admiratrices de Girard, qui devinrent ses pénitentes. Des
jeunes filles y étaient parfois introduites, comme Mlle Cadière, fille
d'un marchand, une couturière, la Laugier, la Batarelle, fille d'un
batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits
goûters. Mais rien n'intéressait plus que certaines lettres où l'on
comptait les miracles et les extases de sœur Rémusat, encore vivante
(elle mourut en février 1730). Quelle gloire pour le Père Girard qui
l'avait menée si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait
d'admiration. Si l'on n'avait encore d'extases, on n'était pas loin
d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire à sa parente, se mettait déjà
parfois dans un état singulier par le procédé connu de s'étouffer tout
doucement et de se pincer le nez[80].

  [80] Voy. le _Procès_, et Svift, _Mécanisme de l'enthousiasme_.


De ces femmes et filles, la moins légère certainement était Mlle
Catherine Cadière, délicate et maladive personne de dix-sept ans, tout
occupée de dévotion et de charité, d'un visage mortifié, qui semblait
indiquer que, quoique bien jeune, elle avait plus qu'aucune autre
ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de
Toulon. Cela s'explique assez. Elle était née dans l'affreuse famine
de 1709, et, au moment où une fille devient vraie fille, elle eut le
terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marquée de ces
deux événements, un peu hors de la vie, et déjà de l'autre côté.

La triste fleur était tout à fait de Toulon, de ce Toulon d'alors.
Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'était
cette ville.

Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, l'entrée d'un port
immense et d'un gigantesque arsenal. Voilà ce qui saisit le voyageur
et l'empêche de voir Toulon même. Il y a pourtant là une ville, une
vieille cité. Elle contient deux peuples différents, le fonctionnaire
étranger, et le vrai Toulonnais, celui-ci peu ami de l'autre, enviant
l'employé et souvent révolté par les grands airs de la Marine. Tout
cela concentré dans les rues ténébreuses d'une ville étranglée alors
de l'étroite ceinture des fortifications. L'originalité de la petite
ville noire, c'est de se trouver justement entre deux océans de
lumière, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux
amphithéâtre de ses montagnes chauves d'un gris éblouissant et qui
vous aveuglent à midi. D'autant plus sombres paraissent les rues.
Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque
lumière, sont à toute heure profondément obscures. Des allées sales et
de petits marchands, des boutiques mal garnies, invisibles à qui vient
du jour, c'est l'aspect général. L'intérieur forme un labyrinthe de
ruelles, où l'on trouve beaucoup d'églises, de vieux couvents, devenus
casernes. De forts ruisseaux, chargés et salis des eaux ménagères,
courent en torrents. L'air y circule peu, et l'on est étonné, sous un
climat si sec, d'y trouver tant d'humidité.

En face du nouveau théâtre, une ruelle appelée _la rue de l'Hôpital_
va de la rue Royale, assez étroite, à l'étroite rue des Canonniers
(Saint-Sébastien). On dirait une impasse. Le soleil cependant y jette
un regard à midi, mais il trouve le lieu si triste qu'à l'instant même
il passe et rend à la ruelle son ombre obscure.

Entre ces noires maisons, la plus petite était celle du sieur Cadière,
regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y
avait une chambre à chaque étage. Les Cadière étaient gens honnêtes,
dévots, et Mme Cadière un miroir de perfection. Ces bonnes gens
n'étaient pas absolument pauvres. Non seulement la petite maison était
à eux, mais, comme la plupart des bourgeois de Toulon, ils avaient une
_bastide_. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux
qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et
son fils, le prodigieux mouvement du port profitait à la ville.
L'argent de la France arrivait là. Tant de grands seigneurs qui
passaient, traînaient après eux leurs maisons, leurs nombreux
domestiques, un peuple gaspillard, qui derrière lui laissait beaucoup.
Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne
pouvait plus même payer les ouvriers de l'Arsenal; les vaisseaux
délabrés restaient non réparés, et l'on finit par en vendre le
bois[81].

  [81] Voy. une très bonne dissertation manuscrite de M. Brun.

Toulon sentit fort bien le contre-coup de tout cela. Au siège de 1707,
il semblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible année de
1709, le 93 de Louis XIV! quand tous les fléaux à la fois, cruel
hiver, famine, épidémie, semblaient vouloir raser la France!--Les
arbres de Provence, eux-mêmes, ne furent pas épargnés. Les
communications cessèrent. Les routes se couvraient de mendiants,
d'affamés! Toulon tremblait, entouré de brigands qui coupaient toutes
les routes.

Mme Cadière, pour comble, en cette année cruelle, était enceinte. Elle
avait trois garçons. L'aîné restait à la boutique, aidait son père. Le
second était aux Prêcheurs et devait se faire moine dominicain
(jacobin, comme on disait). Le troisième étudiait pour être prêtre au
séminaire des Jésuites. Les époux voulaient une fille; madame
demandait à Dieu une sainte. Elle passa ses neuf mois en prière,
jeûnant ou ne mangeant que du pain de seigle. Elle eut une fille.
Catherine. L'enfant était très délicate, et, comme ses frères, un peu
malsaine. L'humidité de la maison sans air, la faible nourriture d'une
mère si économe et plus que sobre, y contribuaient. Les frères avaient
des glandes qui s'ouvraient quelquefois; et la petite en eut dans les
premières années. Sans être tout à fait malade, elle avait les grâces
souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A
l'âge où les autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle
disait déjà: «J'ai peu à vivre.»

Elle eut la petite vérole, et en resta un peu marquée. On ne sait si
elle fut belle. Ce qui est sûr, c'est qu'elle était gentille, ayant
tous les charmants contrastes des jeunes Provençales et leur double
nature. Vive et rêveuse, gaie et mélancolique, une bonne petite
dévote, avec d'innocentes échappées. Entre les longs offices, si on la
menait à la bastide avec les filles de son âge, elle ne faisait
difficulté de faire comme elles, de chanter ou danser, en se passant
au cou le tambourin. Mais ces jours étaient rares. Le plus souvent,
son grand plaisir était de monter au plus haut de la maison (p. 24),
de se trouver plus près du ciel, de voir un peu de jour, d'apercevoir
peut-être un petit coin de mer, ou quelque pointe aiguë de la vaste
thébaïde des montagnes. Elles étaient sérieuses dès lors, mais un peu
moins sinistres, moins déboisées, moins chauves, avec une robe
clairsemée d'arbousiers, de mélèzes.

Cette morte ville de Toulon, au moment de la peste, comptait vingt-six
mille habitants. Énorme masse resserrée sur un point. Et encore, de ce
point, ôtez une ceinture de grands couvents adossés aux remparts,
minimes, oratoriens, jésuites, capucins, récollets, ursulines,
visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pasteur, et, tout au centre, le
couvent énorme des dominicains. Ajoutez les églises paroissiales,
presbytères, évêché, etc. Le clergé occupait tout, le peuple rien pour
ainsi dire[82].

  [82] Voy. le livre de M. d'Antrechaus et l'excellente brochure de
  M. Gustave Lambert.

On devine combien, sur un foyer si concentré, le fléau âprement
mordit. Le bon cœur de Toulon lui fut fatal aussi. Elle reçut
magnanimement des échappés de Marseille. Ils purent bien amener la
peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue
l'introduction du fléau. Les notables effrayés allaient fuir, se
disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus,
cœur héroïque, les retint, leur dit sévèrement: «Et le peuple, que
va-t-il devenir, messieurs, dans cette ville dénuée, si les riches
emportent leurs bourses?» Il les retint et força tout le monde de
rester. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications
entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un système tout contraire. Ce
fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux hôpitaux
immenses furent créés et dans la rade et aux montagnes. Tout ce qui
n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus,
pendant sept grands mois, soutint cette gageure qu'on eût crue
impossible, de garder, de nourrir à domicile, une population de
vingt-six mille âmes. Pour ce temps, Toulon fut un sépulcre. Nul
mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en
porte, puis de l'enlèvement des morts. Les médecins périrent la
plupart, les magistrats périrent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs
périrent. Les déserteurs condamnés les remplaçaient, mais avec une
brutalité précipitée et furieuse. Les corps, du quatrième étage,
étaient, la tête en bas, jetés au tombereau. Une mère venait de perdre
sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps
précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendit.
Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle
survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur
de l'excellente histoire du port.

La pauvre petite Cadière avait justement l'âge de cette morte qui
survécut, douze ans, l'âge si vulnérable pour ce sexe. La fermeture
générale des églises, la suppression des fêtes (de Noël! si gai à
Toulon), tout cela pour l'enfant était la fin du monde. Il semble
qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva
point. Elle garda l'aspect d'un désert. Tout était ruiné, en deuil,
veuf, orphelin, beaucoup désespérés. Au milieu, une grande ombre,
d'Antrechaus, qui avait vu tout mourir, ses fils, frères et collègues,
et qui s'était glorieusement ruiné, à ce point qu'il lui fallut
manger chez ses voisins; les pauvres se disputaient l'honneur de le
nourrir.

La petite dit à sa mère qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle
avait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus
que servir les malades; elle entraînait toujours sa mère à l'hôpital
qui était au bout de leur rue. Une petite voisine de quatorze ans, la
Laugier, avait perdu son père, vivait avec sa mère fort misérablement.
Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des
vêtements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda à ses parents qu'on
payât pour la Laugier les frais d'apprentissage chez une couturière,
et tel était son ascendant, qu'ils ne refusèrent pas cette grosse
dépense. Sa piété, son charmant petit cœur la rendaient
toute-puissante. Sa charité était passionnée; elle ne donnait pas
seulement; elle aimait. Elle eût voulu que cette Laugier fût parfaite.
Elle l'avait volontiers près d'elle, la couchait souvent avec elle.
Toutes deux avaient été reçues dans les _filles de Sainte-Thérèse_, un
tiers-ordre que les carmes avaient organisé. Mlle Cadière en était
l'exemple, et, à treize ans, elle semblait une carmélite accomplie.
Elle avait emprunté d'une visitandine des livres de mysticité qu'elle
dévorait. La Laugier, à quinze ans, faisait un grand contraste; elle
ne voulait rien faire, rien que manger et être belle. Elle l'était, et
pour cela on l'avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thérèse.
Occasion de grandes privautés avec les prêtres; aussi, quand sa
conduite lui mérita d'être chassée de la congrégation, une autre
autorité, un vicaire général, s'emporta jusqu'à dire que, si elle
l'était, on interdirait la chapelle (p. 36-37).

Toutes deux elles avaient le tempérament du pays, l'extrême agitation
nerveuse, et dès l'enfance, ce qu'on appelait des _vapeurs de mère_
(de matrice). Mais le résultat était opposé; fort charnel chez la
Laugier, gourmande, fainéante, violente; tout cérébral chez la pure et
douce Catherine, qui, par suite de ses maladies ou de sa vive
imagination qui absorbait tout en elle, n'avait aucune idée du sexe.
«A vingt ans, elle en avait sept.» Elle ne songeait à rien qu'à prier
et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle
pleurait, comme si on lui eût proposé de quitter Dieu.

On lui avait prêté la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gênes,
et elle avait acheté le _Château de l'âme_ de sainte Thérèse. Peu de
confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient
gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le
confesseur de sa mère, prêtre de la cathédrale, ni un carme, ni le
vieux jésuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prêtre de
Saint-Louis, de haute spiritualité. Elle passait des jours à l'église,
tellement que sa mère, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute
dévote qu'elle était, la punissait à son retour. Ce n'était pas sa
faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son âge la
tenaient tellement pour sainte, que parfois, à la messe, elles crurent
voir l'hostie, attirée par la force d'amour qu'elle exerçait, voler à
elle et d'elle-même se placer dans sa bouche.

Ses deux jeunes frères étaient disposés fort diversement pour Girard.
L'aîné, chez les Prêcheurs, avait pour le Jésuite l'antipathie
naturelle de l'ordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour être
prêtre, étudiait chez les Jésuites, regardait Girard comme un saint,
un grand homme; il en avait fait son héros. Elle aimait ce jeune
frère, comme elle, maladif. Ce qu'il disait sans cesse de Girard dut
agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit si grave,
mais si bon et si doux qu'une voix intérieure lui dit _Ecce homo_ (le
voici, l'homme qui doit te conduire). Le samedi, elle alla se
confesser à lui, et il lui dit: «Mademoiselle, je vous attendais.»
Elle fut surprise et émue, ne songea nullement que son frère eût pu
l'avertir, mais pensa que la voix mystérieuse lui avait parlé aussi,
et que tous deux partageaient cette communion céleste des
avertissements d'en haut (p. 81, 383).

Six mois d'été se passèrent sans que Girard, qui la confessait le
samedi, fît un pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier
l'avertissait assez. Il eût été de sa prudence de s'en tenir au plus
obscur attachement, à la Guiol, il est vrai, bien mûre, mais ardente
et diable incarné.

C'est la Cadière qui s'avança vers lui innocemment. Son frère,
l'étourdi Jacobin, s'était avisé de prêter à une dame et de faire
courir dans la ville une satire intitulée: _La Morale des Jésuites_.
Ils en furent bientôt avertis. Sabatier jure qu'il va écrire en cour,
obtenir une lettre de cachet pour enfermer le Jacobin. Sa sœur se
trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le Père
Girard, le prier d'intervenir. Peu après, quand elle y retourne, il
lui dit: «Rassurez-vous; votre frère n'a rien à craindre, j'ai
arrangé son affaire.» Elle fut tout attendrie. Girard sentit son
avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait
de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune cœur? Il
s'aventura, et lui dit (toutefois dans sa langue équivoque):
«Remettez-vous à moi, abandonnez-vous tout entière.» Elle ne rougit
point, et avec sa pureté d'ange elle dit: «Oui», n'entendant rien,
sinon l'avoir pour directeur unique.

Quelles étaient ses idées sur elle? En ferait-il une maîtresse ou un
instrument de charlatanisme? Girard flotta sans doute, mais je crois
qu'il penchait vers la dernière idée. Il avait à choisir, pouvait
trouver des plaisirs sans périls. Mais Mlle Cadière était sous une
mère pieuse. Elle vivait avec sa famille, un frère marié et les deux
qui étaient d'Église, dans une maison très étroite, dont la boutique
de l'aîné était la seule entrée. Elle n'allait guère qu'à l'église.
Quelle que fût sa simplicité, elle sentait d'instinct les choses
impures, les maisons dangereuses. Les pénitentes des Jésuites se
réunissaient volontiers au haut d'une maison, faisaient des mangeries,
des folies, criaient en provençal: «Vivent les _jésuitons_!» Une
voisine que ce bruit dérangeait, vint, les vit couchées sur le ventre
(5b), chantant et mangeant des beignets (le tout, dit-on, payé par
l'argent des aumônes). La Cadière y fut invitée, mais elle en eut
dégoût et n'y retourna point.

On ne pouvait l'attaquer que par l'âme. Girard semblait n'en vouloir
qu'à l'âme seule. Qu'elle obéît, acceptât les doctrines de passiveté
qu'il avait enseignées à Marseille, c'était, ce semble, son seul but.
Il crut que les exemples y feraient plus que les préceptes. La Guiol,
son âme damnée, fut chargée de conduire la jeune sainte dans cette
ville, où la Cadière avait une amie d'enfance, une carmélite, fille de
la Guiol. La rusée, pour lui inspirer confiance, prétendait, elle
aussi, avoir des extases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle
lui disait, par exemple, qu'ayant trouvé à sa cave qu'un tonneau de
vin s'était gâté, elle se mit en prière et qu'à l'instant le vin
redevint bon. Une autre fois, elle s'était sentie entrer une couronne
d'épines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dîner,
qu'elle mangeait avec le Père Girard.

La Cadière obtint de sa mère qu'elle pût aller à Marseille avec cette
bonne Guiol, et Mme Cadière paya la dépense. C'était au mois le plus
brûlant de la brûlante contrée, en août (1729), quand toute la
campagne tarie n'offre à l'œil qu'un âpre miroir de rocs et de
cailloux. Le faible cerveau desséché de la jeune malade, sous la
fatigue du voyage, reçut d'autant mieux la funeste impression de ces
mortes de couvent. Le vrai type du genre était cette sœur Rémusat,
déjà à l'état de cadavre (et qui réellement mourut). La Cadière admira
une si haute perfection. Sa compagne perfide la tenta de l'idée
orgueilleuse d'en faire autant, et de lui succéder.

Pendant ce court voyage, Girard, resté dans le brûlant étouffement de
Toulon, avait fort tristement baissé. Il allait fréquemment chez cette
petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases, la _consolait_
(si bien que tout à l'heure elle est enceinte!). Lorsque Mlle Cadière
lui revint ailée, exaltée, lui, au contraire, charnel, tout livré au
plaisir, lui «jeta un souffle d'amour» (p. 6, 383). Elle en fut
embrasée, mais (on le voit) à sa manière, pure, sainte et généreuse,
voulant l'empêcher de tomber, s'y dévouant jusqu'à mourir pour lui
(septembre 1729).

Un des dons de sa sainteté, c'est qu'elle voyait au fond des cœurs.
Il lui était arrivé parfois de connaître la vie secrète, les mœurs de
ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs,
étonnés, atterrés, avaient pris humblement. Un jour de cet été, voyant
entrer chez elle La Guiol, elle lui dit tout à coup: «Ah! méchante,
qu'avez-vous fait?»--«Et elle avait raison, dit plus tard La Guiol
elle-même. Je venais de faire une mauvaise action.»--Laquelle?
Probablement de livrer la Laugier. On est tenté de le croire, quand on
la voit l'année suivante vouloir livrer la Batarelle.

La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadière, pouvait fort bien
lui avoir confié son bonheur et l'amour du saint, ses paternelles
caresses. Dure épreuve pour la Cadière et grande agitation d'esprit.
D'une part, elle savait à fond la maxime de Girard: Qu'en un saint
tout acte est saint. Mais d'autre part, son honnêteté naturelle, toute
son éducation antérieure, l'obligeaient à croire qu'une tendresse
excessive pour la créature était toujours un péché mortel. Cette
perplexité douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille,
lui donna d'horribles tempêtes, et elle se crut _obsédée_ du démon.

Là parut encore son bon cœur. Sans humilier Girard, elle lui dit
qu'elle avait la vision d'une âme tourmentée d'impureté et de péché
mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette âme, d'offrir au
Diable victime pour victime, d'accepter l'_obsession_ et de se livrer
à sa place. Il ne le lui défendit pas, lui permit d'être _obsédée_,
mais pour un an seulement (novembre 1729).

Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux
Père Sabatier, insolent, furieux, nullement prudent comme Girard. Elle
voyait le mépris où les jésuites (qu'elle croyait le soutien de
l'Église) ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour à Girard:
«J'ai eu une vision: une mer sombre, un vaisseau plein d'âmes, battu
de l'orage des pensées impures, et sur le vaisseau deux Jésuites. J'ai
dit au Rédempteur que je voyais au ciel: «Seigneur! sauvez-les,
noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage.» Et le bon Dieu me
l'accorda.»

Jamais, dans le cours du procès et lorsque Girard, devenu son cruel
ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint là-dessus. Jamais elle
n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette
noblesse de n'en pas dire un mot. Elle s'était dévouée. A quoi? sans
doute à la damnation. Voudra-t-on dire que, par orgueil, se croyant
impassible et morte, elle défiait l'impureté que le démon infligeait à
l'homme de Dieu. Mais il est très certain qu'elle ne savait rien
précisément des choses sensuelles; qu'en ce mystère elle ne prévoyait
rien que douleurs, tortures du démon. Girard était bien froid, et bien
indigne de tout cela. Au lieu d'être attendri, il se joua de sa
crédulité par une ignoble fraude. Il lui glissa dans sa cassette un
papier où Dieu lui disait que, pour elle, effectivement il sauverait
le vaisseau. Mais il se garda d'y laisser cette pièce ridicule; en la
lisant et relisant, elle aurait pu s'apercevoir qu'elle était
fabriquée. L'ange qui apporta le papier, un jour après le remporta.

Avec la même indélicatesse, Girard, la voyant agitée et incapable de
prier, lui permit légèrement de communier tant qu'elle voudrait, tous
les jours, dans différentes églises. Elle n'en fut que plus mal. Déjà
pleine du démon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force
égale, ils se battaient en elle. Elle croyait éclater et crever. Elle
tombait, s'évanouissait, et restait ainsi plusieurs heures. En
décembre, elle ne sortit plus guère, même de son lit.

Girard eut un trop bon prétexte pour la voir. Il fut prudent, s'y
faisant toujours conduire par le petit frère, du moins jusqu'à la
porte. La chambre de la malade était au haut de la maison. La mère
restait à la boutique discrètement. Il était seul, tant qu'il voulait,
et, s'il voulait, tournait la clé. Elle était alors très malade. Il la
traitait comme un enfant; il l'avançait un peu sur le devant du lit,
lui tenait la tête, la baisait paternellement. Tout cela reçu avec
respect, tendresse, reconnaissance.

Très pure, elle était très sensible. A tel contact léger qu'une autre
n'eût pas remarqué, elle perdait connaissance; un frôlement près du
sein suffisait. Girard en fit l'expérience, et cela lui donna de
mauvaises pensées. Il la jetait à volonté dans ce sommeil, et elle ne
songeait nullement à s'en défendre, ayant toute confiance en lui,
inquiète seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant
de liberté et de lui faire perdre un temps si précieux. Il y restait
longtemps. On pouvait prévoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille,
toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins à la tête de Girard un
invincible enivrement. Une fois, en s'éveillant, elle se trouva dans
une posture très ridiculement indécente; une autre, elle le surprit
qui la caressait. Elle rougit, gémit, se plaignit. Mais il lui dit
impudemment: «Je suis votre maître, votre Dieu... Vous devez tout
souffrir au nom de l'obéissance.» Vers Noël, à la grande fête, il
perdit la dernière réserve. Au réveil, elle s'écria: «Mon Dieu! que
j'ai souffert!--Je le crois, pauvre enfant!» dit-il d'un ton
compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas
ce qu'elle éprouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.).

Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avait fait.
En janvier, février, un signe trop certain l'avertit de la grossesse.
Pour comble d'embarras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces
parties de dévotes, ces mangeries, arrosées indiscrètement du petit
vin du pays, avaient eu pour premier effet l'exaltation naturelle chez
une race inflammable, l'extase contagieuse. Chez les rusées, tout
était contrefait. Mais chez cette jeune Laugier, sanguine et
véhémente, l'extase fut réelle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais
délires, des défaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut
grosse un peu plus tard que la Cadière, sans doute aux fêtes des Rois
(p. 37, 114).

Péril très grand. Elles n'étaient pas dans un désert, ni au fond d'un
couvent, intéressé à étouffer la chose, mais, pour ainsi dire, en
pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadière
dans sa famille. Son frère, le Jacobin, commençait à trouver mauvais
que Girard lui fît de si longues visites. Un jour, il osa rester près
d'elle, quand Girard y vint, comme pour la garder. Girard, hardiment,
le mit hors de la chambre, et la mère, indignée, chassa son fils de la
maison.

Cela tournait vers un éclat. Nul doute que ce jeune homme, si durement
traité, chassé de chez lui, gonflé de colère, n'allât crier aux
Prêcheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne
courussent répéter la chose, et en dessous n'ameutassent toute la
ville contre le Jésuite. Il prit un étrange parti, de faire face par
un coup hardi et de se sauver par le crime. Le libertin devint un
scélérat.

Il connaissait bien sa victime. Il avait vu la trace des scrofules
qu'elle avait eues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une
blessure. La peau y reste rosée, mince et faible. Elle en avait eu aux
pieds. Et elle en avait aussi dans un endroit délicat, dangereux, sous
le sein. Il eut l'idée diabolique de lui renouveler ces plaies, de les
donner pour des stigmates, tels qu'en ont obtenus du ciel saint
François et d'autres saints, qui, cherchant l'_imitation_ et la
_conformité_ complète avec le Crucifié, portaient et la marque des
clous et le coup de lance au côté. Les Jésuites étaient désolés de
n'avoir rien à opposer aux miracles des jansénistes. Girard était sûr
de les charmer par un miracle inattendu. Il ne pouvait manquer d'être
soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux
Sabatier, était prêt à croire tout; il avait été jadis le confesseur
de la Cadière, et la chose lui eût fait honneur. Un autre, le Père
Grignet, était un béat imbécile, qui verrait tout ce qu'on voudrait.
Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doutes, on les
ferait avertir de si haut, qu'ils croiraient prudent de se taire. Même
le jacobin Cadière, jusque-là ennemi et jaloux, trouverait son compte
à revenir, à croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et
lui le frère d'une sainte.

«Mais, dira-t-on, la chose n'était-elle pas naturelle? On a des
exemples innombrables, bien constatés, de vraies stigmatisées[83].»

  [83] Voy. surtout A. Maury, _Magie_.

Le contraire est probable. Quand elle s'aperçut de la chose, elle fut
honteuse et désolée, craignant de déplaire à Girard par ce retour de
petits maux d'enfance. Elle alla vite chez une voisine, une Mme Truc,
une femme qui se mêlait de médecine, et lui acheta (comme pour un
jeune frère) un onguent qui lui brûlait les plaies.

Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit il? Enfonça-t-il les
ongles? usa-t-il d'un petit couteau, que toujours il portait sur lui?
Ou bien attira-t-il le sang la première fois, comme il le fit plus
tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais
bien sa sensibilité; nul doute qu'à travers le sommeil elle n'ait
senti la douleur.

Elle eût cru faire un grand péché, si elle n'eût tout dit à Girard.
Quelque crainte qu'elle eût de déplaire et de dégoûter, elle dit la
chose. Il vit, et il joua sa comédie, lui reprocha de vouloir guérir
et de s'opposer à Dieu. Ce sont les célestes stigmates. Il se met à
genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle
fait difficulté de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait
découvrir le côté, admire la plaie. «Et moi aussi je l'ai, dit-il,
mais intérieure.»

La voilà obligée de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui
aidait à lui faire accepter une chose si étonnante, c'est qu'à ce
moment la sœur Rémusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la
gloire, et son cœur porté par les anges. Qui lui succéderait sur la
terre? Qui hériterait des dons sublimes qu'elle avait eus, des faveurs
célestes dont elle était comblée? Girard lui offrit la succession et
la corrompit par l'orgueil.

Dès lors, elle changea. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu'elle
sentait des mouvements de nature. Les dégoûts, les tressaillements de
la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur
le compte des violences intérieures de l'Esprit. Au premier jour de
carême, étant à table avec ses parents, elle voit tout à coup le
Seigneur. «Je veux te conduire au Désert, dit-il, t'associer aux excès
d'amour de la sainte Quarantaine, t'associer à mes douleurs...» Elle
frémit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle
peut se donner pour tout un monde de pécheurs. Elle a des visions
sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle aperçoit Jésus comme un
crible de sang. Elle-même crachait le sang, et elle en perdait encore
d'autre façon. Mais en même temps sa nature semblait changée. A mesure
qu'elle souffrait, elle devenait amoureuse. Le vingtième jour du
carême, elle voit son nom uni à celui de Girard. L'orgueil alors
exalté, stimulé du sens nouveau qui lui venait, l'orgueil lui fait
comprendre le _domaine spécial_ que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle
sent _combien l'ange est inférieur_ au saint, à la moindre
sainte.--Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec
l'Agneau!... Pour l'omble d'illusion, elle se sent soulevée de terre,
monter en l'air à plusieurs pieds. Elle peut à peine le croire, mais
une personne respectée, Mlle Gravier, le lui assure. Chacun vient,
admire, adore. Girard amène son collègue Grignet, qui s'agenouille et
pleure de joie.

N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait venir souvent à
l'église des Jésuites. Elle s'y traînait à une heure, après les
offices, pendant le dîner. Personne alors dans l'église. Il s'y
livrait devant l'autel, devant la croix, à des transports que le
sacrilège rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule?
pouvait-elle bien s'y tromper? Il semble que sa conscience, au milieu
d'une exaltation sincère encore et non jouée, s'étourdissait pourtant
déjà, s'obscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces faveurs
cruelles de l'Époux céleste, elle commençait à sentir d'étranges
dédommagements. Heureuse de ses défaillances, elle y trouvait,
disait-elle, des peines d'infinie douceur et je ne sais quel flot de
la Grâce «jusqu'au consentement parfait». (P. 425, in-douze.)

Elle fut d'abord étonnée et inquiète de ces choses nouvelles. Elle en
parla à la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle était bien sotte, que ce
n'était rien, et cyniquement elle ajouta qu'elle en éprouvait tout
autant.

Ainsi ces perfides commères aidaient de leur mieux à corrompre une
fille très honnête, et chez qui les sens retardés ne s'éveillaient
qu'à grand'peine sous l'obsession odieuse d'une autorité sacrée.

Deux choses attendrissent dans ces rêveries: l'une, c'est le pur idéal
qu'elle se faisait de l'union fidèle, croyant voir le nom de Girard et
le sien unis à jamais au _Livre de vie_. L'autre chose touchante,
c'est sa bonté qui éclate parmi les folies, son charmant cœur
d'enfant. Au jour des Rameaux, en voyant la joyeuse table de famille,
elle pleura trois heures de suite de songer «qu'au même jour personne
n'invita Jésus à dîner».

Pendant presque tout le carême, elle ne put presque pas manger; elle
rejetait le peu qu'elle prenait. Aux quinze derniers jours, elle jeûna
entièrement, et arriva au dernier degré de faiblesse. Qui pourrait
croire que Girard, sur cette mourante qui n'avait plus que le souffle,
exerça de nouveaux sévices? Il avait empêché ses plaies de se fermer.
Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfin au
Vendredi-Saint, pour l'achèvement de sa cruelle comédie, il lui fit
porter une couronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui
faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop
de mystère. Il lui coupa d'abord ses longs cheveux, les emporta. Il
commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui
faisait des cages. Elle n'apparaissait pas aux visiteurs avec cette
couronne; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face
sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des
_Véroniques_, que Girard emportait pour les donner sans doute à des
personnes de piété.

La mère se trouva malgré elle complice de la jonglerie. Mais elle
redoutait Girard. Elle commençait à voir qu'il était capable de tout,
et quelqu'un, de bien confident (très probablement la Guiol) lui avait
dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre
heures.

Pour la Cadière, elle ne mentit jamais là-dessus. Dans le récit
qu'elle a dicté de ce carême, elle dit expressément que c'est une
couronne à pointes qui, enfoncée dans sa tête, la faisait saigner.

Elle ne cacha pas non plus l'origine des petites croix qu'elle donnait
à ses visiteurs. Sur un modèle fourni par Girard, elle les commanda à
un de ses parents, charpentier de l'Arsenal.

Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une défaillance
qu'on appelait une extase, livrée aux soins de Girard, soins
énervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait
déjà la sainte, la martyre, la miraculée, la transfigurée, qui
commençait à s'arrondir. Il désirait et redoutait la solution violente
d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de
dangereux breuvages, des poudres rougeâtres.

Il l'aurait mieux aimée morte; cela l'aurait tiré d'affaire. Du moins,
il aurait voulu l'éloigner de chez sa mère, la cacher dans un couvent.
Il connaissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus haut
l'_Affaire de Louviers_) avec quelle adresse, quelle discrétion, on y
couvre ces sortes de choses. Il voulait l'envoyer ou aux chartreuses
de Prémole, ou à Sainte-Claire d'Ollioules. Il en parla même le
Vendredi-Saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer
de son lit. Enfin, quatre jours après Pâques, Girard étant dans sa
chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte
masse qui semblait du sang coagulé. Il prit le vase, regarda
attentivement à la fenêtre. Mais elle, qui ne soupçonnait nul mal à
cela, elle appela la servante, lui donna le vase à vider. «Quelle
imprudence!» Ce cri échappa à Girard, et sottement il le répéta (p.
54, 388, etc.).

On n'a pas autant de détails sur l'avortement de la Laugier. Elle
s'était aperçue de sa grossesse dans le même carême. Elle y avait eu
d'étranges convulsions, des commencements de stigmates assez
ridicules; l'un était un coup de ciseau qu'elle s'était donné dans son
travail de couturière, l'autre une dartre vive au côté (p. 38). Ses
extases tout à coup tournèrent en désespoir impie. Elle crachait sur
le crucifix. Elle criait contre Girard: «Où est-il, ce diable de Père
qui m'a mise dans cet état? Il n'était pas difficile d'abuser une
fille de vingt-deux ans!... Où est-il? Il me laisse là. Qu'il vienne!»
Les femmes qui l'entouraient étaient elles-mêmes des maîtresses de
Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter
les emportements de la fille enceinte.

Ces commères, intéressées à diminuer le bruit, purent, sans lui,
trouver un moyen de tout finir sans éclat.

Girard était-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien
pu le croire en voyant combien aisément, sans être ni jeune ni beau,
il avait fasciné tant de femmes. Mais le plus étrange, ce fut, après
s'être tellement compromis, de maîtriser l'opinion. Il parut un moment
avoir ensorcelé la ville elle-même.

En réalité, on savait les Jésuites puissants; personne ne voulait
entrer en lutte avec eux. Même on ne croyait pas sûr d'en parler mal à
voix basse. La masse ecclésiastique était surtout de petits moines
d'ordres mendiants sans relations puissantes ni hautes protections.
Les carmes même, fort jaloux et blessés d'avoir perdu la Cadière, les
carmes se turent. Son frère, le jeune Jacobin, prêché par une mère
tremblante, revint aux ménagements politiques, se rapprocha de Girard,
enfin se donna à lui autant que le dernier frère, au point de lui
prêter son aide dans une étrange manœuvre qui pouvait faire croire
que Girard avait le don de prophétie.


S'il avait à craindre quelque faible opposition, c'était de la
personne même qu'il semblait avoir le plus subjuguée. La Cadière,
encore soumise, donnait pourtant de légers signes d'une indépendance
prochaine qui devait se révéler. Le 30 avril, dans une partie de
campagne que Girard organisa galamment, et où il envoya, avec la
Guiol, son troupeau de jeunes dévotes, la Cadière tomba en grande
rêverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, éleva
son cœur à Dieu. Elle dit, avec un sentiment de véritable piété:
«Vous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous seul!... Vos anges ne me
suffisent pas.» Puis une d'elles, fille fort gaie, ayant, à la
provençale, pendu à son cou un petit tambourin, la Cadière fit comme
les autres, sauta, dansa, se mit un tapis en écharpe, fit la
bohémienne, s'étourdit par cent folies.

Elle était fort agitée. En mai, elle obtint de sa mère de faire un
voyage à la Sainte-Baume, à l'église de la Madeleine, la grande sainte
des filles pénitentes. Girard ne la laissa aller que sous l'escorte de
deux surveillantes fidèles, la Guiol et la Reboul. Mais en route,
quoique par moments elle eût encore des extases, elle se montra lasse
d'être l'instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui
la troublait. Le terme annuel de l'_obsession_ n'était pas éloigné.
N'avait-elle pas gagné sa liberté? Une fois sortie de la sombre et
fascinante Toulon, replacée dans le grand air, dans la nature, sous le
soleil, la captive reprit son âme, résista à l'âme étrangère, osa être
elle-même, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal
édifiées. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai), elles
l'avertirent du changement. Il s'en convainquit par lui-même. Elle
résista à l'extase, ne voulant plus, ce semblait, obéir qu'à la
raison.

Il avait cru la tenir, et par la fascination, et par l'autorité
sacrée, enfin par la possession et l'habitude charnelle. Il ne tenait
rien. La jeune âme qui, après tout avait été moins conquise que
surprise (traîtreusement), revenait à sa nature. Il fut blessé. De son
métier de pédant, de la tyrannie des enfants, châtiés à volonté, de
celle des religieuses, non moins dépendantes, il lui restait un fonds
dur de domination jalouse. Il résolut de ressaisir la Cadière en
punissant cette première petite révolte, si l'on peut nommer ainsi le
timide essor de l'âme comprimée qui se relève.

Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se confessa à lui, il refusa
de l'absoudre, disant qu'elle était si coupable qu'il devait lui
infliger le lendemain une grande, très grande pénitence.

Quelle serait-elle? Le jeûne? Mais elle était déjà affaiblie et
exténuée. Les longues prières, autre pénitence, n'étaient pas dans les
habitudes du directeur quiétiste; il les défendait. Restait le
châtiment corporel, la discipline. C'était la punition d'usage
universel, prodiguée dans les couvents autant que dans les collèges.
Moyen simple et abrégé de rapide exécution qui, aux temps simples et
rudes, s'appliquait dans l'église même. On voit, dans les fabliaux,
naïves peintures des mœurs, que le prêtre, ayant confessé le mari et
la femme, sans façon, sur la place même, derrière le confessionnal,
leur donnait la discipline. Les écoliers, les moines, les religieuses,
n'étaient pas punis autrement[84].

  [84] Le grand dauphin était fouetté cruellement. Le jeune
  Boufflers (_de quinze ans_) mourut de douleur de l'avoir été
  (Saint-Simon). La prieure de l'Abbaye-aux-Bois, menacée par son
  supérieur «_de châtiment afflictif_», réclama auprès du roi; elle
  fut, pour l'honneur du couvent, dispensée de la honte publique,
  mais remise au supérieur, et sans doute la punition fut reçue à
  petit bruit.--De plus en plus, on sentait ce qu'elle avait de
  dangereux, d'immoral. L'effroi, la honte, amenaient de tristes
  supplications et d'indignes traités. On ne l'avait que trop vu
  dans le grand procès qui, sous l'empereur Joseph, dévoila
  l'intérieur des collèges des Jésuites, qui plus tard fut
  réimprimé sous Joseph II et de nos jours.

Girard savait que celle-ci, nullement habituée à la honte, très
pudique (n'ayant rien subi qu'à son insu dans le sommeil) souffrirait
extrêmement d'un châtiment indécent, en serait brisée, perdrait tout
ce qu'elle avait de ressort. Elle devait être mortifiée plus encore
peut-être qu'une autre, pâtir (s'il faut l'avouer) en sa vanité de
femme. Elle avait tant souffert, tant jeûné! Puis était venu
l'avortement. Son corps, délicat de lui-même, semblait n'être plus
qu'une ombre. D'autant plus certainement elle craignait de rien
laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, détruite, endolorie. Elle
avait les jambes enflées, et telle petite infirmité qui ne pouvait que
l'humilier extrêmement.

Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire
dans ses trois dépositions si naïves, si manifestement sincères, où,
déposant sans serment, elle se fait un devoir de déclarer même les
choses que son intérêt lui commandait de cacher, même celles dont on
put abuser contre elle le plus cruellement.

_La première déposition faite à l'improviste devant le juge
ecclésiastique_ qu'on envoya pour la surprendre. Ce sont, on le sent
partout, les mots sortis d'un jeune cœur qui parle comme devant Dieu.

_La seconde devant le roi_, je veux dire devant le magistrat qui le
représentait, le lieutenant civil et criminel de Toulon.

_La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix._ (P.
5, 12, 384 du _Procès_, in-folio.)

Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimées
à Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume où l'on veut (je
l'établirai plus tard) atténuer les torts de Girard, fixer l'attention
du lecteur sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. Et
cependant l'éditeur n'a pas pu se dispenser de donner ces dépositions
accablantes pour celui qu'il favorise.

Inconséquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis
brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85].

  [85] On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux fois, à la page
  6 et à la page 389, afin de diminuer le crime de Girard. La
  version la plus exacte ici est celle de sa déposition devant le
  lieutenant criminel de Toulon (p. 12), etc.

L'amour n'est point du tout ici la circonstance atténuante. Loin de
là. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu
ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait
de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir
tenté (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait
pas de garder une âme. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait
avec espoir le mot qu'elle disait souvent: «Je le sens, je ne vivrai
pas.» Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre
corps brisé qu'il eût voulu voir mourir!

Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et
de cruauté? Les donna-t-il pour des preuves de patience et
d'obéissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos:
«Que c'est à force de péchés qu'on fait mourir le péché?» Prit-elle
cela au sérieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice,
d'expiation, de pénitence, n'étaient que libertinage?

Elle ne voulait pas le savoir, dans l'étrange débâcle morale qu'elle
eut après ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude
saison. Elle subissait son maître, ayant peur un peu de lui, et d'un
étrange amour d'esclave, continuant cette comédie de recevoir chaque
jour de petites pénitences. Girard la ménageait si peu qu'il ne lui
cachait pas même ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la
mettre au couvent. Elle était, en attendant, son jouet; elle le
voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes
énervantes, de plus en plus mélancolique, elle tenait peu à la vie, et
répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard): «Je le sens, je
mourrai bientôt.»



XI

LA CADIÈRE AU COUVENT (1730)


L'abbesse du couvent d'Ollioules était jeune pour une abbesse; elle
n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle était
vive, soudaine à aimer ou à haïr, emportée du cœur ou des sens, ayant
fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle
maison.

Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de
Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui,
apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles
vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent.
D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre répandu à Marseille
et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui
payaient; contact fâcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par
l'affaire d'Aubany.

Point de clôture sérieuse. Peu d'ordre intérieur. Dans les brûlantes
nuits d'été de ce climat africain (plus pesant) plus exigeant aux
gorges étouffées d'Ollioules, religieuses et novices allaient,
venaient fort librement. Ce qu'on a vu à Loudun en 1630 existait à
Ollioules, tout de même, en 1730. La masse des religieuses (douze à
peu près sur les quinze que comptait la maison), un peu délaissée des
moines qui préféraient les hautes dames, étaient de pauvres créatures
ennuyées, déshéritées; elles n'avaient de consolations que les
causeries, les enfantillages, certaines intimités entre elles et avec
les novices.

L'abbesse craignait que la Cadière ne vît trop bien tout cela. Elle
fit difficulté pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son
parti en sens tout contraire. Dans une lettre charmante, plus
flatteuse que ne pouvait l'attendre une petite fille d'une telle dame,
elle exprima l'espoir qu'elle quitterait la direction de Girard. Ce
n'était pas pour la transmettre à ses observantins qui en étaient peu
capables. Elle avait l'idée piquante, hardie, de la prendre elle-même
et de diriger la Cadière.

Elle était fort vaniteuse. Elle comptait s'approprier cette merveille,
la conquérir aisément, se sentant plus agréable qu'un vieux directeur
Jésuite. Elle eût exploité la jeune sainte au profit de sa maison.

Elle lui fit l'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte
de la rue. Elle la baisa, s'en empara, la mena chez elle dans sa belle
chambre d'abbesse et lui dit qu'elle la partagerait avec elle. Elle
fut enchantée de sa modestie, de sa grâce maladive, d'une certaine
étrangeté, mystérieuse, attendrissante. Elle avait souffert
extrêmement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la
mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle l'aimait, tant
qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme sœurs.

Pour son plan, c'était peut-être plus qu'il ne fallait, c'était trop.
Il eût suffit que la sainte logeât chez elle. Par cette faiblesse
singulière de la coucher avec elle, elle lui donnait trop l'air d'une
petite favorite. Une telle privauté, fort à la mode entre les dames,
était chose défendue dans les couvents, furtive, et dont une
supérieure ne devait pas donner l'exemple.

La dame fut pourtant étonnée de l'hésitation de la jeune fille. Elle
ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilité.
Encore moins certainement de la personne de la dame, relativement plus
jeune que la pauvre Cadière, dans une fleur de vie, de santé, qu'elle
eût voulu communiquer à sa petite malade. Elle insista tendrement.

Pour faire oublier Girard, elle comptait beaucoup sur l'effet de cet
enveloppement de toutes les heures. C'était la manie des abbesses,
leur plus chère prétention, de confesser leurs religieuses (ce que
permet sainte Thérèse). Cela se fut fait de soi-même dans ce doux
arrangement. La jeune fille n'aurait dit aux confesseurs que le menu,
eût gardé le fond de son cœur pour la personne unique. Le soir, la
nuit, sur l'oreiller, caressée par la curieuse, elle aurait laissé
échapper maint secret, les siens, ceux des autres.

Elle ne put se dégager d'abord d'un si vif enlacement. Elle coucha
avec l'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des
moyens contraires, et comme sainte et comme femme, j'entends comme
fille nerveuse, sensible, et, par faiblesse, peut-être sensuelle. Elle
faisait écrire sa légende, ses paroles, tout ce qui lui échappait.
D'autre part elle recueillait les plus humbles détails de sa vie
physique, en envoyait le bulletin à Toulon. Elle en aurait fait son
idole, sa mignonne poupée. Sur une pente si glissante, l'entraînement,
sans doute, alla vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle
fit un grand effort, dont sa langueur l'eût fait croire incapable.
Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux
lit, cette délicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou
pensionnaires.

Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut dédaignée, se dépita
contre l'ingrate et ne lui pardonna jamais.


La Cadière trouva dans les autres un excellent accueil. La maîtresse
des novices, Mme de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne,
valait mieux que l'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle
était, une pauvre victime du sort, un jeune cœur plein de Dieu, mais
cruellement marqué de fatalités excentriques qui devaient la
précipiter à la honte, à quelque fin sinistre. Elle ne fut occupée que
de la garder, de la préserver de ses imprudences; d'interpréter,
d'excuser ce qui pouvait être en elle de moins excusable.

Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et
goûtaient peu les hautes mysticités, toutes l'aimèrent et la prirent
pour un ange du ciel. Leur sensibilité, peu occupée, se concentra sur
elle et n'eut plus d'autre objet. Elles la trouvaient non seulement
pieuse et surnaturellement dévote, mais bonne enfant, bon cœur,
gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les
édifiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sincères,
toujours mêlés de pure tendresse. Elle disait: «Je vais la nuit
partout, jusqu'en Amérique. Je laisse partout des lettres pour dire
qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand même vous
vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacré-Cœur.»

Miracle. Toutes, à minuit, recevaient, disaient-elles, la charmante
visite. Elles croyaient sentir la Cadière qui les embrassait, les
faisait entrer dans le Cœur de Jésus (p. 81, 89, 93). Elles avaient
bien peur et étaient heureuses. La plus tendre et la plus crédule
était une Marseillaise, la sœur Raimbaud, qui eut ce bonheur, quinze
fois en trois mois, c'est-à-dire à peu près tous les six jours.

Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au même moment la
Cadière était chez toutes à la fois. L'abbesse cependant fut blessée,
d'abord étant jalouse et se croyant seule exceptée, ensuite sentant
bien que, toute perdue qu'elle fût dans ses rêves, elle n'apprendrait
que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison.

Ils n'étaient guère cachés. Mais, comme rien ne pouvait venir à la
Cadière que par la voie illuminative, elle crut les savoir par
révélation. Sa bonté éclata. Elle eut grande compassion de Dieu qu'on
outrageait ainsi. Et, cette fois encore, elle se figura qu'elle devait
payer pour les autres, épargner aux pécheurs les châtiments mérités en
épuisant elle-même ce que la fureur des démons peut infliger de plus
cruel.

Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle
était le soir avec les sœurs au noviciat. Elle tomba à la renverse,
se tordit, cria, perdit connaissance. Au réveil, les novices
l'entouraient, attendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais
la maîtresse, Mme Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle
allait se perdre. Elle l'enleva, la mena tout droit à sa chambre, où
elle se trouva toute écorchée et sa chemise sanglante.

Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intérieurs et
extérieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avait besoin de
soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et
pour un moment.

Elle lui écrit le 28 juin (par ses frères, car elle lisait, mais elle
savait à peine écrire). Elle l'appelle de la manière la plus vive, la
plus pressante. Et il répond par un ajournement. Il doit prêcher à
Hyères, il a mal à la gorge, etc.

Chose inattendue, ce fut l'abbesse même qui le fit venir. Sans doute
elle était inquiète de ce que la Cadière avait découvert de
l'intérieur du couvent. Sûre qu'elle en parlerait à Girard, elle
voulut la prévenir. Elle écrivit au Jésuite un billet le plus flatteur
et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il
viendrait, il la visitât d'abord, voulant être, en grand secret, son
élève, son disciple, comme le fut de Jésus l'humble Nicodème. «Je
pourrai à peu de bruit faire de grands progrès à la vertu, sous votre
direction, à la faveur de la _sainte liberté que me procure mon
poste_. _Le prétexte de notre prétendante_ me servira de couvert et de
moyen (p. 327).»

Démarche étonnante et légère, qui montre dans l'abbesse une tête peu
saine. N'ayant pas réussi à supplanter Girard auprès de la Cadière,
elle entreprenait de supplanter la Cadière auprès de Girard. Elle
s'avançait, sans préface et brusquement. Elle tranchait, en grande
dame, agréable encore, et bien sûre d'être prise au mot, allant
jusqu'à parler de la _liberté_ qu'elle avait!

Elle était partie, dans cette fausse démarche, de l'idée juste que
Girard ne se souciait plus guère de la Cadière. Mais elle aurait pu
deviner qu'il avait à Toulon d'autres embarras. Il était inquiet d'une
affaire où il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame
mûre, aisée, bien posée, la plus sage de ses pénitentes, Mlle Gravier.
Ses quarante ans ne la défendirent pas. Il ne voulut pas au bercail
une brebis indépendante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifiée,
de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395).

Girard, préoccupé de cette nouvelle aventure, vit froidement les
avances si inattendues de l'abbesse. Il craignit qu'elles ne fussent
un piège des observantins. Il résolut d'être prudent, vit l'abbesse,
déjà embarrassée de sa démarche imprudente, vit ensuite la Cadière,
mais seulement à la chapelle, où il la confessa.

Celle-ci fut blessée sans doute de ce peu d'empressement. Et en effet
cette conduite était étrange, d'extrême inconséquence. Il la troublait
par des lettres légères, galantes, de petites menaces badines qu'on
aurait pu dire amoureuses. (_Dépos. Lescot_, et page 335). Et puis il
ne daignait la voir autrement qu'en public.

Dans un billet du soir même, elle s'en venge assez finement, en lui
disant qu'au moment où il lui a donné l'absolution, elle s'est sentie
merveilleusement détachée et d'elle-même _et de toute créature_.

C'est ce qu'aurait voulu Girard. Ses trames étaient fort embrouillées,
et la Cadière était de trop. Il fut ravi de sa lettre, bien loin d'en
être piqué, lui prêcha le _détachement_. Il insinuait en même temps
combien il avait besoin de prudence. Il avait reçu, disait-il, une
lettre où on l'avertissait sévèrement de ses fautes. Cependant, comme
il partait le jeudi 6 pour Marseille, il la verrait en passant (p.
329, 4 juillet 1730).

Elle attendit. Point de Girard. Son agitation fut extrême. Le flux
monta; ce fut comme une mer, une tempête. Elle le dit à sa chère
Raimbaud, qui ne voulut pas la quitter, coucha avec elle (p. 73)
contre les règlements, sauf à dire qu'elle y était venue le matin.
C'était la nuit du 6 juillet, de chaleur concentrée, pesante, en ce
four étroit d'Ollioules. A quatre ou cinq heures, la voyant se
débattre dans de vives souffrances, elle «crut qu'elle avait des
coliques, chercha du feu à la cuisine». Pendant son absence, la
Cadière avait pris un moyen extrême qui sans doute ne pouvait manquer
de faire arriver Girard à l'instant. Soit qu'elle ait rouvert de ses
ongles les plaies de la tête, soit qu'elle ait pu s'enfoncer la
couronne à pointes de fer, elle se mit tout en sang. Il lui coulait
sur le visage en grosses gouttes. Sous cette douleur, elle était
transfigurée et ses yeux étincelaient.

Cela ne dura pas moins de deux heures. Les religieuses accoururent
pour la voir dans cet état, admirèrent. Elles voulaient faire entrer
leurs observantins; la Cadière les en empêcha.

L'abbesse se serait bien gardée d'avertir Girard pour la voir dans cet
état pathétique, où elle était trop touchante. La bonne Mme Lescot lui
donna cette consolation et fit avertir le Père. Il vint, mais au lieu
de monter, en vrai jongleur, il eut lui-même une extase à la chapelle,
y resta une heure prosterné à deux genoux devant le Saint-Sacrement
(p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la
Cadière. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle était
à la messe, qu'elle semblait remuer les lèvres pour recevoir l'hostie.
«Qui peut le savoir mieux que moi! dit le fourbe. Un ange m'avait
averti. J'ai dit la messe, et je l'ai communiée de Toulon.» Elles
furent renversées du miracle, à ce point que l'une d'elles en resta
deux jours malade. Girard s'adressant alors à la Cadière avec une
indigne légèreté: «Ah! ah! petite gourmande, vous me volez donc moitié
de ma part?»

On se retire avec respect; on les laisse. Le voici en face de la
victime sanglante, pâle, affaiblie, d'autant plus agitée. Tout homme
aurait été ému. Quel aveu plus naïf, plus violent de sa dépendance, du
besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, exprimé par le sang,
les blessures, plus qu'aucune parole, devait aller au cœur. C'était
un abaissement. Mais qui n'en aurait eu pitié? Elle avait donc un
moment de nature, cette innocente personne? Dans sa vie courte et
malheureuse, la pauvre jeune sainte, si étrangère aux sens, avait donc
une heure de faiblesse? Ce qu'il avait eu d'elle à son insu,
qu'était-ce? Peu ou rien. Avec l'âme, la volonté, il allait avoir
tout.

La Cadière est fort brève, comme on peut croire, sur tout cela. Dans
sa déposition, elle dit pudiquement qu'elle perdit connaissance et ne
sut trop ce qui se passa. Dans un aveu à son amie la dame Allemand (p.
178), sans se plaindre de rien, elle fait tout comprendre.

En retour d'un si grand élan de cœur, d'une si charmante impatience,
que fit Girard? Il la gronda. Cette flamme qui eût gagné tout autre,
l'eût embrasé, le refroidit. Son âme de tyran ne voulait que des
mortes, purs jouets de sa volonté. Et celle-ci, par cette forte
initiative, l'avait forcé de venir. L'écolière entraînait le maître.
L'irritable pédant traita cela comme il eût fait d'une révolte de
collège. Ses sévérités libertines, sa froideur égoïste dans un plaisir
cruel, flétrirent l'infortunée, qui n'en eut rien que le remords.

Chose non moins choquante. Le sang versé pour lui n'eut d'autre effet
que de lui sembler bon à exploiter pour son intérêt propre. Dans
cette entrevue, la dernière peut-être, il voulut s'assurer la pauvre
créature au moins pour la discrétion, de sorte qu'abandonnée de lui
elle se crût encore à lui. Il demanda s'il serait moins favorisé que
le couvent qui avait vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui.
L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire[86], et il
crut avoir lié son âme par cette odieuse communion.

  [86] C'était l'usage des reîtres, des soldats du Nord, de se
  faire frères par la communion du sang. (Voy. mes _Origines du
  droit_.)

Cela dura deux ou trois heures, et il était près de midi. L'abbesse
était scandalisée. Elle prit le parti de venir elle-même avec le
dîner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du thé; comme c'était
vendredi, il faisait croire qu'il jeûnait, s'étant sans doute bien
muni à Toulon. La Cadière demanda du café. La sœur converse, qui
était à la cuisine, s'en étonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans
ce fortifiant, elle aurait défailli. Il la remit un peu, et elle
retint Girard encore. Il resta avec elle (il est vrai, non plus
enfermé), jusqu'à quatre heures, voulant effacer la triste impression
de sa conduite du matin. A force de mensonges d'amitié, de paternité,
il raffermit un peu la mobile créature, lui rendit la sérénité. Elle
le conduisit au départ, et, marchant derrière, elle fit, en véritable
enfant, deux ou trois petits sauts de joie. Il dit sèchement: «Petite
folle!» (P. 89).


Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir même, à neuf heures, elle
eut une vision terrible, et on l'entendit crier: «O mon Dieu,
éloignez-vous... Retirez-vous de moi!» Le 8 au matin, à la messe, elle
n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se
sauva dans sa chambre. Grand scandale. Mais elle était si aimée,
qu'une religieuse qui courut après elle, par un compatissant mensonge,
jura qu'elle avait vu Jésus qui la communiait de sa main.

Mme Lescot, finement, habilement, écrivit en légende, comme
éjaculations mystiques, pieux soupirs, dévotes larmes, tout ce qui
s'arrachait de ce cœur déchiré. Il y eut, chose bien rare, une
conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme.
Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadière et de ses dons
charmants. En un mois, elle était déjà comme l'enfant de toutes. Quoi
qu'elle fît, on la défendait. Innocente _quand même_, on n'y voyait
qu'une victime des assauts du démon. Une bonne forte femme du peuple,
fille du serrurier d'Ollioules et tourière du couvent, la Matherone,
ayant vu certaines libertés indécentes de Girard, n'en disait pas
moins: «Ça ne fait rien; c'est une sainte.» Dans un moment où il
parlait de la retirer du couvent, elle s'écria: «Nous ôter
mademoiselle Cadière!... Mais je ferai faire une porte de fer pour
l'empêcher de sortir!» (P. 47, 48, 50.)

Ses frères, qui venaient chaque jour, effrayés de la situation et du
parti que l'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, osèrent aller
au-devant, et dans une lettre ostensible, écrite à Girard au nom de la
Cadière, rappelèrent la révélation qu'elle avait eue le 25 juin sur
les mœurs des observantins, lui disant «qu'il était temps
d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu» (p. 330),--sans
doute de demander qu'on fît une enquête, d'accuser les accusateurs.

Audace excessive, imprudente. La Cadière presque mourante était bien
loin de ces idées. Ses amies imaginèrent que celui qui avait fait le
trouble, ferait le calme peut-être. Elles prièrent Girard de venir la
confesser. Ce fut une scène terrible. Elle fit au confessionnal des
cris, des lamentations, qu'on entendait à trente pas. Les curieuses
avaient beau jeu d'écouter, et n'y manquaient pas. Girard était au
supplice. Il disait, répétait en vain: «Calmez-vous, mademoiselle!»
(P. 95.)--Il avait beau l'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12,
elle eut sous le cœur une douleur si aiguë qu'elle crut que ses côtes
éclataient. Le 14, elle semblait à la mort, et on appela sa mère. Elle
reçut le viatique. Le lendemain, «elle fit une amende honorable, la
plus touchante, la plus expressive qui se soit jamais entendue. Nous
fondions en larmes.» (P. 330-331.) Le 20, elle eut une sorte d'agonie,
qui perçait le cœur. Puis, tout à coup, par un revirement heureux et
qui la sauva, elle eut une vision très douce. Elle vit la pécheresse
Madeleine pardonnée, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la
place que Lucifer avait perdue. (P. 332.)

Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrétion qu'en la corrompant
davantage, étouffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir),
l'embrassait fort imprudemment. Mais plus souvent encore, il lui
envoyait ses dévotes. La Guiol et autres venaient l'accabler de
caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles
souriaient, disaient que tout cela c'étaient les libertés divines,
qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles étaient de même. Elles
lui vantaient les douceurs d'une telle union entre femmes. Girard ne
désapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en
commun les plus honteux secrets. Il était si habitué à cette
dépravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla à la Cadière de
la grossesse de Mlle Gravier. Il voulait qu'elle l'invitât à venir à
Ollioules, calmât son irritation, lui persuadât que cette grossesse
pouvait être une illusion du Diable qu'on saurait dissiper (p. 395).

Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadière. Ils
devaient indigner ses frères qui ne les ignoraient pas. Les lettres
qu'ils écrivent en son nom sont bien singulières. Enragés au fond,
ulcérés, regardant Girard comme un scélérat, mais obligés de faire
parler leur sœur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant
des échappées où on entrevoit leur fureur.

Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travaillés, écrits
visiblement pour le procès qui peut venir. Nous parlerons de la seule
qu'il n'ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet.
Elle est aigre-douce, galante, d'un homme imprudent, léger. En voici
le sens:

«L'évêque est arrivé ce matin à Toulon et ira voir la Cadière... On
concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le
_Père Sabatier_ vont la voir et demandent à voir (ses plaies), elle
dira qu'on lui a défendu d'agir, de parler.

«J'ai une grande faim de vous revoir et de _tout voir_. Vous savez que
je ne demande que _mon bien_. Et il y a longtemps que je n'ai rien
_vu qu'à demi_ (il veut dire, à la grille du parloir). Je vous
fatiguerai? Eh bien! ne me fatiguez-vous pas aussi?» etc.

Lettre étrange en tous les sens. Il se défie à la fois et de l'évêque,
et du Jésuite même, de son collègue, le vieux Sabatier. C'est au fond
la lettre d'un coupable inquiet. Il sait bien qu'elle a en mains ses
lettres, ses papiers, enfin de quoi le perdre.

Les deux jeunes gens répondent au nom de leur sœur par une lettre
vive, la seule qui ait un accent vrai. Ils répondent ligne par ligne,
sans outrage, mais avec une âpreté souvent ironique où l'on sent
l'indignation contenue. Leur sœur y promet de lui obéir, _de ne rien
dire à l'évêque ni au Jésuite_. Elle le félicite d'avoir «tant de
courage, pour exhorter les autres à souffrir». Elle relève, lui
renvoie sa choquante galanterie, mais d'une manière choquante (on sent
là une main d'homme, la main des deux étourdis).

Le surlendemain ils allèrent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ
sortir du couvent. Il en fut très effrayé. Il pensa que les papiers
allaient échapper avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui
ôtait l'esprit. Il faiblit jusqu'à aller pleurer au parloir
d'Ollioules, se mit à genoux devant elle, demanda si elle aurait le
courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit
_non_, s'avança et se laissa embrasser. Et le Judas ne voulait rien
que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer
d'en haut.

Le 29, tout est changé. La Cadière reste à Ollioules, lui demande
excuse, lui promet soumission (p. 339). Il est trop visible que
celui-ci a fait agir de puissantes influences, que dès le 29 on a
reçu des menaces (peut-être d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros
bonnets des Jésuites ont écrit, et de Versailles les protecteurs de
cour.

Que feraient les frères dans cette lutte? Ils consultèrent sans doute
leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans
Girard _le confesseur_ libertin; c'eût été déplaire à tout le clergé
dont la confession est le cher trésor. Il fallait, au contraire,
l'isoler du clergé en constatant sa doctrine singulière, montrer en
lui _le quiétiste_. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698,
on avait brûlé pour quiétisme un curé des environs de Dijon. Ils
imaginèrent de faire (en apparence sous la dictée de leur sœur,
étrangère à ce projet), un mémoire où le quiétisme de Girard, exalté
et glorifié, serait constaté, réellement dénoncé. Ce fut le récit des
visions qu'elle avait eues dans le carême. Le nom de Girard y est déjà
au ciel. Elle le voit, uni à son nom, au _Livre de vie_.

Ils n'osèrent porter ce mémoire à l'évêque. Mais ils se le firent
voler par leur ami, son jeune aumônier, le petit Camerle. L'évêque
lut, et dans la ville il en courut des copies. Le 21 août, Girard se
trouvant à l'évêché, le prélat lui dit en riant: «Eh! bien, mon Père,
voilà donc votre nom au _Livre de vie_.»

Il fut accablé, se crut perdu, écrivit à la Cadière des reproches
amers. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. La Cadière fut
bien étonnée, lui jura que ce mémoire n'était jamais sorti des mains
de ses frères. Mais, dès qu'elle sut que c'était faux, son désespoir
n'eut plus de bornes (p. 163.) Les plus cruelles douleurs de l'âme et
du corps l'assaillirent. Elle crut un moment se dissoudre. Elle devint
quasi folle. «J'eus un tel désir de souffrance! Je saisis la
discipline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang
abondamment.» (P. 362.) Dans ce terrible égarement qui montre et sa
faible tête et la sensibilité infinie de sa conscience, la Guiol
l'acheva en lui dépeignant Girard comme un homme à peu près mort. Elle
porta au dernier degré sa compassion. (P. 361.)

Elle allait lâcher les papiers. Il était pourtant trop visible que
seuls ils la défendaient, la gardaient, prouvaient son innocence et
les artifices dont elle avait été victime. Les rendre, c'était risquer
que l'on changeât les rôles, qu'on ne lui imputât d'avoir séduit un
saint, qu'enfin tout l'odieux ne fût de son côté.

Mais, s'il fallait périr ou perdre Girard, elle aimait mieux de
beaucoup le premier parti. Un démon (la Guiol sans doute), la tenta
justement par là, par l'étrange sublimité de ce sacrifice. Elle lui
écrivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice sanglant (p. 28). Elle
put lui citer les saints qui, accusés, ne se justifiaient pas,
s'accusaient eux-mêmes, mouraient comme des agneaux. La Cadière suivit
cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait,
disant: «Il dit vrai, et j'ai menti.» (P. 32.)

Elle eût pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette
grande échappée de cœur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore
les minutes des siennes. Il eut à la fois et ces minutes écrites par
le Jacobin et les copies que l'autre frère faisait et lui envoyait.
Dès lors il ne craignait rien. Nul contrôle possible. Il put en ôter,
en remettre, détruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire
était parfaitement libre, et il a bien travaillé. De quatre-vingts
lettres il en reste seize, et encore elles semblent des pièces
laborieuses, fabriquées après coup.

Girard, ayant tout en mains, pouvait rire de ses ennemis. A eux
désormais de craindre. L'évêque, homme du grand monde, savait trop
bien son Versailles et le crédit des Jésuites pour ne pas les ménager.
Il crut même politique de lui faire une petite réparation pour son
malicieux reproche relatif au _Livre de vie_, et lui dit gracieusement
qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptême.

Les évêques de Toulon avaient toujours été des grands seigneurs. Leur
liste offre tous les premiers noms de Provence, Baux, Glandèves,
Nicolaï, Forbin, Forbin d'Oppède, et de fameux noms d'Italie, Fiesque,
Trivulce, La Rovère. De 1712 à 1737, sous la Régence et Fleury,
l'évêque était un La Tour du Pin. Il était fort riche, ayant aussi en
Languedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Désert. Il
s'était bien conduit, dit-on, dans la peste de 1721. Du reste, il ne
résidait guère, menait une vie toute mondaine, ne disait jamais la
messe, passait pour plus que galant.

Il vint à Toulon en juillet, et, quoique Girard l'eût détourné d'aller
à Ollioules et de visiter la Cadière, il en eut pourtant la curiosité.
Il la vit dans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla une
bonne petite sainte, et il lui crut si bien des lumières supérieures,
qu'il eut la légèreté de lui parler de ses affaires, d'intérêts,
d'avenir, la consultant comme il eût fait d'une diseuse de bonne
aventure.

Il hésitait cependant, malgré les prières des frères, pour la faire
sortir d'Ollioules et pour l'ôter à Girard. On trouva moyen de le
décider. On fit courir à Toulon le bruit que la jeune fille avait
manifesté le désir de fuir au désert, comme son modèle sainte Thérèse
l'avait entrepris à douze ans. C'était Girard, disait-on, qui lui
mettait cela en tête pour l'enlever un matin, la mettre hors du
diocèse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trésor à
quelque couvent éloigné où les jésuites, en ayant le monopole
exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de
jeune sainte populaire. L'évêque se sentit fort blessé. Il signifia à
l'abbesse de ne remettre Mlle Cadière qu'à sa mère elle-même, qui
devait bientôt la faire sortir du couvent, la mener dans une bastide
qui était à la famille.

Pour ne pas choquer Girard, on fit écrire par la Cadière que, si ce
changement le gênait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second
confesseur. Il comprit et aima mieux désarmer la jalousie en
abandonnant la Cadière. Il se désista (15 septembre) par un billet
fort prudent, humble, piteux, où il tâchait de la laisser amie et
douce pour lui. «Si j'ai fait des fautes à votre égard, vous vous
souviendrez pourtant toujours que j'avais bonne volonté de vous
aider... Je suis et serai toujours tout à vous dans le Sacré-Cœur de
Jésus.»

L'évêque cependant n'était pas rassuré. Il pensait que les trois
Jésuites Girard, Sabatier et Grignet voulaient l'endormir, et un
matin, avec quelque ordre de Paris, lui voler la petite fille. Il prit
le parti décisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture
légère et mondaine, qu'on appelait _phaéton_), et de la faire mener
tout près, à la bastide de sa mère.

Pour la calmer, la garder, la mettre en bon chemin, il lui chercha un
confesseur, et s'adressa d'abord à un carme qui l'avait confessée
avant Girard. Mais celui-ci, homme âgé, n'accepta pas. D'autres aussi
probablement reculèrent. L'évêque dut prendre un étranger, arrivé
depuis trois mois du Comtat, le Père Nicolas, prieur des carmes
déchaussés. C'était un homme de quarante ans, homme de tête et de
courage, très ferme et même obstiné. Il se montra fort digne de cette
confiance en la refusant. Ce n'était pas les Jésuites qu'il craignait,
mais la fille même. Il n'en augurait rien de bon, pensait que l'ange
pouvait être un ange de ténèbres, et craignait que le Malin, sous une
douce figure de fille, ne fît ses coups plus malignement.

Il ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute
simple, heureuse d'avoir enfin un homme sûr, solide et qui pût
l'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'être tenue par Girard dans
une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle
n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses
dévotions, ses visions. La nuit même ne l'arrêta pas, chaude nuit du
milieu de septembre. Tout était ouvert dans la chambre, les trois
portes, outre les fenêtres. Elle continua presque jusqu'à l'aube,
près de ses frères qui dormaient. Elle reprit le lendemain sous la
tonnelle de vigne, parlant à ravir de Dieu, des plus hauts mystères.
Le carme était stupéfait, se demandait si le Diable pouvait si bien
louer Dieu.

Son innocence était visible. Elle semblait bonne fille, obéissante,
douce comme un agneau, folâtre comme un jeune chien. Elle voulut jouer
aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de
jouer aussi.

Si un esprit était en elle, on ne pouvait dire du moins que ce fût un
esprit de mensonge. En l'observant de près, longtemps, on n'en pouvait
douter, ses plaies réellement saignaient par moments. Il se garda bien
d'en faire, comme Girard, d'impudiques vérifications. Il se contenta
de voir celle du pied. Il ne vit que trop ses extases. Une vive
chaleur lui prenait tout à coup au cœur, circulait partout. Elle ne
se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses
insensées.

Le carme comprit très bien qu'en elle il y avait deux personnes, la
jeune fille et le démon. La première était honnête, et même très neuve
de cœur, ignorante, quoi qu'on lui eût fait, comprenant peu les
choses même qui l'avaient si fort troublée. Avant sa confession, quand
elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement: «Ce sont
de très grands péchés.--O mon Dieu! dit-elle en pleurant, je suis donc
perdue, car il m'a fait bien d'autres choses.»

L'évêque venait la voir. La bastide était pour lui un but de
promenade. A ses interrogations, elle répondit naïvement, dit au
moins le commencement. L'évêque fut bien en colère, mortifié, indigné.
Sans doute il devina le reste. Il ne tint à rien qu'il ne fît un grand
éclat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les
Jésuites, il entra tout à fait dans les idées du carme, admit qu'elle
était ensorcelée, donc _que Girard était sorcier_. Il voulait à
l'instant même l'interdire solennellement, le perdre, le déshonorer.
La Cadière pria pour celui qui lui avait fait tant de tort, ne voulut
pas être vengée. Elle se mit à genoux devant l'évêque, le conjura de
l'épargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une
touchante humilité, elle dit: «Il me suffit d'être éclairée
maintenant, de savoir que j'étais dans le péché.» (P. 127.) Son frère
le jacobin se joignit à elle, prévoyant tous les dangers d'une telle
guerre et doutant que l'évêque y fût bien ferme.

Elle avait moins d'agitation. La saison avait changé. L'été brûlant
était fini. La nature enfin faisait grâce. C'était l'aimable mois
d'octobre. L'évêque eut la vive jouissance qu'elle fût délivrée par
lui. La jeune fille, n'étant plus dans l'étouffement d'Ollioules, sans
rapports avec Girard, bien gardée par sa famille, par l'honnête et
brave moine, enfin sous la protection de l'évêque, qui plaignait peu
ses démarches et la couvrait de sa constante protection, elle devint
tout à fait calme. Comme l'herbe qui en octobre revient par de petites
pluies, elle se releva, refleurit.

Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'évêque en
fut si ravi qu'il eût voulu que le carme, aidé de la Cadière, agît
auprès des autres pénitentes de Girard, les ramenât à la raison. Elles
durent venir à la bastide; on peut juger combien à contre-cœur et de
mauvaise grâce. En réalité, il y avait une étrange inconvenance à
faire comparaître ces femmes devant la protégée de l'évêque, si jeune
et à peine remise de son délire extatique.

La situation se trouva aigrie, ridicule. Il y eut deux partis en
présence, les femmes de Girard, celles de l'évêque. Du côté de
celui-ci, la dame Allemand et sa fille, attachées à la Cadière. De
l'autre côté, les rebelles, la Guiol en tête. L'évêque négocia avec
celle-ci pour obtenir qu'elle entrât en rapport avec le carme et lui
menât ses amies. Il lui envoya son greffier, puis un procureur, ancien
amant de la Guiol. Tout cela n'opérant pas, l'évêque prit le dernier
parti, ce fut de les convoquer toutes à l'évêché. Là, elles nièrent
généralement ces extases, ces stigmates, dont elles s'étaient vantées.
L'une sans doute, la Guiol, effrontée et malicieuse, l'étonna bien
plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu'elles n'avaient
rien sur tout le corps. On l'avait cru assez léger pour tomber dans ce
piège. Mais il le démêla fort bien, refusa, remercia celles qui, aux
dépens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire
toute la ville.

L'évêque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se
moquaient de lui. Et d'autre part, son succès près de la Cadière
s'était démenti. A peine rentrée dans le sombre Toulon, dans son
étroite ruelle de l'Hôpital, elle était retombée. Elle était
précisément dans les milieux dangereux et sinistres où commença sa
maladie, au champ même de la bataille que se livraient les deux
partis. Les Jésuites, à qui chacun voyait la cour pour arrière-garde,
avaient pour eux les politiques, les prudents, les _sages_. Le carme
n'avait que l'évêque, n'était pas même soutenu de ses confrères, ni
des curés. Il se ménagea une arme. Le 8 novembre il tira de la Cadière
une autorisation écrite de révéler au besoin sa confession.

Acte audacieux, intrépide, qui fit frémir Girard. Il n'avait pas grand
courage, et il eût été perdu, si sa cause n'eût été celle des
Jésuites. Il se blottit au fond de leur maison. Mais son collègue
Sabatier, vieillard sanguin, colérique, alla droit à l'évêché. Il
entra chez le prélat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou
la guerre. Il le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un procès
avec les Jésuites, c'était pour le perdre à jamais lui-même, qu'il
resterait évêque de Toulon à perpétuité, ne serait jamais archevêque.
Bien plus, avec la liberté d'un apôtre fort à Versailles, il lui dit
que si cette affaire révélait les mœurs d'un Jésuite, elle
n'éclairerait pas moins les mœurs d'un évêque. Une lettre,
visiblement combinée par Girard (p. 334), ferait croire que les
Jésuites se tenaient prêts en dessous à lancer contre le prélat de
terribles récriminations, déclarant sa vie, «non seulement indigne de
l'épiscopat, mais _abominable_». Le perfide et sournois Girard, le
Sabatier apoplectique, gonflé de rage et de venin, auraient poussé la
calomnie. Ils n'auraient pas manqué de dire que tout cela se faisait
pour une fille, que si Girard l'avait soignée malade, l'évêque l'avait
eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien
arrangée de ce grand seigneur mondain! C'eût été une chevalerie trop
comique de faire la guerre pour venger la virginité d'une petite
folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honnêtes
gens! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin à Toulouse, mais au moins
pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici l'évêque
risquait de se perdre, d'être écrasé sous la honte et le ridicule,
pour cette fille d'un revendeur de la rue de l'Hôpital!

Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que déjà
l'évêque de lui-même tenait moins à la Cadière. Il ne lui savait pas
bon gré d'être redevenue malade, d'avoir démenti son succès, de lui
donner tort par sa rechute. Il lui en voulait de n'être pas guérie. Il
se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se
compromettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la
Grâce. Il vit tout à coup la lumière, comme saint Paul au chemin de
Damas, et se convertit aux Jésuites.

Sabatier ne le lâcha pas. Il lui présenta du papier, et lui fit
écrire, signer l'interdiction du carme, son agent près de la Cadière;
plus, celle de son frère le jacobin (10 novembre 1730).



XII

LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731)


On peut juger ce que fut ce coup épouvantable pour la famille Cadière.
Les attaques de la malade devinrent fréquentes et terribles. Chose
cruelle, ce fut comme une épidémie chez ses intimes amies. Sa voisine,
la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-là les
croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l'Enfer. Cette bonne dame
de (cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avait eu souvent des
pensées impures; elle se crut livrée au Diable, ne vit que diables
chez elle, et quoique gardée par sa fille, elle se sauva du logis,
demanda asile aux Cadière. La maison devint dès lors inhabitable, le
commerce impossible; l'aîné Cadière furieux invectivait contre Girard,
criait: «Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brûlé!» Et le jacobin
ajoutait: «Nous y mangerions plutôt tout le bien de la famille.»

Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadière hurla, étouffa. On crut
qu'elle allait mourir. L'aîné Cadière, le marchand, qui perdait la
tête, appela par les fenêtres, criant aux voisins: «Au secours! Le
Diable étrangle ma sœur!» Ils accouraient presque en chemise. Les
médecins et chirurgiens qualifiant son état _une suffocation de la
matrice_, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait
chercher, ils parvinrent à lui desserrer les dents et lui firent
avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela à elle-même.
Cependant les médecins de l'âme arrivaient aussi à la file, un vieux
prêtre, confesseur de la mère Cadière, puis des curés de Toulon. Tant
de bruit, de cris, l'arrivée de ces prêtres en grand costume,
l'appareil de l'exorcisme, avait rempli la rue de monde; les arrivants
demandaient: «Qu'y a-t-il?--C'est la Cadière, ensorcelée par Girard.»
On peut juger de la pitié, de l'indignation du peuple.

Les Jésuites, très effrayés, mais voulant renvoyer l'effroi, firent
alors une chose barbare. Ils retournèrent chez l'évêque, ordonnèrent
et exigèrent qu'on poursuivît la Cadière, qu'on l'attaquât le jour
même,--que cette pauvre fille, sur le lit où elle râlait tout à
l'heure, après cette horrible crise, reçût à l'improviste une descente
de justice...

Sabatier ne lâcha pas l'évêque que celui-ci n'eût fait appeler son
juge, son official, le vicaire général Larmedieu, et son promoteur (ou
procureur épiscopal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur eût dit de
procéder sur l'heure.

C'était impossible, illégal, en Droit canonique. _Il fallait un
informé préalable_ sur les faits, avant d'aller interroger.--Autre
difficulté: le juge ecclésiastique n'avait droit de faire une telle
descente _que pour un refus de sacrement_. Les deux légistes d'Église
durent faire cette objection. Sabatier n'écouta rien. Si les choses
traînaient ainsi dans la froide légalité, il manquait son coup de
terreur.

Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom touchant, était un juge
complaisant, ami du clergé. Ce n'était pas un de ces rudes magistrats
qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le
grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait
eu de grands égards dans l'affaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules.
Il avait poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sauvât. Puis,
quand il le sut à Marseille, comme si Marseille eût été loin de
France, _ultima Thule_ ou la _Terra incognita_ des anciens géographes,
il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose: ce juge paralytique
pour l'affaire d'Aubany eut des ailes pour la Cadière, et les ailes de
la foudre. Il était neuf heures du matin lorsque les habitants de la
ruelle virent avec curiosité arriver chez les Cadière une fort belle
procession, messire Larmedieu en tête, et le promoteur de la cour
épiscopale, honorablement escortés de deux vicaires de la paroisse,
docteurs en théologie. On envahit la maison. On interpella la malade.
On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-même, serment de se
diffamer en disant à la justice ce qui était de conscience et de
confession.

Elle pouvait se dispenser de répondre, nulle formalité n'ayant été
observée. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui était se
désarmer, se livrer. Car, étant liée une fois par le serment, elle dit
tout, même les choses honteuses et ridicules dont l'aveu est si cruel
pour une fille.

Le procès-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent
un plan bien arrêté entre lui et les Jésuites. C'était de montrer
Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadière. Un
homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses,
qui cependant est resté si innocent et si crédule, qu'il a suffi pour
l'attraper d'une petite fille, d'un enfant! La rusée, la dévergondée,
l'a trompé sur ses visions, mais non entraîné dans ses égarements.
Furieuse, elle s'en est vengée en lui prêtant toute infamie que
pouvait lui suggérer une imagination de Messaline.

Bien loin que l'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a
de très touchant, c'est la douceur de la victime. Visiblement elle
n'accuse que contrainte et forcée par le serment qu'elle a prêté. Elle
est douce pour ses ennemis, même pour la perfide Guiol, qui (dit son
frère) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui en dernier lieu
la perdit, en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa
sauvegarde.

Les Cadière furent épouvantés de la naïveté de leur sœur. Dans son
respect pour le serment, elle s'était livrée sans réserve, hélas!
avilie pour toujours, chansonnée des lors et moquée des ennemis mêmes
des Jésuites, et des sots rieurs libertins.

Puisque la chose était faite, ils voulurent du moins qu'elle fût
exacte, que le procès-verbal des prêtres pût être contrôlé par un acte
plus sérieux. D'accusée qu'elle semblait être, ils la firent
accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat
royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il vînt
recevoir sa déposition. Dans cet acte, net et court, se trouve
clairement établi le fait de _séduction_; plus, les _reproches_
qu'elle faisait à Girard pour ses caresses lascives, dont il ne
faisait que rire; plus, le conseil qu'il lui donne de _se laisser
obséder du démon_; plus, la _succion_ par laquelle le fourbe
entretenait ses plaies, etc.

L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir l'affaire à son
tribunal. Car le juge ecclésiastique, dans sa précipitation, n'ayant
pas rempli les formalités du droit ecclésiastique, avait fait un acte
nul. Mais le magistrat laïque n'eut pas ce courage. Il se laissa
atteler à l'information cléricale, subit Larmedieu pour associé, et
même alla siéger, écouter les témoins au tribunal de l'évêché. Le
greffier de l'évêché écrivait (et non le greffier du lieutenant du
roi). Écrivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on
voit que ce greffier ecclésiastique menaçait les témoins, et chaque
soir allait montrer leurs dépositions aux Jésuites[87].

  [87] Page 80 de l'in-folio, et tome Ier de l'in-douze, page 33.

Les deux vicaires de la paroisse de la Cadière, que l'on entendit
d'abord, déposèrent sèchement, sans faveur pour elle, mais nullement
contre elle, nullement pour les Jésuites (24 novembre). Ceux-ci virent
que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque
d'indigner le peuple, résolurent de briser tout. Ils tirèrent ordre de
l'évêque pour emprisonner la Cadière et les principaux témoins qu'elle
voulait faire entendre. C'étaient les dames Allemand et la Batarelle.
Celle-ci fut mise au _Refuge_, couvent-prison, ces dames dans une
maison de force, le _Bon-Pasteur_, où l'on jetait les folles et les
sales coureuses en correction. La Cadière (26 novembre), tirée de son
lit, fut donnée aux ursulines, pénitentes de Girard, qui la couchèrent
proprement sur de la paille pourrie.

Alors, la terreur établie, on put entendre les témoins, deux d'abord
(28 novembre), deux respectables et choisis. L'un était cette Guiol,
connue pour fournir des femmes à Girard; langue adroite et acérée, qui
fut chargée de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la
calomnie. L'autre était la Laugier, la petite couturière que la
Cadière nourrissait et dont elle avait payé l'apprentissage. Étant
enceinte de Girard, cette Laugier avait crié contre lui; elle lava ici
cette faute en se moquant de la Cadière, salissant sa bienfaitrice,
mais cela maladroitement, en dévergondée qu'elle était, lui prêtant
des mots effrontés, très contraires à ses habitudes. Puis vinrent Mlle
Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les _girardines_, comme
on les appelait dans Toulon.

Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumière
n'éclatât. La femme d'un procureur, dans la maison de laquelle
s'assemblaient les _girardines_, dit brutalement qu'on ne pouvait y
tenir, qu'elles troublaient toute la maison; elle conta leurs rires
bruyants, leurs mangeries payées des collectes que l'on faisait pour
les pauvres, etc. (p. 55).

On craignait extrêmement que les religieuses ne se déclarassent pour
la Cadière. Le greffier de l'évêché alla leur dire (comme de la part
de l'évêque) qu'on châtierait celles qui parleraient mal. Pour agir
plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant Père
Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol
de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne
ferait rien. On estima l'honneur de l'enfant à huit cents livres,
qu'on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zèle, tout Jésuite,
dans son troupeau d'Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce
bon Père Aubany se dit chargé de les avertir que, si elles n'étaient
pas sages, «_elles auraient la question_». (_Procès_, in-douze, t. II,
p. 191).

Avec tout cela, on ne tira pas ce qu'on voulait des quinze
religieuses. Deux ou trois à peine étaient pour Girard, et toutes
articulèrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement
l'accablaient.

Les Jésuites désespérés prirent un parti héroïque pour s'assurer des
témoins. Ils s'établirent à poste fixe dans une salle de passage qui
menait au tribunal. Là ils les arrêtaient, les pratiquaient, les
menaçaient, et, s'ils étaient contre Girard, ils les empêchaient
d'entrer, et par force impudemment les mettaient à la porte (in-douze,
t. I, p. 44).

Ainsi le juge d'Église et le lieutenant du roi n'étaient plus que des
mannequins entre les mains des Jésuites. Toute la ville le voyait,
frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière
formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de
témoins. Les Jésuites eux-mêmes sentirent que la place n'était plus
tenable. Ils appelèrent le secours _d'en haut_. Le meilleur
paraissait être un simple arrêt du Grand-Conseil qui eût tout appelé à
lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers).
Mais le chancelier était d'Aguesseau; les Jésuites ne désiraient pas
que l'affaire allât à Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent
décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où
ils avaient beaucoup d'amis, jugeât sur l'information que deux de ses
conseillers feraient à Toulon.

Un laïque, M. Faucon, et un conseiller d'Église, M. de Charleval,
vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jésuites (p.
407). Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et
cruelle partialité qu'ils lancèrent à la Cadière un ajournement
personnel, comme on faisait à l'accusé, tandis que Girard fut poliment
appelé, laissé libre; il continuait de dire la messe et de confesser.
Et la plaignante était sous les verroux dans les mains de ses ennemis,
chez les dévotes de Girard, à la merci de toute cruauté.

La réception des bonnes ursulines avait été celle qu'elles eussent
faite si elles avaient été chargées de la faire mourir. Elles lui
avaient donné pour chambre la loge d'une religieuse folle qui
salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette
odeur épouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils
introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et
garde-malade l'âme damnée de Girard, une converse, qui était fille de
cette même Guiol qui l'avait livrée, fille très digne de sa mère,
capable de choses sinistres, dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa
vie même. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle, celle
de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade dès
qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jésuite,
vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la
gagner, de la _tenter par l'hostie_! On marchanda. Donnant donnant:
pour communier, il fallait qu'elle s'avouât calomniatrice, indigne de
la communion. Elle l'aurait peut-être fait par excès d'humilité. Mais,
en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères.

Réduit aux arts pharisaïques, on interprétait ses paroles. Ce qu'elle
disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la réalité
matérielle.

Elle montrait, pour se démêler de tous ces pièges, ce qu'on eût le
moins attendu, une grande présence d'esprit (voir surtout p. 391).

Le plus perfide, combiné pour lui ôter l'intérêt du public, mettre
contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prétendit
qu'elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle, de courir
le monde.

Les grands seigneurs d'alors qui aimaient à se faire servir par des
enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des
fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'évêque du petit garçon d'un
de ses fermiers. Il le débarbouilla. Puis, quand ce favori grandit,
pour qu'il eût meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure
d'abbé, titre d'aumônier, à vingt ans. Ce fut M. l'abbé Camerle. Élevé
dans la valetaille et fait à tout faire, il fut, comme sont souvent
les petits campagnards, décrassés à demi, un rustre niais et finaud.
Il vit bien que le prélat, dès son arrivée à Toulon, était curieux de
la Cadière, peu favorable à Girard. Il pensa plaire et amuser, en se
faisant à Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, dès que
l'évêque changea, eut peur des Jésuites, Camerle, avec le même zèle,
servit activement Girard et l'aida contre la Cadière.

Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadière (comme la femme
de Putiphar) l'avait tenté, essayé d'ébranler sa vertu. Si cela avait
été vrai, si elle lui eût fait tant d'honneur que de faiblir un peu
pour lui, il n'en eût été que plus lâche de l'en punir d'abuser d'un
mot étourdi. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne
donne ni honneur ni l'amour des femmes.

Elle se démêla vivement et très bien, le couvrit de honte. Les deux
indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d'une manière
si victorieuse, qu'ils abrégèrent les confrontations, lui
retranchèrent ses témoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en
firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni
les délais ni les formes de justice, ils précipitèrent la
confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26
février encore, sans varier, elle répéta ses dépositions accablantes.

Ils étaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas à Toulon le
bourreau et la question «pour la faire un peu chanter». C'était
l'_ultima ratio_. Les parlements, dans tout ce siècle, en usèrent.
J'ai sous les yeux un véhément éloge de la torture[88], écrit en 1780
par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, dédié au
Roi (Louis XVI), et couronné d'une flatteuse approbation de Sa
Sainteté, Pie VI.

  [88] Muyart de Vouglans, à la suite de ses _Loix criminelles_,
  in-folio, 1780.

Mais, au défaut de la torture qui l'eût fait chanter, on la fit parler
par un moyen meilleur encore. Le 27 février, de bonne heure, la sœur
converse qui lui servait de geôlière, la fille de la Guiol, lui
apporte un verre de vin. Elle s'étonne; elle n'a pas soif; elle ne
boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse,
rude et forte domestique, comme on en a dans les couvents pour dompter
les indociles, les folles, ou punir les enfants, enveloppe de son
insistance menaçante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle
boit. Et on la force de tout boire, le fond même, qu'elle trouve
désagréable et salé (p. 243-247).

Quel était ce choquant breuvage? On a vu, à l'époque de l'avortement,
combien l'ancien directeur de religieuses était expert aux remèdes.
Ici le vin pur eût suffi sur une malade débile. Il eût suffi pour
l'enivrer, pour en tirer le même jour quelques paroles bégayées, que
le greffier eût rédigées en forme de démenti complet. Mais une drogue
fut surajoutée (peut-être l'herbe aux sorcières, qui trouble plusieurs
jours) pour prolonger cet état et pouvoir disposer d'elle par des
actes qui l'empêcheraient de rétracter le démenti.

Nous avons la déposition qu'elle fit, le 27 février. Changement subit
et complet! apologie de Girard! Les commissaires (chose étrange) ne
remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier,
honteux, d'une jeune fille ivre, ne les étonne pas, ne les met pas en
garde. On lui fait dire que Girard ne l'a jamais touchée, qu'elle n'a
jamais eu ni plaisir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient à
une infirmité. C'est le carme, ce sont ses frères qui lui ont fait
raconter comme actes réels ce qui n'a été que songe. Non contente de
blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la
corde au cou.

Ce qui est merveilleux, c'est la clarté, la netteté de cette
déposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose étonne
pourtant, c'est qu'étant en si beau chemin, on n'ait pas continué. On
l'interroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du 1er au 6 mars.

Le 27 probablement, sous l'influence du vin, elle put parler encore,
dire quelques mots qu'on arrangea. Mais le 28, le poison ayant eu tout
son effet, elle dut être en stupeur complète ou dans un indécent
délire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer.
Une fois d'ailleurs que sa tête fut absolument troublée, on put
aisément lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en eût ni
conscience ni souvenir.

C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 février
au 5 ou 6 mars, que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu
lieu ni avant ni après. Fait tellement répugnant, si triste pour la
pauvre Cadière qu'il est indiqué en trois lignes, sans que ni elle ni
son frère aient le cœur d'en dire davantage (p. 247 de l'in-folio,
lignes 10-13). Ils n'en auraient parlé jamais si les frères poursuivis
eux-mêmes n'avaient vu qu'on en voulait à leur propre vie.

Girard alla voir la Cadière! prit sur elle encore d'insolentes,
d'impudiques libertés!

Cela eut lieu, disent le frère et la sœur, _depuis que l'affaire est
en justice_. Mais, du 26 novembre au 26 février, Girard fut intimidé,
humilié, toujours battu dans la guerre de témoins qu'il faisait à la
Cadière. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour où
elle revint à elle, et sortit du couvent où il la tenait. Il ne la vit
qu'en ces cinq jours où il était encore maître d'elle, et où
l'infortunée, sous l'influence du poison, n'était plus elle-même.

Si la mère Guiol avait jadis livré la Cadière, la fille Guiol put la
livrer encore. Girard, qui avait alors gagné la partie par le démenti
qu'elle se donnait à elle-même, osa venir dans sa prison, la voir dans
l'état où il l'avait mise, hébétée ou désespérée, abandonnée du ciel
et de la terre, et s'il lui restait quelque lucidité, livrée à
l'horrible douleur d'avoir, par sa déposition, assassiné les siens.
Elle était perdue, et c'était fini. Mais l'autre procès commençait
contre ses frères et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter
de fléchir Girard, d'obtenir qu'il ne les poursuivît pas, et surtout
qu'on ne la mît pas à la question.

L'état de la prisonnière était déplorable et demandait grâce. De
petites infirmités attachées à une vie toujours assise, la faisaient
souffrir beaucoup. Par suite de ses convulsions, elle avait une
descente, par moments fort douloureuse (p. 343). Ce qui prouve que
Girard n'était pas fortuitement criminel, mais un pervers, un
scélérat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilité d'assurer
son avantage. Il crut que, s'il en usait, avilie à ses propres yeux,
elle ne se relèverait jamais, ne reprendrait pas le cœur et le
courage pour démentir son démenti. Il la haïssait alors, et pourtant,
avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descente, et il
eut l'indignité, voyant la pauvre personne sans défense, d'y porter la
main (p. 249). Son frère l'assure et l'affirme, mais brièvement, avec
honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-même attestée sur ce
fait, elle dit en trois lettres: «Oui.»

Hélas! son âme était absente, et lui revenait lentement. C'est le 6
mars qu'elle devait être confrontée, confirmer tout, perdre ses frères
sans retour. Elle ne pouvait parler, étouffait. Les charitables
commissaires lui dirent que la torture était là à côté, lui
expliquèrent les coins qui lui serreraient les os, les chevalets, les
pointes de fer. Elle était si faible de corps que le courage lui
manqua. Elle endura d'être en face de son cruel maître, qui put rire
et triompher, l'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la
conscience! la faisant meurtrière des siens!

On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. A l'instant,
on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les
deux frères seraient désormais inculpés, qu'ils auraient leur procès à
part, de sorte qu'après que la Cadière serait condamnée, punie, on en
viendrait à eux, et on les pousserait à outrance.

Le 10 mars, on la traîna des ursulines de Toulon à Sainte-Claire
d'Ollioules. Girard n'était pas sûr d'elle. Il obtint qu'elle serait
menée, comme on eût fait d'un redoutable brigand de cette route mal
famée, entre les soldats de la maréchaussée. Il demanda qu'à
Sainte-Claire elle fût bien enfermée à clé. Les dames furent touchées
jusqu'aux larmes de voir arriver entre les épées leur pauvre malade
qui ne pouvait se traîner. Tout le monde en avait pitié. Il se trouva
deux vaillants hommes, M. Aubin, procureur, et M. Claret, notaire, qui
firent pour elle les actes où elle rétractait sa rétractation, pièces
terribles où elle dit les menaces des commissaires et de la supérieure
des ursulines, surtout le fait du vin empoisonné qu'on la força de
prendre (10-16 mars 1731, p. 243-248).

En même temps, ces hommes intrépides rédigèrent et adressèrent à
Paris, à la chancellerie, ce qu'on nommait l'appel comme d'abus,
dévoilant l'informe et coupable procédure, les violations obstinées de
la loi, qu'avaient commises effrontément: 1º l'official et le
lieutenant; 2º les commissaires. Le chancelier d'Aguesseau se montra
très mou, très faible. Il laissa subsister cette immonde procédure,
laissa aller l'affaire au Parlement d'Aix, tellement suspect! après le
déshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir.

Donc, ils ressaisirent la victime, et, d'Ollioules, la firent traîner
à Aix, toujours par la maréchaussée. On couchait alors à moitié chemin
dans un cabaret. Et là, le brigadier expliqua qu'en vertu de ses
ordres, il coucherait dans la chambre de la jeune fille. On avait
fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher, fuirait,
sauterait par la fenêtre. Infâme combinaison. La remettre à la
chasteté de nos soldats des dragonnades! Quelle joie eût-ce été,
quelle risée, si elle fût arrivée enceinte? Heureusement, sa mère
s'était présentée au départ, avait suivi, bon gré, mal gré, et on
n'avait pas osé l'éloigner à coups de crosse. Elle resta dans la
chambre, veilla (toutes deux debout), et elle protégea son enfant
(in-douze, t. I, p. 52).

Elle était adressée aux ursulines d'Aix, qui devaient la garder et en
avaient ordre du roi. La supérieure prétendit n'avoir pas encore reçu
l'ordre. On vit là combien sont féroces les femmes, une fois
passionnées, n'ayant plus nature de femmes. Elle la tint quatre heures
à la porte, dans la rue, en exhibition (t. IV de l'in-douze, p. 404).
On eut le temps d'aller chercher _le peuple_, les gens des Jésuites,
_les bons ouvriers_ du clergé, pour huer, siffler, les enfants au
besoin pour lapider. C'étaient quatre heures de pilori. Cependant,
tout ce qu'il y avait de passants désintéressés demandaient si les
ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. On peut juger si
ces bonnes sœurs furent de tendres geôlières pour la prisonnière
malade.

Le terrain avait été admirablement préparé. Un vigoureux concert de
magistrats jésuites et de dames intrigantes avait organisé
l'intimidation. Nul avocat ne voulut se perdre en défendant une fille
si diffamée. Nul ne voulut avaler les couleuvres que réservaient ses
geôlières à celui qui chaque jour affronterait leur parloir, pour
s'entendre avec la Cadière. La défense revenait, dans ce cas, au
syndic du bureau d'Aix, M. Chaudon. Il ne déclina pas ce dur devoir.
Cependant, assez inquiet, il eût voulu un arrangement. Les Jésuites
refusèrent. Alors il se montra ce qu'il était, un homme d'immuable
honnêteté, d'admirable courage. Il exposa, en savant légiste, la
monstruosité des procédures. C'était se brouiller pour jamais avec le
Parlement, tout autant qu'avec les Jésuites. Il posa nettement
l'inceste spirituel du confesseur, mais, par pudeur, ne spécifia pas
jusqu'où avait été le libertinage. Il s'interdit aussi de parler des
_girardines_, des dévotes enceintes, chose connue parfaitement, mais
dont personne n'eût voulu témoigner. Enfin, il fit à Girard la
meilleure cause possible, en l'attaquant _comme sorcier_. On rit. On
se moqua de l'avocat. Il entreprit de prouver l'existence du démon par
une suite de textes sacrés, à partir des Évangiles. Et l'on rit encore
plus fort.

On avait fort adroitement défiguré l'affaire en faisant de l'honnête
carme un amant de la Cadière, et le fabricateur d'un grand complot de
calomnies contre Girard et les Jésuites. Dès lors, la foule des
oisifs, les mondains étourdis, rieurs ou philosophes, s'amusaient des
uns et des autres, parfaitement impartiaux entre les carmes et les
Jésuites, ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. Ceux
que bientôt on dira _voltairiens_ sont même plus favorables aux
Jésuites, polis et gens du monde, qu'aux anciens ordres mendiants.

Ainsi l'affaire va s'embrouillant. Les plaisanteries pleuvent, mais
encore plus sur la victime. Affaire de galanterie, dit-on. On n'y voit
qu'un amusement. Pas un étudiant, un clerc, qui ne fasse sa chanson
sur Girard et son écolière, qui ne réchauffe les vieilles
plaisanteries provençales sur Madeleine (de l'affaire Gauffridi), ses
six mille diablotins, la peur qu'ils ont du fouet, les miracles de la
discipline qui fit fuir ceux de la Cadière. (_Ms. de la Bibl. de
Toulon._)

Sur ce point spécial, les amis de Girard le blanchissaient fort
aisément. Il avait agi dans son droit de directeur et selon l'usage
ordinaire. La verge est l'attribut de la paternité. Il avait agi pour
sa pénitente, «pour le remède de son âme». On battait les démoniaques,
on battait les aliénés, d'autres malades encore. C'était le grand
moyen de chasser l'ennemi, quel qu'il fût, démon ou maladie. Point de
vue fort populaire. Un brave ouvrier de Toulon, témoin du triste état
de la Cadière, avait dit que le seul remède, pour la pauvre malade,
était le nerf de bœuf.

Girard, si bien soutenu, n'avait que faire d'avoir raison. Il n'en
prend pas la peine. Sa défense est charmante de légèreté. Il ne daigne
pas même s'accorder avec ses dépositions. Il dément ses propres
témoins. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d'un grand seigneur
de la Régence, que, s'il s'est enfermé avec elle, comme on l'en
accuse, «ce n'est arrivé que neuf fois».

«Et pourquoi l'a-t-il fait, le bon Père, disaient ses amis, sinon pour
observer, juger, approfondir ce qu'il en fallait croire? C'est le
devoir d'un directeur en pareil cas. Lisez la _Vie_ de la grande
sainte Catherine de Gênes. Le soir, son confesseur se cachait,
restait dans sa chambre, pour voir les prodiges qu'elle faisait et la
surprendre en miracle flagrant:

«Mais le malheur était ici que l'Enfer, qui ne dort jamais, avait
tendu un piège à cet agneau de Dieu, avait vomi, lancé, ce drac
femelle, ce monstre dévorant, maniaque et démoniaque, pour
l'engloutir, le perdre au torrent de la calomnie.»

C'est un usage antique et excellent d'étouffer au berceau les
monstres. Mais pourquoi pas plus tard aussi? Le charitable avis des
dames de Girard, c'était d'y employer au plus vite le fer et le feu.
«Qu'elle périsse!» disaient les dévotes. Beaucoup de grandes dames
voulaient aussi qu'elle fût châtiée, trouvant exorbitant que la
créature eût osé porter plainte, mettre en cause un tel homme qui lui
avait fait trop d'honneur.

Il y avait au Parlement quelques obstinés jansénistes, mais ennemis
des Jésuites plus que favorables à la fille. Et qu'ils devaient être
abattus, découragés, voyant contre eux tout à la fois et la redoutable
Société, et Versailles, la cour, le cardinal-ministre, enfin les
salons d'Aix. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice,
le chancelier d'Aguesseau qui avait tellement molli? Le procureur
général n'hésita pas; lui, chargé d'accuser Girard, il se déclara son
ami, lui donna ses conseils pour répondre à l'accusation.

Il ne s'agissait que d'une chose, de savoir par quelle réparation,
quelle expiation solennelle, quel châtiment exemplaire la plaignante,
devenue accusée, satisferait à Girard, à la Compagnie de Jésus. Les
Jésuites, quelle que fût leur débonnaireté, avouaient que, dans
l'intérêt de la religion, un _exemple_ serait utile pour avertir un
peu et les convulsionnaires jansénistes et les écrivailleurs
philosophes qui commençaient à pulluler.

Par deux points, on pouvait accrocher la Cadière, lui jeter le harpon:

1º _Elle avait calomnié._--Mais nulle loi ne punit la calomnie de
mort. Pour aller jusque-là, il fallait chercher un peu loin, dire: «Le
vieux texte romain _De famosis libellis_ prononce la mort contre ceux
qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou _à la religion_
de l'Empire. Les Jésuites sont la religion. Donc un mémoire contre un
Jésuite mérite le dernier supplice.

2º _On avait une prise meilleure encore._--Au début du procès, le juge
épiscopal, le prudent Larmedieu, lui avait demandé si elle n'avait pas
_deviné_ les secrets de plusieurs personnes, et elle avait dit oui.
Donc on pouvait lui imputer la qualité mentionnée au formulaire des
procès de sorcellerie, _Devineresse et abuseresse_. Cela seul méritait
le feu, en tout droit ecclésiastique. On pouvait même très bien la
qualifier _sorcière_, d'après l'aveu des dames d'Ollioules; que la
nuit, à la même heure, elle était dans plusieurs cellules à la fois,
qu'elle pesait doucement sur elles, etc. Leur engouement, leur
tendresse subite si surprenante, avaient bien l'air d'un
ensorcellement.

Qui empêchait de la brûler? On brûle encore partout au dix-huitième
siècle. L'Espagne, sous un seul règne, celui de Philippe V, brûle
seize cents personnes, et elle brûle encore une sorcière en 1782.
L'Allemagne, une, en 1751; la Suisse, une aussi, en 1781. Rome brûle
toujours, il est vrai sournoisement, dans les fours et dans les caves
de l'Inquisition[89].

  [89] Ce détail nous est transmis par un consulteur du
  Saint-Office encore vivant.

«Mais la France, du moins, sans doute, est plus humaine?»--Elle est
inconséquente. En 1718, on brûle un sorcier à Bordeaux[90]. En 1724 et
1726, on allume le bûcher en Grève, pour les délits qui, à Versailles,
passaient pour des jeux d'écoliers. Les gardiens de l'enfant royal,
Monsieur le Duc, Fleury, indulgents à la cour, sont terribles à la
ville. Un ânier et un noble, un M. des Chauffours, sont brûlés vifs.
L'avènement du cardinal-ministre ne peut être mieux célébré que par
une réforme des mœurs, par l'exemple sévère qu'on fait des
corrupteurs publics.--Rien de plus à propos que d'en faire un terrible
et solennel sur cette fille infernale, qui a tellement attenté à
l'innocence de Girard.

  [90] Je ne parle pas des exécutions que le peuple faisait
  lui-même. Il y a un siècle, dans un village de Provence, une
  vieille à qui un propriétaire refusait l'aumône, s'emporta et
  dit: «Tu mourras demain!» Il fut frappé, mourut. Tout le village
  (non pas les pauvres seuls, mais les plus _honnêtes_ gens), la
  foule saisit la vieille, la mit sur un tas de sarments. Elle y
  fut brûlée vive. Le Parlement fit semblant d'informer, mais ne
  punit pas. Aujourd'hui encore les gens de ce village sont appelés
  _brûle-femme_ (brulo-fenno).

Voilà ce qu'il fallait pour bien laver ce Père. Il fallait établir que
(même eût-il méfait, imité des Chauffours) _il avait été le jouet d'un
enchantement_. Les actes n'étaient que trop clairs. Aux termes du
droit canonique, et d'après ces arrêtés récents, quelqu'un devait
être brûlé. Des cinq magistrats du parquet, deux seulement auraient
brûlé Girard. Trois étaient contre la Cadière. On composa. Les trois
qui avaient la majorité n'exigèrent pas la flamme, épargnèrent le
spectacle long et terrible du bûcher, se contentèrent de la mort
simple.

Au nom des cinq, il fut conclu et proposé au Parlement: «Que la
Cadière, préalablement mise à la question ordinaire et extraordinaire,
fût ensuite ramenée à Toulon, et, sur la place des Prêcheurs, _pendue
et étranglée_.»


Ce fut un coup terrible. Il y eut un prodigieux revirement d'opinion.
Les mondains, les rieurs, ne rirent plus; ils frémirent. Leur légèreté
n'allait pas jusqu'à glisser sur une chose si épouvantable. Ils
trouvaient fort bon qu'une fille eût été séduite, abusée, déshonorée,
et qu'elle eût été un jouet, et qu'elle mourût de douleur, de délire;
à la bonne heure, ils ne s'en mêlaient pas. Mais, quand il s'agit d'un
supplice, quand l'image leur vint de la triste victime, la corde au
cou, étranglée au poteau! les cœurs se soulevèrent. De tous côtés
monta ce cri: «On ne l'avait pas vu depuis l'origine du monde, ce
renversement scélérat: la loi du rapt appliquée à l'envers, la fille
condamnée pour avoir été subornée, le séducteur étranglant la
victime!»

Chose imprévue en cette ville d'Aix (toute de juges, de prêtres, de
beau monde), tout à coup il se trouve un peuple, un violent mouvement
populaire. En masse, en corps serré, une foule d'hommes de toute
classe, d'un élan, marche aux ursulines. On fait paraître la Cadière
et sa mère. On crie: «Rassurez-vous, mademoiselle. Nous sommes là...
Ne craignez rien.»

Le grand dix-huitième siècle, que justement Hegel a nommé le _règne de
l'esprit_, est bien plus grand encore comme _règne de l'humanité_. Des
dames distinguées, comme la petite-fille de Mme de Sévigné, la
charmante Mme de Simiane, s'emparèrent de la jeune fille et la
réfugièrent dans leur sein. Chose plus belle encore (et si touchante),
les dames jansénistes, de pureté sauvage, si difficiles entre elles,
et d'excessive autorité, immolèrent la Loi à la Grâce dans cette
grande circonstance, jetèrent les bras au cou de la pauvre enfant
menacée, la purifièrent de leur baiser au front, la rebaptisèrent de
leurs larmes.

Si la Provence est violente, elle est d'autant plus admirable en ces
moments, violente de générosité et d'une véritable grandeur. On en vit
quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau, quand il eut à
Marseille autour de lui un million d'hommes. Ici, déjà, ce fut une
grande scène révolutionnaire, un soulèvement immense contre le sot
gouvernement d'alors, et les Jésuites, protégés de Fleury. Soulèvement
unanime pour l'humanité, la pitié, pour la défense d'une femme, d'une
enfant, si barbarement immolée. Les Jésuites imaginèrent bien
d'organiser dans la canaille à eux, dans leurs clients, leurs
mendiants, un je ne sais quel peuple qu'ils armaient de _clochettes_
et de bâtons pour faire reculer les _cadières_. On surnomma ainsi les
deux partis. Le dernier, c'était tout le monde. Marseille se leva tout
entière pour porter en triomphe le fils de l'avocat Chaudon. Toulon
alla si loin pour sa pauvre compatriote, qu'on y voulait brûler la
maison des Jésuites.

Le plus touchant de tous les témoignages vint à la Cadière
d'Ollioules. Une simple pensionnaire, Mlle Agnès, toute jeune et
timide qu'elle fût, suivit l'élan de son cœur, se jeta dans cette
mêlée de pamphlets, écrivit, imprima l'apologie de la Cadière.

Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement même. Les ennemis
des Jésuites en furent tout à coup relevés, raffermis, jusqu'à braver
les menaces d'en haut, le crédit des Jésuites, la foudre de Versailles
que pouvait leur lancer Fleury[91].

  [91] Une anecdote grotesque symbolise, exprime à merveille l'état
  du Parlement. Le rapporteur lisait son travail, ses appréciations
  du procès de sorcellerie, de la part que le diable pouvait avoir
  en cette affaire. Il se fait un grand bruit. Un homme noir tombe
  par la cheminée... Tous se sauvent, effrayés, moins le seul
  rapporteur, qui, embarrassé dans sa robe, ne peut bouger...
  L'homme s'excuse. C'est tout bonnement un ramoneur qui s'est
  trompé de cheminée. (Papon, IV, 430.)--On peut dire qu'en effet
  une terreur, celle du peuple, du démon populaire, fixa le
  Parlement, comme ce juge engagé par sa robe.

Les amis même de Girard, voyant leur nombre diminuer, leur phalange
s'éclaircir, désiraient le jugement. Il eut lieu le 11 octobre 1731.

Personne n'osa reprendre, en présence du peuple, les conclusions
féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. Douze conseillers
immolèrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres,
quelques jansénistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois
ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient à mort, comme scélérat.
Douze étant contre douze, le président Lebret allait départager la
cour. Il jugea pour Girard. Acquitté de l'accusation de sorcellerie
et de ce qui eût entraîné la mort, ou le renvoya, comme prêtre et
confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à
son intime ami, Larmedieu.

Le grand monde, les indifférents, furent satisfaits. Et l'on a fait si
peu d'attention à cet arrêt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M.
Méry répète, «que tous les deux furent _acquittés_». Chose extrêmement
inexacte. La Cadière fut traitée comme calomniatrice, condamnée à voir
ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau.

Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadière étant
marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les Jésuites devaient pousser,
continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury,
appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. La ville d'Aix
le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas,
mais la _livrait_ plutôt. De là une terrible fureur contre le
président Lebret, tellement menacé qu'il demanda qu'on fît venir le
régiment de Flandre.

Girard fuyait dans une chaise fermée. On le découvrit, et il eût été
tué s'il ne se fût sauvé dans l'église des Jésuites, où le coquin se
mit à dire la messe. Il échappa et retourna à Dôle, honoré, glorifié
de la Société. Il y mourut en 1733, _en odeur de sainteté_. Le
courtisan Lebret mourut en 1735.

Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jésuites. A Aix, à Toulon,
à Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout était
coupable d'avoir porté l'effigie de Girard aux portes de ses
_girardines_ et d'avoir promené le sacro-saint tricorne des Jésuites.

La Cadière aurait dû, aux termes de l'arrêt, pouvoir y retourner, être
remise à sa mère. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle
revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale, si hautement
déclarée pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir.

Si le seul crime de s'être intéressé à elle méritait la prison, on ne
peut douter qu'elle n'ait été bientôt emprisonnée elle-même; que les
Jésuites n'aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour
enfermer la pauvre fille, pour étouffer, ensevelir avec elle une
affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public
fût distrait, pensât à autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie,
plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un
_in-pace_.

Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrêt, et elle avait
toujours espéré de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grâce[92]!

  [92] La persécution a continué, et par la publication altérée des
  documents, et jusque dans les historiens d'aujourd'hui. Même le
  _Procès_ (in-folio, 1733), notre principale source, est suivi
  d'une table habilement combinée contre la Cadière. A son article,
  on trouve indiqué de suite et au complet (comme faits prouvés)
  tout ce qui a été dit contre elle; mais on n'indique pas sa
  rétractation de ce que le poison lui a fait dire. Au mot
  _Girard_, presque rien; on vous renvoie, pour ses actes, à une
  foule d'articles qu'on n'aura pas la patience de chercher.--Dans
  la reliure de certains exemplaires, on a eu soin de placer devant
  le _Procès_, pour servir de contre-poison, des apologies de
  Girard, etc.--Voltaire est bien léger sur cette affaire; il se
  moque des uns et des autres, surtout des jansénistes.--Les
  historiens de nos jours, qui certainement n'ont pas lu le
  _Procès_, MM. Cabasse, Fabre, Méry, se croient _impartiaux_, et
  ils accablent la victime.



ÉPILOGUE


Une femme de génie, dans un fort bel élan de cœur, croit voir les
deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-âge, qui se reconnaissent
enfin, se rapprochent, se réunissent. En se regardant de plus près,
ils découvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parenté. Que
serait-ce si c'étaient des frères, et si ce vieux combat n'était rien
qu'un malentendu? Le cœur parle et ils s'attendrissent. Le fier
proscrit, le doux persécuteur, oublient tout, ils s'élancent, se
jettent dans les bras l'un de l'autre. (Consuelo.)

Aimable idée de femme. D'autres aussi ont eu le même rêve. Mon suave
Montanelli en fit un beau poème. Eh! qui n'accueillerait la charmante
espérance de voir le combat d'ici-bas s'apaiser et finir dans ce
touchant embrassement?

Qu'en pense le sage Merlin? Au miroir de son lac dont lui seul sait la
profondeur, qu'a-t-il vu? Que dit-il dans la colossale épopée qu'il a
donnée en 1860? Que Satan, s'il désarme, ne le fera qu'au jour du
Jugement. Alors, pacifiés, côte à côte, tous deux dormiront dans la
mort commune.

Il n'est pas difficile sans doute, en les faussant, d'arriver à un
compromis. L'énervation des longues luttes, en affaiblissant tout,
permet certains mélanges. On a vu au dernier chapitre deux ombres
pactiser de bon accord dans le mensonge: l'ombre de Satan, l'ombre de
Jésus, se rendant de petits services, le Diable ami de Loyola,
l'obsession dévote et la possession diabolique allant de front,
l'Enfer attendri dans le Sacré-Cœur.

Ce temps est doux, et l'on se hait bien moins. On ne hait guère que
ses amis. J'ai vu des méthodistes admirer les Jésuites. J'ai vu ceux
que l'Église dans tout le Moyen-âge appelle les fils de Satan,
légistes ou médecins, pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu.

Mais laissons ces semblants. Ceux qui sérieusement proposent à Satan
de s'arranger, de faire la paix, ont-ils bien réfléchi?

L'obstacle n'est pas la rancune. Les morts sont morts. Ces millions de
victimes, Albigeois, Vaudois, Protestants, Maures, Juifs, Indiens de
l'Amérique, dorment en paix. L'universel martyr du Moyen-âge, la
Sorcière ne dit rien. Sa cendre est au vent.

Mais savez-vous ce qui proteste, ce qui solidement sépare les deux
esprits, les empêche de se rapprocher? C'est une réalité énorme qui
s'est faite depuis cinq cents ans. C'est l'œuvre gigantesque que
l'Église a maudite, le prodigieux édifice des sciences et des
institutions modernes, qu'elle excommunia pierre par pierre, mais que
chaque anathème grandit, augmenta d'un étage. Nommez-moi une science
qui n'ait été révolte.

Il n'est qu'un seul moyen de concilier les deux esprits et de mêler
les deux Églises. C'est de démolir la nouvelle, celle qui, dès son
principe, fut déclarée coupable, condamnée. Détruisons, si nous le
pouvons, toutes les sciences de la nature, l'Observatoire, le Muséum
et le Jardin des Plantes, l'École de Médecine, toute bibliothèque
moderne. Brûlons nos lois, nos codes. Revenons au Droit canonique.

Ces nouveautés, toutes, ont été Satan. Nul progrès qui ne fût son
crime.

C'est ce coupable logicien qui, sans respect pour le droit clérical,
conserva et refit celui des philosophes et des juristes, fondée sur la
croyance impie du Libre arbitre.

C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des
anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux réalités, créait
la chimie, la physique, les mathématiques. Oui, les mathématiques. Il
fallut les reprendre; ce fut une révolte. Car on était brûlé pour dire
que trois font trois.

La médecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une révolte contre la
maladie, le fléau mérité de Dieu. Manifeste péché d'arrêter l'âme en
chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie!

Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet
entassement de révoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne?
Pour reprendre le chemin des anges, Satan détruira-t-il cette œuvre?
Elle pose sur trois pierres éternelles: la Raison, le Droit, la
Nature.

L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats,
daigne à peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire.

Il n'était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers
commencements, les formes humbles et grossières, barbares, cruellement
comiques, qu'il eut sous la persécution, quand une femme, l'infortunée
Sorcière, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus
hardie que l'hérétique, le raisonneur demi-chrétien, le savant qui
gardait un pied dans le cercle sacré, elle en échappa vivement, et sur
le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel.

Elle a péri, devait périr. Comment? Surtout par le progrès des
sciences même qu'elle a commencées, par le médecin, par le
naturaliste, pour qui elle avait travaillé.

La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Elle reparaîtra
sous cette forme qui est immortelle.

La femme, aux derniers siècles occupée d'affaires d'hommes, a perdu en
revanche son vrai rôle: celui de la _médication_, de la _consolation_,
celui de la Fée qui guérit.

C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit
l'Église.

Avec ses délicats organes, son amour du plus fin détail, un sens si
tendre de la vie, elle est appelée à en devenir la pénétrante
confidente en toute science d'observation. Avec son cœur et sa pitié,
sa divination de bonté, elle va d'elle-même à la médication. Entre les
malades et l'enfant il est fort peu de différence. A tous les deux il
faut la femme.

Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et
l'humanité, comme un sourire de la nature.

L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse
fera pour le monde une aurore.

Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et
plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque
fois revient plus lumineux.

C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les
journaux même. On commence à sentir que toutes les questions tiennent
à la question fondamentale et souveraine (l'éducation, l'état,
l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde.

Cela dit que les temps sont mûrs.

Elle est si près, cette aube religieuse, qu'à chaque instant je
croyais la voir poindre dans le désert où j'ai fini ce livre.

Qu'il était lumineux, âpre et beau mon désert! J'avais mon lit posé
sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre
les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce
bassin immense de mer étincelante; derrière, le chauve amphithéâtre où
s'assoiraient à l'aise les États-généraux du monde.

Ce lieu, tout africain, a des éclairs d'acier, qui, le jour,
éblouissent. Mais aux matins d'hiver, en décembre surtout, c'était
plein d'un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le
coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six à sept,
j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire
acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l'aube.
Avant qu'elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la
transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre à
des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieues. Les
moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison,
pli de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J'avais
des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé,
affranchi. Moment limpide, austère, si pur!... Je me disais: «Mais
quoi! Est-ce que je serais homme encore?»

Un bleuâtre indéfinissable (que l'aube rosée respectait, n'osait
teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit.

On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une
grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la
laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine,
les ravissements espérés de la lumière, n'ôtaient rien au charme
profond d'être encore dans la _nuit divine_, d'être à demi caché, sans
se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On
t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de
rêve...

Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement.



ÉCLAIRCISSEMENTS

I


_Classification géographique de la Sorcellerie._--Mon ténébreux sujet
est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le
besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes
(_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est
créé un œil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui
descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour
moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très
diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les
différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde
et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque,
Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il
est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable
augure et le vœu de la liberté.--Sortons de la France; entre les
peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien
autrement forts.

Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi?
L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout.
_On s'amusait_ à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi,
je l'ai pris à cœur. J'ai laissé les mirages, les fumées
fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai
sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et
les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus
des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants,
ils diffèrent, ils se classent.

La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons
d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les
Lapons.--Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu
l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du
moins ce qu'on croyait tel).

1º En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont.
Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les
échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par
exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche _Unholda_
(J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège
d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est
constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.

2º En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et
dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes
domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des
vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où
_goddam_ est le jurement national (au quinzième siècle, _Procès de
Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien être
damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde
tant qu'elle peut. Il n y a guère de _pacte_ exprès, solennel. Point
de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits»,
souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les
paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule,
attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms
baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend
quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui
suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu
affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal.

Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est
qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on
l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible
poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles,
lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche
littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui
faut la culture ecclésiastique.

3º C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement,
que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde
avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France _et
en Italie_.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole,
1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat
dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à
Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays
basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y
avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de
lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin
dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le
peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit
bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage
singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc,
etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des _altérées_,
qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des
petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres
du Harz et de la Forêt Noire.

Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières,
comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes
persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe
à _l'état nocturne_, à la vie dangereuse de société secrète, gravite
vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal
(qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard,
_Cartul. de Chartres_), commence contre les hérétiques d'Orléans
l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le
reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en
plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux
assemblées de nuit. Même _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), après
leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent
en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des
Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît
Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au
quinzième _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie.

En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le
fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable,
et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos
cruelles révolutions religieuses.

L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de
nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends
impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a
retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la
tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé
l'_in-pace_ où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un
homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de
caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres
aux Pyrénées.»


II

Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de
l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un à la Bibliothèque
impériale. Le no 5954 (_lat._) est intitulé en effet _Inquisitio_.
Mais ce n'est qu'une _enquête_ faite par ordre de saint Louis en 1261,
lorsqu'il vit que l'horrible régime établi par sa mère et le légat
dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit:
«_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_,
etc.» Nul adoucissement pour les hérétiques, mais seulement pour les
veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publié
que deux des vrais registres de l'Inquisition (à la suite de
Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326.
Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto,
t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de
l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces
registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout)
enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des
deux côtés, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans découdre tout.
Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les
inquisitions de l'Europe. Car la procédure était partout exactement la
même (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces
registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des suppliciés,
c'est celui des _emmurés_, qu'on mettait dans une petite loge de
pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et à
l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la
croix rouge devant et derrière. C'étaient les mieux traités; on les
laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le
dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés
(Règlement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III,
191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit
peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient,
sans cause nouvelle, être repris et _emmurés_. Leurs fils et
petits-fils étaient suspects et très facilement _emmurés_.

Tout est hérésie au treizième siècle; tout est magie au quatorzième.
Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l'hérésie
diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise,
comme tout péché, est un démon qu'on chasse par la torture ou le
fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On
prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hérésie de fuir tout sortilège
(D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hérésie à la magie est un
progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux
procès d'hérésie (procès d'hommes pour la plupart), il a des
assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours
procès de femmes, il a le droit d'être seul, tête à tête avec
l'accusée.

Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu
toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des
champs, le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente?
La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à
la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la
bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à
la sainte un bouquet.

Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l'homme noir. Il
lui pose les questions (_les mêmes, toujours les mêmes_, celles qu'on
fit à toute société secrète, aux Albigeois, aux templiers, n'importe).
Qu'elle y songe, le bourreau est là; tout prêts, sous la voûte à côté,
l'estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle
s'évanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: «Ce n'est pas moi...
Je ne le ferai plus... C'est ma mère, ma sœur, ma cousine qui m'a
forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j'allais malgré moi et
tremblante» (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu
faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.)

Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de
dénoncer son père (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais
avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois
filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la
seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout,
trahit sa mère, ses sœurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la
fois sont brûlées!

Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de
l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce
petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à
chien dans la cour des _Filles repenties_, où l'on tenait la dame
d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et
couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à
l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze
ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la
mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En
Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'être un lieu de paix,
avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe
travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un
moine condamné à l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutôt la
mort. (Llorente.)

Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins
occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito.
(_Inquisition de Goa_, 1688.)

Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande,
qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang,
fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit
la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour
sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle
échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et
resta dégradé. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc.,
in-quarto. London, 1843.)

Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de
saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse.
Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du _Pacte_
diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas
hérétique, ou _demi_-chrétien. On devient satanique, _anti_-chrétien.
La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (_Procès de Toulouse_,
dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.


III

Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge,
expliquent _par l'état général de la Société_ pourquoi l'humanité
désespéra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'état moral
de l'âme_ pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se
donner au Diable, et à devenir la Sorcière.

C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de
damner les _esprits_ ou _démons_ (mots synonymes en grec), sans
retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence
africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs,
d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, _Hist. des dogmes_, I,
80-83.)--Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie
des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en
fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est
parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _Énergie des
esprits ou démons_). Ce byzantin en donne exactement la même idée que
celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la
_Mythologie_ de Grimm, les _Fées_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est
qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont
des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes
analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment
tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.

Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé
de retrouver _comment la femme put devenir Sorcière_.--Recherche
délicate.--Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne
s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette
chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la
terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait
le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux
qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont
difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les
dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du
quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà
pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées
de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne
m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans
la _Coutume_ qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du
temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à
leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre
gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement
récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un
monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie
historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non
d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus
anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge.
Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont
parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la
chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais
dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé
que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses
effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place
éternelle dans la fatalité du temps.

Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse
historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300,
plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris
souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même
femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept
chapitres seulement.--Dans cette partie même, si courte, on sentira
aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai
donné le mot _Tolède_ comme le nom sacré de la capitale des magiciens,
j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non
seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens.
Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon
César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent
aussi la nécromancie à _Tolède_. C'est un maître de _Tolède_ qui
propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.

Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient
(comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire,
ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de
fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose.
Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des
vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance
morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel,
spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf,
sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les _bons paysans_,
notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus déjà au
douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle,
responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs
du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là
ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le
diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore
peut-être font la Fiancée de Satan.

Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la
Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise.
Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du
monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent
leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande
épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie...
On est si furieux qu'on danse.


IV

Chapitres IX et X.--_Satan médecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les
très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des
sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été
trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant
étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes
d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de
ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait
invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de
leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les
solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède
spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième
siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dével. des
corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets
de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la
pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes
recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux
de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p.
24, éd. Lugduni, in-octavo).

Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas
remarqué combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes
entre amis_ et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts
Alterthümer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini,
Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même
caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou
l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église,
ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage.
Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle
excrétion.

Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la
souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le
partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt
par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le
contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour
éveiller l'amour, on sert le _pâté de l'épousée_ (Thiers,
_Superstitions_, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a
_noué_, elle lui fait manger certaine _pâte_ qu'elle a préparée, etc.


V

_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux
envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos
paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout
cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin,
la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double
titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur
répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils
l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de
sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le
mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une
belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la
magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée
attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces
gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval
noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à
minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye,
en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma
demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans
une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun
un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse:
«Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne
étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard,
tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui,
saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux
hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent;
tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de
peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix
terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche
qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»--Grand avis national,
et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui
faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir,
avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut porté par une trombe
hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a
jamais retrouvé l'entrée.


VI

_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce
prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement
la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme,
unique dans l'histoire du monde: c'est que 1º _l'adultère y est à
l'état d'institution_ régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée
dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous
les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2º d'autre part l'_inceste_
est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le
Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se
montrent ce qu'ils sont.

J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit
Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même.

Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on
tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, étaient considérées
comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance
d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On
ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se
mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre
eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce
triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas.

L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe,
consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de
Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés,
suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il
affirme les deux grandes choses: 1º l'inceste, même celui de la mère
et du fils; 2º le plaisir stérile et douloureux, la fécondité
impossible.

Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce
sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses
assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre;
six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).

Grande et terrible révélation du peu d'influence morale qu'avait
l'Église. On a cru qu'avec son latin, sa métaphysique byzantine, à
peine comprise d'elle-même, elle christianisait le peuple. Et, dans le
seul moment où il soit libre, où il puisse montrer ce qu'il est, il
apparaît plus que païen. L'intérêt, le calcul, la concentration de
famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du
père et de la fille eût peu fait pour cela, et l'on en parle moins.
Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan.
Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au
premier éveil des sens, eût échappé à la famille, eût été perdu pour
elle, au moment où il lui devenait précieux. On croyait l'y tenir, l'y
fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: «Que sa mère se
damnait pour lui.»

Mais comment consentait-elle à cela? Jugeons-en par les cas rares
heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve guère que
dans l'extrême misère. Chose dure à dire: l'excès du malheur déprave.
L'âme brisée se défend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages,
dans leur vie si dénuée, gâtent extrêmement leurs enfants. Chez la
veuve indigente, la femme abandonnée, l'enfant est maître de tout, et
elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer à lui.

Combien plus dans le Moyen-âge! La femme y est écrasée de trois côtés.
L'Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). A la
maison, elle est battue; au sabbat, immolée; on sait comment. Au fond,
elle n'est ni de Satan, ni de Jésus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle
mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une
créature si malheureuse; car, sous cette grêle de douleurs, ce qui
n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche
tourner en frénésie. Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout
spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y
seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de
l'âme.

Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de
la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le
veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte
guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins
terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer
ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. Le
fils, si l'on a réussi, voit dans son père un ennemi. Un souffle
parricide plane sur cette maison. On est épouvanté de ce que pouvait
être une telle société, où la famille, tellement impure et déchirée,
marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge
d'une autorité imbécile qui se croyait maîtresse. Quel troupeau!
Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un
monstre de malheur, de douleur, de péché. Spectacle inouï avant et
après. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, répétaient
des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au
total _une langue_. Verbe et verbalité, c'est tout. Un nom leur
restera: _Parole_.


VII

_Littérature de sorcellerie._--C'est vers 1400 qu'elle commence. Ses
livres sont de deux classes et de deux époques: 1º ceux des moines
inquisiteurs du quinzième siècle; 2º ceux des juges laïques du temps
d'Henri IV et de Louis XIII.

La grosse compilation de Lyon qu'on a faite et dédiée à l'inquisiteur
Nitard, reproduit une foule de ces traités de moines. Je les ai
comparés entre eux, et parfois aux anciennes éditions. Au fond, il y a
très peu de chose. Ils se répètent fastidieusement. Le premier en date
(d'environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le
dominicain Nider. Dans son _Formicarius_, chaque chapitre commence par
poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou
sorciers, les péchés capitaux, etc. Cela touche à l'idiotisme. Il
explique parfaitement qu'on devait brûler Jeanne d'Arc.--Ce livre
parut si joli que la plupart le copièrent; Sprenger surtout, le grand
Sprenger, dont j'ai fait valoir les mérites. Mais qui pourrait tout
dire? Quelle fécondité d'âneries! «_Femina_ vient de _fe_ et de
_minus_. La femme a moins de foi que l'homme.» Et à deux pas de là:
«Elle est en effet légère et crédule; elle incline toujours à
croire.»--Salomon eut raison de dire: «La femme belle et folle est un
anneau d'or au grouin d'un porc. Sa langue est douce comme l'huile,
mais par en bas ce n'est qu'absinthe.» Au reste, comment s'étonner de
tout cela? N'a-t-elle pas été faite d'une côte recourbée, c'est-à-dire
«d'une côte qui est tortue, dirigée contre l'homme?»

Le _Marteau_ de Sprenger est l'ouvrage capital, le type, que suivent
généralement les autres manuels, les _Marteaux_, _Fouets_,
_Fustigations_, que donnent ensuite les Spina, les Jacquier, les
Castro, les Grillandus, etc. Celui-ci, Florentin, inquisiteur à Arezzo
(1520), a des choses curieuses, sur les philtres, quelques histoires
intéressantes. On y voit parfaitement qu'il y avait, outre le Sabbat
réel, un Sabbat imaginaire où beaucoup de personnes effrayées
croyaient assister, surtout des femmes somnambules qui se levaient la
nuit, couraient les champs. Un jeune homme traversant la campagne à la
première lueur de l'aube, et suivant un ruisseau, s'entend appeler
d'une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un
objet de pitié, une blanche figure de femme à peu près nue, sauf un
petit caleçon. Honteuse, frissonnante, elle était blottie dans les
ronces. Il reconnaît une voisine; elle le prie de la tirer de là.
«Qu'y faisiez-vous?--Je cherchais mon âne.»--Il n'en croit rien, et
alors elle fond en larmes. La pauvre femme, qui bien probablement dans
son somnambulisme sortait du lit de son mari, se met à s'accuser. Le
diable l'a menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et
l'a laissée tomber. Elle tâcha d'assurer sa discrétion en lui donnant
un bonnet, des bottes et trois fromages. Malheureusement le sot ne put
tenir sa langue; il se vanta de ce qu'il avait vu. Elle fut saisie.
Grillandus, alors absent, ne put faire son procès, mais elle n'en fut
pas moins brûlée. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel
boucher): «Elle était belle et assez grasse» (_pulchra et satis
pinguis_).

De moine en moine, la boule de neige va toujours grossissant. Vers
1600, les compilateurs étant eux-mêmes compilés, augmentés par les
derniers venus, on arrive à un livre énorme, les _Disquisitiones
magicæ_, de l'Espagnol Del Rio. Dans son _Auto-da-fé de Logroño_
(réimprimé par Lancre), il donne un Sabbat détaillé, curieux, mais
l'un des plus fous que l'on puisse lire. Au banquet pour premier
service, on mange des enfants en hachis. Au second, de la chair d'un
sorcier déterré. Satan, qui sait son monde, reconduit les convives,
tenant en guise de flambeau le bras d'un enfant mort sans baptême,
etc.

Est-ce assez de sottises? Non. Le prix et la couronne appartient au
dominicain Michaëlis (affaire Gauffridi, 1610). Son Sabbat est
certainement de tous le plus invraisemblable. D'abord on se rassemble
«au son du cor». (Un bon moyen de se faire prendre.) Le Sabbat a lieu
«tous les jours». Chaque jour a son crime spécial, et aussi chaque
classe de la hiérarchie. Ceux de la dernière classe, novices et
pauvres diables, se font la main pour commencer, en tuant des petits
enfants. Ceux de la haute classe, les gentilshommes magiciens, ont
pour fonction de blasphémer, défier et injurier Dieu. Ils ne prennent
pas la fatigue des maléfices et ensorcellements; ils les font par
leurs valets et femmes de chambre, qui forment la classe intermédiaire
entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants, etc.

Dans d'autres descriptions du même temps, Satan observe les us des
Universités et fait subir aux aspirants des examens sévères, s'assure
de leur capacité, les inscrit sur ses registres, donne diplôme et
patente. Parfois il exige une longue initiation préalable, un
noviciat quasi monastique. Ou bien encore, conformément aux
règles du compagnonnage et des corporations de métier, il impose
l'apprentissage, la présentation du _chef-d'œuvre_.


VIII

_Décadence_, etc.--Une chose bien digne d'attention, c'est que
l'Église, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux
fois sa victoire. Après l'extermination des Albigeois au treizième
siècle, _a-t-elle triomphé_? _Au contraire._ Satan règne au
quatorzième.--Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la
Guerre de Trente-Ans, l'Église _triomphe-t-elle_? _Au contraire._
Satan règne sous Louis XIII.

Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la
sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la
sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même
et l'excès des détails. Ma force est de partir, _non du Diable, d'une
creuse entité, mais d'une réalité vivante_, la Sorcière, réalité
chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait
pas à Satan. C'est le rêve de la Sorcière.

J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges
successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1º _comment elle se fait_ par
l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit
familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est
obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore,
enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2º _comment la sorcière_ règne,
mais _se défait_, se détruit elle-même. La sorcière furieuse
d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et
maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle,
factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3º elle disparaît de
la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière
par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais
l'_ensorcelée_ (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.).

Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand
j'essayai, dans mon _Histoire_, de restituer le Sabbat, en ses actes.
Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un
être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille.
Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent
le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles
n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des
prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se
laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris
de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les
sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus,
qui est de devenir enceintes.--La sorcière ne conçoit guère que malgré
elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le
point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son
mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des
générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants,
sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène
horrible de ce genre.

Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui
employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les
tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres,
en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.)

Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont
elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait
traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.--Pour ses rapports avec le
magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de
riches détails dans la curieuse _Histoire du merveilleux_, par M.
Figuier.


IX

J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce
fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de
la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent
accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre
grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le _Genius loci_.

Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une
pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie.
Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre
original, _l'Agonie et la Mort_. Lui-même y est mort récemment. Tête
ardente et cœur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là
ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos,
assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler
doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à
l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les
plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de
caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès
de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et
redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En
hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums
amers.

Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus
grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée.
Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par
deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur
varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus,
landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une
sévérité singulières.

Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras
immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon
fantastique de Gien, des _Iles d'or_, où le grand Rabelais aurait
voulu mourir.

Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat
du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce
mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants,
les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les
officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi,
allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où
l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer,
la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un
qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!»

Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empressés! Les
établissements publics, les trois bibliothèques, les cours qu'on fait
sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne
point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi,
établi pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'était d'un
intérêt constant c'était de comparer l'ancien et le nouveau Toulon.
Heureux progrès des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La
triste affaire de la Cadière, dont le savant bibliothécaire de la
ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en
vive saillie.

Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards: _l'Hôpital de
la marine_, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les
aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa
de façon si odieuse l'attention publique.

On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition
des deux âges. Ce temps-là, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie.
Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de
science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers
le soulagement, la consolation de la vie humaine!

Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu
changée. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont du
Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a changé de moyens.

Son grimoire aujourd'hui est, au premier étage, une belle et
respectable bibliothèque médicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur
argent et aux dépens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins
de bals et moins de maîtresses. Plus de science, de fraternité.

Destructeur autrefois, créateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie,
le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain, guérir le
pauvre matelot. Si le fer devient nécessaire, l'insensibilité que
cherchaient les sorcières, et dont leurs narcotiques furent le premier
essai, est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847).

Ces temps rêvèrent, voulurent. Celui-ci réalise. Son démon est un
Prométhée. Au grand arsenal satanique, je veux dire au riche cabinet
de physique qu'offre cet hôpital, je trouve effectués les songes, les
vœux du Moyen-âge, ses délires les plus chimériques.--Pour traverser
l'espace, il dit: «Je veux la force...» Et voici la vapeur, qui
tantôt est une aile, et tantôt le bras des Titans.--«Je veux la
foudre...» On la met dans ta main, et docile, maniable. On la met en
bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des
étincelles; on l'appelle, on la renvoie.--On ne chevauche plus, il est
vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le démon Montgolfier a créé
le ballon.--Enfin, le vœu sublime, le souverain désir de communiquer
à distance, d'unir d'un pôle à l'autre les pensées et les cœurs, ce
miracle se fait. Et plus encore, l'unité de la terre par un grand
réseau électrique. L'humanité entière a, pour la première fois, de
minute en minute, la conscience d'elle-même, une communion d'âme!... O
divine magie!... Si Satan fait cela, il faut lui rendre hommage, dire
qu'il pourrait bien être un des aspects de Dieu.



SOURCES PRINCIPALES


    Græsse, _Bibliotheca Magiæ_, 1843.
    _Magie antique_ (textes réunis par Soldan, A. Maury, etc.).
    Calcagnini, _Miscell._, _Magia amatoria antiqua_, 1544.
    J. Grimm, _Mythologie allemande_.
    _Acta Sanctorum._--_Acta SS. Ordinis S. Benedicti._
    Michel Psellus, _Énergie des démons_ (1050).
    César d'Heisterbach, _Illustria miracula_ (1220).
    _Registres de l'Inquisition_ (1307-1326), dans Limburch, et les
      extraits de Magi, Llorente, Lamothe-Langon, etc.
    _Directorium_ Eymerici, 1358.
    Llorente, _Inquisition d'Espagne_.
    Lamothe-Langon, _Inquisition de France_.
    Manuels des moines inquisiteurs du quinzième et du seizième
      siècle: Nider, _Formicarius_; Sprenger, _Malleus_;
      C. Bernardus, _Lucerna_; Spina, Grillandus, etc.
    II. Corn. Agrippæ _Opera_, in-octavo, deux volumes. Lugduni.
    Paracelsi, _Opera_.
    Wyer, _De Prestigiis dæmonum_, 1569.
    Bodin, _Démonomanie_, 1580.
    Remigius, _Demonolatria_, 1596.
    Del Rio, _Disquisitiones magicæ_, 1599.
    Boguet, _Discours des sorciers_, 1605, Lyon.
    Leloyer, _Histoire des spectres_, 1605, Paris.
    Lancre, _Inconstance_, 1612; _Incrédulité_, 1622.
    Michaëlis, _Histoire d'une pénitente_, etc., 1613.
    Tranquille, _Relation de Loudun_, 1634.
    _Histoire des diables de Loudun_ (par Aubin), 1716.
    _Histoire de Madeleine Bavent_, de Louviers, 1652.
    _Examen de Louviers. Apologie de l'examen_ (par Yvelin), 1643.
    _Procès du Père Girard et de la Cadière._ Aix, in-folio, 1833.
    _Pièces relatives à ce procès_, cinq volumes in-douze. Aix, 1833.
    _Factum_, _chansons_, _relatifs_, etc. _Ms._ de la Bibl. de Toulon.
    Eug. Salverte, _Sciences occultes_, avec introduction de Littré.
    A. Maury, _Les Fées_, 1843; _Magie_, 1860.
    Soldan, _Histoire des procès de sorcellerie_, 1843.
    Th. Wright, _Narratives of Sorcery_, 1851.
    L. Figuier, _Histoire du merveilleux_, quatre volumes.
    Ferdinand Denis, _Sciences occultes_; _Monde enchanté_.
    _Histoire des sciences au Moyen-âge_, par Sprenger, Pouchet,
      Cuvier, Hœfer, etc.


FIN DE LA SORCIÈRE.



TABLE DES MATIÈRES

LA SORCIÈRE


                                                               Pages
    AVIS                                                         319
    INTRODUCTION                                                 321
         Pour un Sorcier, dix mille Sorcières                   _Ib._
         La Sorcière fut l'unique médecin du peuple              323
         Terrorisme du Moyen-âge                                 324
         La Sorcière fut une création du désespoir               328
         Elle créa Satan à son tour                              331
         Satan prince du Monde, médecin, novateur                332
         Son école (sorcière, berger, bourreau)                  333
         Sa décadence                                            334


    LIVRE PREMIER.

      I. LA MORT DES DIEUX                                       337

         Le Christianisme crut que le monde allait mourir        338
         Le monde des démons                                     341
         La fiancée de Corinthe                                  343

    II. POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA                          347

        Le peuple fait ses légendes                              348
        Mais on lui défend d'inventer                            352
        Le peuple défend le territoire                           357
        Mais on le fait serf                                     358

   III. LE PETIT DÉMON DU FOYER                                  359

        Communisme primitif de la _villa_                        360
        Le foyer indépendant                                    _id._
        La femme du serf                                         365
        Sa fidélité aux anciens dieux                            366
        Le follet                                                368

    IV. TENTATIONS                                               371

        Le serf invoque l'Esprit des trésors cachés              372
        Les razzias féodales                                     375
        La femme fait du follet un démon                         379

     V. POSSESSION                                               382

        L'avènement de l'or en 1300                           _ibid._
        La femme s'entend avec le démon de l'or                  384
        Immondes terreurs du Moyen-âge                           387
        La dame serve du village                                 393
        Haine de la dame du château                              395

    VI. LE PACTE                                                 398

        La serve se donne au Diable                              399
        La lande et la Sorcière                                  402

   VII. LE ROI DES MORTS                                         405

        Elle fait _revenir_ les morts aimés                      410
        L'idée de Satan adoucie                                  411

  VIII. LE PRINCE DE LA NATURE                                   414

        Le dégel du Moyen-âge                                    419
        La sorcière évoque l'Orient                           _ibid._
        Elle conçoit la Nature                                   421

    IX. SATAN MÉDECIN                                            423

        Les maladies du Moyen-âge                               _ib._
        La sorcière les guérit par des poisons                   429
        Les Consolantes, (ou Solanées)                        _ibid._
        Elle commence à soigner les femmes                       435

     X. CHARMES.--PHILTRES.                                      437

        Barbe-Bleue et Grisélidis                                439
        Le château implore la sorcière                           442
        Sa malice                                             _ibid._

    XI. LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS.--LA MESSE
        NOIRE.                                                   448

        Les antiques Sabasies demi-païennes                      449
        La Messe noire, ses quatre actes                         451
        Acte Ier. L'introït, l'osclage, le banquet               455
        Acte II. L'offrande, la femme autel et hostie            457

   XII. L'AMOUR.--LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT.                    461

        Acte III. L'amour des proches parents                    462
        Acte IV. La mort de Satan et de la Sorcière              469


    LIVRE SECOND.

     I. LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ            471

        Les sorcières et sorciers employés par les grands        475
        La dame louve                                            476
        Le dernier des philtres                                  479

    II. LE MARTEAU DES SORCIÈRES                                 481

        Satan maître du monde                                    492

   III. CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION               497

        L'Espagne commence quand la France fait halte            498
        Réaction. Nos légistes brûlent autant que les prêtres    502

    IV. LES SORCIÈRES BASQUES                                    504

        Elles dirigent leur propre juge                          505

     V. SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE                             514

        Facéties du sabbat moderne                               516

    VI. GAUFFRIDI (1610)                                         523

        Prêtres sorciers poursuivis par les moines              _ib._
        Jalousies des religieuses                                526

   VII. LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--GRANDIER (1632-1634)           546

        Le curé beau diseur, sorcier                             553
        Furie maladive des nonnes                                561

  VIII. POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT
        (1633-1647)                                              565

        L'illuminisme. Le Diable quiétiste                    _ibid._
        Duel du Diable et du médecin                             572

    IX. SATAN TRIOMPHE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE                    580

     X. LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730)                      588

    XI. LA CADIÈRE AU COUVENT (1730)                             621

    XII. LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731)                     646

    ÉPILOGUE                                                     673

      Peut-on réconcilier Satan et Jésus?                        674
      La Sorcière a péri, mais la Fée renaîtra                   676
      Imminence de la rénovation religieuse                      677


ÉCLAIRCISSEMENTS.

                                                               Pages

      I. Classification géographique de la sorcellerie           679
     II. De l'Inquisition                                        682
    III. Méthode et critique                                     685
     IV. Satan médecin                                           687
      V. Des rapports de Satan avec la Jacquerie                 688
     VI. Du dernier acte du Sabbat                               689
    VII. Littérature de sorcellerie                              692
   VIII. Décadence, etc                                          694
     IX. Du lieu où ce livre fut achevé                          695

    SOURCES PRINCIPALES                                          699


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.


PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.





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