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Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

HISTOIRE

DE FRANCE


MOYEN ÂGE

ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

TOME TROISIÈME


PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.



IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.



HISTOIRE

DE FRANCE


LIVRE V



CHAPITRE PREMIER

Vêpres siciliennes.


Le fils de saint Louis, Philippe-le-Hardi, revenant de cette triste
croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.
Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute
sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son
frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume
dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,
Albigeois, Quercy, Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte de
Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche
héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son fils.

Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance
regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout
puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef
véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le
frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette
époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,
Philippe III, n'en est qu'une dépendance.

Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il
s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de
Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait
lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin: «Que me manque-t-il?
demandait le tyran de Pise.--Rien que la colère de Dieu.»

On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère,
pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique
et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition
faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter
de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs
dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les
provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de
la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'écueil
tout ce que la mer lui jetait.

C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire et de
l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape en Italie, ne
souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV. Clément, pour
vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait de revenus, se
trouvait avoir livré, non seulement les Deux-Siciles, mais l'Italie
entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de Rome et
vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme, Modène,
Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté pour
seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne.
Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous»,
disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce
qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[1].

[Note 1: On n'épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et
qui mourut en prison dans la tour de Capoue.]

Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De
Syracuse il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il
avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune
Philippe, empereur sans empire.

Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la
maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux
et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient
échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi
l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur
eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X
essayait d'assoupir les factions que ses prédécesseurs avaient
nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les noms de
Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les
empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara l'ami
des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église grecque.
Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne, faisant du
moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre
et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les princes
électeurs contre ce nom d'empereur naguère si formidable. Ce pauvre
empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison
d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de France[2].

[Note 2: Schmidt.]

Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade
avec son nouvel empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté.
Nicolas III, Romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il
voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il
saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire
sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de
Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de
sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait
secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.

Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient
maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais
pour ce peuple artiste une telle entreprise était une oeuvre d'art où
il se complaisait, un drame sans fiction, une tragédie réelle. Ils y
cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,
une occasion solennelle, une grande fête, par exemple; le théâtre
était souvent un temple, le moment celui de l'Élévation[3].

[Note 3: Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour
assassiner les Médicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]

La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que
celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup
de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs
ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,
conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et
l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,
organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si
difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de
chasser l'étranger.

La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une
tête froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en
trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un médecin[4]. Ce médecin
était un seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de
l'île de Prochyta, et comme médecin il avait été l'ami, le confident
de Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces _libres penseurs_ du
treizième siècle, il fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait
chez eux par l'école de Salerne plutôt que par l'Église.
Vraisemblablement, cette école apprenait à ses adeptes quelque chose
de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans
ses vers léonins.

[Note 4: Procida était tellement distingué comme médecin, qu'un noble
napolitain demanda à Charles II d'aller trouver Procida en Sicile pour
se faire guérir d'une maladie.]

Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons
quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on
pouvait attendre d'eux contre la maison de France.

D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne
chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi
national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les
Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,
remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous
l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter
de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce
semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de
Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.

Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle
garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de
Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut
en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère,
étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation
chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc,
livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il
s'enfermait toujours avec ses juifs[5], pour faire de la fausse
monnaie[6], ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange romain le
droit gothique[7]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie était de se
faire empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se
donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des Goths, le
second fils d'Alphonse, Sanche-le-Brave, le Cid de ce temps-là[8].
Déshérité par son père, menacé à la fois par les Français et par les
Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir épousé sa parente,
Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de
France fit de grandes menaces, rassembla une grande armée, prit
l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il s'aperçut
qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.

[Note 5: Les rois d'Espagne les employaient de préférence aux
treizième et quatorzième siècles. Les Aragonais se plaignaient aussi à
la même époque des trésoriers et receveurs «que eran judios».
(Curita.)]

[Note 6: Ferreras.]

[Note 7: _App._ 1.]

[Note 8: C'est ce Sanche qui répondait aux menaces de Miramolin: «Je
tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.»
(Ferreras.)--Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption
d'impôt aux nobles et aux ordres militaires.]

C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, D.
Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le comte
de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de
Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,
gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais
il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait
au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire
épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier
rejeton de la maison de Souabe.

Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens,
avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le
portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien
soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les
invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant
tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou
autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en goûter[9]. Muntaner
oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient pas
renommés pour leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards d'Aragon,
de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.

[Note 9: _App._ 2.]

Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle
serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la
reine Constance. L'Aragonais le reçut bien, lui donna des terres et
des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils belliqueux
contre la maison de France; les forces étaient trop disproportionnées.
La haine de la chrétienté contre cette maison avait besoin d'augmenter
encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il laissa l'aventurier
agir, sans se compromettre. Pour éviter tout soupçon de connivence,
Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut. On ne sut ce qu'il
était devenu.

Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble
déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils
demandaient, mais vivaient de peu, et partout étaient bien reçus. Gens
d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement de
maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur
activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient
alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc
la sale robe des Mendiants, et s'en alla humblement et pieds nus
chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.

Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et
de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile,
au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes
de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd
bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce
malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de
préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à
Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements
précis. Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille hommes à
Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents bâtiments de
transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque Venise ne
craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères avec son
doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade allait se
renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que faire?
donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a pas
d'argent, mais qui a des armes.»

Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en
Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit
secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout
la signature du pape, avec lequel il était tout nouvellement
réconcilié. Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande
affaire. Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit
de rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de
Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils
de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des
bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de
France?»

Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et
détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à
avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et
fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et
tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il
redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de
l'Église. Cette fois le pape ne pouvait lui échapper. Il le gardait
avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les
malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de
leur roi, ils virent leur ennemi près de leur juge, le roi siégeant à
côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un moine,
furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.

La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette
île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des
Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs
pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles.
On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il
n'y eût eu encore que l'antipathie nationale et l'insolence de la
conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de
peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai
d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la
finance dans le monde de l'_Odyssée_ et de l'_Énéide_. Ce peuple de
laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque
chose de l'indépendance antique. Il avait eu jusque-là des solitudes
dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc
explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade
le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau
sous le châtaignier de la montagne ou poursuit, enregistre le chevrier
errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.

Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt de
barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se précipite la
torrentueuse éloquence de Barthélemi de Néocastro: «Que dire de leurs
inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de l'absurde
interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du produit des
troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les lourdes
chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours bonne, la
moisson abondante... Il frappait tout à coup une monnaie d'argent
pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente...
Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous avions reçu
l'Anti-Christ[10].»

[Note 10: _App._ 3.]

«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de
l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait
produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur
universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.
On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le
vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en
cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims pour
avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de
frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les
rues; et de porte en porte il fallait livrer l'argent[11]...»

[Note 11: Nic. Specialis.]

Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est toujours la
vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger.
Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les
Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis,
toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont décidées
toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes et Syracuse, la
Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin les Guerres serviles.
Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont été combattues en
vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis
viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la
Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se
retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie
incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si lourdement une
double fatalité d'histoire et de climat.

Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation
par laquelle Falcando commence son histoire[12]: «Je voulais, mon ami,
maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je
voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices
du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux
orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en
vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et le
concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le mien. Je ne puis
voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne nourrice, la
Sicile...--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur! Je cherche
en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le désordre
d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas seconder
l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins, s'accordaient pour
élire un roi!...--Qu'à l'orient de l'île, nos brigands siciliens
combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves, à la
bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais
l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre belle
Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût souillée de
l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens, qui n'aiment
que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et noble, songes-tu
donc à te défendre, à repousser l'étranger du détroit? Malheur à toi,
Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as pu satisfaire et fléchir
la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés de l'Etna, tremblement
de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,
Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette éloquence dont tu te
pares, emploie-la à relever le courage des tiens. Que te sert de
t'être affranchie des Denys?... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...
J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile! Comment te
passer sous silence, et comment te louer dignement!...» Mais dès que
Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à autre chose, il
oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà qui décrit
insatiablement la voluptueuse cité, ses palais fantastiques, son port,
ses merveilleux jardins, soyeux mûriers, orangers, citronniers, cannes
à sucre. Le voilà perdu dans les fruits et les fleurs. La nature
l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je crois entendre dans sa prose
l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle et mélancolique de l'idylle
grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes bras, et
regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords de la
mer de Sicile[13].»

[Note 12: _App._ 4.]

[Note 13: Théocrite.]

C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est
déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur
est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous
l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans
ces contrées. Le carême finit, l'abstinence aussi; la sensualité
s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part,
les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur
perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de
vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.

Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la
coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle
colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand
rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi
avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était
l'usage dans ces jours-là. Peut-être avait-il remarqué l'affluence des
nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les réunir à Palerme;
mais il fallait l'occasion. Un Français la donna mieux que Procida
n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une belle fille de la
noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient à l'église. Il
fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il prétend que la
fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa robe. Elle
s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son épée. Un
cri s'élève: «À mort, à mort les Français![14]» Partout on les égorge.
Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées d'avance[15].
Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien (_ceci_,
_ciceri_), était tué à l'instant[16]. On éventra des femmes
siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.

[Note 14: «Moriantur Galli.» (Bartolomeo.)]

[Note 15: _App._ 5.]

[Note 16: Simple tradition.]

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par
l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé
inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut
dans le peuple une capricieuse magnanimité[17]. À Palerme même, le
vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non tué; on
voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les habitants
épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le laissèrent
aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des vengeances de
Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et découragé, telle est
la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme envoyèrent au pape
deux religieux pour demander grâce. Ces députés n'osèrent dire autre
chose que ces paroles des litanies: _Agnus Dei, qui tollis peccata
mundi, miserere nobis._ Et ils répétèrent ces mots trois fois. Le pape
répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:
_Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam._ Messine ne réussit pas mieux
auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à ses envoyés qu'ils étaient
tous des traîtres à l'Église et à la couronne, et leur conseilla de se
bien défendre, comme ils pourraient[18].

[Note 17: Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne
massacra pas les Francs. De là le dicton sicilien: «Quod Siculis
placuit, sola Sperlinga negavit.»]

[Note 18: _App._ 6.]

Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut
préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et
enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois
jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta
une petite chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes de
Messine de les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui veut
gâter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»

Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé
s'était tenu d'abord en observation, laissant les risques aux
Siciliens. Ceux-ci s'étaient irrévocablement compris par le massacre;
mais comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi, c'est ce que
D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une
armée, et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet armement
avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le premier en
prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper, il lui
emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles d'Anjou[19]. Ses
barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachetés qu'il leur avait
donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[20]. Ce ne fut
qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reçu deux députations
des Siciliens, qu'il se décida et passa dans l'île[21].

[Note 19: Villani.]

[Note 20: Muntaner.]

[Note 21: _App._ 7.]

L'Aragonais envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou, mais il
ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi. En
bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il expédia au
secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares, lestes
et sobres piétons qui firent en trois jours les six journées qu'il y a
de Palerme à Messine[22]. La flotte catalane, sous le Calabrois Roger
de Loria, était un secours plus efficace. Elle devait occuper le
détroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le retour. Le roi de
Naples se défiait avec raison de ses forces de mer. Il repassa le
détroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses tentes ni ses
provisions. Au matin, les Messinois émerveillés ne virent plus
d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le camp.

[Note 22: «Ce que les autres ne pouvaient supporter était pour eux
comme régal et passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage,
et comme ils étaient très noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens
étaient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour
défenseurs...» (Curita.)]

Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux
galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,
il y en avait dix de Pise qui s'enfuirent les premières, quinze de
Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient
vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent,
étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se
jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,
y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se
trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.

«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens
de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'écrièrent: «Ah!
Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la flotte du roi Charles
qui, après s'être emparée des galères du roi d'Aragon, revient sur
nous.»

«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour,
soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la
cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?--Seigneur, c'est la
flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable et qui s'est
emparée de nos galères.»

«Le roi demanda un cheval et sortit du palais, suivi à peine de dix
personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand
nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les
encouragea en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont nos
galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces mots en
courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient: «Dieu
veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les
hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et
l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le
roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le
vent des montagnes, réfléchit un moment et dit à part soi: «Dieu, qui
m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux
peuple; grâces lui en soient rendues!»

«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des
armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers
le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes
déployées, à la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui étaient là avec
le roi furent transportés de joie, en apercevant ce vaisseau avec sa
bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau prit terre,
En Cortada débarqua et dit au roi: «Seigneur, voilà vos galères; elles
vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera est prise, brûlée et
détruite, et il a péri plus de deux cents chevaliers français.» À ces
mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla. Tout le monde suivit
son exemple. Ils commencèrent à entonner tous ensemble le _Salve
regina_. Ils louèrent Dieu, et lui rendirent grâces de cette victoire,
car ils ne la rapportaient point à eux, mais à Dieu seul. Enfin, le
roi répondit à En Cortada: «Soyez le bienvenu!» Il lui dit ensuite de
retourner sur ses pas, et de dire à tous ceux qui se trouvaient devant
la douane de s'approcher en louant Dieu; il obéit, et les vingt-deux
galères entrèrent les premières, traînant après elles chacune plus de
quinze galères, barques ou bâtiments; ainsi elles firent leur entrée à
Messine, pavoisées, l'étendard déployé, et traînant sur la mer les
enseignes ennemies. Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On
eût dit que le ciel et la terre étaient confondus; et au milieu de
tous ces cris, on entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte
Marie et de toute la cour céleste... Quand on fut à la douane, devant
le palais du roi, on poussa des cris de joie; et les gens de mer et
les gens de terre y répondirent, mais d'une telle force, vous pouvez
m'en croire, qu'on les entendait de la Calabre[23].»

[Note 23: Muntaner.]

Charles d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il vit
incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits naguère
pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le
sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il avait
déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez offert
à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, qu'il
vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et
doucement[24].»

[Note 24: «... Piacciati, che'l mio calare sia _a petit passi_.»
(Villani.)]

Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles
d'Anjou, déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de
décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris
part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une
proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du
temps[25]. Les deux rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15
mai 1283, et à combattre dans cette ville, sous la protection du roi
d'Angleterre. À l'époque indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de
nuit, et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les
routes, tous les pors des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à
Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un
notaire que le roi de France étant près de Bordeaux avec ses troupes,
il n'y avait pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire écrivait,
le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans
s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.

[Note 25: _App._ 8.]

Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence.
Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui
avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq galères
parader devant le port de Naples, et braver Charles-le-Boiteux, le fils
de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers ne tinrent pas à
un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq galères qu'ils avaient
dans le port. Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles
d'Anjou arriva le lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on
lui apprit la captivité de son fils[26]. Il se donna la consolation de
faire pendre cent cinquante Napolitains.

[Note 26: «Lo re Carlo... disse con irato animo: _Or fostil mort,
porse qu'il a fali nostre mandement._» (Villani.)]

Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son
activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du
pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux
préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui
échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété
et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage qu'il n'avait fait
la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église. (7
janvier 1285.)

Cependant le pape, tout Français de naissance et de coeur, avait
déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les
indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année
suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles-de-Valois, second fils
de Philippe-le-Hardi, et frère de Philippe-le-Bel. Ce fut en effet une
vraie croisade. La France n'avait point guerroyé depuis longtemps.
Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et beaucoup de nobles
dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût jamais sortie de France
depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la portent à vingt mille
chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes de Gênes, de
Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne devaient suivre les rivages
de Catalogne, et seconder les troupes de terre. Tout promettait un
succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de son allié, le roi de
Castille, et de son frère même, le roi de Majorque. Ses sujets
venaient de former une hermandad contre lui. Il se trouva réduit à
quelques Almogavares, avec lesquels il occupait les positions
inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi. Elna fit quelque
résistance, et tout y fut cruellement massacré. Girone résista
davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de la prendre, s'y
obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le climat commença à
faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres se mirent dans
l'armée. Le découragement augmenta par la défaite de l'armée navale;
l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça sur les prisonniers
d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la retraite, mais tout le
monde était malade; les soldats se croyaient poursuivis par les
saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous les passages étaient
occupés. Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre
à vue d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses
chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée
de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan,
mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en
Espagne.

Le nouveau roi, Philippe-le-Bel, trouva moyen d'armer le roi de
Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint
sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de
la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit
même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,
fils de Charles-le-Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père
l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi Frédéric
devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants l'ont gardée
pendant plus d'un siècle.

Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée
entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il y eut quelque
réparation pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui régnant (le
fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur qui mourut vers l'an
1300, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de Conradin et
de ceux qui périrent avec lui[27].»

[Note 27: Ricobald. Ferrar.]



CHAPITRE II

Philippe-le-Bel.--Boniface VIII (1285-1304).


«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté
de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...

«J'eus nom Hugues-Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui
depuis peu règnent en France.

«J'étais fils d'un boucher de Paris[28]; mais quand les anciens rois
manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir les
rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve
retomba à mon fils[29]. De lui sort cette race où les morts font
reliques[30].

[Note 28: Cette tradition populaire n'est confirmée par aucun texte
bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui
suivent.]

[Note 29: On sait qu'Hugues-Capet ne voulut jamais porter la couronne.
Robert est le premier des Capétiens qui la porta.]

[Note 30: Allusion à la canonisation récente de saint Louis.]

«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu
valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal.

«Mais dès lors ils poussèrent par force et par mensonge, et puis par
pénitence ils prirent Normandie et Gascogne.

«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge
Conradin.--Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.

«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf
la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au
ventre[31].

[Note 31: Il s'agit de Charles-de-Valois.]

«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille; le
corsaire du moins ne vend que l'étranger.

«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer
dans Anagni, le fleurdelisé!.... Je vois le Christ captif en son
vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé
de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre des brigands[32].»

[Note 32: Dante, _Purgat_.]

Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de
calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid
jeune monde qui lui succède. Celui-ci commence vers 1300; il s'ouvre
par la France, par l'odieuse figure de Philippe-le-Bel.

Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et
Philippe-le-Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une
consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république
qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais
ce pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main
périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du faux
monnayeur.

La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid. S'il est plus
légitime que celui qu'il remplace, quel oeil, fût-ce celui de Dante,
pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les rides du vieux
droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il naît avocat,
usurier; il naît gascon, lombard et juif.

Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son
premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité
d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va
attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et
féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé
de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du
droit romain et canonique.

Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église
même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en
conscience de corriger sa mère.

       *       *       *       *       *

Le premier acte du petit-fils de saint Louis avait été d'exclure les
prêtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout
tribunal, non seulement au parlement du roi et dans ses domaines, mais
dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil du
seigneur roi que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques,
abbés, chapitres, collèges, gentilshommes (_milites_), et en général,
tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des
laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils
n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils
manquent (_delinquant_) en quelque chose, leurs supérieurs puissent
sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils
en soient éloignés.--Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après
le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,
et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs
laïques. Enregistré ce jour, au parlement de la Toussaint, l'an du
Seigneur 1287.»

Philippe-le-Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première
séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux,
c'est la fondation de l'ordre civil.

Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de
forcer le parlement et d'y reprendre leurs sièges. En 1289, le roi
défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer
nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres
(présidents)[33].»

[Note 33: D. Vaissette.]

Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps s'organisa
(1291), par la division du travail, par la répartition des fonctions
diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les expédier, les
autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de séance furent
fixés, les récusations déterminées, ainsi que les fonctions des
officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation
judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les appels du
Languedoc furent désormais portés à Paris[34]; les grandes affaires
devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre passionnée,
qui portait la trace de tant de révolutions.

[Note 34: Ordonnances.]

Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux.
En 1288, le roi défend qu'aucun juif soit arrêté à la réquisition d'un
prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du motif
de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat qui
l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle gémissait le
Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce
soit sur la seule demande des inquisiteurs[35]. Sans doute, ces
concessions étaient intéressées. Le juif était chose du roi;
l'hérétique son sujet, son _taillable_, n'eût pu être rançonné par
lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du
motif. L'ordonnance paraît honorable à celui qui la signa. On y
entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité
religieuses.

[Note 35: _App._ 9.]

La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il
limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu,
eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.
Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine,
était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porta à trois,
quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur
ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État
perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita
désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en
partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame
et les saints.

Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle
est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui
doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale.
Saint Louis dit expressément dans ses _Établissements_ (liv. II, c.
XXVII): Se aucun se plaint en la court le roy de son saignieur de dete
que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il
li ait fetes, li sires m'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre
juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en
Code: «Ne quis in sua causa judicet», en la loi unique qui commence
_Generali_, el rouge, et el noir, etc. Les _Établissements_ de saint
Louis étaient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la
_Coutume de Beauvoisis_, dans un livre fait pour les domaines d'un
fils de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison de
Bourbon, écrit sous Philippe-le-Bel que le roi a droit de faire des
établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le
royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il
présente cette opinion scandaleuse et paradoxale[36].

[Note 36: Beaumanoir.]

Philippe-le-Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens
féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les non
nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble ne pouvant
s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief, il
fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en
degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des
seigneurs médiats dont le consentement était requis.

       *       *       *       *       *

La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait
quels furent les conseillers des rois aux treizième et quatorzième
siècles, quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.

Le chambellan, le conseiller de Philippe-le-Hardi, fut le barbier ou
chirurgien de saint Louis, le Tourangeau Pierre La Brosse. Son frère,
évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse
avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un
fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le
comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de
plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida le
roi à interroger une _béguine_, ou mystique de Flandre. Le parti des
seigneurs opposa à la _béguine_ les dominicains, généralement ennemis
des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette où l'on vit
ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son procès fut
instruit secrètement. On ne manqua pas de le trouver coupable. Les
chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une foule de
seigneurs, voulurent assister à son exécution.

En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines,
l'auteur du _Conseil à mon ami_, livre en grande partie traduit des
lois romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an
1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.
En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre
l'abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, puis un autre, et toujours favorable
au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,
nous le trouvons nommé après le chancelier de France[37]. Il
s'intitule chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas
grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre
de chevaliers ès lois.

[Note 37: Dupuy, _Différend de Boniface VIII_.]

Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,
l'auteur de ce grand livre des _Coutumes de Vermandois_, ait été de
bien grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne,
et non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais au
quatorzième siècle, mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa
filiation plus haut que le quinzième.

Les deux frères Marigni, si puissants sous Philippe-le-Bel,
s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[38]. Ils étaient
Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus
célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour
du Louvre, est appelé _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de
France_. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout
se faisait à sa volonté[39].» On n'est pas tenté de soupçonner ce
témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au
Palais de Justice à côté de celle du roi[40].

[Note 38: Dupuy, _Templiers_.]

[Note 39: «Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni
negotia gerebantur.» (Bern. Guidonis, _Vita Clem. V._)]

[Note 40: Félibien.]

Au nombre des ministres de Philippe-le-Bel, il faut placer deux
banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande
partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les
grands et cruels procès de Philippe-le-Bel furent le chancelier Pierre
Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la
bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et
Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à
Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de
ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord
professeur de droit à Montpellier, puis juge mage de Nîmes. La famille
Nogaret, si fière au seizième siècle, sous le nom d'Épernon, n'était
pas encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu après
cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main sur
le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe-le-Long
révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe-le-Bel; mais
il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût
craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui
avaient une si grande importance pour la royauté.

Ces légistes qui avaient gouverné les rois anglais dès le douzième
siècle, au treizième saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent,
sous le petit-fils de saint Louis les tyrans de la France. Ces
_chevaliers en droit_, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les
Nogaret, les Marigni, procédèrent avec une horrible froideur dans leur
imitation servile du droit romain et de fiscalité impériale. Les
_Pandectes_ étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait
dès qu'ils pouvaient répondre à tort ou à droit: _Scriptum est_...
Avec des textes, des citations, des falsifications, ils démolirent le
moyen âge, pontificat, féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment
_appréhender au corps_ le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la
croisade elle-même dans la personne des Templiers.

Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les
fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la
centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des
baillis, des sénéchaux, des prévôts, des auditeurs, des tabellions,
des procureurs du roi, des maîtres et peseurs de monnaie. Les forêts
sont envahies par les _verdiers_, les _gruiers_ royaux. Tous ces gens
vont chicaner, décourager, détruire les juridictions féodales. Au
centre de cette vaste toile d'araignée, siège le conseil des légistes
sous le nom de parlement (fixé à Paris en 1302). Là, tout viendra peu
à peu se perdre, s'amortir sous l'autorité royale. Ce droit laïque est
surtout ennemi du droit ecclésiastique. Au besoin, les légistes
appelleront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose,
quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.

Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous
n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les
sergents des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette
administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le
sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent
à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et
administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires.
Philippe-de-Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers
génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter?
L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve
déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme
sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue
de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir,
qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères
qu'il devait guérir.

Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge
payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et
petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du
jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son
mouvement compliqué aux mille mouvements naturels et simples du
gouvernement féodal; cette machine, l'argent seul peut lui donner
l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle
va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont
dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.

Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et
affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son
tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la
ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux
roman, maître Renard et maître Isengrin.

Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le
reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.
D'abord il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller
ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère
de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le
patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de
Montpellier, la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et
bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le
dernier vêtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui
vendait son bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en
ôter le maniement en vertu de la loi romaine: _Prodigus et
furiosus_[41].....

[Note 41: Montpellier était en même temps un fief de l'évêché de
Maguelone. L'évêque, fatigué de la résistance des bourgeois et de
l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses
droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés invalides, parurent
alors assez bons pour servir à dépouiller le vieux Jacques.]

Au Nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293). Et sans
doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait
de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche, et comme
alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait acheté au
nécessiteux Édouard Ier le Quercy, terre médiocre, sèche et
montagneuse, mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors
empêtré dans les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que
de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité
britannique, de se fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques
efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau
briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire périr
le roi David du supplice des traîtres, et transporter à Westminster le
palladium de l'Écosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien
finir ni dans l'île ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait
vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise
nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau
tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par
Philippe-le-Bel, le chef héroïque des clans par le roi procureur.
Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer
Édouard par ses limiers d'Écosse. Il le laissait volontiers
s'immortaliser dans les déserts de Galles et de Northumberland,
procédait contre lui à son aise, et le condamnait par défaut.

Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le
somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il
ajourna ce roi, ce conquérant, à venir s'expliquer par-devant ce qu'il
appelait le tribunal des pairs. Il le menaça, puis il l'amusa, lui
offrit une princesse de France pour prix d'une soumission fictive,
d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que
l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses
offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamoté.

Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance
du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et
de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit
humblement à ses sujets de Guyenne, leur demandant pardon d'avoir
consenti à la saisie[42]. Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas
lui-même en Guyenne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe
eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,
pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il
avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien que les
Flamands, mécontents de leur comte, l'appelèrent à leur secours. Pour
soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La grasse
Flandre était la tentation naturelle de ces gouvernements voraces.
Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de France
sevraient de croisades et de guerres privées, la Flandre était leur
rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient prêts à faire un
joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices de Bruges, aux
fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.

[Note 42: _App._ 10.]

Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée
entre tous pour être mangée des uns ou des autres. Avant que
l'Angleterre fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre
était une Angleterre; mais de combien déjà inférieure et plus
incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants
sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux,
marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le
véhicule, la défense de son industrie.

Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais
une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et
de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de
race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine
entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers,
haine entre le souverain et le peuple[43]. Dans un pays où la femme
héritait et transférait la souveraineté, le souverain était souvent un
mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce peuple de
chair, apparaît dans la précoce indulgence de la coutume de Flandre
pour la femme et pour le bâtard[44]. La femme flamande amena ainsi par
mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien; puis un
voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des Français de
diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle (Capet),
Philippe-le-Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche encore.
Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

[Note 43: «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ illæ civitates (Bruges
et Gand) concordes inter se forent.» (Meyer.)]

[Note 44: _App._ 11.]

La Flandre se plaignait du comte français Gui Dampierre. Philippe
s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et
voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre
le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans
l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe
cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement qu'étant parrain de
la jeune fille, il ne pouvait lui laisser passer le détroit sans
l'embrasser[45]. Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop tôt.
Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et resta.
Le père et la fille furent retenus à la Tour du Louvre. Philippe
enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait la
Guyenne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La jeune
fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à garder
un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

[Note 45: Oudegherst.]

Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi.
L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre,
eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de
Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à
cent écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard,
Neuchâtel, ceux de Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les
évêques de Liège et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous
promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et
tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les
payait pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte
de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné.
Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables
étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles
dépenses. Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs, en
gardant leurs biens[46]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse
pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le
roi de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres,
s'avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les Italiens, les
Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient comme une variété
de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus sûrement encore tout ce
qui achetait et vendait, le roi essaya pour la première fois de ce
triste moyen si employé dans le quatorzième siècle, l'altération de la
monnaie. C'était un impôt facile et tacite, une banqueroute secrète au
moins dans les premiers moments. Mais bientôt tous en profitaient;
chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins
que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours à un
moyen plus direct, l'impôt universel de la maltôte[47].

[Note 46: Édouard, en 1289; Philippe, en 1290.]

[Note 47: Guillaume de Nangis.]

Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi
même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il
restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle
du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.
Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer
presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.
Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements on le vit
pleurer.

Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant quelqu'un
de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et évêques,
chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines nouveaux
dits mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. Tout ce
monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse de
la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et reluisant, au
milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers.

Les évêques allemands étaient des princes et levaient des armées.
L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de
l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.
Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an
que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque
la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on
apprit que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la
porte de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de
Séville six mille[48].

[Note 48: J'aurais peine à croire ce chiffre, s'il n'avait été affirmé
en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces
informations.--Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimés à
Madrid (San Salvador) avait deux millions de biens et un seul
religieux.]

La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis le treizième
siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la
différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques
se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François Ier le
Concordat.

Qui donc, au quatorzième siècle, du roi ou de l'Église, devait
désormais exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque
Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il
altéra les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou
banquiers du Saint-Siège, il frappait Rome directement ou
indirectement, il la ruinait, il lui coupait les vivres[49].

[Note 49: Édouard Ier s'y était pris plus rudement encore; sur le
refus du clergé de payer un impôt, il le mit en quelque sorte hors la
loi, lâchant les soldats contre les prêtres, et défendant aux juges de
recevoir les plaintes de ceux-ci. (Knygthon.)--Philippe-le-Bel, au
moins, y mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut mieux et est
plus agréable à Dieu et aux hommes que ce qui est exigé, nous
exhortons votre charité à nous donner cette aide de la double dîme ou
cinquième.»]

Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis
laïcos_, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout
laïque qui exigera subvention, prêt ou don sans l'autorisation du
Saint-Siège; et cela sans qu'aucun rang, aucun privilège puisse les
excepter. Il annulait ainsi un privilège important de nos rois, qui,
tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans
leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.

Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe
défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était
frapper Rome bien plus que l'Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que
la bulle en réponse: «Dans la douceur d'un ineffable amour
(_Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo_), l'Église, unie au Christ,
son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples,
spécialement le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse
régnât, comme mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de
l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans
l'épouse? Qui osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques,
contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il,
pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre
et en cendre?... Ô mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix
paternelle, etc.»

Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point
considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le
tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les
sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève
les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les
royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes
parts; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs
habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps,
que ce n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église
par de telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées
du Siège apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions
occupés de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à
l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de
tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis pas
seulement notre indignation, mais celle de l'Église elle-même...

«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce
Siège, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité
menaçait de nouveau ton royaume, non seulement le Saint-Siège
t'accorderait les subventions des prélats et des personnes
ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains
jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas
défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au Saint-Siège,
et qui lui a été si longtemps dévoué.... Nous exhortons donc Ta
Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les
médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis
salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à
ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve
notre bienveillance et celle du Saint-Siège, conserve une bonne
renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à
d'autres remèdes, à des remèdes inusités; lors même que la justice
nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions
qu'à regret et malgré nous[50].»

[Note 50: Dupuy, _Différ._]

Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire
impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos
rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;
mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il
avait appelé en Italie Charles-de-Valois, et, en attendant l'empire
latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne, capitaine
du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la marche d'Ancône. Il
obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit ce qu'il put
pour leur procurer le trône impérial et celui de Castille. En 1298,
pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il essaya
de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence provisoire,
il ajourna les restitutions que Philippe devait à l'Anglais.

La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà, apparaissait encore
comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre
la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre
Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert
d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion
sur ses forces réelles?

L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300 Boniface promit
rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant
trente jours les églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout
à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On
sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait
rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier
possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi
dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre
point de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des Âges[51]; mais ce
ne fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la mortalité
des empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme
invincible, et, au retour de chaque siècle, solennisait son éternité.

[Note 51: Voy. mon _Histoire romaine_.]

En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à
Rome[52]. On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y eut
plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent à
les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des abris
construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous la
voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la
chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.

[Note 52: Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de
Saint-Georges, neveu de Boniface: _De Jubilæo._]

Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore
voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes
de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la
veuve de deux antiquités.

Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne
lui en veux pas pour cette invention du Jubilé. Des milliers d'hommes
l'en ont, j'en suis sûr, remercié du coeur. C'était mettre une pierre
sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie, entre les
regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins
regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente,
souffler un peu à midi, _Nel mezzo cammin di nostra vita_.

Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de
lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser le diable avec l'habit
qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas quelque
chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se
dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une
mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le
coeur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la
Pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,
Charlemagne fut ensorcelé?

Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils
attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de
régénération. «Le vieillard, tout blanc et chenu, se sépare des lieux
où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit
privée d'un père chéri.--Vieux, faible et sans haleine, il se traîne
comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les
ans, par la fatigue du chemin.--Il vient à Rome pour y voir la
semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au
ciel[53]...»

[Note 53: Pétrarque.]

Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart
de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la
pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses
pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ses genoux, altéré et
haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à
l'horizon: _Monte di gioja!_...

Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du
siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on
atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux tombeaux,
jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les touchait;
alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et des consuls
et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au Capitole et
du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant vu toute
mort et toute ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers la
patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et d'avance
tout consolé de mourir.

L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva
dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.
La descente commença dès lors. Dans cette foule même se trouvaient les
hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,
froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les
autres, chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se
faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le
poète convoqua dans sa _Comédie_ tous les morts; il fit la revue du
monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité,
comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut
dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé
depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt
lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la _Divina
Commedia_, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo Santo de
Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la
couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

N'accusons pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et nourri
dans les ruses et les plus prosaïques intrigues[54], se laissa gagner
lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le genre
humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs une
sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les souverains
de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et même au
quatorzième siècle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu
tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du
globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi?»

[Note 54: _App._ 12.]

À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque
Albert d'Autriche se fit empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,
Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et
s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'empereur,
c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300,
il parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les
insignes impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur
la boule du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées;
Pierre, tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre
vicaire.» Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le
lieu où Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.

Cette outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre des deux
puissances, ecclésiastique et civile. La lutte qui semblait finie avec
la maison de Souabe, est reprise par celle de France. Guerre d'idées,
non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le pieux Louis IX la
commence, le sacrilège Philippe IV la continue.

«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa
bulle _Unam sanctam_, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le
monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira
en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?_--_La paix._
C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur[55].

[Note 55: _App._ 13.]

La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on
l'a cherchée dans l'unité. Dès le second siècle, saint Irénée écrit
contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: _De
Monarchia._ C'est encore le titre de Dante: _De Monarchia_: De l'unité
du monde social[56].

[Note 56: _App._ 14.]

Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme
condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce
monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est
impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a
plus limite, que désirer? quelle concupiscence peut naître[57]? tel
est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut être
réel, que ce réel est le peuple romain[58]; qu'enfin le peuple romain
a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.

[Note 57: _App._ 15.]

[Note 58: Il le prouve: 1º par l'origine de Romulus, descendant tout à
la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2º par les miracles que Dieu
a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du Capitole,
etc.; 3º par la bonté que Rome a montrée au monde, en voulant bien le
conquérir, etc.]

Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne: c'est
désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout
pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église
et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans bornes:
deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le seul roi, est du moins
le plus grand roi du monde; le plus révéré encore depuis saint Louis.
Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé que sa mère: «Avant qu'il
n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en garde le royaume de
France[59].»

[Note 59: «Antequam essent clerici, rex Franciæ habebat custodiam
regni sui, et poterat statuta facere.»]

La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'Église; mais
il y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre
Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme
pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les
Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En
représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre
Charles-de-Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son
côté, Philippe mit la main sur les régales de Laon, de Poitiers et de
Reims. Il accueillait les mortels ennemis de Boniface, les Colonna,
ces rudes gibelins, ces chefs des brigands romains contre les papes.

L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un
siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante
dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III.
L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était
vivement réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulu
s'arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la
permission du Saint-Siège. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus,
menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont ses
officiers dépouillaient l'église de Maguelone.

Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé, dans ce
dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers.
Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut
justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa
promesse d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le
comte de Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas
impunément à Philippe-le-Bel.

Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par
l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé
tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des
anciens vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes
distingués, de toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il
rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de
Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimonds de
Toulouse, tant regrettés de leurs anciens sujets[60].

[Note 60: _App._ 16.]

Ces grands seigneurs du Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour du
pays, ni la hauteur de courage, qu'une telle entreprise eût demandés.
Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si
hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt qu'un homme[61].»
Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut les confidences de
Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque de Toulouse[62]. On
sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du comte
de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami. Il
avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais plutôt
du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de Foix les
démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât avec les
comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le pays
sous son influence.

[Note 61: «Iste non est homo, sed diabolus», témoignage du comte
lui-même.]

[Note 62: Cet évêque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme
Français, comme étranger à la langue du pays.]

On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de
France, disait-il, est un faux monnayeur. Son argent n'est que de
l'ordure... Ce Philippe-_le-Bel_ n'est ni un homme, ni même une bête;
c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se
donnèrent pour roi le _duc_, grand et bel oiseau, il est vrai, mais le
plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de
l'épervier, et le roi ne répondit rien (_nisi quod flevit_). Voilà
votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais
il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme
mort et détruit, à cause de la malice de cette cour... Mais saint
Louis m'a dit plus d'une fois que la royauté de France périrait en
celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues-Capet.»

Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en
Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le
temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris,
avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture. Cependant le roi
envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé les privilèges
de l'Église, mais pour demander la dégradation de l'évêque, avant de
le mettre à mort. La lettre du roi respire une étrange soif de sang:
«Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remède,
d'exercer le dû de son office, de telle sorte que cet homme de mort
(_dictus vir mortis_), dont la vie souille même le lieu qu'il habite,
il le prive de tout ordre, le dépouille de tout privilège clérical, et
que le seigneur roi puisse, de ce traître à Dieu et aux hommes, de cet
homme enfoncé dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de
correction, que le roi en puisse par voie de justice faire à Dieu un
excellent sacrifice. Il est si pervers que tous les éléments doivent
lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute
créature[63].»

[Note 63: Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron,
_Pro Roscio Amerino_, sur le supplice du parricide.]

Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilège qu'avaient
les rois de France de ne pouvoir être excommuniés et convoqua le
clergé de France à Rome pour le 1er novembre de l'année suivante.
Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: «Écoute, mon fils,
les conseils d'un père tendre...» Le pape commençait par ces paroles
irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a
constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire,
disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa
doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une
récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.

Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape.
La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il
le remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or
et l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient
point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
de son Jubilé, quand ce petit avocat borgne[64] vint lui parler si
librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon
pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par un
aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du roi
réel.» Le Gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne put se
contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional sur
les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils
sortirent ainsi de Rome, enragés dans leur haine d'avocats contre les
prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le
prévenaient.

[Note 64: «Belial ille, Petrus Flote, semi vivens corpore, menteque
totaliter excæcatus.» (Bulle de Boniface aux prélats de France.)]

Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où
la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre
eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses
prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à
la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une
grossièreté populacières. Cette réponse, bien entendu, n'était pas
destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément
cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
est le moyen de l'être en effet.

«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi
des Francs. Crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le
spirituel; que la collation des bénéfices et des prébendes ne
t'appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est
pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré
quelqu'un, nous déclarons cette collation invalide, et nous la
révoquons si elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous ceux qui
pensent autrement. Donné au Latran, aux nones de décembre, l'an 7 de
notre pontificat.» C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.

«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface, qui se
donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta Très grande Fatuité
sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la
collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le
droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites
et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous
maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»

Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le
royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple
des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une
foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de
trompe par toute la ville[65]. Encore deux cents ans, un moine
allemand fera de son autorité privée ce que Pierre Flotte et Nogaret
font maintenant au nom du roi de France.

[Note 65: _App._ 17.]

Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
avait convoqué les prélats à Rome pour le 1er novembre; le roi
convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et
de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les
avait rassemblés, mais les États du Midi et du Nord, les États des
trois ordres: clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États
généraux de Philippe-le-Bel sont l'ère nationale de la France, son
acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de
Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers États[66]. De même que le
Saint-Siège, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était
appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siège appelle maintenant le
peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes,
sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter
les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première
apparition du peuple.

[Note 66: Ont-ils été les premiers? M. de Stadler signale des
assemblées partielles en 1294, et une assemblée générale à Paris en
1295. Philippe-le-Bel avait déjà plus d'une fois demandé des subsides
à des assemblées de députés des trois ordres, soit sous la forme
d'États provinciaux, soit sous la forme d'États généraux.]

Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et
hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle _Ausculta, fili_:
«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il
demanda si les Français pouvaient, sans lâcheté, se soumettre à ce que
leur royaume, toujours libre et indépendant, fût ainsi placé dans le
vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance morale
et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre féodale,
réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le bouillant
comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré la bulle
_Ausculta_, prit la parole et dit que, s'il convenait au roi d'endurer
ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne les
souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté et
de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit
signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les
soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où
les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs,
après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de
charité, d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir»,
déclarent que, quant aux dommages que «celuy qui en présent est ou
siège du gouvernement de l'Église», dit être faits par le roi, ils ne
veulent, «ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir
ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le
Roi». Ils accusent «cil qui à présent siet ou siège du gouvernement de
l'Église» de tirer beaucoup d'argent de la conférence et collation des
archevêques, évêques et autres bénéficiers, «si que li mêmes peuples,
qui leur est soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne
poent donner leurs bénéfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et
bien lettrez de leurs dioceses, _de qui antecessours les églises sont
fondées_». Les seigneurs signèrent certainement de grand coeur ce
dernier mot où l'habile rédacteur insinuait que les bénéfices, fondés
pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être donnés à leurs
cadets ou à leurs créatures, ainsi que cela se fait en Angleterre,
surtout depuis la Réforme. C'était attacher à la défaite du pape le
retour des biens immenses dont les seigneurs s'étaient dépouillés pour
l'Église dans les âges de ferveur religieuse[67].

[Note 67: _App._ 18.]

La lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si nous en
jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été conservée,
soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait craint que le
dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du langage hardi
qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.

La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce.
D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo
carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son
indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu
pour l'adoucir; ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux
pieds de la béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et
des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume.
Ils sont tenus au roi par leur serment de fidélité à la conservation
de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du
royaume, _d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés,
comtés, baronies et autres fiefs_. Enfin, dans cette nécessité
extrême, ils ont recours à la providence de Sa Sainteté, «avec des
paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, implorant
sa clémence paternelle, etc.».

Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le
grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner,
pas même de quoi _rendre_, aux nobles _dont les ancêtres ont fondé les
églises_[68].»

[Note 68: _App._ 19.]

Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient
assemblés le 10 avril. Mais, le 21 mars, le massacre des Vêpres
siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient
été égorgés dans cette ville.

La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire
chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà,
toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle
bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape.
Pierre Flotte, si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre le roi de
vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il monta à
cheval avec les hommes d'armes.

Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement
punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour.
Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à
Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui
persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille
était morte.

Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession
des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa
conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les
Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
roi. Ils vinrent bien vêtus[69], gros et gras, chargés de lourdes
chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau
seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit,
je n'aperçois que des reines.»

[Note 69: «Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos
habebant, colores, multitudo addidit tertium.» (Meyer.)]

Le gouverneur royal Châtillon s'attacha à les guérir de cet orgueil,
de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impôt d'un quart sur le
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de
Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[70], dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est soulèvement[71]!_

[Note 70: _App._ 20.]

[Note 71: _App._ 21.]

Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler
bas, à s'assembler à la tombée du jour[72]. Il n'y avait pas vingt ans
qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.

[Note 72: «Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum
noctis multitudo.» (Meyer.)]

D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand
seigneur, habitué aux droits de corvée et de pourvoierie, trouva la
réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les
délivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se
déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au parlement.
Voilà le parlement de Paris qui juge la Flandre, comme tout à l'heure
il jugeait le roi d'Angleterre.

Le parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le
doyen des bouchers et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre-le-Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de carrefour[73]. Il
entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer tous
les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils rentrèrent
la nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les Français de
_courir la ville_; chaque bourgeois s'était chargé de dérober au
cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars 1302, tous les
gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un boucher frappe
le premier, les Français sont partout attaqués, massacrés. Les femmes
étaient les plus furieuses à les jeter par les fenêtres; ou bien on
les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le massacre dura trois
jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents à pied y périrent.

[Note 73: _App._ 22.]

Après cela, il fallait vaincre; les gens de Bruges marchèrent d'abord
sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait à eux.
Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[74],
peut-être aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'Écluse,
Newport, Berghes, Furnes et Gravelines, qui les suivirent de gré ou de
force. Ils avaient mis à la tête de leurs milices un fils du comte de
Flandre et un de ses petits-fils, qui était clerc, et qui se défroqua
pour se battre avec eux.

[Note 74: _App._ 23.]

Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne,
auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre
son _guttentag_ ou pieu ferré. Leur devise était belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais, comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[75]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les
encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre.
On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les
truies flamandes[76].

[Note 75: _App._ 24.]

[Note 76: _App._ 25.]

Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait
épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage et répondit
fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En
même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une
poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le
suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands, trouvèrent, ce qu'on
trouve partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de
cinq brasses de large[77]. Ils y tombèrent, s'y entassèrent; le fossé
étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les côtés.
Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là: Artois, Châtillon,
Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, Tancarville,
Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi, qui sans doute
ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.

[Note 77: Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser
la gloire des Flamands.]

Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les
choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[78]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[79], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit
avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre
dit sept cents), furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste
dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après,
Charles VI vit les éperons et fit massacrer tous les habitants.

[Note 78: _App._ 26.]

[Note 79: Meyer.]

Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de
l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des grands seigneurs, cette
bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber tant de
fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un moment
sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta rien de sa
vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était plutôt
fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient signé, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royauté?

Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la
défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était
excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape
ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît
pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une
désertion en masse de l'Église gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses
barons à Courtrai[80].

[Note 80: _App._ 27.]

Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activité
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance très populaire fut
proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice égale, répression de la vénalité, protection
aux ecclésiastiques, égards aux privilèges des barons, garantie des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police armée, ses
sergents; sergents à pied, sergents à cheval, sergents à la douzaine,
sergents du guet.

Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20
mai). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son
ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!

Mais c'est qu'il fallait vaincre ou périr[81]. Le 12 mars, l'homme
même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon Nogaret
lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[82].

[Note 81: Déjà on avait mis en avant un Normand, maître Pierre Dubois,
avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une
consultation triplement bizarre pour le style, l'érudition et la
logique. _App._ 28.]

[Note 82: Dans la suscription, il se fait appeler _Chevalier et
vénérable professeur en droit_. Il s'était fait faire chevalier, en
effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans une
assemblée de la noblesse, signer lui-même cette qualité.]

«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans
l'avenir, il viendra de faux prophètes qui souilleront la voie de
vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam qui aima le
salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et avertissement une
bête qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophète... Ces choses annoncées par le père et patriarche de
l'Église, nous les voyons de nos yeux réalisées à la lettre. En effet,
dans la chaire du bienheureux Pierre siège ce maître de mensonges,
qui, quoique _Mal-faisant_ de toute manière, se fait appeler
_Boniface_[83]. Il n'est pas entré par la porte du bercail du
Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutôt comme voleur et
brigand... Le véritable époux vivant encore (Célestin V), il n'a pas
craint de violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le véritable
époux, Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet, comme disent
les lois humaines: _Rien de plus contraire au consentement que
l'erreur_... Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant d'un premier
mari non indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or, comme ce qui se
commet contre Dieu fait tort et injure à tous, et que dans un si grand
crime on admet à témoigner le premier venu, _même la femme, même une
personne infâme_; moi donc, ainsi que la bête qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie du faux
prophète prêt à maudire le peuple béni, j'adresse à vous ma supplique,
très excellent prince, seigneur Philippe, par la grâce de Dieu roi de
France, pour qu'à l'exemple de l'ange qui présenta l'épée nue à ce
maudisseur du peuple de Dieu, vous qui êtes oint pour l'exécution de
la justice, vous opposiez l'épée à cet autre et plus funeste Balaam,
et l'empêchiez de consommer le mal qu'il prépare au peuple.»

[Note 83: _App._ 29.]

Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques
d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats. Le pape envoya un
légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et voir s'il
voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat qu'il
prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; c'était
flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait rien.
Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats
de se rendre à Rome.

Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui
l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le
copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour
jour), les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte agirent contre
Boniface: Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en présence des
barons assemblés en États au Louvre, prononça un réquisitoire contre
Boniface[84] et un appel au prochain concile. Aux accusations
précédentes, Plasian ajoutait celle d'hérésie. Le roi souscrivit à
l'appel, et Nogaret partit pour l'Italie.

[Note 84: _App._ 30.]

Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres
individuelles aux prélats, aux églises, aux villes, aux universités;
ces lettres furent portées de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur même, Plasian[85]. Le roi prie et
requiert de consentir au concile: _Nos requirentes consentire._ Il
n'eût pas été sûr de refuser en face à l'accusateur. Il rapporta plus
de sept cents adhésions. Tout le monde avait souscrit, ceux même qui,
l'année précédente, après la défaite du roi à Courtrai, s'étaient
malgré lui rendus près du pape. La saisie du temporel des
quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf
Cîteaux, que le pape avait gagné par une faveur récente et qui se
partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres d'adhésion au concile.

[Note 85: Le prieur et le couvent des Frères Prêcheurs de Montpellier
ayant répondu qu'ils ne pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur
prieur général, qui était à Paris, les agents du roi dirent qu'ils
voulaient savoir l'intention de chacun _en particulier et en secret_.
Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent de sortir sous
trois jours du royaume. Ils en dressèrent acte.]

Les corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le roi,
l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les
mineurs[86] de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un
templier, adhèrent, mais _sub protestationibus_[87].

[Note 86: _App._ 31.]

[Note 87: Dupuy.]

Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au
concile[88]. C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce péril[89].

[Note 88: Dupuy.]

[Note 89: Voy. tous ces actes dans Dupuy.]

Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il
appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de
Plasian et de Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette
occasion, il disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans
notre famille, mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait
jamais eu un hérétique?» C'était attaquer indirectement Plasian et
Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On disait même que
le grand-père de Nogaret avait été brûlé.

Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux
cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de
le punir spirituellement et temporellement[90]. C'était ouvrir au roi
un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt
à Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient pas plus à
craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars,
cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des
pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait à propos_[91]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'était un
homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape eût
fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de risquer
d'être vendu à Boniface[92].

[Note 90: «Et volumus quod Achitophel iste Petrus puniatur
_temporaliter et spiritualiter_, sed rogamus Deum quod reservet eum
nobis puniendum, sicut justum est.» (Dupuy.)]

[Note 91: _App._ 32.]

[Note 92: Pétrarque.]

Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les
sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec
l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait
peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle était prête en effet dès le 5 septembre.
Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au milieu de
ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traîner
dans la boue les lis et le drapeau de France[93]. Nogaret n'était pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[94]), il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. «Supino s'engagea pour la vie ou la mort dudit
Boniface[95].» Colonna donc et Supino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[96]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[97], qui donne la main
aux assaillants, et se met à piller les palais des cardinaux; ils se
sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empêcher le
pillage, se mettent à piller de compagnie. Le pape, près d'être forcé
dans son palais, obtient un moment de trêve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa à
Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il abdiquât et se rendît à
discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de dures paroles[98]!»
Cependant ses ennemis avaient brûlé une église qui défendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle et traita pour lui-même.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit à pleurer[99]. Cependant les portes craquent, les fenêtres se
brisent, la foule pénètre. On menace, on outrage le vieillard. Il ne
répond rien. On le somme d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête»,
dit-il.

[Note 93: _App._ 33.]

[Note 94: Dupuy.]

[Note 95: _App._ 34.]

[Note 96: «Muoia papa Bonifacio, è viva il rè di Francia.» (Villani.)]

[Note 97: «Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt sibi
capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
domini papæ exstitit capitalis inimicus.» (Walsingham.)]

[Note 98: «Heu me! durus est hic sermo!»]

[Note 99: Flevit amare.]

Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme
Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.

On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de
fer[100]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô
toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
défend[101].» Le pape répondit avec courage: «Tu es de famille
hérétique, c'est de toi que j'attends le martyre[102].»

[Note 100: _App._ 35.]

[Note 101: _Chron. de Saint-Denis._]

[Note 102: Dupuy.]

Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en
empêcha[103]. Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait
pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il
n'était guère possible de le mener jusqu'en France[104]. Boniface
refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois
jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit
nombre d'étrangers, s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.

[Note 103: Lettres justificatives de Nogaret. (Dupuy.)]

[Note 104: Nogaret l'avait menacé de le faire conduire, lié et
garrotté, à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général.
(Villani.)]

On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa
délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comme mes ennemis ont
enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.
Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger ni à boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché.... Tout le
peuple se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en
foule au palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant
point de vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait
entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[105].

[Note 105: _App._ 36.]

«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché, sauf le pillage
des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.

Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il fut
ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent cacher au
peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et grinçait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise, lui ayant dit:
«Saint-Père, recommandez-vous à Dieu, à la vierge Marie, et recevez le
corps du Christ», Boniface lui donna un soufflet, et cria en mêlant
les deux langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il
chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, et il
expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se
serait vérifié le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de lui:
«Tu as monté comme un renard; tu régneras comme un lion; tu mourras
comme un chien[106].»

[Note 106: Dupuy.]

On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce
où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par
les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape
Maléface, racontée par des gens dignes de foi.» Le 9 octobre, le
Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa qu'il avait eu des
démons familiers, qui lui avaient fait faire tous ses crimes. Le jour
et la nuit qui suivirent, on entendit tant de tonnerres, tant
d'horribles tempêtes, on vit une telle multitude d'oiseaux noirs aux
effroyables cris, que tout le peuple consterné criait: «Seigneur
Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié de nous!» Tous affirmaient
que c'étaient bien les démons d'enfer qui venaient chercher l'âme de
ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce qui s'était passé,
et l'avertissaient de songer à son âme... lui, enveloppé du démon,
furieux et grinçant des dents, il se jeta sur le prêtre comme pour le
dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes jambes jusqu'à l'église... Puis,
sans mot dire, il se tourna de l'autre côté... Comme on le portait à
sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre de son anneau et
s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés dans cette pierre, vous qui
m'avez séduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant?» Et il jeta au
loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci dans son
iniquité, il confirma tous ses actes contre le roi de France et ses
serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer ses
douleurs, lui avaient amené le fils de maître Jacques de Pise, qu'il
aimait auparavant à tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans
le péché... mais à la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on
ne l'eût enlevé, il lui aurait arraché le nez avec les dents.
Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,
mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut
tant de tonnerres, de tempêtes, de dragons dans l'air, vomissant la
flamme, tant d'éclairs et de prodiges, que le peuple romain croyait
que la ville entière allait descendre dans l'abîme[107].»

[Note 107: Dupuy, _Preuves_. Walsingham, qui écrit sous une influence
contraire, exagère plutôt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape,
le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et
le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient
fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.]

Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas
III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie:
«Est-ce donc déjà toi, debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface?
L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié
de ce pourquoi tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
Épouse, pour en faire ravage et ruine?»

       *       *       *       *       *

Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un
grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
fort à son avènement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi
de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier
pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort,
qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à
outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait
passer pour une amère satire de la cour de Rome[108]. Il s'écrivit
lui-même par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de France au
Roy contre Boniface_. Cet acte important, rédigé en langue vulgaire,
était plutôt un appel du roi au peuple qu'une supplique du peuple au
roi.

[Note 108: _App._ 37.]

Benoît, au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer cette grande
affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé; il
n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer
coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les
Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de
Boniface.

Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à
craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son
appel au concile. Le pape devenait menaçant. Le roi en était à désirer
l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il
sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande
fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était
probablement donné cette mission pour rompre un arrangement qui ne
pouvait se faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur
était sinistre. Le pape éclata et lança une furieuse bulle
d'excommunication: «Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod
quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bonæ
memoriæ Bonifacii P. VIII[109]...»

[Note 109: Dupuy.]

Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
1304. Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme
voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-Pétronille à Pérouse,
vint lui présenter à table une corbeille de _figues-fleurs_[110]. Il
en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne
firent aucune poursuite.

[Note 110: C'est-à-dire de la première récolte.]

Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en
France, de brûler Térouanne et d'assiéger Tournai[111]. Il n'avait
sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le
vieux Guy, qui devait rentrer en prison si la paix ne se faisait pas.
Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses fils, et revint
mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de Compiègne.

[Note 111: _App._ 38.]

En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit
un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque
argent en vendant des privilèges, surtout en Languedoc, favorisant
ainsi les communes du Midi pour écraser celles du Nord. Il loua des
Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant
Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se
croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la
première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles
de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur
tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe,
ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans
une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons
gascons, qui, toute la journée sous un soleil ardent, les tinrent en
alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce
jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne
songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à
table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
bonnes à prendre, il n'y eut pas moyen de les retenir ensemble, chacun
voulut faire sa main. Cependant les Français se rallièrent; la
cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille hommes sur la
place.

Le roi alla mettre le siège devant Lille, ne doutant pas de la
soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir
soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi
de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
Gui, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa
femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux
cent mille livres.

Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette province
comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le tenait
pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus qu'arrangée.
C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît XI[112].

[Note 112: _App._ 39.]

Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés, tout
cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de
l'Université parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui
avait fondé un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que
le ciel réservait aux mauvais rois. Charles-de-Valois la fit prendre,
et pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le
diable, il lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction,
quand on vit, l'année suivante, une comète apparaître avec un éclat
horrible[113].

[Note 113: C'est la comète de Halley, qui reparaît à des intervalles
de soixante-quinze à soixante-seize ans. _App._ 40.]

Philippe-le-Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit
solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé et les
malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et pour
remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris,
il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces.
On la voyait encore à Notre-Dame peu de temps avant la Révolution, à
côté du colossal Saint Christophe.

Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons
quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq
cents à huit cents livres[114].

[Note 114: D. Vaissette.]



CHAPITRE III

L'or.--Le fisc.--Les Templiers.


«L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce
monde. On fait même arriver les âmes en paradis[115].»

[Note 115: Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et Isabelle, après
son quatrième voyage. (Navarette.)]

L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme
l'avènement de l'or. C'est le dieu du monde nouveau où nous
entrons.--Philippe-le-Bel, à peine monté sur le trône, exclut les
prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[116].

[Note 116: Philippe-le-Bel emploie pendant tout son règne, comme
ministres, les deux banquiers florentins Biccio et Musciato, fils de
Guido Franzesi.]

Gardons-nous de dire du mal de l'or. Comparé à la propriété féodale, à
la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose,
mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher,
c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et
comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur
laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire, il
enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin,
rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les
métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au
commencement du quatorzième siècle, crée un besoin subit, infini, de
l'argent et de l'or.

Sous Philippe-le-Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré,
affamé, endenté. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
À manger, à boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tête du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
dieu des dieux. Et tous les dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[117], Mercure quitte son métier de dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

[Note 117: _App._ 41.]

Cette intronisation de l'or à la place de Dieu sa renouvelle au
quatorzième siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des
réduits obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle
du _thesaurus_, depuis le temps où il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hespérides ou des Niebelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'éveillent et le secouent[118]. Au moyen âge, il est déjà rendormi
dans les églises, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée,
croix, chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là,
assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à
s'enfouir? Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui
vaut toutes choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

[Note 118: Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque
des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de
Delphes, Alexandre de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier
successeur d'Alexandre; Cortès l'enlève de l'Amérique. Chacun de ces
moments est marqué par un changement subit, non seulement dans le prix
des denrées, mais aussi dans les idées et dans les moeurs.]

Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt la grande idée moderne:
_l'homme sait créer la richesse_, il change une vile matière en objet
précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volonté intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur
cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité[119]. Mais,
malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset[120].

[Note 119: Le dernier but de l'alchimie n'était pas tant de trouver
l'or que d'obtenir l'or pur, l'or potable, le breuvage d'immortalité.
On racontait la merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du temps
du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la terre un flacon d'or, but
la liqueur qu'il renfermait et revint à la jeunesse. (Roger Bacon,
_Opus majus_.)]

[Note 120: Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point soufflé pour
rien. Raymond Lulle, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et,
pour encourager le roi à la croisade, lui fabrique dans la Tour de
Londres pour six millions d'or. On en fit des Nobles à la rose, _qu'on
appelle encore aujourd'hui Nobles de Raymond_. _App._ 42.]

Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-même, abdiquait tout bien, âme et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute
le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
églises, la triste représentation du pauvre homme qui donne son âme
pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Bête, et
baise la griffe velue...

Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé,
comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, avorton
dégoûtant des vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être
un appel, non pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà
à la volonté; à la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était
un mauvais industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volonté les
trésors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner,
par la violence et le crime, ce que le travail, la patience,
l'intelligence, peuvent seuls donner.

Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[121]. Le
juif, l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher denrée ni femme
qu'on ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde
crache[122], c'est à lui qu'il faut s'adresser.

[Note 121: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les
Lombards, leurs prédécesseurs. (Muratori.)]

[Note 122: À Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les
punir d'avoir autrefois livré la ville aux Sarrasins; sous
Charles-le-Chauve, ils réclamèrent inutilement.--À Béziers, on les
chassait à coups de pierres pendant toute la Semaine Sainte. Ils s'en
rachetèrent en 1160.--Ils commencèrent, sous le règne de
Philippe-Auguste, à porter la rouelle jaune, et le concile de Latran
en fit une loi à tous les juifs de la chrétienté (canon 68).]

Sale et prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la
force multipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les
brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge,
persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable
intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[123]... Mais il leur en restait toujours quelque
chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée[124].
Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par
la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de
soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde[125].

[Note 123: Souvent ils firent l'objet de traités entre seigneurs. Dans
l'ordonnance de 1230, il est dit «que personne dans notre royaume ne
retienne le juif d'un autre seigneur; partout où quelqu'un retrouvera
son juif, il pourra le reprendre comme son esclave (tanquam proprium
servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre
seigneur.» On voit en effet dans les _Établissements_ que les meubles
des juifs appartenaient aux barons. Peu à peu le juif passa au roi,
comme la monnaie et les autres droits fiscaux.]

[Note 124: Patiens, quia æternus...--C'est l'usage que les juifs se
tiennent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui présentent leur
loi. Est-ce un hommage ou un reproche de la vieille loi à la nouvelle,
de la mère à la fille?...--«Le jour de son couronnement, le pape Jean
XXIII chevaucha avec sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
Boulogne-la-Grasse, faisant le signe de la croix jusques en la rue où
demeuroient les juifs, lesquels offrirent par écrit leur loi,
laquelle, de sa propre main, il prit et reçut, et puis la regarda, et
tantôt la jeta derrière lui, en disant: «Votre loi est bonne, mais
d'icelle la nôtre est meilleure.» Et lui parti de là, les juifs le
suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la couverture de son
cheval déchirée; et le pape jetoit, par toutes les rues où il passoit,
monnoie, c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins et mailles de
Florence; et y avoit devant lui et derrière lui deux cents hommes
d'armes, et avoit chacun en sa main une masse de cuir dont ils
frappoient les juifs, tellement que c'étoit grand'joie à voir.»
(Monstrelet.)]

[Note 125: _App._ 43.]

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison si mal famée, pour qu'il parle à cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de
fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il
eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le juif
ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? «Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tué, ton Dieu.--Par pitié!--Quel chrétien a jamais
eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prête
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le
droit chrétien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[126]!...» L'or que prête le meurtrier du Fils de
l'Homme ne peut être qu'un or meurtrier, anti-humain, anti-divin, ou,
comme on disait dans ce temps-là, _Anti-Christ_[127]. Voilà l'or
_Anti-Christ_ comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans
Plutus l'_Anti-Jupiter_.

[Note 126: Shakespeare, _The Merchant of Venice_, acte I, sc. III:
«Let the forfeit be nominated for an equal pound _of your fair flesh_,
to be cut and taken, in what part of your body pleaseath me.» _App._
44.]

[Note 127: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point important: les juifs
ne connurent pas l'usure aux dixième et onzième siècles, c'est-à-dire
aux époques où on leur permit l'industrie (1860).]

       *       *       *       *       *

Cet Anti-Christ, cet anti-dieu, doit dépouiller Dieu, c'est-à-dire
l'Église; l'Église séculière, les prêtres, le Pape; l'Église
régulière, les moines, les Templiers.

La mort scandaleusement prompte de Benoît XI fit tomber l'Église dans
la main de Philippe-le-Bel; elle le mit à même de faire un pape, de
tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle,
la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.

Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient enfermés en conclave
à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l'anti-français, se
balançaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre remède que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis désignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français à
choisir, et il désigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevêque de
Bordeaux. Bertrand s'était montré jusque-là ennemi du roi, mais on
savait qu'il était avant tout ami de son intérêt, et l'on espérait
bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean-d'Angely, dans une forêt.
Bertrand y court plein d'espérance. Villani parle de cette entrevue
secrète comme s'il y était. Il faut lire ce récit d'une maligne
naïveté:

«Ils entendirent ensemble la messe et se jurèrent le secret. Alors le
roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec
Charles-de-Valois. Ensuite il lui dit: «Vois, archevêque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir.» Alors il lui montra les lettres et délégations de
l'un et de l'autre collège. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout à coup qu'il dépendait entièrement du roi de le faire pape,
se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
«Monseigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi, obéir, et toujours j'y serai disposé.» Le roi le
releva, le baisa à la bouche, et lui dit: «Les six grâces spéciales
que je te demande sont les suivantes: La première, que tu me
réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le
méfait que j'ai commis en arrêtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion à moi et à tous les miens; la troisième, que tu
m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que
tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que
tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur état, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je
me réserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrète.» L'archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frère et deux de ses neveux. Le
roi, de son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape[128].»

[Note 128: _App._ 45.]

Le pape de Philippe-le-Bel, avouant hautement sa dépendance, déclara
qu'il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commençait la captivité de l'Église, fut dignement solennisé. Au
moment où le cortège passait, un mur chargé de spectateurs s'écroule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la
tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.

Cependant la honte du marché devenait publique. Clément payait comptant.
Il donnait en payement ce qui n'était pas à lui, en exigeant des décimes
du clergé: décimes au roi de France, décimes au comte de Flandre pour
qu'il s'acquitte envers le roi, décimes à Charles-de-Valois pour une
croisade contre l'Empire grec. Le motif de la croisade était étrange; ce
pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne rassurait pas assez
la chrétienté contre les infidèles.

Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir plus qu'à jouir en
acquéreur et propriétaire, _à user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauchée_ autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de
pourvoierie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché
en évêché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Partout où
s'abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevêque de Bordeaux, le rancuneux pontife ôta à Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi,
l'archevêque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[129], et il s'y hébergea de telle sorte qu'il le laissa ruiné
de fond en comble; ce primat des Aquitaines serait mort de faim, s'il
n'était venu à la cathédrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclésiastiques la portion congrue[130].

[Note 129: Ces mots sont synonymes dans la langue de ce temps.]

[Note 130: Contin. G. de Nangis.]

Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui
rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem
où allait l'argent de la croisade. La belle Brunissende Talleyrand de
Périgord lui coûtait, disait-on, plus que la terre sainte.

Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce
jouissance des biens de l'Église. Les décimes en perspective ne
répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir.
L'opération se fit en un même jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour titres de
créances, que l'écrit d'un juif faisait foi pour lui.

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais, quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous même titre faisaient naître des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'était une Babel. La
seule chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a un
peuple), ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les eût amusés en chemin à piller la maison
d'Étienne Barbet, un financier à qui l'on attribuait l'altération des
monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des
légistes abdiquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force.
Triste et douteuse position, en législation comme en finances.
Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clergé.

Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, c'était son pape. S'il l'avait acheté,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'était point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.

Il avait un moyen infaillible de presser et de pressurer le pape, un
tout-puissant épouvantail, savoir, le procès de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait à Clément, c'était précisément le suicide de la
papauté. Si Boniface était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus par
eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirmés dans les
dignités ecclésiastiques; non seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans
fin. D'autre part, si Boniface avait été vrai pape, comme tel il était
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe-le-Bel restait
condamné.

À peine intronisé, Clément eut à entendre l'aigre et impérieuse
requête de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son prédécesseur.
Le marché à peine conclu, le Diable demandait son payement. Le servage
de l'homme vendu commençait; cette âme, une fois garrottée des liens
de l'injustice, ayant reçu le mors et le frein, devait être
misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.

Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément avait mieux
aimé la livrer en fait. Il avait créé d'un coup douze cardinaux
dévoués au roi, les deux Colonna, et dix Français ou Gascons. Ces
douze, joint à ce qui restait des douze du même parti, dont on avait
surpris la nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi
l'élection des papes futurs. Clément constituait ainsi la papauté
entre les mains de Philippe; concession énorme, et qui pourtant ne
suffit point.

Il crut qu'il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il
révoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis laïcos_, qui fermait
au roi la bourse du clergé. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.

Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit.
Philippe-le-Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui
fallait une grande confiscation, celle du plus riche des ordres
religieux, de l'ordre du Temple. Le pape, serré entre deux périls,
essaya de donner le change à Philippe en le comblant de toutes les
faveurs qui étaient au pouvoir du Saint-Siège. Il aida son fils
Louis-Hutin à s'établir en Navarre; il déclara son frère
Charles-de-Valois chef de la croisade. Il tâcha enfin de s'assurer la
protection de la maison d'Anjou, déchargeant le roi de Naples d'une
dette énorme envers l'Église, canonisant un de ses fils, adjugeant à
l'autre le trône de Hongrie.

Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même
de Clément un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux
pape donne, pour ne pas les recevoir, la plus ridicule excuse: «De
l'avis des médecins, nous allons au commencement de septembre prendre
quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les
susdits médecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous être fort
utile[131].»

[Note 131: _App._ 46.]

Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré
toujours, si le pape n'eût appris tout à coup que le roi faisait
arrêter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procédait contre eux sans attendre
d'autorisation.

Qu'était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:

À Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peuplé, qui en a conservé le nom[132]. C'était un tiers
du Paris d'alors. À l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés et aussi de
gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile.
Philippe-le-Bel lui-même en avait profité en 1306, lorsqu'il était
poursuivi par le peuple soulevé. Il restait encore, à l'époque de la
Révolution, un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour à
quatre tourelles bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.

[Note 132: La Coulture du Temple, contiguë à celle de Saint-Gervais,
comprenait presque tout le domaine des Templiers, qui s'étendait le
long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les environs
de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des murs, des fossés et de la
porte du Temple. (Sauval.)]

Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son trésor; les
chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Léon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le Nord, l'Ordre Teutonique était sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris.
L'immense majorité des Templiers étaient Français, particulièrement
les grands maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les
chevaliers par leur nom français: _Frieri del Tempio_, [Grec: phrerioi
tou Templou].

Le Temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le
réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait
le _Cantique des cantiques_, donna aux chevaliers leur règle
enthousiaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre
sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, fût-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de rançon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austères.

«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrépide les ennemis de la croix de Christ, bien sûrs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l'amour de Dieu qui est en
Jésus. En tout péril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts, nous
sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les martyrs!»

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir
de hâle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule à la terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du persécuteur Saül il fait un saint Paul...» Puis dans un
éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
périls et les abstinences. La grande affaire du moyen âge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idéal de la croisade
semblait réalisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue
fixe et permanente.

Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en
différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnaître la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres
fournissaient alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On
mettait au milieu les croisés nouveaux venus et peu habitués aux
guerres d'Asie. Les chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit
fièrement un des leurs, _comme une mère son enfant_[133]. Ces
auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce
dévouement. Ils servaient moins les chevaliers qu'ils ne les
embarrassaient. Orgueilleux et fervents à leur arrivée, bien sûrs
qu'un miracle allait se faire exprès pour eux, ils ne manquaient pas
de rompre les trêves; ils entraînaient les chevaliers dans des périls
inutiles, se faisaient battre, et partaient, leur laissant le poids de
la guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers
formaient l'avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte
d'Artois s'obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta
dans la ville; ils le suivirent par honneur et furent tous tués.

[Note 133: «Sicut mater infantem». (Lettre de Jacques Molay.)]

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dévoué et si utile. Les privilèges les plus magnifiques leur furent
accordés. D'abord ils ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un
juge placé si loin et si haut n'était guère réclamé; ainsi les
Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y être
témoins, tant on avait foi dans leur loyauté! Il leur était défendu
d'accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.

Chacun désirait naturellement participer à de tels privilèges.
Innocent III lui-même voulut être affilié à l'ordre; Philippe-le-Bel
le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n'eût pas eu ces grands et magnifiques
privilèges, on s'y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions
avaient lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées.
Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de
France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti.

La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystères_ dont l'Église antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord
comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[134], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de réhabiliter ce renégat, de l'élever d'autant plus haut
que sa chute était plus profonde. Ainsi dans la Fête des fols ou
idiots (_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage même de son
imbécillité, de son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces
comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus
dangereuses, plus capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne
voyait que la lettre et perdait le sens du symbole.

[Note 134: _App._ 47.]

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait
laisser dans ces formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait
croire qu'au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui
révéler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le
sanctuaire. Ce nom du Temple n'était pas sacré pour les seuls
chrétiens. S'il exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux
juifs, aux musulmans, le temple de Salomon[135]. L'idée du Temple,
plus haute et plus générale que celle même de l'Église, planait en
quelque sorte par-dessus toute religion. L'Église datait, et le Temple
ne datait pas. Contemporain de tous les âges, c'était comme un symbole
de la perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le
Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements
d'une foule de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux
Francs-Maçons[136].

[Note 135: _App._ 48.]

[Note 136: _App._ 49.]

L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques,
mais la Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel point
ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen âge? Les Templiers y
furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[137].

[Note 137: _App._ 50.]

Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les
emblèmes étranges sculptés au portail de quelques églises, soit dans
le dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poèmes où la chevalerie
épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes ou
chevaliers du Graal[138].

[Note 138: Voyez mon _Histoire de France_, t. II.]

Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal,
qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par
sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute
pratique. Le templiste resta dans les poèmes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité.

Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une présomption
d'innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gênes. S'il y eut des souillures, on est tenté de
ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui
considère sérieusement la situation de l'ordre dans ses derniers
temps.

Il était naturel que le relâchement s'introduisit parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
périls d'une guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons leur
gré d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur
attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition des Arabes
dans la plaine désolée. C'était toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats délaissés,
sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de cette bataille
de deux siècles, les bras leur tombèrent?

La chute est grave après les grands efforts. L'âme montée si haut dans
l'héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.

Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de
l'homme à Dieu, il tourna de Dieu à la bête[139]. Les pieuses agapes,
les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines[140].
Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille ni
génération charnelle, recruté par l'élection et l'esprit, faisait
montre de son mépris pour la femme[141], se suffisant à lui-même et
n'aimant rien hors de soi.

[Note 139: Sans parler de notre dicton populaire: «Boire comme un
Templier», les Anglais en avaient un autre: «Dum erat juvenis
sæcularis, omnes pueri clamabant publice et vulgariter unus ad
alterum: Custodiatis vobis ab osculo Templariorum.» (Conc. Britann.)]

[Note 140: _App._ 51.]

[Note 141: _App._ 52.]

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres,
péchant et se confessant entre eux[142]. Et ils se passèrent de Dieu
encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint réel; ils
abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitèrent
comme un allié infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent
sur la croix.

[Note 142: _App._ 53.]

Leur vrai dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils adorèrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus
repoussantes le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours à
la torture, particulièrement en Angleterre[143].

[Note 143: Les dépositions les plus sales, et qui paraîtraient avec le
plus de vraisemblance dictées par la question, sont celles des témoins
anglais, qui pourtant n'y furent pas soumis. _App._ 54.]

Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressément honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'écrivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprétation que personne n'avoue tout haut.

Mais quand même ces infamies, ces impiétés auraient été universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraîner sa
destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées[144], comme
tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.

[Note 144: Voy. entre autres _Henri IV et Richelieu_, ch. XVI, XIX,
XX, et _Richelieu et la Fronde_, ch. IX.]

À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à
mesure qu'on allait moins à la croisade, on donnait davantage au
Temple pour s'en dispenser. Les affiliés de l'ordre étaient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mêmes.
Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son
royaume (Alphonse-le-Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par
celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou
nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient,
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté[145]. En une
seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept
places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre,
qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

[Note 145: _App._ 55.]

Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles possessions,
il était bien difficile de rester humbles[146]. Richard Coeur-de-Lion
disait en mourant: «Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma
luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.»

[Note 146: Dans leurs anciens statuts on lit: «Regula pauperum
commilitonum templi Salomonis.»]

Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et indomptable
guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre
et au prince d'Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II
et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les
croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des
Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles[147]. Ils étaient
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[148]; le peuple
remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des
sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan
dans leurs maisons, permis le culte mahométan, averti les infidèles de
l'arrivée de Frédéric II[149]. Dans leurs rivalités furieuses contre
les Hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le
Saint-Sépulcre[150]. On assurait qu'ils avaient tué un chef musulman
qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

[Note 147: «Et Acre une cité trahirent-ils par leur grand mesprison.»
(_Chron. de Saint-Denys._)]

[Note 148: Voy. Hammer.]

[Note 149: Dupuy.]

[Note 150: En 1259, l'animosité fut poussée à un tel excès, qu'ils se
livrèrent une bataille dans laquelle les Templiers furent taillés en
pièces. Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un seul.]

La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des
Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient
refusé d'aider à la rançon de saint Louis[151]. En dernier lieu, ils
s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

[Note 151: _App._ 56.]

Cependant la terre sainte avait été définitivement perdue en 1191, et
la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,
odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les
yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille
florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[152].
Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de
richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté
dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en
Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les
Jésuites au Paraguay[153]. S'ils s'étaient unis aux Hospitaliers,
aucun roi du monde n'eût pu leur résister[154]. Il n'était point
d'État où ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les
familles nobles. Ils n'étaient guère en tout, il est vrai, plus de
quinze mille chevaliers; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu
d'un peuple qui ne l'était plus, depuis la cessation des guerres des
seigneurs. C'étaient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks,
aussi intelligents, lestes et rapides que la pesante cavalerie féodale
était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement
chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un
écuyer, d'un page, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves
noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de
précieuses armes orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées
richement.

[Note 152: Arch. du Vatican, Rayn.]

[Note 153: Ces ordres également puissants furent également attaqués.
Les évêques livoniens portèrent contre les chevaliers Teutoniques des
accusations non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, les
Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques. Les Jésuites y
succombèrent.]

[Note 154: En Castille, les Templiers, les Hospitaliers et les
chevaliers de Saint-Jacques avaient un traité de garantie contre le
roi même.]

Ils sentaient bien leur force. Les Templiers d'Angleterre avaient osé
dire au roi Henri III: «Vous serez roi tant que vous serez juste.»
Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser
à Philippe-le-Bel.

Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel
contre Boniface qu'avec réserve, _sub protestationibus_. Ils avaient
refusé d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils
l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[155];
le Temple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent les
temples de l'antiquité[156]. Lorsqu'en 1306, il trouva un asile chez
eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion
d'admirer ces trésors de l'ordre; les chevaliers étaient trop
confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

[Note 155: _App._ 57.]

[Note 156: Mitford.]

La tentation était forte pour le roi[157]. Sa victoire de
Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il
l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse
pécuniaire était extrême, et pourtant il lui fallut révoquer un impôt
contre lequel la Normandie s'était soulevée. Le peuple était déjà si
ému, qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le
roi ne pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque
grande confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne
pouvait frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un
ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même,
n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait
défendu par personne. Loin d'être défendus, les Templiers furent
plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les
poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,
donnèrent par écrit leur adhésion au procès.

[Note 157: _App._ 58.]

Philippe-le-Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour
confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des
Templiers, au point même qu'ils s'étaient engagés à solliciter de
chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[158]. Mais
peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains
avaient un ordre militaire à eux, les _Cavalieri gaudenti_[159], qui
ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle il faut ajouter
une cause fondamentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les
dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers,
quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laïques illustres et
même des rois.

[Note 158: Statuts du chapitre général des Dominicains en 1245.]

[Note 159: Voyez l'histoire de cet ordre, par le dominicain Federici,
1787. Ils profitèrent pourtant des biens du Temple; plusieurs
Templiers passèrent dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de
Philippe-le-Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les
chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine
niveleuse. Les légistes devaient haïr les Templiers comme moines; les
dominicains les détestaient comme gens d'armes, comme moines mondains,
qui réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de la vie
militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance,
pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des
mécréants, doublement dangereux, et par l'importation des
superstitions sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques
occidentaux, qui ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le
temps de le voir venir[160]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent
toujours qu'on n'oserait.

[Note 160: Ils avaient de sombres pressentiments. Un Templier anglais
rencontrant un chevalier nouvellement reçu: «Es ne frater noster
receptus in ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes super
campanile Sancti Pauli Londini, non posses videre majora infortunia
quam tibi contingent antequam moriaris.» (Concil. Brit.)]

Le roi hésitait en effet. Il avait d'abord essayé des moyens
indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l'ordre.
S'il y eût réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme
fit Ferdinand-le-Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il
aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l'ordre eût été
conservé.

Depuis la perte de la terre sainte, et même antérieurement, on avait
fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les réunir aux
Hospitaliers[161]. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût
présenté peu de résistance aux rois.

[Note 161: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs autres
assemblées ecclésiastiques, avaient proposé cette réunion.]

Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître, Jacques
Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui
venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent
les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé
autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y
avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux
Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers
étaient plus exclusivement fondés pour la guerre[162]. Il finissait
par ces paroles hautaines: «On trouve beaucoup de gens qui voudraient
ôter aux religieux leurs biens, plutôt que de leur en donner... Mais
si l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte
et si puissante qu'elle pourra bien défendre ses droits contre toute
personne au monde.»

[Note 162: _App._ 59.]

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession,
les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mêmes y contribuaient.
Un chevalier disait à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus
graves du temps, «que dans le chapitre général de l'ordre il y avait
une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,
fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empêcherait ceux
du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[163].»

[Note 163: Dupuy, _App._ 60.]

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de
réception devant l'official de Paris[164]. Un autre s'en était
confessé à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous
les vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de
la maison du pape, «lui avait ingénument confessé tout le mal qu'il
avait reconnu en son ordre, en présence d'un cardinal son cousin, qui
écrivit à l'instant cette déposition».

[Note 164: C'est le premier des cent quarante déposants. Dupuy a
tronqué le passage. Voy. le ms. aux Archives du royaume, K. 413.]

On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons
terribles où les chefs de l'ordre plongeaient les membres
récalcitrants. Un des chevaliers déclara «qu'un de ses oncles était
entré dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de
trois jours, il était mort».

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers
trop riches[165] et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses
interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs portés
contre cette opulente corporation, c'est «que les aumônes ne s'y
faisaient pas comme il convenait[166]».

[Note 165:

  Tosjors achetaient sans vendre...
  Tant va pot à eau qu'il brise.
               _Chron._ en vers, citée par Rayn.]

[Note 166: En Écosse, on leur reprochait, outre leur cupidité, de
n'être pas hospitaliers. _App._ 61.]

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les
chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire
prendre au filet comme les protestants à la Saint-Barthélemy.

Il venait d'augmenter leurs privilèges[167]. Il avait prié le grand
maître d'être parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques
Molay, désigné par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le
poêle à l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut
arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris. Le même
jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d'autres par
toute la France. On s'assura de l'assentiment du peuple et de
l'Université[168]. Le jour même de l'arrestation, les bourgeois furent
appelés par paroisses et par confréries au jardin du roi dans la
Cité; des moines y prêchèrent. On peut juger de la violence de ces
prédications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par
toute la France: «Une chose amère, une chose déplorable, une chose
horrible à penser, terrible à entendre! chose exécrable de
scélératesse, détestable d'infamie!... Un esprit doué de raison
compatit et se trouble dans sa compassion, en voyant une nature qui
s'exile elle-même hors des bornes de la nature, qui oublie son
principe, qui méconnaît sa dignité, qui, prodigue de soi, s'assimile
aux bêtes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse la brutalité des
bêtes elles-mêmes!...» On juge de la terreur et du saisissement avec
lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme chrétienne. C'était
comme un coup de trompette du jugement dernier.

[Note 167: _App._ 62.]

[Note 168: _App._ 63.]

Suivait l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de
la chrétienté au profit des infidèles, initiation dégoûtante,
prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la
croix[169]!

[Note 169: _App._ 64.]

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un
Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient,
disait-on, révélé tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les bruits étranges
qui couraient sur une idole qu'auraient adorée les Templiers. Les
rapports variaient. Selon les uns, c'était une tête barbue; d'autres
disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on encore, des
yeux étincelants. Selon quelques-uns, c'était un crâne d'homme.
D'autres y substituaient un chat[170].

[Note 170: _App._ 65.]

Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le-Bel n'avait pas perdu de
temps. Le jour même de l'arrestation, il vint de sa personne s'établir
au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec une armée de
gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle saisie
l'avait fait riche tout d'un coup.



CHAPITRE IV

Suite.--Destruction de l'ordre du Temple (1307-1314).


L'étonnement du pape fut extrême, quand il apprit que le roi se
passait de lui, dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait être jugé
que par le Saint-Siège. La colère lui fit oublier sa servilité
ordinaire, sa position précaire et dépendante au milieu des États du
roi. Il suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevêques et
évêques, ceux même des inquisiteurs.

La réponse du roi est rude. Il écrit au pape: Que Dieu déteste les
tièdes; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes
des accusés; que le pape devrait plutôt exciter les évêques. «Ce
serait une grave injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils
tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans violer son
serment... Saint-Père, quel est le sacrilège qui osera vous conseiller
de mépriser ceux que Jésus-Christ envoie, ou plutôt Jésus
lui-même?... Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira
jamais... Le roi n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais
comme champion de la foi et défenseur de l'Église, dont il doit rendre
compte à Dieu[171]».

[Note 171: _App._ 66.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les
prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les
biens pour les appliquer au service de la terre sainte (25 décembre
1307). Son but était d'obtenir que le pape rendît aux évêques et aux
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya
soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit partir de Paris les
principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que
Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de
Poitiers. En même temps, il leva la suspension des juges ordinaires,
se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose eût
été traînée ainsi à petit bruit, et pardonnée comme au confessionnal,
il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi pendant que le pape
s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter à
Paris par son confesseur, inquisiteur général de France. On obtint
sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y
furent employés[172]. Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait
plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon demander aux
chefs, au grand maître, si tout cela était vrai; les cardinaux leur
persuadèrent d'avouer, et ils s'y résignèrent[173]. Le pape, en effet,
les réconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvés.

[Note 172: _App._ 67.]

[Note 173: _App._ 68.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de
1308, il fit arrêter par son cousin le roi de Naples tous les
Templiers de Provence[174]. À Pâques, les États du royaume furent
assemblés à Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulièrement
violent contre le clergé: «Le peuple du royaume de France adresse au
roi d'instantes supplications... Qu'il se rappelle que le prince des
fils d'Israël, Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à
face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun
prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela
demander le consentement de son frère Aaron, constitué grand prêtre
par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi très chrétien ne
procéderait-il pas de même, _même contre tout le clergé_, si le clergé
errait ainsi ou soutenait ceux qui errent[175]?»

[Note 174: Charles-le-Boiteux écrit à ses officiers en leur adressant
des _lettres encloses_: «À ce jour que je vous marque, avant qu'il
soit clair, voire plutôt en pleine nuict, vous les ouvrirez. 13
janvier 1308.»]

[Note 175: Raynouard.]

À l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se
constituèrent accusateurs, et donnèrent procuration pour agir contre
les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signée
des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers
et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte Talleyrand de
Périgord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[176].

[Note 176: Dupuy.]

Armé de ces adhésions, «le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné
d'une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que
le roi avait retenus près de lui pour prendre avis sur les difficultés
qui pourraient survenir[177]».

[Note 177: Dupuy.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui vit
bientôt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à aucun
ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour
pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de la
ville, échapper à son tyran; qui sait même s'il n'aurait pas fui hors
de France? Mais il n'était pas homme à partir sans son argent. Quand
il se présenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses sacs, il
ne put passer; il vit qu'il était prisonnier du roi, non moins que les
Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours inutilement. Il
semblait que son tout-puissant maître s'amusât des tortures de cette
âme misérable qui se débattait encore.

Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308,
une bulle adressée aux archevêques et aux évêques. Cette pièce est
singulièrement brève et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il
est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main.
Quelques évêques, selon cette bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient
comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et
ceux qui rétracteraient leurs aveux. «Ces choses, dit le pape,
n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons
que plusieurs d'entre vous ont pleine connaissance; nous n'entendons
pour le présent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous
voulons que vous procédiez selon que le droit exige.»

Il y avait ici une dangereuse équivoque: _jura scripta_ s'entendait-il
du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de
l'inquisition?

Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne se dessaisissait pas
des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait
espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,
pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient être
réunis à ceux que le pape désignerait. C'était le prendre par son
faible; Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient
devenir[178].

[Note 178: _App._ 69.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques
et évêques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er août encore,
il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il
remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient
instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, évêché
dépendant de Sens. D'autres commissaires étaient nommés pour en faire
autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre
l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de
Cologne et de Trèves. Le jugement devait être prononcé d'alors en
deux ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne, en
Dauphiné, sur terre d'Empire.

La commission, composée principalement d'évêques[179], était présidée
par Gilles d'Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible,
de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de
leur côté, croyaient cet homme tout à eux. Le pape crut calmer plus
sûrement encore le mécontentement de Philippe en adjoignant à la
commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur
de France, celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et
d'audace.

[Note 179: _App._ 70.]

Le roi ne réclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur
Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait à la maison de France une
haute perspective. Le frère de Philippe, Charles-de-Valois, dont la
destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour
candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pape devenait à jamais
serviteur et serf de la maison de France. Clément écrivit pour
Charles-de-Valois ostensiblement, secrètement contre lui.

Dès lors il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du
roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars
1309). Il s'était engagé à ne pas quitter la France et, de cette
façon, il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la
France, et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une
position mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin,
Ferney pour Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne.
C'était terre d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux
rois. Le roi de Naples comme comte de Provence, le roi de France comme
comte de Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moitié
d'Avignon. Mais le pape allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont
le séjour attirerait tant d'argent dans cette petite ville.

Clément se croyait libre, mais traînait sa chaîne. Le roi le tenait
toujours par le procès de Boniface. À peine établi dans Avignon, il
apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de
témoins. À leur tête marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo
de Supino qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras droit de
Nogaret. À trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une
embuscade qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand'peine
à Nîmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce
guet-apens[180].

[Note 180: Dupuy.]

Le pape écrivit bien vite à Charles-de-Valois pour le prier de calmer
son frère. Il écrivit au roi lui-même (23 août 1309), que si les
témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'était pas sa faute,
mais celle des gens du roi qui devraient pourvoir à leur sûreté.
Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'examen des témoins,
vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de
Boniface avaient, disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci
avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond qu'il ne sait rien
de tout cela; ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procès les
affaires des rois, des prélats, du monde entier, dorment et
attendent. Un des témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve
précisément en France et chez Nogaret.

Le roi avait dénoncé au pape certaines lettres injurieuses. Le pape
répond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement
indignes de la cour de Rome. Il les a fait brûler. Quant à en
poursuivre les auteurs, _une expérience récente a prouvé que ces
procès subits contre des personnages importants ont une triste et
dangereuse issue_[181].

[Note 181: _App._ 71.]

Cette lettre du pape était une humble et timide profession
d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à genoux. L'allusion aux
Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaçait le pape
dans les embarras où ce procès devait jeter Philippe-le-Bel.

La commission pontificale, rassemblée le 7 août 1309, à l'évêché de
Paris, avait été entravée longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de
voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les
témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à Avignon, les
témoins à décharge dans l'affaire des Templiers étaient torturés à
Paris. Les évêques n'obéissaient point à la commission pontificale, et
ne lui envoyaient point les prisonniers[182]. Chaque jour la
commission assistait à une messe, puis siégeait; un huissier criait à
la porte de la salle: «Si quelqu'un veut défendre l'ordre de la milice
du Temple, il n'a qu'à se présenter.» Mais personne ne se présentait.
La commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

[Note 182: _App._ 72.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert
l'instruction du procès contre Boniface, le roi permit, en novembre,
que le grand maître du Temple fût amené devant les commissaires[183].
Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il dit que
l'ordre était privilégié du Saint-Siège, et qu'il lui semblait bien
étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa
destruction, lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur
Frédéric II pendant trente-deux ans.

[Note 183: «Le même jour, avant lui, le 22 novembre, se présenta
devant les évêques un homme en habit séculier, lequel déclara
s'appeler Jean de Melos (et non Molay, comme disent Raynouard et
Dupuy), avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre, quoique,
disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il déclarait venir pour faire et
dire tout ce qu'on voudrait. Les commissaires lui demandèrent s'il
voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à l'entendre
bénignement. Il répondit qu'il n'était venu pour autre chose, mais
qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de
l'ordre. Et il ajoutait: «Ordonnez de moi ce que vous voudrez; mais
faites-moi donner mes nécessités, car je suis bien pauvre.»--Les
commissaires voyant à sa figure, à ses gestes et à ses paroles que
c'était un homme simple et un esprit faible, ne procédèrent pas plus
avant, mais le renvoyèrent à l'évêque de Paris, qui, disaient-ils,
l'accueillerait avec bonté et lui ferait donner de la nourriture».
(Process. ms.)]

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir;
qu'il se regarderait lui-même comme un misérable, s'il ne défendait un
ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il
craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers à
dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant;
qu'au reste, la vérité paraîtrait, non seulement par le témoignage des
Templiers, mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes et
barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de l'ordre, il
allait prêter une grande force à la défense et sans doute compromettre
le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer mûrement. Ils lui
firent lire sa déposition devant les cardinaux. Cette déposition
n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur ou pour tout autre
motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère servant qu'il
chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant la commission,
et que les gens d'Église lui lurent à haute voix ces tristes aveux, le
vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de telles choses dites
en face. Il fit le signe de la croix, et dit que si les seigneurs
commissaires du pape[184] eussent été autres personnes, il aurait eu
quelque chose à leur dire. Les commissaires répondirent qu'ils
n'étaient pas gens à relever un gage de bataille.--«Ce n'est pas là ce
que j'entends, dit le grand maître, mais plût à Dieu qu'en tel cas on
observât contre les pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares;
ils leur tranchent la tête ou les coupent par le milieu.»

[Note 184: M. Raynouard dit les cardinaux, mais à tort.]

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.
Ils répondirent avec une froide dureté: «Ceux que l'Église trouve
hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au
tribunal séculier.»

L'homme de Philippe-le-Bel, Plasian, assistait à cette audience, sans
y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l'impression que ses
paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se
confier à un chevalier. Il demanda la permission de conférer avec
Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se perdre, et le décida
à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui
donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur[185].

[Note 185: _App._ 73.]

Le vendredi, Jacques reparut, mais tout changé. Sans doute Plasian
l'avait travaillé dans sa prison. Quand on lui demanda de nouveau s'il
voulait défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il n'était qu'un
pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire une bulle
apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de l'ordre;
que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressément s'il voulait défendre l'ordre. Il dit que
non; il priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le
fît venir au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de
l'impatience et de la peur: «Je suis mortel, les autres aussi; nous
n'avons à nous que le moment présent.»

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la
force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire
trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église
où le service divin se fît plus honorablement que dans celles des
Templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle religion où il se fît
plus d'aumônes qu'en la religion du Temple; qu'on y faisait trois fois
la semaine l'aumône à tout venant. Enfin, qu'il n'y avait, à sa
connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant versé de sang pour
la foi chrétienne, et qui fussent plus redoutés des infidèles; qu'à
Mansourah, le comte d'Artois les avait mis à l'avant-garde, et que
s'il les avait crus...

Alors une voix s'éleva: «Sans la foi, tout cela ne sert de rien au
salut.»

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussi la parole: «J'ai ouï dire
qu'en les chroniques qui sont à Saint-Denis, il était écrit qu'au
temps du sultan de Babylone, le maître d'alors et les autres grands de
l'ordre avaient fait hommage à Saladin, et que le même Saladin,
apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait dit publiquement que
cela leur était advenu en châtiment d'un vice infâme, et de leur
prévarication contre leur loi.»

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais ouï dire pareille chose;
qu'il savait seulement que le grand maître d'alors avait maintenu les
trêves, parce qu'autrement il n'aurait pu garder tel ou tel château.
Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le
chancelier Nogaret qu'on lui permît d'entendre la messe et d'avoir sa
chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa
dévotion.

Ainsi commençaient en même temps les deux procès du Temple et de
Boniface VIII. Ils présentaient l'étrange spectacle d'une guerre
indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forcé par le roi de poursuivre
Boniface, était vengé par les dépositions des Templiers contre la
barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé les premières
procédures. Le roi déshonorait la papauté, le pape déshonorait la
royauté. Mais le roi avait la force; il empêchait les évêques
d'envoyer aux commissaires du pape les Templiers prisonniers, et en
même temps il poussait sur Avignon des nuées de témoins qu'on lui
ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assiégé par eux, était
condamné à entendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur
du pontificat.

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes et détaillaient tout au long
dans quelles saletés ils avaient trempé en commun avec Boniface[186].
L'une de leurs dépositions les moins dégoûtantes, de celles qu'on peut
traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son prédécesseur; il
aurait dit à l'un de ces misérables: «Ne reparais pas devant moi avant
d'avoir tué Célestin.» Le même Boniface aurait fait un sabbat, un
sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans ce vieux
légiste italien, dans ce compatriote de l'Arétin et de Machiavel,
c'est qu'il était incrédule, impie et cynique en ses paroles... Des
gens ayant peur dans un orage, et disant que c'était la fin du monde,
il aurait dit: «Le monde a toujours été et sera toujours.--Seigneur on
assure qu'il y aura une résurrection?--Avez-vous jamais vu ressusciter
personne?»

[Note 186: Dupuy.]

Un homme, lui apportant des figues de Sicile, lui disait: «Si j'étais
mort en mon voyage, Christ eût eu pitié de moi.» À quoi Boniface
aurait répondu: «Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,
je puis donner des royaumes.»

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable impiété, il disait
de la Vierge: «_Non credo in Mariola! Mariola! Mariola!_» Et ailleurs:
«Nous ne croyons plus ni l'ânesse ni l'ânon[187].»

[Note 187: _App._ 74.]

Ces bouffonneries ne sont pas bien prouvées. Ce qui l'est mieux et ce
qui fut peut-être plus funeste à Boniface, c'est sa tolérance. Un
inquisiteur de Calabre avait dit: «Je crois que le pape favorise les
hérétiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.»
Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abbé pour
hérésie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:
«Vous êtes des idiots, leur dit-il; votre abbé est un savant homme, et
il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.»

Après tous ces témoignages, il fallut que Clément V endurât face à
face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne à
Avignon, mais accompagné de Plasian et d'une bonne escorte de gens
armés. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur de
son juge.

Dans les nombreux factums qu'il avait déjà lancés, on trouve la
substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mélange d'humilité et
d'insolence, de servilisme monarchique et de républicanisme
classique, d'érudition pédantesque et d'audace révolutionnaire. On
aurait tort d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne
rappelle pas les belles et naïves colères du bonhomme de Wittemberg,
dans lequel il y avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est
plutôt la bile amère et recuite de Calvin, cette haine à la quatrième
puissance...

Dans son premier factum, Nogaret avait déclaré ne pas lâcher prise.
L'action contre l'hérésie, dit-il, ne s'éteint point par la mort,
_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface fût exhumé et
brûlé.

En 1318, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne
âme de craindre la faute, même où il n'y a pas faute; ainsi firent
Job, l'Apôtre et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par
ignorance, sont scandalisés à cause de lui; il craint, s'il ne se
justifie, que ces gens-là ne se damnent en pensant mal de lui,
Nogaret. Voilà pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert
comme droit_, avec larmes et gémissements, mains jointes, genoux en
terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de
justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas
moins de soixante chefs d'accusation.

Boniface, dit-il encore, ayant décliné le jugement et repoussé la
convocation du concile, était, par cela seul, contumace et convaincu.
Nogaret n'avait pas une minute à perdre pour accomplir son mandat. À
défaut de la puissance ecclésiastique ou civile, il fallait bien que
le corps de l'Église fût défendu par un catholique quelconque; tout
catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'Église. «Moi donc,
Guillaume Nogaret, homme privé, et non pas seulement homme privé, mais
chevalier, tenu, par devoir de chevalerie, à défendre la république,
il m'était permis, il m'était imposé de résister au susdit tyran pour
la vérité du Seigneur.--Item, comme ainsi soit que chacun est tenu de
défendre sa patrie, _au point qu'on mériterait récompense si, en cette
défense, on tuait son père_[188], il m'était loisible, que dis-je?
obligatoire, de défendre ma patrie, le royaume de France, qui avait à
craindre le ravage, le glaive, etc.»

[Note 188: «Pro qua defensione si patrem occidat, meritum habet, nec
poenas meretur.» (Dupuy.)]

Puis donc que Boniface sévissait contre l'Église et contre lui-même,
_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce
n'était pas là acte d'ennemi, bien au contraire.

Mais voilà qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauvé la vie à
Boniface, et il a encore sauvé un de ses neveux. Il n'a laissé donner
à manger au pape que par gens à qui il se fiait. Aussi Boniface
délivré lui a donné l'absolution. À Anagni même, Boniface a prêché
devant une grande multitude que tout ce qui lui était arrivé par
Nogaret ou ses gens lui était venu du Seigneur.

Cependant le procès du Temple avait commencé à grand bruit, malgré la
désertion du grand maître. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent
amener dans le jardin de l'évêché les chevaliers qui déclaraient
vouloir défendre l'ordre; la salle n'eût pu les contenir: ils étaient
cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de
l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en français. Mais ils
s'écrièrent que c'était bien assez de les avoir entendus en latin,
qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduisît de pareilles turpitudes
en langue vulgaire. Comme ils étaient si nombreux, pour éviter le
tumulte, on leur dit de déléguer des procureurs, de nommer
quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient
voulu parler tous, tant ils avaient repris courage. «Nous aurions bien
dû aussi, s'écrièrent-ils, n'être torturés que par procureurs[189].»
Ils déléguèrent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frère Raynaud
de Pruin, et un prêtre, frère Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre
près la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.

[Note 189: _App._ 75.]

Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de
Paris qui servaient de prison aux Templiers[190], les dépositions de
ceux qui voudraient défendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui
pénétra dans les prisons de Philippe-le-Bel. Il en sortit d'étranges
voix, les unes fières et rudes, d'autres pieuses, exaltées, plusieurs
naïvement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: «Je ne puis
pas plaider à moi seul contre le pape et le roi de France[191].»
Quelques-uns remettent pour toute déposition une prière à la Sainte
Vierge: «Marie, étoile des mers, conduis-nous au port du
salut[192]...» Mais la pièce la plus curieuse est une protestation en
langue vulgaire, où, après avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les
chevaliers nous font connaître leur humiliante misère, le triste
calcul de leurs dépenses[193]. Étranges détails et qui font un cruel
contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée de cet ordre!...
Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,
étaient obligés de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs
interrogatoires dans la Cité, et de donner encore de l'argent à
l'homme qui ouvrait ou rivait leurs chaînes.

[Note 190: Les uns étaient gardés au Temple, les autres à
Saint-Martin-des-Champs, d'autres à l'hôtel du comte de Savoie et dans
diverses maisons particulières. (Process. ms.)]

[Note 191: «Respondit quod nolebat litigare cum Dominis papa et rege
Franciæ.» (Process. ms.)]

[Note 192: _App._ 76.]

[Note 193: _App._ 77.]

Enfin les défenseurs présentèrent un acte solennel au nom de l'ordre.
Dans cette protestation singulièrement forte et hardie, ils déclarent
ne pouvoir se défendre sans le grand maître, ni autrement que devant
le concile général. Ils soutiennent «que la Religion du Temple est
sainte, pure et immaculée devant Dieu et son Père[194]. L'institution
régulière, l'observance salutaire, y ont _toujours_ été, y sont
_encore_ en vigueur. Tous les frères n'ont qu'une profession de foi
qui dans tout l'univers a été, est _toujours observée de tous_, depuis
la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou croit autrement,
erre totalement, pèche mortellement.» C'était une affirmation bien
hardie de soutenir que _tous_ étaient restés fidèles aux règles de la
fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle déviation, nulle
corruption. Lorsque le juste pèche sept fois par jour, cet ordre
superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel orgueil faisait frémir.

[Note 194: _App._ 78.]

Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les frères apostats
fussent mis sous bonne garde jusqu'à ce qu'il apparût s'ils avaient
porté un vrai témoignage.

Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât aux
interrogatoires. Nul doute en effet que la présence d'un Plasian, d'un
Nogaret, n'intimidât les accusés et les juges.

Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller
plus avant: «Car enfin nous ne sommes pas en lieu sûr; nous sommes et
avons toujours été au pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses
au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive
voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas
rétracter les fausses dépositions qui ont été arrachées par la
crainte; qu'autrement nous serons brûlés[195].»

[Note 195: «... Quia si recesserunt, prout dicunt, comburentur
omnino.»]

Quelques jours après, nouvelle protestation, mais plus forte encore,
moins apologétique que menaçante et accusatrice. «Ce procès,
disent-ils, a été soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que
violence atroce, intolérable erreur... Dans les prisons et les
tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront
infirmes pour leur vie; plusieurs ont été contraints de mentir contre
eux-mêmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur
ont totalement enlevé le libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que
l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,
science, mémoire et intellect[196]... Pour les pousser au mensonge, au
faux témoignage, on leur montrait des lettres où pendait le sceau du
roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de
la vie, de la liberté; on promettait de pourvoir soigneusement à ce
qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait
d'ailleurs que l'ordre était condamné sans remède...»

[Note 196: Dupuy.]

Quelque habitué que l'on fût alors à la violence des procédures
inquisitoriales, à l'immoralité des moyens employés communément pour
faire parler les accusés, il était impossible que de telles paroles ne
soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les
paroles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur face pâle
et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert
Dupuy, le quatorzième témoin, avait été torturé trois fois, retenu
trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l'eau. Un
autre avait été pendu par les parties génitales. Le chevalier Bernard
Dugué (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,
montrait deux os qui lui étaient tombés des talons.

C'étaient là de cruels spectacles. Les juges mêmes, tout légistes
qu'ils étaient, et sous leur sèche robe de prêtre, étaient émus et
souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces
malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au
palais épiscopal, où siégeait la Commission! L'indignation augmentait
contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre
de ces derniers se présentent devant la commission, gardant encore la
barbe, mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent aux
pieds des évêques, et déclarent qu'ils renoncent à l'habit du Temple.
Mais les juges ne les virent qu'avec dégoût; ils leur dirent qu'ils
fissent dehors ce qu'ils voudraient.

Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux qui l'avaient
commencé avec tant de précipitation et de violence. Les accusateurs
tombaient peu à peu à la situation d'accusés. Chaque jour les
dépositions de ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la
première procédure. L'intention du procès devenait visible. On avait
tourmenté un accusé pour lui faire dire à combien montait le trésor
rapporté de la terre sainte. Un trésor était-il un crime, un titre
d'accusation?

Quand on songe au grand nombre d'affiliés que le Temple avait dans le
peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse dont ils
sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir
engagé si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait été
démasqué. Le peuple, troublé et inquiet dans sa croyance depuis la
tragédie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'émeute
des monnaies, le Temple avait été assez fort pour protéger
Philippe-le-Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple étaient contre
lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contrées
de l'Europe[197] les décisions des conciles étaient favorables aux
Templiers. Ils furent déclarés innocents, le 17 juin 1310 à Ravenne,
le 1er juillet à Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le
commencement de l'année, on pouvait prévoir ces jugements et la
dangereuse réaction qui s'ensuivrait à Paris. Il fallait la prévenir,
se réfugier dans l'audace. Il fallait à tout prix prendre en main le
procès, le brusquer, l'étouffer.

[Note 197: Le roi d'Angleterre s'était d'abord déclaré assez hautement
pour l'ordre; soit par sentiment de justice, soit par opposition à
Philippe-le-Bel, il avait écrit, le 4 décembre 1307, aux rois de
Portugal, de Castille, d'Aragon et de Sicile, en faveur des Templiers,
les conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que l'on débitait
contre eux en France. (Dupuy.)]

Au mois de février 1310, le roi s'était arrangé avec le pape. Il avait
déclaré s'en remettre à lui pour le jugement de Boniface VIII. En
avril, il exigea en retour que Clément nommât à l'archevêché de Sens
le jeune Marigni, frère du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous
Philippe-le-Bel. Le 10 mai, l'archevêque de Sens assemble à Paris un
concile provincial, et y fait paraître les Templiers. Voilà deux
tribunaux qui jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de deux
bulles du pape. La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le
jugement[198]. Le concile s'en rapportait à la bulle précédente, qui
avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il
ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui
siégèrent et le nombre de ceux qu'ils firent brûler.

[Note 198: _App._ 79.]

Le 10 mai, le dimanche, jour où la commission était assemblée, les
défenseurs de l'ordre s'étaient présentés devant l'archevêque de
Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.
L'archevêque de Narbonne répondit qu'un tel appel ne regardait ni lui
ni ses collègues; qu'ils n'avaient pas à s'en mêler, puisque ce
n'était pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient
parler pour la défense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Les pauvres chevaliers supplièrent qu'au moins on les menât devant le
concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en
dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils
priaient même les notaires présents. Dans leur appel qu'ils lurent
ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes
les plus pathétiques. «Nous réclamons les saints Apôtres, nous les
réclamons encore une fois, c'est avec la dernière instance que nous
les réclamons.» Les malheureuses victimes sentaient déjà les flammes,
et se serraient à l'autel qui ne pouvait les protéger.

Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur lequel ils
comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une
timide et lâche consultation, où il avait essayé d'avance
d'interpréter le mot de _relaps_, dans le cas où l'on voudrait
appliquer ce nom à ceux qui avaient rétracté leurs aveux: «Il semble
en quelque sorte contraire à la raison de juger de tels hommes comme
relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modérer
les peines.»

Les commissaires pontificaux n'osèrent faire valoir cette
consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, qu'ils éprouvaient
grande compassion pour les défenseurs de l'ordre et les autres frères;
mais que l'affaire dont s'occupait l'archevêque de Sens et ses
suffragants était tout autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui se
faisait dans ce concile; que si la commission était autorisée par le
Saint-Siège, l'archevêque de Sens l'était aussi; que l'une n'avait
nulle autorité sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_ ils ne
voyaient rien à objecter à l'archevêque de Sens; que toutefois ils
aviseraient.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que
cinquante-quatre Templiers allaient être brûlés. Un jour avait suffi
pour éclairer suffisamment l'archevêque de Sens et ses suffragants.
Suivons pas à pas le récit des notaires de la commission pontificale,
dans sa simplicité terrible.

«Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frère Jean Bertaud[199], il
vint à la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers
allaient être brûlés[200]. Ils chargèrent le prévôt de l'église de
Poitiers et l'archidiacre d'Orléans, clerc du roi, d'aller dire à
l'archevêque de Sens et à ses suffragants de délibérer mûrement et de
différer, attendu que les frères morts en prison affirmaient,
disait-on, sur le péril de leurs âmes, qu'ils étaient faussement
accusés. Si cette exécution avait lieu, elle empêcherait les
commissaires de procéder en leur office, les accusés étant tellement
effrayés qu'ils semblaient hors de sens. En outre, l'un des
commissaires les chargea de signifier à l'archevêque que frère Raynaud
de Pruin, Pierre de Boulogne, prêtre, Guillaume de Chambonnet et
Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjeté certain appel
par-devant les commissaires.»

[Note 199: Nom presque illisible dans le texte. La main tremble
évidemment. Plus haut, le notaire a bien écrit: Bertaldi.]

[Note 200: «Quod LIIII ex Templariis... erant dicta die comburendi...»
[Proces. ms., folio 72 (feuille coupée par la moitié)].]

Il y avait là une grave question de juridiction. Si le concile et
l'archevêque de Sens reconnaissaient la validité d'un appel porté
devant la commission papale, ils avouaient la supériorité de ce
tribunal, et les libertés de l'Église gallicane étaient compromises.
D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,
créé archevêque tout exprès, n'avait pas le temps de disputer. Il
s'absenta pour ne pas recevoir les envoyés de la Commission; puis
quelqu'un (on ne sait qui) révoqua en doute qu'ils eussent parlé au
nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[201].

[Note 201: _App._ 80.]

Les Templiers, amenés le dimanche devant le concile, avaient été jugés
le lundi; les uns, qui avouaient, mis en liberté; d'autres, qui avaient
toujours nié, emprisonnés pour la vie; ceux qui rétractaient leurs
aveux, déclarés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,
furent dégradés le même jour par l'évêque de Paris et livrés au bras
séculier. Le mardi, ils furent brûlés à la porte Saint-Antoine. Ces
malheureux avaient varié dans les prisons, mais ils ne varièrent point
dans les flammes, ils protestèrent jusqu'au bout de leur innocence. La
foule était muette et comme stupide d'étonnement[202].

[Note 202: «Constanter et perseveranter in abnegatione communi
perstiterunt... non absque multa admiratione stuporeque vehementi.»
(Contin. G. de Nang.)]

Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler
le lendemain, de continuer cette inutile procédure, d'interroger
pendant qu'on brûlait?

«Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amené frère Aimeri de
Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau, ni habit du Temple, âgé, comme
il disait, de cinquante ans, ayant été environ huit années dans l'ordre
comme frère servant, et vingt comme chevalier. Les seigneurs
commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être
interrogé. Mais ledit témoin, pâle et tout épouvanté[203], déposant sous
serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à mourir
subitement, et à être, d'âme et de corps, en présence même de la
commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des
poings, fléchissant les mains vers l'autel, dit que toutes les erreurs
imputées à l'ordre étaient de toute fausseté, quoiqu'il en eût confessé
quelques-unes au milieu des tortures auxquelles l'avaient soumis
Guillaume de Marcillac et Hugues de Celles, chevaliers du roi. Il
ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener sur des charrettes, pour être
brûlés, cinquante-quatre frères de l'ordre_, qui n'avaient pas voulu
confesser lesdites erreurs, et AYANT ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT ÉTÉ
BRÛLÉS, lui qui craignait, s'il était brûlé, de n'avoir pas assez de
force et de patience, il était prêt à confesser et jurer par crainte,
devant les commissaires ou autres, toutes les erreurs imputées à
l'ordre, à dire même, si l'on voulait, qu'_il avait tué
Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits commissaires et
nous, notaires présents, de ne point révéler aux gens du roi ce qu'il
venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en avaient connaissance,
il ne fût livré au même supplice que les cinquante-quatre
Templiers...--Les commissaires, voyant le péril qui menaçait les
déposants s'ils continuaient à les entendre pendant cette terreur, et
mus encore par d'autres causes, résolurent de surseoir pour le présent.»

[Note 203: _App._ 81.]

La commission semble avoir été émue de cette scène terrible.
Quoiqu'affaiblie par la désertion de son président, l'archevêque de
Narbonne, et de l'évêque de Bayeux, qui ne venaient plus aux séances,
elle essaya de sauver, s'il en était encore temps, les trois
principaux défenseurs.

«Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargèrent le prévôt de
l'église de Poitiers et l'archidiacre d'Orléans d'aller trouver de
leur part le vénérable père en Dieu le seigneur archevêque de Sens et
ses suffragants, pour réclamer les défenseurs, Pierre de Boulogne,
Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils
pussent être amenés sous bonne garde toutes les fois qu'ils le
demanderaient, pour la défense de l'ordre.» Les commissaires avaient
bien soin d'ajouter «qu'ils ne voulaient faire aucun empêchement à
l'archevêque de Sens et à son concile, mais seulement décharger leur
conscience.

«Le soir, les commissaires se réunirent à Sainte-Geneviève, dans la
chapelle de Saint-Éloi, et reçurent des chanoines qui venaient de la
part de l'archevêque de Sens. L'archevêque répondait qu'il y avait
deux ans que le procès avait été commencé contre les chevaliers
ci-dessus nommés, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait
le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il
n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[204].»
Effroyable dérision!

[Note 204: _App._ 82.]

«Les envoyés de l'archevêque de Sens s'étant retirés, on amena devant
les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels
annoncèrent qu'on avait séparé d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils
sussent pourquoi, ajoutant qu'ils étaient gens simples, sans
expérience, d'ailleurs stupéfaits et troublés, en sorte qu'ils ne
pouvaient rien ordonner ni dicter pour la défense de l'ordre sans le
conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires
de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il
avait été retiré d'eux, et s'il voulait persister dans la défense de
l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnèrent au prévôt de
Poitiers et à Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils
amenassent ledit frère en leur présence.»

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais
une foule de Templiers vinrent déclarer qu'ils abandonnaient la
défense. Le samedi, la commission, délaissée encore par un de ses
membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

À cette époque, les commissaires étaient moins nombreux encore. Ils se
trouvaient réduits à trois. L'archevêque de Narbonne avait quitté
Paris _pour le service du roi_. L'évêque de Bayeux était près du pape
_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelone était malade. L'évêque
de Limoges s'était mis en route pour venir, _mais le roi lui avait
fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain
parlement[205]. Les membres présents firent pourtant demander à la
porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose à dire pour l'ordre
du Temple. Personne ne se présenta.

[Note 205: «Intellecto per litteras regias quod non expediebat.»]

Le 27 décembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et
redemandèrent les deux principaux défenseurs de l'ordre. Mais le
premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collègue,
Raynaud de Pruin, ne pouvait plus répondre, disait-on, ayant été
dégradé par l'archevêque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui déjà
avaient fait serment comme devant déposer, furent retenus par les gens
du roi, et ne purent se présenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un
tel péril, il se soit trouvé un certain nombre de chevaliers pour
soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart
étaient sous l'impression d'une profonde terreur[206].

[Note 206: On peut en juger par la déposition de Jean de Pollencourt,
le trente-septième déposant. Il déclare d'abord s'en tenir à ses
premiers aveux. Les commissaires, le voyant tout pâle et tout effrayé,
lui disent de ne songer qu'à dire la vérité et à sauver son âme; qu'il
ne court aucun péril à dire la vérité devant eux; qu'ils ne révéleront
pas ses paroles, ni eux, ni les notaires présents. Alors il révoque sa
déposition, et déclare même s'en être confessé à un frère mineur, qui
lui a enjoint de ne plus porter de faux témoignages.]

La perte des Templiers était partout poursuivie avec acharnement dans
les conciles provinciaux[207]; neuf chevaliers venaient encore d'être
brûlés à Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des
exécutions. Le procès était étouffé dans les flammes... La commission
continua ses séances jusqu'au 11 juin 1311. Le résultat de ses travaux
est consigné dans un registre[208], qui finit par ces paroles: «Pour
surcroît de précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée
par les notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de
Paris, pour n'être exhibée à personne que sur lettres spéciales de
votre Sainteté.»

[Note 207: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims, Rouen, etc., et devant
les évêques d'Amiens, Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy,
Mans, Mâcon, Maguelone, Nevers, Orléans, Périgord, Poitiers, Rodez,
Saintes, Soissons, Toul, Tours, etc.]

[Note 208: _App._ 83.]

Dans tous les États de la chrétienté, on supprima l'ordre comme
inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnèrent aux
autres ordres. Mais les individus furent ménagés. Le traitement le
plus sévère qu'ils éprouvèrent fut d'être emprisonnés dans des
monastères, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine
à laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui
s'obstinaient à nier.

Les Templiers furent condamnés en Lombardie et en Toscane, justifiés à
Ravenne et à Bologne[209]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux
d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetèrent et firent
résistance, principalement dans leur fameux fort de Monçon[210]. Le
roi d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal
traités. On créa l'ordre de Monteza, où ils entrèrent en foule. En
Portugal, ils recrutèrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'était
pas dans l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la
croisade, qu'on pouvait songer à proscrire les vieux défenseurs de la
chrétienté[211].

[Note 209: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin; Salamanque, 21
octobre 1310. Les Templiers d'Allemagne se justifièrent à la manière
des francs-juges westphaliens. Ils se présentèrent en armes par-devant
les archevêques de Mayence et de Trèves, affirmèrent leur innocence,
tournèrent le dos au tribunal, et s'en allèrent paisiblement. _App._
84.]

[Note 210: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

[Note 211: _App._ 85.]

La conduite des autres princes, à l'égard des Templiers, faisait la
satire de Philippe-le-Bel. Le pape blâma cette douceur; il reprocha
aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon et de Portugal de n'avoir
pas employé les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui
donnant part aux dépouilles, soit en lui abandonnant le jugement de
Boniface. Le roi de France s'était décidé à céder quelque peu sur ce
dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les États sur
lesquels il étendait son influence semblaient près d'y échapper. Les
barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris
d'Édouard II, qui les tenait humiliés devant la France. Les Gibelins
d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour
détrôner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc
et pauvre roi, qui n'était habile qu'en astrologie. La maison de
France risquait de perdre son ascendant dans la chrétienté. L'Empire,
qu'on avait cru mort, menaçait de revivre. Dominé par ces craintes,
Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface n'était point
hérétique[212], en assurant toutefois que le roi avait agi sans
malignité, qu'il eût plutôt, comme un autre Sem, caché la honte, la
nudité paternelle... Nogaret lui-même est absous, à condition qu'il
ira à la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute sa vie à
la terre sainte; en attendant, il fera tel et tel pèlerinage. Le
continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est
que Nogaret fera le pape son héritier.

[Note 212: _App._ 86.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cédant sur Boniface, le pape lui
abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.
Mais ce mort était la papauté elle-même.

Ces arrangements faits en famille, il restait à les faire approuver
par l'Église. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,
concile oecuménique, où siégèrent plus de trois cents évêques; mais
il fut plus solennel encore par la gravité des matières que par le
nombre des assistants.

D'abord on devait parler de la délivrance des saints lieux. Tout
concile en parlait, chaque prince prenait la croix, et tous restaient
chez eux. Ce n'était qu'un moyen de tirer de l'argent[213].

[Note 213: _App._ 87.]

Le concile avait à régler deux grandes affaires: celle de Boniface, et
celle du Temple. Dès le mois de novembre, neuf chevaliers se
présentèrent aux prélats, s'offrant bravement à défendre l'ordre, et
déclarant que quinze cents ou deux mille des leurs étaient à Lyon ou
dans les montagnes voisines, tout prêts à les soutenir. Effrayé de
cette déclaration, ou plutôt de l'intérêt qu'inspirait le dévouement
des neuf, le pape les fit arrêter[214].

[Note 214: Voy. la lettre de Clément V au roi de France, 11 nov.
1311.]

Dès lors il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les évêques
inactifs tout l'hiver, dans cette ville étrangère, loin de leur pays
et de leurs affaires, espérant sans doute les vaincre par l'ennui et
les pratiquant un à un.

Le concile avait encore un objet, la répression des mystiques,
béghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir
devant le pape de Philippe-le-Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le
pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une
Imitation de Jésus-Christ[215]. Toute la grâce qu'il demandait pour
lui et ses frères, les Franciscains réformés, c'était qu'on ne les
forçât pas de rentrer dans les couvents trop relâchés, trop riches, où
ils ne se trouvaient pas assez pauvres à leur gré.

[Note 215: L'_Imitation de Jésus-Christ_ est le sujet commun d'une
foule de livres au quatorzième siècle. Le livre que nous connaissons
sous ce titre est venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,
mais non peut-être le plus éloquent. _App._ 88.]

L'Imitation pour ces mystiques, c'était la charité et la pauvreté.
Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la _Légende dorée_,
un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise même; il ne garde que son
Évangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne
l'Évangile[216]...

[Note 216: _App._ 89.]

La pauvreté, soeur de la charité, était alors l'idéal des
Franciscains[217]. Ils aspiraient à ne rien posséder. Mais cela n'est
pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain
même reçu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les
aliments étaient assimilés, mêlés à leur chair, pouvait-on dire qu'ils
ne fussent à eux?... Plusieurs s'obstinaient à le nier[218]. Bizarre
effort pour échapper vivant aux conditions de la vie.

[Note 217: Dante célèbre le mariage de la pauvreté et de saint
François. Ubertino dit ce mot: «La lampe de la foi, la pauvreté...»]

[Note 218: _App._ 90.]

Cela pouvait paraître ou sublime ou risible; mais au premier coup
d'oeil, on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvreté
absolue la loi de l'homme, n'était-ce pas condamner la propriété?
précisément comme, à la même époque, les doctrines de fraternité
idéale et d'amour sans borne annulaient le mariage, cette autre base
de la société civile.

À mesure que l'autorité s'en allait, que le prêtre tombait dans
l'esprit des peuples, la religion, n'étant plus contenue dans les
formes, se répandait en mysticisme[219].

[Note 219: Ceux qu'on avait nommés les priants (béghards) défendaient
la prière comme inutile: «Où est l'esprit, disaient-ils, là est la
liberté.» _App._ 91.]

Les _Petits Frères_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les
femmes. À l'aurore de l'âge de charité, disaient-ils, on ne pouvait
rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente,
au Piémont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur une
montagne[220] la première cité vraiment fraternelle. Ils y soutinrent
un siège, sous leur chef, le brave et éloquent Dulcino. Sans doute, il
y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et déchiré avec
des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers
qui voulaient la sauver en l'épousant, et aima mieux partager cet
effroyable supplice.

[Note 220: Montagne appelée depuis Monte Gazari. Il y vint beaucoup de
croisés de Verceil et de Novare, de toute la Lombardie, de Vienne, de
Savoie, de Provence et de France. Des femmes se cotisèrent et
envoyèrent cinq cents «balistarii» contre ces hérétiques. (Benv.
d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion à
cette époque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et
sainte Catherine de Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des
femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le Continuateur de Nangis,
des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'âme anéantie
dans l'amour du Créateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en
soucier. Déjà (1300) une Anglaise était venue en France, persuadée
qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la rédemption des femmes;
on la croyait volontiers; elle était belle et de doux langage[221].

[Note 221: _App._ 92.]

Le mysticisme des Franciscains n'était guère moins alarmant[222]. Le
pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charité, leur
pauvreté absolue. L'idéal devait être condamné, l'idéal des vertus
chrétiennes!

[Note 222: Eux aussi avaient prêché que l'âge d'amour commençait.
Depuis la venue du Christ jusqu'à son retour devaient s'écouler sept
âges, «le sixième, âge de rénovation évangélique, d'extirpation de la
secte antichrétienne sous les pauvres volontaires, ne possédant rien
en cette vie. Cet âge avait commencé à saint François, l'homme
séraphique, l'ange du sixième sceau de l'Apocalypse.»--Il semblait
qu'il fût comme une nouvelle incarnation de Jésus (Jesus Franciscum
generans), et sa règle comme un nouvel Évangile. (Ubertino.)]

Chose dure et odieuse à dire! combien plus choquante encore, quand la
condamnation partait de la bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXII.
Quelque morte que pût être la conscience de ces papes, ne devaient-ils
pas se troubler et souffrir en eux-mêmes, quand il leur fallait juger,
proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout
le crime était de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour,
de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comédiens,
le drame suranné de Jésus[223]?

[Note 223: Ubertino, dans son désir de _représenter_ l'Évangile,
assure qu'il en avait senti et revêtu spirituellement tous les
personnages, qu'il se figurait être, tantôt le serviteur ou le frère
du Sauveur, tantôt le boeuf, l'âne ou le foin, quelquefois le petit
Jésus. Il assistait au supplice, se croyant la pécheresse Madeleine;
puis il devenait Jésus sur la croix et criant à son Père. Enfin
l'esprit l'enlevait dans la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main
sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appelé contre leur
archevêque; cette ville impériale était délaissée de l'Empire, et elle
convenait trop bien au roi, non seulement comme le noeud de la Saône
et du Rhône, la pointe de la France à l'est, la tête de route vers les
Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mécontents, comme
nid d'hérétiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis il
vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortège de gens
armés; il siégea à côté du pape, un peu au-dessous.

Jusque-là, les évêques s'étaient montrés peu dociles: ils
s'obstinaient à vouloir entendre la défense des Templiers. Les prélats
d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de
Danemark; ceux d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande; les Français même,
sujets de Philippe (sauf les archevêques de Reims, de Sens et de
Rouen), déclarèrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[224].

[Note 224: Walsingham.]

Il fallut donc qu'après avoir assemblé le concile, le pape s'en
passât. Il assembla ses évêques les plus sûrs, et quelques cardinaux,
et dans ce consistoire il abolit l'ordre, de son autorité
pontificale[225]. L'abolition fut prononcée ensuite en présence du roi
et du concile. Aucune réclamation ne s'éleva.

[Note 225: La plupart des historiens ont cru que l'ordre avait été
jugé par le concile; la bulle d'abolition n'a été imprimée pour la
première fois que trois siècles après, en 1606. _App._ 93.]

Il faut avouer que ce procès n'était pas de ceux qu'on peut juger. Il
embrassait l'Europe entière; les dépositions étaient par milliers, les
pièces innombrables; les procédures avaient différé dans les
différents États. La seule chose certaine, c'est que l'ordre était
désormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables
qu'aient été ses secrets motifs, le pape agit sensément. Il déclare,
dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez
sûres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:
_ordinem valde suspectum_[226]. Clément XIV n'agit pas autrement à
l'égard des Jésuites.

[Note 226: _App._ 94.]

Clément V s'efforça ainsi de couvrir l'honneur de l'Église. Il
falsifia secrètement les registres de Boniface[227], mais il ne
révoqua par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis
laïcos_), celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empêchait
le roi de prendre l'argent du clergé.

[Note 227: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces registres, les
pages qui ont été raturées très adroitement.]

Ainsi, ces grandes querelles d'idées et de principes retombèrent aux
questions d'argent. Les biens du Temple devaient être employés à la
délivrance de la terre sainte et donnés aux Hospitaliers[228]. On
accusa même cet ordre d'avoir acheté l'abolition du Temple. S'il le
fit, il fut bien trompé. Un historien assure qu'il en fut bientôt
appauvri. Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait
de la garde des Templiers en saisissant les biens mêmes des
Hospitaliers[229]. En 1317, ils furent trop heureux de donner
quittance finale aux administrateurs royaux des biens du Temple. Le
pape s'affligeait, en 1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier,
_pas même de quoi couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement à
se plaindre[230].

[Note 228: Cependant en Aragon, Jean XXII, à la requête du roi,
applique les biens du Temple, non aux Hospitaliers, mais au nouvel
ordre de Monteza (monastère fortifié du royaume de Valence, dépendance
de Calatrava).]

[Note 229: _App._ 95.]

[Note 230: «Modica bona mobilia... quæ ad sumptus et expensas...
sufficere minime potuerunt.» Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de
Naples Charles II lui avait cédé la moitié des meubles que les
Templiers possédaient en Provence.]

Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus
embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait à Paris,
particulièrement du grand maître. Écoutons, sur ce tragique événement,
le récit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de
Nangis:

«Le grand maître du ci-devant ordre du Temple et trois autres
Templiers, le Visitateur de France, les maîtres de Normandie et
d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'était réservé de prononcer
définitivement[231], comparurent par-devant l'archevêque de Sens, et
une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit
canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris sur l'ordre du pape,
par l'évêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme les
quatre susdits avouaient les crimes dont ils étaient chargés,
publiquement et solennellement, et qu'ils persévéraient dans cet aveu
et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, après mûre
délibération du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le
lundi après la Saint-Grégoire, ils furent condamnés à être emprisonnés
pour toujours et murés. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis
fin à l'affaire, voilà que tout à coup, sans qu'on pût s'y attendre,
deux des condamnés, le maître d'Outre-mer et le maître de Normandie,
se défendant opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et
contre l'archevêque de Sens, en reviennent à renier leur confession et
tous leurs aveux précédents, sans garder de mesure, au grand
étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris, qui
se trouvait présent, pour les garder jusqu'à ce qu'ils en eussent plus
pleinement délibéré le lendemain. Mais dès que le bruit en vint aux
oreilles du roi, qui était alors dans son palais royal, ayant
communiqué avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis
prudent, vers le soir du même jour, il les fit brûler tous deux sur le
même bûcher dans une petite île de la Seine, entre le jardin royal et
l'église des Frères Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir
les flammes avec tant de fermeté et de résolution, que la constance de
leur mort et leurs dénégations finales frappèrent la multitude
d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enfermés, comme le
portait leur sentence[232].»

[Note 231: «... Personas reservatas ut nosti... vivæ vocis oraculo...»
(1310, nov. _Archives_.)]

[Note 232: _App._ 96.]

Cette exécution, à l'insu des juges, fut évidemment un assassinat. Le
roi, qui, en 1310, avait au moins réuni un concile pour faire périr
les cinquante-quatre, dédaigna ici toute apparence de droit et
n'employa que la force. Il n'avait pas même ici l'excuse du danger, la
raison d'État, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses
monnaies[233]. Non, il considéra la dénégation du grand maître comme
un outrage personnel, une insulte à la royauté, tant compromise dans
cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum læsæ
majestatis_[234].

[Note 233: Il y a des monnaies de Philippe-le-Bel qui représentent la
Salutation angélique, avec cette légende: «Salus populi.»]

[Note 234: _App._ 97.]

Maintenant comment expliquer les variations du grand maître et sa
dénégation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidélité chevaleresque,
par orgueil militaire, il ait couvert à tout prix l'honneur de
l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit réveillée au dernier
moment? que le vieux chevalier laissé sur la brèche comme dernier
défenseur ait voulu, au péril de son âme, rendre à jamais impossible
le jugement de l'avenir sur cette obscure question?

On peut dire aussi que les crimes reprochés à l'ordre étaient
particuliers à telle province du Temple, à telle maison, que l'ordre
en était innocent; que Jacques Molay, après avoir avoué comme homme et
par humilité, put nier comme grand maître.

Mais il y a autre chose à dire. Le principal chef d'accusation, le
reniement[235], reposait sur une équivoque. Ils pouvaient avouer
qu'ils avaient renié, sans être en effet apostats. Ce reniement,
plusieurs le déclarèrent, était symbolique; c'était une imitation du
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comédies dont l'Église
antique entourait les actes les plus sérieux de la religion[236], mais
dont la tradition commençait à se perdre au quatorzième siècle. Que
cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté
coupable, ou même avec une dérision impie, c'était le crime de
quelques-uns et non la règle de l'ordre.

[Note 235: Ce reniement fait penser aux mots: Offrez à Dieu votre
incrédulité.--Dans toute initiation, le récipiendaire est présenté
comme un vaurien, afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa
régénération morale. Voyez l'_initiation des tonneliers allemands_
(notes de l'_Introd. à l'Hist. univ._): «Tout à l'heure, dit le
parrain de l'apprenti, je vous amenais une _peau de chèvre_, un
meurtrier de cerceaux, un gâte-bois, un batteur de pavés, traître aux
maîtres et aux compagnons; maintenant j'espère..., etc.» _App._ 98.]

[Note 236: Un des témoins dépose que, comme il se refusait à renier
Dieu et à cracher sur la croix, Raynaud de Brignolles, qui le
recevait, lui dit en riant: «Sois tranquille, ce n'est qu'une farce:
Non cures, quia non est nisi quædam trufa.» (Rayn.) Le précepteur
d'Aquitaine, dans son importante déposition, que nous transcrirons en
partie, nous a conservé, avec le récit d'une cérémonie de ce genre,
une tradition sur son origine. _App._ 99.]

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas
seulement l'infamie des moeurs; elle n'était pas générale[237]. Ce ne
fut pas l'hérésie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les
chevaliers s'occupaient peu de dogme. La vraie cause de leur ruine,
celle qui mit tout le peuple contre eux, qui ne leur laissa pas un
défenseur parmi tant de familles nobles auxquelles ils appartenaient,
ce fut cette monstrueuse accusation d'avoir renié et craché sur la
croix. Cette accusation est justement celle qui fut avouée du plus
grand nombre. La simple énonciation du fait éloignait d'eux tout le
monde; chacun se signait et ne voulait plus rien entendre.

[Note 237: Pourtant mes études pour le deuxième volume du procès m'ont
livré des actes accablants. C'étaient les moeurs de l'Église, prêtres
et moines. Voy. le cartulaire de Saint-Bertin pour le onzième et le
douzième siècle, Eudes Rigaud pour le treizième. (1860.)]

Ainsi l'ordre qui avait représenté au plus haut degré le génie
symbolique du moyen âge mourut d'un symbole non compris[238]. Cet
événement n'est qu'un épisode de la guerre éternelle que soutiennent
l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la poésie et la prose. Rien
n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment où elle méconnaît les
vieilles et vénérables formes poétiques, dans lesquelles elle a
grandi.

[Note 238: _App._ 100.]

       *       *       *       *       *

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien à espérer au
moment où le symbolisme pontifical, jusque-là révéré du monde entier,
était lui-même sans pouvoir. La poésie mystique de l'_Unam sanctam_,
qui eût fait tressaillir tout le douzième siècle, ne disait plus rien
aux contemporains de Pierre Flotte et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni
l'_arche_, ni la _tunique sans couture_, tous ces innocents symboles
ne pouvaient plus défendre la papauté. Le glaive spirituel était
émoussé. Un âge prosaïque et froid commençait, qui n'en sentait plus
le tranchant[239].

[Note 239: _App._ 101.]

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'Église est tuée par
l'Église. Boniface est moins frappé par le gantelet de Colonna que par
l'adhésion des gallicans à l'appel de Philippe-le-Bel. Le Temple est
poursuivi par les inquisiteurs, aboli par le pape; les dépositions les
plus graves contre les Templiers sont celles des prêtres[240]. Nul
doute que le pouvoir d'absoudre qu'usurpaient les chefs de l'ordre, ne
leur ait fait des ecclésiastiques d'irréconciliables ennemis[241].

[Note 240: Et aussi, je crois, des frères servants. La plupart des
deux cents témoins interrogés par la commission pontificale sont
qualifiés _servants_, servientes.]

[Note 241: _App._ 102.]

Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'Église, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou révéré, papauté, chevalerie, croisade, tout
semblait finir. Le moyen âge est déjà une seconde antiquité qu'il faut
avec Dante chercher chez les morts. Le dernier poète de l'âge
symbolique[242] vit assez pour pouvoir lire la prosaïque allégorie du
_Roman de la Rose_. L'allégorie tue le symbole, la prose la poésie.

[Note 242: M. Fauriel a fort bien établi que le grand poète théologien
ne fut jamais populaire en Italie. Les Italiens du quatorzième siècle,
hommes d'affaires et qui succédaient aux juifs, furent antidantesques.]



CHAPITRE V

Suite de Philippe-le-Bel. Ses trois fils
(1314-1328).--Procès.--Institutions.


La fin du procès du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premières années du quatorzième siècle ne sont qu'un long procès. Ces
hideuses tragédies avaient troublé les imaginations, effarouché les
âmes. Il y eut comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces,
obscènes, qui étaient eux-mêmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.

Mais les crimes eussent-ils manqué, ce gouvernement de robe longue, de
_jugeurs_, ne pouvait s'arrêter aisément, une fois en train de juger.
L'humeur militante des gens du roi, si terriblement éveillée par leurs
campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait plus se
passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'était un grand procès,
un grand et terrible procès, des crimes affreux, étranges, punis
dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le coupable
était un personnage. Le populaire apprenait alors à révérer la robe;
le bourgeois enseignait à ses enfants à ôter le chaperon devant
Messires, à s'écarter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cité, ils revenaient attardés de quelque fameux
jugement[243].

[Note 243: Voy. la mort du président Minart.]

Les accusations vinrent en foule, ils n'eurent point à se plaindre:
empoisonnements, adultères, faux, sorcellerie surtout. Cette dernière
était mêlée à toutes, elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son siège lorsqu'on apportait au tribunal les pièces
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
percées d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosité, un âcre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brûlait, plus il en venait.

On croirait volontiers que ce temps est le règne du Diable, n'étaient
les belles ordonnances qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disputé par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jésus, le Diable demandeur, la Vierge défendeur. Le Diable réclame
l'homme comme sa chose, _alléguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[244].

[Note 244: Rien de plus fréquent dans les hagiographes que cette lutte
pour l'âme convertie, ou plutôt ce procès simulé où le Diable vient
malgré lui rendre témoignage à la puissance du repentir. _App._ 103.]

La Vierge a forte partie à cette époque. Le Diable est lui-même du
siècle, il en réunit les caractères, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du légiste.

La diablerie, comme science, avait dès lors peu de progrès à faire.
Elle se formait comme art. La démonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des légions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempéraments[245];
il fallait apprendre à les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-là on avait étudié les moyens de les chasser; on chercha
désormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'Écosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrètes qu'on ne peut faire à Dieu,
écoutaient tout ce qu'on n'ose dire[246]... On les trouvait
partout[247]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allumés[248].

[Note 245: «Agnei, lucifugi, etc.» (M. Psellus.) Cet auteur byzantin
est du onzième siècle. (Edid. _Gaulminus_, 1615, in-12.)--Bodin, dans
son livre _De Præstigiis_, imprimé à Bâle en 1578, a dressé
l'inventaire de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
princes et de 7.405.926 diables.]

[Note 246: La sorcellerie naît surtout des misères de ce temps si
manichéen. Des monastères elle avait passé dans les campagnes. Voir,
sur le Diable, _l'An mil_, tome II; sur les sorcières, _Renaissance_,
Introduction; sur le sabbat au moyen âge, _Henri IV et Richelieu_, ch.
XVII et XVIII. Le sabbat au moyen âge est une révolte nocturne de
serfs contre le Dieu du prêtre et du seigneur. (1860.)]

[Note 247: Plusieurs furent accusés d'en avoir vendu en bouteilles.
«Plût à Dieu, dit sérieusement Leloyer, que cette denrée fût moins
commune dans le commerce!»]

[Note 248: _Mém. de Luther._]

Le premier de ces vilains procès de sorcellerie, où il n'y avait des
deux côtés que malhonnêtes gens, est celui de Guichard, évêque de
Troyes, accusé d'avoir, par engin et maléfice, procuré la mort de la
femme de Philippe-le-Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommandé
l'égorgement des Flamandes (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus célèbre que sûre, se faisait amener, la nuit,
des étudiants à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l'eau quand
elle s'en était servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait à l'évêque, qui pour finance avait sauvé un
homme qu'elle haïssait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forcé de
résider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comté
de Champagne, ou lui son évêché. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord à une sorcière un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour maléficier la reine et
l'_envoûter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'évêque
revint plus d'une fois à l'ermitage, espérant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu après.
Mais soit qu'on ne pût rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis
en cour, son affaire traîna. On le retint en prison[249].

[Note 249: La dénonciation avait été d'autant mieux accueillie que
Guichard passait pour être fils d'un démon, d'un incube. (_Archives_,
section hist., J. 433.)]

Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe-le-Bel. Les trois princesses ses belles-filles, épouses de
ses trois fils, furent dénoncées et saisies[250]. On arrêta en même
temps deux frères, deux chevaliers normands qui étaient attachés au
service des princesses. Ces malheureux avouèrent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses, «et
même dans les plus saints jours[251]». La pieuse confiance du moyen
âge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un château, d'une étroite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les
plus doux, était une dangereuse épreuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[252]. Le _Petit Jehan de Saintré_, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.

[Note 250: Marguerite, fille du duc de Bourgogne; Jeanne et Blanche,
filles du comte de Bourgogne (Franche-Comté). «Mulierculis... adhuc
ætate juvenculis.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 251: «Pluribus locis et temporibus sacrosanctis».]

[Note 252: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par ordre de
Philippe-le-Bel, allongea de dix-huit mille vers le trop long _Roman
de la Rose_, exprime brutalement ce qu'il pense des dames de ce
siècle. On conte que ces dames, pour venger leur réputation d'honneur
et de modestie, attendirent le poète, verges en main, et qu'elles
voulaient le fouetter. Il aurait échappé en demandant pour grâce
unique que la plus outragée frappât la première. _App._ 104.]

Que la faute fût réelle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amenés sur la place du Martroi, près l'orme Saint-Gervais,
y furent écorchés vifs, châtrés, décapités, pendus par les aisselles.
De même que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire à sa majesté outragée. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jetés à la Seine, les autres mis à mort
secrètement.

Des trois princesses, une seule échappa. Philippe-Le-Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comté qu'elle lui avait apporté en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, épouses de Louis-Hutin et de Charles-le-Bel,
elles furent honteusement tondues et jetées dans un château fort.
Louis, à son avènement, fit étrangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus
malheureuse[253].

[Note 253: Elle fut, dit brutalement le moine historien, engrossée par
son geôlier ou par d'autres.--D'après ce qu'on sait des princes de ce
temps, on croirait aisément que la pauvre créature, dont la première
faiblesse n'était pas bien prouvée, fut mise à la discrétion d'un
homme chargé de l'avilir. _App._ 105.]

Une fois dans cette voie de crimes, l'essor étant donné aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou maléfice. La
femme du roi est empoisonnée, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'être par son fils.
Philippe-le-Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus à sa mort, et non seulement Philippe, mais son père,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[254].

[Note 254: _App._ 106.]

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pénitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du Diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pénitents tout nus, de flagellants obscènes; mauvaises dévotions qui
menaient au péché.

Tel était le triste état du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allèrent en l'autre chercher leur jugement. Jacques Molay les avait,
dit-on, de son bûcher, ajournés à un an pour comparaître devant Dieu.
Clément partit le premier. Il avait peu auparavant vu en songe tout
son palais en flammes. «Depuis, dit son biographe, il ne fut plus gai
et ne dura guère[255].»

[Note 255: À sa mort, il demeura quelque temps comme abandonné. _App._
107.]

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterré[256] dans la petite église d'Avon.

[Note 256: À côté de Monaldeschi.]

Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: «Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[257]!»

[Note 257: _App._ 108.]

Mais l'historien français, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'éteignit, sans fièvre, sans mal
visible, au grand étonnement des médecins. Rien n'indiquait qu'il dût
mourir sitôt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'événements. Se
crut-il secrètement frappé par la malédiction de Boniface ou du grand
maître? ou bien plutôt le fut-il par la confédération des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'année même de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi à l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frères, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portées à
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des légistes, l'ennemi de la féodalité, n'avait pas
d'autre force militaire à lui opposer que la force féodale. C'était un
cercle vicieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.

Quelle part eut-il réellement aux grands événements de son règne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal qu'il n'y soit en personne: à
Courtrai et à Mons-en-Puelle (1302, 1304), à Saint-Jean-d'Angely, à
Lyon (1305), à Poitiers et à Vienne (1308, 1313).

Ce prince paraît avoir été rangé et régulier. Nulle trace de dépense
privée. Il comptait avec son trésorier tous les vingt-cinq jours.

Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de
Saint-François. Egidio avait écrit pour son élève un livre _De
regimine principum_, et il n'eut pas de peine à lui inculquer le dogme
du droit illimité des rois[258].

[Note 258: _App._ 109.]

Philippe s'était fait traduire la _Consolation_ de Boèce, les livres
de Vegèce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Héloïse[259]. Les infortunes universitaires et amoureuses du célèbre
professeur, si maltraité des prêtres, étaient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. Philippe-le-Bel
s'appuyait sur l'Université de Paris[260]; il caressait cette
turbulente république, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait à s'attacher les Mendiants, l'Université les persécutait par
son fameux docteur Jean _Pique-Âne_ (_Pungensasinum_[261]), champion
du roi contre le pape. Au moment où les Templiers furent arrêtés,
Nogaret réunit tout le peuple universitaire au Temple, maîtres et
écoliers, théologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte
d'accusation. C'était une force que d'avoir pour soi un tel corps, et
dans la capitale. Aussi le roi ne souffrit pas que Clément V érigeât
les écoles d'Orléans en université, et créât une rivale à son
Université de Paris[262].

[Note 259: C'est l'auteur du _Roman de la Rose_, Jean de Meung, qui
lui avait traduit ces livres.--La confiance que lui accordait le roi
ne l'avait pas empêché de tracer dans le _Roman de la Rose_ ce rude
tableau de la royauté primitive:

  Ung grant villain entre eulx esleurent,
  Le plus corsu de quanqu'ils furent,
  Le plus ossu, te le greigneur,
  Et le firent prince et seigneur.
  Cil jura que droit leur tiendroit,
  Se chacun en droit soy luy livre
  Des biens dont il se puisse vivre...
  De là vint le commencement
  Aux roys et princes terriens
  Selon les livres anciens.
            _Rom. de la Rose_, v. 1064. _App._ 110.]

[Note 260: «En celle année s'esmeut gran'dissension en les Recteur,
maistres et escholiers de l'Université de Paris, et le prévost dudit
lieu, parce que ledit prévost avoit fait pendre un clerc de ladite
Université. Adonc cessa la lecture de toutes facultez, jusques à tant
que ledit prévost l'amenda et répara grandement l'offense, et entre
autres choses fut condamné ledit prévost à le dépendre et le baiser.
Et convint que ledit prévost allast en Avignon vers le pape, pour soy
faire absoudre.» 1285. (Nicolas Gilles.)]

[Note 261: _App._ 111.]

[Note 262: _Ord._, I, 502. Le roi déclare qu'il n'y aura pas de
professeurs de théologie.]

Ce règne est une époque de fondation pour l'Université. Il s'y fonde
plus de collèges que dans tout le treizième siècle, et les plus
célèbres collèges[263]. La femme de Philippe-le-Bel, malgré sa
mauvaise réputation, fonde le collège de Navarre (1304), ce séminaire
de gallicans, d'où sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les
conseillers de Philippe-le-Bel, qui avaient aussi beaucoup à expier,
font presque tous de semblables fondations. L'archevêque Gilles
d'Aiscelin, le faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible
collège, la plus pauvre et la plus démocratique des écoles
universitaires, ce Mont-Aigu, où l'esprit et les dents, selon le
proverbe, étaient également aigus[264]. Là, s'élevaient, sous
l'inspiration de la famine, les _pauvres_ écoliers, les _pauvres_
maîtres[265], qui rendirent illustres le nom de _Cappets_[266];
chétive nourriture, mais amples privilèges; ils ne dépendaient, pour
la confession, ni de l'évêque de Paris ni même du pape.

[Note 263: Aux collèges de Navarre et de Montaigu, il faut ajouter le
collège d'Harcourt (1280); _la Maison du cardinal_ (1303); le collège
de Bayeux (1308).--1314, collège de Laon; 1317, collège de Narbonne;
1319, collège de Tréguier; 1317-1321, collège de Cornouailles; 1326,
collège du Plessis, collège des Écossais; 1329, collège de
Marmoutiers; 1332, un nouveau collège de Narbonne, fondé en exécution
du testament de Jeanne de Bourgogne; 1334, collège des Lombards; 1334,
collège de Tours; 1336, collège de Lisieux; 1337, collège d'Autun,
etc.]

[Note 264: Mons acutus, dentes acuti, ingenium acutum.]

[Note 265: _App._ 112.]

[Note 266: _App._ 113.]

       *       *       *       *       *

Que Philippe-le-Bel ait été ou non un méchant homme ou un mauvais roi,
on ne peut méconnaître en son règne la grande ère de l'ordre civil en
France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore
un roi féodal. On peut mesurer d'un seul mot tout le chemin qui se fit
de l'un à l'autre. Saint Louis assembla les députés des villes du
Midi, Philippe-le-Bel ceux des États de France. Le premier fit des
établissements pour ses domaines, le second des ordonnances pour le
royaume. L'un posa en principe la suprématie de la justice royale sur
celle des seigneurs, l'appel au roi; il essaya de modérer les guerres
privées par la _quarantaine_ et l'_assurement_. Sous Philippe-le-Bel,
l'appel au roi se trouve si bien établi que le plus indépendant des
grands feudataires, le duc de Bretagne, demande, comme grâce
singulière, d'en être exempté[267]. Le parlement de Paris écrit pour
le roi au plus éloigné des barons, au comte de Comminges, ce petit roi
des hautes Pyrénées, les paroles suivantes qui, un siècle plus tôt,
n'eussent pas même été comprises: «Dans tout le royaume la
connaissance et la punition du port d'armes n'appartient qu'à
nous[268].»

[Note 267: _Ord._, I, 329.]

[Note 268: _Olim Parliamenti._]

Au commencement de ce règne, la tendance nouvelle s'annonce fortement.
Le roi veut exclure les prêtres de la justice et des charges
municipales[269]. Il protège les juifs[270] et les hérétiques, il
augmente la taxe royale sur les amortissements, sur les acquisitions
d'immeubles par les églises[271]. Il défend les guerres privées, les
tournois. Cette défense motivée sur le besoin que le roi a de ses
hommes pour la guerre de Flandre, est souvent répétée; une fois même,
le roi ordonne à ses prévôts d'arrêter ceux qui vont aux tournois. À
chaque campagne, il lui fallait faire la _presse_, et réunir malgré
elle cette indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du
roi et du royaume[272].

[Note 269: _App._ 114.]

[Note 270: _App._ 115.]

[Note 271: _App._ 116.]

[Note 272: _App._ 117.]

Ce gouvernement ennemi de la féodalité et des prêtres, n'avait pas
d'autre force militaire que les seigneurs, ni guère d'argent que par
l'Église. De là plusieurs contradictions, plus d'un pas en arrière.

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs
dans les villes. Peut-être en effet était-il besoin de ralentir ce
grand mouvement du peuple vers les villes, d'empêcher la désertion des
campagnes[273]. Les villes auraient tout absorbé; la terre serait
restée déserte, comme il arriva dans l'empire romain.

[Note 273: _App._ 118.]

En 1290, le clergé arracha au roi une charte exorbitante, inexécutable,
qui eût tué la royauté. Les principaux articles étaient que les prélats
_jugeraient des testaments, des legs, des douaires_, que les baillis et
gens du roi ne demeureraient par sur terres d'Église, que les évêques
seuls pourraient arrêter les ecclésiastiques, que les clercs ne
plaideraient point en cour laïque pour les actions personnelles, quand
même ils y seraient obligés par lettres du roi (c'était l'impunité des
prêtres); que les prélats ne payeraient pas pour les biens acquis à
leurs églises; que les juges locaux ne connaîtraient point des dîmes,
c'est-à-dire que le clergé jugerait seul les abus fiscaux du clergé.

En 1291, Philippe-le-Bel avait violemment attaqué la tyrannie de
l'inquisition dans le Midi. En 1298, au commencement de la guerre
contre le pape, il seconde l'intolérance des évêques, il ordonne aux
seigneurs et aux juges royaux de leur livrer les hérétiques, pour
qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. L'année suivante,
il promet que les baillis ne vexeront plus les églises de saisies
violentes; ils ne saisiront qu'un manoir à la fois, etc.[274].

[Note 274: _App._ 119.]

Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance
contre leurs créanciers, contre les usuriers juifs. Il garantit leurs
droits de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les
successions des bâtards et des aubains sur les terres des seigneurs
haut-justiciers: «_À moins_, ajoute prudemment le roi, _qu'il ne soit
constaté par idoine personne que nous avons bon droit de
percevoir_[275].»

[Note 275: _App._ 120.]

En 1302, après la défaite de Courtrai, le roi osa beaucoup. Il prit
pour la monnaie la moitié de toute vaisselle d'argent[276] (les
baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel
des prélats partis pour Rome[277]; enfin il imposa les nobles battus
et humiliés à Courtrai: le moment était bon pour les faire payer[278].

[Note 276: «Signifiez à tous, par cri général, sans faire mention de
prélats ni de barons, c'est à savoir que toutes manières de gens
apportent la moitié de leur vaissellement d'argent blanc». (_Ord._, I,
317.)]

[Note 277: L'irritation semble avoir été grande contre les prêtres; le
roi est obligé de défendre aux Normands de crier: «_Haro sur les
clercs!_» (_Ord._, I, 318.) _App._ 121.]

[Note 278: _Ord._, fin 1302.]

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut accusé Boniface (12
mars), lorsque l'excommunication pouvait d'un moment à l'autre tomber
sur la tête du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son
ordonnance de réforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et
prélats à _ne rien acquérir_ sur leurs terres[279]. Toutefois il y
mettait encore une réserve qui annulait tout: «_Sinon en cas qui
touche notre droit royal_[280].» Dans la même ordonnance, se trouvait
un règlement relatif au parlement; parmi les privilèges,
l'organisation du corps qui devait détruire privilèges et
privilégiés[281].

[Note 279: Le roi déclare qu'en réformation de son royaume, il prend
les églises sous sa protection et entend les faire jouir de leurs
franchises ou privilèges comme au temps de son aïeul saint Louis. En
conséquence, s'il lui arrive de prononcer quelque saisie sur un
prêtre, son bailli ne devra y procéder qu'après mûre enquête, et la
saisie ne dépassera jamais le taux de l'amende. On recherchera par
tout le royaume les bonnes coutumes qui existaient au temps de saint
Louis pour les rétablir. Si les prélats ou barons ont au parlement
quelque affaire, ils seront traités honnêtement, expédiés promptement.
(_Ord._, I, 357.)]

[Note 280: _App._ 122.]

[Note 281: Nul doute que le parlement ne remonte plus haut. On en
trouve la première trace dans l'ordonnance dite testament de
Philippe-Auguste (1190). Si pourtant l'on considère l'importance toute
nouvelle que le parlement prit sous Philippe-le-Bel, on ne s'étonnera
pas que la plupart des historiens l'en aient nommé le fondateur.
_App._ 123.]

Dans les années qui suivent, il laisse les évêques rentrer au
parlement. Toulouse recouvre sa justice municipale; les nobles
d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices, qu'on réprime les
officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'émeute des monnaies
force le roi de se réfugier au Temple, ne comptant plus sur les
bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel,
au défaut de témoins[282].

[Note 282: _App._ 124.]

La grande affaire des Templiers (1308-9) le força encore à lâcher la
main. Il renouvela les promesses de 1303, régla la comptabilité des
baillis, s'engagea à ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre
aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modérer son droit
de prise et de pourvoierie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie,
aux Poitevins d'abattre les fours des faux monnayeurs. Il confirma les
privilèges de Rouen. Tout à coup charitable et aumônier, il voulait
employer le droit de chambellage à marier de pauvres filles nobles; il
donnait libéralement aux hôpitaux les pailles dont on jonchait les
logis royaux dans ses fréquents voyages.

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que
dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'année en
année les mensonges, les tergiversations du royal faux monnayeur[283].
En 1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie «où il
manquera peut-être quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il
dédommagera ceux qui en prendront; sa chère épouse, la reine Jeanne de
Navarre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la Normandie.» En
1305, il fait crier par les rues à son de trompe que sa nouvelle
monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis. Il avait ordonné
plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrètes les falsifications.
Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont été altérées par
d'autres, et ordonne de détruire les fours où l'_on avait fait de la
fausse monnaie_. En 1310 et 1311, craignant la comparaison des
monnaies étrangères, il en défend l'importation. En 1311, il défend de
peser ou d'essayer les monnaies royales.

[Note 283: _App._ 125.]

Nul doute qu'en tout ceci le roi ne fût convaincu de son droit, qu'il
ne considérât comme un attribut de sa toute-puissance d'augmenter à
volonté la valeur des monnaies. Le comique, c'est de voir cette
toute-puissance, cette divinité, obligée de ruser avec la méfiance du
peuple; la religion naissante de la royauté a déjà ses incrédules.

Enfin la royauté elle-même semble douter de soi. Cette fière
puissance, ayant été au bout de la violence et de la ruse, fait un
aveu implicite de sa faiblesse; elle en appelle à la liberté. On a vu
quelles paroles hardies le roi se fit adresser et dans la fameuse
_supplique du pueble de France_, et dans le discours des députés des
États de 1308. Mais rien n'est plus remarquable que les termes de
l'ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du
Valois, accordé par son frère: «Attendu que toute créature humaine qui
est formée à l'image nostre Seigneur, doie généralement estre franche
par droit naturel, et en aucuns pays de cette naturelle liberté ou
franchise, par le joug de la servitude qui tant est haineuse, soit si
effaciée et obscurcie que les hommes et les fames qui habitent èz
lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont réputés ainsi comme
morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive vie, si estroitement
liés et demenés, que des biens que Dieu leur a presté en cest siècle
ils ne peuvent en leur darnière volonté disposer ne ordener[284]....»

[Note 284: _Ord._, ann. 1311.]

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles féodales. Elles
semblaient un réquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des
seigneurs. La plainte qui jamais n'avait osé s'élever, pas même à voix
basse, voilà qu'elle éclatait et tombait d'en haut comme une
condamnation. Le roi étant venu à bout de tous ses ennemis, avec
l'aide des seigneurs, ne gardait plus de ménagement pour ceux-ci. Le
13 juin 1313, il leur défendit de faire aucune monnaie jusqu'à ce
qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent.

Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dût inspirer le
roi après l'affaire du Temple, les grands se décidèrent à risquer tout
et à prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) formèrent une
confédération contre le roi: «À tous ceux qui verront, orront
(ouïront) ces présentes lettres, li nobles et _li communs_ de
Champagne, pour nous, pour les pays de Vermandois et _pour nos alliés
et adjoints_ étant dedans les points du royaume de France, salut.
Sachent tuis que comme très excellent et très puissant prince, notre
très cher et redouté sire, Philippe, par la grâce de Dieu, roi de
France, ait fait et relevé plusieurs tailles, subventions, exactions
non deus, changement de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont
été faites, par quoi li nobles et li communs ont été moult grevés,
appauvris... Et il n'apert pas qu'ils soient tournez en l'honneur et
proufit du roy ne dou royalme, ne en deffension dou proufit commun.
Desquels griefs nous avons plusieurs fois requis et supplié humblement
et dévotement ledit sire li roy, que ces choses voulist défaire et
délaisser; de quoy rien n'en ha fait. Et encore en cette présente
année courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roy ha fait
impositions non deuement, sur li nobles et li communs du royalme, et
subventions lesquelles il s'est efforcé de lever; laquelle chose ne
pouvons souffrir ne soutenir en bonne conscience, car ainsi perdrions
nos honneurs, franchises et libertés; et nous et cis qui après nous
verront (_viendront_)... Avons juré et promis par nos serments,
leaument et en bonne foy, par (_pour_) nous et nos hoirs aux comtés
d'Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdits comtés,
leurs alliés et adjoints, que nos, en la subvention de la présente
année, et tous autres griefs et novelletés non deuement faites et à
faire, au temps présent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou
aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons à nos
propres coustes et dépens[285]...»

[Note 285: Boulainvilliers.]

Cet acte semblerait une réponse aux dangereuses paroles du roi sur le
servage. Le roi dénonçait les seigneurs, ceux-ci le roi. Les deux
forces qui s'étaient unies pour dépouiller l'Église, s'accusaient
maintenant l'une l'autre par-devant le peuple, qui n'existait pas
encore comme peuple, et qui ne pouvait répondre.

Le roi, sans défense contre cette confédération, s'adressa aux villes.
Il appela leurs députés à venir aviser avec lui sur le fait des
monnaies (1314). Ces députés, dociles aux influences royales,
demandèrent _que le roi empêchât pendant onze ans les barons de faire
de la monnaie_, pour en fabriquer lui-même de bonne, sur laquelle il
ne gagnerait rien.

       *       *       *       *       *

Philippe-le-Bel meurt au milieu de cette crise (1314). L'avènement de
son fils Louis X, si bien nommé _Hutin_ (désordre, vacarme), est une
réaction violente de l'esprit féodal, local, provincial, qui veut
briser l'unité faible encore, une demande de démembrement, une
réclamation du chaos[286].

[Note 286: Voyez comme le Continuateur de Nangis change de langage
tout à coup, comme il devient hardi, comme il élève la voix. Fol.
69-70. _App._ 126.]

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'échiquier de Rouen sans
appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent
d'ajournement chez les seigneurs, ni que les prévôts tirent aucun
prisonnier de leurs mains. Bourgogne et Nevers exigent que le roi
respecte la justice féodale, «qu'il n'affige plus ses pannonceaux» aux
tours, aux barrières des seigneurs.

La demande commune des barons, c'est que le roi n'ait plus de rapport
avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir
eux-mêmes leurs officiers. La Champagne et le Vermandois interdisent
au roi de faire assigner les vassaux inférieurs.

Les provinces les plus éloignées l'une de l'autre, le Périgord, Nîmes
et la Champagne, s'accordent pour se plaindre de ce que le roi veut
taxer les censiers des nobles.

Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni emprisonnement, ni
saisie, qu'après condamnation. Bourgogne, Amiens, Champagne, demandent
unanimement le rétablissement du gage de bataille, du combat
judiciaire.

Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie, sur les terres des
seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, non plus qu'en Champagne
(sauf les cas de succession ou de confiscation).

Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points où
il hésite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne réclament
contre le roi la juridiction sur les _rivières, les chemins et les
lieux consacrés_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de
les mener à la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la
violence picarde, requièrent sans détour _que tous les gentilshommes
puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trêves, mais
chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfaire les uns
aux autres_... À ces demandes insolentes et absurdes, le roi répond
seulement: «_Nous ferons voir les registres de Monseigneur saint Loys
et bailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous
nommerons de nostre conseil, pour savoir et enquérir diligemment la
vérité dudit article..._»

La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revînt _aux
bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis
s'était efforcé d'empêcher les guerres privées. Mais par ce nom de
saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indépendance
féodale, le contraire du gouvernement quasi-légal, vénal et tracassier
de Philippe-le-Bel.

Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gouvernement du feu roi.
Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait périr
son _alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigni, qui
dans les dernières années avait été _coadjuteur et recteur du
royaume_, qui s'était laissé dresser une statue au Palais à côté de
celle du roi. Son vrai nom était Le Portier; mais il acheta avec une
terre le nom de Marigni. Ce Normand, personnage _gracieux et
cauteleux_[287], mais apparemment non moins silencieux que son maître,
n'a point laissé d'acte; il semble qu'il n'ait écrit ni parlé. Il fit
condamner les Templiers par son frère qu'il avait fait tout exprès
archevêque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires
du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir
laissé Clément V échapper de Poitiers[288]. Le pape lui en sut gré
probablement; et d'autre part, il put faire croire au roi que le pape
lui serait plus utile à Avignon, dans une apparente indépendance, que
dans une captivité qui eût révolté le monde chrétien.

[Note 287: «Gratiosus, cautus et sapiens.» (Cont. G. de Nangis.)]

[Note 288: Ses ennemis l'en accusèrent.--On disait encore qu'il avait,
pour de l'argent, procuré une trêve au comte de Flandre.]

Ce fut au Temple, au lieu même où Marigni avait installé son maître
pour dépouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre
l'accusation solennelle portée contre Marigni[289]. L'accusateur était
le frère de Philippe-le-Bel, ce violent Charles-de-Valois, homme
remuant et médiocre qui se portait pour chef des barons. Né si près du
trône de France, il avait couru toute la chrétienté pour en trouver un
autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie régnait à côté de
Philippe-le-Bel. Il ne faut pas s'étonner s'il était enragé d'envie.

[Note 289: Les modernes ont ajouté beaucoup de circonstances sur la
rupture de Charles-de-Valois et de Marigni, un démenti, un soufflet,
etc.]

Il n'eut pas été difficile à Marigni de se défendre, si l'on eût
voulu l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'être la pensée, la
conscience de Philippe-le-Bel. C'était pour le jeune roi comme s'il
eût jugé l'âme de son père. Aussi voulait-il seulement éloigner
Marigni, le reléguer dans l'île de Chypre, et le rappeler plus tard.
Pour le perdre, il fallut que Charles-de-Valois eût recours à la
grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On découvrit,
ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigni, pour provoquer
sa délivrance, ou maléficier le roi, avait fait faire par un Jacques
de Lor certaines petites figures: «Ledit Jacques, jeté en prison, se
pend de désespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont
mises en prison; et Enguerrand lui-même, jugé en présence des
chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne
reconnut rien des susdits maléfices, et dit seulement que pour les
exactions et les altérations de monnaie il n'en avait point été le
seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent
point entièrement les causes, fut matière à grande admiration et
stupeur.»

Pierre de Latilly, évêque de Châlons, soupçonné de la mort du roi de
France Philippe et de son prédécesseur, fut par ordre du roi retenu en
prison au nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presles, avocat
général (_advocatus præcipuus_) au parlement, également suspect et
retenu pour semblable soupçon, fut enfermé dans la prison de
Sainte-Geneviève à Paris, et torturé par divers supplices. Comme on ne
pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le
chargeait, quoiqu'il eût enduré les tourments plus divers et les plus
douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses biens
tant meubles qu'immeubles ayant été ou donnés, ou perdus, ou
pillés[290].

[Note 290: _App._ 127.]

Ce n'était rien d'avoir pendu Marigni, emprisonné Raoul de Presles,
ruiné Nogaret, comme ils firent plus tard. Le légiste était plus
vivace que les barons ne supposaient. Marigni renaît à chaque règne,
et toujours on le tue en vain. Le vieux système, ébranlé par
secousses, écrase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.
Toute l'histoire de ce temps est dans le combat à mort du légiste et
du baron.

Chaque avènement se présente comme une restauration des _bons vieux_
us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau roi,
compagnon et ami des princes et des barons, commence comme premier
baron, comme _bon et rude justicier_, à faire pendre les meilleurs
serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est dressée; le
peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, l'homme du roi, le
pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la royauté.
Après saint Louis, le barbier La Brosse; après Philippe-le-Bel,
Marigni; après Philippe-le-Long, Gérard Guecte; après Charles-le-Bel,
le trésorier Remy... Il meurt illégalement, mais non injustement. Il
meurt souillé des violences d'un système imparfait où le mal domine
encore le bien. Mais en mourant, il laisse à la royauté qui le frappe
ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions
d'ordre et de paix.

Peu d'années s'étaient écoulées que le corps de Marigni fut
respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture
chrétienne. Louis-Hutin légua dix mille livres aux fils de Marigni.
Charles-de-Valois, dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le
bien de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de
grandes aumônes, en recommandant de dire aux pauvres: «Priez Dieu
pour monseigneur Enguerrand de Marigni, et pour monseigneur
Charles-de-Valois.»

La meilleure vengeance de Marigni, c'est que la royauté, si forte sous
lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis-Hutin,
ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme d'égal à
égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de Picardie se
hâtèrent de profiter du droit de guerre privée qu'ils venaient de
reconquérir, et firent la guerre à la comtesse d'Artois, sans
s'inquiéter du jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous les
barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles-de-Valois, l'oncle du
roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement
pour leurs terres, conformément aux ordonnances de Philippe-le-Hardi
et Philippe-le-Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui
donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revînt au
gouvernement de Marigni et de Philippe-le-Bel. Il décria les monnaies
des barons (19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que
chez eux[291]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize
monnaies différentes que trente et un évêques ou barons avaient droit
de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce
droit du temps de saint Louis.

[Note 291: _App._ 128.]

Le jeune roi féodal humanisé par le besoin d'argent ne dédaigna pas de
traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de
Louis-Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est
entièrement conforme à celle de Philippe-le-Bel pour le Valois, que
nous avons citée. «Comme selon le droit de nature chacun doit naistre
franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont
esté introduites et gardées jusques cy en nostre royaume et par
avanture pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de personnes de
nostre commun pueple, soient encheües en lien de servitudes et de
diverses conditions, qui moult nous desplaît: Nous considérants que
nostre royaume est dit, et nommé le royaume des Francs, et voullants
que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des
gents amende de nous et la venüe de nostre nouvel gouvernement; par
délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que
generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à
franchises, et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté, ou de nouvel
par mariage, ou par résidence de lieus de serve condition, sont
encheües, ou pourroient enchoir ou lien de servitudes, franchise soit
donnée à bonnes et convenables conditions[292].»

[Note 292: _Ord._, I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe-le-Bel vanter aux serfs la
liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et
grossir le mérite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent
pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers la
terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de
monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.
En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il
finit par ordonner aux commissaires chargés de l'affranchissement
d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la
chetivité de servitude», et les taxent «si suffisamment et si
grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront
bonnement souffrir et la nécessité de nostre guerre le requiert».

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône
la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté.
Les serfs n'achètent pas, mais ils se souviendront et de cette leçon
royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les
seigneurs[293].

[Note 293: _App._ 129.]

Le règne court et obscur de Philippe-le-Long n'est guère moins
important pour le droit public de la France que celui même de
Philippe-le-Bel.

D'abord son avènement à la couronne tranche une grande question.
Louis-Hutin laissant sa femme enceinte, son frère Philippe est régent
et curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait
roi au préjudice d'une fille de son frère. La chose semblait d'autant
plus surprenante que Philippe-le-Bel avait soutenu le droit des femmes
dans les successions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons auraient
voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles
succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles-de-Valois,
favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu[294].

[Note 294: «N'étant revenu à Paris qu'un mois après la mort de Louis
X, il trouva son oncle, le comte de Valois, à la tête d'un parti prêt
à lui disputer la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes sous
la conduite de Gaucher de Châtillon, et chassa les soldats du comte de
Valois, qui s'étaient déjà emparés du Louvre.» (Félibien.)]

Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui au fond était
bonne, par des raisons absurdes. Il allégua en sa faveur la vieille
loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre
salique_. Il soutint que la couronne de France était un trop noble
fief pour _tomber en quenouille_, argument féodal dont l'effet fut
pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que le progrès de l'équité
civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux
filles, que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en
famille, la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au
milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du
dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait
dans la série des mâles l'élément fixe de la famille, l'identité du
pater-familias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant
la demeure des aïeux, reproduisant leur nom, est porté à suivre leurs
errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne
masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois; elle a
balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il
triomphait peu à peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractère,
de recevoir toujours sans donner jamais. À la même époque, une
révocation hardie de toute donation depuis saint Louis[295] semble
contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. Malheureusement
l'esprit féodal qui reprit force sous les Valois à la faveur des
guerres, provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit
des branches diverses de la famille royale une féodalité princière
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait
été pour Philippe-le-Bel.

[Note 295: _App._ 130.]

Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette
Philippe-le-Long dans les voies de Philippe-le-Bel. Il flatte les
villes, Paris, l'Université surtout, la grande puissance de Paris. Il
se fait jurer fidélité par les nobles, _en présence des maîtres de
l'Université qui approuvent_.[296] Il veut que ses bonnes villes
soient _garnies d'armeures_; que les bourgeois aient des armes en lieu
sûr; il leur nomme un capitaine en chaque _baillie ou contrée_ (1316,
12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le
Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes sont spécialement
désignés.

[Note 296: Cont. G. de Nang.]

Philippe-le-Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)
établir l'uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne
pouvait se faire encore.[297]

[Note 297: _App._ 131.]

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les
receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du
roi, mais secrètement, _et sans que personne sache l'heure ni le
jour_. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à
Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. L'on spécifiera en
quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes
jugeront de suite... Et _le roi saura combien il a à recevoir_.

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article: «_Tous
gages des chastiaux_ qui ne sont en frontière, _cessent_ du tout
des-ores-en-avant[298].» Ce mot contient un fait immense. La paix
intérieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des
Anglais.

[Note 298: _App._ 132.]

La garantie de cette paix intérieure, c'est l'organisation d'un fort
pouvoir judiciaire. Le parlement se constitue. Une ordonnance
détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y
entrer; la majorité est assurée aux laïques. Quant aux conseillers
étrangers aux corps et appelés temporairement, Philippe-le-Long
répète l'exclusion déjà prononcée, contre les prélats, par
Philippe-le-Bel: «Il n'aura nulz Prélaz députez en parlement, _car
le Roy fait conscience de eus empeschier ou gouvernement de leurs
experituautez_.».

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le parlement de
Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de
Jordan de Lille, «seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais
ignoble par ses brigandages...» Il n'en avait pas moins obtenu la
nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que «pour
accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes
d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-être
échappé encore. Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du
bâton même où il portait les armes du roi, insigne de son ministère.
Appelé en jugement, il vint à Paris suivi d'un brillant cortège de
comtes et de barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas
moins jeté dans les prisons du Châtelet, condamné à mort par les
Maîtres du parlement, et, la veille de la Trinité, traîné à la queue
des chevaux et pendu au commun patibulaire[299].»

[Note 299: Contin. G. de Nang.]

Le parlement qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est
lui-même un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume
royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il
semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa volonté
constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice
suive son cours: «Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et
lettres royaux à ce contraire.» Ainsi le roi se défie du roi, il se
reconnaît mieux en son parlement qu'en lui-même. Il distingue en lui
un double caractère; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi
ordonne de désobéir à l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des
conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à
sa libéralité. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons
excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu'il dort ou
repose, le privilège et l'usurpation ne soient que trop bien
éveillés[300].

[Note 300: _App._ 133.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits féodaux: «... lesquels on
nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne
croyons_, nous devons être avisés, si quelqu'un nous les
demande[301]».

[Note 301: _App._ 134.]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des
recettes extraordinaires, ou «aventures qui nous échoiront, _à ce que
nous ne puissions être requis de les donner_».

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui
faisaient faire, pour être si naïfs, n'en sont pas moins
respectables. Il semble que la royauté nouvelle, devenue tout d'un
coup la providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens
et de ses devoirs. Ce contraste se marque d'une manière bizarre dans
l'ordonnance de Philippe-le-Long «Sur le gouvernement de son hostel et
le bien de son royaume». Il établit d'abord dans un noble préambule
que Messire Dieu a institué les rois sur la terre pour que, bien
ordonnés en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dûment leur
royaume. Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et
défend qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des
requêtes. Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle, «si ce
n'estoit notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui
toucheront notre conscience». Il pourvoit ensuite à la garde de sa
personne royale: «Que nulle personne mescongnüe, ne garçon de petit
estat, ne entre en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à
nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers.» La
terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette
époque.

Après ces détails de ménage, viennent des règlements sur le conseil,
le trésor, le domaine, etc. L'État apparaît ici comme un simple
apanage royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[302].--On
sent partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honnêteté
bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le
grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idéal de la
royauté selon les gens de robe, le modèle qu'ils présentaient au roi
féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

[Note 302: _App._ 135.]

       *       *       *       *       *

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien
aux souffrances du peuple. Sous Louis-Hutin, une horrible mortalité
avait enlevé, dit-on, le tiers de la population du Nord[303]. La
guerre de Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez à faire
chez elle. L'excès de la misère exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la terre sainte.
Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils
entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrêta; mais ils forçaient les prisons, et délivraient
les leurs. Au Châtelet, ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui
voulait leur défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en
bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empêcher. Ils s'en allèrent vers le Midi,
égorgeant partout les juifs, que les gens du roi tâchaient en vain de
défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[304].

[Note 303: Cont. G. de Nang.]

[Note 304: _App._ 136.]

Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises
monnaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; il n'était pas assez
osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt et
massacrait les juifs. Ils étaient si détestés que beaucoup de gens se
scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les
villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était
précisément l'époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur
adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'à
prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis-le-Débonnaire, l'évêque
Agobart avait écrit un traité _De insolentia Judæorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les
chrétiens qui judaïsaient[305].

[Note 305: _App._ 137.]

Philippe-le-Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit
bruit. Louis-Hutin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilèges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues,
leurs cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont
nommés pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs
dans la précipitation de leur fuite. Le roi s'associe à eux pour le
recouvrement de leurs dettes dont il doit avoir les deux
tiers[306].--Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir
de Philippe-le-Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des
juifs se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se
venger au nom du roi.

[Note 306: _Ord._, I, p. 595.]

La vieille haine étant ainsi irritée, enragée par la crainte, on était
prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités
produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs
et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthenay
écrit au roi qu'_un grand lépreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donné de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un
poids, était jeté dans les fontaines ou les puits. Déjà, en Gascogne,
plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi, effrayé
du nouveau mouvement qui se préparait, revint précipitamment de Poitou
en France, ordonnant que les lépreux fussent partout arrêtés.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les
juifs. «Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta derrière elle
un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice, et l'on y trouva une
tête de couleuvre, des pattes de crapaud et comme des cheveux de femme
enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible à voir et à
sentir. Le tout, mis dans un grand feu, ne put brûler, preuve sûre que
c'était un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si
abjectes et comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre,
leurrés par de fausses promesses de royaumes, comtés et autres biens
temporels, disaient et croyaient fermement que la chose se ferait
ainsi[307].»

[Note 307: _App._ 138.]

La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La
culpabilité des juifs est improbable: ils étaient alors favorisés du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation était du moins spécieuse. Les
juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était pas moins
mystérieuse et mal famée que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la
nuit et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, ce sale résidu
des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien à faire pour la terre sainte.
Les lépreux eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient dû
perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles précédents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les
condamnait ici-bas.

Les rituels pour la séquestration des lépreux différaient peu des
offices des morts. Sur deux tréteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lépreux dressé se tenait dessous agenouillé et y
entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lépreux[308]. Puis il le
mettait hors de l'église, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
défenses: «Je te défends que tu n'entres en l'église... ne en
compagnie de gens. Je te défends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc.» Et ensuite: «Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilité... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est défendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres...
Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous délaissera...» On lit encore dans un vieux rituel des
lépreux ces tristes paroles: «Quand il avendra que le mesel sera
trespassé de ce monde, il doit être enterré en la maisonnette, et non
pas au cimetière[309].»

[Note 308: _App._ 139.]

[Note 309: Ce n'était point cependant un signe de réprobation. Mort au
monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quelques
lieux on célébrait sur lui l'office du confesseur: «Os justi
meditabitur sapientiam.»]

D'abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L'Église
décida que le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est
vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du siècle précédent.

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui
seraient convaincus fussent brûlés, sauf les lépreuses enceintes, dont
on attendrait l'accouchement; les autres lépreux devaient être
enfermés dans les léproseries.

Quant aux juifs, on les brûla sans distinction, surtout dans le Midi.
«À Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brûla cent soixante, hommes et femmes,
pêle-mêle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme à des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevât pour le baptiser. À Paris, on brûla
seulement les coupables. Les autres furent bannis à toujours,
quelques-uns plus riches réservés jusqu'à ce qu'on connût leurs
créances et qu'on pût les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.»

«On assure qu'à Vitry quarante juifs, en la prison du roi, voyant bien
qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains des
incirconcis, s'accordèrent unanimement à se faire tuer par un de leurs
vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et qu'ils
appelaient leur père. Il n'y consentit pas, à moins qu'on ne lui
adjoignît un jeune homme. Tous les autres étant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint à force de prières que le jeune le tuerait. Alors
le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva sur
les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser du
haut de la tour. Mais la corde était trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[310].

[Note 310: _App._ 140.]

Philippe-le-Long ne profita pas de la dépouille des lépreux et des
juifs plus longtemps que son père n'avait fait de celle des Templiers.
La même année 1321, au mois d'août, la fièvre le prit, sans que les
médecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois et
mourut. «Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frappé ainsi à cause des
malédictions de son peuple, pour tant d'extorsions inouïes, sans
parler de celles qu'il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entièrement.»

       *       *       *       *       *

Son frère Charles lui succéda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe que Philippe n'avait eu égard à ceux de la fille de
Louis.

L'époque de Charles-le-Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière, qui fait son rival prisonnier
à Mulhdorf. Dans ce déchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles-le-Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'Édouard II.

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe-le-Bel! Le fils
aîné fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.

Le roi d'Angleterre, Édouard II, né parmi les victoires de son père et
promis aux Gallois pour réaliser leur Arthur, n'en était pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il était malmené
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demandé au pape s'il ne pouvait, sans péché, se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutôt de ses mésaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par représailles, s'était livrée
au baron Mortimer. Les barons, qui détestaient les mignons du roi, lui
tuèrent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois à jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succéda à Gaveston, ne
fut pas moins haï.

L'Angleterre se trouvant désarmée par ces discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agénois[311]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils pour réclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle réclama. Charles-le-Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, défendit à ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[312]. Il fit même croire qu'il voulait l'arrêter et
la renvoyer à son mari. En vrai fils de Philippe-le-Bel, il ne lui
donna pas d'armée, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prêté par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour réprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.

[Note 311: _App._ 141.]

[Note 312: _App._ 142.]

Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frère du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait levée. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. Édouard était désarmé, livré d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais la flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dépêcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se réunirent à
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci répondirent prudemment
«qu'ils avaient privilège de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'étrangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal.» Non moins prudemment les gens d'Église accueillaient
la reine à son arrivée. L'archevêque de Cantorbéry prêcha sur ce
texte: «La voix du peuple est la voix de Dieu.» L'évêque d'Hereford
sur cet autre: «C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum doleo_[313].»
Enfin l'évêque d'Oxford prit le texte de la _Genèse_: «Je mettrai
inimitié entre toi et la femme, et elle t'écrasera la tête.» Prophétie
homicide qui se vérifia.

[Note 313: Il concluait que le seul moyen de guérir le corps était de
lui couper la tête.]

Cependant la reine s'avançait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement éloigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'était grande pitié de
la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était pour elle. Elle
eut bientôt entre ses mains Édouard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle haïssait tant; elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croisées de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscènes mutilations.

Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
tâtait le peuple, elle ménageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et régulièrement. Édouard était resté en possession de la
couronne royale; cela arrêtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
évêques et le procureur du parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
château de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dépêchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutôt de faire perdre le trône à son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. Édouard
pleura, s'évanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comme bon précédent:
«Moi Guillaume Trussel, procureur du parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait, à
toi, Édouard. De ce temps en avant, je te défie, je te prive de tout
pouvoir royal. Désormais, je ne t'obéis plus comme à un roi.»

Édouard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tué de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi déposé est bien
embarrassant. D'un moment à l'autre il pouvait être tiré de prison.
Dans leur anxiété, Isabeau et Mortimer demandèrent avis à l'évêque
d'Hereford. Ils n'en tirèrent qu'une parole équivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est._ C'était répondre sans répondre.
Selon que la virgule était placée ici ou là, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari était en vie. On envoya à la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
était pire.

Maltravers fit longuement goûter au prisonnier les affres de la mort;
il s'en joua pendant quelques jours, peut-être dans l'espoir qu'il se
tuerait lui-même. On lui faisait la barbe à l'eau froide, on le
couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait à vivre, ils lui
jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent dessus, et l'empalèrent
avec une broche toute rouge. Le fer était mis, dit-on, dans un tuyau
de corne, de manière à tuer sans laisser trace. Le cadavre fut exposé
aux regards du peuple, honorablement enterré, et une messe fondée. Il
n'y avait nulle marque de blessure, mais les cris avaient été
entendus; la contraction de la face dénonçait l'horrible invention des
assassins[314].

[Note 314: _App._ 143.]

Charles-le-Bel ne profita pas de cette révolution. Lui-même il mourut
presque en même temps qu'Édouard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succéda. Toute cette belle famille de princes qui avaient siégé près
de leur père au concile de Vienne était éteinte, conformément à ce
qu'on racontait des malédictions de Boniface.



LIVRE VI

CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre.--Philippe-de-Valois (1328-1349).


Cette mémorable époque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, présente néanmoins dans les deux pays deux
événements analogues. En Angleterre, les barons ont renversé Édouard
II. En France, le parti féodal met sur le trône la branche féodale des
Valois.

Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe-le-Bel par sa mère,
après avoir d'abord réclamé, vient faire hommage à Amiens. Mais
l'Angleterre humiliée n'en a pas moins en elle les éléments de succès
qui vont bientôt la faire prévaloir sur la France.

Le nouveau gouvernement anglais, intimement lié avec la Flandre,
appelle à lui les étrangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'Édouard Ier avait accordée aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande révolution. Elle explique seule les
événements qui vont suivre. Le secret des batailles de Créci, de
Poitiers, est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.

       *       *       *       *       *

En 1291, la terre sainte est perdue, l'âge des croisades fini. En
1298, le Vénitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un séjour de vingt ans à la Chine et au
Japon[315]. Pour la première fois, on apprend qu'à douze mois de
marche au delà de Jérusalem, il y a des royaumes, des nations
policées. Jérusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pensée humaine. L'Europe perd la terre sainte; mais elle voit la
terre[316].

[Note 315: Comme Christophe Colomb, il eut ses contradicteurs. Mais le
retour de Colomb mit fin à tous les doutes: ils commencèrent au retour
de Polo. Son traducteur latin en appelle au témoignage du père et de
l'oncle de Polo, compagnons de son voyage.]

[Note 316: Marco Polo, captif à Gênes, dictait aux compatriotes de
Christophe Colomb le livre qui inspira à ce dernier sa grande
entreprise.]

En 1321, paraît le premier ouvrage d'économie politique et
commerciale: _Secreta fidelium crucis_[317], par le Vénitien
Sanuto.--Vieux titre, pensée nouvelle. L'auteur propose contre
l'Égypte, non pas une croisade, mais plutôt un blocus commercial et
maritime. Ce livre est bizarre dans la forme. Le passage des idées
religieuses à celles du commerce s'accomplit gauchement. Le Vénitien,
qui peut-être ne veut que rendre à Venise ce qu'elle a perdu par le
retour des Grecs à Constantinople, donne d'abord tous les textes
sacrés qui recommandent au bon chrétien la conquête de Jérusalem; puis
le catalogue raisonné des épices dont la terre sainte est l'entrepôt:
poivre, encens, gingembre; il qualifie les denrées et les cote article
par article. Il calcule avec une précision admirable les frais de
transport[318], etc.

[Note 317: _Livre des secrets des fidèles de la Croix._ _App._ 144.]

[Note 318: Il montre la supériorité de la route d'Égypte sur celle de
Syrie. Puis il propose contre le soudan d'Égypte, non pas une
croisade, mais un simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
suite le monde mahométan, dont l'Égypte est le coeur. _App._ 145.]

Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins poétique, n'est pas en quête de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trébizonde. Si nous
arrêtons un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de
France qui cherche un royaume[319], mais bien plutôt quelque Génois
ou Vénitien qui nous débitera volontiers du sucre et de la cannelle.
Voilà le héros du monde moderne; non moins héros que l'autre; il
risquera pour gagner un sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour
Saint-Jean-d'Acre. Le croisé du commerce a sa croisade en tout sens,
sa Jérusalem partout.

[Note 319: Dans la quatrième croisade.]

La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles années sur les routes périlleuses, dans les comptoirs
lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et célibataires,
enfermés dans des quartiers fortifiés, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues énormes[320]; presque toujours pillés
hors des villes, dans les villes souvent massacrés.

[Note 320: Sartorius.]

Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigué heureusement d'Alexandrie à Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre à bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'acheminât,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendît sans encombre entre les forêts sombres et
les sombres châteaux du Rhin; qu'elle parvînt à Cologne, la ville
sainte. C'était là que le marchand rendait grâces à Dieu[321]. Là se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vénitiens.--Ou bien encore, il appuyait à gauche. Il
pénétrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
déballait aux vieilles foires de Troyes, à celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[322]. De là, en peu de journées, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[323].

[Note 321: Ulmann.]

[Note 322: Grosley.]

[Note 323: Hallam.]

Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque
Philippe-le-Bel, devenu, par sa femme, maître de la Champagne, porta
ses ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mêla
de régler l'intérêt qu'on payait aux foires[324]. Puis vint
Louis-Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou
se vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il
n'avait pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic «avec les
Flamands, les Génois, les Italiens et les Provençaux».

[Note 324: Les foires de Champagne étaient plus anciennes que le comté
même. Il en est fait mention dès l'an 427, dans une lettre de Sidoine
Apollinaire à saint Loup. Elles se perpétuèrent toujours florissantes,
sans que personne gênât leurs transactions. L'ordonnance de
Philippe-le-Bel est le titre royal le plus ancien qui les concerne.]

Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[325]. Mais il
leur avait lui-même enseigné à prendre une autre route. Ils allèrent
désormais en Flandre par l'Allemagne, ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Océan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.

[Note 325: Voyez les ordonnances de Charles-le-Bel et de
Philippe-de-Valois. Ce qui acheva la ruine des foires de Champagne, ce
fut la rivalité de Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent
les alarmes et les pillages de la guerre intérieure, Troyes fut
désertée, et Lyon s'ouvrit comme un asile au commerce. Il fallut
abolir les foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires de
Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon, deux furent transférées
à Bourges et deux à Troyes; mais elles tombèrent dès que Lyon eut
obtenu de rouvrir ses marchés.]

Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, restait presque
impénétrable au commerce. Les routes étaient trop dangereuses, les
péages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était un mot
proverbial[326]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
guère que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'était par saisie
universelle. Le sel, l'eau, l'air, les rivières, les forêts, les gués,
les défilés, rien n'échappait à l'ubiquité fiscale.

[Note 326: «...Qu'ils en fissent leur profit comme d'un marchand.»
(Comines.)]

Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait échoué dans
l'entreprise d'établir l'uniformité des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
étrangers. Dans cette charte, le roi déclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Français, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provençaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabançons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort à
un marchand seront punis, même après l'avoir indemnisé. Les étrangers
auront un juge à Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes où ils seront intéressés, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[327].

[Note 327: Peu après, les privilèges des villes qui auraient entravé
ce libre commerce sont déclarés nuls et sans force. Le roi et les
barons ne s'inquiétaient pas si la concurrence des étrangers nuisait
aux Anglais. (Rymer.) _App._ 146.]

Même avant cette charte les étrangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris dès le treizième
siècle, on s'étonne peu qu'au quatorzième un marchand anglais ait
invité et traité cinq rois[328]. Les historiens du moyen âge parlent
du commerce anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.

[Note 328: Hallam.]

«Ô Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés dans l'Écriture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le
saphir et l'émeraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les îles, de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fécondité; les flancs des nations la
bénissent, réchauffés des toisons de tes brebis[329]!»

[Note 329: Mathieu de Westminster.]

La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'être pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a été une manufacture de viande.
C'est de temps immémorial un peuple _éleveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De là cette fraîcheur de teint, cette beauté, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.

Qu'on me permette, à cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.

J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'Écosse; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York à Manchester, coupant l'île dans sa largeur,
alors enfin j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus seulement
environnée, mais couverte, noyée de l'Océan. Un pâle soleil colorait à
peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques rouges auraient
tranché durement sur le gazon vert, si la brume flottante n'eût pris
soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les pâturages couverts de
moutons, flambaient les rouges cheminées des usines. Pâturage,
labourage, industrie, tout était là dans un étroit espace, l'un sur
l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de brouillard, le
mouton d'herbe, l'homme de sang.

Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-même; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme effarouché.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tête et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et
nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.

Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri,
poussé à l'action, et guerrier faute d'industrie.

L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait
la matière; d'autres l'employaient. La laine était d'un côté du
détroit, l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand,
étaient unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la liberté du commerce, du libre marché des laines
anglaises. Assemblées autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armées.

Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne à toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier Édouard III qui sur la Table ronde
a _juré le héron_ de conquérir la France[330], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[331], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à leurs
frais. La simplicité des croisades n'est point de cet âge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Édouard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tâche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main à son compère le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[332].

[Note 330: _App._ 147.]

[Note 331: «Il y avoit dans la suite de l'évêque de Lincoln plusieurs
bacheliers qui avoient chacun un oeil couvert de drap vermeil,
pourquoi il n'en put voir; et disoit-on que ceux avoient voué entre
dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un oeil jusqu'à ce
qu'ils auroient fait aucunes prouesses au royaume de France.»
(Froissart.)]

[Note 332: _Idem._]

Les nobles tragédies du quatorzième siècle ont leur partie comique.
Dans les plus fiers chevaliers il y a du Falstaff. En France, en
Italie, en Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se
montrent non moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_.
Ils viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armées de dyssenterie.

Lisez après cela Froissart, ce Walter Scott du moyen âge; suivez-le
dans ses éternels récits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos musées ces lourdes et brillantes armures du
quatorzième siècle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dépouille de
Renaud ou de Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces
forteresses mouvantes d'acier, font surtout honneur à la prudence de
ceux qui s'en affublaient... Toutes les fois que la guerre devient
métier et marchandises, les armes défensives s'alourdissent ainsi. Les
marchands de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement à la
guerre[333].

[Note 333: Pour Carthage, Voy. Plutarque, _Vie de Timoléon_. Pour
Palmyre, ma _Vie de Zénobie, Biogr. Univ._]

Voilà l'étrange caractère de ce temps, guerrier et mercantile.
L'histoire d'alors est épopée et conte, roman d'Arthur, farce de
Pathelin. Toute l'époque est double et louche. Les contrastes
dominent; partout prose et poésie se démentant, se raillant l'une
l'autre. Les deux siècles d'intervalle entre les songes de Dante et
les songes de Shakespeare font eux-mêmes l'effet d'un songe. C'est le
_Rêve d'une nuit d'été_, où le poète mêle à plaisir les artisans et
les héros; le noble Thésée y figure à côté du menuisier Bottom, dont
les belles oreilles d'âne tournent la tête à Titania.

       *       *       *       *       *

Pendant que le jeune Édouard III commence tristement son règne par un
hommage à la France, Philippe-de-Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme féodal, fils du féodal Charles-de-Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles-de-Valois lui-même avaient pourtant appuyé le
droit des femmes à la mort de Louis-Hutin; ils avaient désiré alors
que la couronne, traitée comme un fief féminin, passât par mariage à
diverses familles et qu'ainsi elle restât faible. Ils oublièrent cette
politique lorsque le droit des mâles amena au trône un des leurs, le
fils même de leur chef, de Charles-de-Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait réparer les injustes violences des règnes précédents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comté et l'Artois à ceux
qui les réclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'élévation de
Philippe.

Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commença par les dispenser de payer leurs dettes[334]. En signe de
gracieux avènement et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet
tout neuf le trésorier de son prédécesseur[335]. C'était, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligés, Philippe accueillit le
comte de Flandre malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles-le-Bel avait consolé la bonne reine Isabeau.

[Note 334: «Ils prétendaient qu'il y avait une conjuration des hommes
du bas état pour ruiner la noblesse française, et en conséquence ils
obtinrent d'abord un ordre du roi pour que tous leurs créanciers
fussent mis en prison et leurs biens séquestrés; puis vint
l'ordonnance qui réduisit toutes leurs dettes aux trois quarts, à
quatre mois de terme, sans intérêt.» (Contin. G. de Nangis.--_Ord._,
t. II.)]

[Note 335: Pierre Remy.]

C'était une fête d'étrenner la jeune royauté par une guerre contre ces
bourgeois. La noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonnés de ceux de Gand, ne se
troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu'à Cassel, qu'ils voulaient défendre (23 août). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:

  Quand ce coq icy chantera,
  Le Roy trouvé cy entrera[336].

[Note 336: «Appelant ledict Roy Philippe _roy trouvé_.» (Oudegherst.)]

Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la
persistance et la patience. Pendant que les deux armées étaient en
présence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires
étaient en souffrance, que les métiers d'Ypres ne battaient pas, que
les ballots attendaient sur le marché de Bruges. L'âme de ces
marchands était restée au comptoir. Chaque jour, à la fumée de leurs
villages incendiés, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce
qu'ils manquaient à gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en
finir par une bataille. Leur chef, Zanekin (Petit Jean) s'habille en
marchand de poisson, et va voir le camp français. Personne n'y
songeait à l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se
conviaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque les
Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu'à la
tente royale[337]. Même précipitation des Flamands qu'à
Mons-en-Puelle, même imprévoyance du côté des Français. La chose ne
tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal
orgueil de leur force, soit prudence de marchands, ou ostentation de
richesse, s'étaient avisés de porter à pied de lourdes cuirasses de
cavaliers. Ils étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient
à peine. Leurs armures suffisaient pour les étouffer. On en jeta
treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses États, en fit
périr dix mille en trois jours.

[Note 337: _App._ 148.]

C'était certainement alors un grand roi que le roi de France. Il
venait de replacer la Flandre dans sa dépendance. Il avait reçu
l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces françaises. Ses
cousins régnaient à Naples et en Hongrie. Il protégeait le roi
d'Écosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de
Navarre, de Majorque, de Bohême, souvent celui d'Écosse. Le fameux
Jean de Bohême, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur
sous le nom de Charles IV, déclarait ne pouvoir vivre qu'à Paris, _le
séjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute
l'Europe, mais revenait toujours à la cour du grand roi de France. Il
y avait là une fête éternelle, toujours des joutes, des tournois, la
réalisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.

Pour se figurer cette royauté, il faut voir Vincennes, le Windsor des
Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui, à demi rasé;
mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents[338] les escadrons panachés, blasonnés,
des grandes armées féodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,
joutaient par-devant le roi très chrétien; lorsque cette noble scène
s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que des chênes séculaires
s'élevaient jusqu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au
pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor vinssent les
chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et
pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de
l'horloge qui n'a pas moins encore de onze étages d'ogives.

[Note 338: _App._ 149.]

Au milieu de toute cette pompe féodale, qui charmait les seigneurs,
ils eurent bientôt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami
Charles-de-Valois ne régnerait pas autrement que les fils de
Philippe-le-Bel. Ce règne chevaleresque commença par un ignoble
procès; le château royal fut bientôt un greffe, où l'on comparait des
écritures et jugeait des faux. Le procès n'allait pas à moins qu'à
perdre et déshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui
même qui avait le plus contribué à l'élévation de Philippe, son
cousin, son beau-frère, Robert d'Artois. On vit en ce procès ce qu'il
y avait de plus humiliant pour les grands seigneurs, un des leurs
faussaire et sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement à ce
siècle. Mais il manquait jusque-là de les trouver dans un chevalier,
dans un homme de ce rang.

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été supplanté dans la
possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son père, femme du
comte de Bourgogne. Philippe-le-Bel avait soutenu Mahaut et les deux
filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils avec cette dot
magnifique de l'Artois et de la Franche-Comté[339]. À la mort de
Louis-Hutin, Robert, profitant de la réaction féodale, se jeta sur
l'Artois. Mais il fallut qu'il lâchât prise. Philippe-le-Long marchait
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe-le-Bel
fussent morts, qu'un fils de Charles-de-Valois parvînt au trône.
Personne n'eut plus de part que Robert à ce dernier événement[340].
Philippe-de-Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de
l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie
à son comté de Beaumont. Il avait épousé la soeur du roi,
Jeanne-de-Valois; celle-ci ne se contentait pas d'être comtesse de
Beaumont: elle espérait que son frère rendrait l'Artois à son mari.
Elle disait que le roi ferait justice à Robert, s'il pouvait produire
quelque pièce nouvelle, _quelque petite qu'elle fût_.

[Note 339: _App._ 150.]

[Note 340: _App._ 151.]

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir à Paris.
Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient à sa
fille, veuve de Philippe-le-Long. Elle mourut trois mois après sa
mère[341]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,
époux de Jeanne, fille de Philippe-le-Long et petite-fille de Mahaut.
Le duc était lui-même frère de la femme du roi. Le roi l'admit à la
jouissance du comté; mais en même temps il réservait à Robert le droit
de proposer ses raisons[342].

[Note 341: Le bruit commun était que Mahaut avait été _enherbée_.
Quant à Jeanne, sa fille, «si fut une nuit avec ses dames en son
déduit, et leur prit talent de boire clarey, et elle avoit un
bouteiller qu'on appeloit Huppin, qui avoit esté avec la comtesse sa
mère... Tantost que la Royne fut en son lict, si luy prit la maladie
de la mort, et assez tost rendit son esprit, et lui coula le venin par
les yeux, par la bouche, par le nez et par les oreilles, et devint son
corps tout taché de blanc et de noir.» (_Chron. de Flandre._)]

[Note 342: _App._ 152.]

Ni les pièces ni les témoins ne manquèrent à Robert. La comtesse
Mahaut avait eu pour principal conseiller l'évêque d'Arras. L'évêque
étant mort et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en
restitution la maîtresse de l'évêque, une certaine dame Divion, femme
d'un chevalier[343]. Celle-ci s'enfuit à Paris avec son mari. Elle y
était à peine que Jeanne-de-Valois, qui savait qu'elle avait tous les
secrets de l'évêque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle
pouvait avoir gardés; la Divion prétendit même que la princesse la
menaçait de la faire noyer ou brûler. La Divion n'avait point de
pièces; elle en fit: d'abord une lettre de l'évêque d'Arras où il
demandait pardon à Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis
une charte de l'aïeul de Robert, qui assurait l'Artois à son père. Ces
pièces et d'autres à l'appui furent fabriquées à la hâte par un clerc
de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin
d'envoyer demander à l'abbaye de Saint-Denis quels étaient les pairs à
l'époque des actes supposés. À cela près, on ne prit pas de grandes
précautions. Les pièces qui existent encore au Trésor des Chartes sont
visiblement fausses[344]. À cette époque de calligraphie, les actes
importants étaient écrits avec un tout autre soin.

[Note 343: _App._ 153.]

[Note 344: _Archives_, section hist., J, 439.]

Robert produisait à l'appui de ces pièces cinquante-cinq témoins.
Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigni allant à la potence, et
déjà dans la charrette, avait avoué sa complicité avec l'évêque
d'Arras dans la soustraction des titres.

Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procureur du roi, en
présence du roi même, de déclarer s'il comptait faire usage de ces
pièces équivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua
tout, ainsi que les témoins. Ces aveux sont extrêmement naïfs et
détaillés. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de
Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux; que la
charte qui fournit les sceaux fut achetée cent écus à un bourgeois;
que les pièces furent écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un
clerc qui avait grand'peur, et qui, pour déguiser son écriture, se
servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle
avait été forcée par madame Jeanne-de-Valois, elle n'en fut pas moins
brûlée, au Marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré[345].
Robert, qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et sa
fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva à Bruxelles[346], puis
à Londres près du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme
reléguée en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accusée
d'impudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au château
d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre de cette famille.
Robert, en effet, avait envoyé des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier et quelques autres de ses
ennemis[347]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais
que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoûter_ la reine
et son fils[348].

[Note 345: Jeannette, sa servante, y subit quatre ans après le même
supplice. Quant aux faux témoins, les principaux furent attachés au
pilori, vêtus de chemises toutes parsemées de langues rouges.
(_Archives._)]

[Note 346:... Il resta assez longtemps en Brabant; le duc lui avait
conseillé de quitter Bruxelles pour Louvain, et avait promis dans le
contrat de mariage de son fils avec Marie de France que Robert
sortirait de ses États. Cependant il se tint encore quelque temps sur
ces frontières, allant de château en château; «et bien le savoit le
duc de Brabant». L'avoué de Huy lui avait donné son chapelain, frère
Henri, pour le guider et «aller à ses besognes en ce sauvage pays».
Réfugié au château d'Argenteau, et forcé d'en sortir «pour la
ribauderie de son valet», il se dirigea vers Namur, et dut parlementer
longtemps pour y être reçu; il lui fallut attendre dans une pauvre
maison, que le comte, son cousin, fût parti pour aller rejoindre le
roi de Bohême.]

[Note 347: _App._ 154.]

[Note 348: _App._ 155.]

Cet acharnement du roi à poursuivre l'un des premiers barons du
royaume, à le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les
seigneurs, était de nature à affaiblir leurs bonnes dispositions pour
le fils de Charles-de-Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient
être encore bien plus mécontents. Le roi avait ordonné à ses baillis
de taxer dans les marchés les denrées et les salaires, de manière à
les faire baisser de moitié. Il voulait ainsi payer toutes choses à
moitié prix, tandis qu'il doublait l'impôt, refusant de rien recevoir
autrement qu'en forte monnaie[349].

[Note 349: Nov. 1330. _Ord._, II.]

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-être qui souffrait le
plus, c'était le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en
esclave. Il avait menacé Jean XXII de le faire poursuivre comme
hérétique par l'Université de Paris. Sa conduite à l'égard de
l'empereur était singulièrement machiavélique: tout en négociant avec
lui, il forçait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait
voulu se faire lui-même empereur. Benoît XII avoua en pleurant aux
ambassadeurs impériaux que le roi de France l'avait menacé de le
traiter plus mal que ne l'avait été Boniface VIII[350], s'il absolvait
l'empereur. Le même pape se défendit avec peine contre une nouvelle
demande de Philippe, qui eût assuré sa toute-puissance et
l'abaissement de la papauté. Il voulait que le pape lui donnât pour
trois ans la disposition de tous les bénéfices de France, et pour dix
le droit de lever les décimes de la croisade par toute la
chrétienté[351]. Devenu collecteur de cet impôt universel, Philippe
eût partout envoyé ses agents, et peut-être enveloppé l'Europe dans le
réseau de l'administration et de la fiscalité françaises.

[Note 350: _App._ 156.]

[Note 351: Il attachait à son départ pour la croisade vingt-sept
conditions, entre autres le rétablissement du royaume d'Arles en
faveur de son fils, la concession de la couronne d'Italie à Charles,
comte d'Alençon, son frère; la libre disposition du fameux trésor de
Jean XXII. Il ajournait à trois ans son départ, et comme il pouvait
survenir dans l'intervalle quelque obstacle qui le forçât à renoncer à
son expédition, le droit d'en juger la validité devait être remis à
deux prélats de son royaume. (Villani.) Après bien des négociations,
le pape lui accorda pour six ans les décimes du royaume de France.]

Philippe-de-Valois, en quelques années, avait su mécontenter tout le
monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois
et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,
la chrétienté entière par sa duplicité à l'égard de l'empereur et par
sa demande de lever dans tous les États les décimes de la croisade.

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-même,
l'Angleterre se relevait. Le jeune Édouard III avait vengé son père,
fait mourir Mortimer, enfermé sa mère Isabeau. Il avait accueilli
Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commençait à chicaner
sur l'hommage qu'il avait rendu à la France. Les deux puissances se
firent d'abord la guerre en Écosse. Philippe secourut les Écossais,
qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus
directe. Le sénéchal du roi de France expulsa les Anglais des
possessions contestées.

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand.
Les Flamands se trouvaient alors sous un comte tout français, Louis de
Nevers, qui n'était comte que par la bataille de Cassel et
l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu'à Paris, à la cour de
Philippe-de-Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les
Anglais fussent arrêtés dans toutes les villes de Flandre. Édouard fit
arrêter les Flamands en Angleterre[352]. Le commerce, sans lequel les
deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.

[Note 352: Mais en même temps il écrivit au comte et aux bourgmestres
des trois grandes villes pour se plaindre de cette violence.
(Oudegherst.)]

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'était les
blesser par leurs côtés les plus sensibles, leur ôter le drap et le
vin. Ils vendaient leurs laines à Bruges pour acheter du vin à
Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise les Flamands ne savaient
que faire. Édouard, ayant défendu l'exportation des laines, réduisit
la Flandre au désespoir, et la força de se jeter dans ses bras[353].

[Note 353: _App._ 157.]

D'abord une foule d'ouvriers flamands passèrent en Angleterre. On les
y attirait à tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,
qu'on n'employât auprès d'eux. Il est curieux de voir dès ce temps-là
jusqu'où ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son
intérêt le demande. «Leurs habits seront beaux, écrivaient les Anglais
en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[354].» Ces
émigrations qui continuent pendant tout le quatorzième siècle ont, je
crois, modifié singulièrement le génie anglais. Avant qu'elles aient
eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse
que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforçant de
séparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer
les émigrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.

[Note 354: Walsingham dit pourtant qu'on leur interdit pendant trois
ans encore l'entrée de l'Angleterre: «Ut sic retunderetur superbia
Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_ venerabantur.» Anno 1337.]

Cependant la Flandre ne se résigna pas. Les villes éclatèrent. Elles
haïssaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les
campagnes contre le monopole des villes[355], soit parce qu'il
admettait les étrangers, les Français, au partage de leur
commerce[356].

[Note 355: Meyer, anno 1322.]

[Note 356: _App._ 158.]

Les Gantais qui, sans doute, se repentaient de n'avoir pas soutenu
ceux d'Ypres et de Bruges à la bataille de Cassel, prirent pour chef
en 1337 le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de
métiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde
organisa une vigoureuse tyrannie[357]. Il fit assembler à Gand les
gens des trois grandes villes, «et leur montra que sans le roi
d'Angleterre, ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fondée
sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit
qu'on teinst le roy d'Angleterre à amy».

[Note 357: _App._ 159.]

Édouard était un bien petit prince pour s'opposer à cette grande
puissance de Philippe-de-Valois; mais il avait pour lui les voeux de
la Flandre et l'unanimité des Anglais. Les seigneurs vendeurs des
laines et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les
paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre
Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la
paix[358].

[Note 358: _App._ 160.]

Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au
commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent
alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes
de seize ans à soixante. Pour mettre le pays à l'abri des flottes
françaises et des incursions écossaises, il organise des signaux sur
toutes les côtes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il
se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et
terrible invention. Il pourvoit à la marine, aux vivres. Il écrit des
menaces aux comtes qui doivent préparer le passage, à l'archevêque de
Cantorbéry des consolations et des flatteries pour le peuple: «Le
peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est chargé
jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La nécessité
de nos affaires nous empêche de le soulager. Que Votre Grâce soutienne
donc ce peuple dans la bénignité, l'humilité et la patience[359],
etc.»

[Note 359: Rymer, ann. 1338.]

Le roi de France n'a pas, à beaucoup près, autant de détails à
embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire féodale. Les
seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre
privée et qu'il respecte leurs justices[360]. Mais, en même temps, les
nobles veulent être payés pour servir le roi; ils demandent une
solde, ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret
aura vingt sols par jour, le chevalier dix[361], etc. C'était le pire
des systèmes, système tout à la fois féodal et mercenaire, et qui
réunissait les inconvénients des deux autres.

[Note 360: _Ord._, II, ann. 1330, ann. 1333.]

[Note 361: _Ord._, II, ann. 1338.]

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui
assure la liberté du négoce aux marchands étrangers, le roi de France
ordonne aux Lombards de venir à ses foires de Champagne et prétend
leur tracer la route par laquelle ils y viendront[362].

[Note 362: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire, Mâcon.]

       *       *       *       *       *

Les Anglais partirent pleins d'espérance (1338). Ils se sentaient
appelés par toute la chrétienté. Leurs amis des Pays-Bas leur
promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur étaient
favorables, et Artevelde leur répondait des trois grandes villes. Les
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de
l'argent, se montrèrent à leur arrivée magnifiques et prodigues. «Et
n'épargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plût des nues,
et donnoient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour
acquérir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;
et tant faisoient qu'ils l'avoient et étoient prisés de tous et de
toutes, et mêmement du commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour
le bel état qu'ils menoient[363].»

[Note 363: Froissart.]

Quelle que fût l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands
amis d'Angleterre, Édouard trouva chez eux plus d'hésitation qu'il
ne s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils étaient prêts
à le seconder, mais qu'il était juste que le plus considérable, le
duc de Brabant se déclarât le premier. Le duc de Brabant demanda un
délai, et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre
qu'il ne leur fallait plus qu'une chose pour se décider: c'était que
l'empereur défiât le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous
sommes sujets de l'Empire. Au reste, l'empereur avait un trop juste
sujet de guerre, puisque le Cambrésis, terre d'Empire, était envahi
par Philippe-de-Valois.

L'empereur Louis de Bavière avait d'autres motifs plus personnels pour
se déclarer. Persécuté par les papes français, il ne parlait de rien
moins que d'aller avec une armée se faire absoudre à Avignon. Édouard
alla le trouver à la diète de Coblentz. Dans cette grande assemblée où
l'on voyait trois archevêques, quatre ducs, trente-sept comtes, une
foule de barons, l'Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la
morgue et la lenteur allemandes. L'empereur voulait d'abord lui
accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,
par-devant ce suprême juge, se porta pour accusateur de
Philippe-de-Valois. L'empereur, une main sur le globe, l'autre sur le
sceptre, tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tête une épée nue,
défia le roi de France, le déclara déchu de la protection de l'Empire,
et donna gracieusement à Édouard le diplôme de vicaire impérial sur la
rive gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en
tirer. L'empereur réfléchit, eut des scrupules, et au lieu de
s'engager dans cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers
l'Italie. Mais Philippe-de-Valois le fit arrêter au passage des Alpes
par un fils du roi de Bohême.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplôme, demanda au duc de
Brabant où il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc
assigna pour l'assemblée la petite ville de Herck sur la frontière de
Brabant. «Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut
grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'écuyers et de toutes
autres manières de gens; et la halle de la ville où l'on vendait pain
et chair, qui guères ne valaient, encourtinée de beaux draps comme la
chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult
riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des
autres, sur un banc d'un boucher, là où il tailloit et vendoit sa
chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur[364]».

[Note 364: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de
boucher au nouveau vicaire impérial, le duc de Brabant faisait dire au
roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.
Édouard défiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc
déclara qu'il aimait mieux faire porter à part son défi. Enfin, quand
Édouard le pria de le suivre devant Cambrai, il assura qu'aussitôt
qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze
cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opéra sur les seigneurs des
Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. Édouard ne put
les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se
trouva mieux défendu qu'on ne le croyait. La saison était avancée.
Édouard leva le siège et entra en France. Mais à la frontière le comte
de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au delà, que tenant des
fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait volontiers sur
terre d'Empire; mais qu'arrivé sur terre de France, il devait obéir au
roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas pour combattre
les Anglais[365].

[Note 365: Froissart.]

Parmi ces tribulations, Édouard avançait lentement vers l'Oise,
ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses alliés, mécontents
et affamés. Il lui fallait une belle bataille pour le dédommager de
tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de
France lui-même parut près de la Capelle avec une grande armée. «On y
comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannières, cinq cent et
soixante pennons, quatre rois (France, Bohême, Navarre, Écosse), six
ducs et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des
communes de France plus de soixante mille.» Le roi de France lui-même
demandait la bataille. Édouard n'avait qu'à choisir pour le 2 octobre
un champ, une belle place où il n'y eût ni bois, ni marais, ni rivière
qui pût avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqué, lorsque déjà Édouard, monté sur un petit palefroi,
parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Français
avisèrent, disent les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il était
vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux
armées[366]. Selon Froissart: «Ils n'étoient pas d'accord, mais en
disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce
seroit grand'honte et grand défaut si le roi ne se combattoit, quand
il savoit que ses ennemis étoient si près de lui, en son pays, rangés
en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux.
Les aucuns des autres disoient à l'encontre que ce seroit grand'folie
s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point
trahison y avoit: car si fortune lui étoit contraire, il mettoit son
royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit ses ennemis, pour
ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des
seigneurs de l'Empire qui avec le roi anglois étoient alliés. Ainsi
estrivant (dissertant) et débattant sur ces diverses opinions, le jour
passa jusques à grand midi. Environ petite none, un lièvre s'en vint
trépassant parmi les champs, et se bouta entre les Français, dont ceux
qui le virent commencèrent à crier et à huier (appeler) et à faire
grand haro: de quoi ceux qui étoient derrière cuidoient que ceux de
devant se combatissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs
batailles rangés fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs
leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut
fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spécial le comte de
Hainaut en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du
Lièvre.--... Avec tout ce et les estrifs (débats) qui étoient au
conseil du roi de France, furent apportées en l'ost lettres de par le
roi Robert de Sicile, lequel étoit un grand astronomien... si avoit
par plusieurs fois jeté ses sorts sur l'état et aventures du roi de
France et du roi d'Angleterre, et avoit trouvé en l'astrologie et par
expérience que si le roi de France se combattoit au roi d'Angleterre,
il convenoit qu'il fust deconfit... Jà de longtemps moult
soigneusement avoit envoyé lettres et épistres au roi Philippe, que
nullement ils ne se combattissent contre les Anglois là où le corps
d'Édouard fust présent[367].»

[Note 366: _Chron. de Saint-Denis._]

[Note 367: Froissart.]

Cette triste expédition avait épuisé les finances d'Édouard. Ses amis,
fort découragés, lui conseillèrent de s'adresser à ces riches communes
de Flandre qui pouvaient l'aider à elles seules mieux que tout
l'Empire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent par
déclarer que leur conscience ne leur permettait pas de déclarer la
guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule était d'autant
plus naturel qu'ils s'étaient engagés à payer deux millions de florins
au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_[368]. Artevelde y trouva
remède. Pour les rassurer et sur le péché et sur l'argent, il imagina
de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre. Celui-ci, qui venait de
prendre le titre de vicaire impérial, pour gagner les seigneurs des
Pays-Bas, se laissa faire roi de France pour rassurer la conscience
des communes de Flandre. Philippe-de-Valois fit interdire leurs
prêtres par le pape; mais Édouard leur expédia des prêtres anglais
pour les confesser et les absoudre[369].

[Note 368: _Idem._]

[Note 369: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis équipèrent de grandes
flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Français,
fortifiée de galères génoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante
gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout commandé
par un chevalier et par le trésorier Bahuchet, «qui ne savait que
faire compte». Cet étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait
toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain le Génois
Barbavara s'efforçait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du
champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les
accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers
anglais donnèrent la victoire à Édouard. L'apparition des Flamands,
qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout espoir aux vaincus.
Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, échappa seul.
Trente mille hommes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au
mât de son vaisseau[370]. L'Anglais, qui se disait roi de France,
traitait déjà l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver
trente mille hommes; mais le résultat moral n'était pas moins funeste
que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Français perdirent courage
du côté de la mer. Le passage du détroit resta libre pour les Anglais
pendant plusieurs siècles.

[Note 370: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser Édouard. Artevelde dans son absence
avait amené soixante mille Flamands au secours de son allié, le comte
de Hainaut[371]. Cette grosse armée lui donnait espoir de faire enfin
quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,
Brabançons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la
monarchie en a été plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu
le dévouement tant de fois prouvé de cette ville en lui donnant pour
armes les armes mêmes de France.

[Note 371: Après avoir quitté Édouard, qu'il servait _en l'Empire_,
pour défendre Philippe _au royaume_, ce jeune seigneur, irrité des
ravages que le roi de France avait laissé commettre en ses États, lui
avait porté défi et s'était rallié au roi d'Angleterre.]

Philippe-de-Valois vint au secours; la ville se défendit. Le siège
traîna. Cependant les Flamands ne sachant que faire, allèrent piller
Arques à côté de Saint-Omer[372]. Mais voilà que tout à coup la
garnison de cette ville fond sur eux, lances baissées, bannières
déployées et à grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur
butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents
hommes et rapportèrent leur épouvante dans l'armée. «Or avint une
merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands
dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que
tous se levèrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et
troussèrent tout sur leurs chariots, en si grande hâte que l'un
n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire
Robert d'Artois et Henri de Flandre s'en vinrent au-devant d'eux et
leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut
qui ainsi fuyez..._ Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et
prit chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu'il put. Quand
messire Robert d'Artois et Henri de Flandre virent qu'ils n'en
auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en
vinrent au siège devant Tournai. Et recordèrent l'aventure des
Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés[373].»

[Note 372: _App._ 161.]

[Note 373: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont
il croyait accabler la France, vint à rien entre ses mains. Les
Flamands n'étaient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments
de colère brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'était de ne rien payer.
Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus être payés; ils l'étaient
des deux côtés et restaient chez eux.

Heureusement pour Édouard, au moment où la Flandre s'éteignait, la
Bretagne prit feu[374]. Le pays était tout autrement inflammable. On
peut à peine vraiment dire au moyen âge que les Bretons soient jamais
en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont loués
pour se battre ailleurs. Sous Philippe-le-Bel, et jusqu'à la bataille
de Cassel, ils suivaient volontiers les armées de nos rois dans les
Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la
France, au contraire, fut entamée par Édouard, quand les Bretons
n'eurent plus à faire qu'une guerre pauvre, ils restèrent chez eux et
se battirent entre eux.

[Note 374: _App._ 162.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'Écosse. De même que
Philippe-le-Bel avait encouragé contre Édouard Ier Wallace et Robert
Bruce, Édouard III soutint Montfort contre Philippe-de-Valois. Ce
n'est pas seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on
sait, parenté de race et de langue, ressemblance géographique entre
les deux contrées. En Écosse, comme en Bretagne, la partie la plus
reculée est occupée par un peuple celtique, la lisière par une
population mixte, chargée de garder le pays. Au triste border
écossais répondent nos landes de Maine et d'Anjou, nos forêts
d'Ille-et-Vilaine. Mais le border est plus désert encore. On peut y
voyager des heures entières, au train rapide d'une diligence
anglaise, sans rencontrer ni arbre ni maison; à peine quelques plis
de terrain où les petits moutons de Northumberland cherchent
patiemment leur vie. Il semble que tout ait brûlé sous le cheval
d'Hotspur[375]... On cherche, en traversant ce pays des ballades,
qui les a faites ou chantées. Il faut peu de chose pour faire une
poésie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de l'Eurotas; il
suffit d'un peu de bruyère de Bretagne, ou du chardon national
d'Écosse, devant lequel se détournait la charrue de Burns[376].

[Note 375: Voyez Shakespeare.]

[Note 376: Voyez l'Introd. de Walter Scott à son _Recueil des Ballades
du Border_.]

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un
outlaw invincible, un Robin-Hood éternel... Les gens du border
vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernière
expédition était mangé, la dame de la maison servait dans un plat, à
son mari, une paire d'éperons, et il partait joyeux... C'étaient
d'étranges guerres; la difficulté pour les deux partis était de se
trouver. Dans sa grande expédition d'Écosse, Édouard II avança
plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir
autre armée que de daims et de biches[377]. Il lui fallut promettre
une grosse somme à qui lui dirait où était l'ennemi[378]. Les Écossais
réunis, dispersés, avec la légèreté d'un esprit, entraient quand ils
voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais point de
bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une brique où
le faire cuire.

[Note 377: «Et crioit-on moult ce jour alarme, et disoit-on que les
premiers se combattoient aux ennemis; si que chacun cuidant que ce fut
voir, se hâtoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi pierres et
cailloux, parmi vallées et montagnes, le heaume appareillé, l'écu au
col, le glaive ou l'épée au poing, sans attendre père ni frère, ni
compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie lieue ou plus, et on en
venoit au lieu d'où ce hutin ou cri naissoit, on se trouvoit déçu; car
ce avoient été cerfs ou biches.» (Froissart.)]

[Note 378: «Et fit-on crier que qui se voudroit tant travailler qu'il
pût rapporter certaines nouvelles au roi, là, où l'on pourroit trouver
les Écossois, le premier qui celui rapporteroit il auroit cent livres
de terre à héritage, et le feroit le roi chevalier.» (Froissart.) On
trouve en effet dans Rymer: «Pro Thoma de Rokesby, qui regem duxerat
ante visum inimicorum Scotorum.»]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient
volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, chargé par
le roi mourant de porter son coeur à Jérusalem, s'en alla par
l'Espagne, et dans la bataille lança ce coeur contre les Maures. Mais
leur croisade naturelle était en France, c'est-à-dire où ils
pouvaient faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de
Touraine. Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border comme l'Écosse, et aussi ses
ballades[379]. Peut-être la vie du soldat mercenaire, qui fut
longtemps celle des Bretons au moyen âge, étouffa-t-elle ce génie
poétique.

[Note 379: Voyez, entre autres ouvrages, le beau livre de M. Émile
Souvestre: _les Derniers Bretons._]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie. Il n'est point
mémoire d'une lutte si diverse et si obstinée. Cette race de béliers a
toujours été heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-même.
Elle a fait front tour à tour à la France et aux ennemis de la France.
Elle repoussa nos rois sous Noménoé, sous Montfort; elle repoussa les
Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert-le-Fort se
fit tuer par les Northmans, et gagna le trône aux Capets. Là encore,
les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Genêts. Ces
bruyères, comme celles de Macbeth, saluèrent les deux royautés.

Le long récit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la
_Chronique_ de Froissart[380], ces aventures de toutes sortes, coupées
de romanesques incidents, font penser à certains paysages abrupts de
Bretagne, brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi le roc
de tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire
dont le chroniqueur élégant et chevaleresque ne représente pas la
sauvage horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le
théâtre même de ces événements, aux roches d'Auray, aux plages de
Quiberon, de Saint-Michel-en-Grève, où le duc fratricide rencontra le
moine noir.

[Note 380: «Entrerons en la grand matière et histoire de Bretagne, qui
grandement renlumine ce livre pour les beaux faits d'armes qui y sont
ramentués.»]

Les belles aventures d'amazones où se plaît Froissart, ces _apertises_
de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur de lion_, ces
braves discours de Jeanne de Clisson, de Jeanne de Blois, ne disent
pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle aussi de
Clisson _le boucher_, du dévot et consciencieusement cruel Charles de
Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nièce et un frère. La
nièce, fille d'un frère aîné, avait épousé Charles de Blois, prince du
sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne
française lui était assez favorable[381]. Le frère cadet, Montfort,
avait pour lui les Bretons bretonnants[382], et il appela les Anglais.
Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,
soutint celui des mâles en Bretagne. Le roi de France fut inconséquent
en sens opposé.

[Note 381: Selon Froissart, Charles de Blois en eut toujours de son
côté _de sept les cinq_.]

[Note 382: _App._ 163.]

Singulière destinée que celle des Montfort. Nous l'avons déjà
remarquée. Un Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros d'armer les
communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois
et anéantit les libertés des villes du Midi. Un Montfort introduisit
dans le parlement anglais les députés des communes. En voici un autre
au quatorzième siècle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre
contre la France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'était pas moins qu'un
saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin
et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas
qu'il n'eût un aumônier qui portait dans un pot du pain, du vin, de
l'eau et du feu, pour dire la messe en route[383]. Voyait-il passer un
prêtre, il se jetait en bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs
fois, pieds nus sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand
saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, défendait
qu'on ôtât la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes à
noeuds qui lui entraient dans la chair, _à faire pitié_, dit un
témoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,
jusqu'à pâlir et _devenir comme vert_.

[Note 383: _App._ 164.]

Un jour il s'arrêta à deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour
entendre la messe. Au siège de Quimper, ses soldats allaient être
surpris par la marée: «Si c'est la volonté de Dieu, dit-il, la marée
ne nous fera rien.» La ville, en effet, fut emportée, une foule
d'habitants égorgés. Charles de Blois avait d'abord couru à la
cathédrale remercier Dieu. Puis il arrêta le massacre.

Ce terrible saint n'avait pitié ni de lui ni des autres. Il se
croyait obligé de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il
commença la guerre en assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta
dans la ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut
envoyé au roi, et contre la capitulation, enfermé à la tour du
Louvre[384]. «La comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme
et coeur de lion, et étoit en la cité de Rennes, quand elle entendit
que son frère étoit pris, en la manière que vous avez ouï, si elle en
fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser;
car elle pensa mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en
prison; et combien qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle
mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en
reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit
un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père,
et leur disoit: «Ha! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez
pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'étoit que un seul homme:
véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier
(vengeur), et qui vous fera des biens assez[385].» Assiégée dans
Hennebon, par Charles de Blois, elle brûla dans une sortie les tentes
des Français, et ne pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le
château d'Auray; mais bientôt réunissant cinq cents hommes d'armes,
elle franchit de nouveau le camp des Français et rentra dans Hennebon
«à grand joie et à grand son de trompettes et de nacaires!» Il était
temps qu'elle arrivât; les seigneurs parlementaient en face même de la
comtesse, quand elle vit arriver le secours qu'elle attendait depuis
si longtemps d'Angleterre. «Qui adonc vit la comtesse descendre du
châtel à grand'chère, et baiser messire Gautier de Mauny et ses
compagnons, les uns après les autres, deux ou trois fois, bien peut
dire que c'étoit une vaillante dame[386].»

[Note 384: _App._ 165.]

[Note 385: Froissart.]

[Note 386: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-même vers la fin de cette année au
secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une armée;
il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la
grande. Il ne se fit rien d'important. La pénurie des deux rois les
condamna à une trêve, où leurs alliés étaient compris; les Bretons
seuls restaient libres de guerroyer.

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. Philippe-de-Valois
prit soin de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs
bretons qu'il croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson,
prisonnier en Angleterre, y avait été trop bien traité. On dit que le
comte de Salisbury, pour se venger d'Édouard qui lui avait débauché sa
belle comtesse, dénonça au roi de France le traité secret de son
maître et de Clisson[387]. Les Bretons, invités à un tournoi, furent
saisis et mis à mort sans jugement. Le frère de l'un d'eux ne fut pas
supplicié, mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida.

[Note 387: _Chron. de Flandre._]

Peu après, le roi fit encore mourir sans jugement trois seigneurs de
Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte
d'Harcourt. Mais il échappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que
Robert d'Artois.

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec
l'étranger. L'homme féodal se considérait encore comme un souverain
qui peut négocier à part. La parenté des deux noblesses française et
anglaise, la communauté de langues (les nobles anglais parlaient
encore français), tout favorisait ces rapprochements. La mort de
Clisson mit une barrière entre les deux royaumes.

En une même année, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde
était devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui échapper, il voulait
la donner au prince de Galles. Déjà Édouard était à l'Écluse et
présentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.
Artevelde fut tué.

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était au fond que le
chef des grosses villes, le défenseur de leur monopole. Elles
interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut
lieu à ce sujet dans l'une de ces dernières. Artevelde la réprima et
tua un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand, les deux corps
des drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des
tisseurs ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci
la refusant, ils se livrèrent un furieux combat. Il n'y avait pas
moyen de séparer ces dogues. En vain les prêtres apportèrent sur la
place le corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par
Artevelde, écrasèrent les ouvriers (1345)[388].

[Note 388: _App._ 166.]

Artevelde, qui ne se fiait ni aux uns ni aux autres, voulait sortir de
sa dangereuse position, céder ce qu'il ne pouvait garder, ou régner
encore sous un maître qui aurait besoin de lui et qui le soutiendrait.
De rappeler les Français, il n'y avait pas à y songer. Il appelait
donc l'Anglais, il courait Bruges et Ypres pour négocier, haranguer.
Pendant ce temps, Gand lui échappa.

Quand il y entra, le peuple était déjà ameuté. On disait dans la foule
qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le
salua. Il se sauva à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de
fléchir le peuple. Les portes furent forcées, Artevelde fut tué
précisément comme le tribun Rienzi l'était à Rome deux ans après[389].

[Note 389: _App._ 167.]

Édouard avait manqué la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses
attaques aux deux ailes ne réussissaient pas, il en fit une au centre.
Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus
fatale à la France.

Philippe-de-Valois avait réuni toutes ses forces en une grande armée
pour reprendre aux Anglais leurs conquêtes du Midi. Cette armée forte,
dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulême, et alla se
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y
défendirent d'autant mieux que le fils du roi, qui conduisait les
Français, n'avait point fait de quartier aux autres places.

Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Froissart, le roi
d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramené par le
vent contraire, il aurait prêté l'oreille aux conseils de Godefroi
d'Harcourt, qui l'engageait à attaquer la Normandie sans défense[390].

[Note 390: _App._ 168.]

Le conseil n'était que trop bon. Tout le pays était désarmé. C'était
l'ouvrage des rois eux-mêmes, qui avaient défendu les guerres privées.
La population était devenue toute pacifique, toute occupée de la
culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits[391]. L'état
florissant et prospère où les Anglais trouvèrent le pays, doit nous
faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre
l'administration royale au quatorzième siècle.

[Note 391: «Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si n'étoit pas de
merveille si ceux du pays étoient effrayés et ébahis; car avant ce ils
n'avoient oncques vu hommes d'armes et ne savoient que c'étoit de
guerre ni de bataille. Si fuyoient devant les Anglais d'aussi loin
qu'ils en oyoient parler.» (Froissart.)]

Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition
de la guerre dans une contrée paisible, déjà riche et industrielle,
dont l'essor allait être arrêté pour plusieurs siècles. L'armée
mercenaire d'Édouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent au
milieu d'une population sans défense; ils trouvèrent les moutons dans
les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de
Caen ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvèrent
Saint-Lô et Louviers toutes pleines de draps[392].

[Note 392: _App._ 169.]

Pour animer encore ses gens, Édouard découvrit à Caen, tout à point,
un acte[393] par lequel les Normands offraient à Philippe-de-Valois de
conquérir à leurs frais l'Angleterre, à condition qu'elle serait
partagée entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de
Guillaume-le-Conquérant. Cet acte, écrit dans le pitoyable français
qu'on parlait alors à la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il
fut, par ordre d'Édouard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre
au prône des églises. Avant de partir, le roi avait chargé les
prêcheurs du peuple, les dominicains, de prêcher la guerre, d'en
exposer les causes. Peu après (1361), Édouard supprima le français
dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple
anglais. Les descendants des conquérants normands et ceux des Saxons
se trouvèrent réconciliés par la haine des nouveaux Normands.

[Note 393: _App._ 170.]

Les Anglais, ayant trouvé les ponts coupés à Rouen, remontèrent la
rive gauche, brûlant sur leur passage Vernon, Verneuil et le
Pont-de-l'Arche. Édouard s'arrêta à Poissy pour y construire un pont
et fêter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et même Boulogne, si près
de Paris.

Tout le secours que le roi de France donna à la Normandie, ce fut
d'envoyer à Caen le connétable et le comte de Tancarville, qui s'y
firent prendre. Son armée était dans le Midi à cent cinquante lieues.
Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses alliés d'Allemagne et
des Pays-Bas. Il venait de faire élire empereur le jeune Charles IV,
fils de Jean de Bohême. Mais les Allemands chassèrent l'empereur élu,
qui vint se mettre à la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de
Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands fit déjà
réfléchir les Anglais.

C'était assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engagés au
coeur d'un grand royaume, parmi des villes brûlées, des provinces
ravagées, des populations désespérées. Les forces du roi de France
grossissaient chaque jour. Il avait hâte de punir les Anglais, qui lui
avaient manqué de respect jusqu'à approcher de sa capitale. Les
bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-là, commençaient à parler.
Le roi ayant voulu démolir les maisons qui touchaient à l'enceinte de
la ville, il y eut presque un soulèvement.

Édouard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des
Flamands qui venaient d'assiéger Béthune, de traverser le Ponthieu,
héritage de sa mère. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait
garder tous les ponts, et suivait de près l'ennemi; de si près qu'à
Airaines il trouva la table d'Édouard toute servie et mangea son
dîner.

Édouard avait envoyé chercher un gué; ses gens cherchèrent et ne
trouvèrent rien. Il était fort pensif, lorsqu'un garçon de la
Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gué qui porte ce nom.
Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand grand effort et
passèrent. Philippe arriva peu après; il n'y avait plus moyen de les
poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protégea les Anglais.

La situation d'Édouard n'était pas bonne. Son armée était affamée,
mouillée, recrue. Les gens qui avaient pris et gâté tant de butin,
semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,
allait être aussi funeste qu'une bataille perdue. Édouard risqua la
bataille.

Arrivé d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comté
au moins était bien à lui: «Prenons ci place de terre, dit-il, car je
n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je
les attende; car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, qui
lui fut donné en mariage; si le veux défendre et calengier contre mon
adversaire Philippe-de-Valois[394].»

[Note 394: Froissart.]

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dévotement ses prières, se
coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son armée en
trois batailles, et fit mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les
Anglais mangèrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant
eux, en attendant l'ennemi.

Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue de l'armée
française[395]. On avait conseillé au roi de France de faire reposer
ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés
par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait au
premier rang.

[Note 395: _App._ 171.]

Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les Anglais, «le sang
lui mua, car il les haïssait... Et dit à ses maréchaux: Faites passer
nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de
Monseigneur Saint-Denis».

Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entretenait depuis
longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les
archers génois indispensables contre les archers anglais. La prompte
retraite de Barbavara à la bataille de l'Écluse avait naturellement
augmenté la défiance contre ces étrangers. Les mercenaires d'Italie
étaient habitués à se ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au
moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient
mouillées et ne pouvaient servir[396]. Ils auraient pu les cacher sous
leurs chaperons, comme le firent les Anglais.

[Note 396: Contin. G. de Nangis.]

Le comte d'Alençon s'écria: «On se doit bien charger de cette
ribaudaille qui fallit au besoin.» Les Génois ne pouvaient pas faire
grand'chose, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de
fer, lancées par des bombardes. «On eût cru, dit un contemporain,
entendre Dieu tonner[397].» C'est le premier emploi de l'artillerie
dans une bataille[398].

[Note 397: Villani.]

[Note 398: Déjà elle servait à l'attaque et à la défense des places.
En 1340 on en fit usage au siège du Quesnoy. En 1338, Barthélemy de
Drach, trésorier des guerres, porte en compte une somme donnée à Henry
de Famechon pour avoir poudre et autres choses nécessaires aux canons
qui étaient devant Puy-Guillaume.]

Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'armes: «Or tôt, tuez
toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.»
Mais pour passer sur le corps aux Génois, les gens d'armes rompaient
leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans cette foule, sans
craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,
s'emportaient. Le désordre augmentait à tout moment.

Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi
ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien
que la bataille était perdue. Ce brave prince, qui avait passé sa vie
dans la domesticité de la maison de France, et qui avait du bien au
royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit aux
siens: «Je vous prie et requiers très spécialement que vous me meniez
si avant que je puisse frapper un coup d'épée.» Ils lui obéirent,
lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent à l'aveugle dans
la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour de leur
maître, et liés encore.

Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte
d'Alençon, frère du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,
d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et
blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes ennemies. Ils
fendirent les rangs des archers, et poussèrent toujours, comme
dédaignant ces piétons, jusqu'à la petite troupe des gens d'armes
anglais. Là se tenait le fils d'Édouard, âgé de treize ans, que son
père avait mis à la tête d'une division. La seconde division vint le
soutenir, et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,
faisait demander au roi d'envoyer la troisième au secours. Édouard
répondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la
journée fût sienne.

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un
moulin, voyait bien que les Français allaient être écrasés[399]. Les
uns avaient trébuché dans le premier désordre parmi les Génois; les
autres, pénétrant au coeur de l'armée anglaise, se trouvaient
entourés. La pesante armure que l'on commençait à porter alors, ne
permettait pas aux cavaliers, une fois tombés, de se relever. Les
coutilliers de Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux,
et les tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent.
Philippe-de-Valois fut témoin de cette boucherie. Son cheval avait été
tué. Il n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne
pouvait s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, étonnés de leur
victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin
Jean de Hainaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entraîna.

[Note 399: «Et lors, après la bataille, s'avala le roi Édouard, qui
encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet.» (Froissart.)]

Les Anglais, faisant la revue du champ de bataille et le compte des
morts, trouvèrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,
douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils
comptaient, arrivèrent les communes de Rouen et de Beauvais, les
troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les
pauvres gens, qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter
le nombre des morts.

Cet immense malheur ne fit qu'en préparer un plus grand. L'Anglais
s'établit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspérées par
nos corsaires de Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Édouard.
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,
avaient fourni chacune vingt à trente vaisseaux; la seule Yarmouth,
quarante-trois[400]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en
possession du détroit. Édouard vint assiéger Calais, s'y établit à
poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Après les sacrifices qui avaient
été faits pour cette expédition, il ne pouvait reparaître devant les
communes qu'il ne fût venu à bout de son entreprise. Autour de la
ville, il bâtit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien
fermées, bien couvertes, pour y rester été et hiver[401]. «Et avoit en
cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à un
ost (armée), et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le
mercredi et le samedi; et là étoient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres nécessités, et en recouvroit-on
tout aisément pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...»

[Note 400: _App._ 172.]

[Note 401: Froissart.]

L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux du dehors et du
dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas même un
combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents
personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le
gouverneur, moururent de misère et de froid entre la ville et le camp.
Tel est du moins le récit de l'historien anglais[402].

[Note 402: _App._ 173.]

Édouard avait pris racine devant Calais. La médiation du pape n'était
pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les Écossais
allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut
récompensée. Il apprit bientôt que ses troupes, encouragées par la
reine, avaient fait prisonnier le roi d'Écosse. L'année suivante,
Charles de Blois fut pris de même en assiégeant la Roche-de-Rien.
Édouard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente nécessité à
secourir Calais[403]. Mais la pénurie était si grande, cette monarchie
demi-féodale si inerte et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre
en mouvement qu'au bout de dix mois de siège, lorsque les Anglais
étaient fortifiés, retranchés, couverts de palissades, de fossés
profonds. Ayant ramassé quelque argent par l'altération des
monnaies[404], par la gabelle, par les décimes ecclésiastiques, par
la confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une
grande et grosse armée, comme celle qui avait été battue à Créci. On
ne pouvait arriver jusqu'à Calais que par les marais ou les dunes.
S'enfoncer dans les marais, c'était périr; tous les passages étaient
coupés, gardés; pourtant les gens de Tournai emportèrent bravement une
tour, sans machines et à la force de leurs bras[405].

[Note 403: Les Anglais ayant donné la chasse à deux vaisseaux qui
essayaient de sortir du port, interceptèrent cette lettre du
gouverneur à Philippe-de-Valois: «Si avons pris accord entre nous que
si n'avons en brief secour de nous issirome hors de la ville toutz a
champs pour combattre pour vivere ou pour morir; qar nous amons meutz
à morir as champs honourablement que manger l'un l'autre...»
(Froissart.)--Le Continuateur de Nangis dit que le roi n'avait point
cessé de leur envoyer des vivres, par terre et par mer, mais qu'ils
avaient été détournés.]

[Note 404: _Ord._, II.]

[Note 405: _App._ 174.]

Les dunes du côté de Boulogne étaient sous le feu d'une flotte
anglaise. Du côté de Gravelines, elles étaient gardées par les
Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de
leur rendre Lille, Béthune, Douai; il voulait enrichir leurs
bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des
seigneurs[406]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de
leur comte, qui, après une fausse réconciliation, venait encore de se
sauver de leurs mains[407]. Philippe ne put rien faire. Il négocia, il
défia. Édouard resta paisible[408].

[Note 406: Il leur offrait encore de faire lever l'interdit jeté sur
la Flandre, d'y entretenir le blé pendant six ans à un très bas prix;
de leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient
avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces
laines, exclusivement à tous autres, tant qu'ils en pourraient
fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]

[Note 407: Pour le forcer à épouser la fille du roi d'Angleterre, les
Flamands le retenaient en prison courtoise. Il s'y ennuyait; il promit
tout et en sortit, mais sous bonne garde: «... Et un jour qu'il était
allé voler en rivière, il jeta son faucon, le suivit à cheval, et
quand il fut un petit éloigné, il férit des éperons et s'en vint en
France.» (Froissart.)]

[Note 408: Froissart dit que le roi, venant au secours de Calais,
envoya défier Édouard, et que celui-ci refusa. Édouard, dans une
lettre à l'archevêque d'York, annonce au contraire qu'il a accepté le
défi, et que le combat n'a pas eu lieu parce que Philippe a décampé
précipitamment avant le jour, après avoir mis le feu à son camp.]

Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, lorsqu'elle vit
toutes ces bannières de France, toute cette grande armée, qui
s'éloignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de
Calais qu'à se donner à l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les
Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, comme
corsaires[409]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les
hostilités quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et
haineux regard que les deux côtes se lancent l'une à l'autre, il faut
lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean-Bart, la
lamentable démolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins
d'Anvers.

[Note 409: _App._ 175.]

Il était assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'était tant
ennuyé devant Calais, qui y était resté un an, qui, en une seule
campagne, avait dépensé la somme, énorme alors, de près de dix
millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les
habitants au fil de l'épée; en quoi certainement il eût fait plaisir
aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'Édouard lui dirent
nettement que, s'il traitait ainsi les assiégés, ses gens n'oseraient
plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des
représailles. Il céda et voulut bien recevoir la ville à merci, pourvu
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui
présenter les clefs, tête nue, pieds nus, la corde au col.

Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi.
Mais ces populations des côtes, qui, tous les jours, bravent la colère
de l'Océan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva
sur-le-champ, dans cette petite ville dépeuplée par la famine, six
hommes de bonne volonté pour sauver les autres. Il s'en présente tous
les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un
vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sûr, se fit tout
simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme
l'imagine le chapelain Froissart[410].

[Note 410: _App._ 176.]

Il fallut pourtant les prières de la reine et des chevaliers pour
empêcher Édouard de faire pendre ces braves gens. On lui fit
comprendre sans doute que ces gens-là s'étaient battus pour leur ville
et leur commerce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la
ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se
_tournèrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le
premier de ceux qui lui avaient apporté les clefs[411].

[Note 411: Froissart dit: «Et puis firent (les Anglais) toutes
manières de gens petits et grands, partir (de Calais).»--«Tout
Français ne fut pas exclu, dit M. de Bréquigny; j'ai vu au contraire
quantité de noms français parmi les noms des personnes à qui Édouard
accorda des maisons dans sa nouvelle conquête. Eustache de
Saint-Pierre fut de ce nombre.»--Philippe fit ce qui était en son
pouvoir pour récompenser les habitants de Calais. Il accorda tous les
offices vacants (8 septembre, un mois après la reddition) à ceux
d'entre eux qui voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette ordonnance
il est fait mention d'une autre par laquelle il avait concédé aux
Calaisiens chassés de leur ville tous les biens et héritages qui lui
échoiroient pour quelque cause que ce fût. Le 10 septembre il leur
accorda de nouveau un grand nombre de privilèges et franchises, etc.,
confirmés sous les règnes suivants. _App._ 177.]

Ces clefs étaient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut
pendant deux siècles une porte ouverte à l'étranger. L'Angleterre fut
comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de détroit.

Revenons sur ces tristes événements. Cherchons-en le vrai sens. Nous y
trouverons quelque consolation.

La bataille de Créci n'est pas seulement une bataille, la prise de
Calais n'est pas une simple prise de ville; ces deux événements
contiennent une grande révolution sociale. La chevalerie toute entière
du peuple le plus chevalier avait été exterminée par une petite bande
de fantassins. Les victoires des Suisses sur la chevalerie
autrichienne à Morgarten, à Laupen, présentaient un fait analogue;
mais elles n'eurent pas la même importance, le même retentissement
dans la chrétienté. Une tactique nouvelle sortait d'un état nouveau de
la société; ce n'était pas une oeuvre de génie ni de réflexion.
Édouard III n'était ni un Gustave-Adolphe, ni un Frédéric. Il avait
employé les fantassins, faute de cavaliers. Dans les premières
expéditions, ses armées se composaient d'hommes d'armes, de nobles et
de servants des nobles. Mais les nobles s'étaient lassés de ces
longues campagnes. On ne pouvait tenir si longtemps sous le drapeau
une armée féodale. Les Anglais, avec leur goût d'émigration, aiment
pourtant le _home_. Il fallait que le baron revînt au bout de quelques
mois au _baronial hall_, qu'il revît ses bois, ses chiens, qu'il
chassât le renard[412]. Le soldat mercenaire, tant qu'il n'était pas
riche, tant qu'il était sans bas ni chausses, comme ces Irlandais,
ces Gallois que louait Édouard, avait moins d'idées de retour. Son
_home_, son foyer, c'était le pays ennemi. Il persistait de grand
coeur dans une bonne guerre qui le nourrissait, l'habillait, sans
compter les profits. Ceci explique pourquoi l'armée anglaise se trouva
peu à peu presque toute de mercenaires, de fantassins.

[Note 412: _App._ 178.]

La bataille de Créci révéla un secret dont personne ne se doutait,
l'impuissance militaire de ce monde féodal, qui s'était cru le seul
monde militaire. Les guerres privées des barons, de canton à canton,
dans l'isolement primitif du moyen âge, n'avaient pu apprendre cela;
les gentilshommes n'étaient vaincus que par des gentilshommes. Deux
siècles de défaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort à
leur réputation. La chrétienté tout entière était intéressée à se
dissimuler les avantages des mécréants. D'ailleurs les guerres se
passaient trop loin, pour qu'il n'y eût pas toujours moyen d'excuser
les revers; l'héroïsme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le
reste. Au treizième siècle, lorsque les bannières féodales furent
habituées à suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours
seigneuriales, il s'en fit une seule, éclatante au delà de toutes les
fictions des romans, les nobles, diminués en puissance, crûrent en
orgueil; abaissés en eux-mêmes, ils se sentirent grandis dans leur
roi. Ils s'estimèrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux
fêtes royales. Le plus applaudi dans les tournois était cru, se
croyait lui-même le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,
regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus
qu'une vraie victoire. L'enivrement fut tel qu'ils abandonnèrent sans
mot dire à Philippe-le-Bel leurs frères, les Templiers; ces chevaliers
étaient généralement les cadets de la noblesse. Elle fit bon marché
des moines chevaliers, tout comme des autres moines ou prêtres.
Toujours elle aida les rois contre les papes. Ces décimes arrachés au
clergé, sous semblant de croisade ou autre prétexte, les nobles en
avaient bonne part[413]. Le temps venait pourtant où le noble, après
avoir aidé le roi à manger le prêtre, pourrait aussi avoir son tour.

[Note 413: _App._ 179.]

À Courtrai, les nobles alléguèrent leur héroïque étourderie, le fossé
des Flamands. À Mons-en-Puelle, à Cassel, deux faciles massacres
relevèrent leur réputation. Pendant plusieurs années, ils accusèrent
le roi qui leur défendait de vaincre. À Créci, ils étaient à même;
toute la chevalerie était là réunie, toute bannière flottait au vent,
ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout
l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille
hommes d'armes, c'étaient les va-nu-pieds des communes anglaises, les
rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[414]; races
aveugles et sauvages qui ne savaient ni français, ni anglais, ni
chevalerie. Ils n'en visèrent pas moins bien aux nobles bannières; ils
n'en tuèrent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour prier
ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron renversé
qui lui offrait de le faire riche: il ne répondait que du couteau.

[Note 414: Sur trente-deux mille hommes dont se composait l'armée
d'Édouard, Froissart dit expressément qu'il n'y avait que quatorze
mille Anglais (4.000 hommes d'armes, 10.000 archers). Les autres
dix-huit mille étaient Gallois et Irlandais (12.000 Gallois, 6.000
Irlandais).]

Malgré la romanesque bravoure de Jean de Bohême et de maint autre, les
brillantes bannières furent tachées ce jour-là. D'avoir été traînées,
non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,
c'était difficile à laver. La religion de la noblesse eut dès lors
plus d'un incrédule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On
commença à douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie
vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles
semblèrent aussi de bonnes armoiries.

Pour que le peuple s'avisât de tout cela, il fallut bien du temps,
bien des défaites. Créci ne suffit pas, pas même Poitiers. Cette
réprobation des nobles qui s'éleva hardiment après la bataille
d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous
Philippe-de-Valois. Il n'y a ni plainte ni révolte; mais souffrance,
langueur, engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, guère
ailleurs. La foi est ébranlée; la féodalité, cette autre foi, l'est
davantage. Le moyen âge avait sa vie en deux idées, l'empereur et le
pape. L'Empire est tombé aux mains d'un serviteur du roi de France; le
pape est dégradé, de Rome à Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la
noblesse humiliée.

Personne ne disait ces choses, ni même ne s'en rendait bien compte. La
pensée humaine était moins révoltée que découragée, abattue et
éteinte. On espérait la fin du monde; quelques-uns la fixaient à l'an
1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?

Les époques d'abattement moral sont celles de grande mortalité. Cela
doit être, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il
laisse la vie s'en aller, dès qu'elle cesse de lui paraître grande et
divine... _Vitamque perosi Projecere animas..._ La dépopulation fut
rapide dans les dernières années de Philippe-de-Valois. La misère, les
souffrances physiques ne suffiraient pas à l'expliquer; elles
n'étaient pas parvenues au point où elles arrivèrent plus tard.
Cependant, pour ne citer qu'un exemple, dès l'an 1339, la population
d'une seule ville, de Narbonne, avait diminué, en quatre ou cinq ans,
de cinq cents familles[415].

[Note 415: _App._ 180.]

Par-dessus cette dépopulation trop lente, vint l'extermination, la
grande _peste noire_ qui, d'un coup, entassa les morts par toute la
chrétienté. Elle commença en Provence, à la Toussaint de l'an 1347.
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il
en fut de même en Languedoc. À Montpellier, de douze consuls il en
mourut dix. À Narbonne, il périt trente mille personnes. En plusieurs
endroits, il ne resta qu'un dixième des habitants[416]. L'insouciant
Froissart ne dit qu'un mot de cette épouvantable calamité, et encore
par occasion. «... Car en ce temps par tout le monde généralement une
maladie que l'on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du
monde mourut.»

[Note 416: D. Vaissette.]

Le mal ne commença dans le Nord qu'au mois d'août 1348, d'abord à
Paris et à Saint-Denis. Il fut si terrible à Paris, qu'il y mourait
huit cents personnes par jour, selon d'autres, cinq cents[417].
«C'était, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalité
d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,
au point qu'on pouvait à peine les ensevelir; ils étaient rarement
plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite
en pleine santé. Tel aujourd'hui était bien portant, qui demain était
porté dans la fosse: on voyait se former tout à coup un gonflement à
l'aine ou sous les aisselles; c'était signe infaillible de mort... La
maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.
Quand on visitait un malade, rarement on échappait à la mort. Aussi en
plusieurs villes, petites et grandes, les prêtres s'éloignaient,
laissant à quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les
malades... Les saintes soeurs de l'Hôtel-Dieu, rejetant la crainte de
la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilité, les
touchaient, les maniaient. Renouvelées nombre de fois par la mort,
elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du
Christ[418].»

[Note 417: _App._ 181.]

[Note 418: Cont. G. de Nangis.]

«Comme il n'y avait ni famine, ni manque de vivres, mais au contraire
grande abondance, on disait que cette peste venait d'une infection de
l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le monde se souleva
cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua, on massacra, on
brûla des milliers de juifs sans distinction[419]...»

[Note 419: _Idem._]

La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accès de
mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis
longtemps privée des sacrements de l'Église. Nos papes d'Avignon, pour
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaieté de coeur,
avaient plongé l'Allemagne dans le désespoir. Tous les pays qui
reconnaissaient Louis de Bavière étaient frappés de l'interdit.
Plusieurs villes, particulièrement Strasbourg, restaient fidèles à
leur empereur, même après sa mort, et souffraient toujours les effets
de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La
peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damnés.
Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service
divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et
persistèrent à assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin
Thomas de Strasbourg et le chartreux Ludolph. C'était la grande époque
des mystiques. Ludolph écrivait sa _Vie du Christ_, Tauler son
_Imitation de la pauvre vie de Jésus_, Suso son livre des _Neuf
rochers_. Tauler lui-même allait consulter dans la forêt de Soignes,
près Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.

Mais l'extase dans le peuple, c'était fureur. Dans l'abandon où les
laissait l'Église, dans leur mépris des prêtres[420], ils se passaient
de sacrements; ils mettaient à la place des mortifications sanglantes,
des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent
sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Ils
portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient
avec des fouets armés de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on
n'avait jamais entendus[421]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un
jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait
pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au
jour de baptême[422].

[Note 420: Johannes Vitoduranus.]

[Note 421: _App._ 182.]

[Note 422: Ms. des _Chroniques de Saint-Denis_, cité par M. Mazure.]

Les flagellants allèrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette
fièvre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas
Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils
n'en furent pas moins à Noël (1349) près de huit cent mille[423]. Et
ce n'était plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des
seigneurs. De nobles dames se mettaient à en faire autant[424].

[Note 423: _Ibid._]

[Note 424: Contin. G. de Nangis.]

Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de
l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre déclarée à la chair,
contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laissée des moeurs
italiennes à la même époque.

Le prologue du _Décaméron_ est le principal témoignage historique que
nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prétend qu'à Florence
seulement il y eut cent mille morts. La contagion était effroyablement
rapide. «J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui, dans la rue,
secouèrent du groin les haillons d'un mort; une petite heure après,
ils tournèrent, tournèrent et tournèrent; ils étaient morts
eux-mêmes... Ce n'étaient plus les amis qui portaient les corps sur
leurs épaules, à l'église indiquée par le mourant. De pauvres
compagnons, de misérables croque-morts portaient vite le corps à
l'église voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout
seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...
Souvent on mit sur le même brancard la femme et le mari, le fils et le
père... On avait fait de grandes fosses où l'on entassait les corps
par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun
portait à la main des herbes d'odeur forte. L'air n'était plus que
puanteur de morts et de malades ou de médecines infectes... Oh! que de
belles maisons restèrent vides! que de fortunes sans héritiers! que de
belles dames, d'aimables, jeunes gens dînèrent le matin avec leurs
amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux!...»

Il y a dans tout le récit de Boccace quelque chose de plus triste que
la mort, c'est le glacial égoïsme qui y est avoué. «Plusieurs, dit-il,
s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des
aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre
aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres
choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que
la meilleure médecine, c'était de boire, d'aller chantant et de se
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et
nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisément que chacun,
n'espérant plus vivre, laissait à l'abandon ce qu'il avait, aussi bien
que soi-même; les maisons étaient devenues communes. L'autorité des
lois divines et humaines était comme perdue et dissoute, n'y ayant
plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pensée
cruelle et _peut-être plus prudente_[425], disaient qu'il n'y avait
remède que de fuir; ne s'inquiétant plus que d'eux-mêmes, ils
laissaient là leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en
allaient aux champs, comme si la colère de Dieu n'eût pu les
précéder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu
soucieux de l'avenir, s'efforçaient, s'ingéniaient à consommer tout ce
qu'ils avaient. Les boeufs, les ânes, les chèvres, les chiens même,
abandonnés, s'en allaient dans les champs où les fruits de la terre
restaient sur pied, et comme créatures raisonnables; quand ils étaient
repus, ils revenaient sans berger le soir à la maison... À la ville,
les parents ne se visitaient plus. L'épouvante était si forte au coeur
des hommes, que la soeur abandonnait le frère, la femme le mari; chose
presque incroyable, les pères et mères évitaient de soigner leurs
fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que
la pitié de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut guère), ou bien
l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci étaient-ils gens grossiers,
peu habitués à un tel service, et qui n'étaient guère bons qu'à voir
quand le malade était mort. De cet abandon universel résulta une chose
jusque-là inouïe, c'est qu'une femme malade, tant belle, noble et
gracieuse fût-elle, ne craignait pas de se faire servir par un homme,
même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la maladie l'y
obligeait, tout ce qu'elle aurait montré à une femme; ce qui peut-être
causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent.»

[Note 425: Matteo Villani blâme ceux qui se retirèrent.]

       *       *       *       *       *

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,
Boccace est le vrai frère de Froissart. Mais le conteur ici en dit
plus que l'historien. Le _Décaméron_, dans sa forme même, dans le
passage du tragique au plaisant, ne représente que trop les
jouissances égoïstes qui suivent les grandes calamités[426]. Son
prologue nous introduit par le funèbre vestibule de la peste de
Florence aux jolis jardins de Pampinea, à cette vie de rire, de _rien
faire_ et d'oubli calculé, que mènent ses conteurs, près de leurs
belles maîtresses, dans une sobre et discrète hygiène... Machiavel,
dans son livre sur la peste de 1527, a moins de ménagements. Nulle
part l'auteur du _Prince_ ne me semble plus froidement cruel. Il se
prend d'amour et de galants propos dans une église en deuil. Ils se
revoient avec surprise, comme des revenants, se savent bon gré de
vivre et se plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.

[Note 426: _App._ 183.]

Selon le Continuateur de Guillaume de Nangis: «Ceux qui restaient,
hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient
outre mesure. Il n'y en avait pas de stérile. On ne voyait d'ici et
de là que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois
enfants à la fois.»

Ce fut, comme après tout grand fléau, comme après la peste de
Marseille, comme après la Terreur, une joie sauvage de vivre, une
orgie d'héritiers[427]. Le roi, veuf et libre, allait marier son fils
à sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune fille, il la trouva
trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il avait cinquante-huit
ans, elle dix-huit. Le fils épousa une veuve qui en avait
vingt-quatre, l'héritière de Boulogne et d'Auvergne, qui de plus lui
donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration des deux
Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le roi
venait d'acheter Montpellier et le Dauphiné. Le petit-fils du roi
épousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de
Brabant. Ce n'était que noces et que fêtes.

[Note 427: Matteo Villani.]

Ces fêtes tiraient un bizarre éclat des modes nouvelles qui s'étaient
introduites depuis quelques années en France et en Angleterre. Les
gens de la cour, peut-être pour se distinguer davantage des
_chevaliers ès lois_, des hommes de robe longue avaient adopté des
vêtements serrés, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux
serrés en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers à la
poulaine qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air
bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes
chargeaient leur tête d'une mitre énorme d'où flottaient des rubans,
comme les flammes d'un mât. Elles ne voulaient plus de palefrois; il
leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues à la
ceinture.--L'Église prêchait en vain contre ces modes orgueilleuses et
impudentes. Le sévère chroniqueur en parle rudement: «Ils s'étaient
mis, dit-il, à porter barbe longue et robes courtes, si courtes qu'ils
montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une
dérision non petite; ils devinrent, comme l'événement le prouva
souvent, d'autant mieux en état de fuir devant l'ennemi[428].»

[Note 428: _App._ 184.]

Ces changements en annonçaient d'autres. Le monde allait changer
d'acteurs comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces
précipitées le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs
morts. Le vieux Philippe-de-Valois ne tarda pas à languir près de sa
jeune reine, et laissa la couronne à son fils (1350).



CHAPITRE II

Jean.--Bataille de Poitiers (1350-1356).


La peste de 1348 enleva, entre autres personnages célèbres,
l'historien Jean Villani, et la belle Laure de Sades, celle qui,
vivante ou morte, fut l'objet des chants de Pétrarque.

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, près
d'Avignon, avait épousé Hugues de Sades, d'une vieille famille
municipale de cette ville. Elle vécut honorablement à Avignon avec son
mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidèle, cette
belle image de la famille, au milieu d'une ville si décriée pour ses
moeurs, est sans doute ce qui toucha Pétrarque. Ce fut le 6 avril 1327
que Laure apparut pour la première fois au jeune exilé florentin, le
vendredi de la semaine sainte, dans une église, entourée, comme il est
probable, de son époux et de ses enfants. Dès lors cette noble image
de jeune femme lui resta devant l'esprit.

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons
d'une Française qui inspira une si durable passion au plus grand poète
du siècle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous
avons parlé d'Héloïse et de Béatrix. Laure n'est pas, comme Héloïse,
la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Béatrix de Dante,
dans laquelle l'idéal domine et qui finit par se confondre avec
l'éternelle beauté. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse
transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destinée sur la
terre. Elle est épouse, elle est mère, elle vieillit, toujours
adorée[429]. Une passion si fidèle et si désintéressée à cette époque
de sensualité grossière, méritait bien de rester parmi les plus
touchants souvenirs du quatorzième siècle. On aime à voir dans ces
temps de mort une âme vivante, un amour vrai et pur, qui suffit à une
inspiration de trente années. On rajeunit, à regarder cette belle et
immortelle jeunesse d'âme.

[Note 429: _App._ 185.]

Il la vit pour la dernière fois en septembre 1347. C'était au milieu
d'un cercle de femmes. Elle était sérieuse et pensive, sans perles,
sans guirlandes. Tout était déjà plein de la terreur de la contagion.
Le poète, ému, se retira, pour ne pas pleurer... La nouvelle de sa
mort lui parvint, l'année suivante, à Vérone. Il y écrivit la note
touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est
morte au même mois, au même jour et à la même heure, où il l'avait
vue trente ans auparavant pour la première fois.

Le poète avait vu périr en quelques années toutes ses espérances, tous
les rêves de sa vie[430]. Jeune, il avait espéré que la chrétienté se
réconcilierait, et trouverait la paix intérieure dans une belle guerre
contre les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzone: «O aspettata
in ciel beata e bella...» Mais quel pape prêchait la croisade? Jean
XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'être pape,
_cahorsin_ et usurier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvreté.

[Note 430: _App._ 186.]

L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son espoir, n'y
répondit pas davantage. Les princes flattaient Pétrarque, se disaient
ses amis, mais aucun ne l'écoutait. Quels amis pour le crédule poète
que ces féroces et rusés Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce
semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-même à Pétrarque
la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert
n'était plus. La reine Jeanne lui avait succédé[431]. Le poète, à
peine arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvelés
dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prévit la catastrophe
du jeune époux de Jeanne, étranglé peu après par les amants de sa
femme... Il écrivit lui-même de Naples: _Heu! fuge crudeles terras,
fuge littus avarum!_

[Note 431: _App._ 187.]

Cependant on parlait de la restauration de la liberté romaine par le
tribun Rienzi. Pétrarque ne douta point de la réunion prochaine de
l'Italie, du monde, sous le _bon état_. Il chanta d'avance les vertus
du libérateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi
menaçait de mort les amis de Pétrarque, les Colonna. Celui-ci refusa
longtemps d'y croire; il écrivit au tribun une lettre triste et
inquiète, où il le prie de démentir ces mauvais bruits[432].

[Note 432: _App._ 188.]

La chute du tribun lui ôtant l'espoir que l'Italie pût se relever
elle-même, il transporta son facile enthousiasme à l'empereur Charles
IV, qui alors entrait en Italie. Pétrarque se trouva sur son passage;
il lui présenta les médailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma
de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste avait
passé les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre
les droits de l'Empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne
dans sa bulle d'or. Le pacifique et économe empereur, avec son cortège
mal monté, était comparé par les Italiens à un marchand ambulant qui
va à la foire[433].

[Note 433: Il tira d'eux quelque argent, et s'en retourna plus vite
qu'il n'était venu. Les villes fermaient toutes leurs portes; on lui
permit avec peine de reposer une nuit à Crémone.]

Le triste Pétrarque, trompé tant de fois[434], se réfugia chaque jour
davantage dans la lointaine antiquité. Il se mit, déjà vieux, à
apprendre la langue d'Homère, à épeler l'_Iliade_. Il faut voir quels
furent ses transports quand, pour la première fois, il toucha le
précieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.

[Note 434: Ce qu'il y avait de plus humiliant, c'est que le malicieux
empereur avait donné la couronne poétique à un autre que Pétrarque.]

Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, comme Dante, à
tout ce qu'il aimait. Ce n'était pas Dante, mais plutôt son ombre,
plus pâle et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant
de la poésie antique un Élysée. Vers la fin, inquiet pour les précieux
manuscrits qu'il traînait partout avec lui, il les légua à la
république de Venise, et déposa son Homère et son Virgile dans la
bibliothèque même de Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de
Corinthe, où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié perdus
de poussière. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, était
alors le seul lieu sûr auquel la main pieuse du poète pût confier en
mourant les dieux errants de l'antiquité.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps réchauffer sa
vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothèque et la
tête sur un livre[435].

[Note 435: Quelques jours auparavant, Boccace lui avait envoyé le
_Décaméron_. Le vieillard en retint par coeur _la patiente
Griselidis_, cette belle histoire qui, à elle seule, purifie le reste
du livre.]

       *       *       *       *       *

Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, qui pendant toute
la vie du poète lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un
crédule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur
de Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France même, qui
semble avoir si durement rompu avec le moyen âge par l'immolation des
Templiers et de Boniface, y revient malgré elle après cet effort, et
s'y engourdit. La défaite des armées féodales, la grande leçon de
Créci, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commencé,
ne sert qu'à lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne
l'instruisent pas. Elle n'entend point le génie moderne qui l'a
foudroyée à Créci par l'artillerie d'Édouard.

Le fils de Philippe-de-Valois, le roi Jean, est le roi des
gentilshommes. Plus chevalereux encore et plus malencontreux que son
père, il prend pour modèle l'aveugle Jean de Bohême qui combattit lié
à Créci. Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la bataille
de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des gens à cheval. Mais il
n'eut pas le bonheur d'être tué, comme Jean de Bohême.

Dés son avènement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de
surseoir au payement des dettes[436]. Il créa pour eux un ordre
nouveau, l'ordre de l'Étoile, qui assurait une retraite à ses membres.
C'était comme les Invalides de la chevalerie. Déjà une somptueuse
maison commençait à s'élever pour cette destination dans la plaine de
Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[437]. Les membres de cet ordre
faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient
tués ou pris. Ils furent pris en effet.

[Note 436: _Ord._, 30 mars 1351, et septembre.]

[Note 437: _App._ 189.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un
soupçon, le connétable d'Eu, principal conseiller de son père. Il
jette tout à un favori, homme du Midi, adroit et avide, Charles
d'Espagne, pour qui il avait «un amour désordonné[438]». Le favori se
fait connétable, et se fait encore donner un comté qui appartenait au
jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait déjà dépouillé de la
Champagne[439]. Charles, descendu d'une fille de Louis-Hutin, se
croyait, comme Édouard III, dépouillé de la couronne de France. Il
assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui
fit demander pardon à genoux. Cet homme flétri sera le démon de la
France. Il est surnommé le _Mauvais_. Jean tue le connétable, tue
d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean-le-_Bon_.

[Note 438: C'était, dit Villani, le bruit public.]

[Note 439: Charles avait aussi à se plaindre de l'insolence du
connétable, qui l'avait appelé _billonneur monnoie_ (faux monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici le confiant, l'étourdi, le prodigue. Nul prince
en effet n'avait encore si noblement jeté l'argent du peuple. Il
allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus, son
blé en herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent, engageant
l'avenir. On eût dit qu'il prévoyait ne devoir pas rester longtemps en
France.

Si grande ressource était l'altération des monnaies[440].
Philippe-le-Bel et ses fils, Philippe-de-Valois, avaient usé largement
de cette forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa
aussi toute banqueroute royale ou nationale qui pût jamais venir. On
croit rêver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances
que fit ce prince en si peu d'années. C'est la loi en démence. À son
avènement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous, à la fin de
l'année onze livres. En février 1352, il était tombé à quatre livres
cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. En 1354, il
fut fixé à quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en
1355. On le remit à cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement
la monnaie qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[441].

[Note 440: «Sur plusieurs de ces monnoies, le roi d'Angleterre était
représenté sous forme de lion ou de dragon, foulé par le roi de
France.» (Leblanc.)]

[Note 441: De 1351 à 1360, la livre tournois changea soixante et onze
fois de valeur. M. Natalis de Wailly met ce régime en balance avec
celui des assignats. (_Mémoire sur les variations de la livre
tournois._) _Note de 1860._ _App._ 190.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les
bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assiègent le bon roi,
et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche
avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait
à son profit leurs débiteurs par tout le royaume[442].

[Note 442: Les États de 1355 exigèrent qu'on suspendit ces
poursuites.]

La noblesse, commençant à vivre loin de ses châteaux, séjournant à
grands frais près du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne
voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour
défendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons
descendaient de bonne grâce à l'état de mercenaires[443],
paraissaient à leur rang dans les grandes _montres_ et revues
royales, et tendaient la main au payeur. Sous Philippe-de-Valois, le
chevalier s'était contenté de dix sous par jour. Sous Jean, il en
exigea vingt, et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dépense
énorme obligea le roi Jean d'assembler les États plus souvent qu'aucun
de ses prédécesseurs. Les nobles contribuèrent ainsi, indirectement et
à leur insu, à donner une importance toute nouvelle aux États, surtout
au Tiers-État, à l'État qui payait.

[Note 443: En 1338, les nobles du Languedoc se plaignaient de ce que
les gages qu'on leur avait payés pendant la guerre de Gascogne
n'étaient pas proportionnés à ceux qu'ils avaient reçus dans les
autres guerres qui avaient été faites en ce pays. On était au moment
de la reprise de la guerre contre les Anglais. Le roi fit droit à la
requête.]

Déjà, en 1343, la guerre avait forcé Philippe-de-Valois de demander
aux États un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,
lequel devait être perçu à chaque vente. Ce n'était pas seulement un
impôt, c'était une intolérable vexation, une guerre contre le
commerce. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et
acheteurs, mettait la main à toutes les poches, demandait (comme il
arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui
n'est autre que l'alcavala espagnol, alors récemment établi à
l'occasion des guerres des Maures, a tué l'industrie de l'Espagne.
Philippe de Valois promit en récompense de frapper de bonne monnaie,
_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi
promit aux États du Nord de restreindre le droit de prise «aux
nécessités de son hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses
enfants». Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions
opposées entre elles, retira les lettres de répit par lesquelles il
permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les
États du Midi accordèrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur
fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux États son droit de joyeux avènement, se
montra facile à leurs réclamations, quelque diverses et
contradictoires qu'elles fussent[444]. Il promit aux nobles picards de
tolérer les guerres privées, aux bourgeois normands de les interdire.
Les uns et les autres lui accordèrent six deniers par livre sur les
ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des
toiles étroites ou _couvre-chefs_, aux maîtres des métiers de Paris un
règlement qui fixait les salaires des ouvriers, élevés outre mesure
par suite de la dépopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,
consultés par eux-mêmes et non par députés, à leur assemblée du
_parloir aux bourgeois_, accordèrent la taxe des ventes. Le roi les
appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientôt sans lui.

[Note 444: _App._ 191.]

En 1346, le roi avait promis des réformes; les États avaient cru, voté
docilement. Tout avait été fini en un jour. En 1351, les nobles
picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont
eux-mêmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander
de l'argent. Les États du Nord ou de la langue d'Oil, convoqués le 30
novembre, se montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre
l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol
indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi déclara que le nouvel
impôt s'étendrait à tous, clercs et nobles; qu'il le payerait
lui-même, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les États. Ils ne se fièrent pas
à la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir
eux-mêmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,
s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an après, à la
Saint-André.

Voter et recevoir l'impôt, c'est régner. Personne alors ne sentit
toute la portée de cette demande hardie des États, pas même
probablement Marcel, le fameux prévôt des marchands, que nous voyons à
la tête des députés des villes[445].

[Note 445: «Protestèrent les bonnes villes par la bouche de Étienne
Marcel, lors prévost des marchands à Paris, que ils estoient tous
prests de vivre, de mourir avec le roi». (Froissart.)--Lire sur
Étienne Marcel et la révolution de 1356-58 l'excellent travail de M.
Perrens. MM. H. Martin et J. Quicherat (_Plutarque français_) avaient
déjà bien indiqué le caractère des événements de cette grande époque
sur lesquels M. Perrens a concentré la plus vive lumière en les
racontant et les discutant avec détail (1860).]

L'assemblée achetait cette royauté par la concession énorme de six
millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet
argent devait être levé par deux impôts, sur le sel et sur les ventes;
mauvais impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer
dans un besoin pressant, lorsque tout le Midi était en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyèrent point à ces États.
Les Normands étaient encouragés par le roi de Navarre, le comte
d'Harcourt et autres, qui déclarèrent que la gabelle ne serait point
levée sur leurs terres: «qu'il ne se trouveroit point si hardi homme
de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui
enlevât amende, qui ne le payât de son corps[446].»

[Note 446: Froissart.]

Les États reculèrent. Ils supprimèrent les deux impôts, et y
substituèrent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,
4 pour 100 sur les biens médiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on
avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement blessé de la résistance du roi de Navarre et de
ses amis, avait dit «qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils
fussent en vie». Il partit d'Orléans avec quelques cavaliers,
chevaucha trente heures, et les surprit au château de Rouen, où ils
étaient à table. Le dauphin les avait invités. Il fit couper la tête à
d'Harcourt et à trois autres; le roi de Navarre fut jeté en prison et
menacé de la mort. On répandit le bruit qu'ils avaient engagé le
dauphin à s'enfuir chez l'empereur pour faire la guerre au roi son
père.

La résistance aux impôts votés par les États livrait le royaume à
l'Anglais. Le prince de Galles se promenait à son aise dans nos
provinces du Midi. Il lui suffisait d'une petite armée, composée cette
fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en
était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, gâtaient comme des
brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le
Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[447]. La
province fut ravagée, mise à sac, comme la Normandie en 1346. Ils
ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis
leur butin à couvert, ils reprirent méthodiquement leur cruel voyage,
par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup
férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte-balles, soûlés des
fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et
coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui
s'étaient jetés dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour
les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résistance. Le prince de
Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[448].

[Note 447: _App._ 192.]

[Note 448: Il dut déployer contre ces trois chevaliers tout un
appareil de siège: «canons, carreaux, bombardes et feux grégeois.»
(Froissart.)]

Le roi Jean qui avait commencé la campagne par prendre en Normandie
les places du roi de Navarre où il aurait pu introduire l'Anglais,
vint enfin au-devant avec une grande armée, aussi nombreuse qu'aucune
qu'ait perdue la France. Toute la campagne était couverte de ses
coureurs; les Anglais ne trouvaient plus à vivre. Du reste, les deux
ennemis ne savaient trop où ils en étaient; Jean croyait avoir les
Anglais devant, et courait après, tandis qu'il les avait derrière. Le
prince de Galles, aussi bien informé, croyait les Français derrière
lui. C'était la seconde fois, et non la dernière, que les Anglais
s'engageaient à l'aveugle dans le pays ennemi. À moins d'un miracle,
ils étaient perdus. C'en fut un que l'étourderie de Jean.

L'armée du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, était
forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers et de deux
mille _brigands_ qu'on louait dans le Midi, troupes légères. Jean
était à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l'arrière-ban,
qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de
Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec
leurs bannières déployées; magnifique coup d'oeil, mais l'armée n'en
valait pas mieux.

Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent
pour empêcher l'effusion du sang chrétien. Le prince de Galles offrait
de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de
ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il
était naturel; il eût été honteux de laisser aller ces pillards. Il
exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent
chevaliers.

Les Anglais s'étaient fortifiés sur le coteau de Maupertuis près
Poitiers, colline roide, plantée de vignes, fermée de haies et de
buissons d'épines. Le haut de la pente était hérissé d'archers
anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de les tenir
là; la soif et la faim les auraient apprivoisés au bout de deux jours.
Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un étroit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de
France y employa des cavaliers. Il en fut à peu près comme à la
bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,
criblèrent les chevaux, les effarouchèrent, les jetèrent l'un sur
l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[449]. Le
trouble se répandit dans cette grande armée. Trois fils du roi se
retirèrent du champ de bataille par l'ordre de leur père, emmenant
pour escorte un corps de huit cents lances.

[Note 449: _App._ 193.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employé des cavaliers pour
forcer la montagne; avec le même bon sens, il donna ordre aux siens de
mettre pied à terre pour combattre les Anglais qui venaient à cheval.
La résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de
ses fils. Ses confrères de l'ordre de l'Étoile furent comme lui
fidèles à leur voeu; ils ne reculèrent pas. «Et se combattoient par
troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et
recueilloient.» Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses
portes: «Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la porte si
grand'horribleté de gens occire, navrer et abattre, que merveille
seroit à penser; et se rendoient les François de si loin qu'ils
pouvoient voir un Anglois.»

Cependant le champ de bataille était encore disputé: «Le roi Jean y
faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop
bien se défendoit et combattoit.» À ses côtés, son plus jeune fils,
qui mérita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant
à chaque nouvel assaut: Père, gardez-vous à droite, gardez-vous à
gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient à
cette riche proie: «Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes
parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la
bataille du roi de France, et furent les François si entortillés entre
leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentil
homme.» C'était autour du roi qu'on se pressait, «pour la convoitise
de le prendre; et lui criioient ceux qui le connaissoient et qui le
plus près de lui étoient: «Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous
êtes mort.» Là avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on
appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et à la force
des bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en
bon françois, où le roi s'arrêta plus que aux autres: «Sire, sire,
rendez-vous.» Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la
défense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier: «À qui
me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le
véois, je parlerois.»--«Sire, répondit messire Denys, il n'est pas
ici, mais rendez-vous à moi, je vous menerai devant lui.»--«Qui
êtes-vous?» dit le roi.--«Sire, je suis Denys de Morbecque, un
chevalier d'Artois, mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je
ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai forfait tout le
mien.»--Adoncques répondit le roi de France:--«Et je me rends à vous.»
Et lui bailla son destre gand. Le chevalier le prit qui en eut
grand'joie. Là eut grand'presse et grand tireis entour le roi: car
chacuns s'efforçoit de dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne
pouvoit le roi aller avant, ni messire Philippe son maisné (jeune)
fils[450].»

[Note 450: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur à cette fortune inouïe qui lui avait
mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter
son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non
_Jean-de-Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui
importait trop qu'il fût roi en effet, pour que le royaume parût pris
lui-même en son roi, et se ruinât pour le racheter. Il servit Jean à
table après la bataille. Quand il fit son entrée à Londres, il le mit
sur un grand cheval blanc (signe de suzeraineté), tandis qu'il le
suivait lui-même sur une petite haquenée noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.
Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'étaient d'hommes pour les
garder. Ils les renvoyèrent pour la plupart sur parole, leur faisant
promettre de venir payer aux fêtes de Noël les rançons énormes
auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci étaient trop bons chevaliers pour
y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pût
arriver au vaincu était d'aller prendre sa part des fêtes des
vainqueurs, d'aller chasser, joûter en Angleterre, de jouir bonnement
de l'insolente courtoisie des Anglais[451], noble guerre, sans doute,
qui n'écrasait que le vilain.

[Note 451: _App._ 194.]

L'effroi fut grand à Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin
en tête, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en
France, que tout était tué ou pris. Les Anglais, un instant éloignés
pour mettre en sûreté leur capture, allaient sans doute revenir. On
devait s'attendre cette fois à ce qu'ils prissent non pas Calais,
mais Paris et le royaume même.



CHAPITRE III

Suite.--États généraux.--Paris.--Jacquerie.--Peste (1356-1361).


Il n'y avait pas à espérer grand'chose du dauphin, ni de ses frères.
Le prince était faible, pâle, chétif; il n'avait que dix-neuf ans. On
ne le connaissait que pour avoir invité les amis du roi de Navarre au
funeste dîner de Rouen, et donné à la bataille le signal du
sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-même
en défense. Le prévôt des marchands, Étienne Marcel, mit ordre à tout.
D'abord, pour prévenir les surprises de nuit, on forgea et l'on tendit
des chaînes. Puis on exhaussa les murs des parapets; on y mit des
balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais les
vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait
débordé de toutes parts. On éleva d'autres murailles qui couvraient
l'Université, et qui de l'autre côté allaient de l'_Ave Maria_ à la
porte Saint-Denis, et de là au Louvre. L'île même fut fortifiée. On
fixa sur les remparts sept cent cinquante guérites. Tout cet immense
travail fut terminé en quatre ans[452].

[Note 452: _App._ 195.]

Je ne puis faire comprendre la révolution qui va suivre, et le rôle
que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-même un
vaisseau, une île, qui nage entre la Seine et la Marne, déjà réunies,
mais non confondues[453].

[Note 453: À l'île Louviers, on distingue souvent les deux rivières à
la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerçante[454]. Au centre
la Cité, la cathédrale, le palais, l'autorité.

[Note 454: De ce côté, dès le temps de Charles-le-Chauve, nous
trouvons la foire du Landit, entre Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cité flottant entre deux villes diverses,
qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville
unique, la plus belle qui fût jamais. Rome, Londres, n'ont rien de
tel; elles sont jetées sur un seul côté de leur fleuve[455]. La forme
de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.
L'individualité primitive est dans la Cité, à quoi sont venues se
rattacher les deux universalités de la science et du commerce, le tout
constituant la vraie capitale de la sociabilité humaine.

[Note 455: Elles n'ont de l'autre côté qu'un faubourg.]

L'autorité, la Cité, c'était l'île. Mais sur les deux rives deux
asiles s'ouvraient à l'indépendance. L'Université avait sa juridiction
pour les écoliers, le Temple la sienne pour les artisans[456].

[Note 456: Cinq siècles après la chute des Templiers, l'enclos du
Temple, bien réduit, il est vrai, protégeait encore les petits
commerçants contre les règlements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux écoles de
Notre-Dame, alla se réfugier à l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible
argumentateur l'y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève. Cette
guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des
écoles de la Montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour créer
une ville au désert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris
méridional. La ville éristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'étendre. Elle heurtait l'immuable
muraille de Saint-Germain-des-Prés. La vieille abbaye, qui avait vu la
ville toute petite, qui l'avait d'abord aidée à grandir, en était
entourée, assiégée. Mais elle résistait. Cette ville, née de la Seine,
s'étendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses
boucheries, son cimetière des Innocents. Mais une fois bornée de ce
côté entre le Louvre[457] et le Temple, elle enfla, ne pouvant
allonger, et prit ce ventre qui va du Châtelet à la porte
Saint-Denis[458].

[Note 457: «Luparam prope Parisios». Philippe-Auguste en acheva la
construction vers 1204.]

[Note 458: _App._ 196.]

Les juridictions ecclésiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,
trouvèrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine
Blanche força elle-même les prisons des chanoines pour en tirer leurs
débiteurs. Le premier prévôt royal (1032), un Étienne, avait aussi
voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du
roi, la riche croix de Childebert. Ces prévôts n'étaient guère, ce
semble, dévots qu'au roi. Un autre Étienne (Étienne Boileau) obtint le
consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.
Le prévôt de Charles V fut persécuté par le clergé, comme ami des
Juifs.

L'Université était souvent en guerre avec Notre-Dame et
Saint-Germain-des-Prés. Le roi la soutenait. Il donnait presque
toujours raison aux écoliers contre les bourgeois, contre son prévôt
même. Le prévôt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait
justice. Le roi avait besoin de l'Université: il s'appuyait volontiers
sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre
lui. Philippe-le-Bel appela au Temple les maîtres de l'Université pour
leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe-le-Long,
pour appuyer sa royauté contestée, les fit assister au serment qu'il
exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des
rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe-de-Valois la
fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Université
contre l'évêque de Paris, est menacé par elle de condamnation[459].
Tout à l'heure, l'orgueil de l'Université sera porté au comble par le
schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,
régenter le roi.

[Note 459: Rayn., _Annal. Eccles._, ann. 1331.]

L'Université seule était un peuple. Lorsque le recteur, à la tête des
facultés, des _nations_, conduisait l'Université à la foire du Landit,
entre Saint-Denis et La Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre
parcheminiers de l'Université juger despotiquement les parchemins de
la banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur
était arrivé à la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession
était aux Mathurins-Saint-Jacques.

Mais le Paris du nord était encore plus peuplé. On peut en juger par
deux grandes revues qui se firent au quatorzième siècle. L'Université,
composée de prêtres, d'écoliers, d'étrangers, n'y figurait pas. Dans
la première revue (1313), ordonnée par Philippe-le-Bel pour faire
honneur à son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait
vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais étaient
stupéfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui
revenait de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et se rangèrent
en bataille. Il y avait plusieurs corps d'armée, un d'arbalétriers, un
de paveschiens (portant des boucliers), un autre armé de maillets, qui
à lui seul comptait vingt mille hommes.

Cette population n'était pas seulement très nombreuse, mais très
intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler du
contact de cette grande Université, le commerce, la banque, les
lombards, devaient y importer des idées. Le Parlement, où se portaient
les appels de toutes les justices de France, attirait à Paris un monde
de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,
l'_empire de Galilée_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer
d'attirer beaucoup de gens, à cette époque fiscale. Les bourgeois
remplissaient les plus grandes charges. Barbet, maître de la monnaie
sous Philippe-le-Bel, Poilvilain, trésorier du roi Jean, étaient des
bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la
bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 1306, il les avait
appelés lui-même à son jardin royal, lors de l'affaire des
Templiers[460].

[Note 460: Allusion à la rue de Galilée, près de laquelle siégeait la
cour.]

Le chef naturel de ce grand peuple était, non le prévôt royal,
magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prévôt des
marchands[461], président naturel des échevins de Paris. Dans
l'abandon où le royaume se trouvait après la bataille de Poitiers,
Paris prit l'initiative, et dans Paris le prévôt des marchands.

[Note 461: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont le privilège
exclusif remontait à 1192.]

Les États du nord de la France, assemblés le 17 octobre, un mois après
la bataille, réunirent quatre cents députés des bonnes villes, et à
leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands. Les seigneurs, la
plupart prisonniers, n'y vinrent guère que par procureurs. Il en fut
de même des évêques. Toute l'influence fut aux députés des villes, et
surtout à ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, résultat mémorable
de ces États, on sent la verve révolutionnaire et en même temps le
génie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer
qu'ainsi la netteté, l'unité de vues qui caractérisent cet acte. La
France n'eût rien fait sans Paris.

Les États, assemblés d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,
nommèrent un comité de cinquante personnes pour prendre connaissance
de la situation du royaume. Ils voulurent «encore savoir plus avant
que le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps passé, en
dixièmes, en maltôtes, en subsides, et en forges de monnoies, et en
toute autre extorsion, dont leurs gens avoient été formenés et
triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et
défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre compte[462]».

[Note 462: Froissart.]

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalité monstrueuse,
malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la détresse
publique, avait donné cinquante mille écus à un seul de ses
chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les
commissaires firent savoir au dauphin que, dans la séance publique,
ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de délivrer le roi
de Navarre, et de permettre que trente-six députés des États, douze de
chaque ordre, l'aidassent à gouverner le royaume.

Le dauphin, qui n'était pas roi, ne pouvait guère mettre ainsi la
royauté entre les mains des États. Il ajourna la séance, sous prétexte
de lettres qu'il aurait reçues du roi et de l'empereur. Puis il invita
les députés à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs,
tandis qu'il consulterait aussi son père[463].

[Note 463: En les renvoyant ainsi à leurs provinces, il comptait sans
doute sur les dissentiments infinis qui devaient s'élever entre des
intérêts si divers, sur la jalousie des nobles contre les villes, des
villes contre Paris, dont l'influence avait décidé la dernière
révolution.]

Les États du Midi, assemblés à Toulouse, et si près du danger, se
montrèrent plus dociles. Ils votèrent de l'argent et des troupes. Les
États provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordèrent aussi,
mais toujours en se réservant l'administration de ce qu'ils
accordaient. Le dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir
son oncle, l'empereur Charles IV; triste dauphin, triste empereur, qui
ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son côté, la reine mère s'en
allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage
coûteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre à la France.
Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni dauphin?
Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs
familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,
les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs
racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les
campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur
parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs
rançons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats
licenciés, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait
plus rien pour le forcer à donner encore[464]. C'était dans toute la
campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Révolution.

[Note 464: «Une autre compagnie roboit tout le pays entre Seine et
Loire, parquoi nul n'osoit aller de Paris à Vendôme, à Orléans, à
Montargis; ni nul n'osoit y demeurer, ains étoient tous les gens du
plat pays affuis à Paris ou à Orléans». (Froissart.) _App._ 197.]

Les États étant de nouveau réunis le 5 février 1357. Marcel et Robert
le Coq, évêque de Laon, leur présentèrent le cahier des doléances, et
obtinrent que chaque député le communiquerait à sa province. Cette
communication, très rapide pour ce temps-là et surtout en cette
saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reçut les doléances.
Elles lui furent présentées par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,
qui avait été successivement conseiller de Philippe-de-Valois,
président du parlement, et qui, s'étant fait évêque-duc de Laon, avait
acquis l'indépendance des grands dignitaires de l'Église. Le Coq, tout
à la fois homme du roi, homme des Communes, allait des uns aux autres,
et conseillait les deux partis. On le comparait à la _besaguë_ du
charpentier (bisacuta), _qui taille des deux bouts_[465]. Après qu'il
eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un avocat de Bâville
pour les Communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, déclarèrent
qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.

[Note 465: _App._ 198.]

Cette remontrance des États[466] était tout à la fois une harangue et
un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de
l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il
devait éloigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,
simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les
États n'exprimassent la pensée du royaume, puisque les députés étaient
près de huit cents et qu'ils avaient consulté leurs provinces. Quant à
ce qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire tuer ses
conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un mensonge, une
calomnie.

[Note 466: _App._ 199.]

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assemblées il gouvernât avec
l'assistance de trente-six élus des États, douze de chaque ordre.
D'autres élus devaient être envoyés dans les provinces avec des
pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès,
emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier les agents
royaux, assembler des États provinciaux, etc.

Les États accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais
ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit levée ni
employée par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et
solvables, ordonnés par les trois États_[467]. Une nouvelle monnaie
devait être faite, mais conforme _à l'instruction et aux patrons qui
sont entre les mains du prévôt des marchands de Paris_. Nul changement
dans les monnaies sans le consentement des États.

[Note 467: L'aide n'est accordée que pour un an. Les États, convoqués
ou non, s'assembleront à la Quasimodo.]

Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban sans leur autorisation.

Tout homme en France sera obligé de s'armer.

Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prétexte. Ils
suspendront toute guerre privée: «Que si aucun fait le contraire, la
justice du lieu, ou, s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,
prennent tels guerriers_... et les contraignent sans délai par retenue
de corps et exploitement de leurs biens, à faire paix et à cesser de
guerroyer.» Voilà les nobles soumis à la surveillance des communes.

Le droit de prise cesse. On pourra résister aux procureurs, et
_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.

Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, en remontant jusqu'à
Philippe-le-Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui
toute dépense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer à tous ses
officiers de ne lui rien demander qu'en présence du Grand-Conseil.

Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera
réduit.--Les prévôtés, vicomtés, ne seront plus données à ferme.--Les
prévôts, etc., ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés.

Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,
«mais il sera fait pleine justice».

Quoique l'un des principaux rédacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit
un avocat, un président du parlement, les magistrats y sont traités
sévèrement. On leur défend de faire le commerce; on leur interdit les
coalitions, les empiètements sur les juridictions respectives. On leur
reproche leur paresse. On réduit leurs salaires en certains cas. Les
réformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et
hostile. Il est évident que le parlement se refusait à soutenir les
États et la Commune.

Les présidents, ou autres membres du parlement commis aux enquêtes, ne
prendront que quarante sols par jour. «Plusieurs ont accoustumé de
prendre salaire trop excessif, et d'aller à quatre ou cinq chevaux,
quoique s'ils alloient à leurs dépens, il leur suffiroit bien d'aller
à deux chevaux ou à trois.»

Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des Comptes, sont accusés
de négligence. _Des arrêts qui devroient avoir été rendus il y a vingt
ans, sont encore à rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs
dîners sont longs, leurs après-dîners _peu profitables_. Les gens de
la chambre des Comptes «jureront aux saints évangiles de Dieu, que
bien et loyalement ils délivreront la bonne gent et par ordre, _sans
eux faire muser_.» Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des
Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du
Grand-Conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de
la journée.--Ces membres, malgré leur haute position, sont, comme on
le voit, traités sans façon par les bourgeois législateurs.

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut obligé de signer,
était bien plus qu'une réforme. Elle changeait d'un coup le
gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des États,
substituait la république à la monarchie. Elle donnait le gouvernement
au peuple, lorsqu'il n'y avait pas encore de peuple. Constituer un
nouveau gouvernement au milieu d'une telle guerre, c'était une
opération singulièrement périlleuse, comme celle d'une armée qui
renverserait son ordre de bataille en présence de l'ennemi. Il y avait
à craindre que la France ne périt dans ce revirement.

L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté ne vivait guère que
d'abus[468].

[Note 468: Ceci n'excuse point la royauté, mais l'incrimine au
contraire de n'avoir voulu que les perpétuer (1860). _App._ 200.]

Dans la réalité, la France existait-elle comme personne politique?
pouvait-on lui supposer une volonté commune? Ce qu'on peut affirmer,
c'est que l'autorité lui apparaissait encore tout entière dans la
royauté.

Elle ne souhaitait que des réformes partielles. L'ordonnance approuvée
des États n'était, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une
commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du
royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre
les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,
poussaient leur maître à la résistance. Au mois de mars, il avait
signé l'ordonnance présentée aux États; le 6 avril, il défendit de
payer l'aide que les États avaient votée. Le 8, sur les
représentations du prévôt des marchands, il révoqua la défense. Le
jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une
aujourd'hui, demain l'autre, et peut-être de bonne foi. Il y avait
grandement à douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,
personne ne payait. Le dauphin restait désarmé, les États aussi. Il
n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni États.

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant
conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrène y était, les
vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,
navarrais. Toute cette pourriture isolait, détachait l'un de l'autre
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait
plus d'États vraiment généraux, rien de général, plus de
communication, de route pour s'y rendre. Les routes étaient des
coupe-gorge. La campagne un champ de bataille; la guerre partout à la
fois, sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi.

Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[469].
Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays
qui l'environne? Paris, ne sachant à qui se prendre de sa détresse,
accusait les États. Le dauphin enhardi déclara qu'il voulait
gouverner, qu'il se passerait désormais de tuteur. Les commissaires
des États se séparèrent. Mais il n'en fut que plus embarrassé. Il
essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent
ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il
n'y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé par les
brigands. Il revint se blottir à Paris, et se remettre aux mains des
États. Il les convoqua pour le 7 novembre.

[Note 469: _App._ 201.]

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de
Péquigny, enleva par un coup de main Charles-le-Mauvais du fort où il
était enfermé. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule
menaçante de nobles, avait besoin d'une épée contre ces gens d'épée,
d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus
hardies tentatives de liberté, aimaient à suivre un prince. Il
semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se
conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de réparer cette
grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours
facile aux émotions généreuses, accueillit le prisonnier avec des
larmes de joie. Le retour de ce méchant homme, mais si malheureux,
leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par les communes
d'Amiens, reçu à Saint-Denis par la foule des bourgeois qui étaient
allés au-devant[470], il vint à Paris, mais d'abord seulement hors des
murs, à Saint-Germain-des-Prés. Le surlendemain il _prêcha_ le peuple
de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou
tribune, d'où les juges présidaient aux combats judiciaires qui se
faisaient au Pré-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de
là que parla le roi de Navarre. Le dauphin, à qui il avait demandé
l'entrée de la ville et qui n'avait pas osé refuser, était venu
l'entendre, peut-être dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la
harangue n'en fut que plus hardie. Il commença en latin, et continua
en langue vulgaire[471]. Il parla à merveille. Il était, disent les
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.

[Note 470: _App._ 202.]

[Note 471: «In latino valde pulchro.» (Contin. G. de Nangis.)]

Le texte du discours, tiré, selon l'usage du temps, de la sainte
Écriture, prêtait aux développements pathétiques: _Justus Dominus et
dilexit justitias; vidit æquitatem vultus ejus._ Le roi de Navarre,
s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-même, le
prenait à témoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien
tort de se défier de lui; n'était-il pas Français de père et de mère?
n'était-il pas plus près de la couronne que le roi d'Angleterre qui la
réclamait? il voudrait vivre et mourir en défendant le royaume de
France... Le discours fut si long, qu'_on avait soupé dans Paris quand
il cessa_[472]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas à se
_desheurer_[473], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce
fut à qui lui donnerait de l'argent.

[Note 472: _Chroniques de Saint-Denis._]

[Note 473: Comme dit le cardinal de Retz.]

De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs avec la même
faconde[474]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui
avaient été mis à mort au terrible dîner de Rouen[475], et les suivit
à la cathédrale au son des cloches et à la lueur des cierges. C'était
le jour des Saints-Innocents (28 décembre); il parla sur ce texte:
«Des innocents et des justes s'étaient attachés à moi, parce que je
tenais pour vous, ô Seigneur!»

[Note 474: «Miserias suas exposuit... eleganter.» (Cont. G. de
Nangis.)]

[Note 475: _App._ 203.]

Le dauphin _prêchait_ aussi à Paris. Il haranguait aux halles, Marcel
à Saint-Jacques[476]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple
n'aimait pas la mine chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu'il
pouvait être, c'était un froid harangueur, à côté du roi de Navarre.

[Note 476: _App._ 204.]

L'engouement de Paris pour celui-ci était étrange[477]. Que demandait
ce prince si populaire? Qu'on affaiblît encore le royaume, qu'on mît
en ses mains des provinces entières, les provinces les plus vitales de
la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la
frontière anglaise, le Limousin, une foule de places et de
forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures
provinces, c'eût été perdre d'un trait de plume autant qu'on avait
perdu par la bataille de Poitiers.

[Note 477: «Omnibus amabilis et dilectus», dit le second Continuateur
de Guillaume de Nangis.]

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre était
satisfait, il allait les délivrer des bandes de brigands qui
affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils
n'étaient ni au roi de Navarre ni à personne. Il eût voulu rappeler
tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.

Cependant les bourgeois, le prévôt, l'Université, entouraient,
assiégeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice à ce pauvre
roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Université, lui
déclara qu'il était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur
le reste, la ville et l'Université aviseraient. Un moine de
Saint-Denis vint après le jacobin: «Vous n'avez pas tout dit, maître,
s'écria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de
Navarre ne se tient à ce qui est décidé, nous nous déclarerons contre
lui.»

Il n'y avait pas à dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis
il faisait répondre par les commandants et capitaines qu'ayant reçu
leurs places du roi, ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du
dauphin.

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se
procurer quelque argent que par de nouvelles altérations des monnaies
(22, 23 janvier, 7 février). Les États, réunis le 11 février, lui
firent prendre le titre de régent du royaume, sans doute afin
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-être aussi
la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,
mais composée en majorité de nobles et d'ecclésiastiques, voulait-elle
rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.

Un événement tragique avait porté au comble le mauvais vouloir de
ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nommé Perrin Marc, ayant
vendu, pour le compte de son maître, deux chevaux au dauphin et
n'étant pas payé, arrêta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,
trésorier des finances. Le trésorier refusait de payer, sans doute
sous prétexte du droit de prise. Une dispute s'éleva. Perrin tua
Baillet, et se jeta à quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les
gens du dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, Jean de
Châlons et Guillaume Staise, prévôt de Paris, s'y rendirent,
forcèrent l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet, lui coupèrent le
poing et le firent pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette
violation des immunités ecclésiastiques, il obtint le corps de Perrin
et l'enterra honnêtement à Saint-Merry. Marcel assista au service,
tandis que le dauphin suivait l'enterrement de Baillet.

Une collision était imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois
par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et
rouges, aux couleurs de la ville[478]. Il écrivit aux bonnes villes
pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y manquèrent
pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire autant.

[Note 478: _App._ 205.]

Cependant la désolation des campagnes amenait, entassait dans Paris
tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les
bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'île de France,
et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,
ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[479]. Le 22
février, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altérer encore
les monnaies.

[Note 479: _App._ 206.]

Le lendemain, le prévôt des marchands assemble en armes à Saint-Éloi
tous les corps de métiers. À neuf heures, cette foule armée reconnut
dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, maître
Régnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, près Saint-Landry.
Ils se mirent à courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un
pâtissier, et y fut frappé à mort; il n'eut pas le temps de pousser un
cri. Cependant le prévôt, suivi d'une foule de bonnets rouges et
bleus, entra dans l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa chambre, et lui
dit aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que
ce royaume devant après tout lui revenir, c'était à lui à le garder
des compagnies qui gâtaient tout le pays. Le dauphin, qui était entre
ses conseillers ordinaires les maréchaux de Champagne et de Normandie,
répondit avec plus de hardiesse que de coutume: «Je le ferais
volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est à celui qui a les
droits et profits à avoir aussi la garde du royaume[480].» Il y eut
encore quelques paroles aigres, et le prévôt éclata: «Monseigneur,
dit-il au dauphin, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir;
il faut qu'il en soit ainsi.» Puis, se tournant vers les hommes aux
capuces rouges, il leur dit: «Faites vite ce pourquoi vous êtes
venus[481].» À l'instant, ils se jetèrent sur le maréchal de Champagne
et le tuèrent près du lit du dauphin. Le maréchal de Normandie s'était
retiré dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le tuèrent aussi. Le
dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.
Tous ses officiers avaient fui. «Sauvez-moi la vie», dit-il au prévôt.
Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,
le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journée, Marcel
porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait à la
Grève. Il le harangua d'une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués
étaient des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.
Plusieurs crièrent qu'ils l'avouaient de tout, et se dévouaient à lui
à la vie et à la mort.

[Note 480: Froissart.]

[Note 481: «Eia breviter facite hoc propter quod huc venistis.» (Cont.
G. de Nangis.)]

Marcel retourna au Palais avec une foule de gens armés qu'il laissa
dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de
douleur. «Ne vous affligez, monseigneur, lui dit le prévôt. Ce qui
s'est fait s'est fait pour éviter de plus grands périls, _et de la
volonté du peuple_[482].» Et il le priait de tout approuver.

[Note 482: _Chroniques de Saint-Denis._]

Il fallait bien que le dauphin approuvât, ne pouvant mieux. Il lui
fallut encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre
jours après. Marcel et Le Coq les avaient réconciliés, bon gré mal
gré, et les faisaient dîner ensemble tous les jours.

Ce retour du roi de Navarre, quatre jours après le meurtre des
conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de
cette tragédie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre
par la mort de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage, qui
le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout était fini entre
Marcel et le dauphin. Ce crime avait été probablement imposé au prévôt
par Charles-le-Mauvais, qui n'était pas neuf aux assassinats[483].
Marcel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désormais à voir
ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage à l'aider ou à le
vendre.

[Note 483: _App._ 207.]

Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre, et il perdit les États.
C'est-à-dire que la légalité, violée par un crime, le délaissa pour
toujours. Ce qui restait des députés de la noblesse quitta Paris, sans
attendre la clôture. Plusieurs même des commissaires des États,
chargés du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent
plus gouverner, et laissèrent Marcel. Lui, sans se décourager, il les
remplaça par des bourgeois de Paris[484]. Paris se chargeait de
gouverner la France; mais la France ne voulut pas[485].

[Note 484: _App._ 208.]

[Note 485: _App._ 209.]

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en délivrant le roi de
Navarre, fut la première à refuser d'envoyer de l'argent à Paris. Les
États de Champagne s'assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort
pour empêcher le dauphin d'y aller. Dès lors, il devait périr tôt ou
tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise pour ressaisir
tout. Le dauphin alla à ces États, accompagné des gens de Marcel; et
d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. Mais
les nobles de Champagne ne manquèrent pas de parler. Le comte de
Braîne lui demanda si les maréchaux de Champagne et de Normandie
avaient mérité la mort. Le dauphin répondit qu'ils l'avaient toujours
bien et loyalement servi. Même scène à Compiègne, aux États de
Vermandois[486]. Le dauphin, tout à fait rassuré, prit sur lui de
transférer à Compiègne les États de la langue d'Oil, qui étaient
convoqués pour le 1er mai à Paris. Peu de monde y vint. C'était
toutefois une représentation telle quelle du royaume contre Paris.

[Note 486: _App._ 210.]

Les États rendirent hommage aux réformes de la grande ordonnance, en
les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votèrent devait être
perçue par des députés des États. Cette affectation de popularité
effraya Marcel. Il engagea l'Université à implorer pour la ville la
clémence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le
prince insistait pour qu'on lui livrât dix ou douze des plus
coupables. Il se rabattit même à cinq ou six, assurant qu'il ne les
ferait pas mourir.

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans
épargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[487]. Il
s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des
brigands[488].

[Note 487: En continuant ces travaux, on retrouva les fondations de
tours qu'on regarda comme des constructions des Sarrasins. Là, selon
les anciennes chroniques, avait existé autrefois un camp appelé
_Altum-Folium_ (rue _Haute-Feuille_, rue _Pierre-Sarrasin_).]

[Note 488: _App._ 211.]

La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,
lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances
du paysan avaient passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme
sur une bête tombée sous la charge; la bête se releva enragée, et elle
mordit.

Nous l'avons déjà dit. Dans cette guerre chevaleresque que se
faisaient à armes courtoises[489] les nobles de France et
d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux
de la guerre: c'était le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était
épuisé pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces
belles armes, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se
firent prendre à Créci et à Poitiers. Après, qui paya la rançon? ce
fut encore le paysan.

[Note 489: _App._ 212.]

Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur leurs terres
ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans
marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas
long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, charrue,
charrette et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.
Nulle réserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,
que restait-il sur quoi le seigneur eût recours? le corps, la peau du
pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque chose. Apparemment
le rustre avait quelque cachette où il enfouissait. Pour le lui faire
dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les pieds. On n'y
plaignait ni le fer ni le feu.

Il n'y a plus guère de châteaux; les édits de Richelieu, la
Révolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous
cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au
fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur
nos têtes l'oblique et louche fenêtre qui nous regarde passer, le
coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux
qui, tant de siècles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est
même pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.
Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs
oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu'il n'a
plus.

Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. Ce fut le
caractère atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils
rançonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en détail. Il se
forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de
Navarrais. Le Gallois Griffith désolait tout le pays entre Seine et
Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul saccagea
Montargis, Étampes, Arpajon, Montlhéry, plus de quinze villes ou gros
bourgs[490]. Ailleurs, c'étaient l'Anglais Audley, les Allemands
Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on
appelait l'archiprêtre, parce qu'en effet, quoique séculier, il
possédait un archiprêtré, laissa les provinces déjà pillées, traversa
toute la France jusqu'en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin
pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reçut
comme un fils de France[491], le fit dîner avec lui, et lui donna
quarante mille écus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant
d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'où il alla en
Bourgogne pour en faire autant.

[Note 490: Froissart.]

[Note 491: _Idem._]

Ces chefs de bande n'étaient pas, comme on pourrait croire, des gens
de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.
Le frère du roi de Navarre pillait comme les autres[492]. Dans les
saufs-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient
les villes, il exceptait nommément les choses propres aux nobles, les
parures militaires: «Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fer de
glaive[493].»

[Note 492: Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, l'appelait son
compère. Froissart l'appelle Monseigneur.]

[Note 493: Froissart.]

Les chevaliers du quatorzième siècle avaient une autre mission que
ceux des romans, c'était d'écraser le faible. Le sire d'Aubrécicourt
volait et tuait au hasard _pour bien mériter de sa dame_, Isabelle de
Juliers, nièce de la reine d'Angleterre: «Car il était jeune et
amoureux durement.» Il se faisait fort de devenir au moins comte de
Champagne[494]. La dissolution de la monarchie donnait à ces pillards
des espérances folles. C'était à qui entrerait par ruse ou par force
dans quelque château mal gardé. Les capitaines des places se croyaient
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,
échangeaient leurs places, leurs garnisons.

[Note 494: _Idem._]

Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'années d'obéissance
sous les rois, faisait la joie des nobles. C'était comme une échappée
d'écoliers qui ne ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur
historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il
s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes: «Et
toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[495]» Il ne lui arrive
nulle part de douter de leur loyauté. À peine doute-t-il de leur
salut[496].

[Note 495: «Et toujours gagnoient pauvres brigands à piller villes et
châteaux... Ils épioient une bonne ville ou châtel, une journée ou
deux loin, et puis s'assembloient et entroient en cette ville droit
sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou deux; et
ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer...; si
s'enfuyoient... et ces brigands brisoient maisons, coffres et
écrins... Et gagnèrent ainsi plusieurs châteaux et les revendirent.
Entre les autres, eut un brigand qui épia le fort châtel de Combourne
en Limosin, avec trente de ses compagnons et l'échellèrent, et
gagnèrent le seigneur dedans, et le mirent en prison en son châtel
même, et le tinrent si longtemps, qu'il se rançonna atout vingt-quatre
mille écus, et encore détint ledit brigand le châtel. Et par ses
prouesses le roi de France le voulut avoir de lez lui, et acheta son
châtel vingt mille écus, et fut huissier d'armes du roi de France. Et
étoit appelé ce brigand Bacon.»]

[Note 496: «Le coursier de Croquard trébucha et rompit à son maître le
col. Je ne sais que son avoir devint ni qui eut l'âme, mais je sais
que Croquard fina ainsi.» (Froissart.)]

L'effroi était tel à Paris que les bourgeois avaient offert à
Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la
ville[497]. On n'osait plus sonner dans les églises, si ce n'est à
l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur
les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur
n'était-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne
dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans
les îles ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En Picardie
les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le long de la
Somme, de Péronne à l'embouchure, on comptait encore au dernier siècle
trente de ces souterrains[498]. C'est là qu'on pouvait avoir quelque
impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées
voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente
chambres avec un puits au centre pour avoir à la fois de l'air et de
l'eau. Autour du puits de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin
et la solidité qu'on remarque dans ces constructions indique assez que
c'était une des demeures ordinaires de la triste population de ces
temps. Les familles s'y entassaient à l'approche de l'ennemi. Les
femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des mois, pendant
que les hommes allaient timidement au clocher voir si les gens de
guerre s'éloignaient de la campagne.

[Note 497: _Chroniques de Saint-Denis._]

[Note 498: _App._ 213.]

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres
gens pussent semer ou récolter. Ils avaient beau se réfugier sous la
terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvaisis
surtout, il n'y avait plus de ressources[499]. Tout était gâté,
détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan,
enragé de faim et de misère, força les châteaux, égorgea les nobles.

[Note 499: «Dont un si cher temps vint en France, que on vendoit un
tonnelet de harengs trente écus, et toutes autres choses à l'avenant,
et mouroient les petites gens de faim, dont c'étoit grand'pitié; et
dura cette dureté et ce cher temps plus de quatre ans.» (Froissart.)
_App._ 214.]

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire à une telle audace. Ils avaient
ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et
dociles, quand on les traînait à la guerre! On appelait par dérision
le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans nos
conscrits[500]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient
si gauchement les armes? C'était un dicton entre les nobles: «Oignez
vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[501].»

[Note 500: _App._ 215.]

[Note 501: _App._ 216.]

Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs
siècles. Ce fut une vengeance de désespérés, de damnés. Dieu semblait
avoir si complètement délaissé ce monde!... Ils n'égorgeaient pas
seulement leurs seigneurs, mais tâchaient d'exterminer les familles,
tuant les jeunes héritiers, tuant l'honneur, en violant les
dames[502]. Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et
leurs femmes se paraient de belles dépouilles sanglantes.

[Note 502: _App._ 217.]

Et toutefois, ils n'étaient pas tellement sauvages qu'ils n'allassent
avec une sorte d'ordre, par bannières, et sous un capitaine, un des
leurs, un rusé paysan qui s'appelait Guillaume Callet[503]: «Et en ces
assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches
hommes bourgeois, et aultres[504].»--«Quand on leur demandoit, dit
Froissart, pourquoi ils faisoient ainsi, ils répondoient qu'ils ne
savoient, mais qu'ils faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;
et pensoyent qu'ils dussent en telle manière destruire tous les nobles
et gentilshommes du monde.»

[Note 503: Ou Caillet, dans les _Chroniques de France_; Karle, dans le
Continuateur de Nangis; Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur
anonyme de la première _Vie d'Innocent VI_: «Et l'élurent le pire des
mauvais, et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme.» (Froissart.)--Voy.,
sur Calle, M. Perrens (1860).]

[Note 504: _Chron. de Saint-Denis._ _App._ 218.]

Aussi les grands et les nobles se déclarèrent tous contre eux, sans
distinction de parti. Charles-le-Mauvais les flatta, invita leurs
principaux chefs[505], et pendant les pourparlers il fit main-basse
sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge. Il
les surprit ensuite près de Montdidier, et en fit un grand carnage.
Les nobles se rassurèrent, prirent les armes, et se mirent à tuer et
brûler tout dans les campagnes, à tort ou à droit[506].

[Note 505: «Blanditiis advocavit.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 506: _App._ 219.]

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile à celle de Paris.
Marcel avait intérêt à les soutenir[507]. Les communes hésitaient.
Senlis et Meaux les reçurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais
les fit bientôt revenir. Marcel, qui avait profité du soulèvement pour
détruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda à leur
envoyer du monde pour les aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord
le prévôt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se
joignirent trois cents autres sous la conduite d'un épicier de Paris.

[Note 507: _App._ 220.]

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles
dames, de demoiselles et d'enfants, s'étaient jetées dans le Marché de
Meaux, environné de la Marne. De là elles voyaient et entendaient les
Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un
moment à l'autre, elles pouvaient être forcées, massacrées.
Heureusement il leur vint un secours inespéré. Le comte de Foix et le
captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la
croisade de Prusse avec quelques cavaliers. Ils apprirent à Châlons le
danger de ces dames, et chevauchèrent rapidement vers Meaux. Arrivés
dans le Marché, «ils firent ouvrir tout arrière, et puis se mirent
au-devant de ces vilains, noirs et petits et très mal armés, et
lancèrent à eux de leurs lances et de leurs épées. Ceux qui étoient
devant et qui sentoient les horions reculèrent de _hideur_ et
tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors
des barrières et les abattoient à grands monceaux et les tuoient ainsi
que bêtes et les reboutèrent hors de la ville. Ils en mirent à fin
plus de sept mille et boutèrent le feu en la désordonnée ville de
Meaux (9 juin 1358)[508]».

[Note 508: Froissart.--Lire en regard des exagérations passionnées de
Froissart le récit de M. Perrens, fait ici d'après le Trésor des
Chartes (1860).]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer
de la part qu'ils avaient prise à la Jacquerie; «et ils firent, dit un
contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les
Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais
pu faire ce que firent les nobles de France[509].»

[Note 509: Contin. G. de Nangis. _App._ 221.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les
portes, disant venir de la part du régent, puis ils se mirent à crier:
«Ville prise! ville gagnée.» Mais ils trouvèrent tous les bourgeois en
armes, et même d'autres nobles qui défendaient la ville. On lança sur
eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les
renversèrent. L'eau bouillante pleuvait des fenêtres. «Les uns
s'enfuirent à Meaux conter leur déconfiture et se faire moquer; les
autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de
Senlis[510].»

[Note 510: «Qui vero mortui remanserunt, genti Silvanectensi amplius
non nocebunt». (_Idem._)]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dévastation des campagnes,
Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur à l'habileté
du prévôt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande
et dévorante ville sans avoir pour lui la campagne; de là l'apparente
inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de
Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui était
indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le
dauphin tenait la rivière. Il fit donner à Charles-le-Mauvais le titre
de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-même n'était pas
libre. Il fut abandonné de plusieurs de ses gentilshommes qui ne
voulaient pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cependant
les bourgeois mêmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient
d'avoir détruit les Jacques, et ils soupçonnaient bien que leur
capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchérissaient. Le dauphin, avec trois mille
lances, était à Charenton et arrêtait les arrivages de la Seine et de
la Marne. Les bourgeois sommèrent le roi de Navarre de les défendre,
de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.
Les deux princes eurent une longue et secrète entrevue et se
séparèrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore osé rentrer dans
Paris, ses plus déterminés partisans, et Marcel lui-même, lui ôtèrent
le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;
Navarrais et bourgeois se querellèrent, et il y eut quelques hommes de
tués.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute
Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,
Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages étaient
impossibles. Paris allait étouffer. Le roi de Navarre, qui le voyait
bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et
beaucoup de _bonnes_ gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques
s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre
quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel[511].
Le traité était déjà signé, et une messe dite, où les deux princes
devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu'il
ne pouvait, n'étant pas à jeun[512].

[Note 511: Froissart.]

[Note 512: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes
les semaines il envoyait à Charles-le-Mauvais deux charges d'argent
pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait
voir à Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'étaient les
gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient
tué ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il
l'engageait «à se bien pourvoir d'or et d'argent et à l'envoyer
hardiment à Saint-Denis, qu'il leur en rendrait bon compte[513]».

[Note 513: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empêcher de
piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et
les vivres n'en venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la
route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait à
penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne
part? Déjà on avait épilogué sur les salaires que les commissaires des
États s'étaient libéralement attribués à eux-mêmes[514].

[Note 514: _Ordonn._, III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires avaient suivi la plupart
le roi de Navarre à Saint-Denis. D'autres étaient restés à Paris pour
manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y
eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne
craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva
les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à
Saint-Denis[515]. Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas.

[Note 515: _Chroniques de France._]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on
n'osait plus sortir. Les Parisiens se fâchèrent; ils déclarèrent au
prévôt qu'ils voulaient châtier ces brigands. Il fallut leur
complaire, les faire sortir pour chercher les Navarrais. Ayant couru
tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'était le 22
juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs bassinets[516], se
plaignant fort de n'avoir rien trouvé, lorsqu'au fond d'un chemin ils
trouvent quatre cents hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Ils
s'enfuirent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes il en
périt sept cents; d'autres encore furent tués le lendemain, lorsqu'ils
allaient chercher les morts. Cette déconfiture acheva de les exaspérer
contre Marcel: c'était sa faute, disaient-ils; il était rentré avant
eux[517]; il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti
l'ennemi.

[Note 516: «Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre à son
col, les autres par lâcheté et ennui traînoient leurs épées ou les
portoient en écharpe.» (Froissart.)]

[Note 517: _App._ 222.]

Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se livrer au roi de
Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles-le-Mauvais
touchait au but de son ambition[518]. Marcel aurait promis au roi de
Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendît maître
de la ville et tuât tous ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes
étaient marquées d'avance[519].

[Note 518: «Ad hoc totis viribus anhelabat.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 519: Le plus grave historien de ce temps, témoin oculaire de
toute cette révolution, le Continuateur de Guillaume de Nangis, qui
rapporte ces bruits, semble les révoquer en doute: «On a du moins,
dit-il, accusé _depuis_ le prévôt et ses amis de toutes ces choses.»
Voy. Perrens, _Étienne Marcel_ (1860).]

La nuit du 31 juillet au 1er août, Étienne Marcel entreprit de livrer
la ville qu'il avait mise en défense, les murailles qu'il avait
bâties. Jusque-là, il semble avoir toujours consulté les échevins,
même sur le meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait que
les autres ne songeaient plus qu'à se sauver en le perdant. Celui des
échevins sur lequel il comptait le plus, qui s'était le plus
compromis, qui était son compère, Jean Maillart, lui avait cherché
querelle le jour même. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du
dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny, et tous trois, avec
leurs hommes, se trouvèrent à la bastille Saint-Denis, que Marcel
devait livrer. «Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvèrent
ledit prévôt des marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le
premier parler que Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda
par son nom: Étienne, Étienne, que faites-vous ci à cette heure?» Le
prévôt lui répondit: «Jean, à vous qu'en monte de savoir? je suis ci
pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement.»--«Par Dieu,
répondit Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'êtes ci à cette
heure pour nul bien; et je le vous montre, dit-il à ceux qui étoient
de-lez (près) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains
pour trahir la ville.» Le prévôt des marchands s'avança et dit: «Vous
mentez.»--«Par Dieu! répondit Jean Maillart, traître, mais vous
mentez!» Et tantôt férit à lui et dit à ses gens: «À la mort, à la
mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres.» Là eut grand
hutin et dur; et s'en fût volontiers le prévôt des marchands fui s'il
eût pu; mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillart le férit
d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fût son
compère, ni ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fût occis et six de
ceux qui là étoient, et le demeurant pris et envoyé en prison[520].»

[Note 520: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de
ses amis qui étaient venus avec lui tombèrent frappés par des gardes
obscurs de la porte Saint-Antoine[521].

[Note 521: Voy. Perrens, _Étienne Marcel_ (1860).]

Cependant les meurtriers s'en allèrent, criant par la ville et
éveillant le peuple. Le matin, tous étaient assemblés aux halles, où
Maillart les harangua. Il leur conta comment cette même nuit, la ville
devait être _courue_ et détruite, si Dieu ne l'eût éveillé lui et ses
amis, et ne leur eût révélé la trahison. La foule apprit avec
saisissement le péril où elle avait été sans le savoir; tous
joignaient les mains et remerciaient Dieu[522].

[Note 522: _App._ 223.]

Telle fut la première impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le
peuple ait été ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le
parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et
éloquents[523], survécut à son chef. Quelques mois après, il y eut une
conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre à sa veuve tous
les meubles du prévôt qui n'avaient pas été donnés ou perdus dans le
moment qui suivit sa mort[524].

[Note 523: «Multum solemnes et eloquentes quam plurimum et docti.»
(Contin. G. de Nangis.) _App._ 224.]

[Note 524: _App._ 225.]

La carrière de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve
Paris, il le met en défense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte
au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume par
l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens
violents. Marcel est poussé de proche en proche à une foule d'actes
irréguliers et funestes. Il tire de prison Charles-le-Mauvais, pour
l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux
bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,
les ennemis du roi de Navarre.

Abandonné des États, il tue les États en les faisant comme il les
veut, en créant des députés, en remplaçant les députés des nobles par
des bourgeois de Paris[525]. Paris ne pouvait encore mener la France,
Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait
assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité des
approvisionnements le mettait dans la dépendance de la campagne. Il
s'allia aux Jacques, et les Jacques échouant, au roi de Navarre. Celui
à qui il s'était donné, il essaya de lui donner le royaume; il y
périt.

[Note 525: _App._ 226.]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,
avait été attestée au commencement du siècle par le roi contre le
pape. Un demi-siècle est à peine écoulé; Marcel la tourne contre la
royauté elle-même, contre les serviteurs de la royauté.

Cette tache sanglante dont la mémoire d'Étienne Marcel est restée
souillée ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en
partie son ouvrage. Il dut périr, comme ami du Navarrais, dont le
succès eût démembré la France; mais dans l'ordonnance de 1357 il vit
et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la
Jacquerie est le premier élan du peuple des campagnes. Les réformes
indiquées dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos
rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre
l'Anglais. La nationalité, l'esprit militaire naquirent peu à peu. Le
premier signe peut-être de ce nouvel esprit se trouve, dès l'an 1359,
dans un récit du Continuateur de Nangis. Ce grave témoin, qui note
jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa sécheresse
ordinaire pour conter tout au long une de ces rencontres où le peuple
des campagnes, laissé à lui-même, commença à s'enhardir contre
l'Anglais. Il s'y arrête avec complaisance: «C'est, dit-il naïvement,
que la chose s'est passée près de mon pays, et qu'elle a été menée
bravement par les paysans, par _Jacques Bonhomme_[526].»

[Note 526: «Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_, strenue expeditum.»
(Contin. G. de Nangis.)]

Il y a un lieu assez fort au petit village près Compiègne, lequel
dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y
avait péril pour eux, si les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent,
avec la permission du régent et de l'abbé, et s'y établirent avec des
armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour
être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de défendre ce
poste jusqu'à la mort. Ce capitaine, qu'ils s'étaient donné du
consentement du régent, était un des leurs, un grand et bel homme,
qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui, pour le
servir, un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une
corpulence et d'une taille énormes, plein de vigueur et d'audace, mais
avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de
lui-même. On l'appelait Le Grand-Ferré[527]. Le capitaine le tenait
près de lui, _comme sous le frein_, pour le lâcher à propos. Ils
s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui
gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les
Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent
bientôt: «Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à
prendre.» On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les
portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient
aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le
capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors Le
Grand-Ferré et les autres se disent: «Descendons, vendons bien notre
vie; il n'y a pas de merci à attendre.» Ils descendent en effet,
sortent par plusieurs portes et se mettent à frapper sur les Anglais,
comme s'ils battaient leur blé dans l'aire[528]; les bras s'élevaient,
s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand, voyant son maître
et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre
les Anglais et les siens qu'il dominait également des épaules, maniant
une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fit place
nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendît le casque ou n'abattît
les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir; plusieurs
sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur porte-enseigne
et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé.
L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre
lui et le fossé: «Suis-moi donc», dit Le Grand. Et il se mit à marcher
devant, jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu'à ce que la
bannière eût été jetée à l'eau... Il avait tué en ce jour plus de
quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux Allouettes, il
mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec bien des larmes,
car il était bon et sage... Les Anglais furent encore battus une autre
fois par Le Grand; mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles
anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si on les
eût rançonnés, _comme font les nobles_[529]; mais on les tua, afin
qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand, échauffé par cette
besogne, but de l'eau froide en quantité et fut saisi de la fièvre. Il
s'en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non
toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu'un homme
ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris qu'il était
malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit
venir et se mit à crier: «Ô mon pauvre Le Grand, voilà les Anglais!
que faire?...» Lui, oubliant à l'instant son mal, se lève, prend sa
hache et sort dans la petite cour: «Ah! brigands, vous venez donc pour
me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore...» Alors, s'adossant à
un mur, il en tue cinq en un moment; les autres s'enfuient. Le Grand
se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide;
la fièvre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant
reçu les sacrements de l'Église, il sortit du siècle et fut enterré au
cimetière de son village. Il fut pleuré de tous ses compagnons, de
tout le pays; car, lui vivant, jamais les Anglais n'y seraient
venus[530].

[Note 527: «Et juxta ejus corporis magnitudinem, habebat in se
humilitatem et reputationis intrinsecæ parvitatem, nomine Magnus
Ferratus.» (_Idem._)]

[Note 528: «Super Anglicos ita se habebant, ac si blada in horreis
more suo solito flagellassent.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 529: «Sicut nobiles viri faciunt.» (Contin. G. de Nangis.)]

[Note 530: «Migravit de sæculo... Quandiu vixisset, ad locum illum
Anglici non venissent.» (Contin. G. de Nangis.)]

       *       *       *       *       *

Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans,
qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission, cet homme
fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint
Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du
peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux,
aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses
portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu
l'ennemi comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de
sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il
boit froid, et se couche pour mourir. Patience! sous la rude éducation
des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.
Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle
échappera, cessant d'être elle-même, et se transfigurant; Jacques
deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire _un bon Français_ date de l'époque des Jacques et de
Marcel[531]. La Pucelle ne tardera pas à dire: «_Le coeur me saigne
quand je vois le sang d'un François._»

[Note 531: «Volo esse _bonus Gallicus_.» (Contin. G. de Nangis, anno
1359.)]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai
commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont
des Français que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple
français, c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux
ou laids, sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous
ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des
nobles, à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant
Froissart, nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irons prendre dans
cette grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre
des chevaux. Souillé, défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de
la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire, à ce
vieux peuple du quatorzième siècle: «Vous êtes mon père, vous êtes ma
mère. Vous m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le
sang pour me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau!
Dieu me garde de vous renier jamais!»

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuyé sur le meurtrier, il y
eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des
acclamations. Ceux qui le matin s'étaient armés pour Marcel cachaient
leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[532].

[Note 532: «Illa rubea capucia, quæ antea pompose gerebantur,
abscondita..» (Contin. G. de Nangis.)]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent
confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face pâle et son
_visage longuet_[533] n'avaient jamais plu au peuple. On n'en
attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des
confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[534]. Pour
lui, il n'aimait, il ne haïssait personne. Il n'était pas facile de
l'émouvoir. Au moment même de son entrée, un bourgeois s'avança
hardiment et dit tout haut: «Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous
n'y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous.» Le comte de
Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et répondit:
«On ne vous en croira pas, beau sire[535].»

[Note 533: «De corsage estoit hault et bien formé, droit et lé par les
espaules, et haingre par les flans; groz bras et beauls membres,
visage un peu longuet, grant front et large; la chière ot assez pale,
et croy que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, luy estoit venu par
accident de maladie; chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé.»
(Christ. de Pisan.)]

[Note 534: _App._ 227.]

[Note 535: «Pensa ce prudent prince, ajoute Christine de Pisan, que si
l'on tuoit cet homme, la ville se fust bien pu émouvoir.»]

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait
rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il
ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se
chauffait qu'en coupant des arbres[536]. Le setier de blé, qui se
donne ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend
maintenant trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux,
nouveau chagrin pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient
enfermés dans Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni
tailler leurs vignes[537].

[Note 536: _App._ 228.]

[Note 537: «Vineæ quæ amænissimum illum desideratum liquorem
ministrant, qui lætificare solet cor hominis... non cultivatæ.»
(Contin. G. de Nangis.)]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient
le pays. Les premiers s'étaient établis à Creil, qui les rendait
maîtres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiéter
des trêves. Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens de
Touraine, d'Anjou et de Poitou leur achetaient des sauf-conduits, leur
payaient des tributs[538].

[Note 538: _App._ 229.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du
royaume, finit par en être lui-même plus effrayé que le dauphin. Il
fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'être
_bon Français_[539]. Les Navarrais n'en continuèrent pas moins de
rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette
réconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait à penser aux
Anglais. En même temps, des Normands, des Picards, des Flamands,
firent ensemble une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi
Jean[540]. Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du moins
les Anglais surent aussi ce que c'étaient que les maux de la guerre.

[Note 539: «Volo esse bonus Gallicus de cætero.» (Cont. G. de
Nangis.)]

[Note 540: «Posuerunt se in mare, ut ad Angliam invadendum
transfretarent.» (_Idem._)]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer à la France étaient
monstrueuses, inexécutables. Ils demandaient non seulement tout ce qui
est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu, non
seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agénois, Quercy, Périgord,
Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la Touraine, l'Anjou,
et de plus la Normandie; c'est-à-dire qu'il ne leur suffisait pas
d'occuper le détroit, de fermer la Garonne; ils voulaient aussi
fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour par où nous
voyons l'Océan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait signé tout, et promis de plus quatre millions d'écus
d'or pour sa rançon. Le dauphin, qui ne pouvait se dépouiller ainsi,
fit refuser le traité par une assemblée de quelques députés des
provinces, qu'il appela États généraux. Ils répondirent «que le roi
Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoit à Dieu,
il y pourvoiroit de remède[541]».

[Note 541: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conquérir
la France. Il voulait d'abord aller à Reims, et s'y faire sacrer[542].
Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette
expédition. Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne
comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne
et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conquête, et
espérant un partage comme celui de l'Angleterre par les compagnons de
Guillaume-le-Conquérant, avaient voulu être aussi de la fête. Ils
croyaient déjà «tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[543]».
Ils attendirent Édouard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine à
s'en débarrasser. Il fallut qu'il les aidât à retourner chez eux,
qu'il leur prêtât de l'argent, à ne jamais rendre.

[Note 542: Contin. G. de Nangis.]

[Note 543: Froissart.]

Édouard avait amené avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,
son fils, ses trois frères, ses princes, ses grands seigneurs. C'était
comme une émigration des Anglais en France. Pour faire la guerre
confortablement, ils traînaient six mille chariots, des fours, des
moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient
poussé la précaution jusqu'à se munir de meutes pour chasser, et de
nacelles de cuir pour pêcher en carême[544]. Il n'y avait rien, en
effet, à attendre du pays, c'était un désert; depuis trois ans, on ne
semait plus[545]. Les villes, bien fermées, se gardaient elles-mêmes;
elles savaient qu'il n'y avait pas de merci à attendre des Anglais.

[Note 544: Froissart.]

[Note 545: _Idem._]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminèrent à travers la pluie et la
boue, de Calais à Reims. Ils avaient compté sur les vins. Mais il
pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines
à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout autour; mais Reims
ne bougea pas. De là ils passèrent devant Châlons, Bar-le-Duc, Troyes;
puis ils entrèrent dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux
pour deux cent mille écus d'or. Ce fut une bonne affaire pour
l'Anglais, qui autrement n'eût rien tiré de toute cette grande
expédition.

Il vint camper tout près de Paris, fit ses pâques à Chanteloup,
et approcha jusqu'au Bourg-la-Reine. «De la Seine jusqu'à Étampes,
dit le témoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est
réfugié aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et
Notre-Dame-des-Champs... Montlhéry et Longjumeau sont en feu... On
distingue dans tous les alentours la fumée des villages, qui monte
jusqu'au ciel... Le saint jour de Pâques, j'ai vu aux Carmes officier
les prêtres de dix Communes... Le lendemain, on a ordonné de brûler les
trois faubourgs, et permis à tout homme d'y prendre ce qu'il pourrait,
bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas manqué de gens pour le faire
bien vite. Les uns pleuraient, les autres riaient...--Près de
Chanteloup, douze cents personnes, hommes, femmes et enfants, s'étaient
enfermés dans une église. Le capitaine, craignant qu'ils ne se
rendissent, a fait mettre le feu... Toute l'église a brûlé. Il ne s'en
est pas sauvé trois cents personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres
trouvaient en bas les Anglais qui les tuaient et se moquaient d'eux pour
s'être brûlés eux-mêmes. J'ai appris ce lamentable événement d'un homme
qui avait échappé, par la volonté de Notre-Seigneur, et qui en
remerciait Dieu[546].»

[Note 546: Contin. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa attaquer Paris[547]. Il s'en alla vers la
Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait
les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux
vendanges. Mais ils étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver.
Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un terrible orage, qui mit
leur patience à bout. Édouard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix
aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne
touchant plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter à
tout prix. Le roi Jean, sans doute, pressait aussi son fils. Aux
conférences de Brétigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandèrent
d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets
(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin sur
ces quatre dernières provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme
libre souveraineté, et non plus comme fief. Ils acquirent au même
titre ce qui entourait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines, et
la vicomté de Montreuil. Le roi payait l'énorme rançon de trois
millions d'écus d'or, six cent mille écus sous quatre mois, avant de
sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six années
suivantes. L'Angleterre, après avoir tué et démembré la France,
continuait à peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et
de moelle, elle pût encore la sucer.

[Note 547: _App._ 230.]

Ce déplorable traité excita à Paris une folle joie. Les Anglais qui
l'apportèrent pour le faire jurer au dauphin, furent accueillis comme
des anges de Dieu. On leur donna en présent ce qu'on avait de plus
précieux, des épines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait à la
Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cède ici à
l'entraînement général. «À l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps
où le Sauveur, ayant remis la paix entre son Père et le genre humain,
montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple
de France demeurât affligé... Les conférences commencèrent le dimanche
où l'on chante à l'église: _Cantate._ Le dimanche où l'on chante:
_Vocem jucunditatis_, le régent et les Anglais allèrent jurer le
traité à Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans
cette église et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches,
mises en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clergé
chantait en toute joie et dévotion: _Te Deum laudamus..._ Tous se
réjouissaient, excepté peut-être ceux qui avaient fait de gros gains
dans les guerres, par exemple les armuriers... Les faux traîtres, les
brigands craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons
plus[548].»

[Note 548: Contin. G. de Nangis.]

La joie ne dura guère. Cette paix, tant souhaitée, fit pleurer toute
la France. Les provinces que l'on cédait ne voulaient pas devenir
anglaises. Que l'administration des Anglais fût pire ou meilleure,
leur insupportable morgue les faisait partout détester. Les comtes de
Périgord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret et beaucoup
d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de
donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus française que Bordeaux
était anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.
Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux être taillés tous les
ans _de la moitié de leur chevance_, et encore «nous nous soumettrons
aux Anglais des lèvres, mais de coeur jamais[549]».

[Note 549: _App._ 231.]

Ceux qui restaient Français n'en étaient que plus misérables. La
France était devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait
plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi
s'était racheté. Nous avons encore, au Trésor des Chartes, les
quittances de ces payements. Ces parchemins font mal à voir; ce que
chacun de ces chiffons représente de sueur, de gémissements et de
larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la
quittance des _dépens de garde_ du roi Jean, à dix mille réaux par
mois[550]: cette noble hospitalité, tant vantée des historiens,
Édouard se la faisait payer; le geôlier, avant la rançon, se faisait
compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de 400.000
écus d'or (même date). Puis, quittance de 200.000 écus d'or
(décembre). Autre de 100.000 (1361, Toussaint); autre de 200.000
encore, et de plus, de 57.000 moutons d'or, pour compléter les 200.000
promis par la Bourgogne (21 février).--En 1362: 198.000; 30.000;
60.000; 200.000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais
nous sommes bien loin d'avoir toutes les quittances. Les rançons de la
noblesse montaient peut-être à une somme aussi considérable.

[Note 550: _Archives_, section hist., J, 639-640.--Voir la _Rançon du
roi Jean_ par M. Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'eût trouvé une
honteuse ressource. En même temps qu'il donnait des provinces, il
donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,
avaient la fantaisie d'épouser une fille de France. Ils imaginaient
que cela les rendrait plus respectables en Italie. Ce féroce Galéas
qui allait à la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jeté des
prêtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, âgé de dix
ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,
il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant
pour un comté en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani,
vendit sa chair et son sang[551]. La petite Isabelle fut échangée, en
Savoie, contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux
Italiens de meilleure grâce que La Rochelle aux Anglais.

[Note 551: _App._ 232.]

Ce malheureux argent d'Italie servit à faire sortir le roi de Calais.
Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, au 5 décembre (1360),
imposer une aide nouvelle à ce peuple ruiné. Les termes de
l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,
pardon à son peuple de lui parler d'argent. Il rappelle, en remontant
jusqu'à Philippe-de-Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et
son peuple; il a abandonné à l'aventure de la bataille son propre
corps et ses enfants_; il a traité à Brétigny, _non pas pour sa
délivrance tant seulement, mais pour éviter la perdition de son
royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et
loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau péage, qu'il fera bonne
et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on
pourra faire plus aisément des aumônes aux pauvres gens_. «Nous avons
ordonné et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue
d'Oil ce qui nous est nécessaire, _et qui ne grevera pas tant notre
peuple comme feroit la mutation de notre monnaie_, savoir: 12 deniers
par livre sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du
cinquième sur le sel, du treizième sur le vin et les autres
breuvages. Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de
notre peuple_, nous nous contenterons; et elle sera levée seulement
jusqu'à la perfection et l'entérinement de la paix.»

Quelque douce et paternelle que fût la demande, le peuple n'en était
pas plus en état de payer: tout argent avait disparu. Il fallut
s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un
établissement fixe. On leur assura un séjour de vingt années. Un
prince du sang était établi gardien de leurs privilèges, et il se
chargeait spécialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces
privilèges étaient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les
acquérir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce
royaume, et de plus sept par an. Un Manassé, qui prenait en ferme
toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un énorme droit de deux
florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides années qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne
présentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la
cherté des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comète,
une grande et effroyable mortalité. Cette fois, le mal atteignait les
hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes. Il
frappait de préférence la force et l'espoir des générations. On ne
voyait que mères en pleurs, que veuves, que femmes en noir[552].

[Note 552: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture était pour beaucoup dans l'épidémie. On
n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris à
Orléans, ni à Chartres; le pays était infesté de Gascons et de
Bretons[553].

[Note 553: Les brigands avaient surpris un fort près de Corbeil.
Beaucoup d'hommes d'armes se chargèrent de le reprendre et firent
encore plus de mal au pays; les défenseurs nuisaient plus que les
ennemis; les chiens aidaient les loups à manger le troupeau. Le
Continuateur de Nangis raconte la fable.]

Les nobles qui revenaient d'Angleterre et qui se sentaient méprisés
n'étaient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Péronne, qui
s'était bravement gardée elle-même, prit querelle avec Jean d'Artois.
Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,
soutenu par le frère du roi et par la noblesse, prit à sa solde des
Anglais; il assiégea Péronne, la prit, la brûla. Ils traitèrent de
même Chauny-sur-Oise, et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles
servaient eux-mêmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[554].
Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi défendait de
les attaquer. Il pria Édouard d'en écrire à ses lieutenants[555].

[Note 554: «Ils avoient de leur accord aucuns chevaliers et écuyers du
pays, qui les menoient et conduisoient.» (Froissart.)]

[Note 555: «Mais les pillards n'en tenoient compte, et disoient qu'ils
faisoient la guerre en l'ombre et nom du roi de Navarre.» (_Idem._)]

Ces pillards s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus; venus après la
guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie
commença en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le
chef était un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprêtre, les mener voir
le pape à Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnais. Jacques de
Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, était intéressé à
défendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,
généralement aimé, réunit bientôt beaucoup de noblesse. Il avait avec
lui le fameux Archiprêtre, qui avait laissé le commandement des
compagnies. S'il eût suivi les conseils de cet homme, il les aurait
détruites. Étant venu en présence à Brignais, près Lyon, il donna dans
un piège grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'était, l'attaqua
sur une montagne, et fut tué avec son fils, son neveu et nombre des
siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier
titre des Capets est la mort de Robert-le-Fort à Brisserte; celui des
Bourbons, la mort de Jacques à Brignais: tous deux tués en défendant
le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien à craindre, elles couraient les
deux rives du Rhône. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,
ennemi de tout le monde[556]. Le pape, tremblant dans Avignon,
prêchait la croisade contre eux. Mais les croisés se joignaient plutôt
aux compagnies[557]. Heureusement pour Avignon, le marquis de
Montferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit
une partie à sa solde, et les mena en Italie, où ils portèrent la
peste. Le pape, pour décider leur départ, leur donna 30.000 florins et
l'absolution[558].

[Note 556: Froissart.]

[Note 557: _App._ 233.]

[Note 558: «Dont le roi Jean et tout le royaume furent grandement
réjouis... mais encore en retournèrent assez en Bourgogne.»
(Froissart.)]

La mortalité qui dépeuplait le royaume lui donna au moins un bel
héritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la
première maison de Bourgogne se trouva éteinte: la succession
comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comtés d'Auvergne et de
Boulogne. Le plus proche héritier était le roi de Navarre. Il
demandait qu'on lui laissât prendre possession de la Bourgogne, ou au
moins de la Champagne qu'il réclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni
l'une ni l'autre. Il était impossible de remettre ces provinces à un
roi étranger, à un prince si odieux. Jean les déclara réunis à son
domaine[559], et partit pour en prendre possession, «cheminant à
petites journées et à grands dépens, et séjournant de ville en ville,
de cité en cité, en la duché de Bourgogne[560]».

[Note 559: _App._ 234.]

[Note 560: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers
la fin de l'année, il descendit à Avignon, et y passa six mois dans
les fêtes. Il espérait y faire une nouvelle conquête en pleine paix.
Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laissé tuer
son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prétendait être le
troisième. Il était veuf lui-même; il n'avait encore que
quarante-trois ans. Captif, mais après une belle résistance, ce roi
soldat[561] intéressait la chrétienté, comme François Ier après Pavie.
Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France maître de Naples et
de la Provence. Il donna à cette reine de trente-six ans un tout jeune
mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi
détrôné de Majorque.

[Note 561: Voy. la _Chronique en prose de Duguesclin_.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait
insensé au premier coup d'oeil, mais qui eût effectivement relevé sa
fortune. Le roi de Chypre était venu à Avignon demander des secours,
proposer une croisade. Jean prit la croix, et une foule de grands
seigneurs avec lui[562]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en
Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils, donné en otage, venait
de rentrer en France, au mépris des traités. Le retour de Jean à
Londres avait l'apparence la plus honorable. Il semblait réparer la
faute de son fils. Quelques-uns prétendaient qu'il n'y allait que par
ennui des misères de la France, ou pour revoir quelque belle
maîtresse[563]. Cependant les rois d'Écosse et de Danemark devaient
venir l'y trouver. Comme roi de France, il présidait naturellement
toute assemblée de rois. Humilié par le nouveau système de guerre que
les Anglais avaient mis en pratique, le roi de France eût repris, par
la croisade, sous le vieux drapeau du moyen âge, le premier rang dans
la chrétienté. Il aurait entraîné les compagnies, il en aurait délivré
la France[564]. Les Anglais mêmes et les Gascons, malgré la mauvaise
volonté du roi d'Angleterre qui alléguait son âge pour ne pas prendre
la croix[565], disaient hautement au roi de Chypre «que c'étoit
vraiment un voyage où tous gens de bien et d'honneur devoient
entendre, et que s'il plaisoit à Dieu que le passage fût ouvert, il ne
le feroit pas seul». La mort de Jean détruisit ces espérances. Après
un hiver passé à Londres en fêtes et en grands repas, il tomba malade,
et mourut regretté, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-même, et
auxquels il s'était attaché, simple qu'il était et sans fiel, pendant
sa longue captivité. Édouard lui fit faire de somptueuses funérailles
à Saint-Paul de Londres. On y brûla, selon des témoins oculaires,
quatre mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille cierges
de dix livres pesant.

[Note 562: «Après la prédication faite, qui fut moult humble et moult
douce et dévote, le roi de France par grand'dévotion emprit la
croix,... et pria doucement le pape qu'il lui voulzist accorder.»
(Froissart.)]

[Note 563: «Causa joci», dit le sévère historien du temps. (Contin. G.
de Nangis.)]

[Note 564: «Pour traire hors du royaume toutes manières de gens
d'armes appelées compagnies... et pour sauver leurs âmes.»
(Froissart.)]

[Note 565: _App._ 235.]

La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se retrouvait
encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de la chrétienté. C'est son
sort, à cette pauvre France, de voir de temps à autre l'Europe
envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils
croient l'avoir tuée; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;
ils tirent ses dépouilles au sort, ils arracheraient volontiers ses
membres sanglants. Elle s'obstine à vivre; elle refleurit. Elle
survécut en 1361, mal défendue, trahie par sa noblesse; en 1709,
vieillie de la vieillesse de son roi; en 1815 encore, quand le monde
entier l'attaquait... Cet accord obstiné du monde contre la France
prouve sa supériorité mieux que des victoires. Celui contre lequel
tous sont facilement d'accord, c'est qu'apparemment il est le
premier.



CHAPITRE IV

Charles V (1364-1380).--Expulsion des Anglais.


Le jeune roi était né vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu,
beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. Tel
royaume, tel roi. On disait que Charles-le-Mauvais l'avait empoisonné;
il en était resté pâle, et avait une main enflée, ce qui l'empêchait
de tenir la lance. Il ne chevauchait guère, mais plutôt se tenait à
Vincennes, à son hôtel de Saint-Paul, à sa royale librairie du Louvre.
Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le
_Sage_, c'est-à-dire le lettré, le clerc, ou bien encore l'avisé,
l'astucieux. Voilà le premier roi moderne, un roi assis, comme
l'effigie royale est sur les sceaux. Jusque-là on se figurait qu'un
roi devait monter à cheval. Philippe-le-Bel lui-même, avec son
chancelier Pierre Flotte, était allé se faire battre à Courtrai.
Charles V combattit mieux de sa chaise. Conquérant dans sa chambre,
entre ses procureurs, ses juifs et ses astrologues, il défit les
fameux chevaliers, et les compagnies encore plus redoutables. De la
même plume, il signa les traités qui ruinaient l'Anglais, et minuta
les pamphlets qui devaient ruiner le pape, livrer au roi les biens
d'Église.

Ce médecin malade du royaume avait à le guérir de trois maux, dont le
moindre semblait mortel: l'Anglais, le Navarrais, les compagnies. Il
se débarrassa du premier, comme on l'a vu, en le soûlant d'or, en
patientant jusqu'à ce qu'il fût assez fort. Le Navarrais fut battu,
puis payé, éloigné; on lui fit espérer Montpellier. Les compagnies
s'écoulèrent vers l'Espagne.

Charles V s'aida d'abord de ses frères; il leur confia les provinces
les plus excentriques, le Languedoc au duc d'Anjou, la Bourgogne à
Philippe-le-Hardi[566]. Il ne s'occupa que du centre. Mais il lui
fallait un bras, une épée. Il n'y avait guère alors d'esprit militaire
que parmi les Bretons et les Gascons. On célébrait le combat des
Trente, où les Bretons avaient vaincu les Anglais[567]. Le roi
s'attacha un brave Breton de Dinan, le sire Bertrand Duguesclin[568],
qu'il avait vu lui-même au siège de Melun, et qui combattait pour la
France depuis 1357.

[Note 566: Il confirma le don que son père avait fait de la Bourgogne
à Philippe-le-Hardi.]

[Note 567: _App._ 236.]

[Note 568: «En ce temps s'armoit et étoit toujours François, un
chevalier de Bretagne qui s'appeloit messire Bertrand Duguesclin.»
(Froissart.) _App._ 237.]

La vie de ce fameux chef de compagnies qui délivra la France des
compagnies et des Anglais a été chantée, c'est-à-dire gâtée et
obscurcie, dans une sorte d'épopée chevaleresque que l'on composa
probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos
histoires de Duguesclin ne sont guère que des traductions en prose de
cette épopée. Il n'est pas facile de dégager de cette poésie ce
qu'elle présente de sérieux, de vraiment historique. Nous en croirons
volontiers le poème et les romans en tout ce qui se rapproche du
caractère bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore dans
les aveux qu'ils font contre leur héros. Ils avouent d'abord qu'il
était laid: «De moyenne stature, le visage brun, le nez camus, les
yeux verts, large d'épaules, longs bras et petites mains.» Ils disent
qu'il était dès son enfance mauvais garçon, «rude, malicieux et divers
en couraige», qu'il assemblait les enfants, les partageait en troupes,
qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps enfermé par
son père. Cependant une religieuse avait prédit de bonne heure que cet
enfant serait un fameux chevalier. Il fut encore encouragé par les
prédictions d'une certaine demoiselle Tiphaine que les Bretons
croyaient sorcière, et que plus tard il épousa. Cet intraitable
batailleur était pourtant, comme sont volontiers les Bretons, bon
enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant parfois tout
ce qu'il avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et
pillard, rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines
de ce temps, il préférait la ruse à tout autre moyen de vaincre, et
restait toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille,
il était homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait
prévoir et pourvoir. Mais une fois qu'il y était, la tête bretonne
reparaissait, il plongeait dans la mêlée, et si loin qu'il ne pouvait
pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya rançon.

La première affaire pour le nouveau roi, c'était de redevenir maître
du cours de la Seine. Mantes et Meulan étaient au roi de Navarre;
Boucicaut et Duguesclin les prirent par une insigne perfidie. Les deux
villes payèrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux
Parisiens. Les bourgeois eurent la satisfaction d'en voir pendre
vingt-huit à Paris.

Les Navarrais, fortifiés d'Anglais et de Gascons sous le captal de
Buch, voulaient se venger, et faire quelque chose pour empêcher le roi
d'aller à Reims. Duguesclin vint bientôt au-devant avec une bonne
troupe de Français, de Bretons, et aussi de Gascons. Le captal recula
vers Évreux. Il s'arrêta à Cocherel, sur un monticule; mais Duguesclin
eut l'adresse de lui ôter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite
et fit semblant de fuir. Le captal ne put empêcher ses Anglais de
descendre; ils étaient trop fiers pour écouter un général gascon,
quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obéît
à ses soldats, et les suivît en plaine. Alors Duguesclin fit
volte-face; les Gascons qu'il avait de son côté avaient fait, à
trente, la partie d'enlever le captal du milieu de ses troupes. Les
autres chefs navarrais furent tués, la bataille gagnée[569].

[Note 569: _App._ 238.]

Gagnée le 16 mai, elle fut connue le 18 à Reims, la veille même du
sacre; belle _étrenne_ de la nouvelle royauté. Charles V donna à
Duguesclin une récompense telle que jamais roi n'en avait donné: un
établissement de prince, le comté même de Longueville, héritage du
frère du roi de Navarre. En même temps, il faisait couper la tête au
sire de Saquenville, l'un des principaux conseillers du Navarrais. Il
ne traitait pas mieux les Français qui se trouvaient parmi les gens
des compagnies. On commença à se souvenir que le brigandage était un
crime.

La guerre de Bretagne finit l'année suivante. Charles de Blois se
résignait au partage de la Bretagne; mais sa femme n'y consentit pas.
Le roi de France prêta Duguesclin et mille lances à Charles. Le prince
de Galles envoya à Montfort le brave Chandos, deux cents lances,
autant d'archers, auxquels se joignirent beaucoup de chevaliers
anglais[570].

[Note 570: _App._ 239.]

Montfort et les Anglais étaient sur une hauteur, comme le prince de
Galles à Poitiers. Charles de Blois ne s'en inquiéta pas. Ce prince
dévot, qui croyait aux miracles et qui en faisait, avait refusé au
siège de Quimper de se retirer devant le flux. «Si c'est la volonté de
Dieu, disait-il, la marée ne nous fera aucun mal.» Il ne s'arrêta pas
plus devant la montagne à Auray que devant le flux à Quimper.

Charles de Blois était le plus fort. Beaucoup de Bretons, même de la
Bretagne bretonnante, se joignirent à lui, sans doute en haine des
Anglais[571]. Duguesclin avait rangé cette armée dans un ordre
admirable. Chaque homme d'armes, dit Froissart, portait sa lance droit
devant lui, taillée à la mesure de cinq pieds, et une hache forte,
dure, et bien acérée, à petit manche... «Et s'en venoient ainsi tout
bellement le pas. Ils chevauchoient si serrés, qu'on n'eût pu jeter
une balle de paume qu'elle ne tombât sur les pointes des lances. Jean
Chandos regarda longtemps l'ordonnance des Français, «laquelle en
soi-même il prisoit durement». Il ne s'en put taire, et dit: «Que Dieu
m'aide, comme il est vrai qu'il y a ici fleur de chevalerie, grand
sens et bonne ordonnance[572].»

[Note 571: _App._ 240.]

[Note 572: Froissart.]

Chandos s'était ménagé une réserve, pour soutenir chaque corps qui
faiblissait. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint d'un de ses
chevaliers qu'il voulût bien rester sur les derrières pour commander
cette réserve. Il y fallut des prières, et presque des larmes[573]. Le
préjugé féodal faisait considérer le premier rang comme la seule place
honorable. Duguesclin n'aurait pu obtenir pareille chose dans l'autre
armée.

[Note 573: «Étoit messire Jean Chandos auques (presque) sur le point
de larmoyer. Si dit encore moult doucement: «Messire Hue, ou il faut
que vous le fassiez ou que je le fasse.» (_Idem._)]

Les deux prétendants combattaient en tête. C'était un duel sans
quartier. Les Bretons étaient las de cette guerre, et voulaient en
finir par la mort de l'un ou de l'autre[574]. La réserve de Chandos
lui donna l'avantage sur Duguesclin, qui fut porté par terre et pris.
Tout retomba sur Charles de Blois: sa bannière fut arrachée,
renversée, lui-même tué. Les plus grands seigneurs de la Bretagne
s'obstinèrent, et se firent tuer aussi.

[Note 574: _App._ 241.]

Lorsque les Anglais vinrent à grande joie montrer à Montfort son
ennemi qu'ils lui avaient tué, le sang français se réveilla en lui, ou
peut-être la parenté; les larmes lui vinrent aux yeux. On trouva un
cilice sous la cuirasse du mort. Sa piété, ses belles qualités
revinrent en mémoire. Il n'avait recommencé la guerre que par
déférence pour sa femme, dont la Bretagne était l'héritage. Ce
saint[575] était aussi un homme. Il faisait des vers, composait des
_lais_ dans l'intervalle des batailles. Il avait été amoureux; un sien
bâtard fut tué à côté de lui, en voulant venger sa mort.

[Note 575: «Et l'appelle-t-on saint Charles.» (Froissart). _App._
242.]

Montfort reçut en peu de jours les plus fortes places du pays. Les
enfants de Charles de Blois étaient prisonniers en Angleterre. Le roi
de France, qui ne portait nulle passion dans la guerre, s'arrangea
avec le vainqueur, et décida la veuve de Charles de Blois à se
contenter du comté de Penthièvre, de la vicomté de Limoges, et d'une
rente de dix mille livres. Le roi fit sagement. L'essentiel était
d'empêcher que la Bretagne ne fit hommage à l'Anglais. Il y avait à
parier qu'elle se lasserait tôt ou tard du protégé de l'Angleterre.

C'était quelque chose d'avoir fini la guerre de Bretagne et celle du
roi de Navarre. Mais il fallait du temps pour que la France se remît.
La simple énumération des ordonnances de Charles V suffit à découvrir
quelles plaies effroyables la guerre avait faites. La plupart sont
destinées à constater les diminutions de _feux_, à reconnaître que les
communes dépeuplées ne peuvent plus payer les impôts. D'autres sont
les sauvegardes que les villes, les abbayes, les hôpitaux, les
chapitres obtiennent du roi. La protection publique était si faible,
qu'on en réclamait une toute spéciale. Les villes, les corporations,
les universités, demandent que l'on consacre leurs privilèges.
Plusieurs villes sont déclarées inséparables de la couronne. Les
marchands italiens à Nîmes, les Castillans et Portugais à Harfleur et
à Caen, obtiennent des privilèges. Au total, peu ou point de mesure
générale; tout est spécial, individuel: on sent combien le royaume est
loin de l'unité, combien il est faible et malade encore.

La plus grande misère de la France, c'était le brigandage des
compagnies. Licenciées par l'Anglais, repoussées de l'Île-de-France,
de la Normandie, de la Bretagne, de l'Aquitaine, ces bandes refluaient
sur le centre; elles se promenaient par le Berri, le Limousin, etc.
Les brigands étaient là comme chez eux. C'était leur chambre,
disaient-ils insolemment[576]. Ils étaient de toute nation, mais la
plupart Anglais et Gascons, Bretons encore; mais ceux-ci étaient en
petit nombre. Le peuple les regardait tous comme Anglais; rien n'a
plus contribué à exaspérer la France contre l'Angleterre. On proposait
aux compagnies d'aller à la croisade. L'empereur leur avait obtenu le
passage par la Hongrie, et il offrait de les défrayer en Allemagne.
Mais la plupart ne se souciaient pas d'aller si loin. Ceux qui s'y
décidèrent, dans l'espoir de piller l'Allemagne chemin faisant, y
parvinrent à peine. Menés par l'Archiprêtre jusqu'en Alsace, ils y
trouvèrent des populations serrées, hostiles, qui de toutes parts
tombèrent sur eux. Il n'en réchappa guère. D'autres passèrent en
Italie.

[Note 576: Froissart.]

Mais le principal écoulement s'opéra vers l'Espagne, vers la Castille,
dans la guerre du bâtard Don Enrique de Transtamare contre son frère
Don Pèdre-_le-Cruel_. Tous les rois d'Espagne d'alors méritaient ce
surnom. En Navarre régnait Charles-le-Mauvais, le meurtrier,
l'empoisonneur; en Portugal, Don Pèdre-le-Justicier, celui qui fit une
si atroce justice de la mort d'Inès de Castro; en Aragon, Don
Pèdre-le-Cérémonieux, qui, sans forme de procès, fit pendre par les
pieds un légat chargé de l'excommunier. De même, Don Pèdre-le-Cruel
avait fait brûler vif un moine qui lui prédisait que son frère le
tuerait. Il faut voir dans la _Chronique d'Ayala_ ce qu'était
l'Espagne, depuis qu'ayant moins à craindre lès Maures, elle cédait à
leur influence, devenait moresque, juive, tout, plutôt que chrétienne.
Les guerres sans quartier contre les mécréants avaient rendu les
moeurs féroces; elles le devenaient encore plus sous la dure fiscalité
juive[577].

[Note 577: La cour dut plus d'une fois donner satisfaction au peuple.
En 1329, pour apaiser les mécontentements, on força le juif Joseph à
rendre compte de son administration dans les finances, et on fit un
nouveau règlement qui excluait de ces fonctions quiconque n'était pas
chrétien. En 1360, D. Pèdre fit mourir le juif Samuel Lévi, que don
Juan Alphonse lui avait donné pour trésorier dix ans auparavant. Il
avait amassé une fortune énorme. (Ayala.)]

Ce Pèdre-le-Cruel était une espèce de fou furieux. Les deux éléments
discordants de l'Espagne se combattaient en lui et en faisaient un
monstre. Il se piquait de chevalerie, comme tout Castillan, et en même
temps il ne régnait que par les juifs; il ne se fiait qu'à eux et aux
Sarrasins[578]. On le disait fils d'une juive. Sans cette partialité
pour les juifs, les communes lui auraient su gré de sa cruauté à
l'égard des nobles.

[Note 578: _App._ 243.]

Cet homme sanguinaire aimait pourtant. Il avait pour maîtresse la Dona
Maria de Padilla, «petite, jolie et spirituelle», dit le
contemporain[579]. Pour lui plaire, il enferma sa femme Blanche,
belle-soeur de Charles V, et finit par l'empoisonner. Il avait déjà
fait périr je ne sais combien des siens. Son frère, Don Enrique de
Transtamare, qui avait tout à craindre, se sauva et vint solliciter le
roi de France de venger sa belle-soeur.

[Note 579: Ayala.]

Le roi lui donna de bon coeur les compagnies qui désolaient la France.
Le roi d'Aragon offrit le passage, le pape l'autorisation d'envahir la
Castille. Don Pèdre, entre autres violences, avait mis la main sur des
biens d'Église.

Le jeune duc de Bourbon était de nom le chef de l'expédition; le vrai
chef devait être Duguesclin[580]. Il était encore prisonnier; les
Anglais ne voulaient pas le rendre, à moins de 100.000 francs[581].
Le roi, le pape et D. Enrique se cotisèrent, et payèrent pour lui.

[Note 580: _App._ 244.]

[Note 581: Charles V lui prêta cet argent, à condition qu'il
emmènerait les compagnies. _App._ 245.]

Duguesclin prit le commandement des aventuriers, et les mena en
Espagne, mais par Avignon, pour faire encore financer le pape. Il en
tira deux cent mille francs en or et une absolution générale pour les
siens. L'armée grossissait sur la route[582]; quoique le roi
d'Angleterre eût défendu à ses sujets de prendre part à cette guerre,
une foule d'aventuriers, Anglais et Gascons, n'en tenaient compte. Un
Français les emmenait tous, au grand déplaisir de l'Anglais[583].

[Note 582: «Là étoient tous les chefs de compagnie, c'est à savoir
messire Robert, Briquet, Lamit, le petit Meschin, le bourg (bâtard)
Camus, etc.» (Froissart.)]

[Note 583: «Si y allèrent de la principauté et des chevaliers du
prince de Galles.» (_Idem._)]

Ces gens, qui avaient commencé par rançonner le pape, n'en donnaient
pas moins à cette guerre d'Espagne un faux air de croisade. Quand ils
furent en Aragon, ils envoyèrent dire au roi de Castille qu'il eût à
donner le passage et les vivres «aux pèlerins de Dieu qui avoient
entrepris par grand'dévotion d'aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance de Notre-Seigneur, détruire les incrédules et
exhausser notre foi. Le roi Don Piètre de ces nouvelles ne fit que
rire, et répondit qu'il n'en feroit rien, et que jà il n'obéiroit à
telle truandaille[584]».

[Note 584: Froissart.]

Ce fut en effet comme un pèlerinage. Il n'y eut rien à combattre. Don
Pèdre fut abandonné. Il ne trouva d'asile qu'en Andalousie, chez ses
amis les Maures. De là, il passa en Portugal, en Galice, et enfin à
Bordeaux. Il y fut bien reçu. Les Anglais étaient outrés de colère et
d'envie. Ils se chargèrent de ramener Don Pèdre, de rétablir le
bourreau de l'Espagne; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si
souvent tourné la tête, tout sensés qu'ils paraissent, le même qui
leur a fait brûler la Pucelle d'Orléans, qui, sous M. Pitt, leur
aurait fait brûler la France.

Le prince de Galles était tellement infatué de sa puissance, qu'il ne
se contentait pas de vouloir rétablir Don Pèdre en Castille; il
promettait au roi dépouillé de Majorque de le ramener en Aragon. Les
seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les
affaires des Anglais, hasardèrent de lui dire qu'il était plus
difficile de rétablir Don Pèdre que de le chasser. «Qui trop embrasse
mal étreint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui
nous payera; on ne met pas des gens d'armes hors de chez eux sans les
payer[585].» Don Pèdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il
avait laissé des trésors cachés dans des lieux que lui seul
connaissait; il leur donnerait six cent mille florins[586]. Pour le
prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c'est-à-dire
l'entrée des Pyrénées, un Calais pour l'Espagne.

[Note 585: Froissart.]

[Note 586: _Idem._]

Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l'armée de Don
Enrique fut rappelé en Guyenne. Ils partirent bien payés par lui, pour
revenir le battre et gagner autant au service de Don Pèdre[587]: telle
est la loyauté de ce temps. De même, le roi de Navarre traitait à la
fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer
les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns
ou les autres, qu'au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il
aima mieux se faire faire prisonnier[588].

[Note 587: _App._ 246.]

[Note 588: _App._ 247.]

Le prince de Galles eut plus de gens d'armes qu'il ne voulait[589]. La
difficulté était de les nourrir. Arrivés sur l'Èbre, dans un maigre
pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manquèrent.
Ils en étaient déjà à payer le petit pain un florin.--On conseillait à
Don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de
les affamer. L'orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois
mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie légère (vingt
mille hommes d'armes, dit Froissart), dix mille arbalétriers, soixante
mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Après
tout, ce n'était guère que du peuple. Les archers anglais valaient
mieux que les frondeurs castillans; les lances anglaises portaient
plus loin que les dagues et les épées dont les Français et les
Aragonais aimaient à se servir. La bataille fut conduite par ce brave
et froid Jean Chandos, qui avait déjà fait gagner aux Anglais les
batailles de Poitiers et d'Auray. Malgré les efforts de Don Enrique,
qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les
aventuriers restèrent seuls à se battre inutilement[590]. Tout fut
tué ou pris. Chandos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris
Duguesclin.

[Note 589: Il ne garda que les Anglais et les Gascons, congédiant
presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. (Froissart.)]

[Note 590: Les pauvres gens des communes, vivement poursuivis,
allèrent tomber dans l'Èbre, «en l'eau qui étoit roide, noire et
hideuse». (_Idem._)]

Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt
ans qu'il avait combattu à Créci, dix qu'il avait gagné la bataille de
Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos; il y tint
gages et champ de bataille: on put dire que l'Espagne fut un jour à
lui.

Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles, n'osa soutenir Henri
de Transtamare. Sur une lettre de la princesse de Galles, il
s'empressa de défendre au fugitif d'attaquer la Guyenne; il fit même
mettre en prison le jeune comte d'Auxerre, qui armait pour Don
Enrique.

Les vainqueurs restaient en Espagne à attendre que Don Pèdre les payât
sur les trésors cachés. Ils s'ennuyaient fort; la sobre hospitalité
espagnole ne les dédommageait pas de ce long séjour. Les lourdes
chaleurs venaient; ils se jetaient sur les fruits, et la dyssenterie
les tuait en foule. Le prince de Galles n'était pas l'un des moins
malades. Ils étaient, dit-on, réduits au cinquième, lorsqu'ils se
décidèrent à repasser les monts, mal contents, mal portants, mal
payés[591].

[Note 591: _App._ 248.]

Le prince de Galles, qui avait répondu pour Don Pèdre, ne pouvant les
satisfaire, ils pillaient l'Aquitaine. Il finit par leur dire d'aller
chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c'était en France. Ils y
passèrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas
de dire partout que c'était le prince de Galles, leur débiteur, qui
les autorisait à se payer ainsi[592].

[Note 592: «Que le prince de Galles les envoyoit là.» (Froissart.)]

Le prince fit encore, par orgueil, la faute de délivrer Duguesclin; ce
qui était donner un chef aux compagnies. Le prudent Chandos, «qui
était son maître», avait dit qu'il ne le laisserait jamais se
racheter. Un jour cependant que le prince était en gaieté, il aperçut
le prisonnier, et lui dit: «Comment vous trouvez-vous, Bertrand?--À
merveille, Dieu merci, répliqua-t-il. Comment ne serais-je pas bien?
Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On
dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre à rançon.»
L'Anglais fut piqué: «Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que
c'est pour votre bravoure que nous vous gardons? Par saint Georges,
payez cent mille francs, et vous êtes libre.» Duguesclin le prit au
mot[593].

[Note 593: «Et tantôt que le prince l'ouit ainsi parler, il s'en
repentit.» (_Idem._)]

Ayala dit que le prince, pour montrer qu'il se souciait peu de
Duguesclin, lui dit de fixer lui-même combien il voulait payer.
Duguesclin dit fièrement: «Pas moins de cent mille francs.» Ce serait
plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut étonné: «Et où les
prendrez-vous, Bertrand?»--Le Breton, selon la chronique, aurait dit
ces belles paroles, qui n'ont rien d'invraisemblable: «Monseigneur, le
roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste; et si
ce n'était assez, il n'y a femme en France sachant filer qui ne filât
pour ma rançon[594].»

[Note 594: _App._ 249.]

Il ne présumait pas trop. La guerre était imminente. Pendant que
Charles V recevait honorablement à Paris un fils du roi d'Angleterre,
qui allait se marier à Milan, les compagnies licenciées par les
Anglais désolaient la Champagne, et jusqu'aux environs de Paris.
C'était trop de payer et d'être pillé.

Le prince de Galles était revenu d'Espagne hydropique, et son armée ne
valait guère mieux. Les Gascons qui s'étaient engagés dans cette
affaire anglaise sur la foi des trésors cachés de Don Pèdre,
revenaient pauvres, en piteux équipage et de mauvaise humeur. Ils
gardaient d'ailleurs au prince plus d'une vieille rancune. Il avait
forcé le comte de Foix à donner passage aux compagnies, il avait
demandé mille lances au sire d'Albret, et lui en avait laissé huit
cents à sa charge[595]. Les Méridionaux en voulaient aux Anglais, non
pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils étaient Anglais,
c'est-à-dire ennuyeux, incommodes à vivre. Ces vives, spirituelles et
parleuses populations souffraient à les voir orgueilleusement
taciturnes, et ruminant toujours en eux-mêmes leur bataille de
Poitiers[596].

[Note 595: _App._ 250.]

[Note 596: «Et sont ceux de Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, de Rouergue, de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les
Anglois..., et les Anglois aussi, qui sont orgueilleux et
présomptueux, ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et
encore maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dépit
et vileté.» (Froissart.)]

Le prince de Galles méprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact
anglais, ce moment de mauvaise humeur pour mettre sur leurs terres un
fouage de dix sols par feu[597]; au lieu de les payer, il leur
demandait de l'argent; un fouage aux maigres populations des landes,
aux pauvres chevriers des montagnes; un fouage à cette brave petite
noblesse qui ne fut jamais riche qu'en cadets et en bâtards. Le prince
avait convoqué les États à Niort, dans l'espoir de convertir les
Gascons par le bon exemple des Poitevins et des Limousins. Ils n'y
furent pas sensibles. Il eut beau transférer les États à Angoulême, à
Poitiers, à Bergerac. Ils n'eurent pas plus envie de payer à Bergerac
qu'à Niort.

[Note 597: _App._ 251.]

Et non seulement ils ne payèrent pas, mais ils allèrent trouver le roi
de France, lui disant avec la vivacité de leur pays qu'ils voulaient
justice, que sa cour était la plus juste du monde, que s'il ne
recevait pas leur appel, ils iraient chercher un autre seigneur[598].
Le roi, qui n'était pas prêt à la guerre, tâchait de les contenir. Il
ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait à
Paris, les choyait, les défrayait[599]. Il y avait de belles fortunes
à faire auprès de ce bon roi. L'Anglais ne payait pas, même après;
lui, il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de
l'argent seulement, mais des établissements, des fortunes de prince.
Il était le père des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas
rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il
venait d'accueillir le Vendéen Clisson, l'un de ceux qui avaient le
plus contribué à la défaite des Français à Auray. Il offrit au captal
de Buch le duché de Nemours. Il donna au sire d'Albret une fille de
France en mariage. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de
voir un des leurs devenir prince, beau-frère des rois de France et de
Castille.

[Note 598: Froissart.]

[Note 599: «Et vous mettrons à accord avec notre très cher neveu le
prince de Galles, qui espoir (peut-être) n'est mie bien conseillé».
(_Idem._)]

Le 25 janvier 1369, le prince de Galles reçut à Bordeaux un docteur ès
lois et un chevalier qui venaient, de la part du roi de France, lui
remettre un exploit. C'était une sommation polie de venir à Paris, et de
répondre en cour des pairs touchant certains griefs dont, «par foible
conseil et simple information, il auroit molesté les prélats, barons,
chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontières de notre
royaume, de laquelle chose nous sommes tout émerveillés[600]». Le
malade, ayant pris connaissance du message, dit fièrement le mot de
Guillaume-le-Conquérant: «Nous irons, mais ce sera le bassinet en tête,
et soixante mille hommes à notre compagnie... Il en coûtera cent mille
vies.» Le prince était de si mauvaise humeur qu'après avoir permis aux
messagers de s'en aller, il fit courir après, et les mit en prison sous
un prétexte: «De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs sougles
(plaisanteries) et leurs bourdes (railleries) au duc d'Anjou qui vous
aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m'ont ajourné en mon hôtel
même[601].»

[Note 600: Froissart.]

[Note 601: _Idem._]

Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que cette
affaire de Gascogne ne touchait point le roi d'Angleterre. Au même
moment, il lui envoyait un présent de cinquante pipes de bon vin, dont
pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait naguère encore acquitté un
des payements de la rançon du roi Jean.

Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas
moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le
Ponthieu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer
par le pape des évêques à lui dans toutes les provinces anglaises. Au
delà des Pyrénées, il envoyait Duguesclin et quelques gens des
compagnies pour aider les Castillans à se débarrasser du roi que les
Anglais leur avaient imposé. Don Enrique promettait en retour d'armer
contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.

Don Pèdre avait pour lui beaucoup de Communes, précisément à cause de
sa cruauté à l'égard des nobles. Il avait surtout les Maures et les
juifs, mauvais auxiliaires qui n'étaient pas capables de le défendre
et qui donnaient une fâcheuse couleur à son parti. Il s'était retiré
dans un des pays les moins chrétiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don
Enrique et Duguesclin, emmenant rapidement un petit corps d'hommes
sûrs, ne lui laissèrent pas le temps de reconnaître le nom des
assaillants. Les juifs qui, contre toutes leurs habitudes, avaient
pris les armes, les jetèrent au plus vite; les Maures avec leurs
flèches ne pouvaient arrêter la grosse cavalerie. Duguesclin défendit
qu'on fît quartier à ces mécréants. Don Pèdre n'eut que le temps de se
jeter dans le château de Montiel. On dit que Duguesclin lui promit de
le faire évader et qu'il le trahit; que les deux frères étant venus en
présence dans la tente de Don Enrique, ces furieux se jetèrent l'un
sur l'autre; que Don Pèdre ayant mis Enrique dessous, Duguesclin prit
Don Pèdre par la jambe et le mit sous son frère, qui le
poignarda[602].

[Note 602: Au lieu de Duguesclin, qu'Ayala fait intervenir, Froissart
nomme le vicomte de Roquebertin.]

La bataille de Montiel eut lieu le 14 mars. À la fin d'avril, Charles
V éclata, surprit le Ponthieu et défia le roi d'Angleterre. Le défi
fut porté à Westminster par un valet de cuisine. Le choix du messager,
en chose moins grave, eût semblé épigrammatique. Ces conquérants,
maltraités en Espagne par les fruits, en France par les vins, étaient
malades, vieillis de leurs excès. Un fils d'Édouard III, Lionel,
mourait à Milan d'indigestion. Les Anglais soutinrent qu'il était
empoisonné.

Il n'y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les
Anglais l'avaient rompue eux-mêmes en lâchant leurs compagnies sur la
France. Charles V n'en parla pas, non plus que des réclamations des
Gascons au traité de Brétigny, pas davantage de leurs privilèges
violés par les Anglais. Il aima mieux chercher dans les chartes du
traité quelque défaut de forme. Les États généraux, consultés par lui
avec déférence, décidèrent que son droit était bon (9 mai 1369). Il se
fit donner par la cour des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine;
il dit hardiment dans cet acte que la suzeraineté et le droit d'appel
avaient été réservés par le traité de Brétigny.

Il pouvait mentir hardiment: tout le monde était pour lui. Les
compagnies se déclarèrent françaises. Les évêques d'Aquitaine lui
donnaient leurs villes; de longue date, l'archevêque de Toulouse les
avait gagnés: soixante villes, bourgs ou châteaux chassèrent les
Anglais, même Cahors, même Limoges, dont les évêques semblaient tout
anglais. Le roi de France méritait ces miracles; tout maladif qu'il
était, il faisait continuellement, pieds nus, de dévotes
processions[603]. Les prêcheurs populaires parlaient pour lui. Le roi
d'Angleterre faisait bien aussi prêcher l'évêque de Londres; mais il
n'avait pas le même succès[604].

[Note 603: _App._ 252.]

[Note 604: «Au voir dire, il étoit de nécessité à l'un roi et à
l'autre, puisque guerroyer vouloient, qu'ils fissent mettre en termes
et remontrer à leur peuple l'ordonnance de leur querelle, pourquoi
chacun entendit de plus grand volonté à conforter son seigneur; et de
ce étoient-ils tous réveillés en l'un royaume et en l'autre.»
(Froissart.)]

Toutes les villes qui se rendaient à Charles V obtenaient confirmation
et augmentation de privilèges. On suit le progrès de sa conquête de
charte en charte: Rodez, Figeac, Montauban, février 1370; Milhaud
Rouergue, mai; Cahors, Sarlat, juillet[605].

[Note 605: _App._ 253.]

Il est difficile de croire qu'une tête aussi froide, aussi sage, ait
eu réellement l'idée d'envahir l'Angleterre[606]. Il fit tout ce qu'il
fallait pour le faire croire, sans doute afin d'attirer les Anglais
dans le Nord, et de les empêcher d'étouffer le mouvement du Midi. Ils
débarquèrent en effet une armée à Calais sous le duc de Lancastre. La
grande et grosse armée française, conduite par le duc de Bourgogne,
cinq fois plus forte que l'anglaise, avait défense expresse de
combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les huées des
Anglais[607]. Ceux-ci n'en perdirent pas moins leur temps et leur
argent. Les villes du Nord étaient en bon état. Dans le Midi ils
avaient regagné plusieurs places, mais en perdant ce qui valait bien
plus, l'irréparable capitaine auquel ils devaient les victoires de
Poitiers, d'Auray et de Najara, le sage et habile Jean Chandos.

[Note 606: Froissart.]

[Note 607: _Idem._]

Ce brave homme avait tout prévu. Dès le moment que le prince de Galles
s'obstina, contre son avis, à imposer ce fatal fouage, Chandos se
retira en Normandie. Puis, le Midi se soulevant, il revint pour
réparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu
l'écouter; mais il espérait peu de cette guerre. L'historien du temps
le représente fort triste et _mélancolieux_, comme s'il eût prévu sa
mort prochaine et la perte des provinces anglaises. Après sa mort, le
roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et révoqua l'impôt. Il était
trop tard.

Les Anglais étaient, comme on est dans le malheur, de plus en plus
malhabiles et malheureux. Ils auraient dû à tout prix s'assurer le roi
de Navarre et s'en servir contre la France. Le marché tint, selon
toute apparence, à la vicomté de Limoges que le Navarrais demandait.
Le prince de Galles ne voulut pas ébrécher son royaume d'Aquitaine: il
lui importait de garder cette porte de la France. Il refusa et perdit
tout. Le roi de France regagna le roi de Navarre en lui donnant
Montpellier, qu'il lui promettait depuis si longtemps. Peu après il
eut encore l'adresse de se concilier le nouveau roi d'Écosse, premier
de la maison de Stuart. Castille, Navarre, Flandre, Écosse, il
détachait tout de l'Angleterre; il isolait son ennemie.

L'orgueil anglais était si engagé dans cette guerre, qu'Édouard trouva
encore moyen, après tant de sacrifices, de faire contre la France deux
expéditions à la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancastre,
allait secourir le prince de Galles resserré dans Bordeaux (fin
juillet 1370), une autre armée sous un vieux capitaine, Robert
Knolles, entrait en Picardie (même mois). Des deux côtés, nulle
résistance; Duguesclin, Clisson, conseillaient d'éviter tout combat,
d'escarmoucher seulement et de garder les places; la campagne devenait
ce qu'elle pouvait. Ces chefs de compagnie ne connaissaient que le
succès; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant à
l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'était. Il fallut que le
duc de Bourbon vît sans bouger passer devant le front de son armée sa
mère, mère de la reine de France, que les Anglais avaient prise, et
qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir d'entraîner le
fils au combat. Il leur proposa un duel, mais leur refusa la
bataille[608].

[Note 608: _App._ 254.]

À Noyon, l'outrage fut plus sanglant. L'Écossais Seyton sauta les
barrières de la ville, ferrailla une heure avec les Français, et
sortit sain et sauf[609]. L'armée anglaise vint aussi jusqu'en
Champagne, jusqu'à Reims, jusqu'à Paris, détruisant et brûlant tout ce
qu'elle trouvait, cherchant s'il y aurait quelque ravage assez cruel,
quelque piqûre assez sensible pour réveiller l'honneur de l'ennemi.
Pendant un jour et deux nuits qu'ils furent devant Paris, le roi, de
son hôtel Saint-Paul, voyait sans s'émouvoir la flamme des villages
qu'ils incendiaient de tous côtés. Une nombreuse et brillante
chevalerie, les Tancarville, les Coucy, les Clisson, étaient dans la
ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure était connue,
encourageait cette prudence cruelle: «Sire, vous n'avez que faire
d'employer vos gens contre ces enragés; laissez-les se fatiguer
eux-mêmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre héritage, avec
toutes ces fumières.»

[Note 609: «Seigneurs, je vous viens voir; vous ne daignez issir hors
de vos barrières, et j'y daigne bien entrer.» (Froissart.)]

Au moment du départ, un Anglais approcha de la barrière Saint-Jacques,
qui était tout ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait voeu de
heurter sa lance aux barrières de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent
et le laissèrent aller[610]. Cet outrage aux murailles de la cité, à
l'honneur du _pomoerium_, chose si sainte chez les anciens, ne
touchait pas les hommes féodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas,
quand un brave boucher avance sur le chemin, et d'une lourde hache à
long manche lui décharge un coup entre les deux épaules; il redouble
sur la tête et le renverse. Trois autres surviennent, et à eux quatre
ils frappaient sur l'Anglais «ainsi que sur une enclume». Les
seigneurs qui étaient à la porte, vinrent le ramasser pour l'enterrer
en terre sainte.

[Note 610: «Allez-vous-en, allez-vous-en, vous vous êtes bien
acquitté.» (_Idem._)]

Le prince de Galles ne trouva pas plus d'obstacles pour assiéger
Limoges que Knolles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-même
conseillé de dissoudre l'armée du Midi et n'avait gardé que deux cents
lances pour courir le pays. Le prince en voulait d'autant plus
cruellement aux gens de Limoges, que l'auteur de la défection de cette
ville, l'évêque, était sa créature et son compère. Il avait juré l'âme
de son père qu'il ferait payer cher à la ville cette trahison. Les
bourgeois, fort effrayés, auraient voulu se rendre. Mais les
capitaines français les en empêchèrent. Cependant le prince, ayant
fait miner une partie des murailles, les fit sauter et entra par la
brèche. Il était trop malade pour chevaucher, mais se faisait traîner
dans un chariot. Il avait donné ordre de tuer tout, hommes, femmes et
enfants. Il se donna le spectacle de cette boucherie. «Il n'est si dur
coeur que, s'il fut adonc en la cité de Limoges, et il lui souvint de
Dieu, qui n'en pleurât tendrement[611]». Le prince de Galles ne s'en
souvint pas. Cet homme blême et malade, qui était si près de rendre
compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des
femmes, des enfants, se jetaient à genoux sur son passage, en criant:
«Grâce, grâce, gentil sire!». Il n'écoutait rien. Il n'épargna que
l'évêque, c'est-à-dire le seul coupable, et trois chevaliers français
qui lui plurent pour s'être défendus à outrance.

[Note 611: «Plus de trois mille personnes y furent décollées cette
journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs.»
(Froissart.)]

Cette extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais exécrable en
France, apprit aux villes à se bien défendre. C'était un adieu de
l'ennemi. Il traitait le pays comme la terre d'un autre, comme n'y
comptant pas revenir. Peu après, se sentant plus malade, le prince se
laissa persuader par les médecins d'aller respirer le brouillard
natal, et se fit embarquer pour Londres. Son frère, le duc de
Lancastre, commençait sans doute à lui porter ombrage. Le prince de
Galles, qui ne pouvait espérer de succéder, voulait au moins assurer
le trône à son fils.

Le roi fit plaisir à tout le royaume en nommant Duguesclin
connétable[612]. Le petit chevalier breton, investi de cette première
dignité du royaume, mangea à la table du roi, distinction faite pour
étonner, quand on voit, dans Christine de Pisan, que le cérémonial de
France était que le roi fût servi à table par ses frères.

[Note 612: «Pour le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire,
et le plus vertueux et fortuné en ses besognes.» (Froissart.)]

Le nouveau connétable entendait seul la guerre qu'il fallait faire à
l'Anglais. Les batailles étaient impossibles; les imaginations
étaient frappées depuis Créci et Poitiers. Chose bizarre, les
Français, qui sous Duguesclin forcèrent les Anglais dans plusieurs
places, hésitaient à rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne
craignaient pas de donner assaut. Il leur fallait être tout au moins
en nombre double. Ils commencèrent à se rassurer, lorsque Duguesclin,
suivant l'armée de Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais
avec quatre cents Français.

Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin, mieux que tout le
monde, c'était la folie des Anglais, le vertige qui les poussait de
faute en faute. Ils firent déclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais
la Bretagne était contre. Ils se trouvèrent avoir provoqué la ruine de
Montfort, qu'ils avaient établi avec tant de peine. Les Bretons
chassèrent leur duc[613].

[Note 613: _App._ 255.]

L'alliance de Castille avait jusque-là peu servi Charles V. Les
Anglais se chargèrent de la resserrer, de la rendre efficace. Le duc
de Lancastre, dans son ambition extravagante, épousa la fille aînée de
Don Pèdre; le comte de Cambridge épousa sa seconde fille. C'était une
infatuation inouïe, incroyable. L'Angleterre, qui n'avait pu conquérir
la France, entreprenait de plus la conquête de l'Espagne.

Le résultat de cette nouvelle imprudence fut de donner une flotte aux
Français. Le roi de Castille, menacé par ce mariage, envoya une armée
navale à Charles V. Les gros vaisseaux espagnols, chargés
d'artillerie, accablèrent devant La Rochelle les petits vaisseaux des
Anglais, leurs archers. La Rochelle applaudit, et chassa les vaincus.
Elle se donna, mais avec bonnes réserves et sous condition, de manière
à rester une république sous le roi[614].

[Note 614: _App._ 256.]

Ce grand événement entraîna tout le Poitou. Édouard et le prince de
Galles, le vieillard et le malade, montèrent pourtant en mer et
essayèrent de venir au secours. La mer ne voulait plus d'eux. Elle les
ramena, bon gré, mal gré, en Angleterre. Thouars succomba. Duguesclin
battit ce qui restait d'Anglais à Chizey. La Bretagne suivit: ce fut
l'affaire de quelques sièges. Le seul capitaine qui restât aux Anglais
était un Gascon, le captal de Buch; l'un des meilleurs qu'eussent les
Français était un Gallois, un descendant des princes de Galles qui
vengeait ses aïeux en servant la France. Le Gallois prit le Gascon:
Charles V garda précieusement à la tour du Temple cet important
prisonnier, sans lui permettre de se racheter jamais.

Le second fils d'Édouard III, le duc de Lancastre, tige de cette
ambitieuse branche de Lancastre qui fit la gloire et le malheur de
l'Angleterre au quinzième siècle, avait pris le titre de roi de
Castille. Il se fit nommer capitaine général du roi d'Angleterre en
France, son lieutenant dans l'Aquitaine, où les Anglais n'avaient
presque plus rien. Il y a une telle force d'orgueil dans le caractère
anglais, une passion si opiniâtre, qu'après tant d'hommes et d'argent
joués et perdus, ils firent une mise nouvelle pour regagner tout. Ils
trouvèrent encore une grande armée à donner à leur capitaine
d'Aquitaine. Débarqué à Calais, Lancastre traversa la France sans
trouver rien à faire, ni bataille à livrer, ni ville à prendre: tout
était fermé, en défense. Les Anglais ne purent rançonner que quelques
villages. Tant qu'ils furent dans le Nord, les vivres abondaient: «Ils
dînaient tous les jours splendidement.» Mais, dès qu'ils furent dans
l'Auvergne, ils ne trouvèrent plus ni vivres ni fourrages. La faim,
les maladies firent dans l'armée des ravages terribles. Ils étaient
partis de Calais avec trente mille chevaux; ils arrivèrent à pied en
Guyenne: c'était une armée de mendiants; ils demandaient de porte en
porte leur pain aux Français[615].

[Note 615: _App._ 257.]

L'arrivée de cette armée à Bordeaux eut pourtant un effet. Les
Gascons, qui n'étaient plus Anglais et qui n'étaient pas pressés de
devenir Français, s'enhardirent, et déclarèrent au connétable de
France qu'ils feraient hommage à celui des deux partis qui battrait
l'autre. Il fut convenu qu'une bataille serait livrée le 15 avril à
Moissac. Puis les Anglais l'ajournèrent au 15 août; puis ils
demandèrent qu'elle eût lieu près de Calais. Les actes n'ayant pas été
conservés, on ne sait trop ce qui fut convenu. Au 15 août, les
Français se rendirent à Moissac, s'y rangèrent en bataille,
attendirent, et ne virent personne. Alors ils forcèrent les Gascons de
tenir parole. Il ne resta aux Anglais en France que Calais, Bayonne
et Bordeaux (1374).

Cet effort qui n'avait abouti à rien, ce coup donné en l'air, leur fit
beaucoup de mal. L'épuisement qui suivit fut tel qu'Édouard accepta la
médiation du pape, qu'il avait tant de fois refusée. Le grondement du
peuple devenait formidable au roi. Ce rude dogue, qu'on avait mené si
longtemps par l'appât d'une proie qui reculait toujours, commençait à
faire mine de se jeter sur son maître. On avait eu une peine
incroyable à faire aimer la guerre à l'Angleterre. Elle était déjà
lasse à la bataille de Créci. Lorsque le chancelier demandait aux gens
des Communes, pour les piquer d'honneur: «Quoi donc? voudriez-vous
d'une paix perpétuelle?» Ils répondaient naïvement: «Oui, certes, nous
l'accepterions[616].» On leur fit croire ensuite que tout serait fini
avec la prise de Calais. Puis vint la victoire de Poitiers, qui leur
tourna la tête. Ils se figuraient que la rançon du roi de France les
dispenserait à jamais de payer l'impôt. Après, on les amusa avec
l'Espagne, avec les fameux trésors cachés de Don Pèdre. L'argent
d'Espagne ne venant pas, on leur persuada qu'on prendrait l'Espagne
elle-même.

[Note 616: Hallam.]

En 1376, ils firent leurs comptes, et virent qu'ils n'avaient rien, ni
argent, ni Espagne, ni France. Leur mauvaise humeur fut extrême. Ils
s'en prirent au roi, au duc de Lancastre, qui avait alors la
principale influence. Son frère aîné, le prince de Galles, tout malade
qu'il était, se montrait favorable à l'opposition. Le parlement de
1376, appelé le _bon Parlement_, ne se laissa plus mener par des mots.
Il demanda ce qu'était devenu tant d'argent, ces subsides, ces rançons
de France et d'Écosse. Il attaqua brutalement Édouard, dévoila sans
pitié les faiblesses royales, le poursuivit dans son intérieur, dans
sa chambre à coucher.

Le vieux roi était gouverné par une jeune femme mariée, Alice Perrers,
femme de chambre de la reine, belle, hardie, impudente[617]. La pauvre
reine, qui voyait tout, avait fait en mourant cette prière au roi:
«qu'il voulût bien se faire enterrer près d'elle à Westminster»,
espérant l'avoir à elle, au moins dans la mort.

[Note 617: _App._ 258.]

Les joyaux de la reine furent donnés à Alice. La créature se faisait
donner, prenait ou volait. Elle vendait des places, des jugements
même. Elle allait de sa personne au Banc du Roi solliciter des causes.
Les juges d'Église, les docteurs en droit canon, étaient exposés dans
leurs jugements à voir la belle Alice venir hardiment leur parler à
l'oreille. Le Parlement somma le roi d'éloigner cette femme et
d'autres mauvais conseillers.

Le prince de Galles mourut, laissant un fils tout jeune. Le duc de
Lancastre, entre ce neveu enfant et son vieux père, se trouvait
effectivement roi. Les conseillers revinrent. Le vote d'une grosse
taxe fut extorqué au parlement. Le duc, qui avait besoin de bien
d'autres ressources pour sa future conquête d'Espagne, se préparait à
mettre la main sur les biens du clergé. Déjà il avait lancé contre les
prêtres le fameux prédicateur Wicleff; il le soutenait, avec tous les
grands seigneurs, contre l'évêque de Londres. Les gens de Londres, sur
un mot insolent de Lancastre contre leur évêque, se soulevèrent, et
faillirent mettre le duc en pièces.

Pendant tout ce bruit, le vieil Édouard III se mourait à Eltham,
abandonné à la merci de son Alice. Elle le trompait jusqu'au bout,
restant près de son lit, le flattant d'un prochain rétablissement,
l'empêchant de songer à son salut. Dès qu'il perdit la parole, elle
lui arracha ses anneaux des doigts, et le laissa là.

Le fils et le père étaient morts à un an de distance. Ces deux noms,
auxquels se rattachent de tels événements, sont peut-être encore les
plus chers souvenirs de l'Angleterre. Quoique le prince ait dû en
grande partie à Jean Chandos ses victoires de Poitiers et de Najara,
quoique son orgueil ait soulevé les Gascons et armé la Castille contre
l'Angleterre, peu d'hommes méritèrent mieux la reconnaissance de leur
pays. Nous-mêmes, à qui il a fait tant de mal, nous ne pouvons voir
sans respect, à Cantorbéry, la cotte d'armes du grand ennemi de la
France. Ce mauvais haillon de peau piquée des vers éclate entre tous
les riches écussons dont l'église est parée. Il a survécu cinq cents
ans au noble coeur qu'il couvrait.

Dès que le roi de France apprit la mort d'Édouard, il dit que c'était
là un glorieux règne et qu'un tel prince méritait mémoire entre les
preux. Il assembla nombre de prélats et de seigneurs, et fit faire un
service à la Sainte-Chapelle. En Angleterre, les funérailles furent
troublées. Quatre jours après la mort d'Édouard, la flotte de
Castille, chargée des troupes de France, courut toute la côte en
brûlant des villes: Wight, Rye, Yarmouth, Darmouth, Plymouth et
Winchelsea. Jamais du vivant d'Édouard et du prince de Galles
l'Angleterre n'avait éprouvé un pareil désastre.

De toutes parts le roi de France faisait une guerre de négociations.
Depuis cinq ans il empêchait le mariage d'un fils d'Édouard avec
l'héritière de Flandre, par défaut de dispense papale; il obtint sans
difficulté cette dispense pour son frère, le duc de Bourgogne, parent
de la jeune comtesse au même degré. Le père ne voulait pas de ce
mariage, non plus que les villes de Flandre. Mais la grand'mère,
comtesse d'Artois et de Franche-Comté, fit dire à son fils, le comte
de Flandre, qu'elle le déshéritait s'il ne donnait sa fille au prince
français. Le mariage se fit pour le désespoir du roi d'Angleterre, qui
voyait cette immense succession prête à échoir à la maison de France.
La France, mutilée à l'Ouest, se formait sa vaste ceinture de l'Est et
du Nord.

Cet échec et ceux que les Anglais éprouvèrent encore près de Bordeaux
allaient les décider à faire ce qu'ils auraient dû faire tout d'abord,
à s'unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donné Bayonne et le
pays voisin, il eût été leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais,
plus fin qu'habile, envoyait son fils à Paris pour mieux tromper le
roi, tandis qu'il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme à
Louis XI à Péronne. Sa finesse le mena au piège. Le roi lui garda son
fils, lui reprit Montpellier, et saisit son comté d'Évreux. On prit
son lieutenant Dutertre, son conseiller Du Rue qui, disait-on, était
venu empoisonner le roi. On accusait Charles-le-Mauvais d'avoir
empoisonné déjà la reine de France, la reine de Navarre et d'autres
encore. Tout cela n'était pas invraisemblable: ce petit prince,
exaspéré par ses longs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le
crime et la ruse ce que la force lui avait ôté. Il avait sujet de haïr
les siens autant que l'ennemi. Sa femme le trompait pour le brave
capitaine gascon des Anglais, le captal de Buch[618]. Du Rue avoua
seulement que Charles-le-Mauvais comptait empoisonner le roi par le
moyen d'un jeune médecin de Chypre, qui pouvait s'introduire aisément
près de Charles V et lui plaire, «parce qu'il parloit beau latin, et
étoit fort argumentatif». Dutertre et Du Rue furent exécutés. Charles
V tira de ce procès l'avantage d'avilir, de déshonorer le roi de
Navarre, de lui faire une réputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses
prétentions au trône de France.

[Note 618: _App._ 259.]

Charles-le-Mauvais perdit tout dans le Nord, excepté Cherbourg. Au
Midi les Castillans le menaçaient. Il eût perdu la Navarre même, si
les Anglais n'étaient venus à son secours. Les Gascons y aidèrent les
Anglais. Ceux-ci essayèrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y
réussirent pas plus que les Français à prendre Cherbourg. Tout ce
grand mouvement de guerre n'aboutit encore à rien. Le roi de France ne
put être forcé ni à combattre ni à rendre; il resta les mains
garnies[619].

[Note 619: _App._ 260.]

L'habileté de Charles V et l'affaiblissement des autres États avaient
relevé la France au moins dans l'opinion. Toute la chrétienté
regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'Écosse,
regardaient le roi comme un protecteur. Frère du futur comte de
Flandre, allié des Visconti, il voyait les rois d'Aragon, de Hongrie,
ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi
de Chypre, du soudan de Bagdad, qui s'adressait à lui, comme au
premier prince des Francs[620]. L'empereur même lui rendit une sorte
d'hommage en le visitant à Paris. Après avoir aliéné les droits de
l'Empire en Allemagne et en Italie, il venait donner au dauphin le
titre du royaume d'Arles.

[Note 620: «Comme au solennel prince des chrétiens.»]

La subite restauration du royaume de France était un miracle que
chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui
avait tant enduré, qui avait vaincu à force de ne pas combattre[621],
cette patience de Job, cette sagesse de Salomon. Le quatorzième siècle
se désabusait de la chevalerie, des folies héroïques, pour révérer en
Charles V le héros de la patience et de la ruse.

[Note 621: «Le roi Charles de France fut durement sage et subtil; car
tout quoi (coi) étoit en ses chambres et en ses déduits; si
reconquéroit ce que ses prédécesseurs avoient perdu sur le champ, la
tête armée et l'épée au poing.» (Froissart.)]

Ce prince naturellement économe, ce roi d'un peuple ruiné, étonnait
les étrangers par la multitude de ses constructions. Il élevait autour
de Paris des maisons dites de plaisance, Melun, Beauté, Saint-Germain;
mais toute maison alors était un fort. Il donnait à la ville un
nouveau pont (Pont-Neuf), des murs, des portes, une bonne bastille. Il
ne se fiait guère qu'aux murailles[622].

[Note 622: _App._ 261.]

Près de sa Bastille il avait construit, étendu, aménagé, avec le luxe
d'un roi et les recherches d'un malade, le vaste hôtel Saint-Paul[623].
La magnificence de cette demeure, la splendide hospitalité qu'y
trouvaient les princes et les seigneurs étrangers, faisaient illusion
sur l'état du royaume. Le sire de La Rivière, l'aimable et subtil
conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli de ce temps, en faisant
les honneurs. Il leur montrait la noble demeure de son maître, ces
galeries, ces bibliothèques, ces buffets chargés d'or, et ils
l'appelaient le _riche roi_[624].

[Note 623: _App._ 262.]

[Note 624: Ainsi l'appelait Mathieu de Coucy.]

«L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six à sept heures.
Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser à luy.
Après, luy pigné, vestu et ordonné,... on lui apportoit son breviaire;
environ huit heures du jour, aloit à sa messe; à l'issue de sa
chapelle, toutes manières de gens povoient bailier leurs requêtes.
Après ce, aux jours députez à ce, aloit au conseil, après lequel...
environ dix heures asseoit à table... À l'exemple de David,
instruments bas oyoit volontiers à la fin de ses mangiers.

«Luy levé de table, à la colacion, vers lui povoyent aler toutes
manières d'estrangiers. Là luy estoient apportées nouvelles de toutes
manières de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace
de deux heures; après aloit reposer une heure. Après son dormir,
estoit un espace avec ses plus privés en esbatement, visitant joyauls
ou autres richeces. Puis aloit à vespres. Après... entroit en été en
ses jardins, où marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.
En hyver s'occupoit souvent à oyr lire de diverses belles ystoires de
la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de
philosophes et d'autres sciences, jusques à heure de soupper, auquel
s'asseoit d'assez bonne heure, après lequel une pièce s'esbatoit, puis
se retrayoit. Pour obvyer à vaines et vagues parolles et pensées,
avoit (au dîner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la
table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns
bons treppassez[625].»

[Note 625: Christine de Pisan.]

Les philosophes avec lesquels le roi aimait à s'entretenir étaient ses
astrologues[626]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de
Pisan, avait été appelé tout exprès de Bologne; le roi lui donnait
cent livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de
prévoir, ne se trompaient pas trop. Ils étaient pleins de finesse et
de sagacité. Charles V donna un astrologue à Duguesclin en lui
remettant l'épée de connétable.

[Note 626: _App._ 263.]

Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,
indique, comme tout son règne, une douce et froide sagesse, peut-être
aussi quelque indifférence au bien et au mal[627]. «Considérant, dit
son historien femelle, la fragilité humaine, il ne permit jamais aux
maris d'_emmurer_ leurs femmes pour méfait de corps, quoiqu'il en fust
maintes fois supplié[628].»--Il surprit trois fois son barbier en
flagrant délit de vol et la main dans la poche, sans se fâcher, ni le
punir[629].

[Note 627: _App._ 264.]

[Note 628: «... Et à difficulté donnoit congé que le mari la tenist
close en une chambre, si trop estoit desordonnée.» (Christ. de
Pisan.)]

[Note 629: Il ne le renvoya qu'à la quatrième.--Cependant lui-même
avait la justice à coeur et s'en mêlait. Une bonne femme étant venue
se plaindre d'un homme d'armes qui avait violé sa fille, il fit en sa
présence pendre le coupable à un arbre.]

Charles V est peut-être le premier roi, chez cette nation jusque-là si
légère, qui ait su préparer de loin un succès, le premier qui ait
compris l'influence, lointaine et lente, mais dès lors réelle, des
livres sur les affaires. Le prieur Honoré Bonnor écrivit par son
ordre, sous le titre bizarre de l'_Arbre des batailles_, le premier
essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat général,
Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant
d'années avant Luther et Calvin. Son ancien précepteur, Nicolas
Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de
Presles, Philippe de Maizières travaillaient, peut-être à frais
communs, à ces grands livres du _Songe du verger_, du _Songe du vieux
pèlerin_, sorte de romans encyclopédiques où toutes les questions du
temps étaient traitées, et qui préparaient l'abaissement de la
puissance spirituelle et la confiscation des biens d'Église. C'est
ainsi qu'au seizième siècle Pithou, Passerat et quelques autres
travaillèrent ensemble à la _Ménippée_.

Les dépenses croissaient, le peuple était ruiné; l'Église seule
pouvait payer. C'était là toute la pensée du quatorzième siècle. En
Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de
Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser un royaume. En France,
Charles V la préparait avec une habile lenteur. Elle pressait
pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le
roi. Il ne vivait que d'expédients. Il avait été obligé de payer les
juges avec les amendes mêmes qu'ils prononçaient, de vendre l'impunité
aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformément aux
privilèges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa rançon,
ils étaient quittes d'impôts, exempts de toute juridiction, sauf celle
d'un prince du sang, nommé gardien de leurs privilèges. Nuls _lettres
royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par
semaine que quatre deniers par livre d'intérêt. Mais en même temps ils
devaient être crus contre leurs débiteurs de tout ce qu'ils
jureraient[630].

[Note 630: _App._ 265.]

Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement
de leurs créances, c'est-à-dire que le roi se faisait recors pour les
juifs, afin de partager. L'argent extorqué par de tels moyens coûtait
au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.

Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dépouiller
le prêtre. Le juif, le prêtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait
encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation
par le commerce. La richesse, c'était le trésor; trésor caché du juif,
sourdement nourri par l'usure; trésor du prêtre, trop visible dans les
églises, dans les biens d'Église.

La tentation était forte pour Charles V, mais la difficulté était
grande aussi. Les prêtres avaient été ses plus zélés auxiliaires
contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livré l'Aquitaine,
comme ils la donnèrent jadis à Clovis.

Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et
la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction
elle-même rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la
justice se payait[631].

[Note 631: Le défenseur officiel du clergé, en 1329, nous dit
expressément que la justice, surtout en France, était le revenu le
plus net de l'Église.]

Les premières plaintes contre le clergé partent des seigneurs et non
des rois (1205)[632]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des
églises, étaient bien plus directement intéressés dans la question.
Sous saint Louis, ils forment une confédération contre le clergé,
décident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espèce
de guerre, se nomment des représentants pour prêter main forte à ceux
d'entre eux qui seraient frappés de sentences ecclésiastiques[633].
Dans la fameuse Pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu
compris, le roi demande que les élections ecclésiastiques soient
libres, c'est-à-dire laissées à l'influence royale et féodale[634].

[Note 632: _Libertés de l'Église gallicane._]

[Note 633: _Libertés de l'Église gallicane._]

[Note 634: Il réclame contre les excès de la cour de Rome, contre les
empêchements de juridiction, contre la violation des franchises du
royaume, sans dire quelles sont ces franchises. (_Ibid._)]

Philippe-le-Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le
pape. Ils formèrent une nouvelle confédération féodale qui effraya les
évêques et livra au roi l'Église de France. L'accord de cette Église
lui livra la papauté elle-même. Cependant, au commencement et à la fin
de son règne, Philippe-le-Bel frappa deux coups d'une impartialité
hardie: la maltôte qui atteignit les nobles et les prêtres aussi bien
que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie
ecclésiastique.

La royauté, triomphante sous Philippe-de-Valois, se fit donner par le
pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'Église de France.
Elle eut même la prétention de lever les décimes de la croisade sur
toute la chrétienté. En dédommagement des décimes, régales, etc., les
églises cherchaient à augmenter les profits de leurs justices, à
empiéter sur les juridictions laïques, seigneuriales ou royales. Le
roi parut vouloir y porter remède. Le 22 décembre 1329 eut lieu
par-devant lui, au château de Vincennes, une solennelle plaidoirie
entre l'avocat Pierre Cugnières et Pierre du Roger, archevêque de
Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des seigneurs[635]. Le
second défendait ceux du clergé. Celui-ci parla sur le texte: _Deum
timete; regem honorificate_; et il ramena ce précepte aux quatre
suivants: «Servir Dieu dévotement; lui donner largement; honorer sa
gent duement; lui rendre le sien entièrement.»

[Note 635: _App._ 266.]

Je serais porté à croire que toute cette dispute ne fut qu'une
satisfaction donnée par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant
que, bien loin de diminuer les privilèges de l'Église, il les
augmenterait plutôt. Seulement, il établit par une ordonnance son
droit de régale sur les bénéfices vacants (1334). Des deux avocats,
celui du clergé devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un
grave historien, universellement sifflé: son nom resta le synonyme
d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait à Notre-Dame
une figure grotesque de damné, comme on voit ailleurs Dagobert
tiraillé par les diables; cette figure, laide et camuse, fut appelée:
_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent cléricale, sous-diacres,
sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur
le nez du pauvre diable, ou, pour éteindre leurs cierges, lui en
frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de
sacristie.

Les églises étaient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le
pape. Quand un évêché vacant avait payé au roi pendant un an ou plus
les _régales_ de la vacance, le nouvel élu payait au pape l'_annate_,
ou première année du revenu[636].

[Note 636: Les archevêques de Mayence et de Cologne payaient chacun au
pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]

Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de
l'église, et les chanoines ou moines qui concouraient aux élections,
c'est ce qu'on appelait les _réserves_. Le pape arrêtait d'un mot
l'élection; il déclarait qu'il s'était réservé de nommer à tel évêché,
à telle abbaye. Ces réserves, qui donnaient souvent un pasteur italien
ou français à une église d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne, étaient
fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de
soustraire les grands sièges aux stupides influences féodales, qui n'y
auraient guère porté que des sujets indignes, des cadets, des cousins
des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou
dans la poussière des universités un docte et habile clerc pour le
faire évêque, archevêque, primat des Gaules ou de l'Empire.

Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute
politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la
papauté devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les réserves
qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.
Jean XXII déclara effrontément qu'en haine de la simonie il se
réservait tous les bénéfices vacants dans la chrétienté la première
année de son pontificat[637]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa
en mourant un trésor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du
temps crurent qu'il avait trouvé la pierre philosophale.

[Note 637: _App._ 267.]

Benoît XII était si effrayé de l'état où il voyait l'Église, des
intrigues et de la corruption dont il était assiégé, qu'il aimait
mieux laisser les bénéfices vacants; il se réservait les nominations
et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. À
l'élection du prodigue et mondain Clément VI, on assure que plus de
cent mille clercs vinrent à Avignon acheter des bénéfices[638].

[Note 638: In Clemente clementia... (_Tertia Vita Clem. VI._)]

Il faut lire les douloureuses lamentations de Pétrarque sur l'état de
l'Église, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout à
la fois Juvénal et Jérémie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,
mais sans Ariane, sans fil libérateur; il y trouve la cruauté de Minos
et l'infamie du Minotaure[639]. Il peint avec dégoût les vieilles
amours des princes de l'Église, ces mignons à tête blanche... Mille
histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse
Jeanne devint vraisemblable[640].

[Note 639: Petrarch., Ép. x.]

[Note 640: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de
Corbière, avec laquelle il avait divorcé pour se faire mineur.
Lorsqu'il fut pape, Jeanne prétendit que le divorce était nul. On en
fit mille contes à la cour d'Avignon; de là la fable de la _papesse
Jeanne_. _App._ 268.]

L'érudite indignation de Pétrarque pouvait inspirer quelque défiance.
Un jugement plus imposant pour le peuple était celui de sainte
Brigitte et des deux saintes Catherine. La première fait dire par
Jésus même ces paroles au pape d'Avignon: «Meurtrier des âmes, pire
que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les
âmes de mes élus[641].»

[Note 641: _App._ 269.]

Les papes qui suivirent Clément VI furent moins souillés, mais plus
ambitieux. Ils rendirent l'Église conquérante, désolèrent l'Italie.
Clément avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du
meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des compagnies,
reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du
pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble
l'exaspération des Italiens. La guerre devint atroce, pleine
d'outrages et de barbarie. Les Visconti donnèrent le choix aux légats
qui leur apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de
manger la bulle. À Milan, on jetait les prêtres dans des fours
allumés; à Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent
que l'Italie leur échapperait s'ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute à cette ville, depuis qu'ils y avaient
été rançonnés par les compagnies. L'abaissement de la France les
laissait libres de choisir leur séjour. Urbain V, le meilleur de ces
papes, essaya de se fixer à Rome. Il y alla et n'y put rester.
Grégoire s'y établit et y mourut.

À sa mort, les Français avaient dans le conclave une majorité
rassurante. Cependant ce conclave se tenait à Rome; les cardinaux
entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: «Romano lo volemo o
almanco italiano.» De seize cardinaux qui entrèrent au conclave, il
n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze étaient Français.
Les Français étaient divisés. Deux des derniers papes, qui étaient
Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces
Limousins, voyant que les autres Français les excluaient de la
papauté, s'unirent aux Italiens, et nommèrent un Italien, qu'ils
croyaient du reste dévoué à la France, le Calabrois Bartolomeo
Prignani.

Il advint, comme à l'élection de Clément V, tout le contraire de ce
qu'on avait attendu, mais cette fois au préjudice de la France. Urbain
VI, homme de soixante ans, jusque-là considéré comme fort modéré,
sembla avoir perdu l'esprit dès qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,
réformer l'Église; mais il commençait par les cardinaux, prétendant,
entre autres choses, les réduire à n'avoir qu'un plat sur leur table.
Ils se sauvèrent, déclarèrent que l'élection avait été contrainte et
firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de
Genève, fils du comte de Genève, qui avait montré dans les guerres de
l'Église beaucoup d'audace et de férocité. Ils l'appelèrent Clément
VII, sans doute en mémoire de Clément VI, un des papes les plus
prodigues et les plus mondains qui aient déshonoré l'Église. De
concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'était
déclaré, Clément et ses cardinaux prirent à leur solde une compagnie
de Bretons qui rôdait en Italie. Mais ces Bretons furent défaits par
Barbiano, un brave condottiere qui avait formé la première compagnie
italienne contre les compagnies étrangères. Clément se sauva en
France, à Avignon. Voilà deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome,
se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.

On ne pouvait attendre que la France et les États qui en suivaient
alors l'impulsion (Écosse, Navarre et Castille) se laisseraient
facilement déposséder de la papauté. Charles V reconnut Clément. Il
pensa sans doute que, quand même toute l'Europe eût été pour Urbain,
il valait mieux pour lui avoir un pape français, une sorte de
patriarche dont il disposât. Cette politique égoïste lui fut amèrement
reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent, la folie de
Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du
ciel[642].

[Note 642: «O quel flayel! ô quel douloureux meschief, qui encore
dure!», etc. (Christ. de Pisan.) _App._ 270.]

On assure que les cardinaux français avaient eu d'abord l'idée de
faire pape Charles V lui-même. Il aurait refusé, comme infirme d'un
bras, et ne pouvant célébrer la messe[643].

[Note 643: Lenfant, _Conc. de Pise_.--«Cependant il montrait tous les
ans de ses mains la vraie croix au peuple à la Sainte-Chapelle, comme
l'avait fait saint Louis.» (Christ. de Pisan.)]

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Université à se décider en
faveur de Clément. Les facultés de droit et de médecine étaient sans
difficulté pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, composée de
quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-même. Les nations
française et normande étaient pour Clément VII; la picarde et
l'anglaise demandaient la neutralité. L'Université, ne pouvant
arriver à un vote unanime, suppliait qu'on lui donnât du temps. Le roi
prit tout sur lui. Il écrivit de Beauté-sur-Marne qu'il avait des
informations suffisantes: «Le pape Clément VII est vray pasteur de
l'Église universelle... Se vous mettez ce en refus ou délay, vous nous
ferez déplaisir[644].»

[Note 644: Bulæus.]

Charles V agit en cette occasion avec une vivacité qui ne lui était
pas ordinaire. Il semble qu'il ait été honteux et aigri de n'avoir pas
prévu.

Il aurait bien voulu gagner à son pape la Flandre, et par elle
l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort
mal des Anglais, qu'il avait dit que d'après leur conduite à l'égard
du Saint-Siège il les tenait pour hérétiques. La Flandre et
l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de
celui d'Avignon. Urbain avait déjà l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,
l'Aragon, embrassèrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte
Catherine de Sienne et sainte Catherine de Suède, le reconnurent,
ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint
homme. On demanda, chose inouïe, une consultation au plus fameux
jurisconsulte du temps sur l'élection du pape; Baldus décida que
l'élection d'Urbain était bonne et valable, disant, avec assez
d'apparence, que, si l'élection avait pu être contrainte, les
cardinaux n'en étaient pas moins revenus d'eux-mêmes après le tumulte
et qu'ils avaient intronisé Urbain en pleine liberté.

Un événement impossible à prévoir avait mis presque toute la
chrétienté en opposition avec la France. La fortune s'était jouée de
la sagesse. La reine Jeanne de Naples, cousine et alliée du roi, fut
peu après déposée par Urbain, renversée par son fils adoptif Charles
de Duras, étranglée en punition d'un crime qui datait de trente-cinq
ans.

Toute l'Europe remuait. Le mouvement était partout; mais les causes
infiniment diverses. Les Lollards d'Angleterre semblaient mettre en
péril l'Église, la royauté, la propriété même. À Florence, les Ciompi
faisaient leur révolution démocratique[645]. La France elle-même
semblait échapper à Charles V. Trois provinces, les plus excentriques,
mais les plus vitales peut-être, se révoltèrent.

[Note 645: Voy. le récit d'Edgar Quinet, _Révolutions d'Italie_, t. IV
des _OEuvres complètes_ (1858).]

Le Languedoc éclata d'abord. Charles V, préoccupé du Nord, et
regardant toujours vers l'Angleterre, avait fait d'un de ses frères
une sorte de roi du Languedoc. Il avait confié cette province au duc
d'Anjou. Par le duc d'Anjou il semblait près d'atteindre l'Aragon et
Naples, tandis que par son autre frère, le duc de Bourgogne, il allait
occuper la Flandre. Mais la France, misérablement ruinée, n'était
guère capable de conquêtes lointaines. La fiscalité, si dure alors
dans tout le royaume, devint en Languedoc une atroce tyrannie. Ces
riches municipes du Midi, qui ne prospéraient que par le commerce et
la liberté, furent _taillés_ sans merci comme l'eût été un fief du
Nord. Le prince féodal ne voulait rien comprendre à leurs privilèges.
Il lui fallait au plus vite de l'argent pour envahir l'Espagne et
l'Italie, pour recommencer les fameuses victoires de Charles d'Anjou.

Nîmes se souleva (1378); mais, se voyant seule, elle se soumit. Le duc
d'Anjou aggrava encore les impôts. Il mit, au mois de mars 1379, un
monstrueux droit de cinq francs et dix gros sur chaque feu. Au mois
d'octobre, nouvelle taxe de douze francs d'or par an, d'un franc par
mois. Pour celle-ci, la levée en était impossible. La province était
tellement ruinée, qu'en trente ans la population se trouvait réduite
de cent mille familles à trente mille. Les consuls de Montpellier
refusèrent de percevoir le dernier impôt. Le peuple massacra les gens
du duc d'Anjou. Clermont-Lodève en fit autant. Mais les autres villes
ne bougèrent. Les gens de Montpellier effrayés reçurent le prince à
genoux, et attendirent ce qu'il déciderait de leur sort. La sentence
fut effroyable. Deux cents citoyens devaient être brûlés vifs, deux
cents pendus, deux cents décapités, dix-huit cents notés d'infamie et
privés de tous leurs biens. Tous les autres étaient frappés d'amendes
ruineuses[646].

[Note 646: _App._ 271.]

On obtint avec peine du duc d'Anjou qu'il adoucît la sentence. Charles
V sentit la nécessité de lui ôter le Languedoc. Il envoya des
commissaires pour y réformer les abus. Au reste, dans les instructions
qu'il leur donne, il n'y a pas trace d'un sentiment d'homme ou de
roi. Il n'est préoccupé que des intérêts du fisc et du domaine: «Comme
nous avons audit pays plusieurs terres labourables, vignes, forêts,
moulins et autres héritages qui nous étaient ordinairement de grand
revenu et profit; lesquelles terres sont demeurées désertes, parce que
le peuple est si diminué par les mortalités, les guerres et autrement,
qu'il n'est nul qui les puisse ou veuille labourer, ni tenir aux
charges et redevances anciennes, nous voulons que nos conseillers
puissent donner nos héritages à nouvelle charge, croître et diminuer
l'ancienne.» Ils doivent aussi révoquer tous les dons, et s'informer
de la conduite de tous les sénéchaux, capitaines, viguiers, etc.

La politique étroite, qui ne paraît que trop dans ces instructions,
fit faire au roi une grande faute, la plus grande de son règne. Il
arma contre lui la Bretagne. Ses meilleurs hommes de guerre étaient
Bretons; il les avait comblés de biens; il croyait tenir en eux tout
le pays. Ces mercenaires pourtant n'étaient pas la Bretagne. Eux-mêmes
n'étaient plus aussi contents du roi. Il avait ordonné aux gens de
guerre de payer désormais tout ce qu'ils prendraient. Il avait créé
une maréchaussée pour réprimer leurs brigandages, des prévôts qui
couraient le pays, jugeaient et pendaient.

Il n'aimait pas Clisson. Quoiqu'il l'ait désigné pour être connétable
à la mort de Duguesclin, il eût préféré le sire de Coucy.

Un cousin de Duguesclin, le Breton Sévestre Budes, qui avait acquis
beaucoup de réputation dans les guerres d'Italie, fut arrêté sur un
soupçon par le pape français Clément VII, et livré par lui au bailli
de Mâcon, qui le fit mourir, au grand chagrin de Duguesclin. Les
parents du Breton étant venus se plaindre et affirmant son innocence,
le roi dit froidement: «S'il est mort innocent, la chose est moins
fâcheuse pour vous autres; c'est tant mieux pour son âme et pour votre
honneur.»

Les Bretons étaient Français contre l'Angleterre, mais Bretons avant
tout. Leur duc voulait les livrer aux Anglais, ils l'avaient chassé.
Le roi voulant les réunir à la couronne, ils chassèrent le roi.

Le 5 avril 1378, Montfort s'était engagé à ouvrir aux Anglais le
château de Brest. Le 20 juin, le roi l'ajourna à comparaître en
parlement, puis le fit condamner par défaut. La procédure fut étrange.
On assigna le duc à Rennes et à Nantes, tandis qu'il était en Flandre.
On ne lui donna pas de sauf-conduit. Plusieurs pairs ne voulurent
point siéger au jugement. Le roi parla lui-même contre son vassal, et
conclut à la confiscation. Si le duché était enlevé à Montfort, il
aurait dû revenir à la maison de Blois, conformément au traité de
Guérande, que le roi avait garanti.

Dire à la vieille Bretagne que désormais elle ne serait plus qu'une
province de France, une dépendance du domaine, c'était une chose
hardie, et aussi une ingratitude, après ce que les Bretons avaient
fait pour chasser l'Anglais. Le froid et égoïste prince ne connaissait
pas évidemment le peuple auquel il avait affaire, et il ne pouvait le
connaître; il y a des ignorances sans remède, celles du coeur.

Les Bretons, nobles et paysans, étaient déjà mal disposés. Le
connétable Duguesclin, dans ses guerres de Bretagne, n'avait pas
ménagé ses compatriotes. Il les avait frappés d'un fouage de vingt
sous par feu; il avait défendu les affranchissements et rétabli la
servitude de mainmorte, abolie par le duc. Le premier acte du
gouvernement royal fut l'établissement de la gabelle. La Bretagne
arma.

Les bourgeois armèrent comme les nobles. Ceux de Rennes s'associèrent
expressément aux barons, et jurèrent de vivre et mourir pour la
défense commune. Le duc, revenant d'Angleterre, fut accueilli avec
transport par ceux même qui l'avaient chassé. On ne se souvint plus
s'il était Blois ou Montfort; c'était le duc de Bretagne. Lorsqu'il
débarqua près de Saint-Malo, tous les barons, tout le peuple
l'attendaient sur le rivage; plusieurs entrèrent dans l'eau et s'y
mirent à genoux. Jeanne de Blois, elle-même, vint le féliciter à
Dinan, la veuve de Charles de Blois, de celui qu'il avait tué.

Les meilleurs capitaines que le roi pouvait employer contre la
Bretagne étaient des Bretons. Clisson parut devant Nantes; mais il ne
put s'empêcher de dire aux gens de la ville qu'ils feraient sagement
de ne laisser entrer chez eux personne qui fût plus fort qu'eux.
Duguesclin et Clisson se rendirent à l'armée que le duc d'Anjou
rassemblait. Mais, à la première approche d'une troupe bretonne, cette
armée se dissipa[647]. Le duc d'Anjou fut réduit à demander une trêve.

[Note 647: _App._ 272.]

Le roi voyait ses Bretons passer l'un après l'autre à l'ennemi. Ceux
qui ne voulurent le quitter qu'avec son autorisation l'obtinrent sans
difficulté; mais à la frontière on les arrêtait pour les mettre à mort
comme traîtres. Duguesclin lui-même, en butte aux soupçons du roi, lui
renvoya l'épée de connétable, disant qu'il s'en allait en Espagne,
qu'il était aussi connétable de Castille. Les ducs d'Anjou et de
Bourgogne furent envoyés pour l'apaiser. Charles V sentait bien qu'il
ne pouvait rien faire sans lui. Mais le vieux capitaine était trop
avisé pour aller se casser la tête contre cette furieuse Bretagne. Il
valait mieux pour lui rester brouillé avec le roi, et gagner du temps.
Selon toute apparence, il ne consentit pas à reprendre l'épée de
connétable. Ce fut comme ami du duc de Bourbon, et pour lui faire
plaisir, qu'il alla assiéger dans le château de Randon, près du
Puy-en-Vélay, une compagnie qui désolait le pays. Il y tomba malade et
y mourut[648]. On assure que le capitaine de la place, qui avait
promis de se rendre dans quinze jours s'il n'était secouru, tint
parole et vint mettre les clefs sur le lit du mort. Cela n'est pas
invraisemblable. Duguesclin avait été l'honneur des compagnies, le
père des soldats; il faisait leur fortune, il se ruinait pour payer
leurs rançons.

[Note 648: _App._ 273.]

Les États de Bretagne négociaient avec le roi de France, le duc avec
celui d'Angleterre. Charles V n'ayant voulu entendre à aucun
arrangement, les Bretons laissèrent venir l'Anglais. Un frère de
Richard II, le comte de Buckingham, fut chargé de conduire une armée
en Bretagne, mais en traversant le royaume par la Picardie, la
Champagne, la Beauce, le Blaisois et le Maine. Charles V les laissa
passer. Le duc de Bourgogne lui demanda en vain la permission de
combattre.

Duguesclin était mort le 13 juillet (1380). Le roi mourut le 16
septembre. Ce jour même, il abolit tout impôt non consenti par les
États. C'était revenir au point d'où son règne avait commencé.

Il recommanda aussi en mourant de gagner à tout prix les Bretons[649].
Il avait déjà ordonné que Duguesclin fût enterré à Saint-Denis, à côté
de son tombeau. Son fidèle conseiller, le sire de La Rivière, le fut à
ses pieds.

[Note 649: Froissart.]

Ce prince était mort jeune (quarante-quatre ans), et n'avait rien
fini. Une minorité commençait. Le schisme, la guerre de Bretagne, la
révolte de Languedoc à peine assoupie, la révolution de Flandre[650]
dans toute sa force, c'étaient bien des embarras pour un jeune roi de
douze ans. Quoique Charles V eût déclaré par une ordonnance, dès 1374,
que désormais les rois seraient majeurs à quatorze ans, son fils
devait rester longtemps mineur, et même toute sa vie.

[Note 650: L'histoire de cette révolution se lie plus naturellement à
celle du règne de Charles VI.]

Charles V laissait deux choses, des places bien fortifiées et de
l'argent. Après en avoir tant donné aux Anglais, aux compagnies, il
avait trouvé moyen d'amasser dix-sept millions. Il avait caché ce
trésor à Vincennes, dans l'épaisseur d'un mur; mais son fils n'en
profita pas.

Le roi se croyait sûr des bourgeois. Il avait confirmé et augmenté les
privilèges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais. Il
avait défendu que les hôtels de ses frères servissent d'asile aux
criminels, et soumis ces hôtels à la juridiction du prévôt.
Conformément aux remontrances du parlement de Paris, il l'autorisa à
rendre ses arrêts sans délai, nonobstant _tous lettres royaux à ce
contraires_[651]. Il permit aux bourgeois de Paris d'acquérir des
fiefs au même titre que les nobles, et de porter les mêmes ornements
que les chevaliers. Le roi créait ainsi au centre du royaume une
noblesse roturière qui devait avilir l'autre en l'imitant. Toutes les
terres de l'Île-de-France allaient peu à peu se trouver entre des
mains bourgeoises, c'est-à-dire dans la dépendance plus immédiate du
roi.

[Note 651: _Ordonn._, V.]

Ces avantages lointains ne balançaient pas les maux présents. Le
peuple n'en pouvait plus. Les taxes étaient d'autant plus fortes que
le roi, dès le commencement de son règne, s'était sagement interdit
toute altération des monnaies. Je ne sais si cette dernière forme
d'impôt n'était pas regrettée; à une époque où il y avait peu de
commerce, et où les rentes féodales se payaient généralement en
nature, l'altération des monnaies frappait peu de personnes, et
seulement les gens qui pouvaient perdre: par exemple, les usuriers,
juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la banque et les
affaires de Rome ou d'Avignon. Les taxes, au contraire, ne touchaient
pas ceux-ci, elles tombaient d'aplomb sur le pauvre.

Les biens d'Église pouvaient seuls venir au secours du peuple et du
roi. Mais il fallait du temps avant qu'on osât y porter les mains.

Ce qui prouve combien le clergé avait encore de puissance, c'est la
facilité avec laquelle il avait chassé les Anglais des villes du Midi.
Le roi de France, que les prêtres venaient de seconder si bien, devait
y regarder à deux fois avant de se brouiller avec eux.

Le schisme mettait le pape d'Avignon entièrement à la discrétion du
roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bénéfices
dans toute l'Église gallicane. Mais cet événement plaçait la France
dans une situation périlleuse; elle se trouvait en quelque sorte
isolée au milieu de l'Europe, et comme hors du droit chrétien.

C'était beaucoup sans doute pour la royauté d'avoir, en deux siècles,
concentré en ses mains les deux forces du moyen âge, l'Église et la
féodalité. Les dignités ecclésiastiques étaient désormais assurées aux
serviteurs du roi, les fiefs réunis à la couronne, ou devenus
l'apanage des princes du sang. Les grandes maisons féodales, ces
vivants symboles des provincialités, s'étaient peu à peu éteintes. Les
diversités du moyen âge se fondaient dans l'unité; mais l'unité était
faible encore.

Si Charles V ne put faire beaucoup lui-même, il laissa du moins à la
France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna
aux étourdis de Créci et de Poitiers ce que c'était que réflexion,
patience, persévérance. L'éducation devait être longue; il y fallut
bien des leçons. Mais au moins le but était marqué. La France devait
s'y acheminer, lentement, il est vrai, par Louis XI et par Henri IV,
par Richelieu et par Colbert.

Dans les misères du quatorzième siècle, elle commença à se mieux
connaître elle-même. Elle sut d'abord qu'elle n'était pas et ne
voulait pas être Anglaise. En même temps, elle perdait quelque chose
du caractère religieux et chevaleresque qui l'avait confondue avec le
reste de la chrétienté pendant tout le moyen âge, et elle se voyait,
pour la première fois, comme nation et comme prose. Elle atteignait du
premier coup, dans Froissart, la perfection de la prose
narrative[652]. Le progrès de la langue est immense de Joinville à
Froissart, presque nul de Froissart à Comines.

[Note 652: _App._ 274.]

Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaïque,
mais chevaleresque de forme et gracieuse d'allure. Le galant chapelain
_qui desservit madame Philippa de beaux récits et de lais d'amour_
nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chantait sa messe.
D'amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Français, de bien ou de mal, le
conteur ne s'en soucie guère. Ceux qui l'accusent de partialité ne le
connaissent pas vraiment. S'il paraît quelquefois aimer mieux
l'Anglais, c'est que l'Anglais réussit. Peu lui importe, pourvu que de
château en château, d'abbaye en abbaye, il conte et écoute de belles
histoires, comme nous le voyons dans son voyage aux Pyrénées,
cheminant, le joyeux prêtre, avec ses quatre lévriers en laisse qu'il
mène au comte de Foix.

Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrêterais d'autant plus
volontiers, c'est un traité composé pour l'usage du peuple des
campagnes par ordre du roi: _Le vrai régime et gouvernement des
bergers et bergères, composé par le rustique Jehan de Brie, le bon
berger_ (1379[653]). Dans ce petit livre, écrit avec grâce et beaucoup
de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d'y intéresser le
paysan, découragé du travail après tant de calamités. Cela est fort
touchant. C'est évidemment le roi qui se fait berger, et qui, sous cet
habit, vient trouver le peuple, gisant entre le boeuf et l'âne, le
sermonne doucement, l'encourage et essaye de l'instruire.

[Note 653: _App._ 275.]

À propos de l'éducation des troupeaux, et parmi les recettes du berger
et du vétérinaire, _Jehan_ trouve moyen de dire quelques mots des
grandes questions qui s'agitaient alors. Les noms de pasteur et
d'ouailles prêtent à mille allusions. On sent partout, au milieu de
cette affectation de naïveté rustique, la malice des gens de robe,
leur timide causticité à l'égard des prêtres. Ce livre est très proche
parent de l'_Avocat Patelin_ et de la _Satyre Ménippée_.

Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu'on admirait sous Charles
V, et dans le système général du quatorzième siècle, quelque chose de
faible et de faux. La nouvelle religion, sur laquelle tout reposait,
la royauté, se fondait elle-même sur une équivoque. De suzeraineté
féodale elle s'était faite, sous l'influence des légistes, monarchie
romaine, impériale. Les établissements de _France et d'Orléans_
étaient devenus les établissements _de la France_. Le roi avait énervé
la féodalité, lui avait ôté les armes des mains; puis, la guerre
venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait encore cette
féodalité, pleine d'orgueil et de faiblesse. C'était comme une armure
gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et brandit la lance.
Elle tomba dès qu'on la toucha, à Créci et à Poitiers.

Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage,
c'est-à-dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, où le
prendre? On n'osait encore dépouiller l'Église, et l'industrie n'était
pas née. Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien
faire à cela. Au dernier moment, tout lui manqua à la fois. Les
Anglais, qui traversèrent la France en 1380, ne rencontrèrent pas plus
de résistance qu'en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons, se
trouvait plus faible encore.

La sagesse ayant échoué, on essaya de la folie. La France se lança
sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la
chevalerie ancienne, dont on avait oublié le vrai caractère et même
les formes[654]. Cette fausse chevalerie prit pour son héros un
personnage fort peu chevaleresque, le fameux chef des compagnies qui
en avait délivré la France, l'habile Duguesclin. L'épopée que l'on fit
de ses faits et gestes[655] indique assez que personne n'avait compris
le vrai génie du connétable de Charles V.

[Note 654: Au point que, sous Charles VI, lorsqu'on arma
solennellement chevaliers les deux fils du duc d'Anjou, tous les
assistants demandaient ce que signifiaient ces rites.]

[Note 655: Ce poème offre le mélange bizarre de deux esprits très
opposés. Duguesclin y est peint comme un chevalier du treizième
siècle; mais il est malveillant pour les prêtres, comme on l'était au
quatorzième. Il ne veut rien prendre du peuple; il ne rançonne que le
pape et les gens d'Église. On croirait lire _la Henriade_. _App._
276.]

Ce qu'on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes
et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait laissé un
peuple ruiné. On demanda à cette misère plus que la richesse n'eût
jamais pu payer. Une fois dans l'impossible, que coûte-t-il de
demander?

Même situation dans toute l'Europe. Même vertige. Le hasard veut que la
plupart des royaumes soient livrés à des mineurs. La royauté, cette
divinité récente, elle bégaye, ou radote. Le siècle de Charles-le-Sage,
le premier siècle de la politique, n'est pas arrivé aux trois quarts,
qu'il délire et devient fou. Une génération d'insensés occupe tous les
trônes. Au glorieux Édouard III succède l'étourdi Richard II, au prudent
empereur Charles IV l'ivrogne Wenceslas, au sage Charles V Charles VI,
un fou furieux. Urbain VI, D. Pèdre de Castille, Jean Visconti,
donnèrent tous des signes de dérangement d'esprit.

La petite sagesse négative qui pensait avoir neutralisé le grand
mouvement du monde, se trouvait déjà à bout. Elle s'imaginait avoir
tout fini, et tout commençait. Les fils, que les habiles avaient cru
tenir, s'embrouillaient de plus en plus. La contradiction du monde
augmentait. On eût dit que la raison divine et humaine avait abdiqué.
«Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu, et jetait les cartes sous
la table.»

C'est un moment tragique que celui où l'on se sent devenir fou, le
moment où la raison, éclairée de sa dernière lueur, se voit périr et
s'éteindre. «Oh! ne permets pas que je sois fou, bonté du ciel,
s'écrie le roi Lear, conserve-moi dans l'équilibre. Oh! non, pas fou,
de grâce! je ne voudrais pas être fou!...»


FIN DU TROISIÈME VOLUME.



Appendice


L'ère nationale de la France est le quatorzième siècle. Les États
généraux, le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou
se régularisent. La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel,
le paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des
Anglais.

Cette locution: _Un bon Français_, date du quatorzième siècle.

Jusqu'ici la France était moins France que chrétienté. Dominée, ainsi
que tous les autres États, par la féodalité et par l'Église, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu à peu, elle commence à s'entrevoir elle-même.

Sortie à peine de cette nuit poétique du moyen âge, elle est déjà ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, anti-symbolique.

Aux prêtres, aux chevaliers, succèdent les légistes; après la foi, la
loi.

Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et détruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt à Courtrai, à
Créci, à Poitiers.

À l'épopée succède la chronique. Une littérature se forme, déjà
moderne et prosaïque, mais vraiment française: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grâce et mouvement.

Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
poétiques. Cette poésie ne comparaît pas impunément au tribunal des
légistes. Le parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprète
et la tue.

Au reste, le droit français avait été de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vérité, pour être
négative dans la forme, n'en est pas moins féconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivés. Pour apprécier
le génie austère et la maturité précoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit poétique des nations diverses, opposer
la France et le monde.

Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[656].--Nous en chercherons
le mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera
mieux noué.

[Note 656: Ce volume fut publié, dans sa première édition, en même
temps que nos _Origines du droit français, trouvées dans les symboles
et formules_.]


1--page 7--_Alphonse X s'enfermait avec ses juifs pour altérer d'un
mélange romain le droit gothique..._

Je ne prétends pas déprécier ici le code des _Siete Partidas_;
j'espère que mon ami M. Rossew Saint-Hilaire nous le fera bientôt
connaître dans le second volume de son _Histoire d'Espagne_, que nous
attendons impatiemment. Je n'ai prétendu exprimer sur les lois
d'Alphonse que le jugement plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne
d'alors. Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce prince, tout
clerc et savant qu'il était, aima la langue espagnole. «Il fut le
premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les
autres actes publics se fissent désormais en espagnol. Il fit faire
une traduction des Livres sacrés en castillan... Il ouvrit la porte à
une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences,
que les ecclésiastiques aussi bien que les séculiers ne cultivèrent
plus, par l'oubli de la langue latine.» (Mariana, III, p. 188 de la
traduction. Note de 1837.)


2--page 8--_Lisez le portrait des rois d'Aragon dans Muntaner..._

«Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois sont durs
et cruels envers leurs peuples, ils baiseraient la terre foulée par
leurs seigneurs. Si l'on me demande: «Muntaner, quelles faveurs font
les rois d'Aragon à leurs sujets, plus que les autres rois?» je
répondrai, premièrement, qu'ils font observer aux nobles, prélats,
chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la justice et
la bonne foi, mieux qu'aucun autre seigneur de la terre; chacun peut
devenir riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui soit rien demandé
au delà de la raison et de la justice, ce qui n'est pas ainsi chez les
autres seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais ont des
sentiments plus élevés, parce qu'ils ne sont point contraints dans
leurs actions, et nul ne peut être bon homme de guerre, s'il n'a des
sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que chacun
d'eux peut parler à son seigneur autant qu'il le désire, étant bien
sûr d'être toujours écouté avec bienveillance, et d'en recevoir des
réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si un homme riche, un
chevalier, un citoyen honnête, veut marier sa fille, et les prie
d'honorer la cérémonie de leur présence, ces seigneurs se rendront,
soit à l'église, soit ailleurs; ils se rendraient de même au convoi ou
à l'anniversaire de tout homme, comme s'il était de leurs parents, ce
que ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu'ils soient.
De plus, dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens,
et ne font pas difficulté de prendre leur repas en public; et tous les
invités y mangent, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si
des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois,
laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou
autres objets, ils ne feront pas difficulté d'en manger; et dans les
châteaux, villes, hameaux et métairies, ils acceptent les invitations
qui leur sont faites, mangent ce qu'on leur présente, et couchent dans
les chambres qu'on leur a destinées; ils vont aussi à cheval dans les
villes, lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de
pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrêtent, ils les
écoutent, et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je enfin?
ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets qu'on ne saurait
le raconter, tant il y aurait à faire; aussi leurs sujets sont pleins
d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever leur
honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrêter quand il faut
supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers.» (Ramon
Muntaner, I, ch. xx, p. 60, trad. de M. Buchon.)


3--page 12--«_Nous avions reçu l'Anti-Christ..._»

«Regni Siculi Antichristum.» (Bart. a Neocastro, ap. Muratori, XIII,
1026.) Bartolomeo et Ramon Muntaner ne font nulle mention de Procida.
L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens, l'autre au roi
d'Aragon, D. Pédro.


4--page 13--_La lamentation par laquelle Falcando commence son
histoire..._

Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII, 252. La latinité de ce grand
historien du douzième siècle est singulièrement pure, si on la
compare à celle de Bartolomeo, qui écrit pourtant cent ans plus tard.


5--page 16--_Les maisons françaises étaient marquées d'avance..._

«Ceulx de Palerne et de Meschines, et des autres bonnes villes,
signèrent les huys de Françoys de nuyt; et quant ce vint au point du
jour qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous ceulx qu'ils
peurent trouver, et ne furent épargnés ne vieulx ne jeunes que tous ne
fussent occis.» (_Chroniques de Saint-Denis_, anno 1282.)


6--page 17--_Charles d'Anjou répondit aux envoyés de Messine_, etc.

Villani ajoute avec une prudence toute machiavélique: «Onde fue, et
sera sempre grande asempio a quelli, che sono et che saranno, di
prendere i patti, che si possono havere de' nimici, potendo havere la
terra assediata.» Vill., l. VII, c. XLV, p. 281-282.--Le légat
engageait Charles à accepter les conditions des habitants: «Però che,
poi che fossino indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma raviendo
egli la terra, con volontà decittadini medesimi ogni dì li potrebbe
alargare; il quale era sano et buono consiglio.» (_Id._, l. VII, c.
LXV, p. 281.)


7--page 17--_Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois_, etc.

Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable que le
tableau du chroniqueur sicilien, lorsque le froid Aragonais se hasarda
à descendre sur cette terre ardente, où tout était passion et péril.
Il allait entrer sur le territoire de Messine, et déjà il était
parvenu à une église de Notre-Dame, ancien temple situé sur un
promontoire d'où l'on voit la mer et la fumée lointaine des îles de
Lipari. Il ne put s'empêcher d'admirer cette vue, et alla camper dans
la vallée voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde reposait. Un
vieux mendiant s'approche et demande humblement à parler au roi de
choses qui touchent l'honneur du royaume: «Excellent prince, dit-il,
ne dédaignez pas d'écouter cet homme couvert de la cape des chevriers
de l'Etna. J'aimais votre beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle
mémoire. Proscrit et dépouillé pour lui, j'ai visité les royaumes
chrétiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis
hasardé à y revenir; j'y ai vécu avec les bergers, changeant de
retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les
Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous ignorez leur
duplicité. Comment vous fier, par exemple, au léontin Alayne, et à sa
femme Machalda, qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a été
proscrit par Manfred? ramené, enrichi par Charles d'Anjou? Sa femme
saura bien encore le tourner contre vous-même.--Qui es-tu, mon ami,
toi qui veux nous mettre en défiance de nos nouveaux sujets?--Je suis
Vitalis de Vitali. Je suis de Messine...»--À l'instant même arrive
Machalda, vêtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession
du jeune roi: «Seigneur, dit-elle, avec la vivacité sicilienne,
j'arrive la dernière. Tous les logis sont pris, je viens vous demander
l'hospitalité d'une nuit.» Le roi lui céda le logis où il devait
reposer. Mais ce n'était pas son affaire, elle ne partait pas.
Vainement dit-il à son majordome: «Il est temps de prendre du repos.»
Elle reste immobile. Alors le roi prend son parti: «Eh bien, dit-il,
causons jusqu'au jour. Madame, que craignez-vous le plus?--La mort de
mon mari.--Qu'aimez-vous le plus?--Ce que j'aime n'est point à
moi.»--Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte les phénomènes
étranges qui ont, dit-il, accompagné sa naissance: il est venu au
monde pendant un tremblement de terre; désigné ainsi par la
Providence, il n'a pris les armes que pour accomplir le saint devoir
de venger Manfred. Machalda, ainsi éconduite, devint l'ennemie
implacable du roi. «Plût au ciel, dit naïvement l'historien patriote,
qu'elle eût séduit le roi! Elle n'eût pas troublé le royaume.»
(Barthol. a Neoc., apud Muratori, III, 1060-63.)


8--page 21--_Le roi d'Aragon accepta le combat singulier proposé par
Charles d'Anjou..._

«Cio fece per grande sagacita di guerra et per suo gran senno,
conciosiacosa ch'egli era molto povero di moneta et da no potere
respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani... Onde timea che...
non si arrendessono... per che non li sentiva constanti ne fermi... el
cosi et savio suo provedimento venne bene adoperato.» (Villani, c.
LXXXV, p. 296.)


9--page 29--_Philippe-le-Bel défend d'emprisonner qui que ce soit sur
la seule demande des inquisiteurs..._

«Dictum fuit (in parliamento) quod prælati aut eorum officiales non
possunt poenas pecuniarias Judæis infligere nec exigere per
ecclesiasticam censuram, sed solum modo poenam a canone statutam,
scilicet communionem fidelium sibi subtrahere.» (_Libertés de l'Église
gallicane_, II, 148).--On serait tenté de voir ici une ironie amère
de l'excommunication.


10--page 38.--_Édouard Ier écrivit humblement à ses sujets de
Guyenne_, etc.

«Nous avions un traité avec le roi de France, d'après lequel nous
avons fait de vous et de notre duché certaines obéissances à ce roi,
que nous avons cru être pour le bien de la paix et l'avantage de la
chrétienté. Mais, par là, nous nous sommes rendus coupables envers
vous, puisque nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant plus
que vous étiez bien préparés à garder et à défendre votre terre.
Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien nous tenir pour
excusés; car nous avons été circonvenus et séduits dans cette
conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme pourront vous
l'assurer Hugues de Vères, Raymond de Ferrers, qui conduisaient en
notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec l'aide de Dieu,
nous ne ferons plus rien d'important désormais relativement à ce duché
sans votre conseil et votre assentiment. (Ap. Rymer, t. II, p.
644.--Sismondi, VIII, 480.)


11--page 39--_L'indulgence de la Coutume de Flandre pour la femme et
pour le bâtard..._

«In Flandria jam inde ab initio observatum constat, neminem ibi nothum
esse ex matre.» (Meyer, folio 75.) Le privilège fut étendu aux hommes
de Bruges par Louis de Nevers: «Il les affranchit de bastardise, sy
avant que le bastard soit bourgeois ou fils de bourgeois, sans fraude
(1331).» (Oudegherst, _Chron. de Flandres_.--_Origines du droit_, l.
Ier, ch. III.) Les bâtards héritaient des biens de leurs mères. «Car
on n'est pas l'enfant illégitime de sa mère.» (_Miroir de
Saxe._)--Diverses lois anciennes donnent même aux enfants naturels des
droits sur les biens de leur père. (Grimm, 476.)--J'ai parlé ailleurs
du droit des bâtards en France. Selon Olivier de la Marche, «il n'y
avait en Europe que les Allemands chez qui les bâtards fussent
généralement méprisés.» Guillaume-le-Conquérant s'intitule dans une
lettre: «Moi, Guillaume, surnommé le Bâtard.»


12--page 50--_Boniface VIII, vieil avocat_, etc.

«Hic longo tempore experientiam habuit curiæ, quia primo advocatus
ibidem, inde factus postea notarius papæ, postea cardinalis, et inde
in cardinalatu expeditor ad casus Collegii declarandos, seu ad
exteros respondendos.» (Muratori, XI, 1103.)


13--page 51--_L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur..._

«Cum omnis natura ad ultimum quemdam finem ordinetur, consequitur ut
hominis duplex finis existat: ut sicut inter omnia entia solus
incorruptibilitatem et corruptibilitatem participat, sic... Propter
quod opus fuit homini duplici directivo, secundum duplicem finem:
scilicet summo pontifice, qui secundum revelata humanum genus
produceret ad vitam æternam; et imperatore, qui secundum philosophica
documenta genus humanum ad temporalem felicitatem dirigeret. (Dante,
_De Monarchia_, p. 78, édit. Zatta.)


14--page 51--_De Monarchia_, «_De l'unité du monde social_»...

Dante (_De Monarchia_, t. IV, p. 2 a). L'éditeur a mis au frontispice
l'aigle de l'Empire avec cette épigraphe:

  E sotto l'ombra delle sacre penne,
  Governo l'mondo li di mano in mano.
                           _Paradis_, c. VI, v. 7.


15--page 52--_Ce monarque, possédant tout, ne peut rien désirer_, etc.

«Notandum quod justitiæ maxime contrariatur cupiditas... Ubi non est
quod possit optari, impossibile est ibi cupiditatem esse... Sed
monarchia non habet quod possit optare. Sua namque juridictio
terminatur Oceano solum.» (P. 17).--Il prouve ensuite que la charité,
la liberté universelle, sont à la condition de cette monarchie.--«O
genus humanum, quantis procellis et jacturis quantisque naufragiis
agitari te necesse est, dum bellua multorum capitum factum, in diversa
conaris, intellectu ægrotas utroque similiter et affectu... cum per
tubam Sancti Spiritus tibi effletur: Ecce quam bonum et quam jucundum
habitare fratres in unum!» (Dante, _De Monarchia_, p. 27.)


16--page 54--_Saisset appartenait à la famille des anciens vicomtes de
Toulouse..._

«Quod antiquitus erat Comes et Vicecomes Tholosæ, et quia ipse erat de
genere Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in certa parte
civitatis Tholosæ.» (Dupuy, _Différ._, 640.)

_Il était l'ami de toute la noblesse municipale..._

«Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de parentela nostra, et
facient quidquid nos voluerimus.» (_Ibid._, p. 643.)

_Il rêvait la fondation d'un royaume du Languedoc..._

«Audivit dictum episcopum Appam. comiti Fuxi dicentem: Faciatis pacem
mecum, et vos habebitis civitatem Appam, et eritis rex, quia
antiquitus solebat ibi esse regnum adeo nobile sicut regnum Franciæ,
et postea ego faciam quod vos eritis comes Tholosæ, quia in civitate
Tholosæ et in terra habeo multos amicos, valde nobiles et valde
potentes...» (_Ibid._, 645.) Voy. encore le premier témoin, p. 633, et
le quatorzième témoin, p. 640.

... _au profit du comte de Comminges..._

«Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum et totum genus
suum, et specialiter quia erat ex parte una de recta linea comitis
Tholosani, et quod gentes totius terræ diligebant dictum comitem ex
causa prædicta.» (_Ibid._, dix-septième témoin, p. 642.)


17--page 59--_La petite bulle fut brûlée_, etc.

Dupuy, _Preuves du diff._, p. 59.--«Fuerunt litteræ ejus (papæ) in
regno Franciæ coram pluribus concrematæ, et sine honore remissi
nuntii.» (_Chron. Rothomagense_, ann. 1302; et _Appendix Annalium H.
Steronis Altahensis_.)--Le ms. cité par Dupuy, _Preuves du diff._, 59,
et que lui seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de Sismondi, la
seule autorité pour ce fait. (Voy. Sism., IX, 88.)


18--page 61--_Lettre des nobles aux cardinaux..._

La lettre ajoutait au nom des nobles: «Et se ainsi estoit que nous, ou
aucuns de nous le voulsissions souffrir, ne les souferroit mie lidicts
nostre sire li roys, ne li commun peuples dudit royaume: et à
grand'douleur, et à grand meschief, nous vous faisons à sçavoir par la
teneur de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent à Dieu, ne
ne doivent plaire à nul homme de bonne voulenté, ne oncques mes telles
choses ne descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne
attendües advenir, fors avecques Antechrist... Pourquoi nous vous
prions et requerons tant affectueusement comme nous pouvons... que li
malices qui est esmeus, soit arrière mis et anientis, et que de ces
excès qu'il a accoustumé à faire, il soit chastiez en telle manière,
que li estat de la Chrestienté soit et demeure en son bon point et en
son bon estat, et de ces choses nous faites à sçavoir par le porteur
de ces lettres vostre volenté et vostre entention: car pour ce nous
l'envoyons espéciaument à vous, et bien voulons que vous soyez certain
que ne pour vie, ne pour mort, nous ne départirons, ne ne veons à
départir de ce procez, et feust ores, ainsi que li Roys nostre Sire
le voulust bien... Et pource que trop longue chose, et chargeans
seroit, se chacun de nous metteroit seel en ces présentes lettres,
faites de nostre commun assentement, nos Loys fils le roi de France,
cuens de Évreux; Robert cuens d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean
Dux de Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de Hainaut et de
Hollande; Henry cuens de Luxembourg; Guis cuens de S. Pol; Jean cuens
de Dreux; Hugues cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys
cuens de Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu; Bernard cuens de
Comminges; Jean cuens d'Aubmarle; Jean cuens de Fores; Valeran cuens
de Périgors; Jean cuens de Joigny; Jean cuens d'Auxerre; Aymars de
Poitiers, cuens de Valentinois; Estennes cuens de Sancerre; Renault
cuens de Montbeliart; Enjorrant sire de Coucy; Godefroi de Breban;
Raoul de Clermont connestable de France; Jean sire de Chastiauvilain;
Jourdain sire de Lille; Jean de Chalon sire Darlay; Guillaume de
Chaveigny sire de Chastiau-Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry
vicuens de Narbonne, avons mis à la requeste, et en nom de nous, et
pour tous les autres, nos seaus en ces présentes lettres. Donné à
Paris, le 10e jour d'avril, l'an de grâce 1302.»


19--page 62--_Lettre des membres du clergé..._

«...Prout quidam nostrum qui ducatus, comitatus, baronias, feoda et
alia membra dicti regni tenemus... adessemus eidem debitis consiliis
et auxiliis opportunis... Cognoscentes quod excrescunt angustiæ cum
jam abhorreant laïci et prorsus effugiant consortia clericorum.»
(Dupuy, _Preuves_, p. 70.)--La lettre est datée de mars, c'est-à-dire
probablement antidatée: «Datum Parisiis die Martis prædicta: le susdit
jour de mars.» Et ils n'ont indiqué auparavant aucun jour. Mais ils ne
voulaient point dater de l'assemblée du roi, ne s'étant pas rendus à
celle du pape.

_Cette lettre contient également le grand grief de la noblesse..._

«Et prælati dum non habent quid pro meritis tribuant, imo retribuant,
nobilibus, quorum progenitores ecclesias fundaverunt, et aliis
litteratis personis, non inveniunt servitores.» (Dup., _Preuves_, p.
69.)


20--page 64--_Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge..._

«Hodie quoque pro symbolo urbis Virgo sepimento ligneo clausa, cujus
in sinu Leo cum Flandriæ labaro cubat...» (Sanderus, _Gandav. Rer._,
l. I, p. 51.)


21--page 64--«_Roland, Roland_», etc.

C'était l'inscription de la cloche:

  Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,
  Als ick luve, dan ist storm in Vlaenderlandt.
                             (Sanderus, l. II, p. 115.)


22--page 65--_Peter Koenig..._

«Primus ausus est Gallorum obsistere tyrannidi Petrus cognomento Rex,
homo plebeius, unoculus, ætate sexagenarius, opificio textor pannorum,
brevi vir statura nec facie admodum liberali, animo tamen magno et
feroci, consilio bonus, manu promptus, flandrica quidem lingua
cumprimis facundus, gallicæ ignarus.» (Meyer, p. 91.)

_Les gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons..._

«Cumque ad campanam civitatis non auderent accedere, pelves suas
pulsantes... omnem multitudimen concitarunt.» (_Ibid._, p. 90.)


23--page 65--_Les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants._

«Primores civitatis, quique dignitate aliqua aut opibus valebant,
Liliatorum sequebantur partes, formidantes Regis potentiam, suisque
timentes facultatibus.» (_Ibid._, p. 91.)


24--page 66--_Ils voulurent communier ensemble_, etc.

«À la bataille de Courtrai, les Flamands firent venir un prêtre sur le
champ de bataille avec le corps de Christ, de sorte qu'ils pouvaient
tous le voir. En guise de communion, chacun d'eux prit de la terre à
ses pieds et se la mit dans la bouche.» (G. Villani, t. VIII, c. LV,
p. 335.)--Voy. d'autres exemples de cette communion par la terre dans
mes _Origines du droit_, livre III, ch. IV.


25--page 66--_On répétait que Châtillon_, etc.

«Vasa vinaria portasse restibus plena, ut plebeios strangularet.»
(Meyer.)

_La reine avait, disait-on, recommandé aux Français que_, etc.

«Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues verutis confoderent,
infesta admodum mulieribus, quas sues vocabat, ob fastum illum
femineum visum a se Brugis.» (_Ibid._, p. 93.)--La reine avait dit en
voyant les Flamandes: «Ego rata sum me esse reginam; at hic sexcentas
conspicio.» (_Ibid._, p. 89.)


26--page 76--_Les Flamands tuaient à leur aise_, etc.

«Incredibile narratu est quanto robore, quantaque ferocia,
colluctantem secum in fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis
plumbeisque mactaverint.» (Meyer, 94.)--«Guillelmus cognomento _ab
Saltinga_...... tantis viribus dimicavit, ut equites 40 prostravisse,
hostesque alios 1400 se jugulasse gloriatus sit.» (_Ibid._, 95.)


27--page 68--_Après la défaite de Philippe à Courtrai, la cour
pontificale changea de langage..._

Quinze jours avant la bataille de Courtrai, le pape tint dans
l'assemblée des cardinaux un discours dont la conciliation semblait le
but. Il y dit, entre autres choses, que sous Philippe-Auguste le roi
de France avait dix-huit mille livres de revenus, et que maintenant,
grâce à la munificence de l'Église, il en avait plus de quarante
mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est aveugle de corps et d'esprit,
Dieu l'a ainsi puni en son corps; cet homme de fiel, cet homme du
diable, cet Achitophel, a pour appui les comtes d'Artois et de
Saint-Pol; il a falsifié ou supposé une lettre du pape; il lui fait
dire au roi qu'il ait à reconnaître qu'il tient son royaume de lui. Le
pape ajoute: «Voilà quarante ans que nous sommes docteur en droit, et
que nous savons que les deux puissances sont ordonnées de Dieu. Qui
peut donc croire qu'une telle folie nous soit tombée dans l'esprit?...
Mais on ne peut nier que le roi ou tout autre fidèle ne nous soit
soumis sous _le rapport du péché_... Ce que le roi a fait
illicitement, nous voulons désormais qu'il le fasse licitement. Nous
ne lui refuserons aucune grâce. Qu'il nous envoie des gens de bien,
comme le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne; qu'ils disent en
quoi nous avons manqué, nous nous amenderons. Tant que j'ai été
cardinal, j'ai été Français; depuis, nous avons beaucoup aimé le roi.
Sans nous, il ne tiendrait pas d'un pied dans son siège royal; les
Anglais et les Allemands s'élèveraient contre lui. Nous connaissons
tous les secrets du royaume; nous savons comme les Allemands, les
Bourguignons et ceux du Languedoc aiment les Français. _Amantes
neminem amat vos nemo_, comme dit Bernard. Nos prédécesseurs ont
déposé trois rois de France; après tout ce que celui-ci a fait, nous
le déposerions _comme un pauvre gars_ (sicut unum garcionem), avec
douleur toutefois, avec grande tristesse, s'il fallait en venir à
cette nécessité.» (Dupuy, _Preuves_, p. 77-8.)--Malgré l'insolence de
la finale, ce discours était une concession du pape, un pas en
arrière.


28--page 69, note 1--_Consultation de Pierre Dubois contre le pape..._

Voici en substance ce pamphlet du quatorzième siècle.--Après avoir
établi l'impossibilité d'une suprématie universelle et réfuté les
prétendus exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et des
Romains, il cite la loi de Moïse qui défend la convoitise et le vol.
«Or le pape convoite et ravit la suprême liberté du roi, qui est et a
toujours été de n'être soumis à personne, et de commander par tout son
royaume sans crainte de contrôle humain. De plus, on ne peut nier que
depuis la distinction des _domaines_, l'usurpation des choses
possédées, de celles surtout qui sont prescrites par une possession
immémoriale, ne soit péché mortel. Or le roi de France possède la
suprême juridiction et la franchise de son temporel, depuis plus de
mille ans. Item, le même roi, depuis le temps de Charlemagne dont il
descend, comme on le voit dans le canon _Antecessores_ possède, et a
prescrit la collation des prébendes et les fruits de la garde des
églises, non sans titre et par occupation, mais par donation du pape
Adrien, qui, du consentement du concile général, a conféré à
Charlemagne ces droits et bien d'autres presque incomparablement plus
grands, savoir que lui et ses successeurs pourraient choisir et nommer
qui ils voudraient papes, cardinaux, patriarches, prélats, etc.
D'ailleurs, le pape ne peut réclamer la suprématie du royaume de
France que comme souverain Pontife: mais si c'était réellement un
droit de la papauté, il eût appartenu à saint Pierre et à ses
successeurs qui ne l'ont point réclamé. Le roi de France a pour lui
une prescription de douze cent soixante-dix ans. Or, la possession
centenaire même sans titre suffit, d'après une nouvelle constitution
dudit pape, pour prescrire contre lui et contre l'Église romaine, et
même contre l'Empire, selon les lois impériales. Donc, si le pape ou
l'empereur avaient eu quelque servitude sur le royaume, ce qui n'est
pas vrai, leur droit serait éteint... En outre, si le pape statuait
que la prescription ne court pas contre lui, elle ne courra donc pas
non plus contre les autres, et surtout contre les princes, qui ne
reconnaissent pas de supérieurs. Donc, l'empereur de Constantinople
qui lui a donné tout son patrimoine (la donation étant excessive,
comme faite par un simple administrateur des biens de l'Empire), peut,
comme donateur (ou l'empereur d'Allemagne, comme subrogé en sa place),
révoquer cette donation... Et ainsi la papauté serait réduite à sa
pauvreté primitive des temps antérieurs à Constantin, puisque cette
donation, nulle en droit dès le principe, pourrait être révoquée sans
la prescription _longissimi temporis_.» (Dupuy, p. 15-7.)


29--page 70--«_Dans la chaire du bienheureux Pierre, siège ce maître
des mensonges..._»

«Sedet in cathedra beati Petri mendaciorum magister, faciens se, cum
sit omnifario maleficus, Bonifacium nominari.» (_Ibid._) «Nec ad ejus
excusationem... quod ab aliquibus dicitur post mortem dicti
Coelestini... cardinales in eum denuo consensisse: cum _ejus esse
conjux non potuerit quam, primo viro vivente, fide digno conjugii,
constat per adulterium polluisse_.» (_Ibid._, 57.) «Ut sicut angelus
Domini prophetæ Balaam... occurrit gladio evaginato in via, sic dicto
pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis, ne possit malum
perficere populo quod intendit.» (_Ibid._)


30--page 71--_Réquisitoire de Plasian contre Boniface..._

«Moi Guillaume de Plasian, chevalier, je dis, j'avance et j'affirme
que Boniface qui occupe maintenant le siège apostolique sera trouvé
parfait hérétique, en hérésies, faits énormes et dogmes pervers
ci-dessous mentionnés: 1º il ne croit pas à l'immortalité de l'âme; 2º
il ne croit pas à la vie éternelle, car il dit qu'il aimerait mieux
être chien, âne ou quelque autre brute que Français, ce qu'il ne
dirait pas s'il croyait qu'un Français a une âme éternelle.--Il ne
croit point à la présence réelle, car il orne plus magnifiquement son
trône que l'autel.--Il a dit que pour abaisser le roi et les Français,
il bouleverserait tout le monde.--Il a approuvé le livre d'Arnaud de
Villeneuve, condamné par l'évêque et l'Université de Paris.--Il s'est
fait élever des statues d'argent dans les églises.--Il a un démon
familier: car il a dit que si tous les hommes étaient d'un côté et lui
seul de l'autre, il ne pourrait se tromper ni en fait ni en droit:
cela suppose un art diabolique.--Il a prêché publiquement que le
pontife romain ne pouvait commettre de simonie: ce qui est hérétique à
dire.--En parfait hérétique qui veut avoir la vraie foi à lui seul, il
a appelé Patérins les Français, nation notoirement très
chrétienne.--Il est sodomite.--Il a fait tuer plusieurs clercs devant
lui, disant à ses gardes s'ils ne les tuaient pas du premier coup:
Frappe, frappe; Dali, Dali.--Il a forcé des prêtres à violer le secret
de la confession...--Il n'observe ni vigiles ni carême.--Il déprécie
le collège des cardinaux, les ordres des moines noirs et blancs, des
frères prêcheurs et mineurs, répétant souvent que le monde se perdait
par eux, que c'étaient de faux hypocrites, et que rien de bon
n'arriverait à qui se confesserait à eux.--Voulant détruire la foi, il
a conçu une vieille aversion contre le roi de France, en haine de la
foi, parce qu'en la France est et fut toujours la splendeur de la foi,
le grand appui et l'exemple de la chrétienté.--Il a tout soulevé
contre la maison de France, l'Angleterre, l'Allemagne, confirmant au
roi d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il le faisait pour
détruire la superbe des Français, qui disaient n'être soumis à
personne temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti par la gorge
(_per gulam_), et déclarant que si un ange descendait du ciel et
disait qu'ils ne sont soumis ni à lui ni à l'empereur, il serait
anathème.--Il a laissé perdre la terre sainte... détournant l'argent
destiné à la défendre.--Il est publiquement reconnu simoniaque, bien
plus, la source et la base de la simonie, vendant au plus offrant les
bénéfices, imposant à l'Église et aux prélats le servage et la taille
pour enrichir les siens du patrimoine du Crucifié, en faire marquis,
comtes, barons.--Il rompt les mariages.--Il rompt les voeux des
religieuses.--Il a dit que dans un peu il ferait de tous les Français
des martyrs ou des apostats, etc.» (Dupuy, _Diff., Preuves_, p. 102-7;
cf. 326-346, 350-362.)


31--page 72--_L'Université de Paris, les dominicains de la même ville,
les mineurs de Touraine, se déclarèrent pour le roi..._

En 1295, Boniface les avait affranchis de toute juridiction
ecclésiastique, sans craindre le mécontentement du clergé de France.
(Bulæus, III, p. 511.) Il n'avait point cessé d'ajouter à leurs
privilèges. (_Ibid._, p. 516, 545.)--Quant à l'Université,
Philippe-le-Bel l'avait gagnée par mille prévenances. (Bulæus, III, p.
542, 544.) Aussi elle le soutint dans toutes ses mesures fiscales
contre le clergé. Dès le commencement de la lutte, elle se trouvait
associée à sa cause par le pape lui-même: «Universitates quæ in his
culpabiles fuerint, ecclesiastico supponimus interdicto.» (Bulle
_Clericis laïcos_.) Aussi l'Université se déclare hautement pour le
roi: «Appellationi Régis adhæremus supponentes nos... et Universitatem
nostram protectioni divinæ et prædicti concilii generalis ac futuri
veri et legitimi summi pontificis.» (Dupuy, _Preuves_, p. 117-118).


32--page 74--_Nogaret s'était fait donner des pouvoirs illimités du
roi..._

«Philippus, Dei gratia... Guillelmo de Nogareto... plenam et liberam
tenore præsentium committimus potestatem, ratum habituri et gratum,
quidquid factum fuerit in præmissis et _ea tangentibus, seu
dependentibus ex eisdem_...» (Dupuy, _Preuves_, 175.)


33--page 75--... _à Anagni, au milieu d'un peuple qui venait de
traîner dans la boue les lis et le drapeau de France..._

«Ut proditionem fecerint eidem domino Guillelmo et sequacibus suis, ac
trascinare fecissent per Anagniam vexillum ac insignia dicti domini
Regis, favore et adjutorio illius Bonifacii.» (Dupuy, _Preuves_, p.
175.)


34--page 75--_Supino s'engagea pour la vie ou la mort de Boniface..._

«Guillelmus prædictus asseruit dictum dominum Raynaldum (de Supino),
esse benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita ipsius Bonifacii
quam in morte... et ipsum dominum receptasse tam in vita _quam in
morte Bonifacii prædicti_. (Dup., _Preuves_, p. 175.)


35--page 76--_On menace, on outrage le vieillard_, etc.

«Ruptis ostiis et fenestris palatii papæ, et pluribus locis igne
supposito, per vim ad papam exercitus est ingressus; quem tunc
permulti verbis contumeliosis sunt agressi: minæ etiam ei a pluribus
sunt illatæ. Sed papa nulli respondit. Enimvero cum ad rationem
positus esset, an vellet renunciare papatui, constanter respondit non,
imo citius vellet perdere caput suum, dicens in suo vulgari: «Ecco il
collo, ecco il capo.» (Walsingham, apud Dupuy, _Preuves_.)--«Da che
per tradimento come Jesu Christo voglio essere preso, convienmi
morire, almeno voglio morire come papa.» Et di presente si fece parare
dell' amanto di san Piero, et con la corona di Constantino in capo, et
con la chiavi et croce in mano, et posesi a sidere suso la sedia
papale.» (Villani, VIII, 63.)--«Et eust été feru deux fois d'un des
chevaliers de la Colonne, n'eust été un chevalier de France qui le
contesta...» (_Chron. de Saint-Denis._ Dup., _Preuves_, p. 191.)
Nicolas Gilles (1492) y ajoute: «Par deux fois cuida le pape estre tué
par un chevalier de ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le
détourna: toutefois il le frappa de la main armée d'un gantelet sur le
visage jusques à grande effusion de sang.» (Ap. Dupuy, _Preuves_, p.
199.)


36--page 77--_On l'apporta sur la place_, etc.

«Tunc populus fecit papam deportari in magnam plateam, ubi papa
lacrymando populo prædicavit, inter omnia gratia agens Deo et populo
Anagniæ de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit: Boni homines et
mulieres, constat vobis qualiter inimici mei venerunt et abstulerunt
omnia bona mea, et non tantum mea, sed et omnia bona Ecclesiæ, et me
ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt. Propter quod dico vobis
veraciter, quod nihil habeo ad comedendum vel bibendum, et jejunus
remansi usque ad præsens. Et si sit aliqua bona mulier quæ me velit de
sua juvare eleemosyna, in pane vel vino: et si vinum non habuerit, de
aqua permodica, dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc omnes hæc ex
ore papæ clamabant: «Vivas, Pater sancte.» Et nunc cerneres mulieres
currere certatim ad palatium, ad offerendum sibi panem, vinum vel
aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum allata, fundebant
vinum et aquam in arca cameræ papæ, in magna quantitate. Et tunc
potuit quisque ingredi et cum papa loqui, sicut cum alio paupere.»
(Walsingh. apud Dupuy, _Preuves_, 196.)


37--page 81--_Philippe envoya au pape un mémoire contre Boniface_,
etc.

«La forme de cet acte est bizarre; à chaque titre d'accusation il y a
un éloge pour la cour de Rome. Ainsi: «Les saints Pères avaient
coutume de ne point thésauriser; ils distribuaient aux pauvres les
biens des églises. Boniface, tout au contraire, etc.» C'est la forme
invariable de chaque article. On pouvait douter si c'était bien
sérieusement que le roi attribuait ainsi à un seul pape tous les abus
de la papauté.» (Dupuy, _Preuves_, p. 209-210.)

_Cet acte, rédigé en langue vulgaire, était plutôt un appel du roi au
peuple_, etc.

«À vous, très noble prince, nostre Sire, par la grace de Dieu Roy de
France, supplie et requière le pueuble de vostre royaume, pour ce que
il appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine
franchise de vostre royaume, qui est telle que vous ne recognissiez de
vostre temporel souverain en terre fors que Dieu, et que vous faciez
déclarer que le pape Boniface erra manifestement et fit péché mortel,
notoirement en vous mandant par lettres bullées que il estoit vostre
souverain de vostre temporel... Item... que l'on doit tenir ledit Pape
pour herège... L'on peut prouver par vive force sans ce que nul n'y
pusse par raison répondre que le pape n'eut oncques seigneurie de
vostre temporel... Quand Dieu le Père eut créé le ciel et les quatre
éléments, eut formé Adam et Ève, il dit à eux et à leur succession:
_Quod calcaverit pes tuus, tuum erit..._ C'est-à-dire qu'il vouloit
que chascun homme fut le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre.
Ainsi départirent les fils d'Adam la terre et en furent seigneurs
trois mil ans et plus, avant le temps Melchisedech qui fut le premier
Prêtre qui fut Roy, si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de
tout le monde: et obéissant la gent à li comme a Roy du temporel et
non pas a Prestre si fut autant Roy que Prestre. Emprès sa mort fut
grands temps, 600 ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et
Dieu le Père qui donna la Loy à Moïse, l'establit Prince de son peuple
d'Israël et li commanda que il fist Aaron son frère souverain Prestre
et son fils après li. Et Moïse bailla et commist quand il deust
mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du temporel non pas au
souverain Prestre son frère mais à Josué sans débat que Aaron et son
fils après li y missent: mais gardoient le tabernacle... et se
aidoient au temporel défendre... Celuy Dieu qui toutes les choses
présentes et avenir sçavoit, commanda à Josué leur Prince qu'il
partist la terre entre ces onze lignies; et que la lignie des Prestres
eussent en lieu de leur partie les diesmes et les premisses de tout,
et en resquissent sans terre, si que eux peussent plus profitablement
Dieu servir et prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple d'Israël
demanda Roy à nostre Seigneur, ou fit demander par le prophète Samuel,
il ne leur eslit pas ce souverain Prestre, mais Saül qui surmontait de
grandeur tout le pueuble de tout le col et de la teste... (_Allusion à
Philippe-le-Bel?_) Si que il not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble
de Dieu qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain Prestres en
diverses personnes et avoit l'un assez a faire de gouverner le
temporel et le autre l'espirituel du petit pueuble et si obéissoient
tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprès Notre-Seigneur
Jésus-Christ fut souverain Prestre, et ne trouve l'en point écrit
qu'il eust oncques nulle possession de temporel... Après ce, sainct
Père (_Pierre_)... Ce fust grande abomination à ouïr que c'est
Boniface, pour ce que Dieu dit à sainct Père: «Ce que tu lieras en
terre sera lié au ciel», cette parole d'espiritualité entendit
mallement comme bougre, quant au temporel. Il estoit greigneur besoin
qu'il sceust arabic, caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages
desqueulx il est moult de chrétiens qui ne croient pas, comme l'église
de Rome... Vous nobles Roy... herège defendeour de la foy, destruieur
de bougres povès et devès et estes tenus requerre et procurer que
ledit Boniface soit tenus et jugez pour herège et punis en la manière
que l'on le pourra et devra et doit faire emprès sa mort.» (Dupuy,
_Différ._, p. 214-218.)


38--page 82--_La guerre de Flandre avait mis à bout Philippe..._

Cette terrible année 1303 est caractérisée par le silence des
registres du parlement. On y lit en 1304: «Anno præcedente propter
guerram Flandriæ non fuit parliamentum.» (_Olim_, III, folio CVII.
_Archives du royaume_, section judiciaire.)


39--page 84--_L'affaire du pape_, etc.

Baillet établit un rapprochement entre les démêlés de Philippe-le-Bel
et ceux de Louis XIV avec le Saint-Siège: «L'un et l'autre différend
s'est passé sous trois papes, dont le premier ayant vu naître le
différend est mort au fort de la querelle (Boniface VIII, Innocent
XI). Le second (Benoît XI, successeur de Boniface, et Alexandre VIII,
successeur d'Innocent), ayant été prévenu de soumissions par la
France, s'est raccommodé en usant néanmoins de dissimulation pour
sauver les prétentions de la cour de Rome. Le troisième (Clément V, et
Innocent XII), a terminé toute l'affaire. De la part de la France, il
n'y a eu dans chaque démêlé qu'un roi (Philippe-le-Bel, Louis XIV). Un
évêque de Pamiers semble avoir donné occasion à la querelle dans l'un
comme dans l'autre différend. Le droit de régale est entré dans tous
les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre appel au futur
concile... L'attachement des membres de l'Église gallicane pour leur
roi y a été presque égal. Le clergé, les universités, les moines et
les mendiants se sont jetés partout dans les intérêts du roi et ont
adhéré à l'appel. Il y a eu excommunication d'ambassadeurs, et menaces
pour leurs maîtres. Les juifs chassés du royaume par Philippe-le-Bel,
et les Templiers détruits, semblent fournir aussi quelque rapport avec
l'extirpation des huguenots et la destruction des religieuses de
l'Enfance.» (Baillet, _Hist. des démêlés_, etc.)


40--page 84, note 1--_C'est la comète de Halley_, etc.

On présume qu'elle parut la première fois à la naissance de
Mithridate, 130 ans avant l'ère chrétienne. Justin (lib. XXXII) dit
que pendant 80 jours elle éclipsait presque le soleil. Elle reparut en
339 et en 550, époque de la prise de Rome par Totila. En 1305, elle
avait un éclat extraordinaire. En 1456, elle traînait une queue qui
embrassait les deux tiers de l'intervalle compris entre l'horizon et
le zénith; en 1682, la queue avait encore 30 degrés; en 1750, elle
semblait ne devoir attirer l'attention que des astronomes. Ces faits
sembleraient établir que les comètes vont s'affaiblissant. Celle de
Halley a reparu en octobre 1835. (_Annuaire du Bureau des longitudes
pour 1835_. Voy. aussi une notice sur cette comète par M. de
Pontécoulant.)


41--page 87--_Jupiter avoue qu'il meurt de faim sans Plutus..._

     [Grec: Aph' ou gar ho Ploutos houtos êrsato blepein, Apolôl'
     hypo limou]... Aristoph., Plut., v. 1174. Voyez aussi les
     vers 129, 133, 1152 et 1168-9.


42--page 88, note 2--_Raymond Lulle_, etc.

Il est dit dans l'_Ultimatum Testamentum_ mis sous son nom, qu'en une
fois il convertit en or cinquante milliers pesant de mercure, de plomb
et d'étain.--Le pape Jean XXII, à qui Pagi attribue un traité sur
l'_Art transmutatoire_, y disait qu'il avait transmuté à Avignon deux
cents lingots pesant chacun un quintal, c'est-à-dire vingt mille
livres d'or. Était-ce une manière de rendre compte des énormes
richesses entassées dans ses caves? Au reste, ils étaient forcés de
convenir entre eux que cet or qu'ils obtenaient par quintaux n'avaient
de l'or que la couleur.


43--page 90--... _de soufflets en soufflets, les voilà au trône du
monde..._

Je lisais le.. octobre 1834, dans un journal anglais: «Aujourd'hui,
peu d'affaires à la Bourse; c'est jour férié pour les juifs.»--Mais
ils n'ont pas seulement la supériorité de richesses.--On serait tenté
de leur en accorder une autre lorsqu'on voit que la plupart des hommes
qui font aujourd'hui le plus d'honneur à l'Allemagne sont des juifs
(1837).--J'ai parlé dans les notes de la _Renaissance_ de tant de
juifs illustres, nos contemporains (1860).


44--page 91--«_Une livre de votre chair!..._»

Sir Thomas Mungo acquit à Calcutta, il y a trente ans, un ms. où se
trouve l'histoire originale de la livre de chair, etc. Seulement, au
lieu d'un chrétien, c'est un musulman que le juif veut dépecer. (Voy.
_Asiatic Journal_.)--_Orig. du droit_, l. IV, c. XIII: L'atrocité de
la loi des Douze Tables, déjà repoussée par les Romains eux-mêmes, ne
pouvait, à plus forte raison, prévaloir chez les nations chrétiennes.
Voy. cependant le droit norvégien. (Grimm, 617.)--Dans les traditions
populaires, le juif stipule une livre de chair à couper sur le corps
de son débiteur, mais le juge le prévient que _s'il coupe plus ou
moins_, il sera lui-même mis à mort.--Voy. le _Pecorone_ (écrit vers
1378), les _Gesta Romanorum_ dans la forme allemande.--Voy. aussi mon
_Histoire romaine_.


45--page 94--_Entrevue de Philippe et de Bertrand de Gott..._

G. Villani, l. VIII, c. LXXX, p. 417.--L'opinion du temps est bien
représentée dans les vers burlesques cités par Walsingham:

  Ecclesiæ navis titubat, regni quia clavis
  Errat, Rex, Papa, facti sunt una cappa.
  Hoc faciunt _do, des_, Pilatus hic, alter Herodes.
                           Walsingh., p. 456, ann. 1306.


46--page 99--_Le malheureux pape donne, pour ne pas recevoir les
commissaires du roi, la plus ridicule excuse..._

Baluze, _Acta vet. ad Pap. Av._, p. 75-6... «Quædam præparatoria
sumere, et postmodum purgationem accipere, quæ secundum prædictorum
physicorum judicium, auctore Domino, valde utilis nobis erit.»


47--page 103--_Le reniement s'exprimait par un acte, cracher sur la
croix..._

Voy. plus loin les motifs qui nous ont décidé à regarder ce point
comme hors de doute.--Le quatorzième siècle ne voyait probablement
qu'une singularité suspecte dans la fidélité des Templiers aux
anciennes traditions symboliques de l'Église, par exemple dans leur
prédilection pour le nombre trois. On interrogeait _trois_ fois le
récipiendaire avant de l'introduire dans le chapitre. Il demandait par
_trois_ fois le pain et l'eau, et la société de l'ordre. Il faisait
_trois_ voeux. Les chevaliers observaient trois grands jeûnes. Ils
communiaient _trois_ fois l'an. L'aumône se faisait dans toutes les
maisons de l'ordre _trois_ fois la semaine. Chacun des chevaliers
devait avoir _trois_ chevaux. On leur disait la messe _trois_ fois la
semaine. Ils mangeaient de la viande _trois_ jours de la semaine
seulement. Dans les jours d'abstinence, on pouvait leur servir _trois_
mets différents. Ils adoraient la croix solennellement à trois époques
de l'année. Ils juraient de ne pas fuir en présence de _trois_
ennemis. On flagellait par _trois_ fois en plein chapitre ceux qui
avaient mérité cette correction, etc., etc., etc. Même remarque pour
les accusations dont ils furent l'objet. On leur reprocha de renier
trois fois, de cracher trois fois sur la croix. «_Ter abnegabant, et
horribili crudelitate ter in faciem spumebant ejus._» (Circul. de
Philippe-le-Bel, du 14 septembre 1307.) «Et li fait renier par trois
fois le prophète et par trois fois crachier sur la croix.» Instruct.
de l'inquisiteur Guilaume de Paris.--(Rayn., p. 4.)


48--page 104--_Ce nom de Temple rappelait le temple de Salomon..._

Dans quelques monuments anglais, l'ordre du Temple est appelé _Militia
Templi Salomonis (ms. Biblioth. Cottonianæ et Bodleianæ.)_ Ils sont
aussi nommés _Fratres militia Salomonis_, dans une charte de 1197.
Ducange.--(Rayn., p. 2.)


49--page 104--_Le Temple subsiste dans les enseignements d'une foule
de sociétés secrètes..._

Il est possible que les Templiers qui échappèrent se soient fondus
dans des sociétés secrètes. En Écosse, ils disparaissent tous, excepté
deux. Or on a remarqué que les plus secrets mystères de la
franc-maçonnerie sont réputés émanés d'Écosse, et que les hauts grades
y sont nommés Écossais. Voy. Grouvelle et les écrivains qu'il a
suivis, Munter, Moldenhawer, Nicolaï, etc.


50--page 104--_Les Templiers furent-ils affiliés aux gnostiques?..._

Voy. Hammer, _Mémoire sur deux coffrets gnostiques_, p. 7. Voy. aussi
le mémoire du même dans les _Mines d'Orient_, et la réponse de M.
Raynouard. (Michaud, _Hist. des croisades_, éd. 1828, t. V, p. 572.)


51--page 107--_Tout ce qu'il y avait eu de saint en l'ordre devint
péché et souillure..._

La règle austère que l'ordre reçut à son origine semble à sa chute un
acte d'accusation terrible: «Domus hospitis non careat lumine, ne
tenebrosus hostis... Vestiti autem camisiis dormiant, et cum
femoralibus dormiant. Dormientibus itaque fratribus usque mane nunquam
deerit lucerna...» (Actes du concile de Troyes, 1128. Ap. Dup.
_Templ._, 92-102.)


52--page 107--... _Son mépris pour la femme..._

Voy. cependant _Processus contra Templarios, ms. de la Biblioth.
royale_. Ce qu'on y lit dans les articles de l'interrogatoire sur
leurs relations avec les femmes (_Item les maîtres fesoient frères et
suers du Temple... Proc. ms._, folio 10-11) doit s'entendre des
affiliés de l'ordre; il y en avait des deux sexes (Voyez Dup.,
_Templ._, 99, 162), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun aveu
sur ce point, même dans les dépositions les plus contraires à l'ordre.
Ils avouent plutôt une autre infamie bien plus honteuse
(1837).--Depuis j'ai publié les deux premiers volumes des pièces du
procès des Templiers, avec une introduction, 1841-1851. J'y renvoie le
lecteur (1860).


53--page 107--_Ils se passaient aussi de prêtres, se confessant entre
eux..._

«La manere de tenir chapitre et d'assoudre. Après chapitre dira le
mestre ou cely que tendra le chapitre: Beaux seigneurs frères, le
pardon de nostre chapitre est tiels, que cil qui ostast les almones de
la meson à toute male resoun, ou tenist aucune chose en noun de
propre, ne prendreit u tens ou pardon de nostre chapitre. Mes toutes
les choses qe _vous lessez à dire pour hounte de la char_, ou poour de
la justice de la mesoun, qe lein ne la prenge requer Dieu pour la
requeste de la sue douce Mere le vous pardoint.» (_Conciles
d'Angleterre_, édit. 1737, tome II, p. 383.)


54--page 108, note 1--_Les dépositions les plus sales_, etc.

«Post redditas gratias capellanus ordinis Templi increpavit fratres,
dicens: «Diabolus comburet vos» vel similia verba... Et vidit braccias
unius fratrum Templi et ipsum tenentem faciem versus occidentem et
posteriora versus altare...» (359.) «Ostendebatur imago Crucifixi et
dicebatur ei, quod sicut antea honoraverat ipsum sic modo vituperaret,
et conspueret in eum: quod et fecit. Item dictum fuit ei quod,
depositis bracciis, verteret dorsum ad crucifixum: quod lacrymando
fecit...» (_Ibid._, 569, col. 1.)


55--page 109--_Ils possédaient_, etc.

«Habent Templarii in christianitate novem millia maneriorum...» (Math.
Paris, p. 417.) Plus tard la _Chronique de Flandre_ leur attribue
10,500 manoirs. Dans la sénéchaussée de Beaucaire, l'ordre avait
acheté en quarante ans pour 10,000 livres de rentes.--Le seul prieuré
de Saint-Gilles avait 54 commanderies. (Grouvelle, p. 196.)


56--page 110--_Ils avaient refusé d'aider à la rançon de saint
Louis..._

Joinville, p. 81, ap. Dup., _Pr._, p. 163-164.--Lorsqu'on effectuait
le paiement de la rançon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria
les Templiers de les prêter au roi. Ils refusèrent et dirent: «Vous
savez que nous recevons les commandes en tel manière que par nos
serements nous ne les poons délivrer, mès que à ceulz qui les nous
baillent.» Cependant ils dirent qu'on pouvait leur prendre cet argent
par force, que l'Ordre avait dans la ville d'Acre de quoi se
dédommager. Joinville se rendit alors sur leur «mestre galie», et,
descendu dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il voyait
devant lui. On les lui refusa. Il prit une cognée, la leva et menaça
de _faire la clef le roy_. Alors le maréchal du Temple le prit à
témoin qu'il lui faisait violence, et lui donna la clef. (Joinville,
p. 81, éd. 1761.)


57--page 112--_Philippe-le-Bel leur devait de l'argent..._

«Is magistrum ordinis exosum habuit, propter importunam pecuniæ
exactionem, quam, in nuptiis filiæ suæ Isabellæ, ei mutua dederat.»
(Thomas de la Moor, in _Vita Eduardi_, apud Baluze, _Pap. Aven._,
notæ, p. 189).--Le Temple avait, à diverses époques, servi de dépôt
aux trésors du roi. Philippe-Auguste (1190) ordonne que tous ses
revenus, pendant son voyage d'outre-mer, soient portés au Temple et
enfermés dans des coffres, dont ses agents auront une clef et les
Templiers une autre. Philippe-le-Hardi ordonne qu'on y dépose les
épargnes publiques.--Le trésorier des Templiers s'intitulait trésorier
du Temple et du roi, et même trésorier du roi au Temple. (Sauval, II,
37.)


58--page 112--_La tentation était forte pour le roi..._

Voy. dans Dupuy un pamphlet que Philippe-le-Bel se fit probablement
adresser: «Opinio cujusdam prudentis regi Philippo, ut regnum Hieros,
et Cypri acquireret pro altero filiorum suorum, ac de invasione regni
Ægypti et de dispositione bonorum ordinis Templariorum.»--Voy. aussi
Walsingham.--L'idée d'appliquer leurs biens au service de la terre
sainte aurait été de Raymond Lulle. (Baluz. _Pap. Aven._)


59.--page 114--_Les Templiers étaient plus exclusivement fondés pour
la guerre..._

«Si unio fieret, multum oporteret quod Templarii lararentur, vel
Hospitalarii restringerentur in pluribus. Et ex hoc possent animarum
pericula provenire... Religio Hospitalariorum super hospitalitate
fundata est. Templarii vero super militia proprie sunt fundati.»
(Dupuy, _Preuves_, p. 180.)


60--page 115--_Que dans le chapitre général de l'Ordre, il y avait une
chose si secrète_, etc.

Un autre disait: «Esto quod esses pater meus et posses fieri summus
magister totius ordinis, nollem quod intrares, quia habemus tres
articulos inter nos in ordine nostro quos nunquam aliquis sciet nisi
Deus et diabolus et nos, fratres illius ordinis» (51 test., p.
361).--Voy. les histoires qui couraient sur des gens qui auraient été
tués pour avoir vu les cérémonies secrètes du Temple. (_Concil.
Brit._, II, 361.)


61--page 116, note 3--_En Écosse on leur reprochait_, etc.

«Item dixerunt quod pauperes ad hospitalitatem libenter non
recipiebant, sed, timoris causa, divites et potentes solos; et quod
multum erant cupidi aliena bona per fas et nefas pro suo ordine
adquirere.» (_Concil. Brit._, 40e témoin d'Écosse, p. 382.)


62--page 116--_Philippe venait d'augmenter leurs privilèges..._

Il est curieux de voir par quelle prodigalité d'éloges et de faveurs
il les attirait dans son royaume dès 1304: «Philippus, Dei gratia
Francorum Rex, opera misericordiæ, magnifica plenitudo quæ in sancta
domo militiæ Templi, divinitus instituta, longe lateque per orbem
terrarum exercentur... merito nos inducunt ut dictæ domui Templi et
fratribus ejusdem in regno nostro ubilibet constitutis, quos sincere
diligimus et prosequi favore cupimus speciali, regiam liberalitatis
dextram extendimus.» (Rayn., p. 44.)


63--page 116--_On s'assura de l'assentiment de l'Université..._

Le roi s'étudia toujours à lui faire partager l'examen et aussi la
responsabilité de cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation
devant la première assemblée de l'Université, tenue dès le lendemain
de l'arrestation. Une autre assemblée de tous les maîtres et de tous
les écoliers de chaque faculté fut tenue au Temple: on y interrogea le
grand maître et quelques autres. Ils le furent encore dans une seconde
assemblée.


64--page 117--_Suivait l'indication sommaire des accusations..._

Voy. les nombreux articles de l'acte d'accusation (Dup.). Il est
curieux de le comparer à une autre pièce du même genre, à la bulle du
pape Grégoire IX aux électeurs d'Hildesheim, Lubeck, etc., contre les
Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234, XIII, p. 446-7). C'est avec plus
d'ensemble l'accusation contre les Templiers. Cette conformité
prouverait-elle, comme le veut M. de Hammer, l'affiliation des
Templiers à ces sectaires?


65--page 117--_Ce qui frappait le plus les imaginations, c'étaient les
bruits étranges qui couraient sur une idole_, etc.

Selon les plus nombreux témoignages, c'était une tête effrayante à la
longue barbe blanche, aux yeux étincelants (Rayn., p. 261) qu'on les
accusait d'adorer. Dans les instructions que Guillaume de Paris
envoyait aux provinces il ordonnait de les interroger sur «une ydole
qui est en forme d'une teste d'homme à une grant barbe». Et l'acte
d'accusation que publia la cour de Rome portait, art. 16: «Que dans
toutes les provinces ils avaient des idoles, c'est-à-dire des têtes
dont quelques-unes avaient trois faces et d'autres une seule, et qu'il
s'en trouvait qui avaient un crâne d'homme.» Art. 47 et suivants: «Que
dans les assemblées et surtout dans les grands chapitres, ils
adoraient l'idole comme un Dieu, comme leur Sauveur, disant que cette
tête pouvait les sauver, qu'elle accordait à l'Ordre toutes les
richesses et qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les plantes
de la terre.» (Rayn., p. 287.) Les nombreuses dépositions des
Templiers en France, en Italie, plusieurs témoignages indirects en
Angleterre répondirent à ce chef d'accusation et ajoutèrent quelques
circonstances. On adorait cette tête comme celle d'un Sauveur,
«quoddam caput cum barba, quod adorant et vocant Salvatorem suum»
(Rayn., 288). Deodat Jaffet, reçu à Pedenat, dépose que celui qui le
recevait lui montra une tête ou idole qui lui parut avoir trois faces,
en lui disant: Tu dois l'adorer comme ton Sauveur et le Sauveur de
l'ordre du Temple, et que lui témoin adora l'idole disant: «Béni soit
celui qui sauvera mon âme» (p. 247 et 293). Cettus Ragonis, reçu à
Rome dans une chambre du palais de Latran, dépose qu'on lui dit en lui
montrant l'idole: Recommande-toi à elle et prie-la qu'elle te donne la
santé (p. 295). Selon le premier témoin de Florence, les frères lui
disaient les paroles chrétiennes: «Deus, adjuva me.» Et il ajoutait
que cette adoration était un rit observé dans tout l'Ordre (p. 294).
Et en effet, en Angleterre, un frère mineur dépose avoir appris d'un
Templier anglais qu'il y existait quatre principales idoles, une dans
la sacristie du Temple de Londres, une à Bristelham, la troisième
_apud Brueriam_ et la quatrième au delà de l'Humber (p. 297). Le
second témoin de Florence ajoute une circonstance nouvelle; il
déclare que dans un chapitre un frère dit aux autres: «Adorez cette
tête... _Istud caput vester Deus est, et vester Mahumet_» (p. 295).
Gauserand de Montpesant dit qu'elle était faite _in figuram
Baffometi_, et Raymond Rubei, déposant qu'on lui avait montré une tête
de bois où était peinte _figura Baphometi_, ajoute: «Et illam adoravit
obsculando sibi pedes, dicens _yalla_, verbum Sarace norum.»

M. Raynouard (p. 301) regarde le mot _Baphomet_, dans ces deux
dépositions, comme une altération du mot _Mahomet_ donné par le
premier témoin: il y voit une tendance des inquisiteurs à confirmer
ces accusations de bonne intelligence avec les Sarrasins, si répandues
contre les Templiers. Alors il faudrait admettre que toutes ces
dépositions sont complètement fausses et arrachées par les tortures,
car rien de plus absurde sans doute que de faire les Templiers plus
mahométans que les mahométans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces
témoignages sont trop nombreux, trop unanimes et trop divers à la fois
(Rayn., p. 222, 337 et 286-302). D'ailleurs ils sont loin d'être
accablants pour l'Ordre. Tout ce que les Templiers disent de plus
grave, c'est qu'ils ont eu peur, c'est qu'ils ont cru y voir une tête
de diable, de _mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable
lui-même dans ces cérémonies, sous la figure d'un chat ou d'une femme
(p. 293-294). Sans vouloir faire des Templiers en tout point une secte
de gnostiques, j'aimerais mieux voir ici, avec M. de Hammer, une
influence de ces doctrines orientales. Baphomet, en grec (selon une
étymologie, il est vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise
selon l'esprit, celui dont il est écrit: «Ipse vos baptizavit in
Spiritu Sancto et igni» (Math., 3, 11), etc. C'était pour les
gnostiques le Paraclet descendu sur les apôtres en forme de langues de
feu. Le baptême gnostique était en effet un baptême de feu. Peut-être
faut-il voir une allusion à quelque cérémonie de ce genre dans ces
bruits qui couraient dans le peuple contre les Templiers «qu'un enfant
nouveau engendré d'un Templier et d'une pucelle estoit cuit et rosty
au feu, et toute la graisse ostée et de celle estoit sacrée et ointe
leur idole» (_Chron. de Saint-Denis_, p. 58). Cette prétendue idole ne
serait-elle pas une représentation du Paraclet dont la fête (la
Pentecôte) était la plus grande solennité du Temple? Ces têtes, dont
une devait se trouver dans chaque chapitre, ne furent point
retrouvées, il est vrai, sauf une seule, mais elle portait
l'inscription LIII. La publicité et l'importance qu'on donnait à ce
chef d'accusation décidèrent sans doute les Templiers à en faire au
plus tôt disparaître la preuve. Quant à la tête saisie au chapitre de
Paris, ils la firent passer pour un reliquaire, la tête de l'une des
onze mille vierges. (Rayn., p. 299.)--Elle avait une grande barbe
d'argent.


66--page 120--_La réponse du roi au pape_, etc.

Dupuy ne donne point cette lettre en entier; probablement elle ne fut
point envoyée, mais plutôt répandue dans le peuple. Nous en avons une,
au contraire, du pape (1er décembre 1307), selon laquelle le roi
aurait écrit à Clément V _que des gens de la cour pontificale avaient
fait croire aux gens du roi_ que le pape le chargeait de poursuivre;
le roi se serait empressé de _décharger sa conscience d'un tel
fardeau_ et de remettre toute l'affaire au pape, qui l'en remercie
beaucoup. Cette lettre de Clément me paraît, comme l'autre, moins
adressée au roi qu'au public; il est probable qu'elle répond à une
lettre qui ne fut jamais écrite.


67--page 120--_On obtint sur-le-champ cent quarante aveux par les
tortures..._

_Archives du royaume_, I, 413. Ces dépositions existent dans un gros
rouleau de parchemin, elles ont été fort négligemment extraites par
Dupuy, p. 207-212.


68--page 121--_Le pape envoya deux cardinaux demander au grand maître
si tout cela était vrai..._

«Confessus est abnegationem prædictam, nobis supplicans quatenus
quemdam fratrem servientem et familiarem suum, quem secum habebat,
volentem confiteri, audiremus.» (_Lettre des cardinaux._ Dupuy, 241).


69--page 123--_Les biens des prisonniers devaient être réunis à ceux
que le pape désignerait..._

Il avait même écrit déjà au roi d'Angleterre pour lui assurer que
Philippe les remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager à
imiter ce bon exemple. (Dupuy, p. 204. Lettre du 4 octobre 1307.)

Toutefois l'ordonnance de mainlevée par laquelle Philippe faisait
remettre les biens des Templiers aux délégués du pape n'est que du 15
janvier 1309. Encore, à ces délégués du pape, il avait adjoint
quelques siens agents qui veillaient à ses intérêts en France, et qui,
à l'ombre de la commission pontificale, empiétaient sur le domaine
voisin. C'est ce que nous apprenons par une réclamation du sénéchal de
Gascogne, qui se plaint, au nom d'Édouard II, de ces envahissements du
roi de France. (Dupuy, p. 312.)

_Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient devenir..._

Ailleurs il loue magnifiquement le désintéressement de son cher fils,
qui n'agit point par avarice et ne veut rien garder sur ces biens:
«Deinde vero, tu, cui eadem fuerant facinora nuntiata, non typo
avaritiæ, cum de bonis Templariorum nihil tibi appropriare... immo ea
nobis administranda, gubernanda, conservanda et custodienda
liberaliter et devote dimisisti...» (12 août 1308. Dupuy, p. 240.)


70--page 124--_La commission, composée principalement d'évêques..._

Dupuy, p. 240-242. La commission se composait de l'archevêque de
Narbonne, des évêques de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois
archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelone, et du prévôt de
l'église d'Aix. Les méridionaux, plus dévoués au pape, étaient, comme
on voit, en majorité.


71--page 126--_Le pape répond_, etc.

Passant ensuite à une autre affaire, le pape déclare avoir supprimé
comme inutile un article de la convention avec les Flamands, qu'il
avait, par préoccupation ou négligence, signée à Poitiers, savoir, que
si les Flamands encouraient la sentence pontificale en violant cette
convention, ils ne pourraient être absous qu'à la requête du roi.
Ladite clause pourrait faire taxer le pape de simplicité. Tout
excommunié qui satisfait peut se faire absoudre, même sans le
consentement de la partie adverse. Le pape ne peut abdiquer le pouvoir
d'absoudre.


72--page 126--_Les évêques n'obéissaient point à la commission
pontificale_, etc.

_Processus contra Templarios, ms._ Les commissaires écrivirent une
nouvelle lettre où ils disaient qu'apparemment les prélats avaient cru
que la commission devait procéder contre l'Ordre en général, et non
contre les membres; qu'il n'en était pas ainsi: que le pape lui avait
remis le jugement des Templiers.


73--page 129--_Jacques Molay crut qu'il valait mieux se confier à un
chevalier..._

«Quem idem Magister rogasset nobilem virum dominum Guillelmum de
Plasiano... qui ibidem venerat, sed non de mandato dictorum dominorum
commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus dominus Guillelmus
fuisset ad partem locutus cum eodem Magistro, quem, sicut asserebat,
diligebat et dilexerat, quia uterque miles erat.» (Dupuy, 319.)


73--page 129--_Les évêques lui donnèrent un délai..._

«Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam se daturos
asserentes, si sibi placeret et volebat.» (_Ibid._, 520.)


74--page 132--_Boniface était incrédule, impie et cynique en ses
paroles..._

«Vade, vade, ego plus possum quam Christus unquam potuerit, quia ego
possum humiliare et depauperare reges, et imperatores et principes, et
possum de uno parvo milite facere unum magnum regem, et possum donare
civitates et regna.» (_Ibid._, p. 566.)--«Tace, miser, non credimus in
asinam nec in pullum ejus.» (_Ibid._, p. 6.)


75--page 135--_On leur lut en latin les articles de l'accusation, etc.
Ils s'écrièrent..._

«Quod contenti erant de lectura facta in latino, et quod non curabant
quod tantæ turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et non
nominandas, vulgariter exponerentur.» (_Proc. contra Templ.,
ms._)--«Dicentes quod non petebatur ab eis quando ponebantur in
janiis, si procuratores constituere volebant.» (_Ibid._)


76--page 136--_Quelques-uns remettent pour toute déposition une prière
à la sainte Vierge_, etc.

Le frère Élie, auteur de cette pièce touchante, finit par prier les
notaires de corriger les locutions vicieuses qui peuvent s'être
glissées dans son latin. (_Process. ms._, folio 31-32.)--D'autres
écrivent une apologie en langue romane, altérée et fort mêlée de
français du Nord. (Folio 36-8.)


77--page 136--_Une protestation en langue vulgaire_, etc.

Je donne cette pièce, telle qu'elle a été transcrite par les notaires,
dans son orthographe barbare. «A homes honerables et sages, ordenés de
per notre père l'Apostelle (_le pape_) pour le fet des Templiers li
freres, liquies sunt en prisson à Paris en la masson de Tiron...
Honeur et reverencie. Comes votre comandemans feut à nos ce jeudi
prochainement passé et nos feut demandé se nos volens defendre la
Religion deu Temple desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est
bone et leal, et en tout sans mauvesté et traison tout ce que nos l'en
met sus, et somes prest de nous defendre chacun pour soy ou tous
ensemble, an telle manière que droit et sante Églies et vos an
regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois frès à cople II. Et
somes en neire fosse oscure toutes les nuits.--Item nos vos fessons à
savir que les gages de XII deniers que nos avons ne nos soufficent
mie. Car nos convient paier nos lis. III deniers par jour chascun lis.
Loage du cuisine, napes, touales pour tenelles et autres choses. II
sols VI deniers la semaigne. Item pour nos fergier et desferger (_ôter
les fers_), puisque nos somes devant les auditors, II sol. Item pour
laver dras et robes, linges, chacun XV jours XVIII deniers. Item pour
buche et candole chascun jor IIII deniers. Item passer et repasser les
dis frères, XVI deniers de asiles de Notre Dame de l'altre part de
l'iau.» (_Proc. ms._, folio 39.)


78--page 136--_Les défenseurs soutiennent «que la religion du Temple
est pure..._»

«... Apud Deum et Patrem... Et hoc est omnium fratrum Templi
communiter una professio, quæ per universum orbem servatur et servata
fuit per omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento religionis usque
ad diem præsentem. Et quicumque aliud dicit vel aliter credit, errat
totaliter, peccat mortaliter...» (Dup. 333.)


79--page 140--_La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le
jugement..._

Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du pape auraient répondu à
l'appel des défenseurs «que les conciles jugeaient les particuliers,
et eux informaient du général».--La commission dit tout le contraire.


80--page 143--_Le jeune Marigni, créé archevêque de Sens tout exprès_,
etc.

«... Aquodam fuisse dictum coram domino archiepiscopo Senonensi, ejus
suffraganeis et concilio..., quod dicti præpositus... et
archidiaconus... (qui in dicta die martis... præmissa intimasse
dicebantur, et ipsi iidem hoc attestabantur, suffraganeis domini
archiepiscopi Senonensis... _tunc absente dicto domino archiepiscopo
Senonensi) prædicta non significaverunt de mandato_ eorumdem dominorum
commissariorum.» (_Process. ms._, folio 71, verso.)


81--page 144--_Par-devant les commissaires fut amené frère Aimeri de
Villars-le-Duc..._

«Pallidus et multum exterritus... impetrando sibi ipsi, si mentiebatur
in hoc, mortem subitaneam et quod statim in anima et corpore in
præsentia dominorum commissariorum absorberetur in infernum, tondendo
sibi pectus cum pugnis, et elevando manus suas versus altare ad
majorem assertionem, flectendo genua... cum ipse testis _vidisset...
duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti ordinis _ad comburendum_... et
AUDIVISSE EOS FUISSE COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non
posset habere bonam patientiam si combureretur, timore mortis
confiteretur... omnes errores... et _quidem etiam interfecisse
Dominum_, si peteretur ab eo...» (_Process. ms._, folio 70, verso.)


82--page 146--_L'archevêque de Sens répondait_, etc.

«Non erat intentionis... in aliquo impedire officium...» (_Ibid._)

«Comme on disait que le prévôt de l'église de Poitiers et
l'archidiacre d'Orléans n'avaient pas parlé de la part des
commissaires, ceux-ci chargèrent les envoyés de l'archevêque de Sens
de lui dire que le prévôt et l'archidiacre avaient effectivement parlé
en leur nom. De plus, ils leur dirent d'annoncer à l'archevêque de
Sens que Pierre de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appelé de
l'archevêque et de son concile, le dimanche 10 mai, et que cet appel
avait dû être annoncé le mardi, au concile, par le prévôt et
l'archidiacre.» (_Process. ms., ibid._)


83--page 148--_Le résultat des travaux de la commission est consigné
dans un registre..._

Ce registre, que j'ai souvent cité, est à la Bibliothèque royale (fonds
Harlay, nº 329). Il contient l'instruction faite à Paris par les
commissaires du pape: _Processus contra Templarios._ Ce manuscrit avait
été déposé dans le trésor de Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment,
dans la bibliothèque du président Brisson, puis dans celle de M. Servin,
avocat général, enfin dans celle des Harlay, dont il porte encore les
armes. Au milieu du dix-huitième siècle, M. de Harlay, ayant
probablement scrupule de rester détenteur d'un manuscrit de cette
importance, le légua à la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés. Ayant
heureusement échappé à l'incendie de cette bibliothèque en 1793, il a
passé à la Bibliothèque royale. Il en existe un double aux archives du
Vatican. Voyez l'appendice de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pièces
du procès des Templiers sont aux Archives du royaume. Les plus curieuses
sont: 1º le premier _interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrêtés
à Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en a donné quelques
extraits fort négligés; 2º plusieurs _interrogatoires_, faits en
d'autres villes; 3º la minute des _articles_ sur lesquels ils furent
interrogés; ces articles sont précédés d'une minute de _lettre_, sans
date, _du roi au pape_, espèce de factum destiné évidemment à être
répandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier de coton. Ce frêle
et précieux chiffon, d'une écriture fort difficile, a été déchiffré et
transcrit par un de mes prédécesseurs, le savant M. Pavillet. Il est
chargé de corrections que M. Raynouard a relevées avec soin (p. 50) et
qui ne peuvent être que de la main d'un des ministres de
Philippe-le-Bel, de Marigni, de Plasian ou de Nogaret; le pape a copié
docilement les articles sur le vélin qui est au Vatican. La lettre,
malgré ses divisions pédantesques, est écrite avec une chaleur et une
force remarquables: «In Dei nomme, Amen. Christus vincit. Christus
regnat. Christus imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse
Dominus fecit in ligno crucis contra hostem antiquum... ita miram et
magnam et strenuam, ita utilem et necessariam... fecit novissimis his
diebus per inquisitores... in perfidorum Templariorum negotio...
Horrenda fuit domino regi... propter conditionem personarum
denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad tam grande
promovendum negotium», etc. (_Archives_, section hist., J, 413.)


84--page 149, note 2--_Les Templiers d'Allemagne se justifièrent à la
manière des francs-juges westphaliens..._

_Origines du droit_, liv. IV, chap. VI: «Si le franc-juge westphalien
est accusé, il prendra une épée, la placera devant lui, mettra dessus
deux doigs de la main droite, et parlera ainsi: «Seigneurs
francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce dont vous m'avez
parlé et dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent: ainsi me
soient en aide Dieu et tous ses saints!» Puis il prendra un pfenning
marqué d'une croix (kreutz-pfenning) et le jettera en preuves au
franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son chemin.» (Grimm,
860).


85--page 149--_En Castille on jugea les Templiers innocents_, etc.

Collectio conciliorum Hispaniæ, epistolarum, decretalium, etc., cura
Jos. Saenz. de Aguirre, bened. hisp. mag. generalis et cardinalis,
Romæ, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense omnes et singuli a
cunctis delictis, erroribus absoluti, 1312.--Voy. aussi _Monarchia
Lusitana_, pars 6, I, 19.


86--page 150--_Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface
n'était point hérétique..._

Cette timide et incomplète réparation ne semble pas suffisante à
Villani. Il ajoute, sans doute pour rendre la chose plus dramatique et
plus honteuse aux Français, que deux chevaliers catalans jetèrent le
gant, et s'offrirent pour défendre l'innocence de Boniface. (Villani,
l. IX, c. XXII, p. 454).


87--page 151--_Tout concile parlait de la croisade_, etc.

La pièce suivante, trouvée à l'abbaye des dames de Longchamp, est un
échantillon des merveilleux récits par lesquels on tâchait de
réchauffer le zèle du peuple pour la croisade: «A trez sainte dame de
la réal lingniée des Françoiz, Jehenne, Royne de Jerusalem et de
Cécile, notre trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses boz
desirs emprospérité venir. Esjouissez vous et elessiez avecquez nous
et avecques lez autrez crestienz portans le singne de la croix, qui
pour la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz Jhesucrist qui
pour nous sauver voult estre en l'autel de la crois sacrefiez, se
combatent contre la trez mescréant gents des Turz. Eslevez au ciel le
cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez et criez ensemble et
faitez crier en rendant gracez et loangez sans jamez cesser à la
benoite Trinité et à la très glorieuse Vierge Marie de si sollempnel
si grant et singullier bénéfice qui onquez maiz tel dusquez à hore ne
fu ouis, lequel je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous
avecquez lez autrez crestienz signés du singne de la croiz, estions
assemblez en un plain entre Smirme et haut lieu, là ou estoit l'ost et
l'assemblée trez fort et trez puissant des Turz prez de XII. c. mille,
et nous crestiens environ cc. mille, meuz et animez de la vertu
divine, comansamez à si vigreusement combattre et si grant multitudez
Turz mettre à mort, que environ de heure de vesprez nous feusmez tant
lassez et tant afoibloiez que nous n'en poyons pluz. Mais tous cheuz à
terre atandions la mort et le loier de notre martire, pour ce que des
Turzs avait encore moult deschiellez qui encore point ne sestoient
combatu ne nestoient de rienz travaillez et venoient contre nous,
aussi désiraux de boire notre sanc comme chienz sont désiraux de boire
le sanc des lievrez. Et beu l'eussent, si la tres haute doulceur du
ciel ne eust aultrement pourveu. Mais quant lez chevaliers de
Jhesucrit se regarderent que il estoient venuz à tel point de la
bataille, si commencierent de cuer ensemble à crier à voiz enroueez de
leur grant labeur et de leur grant feblesce: O très doulz fils de la
trèz doulce Vierge Marie, qui pour nous racheter voulsiz estre
crucifiez, donne nous ferme espérance et veillez noz cuers si en vous
confermer que nous pussions par l'amour de ton glorieux non le loier
de martire recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez chienz
mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en oraison en pleurs et en
larmez, en criant alassez vois enroueez, et la mort trez amere
atendanz, soudainement devant noz tentez aparut suz un trez blanc
cheval si trez haut que nulle beste de si grant hauteur nest unz homs
en sa main portant baniere en champ plus blanche que nulle rienz à une
croiz vermeille plus rouge que sanc, et estoit vestu de peuz de
chamel, et avoit trez grant et trez longue barbe et de maigre face
clere et reluisant comme le soleil, qui cria a clere et haute voiz: «O
les genz de Jhesucrit, ne vous doubtez. Veci la majesté divine qui
vous a ouver lez cielx et vouz envoie aide invisible. Levez suz et
vous reconfortez et prenez de la viande et venez vigreusement avecquez
moi combattre, ne ne vous doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez
victoire et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz mourront auront
la vie perdurable.» Et adonc nous nouz levamez touz, si reconfortez et
aussi comme se nous ne nous feussienz onquez combatuz et soudainement
nous assilemez (assaillîmes) les Turz de tres grand cuer et nous
combatimez toutez nuit, et si ne poons paz bien vraiement dire nuit,
car la lune non pas comme lune, maiz comme le soleil resplendissant.
Et le jour venu, les Turz qui demourez estoient senfouirent si que
pluz ne lez veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez victoire de
la bataille, et de matin nous nous sentienz plus fors que nous ne
faisienz au commencement de la première bataille. Si feimez chanter
une messe en lonneur de la benoite Trinité et de la benoite Vierge
Marie, et dévotement priamez Dieu que il nous voulsit octroier grace
que les corps des sainz martirs nous puissienz reconnoistre des corps
aux mescreanz. Et adonc celui qui devant nous avoit aparut nous dit:
«Vous aurez ce que vous avez demandé et plus grant chose fera Dieu
pour vous, se fermement en vraie foy perseverez.» Adonc de notre
propre bouche li demandamez: «Sire, di nous qui es tu, qui si granz
choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz au pueple crestien
ton non manifester.» Et il respondi: «Je suis celui qui dist: «_Ecce
agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi_, Celui de cui aujourduy vous
celebrez la feste.» Et ce dit, pluz ne le veismez, mais de lui nous
demoura si très grant et si très soueve oudeur que ce jour et la nuit
ensuivant nous en feumez parfaitement soustenus, recreez et repuez
sans autre soutenance de viande corporelle. Et en ceste si parfaite
recreation nous ordenemez de querre et denombrer lez corps dez sainz
martirs et quant nous veinmez au lieu nous trouvasmes au chief de
chacun corps dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches) qui
avoit au coupel une trez blanche fleur ronde comme une oiste (hostie)
que l'on consacre, et en celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je
suis crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez mescreanz, en
merciant le souverain Seingneur. Et ainsi comme nous voulienz suz lez
corps faire dire l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont
acoustume à faire, lez voix du ciel sanz nombre entonnerent et
leverent un chans de si tres doulce melodie que il sembloit a chaccun
de nous que nous feussienz en possession de la vie perdurable, et par
III foiz chanterent ce verset: «_Venite, benedicti Patris mei_», etc.
Venez lez benoiz filz de mon Pere, et vous metez en possession du
royaume qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et adonc nous
ensevelismez les corps, cest a savoir III mille et cinquante et II,
jouste la cite de Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere, laquelle,
avuecquez le pays dileuc environ, nous tenonz pour nous et pour loiaux
crestienz. Et est ce pays tant plaisant et delitable et plantureux que
nul bon crestien qui soit la, ne se puet doubter que il ne puist bien
vivre et trouver sa soustenance. Et les charoingnez des corps des
mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent pluz de LXXIIIM.
Si avonz esperance que le temps est present venu que la parole de
l'Euvangele sera verefiece qui dit qu'il sera une bergerie et un
pasteur, c'est-à-dire que toutez manières de gent seront d'une foy
emsemblez en la maison et lobediance de S{e} eglise dont Jhesucrist
sera pasteur: _Qui est benedictus in secula seculorum. Amen._ Et avint
cedit miracle en lan de grace MIL CCC et XLVII.» (_Archives_, section
hist., M, 105.)


88--page 151--_Ubertino, le premier auteur connu d'une Imitation de
Jésus-Christ..._

«Nihil in hoc libro intendit nisi Jesu Christi notitia et dilectio
viscerosa et imitatoria vita.» (_Arbor Vitæ crucifixi Jesu_, Prolog.,
l. I.)--Plusieurs passages respirent un amour exalté: «Ô mon âme,
fonds et résous-toi tout en larmes, en songeant à la vie dure du cher
petit Jésus et de la tendre Vierge sa mère. Vois comme ils se
crucifient, et de leur compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour
nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour Jésus fatigué qui
couche sur la terre... Si tu pouvais de tes larmes abondantes leur
faire un breuvage rafraîchissant; pèlerins altérés, ils ne trouvent
rien à boire...--Il y a deux saveurs dans l'amour; l'une si douce dans
la présence de l'objet aimé: comme Jésus le fit goûter à sa mère
tandis qu'elle était avec lui, le serrait et le baisait. L'autre
saveur est amère, dans l'absence et le regret. L'âme défaille en soi,
passe en Lui; elle erre autour, cherchant ce qu'elle aime et
demandant secours à toute créature. (Ainsi la Vierge cherchait le
petit Jésus, lorsqu'il enseignait dans le Temple.) (Ubert. de Casali,
_Arbor Vitæ crucifixi Jesu_, lib. V, c. VI-VIII, in-4º).


89--page 152--_L'Imitation, pour ces mystiques, c'était la charité..._

Selon quelques-uns, la Passion était mieux représentée dans l'aumône
que dans le sacrifice: «Quod opus misericordiæ plus placet Deo, quam
sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis repræsentatur Passio
Christi quam in sacrificio Christi.» (Erreurs condamnées à Tarragone,
ap. d'Argentré, I, 271.)


90--page 152--_Les Franciscains aspiraient à ne rien posséder..._

Voyez Ubertino de Casali, dans son chapitre: _Jesus pro nobis
indigens._ «Habentes dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem
dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem modum dicimur esse
quod utimur, etiam si non sit nobis proprium, sed gratis aliunde
collatum.» (Ubert. de Casali, _Arbor Vitæ_, l. II, c. XI.)


91--page 153, note 4--_Les Béghards..._

«Non sunt humanæ subjecti obedientiæ, nec ad aliqua præcepta Ecclesiæ
obligantur, quia, ut asserunt, ubi spiritus Domini, ibi libertas.»
(_Clementin._, l. V, tit. III, c. III. D'Argentré, I, 276.)


92--page 154--_Une Anglaise était venue en France_, etc.

«Venit de Anglia virgo decora valde pariterque facunda, dicens
Spiritum sanctum incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit
mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui.» (_Annal. Dominican._
Colmar. app. Urstitium. P. 2, fº 33.)


93--page 155--_Clément V, dans ce consistoire, abolit l'ordre..._

«Multis vocatis prælatis cum cardinalibus in privato consistorio,
ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die aprilis 1312, fuit
secunda sessio concilii, et prædicta cassatio coram omnibus publicata
est (_Quint. Vita Clem. V._)... præsente rege Franciæ Philippo cum
tribus filiis suis, cui negotium erat cordi.» (_Tert. Vita Clem. V._)


94--page 156--_Le pape déclare dans sa bulle explicative..._

«Quod ipsæ confessiones ordinem valde suspectum reddebant... non per
modum definitivæ sententiæ, cum tam super hoc, secundum inquisitiones
et processus prædictos, non possemus ferre de jure, sed per viam
provisionis et ordinationis apostolicæ...» (Reg. anni VII Dom. Clem.
V, Rayn. 195). On ne peut nier toutefois qu'il n'y eût aussi beaucoup
de complaisance et de servilité à l'égard du roi de France. C'était
l'opinion du temps... «Et sicut audivi ab uno qui fuit examinator
causæ et testium, destructus fuit (ordo) contra justitiam. Et mihi
dixit quod ipse Clemens protulit hoc: Et si non per viam justitiæ
potest destrui, destruatur tamen per viam expedientiæ, ne
scandalizetur charus filius noster rex Franciæ.» (Albericus à Rosate).


95--page 157--_Jean XXII se plaignait de ce que le roi saisissait même
les biens des Hospitaliers..._

«Per captionem bonorum quondam ordinis Templi jam miserunt per omnes
domos ipsius Hospitalis certos executores qui vendunt et distrahunt
pro libito bona Hospitalis...» (Lettre de Jean XXII. XV kal. jun.
1316, Rayn, 25.)


96--page 158--_Le roi les fit brûler tous deux..._

Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste encore un acte authentique où
cette exécution se trouve indirectement constatée, dans un registre du
parlement de l'année 1313: «Cum nuper Parisius in insula existente in
fluvio Sequanæ juxta pointam jardinii nostri, inter dictum jardinium
nostrum ex una parte dicti fluvii, et domum religiosorum virorum
ordinis S. Augustini Parisius ex altera parte dicti fluvii, _executio
facta fuerit de duobus hominibus qui quondam templarii extiterunt, in
insula prædicta combustis_; et abbas et conventus S. Germani de Pratis
Parisius, dicentes se esse in saisina habendi omnimodam altam et
bassam justitiam in insula prædicta... Nos nolumus... quod juri
prædictorum... præjudicium aliquod generetur.» (_Olim Parliam._, III,
folio CXLVI, 13 mars 1313 (1314).


97--page 159--_Cette exécution fut un assassinat_, etc.

Comment qualifier les étranges paroles de Dupuy: «Les grands princes
ont je ne scay quel malheur qui accompagne leurs plus belles et
généreuses actions, qu'elles sont le plus souvent tirées à contre
sens, et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent l'origine des
choses, et qui se sont trouvez intéressez dans les partis, puissans
ennemis de la vérité, en leur donnant des motifs et des fins
vitieuses, au lieu que le zèle à la vertu y prend d'ordinaire la
meilleure part?» (Dupuy, p. 1.)


98--page 159--_Le reniement des Templiers était symbolique..._

Voy. plus haut, t. II, livre III et livre IV, ch. IX, les cérémonies
grotesques et la fête des idiots, _fatuorum_: «Le peuple élevait la
voix... il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires
de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le
saint Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais
docile, implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses
épaules colossales. Il entrait, amenant dans l'église le hideux dragon
du péché, il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur,
sous le coup de la prière qui doit l'immoler. Quelquefois aussi,
reconnaissant que la bestialité était en lui-même, il exposait dans
des extravagances symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce qu'on
appelait la fête des idiots, _fatuorum_. Cette imitation de l'orgie
païenne, tolérée par le christianisme, comme l'adieu de l'homme à la
sensualité qu'il abjurait, se reproduisait aux fêtes de l'enfance du
Christ, à la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents.»


99--page 160, note 1--_Déposition du précepteur d'Aquitaine..._

Celui qui le recevait, l'ayant revêtu du manteau de l'Ordre, lui
montra sur un missel un crucifix et lui dit d'abjurer le Christ,
attaché en croix. Et lui tout effrayé le refusa s'écriant: Hélas! mon
Dieu, pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai aucunement.--Fais-le sans
crainte, lui répondit l'autre. Je jure sur mon âme que tu n'en
éprouveras aucun dommage en ton âme et ta conscience; car c'est une
cérémonie de l'Ordre, introduite par un mauvais grand maître, qui se
trouvait captif d'un soudan, et ne put obtenir sa liberté qu'en jurant
de faire ainsi abjurer le Christ à tous ceux qui seraient reçus à
l'avenir: et cela fut toujours observé, c'est pourquoi tu peux bien le
faire. Et alors le déposant ne le voulut faire, mais plutôt y
contredit, et il demanda où était son oncle et les autres bonnes gens
qui l'avaient conduit là. Mais l'autre lui répondit: Ils sont partis
et il faut que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le voulut
encore faire. Voyant sa résistance, le chevalier lui dit encore: Si
tu voulais me jurer sur les saints Évangiles de Dieu que tu diras à
tous les frères de l'Ordre que tu as fait ce que je t'ai prescrit, je
t'en ferais grâce. Et le déposant le promit et jura. Et alors il lui
en fit grâce, sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix, il
le fit cracher sur sa main... Interrogé s'il a ordonné quelques
frères, il dit qu'il en fit peu de sa main, à cause de cette
irrévérence qu'il fallait commettre en leur réception... Il dit
toutefois qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrogé s'il leur
avait fait abjurer le Christ, il affirma sous serment qu'il les avait
ménagés de la même manière qu'on l'avait ménagé... Et un jour qu'il
était dans la chapelle pour entendre la messe... le frère Bernard lui
dit: Seigneur, certaine trame s'ourdit contre vous: on a déjà rédigé
un écrit dans lequel on mande au grand maître et aux autres que dans
la réception des frères de l'Ordre vous n'observez pas les formes que
vous devez observer... Et le déposant pensa que c'était pour avoir usé
de ménagements envers ces chevaliers.--Adjuré de dire d'où venait cet
aveuglement étrange de renier le Christ et de cracher sur la croix, il
répondit sous serment: «Certains de l'Ordre disent que ce fut un ordre
de ce grand maître captif du soudan, comme on l'a dit. D'autres, que
c'est une des mauvaises introductions et statuts de frère Procelin,
autrefois grand maître; d'autres, de détestables statuts et doctrines
de frère Thomas Bernard, jadis grand maître; d'autres, _que c'est à
l'imitation et en mémoire de saint Pierre, qui renia trois fois le
Christ_.» (Dupuy, p. 314-316.) Si l'absence de torture et les efforts
de l'accusé pour atténuer le fait mettent ce fait hors de doute, ses
scrupules, ses ménagements, les traditions diverses qu'il accumule
avant d'arriver à l'origine symbolique, prouvent non moins sûrement
qu'on avait perdu la signification du symbole.


100--page 161--_L'Ordre du Temple mourut en France d'un symbole non
compris..._

_Origines du droit:_

«Le symbolisme féodal n'eut point en France la riche efflorescence
poétique qui le caractérise en Allemagne. La France est une province
romaine, une terre d'Église. Dans ses âges barbares, elle conserve
toujours des habitudes logiques. La poésie féodale naquit au sein de
la prose.

«Cette poésie trouvait dans l'élément primitif, dans la race même,
quelque chose de plus hostile encore. Nos Gaulois, dans leurs
invasions d'Italie et de Grèce, apparaissent déjà comme un peuple
railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux Romain siégeant
sur sa chaise curule, le soldat de Brennus trouva plaisant de lui
toucher la barbe. La France a touché ainsi familièrement toute poésie.

«Malgré l'abattement des misères, malgré la grande tristesse que le
christianisme répandait sur le moyen âge, l'ironie perce de bonne
heure. Dès le douzième siècle, Guibert de Nogent nous montre les gens
d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se mettant sur leur porte,
quand leur comte, sur son gros cheval, caracolait dans les rues, et
tous effarouchant de leurs risées la bête féodale.

«Le symbolisme armorial, ses riches couleurs, ses belles devises,
n'imposaient probablement pas beaucoup à de telles gens. La pantomime
juridique des actes féodaux faisait rire le bourgeois sous cape. Ne
croyez pas trop à la simplesse du peuple de ces temps-là, à la naïveté
de cette _bonne vieille langue_. Les renards royaux, qui s'affublèrent
de si blanche et si douce hermine pour surprendre les lions, les
aigles féodaux, tuaient, comme tuait le sphynx, par l'énigme et par
l'équivoque.»


101--page 161--_Ni la colombe, ni l'arche, ni la tunique sans couture,
etc... Le glaive spirituel était émoussé..._

«Una est columba mea, perfecta mea, una est matri suæ... Una nempe
fuit diluvii tempore arca Noë... Hæc est tunica illa Domini
inconsutilis... Dicentibus Apostolis: Ecce gladii duo hic...»
(_Preuves du différend_, p. 55.)--«Qu'elle est forte cette Église, et
que redoutable est le glaive...» (Bossuet, _Oraison funèbre de Le
Tellier_.)


102--page 162--_Nul doute que le pouvoir d'absoudre ne leur ait fait
des ecclésiastiques d'irréconciliables ennemis..._

C'est un des faits qui, par l'accord de tous les témoignages, avait
été placé en Angleterre dans la catégorie des points irrécusables:
«Articuli qui videbantur probati.» Tantôt les chefs renvoyaient à
absoudre au frère chapelain, sans confession: «Præcipit fratri
capellano eum absolvere a peccatis suis, quamvis frater capellanus eam
confessionem non audierat.» (P. 377, col. 2, 367.) Tantôt ils les
absolvaient eux-mêmes, quoique laïques: «Quod et credebant et
dicebatur eis quod magnus magister ordinis poterat eos absolvere a
peccatis suis. Item quod visitator. Item quod praæceptores quorum
multi erant laïci.» (358, 22 test.) «Quod... templarii laïci suos
homines absolvebant.» (_Concil. Brit._, II, 360.)--«Quod facit
generalem absolutionem de peccatis quæ nolunt confiteri propter
erubescentiam carnis... quod credebant quod de peccatis capitulo
recognitis, de quibus ibidem fuerat absolutio non oportebat confiteri
sacerdoti... quod de mortalibus non debebant confiteri nisi in
capitulo, et de venialibus tantum sacerdoti.» (5 testes) 358, col.
1.)--Même accord dans les dépositions des Templiers d'Écosse:
«Inferiores clerici vel laïci possunt absolvere fratres sibi
subditos.» (P. 381, col. 1, Ier témoin. De même le XLe témoin,
_Concil. Brit._, 14, p. 382.)


103--page 164, note 2--_Procès simulé, où le diable_, etc.

On connaît la fameuse légende de Dagobert. César d'Heisterbach cite
une pareille histoire d'un usurier converti. Que le débat fût visible
ou non, c'était toujours la formule: «Si quis decedat contritus et
confessus, licet non satisfecerit de peccatis confessis, tamen boni
angeli confortant ipsum contra incursum dæmonum, dicentes... Quibus
maligni spiritus... Mox advenit Virgo Maria alloqueus dæmones...,
etc.» (Herm. Corn., _Chr._ ap. Eccard. m. ævi, t. II, p. 11.)


104--page 168, note 4--_Jean de Meung Clopinel_, etc.

«Prudes femmes par saint Denis, Autant en est que de Phénix»,
etc.--Lui-même au reste avait pris soin de les justifier par les
doctrines qu'il prêche dans son livre. Ce n'est pas moins que la
communauté des femmes:

  Car nature n'est pas si sotte...
  Ains vous a fait, beau fits, n'en doubtes,
  Toutes pour tous, et tous pour toutes,
  Chascune pour chascun commune
  Et chascun commun pour chascune.
          _Roman de la Rose_, v. 14, 653. Éd. 1725-7.

Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le jargon de la galanterie
du temps, et l'obscénité de la fin, semble la profession de foi du
sensualisme grossier qui règne au quatorzième siècle. Jean Molinet l'a
_moralisé_ et mis en prose.


105--page 168, note--_Blanche fut, dit brutalement le moine
historien_, etc.

«Blancha vero carcere remanens, a serviente quodam ejus custodiæ
deputato dicebatur imprægnata fuisse quam a proprio comite diceretur,
vel ab aliis imprægnata.» (Cont. G. de N., p. 70.) Il passe outre avec
une cruelle insouciance; peut-être aussi n'ose-t-il en dire
davantage.--Cette horrible aventure des belles-filles de
Philippe-le-Bel a peut-être donné lieu, par un malentendu, à la
tradition relative à la femme de ce prince, Jeanne de Navarre, et à
l'hôtel de Nesle. Aucun témoignage ancien n'appuie cette tradition.
Voy. Bayle, article _Buridan_. La tradition serait toutefois moins
vraisemblable encore, si l'on voulait, comme Bayle, l'appliquer à
l'une des belles-filles du roi. Jeunes comme elles l'étaient, elles
n'avaient pas besoin de tels moyens pour trouver des amants. Quoi
qu'il en soit, Jeanne de Navarre paraît avoir été d'un caractère dur
et sanguinaire. Elle était reine de son chef, et pouvait moins ménager
son époux.


106--page 169--_Une fois dans cette voie de crimes, toute mort passe
pour empoisonnement ou maléfice_, etc.

Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308, 1313, 1315, 1320, p. 58, 61,
67, 68, 70, 77, 78.


107--page 169, note 2--_À la mort de Clément V_, etc.

«Gascones qui cum eo steterant, intenti circa sarcinas, videbantur de
sepultura corporis non curare, quia diu remansit insepultum.» (Baluz.,
_Vit. Pap. Aven._, I, p. 22.)


108--page 170--_Dante ne trouve pas, pour la mort de Philippe-le-Bel,
de mot assez bas..._

Dante, _Paradiso_, c. XIX:

  Li si vedra il duol, che sopra Senna
  Induce, falseggiando la moneta,
  Quel che morra di colpo di cotenna.

Suivant plusieurs auteurs, il aurait été en effet tué à la chasse au
cerf. «Il voit venir le cerf vers luy, si sacqua son espée, et ferit
son cheval des esperons, et cuida ferir le cerf, et son cheval le
porta encore contre un arbre, de si grand'roideur, que le bon roy
cheut à terre, et fut moult durement blecé au cueur, et fut porté à
Corbeil. Là, luy agreva sa maladie moult fort...» (_Chronique_, trad.
par Sauvage, p. 110, Lyon, 1572, in-folio.)

_L'historien français contemporain ne parle point de cet accident..._

«Diuturna detentus infirmitate, cujus causa medicis erat incognita,
non solum ipsis, sed et aliis multis multi stuporis materiam et
admirationis induxit; præsertim cum infirmitatis aut mortis periculum
nec pulsus ostenderet nec urina.» (Contin. G. de Nangis, fol. 69.)


109--page 171--_Egidio avait écrit pour son élève un livre: De
regimine principum..._

Voy. _S. Ægidii Romani, archiep. Bituricensis questio De utraque
potestate; edidit Goldastus, Monarchia_, II, 95. Un Colonna ne pouvait
qu'inspirer à son élève la haine des papes.


110--page 171, note 2--_Jean de Meung lui avait traduit la Consolation
de Boèce..._

Il rappelle tous ses titres littéraires dans l'_Épitre liminaire_
qu'il a mise en tête du livre de la _Consolation_. «À ta royale
Majesté, très noble Prince, par la Grâce de Dieu Roy des François,
Philippe-le-Quart; je Jehan de Meung qui jadis au _Romans de la Rose_,
puisque Jalousie et mis en prison Bel-acueil, ay enseigné la manière
du Chastel prendre, et de la Rose cueillir; et translaté de latin en
françois le livre de Vegèce de chevalerie, et le livre des merveilles
de Hirlande: et le livre des Épistres de Pierre Abeillard et Héloïse
sa femme: et le livre d'Aclred, de spirituelle amitié: envoye ores
Boëce de _Consolation_, que j'ai translaté en françois, jaçoit ce
qu'entendes bien latin.»


111--page 172--_L'Université persécutait les Mendiants par son docteur
Jean Pique-Âne..._

Bulæus, IV, 70. Voy. dans Goldast, II, 108, Johannis de Parisiis,
_Tractatus de potestate regia et papali_.


112--page 173--_Les pauvres écoliers, les pauvres maîtres..._

Le maître sera élu entre les pauvres écoliers et par eux... L'élu sera
appelé le ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce règlement
de 84 pauvres écoliers fondés en l'honneur des 12 apôtres et des 72
disciples.


113--page 173--_Cappets..._

L'habit de cette société était une cape fermée par devant, comme en
portaient les maîtres ès arts de la rue du Fouarre, et un camail aussi
fermé par devant et par derrière, d'où leur nom de Capètes. Les
parents ne pouvaient menacer leurs enfants d'un plus grand châtiment
que de les faire Capètes. (Félibien, I, 526 sq.)


114--page 174--_Le roi veut exclure les prétres de la justice et des
charges municipales..._

«Omnes in regno Franciæ temperatam juridictionem habentes, baillivum,
præpositum et servientes laïcos et nullatenus clericos instituant, ut,
si ibi delinquant, superiores sui possint animadvertere in eosdem. Et
si aliqui clerici sint in prædictis officiis, amoveantur.» (_Ord._, I,
p. 316. Années 1287-1288.)


115--page 174--_Il protège les juifs..._

«Non capiantur aut incarcerentur ad mandatum aliquorum patrum, fratrum
alicujus ordinis vel aliorum, quocunque fungantur officio.» (_Ord._,
I, 317.)


116--page 174--_Il augmente la taxe royale sur les acquisitions
d'immeubles par les églises..._

_Ord._, l. 322. On y distingue les fiefs du roi, les arrière-fiefs,
les alleux. Dans tous les cas, la taxe royale pour les acquisitions à
titre onéreux est le double de la taxe des acquisitions à titre
gratuit. On craignait plus les achats que les donations.


117--page 174--_Il défend les guerres privées, les tournois..._

«Ad instar santi Ludovici, eximii confessoris... guerras..., bella...,
provocationes etiam ad duellum... durantibus guerris nostris, expresse
inhibemus.» (_Ord._, I, 390.) Conf. p. 328. Ann. 1296, p. 344. Ann.
1302, p. 549. Ann. 1314, juillet.--«Quatenus omnes et singulos
nobiles... capias et arrestes, capique et arrestari facias, et tamdiu
in arresto teneri, donec a nobis mandatum.» (_Ord._, I, 424, ann.
1304).

_À chaque campagne, il lui fallait faire la presse..._

En 1302, ordre au bailly d'Amiens d'envoyer à la guerre de Flandre
tous ceux qui auront plus de 100 livres en meubles et 200 en
immeubles: les autres devaient être épargnés. (_Ord._, I, 345.) Mais
l'année suivante (29 mai) il fut ordonné que tout roturier qui aurait
50 livres en meubles ou 20 en immeubles, contribuerait de sa personne
ou de son argent. (_Ord._, I, 373.)


118--page 174--_Ordonnance pour empêcher la désertion des campagnes._

C'étaient des formalités analogues à celles qu'on impose aujourd'hui à
l'étranger qui veut devenir Français; autorisation du prévost ou
maire, domicile établi par l'achat «pour raison de la bourgeoisie
d'une maison dedenz an et jour, de la value de soixante sols parisis
au moins; signification au seigneur dessoubs cui il iert partis»;
résidence obligatoire de la Toussaint à la Saint-Jean, etc. (_Ord._,
I, 314.)


119--page 175--_En 1290, le clergé arracha au roi une charte
exorbitante._

_Ord._, I, p. 318... «Quod bona mobilia clericorum capi vel justiciari
non possint... per justiciam secularem... Causæ ordinariæ prælatorum
in parliamentis tantummodo agitentur... nec ad senescallos aut
baillivos... liceat appellare... Non impediantur a taillis», etc.

_En 1298, le roi seconde l'intolérance des évêques..._

«Baillivis... injungimus... diocesanis episcopis, et inquisitoribus...
pareant, et intendant in hæreticorum investigatione, captione...
condemnatos sibi relictos statim recipiant, indilate animadversione
debita puniendos... non obstantibus appellationibus.» (_Ord._, I, p.
330, ann. 1298.)

_L'année suivante, il promet que les baillis_, etc.

Mandement adressé aux baillis de la Touraine et du Maine, pour leur
commander le respect des ecclésiastiques. Lettres accordées aux
évêques de Normandie contre les oppressions des baillis, vicomtes,
etc. (_Ord._, I. 331, 334.) Ordonnance semblable en faveur des églises
de Languedoc, 8 mai 1302. (_Ibid._, p. 340.)


120--page 176--_Il accorde aux nobles une ordonnance contre les
usuriers juifs..._

«Contra usurarum voraginem... volumus ut debita quantum ad sortem
primariam plenarie persolvantur, quod vero ultra sortem fuerit
legaliter penitus remittendo.» (_Ord._, I, 334.)

_Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les successions des
bâtards et des aubains_, etc.

«Nisi prius per aliquem idoneum virum, _quem ad hoc specialiter
deputaverimus_... constiterit, quod nos sumus in bona saisina
percipiendi...» (_Ord._, I, 338-339.)


121--page 176--_Il saisit le temporel des prélats partis pour Rome..._

«Nonnulli prælati, abbates, priores..., inhibitione nostra spreta...
ab regno egredi... Nolentes igitur ob ipsarum absentiam personarum
bona earum dissipari et potius ea cupientes conservari... mandamus,
etc. (_Ord._, I, 349.)


122--page 176--_Dans son ordonnance de réforme_, etc.

«Nisi in casu pertinente ad jus nostrum regium...»--Il ajoutait
pourtant que le fief acquis ainsi par forfaiture serait dans l'an et
jour remis hors sa main à une personne convenable qui desservît le
fief. Mais il se réservait encore cette alternative: Ou nous donnerons
au maître du fief récompense suffisante et raisonnable.» (_Ord._, I,
358.)

La plus grande partie de cette ordonnance de réforme concerne les
baillis et autres officiers royaux, et tend à prévenir les abus de
pouvoir. Nommés par le grand conseil (14), ils ne pourront faire
partie de cette assemblée (16). Ils ne pourront avoir pour prévôts ou
lieutenants leurs parents ou alliés, ni remplir cette charge dans le
lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par mariage ou achat
d'immeubles au pays de leur juridiction, mesure de garantie imitée des
Romains, mais étendue aux enfants, soeurs, nièces et neveux des
officiers royaux (50-51). L'ordonnance réglait le temps de leurs
assises (26), dont chacune, en finissant, devait préciser le
commencement de la suivante; elle posait les limites de leur ressort
entre eux (60), de leur compétence entre les justices des prélats et
des barons (25), et les limites de leurs pouvoirs sur leurs
justiciables. Ils ne pouvaient tenir aucun en prison pour dettes, à
moins qu'il n'y eût sur lui _contrainte par corps_, par lettres
passées sous le scel royal (52). La même ordonnance leur défendait de
recevoir à titre de don ou de prêt (40-43) ni pour eux ni pour leurs
enfants (41) (ils ne pourront recevoir de vin, «nisi in barillis, seu
boutellis vel potis»), et ils ne pourront vendre le surplus; ni donner
rien aux membres du grand conseil, leurs juges (44), ni prendre des
baillis inférieurs leurs comptables (48). La nomination à ces charges
devait se faire par eux avec les plus grandes précautions (56); le roi
continue à en exclure les clercs; il met ceux-ci en assez mauvaise
compagnie: «Non clerici, non usurarii, non infames, nec suspecti circa
oppressiones subjectorum» (19). (_Ord._ I, 357-367.)


123--page 177, note 3--_Règlement relatif au Parlement..._

Voyez l'important mémoire de M. Klimrath _Sur les Olim et sur le
Parlement_. Voy. aussi une dissertation ms. sur l'origine du parlement
(_Archives du royaume_). L'auteur anonyme, qui peut-être écrivait sous
le chancelier Maupeou, partage l'opinion de M. Klimrath.


124--page 177--_Philippe-le-Bel rend aux nobles le gage de bataille,
la preuve par duel..._

Ann. 1304, _Ord._ I, 547. Cette ordonnance paraît être la mise à
exécution de l'article 62 de l'édit que nous venons d'analyser. C'est
le règlement d'administration qui complète la loi.

_Origines du droit_, livre IV, chap. VII: «Pendant tout le moyen âge,
la jurisprudence flotte entre le duel et l'épreuve, selon que l'esprit
militaire ou sacerdotal l'emporte alternativement.

«Le serment et les ordalies étant trop souvent suspectes, les
guerriers préféraient le duel. Saint Louis et Frédéric II le
défendirent dès le treizième siècle.

«Une trop mauvese coustume souloit courre enchiennement, si comme nous
avons entendu des seigneurs de lois, car il aucuns si louoient
campions, en tele manière que il se devoient combattre pour toutes les
querelles que il aroient à fere ou bonnes ou mauveses.»
(Beaumanoir.)--«Quand aucun a passé âge comme de soixante ans, ou
qu'il est débilité d'aucun membre, il n'est pas habile à combattre. Et
pour ce fut établi que s'il étoit accusé d'aucun cas, qui par gage de
bataille se deut terminer, qu'il pourroit mettre champion qui feroit
le fait pour lui, à ses périls et dépends, et pour ce fut constitué et
établi homage de foy et de service. Et en souloit-on anciennement plus
user que l'on ne fait, car on combattoit pour plus de cas qu'on ne
fait pour le présent... Et doit l'en savoir que quand un champion
faisoit gaige de bataille pour aucun autre accusé d'aucun crime, se le
champion estoit desconfit, feust par soi rendant en champ, ou
autrement, cil pour qui il combattait estoit pendu, et forfaisoit tous
ses biens et meubles héritages, ainsi que la coutume déclaire, aussi
bien comme cil propre eut été déconfit en champ; et le champion
n'avoit nul mal et ne forfaisoit rien.» (Vieille glose sur l'ancienne
Coutume de Normandie.)


125--page 178 et suiv.--_L'hypocrisie de ce gouvernement dans les
affaires des monnaies..._

_En 1295..._ «Nos autem Johanna impertinus assensum.» (_Ord._, I,
326.)

_En 1305..._ (_Ord._, I, 429.)

_Plus tard, il ordonne de détruire les fours_, etc... (_Ord._, I,
451.)

_En 1310 et 1311, il défend l'importation des monnaies étrangères..._

«Que nul ne rachace, ne face rechacier, ne trebucher, ne requeure
nulle monnoye quele qu'ele soit de nostre coing.» (20 janvier 1310,
_Ord._, I, 475.)

_En 1311, il défend de peser ou d'essayer les monnaies royales..._

_Ord._, I, 481, 16 mai 1311.

_En 1314, il appela les députés des villes à venir aviser avec lui sur
le fait des monnaies_, etc.

«Que le Roi pourchace par devers ses Barons que ils se sueffrent de
faire ouvrer jusques à onze ans, car autrement il ne peut pas remplir
son pueble de bonne monnoie, ne son royaume. Et furent à accort que li
Rois doint tant en or, en argent que il n'y preigne nul profit.»
(_Ord._, I, 547-549.) Cependant on rencontra tant de résistance de la
part des barons et des prélats intéressés qu'il fallut se contenter de
leur prescrire l'aloi, le poids et la marque de leurs monnaies.
(Leblanc, p. 229.)


126--page 182 et suiv.--_L'avénement de Louis-le-Hutin est une
réaction violente de l'esprit féodal, local, provincial_, etc.

_Le duc de Bretagne_, etc. (_Ord._, I, 551 et 592, 561-577 et 625,
572...)

_La demande commune des barons_, etc. (_Ord._, I, 559, 8º; 574, 5º;
554, 2º.)

_Les provinces les plus éloignées_, etc. (_Ord._, I, 562, 2º...)

_Bourgogne, Amiens, Champagne demandent unanimement_, etc.

«Nous voullons et octroyons que en cas de murtre, de larrecin, de
rapt, de trahison et de roberie gage de bataille soit ouvert, se les
cas ne pouvoient estre prouves par tesmoings.» (_Ord._, I, 507.) «Et
quant au gage de bataille, nous voullons que il en usent, si come l'en
fesoit anciennement.» (_Ibid._ 558.)

_Le roi n'acquerra plus_, etc.

«Le quart article qui est tiel. _Item, que le Roy n'acquiere, ne
s'accroisse ès baronnies et chastellenies, ès fiez et riere-fiez
desdits nobles et religieus, se n'est de leur volonté_, nous leur
octroyons.»

_À ces demandes insolentes le roi répond..._

_Ord._, I, 572 (31); 576 (15); 564 (6).


127--page 186--_Raoul de Presles..._

Il y eut trois Raoul de Presles: le premier, qui déposa en 1309 contre
les Templiers, fut impliqué dans l'affaire de Pierre de Latilly, et
recouvra la liberté en perdant ses biens. Louis-le-Hutin en eut des
remords; par son testament, il ordonna qu'on lui rendît _comme de
raison_ tout ce qu'on lui avait pris. Philippe-le-Long et
Charles-le-Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le second Raoul
n'est connu que par un faux, et aussi par un bâtard qu'il eut en
prison. Ce bâtard est le plus illustre des Raoul. En 1365, il se fit
connaître de Charles V par une allégorie, intitulée _la Muse_. Il fut
chargé par ce prince de traduire la _Cité de Dieu_, et paraît n'avoir
pas été étranger à la composition du _Songe du Vergier_.


128--page 188--_Louis-le-Hutin décria les monnaies des barons_, etc.

«Nous qui avons oie la grande complainte de nostre pueble du royaume
de France, qui nous a montré comment par les monoies faites hors de
nostre royaume et contrefaites à nos coings, et aus coings de nos
barons, et par les monoies aussi de nos dits barons lesquelles monoies
toutes ne sont pas du poids de la loy ne du coing anciens ne
convenables, nos subgiez et nostre pueble sont domagiés en moult de
manières et de ceuz souvent grossement... ordenons, etc.» (_Ord._, I,
609-6.)

_Il fixa les rapports de la monnaie royale_, etc. (_Ord._, I, 615 et
suiv.)


129--page 189--_Les serfs se souviendront de cette leçon royale..._

À la fin de son règne si court, Louis semble devenu l'ennemi des
barons. Jamais Philippe-le-Bel ne leur fit réponse plus sèche et, ce
semble, plus dérisoire que celle de son fils aux nobles de Champagne
(1er décembre 1315). Ils demandaient qu'on leur expliquât ce mot vague
de _Cas royaux_, au moyen duquel les juges du roi appelaient à eux
toute affaire qu'ils voulaient. Le roi répond: «Nous les avons
éclaircis en cette manière. C'est assavoir que la Royal Majesté est
entendüe, ès cas qui de droit, ou de ancienne coutume, püent et doient
appartenir à souverain Prince et à nul autre.» (_Ord._, I, 606.)


130--page 191--_Philippe-le-Long révoque toute donation depuis saint
Louis..._

Le roi révoque spécialement les dons faits à Guillaume Flotte,
Nogaret, Plasian et quelques autres. (_Ord._, I, 667.)


131--page 192--_Il aurait voulu établir l'uniformité des mesures et
des monnaies..._

«Le roi avait commencé à régler qu'on ne se servirait dans son royaume
que d'une mesure uniforme pour le vin, le blé et toutes marchandises;
mais prévenu par une maladie, il ne put accomplir l'oeuvre qu'il avait
commencée. Ledit roi proposa aussi que, dans tout le royaume, toutes
les monnaies fussent réduites à une seule; et comme l'exécution d'un
si grand projet exigeait de grands frais, séduit, dit-on, par de faux
conseils, il avait résolu d'extorquer de tous ses sujets la cinquième
partie de leur bien. Il envoya donc pour cette affaire des députés en
différents pays; mais les prélats et les grands, qui avaient depuis
longtemps le droit de faire différentes monnaies, selon les diversités
des lieux et l'exigence des hommes, ainsi que les communautés des
bonnes villes du royaume, n'ayant pas consenti à ce projet, les
députés revinrent vers leur maître sans avoir réussi dans leur
négociation.» (Cont. G. de Nang., 79.)


132--page 192 et suiv.--_Il fait quelques efforts pour régulariser la
comptabilité..._

_Ord._, I, 713-4, 629, 659.

_Parmi les règlements de finance_, etc. (_Ord._, I, p. 660 (27.)

_Le Parlement se constitue_, etc. (_Ord._, I, 728-731.--_Ord._, I,
702.)


133--page 194--_La méridienne du roi..._

Voy. au tome Ier de cette histoire la concession de Clovis à saint
Remi.--Voy. aussi la _Légende dorée_, c. 142.--_Origines du droit_:
«En l'an 676, Dagobert ayant donné à saint Florent la ville où il
demeurait et ses dépendances, le saint vint prier le roi de lui faire
savoir combien il avait en long et en large. «Tout ce que tu auras
chevauché sur ton petit âne pendant que je me baignerai et que je
mettrai mes habits, tu l'auras en propre.» Or saint Florent savait
fort bien le temps que le roi passait au bain: aussi il monta en toute
hâte sur son âne et trotta par monts et par vaux mieux et plus
rapidement que ne l'aurait fait à cheval le meilleur cavalier, et il
se trouva encore à l'heure indiquée chez le roi.» (Grimm. 87.)


134--page 194--_Philippe-le-Long parle de certains droits féodaux_,
etc.

_Ord._, I, p. 631 (39.)

_Il recommande aux receveurs_, etc. (_Ord._, I, 713 (9.)


135--page 195--_Le roi cherche à mettre une barrière à sa libéralité._

«Que pour les dons outragens qui ont esté faiz ça en arrières, par nos
prédécesseurs, li domaine dou Royaume sont moult apetitié. Nous qui
désirons moult l'accroissement et le bon estât de notre Royaume et de
nos subgiez, nous entendons dores en avant garder de tels dons, au
plus que nous pourrons bonement, et défendons que nul ne nous ose
faire supplication de faire dons à héritage, se ce n'est en la
présence de notre grant conseil.» (_Ord._, I, 670 (6.)


136--page 197--_Les pastoureaux..._

«Cum solis pera et baculo sine pecunia, dimissis in campis porcis et
pecoribus, post ipsos quasi pecora confluebant.» (Cont. G. de Nangis,
p. 77.)--«Projectis innumerabilibus lignis et lapidibus, propriis
projectis pueris, se viriliter et inhumaniter defensabant... Videntes
autem dicti judæi quod evadere non valebant... locaverunt unum de
suis... ut eos gladio jugularet.» (_Ibid._)--«Illic viginti, illic
triginta secundum plus et minus suspendens in patibulis et arboribus.»
(_Ibid._)


137--page 197--_Les Juifs_, etc.

Voy. le _Mémoire_ de M. Beugnot, sur les juifs d'Occident, et la
grande histoire de Jozt.


138--page 199--_Le bruit se répand que les juifs et les lépreux ont
empoisonné les fontaines_, etc.

«Fiebant de sanguine humano et urina de tribus herbis... ponebatur
etiam Corpus Christi, et cum essent omnia dissicata, usque ad pulverem
terebantur, quæ missa in sacculis cum aliquo ponderoso... in puteis...
jactabantur.» (Cont. G. de Nang., ann. 1321, p. 78.)--«Inventum est in
panno caput colubri, pedes bufonis et capilli quasi mulieris, infecti
quodam liquore nigerrimo... quod totum in ignem copiosum.. projectum,
nullo modo comburi potuit, habito manifesto experimento et hoc itidem
esse venenum fortissimum.» (_Ibid._)

_Les principaux lépreux tinrent quatre conciles_, etc.

«Suadente diabolo per ministerium judæorum... ut christiani omnes
morerentur, vel omnes uniformiter leprosi efficerentur, et sic, cum
omnes essent uniformes, nullus ab alio despiceretur.» (_Ibid._)--Voy.
sur les lépreux les _Dictionnaires_ de Bouchel et Brion et surtout le
_Dictionnaire de police_, par Delamare, I, p. 603. Voy. aussi les
_Olim du Parlement_, IV, f. 76, etc.


139--page 200--_Les rituels pour la séquestration des lépreux
différaient peu de l'office des morts..._

«Leprosum aqua benedicta repersum ducat ad ecclesiam cruce
procedente... cantando Libera me Domine... In ecclesia, ante altare
pannus niger. Presbyter cum palla terram super quemlibet pedum ejus
perducit dicendo: Sis mortuus mundo, vivens iterum Deo.» (_Rituel du
Berri_, Martène, II, p. 1010.) Plusieurs rituels défendirent plus tard
ces lugubres cérémonies, celui d'Angers, de Reims. (_Ibid._, p. 1005,
1006.)


140--page 203--_Quant aux juifs, on les brûla sans distinction..._

«Judæi... sine differentia combusti... Facta quadam fovea permaxima,
igne copioso in eam injecto, octies viginti sexies promiscui sunt
combusti; unde et multi illorum et illarum cantantes quasique invitati
ad nuptias, in foveam saliebant.» (Cont. G. de Nangis, p. 78.)

_Mainte veuve y fit jeter son enfant_... «Ne ad baptismum raperentur.»
(_Ibid._)

_Quarante juifs s'accordèrent à se faire tuer par un de leurs
vieillards..._

«Unius antiqui... santior et melior videbatur; unde et ob ejus
bonitatem et antiquitatem pater vocabatur.» (_Ibid._, p. 79).--«Cum
funis esset brevior... dimittens se deorsum cadere, tibiam sibi
fregit, auri et argenti præ maximo pondere gravatus.» (_Ibid._)


141--page 204--_L'Angleterre se trouvant désarmée par ces discordes,
le roi de France s'empara de l'Agénois..._

Voy. le _Différend entre la France et l'Angleterre sous
Charles-le-Bel_, par M. de Bréquigny. La querelle, qui d'abord n'avait
pour objet que la possession d'une petite forteresse, prit en peu de
temps le caractère le plus grave par la faiblesse d'Édouard et
l'audace de ses officiers. Tandis qu'Édouard excuse ses lenteurs à
venir rendre hommage, et prie le roi de France d'arrêter les
entreprises des Français sur ses domaines, les officiers anglais en
Guyenne ruinent la forteresse disputée, et rançonnent le grand maître
des arbalétriers de France, qui avait voulu en tirer satisfaction.
Édouard se hâta de désavouer ces actes auprès de Charles, et en même
temps il donnait ordre à toutes personnes de prêter assistance à Raoul
Basset, auteur de l'insulte faite au roi de France. Mais il recula
bientôt devant cette guerre et destitua Raoul Basset; ses officiers
laissés sans secours durent donner satisfaction à Charles-le-Bel, qui
ne s'arrêta pas en si beau chemin: les ambassadeurs d'Édouard lui
écrivaient qu'on disait tout haut à la cour de France «qu'on ne
voulait mie être servi seulement de parchemin et de parole comme on
l'avait été». Édouard, qui d'abord avait eu recours au pape et fait
quelques préparatifs, s'alarma de cet orage qui pouvait troubler ses
plaisirs. Il donna pleins pouvoirs pour tout terminer, et envoya à
Charles un Français nommé Sully avec son plénipotentiaire. Le roi
écouta le Français, chassa l'Anglais et fit entrer ses troupes en
Guyenne. Agen, après avoir inutilement attendu le secours du comte de
Kent, ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent
d'Angleterre; ils eurent pour toute réponse qu'il fallait «qu'on
souffrît sans obstacle que le roi de France mît en ses mains le reste
de la Gascogne, et qu'Édouard se rendît auprès de lui. Alors s'il lui
demandait droit, il le lui ferait bon et hâtif; s'il lui requérait
grâce, il ferait ce que bon lui semblerait.»


142--page 205--_Charles-le-Bel défendit de prendre le parti de la
reine Isabeau_, etc.

«... Dont plusieurs chevaliers en furent moult courroucés... et dirent
que or et argent y étoient efforciement accourus d'Angleterre.»
(Froissart, éd. Dacier, I, 26.)--«Si entendit-il secrètement que
Charles-le-Bel étoit en volonté de faire prendre sa soeur, son fils,
le comte de Kent et messire Roger de Mortimer, et de eux remettre ès
mains du roi d'Angleterre et dudit Spenser; et ainsi le vint-il dire
de nuit à la reine d'Angleterre et l'avisa du péril où elle étoit.»
(Froissart, I, 29.)


143--page 207--_Édouard croyait au moins vivre_, etc.

«Ut innotuit viri dejectio, plena dolore (ut foris apparuit), fere
mente alienata fuit... Misit indumenta delicata et litteras
blandientes. Eodem tempore assignata fuit dos reginæ talis et tanta,
quod regi filio regni pars tertia vix remansit.» (Wals, p.
126-127.)--«Ipso prostrato et sub ostio ponderoso detento ne surgeret,
dum tortores imponerent cornu, et per foramen immitterent ignitum veru
in viscera sua.» (_Ibid._)


144--page 210--_Livre des secrets des fidèles de la croix, par le
Vénitien Sanuto..._

«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Amen. En l'an 1321, j'ai été
introduit auprès de notre seigneur le Pape et lui ai présenté deux
livres sur le recouvrement de la terre sainte, et le salut des
fidèles; l'un était couvert en rouge, l'autre en jaune. En même temps
j'ai mis sous ses yeux quatre cartes géographiques, l'une de la mer
Méditerranée, l'autre de la terre et de la mer, la troisième de la
terre sainte, la quatrième de l'Égypte.» (À la suite de Bongars,
_Gesta Dei per Francos_.)

S'il partage son livre en trois parties en l'honneur de la Sainte
Trinité, la raison qu'il en donne c'est qu'il y a trois choses
principales pour le rétablissement de la santé du corps, le sirop
préparatoire, la médecine et le bon régime: «Partitur autem totale
opus ad honorem Sanctæ Trinitatis in tres libros. Nam sicut infirmanti
corpori... tria impertiri curamus: primo syrupum ad præviam
dispositionem... secundo congruam medicinam quæ morbum expellat...
tertio ad conservandam sanitatem debitum vitæ regimen... sic
conformiter continet liber primus dispositionem quasi syrupum, etc.
(_Secreta fidelium crucis_, etc., p. 9.)


145--page 211--_Il propose contre le Soudan d'Égypte un simple
blocus..._

Dix galères suffiront. Il fixe avec une prévoyance toute moderne ce
qu'il faut d'hommes, d'argent, de vivres. La flotte doit être armée à
Venise. «Les marins de Venise, dit-il, sauront seuls se conduire sur
les plages basses d'Égypte qui ressemblent à leurs lagunes» (p.
35-36). Il n'ose pas demander que l'amiral soit un Vénitien, il se
contente de dire qu'il doit être ami des Vénitiens, pour agir de
concert avec eux (page 85). «Il faut, dit-il nettement, ou que l'accès
de l'Égypte soit absolument interdit, ou qu'il soit élargi et facilité
de telle sorte que chacun puisse aller, revenir, commercer par les
terres du soudan, en toute liberté, et qu'en ce dernier cas on ne
parle plus de recouvrer la terre sainte.»--«Mais, dira-t-on, si le
soudan détournait le Nil de la Méditerranée dans la mer Rouge? La
chose est impossible; et si elle avait lieu, l'Égypte serait anéantie,
elle deviendrait déserte... Le soudan réduit, les forteresses de
l'Égypte maritime deviendront un sûr asile pour les nations
chrétiennes comme le furent pour les Vénitiens les lagunes de
l'Adriatique qui, dans les tempêtes des invasions gauloises,
africaines, lombardes et dans celle d'Attila, sont restées inviolées.»
(Part. III, ch. II.) Ces derniers mots font allusion aux craintes
récentes que les invasions des Mongols avaient inspirées à toute la
chrétienté.


146--page 214--La charte que le roi d'Angleterre accorda aux
étrangers...

Le roi déclare qu'il leur accorde à jamais, en son nom et au nom de
ses successeurs: 1º de pouvoir venir en sûreté sous la protection
royale, libres de divers droits qu'il spécifie: _De muragio, pontagio
et panagio liberi et quieti_; 2º d'y vendre en gros à qui ils
voudront; les merceries et épices peuvent même être vendues en détail
par les étrangers; 3º d'importer et exporter, en payant les droits,
toute chose, excepté les vins, qu'on ne peut exporter sans licence
spéciale du roi; 4º leurs marchandises n'auront à craindre ni droit de
prise ni saisie; 5º on leur rendra bonne justice; car si un juge leur
fait tort, il sera puni même après que les marchands auront été
indemnisés; 6º en toute cause où ils seront intéressés, le jury sera
composé pour une moitié de leurs compatriotes; 7º dans tout le royaume
il n'y aura qu'un poids et une mesure; dans chaque ville ou lieu de
foire, il y aura un poids royal, la balance sera bien vide, et celui
qui pèse n'y portera pas les mains; 8º à Londres, il y aura un juge
desdits marchands, pour leur rendre justice sommaire; 9º pour tous ces
droits, ils paieront deux sous de plus qu'autrefois sur chaque tonneau
qu'ils amèneront; quarante deniers de plus par sac de laine, etc.,
etc.; 10º mais une fois ces droits payés, ils pourront aller et
commercer librement par tout le royaume.


147--page 217--_Ce fut Édouard III qui sur la Table ronde a juré le
héron de conquérir la France..._

  Par devant la roïne, Robert s'agenouilla,
  Et dist que le hairon par temps départira,
  Mès que chou ait voué que le cuer li dira,
  «Vassal, dit la roïne, or ne me parlés jà;
  Dame ne peut vouer puis qu'elle seigneur a,
  Car s'elle veue riens, son mari pooir a.
  Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera;
  Et honnis soit li corps que jasi pensera,
  Devant que mes chiers sires commandé le m'ara.»
  Et dist le roy: «Voués, mes cors l'aquittera.
  Mes que finer en puisse, mes cors s'en penera;
  Voués hardiement, et Dieux vous aidera.»
  Adonc, dit la roïne, je sais bien que piecha,
  Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti là,
  Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna,
  Et je voue, et prometh a Dieu, qui me créa,
  Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpira,
  Et qui mourut en crois, on le crucifia,
  Que jà li fruis de moi de mon corps n'istera,
  Si m'en arès menée ou païs par delà,
  Pour avanchier le veu que vo corps voué a;
  Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera,
  D'un grand coutel d'achier li miens corps s'ochira;
  Serai m'asme perdue, et li fruis périra.»
  Et quand li rois l'entent, moult forment l'en pensa;
  Et dist: «Certainement nuls plus ne vouera.»
  Li hairons fu partis, la roïne en mengna.
  Adonc, quant che fu fait, li rois s'apareilla,
  Et fit garnir les nés, la roïne i entra,
  Et maint franc chevalier avecques lui mena.
  De illoc en Anvers, li rois ne s'arrêta.
  Quant outre sont venu, la dame délivra;
  D'un beau fils gracieux la dame s'acouka,
  _Lyon d'Anvers_ ot non, quant on le baptisa.
  Ensi le franque Dame le sien veu acquitta;
  Ainsque soient tout fait, main preudomme en morra,
  Et maint bon chevalier dolent s'en clamera.
  Et mainte preude femme pour lasse s'en tenra.
  Adonc parti li cours des Englès par delà.
                     _Chi finent leus veus du hairon_.

Ce petit poème se trouve à la fin du tome Ier de Froissart, éd.
Dacier-Buchon, p. 420.


148--page 221--_Bataille de Cassel..._

«Oncques en l'ost du roy ne feit on guet; et les grands seigneurs
alèrent d'une tente en l'autre, pour eux déduire, en leurs belles
robes. Or vous dirons des Flamans, qui sur le mont étoient... Si
feirent trois grosses batailles les Flamans; et veindrent avalant le
mont, au grand pas, devers l'ost du roy: et passèrent tout outre, sans
cry ne noise: et fut à l'heure de vespres sonnans... Et les Flamans ne
s'atargèrent mie, ains veindrent le pas, pour surprendre le roy en sa
tente.» (Froissart, I, c. LXIX, p. 123.--Voy. aussi Cont. de Nangis,
p. 90. Oudegherst, c. CLIV, f. 259.)--Je regrette de n'avoir pas eu
entre les mains l'important ouvrage de M. Warnkoenig, lorsque j'ai
imprimé le récit de la bataille de Courtrai: _Histoire de la Flandre
et de ses institutions civiles et politiques_, jusqu'à l'année 1305,
par M. Warnkoenig, traduit de l'allemand par M. Ghueldorf, 1835. Voy.
particulièrement au premier volume, quelques circonstances
intéressantes qui complètent mon récit.


149--page 222--_Les quatre tours de Vincennes par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents..._

Les châteaux, comme les églises du moyen âge, comme les cités
antiques, sont, je crois, généralement orientés. Voy. mon _Histoire
romaine_ et ma _Symbolique du droit_.


150--page 223--_Robert se plaignait d'avoir été supplanté dans la
possession de l'Artois par Mahaut_, etc.

Un arrêt de la cour de France, prononcé en plein parlement, déboutait
pour toujours Robert et ses successeurs de leurs prétentions et
ordonnait «que ledit Robert amast ladite comtesse comme sa chière
tante, et ladite comtesse ledit Robert comme son bon nepveu».


151--page 223--_Personne n'eut plus de part que Robert à ce qu'un fils
de Charles-de-Valois parvînt au trône..._

L'ancienne _Chronique de Flandre_ allait même jusqu'à lui en donner
tout l'honneur: «Et n'estoient mie les barons d'accord de faire le
roy, mais toutefois par le pourchas de messire Robert d'Artois fut
tant la chose démenée, que messire Philippe... fut élu à roy de
France.» (_Chron._, ch. LXVII, p. 131, _Mém. Ac. Insc._, X, 592.)


152--page 224--_Le roi réservait à Robert le droit de proposer ses
raisons..._

«Sur ce qu'il lui a esté donné à entendre, que au traitté de mariage
de Philippe d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel traicté furent
faites deux paires de lettres rattiffiées par Philippe-le-Bel... et
furent enregistrées en nostre Cour ès registre, lesquelles lettres,
depuis le deceds dudit comte, ont esté fortraites par notre chière
cousine Mahault d'Artois.» (1329. _Chron. de Flandre_, p. 601.)


153--page 224 et suiv.--... _La maîtresse de l'évêque, une certaine
dame Divion..._

«Quædam mulier nobilis et formosa, quæ fuerat M. Theoderici
concubina.» (_Gest. episc. Leod._, p. 408.)

_La Divion prétendit que Jeanne-de-Valois la menaçait de la faire
brûler..._

Elle l'en menaçait même au nom du Roi. «J'ai voulu vous excuser,
disait-elle, en luy représentant que vous n'aviez nulle desdites
lettres, et il m'a répondu qu'il vous ferait ardoir se vous ne l'en
baillez.» (_Ibid._, 600.)

... _Elle y plaqua de vieux sceaux_, etc.

La Divion avait été envoyée tout exprès en Artois pour se procurer le
sceau du comte. Elle parvint après quelque recherche à en trouver un
entre les mains d'Ourson-le-Borgne dit le beau Parisis. Il en voulait
trois cents livres. Comme elle ne les avait pas, elle offrit d'abord
en gage un cheval noir sur lequel son mari avait joûté à Arras. Ourson
refusa; alors, autorisée de son mari, elle déposa des joyaux, savoir
deux couronnes, trois chapeaux, deux affiches, deux anneaux, le tout
d'or et prisé sept cent vingt-quatre livres parisis.» (_Ibid._,
609-610.)--«Ensuite elle prit un scel à une lettre qui estoit scellée
dudit évêque Thierry, et par barat engigneur, l'osta de cette lettre
vieille et le plaça à la nouvelle. Et a ce faire furent présens Jeanne
et Marie, meschines (servantes) de ladite Divion, laquelle Marie
tenoit la chandelle, et Jehanne li aidoit. (_Ibid._, 598. Déposition
de Martin de Nuesport.) La Divion déclara qu'elle assista seule avec
la dame de Beaumont et Jeanne à l'application des sceaux «et n'y avoit
à faire que elles trois tant seulement». (_Ibid._, p. 611.)--De plus
«pour ce que le Roy Philippe avoit accoustumé de faire ses lettres en
latin», on avait demandé à un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner
en cette langue le commencement et la fin d'une lettre de confirmation
qui devait, disait-on, servir au mariage de Jean d'Artois avec la
demoiselle de Leuze. (_Ibid._, p. 612.)

_À cette époque de calligraphie_, etc.

La Divion semble pourtant attacher grande importance à son oeuvre;
elle faisait passer les pièces, à mesure qu'elle les fabriquait, à
Robert d'Artois, «disant teles paroles: Sires vées ci copie des
lettres que nous avons, gardez si elle est bonne; et il respondoit: Si
je l'avoie de cette forme, il me suffiroit.» Elle voulut même les
soumettre d'abord à des experts. (_Mém. Ac._, X, _ibid._)

_Robert produisait cinquante-cinq témoins..._

_Archives_, sect. hist., J, 439, nº 2.--Ils avaient eu soin de ménager
à ces témoignages un commencement de preuve par écrit, dans la fausse
lettre de l'évêque d'Arras: «Desquelles lettres jou en ay une, et les
autres ou traictié du mariage madame la Royne Jehanne furent par un de
nos grands seigneurs gettés au feu...» (_Ibid._, p. 597.)

_Il soutint mal ce roman_, etc.

«... Et jura au Roy, mains levées vers les saints, qu'à un homme vestu
de noir aussi comme l'archevêque de Rouen, il avoit baillé lesdites
lettres de confirmation.» Cet homme vêtu de noir était son confesseur;
Robert les lui avait données, puis les avait reçues de ses mains;
moyennant quoi il jurait en toute sûreté de conscience. (_Ibid._, p.
610.)

_La Divion avoua tout ainsi que les témoins..._

Jacques Roudelle convint qu'on lui avait dit, que s'il déposait «ce
luy vaudrait un voyage à Saint-Jacques en Gallice». Gérard de Juvigny,
«qu'il avoit rendu faux témoignage à la requeste dudit Monsieur
Robert, qui venoit chiez luy si souvent, qu'il en estoit tou ennuyé.»
(_Ibid._, 599.)

Déposition de la Divion: «... Item elle confesse que Prot sondit
clerc, de son commandement, escript toutes lesdites fausses lettres de
sa main, et escript celle ou pent le scel de ladite feu comtesse _o
une penne d'airain_, pour sa main desguizier... Item elle dit que
mons. Robert assez tost après en envoya ledit Prot elle ne scet où, en
quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit à mons. Robert, Sire,
je ne say que nous faciens de cest clerc, je me doubt trop de sa
contenance, car il est si paoureus que c'est merveille et que à
chacune chose que il oyoit la nuit, il dit: Ay ma demoiselle, Ay
Jehanne, Ay Jehanne, les sergents me viennent querre, en soy effreant
et disant, Je en ay trop grand paour. Et à moy mesme a il dit
plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour qu'il en avoit, que
se il est pris et mis en prison, il dira tout sans riens espargnier.
Et dit que ledit mons. Robert li respondoit, Nous nous enchevirons
bien. Mes elle ne scet ou il est, fors que elle croit que il est en
aucuns des hébergemens des terouere audit mons. Robert.» (_Archives_,
section hist., J, 440, nº 11.) «Item elle dit que par trop de fois la
dite dame Marie sagenouilla devant elle, en li priant, en plorant et
adjointes mains, par tels mos, Pour dieux, damoiselle, faites tant que
Monseigneur aie ces lettres que vous savez, qui li ont métier pour son
droit don comté d'Artoys, et je say bien que vous le ferez bien se il
vous plaist, car ce soit grand meschief s'il estoit desherité par
deffaut de lettres, il ne li faut que trop pou de lettre. Le roy a dit
à Madame que sil li en puet monstrer letre, ja si petite ne fet, que
il delivrera la conté, et pour Dieu pensez en et en mettez Monseigneur
et Madame hors de la mesaise ou il en sont. Car il sont en si grant
tristesse quil n'en pueent boire, mengier, dormir ne reposer nuit ne
jour.» (_Archives_, section hist., J, 440, nº 11.)


154--page 226--_Robert avait envoyé des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne..._

«Les assassins vinrent jusqu'à Reims, ou ils cuidoient trouver le
comte de Bar a une feste qu'il y devoit tenir pour dames;» mais on
était sur leurs traces, ils durent revenir; ce coup manqué, Robert
d'Artois se décida à venir lui-même en France. Il y passa quinze
jours, et revint convaincu par les insinuations de sa femme que tout
Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. (_Mém. de l'Acad._, X, p.
625-6.)


155--page 226--_Robert essayait d'envoûter la reine et son fils..._

«Entre la S. Remy et la Toussaint de la même année 1333, frère Henry
fut mandé par Robert, qui, après beaucoup de caresses, débuta par luy
faire derechef une fausse confidence, et luy dit que ses amis luy
avoient envoyé de France un volt ou voust, que la Reine avoit fait
contre luy. Frère Henry lui demanda «que est ce que voust? C'est une
image de cire, répondit Robert, que l'en fait pour baptiser, pour
grever ceux que l'on welt grever. L'en ne les appelle pas en ces pays
voulz, répliqua le moine, l'en les appelle manies.» Robert ne soutint
pas longtemps cette imposture: il avoua à frère Henry que ce qu'il
venoit de luy dire de la Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un
secret important à luy communiquer; qu'il ne le lui diroit qu'après
qu'il auroit juré qu'il le prenoit sous le sceau de la confession. Le
moine jura, «la main mise au piz». Alors Robert ouvrit un petit écrin
et en tira «une image de cire enveloppée en un quevre-chief crespé,
laquelle image estoit à la semblance d'une figure d'un jueune homme,
et estoit bien de la longueur d'un pied et demi, ce li semble, et si
le vit bien clerement par le quevre-chief qui estoit moult deliez, et
avoit entour le chief semblance de cheveux aussi comme un jeune homme
qui porte chief.» Le moine voulut y toucher. «N'y touchiez, frère
Henry, luy dit Robert, il est tout fait, icestuy est tout baptisiez,
l'en le m'a envoyé de France tout fait et tout baptisié; il n'y faut
riens à cestuy, et est fait contre Jehan de France et en son nom, et
pour le grever: Ce vous dis-je bien en confession, mais je en
vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il fut baptisié. Et pour
qui est-ce? dit frère Henry. C'est contre une dyablesse.

Robert, c'est contre la Royne. Non pas Royne, c'est une dyablesse; ja
tant comme elle vive, elle ne fera bien ne ne fera que moy grever, ne
ja que elle vive je n'auray ma paix, mais se elle estoit morte et son
fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy, quar de luy ferois-je tout
ce qu'il me plairoit, je ne m'en doubte mie, si vous prie que vous me
le baptisiez, quar il est tout fait, il n'y faut que le baptesme, je
ay tout prest les parrains et les maraines et quant que il y a
mestier, fors de baptisement... il n'y fault à faire fors aussi comme
à un enfant baptiser, et dire les noms qui y appartiennent.» Le moine
refusa son ministère pour de pareilles opérations, remontra «que
c'étoit mal fait d'y avoir créance, que cela ne convenoit point à si
hault homme comme il estoit. Vous le voulez faire sur le Roy et sur la
Royne qui sont les personnes du monde qui plus vous peuvent ramener à
honneur.» Monsieur Robert répondit: «Je ameroie mieux estrangler le
dyable que le dyable m'estranglat.» (_Ibid._, p. 627.)


156--page 227--_Benoît XII avoua, en pleurant aux ambassadeurs
impériaux_, etc.

«In aurem nuntiis quasi flens conquerebatur, quod ad principem esset
inclinatus, et quod rex Franciæ sibi scripserit certis litteris, si
Bavarum sine ejus voluntate absolveret, pejora sibi fierent, quam papæ
Bonifacio a suis prædecessoribus essent facta.» (Albertus Argent., p.
127.)


157--page 229--_Édouard, ayant défendu l'exportation des laines,
réduisit la Flandre au désespoir..._

«Statutum fuit quod nulla lana crescens in Anglia exeat, sed quod ex
ea fierent panni in Anglia.» (Walsingh., _Hist. Angl._)--«Vidisses tum
multos per Flandriam textores, fullones, aliosque qui lanificio vitam
tolerant, aut inopia mendicantes, aut præ pudore et gravamine æris
alieni solum vertentes.» (Meyer, p. 137.)

_On attirait à tout prix les ouvriers flamands en Angleterre..._

«Quod omnes operatores pannorum, undicunque in Angliam venientes
reciperentur, et quod loca opportuna assignarentur eisdem, cum multis
libertatibus et privilegiis, et quod haberent...»--On leur rendait la
nécessité d'émigrer plus pressante, non seulement en leur refusant les
laines, mais de plus en prohibant les produits de leur industrie...
«Item statutum fuit quod nullus uteretur panno extra Angliam operato.»
(Walsingham, 1335, 1336.--Voy. Rymer, _passim_, l'_Hist. du commerce_
d'Anderson, etc.)


158--page 230--_Les villes haïssaient le comte parce qu'il admettait
les Français au partage de leur commerce..._

«Mercatoribus S. Joanis Angeliaci et Rupellæ dedit ut liceret illis...
frequentare portum Flandrensem apud Slusam adferentes quascumque
mercaturas constituentesque stabilem sibi sedem vinorum suorum in
oppido Dummensi... eaque in mercura omne monopolium prohibens.»
(Meyer, p. 135.)


159--page 230--_Artevelde organisa une vigoureuse tyrannie..._

«Et avoit adonc à Gand un homme qui avoit été brasseur de miel; celui
étoit entré en si grande fortune et en si grande grâce à tous les
Flamands, que c'étoit tout fait et bien fait quand il vouloit deviser
et commander partout Flandre, de l'un des côtés jusques à l'autre; et
n'y avoit aucun, comme grand qu'il fut, qui de rien osât trépasser son
commandement, ni contredire. Il avoit toujours après lui allant aval
(en bas) la ville de Gand soixante ou quatre-vingts varlets armés,
entre lesquels il y en avoit deux ou trois qui savoient aucuns de ses
secrets; et quand il encontroit un homme qu'il heoit (haïssoit) ou
qu'il avoit en soupçon, il étoit tantôt tué; car il avoit commandé à
ses secrets varlets et dit: «Sitôt que j'encontrerai un homme, et je
vous fais un tel signe, si le tuez sans déport (délai), comme grand,
ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre parole.» Ainsi avenoit
souvent; et en fit en cette manière plusieurs grands maîtres tuer: par
quoi il étoit si douté (redouté) que nul n'osoit parler contre chose
qu'il voulut faire, ni à peine penser de le contredire. Et tantôt que
ces soixante varlets l'avoient reconduit en son hôtel, chacun alloit
dîner en sa maison; et sitôt après dîner, ils revenoient devant son
hôtel, et béoient (attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il vouloit
aller aval (en bas) la rue, jouer et ébattre parmi la ville; et ainsi
le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces
soudoyés (soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de
Flandre pour ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de
semaine en semaine. Et aussi avoit-il par toutes les villes de Flandre
et les chatelleries sergents et soudoyés à ses gages, pour faire tous
ses commandemens et épier s'il avoit nulle part personne qui fût
rebelle à lui, ni qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et
sitôt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant
qu'il eut banni ou fait tuer sans déport (délai); jacil (celui-ci) ne
s'en put garder. Et mêmement tous les plus puissants de Flandre,
chevaliers, écuyers et les bourgeois des bonnes villes qu'il pensoit
qui fussent favorables au comte de Flandre en aucune manière, il les
bannissoit de Flandre et levoit la moitié de leurs revenues, et
laissoit l'autre moitié pour le douaire et le gouvernement de leurs
femmes et de leurs enfans.» (Froissart, t. I, c. LXV, p. 184.)

«_Artevelde louoit qu'on teinst le roy d'Angleterre à amy_»...

Sauvage, p. 143. «Ejus foederis præcipui auctores fuere Jacob
Artevelda, et Sigerus Curtracensis eques Flandrus nobilissimus. Sed
hunc Ludovicus... jussu Philippi regis, Brugis decollavit.» (Meyer, p.
138; comp. Froissart, p. 187.)


160--page 231--_Édouard fit lire dans les paroisses une circulaire au
peuple..._

Rymer, t. IV, p. 804. De même avant la campagne qui se termina par la
bataille de Créci, il écrivit aux deux chefs des Dominicains et des
Augustins, prédicateurs populaires: «Rex dilecto sibi in Christo....
ad informandum intelligentias et animandum nostrorum corda
fidelium... specialiter vos quibus expedire videretis clero et populo
velitis patenter exponere...» (Rymer, _Acta public_, V, 496.)


161--page 239--_Les Flamands allèrent piller Arques à côté de
Saint-Omer..._

Robert d'Artois les conduisait: «Par un mercredi matin il manda tous
les chèvetaines de son ost, et leur dit: Seigneurs, j'ay ouy nouvelles
que je m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et que tantôt me sera
rendue. Lesquels sans délay se coururent armer, et disoient l'un à
l'autre: Or tost, compain: Nous bevrons encore en huy de ces bons vins
de Saint-Omer.» (_Chronique_ publiée par Sauvage, p. 156.)


162--page 240--_Heureusement pour Édouard, la Bretagne prit feu..._

Le comte de Montfort était venu lui faire hommage. «Quand le roi
anglois eut ouï ces paroles, il y entendit volontiers, car il regarda
et imagina que la guerre du Roy de France en seroit embellie, et qu'il
ne pouvoit avoir une plus belle entrée au royaume, ne plus profitable,
que par Bretagne; et tant qu'il avoit guerroyé par les Allemands et
les Flamands et les Brabançons, il n'avoit fait fors que frayé et
dépendu grandement et grossement; et l'avoient mené et démené les
seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et son argent, ainsi que
l'avoient voulu, et rien n'avoient fait.» (Froissart, ann. 1341, II,
p. 20.) Les lettres par lesquelles Louis de Bavière révoque le titre
de vicaire de l'Empire sont du 25 juin 1341.


163--page 244--_Montfort avait pour lui les Bretons bretonnants..._

Froissart, t. I, c. 314. «Si chevaucha le connestable premièrement
Bretagne bretonnant, pourtant qu'il la sentoit tousjours plus encline
au duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot.»--«La dame de Montfort
tenoit plusieurs forteresses en Bretagne bretonnante.»--Le comte de
Montfort fut enterré à Quimper-Corentin. (Sauvage, p. 175.)


164--page 245--_L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'était
pas moins qu'un saint..._

_Procès-verbal et informations sur la vie et les miracles de Charles
duc de Bretagne, de la maison de France_, etc. _Ms. de la Bibl. du
Roi_, 2 vol. in-fol., nº 5381. D. Morice, _Preuves_, t. II, p. 1, en a
donné l'extrait, d'après un autre manuscrit.--XXIVe témoin, Yves le
Clerc, t. I, p. 147: «Non mutabat cilicem suum, dum fuisset tanto
plenum pediculis, quod mirum erat, et quando cubicularius volebat
amovere pediculos a dicto cilice, ipse dominus Carolus dicebat:
«Dimittatis, nolo quod aliquem pediculum amoveatis», et dicebat quod
sibi malum non faciebant et quod, quando ipsum pungebant, recordabatur
de Deo»...

_Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine..._

«In tantum quod adstantibus videbatur quod a sensu alienatus erat, et
color vultus ipsius mutabatur de naturali colore in viridem.» (XVIIe
témoin, Pagan de Quélem, t. I, p. 87.)


165--page 246--_Montfort se rendit, et contre la capitulation fut
enfermé à la tour du Louvre..._

La Chronique en vers de Guillaume de Saint-André, conseiller,
ambassadeur et secrétaire du duc Jean IV, notaire apostolique et
impérial, ne laisse aucun doute sur la duplicité dont on usa envers
lui. (Roujoux, III, p. 178.)


166--page 249--_Les fabricants, soutenus par Artevelde, écrasèrent les
ouvriers..._

«Malus dies lunæ (Den quaden maendach)... Pugnabant textores contra
fullones _ac parvum quæstum_. Dux textorum Gerardus erat, quibus et
Artevelda accessit.» (Meyer, p. 146.) «Lesquels ayant occis plus de
quinze cents foullons, chassèrent les autres dudict mestier hors de la
ville, et réduisirent ledict mestier de foullons à néant, comme il est
encoires pour le jourd'huy.» (_Oudegh_, f. 271.)


167--page 249--_Artevelde fut tué..._

«Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra en la ville,
ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa
revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit chevaucher en
son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent à murmurer et à
bouter trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici celui qui est
trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de Flandre à sa
volonté; ce ne fait mie à souffrir.»... Ainsi que Jacques d'Artevelle
chevauchoit par la rue, il se aperçut tantôt qu'il y avoit aucune
chose de nouvel contre lui, car ceux qui se souloient incliner et ôter
leurs chaperons contre lui, lui tournoient l'épaule, et rentroient en
leurs maisons. Si se commença à douter; et sitôt qu'il fut descendu
en son hôtel, il fit fermer et barrer portes et huis et fenêtres. À
peine eurent ses varlets ce fait, quand la rue où il demeuroit fut
toute couverte, devant et derrière, de gens, spécialement de menues de
métier. Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et
rompu par force. Bien est voir (vrai) que ceux de dedans se
défendirent moult longuement et en alterrèrent et blessèrent
plusieurs; mais finalement ils ne purent durer, car ils étoient
assaillis si roide que presque les trois parts de la ville étoient à
cet assaut. Quand Jacques d'Artevelle vit l'effort, et comment il
étoit appressé, il vint à une fenêtre sur la rue, se commença à
humilier et dire, par trop beau langage et à un chef: «Bonnes gens,
que vous faus? Que vous meut? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi?
En quelle manière vous puis-je avoir courroucé? Dites-le moi, et je
l'amenderai pleinement à votre volonté.» Donc répondirent-ils, à une
voix, ceux qui ouï l'avoient: «Nous voulons avoir compte du grand
trésor de Flandre que vous avez devoyé sans titre de raison.» Donc
répondit Artevelle moult doucement: «Certes, seigneurs, au trésor de
Flandre ne pris-je oncques denier. Or vous retraiez bellement en vos
maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin; et je serai si
pourvu de vous faire et rendre bon compte que par raison il vous devra
suffire.» Donc répondirent-ils, d'une voix: «Nennin, nennin, nous le
voulons tantôt avoir; vous ne nous échapperez mie ainsi: nous savons
de vérité que vous l'avez vidé de piéça, et envoyé en Angleterre, sans
notre sçu, pour laquelle cause il vous faut mourir.» Quand Artevelle
ouit ce mot, il joignit ses mains et commança pleurer moult
tendrement, et dit: «Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et
me jurâtes jadis que contre tous hommes vous me défendriez et
garderiez; et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire
le pouvez, si vous voulez, car je ne suis que un seul homme contre
vous tous, à point de défense. Avisez pour Dieu, et retournez au temps
passé. Si considerez les grâces et les grands courtoisies que jadis
vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerredon (récompense) des
grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous
comment toute marchandise étoit périe en ce pays? je la vous
recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grande paix, que vous
avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés,
laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes recouvrés et en
bon point.» Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix:
«Descendez, et ne nous sermonez plus de si haut: car nous voulons
avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous
avez gouverné trop longuement, sans rendre compte; ce qui n'appartient
mie à nul officier qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
sans rendre compte.» Quand Artevelle vit que point ne se
refroidiroient ni refreneroient, il recloui (referma) la fenêtre, et
s'avisa qu'il videroit par derrière, et s'en iroit en une église qui
joignoit près de son hôtel étoit jà rompu et effondré par derrière, et
y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient à l'avoir.
Finalement il fut pris entre eux et là occis sans merci, et lui donna
le coup de la mort un tellier (tisserand) qui s'appeloit Thomas Denis.
Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en Flandre:
poures (pauvres) gens l'amontèrent (l'élevèrent) premièrement, et
méchants gens le tuèrent en la parfin.» (Froissart, II, 254-9.)


168--page 250--_Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de
Froissart_, etc.

«Si singlèrent ce premier jour à l'ordonnance de Dieu, du vent, et des
mariniers, et eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne ou le
roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent les rebouta sur les
marches de Cornouailles... En ce termine eut le roi autre conseil par
l'ennort et information de messire Godefroy d'Harcourt qui lui
conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit adonc au roi: Sire, le
pays de Normandie est l'un des plus gros du monde... et trouverez en
Normandie grosses villes et bastides qui point ne sont fermées, ou vos
gens auront si grand profit, qu'il en vaudront mieux vingt ans après.»
(Froiss., II, c. CCLIV, p. 296.)


169--page 250--_Le pillage de la Normandie par les Anglais..._

«Et fit messire Godefroy de Harcourt conducteur de tout son ost,
pourtant qu'il savoit les entrées et les issues en Normandie... Si
trouvèrent le pays gras et plentureux de toutes choses, les granges
pleines de blés, les maisons pleines de toutes richesses, riches
bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis, moutons, et les plus beaux
boeufs du monde que on nourrit en ce pays.» (Froiss., II, p.
303.)--«Ils vinrent à Barfleur... la ville fut robée et pris or,
argent et riches joyaux; car ils en trouvèrent si grand foison, que
garçons n'avoient cure de draps fourrés de vair.» (_Ibid._)--«Et
furent les Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours et
envoyèrent par barges tout leur gain, draps, joyaux, vaisselle d'or et
d'argent et toutes autres richesses dont ils avoient grand'foison
jusques à leur grosse navie; et eurent avis par grand'délibération
que leur navie à (avec) tout le conquet et leurs prisonniers ils
enverroient arrière en Angleterre.» (_Ibid._, 320.)--«Et trouva-t-on
en ladite ville de Saint-Lo manants huit ou neuf mille que bourgeois,
que gens de métier... on ne peut croire a la grand'foison de draps
qu'ils y trouverent.» (_Ibid._, p. 311).--«Louviers adonc etoit une
des villes de Normandie ou l'on faisoit la plus grand'plenté de
draperie et etoit grosse, riche et marchande mais point fermée... et
fut robée et pillée, sans deport et conquirent les Anglois très grand
avoir.» (_Ibid._, p. 323.)


170--page 251--_Pour animer ses gens, Édouard découvrit à Caen un
acte_, etc.

Rymer, III, pars I, p. 76.--Ils auraient promis de fournir 4000 hommes
d'armes, 20,000 de pied dont 5000 arbalétriers _tous pris dans la
province_, excepté 1000 hommes d'armes que le duc de Normandie
pourrait choisir ailleurs, mais qui seraient payés par les Normands.
Ils s'obligeaient à entretenir ces troupes pendant dix et même douze
semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme on l'espère, la couronne
appartiendra dès lors au duc de Normandie. Les terres et droits des
Anglais nobles et roturiers, séculiers, appartiendront aux églises,
barons, nobles et bonnes villes de Normandie. Les biens appartenant au
pape, à l'Église de Rome et à celle d'Angleterre, ne seront point
compris dans la conquête. Robert d'Avesbury rapporte cet acte en
entier d'après la copie trouvée, dit-il, à Caen, 1346.--Ce langage
belliqueux, cette certitude de la conquête, s'accordent mal avec
l'état pacifique où Édouard trouva le pays.


171--page 253 et suiv.--_Bataille de Créci..._

«Il n'est nul homme qui put accorder la vérité, spécialement de la
partie des François, tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs
conrois (dispositions), et ce que j'en sais, je l'ai su le plus... par
le gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujours de lez le roi de
France.» (Froissart, III, 357.)

_Les gens du roi de Bohême lièrent leurs chevaux au sien_, etc.

Froiss., I, c. CCLXXXVIII, p. 363. Il y a là un vieil usage barbare.
Voy. la _Germania_, de Tacite, et les récits de la bataille de Las
navas de Tolosa.

_Le champ de bataille de Créci..._

Froissart, c. CCXCIII, p. 373.--_Ibid._, II, p. 375-380: «Si en eut
morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils
fuyoient, plus de sept mille. Ainsi chevauchèrent cette matinée les
Anglois querants aventures et rencontrerent plusieurs François qui
s'étoient fourvoyés le samedi et mettaient tout à l'épée, et me fut
dit que des communautés et des gens de pied des cités et des bonnes
villes de France il y en eut mort ce dimanche au matin, plus quatre
fois que le samedi que la grosse bataille fut... Les deux chevaliers
messire Regnault de Cobham et messire Richard de Stanfort dirent que
onze chefs de princes étoient demeurés sur la place, quatre-vingts
bannerets, douze cents chevaliers d'un écu et environ 30,000 hommes
d'autres gens.»


172--page 257--_Les villes maritimes d'Angleterre donnèrent une flotte
à Édouard..._

Quelques villes de l'intérieur contribuèrent aussi, mais dans une
proportion bien différente. La puissante ville d'York donna un
vaisseau et neuf hommes. (Anderson, I, 322.)


173--page 258--_Autour de Calais, Édouard bâtit une ville..._

«Et fit bâtir entre la ville et la rivière et le pont de Nieulai
hotels et maisons et couvrir lesdites maisons qui étoient assises et
ordonnées par rues bien et facilement d'estrain (paille) et de genêts,
ainsi comme s'il dut là demeurer dix ou douze ans, car telle étoit son
intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par été, tant qu'il
l'eut conquise.» (Froiss., p. 385.)

_Cinq cents personnes moururent de misère et de froid, entre la ville
et le camp..._

Knyghton, _De event. Angl._, l. IV. Froissart dit au contraire que non
seulement il les laissa passer parmi son ost, mais encore qu'il les
fit dîner copieusement. (II, p. 387.)


174--page 259--_Les gens de Tournai emportèrent bravement une tour..._

«Si s'avancèrent ceux de Tournai, qui bien étoient quinze cents et
allerent de grand volonté cette part. Ceux de dedans la tour en
navrèrent aucuns. Quand les compagnons de Tournai virent ce, ils
furent tous courroucés et se mirent de grande volonté à assaillir ces
Anglais. La eut dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournai
blessés, mais ils firent tant que par force et grand appertise de
corps, ils conquirent cette tour. De quoi les Français tinrent ce fait
à grand prouesses.» (Froiss., II, p. 449.)


175--page 260--_Les Anglais haïssaient mortellement les Calaisiens,
comme marins, comme corsaires..._

Villani, qui devait être très bien instruit des affaires de France
par les marchands florentins et lombards, dit expressément qu'Édouard
était résolu à faire pendre ceux de Calais _comme pirates, parce
qu'ils avaient causé beaucoup de dommages aux Anglais sur mer_.
(Villani, l. XII, c. XCV.)--M. Dacier a comparé les récits divers des
historiens (Froissart, III, 466-7). Voy. aussi une dissertation de M.
Bolard, couronnée par la Société des antiquaires de la Morinie.--Aucun
critique, que je sache, n'a senti toute la portée du passage de
Villani.


176--page 261--_Cette grande action se fit tout simplement..._

C'est peut-être pour cela que les historiens contemporains ne
désignent point Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons, lorsqu'ils
font mention de cette circonstance: «Burgenses procedebant cum simili
forma, habentes funes singuli in manibus suis, in signum quod rex eos
laqueo suspenderet vel salvaret ad voluntatem suam.» (Knyghton.) Le
récit de Thomas de la Moor s'accorde avec cet historien. Villani dit
qu'ils sortirent nus en chemise, et Robert d'Avesbury qu'Édouard se
contenta de retenir prisonniers les plus considérables. Toutes ces
données réunies forment les éléments du dramatique récit de Froissart.


177--page 261, note--_Plusieurs Calaisiens se tournèrent aux Anglais,
entre autres Eustache de Saint-Pierre..._

Par des lettres du 8 octobre 1347, deux mois après la reddition de
Calais, Édouard donne à Eustache une pension considérable en attendant
qu'il ait pourvu plus amplement à sa fortune. Les motifs de cette
grâce sont les services qu'il devait rendre soit en maintenant le bon
ordre dans Calais, soit en veillant à la garde de cette place.
D'autres lettres du même jour lui accordent la plupart des maisons et
emplacements qu'il avait possédés dans cette ville et en ajoutent
quelques autres. (Voy. Froiss., II, p. 473.)


178--page 262--... _qu'il chassât le renard..._

Ce caractère du _fox-hunter_ anglais n'est pas moderne. Voy. au t. IV,
l'entrée d'Henri V à Paris.


179--page 264--_Ces décimes arrachées au clergé, les nobles en avaient
bonne part..._

«Illis autem diebus (1346) levabat dominus rex decimas ecclesiarum de
voluntate domini papæ... et sic infinitæ pecuniæ per diversas
cautelas levabantur, sed revera quanto plures nummi in Francia per
tales extorquebantur, tanto magis Dominus Rex depauperabatur; pecuniæ
militibus multis et nobilibus, ut patriam et regnum juvarent et
defensarent contribuebantur, sed omnia ad usus inutiles ludorum, ad
taxillos et indecentes jocos contumaciter exponebantur.» (Contin. G.
de Nangis, p. 108.)


180--page 266--_Narbonne avait diminué_, etc...

Narbonne demande qu'on lui allège les contributions de guerre:
«L'inondation de l'Aude nous a extrêmement incommodés, et le nombre de
feux est diminué de cinq cents depuis quatre à cinq ans; plusieurs
habitants sont réduits à la mendicité, etc.» (D. Vaissette, _Hist. de
Lang._, IV, 231).


181--page 267--_La peste noire fut terrible à Paris..._

Contin. G. de Nangis, p. 110, et le traducteur contemporain de la
_Petite Chronique de Saint-Denis, ms. Coaslin_, nº 110. _Bibl.
Reg_.--«Ad sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem filius,
et filius patrem in grabato relinquebat.» _Contin. Can. de S. Victore,
ms. Bibl. Reg._, nº 818, petit in-4º.

_Elle tua dans Strasbourg 16,000 hommes qui se crurent damnés..._

Voy., entre autres ouvrages, la thèse remarquable de M. Schmidt, de
Strasbourg, sur les mystiques du quatorzième siècle.


182--page 269--_Les flagellants chantant des cantiques qu'on n'avait
jamais entendus..._

«Noviter adinventas.» (Contin. G. de Nangis, III.)--M. Mazure,
bibliothécaire de Poitiers, a publié un cantique fort remarquable que
les frères de la Croix avaient coutume de chanter dans leurs
cérémonies:

  Or avant, entre nous tous frères
  Battons nos charognes bien fort
  En remembrant la grant misère
  De Dieu et sa piteuse mort,
  Qui fut pris en la gent amère
  Et vendus et traïs à tort
  Et battu sa char vierge et dère...
  Au nom de ce, battons plus fort, etc.


183--page 272--_Les jouissances égoïstes qui suivent les grandes
calamités..._

Thucydide nous a retracé le même effet dans la description de la
peste de l'Attique. Il exprime aussi un remarquable progrès du
scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse interprétation donnée aux
paroles de l'oracle ([Grec: limos], faim, pour [Grec: loimos], peste).

«_Ceux qui restaient, hommes et femmes, se marièrent en foule..._»

«... Sed quod supra modum admirationem facit, est quod dicti pueri
nati post tempus illud mortalitatis supradictæ, et deinceps dum ad
ætatem dentium devenerunt, non nisi viginti dentes vel viginti duos in
ore communiter habuerunt, cum ante dicta tempora homines de communi
cursu triginta duos dentes et supra simul in mandibulis habuissent.»
(Contin. G. de Nangis, p. 110.)


184--page 274--_Modes nouvelles en France et en Angleterre..._

Chaucer, 198. Gaguin, apud Spond., 488. Lingard, ann. 1350, t. IV, p.
106-7 de la trad.

_Robes courtes_, etc.

«Ad fugiendum coram inimicis magis apti.» (Contin. G. de Nangis, p.
105).


185--page 276--_Laure est épouse, elle est mère, elle vieillit,
toujours adorée..._

«Non tam corpus amasse quam animam... Quo illa magis in ætate
progressa est... eo firmior in opinione permansi; et si enim
visibiliter in vere flos tractu temporis languesceret, animi decus
augebatur...» (Pétrar., p. 356.) Il semble qu'il ait reconnu plus tard
la vanité de ses amours: «Quotiens tu ipse... in hac civitate (quæ
malorum tuorum omnium non dicam causa, sed officina est), postquam
tibi convaluisse videbaris... per vicos notos incedens ac sola locorum
facie admonitus veterum vanitatum, ad nullius occursum stupuisti,
suspirasti, substitisti, denique vix lacrymas tenuisti, et mox
semisaucius fugiens dixisti tecum: Agnosco in his locis adhuc latere
nescio quas antiqui hostis insidias; reliquiæ mortis hic habitant...»
(_De Cont. mundi._, p. 360, ed. Basileæ, 1581.)--Voy. aussi, entre
autres ouvrages relatifs à Pétrarque, les _Mémoires_ de l'abbé de
Sades; l'ouvrage récent, intitulé: _Viaggi di Petrarcha_, l'article de
la _Biographie universelle_, par M. Foisset, etc.

_À la nouvelle de sa mort, Pétrarque écrivit cette note touchante sur
son Virgile..._

«Laure, illustre par ses propres vertus, et longtemps célébrée par mes
vers, parut, pour la première fois à mes yeux, au premier temps de
mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure
du jour (six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire
d'Avignon, et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6
et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde,
lorsque j'étais à Vérone, hélas! ignorant mon triste sort. La
malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami
Louis: Elle me trouva à Parme, la même année, le 19 mai au matin. Ce
corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des Frères
Mineurs, le soir du jour même de sa mort. Son âme, je n'en doute pas,
est retournée au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la
mémoire douloureuse de cette perte, j'éprouve un certain plaisir mêlé
d'amertume à écrire ceci; et je l'écris préférablement sur ce livre,
qui revient souvent à mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me
plaise dans cette vie, et que, mon lien le plus fort étant rompu, je
sois averti, par la vue fréquente de ces paroles et par la juste
appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de
Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra
facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus,
des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité
pendant le temps que j'ai passé sur la terre.» (Trad. de M. Foisset,
_Biogr. univ._, XXXI, p. 437.)


186--page 277--_Le poète avait vu périr toutes ses espérances..._

«Que faisons-nous maintenant, mon frère? Nous avons tout éprouvé, et
nulle part n'est le repos. Quand viendra-t-il? où le chercher? Le
temps nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos vieilles
espérances dorment dans la tombe de nos amis. L'an 1348 nous a isolés,
appauvris, non point de ces richesses que les mers des Indes ou de
Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une seule consolation;
nous suivrons ceux qui nous ont devancés... Le désespoir me rend plus
calme. Que pourrait craindre celui qui tant de fois a lutté contre la
mort:

  Una salus victis nullam sperare salutem.

Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'âme, parler avec plus
d'âme; et si quelque digne sujet s'offre à ma plume, ma plume sera
plus forte.» (Petrarch. _Epist. fam._ Præf., p. 570.)


187--page 277--_Lorsqu'il se rendit à Naples, la reine Jeanne avait
succédé à Robert_, etc.

«Ita me Reginæ junioris novique Regis adolescentia, ita me Reginæ
alterius ætas et propositum; ita me tandem territant aulicorum ingenia,
equos duos multorum custodiæ luporum creditos video, regnumque sine
rege...» (P. 639.) «Neapolim veni, Reginas adii et reginarum consilio
interfui. Proh pudor! quale monstrum. Auferat ab Italico coelo Deus
genus hoc pestis...» (_Ibid._, p. 640-1.)--«Nocturnum iter hic non secus
atque inter densissimas silvas, anceps ac periculis plenum, obsidentibus
vias nobilibus adolescentulis armatis... Quid miri est... cum luce
media, inspectantibus regibus ac populo, infamis ille gladiatorius ludus
in urbe itala celebretur, plusquam barbarica feritate...» (_Ibid._, p.
645-6.)


188--page 278--_Il écrivit à Rienzi une lettre triste et inquiète..._

«Cave, obsecro, speciosissimam famæ tuæ frontem, propriis manibus
deformare. Nulli fas hominum est nisi tibi uni rerum tuarum fundamenta
convellere, tu potes evertere qui fundasti... Mundus ergo te videbit
de bonorum duce satellitem reproborum... Examina tecum, nec te fallas,
qui sis, qui fueris, unde, quo veneris... quam personam indueris, quod
nomen assumpseris, quam spem tui feceris, quid professus fueris,
videbis te non dominum Reipublicæ, sed ministrum.» (_Ibid._, p.
677-8.)


189--page 280--_Le roi Jean créa l'ordre de l'Étoile..._

«En ce temps ordonna le roi Jean une belle compagnie sur la manière de
la Table ronde, de laquelle devoient être trois cents chevaliers des
plus suffisants et eut en convent le roi Jean aux compagnons de faire
une belle maison et grande à son coût de lez Saint-Denis, là où tous
les compagnons devoient repairer à toutes les fêtes solennelles de
l'an... et leur convenoit jurer que jamais ils ne fuiroient en
bataille plus loin de quatre arpents, ainçois mourraient ou se
rendroient pris... Si fut la maison presque faite et encore est elle
assez près de Saint-Denis; et si il avenoit que aucuns des compagnons
de l'Étoile en vieillesse eussent mestier de être aidés et que ils
fussent affoiblis de corps et amoindris de chevance, on lui devoit
faire ses frais en la maison bien et honorablement pour lui et pour
deux varlets, si en la maison vouloit demeurer.» (Froiss., III,
53-58.)


190--page 282--_Altération des monnaies par le roi Jean..._

Leblanc, _Traité des monnaies, ibid._, p. 261. Jean avait d'abord
cherché à tenir secrètes ces honteuses falsifications; il mandait aux
officiers des monnaies: «Sur le serment que vous avez au Roy, tenez
cette chose secrette le mieux que vous pourrez... que par vous ne
aucuns d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne sentir
aucune chose; car si par vous est sçu en serez punis par telle
manière, que tous autres y auront exemple» (24 mars 1350)... «Si aucun
demande à combien les blancs sont de loy, feignez qu'ils sont à six
deniers.» Il leur enjoignait de les frapper bien exactement aux
anciens coins, «afin que les marchands ne puissent apercevoir
l'abaissement, à peine d'être déclarés traîtres.» Philippe-de-Valois
avait usé autrefois de ces précautions, mais à la longue il avait été
plus hardi et avait proclamé comme un droit ce qu'il cachait d'abord
comme une fraude. Jean ne pouvait être moins hardi que son père. «Ja
soit», dit-il, «ce que à nous seul, et pour le tout de nostre droit
royal, par tout nostre royaume appartiègne de faire teles monnoyes
comme il nous plaît, et de leur donner cours.» (_Ord._, III, p. 556.)
Et comme si ce n'était pas le peuple qui en souffrait, il donnait
cette ressource pour un revenu privé qu'il faisait servir aux dépenses
publiques «desquelles sans le trop grand grief du peuple dudit royaume
nous ne pourrions bonnement finer, si n'estoit pas le demaine et
revenue du prouffit et émolument des monnoyes.» (Préf., _Ord._, III.)


191--page 284 et suiv.--_Jean, demandant aux États son droit de joyeux
avènement, se montra facile à leurs réclamations_, etc.

_Ord._, II, p. 395, 15º et 447-8.--_Ord._, II, p. 408, 27º.--_Ord._,
II, p. 344.--_Ord._, II, p. 350.--_Ibid._, p. 422, 432, 434. «Lettres
par lesquelles le Roi deffend que ses gens n'emportent les matelats et
les coussins des maisons de Paris où il ira loger.» Autre _Ord._,
435-7.--_Ord._, III, p. 26-29.--_Ord._, III, p. 22 et seq.--Froiss.,
III, C. CCCXL, p. 450.


192--page 287--_Les Anglais coururent le Languedoc_, etc.

«Sachez que ce pays de Carcassonnois et de Narbonnois et de
Toulousain, où les Anglois furent en cette saison, étoit en devant un
des gras pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne savoient
que c'étoit de guerre, car oncques ne furent guerroyés, ni n'avoient
été en devant ainçois que le prince de Galles y conversast.»
(Froissart, III, 104.)--«Ni les Anglois ne faisoient compte de peines
(velours) fors de vaisselle d'argent ou de bons florins.» (_Ibid._, p.
103, XIX addit.) «Si fut tellement pararse (brûlée) et détruite des
Anglois que oncques n'y demeura de ville pour héberger un cheval, ni
à peine savoient les héritiers, ni les manants de la ville rassener
(assigner) ni dire de voir (vrai): «Ci sist mon héritage.» Ainsi
fût-elle menée.» (_Ibid._, p. 120.)


193--page 289--_Bataille de Poitiers..._

«Sitôt que ces gens d'armes furent là embattus, archers commencèrent à
traire à exploit, et à mettre main en oeuvre à deux côtés de la haye,
et à verser chevaux et à enfiler tout dedans de ces longues sajètes
barbues. Ces chevaux qui traits estoient et qui les fers de ces
longues sajètes sentoient, se ressoignoient, et ne vouloient avant
aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de costé, ou ils
cheoient et trébuchoient dessous leurs maîtres.» (Froiss., c. CCCLXVI,
p. 202-206.)--«Les archers d'Angleterre portèrent très grand avantage
à leurs gens, et trop ébahirent les François, car ils traioient si
omniement et si épaissement, que les François ne savoient de quel
costé entendre qu'ils ne fussent atteints du trait.» (_Ibid._, c.
CCCLVII, p. 204.)--«Dit messire Jean Chandos au prince: «Sire, sire,
chevauchez avant, la journée est vostre. Dieu sera huy en vostre main;
adressons-nous devers vostre adversaire le roi de France; car cette
part gît tout le sort de la besogne. Bien sçais que par vaillance il
ne fuira point; si vous demeurera, s'il plaît à Dieu et à saint
Georges...» Ces paroles évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en
haut: «Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais huy retourner,
mais toujours chevaucher avant.» Adoncques, dit à sa bannière:
«Chevauchez avant, bannière, au nom de Dieu et de saint Georges.»
(_Ibid._, c. CCCLVIII, p. 205.)

_Trois fils du roi se retirèrent par l'ordre de leur père..._

Je suis ici le Continuateur de Guillaume de Nangis de préférence à
Froissart. Voyez l'importante lettre du comte d'Armagnac, publiée par
M. Lacabane, dans son excellent article CHARLES V, _Dictionnaire de la
Conversation_.

_Jean donna ordre aux siens de mettre pied à terre..._

Froissart n'y voit que le côté chevaleresque: Et ne montra pas
semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses hommes: «À pied! à
pied!» Et fit descendre tous ceux qui à cheval estoient, et il mesme
se mit à pied devant tous les siens, une hache de guerre en ses mains,
et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu et de saint Denys.»
(_Ibid._, c. CCCLX, p. 211.)


194--page 291--_L'insolente courtoisie des Anglais..._

«Si étoit le roi de France monté sur un grand blanc coursier, très
bien arréé et appareillé de tout point, et le prince de Galles sur
une petite haquenée noire de lès lui. Ainsi fut-il convoyé tout le
long de la cité de Londres...» (Froiss., c. CCCLXXV, p. 267-8.)--«Un
peu après fut le roi de France translaté de l'hôtel de Savoie et remis
au chastel de Windsor, et tous ses hostels et gens. Si alloit voler,
chasser, déduire et prendre tous ses esbattements environ Windsor,
ainsi qu'il lui plaisoit.» (_Ibid._, p. 269.)


195--page 294--_Marcel fortifie Paris..._

«Sur la rive gauche, les progrès de la population n'ayant guère été
sensibles, il n'y eut qu'à réparer les murailles et à les reculer de
deux ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, où les Parisiens se
portaient de préférence, Marcel dut ordonner qu'on construisît une
muraille flanquée de tours. Cette muraille, partant de la porte
Barbette, sur le quai des Ormes, passait par l'Arsenal, les rues
Saint-Antoine, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, des
Fossés-Montmartre, la place des Victoires, l'hôtel de Toulouse (la
Banque actuelle), le jardin du Palais-Royal, la rue Richelieu, et
arrivait à la porte Saint-Honoré par la rue de ce nom, et jusqu'au
bord de la Seine. Sur les deux rives du fleuve, des bastilles furent
construites pour protéger les portes, et l'on fortifia d'un fossé
l'île Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-là l'île Notre-Dame,
afin qu'elle pût, dans le besoin, devenir un lieu de refuge pour les
habitants de Paris.

«Ces travaux, poussés avec une activité extrême, se continuèrent
durant quatre années, et coûtèrent cent quatre-vingt-deux mille cinq
cent vingt livres parisis, qui font huit cent mille livres de notre
monnaie, somme énorme pour ce temps-là. Tout l'honneur en revient à
Étienne Marcel; à une époque où Paris était si souvent menacé,
personne, avant lui, n'avait pensé qu'il fût nécessaire de le mettre
en état de défense.» (Perrens, _Étienne Marcel_, 1860).


196--page 295--_Paris entre le Louvre et le Temple..._

Le _parloir aux bourgeois_, siège des délibérations des échevins,
était situé aux environs du Châtelet. Marcel acheta aux frais de la
municipalité, en 1357, sur la place de Grève, l'hôtel du Dauphin ou la
_maison aux piliers_. L'Hôtel de Ville ne fut commencé qu'en 1525.


197--page 301--_Paris voyait arriver par toutes ses portes les paysans
avec leurs familles_, etc.

«Duce Normandiæ, qui regnum jure hæreditario... defendere et regere
tenebatur, nulla remedia apponente, magna pars populi rusticani... ad
civitatem Parisiensem... cum uxoribus et liberis... accurrere... Nec
parcebatur in hoc Religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et
moniales... sorores de Poissiaco, de Longocampo, etc.» (Contin. C. de
Nangis, p. 116.)


198--page 301--_Robert le Coq..._

M. Perrens s'est attaché à réfuter les calomnies qui ont obscurci ce
caractère. (_Étienne Marcel_. 1860.) Voir aussi sur Le Coq la
judicieuse appréciation qu'en fait M. Henri Martin, t. V, (1858).


199--page 301 et suiv.--_La remontrance des États..._

_Ms. de la Bibliothèque royale_, fonds Dupuy, nº 646, et Brienne, nº
276.

_Les États exigeaient que le Dauphin gouvernât avec l'assistance de
trente-six élus..._

Un document publié par M. Douet d'Arcq en donne la liste, lorsqu'une
nouvelle victoire de la bourgeoisie modifia la composition de ce
conseil. Le clergé obtint d'y être représenté par onze prélats, les
nobles par six des leurs, le tiers par dix-sept bourgeois.
(_Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. II, p. 360 et suiv. Voy.
Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)

_D'autres élus envoyés dans les provinces pouvaient punir sans forme
de procès..._

«Sans figure de jugement.» Commission des trois élus des États pour
les diocèses de Clermont et de Saint-Flour, 3 mars 1356 (1357).
(_Ordonn._, IV, 181.)

_L'aide «ne serait levée que par de bonnes gens, ordonnés par les
États»..._

«Lesquels jureront aux saints évangiles de Dieu qu'ils ne donneront ni
distribueront ledit argent à notre seigneur le Roy, ni à nous, ni à
d'autres, si ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos officiers
vouloit le prendre, nous voulons que lesdits receveurs puissent leur
résister, et s'ils ne sont assez forts qu'ils appellent leurs voisins
des bonnes villes (art. 2). Le duc de Bourgogne, le comte de Flandre
et autres nobles ou députés des villes, qui ne sont pas venus aux
États, sont requis d'y venir à la Quasimodo, avec intimation que s'ils
ne viennent, ils seront tenus à ce qu'auront ordonné ceux qui y
viendront (article 5).» (_Ordonn._, III, 126-7.)

_Le droit de prise cesse..._

Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et du dauphin, leurs
maîtres d'hôtel pourront, hors des villes, faire prendre par les gens
de la justice du lieu des tables, des coussins, de la paille, et des
voitures, le tout en payant, et seulement pour un jour.» (_Ibid._)

_On défend aux magistrats de faire le commerce..._

Défense aux conseillers et officiers de faire marchandise. «Les
denrées sont aucunes foiz par leurs mauvaistiez grandement enchéries;
et qui pis est, pour leur gautesse, il est peu de personnes qui osent
mettre aux denrées que eulz ou leurs facteurs pour eux bent avoir ou
acheter...» (Art. 31, _Ibid._)

_Le Grand-Conseil, le parlement, la chambre des Comptes, doivent
s'assembler au soleil levant..._

Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la remontrance déjà citée.
On y dit aussi «que ceux qui vouloient gouverner n'étant que deux ou
trois, les choses souffraient de longs délais; que ceux qui
poursuivoient la court, chevaliers, écuyers et bourgeois, étoient si
dommagés par ces délais, qu'ils vendoient leurs chevaux, et partoient
sans réponse, mal contens, etc. (_Ms. de la Bibl. royale_, fonds
Dupuy, nº 646, et Brienne, nº 276.)


200--page 305--_La royauté ne vivait que d'abus..._

M. Perrens dit très bien: «Il n'est point vrai de dire que, pour faire
contrepoids à la noblesse, le pouvoir royal fit alliance avec les
classes populaires: il se servait tantôt de l'une, tantôt des autres,
et, à la faveur de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin ses
empiètements et ses progrès. Si la nation s'est affranchie à la
longue, ce n'est point par son concours, mais malgré les obstacles
qu'il mettait sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus
souvent, qu'une longue suite de conjurations contre leurs sujets,
conjurations qu'ils croyaient légitimes, puisqu'ils se regardaient
comme investis d'un droit supérieur pour commander aux autres hommes.
Que fût-il arrivé, si les successeurs de Hugues-Capet, si les Valois
et les Bourbons eussent fait le personnage populaire qu'on a cru voir
dans leur histoire? Selon toute apparence, la Révolution française en
eût été avancée de quelques siècles, et elle n'eût coûté ni tant de
sang ni tant de ruines.»


201--page 306--_Dans cette dissolution du royaume, la Commune restait
vivante..._

«Étienne Marcel donnait tous ses soins à l'organisation des milices
bourgeoises, qui existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de
discipline. Il donna à chaque quartier un chef militaire qui, sous le
nom de quartenier, commandait aux cinquantainiers, lesquels
commandaient à cinquante hommes, et aux dizainiers qui en commandaient
dix. Ainsi, les ordres du prévôt des marchands, communiqués
directement aux quarteniers, l'étaient par ceux-ci aux cinquantainiers
et par les cinquantainiers aux dizainiers, qui pouvaient en peu de
temps réunir leurs hommes et se tenir prêts à tout événement. La
charge de quartenier avait pris par là une grande importance; Marcel
la releva encore en la rendant élective...»

Marcel entrait en même temps dans les moindres détails de
l'administration municipale. Il enjoint aux Parisiens, par une
ordonnance, «de maintenir la propreté dans les rues, chacun devant sa
maison, et de ne point laisser leurs pourceaux en liberté, s'ils ne
les voulaient voir tuer par les sergents».

Ces règlements de police étaient d'autant plus nécessaires qu'à cette
époque la population de Paris s'était accrue d'un grand nombre
d'habitants des campagnes, qui venaient y chercher un abri.

Marcel ne ferma jamais les portes à ces malheureux, et préserva Paris
jusqu'au dernier moment de la famine et de la peste. (Perrens,
_Étienne Marcel_. 1860.)


202--page 307--_Le roi de Navarre revint à Paris..._

«Et mesmement le due de Normandie le festa grandement. Mais faire le
convenoit, car le prévost des marchands et ceux de son accord le
ennortèrent à ce faire.» (Froissart, III, p. 290.)


203--page 308--_À Rouen, il fit descendre du gibet le corps de ses
amis_, etc.

«Le corps du comte d'Harcourt avait déjà été enlevé depuis longtemps.
Les trois autres corps furent ensevelis par trois rendus (frères
convers) de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut ensuite mis
dans un coffre, et il y eut un quatrième coffre vide en représentation
du comte d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char à dames.»
(Secousse, p. 165.)--«Campanis pulsatis... sermone per ipsum regem
prius facto, ubi assumpsit thema istud: Innocentes et recti adhæserunt
mihi (Ps. XXIV, 21).» (Cont. G. de Nangis.)


204--page 308--_Le dauphin prêchait aussi à Paris_, etc.

Le dauphin voulait, disait-il, vivre et mourir avec eux; les gendarmes
qu'il réunissait étaient pour défendre le royaume contre les ennemis
qui le ravageaient impunément par la faute de ceux qui s'étaient
emparés du gouvernement; il aurait déjà chassé ces ennemis s'il avait
eu l'administration de la finance, mais il n'avait pas touché un
denier ni une maille de tout l'argent levé par les États.--Marcel,
averti de l'effet produit par ce discours, fit à son tour assembler le
peuple à Saint-Jacques-de-l'Hôpital. Le duc y vint, mais ne put se
faire entendre. Consac, partisan du prévôt, parla contre _les
officiers_; il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que les
bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean de Saint-Onde, un des
généraux des aides, déclara qu'une partie de l'argent avait été mal
employée, et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient reçu, par
ordre du duc de Normandie, 40.000 ou 50.000 moutons d'or. «Si comme
les rooles le notoient.» (Secousse, _Hist. de Charles-le-Mauvais_,
170.)


205--page 311--_Pour encourager les bourgeois par la vue de leur
nombre_, etc.

«Dans la première semaine de janvier, ceulx de Paris ordonnèrent que
ils auroient tous chapperons my-partis de drap rouge et pers.» _Ms._
«Outre ces chaperons, les partisans du prévôt portèrent encore des
fermeilles d'argent mi-partiz d'esmail vermeil et asuré, au dessous
avoir escript à bonne fin, en signe d'alience de vivre et morir avec
ledit prévôt contre toutes personnes.» (_Lettres d'abolition du 10
août 1358._ Secousse, _ibid._, p. 163.)


206--page 311--_À Paris les vivres devenaient rares et chers..._

«Admirantibus de hoc et dolentibus præposito mercatorum et civibus,
quod per regentem et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,
ipsum pluries adierunt exorantes... Qui optime eis facere promittebat,
sed... Quinimo magis gaudere de malis insurgentibus in populis et
afflictionibus, et tunc et postea Nobiles videbantur.» (Cont. G. de
Nangis, p. 116.)


207--page 313--_Le meurtre des conseillers du dauphin avait été
probablement imposé au prévôt par Charles-le-Mauvais..._

M. Perrens objecte que le roi de Navarre n'était pas à Paris, «il ne
savait qu'à moitié ce qui s'y passait, au lieu que Marcel et les
autres chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les deux
maréchaux à l'oeuvre, et leur opposition constante à l'autorité des
États, avaient de plus pressantes raisons de se venger.» (Perrens,
_Étienne Marcel_. Note de 1860.)--Ce qui est certain, c'est que la
mort des maréchaux fut résolue dans l'assemblée des métiers à
Saint-Éloi, et qu'on ne voulut point surseoir à l'exécution.--«Quod
utinam nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit istud prout
iste præpositus _cum suis me et multis audientibus_ confessus est.»
(Cont. G. de Nangis, p. 116.)


208--page 314--_Plusieurs des commissaires des États ne voulurent plus
gouverner..._

«Or vous dis que les nobles du royaume de France, et les prélats de la
sainte Église se commencèrent à tanner de l'emprise et ordonnance des
trois États. Si en laissoient le prévost des marchands convenir et
aucuns des bourgeois de Paris. (Froiss., III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
Conf. Matt. Villani, l. VIII, c. XXXVIII, 492.)


209--page 314--_Paris se chargeait de gouverner la France. La France
ne le voulut pas..._

«Rien ne peut donner l'idée de l'esprit d'opposition qui régnait dans
les provinces: les habitants relevaient avec aigreur des détails sans
importance, par exemple, le traitement que recevaient les députés
chargés de lever le subside... On accusait Marcel et les siens de ne
se servir de leur pouvoir que pour piller le royaume et amasser des
richesses immenses.» (Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)


210--page 314--_Le dauphin à Compiègne aux États de Vermandois..._

«Ut illos principales occidi faceret, vel si non posset... expugnaret
viriliter civitatem et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
impedimentum suorum victualium_ molestaret.» (Contin. G. de Nangis, p.
117.)


211--page 315--_Marcel envoya en Avignon louer des brigands..._

Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour Avignon, portant à Pierre
Maloisel 2,000 florins d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui
l'avait chargé de lever des _brigands_, et pour y acheter des
armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit Froissart, un grand nombre
de gens d'armes et soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
compagnons. (Secousse, p. 224-3. Voy. aussi Perrens, _Étienne Marcel_.
1860): «Il envoyait de toutes parts pour enrôler des hommes aguerris
et pour acheter des armes. Mais presque partout il était victime des
malversations de ses agents et de la mauvaise foi des mercenaires...
Marcel y vit, non sans raison, combien il lui serait difficile de se
faire une armée, et par suite, de quelle importance il était de gagner
définitivement le roi de Navarre, qui en avait une.»


212--page 315--_Dans cette guerre chevaleresque_, etc.

«Les chevaliers et les écuyers rançonnoient-ils assez courtoisement, à
mise d'argent, ou à coursiers ou à roncins; ou d'un pauvre gentilhomme
qui n'avait de quoi rien payer, le prenoient bien le service un
quartier d'an, ou deux ou trois.» (Froissart, III, 333.)


213--page 319--_Le long de la Somme, on comptait trente de ces
souterrains..._

Ces souterrains paraissent avoir été creusés dès l'époque des
invasions normandes. Ils furent probablement agrandis d'âge en âge.
Une partie du territoire du Santerre, qui à elle seule possédait trois
de ces souterrains, était appelée _Territorium sanctæ liberationis_.
(Mém. de l'abbé Lebeuf, dans les _Mém. de l'Acad. des inscr._, XXVII,
179.)


214--page 320, note 2--_Famine de 1358..._

Les ecclésiastiques eux-mêmes souffrirent beaucoup: «Multi abbates et
monachi depauperati et etiam abbatissæ varia et aliena loca per
Parisios et alibi, divitiis diminutis, quærere cogebantur. Tunc enim
qui olim cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant incedere,
nunc peditando unico famulo et monacho cum victu sobrio poterant
contentari.» (Contin. G. de Nangis, II, 122.)--La misère et les
insultes des gens de guerre inspirèrent souvent aux ecclésiastiques un
courage extraordinaire. Nous voyons dans une occasion le chanoine de
Robesart abattre trois Navarrais de son premier coup de lance. Ensuite
il fit merveille de sa hache. L'évêque de Noyon faisait aussi une rude
guerre à ces brigands. (Froissart, II, 353. Secousse, I, 340-1.)


215--page 320--_On appelait par dérision le paysan Jacques
Bonhomme..._

Contin. G. de Nangis. Les autres étymologies sont ridicules. Voy.
Baluze, _Pap. Aven._, I, 333, etc.


216--page 320--_Qui aurait craint de maltraiter Jacques Bonhomme?..._

«Quand on était dans les bons jours, que l'on ne voulait pas tuer ou
qu'on ne le voulait que par hasard et par accident, il y avait une
facétie qui se reproduisait souvent et qui était devenue
traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche où l'on pétrit le
pain, et, jetant la femme dessus comme sur un lit, on la violait. S'il
y avait quelque enfant dont les cris importunaient, au moyen d'un lien
très court on attachait à cet enfant un chat retenu par un de ses
membres. Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme sortant de sa
huche, blêmissant encore de rage sous cette couche de farine qui le
rend grotesque et lui ôte jusqu'à la dignité de son désespoir; le
voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille souillées, son enfant
ensanglanté, dévisagé, tué quelquefois par le chat en fureur?»
(Bonnemère, _Histoire des Paysans_. Note de 1860.)


217--page 321--_Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de
plusieurs siècles..._

«Quærentes nobiles et eorum maneria cum uxoribus et liberis
exstirpare... Dominas nobiles suas vili libidine opprimebant.» (Cont.
G. de Nangis, 119.)


218--page 321--_Les Jacques allaient sous un capitaine_, etc.

«Chaque village voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre parmi
les plus forcenés, ces paysans, qui paraissent dans l'histoire comme
des bêtes fauves, s'adressaient de préférence au plus honorable, au
plus considérable et souvent au plus modéré. Dans le Valois, on trouve
au nombre de ces chefs Denisot Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert
de Hautefontaine, frère de Pierre de Demeuille, qui était président au
Parlement et conseiller du duc de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy,
«homme de bonne fame et renommée», disent les lettres de rémission;
Jean Nerenget, curé de Gélicourt; Colart, le meunier, gros bourgeois
de la comté de Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur de
Saint-Martin le Guillart.» (Perrens, _Étienne Marcel_, d'après le
_Trésor des Chartes_. 1860.)


219--page 321--_Les nobles se mirent à tuer et à brûler tout dans les
campagnes..._

Chateaubriand, _Études hist._, édit. 1831, t. IV, p. 170: «Nous avons
encore les complaintes latines que l'on chantait sur les malheurs de
ces temps, et ce couplet:

            Jacques Bonhomme,
  Cessez, cessez, gens d'armes et piétons,
  De piller et manger le Bonhomme,
  Qui de longtemps Jacques Bonhomme
  Se nomme.»

Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les complaintes latines, voy.
_Mém._, collection Petitot, t. V, p. 181.


220--page 322--_Marcel avait intérêt à soutenir les Jacques..._

«Si Marcel était trop politique pour ne pas profiter d'une diversion
si opportune, il ne pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne fut pas
concertée, ni la provoquer, puisque, malgré l'alliance de quelques
bonnes villes, il n'exerçait directement aucune action hors de Paris.
Tous ses actes sont d'un homme que les événements ont surpris et qui
ne songe qu'après coup à en tirer parti. «Plaise vous sçavoir,
écrivait-il le 11 juillet (1358), que lesdites choses furent en
Beauvoisis commencées et faictes sans nostre sceu et volenté.» On
objecte qu'il avait intérêt à nier la part qu'il venait de prendre à
la Jacquerie; mais il ne la nie que pour les premiers jours.»
(Perrens.)--«... Et mieuls ameriens estre mort que avoir apprové les
fais par la manière qu'ils furent commencié par aucuns des gens du
plat paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois cens combatans de
noz gens et lettres de credance pour euls faire désister de grans
mauls qu'il faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent désister des
choses qu'il faisoient, ne encliner à nostre requeste, nos gens se
départirent d'euls et de nostre commandement firent crier bien en
soixante villes sur paine de perdre la teste que nuls ne tuast femmes,
ne enfans de gentil homme, ne gentil femme, se il n'estoit ennemi de
la bonne ville de Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en la ville de Paris,
plus de mille que gentils hommes que gentils femmes et y estoit ma
dame de Flandres, ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et à
tous on ne fit que bien et honneur et encores en y a mil qui y sont
venus à seurté, ne à bons gentils hommes, ne à bonnes gentils femmes
qui nul mal n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne volons
nul mal...» (_Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France et
de Flandre_, publiée par M. Kervyn de Lettenhove, dans les _Bullet. de
l'Acad. roy. de Belg._, t. XX, nº 9.)

_Il avait profité du soulèvement pour détruire plusieurs forteresses
autour de Paris..._

«Quand Marcel vit les efforts intelligents de Guillaume Calle pour
former un faisceau de tant de bandes dispersées, il comprit le parti
qu'on pouvait tirer de cette nouvelle force en la réglant. C'est
pourquoi, sur divers points, il indiqua aux Jacques les chefs qu'ils
devaient choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec ceux qu'ils
avaient élus d'eux-mêmes... il leur recommandait de raser tous les
châteaux qui pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les ravages
et les meurtres inutiles, il acceptait le but de cette guerre, qui
devait être l'abaissement de la noblesse.

«Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne suffisait pas de diriger
de loin, par ses conseils, des alliés indociles, et qu'il fallait tout
ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des chefs qui leur
donnassent l'exemple. Il organisa une double expédition de Parisiens
et de mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de l'épicier
Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre Desbarres, devait attaquer les
châteaux, principalement au sud de Paris... L'autre, dirigée par Jean
Vaillant, prévôt des monnaies, devait se joindre à Guillaume Calle...»

La bourgeoisie parisienne, en prenant part à la Jacquerie, communiqua
sa modération aux chefs et aux paysans. «C'est un fait certain que,
partout où elle parut, la vie même de ses plus cruels ennemis fut
respectée: il n'y a rien à sa charge dans le volumineux recueil du
_Trésor des Chartes_, ni dans les chroniqueurs, si ce n'est la ruine
de quelques châteaux qui la menaçaient incessamment. On y voit même
que les colonnes bourgeoises parcouraient le pays en annonçant, au nom
du prévôt des marchands, qu'il était défendu, sous peine de mort, de
tuer les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles offraient en
outre un asile aux familles de leurs ennemis, lorsque ces familles ne
portaient pas un nom trop notoirement odieux aux Parisiens.» (Perrens,
_Étienne Marcel_. 1860.)


221--page 323--_Les nobles firent tant de mal au pays_, etc.

Marcel trace le tableau de cette effroyable réaction dans la lettre
qu'il écrit, le 11 juillet 1358, «aux bonnes villes de France et de
Flandre»: «Nous pensons que vous avez bien oy parler comment
très-grant multitude de nobles, tant de vostre paiis de Flandres,
d'Artois, de Boulonnois, de Guinois, de Ponthieu, de Haynault, de
Corbiois, de Beauvoisis et de Vermendois, comme de plusieurs autres
lieux par maniere universele de nobles universaument contre non
nobles, sens faire distinction quelconques de coupables ou non
coupables, de bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manière
d'ostilité, de murdre et de roberie, de ça l'yaue de la Somme et aussi
deça l'yaue d'Oise, et combien que à plusieurs d'euls rien ne leur ait
esté meffait, toutevoies ils ont ars les villes, tué les bonnes gens
des paiis, sens pitié et miséricorde quelconques, robé et pillié tout
quanques il ont trouvé, femmes, enfans, prestres, religieux, mis à
crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens et ycels prendre et
rober, et plusieurs d'iceuls fait morir ès gehines... les pucelles
corrompues et les femmes violées en présence de leurs maris, et
briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus inhumainement que
oncques ne firent les Wandres, ne Sarrasins... et encore ès-dits mauls
persévèrent de jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent mettent
à mort, en raençonnent et ostent leurs marchandises, tout homme non
noble de bonnes villes ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent
à mort et robent et dérobent... Et bien savons que monseigneur le duc
(le régent), nous, noz biens et de tout le plat paiis a mis en
habandon aus nobles et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a
advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il peuvent rober, et
combien que lidit noble, depuis la prise du roy nostre sire, ne soient
volu armer contre les ennemis du royaume, si comme chascun a veu et
sceu, ne aussi monseigneur le duc, toutevoies contre nous se sont armé
et contre le commun, et pour la très-grant hayne qu'ils ont à nous, et
à tout le commun et les grant pilles et roberies que il font sur le
peuple, il en vient grant et si grant quantité que c'est merveille.»
(_Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France et de Flandre_,
publiée par M. Kervyn de Lottenhove.--Voy. aussi Perrens.)

Le régent, qui n'eut pas un mot de blâme pour les gentilshommes qui
s'étaient rendus coupables de ces meurtres et de ces spoliations, nous
apprend lui-même qu'au mois d'août (1358) les nobles continuaient «de
piller, de voler, de violer dans les environs de Reims (et ailleurs),
malgré les défenses par lui faites». Les habitants de diverses villes,
entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le Grand et le Petit-Pouillon,
Villers-Sainte-Anne, Chenay, Chalon-sur-Vesle et Villers-Franqueux
voulurent s'opposer à ces indignes traitements; les nobles en tuèrent
plus de cinquante. Cependant le prévôt forain de Laon accuse les
bourgeois d'avoir attaqué les gentilshommes au service du régent et
les veut condamner à l'amende, «et que pis est lez diz nobles
accompaigniez de plusieurs autres se soient depuis efforciez et
s'efforcent encore de jour en jour de chevauchier et chevauchent
continuellement ès dites villes de mettre à mort et peurs genz et
chevaux de harnais et autres, à rançonner villes et genz, pour
lesquelles choses il a convenu tous les diz habitanz desdites villes
aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit demouré, mais sont
les maisons demourées vagues et les biens qui sont ou pais perissent
aus champs et aussi les autres heritages demeurent gastes, incultives
et inutiles, dont très grant domage et inconveniens se pourroient
ensuir, car le pais en pourroit estre desers, les villes despeupliees
et la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du plat pais se
gouverne par ycelle.» (_Lettres de rémission pour les habitants de
Saint-Thierry_, etc.: _Trésor des Chartes_, Reg. 86, fº 130). Voy.
Perrens: «Le régent avoue, dans les lettres de rémission, que les
nobles incendiaient et détruisaient des villes qui n'avaient pris
aucune part à la Jacquerie, par exemple, dans la seule prévôté de
Vitry, Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et Dully.» (_Lettres
de rémission pour les habitants de Heislemarrois_, etc.: _Trésor des
Chartes_, Reg. 81, fº 122).--«Les incendies qu'ils allumèrent, dit le
Continuateur de Nangis, font encore verser des larmes.»

«Lire Perrens, chapitre X, sur cette réaction nobiliaire: «Les
cruautés des nobles et de leurs hommes d'armes surpassèrent celles des
paysans par le nombre et la durée.» Froissart parle de cent mille
hommes qui auraient pris part à la Jacquerie, tandis que le
Continuateur de Nangis dit six mille seulement.--La Jacquerie avait
commencé le 21 mai 1358, et non en novembre 1357, comme le dit
Froissart. Le 9 juin, jour du départ de l'expédition contre Meaux,
elle était déjà terminée: elle avait donc, en réalité, duré moins de
trois semaines. Les représailles des nobles étaient déjà commencées le
9 juin, et au mois d'août, quand le régent rentra dans Paris, elles
duraient encore: elles avaient eu pour théâtre à peu près tout le pays
de langue d'Oil.» (_Étienne Marcel._ 1860.)


222--page 326--_Combat de la porte Saint-Honoré..._

Voy. dans Perrens la discussion de ce fait, si Marcel rentra en ville
avant ou après le combat de la porte Saint-Honoré. «Il est probable
que si Marcel était rentré avant le combat, il n'en eut la nouvelle
que lorsque la lutte était terminée.» (1860.)


223--page 329--_Les meurtriers de Marcel s'en allèrent éveillant le
peuple_, etc.

«Ceux qui le matin avaient pris les armes pour «vivre et mourir avec
les chefs du peuple», déclaraient, le soir, ne s'être armés que pour
ouvrir les portes au régent. En un instant, tous les chaperons rouges
et pers (bleu foncé) avaient disparu, et chacun donnait des marques
bruyantes d'une joie qui n'était pas dans les coeurs.»

Parmi ceux qui donnèrent l'exemple de la résistance aux vainqueurs, il
faut nommer surtout Nicolas de la Courtneuve. «Garde de la Monnaie à
Rouen, il avait été nommé par Marcel aux mêmes fonctions à la Monnaie
de Paris. Il resta à son poste, et il sut empêcher qu'aucun des
ouvriers soumis à ses ordres ne se prononçât pour Maillart et le
régent. Le lendemain de la mort du prévôt, Jean le Flament, maître de
la Monnaie du roi, s'étant présenté à l'hôtel des Monnaies pour en
prendre possession et s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la
Courtneuve refusa d'obéir, attendu, dit-il, qu'on ne savait pas encore
qui était le seigneur..... Lorsque, enfin, il se fut assuré qu'il n'y
avait plus d'espérance, plutôt que de remettre les clefs à un officier
du régent, il les donna à Pierre le Maréchal, que Marcel avait nommé
maître particulier des monnaies.» (Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)


224--page 329--_Le parti de Marcel survécut à son chef..._

«Les forces de cette opposition étaient sans doute considérables,
quoique les auteurs n'en parlent point, puisque, avant de rentrer dans
Paris, le régent crut qu'il était nécessaire de nommer une commission
chargée d'admettre les turbulents à composition moyennant finance.»
(Perrens, d'après _Trésor des Chartes_, Reg. 86, p. 431.)

_Une conspiration pour venger Marcel..._

_Trésor des Chartes_, Reg. 90, p. 382. Secousse.--Voy. dans Perrens le
complot et la mort héroïque de Martin Pisdoé, «changeur fort riche et
fort estimé». (Décembre 1359, chap. XV. 1860.)


225--page 329--_Le dauphin fit rendre à la veuve de Marcel_, etc.

«Marguerite des Essarts, veuve d'Étienne Marcel, ne voulut point se
remarier. Ce fut en souvenir des services rendus par son père, Pierre
des Essarts, à Philippe-de-Valois que le régent lui fit restituer tous
ses biens meubles et accorder pour elle et ses six enfants en bas âge
une rente annuelle de soixante livres parisis, faible compensation de
la perte des trois mille écus d'or qu'elle avait apportés en dot, et
de tous les biens de Marcel.» (Perrens, chap. XIV. _Trésor des
Chartes_, Reg. 90, fº 49. 1860.)


226--page 329--_Marcel tue les États en les faisant comme il les
veut._

Ce fut un des principaux griefs contre Marcel qu'il ait peu à peu
laissé convertir le conseil en une réunion secrète de ses seuls amis
qu'il présidait lui-même et qui s'imposait aux Parisiens comme la
seule autorité. À cela l'on répond qu'il était naturel que le prévôt
s'appuyât sur ses amis et ne mît pas ses adversaires dans le secret de
ses desseins. Ces conciliabules secrets n'en excitèrent pas moins les
accusations les plus passionnées, et quand plus tard le dauphin
accorda des lettres de rémission à la ville de Paris, il eut soin d'en
excepter les membres du conseil secret, comme coupables de haute
trahison. (Voy. Perrens, _Étienne Marcel_. 1860.)


227--page 336--_Il y eut des confiscations et des supplices contre le
parti de Marcel..._

«Le régent ne se contenta pas de dépouiller ceux dont il épargnait la
vie: il prenait les biens de ceux-là même que la hache avait frappés,
en sorte que personne, en mourant, ne pouvait se flatter d'avoir
épuisé la vengeance royale...--Ses rigueurs ne frappaient pas
seulement les citoyens qui étaient suspects d'avoir pris une part
active à la révolution populaire; la vengeance royale s'acharnait
jusque sur les boulangers qui avaient fourni du pain, fût-ce par
contrainte, à la faction vaincue. Les personnes qu'on arrêtait pour
les mettre à mort étaient soumises à des tortures affreuses, et on
leur arrachait ainsi tous les aveux qu'on voulait, même les moins
véritables.» (Perrens, _Étienne Marcel_, c. XIV. 1860.)


228--page 336--_Détresse de Paris en 1359..._

«Unde arbores per itinera et vineas incidebantur, et annulus lignorum,
qui ante pro duobus solidis dabatur, nunc pro unius floreni pretio
venditur.» (Contin. G. de Nangis, p. 121.)--«Quarta autem boni vini...
viginti quatuor solidi.» (_Ibid._, p. 125, conf. 129.)


229--page 337--_Les gens de Touraine, etc., achetaient aux Anglais des
sauf-conduits..._

«Nullus salvus, nisi ab eis salvum conductum litteratorie obtinebat.»
(Cont. G. de Nangis, p. 122.) «... Se eis tributarios reddiderunt.»
(_Ibid._, p. 125.)


230--page 340--_Le roi d'Angleterre n'osa attaquer Paris..._

«Anglici... accesserunt... Nobiles qui in urbe tunc erant, cum domino
regente in bona copia, armis protecti se extra muros posuerunt, non
multum elongantes a fortalitiis et forsatis... Non fuit tunc
præliatum.» (_Ibid._)

_Près de Chartres les Anglais éprouvèrent un terrible orage..._

«Maxima pars bigarum et curruum in viis et itineribus imbre nimio
madentibus remansit, equis deficientibus.» (_Ibid._)


231--page 342--_La Rochelle, d'autant plus française..._

«Et disoient bien les plus notables de la ville: «Nous aouerons les
Anglois des lèvres, mais les cuers ne s'en mouvront jà.» (Froiss., ch.
CCCCXLI, p. 229-230.)--Les regrets des gens de Cahors ne sont pas
moins touchants: «Responderunt flendo et lamentando... quod ipsi non
admittebant dominum regem Angliæ, imo dominus noster, rex Franciæ,
ipsos derelinquebat tanquam orphanos.» (Note communiquée par M.
Lacabane, d'après les _Archives de Cahors_ et le _ms. de la Bibl.
royale_.)


232--page 344--_Le roi Jean vendit sa chair et son sang..._

Mat. Villani, XIV, 617.--«Le roi de France, qui se veoit en danger,
pour avoir l'argent plus appareillé, s'y accorda légèrement.»
(Froiss., IV, ch. CCCCXLIX, p. 79.)


233--page 347--Les croisés se joignaient plutôt aux compagnies...

«Plusieurs s'en allèrent cette part, chevaliers, écuyers et autres,
qui cuidoient avoir grands bienfaits du pape avecques les pardons
dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si s'en partoient...
et se mettoient en la mauvaise compagnie qui toudis croissoit de jour
en jour.» (Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142.)


234--page 348--_La succession du duc de Bourgogne_, etc.

Le roi de Navarre descendait d'une soeur aînée, mais à un degré
inférieur. Jean allégua «que la loi écrite si dit que outre les fils
des frères, nul lieu n'a représentation, mais l'emporte le plus
prochain du sang et du côté.» (Secousse, _Preuves de l'Hist. de
Charles-le-Mauvais_, t. II, p. 201.)


235--page 348--_Le roi d'Angleterre alléguait son âge pour ne pas
prendre la croix..._

«Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne leur débattrois jamais, si autres
besognes ne me sourdent, et à mon royaume dont je ne me donne
garde.--Oncques le roi ne put autre chose impetrer fors tant que
toujours il fut liement et honorablement traité en dîners et en grands
soupers.» (Froiss., ch. CCCLXXVIII, p. 167.)


236--page 352--_On célébrait le combat des Trente, où les Bretons
avaient vaincu les Anglais..._

On a élevé un monument sur la lande de Mi-Voie, près Ploërmel, pour
perpétuer le souvenir de cet événement. Voy. le poème publié par M. de
Fréminville, en 1819, et par M. Crapelet, en 1827. Voy. aussi M. de
Roujoux, _Hist. de Bretagne_, III, 381.--La douleur de Beaumanoir,
lorsqu'il rencontra les paysans bretons traînés en esclavage par les
Anglais, est exprimée avec une touchante naïveté:

  Il vit peiner chétifs, dont il eut grand'pitié.
  L'un estoit en un ceps et li autre ferré,...
  Comme vaches et boeufs que l'on mène au marché.
  Quand Beaumanoir les vit, du coeur a soupiré!

Beaumanoir, s'en plaignant à l'Anglais Bemborough, en reçoit la
réponse suivante:

  Biaumaner, taisiez-vous; de ce n'est plus parlé,
  Montfort si sera duc de la noble duché,
  De Nante à Pontorson, et même à Saint-Mahé,
  Édouard sera roy de France couronné.

Et Beaumanoir, selon le poète, lui répond _humblement_:

  Songiez un autre songe, cestuy est mal songié;
  Car jamais par tel voie n'en aurez demi pié.

Au commencement de la bataille, l'Anglais crie à Beaumanoir:

  Rends-toi tôt, Beaumanoir, je ne t'occiray mie;
  Mais je feray de toi biau présent à ma mie;
  Car je lui ai promis, et ne veux mentir mie,
  Que ce soir te mettrai dans sa chambre jolie (honnête.)
  Et Beaumanoir répond: Je te le surenvie!
  ... De sueur et de sang la terre rosoya.

Beaumanoir, demandant à boire, reçoit de Geoffroy Dubois la fameuse
réponse:

  Bois ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera!

L'histoire, dit le poète, en fut écrite, et peinte en _tappichies_:

  Par tretous les États qui sont de ci la mer;
  Et s'en est esbattu maint gentil chevalier,
  Et mainte noble dame à la bouche jolie.
  Or priez, et Jésus, et Michel, et Marie,
  Que Dieu leur soit en aide et dites-en, Amen.


237--page 352--_Bertrand Duguesclin..._

Duguesclin est nommé dans les actes Glecquin, Gléaquin, Glayaquin,
Glesquin, Cleyquin, Claikin, etc. Ceci le désignerait pour vrai Breton
de race. Il se croyait lui-même descendu d'un roi maure, Hakim, retiré
en Bretagne, qui, chassé du pays par Charlemagne, aurait laissé dans
la tour de Glay son fils, que Charles fit baptiser. Le connétable
voulait, après la guerre de Castille, passer en Afrique et conquérir
Bougie. Voy. _le Man. de la Bibl. du roi: Conquête de la Bret.
Armorique, faite par le preux Charlemagne sur ung payen nommé Aquin,
qui l'avoist usurpé_, etc., nº 35, 356 du P. Lelong.

_Sa vie a été chantée dans une sorte d'épopée chevaleresque..._

  Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers
  Et pour l'amour du prince qui de Dieu soit sauvé,
  Afin qu'on n'eust pas les bons fais oubliés
  Du vaillant connestable qui tant fut redoubtez,
  En a fait les beaux vers noblement ordonnez.
                   _Ms. de la Bibl. royale_, nº 7224.

M. Macé, professeur d'histoire, a donné une notice intéressante sur
cet important manuscrit dans l'_Annuaire de Dinan_, 1835.

_Le poème avoue qu'il était laid..._

  Mais l'enfant dont je dis et dont je vois parlant,
  Je crois quil not si lait de Resnes à Disnant.
  Camus estoit et noir, malotru et massant (?).
  Li père et la mère si le héoient tant....
                    _Ms. de la Bibl. royale_, nº 7224.

Voyez aussi la Chronique en prose réimprimée par Francisque Michel.


238--page 354--_Bataille de Cocherel..._

«Si ordonnons que nous mettions à cheval trente des nôtres...; et de
fait ils prendront ledit captal et trousseront et l'emporteront entre
eux.» (Froiss., IV, ch. CCCCLXXXVIII, p. 201.)

«Si y furent grand temps sur un état que de crier Notre-Dame-Auxerre,
et de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Auxerre... Si y
fut avisé et regardé pour meilleur chevalier de la place et qui plus
s'étoit combattu de la main... messire Bertrand Duguesclin. Si fut
ordonné de commun accord que on crieroit Notre-Dame Guesclin.»
(_Ibid._, p. 202-3.)

_Charles V donna à Duguesclin pour récompense le comté de
Longueville..._

Les lettres de donation sont du 27 mai 1364. Duchâtelet, _Hist. de
Duguesclin_, p. 297.--En 1365, le roi reprit ce comté, en payant une
partie de la rançon de Duguesclin. (_Archives_, J. 381.)

_En même temps, il faisait couper la tête au sire de Saquenville_,
etc.

«Si furent pris à mercy tous les soudoyers étrangers; mais aucuns
pillards de la nation de France, qui là s'étaient boutés, furent tous
morts.» (Froiss., IV, ch. CCCCCXVIII, p. 230.)


239--page 355--_Le prince de Galles envoya à Montfort le brave
Chandos_, etc.

«Chandos... pria plusieurs chevaliers et écuyers de la duché
d'Aquitaine; mais trop petit en y allèrent avec lui, si ils n'étoient
Anglois.» (Froiss., IV, ch. DI, p. 241.)


240--page 355--_Beaucoup de Bretons se joignirent à Charles de
Blois..._

«Le vicomte de Rohan, le sire de Léon, le sire de Kargoule
(Kergorlay), le sire de Loheac... et moult d'autres que je ne puis mie
tous nommer.» (_Ibid._, ch. DII, p. 242.)


241--page 356--_Les Bretons voulaient en finir par la mort de l'un ou
de l'autre..._

«Que si on venoit au-dessus de la bataille que messire Charles de
Blois fut trouvé en la place, on ne le devoit point prendre à nulle
rançon, mais occire. Et ainsi en cas semblable les François et les
Bretons en avoient ordonné de messire Jean de Montfort; car en ce jour
ils vouloient avoir fin de la bataille et de guerre.» (_Ibid._, ch.
DX, p. 264.)


242--page 357, note 2--«_Et l'appelle-t-on Saint-Charles_»...

Urbain V, _bon François_, ordonna, il est vrai, une enquête pour la
canonisation de Charles de Blois, mais il mourut avant qu'elle fût
faite, et son successeur Grégoire II, sous lequel elle eut lieu, n'en
fit aucun usage, pour ne pas offenser le duc de Bretagne. (_Hist. de
Bret._ Note de M. Dacier sur Froissart.)


243--page 360--_Don Pèdre-le-Cruel ne se fiait qu'aux Juifs et aux
Sarrasins..._

En 1358, voulant faire la guerre au roi d'Aragon, «e enviò el rey D.
Pedro a regard al rey Mahomad de Grenada, que le ayuda se con algunas
galeas». (Ayala, c. XI.)


244--page 360--_Expédition contre don Pèdre-le-Cruel..._

On a sur l'expédition d'Espagne un chant languedocien: À Dona
Clamença. Cançon ditta la bertat, fattat sur la guerra d'Espania,
fatta pel generoso Guesclin assistat des nobles moundis de Tholosa.
1367. (Don Morice, I, p. 16, et Froiss., IV, p. 286.)


245--page 360, note 2--_Charles V prêta à Duguesclin l'argent de sa
rançon..._

«À tous ceuls qui ces présentes lettres verront, Bertran du Guesclin,
chevalier, conte de Longueville, chambellan du roy de France, mon très
redoubté et souverain seigneur, salut. Savoir faisons que parmi
certaine somme de deniers que ledit roy mon souverain seigneur nous a
pieça fait bailler en prest, tant _pour mettre hors de son royaume les
compaignes qui estoient es parties de Bretaigne, de Normandie et de
Chartain et aileurs es basses marches_, comme pour nous aidier à
_paier partie de notre raençon à noble homme messire Jehan de
Champdos_, vicomte de Saint-Sauveur et connestable d'Acquittaine,
duquel nous sommes prisonnier, nous avons promis et promettons audit
roy mon souverain seigneur par nos foy et serment mettre et _emmener
hors de son royaume lesdictes compaignes_ à nostre pouvoir le plus
hastivement que nous pourrons, sans fraude ou mal engin, et aussi sans
les souffrir ne souffrir demourer ne faire arrest en aucune partie
dudit royaume, se n'est en faisant leur chemin, et sans ce que nous ou
les dictes compaignes demandions ou puissions demander audit roy mon
souverain seigneur ne à ses subgiez ou bonnes villes, finance ou autre
aide quelconques, etc.» (1365, 22 août. _Archives_, J, 481.)


246--page 362--_Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans
l'armée de Don Enrique_, etc.

«Si prirent congé au roy Henry... au plus courtoisement sans eux
découvrir, ni l'intention du prince. Le roi Henry qui étoit large,
courtois et honorable, leur donna moult doucement de beaux dons, et
les remercia grandement de leur service, et leur départit au partir de
ses biens, tant que tous s'en contentèrent. Si vidèrent d'Espagne.»
(Froiss., ch. DXXIV, p. 326.) Duguesclin avait été créé duc de la
Molina. (D. Morice, I, p. 1628.)


247--page 363--_Le roi de Navarre craignait tellement de se
compromettre pour les uns ou les autres_, etc.

«Et supposoient les aucuns que tout par cautèle s'étoit fait
prendre... pourtant que il ne savoit encore comment la besogne se
porteroit du roi Henry et du roi Don Piètre.» (Froiss., ch. DXXXIX, p.
369.)


248--page 364--_Les vainqueurs étaient réduits au cinquième_, etc.

Knyghton, col. 2629; et Froiss., ch. DLXII, p. 429. «Ils portoient à
grand meschef la chaleur et l'air d'Espagne, et mêmement le prince
étoit tout pesant et maladieux.» Walsingham ajoute qu'on disait alors
que le prince avait été empoisonné. (Wals., p. 117.)

_Le prince de Galles ne pouvant les satisfaire, ils pillaient
l'Aquitaine..._

«Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent issir de son
pays et aller ailleurs pour chasser et vivre... Ils entrèrent en
France, qu'ils appeloient leur chambre.» (Froiss., ch. DLXIV, p. 439.)


249--page 366--«_... et si ce n'était assez, il n'y a femme en France
sachant filer..._

  N'a filairesse en France, qui sache fil filer,
  Qui ne gaignast ainçois ma finance à filer,
  Qu'elles ne me volissent hors de vos las geter.
                _Ms. de la Bibl. royale_, nº 7224, folio 86.


250--page 366--_Le prince de Galles avait demandé mille lances au sire
d'Albret_, etc.

«Il s'y prêta fort mal: «Messire le prince de Galles se truffe de
moi.» Adonc demanda tantôt un clerc. Il vint. Quand il fut venu, il
lui dit, et le clerc écrivit: «Cher sire, plaise vous savoir que je ne
saurois sevrer les uns des autres... et si aucuns iront, tous iront,
ce sçais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde.» (Froiss., ch. DXXXI,
p. 350-1.)


251--page 367--_Il mit sur les terres des Gascons un fouage de dix
sols par feu..._

Et non d'un franc, comme le dit Froissart. (_Lettres du Prince de
Galles_, 26 janvier 1368. Note communiquée par M. Lacabane. _Ms. de la
Bibl. royale._)


252--page 371--_Tout maladif qu'il était, Charles V faisait
continuellement de dévotes processions..._

«Tout dechaux et nuds pieds, et madame la reine aussi... et faisoit
ledit roi de France partout son royaume être son peuple, par
contrainte des prélats et des gens d'Église en cette affliction.»
(Froiss., ch. DLXXXVII, p. 57.)


253--page 371--_Toutes les villes qui se rendaient à Charles V_, etc.

_Ordonn._, V, p. 291, 324, 338, 333. Sism., XI, p. 145.

Sur l'histoire des Communes, voyez particulièrement le cinquième
volume du cours de M. Guizot.


254--page 374--_Il fallut que le duc de Bourbon_, etc.

«Puisque combattre ne voulez... dedans trois jours, sire duc de
Bourbon, à heure de tierce ou de midi, vous verrez votre dame de mère
mettre à cheval et mener en voie: si avisez sur ce, et la rescouez
(délivrez) si vous voulez.» (Froiss., ch. DCXX, p. 173.) «... Mais
oncques ne s'en murent ni bougèrent.» (_Ibid._, ch. DCXXI, p. 175.)


255--page 377--_La Bretagne était contre les Anglais..._

«Tous les barons, chevaliers et écuyers de Bretagne étoient très bons
François: «Cher sire, avoient-ils dit à leur duc, sitôt que nous
pourrons apercevoir que vous vous ferez partie pour le roi
d'Angleterre contre le roi de France..., nous vous relinquerons tous,
et mettrons hors de Bretagne.» (Froiss., VI, ch. DCLXXIV, p. 27-28.)


256--page 378--_La Rochelle se donna à Charles V, mais avec bonnes
réserves..._

«... Et auroient en leurs villes coins pour forger florins et monnoie
blanche et noire, de telle forme et aloi comme ont ceux de Paris.»
(Froiss., VI, ch. DCLXX, p. 15.)


257--page 379--_Le duc de Lancastre traversa la France_, etc.

«Vix quadraginta caballos vivos secum ducens.» (Wals., p.
529.)--«Milites famosos et nobiles, delicatos quondam et divites...
ostiatim mendicando, panem petere, nec erat qui eis daret.» (Wals., p.
187.)


258--page 381--_Alice Perrers..._

«Milites parliamentales graviter conquesti sunt de quadam Alicia Peres
appellata, femina procacissima.» (Walsingham, p. 189.)--«Illa nunc
juxta justitiarios regis residendo, nunc in foro ecclesiastico juxta
doctores se collocando... pro defensione causarum suadere ac etiam
contra postulare minime verebatur.» (Wals., p. 189.)--«Inverecunda
pellex detraxit annulos a suis digitis et recessit. (_Ibid._)


259--page 384--_Le roi de Navarre traite avec les Anglais_, etc.

Secousse, _Hist. de Charles-le-Mauvais_, t. I, 2e partie, p.
173.--Lebrasseur, _Hist. du comte d'Évreux_, p. 93.--Voy. les pièces
originales du procès: _Archives du royaume_, J, 618.


260--page 385--_Charles V ne put être forcé ni à combattre ni à
rendre..._

«Le roi de France rossoignoit (craignait) si les fortunes périlleuses
que nullement il ne vouloit que ses gens s'aventurassent par bataille
si il n'avoit contre six les cinq.» (Froiss., VII, 115.)


261--page 386--_La multitude de ses constructions..._

«Comment le roy Charles estoit droit artiste et appris ès sciences et
des beauls maçonnages qu'il fist faire:--Fonda l'église de
Saint-Anthoine dedans Paris. L'église de Saint-Paul fist amender et
acroistre, et maintes autres églises et chapelles fonda, amenda et
crut les édifices et rentes. Accrut son hôtel de Saint-Paul; le
chastel du Louvre à Paris fit édifier de neuf; la Bastille
Saint-Anthoine, combien que puis on y ait ouvré, et sus plusieurs des
portes de Paris, fait édifice fort et bel. Item les murs neufs et
belles grosses et haultes tours qui entour Paris sont. Ordonna à faire
le Pont-Neuf. Édifia Beaulté; Plaisance, la noble maison; répara
l'ostel de Saint-Ouyn. Moult fit rédifier le chastel de
Saint-Germain-en-Laye; Creel, Montargis; le chastel de Meleun et
mains autres notables édifices.» (Christ. de Pisan, VI, 25.)


262--page 386--_Il avait construit le vaste hôtel Saint-Paul..._

Le séjour de l'hôtel Saint-Paul était, disait-il, favorable à sa
santé. Dans ce labyrinthe de chambres qui composaient les appartements
du roi, on comptait: la _chambre où gist le roi_, la _grand'chambre de
retrait_, la _chambre de l'estude_. De plus, il y avait un jardin, un
parc, une chambre des bains, une des étuves, une ou deux autres qu'on
appelait _chauffe-doux_, un jeu de paume, des lices, une volière, une
chambre pour les tourterelles, des ménageries pour les sangliers, pour
les grands lions et les petits, une chambre du conseil, etc. Charles V
avait renfermé dans son hôtel Saint-Paul plusieurs autres hôtels,
comme ceux des abbés de Saint-Maur et de Puteymuce (_petimus_; dans
les environs se tenaient des scribes qui faisaient le métier d'écrire
des pétitions; par une autre corruption on l'appela Petit-Musc). Les
appartements du duc d'Orléans n'étaient guère moins vastes que ceux du
roi; puis venaient dans de semblables proportions ceux du duc de
Bourgogne, de Marie, d'Isabelle, de Catherine de France, des ducs et
duchesses de Valois et de Bourbon, des princes et princesses du sang
et de quantité d'autres seigneurs et gens de cour. Le duc d'Orléans
avait un cabinet qui lui servait simplement à dire ses heures et qu'on
appelait _retrait où dit ses heures Monsieur Louis de France_. De même
quand on descendait dans les cours, on trouvait la mareschaussée, la
conciergerie, la fourille, la lingerie, la pelleterie, la
bouteillerie, la saucisserie, le garde-manger, la maison du four, la
fauconnerie, la lavanderie, la fruiterie, l'échançonnerie, la
panneterie, l'épicerie, la tapisserie, la charbonnerie, le lieu où
l'on faisait l'hypocras, la pâtisserie, le bûcher, la taillerie, la
cave aux vins des maisons du roi, les cuisines, les jeux de paume, les
celliers, les poulaillers, etc. Les chambres étaient lambrissées du
bois le plus rare; jusque dans les chapelles il y avait des cheminées
et des poêles qu'on appelait _chauffe-doux_. Les cheminées étaient
ornées de statues colossales, selon l'usage du temps; «celle de la
chambre du roi avait de grands chevaux de pierre; une autre était
chargée de douze grosses bêtes et de treize grands prophètes.»
(Félibien, I, p. 654-5.)

_Le sire de La Rivière en faisait les honneurs..._

«Pour maintenir sa court en honneur, le roy avoit avec luy barons de
son sang et autres chevaliers duis et apris en toutes honneurs...
ainsi messire Burel de La Rivière, beau chevalier, et qui certes très
gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux que le
roy vouloit festoyer et honorer.» (Christ. de Pisan, VI, 63.)


263--page 387--_Les astrologues de Charles V..._

«Les grands princes séculiers (dit un contemporain de Charles V)
n'oseroient rien faire de nouvel sans son commandement et sans sa
saincte élection (de l'astrologie); ils n'oseroient chasteaux fonder,
ne églises édifier, ne guerre commencer, ne entrer en bataille, ne
vestir robe nouvelle, ne donner joyau, ne entreprendre un grand
voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement.» (Christ. de Pis.,
p. 208.)


264--page 388--_Caractère de Charles V..._

Il ne blâmait pas toute dissimulation: «Dissimuler, disoyent aucuns,
est un rain (une branche) de trahison. Certes, ce dist le roy adont,
les circonstances font les choses bonnes ou maulvaises; car en tel
manière peut estre dissimulé que c'est vertu et en tel manière vice;
sçavoir: dissimuler contre la fureur des gens pervers, quant ce est
besoing est grand sens; mais dissimuler et faindre son courage en
attendant opportunité de grever aucun, se peut appeler vice.»
(Christine, VI, p. 53.)


265--page 389--_Puissance des Juifs..._

_Ord._, III, p. 351 et 471. Conf. à IV, p. 532 (4 février
1364).--_Ord._, III, p. 478, art. 26.--Ils ne devaient pas prêter sur
gages suspects; mais ils s'étaient ménagé une justification facile.
Article 20 des privilèges des juifs: «De crainte qu'on ne mette dans
leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite volées, nous voulons
_qu'ils ne puissent être repris pour nulle chose trouvée chez eux_,
sauf en un coffre dont ils porteroient les clefs.» (_Ord._, III, p.
478.)

Quoique Charles V eût essayé d'introduire un peu d'ordre dans la
comptabilité, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains,
maintenu presque jusqu'à nous par la chambre des Comptes, suffisait
pour rendre les calculs impossibles.


266--page 392--_Une solennelle plaidoirie par-devant le roi_, etc.

Pierre Cugnières demandait entre autres choses que le vassal félon fût
puni par le seigneur et non par l'Église, sauf la pénitence qui
viendrait après; qu'un seigneur ne fût pas excommunié pour les fautes
des siens; que le juge ecclésiastique ne forçât pas le vassal d'autrui
par excommunication à plaider devant lui; que l'Église ne donnât pas
asile à ceux qui échappaient des prisons du roi; d'autre part que les
terres acquises par le clerc payassent les taxes et retournassent à sa
famille, au lieu de rester en mainmorte, que le clerc qui trafiquait
ou prêtait fût sujet à la taille, qu'un roturier ne donnât moitié de
sa terre à son fils clerc, s'il avait deux enfants, etc.

_Le nom de l'avocat du roi resta le synonyme d'un mauvais ergoteur..._

«Abiitque in proverbium, ut quem sciolum et argutulum et deformem
videmus, M. Petrum de Cuneriis, vel corrupte, M. Pierre du Coignet,
vocitemus.» (Bulæus, IV, 222.--_Libertés de l'Église gall._ Traités.
Lettres de Brunet, p. 4.--(Simulacrum ejus, simum et deforme... quod
scholastici prætereuntes stylis suis scriptoriis pugnisque confodere
et contundere solebant.» (Bulæus, IV, 322.)


267--page 933--_Jean XXII déclara, effrontément qu'en haine de la
simonie, il se réservait..._

Baluz. _Pap. Aven._, I, p. 722. «Omnia beneficia ecclesiastica quæ
fuerunt, et quocumque nomine censeantur et ubicumque ea vacare
contigerit.»


268--page 394, note 3--_L'histoire de la papesse Jeanne..._

On l'a rejetée à l'an 848, et cité en preuve Marianus Festus et
Sigebert de Gemblours; mais on n'en trouve pas un mot dans les anciens
manuscrits de ces auteurs. Plus tard seulement on inséra dans le texte
ce qu'on avait d'abord écrit à la marge. (Bulæus, IV, 240.)


269--page 395--_Sainte Brigitte fait dire par Jésus au pape
d'Avignon..._

«Tu pejor Lucifero... tu injustior Pilato... tu immitior Juda, qui me
solum vendidit; tu autem non solum me vendis, sed et animas electorum
meorum.» (_S. Brigittæ Revelationes_, l. I, c. XLI.)


270--page 397--_On considéra tous les malheurs qui suivirent comme une
punition du ciel..._

On chantait à cette époque le cantique suivant:

    Plange regni respublica,
  Tua gens, ut _schismatica_,
        Desolatur.
    Nam pars ejus est iniqua,
  Et altera sophistica
        Reputatur, etc.
              _Bibl. du roi, cod. 7609. Coll. des Mém._, V, 481.


271--page 400--_Révoltes du Languedoc..._

_Hist. du Languedoc_, l. XXXII, ch. XCI, p. 365.--Ch. XCV, p.
368.--Ch. XCVI, p. 369.


272--page 403--_Révolte de la Bretagne..._

Chronique en vers de 1341 à 1381, par maître Guill. de Saint-André,
licencié en décret, scolastique de Dol, notaire apostolique et
impérial, ambassadeur, conseiller et secrétaire du duc Jean IV:

  Les François estoient testonnés,
  Et leurs airs tout efféminés;
  Avoient beaucoup de perleries,
  Et de nouvelles broderies.
  Ils estoient frisques et mignotz,
  Chantoient comme des syrenotz;
  En salles d'herbettes jonchées,
  Dansoient, portoient barbes fourchées,
  ... Les vieux ressembloient aux jeunes,
  Et tous prenoient terrible nom,
  Pour faire paour aux Bretons.


273--page 404--_Mort de Duguesclin..._

  A! doulce France amie, je te lairay briefment!
  Or veille Dieu de gloire, par son commandement,
  Que si bon conestable aiez prochainement
  De coi vous vaillez mieulx en honour plainement!
      _Poème de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale_, nº 7224, 142 verso.

Voy. l'excellent art. CHARLES V, de M. Lacabane (_Dict. de la
conversation_).


274--page 408--_La France atteignait dans Froissart la perfection de
la prose narrative..._

Sans parler de tant de beaux récits, je ne crois pas qu'il y ait rien
dans notre langue de plus exquis que le chapitre: «Comment le roi
Édouard dit à la comtesse de Salisbury qu'il convenoit qu'il fust aimé
d'elle, dont elle fut fortement ébahie.»

Quoique Froissart ait séjourné si longtemps en Angleterre, je n'y
trouve qu'un mot qui semble emprunté à la langue de ce pays: «Le roi
de France pour ce jour étoit jeune, et volontiers _travillait_
(voyageait, _travelled_).» (T. IX, p. 475, année 1388.)

_Dans son voyage aux Pyrénées, cheminant le joyeux prêtre, avec ses
quatre lévriers en lesse..._

«Considérai en moi-même que nulle espérance n'étoit que aucuns faits
d'armes se fissent es partie de Picardie et de Flandre, puisque paix y
étoit, et point ne voulois être oiseux; car je savois bien que au
temps à venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble
histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillants
hommes plaisance et exemple de bien faire; et entrementes que j'avois,
Dieu merci, sens, mémoire et bonne souvenance de toutes les choses
passées, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je
pourrois être informé touchants à ma principale matière, âge, corps et
membres pour souffrir peine, me avisai que je ne voulois me séjourner
de non poursuivre ma matière; et pour savoir la vérité des lointaines
besognes sans ce que j'envoyasse aucune autre personne en lieu de moi,
pris voie et achoison (occasion) raisonnable d'aller devers haut
prince et redouté seigneur messire Gaston comte de Foix et de Berne...
Et tant travaillai et chevauchai en quérant de tous côtés nouvelles,
que par la grace de Dieu, sans péril et sans dommage, je vins en son
châtel à Ortais... en l'an de grâce 1388. Lequel... quand je lui
demandois aucune chose, il me le disoit moult volontiers; et me disoit
bien que l'histoire que je avois fait et poursuivois seroit au temps à
venir plus recommandée que mille autres.» (Froissart, IX, 218-220.)


275--page 409--«_Le vrai régime des bergers et bergères par Jehan de
Brie_»...

Jehan raconte d'abord comme quoi: «À l'âge où les enfants commencent à
muer leurs premières dents et où ils ont encore leur folle plume, et
ne sont prenables d'aucune loi», il fut chargé de garder les oies,
puis les pourceaux; comment ensuite, «accroissant son estat d'estre
promeu aux honneurs terriens», il eut la garde des chevaux et des
vaches. Mais il y fut blessé, et revint dire que jamais il ne
garderait les vaches: «Et lors, lui fust baillée la garde de
quatre-vingts agneaux débonnaires et innocents..., et il fut comme
leur tuteur et curateur, car ils étoient soubs âge et mineurs d'ans.»
Il ne se conduisit pas comme certains pasteurs temporels ou
spirituels..., etc. Ensuite «ledit Jehan de Brie, _sans simonie_, fut
establi et institué à porter les clefs des vivres... de l'hôtel de
Messy, appartenant à l'un des conseillers du roy notre seigneur ès
enquestes de son parlement à Paris... Quand ledict de Brie eut été
licencié et maistre en ceste science de bergerie, et qu'il estoit
digne de lire en la rue au Feurre (_la rue du Fouarre, où étaient les
écoles_) auprès la crèche aulx veaux, ou soubz l'ombre d'ung ormel ou
tilleul, derrière les brebis, lors vint demourer au Palais-Royal, en
l'hostel de Messire Arnoul de Grantpont, trésorier de la
Sainte-Chapelle royale à Paris...--Premièrement, les aigniaux qui sont
jeunes et tendres doivent estre traitez amyablement et sans violence,
et ne les doit-on pas férir ne chastier de verges, de bastons»,
etc.--Lorsque l'on coupe les agneaux: «Doit lors le berger estre sans
péché, et est bon de soi confesser», etc., etc.--Ce charmant petit
livre n'a pas été réimprimé, que je sache, depuis le seizième siècle.
J'en connais deux éditions, toutes deux de Paris; l'une porte la date
de 1542 (Bibl. de l'Arsenal), l'autre n'a pas d'indication d'année
(Bibl. royale, S. 880).

Le passage suivant a bien l'air d'être écrit par un homme de robe:
«Ils estoient (les agneaux) sous âge et mineurs d'ans; et pour ce que
ledit Jehan n'est pas noble, et que il ne lui appartenoit pas de
lignage, il n'en put avoir le _bail_, mais il en eut la garde,
gouvernement et administration, quant à la nourriture.»


276--page 411--_L'épopée des faits et gestes de Duguesclin..._

  ... Le prévost d'Avignon
  Vint droit à Villenove, où la chevalerie
  De Bertran et des siens estoit adonc logie.
  I la dit à Bertran que point ne le detrie:
  Sire, l'avoir est prest, je vous acertefie,
  Et la solution séelée et fournie,
  Come Jeshu donna le fils sainte Marie
  À Marie-Magdalaine qui fut Jhesu amie.
  Et Bertran li a dit: Beau sire, je vous prie,
  Dont vint yeilz avoirs, ne me le celez mie?
  La pris li Aposteles en sa thresorerie?
  Nanil, Sire, dit-il, mais la debte est paie
  Du commun d'Avignon, à chascun sa partie.
  Dit Bertran Du Guesclin: Prévost, je vous afie,
  Jà n'en arons deniers en jour de notre vie,
  Se ce n'est de l'avoir venant de la clergie,
  Et volons que tuit cil qui la taille ont paiée,
  Aient tout lor argent, sans prendre une maillie.
  Sire, dit li prévos, Dieu vous doient bonne vie!
  La pour gent arez forment esleessie (_réjouie_).
  Amis, ce dit Bertran, au pape me direz,
  Que ces grans tresors soit ouvers et defermez,
  Ceulz qui lont paié, il lor soit retorez,
  Et dittes que jamais n'en soit nul reculez,
  Car, se le savoie, jà ne vous en doubtez,
  Et je fusse oultre mer passez et bien alez,
  Je seroie ainçois par deçà retournez...
       _Poème de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale_, nº 7224, folio 49.


FIN DU TROISIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES


  LIVRE V


  CHAPITRE 1er. _Vêpres siciliennes._                                1

  1270-1282. PHILIPPE-LE-HARDI.                                _ibid._

    Charles d'Anjou chef de la maison de France.                     2

    Efforts des papes pour secouer le joug français.                 3

    Jean de Procida.                                                 5

    Il passe d'Espagne en Sicile et à Constantinople.                6

  1282. Massacre des Français en Sicile.                            15

    D. Pedro, roi d'Aragon, secourt les Siciliens.                  17

  1285. Mort de Charles d'Anjou.                                    24

    Philippe-le-Hardi meurt en Espagne.                             24

  1299. La Sicile reste au roi Frédéric, Naples aux descendants de
    Charles d'Anjou.                                           _ibid._


  CHAPITRE II. _Philippe-le-Bel.--Boniface VIII_ (1285-1304).       25

  1285. PHILIPPE-LE-BEL.                                       _ibid._

    Administration.                                                 27

  1288-1291. Parlement.                                             28

    Centralisation monarchique. Légistes.                           31

    Fiscalité.                                                      35

  1293-1300. L'argent et la ruse.                                   36

    Philippe appelé par les Flamands.                               38

    Le comte de Flandre et sa fille retenus à Paris.                40

    Expulsion des Juifs, altération des monnaies; maltôte.          42

  1295-1304. Démêlés entre Boniface VIII et Philippe-le-Bel.        43

  1300. Le Jubilé                                                46-50

    Le pape favorise les ennemis de la France; représailles de
    Philippe                                                        52

    Rupture au sujet du Languedoc                                   53

  1301. Philippe fait enlever l'évêque de Pamiers                   55

  1302. Bulle supposée; brûlée à Paris                              59

    Philippe appuyé par les États généraux                          61

    Révolte des Flamands                                            64

    Défaite de Courtrai                                             66

  1302. Suite de la lutte contre le pape                            68

    Nogaret à Anagni                                                75

    Retour du pape à Rome; sa mort                               77-80

    Benoit XI meurt subitement                                      82

  1304. Victoires de Ziriksée et de Mons-en-Puelle               82-83

    Misère du peuple                                                84


  CHAPITRE III. _L'or.--Le fisc.--Les Templiers_                    85

    L'or                                                       _ibid._

    Le fisc                                                         86

    L'alchimie                                                      87

    La sorcellerie                                             _ibid._

    Le juif                                                         89

  1305. Bertrand de Gott (Clément V)                                92

  1306. Poursuites contre Boniface VIII                             97

    Le Temple                                                       99

    Puissance, privilèges du Temple                            _ibid._

    Cérémonies                                                     103

    Accusations dirigées contre cet ordre                          105

    Richesse des Templiers                                         108

    Ils font la guerre aux chrétiens                               109

    Griefs de la maison de France                                  110

    Philippe-le-Bel ruiné attaque les Templiers                    112

    Les moines et les nobles les abandonnent                       113

    Ils refusent de se réunir aux Hospitaliers                     114

    Les chefs de l'ordre arrêtés à Paris                           116

  1307. Instruction du procès                                      117


  CHAPITRE IV. _Suite.--Destruction de l'ordre du Temple_
  (1307-1314).                                                     119

  1307. Opposition du pape                                     _ibid._

    L'instruction continue                                         120

  1307. Aveux obtenus par les tortures                             120

  1308. Adhésion des États du royaume aux poursuites               121

    Difficultés suscitées par le pape                              122

    Le pape se réfugie à Avignon                                   124

    Concessions mutuelles                                          126

  1309. Commission pontificale. Faiblesse du Grand-Maître      _ibid._

  1310. Poursuites contre la mémoire de Boniface                   127

    Défense des Templiers entravée                                 128

    Protestation des Templiers                                     135

    Intérêt qu'ils excitent                                        138

    Consultation du pape en leur faveur                            140

    Concile provincial tenu à Paris                                141

    Supplice de cinquante-quatre Templiers                         143

  1311. L'ordre supprimé par toute la chrétienté                   148

    Compromis entre le pape et le roi                              150

  1312. Concile de Vienne                                      _ibid._

    Condamnation des mystiques béghards, franciscains              151

    Abolition du Temple                                            155

    Fin du procès de Boniface VIII                                 156

  1314. Exécution des chefs de l'ordre                             157

    Causes de la chute du Temple                                   159


  CHAPITRE. V. _Suite du règne de Philippe-le-Bel.--Ses trois
  fils.--Procès.--Institutions_ (1314-1328)                        163

    Le diable                                                      164

    Procès atroces                                                 166

  1314. Mort de Philippe-le-Bel                                    169

    Activité, éducation de Philippe-le-Bel                         170

    Il ménage l'Université                                         172

    Institutions                                                   173

    Ordonnances contradictoires                                    174

    Hypocrisie de ce gouvernement                                  175

    Attaques contre la noblesse                                    176

    Confédération de la noblesse du nord et de l'est               180

    --LOUIS X; réaction féodale                                    181

    Lutte des barons et des légistes                               186

  1315. Lois nouvelles sur les monnaies                            188

    Ordonnance pour l'affranchissement des serfs               _ibid._

  1316.--PHILIPPE-_le-Long_                                        190

    Application de la loi Salique                              _ibid._

    Les villes sont armées                                         192

  Tentative pour la réforme des poids et mesures.                  192

    Règlements de finances.                                    _ibid._

  1316-1322. Le parlement se constitue.                        _ibid._

    La royauté se constitue.                                   _ibid._

  1320. Pastoureaux.                                               196

    Les Juifs et les lépreux.                                      197

  1322-1328. CHARLES IV, _le-Bel_.                                 203

    Édouard II, roi d'Angleterre, renversé par sa femme, Isabelle
    de France.                                                     204

  1328. Mort de Charles IV.                                        208


  LIVRE VI


  CHAPITRE Ier. _L'Angleterre.--Philippe-de-Valois_ (1328-1349).   209

  1328. Avènement de PHILIPPE-DE-VALOIS.                       _ibid._

    L'Angleterre sous Édouard III.                                 214

    Flandre, Angleterre; esprit commercial.                        215

    Routes du commerce depuis les croisades.                       216

    Commerce de l'Angleterre.                                      217

    Caractère guerrier et mercantile du quatorzième siècle.        218

    Caractère opposé de la France.                                 219

    Premières années du règne de PHILIPPE VI.                      220

    Guerre de Flandre. Bataille de Cassel.                         221

  1329. Procès de Robert d'Artois.                                 223

  1332. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre.            226

  1333. Poursuites contre sa famille.                          _ibid._

  1336. Ordonnances sur les impôts et sur les marchandises.        227

    Rapports de Philippe VI avec le pape.                      _ibid._

    Mécontentement général.                                        228

    Édouard III relève son autorité.                           _ibid._

    Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre.              229

    Émigration des ouvriers flamands en Angleterre.            _ibid._

  1337. Révolte des Gantais. Jacquemart Artevelde.                 230

    Ordonnances et préparatifs d'Édouard III.                      231

    Armée féodale et mercenaire de Philippe VI.                    232

  1338. Les Anglais en Flandre.                                _ibid._

    Édouard III, vicaire impérial.                                 233

  1339. Les Anglais en France.                                     233

    Édouard III, roi de France.                                    237

  1340. Bataille de l'Écluse.                                      238

    La guerre de Flandre sans résultats.                           240

  1341. Guerre de Bretagne. Blois et Montfort.                 _ibid._

  1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; Édouard III
    soutient Jean de Montfort.                                     247

  1345. Édouard III perd à la fois Montfort et Artevelde.          248

  1346. Édouard III attaque la Normandie.                          249

    Les Anglais brûlent Saint-Germain, Saint-Cloud, Boulogne.      251

    Philippe VI les poursuit.                                      252

    Bataille de Créci.                                             254

    Siège de Calais.                                               257

    Persistance d'Édouard III; ses succès en Écosse et en
    Bretagne.                                                      259

    Tentatives de Philippe pour faire lever le siège de Calais.    260

  1347. Prise de Calais; dévouement de six bourgeois.              261

    Calais peuplé d'Anglais.                                   _ibid._

    Les mercenaires, les fantassins remplacent les troupes
    féodales.                                                      262

    Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, de la noblesse.    265

    Abattement moral; attente de la fin du monde; mortalité.   _ibid._

  1348. La _Peste noire_.                                          266

    Mysticisme de l'Allemagne; flagellants.                        269

    Boccace; prologue du Décaméron.                            _ibid._

    Suites de la Peste.                                            272

  1349-1350. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et le
    Dauphiné.                                                      273

    Noces et fêtes.                                                273

  1350. Mort de Philippe VI.                                       274


  CHAPITRE II. _Jean.--Bataille de Poitiers_ (1350-1356).          275

    Laure, Pétrarque.                                          _ibid._

    Le quatorzième siècle s'obstine dans sa fidélité au passé.     279

  1350. Avènement de JEAN.                                         280

    Création de l'ordre de l'Étoile.                           _ibid._

    Charles d'Espagne, Charles de Navarre.                         281

  1350-1359. Rapides variations des monnaies.                  _ibid._

    États généraux, sous Philippe-de-Valois, sous Jean.            284

  1355. Gabelle votée par les États. Résistance de la Normandie
    et du comte d'Harcourt.                                        285

    Le comte d'Harcourt décapité.                                  286

  1356. Le prince de Galles ravage le midi.                        287

    Bataille de Poitiers.                                          288

    Le roi prisonnier.                                             291


  CHAPITRE III. _Suite. États généraux.--Paris.--Jacquerie.--Peste._
  (1356-1364).                                                     293

  1356. Le dauphin Charles. Le prévôt des marchands, Étienne Marcel.
    Paris.                                                         294

  1357. États généraux.                                            298

    États provinciaux.                                             300

    Robert le Coq et Étienne Marcel.                               301

    Désastres de la France.                                        306

    Charles-le-Mauvais à Paris.                                    307

  1358. Nouveaux États; le dauphin régent du royaume.              308

    Révolte de Paris.                                              311

    Meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie.            312

    Règne de Marcel.                                               313

    La Champagne, le Vermandois pour le dauphin.                   314

    États de la langue d'Oil à Compiègne.                      _ibid._

    Souffrances du paysan.                                         315

    Jacquerie.                                                     320

    Charles-le-Mauvais, capitaine de Paris.                        324

    Marcel s'appuie sur Charles-le-Mauvais et essaye de lui livrer
    Paris.                                                         327

    Marcel assassiné.                                              328

  1359. Le dauphin rentre à Paris.                                 335

    Négociations avec les Anglais.                                 337

    Leurs propositions rejetées par les États.                     338

    Édouard III en France.                                     _ibid._

    Les Anglais aux portes de Paris.                               339

  1360. Traité de Brétigny.                                        341

    Désolation des provinces cédées.                               342

    Rançon du roi.                                                 343

    Le roi en liberté; ses premières ordonnances.                  344

    Ordonnance en faveur des Juifs.                                345

  1360-1363. Misère, ravage, mortalité.                        _ibid._

    Les Tard-venus.                                                346

  1362. Jean réunit au domaine la Bourgogne et la Champagne.       347

  1363. Il va prêcher la croisade en Angleterre.                   349

  1364. Mort du roi Jean à Londres.                                350


  CHAPITRE IV. _Charles V_ (1364-1380).--_Expulsion des
  Anglais._                                                        351

  1364. CHARLES V, _le Sage_.                                  _ibid._

    L'Anglais, le Navarrais, les compagnies.                       352

  Bertrand Duguesclin.                                             353

    Bataille de Cocherel.                                          354

  1365. Bataille d'Auray; mort de Charles de Blois.                355

    Ordonnances de Charles V.

    Guerre de Don Enrique de Transtamare contre son frère Don
    Pèdre-le-Cruel.                                                359

  1366. Duguesclin à la tête des compagnies.                       361

    Le pape rançonné à Avignon.                                _ibid._

    Don Pèdre quitte l'Espagne; est rétabli par les Anglais.       362

  1367. Bataille de Najara; Duguesclin prisonnier.                 363

    Les compagnies, mal payées, se jettent sur la France.          366

    Duguesclin recouvre la liberté.                            _ibid._

  1368. Le midi mécontent des Anglais.                             367

  1369. Défections.                                            _ibid._

    Le prince de Galles cité devant la cour des Pairs.             368

    Charles recouvre son influence.                                369

    Duguesclin replace Don Enrique sur le trône de Castille; Don
    Pèdre vaincu à la bataille de Montiel.                         370

    Charles V confisque l'Aquitaine.                               371

  1370. Les Anglais traversent la France; mort de Jean Chandos.    372

    Charles V se concilie le roi de Navarre et le roi d'Écosse.    373

    Le prince de Galles prend Limoges d'assaut.                    375

    Duguesclin, connétable.                                        376

    Le duc de Bretagne prend parti pour les Anglais; il est chassé
    par les Bretons.                                               377

  1370-1373. Le roi de Castille envoie une flotte à Charles V.
    Prise de La Rochelle.                                      _ibid._

    Les Anglais battus partout.                                    378

    Le duc de Lancastre traverse de nouveau la France.             379

  1374. Les Gascons se livrent à la France.                    _ibid._

  1376. L'Angleterre veut la paix.                                 380

    Mort du prince de Galles.                                      381

  1377. Mort d'Édouard III; Alice Perrers.                         382

    Charles V marie son frère, le duc de Bourgogne, à l'héritière
    de Flandre.                                                    383

  1378. Le roi de Navarre traite avec les Anglais; Charles V le
    prévient.                                                      384

    La France relevée dans l'opinion de l'Europe.                  385

    Monuments de Charles V. Bastille, Hôtel Saint-Paul.            386

    Vie privée de Charles V.                                       387

    Astrologues.                                               _ibid._

    Sagesse de Charles V; sa prévoyance.                           388

    Mauvais état des finances du roi; puissance des Juifs.         389

    Richesse, juridiction du clergé.                               390

    Régales, annates, réserves.                                    392

    Corruption de l'Église.                                        393

    Grand schisme. Urbain VI, Clément VII.                         396

    Charles V ne peut faire reconnaître son pape dans la
    chrétienté.                                                    397

  1379. Révoltes du Languedoc.                                     399

    Révoltes de la Flandre (Voy. le t. IV).

    Révoltes de la Bretagne.                                       401

  1380. Mort de Duguesclin.                                        404

    Mort de Charles V.                                             405

    Son gouvernement.                                              406

  Caractère prosaïque du quatorzième siècle.                       408

    Froissart. Jehan _le bon berger_, etc.                         409

    Situation difficile et contradictoire où se trouve la
    chrétienté. Folie de Charles VI et de la plupart des princes
    de cette époque.                                               410


  APPENDICE.                                                       413


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.


IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.





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