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Title: Après le divorce
Author: Bovet, Marie Anne de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Après le divorce" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



Après le Divorce



    _DU MÊME AUTEUR_


    CONFESSIONS D'UNE FILLE DE TRENTE ANS      1 vol.

    ROMAN DE FEMMES                            1 vol.

    CONFESSIONS CONJUGALES                     1 vol.

    PARTIE DU PIED GAUCHE                      1 vol.

    PAROLE JURÉE                               1 vol.

    PAR ORGUEIL                                1 vol.

    PETITES ROSSERIES                          1 vol.

    PRIS SUR LE VIF                            1 vol.

    MARIONNETTES                               1 vol.

    COURTE FOLIE                               1 vol.

    MAÎTRESSE ROYALE                           1 vol.

    LA BELLE SABINE                            1 vol.

    BALLONS ROUGES                             1 vol.

    AUTOUR DE L'ÉTENDARD                       1 vol.

    AME D'ARGILE                               1 vol.

    CONTRE L'IMPOSSIBLE                        1 vol.

    PLUS FORT QUE LA VIE                       1 vol.

    NOCES BLANCHES                             1 vol.

    LA REPENTIE                                1 vol.


_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège._



    _MARIE ANNE DE BOVET_

    Après le Divorce

    [Illustration: logo]

    PARIS

    ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

    23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33

    M DCCCCVIII



    _A mon cher et grand ami
    FRANÇOIS COPPÉE
    en toute affection_

        M. A. DE B.



APRÈS LE DIVORCE



PREMIÈRE PARTIE



I


Au jour finissant de cinq heures dont l'ombre obscurcit le vaste
appartement de l'avenue de Messine, c'est mélancolique, ce désordre
qui survit à la fête nuptiale. Dans les salons aux meubles épars, que
tout à l'heure animait la rumeur d'une foule parée, et où flotte la
poussière des tapis foulés longuement, vont se flétrissant les gerbes
de lilas, de lis, de tubéreuses, blanches fleurs d'hyménée ennuagées
de tulle. Et leurs parfums violents se font âcres en s'exaspérant de
la chaleur lourde qui épaissit l'air.

La salle à manger est en proie aux valets faisant disparaître les
reliefs du lunch et s'efforçant de la rétablir en son aspect usuel
pour le repas familial du soir. Là-bas, c'est la chambre vide de la
fille qui, au bras de l'époux, vient de s'envoler du nid. Les armoires
béantes, les traces de bagages enlevés, la robe blanche et le chaste
voile abandonnés sur le lit virginal, trahissent la précipitation du
départ, ce départ solennel pour le grand voyage à travers la vie. Mme
Bertereau, chez qui les légitimes émotions n'abolissent point le sens
pratique, s'y active à enfermer argenterie et bijoux, fourrures et
dentelles de prix, rapportés du petit salon où étaient exposés les
cadeaux somptueux. Le docteur s'est réfugié dans son cabinet, dont la
sévérité professionnelle n'exclut point l'opulence, seule pièce
demeurée à peu près en ordre. Las de cette journée de représentation,
lui qui jamais au chevet de ses malades ne connaît la fatigue, il
s'échoue sur son large fauteuil pivotant et, d'un geste machinal
d'homme sanguin, il donne de l'aisance au robuste cou de taureau
qu'étrangle depuis des heures matinales la rouge cravate de
commandeur.

Il n'est pas longtemps seul. Un pas léger, le froufroutement soyeux
d'une jupe rose, un baiser mis sur le haut front chauve et bossué:

«Eh bien! mon oncle, cela s'est passé à merveille, dit une claire voix
de cristal.

--Pour eux surtout, qui s'en vont. Et voilà, fillette, qu'à présent
il n'y a plus que toi ici. Pas pour longtemps d'ailleurs... Ton tour
va venir.

--Oh! moi, je n'en suis pas encore là.

--Pourquoi donc, mon enfant? J'espère bien qu'au contraire tu vas
bientôt trouver un mari digne de toi. Et il sera chanceux, le
coquin.... Une jolie fille bonne et gentille comme pas une...»

C'est avec des yeux paternels vraiment que le docteur Bertereau
regarde la fille de son frère. N'est-elle pas sa fille, en effet,
depuis sept ans? Et jolie certes, avec ses grands yeux de pervenche
éclairant ses traits purs, et sa fraîcheur délicate rendue plus
éclatante par le cadre sombre que lui font les légers bandeaux noirs;
frêle de corps, bien que forte et saine, grave, douce, froide un peu,
telle une vierge de missel. Sans rougeur, paisible, elle répond:

«Il n'y a pas de hâte, mon oncle. Je suis très heureuse comme je suis.

--Jeanne aussi était heureuse, et tout de même la voilà qui nous a
faussé compagnie, comme avant elle Hélène... Ensuite ce sera toi...
Les petits s'en vont et les vieux restent seuls.»

Un joli sourire de vingt ans passa sur les lèvres de la jeune fille.

«Si je demeurais toujours auprès de vous, qu'est-ce que vous diriez?

--Je dirais que tu me prends pour un affreux égoïste. Ta tante et moi
nous avons quitté nos parents, comme avaient quitté les leurs nos
pères et nos mères. Nos enfants nous quittent... C'est la loi, ma
petite Élisabeth. Personne n'a le droit d'aller contre ce qui doit
être.

--Vous avez raison, mon oncle; il ne faut pas prétendre en remontrer
au bon Dieu.»

C'est avec un peu de malice qu'elle avait jeté le propos.

«Le bon Dieu, le bon Dieu, grommela le docteur, demi-fâché,
demi-plaisant... s'il se mêlait de toutes vos affaires, à vous autres
dévotes, il n'y suffirait pas.

--Vous savez bien que je ne suis pas dévote. Pourquoi me taquinez-vous
là-dessus?

--C'est toi qui me taquines, avec ton bon Dieu.»

Mutine, sa nièce le gronda du doigt:

«Mon bon Dieu!... Il n'est pas seulement à moi, mon oncle, mais aussi
à vous, que vous le vouliez ou non. Et vous le voulez bien un peu tout
de même, puisque, ce matin, vous lui avez demandé sa bénédiction pour
Jeanne.

--Voyez donc la petite ergoteuse!...»

Il riait, mais le savant à tête grise, au fond, se sentait vaguement
troublé sous ce clair regard pur. Tout d'un coup, redevenu sérieux:

«Ma chère enfant, reprit-il, tu sais mes idées sur la religion. En
avoir ne fait aucun mal aux braves gens...»

Vivement, Élisabeth l'interrompit.

«Et on peut être de braves gens quoique n'en ayant pas. Témoin le
docteur Bertereau, lequel, sans qu'il s'en doute, est même un bon
chrétien.

--Je fais de mon mieux pour être bon tout court, ce qui vaut autant.
Mais à quel propos, fillette, cette controverse philosophique?»

Câline, elle s'était assise tout contre son oncle sur un siège bas.
Lui posant sur ses genoux ses bras ronds et blancs dans les manches
courtes de sa toilette de demoiselle d'honneur et, la tête levée, le
regardant bien en face:

«Vous n'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire?

--Est-ce qu'on se fâche jamais avec toi?

--Eh bien! mon oncle, expliquez-moi une chose. Vous n'avez pas de
religion. Ma tante non plus. Et non plus mes cousines, depuis leur
première communion. Dans la maison, je suis seule à aller à la messe.
Étant «du gouvernement», mon nouveau cousin doit aussi sentir le
fagot. Alors, pourquoi Jeanne s'est-elle mariée à l'église?...
Pourquoi aussi Hélène, l'année d'après celle où je suis venue chez
vous?...»

Toute la bonhomie du docteur Bertereau ne le défendit point d'un léger
passage d'humeur. La dissimulant sous le ton de la plaisanterie:

«Non, mais elle vous pose de ces questions, cette petite!
s'écria-t-il... Tiens, demande-le à ta tante...»

Et saisissant la diversion qui s'offrait:

«Ma bonne amie, voilà Élisabeth qui nous reproche d'avoir marié nos
filles à l'église...

--Oh! mon oncle!...

--Qui du moins s'en étonne. Elle nous accuse d'hypocrisie.

--Ma tante, ne l'écoutez pas. Comme c'est mal de me faire dire
semblables sottises...»

Mme Bertereau souriait avec placidité. Le sourire semblait être un
attribut inséparable de ce visage rose et dodu entre les coques de
cheveux gris.

«Peut-être bien n'as-tu pas absolument tort, mon enfant, reprit le
docteur, plus grave. Hypocrisie, non, mais lâcheté un peu...
compromission tout au moins. Mon excuse est qu'étant incroyant,
cependant ne suis-je pas de ceux qui ont en haine l'idée du divin. Si
Dieu existe, il ne me gêne ni ne m'offense. Et les manifestations
dirigées contre lui sont tellement de mauvais goût, que je préfère ne
pas m'y associer. C'est également ton avis, ma femme?

--Mon avis... mon avis est que je suis bien lasse pour disserter sur
des sujets aussi sérieux. Je vais me défaire. Tous les enfants
reviennent dîner, tu sais. Je ne serais pas fâchée d'avoir un instant
de repos... si je puis, car j'ai tant d'ordres à donner.»

Comme elle était entrée par une porte, par une autre elle sortit, à
petits pas vifs de la femme active, malgré l'épaisseur de la ronde
silhouette qu'alourdissait encore le somptueux velours dahlia incrusté
de vieux point de Venise. Dans l'attendrissement de ce jour de noces,
le docteur suivit d'un regard affectueux la compagne fidèle de trente
années de sa vie.

«Tiens, Élisabeth, en ayant l'air de s'échapper par la tangente ta
tante a dit le mot de la question. Quand on est très occupé, comme
moi, comme elle, bonne mère de famille, épouse parfaite, ménagère
modèle, on en a plein les mains. Et quand on remplit tous ses devoirs
bien en conscience, qu'est-ce que Dieu, si Dieu il y a et s'il regarde
d'aussi près à chacun de nous, pourrait donc demander de plus à de
pauvres humains?

--Cela, mon oncle, c'est le temporel. Mais nous avons des devoirs
spirituels aussi. Dieu veut qu'on pense à lui quelquefois.»

De nouveau le grand chirurgien, taillé en colosse, sentit devant cette
enfant frêle l'impuissance de sa raison. Sa physionomie reprenant la
rudesse naturelle qui chez lui n'était que dans les traits, et
fronçant légèrement ses gros sourcils en broussaille, il essaya de se
faire sévère pour dire à sa nièce:

«C'est ton amie Monique qui te met ces idées en cervelle. Pratique ta
religion, fillette, puisque tu y crois... je n'y vois pas de mal et
jamais, rends-moi cette justice, je n'ai rien fait pour t'en
détourner. Mais défie-toi des dévotes... Cette fois je dis le mot
sérieusement.

--Ma mère l'était.

--Ta mère avait eu sa vie brisée par un cruel chagrin. Du jour où mon
pauvre frère lui a manqué, elle a cessé d'être de ce monde. Cela
explique bien des choses.»

Mais il y avait de l'obstination derrière le petit front blanc. Et,
pensive, Élisabeth reprit:

«Justement, mon oncle, voilà ce que je me dis souvent: pourquoi ceux
qui souffrent se réfugient-ils en Dieu? Cela semblerait plus logique
qu'ils s'en éloignent au contraire, puisque c'est de lui que viennent
leurs épreuves. Je ne suis pas un philosophe, mais je vois là dedans
une preuve de la grande force de la religion.

--Tant mieux pour ceux qu'elle console. Il serait inhumain de les
décourager. Aussi ne fais-je point de prosélytisme. Et puisque tu
tiens absolument, petite curieuse, à savoir pourquoi tes cousines ont
été mariées à l'église... comme sans doute le seront tes cousins, à
moins que cela ne leur convienne pas, car ils sont parfaitement libres
dans leur conscience affranchie... puisque tu veux le savoir, donc,
c'est parce que je l'ai été moi-même. Or mes idées d'aujourd'hui, déjà
je les avais alors. Je me suis conformé à un usage général,
qu'observent une foule de gens ne croyant à Dieu ni à diable. Ce que
j'ai fait... dans un intérêt mondain peut-être, de quel droit
aurais-je détourné mes filles de le faire? Concession au préjugé,
soit, contradiction entre les actes et les principes... Mais je serais
mal venu à leur demander plus d'intransigeance, plus de courage si tu
veux, que je n'en avais eu moi-même. Et voilà comme se perpétuent les
superstitions, dirait mon vieil ami Biscaras.»

Avec plus de vivacité qu'elle n'avait accoutumé, Élisabeth se récria:

«Oh! ce vilain homme... Ne me parlez pas de lui...

--Mais non, ce n'est pas un vilain homme. Jacobin à tous crins, je le
reconnais, et athée fanatique. Ah! pour lui, Dieu est bien vraiment
un ennemi personnel. Mais honnête homme quand même, et brave homme.
Si bon pour les pauvres...

--Et méchant à proportion pour les riches.

--Oyez la fine mouche!... Il te répondrait, non sans quelque vérité,
que les riches, prenant soin d'eux-mêmes, n'ont pas besoin qu'on s'en
occupe.

--Est-ce une raison pour leur vouloir du mal? La charité chrétienne,
mon oncle, s'exerce sur tous. D'ailleurs, n'est-il donc pas un riche,
M. Biscaras? C'est même bien heureux pour lui qu'il y ait des pauvres.
Ne disiez-vous pas l'autre jour que son emploi à l'Assistance publique
lui vaut vingt-cinq mille francs par an? Et encore il y a placé son
fils.

--J'y ai même contribué.

--C'est très mal, monsieur le sénateur, d'encourager le népotisme.

--Hum!» toussota le docteur, qui voyait sur son bureau une lettre
ministérielle mettant dans la corbeille une jolie préfecture pour le
jeune sous-préfet de première classe que sa fille avait épousé le
matin...

Mais de cette gentille Élisabeth rien jamais ne l'irritait, moins que
de ses propres enfants.

«Peste! fit-il, comme tu y vas, et que voilà mon vieux camarade
proprement accommodé! Que te prend-il donc, fillette, d'être aussi
combative? C'est à ne plus reconnaître notre petite bête à bon Dieu.

--Je vais vous dire ce qui m'a mise en colère. Ce matin, la quête a
été interrompue un moment par l'élévation. Je me trouvais justement
être arrivée auprès de M. Biscaras. Et si vous l'aviez vu, mon
oncle!... Alors que tous les assistants inclinaient plus ou moins la
tête, dans une attitude recueillie ou simplement convenable... tous,
même des protestants, qui étaient là, et des incrédules, et même des
juifs... lui affectait de se tenir bien droit, les bras croisés sur sa
poitrine, le nez en l'air, tellement que la pointe de sa barbiche en
menaçait le ciel, avec une mine de bravade, de défi, et des regards
dédaigneux pour tous ces pauvres esprits... C'était un scandale. Mon
cavalier, le capitaine Briffault, l'a remarqué comme moi.

--Et toi, ma petite fille, comment l'as-tu remarqué, puisque tu te
recueillais, la tête entre tes mains?»

Elle rougit un peu, puis, rieuse:

«Je vous ai souvent entendu dire que les femmes ont un œil par
derrière et un de chaque côté.

--Et tu l'es bien, femme: tu trouves toujours moyen d'avoir raison.»

Dans son sourire bonhomme se devinait l'indulgent dédain du
rationaliste pour le défaut de logique de l'esprit féminin.

«Allons, reprit le docteur, je t'accorde que Biscaras a eu tort. Qu'on
garde son chapeau à la synagogue, qu'à la mosquée on ôte ses
souliers... Il ne faut scandaliser personne.

--Jésus-Christ l'a dit, mon oncle: «Malheur à celui par qui le
scandale arrive!»

--C'est fort bien dit. Mais, que veux-tu? Lorsque des circonstances
comme celles-ci le traînent de force à l'église, mon vieux camarade
voit rouge. C'est sa marotte... On ne saurait être parfait. Et moi,
fillette, me donnes-tu un satisfecit? Ai-je eu bonne tenue?

--Excellente. N'est-ce pas que c'est beau, ces cérémonies?

--Très beau. L'autel était décoré avec infiniment de goût, l'organiste
s'est surpassé, la maîtrise a été admirable. Qui donc est cet artiste
de l'Opéra, qui a chanté le solo de ténor?

--Fi! le méchant oncle qui se moque de moi...»

Puis, avec un doux entêtement, revenant à la charge:

«Comme si vous ne compreniez pas que je veux parler du sens spirituel
des pompes religieuses...»

Élisabeth s'était levée. Appuyée à présent sur le dossier du fauteuil
et inclinant son frais visage vers les grosses joues rasées et
tannées où mettaient leur flamme deux yeux gris très vifs:

«Voyons, mon oncle, insista-t-elle, est-ce que vous n'avez pensé à
rien pendant l'élévation?

--Pendant qu'au lieu de te repentir de tes péchés tu mouchardais ce
pauvre Biscaras?... Si fait. J'ai pensé que Jeanne fera une brave
petite femme et que si Vuillaume la rend malheureuse il sera un
polisson.»

Secouant sa tête fine et douce, la jeune fille reprit, très grave:

«Raillez, raillez, mon oncle... je suis sûre que Dieu a quand même été
content de vous voir chez lui ce matin.

--Tu crois? C'est bien aimable de sa part. Au surplus, continua le
docteur d'un ton plus brusque, nous sommes des gens très heureux, et
nous le méritons, n'ayant rien à nous reprocher, que je sache. Ton
Dieu ne nous tient donc pas rigueur pour être des mécréants.

--Parce qu'il est très bon... Et vous aussi, d'ailleurs.

--Merci de cet hommage. Là-dessus je vais déposer ce harnais de fête
et reprendre celui du travail. Un gros courrier à ouvrir, mon carnet
de visites pour demain à vérifier, la dernière main à mettre au
mémoire que je dois lire à l'Académie de médecine... Embrasse-moi,
petite mystique... je ne te retiens pas.»

Ce soir-là, retirés de bonne heure dans la chambre conjugale, le
docteur dit à sa femme:

«Il faudrait qu'Élisabeth se marie. Voilà ses idées de religion qui la
reprennent.

--L'influence de son amie Monique.

--Elle la voit donc beaucoup?

--Beaucoup trop. Mme Guivarch a sur Élisabeth l'autorité morale que
lui confèrent ses deux années de mariage... Ces souvenirs sont du
temps où, au couvent, elle était sa petite mère. Lorsqu'elle s'est
fixée à Paris, le lien s'est renoué.»

Le docteur hocha sa grosse tête rude.

«Je n'aime pas cela, Amélie... je n'aime pas du tout cela.

--Qu'y faire? Je ne puis mettre obstacle à une intimité aussi
parfaitement honorable. Je tenais le plus possible Élisabeth avec
Jeanne. Depuis les fiançailles de notre fille, il y a eu relâchement.
Et, à présent, la voilà partie... Il faut bien à cette enfant une
amitié de son âge.

--Je n'en vois pas la nécessité. De ces papotages de femmes il ne
résulte que sottises. S'il en est ainsi, raison de plus pour la marier
au plus vite.

--Je crains qu'elle ne soit guère portée vers le mariage.

--Laisse donc... La nature est là, ma bonne amie, qui n'a cure de ces
imaginations de petite fille. Un bon mari y pourvoira... Et deux ou
trois beaux enfants par-dessus le marché, voilà un dérivatif
infaillible pour le mysticisme.

--Mme Guivarch, cependant...

--Pour le peu que je la connais, elle me fait l'effet d'une religieuse
ratée. Rien n'y a pu. Notre nièce est autrement vivante.»

Un instant, Mme Bertereau songea.

«Ne crois-tu pas, Frédéric, que Maurice aurait quelque penchant pour
elle?

--Je n'ai pas remarqué.

--Je n'y pensais pas non plus. Mais ce matin, les voyant quêter
ensemble, cette idée m'a frappée qu'ils feraient un joli couple. Et
cela m'est revenu que ces derniers temps il s'occupait passablement
d'Élisabeth.

--Ton neveu est un très gentil garçon. Seulement, rien que sa solde et
peu de chose à attendre après ses parents...

--Elle a des goûts sérieux et simples...

--Voilà qui est bientôt dit. On croit cela, et puis quand on se trouve
aux prises avec les difficultés de l'existence... Elle a été élevée
ici... Sans qu'elle s'en doute, elle y a contracté certaines
habitudes... elle ignore le prix de l'argent. De très bonne foi elle
s'embarquerait dans une existence besogneuse, et nous serions
responsables de ses désillusions.»

Comme toujours avec l'époux très révéré, Mme Bertereau opina du
bonnet.

«Aussi, reprit-il, pour tout dire, cela me déplairait que la fille de
mon frère, et de qui nous avons fait notre cinquième enfant, fût
établie dans des conditions trop mesquines en comparaison avec les
nôtres, qu'elle est habituée à considérer comme ses sœurs.

--Je reconnais bien là tes sentiments si délicats. Moi pareillement,
je souhaite la voir bien mariée. Il faudrait lui trouver un jeune
médecin distingué que tu patronnerais... un fonctionnaire d'avenir,
comme Gaston... Ton influence, c'est une dot.

--Soit. Mais, au département de la guerre précisément, elle est à peu
près nulle. Non... un mariage avec Maurice ne serait admissible que si
nous pouvions faire un sacrifice pour la petite.»

Mme Bertereau aimait fort sa nièce, mais elle était mère. Donnant
l'approbation mitigée qui était sa forme de contradiction la plus
hardie:

«Assurément, dit-elle, si nous pouvions... Mais la dot de Jeanne après
celle d'Hélène... Georges et Marcel qui n'ont pas encore leur
position faite...

--Sans doute, sans doute... Bah! l'enfant est jolie... Il y a encore
des hommes qui préfèrent cela à un sac d'écus.»

Le grand chirurgien professait l'optimisme des gens heureux.



II


Heureux, le docteur Bertereau l'était, et il se glorifiait d'y avoir
pris de la peine. A considérer le bonheur par les côtés purement
positifs, véritablement en effet le sien était son œuvre. Rude et
inlassable travailleur, sobre, patient, tenace, donnant tout de soi,
cœur, intelligence, énergie au labeur qu'il aimait, sa situation de
grand opérateur s'était fondée sur un solide savoir servi par une
habileté de main peu commune. Parvenu à la tête du corps médical, il
avait été envoyé au Sénat par les républicains de gouvernement de son
département picard. N'ayant guère le goût, moins encore le temps
d'être politicien, il se bornait à faire autorité au Luxembourg sur
les questions d'hygiène publique, y marquant l'attention nécessaire à
celles d'intérêt régional, et quant au reste, ministériel
imperturbablement. Aimé de ses élèves pour la conscience de son
enseignement, aussi pour sa grande bonté un peu bourrue, estimé de ses
confrères, en dépit de l'envie, pour sa probité professionnelle, la
loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, respecté de tous
pour la dignité de sa vie, jouissant d'une réputation européenne qui
souvent lui valait de lointains déplacements: illustres appendicites,
litotrithies augustes, cancers royaux, tumeurs impériales, se
chiffrant par le gros chèque accompagné d'une plaque ou d'un
cordon--le docteur Bertereau possédait tout ce que peut souhaiter
l'ambition légitime.

Personnellement, il était d'une simplicité d'habitudes confinant à la
rusticité. Matineux et couche-tôt, robuste mangeur sans aucun
raffinement gastronomique, ne buvant que de l'eau rougie, ne fumant
point, ne connaissant d'autre plaisir que le travail, n'ayant pas le
plus petit vice, même de collectionneur ou amateur de quoi que ce
fût--de tout ce luxe qu'il créait autour de lui, il goûtait uniquement
la joie de le donner aux siens. A condition que l'argent fût
honnêtement acquis et que le rechercher ne détournât point de
l'accomplissement des devoirs primordiaux, c'était, lui semblait-il,
le but essentiel de l'activité humaine, comme le dépenser largement,
afin d'en faire profiter autrui, constituait à ses yeux l'excuse,
voire la raison d'être de la fortune.

Pas davantage ne lui faisaient défaut les satisfactions intimes. De
complexion assez autoritaire, il gouvernait sa famille sans rencontrer
de résistance, n'en abusant point cependant pour jouer les despotes.
Mme Bertereau, de cœur excellent, de personnalité nulle, née pour
être un reflet, était en admiration devant son grand homme, non
toutefois sans exercer sur lui cette influence, d'autant plus occulte
qu'elle est inconsciente, de l'épouse soumise, agissant en quelque
sorte par la force du poids mort. Insignifiantes et sans beauté, ses
filles avaient dû à leur dot très ronde des établissements avantageux
dans la bourgeoisie industrielle et gouvernementale. L'aîné des fils,
bien doué, laborieux, déjà interne des hôpitaux, promettait une belle
carrière. Du second, «cacique» à l'École normale, section des lettres,
l'esprit singulier, de tour ironique, acerbe, réfractaire aux dogmes
sociaux qui constituent la religion civique de ce milieu, n'était pas
sans déconcerter quelque peu son père, l'inquiétant même parfois. Mais
du moins l'avenir s'ouvrait-il devant lui brillant et sûr. Tout ce
monde était bien portant; l'union domestique régnait, ainsi que
l'ordre dans les affaires. Hors ce qui, en Marcel, se révélait
d'originalité périlleuse, gourme intellectuelle sans doute, qui
s'éliminerait comme toutes effervescences de jeunesse, on ignorait
chez les Bertereau ces complexités morales que le robuste ouvrier de
science tenait pour manifestations morbides. On était des gens bien
situés dans la vie, carrément assis et d'aplomb, solidement attachés
aux choses de ce monde et les prenant telles quelles sans en chercher
plus long ni plus haut, n'ayant qu'à se louer au demeurant de la façon
dont elles sont arrangées.

Pour cette calme prospérité, ils auraient eu sujet de louer le ciel.
Mais ils n'y songeaient point. Chez le père, ce n'était pas cet
athéisme doctrinaire et agressif dont il se gardait comme d'une
infraction à la loi de tolérance,--une tolérance faite plus
d'indifférence que de charité,--mais le matérialisme serein du
physiologiste qui, n'ayant jamais rencontré sous son bistouri l'organe
nommé âme, n'a désir ni loisir de le chercher ailleurs. A quoi bon,
puisqu'il est inutile au fonctionnement physique et mental de la
machine humaine? Pour le reste, sa droiture native l'ayant toujours
incliné vers les bonnes actions et détourné des tentations mauvaises,
ce lui était assez de se savoir honnête homme, sans qu'il fût curieux
de la source intangible où se puisent la distinction du bien et du
mal, la conception de l'honneur, le sentiment de la bonté, et l'esprit
de sacrifice, et l'instinct de justice et la lumière d'amour. Il y
voyait simplement les fruits d'un exact équilibre de nature, ainsi que
d'une éducation conduite selon de saines méthodes scientifiques. Tout
l'édifice moral lui semblait fondé avec une solidité suffisante sur le
principe de l'échange: ce qu'on doit à autrui, c'est afin qu'autrui
vous le doive, toutes vertus ainsi abaissées au rang vulgaire de
simples rouages sociaux. Et par ainsi tenait-il la culture de l'idéal
pour pernicieuse autant qu'oiseuse, comme propre à fausser les données
de la vie, à engendrer des chimères, à produire une déperdition des
forces vives de l'homme au regard des besognes concrètes.

Issue d'un milieu de sec et froid positivisme,--elle était la fille du
chimiste Vergniol, de l'Institut,--depuis longtemps Mme Bertereau
avait tout oublié des premiers enseignements chrétiens qu'on lui avait
donnés, dans un esprit de vague déférence pour des traditions
surannées tombées à l'état d'usage, que répudie la supérieure raison
masculine, mais encore convenables peut-être à la faiblesse du cerveau
féminin. Absorbée en ses devoirs temporels et ses affections
paisibles, elle ne ressentait nulle velléité d'intérêt pour les
abstractions en général, ni pour rien qui fût extérieur au rayon
intellectuel de son mari.

De même que ses parents lui avaient fait faire sa première communion,
elle l'avait fait faire à ses enfants, et pour le même motif vulgaire.
Mais depuis lors, fermés à des idées absentes de leur berceau,
auxquelles leur entourage était étranger, voire hostile, ceux-ci
avaient grandi dans une insouciance absolue des choses du divin.
Hélène et Jeanne étaient de trop chétives âmes pour que jamais les eût
effleurées aucune aspiration supérieure à leur cercle étroit de petits
devoirs familiaux et mondains, d'occupations menues, de pensées
frivoles. Chez Georges, la culture scientifique dépourvue de
contre-poids spirituel avait desséché une nature, moins rude que celle
de son père, moins forte aussi. D'essence plus subtile, Marcel
subissait profondément l'intoxication de cette intellectualité aiguë
qui, sans le frein moral, mène grand train à l'anarchisme. Seul de la
famille, se trouvait-il ainsi affranchi de cette mentalité épaisse et
vulgaire de la bourgeoisie arrivée. S'il ricanait aux idées
séculaires, il ne respectait pas davantage le dogme jacobin. Par cette
tangente il s'évadait de l'orbite paternel, de quoi le docteur
commençait à éprouver un assez vif déplaisir.

Tel était le terrain, combien peu favorable au développement logique
de sa nature si différente, où, à cet âge transitoire qui de l'enfant
commence à dégager la jeune fille, le destin avait transplanté
l'orpheline, dont le docteur et Mme Bertereau avaient fait comme leur
dernière née.

De son père, Élisabeth ne conservait que la mémoire, estompée dans les
brumes du recul, d'un bel homme très bon, avec de l'or sur un uniforme
éclatant, d'un jour surtout où, après l'avoir embrassée plus fort que
de coutume, il était parti à cheval--un jour où sa mère avait beaucoup
pleuré. Ensuite, une lacune dans ce petit cerveau de quatre ans. Puis
les larmes de nouveau étaient entrées dans la maison, des larmes plus
éperdues, plus désespérées. On l'avait habillée de noir, on lui avait
dit que son père était au ciel, que jamais il ne reviendrait. De ce
jour-là, elle ne vit plus sa mère sourire. La balle prussienne qui
avait foudroyé glorieusement le brillant chef de bataillon des
grenadiers de la garde avait atteint sa veuve aux sources vives d'un
frêle organisme. Réduite, outre le revenu de sa dot réglementaire, à
sa modique pension, augmentée d'un bureau de tabac de maigre rapport,
Mme Charles Bertereau avait quitté Versailles pour se fixer à Morlaix,
son pays d'origine. Lentement la maladie de cœur avait exercé ses
implacables ravages, et dix ans plus tard une crise d'asystolie
l'emportait, sans qu'eussent réussi à conjurer le mal la science et le
dévouement de son beau-frère accouru auprès d'elle. Du moins eut-elle
la consolation suprême de savoir que sa fille, tout ce qu'elle
regretterait d'ici-bas, trouverait affection et sollicitude chez
l'oncle et tuteur, qui en fit à la mourante solennelle promesse--le
bonheur même, peut-être, qu'elle eût été sans doute impuissante à lui
donner.

Il semblait en effet que, part faite au déchirement de son petit
cœur très tendre, la fillette gagnât à ce bouleversement
d'existence. Tant qu'elle eût aimé sa mère et en eût été aimée, entre
cette valétudinaire neurasthénique, vieillie avant l'âge, noyée dans
un deuil éternel, et l'enfant saine, vivace, chez qui une précoce
gravité, née de la tristesse ambiante, n'étouffait point cependant
l'ardente sève de jeunesse--entre elles cette intimité morale n'avait
pu exister qui fait vraiment la force des liens du sang. Au sortir
d'une enfance retirée et morose, la joie de vivre bientôt eut raison
de son chagrin. Il s'atténua, puis passa, laissant place à un souvenir
attendri. Et dans une chaude atmosphère familiale la jolie fleur
s'épanouit doucement, fraîche, pure, délicate. Son oncle était parfait
pour elle. Mme Bertereau avait une de ces vocations de mère poule qui
se réjouit de chaque poussin ajouté à la couvée. Si dans les rapports
d'Élisabeth avec ses cousines il y avait quelque chose à reprendre,
c'eût été plutôt de la partialité en sa faveur. Cette gracieuse et
fine créature, au charme un peu austère et très prenant, séduction
qui, de s'ignorer, n'en était que plus profonde, avait apporté dans sa
nouvelle famille un élément qui y faisait défaut.

La bonne Mme Bertereau avait si bien pris pied dans son emploi de
matrone, qu'on ne pouvait se l'imaginer--son mari lui-même--avoir été
jeune et avoir été femme. Hélène était une grande fille massive et
vulgaire, du type haquenée, haute en couleur, le verbe bruyant autant
que le cerveau vide, futile sans grâce, coquette sans féminité,
n'ayant de goût que pour le chiffon et à cause de ce qu'il coûte.
Peut-être eût-elle ressenti quelque dépit de ne point posséder les
attraits de cette cousine qu'on lui donnait pour sœur. Mais ce
mauvais sentiment était emporté par la vanité de se savoir riche, le
plus appréciable à ses yeux des biens de ce monde. Bientôt mariée
d'ailleurs, épousant moins son mari que les Établissements Percheron
frères, dans les enfants qui lui naquirent elle aimait surtout de
petites poupées à attifer, et, passionnée de luxe uniquement, elle
s'asseyait dans son argent avec cette ostentation grossière qui le
fait prendre en dégoût par les âmes délicates.

Effacée au contraire et timide, bonne petite nature moutonnière dénuée
de tout relief, pas positivement laide, mais de physique ingrat et de
façons gauches, Jeanne non plus n'avait rien pour attirer ni pour
attacher. Élisabeth se trouvait ainsi la grâce et la lumière de la
maison.

Assurément elle y était heureuse. On remarquait en elle toutefois des
rêveries, que son oncle mettait sur le compte de l'aspiration plus ou
moins consciente au mariage. En cela le trompait ce diagnostic quasi
infaillible quant aux choses brutales de la pathologie. Élisabeth
était la jeune fille très jeune fille que ne soupçonnent guère les
hommes et qu'ils comprennent mal. Elle aimait les plaisirs de son âge,
mais avec assez de retenue pour que cela n'entravât point le
développement des côtés sérieux d'un caractère incliné vers la paix et
l'intimité domestiques. Qu'elle jouît de cette paix et de cette
intimité au foyer des siens ou à celui d'un époux, cela lui était de
peu. Se sachant mal pourvue, encore que pour soi-même elle crût à
l'amour la vertu de suppléer au défaut d'argent, elle n'ignorait point
que son établissement s'en trouvait rendu malaisé. Cela sans doute
était selon la sagesse courante, que ne discutaient pas son esprit
soumis, son âme douce. Seul un penchant maternel assez prononcé lui
eût fait éprouver du regret de rester fille. Mais à vingt ans elle
n'en était pas là. Et sans souci du présent, sans impatience de
l'avenir, paisible, elle attendait que s'accomplît son destin.

Un malaise pourtant troublait Élisabeth. Trouble léger, dont elle-même
ne possédait pas le secret. Elle avait été élevée dans la pratique
exacte de la religion. A l'opposé de ce qui arrive souvent, au lieu
que le cœur meurtri de sa mère se fût jeté dans la dévotion, plutôt
s'en était-il éloigné d'abord. La douloureuse veuve en voulait un peu
à Dieu de son malheur. Bretonne cependant, foncièrement chrétienne de
par la profonde empreinte héréditaire, elle n'était pas allée jusqu'à
la révolte contre une foi qui la consolait si imparfaitement. Sa santé
chancelante ne lui permettant guère de continuer elle-même l'éducation
de sa fille, elle l'avait mise au courant, tout près d'elle. Élisabeth
y avait connu l'effervescence mystique qui naît à l'époque de la
première communion et s'entretient volontiers dans l'ombre des
cloîtres. Mais son brusque et si radical changement d'atmosphère était
venu tarir l'afflux de cette adolescente piété. Non qu'elle cessât
d'être régulière. Le docteur eût préféré sa pupille détachée de
croyances qu'il jugeait puériles et caduques. Pour une femme
toutefois, cela tirait à moins de conséquence. Et, au surplus, auprès
de la mère mourante, pleinement réconciliée avec Celui qui l'avait
éprouvée si cruellement, il s'était engagé à respecter les principes
catholiques de l'enfant. Il avait scrupuleusement tenu parole. On
faisait accompagner Élisabeth à la messe par une femme de chambre.
Elle accomplissait le devoir pascal. Son oncle ayant pris, pour lui
interdire le maigre, des prétextes de santé, docile à la prescription
médicale comme au commandement de l'Église, elle en demandait dûment
la dispense. Ainsi se tenait-elle en règle stricte avec les
obligations.

Cela était insuffisant pour ses besoins d'âme. De pratique, elle
aurait eu assez, mais c'est la vie intérieure qui lui faisait défaut.
L'action d'un milieu indifférent est plus dissolvante que celle d'un
milieu hostile. Heurtées, les idées religieuses d'Élisabeth se fussent
exaltées par réaction naturelle. Ce qui même contribuait le plus
efficacement à maintenir sa foi, c'étaient les paroles de sarcasme et
de dénigrement qui sortaient de la bouche de certains amis de la
maison. Mais ces propos ne lui étaient point personnellement adressés
et nul jamais n'avait fait de tentative sur sa conscience. Aussi, dans
la liberté dédaigneuse qui lui était laissée, ne trouvait-elle pas à
puiser cette généreuse ferveur qu'inspire la persécution. Et, au
point de vue même le plus largement ésotérique, tous autour d'elle
étaient tellement étrangers à ces choses, que le sentiment qu'elle en
avait s'étiolait faute d'aliments. Nature un peu molle, l'énergie lui
manquait pour lutter contre son isolement moral. Puis cela était bien
abstrait, bien complexe pour sa jeunesse. En sorte que, dans
l'ambiance de matérialisme où elle vivait, les rites finissaient par
prendre pour elle ce caractère machinal qui en amoindrit le sens
divin. Fidèle à la lettre, Élisabeth sentait en elle se refroidir
l'esprit.

De ce desséchement de son être spirituel, elle souffrait. Sujette à
des réchauffements subits, comme celui qui s'était manifesté pour la
cérémonie nuptiale de sa cousine Jeanne, ce lui était l'occasion de
ces petites crises intimes auxquelles on attribuait faussement une
cause si concrète. Car elle ne s'en ouvrait à personne, sachant que
personne ne la comprendrait.

Sa tante toutefois ne se méprenait point en voyant dans ses élans de
ferveur l'ascendant de son ancienne compagne de couvent. Jamais elles
ne s'étaient perdues de vue. Plusieurs étés de suite, Élisabeth avait
passé un mois ou deux chez une sœur de sa mère qui habitait un
petit manoir sur la rivière de Morlaix. Monique Le Huédé était la
fille d'un officier supérieur de la marine retiré dans le voisinage
très proche. Déjà, lorsque les deux jeunes filles avaient été séparées
par les circonstances, chez l'aînée s'était déclaré ce penchant pour
la vie religieuse assez commun aux alentours de la seizième année. Le
temps semblait l'avoir confirmé, quoique, soumise à ses directeurs
spirituels, Monique n'en parlât guère, la prudence ecclésiastique lui
ayant imposé l'essai de la vie du siècle avant qu'elle envisageât
sérieusement l'éventualité d'une prise de voile. En attendant, elle
s'adonnait aux pratiques de la piété la plus exaltée. Moralement
dépaysée comme l'était, avenue de Messine, la nièce du grand
chirurgien athée, sur cette terre de Bretagne si intensément
catholique, où Élisabeth se retrempait dans le sang de sa race
maternelle, il lui semblait retrouver son équilibre rompu. Ce n'était
pas encore tout à fait cela néanmoins. La dévotion de Monique était
trop rigide, trop exaltée aussi pour satisfaire complètement à ses
propres tendances la portant vers une foi simple, calme, douce. Aussi
ne suivait-elle pas son amie jusqu'au bout du chemin où celle-ci,
dévorée d'un zèle d'apôtre qu'exagérait l'absolutisme de l'extrême
jeunesse, s'employait ardemment à l'entraîner sur ses pas. N'empêche
que les impressions subies laissaient leur empreinte et, rentrée à
Paris, jusqu'à ce que l'eussent effacée des contacts si différents,
Élisabeth ressentait le malaise créé par cette dualité morale.

Sans qu'aucune confidence épistolaire eût fait prévoir l'événement,
comme Monique venait d'atteindre sa vingtième année elle se maria.
Ayant eu dans leur famille la douloureuse aventure d'une fausse
vocation au lendemain amer, ses parents l'avaient voulu détourner du
cloître. Soit qu'à ce moment une détente se fût produite en elle, soit
que la personne du prétendant qu'on lui fit connaître eût triomphé de
son éloignement réel ou factice pour les fins normales des filles,
elle consentit à épouser l'aimable et galant homme qu'était Alain
Guivarch. Lui, las de la vie de garçon assez joyeusement menée,
s'était volontiers épris de cette jolie personne un peu austère et
frigide, mais qu'un mari aurait d'autant plus de mérite et d'agrément
sans doute à conquérir à l'amour. Quittant le commissariat de marine,
il venait d'entrer dans les bureaux de la Compagnie Transatlantique à
Saint-Nazaire. Puis un emploi supérieur l'appela à l'administration
centrale. Ainsi furent plus étroitement rapprochées les amies
d'enfance. Leur intimité s'était encore accrue du fait qu'Élisabeth
ayant perdu sa tante de Bretagne, ce deuil l'avait, six mois durant,
tenue éloignée du train mondain, et la famille Bertereau ne le
portant pas, un peu isolée dans la maison. A ce moment, Monique se
trouvait séparée de son mari, en voyage de service aux ports des
Antilles. Elle vivait très retirée. Il allait de soi que la jeune
fille fréquentât beaucoup chez elle, et d'autant plus que celle-ci
n'allait qu'à contre-cœur avenue de Messine, où tout lui était
sujet de scandale. Car le mariage n'avait guère adouci cette âpre
dévotion qui faisait d'elle--comme le remarquait le docteur
Bertereau--une religieuse égarée dans le monde, avec plus
d'intransigeance que n'en ont d'ordinaire les saintes filles nourries
d'esprit de charité. Ses occupations conjugales et maternelles--un
fils lui était né--l'empêchaient de donner autant de soi qu'auparavant
aux pratiques pieuses, mais sans qu'eût fléchi la rigidité de sa
religion. M. Guivarch aurait souhaité chez sa femme une foi plus
amène. De trouver son foyer si morose, il commençait à le délaisser.
Monique s'en affligeait. En humanisant son austérité, il n'eût tenu
qu'à elle de retenir ce mari un peu léger, encore épris pourtant.
Mais, scrupuleuse observatrice de tous les devoirs de l'épouse
chrétienne, il en est un qu'elle ne savait pas remplir: celui de se
faire aimer. Son humeur allait s'assombrissant de ce chagrin dont elle
était l'artisan, et cela rejaillissait en sévérités envers le
prochain. Élisabeth était si tendrement attachée aux parents très bons
à qui elle devait d'oublier la tristesse d'être orpheline, qu'il lui
eût déplu d'entendre sur eux des paroles de blâme. Aussi se
taisait-elle avec son amie du malaise spirituel qui parfois
l'oppressait. Et puis n'était-elle point assez heureuse par ailleurs
pour éviter de s'y attarder, troublant ainsi la joie de vivre la vie
douce et tiède de ses vingt ans en fleur?



III


C'était maison ouverte chez les Bertereau. Pour paysan du Danube que
fût le grand chirurgien, dans ses façons rudes comme dans sa massive
personne, il n'ignorait pas l'art de mettre en valeur le mérite. Il
savait notamment que les échos sous la rubrique «Mondanités» servent
mieux que les comptes rendus de l'Académie de médecine à entretenir la
réputation d'un praticien. Tout le monde lit ceux-là, et qui donc
jette un œil sur ceux-ci? Puis l'eau va à la rivière; aussi, dans
toute profession, montrer qu'on gagne beaucoup d'argent est le moyen
d'en gagner davantage. Et c'était bals, matinées de musique, soirées
de comédie et de tableaux vivants, très somptueuses fêtes où se
pressait «l'aristocratie républicaine», de compagnie avec le monde
médical et scientifique, ainsi que le personnel bigarré et cosmopolite
de la clientèle, sans omettre les sommités de la presse, cette
puissance que se doit concilier quiconque vit du public et a besoin de
réclame.

On dînait aussi beaucoup, avenue de Messine, forme de réception
préférée du docteur, lequel, matineux par goût comme par obligation de
métier, ne se retirait jamais passé minuit, même lorsque ses lustres
demeuraient allumés bien plus tard. Le dîner dominical était réservé à
la famille, augmentée de quelques intimes, parfois d'un ou deux de ses
élèves favoris. Le mariage de sa fille cadette ne l'avait pas éloignée
de cette réunion hebdomadaire, la proximité de Beauvais permettant au
jeune ménage de venir souvent à Paris. Non que Jeanne se déplût dans
sa résidence provinciale. Naïvement pénétrée de l'importance de son
nouveau personnage, par cette royauté sur le personnel médiocre qui
hante les salons préfectoraux elle se sentait relevée de l'état
insignifiant dont le sentiment l'avait faite si timide. Mais c'était
pour Gaston. Tellement Parisien, ce Bordelais débarqué au «Quartier»
pour y faire son droit, quelque quinze ans plus tôt, s'étant poussé
par le bagou et l'intrigue dans des cabinets de ministre, d'où le
testament de son dernier patron lui avait ouvert la bonne porte de la
carrière administrative. La paisible cité bellovaque lui semblait un
fâcheux exil, et l'air du boulevard lui était indispensable,
assurait-il, pour se retremper périodiquement dans le mouvement
d'esprit. Il s'y retrempait si bien que d'ordinaire, un instant avant
qu'on se mît à table chez son beau-père, un petit bleu arrivait,
l'excusant sur quelque rencontre faite au Cercle National, un homme
politique avec qui il avait intérêt à causer... Il viendrait dans la
soirée, le plus tôt possible... Jeanne en soupirait un peu. Elle
aimait son mari. Elle tirait quelque vanité aussi, elle, le laideron
de la famille, de ce joli garçon bien tourné, aux yeux luisants, aux
lèvres vermeilles dans la fine barbe noire, dont elle prenait pour de
l'esprit la faconde gasconne mâtinée de blague boulevardière, comme sa
suffisance lui semblait du mérite, et ses allures faraudes habillées
par un bon tailleur lui donnaient l'illusion de la distinction et de
l'élégance. Elle était moins riche qu'Hélène; mais ainsi avait-elle
l'avantage sur le gros homme lourd et vulgaire, rougeaud et rageur,
quoique bon diable au demeurant, qu'était son beau-frère Gustave
Percheron.

Ce dimanche-là, sur le coup de huit heures, fut apporté le
pneumatique. On ne se trouvait pas encore au complet. Le retard était
usuel dans cette famille, où les principes d'indépendance sur lesquels
se fondait l'éducation prenaient volontiers la forme du désordre.
Jeanne seulement et Élisabeth, qui étaient allées à un concert
classique, avaient achevé l'après-midi auprès de Mme Bertereau,
l'aidant à écrire des invitations pour un raout prochain. Les premiers
arrivèrent M. et Mme Biscaras, habituels commensaux du dimanche. Puis
le maître du logis, revenant de Saint-Germain, où il suivait la lente
et atroce agonie d'un premier ministre déchu, rongé d'un cancer au
foie, et chez qui la décomposition du sang s'aggravait des rancœurs
que donne le sentiment d'une vie mal vécue, sans avoir recueilli le
fruit de ses compromissions, de ses vilenies, de ses lâchetés, triste
exemple de la faillite d'une intelligence supérieure s'accordant avec
une conscience amorphe et un caractère dénué de noblesse.

«Il est perdu, dit le docteur. Je me suis nettement prononcé contre
l'opération. Il mourrait sous le bistouri. On appellera, si on veut,
de Berlin ou de Londres, Vogel ou Mackay. Moi, je ne commettrai pas un
assassinat.

--Dix mille francs de manque à gagner, gouailla le normalien qui
entrait. Qu'est-ce que cela peut te faire, papa? Ce serait même une
bonne action, puisqu'il cesserait de souffrir.»

Le chirurgien fronça ses gros sourcils.

«Et la probité professionnelle, qu'en fais-tu?»

Marcel eut ce geste léger et ironique qu'il opposait aux mots à ses
yeux démodés.

«Ce sera un grand deuil pour la démocratie, soupira Alcide Biscaras,
dont la maigre figure aux lignes aiguës, qu'allongeait encore la
pointe d'une barbiche poivre et sel et qu'éclairaient des yeux de
jais, vifs et perçants comme des vrilles, présentait bien les traits
physionomiques du jacobin buveur d'eau.

«La démocratie? riposta Marcel... Ce qu'elle s'en fiche de votre grand
homme! Qu'a-t-il fait pour elle, je vous le demande?

--Il a sauvé la république, tout simplement. Nieras-tu que la
coalition des forces cléricales et réactionnaires ait les reins
cassés?

--Diable! il fallait qu'elle fût bien branlante, votre république,
remarqua gaiement un nouveau venu. Car, en vérité, la fameuse alliance
du sabre et du goupillon... pistolet de paille et sabre de bois,
monsieur Biscaras... Croyez-moi, puisque j'en suis.»

Cette remarque du capitaine Maurice Briffault ne sembla point au vieux
sectaire digne d'être relevée. Qu'attendre du raisonnement d'un
soldat? Le normalien, d'ailleurs, avec son ton mordant et dédaigneux
de raffiné, appuyait aussitôt l'offensive blagueuse de son cousin.

«Aussi faudrait-il démontrer que république est synonyme de
démocratie. Vous y auriez de la peine. Son analogie avec ploutocratie
s'impose davantage. Votre grand manitou a défendu le râtelier
_unguibus et rostro_... Geste rempli d'intérêt pour ceux qui y
mangent. Mais a-t-il avancé d'une ligne l'évolution vers l'humanité
intégrale? Y a-t-il dans la masse populaire une once de moins
d'asservissement moral ou de misère matérielle?»

Les désaccords alarmaient la placidité de Mme Bertereau. Afin de faire
diversion, compatissante, elle demanda:

«Se rend-il compte de son état, le pauvre homme?

--Il n'a pas un instant d'illusion, et il montre devant la mort la
même impassible froideur qu'il avait à la tribune... En apparence du
moins, car... c'est étrange, s'interrompit, pensif, le docteur... on
dit qu'il aurait reçu un prêtre.

--Allons donc! se récria Biscaras... Des bruits tendancieux... Ce
jésuite avec qui il est personnellement lié lui aura fait une visite
amicale. Il n'en faut pas davantage...

--Le Père Malroy? Pas du tout. J'en suis fort étonné moi-même, mais ce
serait le curé de la paroisse.

--Hum! fit Maurice en riant, voilà qui ne fleure pas bon.

--Renier ainsi tout son passé! reprit le jacobin, l'œil enflammé
d'une véritable indignation... Sa femme pourtant n'a jamais été
pratiquante... Et, quand même, pour se laisser endoctriner, son
admirable cerveau serait-il affaibli à ce point?

--N'a-t-il pas été élevé chez les dominicains de Sorèze?

--J'ai bien fait mes études au petit séminaire, madame, jusqu'à ma
philosophie.

--Attendez un peu, remarqua Marcel... Vous n'êtes pas encore mort.»

Biscaras haussa les épaules. Les systématiques contradictions du
normalien déconcertaient et décourageaient la discussion.

«Ce me semble, dit le capitaine, qu'il n'est pas besoin d'en chercher
aussi long. Je ne suis qu'un médiocre catholique. Mais j'ai vu mourir
au Tonkin, de maladies ou de blessures, des camarades pas plus
encapucinés que moi, comme vous diriez, voire quelque peu mécréants.
Je vous assure, monsieur, que quand un missionnaire arrivait avec le
bon Dieu dans sa soutane, ils ne faisaient pas les malins.

--Vos camarades, jeune homme, n'étaient point représentatifs d'une
doctrine. Pour employer une comparaison qui touchera votre cœur de
soldat, lorsque sa vie durant on a combattu sous un drapeau, passer
sous un autre dans une circonstance éclatante qui donne un triomphe
aux adversaires, cela ne s'appelle-t-il pas déserter?

--Vous me permettrez, monsieur, de décliner l'assimilation entre les
trois couleurs pour lesquelles nous versons notre sang et des
étiquettes de parti qui ne font couler que de l'encre.

--Oui, oui, je sais... la suprématie de l'idée militaire sur l'idée
civile...»

Ce ton dédaigneux irrita le jeune officier.

«Alors ce n'est pas une idée civile que formulent les mots: «Honneur
et Patrie»? Mourir pour ces mots-là, monsieur, c'est autre chose qu'en
enfiler les uns au bout des autres aux fins de décrocher un
portefeuille.

--Vos batailles ne vous donnent-elles pas aussi de l'avancement?

--Petits profits achetés très cher et auxquels je vous assure qu'on ne
pense guère sous la mitraille.

--J'en suis convaincu. Mais faites-moi la grâce de croire, mon jeune
ami, qu'il y a aussi des républicains désintéressés.

--Hum! fit Marcel, voyant son cousin hésiter à la réplique... Tout de
même la princesse prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être
siens.

--Souvent aussi, remarqua le docteur, elle se montre fort ingrate.
Témoin l'abandon de ce pauvre Duboys-Leroux, après les services
considérables, en effet, qu'il lui a rendus, et en considération
desquels, mon vieil Alcide, tu lui pardonneras s'il t'afflige en
recevant les sacrements... ce qui, d'ailleurs, est encore douteux.»

Silencieuse et grave, Élisabeth écoutait. Elle songeait qu'au seuil du
suprême et redoutable mystère, des lueurs inconnues peuvent pénétrer
les âmes. Elle se disait aussi que discuter à l'égal d'un acte de la
vie publique les mouvements secrets de la conscience d'un mourant
constituait, de la part de ces libres penseurs, un singulier attentat
à la plus sacrée des libertés. Sa sensibilité délicate, en outre, s'en
trouvait froissée comme d'une profanation de cette agonie. Pour en
exprimer son sentiment, elle était d'habitudes trop réservées. Mais
son joli regard bleu avait rencontré celui de Maurice Briffault et une
onde de sympathie était passée entre eux.

Au soulagement de la bonne Mme Bertereau, l'entrée en coup de vent de
sa fille aînée vint rompre l'entretien. Très affairée, elle s'excusa,
bruyamment, faisant la demande et la réponse.

«En sortant de l'Hippique, un thé au Palace, chez des Américains, avec
qui je viens de faire connaissance... des gens charmants, très
riches... Cela s'est prolongé. Rentrée chez moi horriblement tard...
on rentre toujours tard... les journées sont si courtes pour tout ce
qu'on a à faire... J'avais ramassé une poussière!... Et puis, c'est
une habitude que j'ai: je ne peux pas dîner avec la même toilette que
je portais dans l'après-midi... Joli, n'est-ce pas, ce costume?...
Rouff, bien entendu... il n'y a que lui... J'ai essayé de lui faire
des infidélités, mais on revient toujours à ses premières amours...
Oui, papa, les enfants vont bien. Ils sont allés au cirque avec
Fraülein... Gustave arrivera dans un moment... Je lui ai renvoyé la
voiture... La dernière battue de l'année... on a tiré une quantité de
lapins... Il n'a pu prendre que le train de 6 h. 40 et il est en train
de se changer. C'est excellent pour lui... il a tant besoin de prendre
de l'exercice... Aussi va-t-il louer une chasse à lui pour l'année
prochaine, dans l'Oise... il y a du faisan en masse... Cela fera
l'affaire de Gaston... Tiens, il n'est pas là, ton mari... faux bond,
comme d'habitude. Je te trouve un peu pâlotte, Jeannot... Oh!
sais-tu, dans une nouvelle maison de lingerie où je me sers, j'ai vu
des layettes d'un goût, d'un chic... Par exemple, ce n'est pas
donné... Mais quand on veut quelque chose de bien il faut y mettre le
prix... Quoi, tu veux t'adresser au Petit-Saint-Jean?... Tu n'y penses
pas, ma chère... C'est tout à fait toc, leurs modèles.»

Profitant de ce qu'elle reprenait haleine:

«Tu crois que le bébé de Jeanne en verra la différence? dit Élisabeth
en riant.

--C'est pour soi-même, voyons. Je ne comprends pas les mères qui
mettent tout sur elles et fagotent leurs enfants. Moi, Fred et Nanon
me ruinent.

--Luxe bien immoral, vraiment, quand tant de petits malheureux vont
tout nus...»

Sèche et pointue comme sa personne, cette remarque émanait de Mme
Biscaras. Nature raisonneuse d'ancienne institutrice, elle professait
un humanitarisme pédant en accord avec les fonctions de son mari.
Personnellement aumônière, d'ailleurs, mais dans le froid esprit
utilitaire qui, en sevrant de douceur l'exercice de la bienfaisance,
lui enlève la moitié de son prix.

«Faudrait-il donc aussi nous mettre dans un sac parce qu'il y a des
femmes en guenilles?

--Peut-être ferait-on mieux, en effet, de songer à la misère avant de
gaspiller autant d'argent en chiffons... Que voulez-vous, ma chère
enfant, moi, j'aime les pauvres.»

La rudesse de verbe qu'Hélène tenait de son père se trouvait parfois
mise au service de sens commun.

«Je crois bien, riposta-t-elle... ils vous rapportent assez!

--Ça, c'est envoyé, glissa le capitaine à l'oreille du normalien, qui,
ricanant dans sa barbe légère, lui répondit:

--Laïque ou cléricale, la charité est toujours la même: elle cultive
le paupérisme pour se donner le mérite de le soulager.

--C'est mal, ce que tu dis là, Marcel, protesta Élisabeth, qui avait
entendu. Pourquoi voir en tout de vilains sentiments?

--Parce qu'ils y sont, ma chère. Je t'accorde pourtant que le
caractère mystique de la charité d'Église lui confère une élégance
morale dont est dénuée celle de l'administration, fondée sur ce
raisonnement d'ordre très positif: en jetant un os à un chien affamé,
on l'empêche de mordre. Chaque cent sous que donnent nos amis Biscaras
est une prime d'assurance contre le pillage; les tiens, Élisabeth,
sont capitalisés au profit de ton âme. Eux placent à intérêts sur la
terre: toi, c'est sur le ciel. Spéculation pour spéculation, j'estime
celle-ci davantage, ne fût-ce qu'à cause de son aléa.

--Ne lui répondez pas, mademoiselle, dit Maurice. Il joue son air de
flûte et cela l'amuserait trop qu'on le prît au sérieux.

--Je n'aurais garde de discuter sur un terrain intellectuel où je suis
battue d'avance. Toutefois il est un point sur lequel tu te trompes,
Marcel. La charité... du moins la charité chrétienne, ne tient pas
dans l'aumône, mais dans la bonté. Et elle n'a pas assez d'esprit pour
en chercher aussi long que toi.

--Dis donc, ma femme, si on dînait?»

L'arrivée de son gendre Percheron motivait cette remarque du docteur.
Son fils Georges, pourtant, manquait encore.

«Est-ce qu'il est de garde à son hôpital? demanda Biscaras.

--Non, mais on ne l'attend pas. Il court à travers la vie comme s'il
avait toujours un express à prendre, et souvent il le manque.

--Il se fatigue. C'est le malheur de ces gaillards qui trouvent leur
pain tout cuit. S'ils consentent à travailler, c'est à condition de
s'amuser également. A son âge, nous autres, nous ne faisions que
bûcher, et pour cause.

--Bah! quand l'estomac est bon, il n'y a pas de mal à mettre les
morceaux doubles. Et le gars est de trempe solide.»

Comme on achevait le potage, l'interne prit sa place.

«Je te demande pardon, maman, mais pour cette fois il n'y a pas de ma
faute. Un camarade que j'ai rencontré aux courses et qui m'a accroché
par le bouton. On est allé prendre un verre chez Maxim... Impossible
de m'en dépêtrer. Il avait à me parler de choses très sérieuses...
Mais oui, sans blague: tout ce qu'il y a de plus sérieuses.»

Il appuyait sur les mots, de cet air entendu destiné à intriguer.
Puis, du même ton, s'adressant à sa cousine:

«C'est quelqu'un de ta connaissance, Élisabeth... Tu ne rougis pas?

--Et de quoi, grand Dieu?»

Souriante, elle ne marquait pas en effet le plus léger trouble.

«Tu ne te rappelles pas, l'autre soir, au bal chez les Laurent-Janin,
un beau jeune homme qui t'a fait la cour?... On a sa police, ma
chère... Tu as dansé avec lui deux ou trois fois et vous êtes restés
ensemble au buffet je ne sais combien de temps. Quand je dis beau,
j'exagère un peu... Mais enfin un grand diable bien bâti, moustache
rousse...»

Très tranquillement, en se servant du turbot, Élisabeth répondit:

«Je me souviens, maintenant, tu me l'avais présenté... M. Lambertier,
je crois.

--Edmond Lambertier. Ce nom-là ne te dit rien?

--Rien du tout.

--Oh! candeur... Demande à Gustave.

--Lambertier et Cie, une des plus grosses houillères du Borinage...

--Mais dont l'héritier préfère Paris à la Belgique, savez-vous.

--Un des héritiers, rectifia Percheron. S'il avait été fils unique, il
aurait une fortune colossale.

--Tel quel, ça lui fait toujours bien une pièce de cinq cent mille
francs de rente... de quoi vivre...

--Et faire beaucoup de sottises, sans doute...»

Vivement Georges coupa la parole à Mme Biscaras.

«S'il en a fait, il se range, car le voici amoureux pour le bon motif.
C'est de cela qu'il vient de me parler pendant deux heures. Ah! ah!
cette fois, tu as compris, Élisabeth.»

Toute confuse, il est vrai, mais seulement de se trouver ainsi mise en
évidence:

«Voyons Georges, protesta-t-elle, ne dis pas de bêtises.

--Il est certain que s'il fallait être amoureux de toutes les jeunes
filles avec qui on a causé un quart d'heure...

--D'abord, Hélène, je te ferai remarquer que Lambertier n'accorde
d'ordinaire aucune attention aux jeunes filles...

--Naturellement... il a autre chose à faire.

--Et ensuite qu'il ne danse jamais. Ce divertissement puéril et genre
famille est au-dessous de sa dignité de «petit charbonnier».

--Il préfère la chorégraphie de l'Opéra.»

Persistant dans ses intentions évasives, l'interne, innocemment,
remarqua:

«Il est abonné du mercredi. Donc, pour en revenir à ce bal, son
attitude auprès d'Élisabeth est tout à fait symptomatique.»

Mme Percheron n'était pas méchante. Mais sa jalouse passion de
l'argent souffrait malaisément la pensée qu'il y eût des femmes plus
riches qu'elle-même. Et cette petite Élisabeth, qu'elle aimait bien,
certainement... mais si insignifiante, si popote... Non: c'était trop
absurde. Avec son rire aigu, elle dit à son frère:

«Voilà que tu fabriques des romans pour journal de modes. Cette idée
qu'on se marie comme ça, à la suite d'un petit flirt entre une valse
et un sorbet...

--Pourquoi pas? fit Jeanne Vuillaume, de complexion sentimentale,
comme il arrive souvent aux femmes sans beauté, et qui, en outre,
portait à sa jolie cousine une affection admirative.

--Mais je n'ai pas flirté avec ce monsieur, se récria Élisabeth... Je
ne flirte jamais, vous le savez bien.»

La rougeur légère montée à son front pur s'accentuait cependant, car
le souvenir lui revenait de propos tenus par son cavalier de l'autre
soir, auxquels sur le moment elle avait prêté peu d'attention et qui,
en y songeant, étaient de galanterie assez caractérisée.

«Allons, mes enfants, intervint la grave voix du docteur, ne la
taquinez pas. Si ce jeune homme la trouve à son gré, il est assez
grand garçon pour le dire lui-même.»

Mystérieux et joyeux, Georges marmonna dans sa petite moustache
blonde:

«Bon, bon... On verra...

--As-tu entendu parler de cette visite que le curé de Saint-Germain
aurait faite à Duboys-Leroux? lui demanda son père.

--C'est tout ce qu'il y a de plus véritable. J'ai des tuyaux par son
secrétaire René Framery. Prenez-en votre parti, monsieur Biscaras, le
grand homme sautera le pas. La consigne est donnée. Seulement il
attend l'extrémité dernière, afin d'échapper aux attrapages des
journaux. Une fois _ad patres_, on criera tant qu'on voudra... il
n'entendra plus.»

La conversation aiguilla sur ce que le vieux jacobin qualifiait de
scandale, et on ne s'occupa plus d'Élisabeth. Mais un peu plus tard,
tandis qu'on fumait dans son cabinet, le docteur Bertereau, ouvrant
son courrier du soir, y trouva un billet qui lui fit faire un
haut-le-corps. On lui demandait une entrevue pour affaire de
conséquence, et c'était signé: «Emma Lambertier.»



IV


Instruite de l'objet de cette démarche si inattendue, c'est de la
surprise qu'Élisabeth en avait ressenti, presque de la confusion. Car
ce qui avait été dit la veille était passé sur elle sans laisser de
traces. Petite taquinerie, pensait-elle, de son cousin Georges, et
autant en emportait le vent. La réalité cependant s'imposait. Sentant
ce qu'il y a d'insolite à solliciter la main d'une jeune fille
rencontrée une seule fois, Mme Lambertier avait argué du caractère
impulsif de son fils, d'habitudes d'enfant gâté à qui sa grande
fortune permettait de satisfaire ses fantaisies sans compter avec
aucun obstacle. Captivé par la beauté et la grâce de cette charmante
jeune personne, il s'était senti tout d'un coup converti à l'idée de
mariage. Disposition à encourager, certes, et trop douce au cœur
d'une mère pour que celle-ci ne se fût décidée à brusquer la
situation. Dans le fait d'avoir inspiré à première vue un sentiment
aussi vif, Mlle Élisabeth devait voir une garantie de bonheur. Quant
aux avantages positifs de cette union, ils étaient de notoriété assez
publique pour dispenser Mme Lambertier d'insister au delà de ce que
comporte le bon goût.

Ébloui par l'aurore dorée se levant pour l'enfant qu'il chérissait à
l'égal des siens propres, le docteur avait accueilli cette recherche
avec l'empressement qu'elle méritait, sous réserve, s'entend, de la
volonté de sa nièce, de qui il n'influencerait en nulle manière la
décision.

Comme il le disait, il le croyait. Lorsqu'il vit pourtant Élisabeth
plus interdite que touchée d'aussi éclatante conquête, il ne négligea
aucun des arguments de nature à lui en faire apprécier la valeur, dont
elle ne semblait pas suffisamment frappée.

«Mais avant toute chose, conclut-il, tu dois consulter ton cœur.
Est-ce qu'il te déplaît, ce jeune homme?

--Que vous dirai-je, mon oncle?... je ne le connais pas.

--J'en conviens. C'est assez cependant d'une rencontre pour déterminer
l'antipathie, phénomène d'ordre purement physiologique, tu peux m'en
croire. A cela tu répondras peut-être que, par réciprocité, la
sympathie... ou plutôt, dans l'espèce, l'amour, pour l'appeler par son
nom, naît également de la première approche...

--Je ne répondrai rien de pareil, mon oncle. Que sais-je, moi, de ces
choses?

--Allons donc!... C'est là une science sur laquelle les petites filles
en remontrent aux barbons. Tout vieux monsieur que je sois, et n'ayant
d'ailleurs jamais eu de temps pour les occupations sentimentales, je
ne méconnais pas le coup de foudre. J'accorde même que de lui seul
sort la passion. Mais la passion est un sentiment particulier et rare,
qui le plus souvent fait faire de grosses sottises. Tellement rare,
que s'il était indispensable dans le mariage, le monde finirait. Pour
fonder une famille, il n'en faut pas autant... ou il faut davantage,
peut-être: la confiance et l'estime. Vois tes cousines... Ce n'est
assurément pas un amour romanesque qui les a poussées vers leurs
maris. Ne sont-elles pas heureuses? Ta tante et moi, ne faisons-nous
pas le meilleur des ménages? Eh bien! la première fois que j'ai dîné
chez son père, elle a déclaré que j'étais un ours mal léché.

--Justement, mon oncle, c'est en vous connaissant mieux qu'elle a
appris à vous estimer et à vous aimer.»

Le docteur toussa. Fréquemment ce petit esprit simple et droit le
mettait au pied du mur, lui et ses sophismes. Lui-même au surplus
sentait bien ce qu'il y avait d'inquiétant dans telle soudaineté.

«D'accord, répondit-il, et c'est flatteur pour moi. Mais je n'étais
qu'un méchant carabin de plus ou moins d'avenir, sans autre fortune
que l'espérance. Je n'avais aucuns motifs pour le prendre de haut, et
j'ai pu attendre avec tranquillité que mon mérite éclatât au soleil.
Tout épris que soit le jeune Lambertier, si tu prétendais lui imposer
un stage, je doute qu'il consentît à s'y soumettre.

--Mais je ne prétends rien de pareil, se récria Élisabeth. Ce serait
très mal de demander à le voir davantage pour ensuite lui dire: non,
décidément, monsieur, vous ne me plaisez pas.»

Le docteur se mit à rire.

«Comme de se faire apporter la carte des gens et ne point les
recevoir... Tu es remplie de tact, mon enfant. Pour en revenir au coup
de foudre, je te ferai remarquer que, si tu ne l'as pas, toi,
ressenti, il s'est produit de son côté. Or un homme aussi amoureux est
assuré de faire partager son sentiment à sa femme, à moins, cela va de
soi, que de la part de celle-ci il y ait éloignement préalable. De la
physiologie, tout cela, quoi qu'on en pense, de la simple physiologie
que nous habillons de phrases afin de la rendre plus aimable, mais
quand on va au fond...»

Se rappelant à temps que cette doctrine n'est pas de celles
précisément qu'il convient d'approfondir avec un esprit virginal,
brusquement le grand chirurgien s'interrompit:

«Tu es très jeune. Élisabeth, reprit-il, très sérieuse aussi, et peu
curieuse des choses qui, prématurément parfois, troublent les jeunes
filles. Cela est préférable ainsi, car comme elles ne sauraient jamais
qu'en être très imparfaitement instruites, ces idées qu'elles se
forgent, le plus souvent fausses, à tout le moins incomplètes, servent
plutôt à les égarer qu'à les guider dans la grave affaire du mariage.
Hors des cas très exceptionnels et qui, je le répète, sont loin de
toujours tourner pour le mieux, elles ont donc tout avantage à s'en
reposer sur l'expérience de ceux qui ont vécu. L'essentiel est
qu'elles y aillent de bonne grâce et de bon cœur... la nature se
charge du reste. C'est une vieille personne fort sage, la nature, qui
sait ce qu'elle fait et à qui les plus malins sont incapables de
rompre en visière. Ainsi, ma chère petite, ne te mets point martel en
tête pour chercher d'où vient l'amour et comment... ce sur quoi
d'ailleurs jeunes ni vieux ne sont guère mieux informés les uns que
les autres. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si la recherche d'Edmond
Lambertier t'est désagréable, si sa personne te déplaît, si la pensée
d'unir ta vie à la sienne te repousse. De cela, toi seule es juge. Tu
connais mon principe en toutes choses: liberté absolue, en tant que ce
n'est pas pour faire le mal. Tu es souveraine maîtresse de toi-même.
Seulement, tu le reconnais, une réponse dilatoire est impossible:
c'est un oui qu'il faut, ou un non. Pas sur l'heure, pas aujourd'hui,
ajouta le docteur, voyant la perplexité peinte sur le joli visage de
sa nièce... Naturellement, j'ai à me renseigner quant à la moralité de
ce jeune homme, et cela nous donne quelques jours de répit. Fais tes
réflexions. De mon côté, après la petite enquête discrète, je te dirai
s'il est vraiment digne de faire le bonheur de la fille de mon
frère... de la mienne. Embrasse-moi, mon enfant chérie... Et crois-le
bien, je suis aussi heureux de cette bonne fortune que si elle s'était
présentée pour Jeanne ou Hélène. A présent, je te laisse causer de
cela avec ta tante, et je vais travailler de mon état.»

Sur quoi il s'en fut, d'un esprit serein et d'une main sûre, pratiquer
certaine laparatomie d'importance scientifique considérable, qui
l'intéressait pour l'amour de l'art autant que pour celui du patient.
Autant, mais pas davantage, le docteur Bertereau étant réputé très
paternel pour ses opérés.

Réfléchir... c'était bientôt dit. Sur quelles bases asseoir ces
réflexions? Son oncle n'avait-il pas déjà tout élucidé? Accoutumée à
tenir pour un oracle cet homme de si haut mérite, dont la parole
faisait loi dans sa famille, sachant aussi la tendre affection qu'il
lui portait, et certaine qu'il voulait son bien, exception faite pour
la question religieuse qui les divisait, elle se fiait aveuglément à
lui en toutes choses. Docilement donc, sans discuter ce qui était
lettre morte pour son inexpérience, elle s'interrogea sur le seul
point qui dépendît d'elle. Non, assurément, ce jeune homme ne lui
était pas antipathique. Edmond Lambertier, possédait cet attrait qui,
aux yeux de ceux mêmes le moins portés à adorer le veau d'or, résulte
du prestige de l'opulence avec la quasi toute-puissance qu'elle
confère. Assez bien fait de sa personne, un vernis cercleux et sportif
maquillant sa vulgarité foncière, une manière de bon garçonisme le
défendant en apparence de la sottise et de l'infatuation du parvenu,
il n'avait rien en somme pour inspirer la déplaisance. S'étant mis au
profit d'Élisabeth en frais de galanterie, si peu coquette qu'elle
fût, elle était femme, elle avait vingt ans, et cela l'inclinait à le
trouver aimable. Aurait-elle de la répugnance pour le mariage? Non,
certes pas. N'est-ce point le lot et le devoir communs? Elle avait
pleine confiance dans la vertu du sacrement. Dieu, lui semblait-il,
doit bénir les unions qu'il consacre, et une honnête femme aime
toujours son mari, s'il est honnête homme et s'il l'aime. Or, des
sentiments de celui-ci elle ne pouvait douter--revanche des filles mal
pourvues sur celles dont la dot jette son poids dans la balance.

Vivant en un milieu de propos assez libres, quoique de mœurs très
familiales, Élisabeth n'était pas d'une innocence absolue de
pensionnaire. Elle n'ignorait point qu'il y a de par le monde, le
monde surtout de loisir et de plaisir, des jeunes hommes de vie
déréglée--encore que le mot ne présentât pas à son esprit d'image
précise--et aussi des époux qui ne sont pas pour leur femme ce que
commande la loi divine et humaine. Mais c'étaient choses qui au lieu
d'éveiller sa curiosité la repoussaient. La parfaite pureté de son
imagination la retenait de chercher à approfondir ce qui lui était
appris à la volée par des bribes de conversation auxquelles elle ne
prenait point part et ne prêtait qu'une oreille distraite. Cela,
c'était l'affaire de son oncle. Et dès qu'il lui eut affirmé que tout
était bien, elle n'avait plus à s'en préoccuper.

Tout d'ailleurs, autour d'Élisabeth, conspirait pour peser sur sa
détermination. Bien plus, on la considérait comme acquise. On était
très en dehors dans cette famille, expansif, voire un peu bruyant en
ses manifestations. Après un léger passage de regret que ses filles
n'eussent point eu les attraits nécessaires pour décrocher pareille
timbale, la bonne Mme Bertereau avait souhaité joie et bonheur à sa
nièce du meilleur de son cœur. Jeanne pareillement, tout heureuse
dans l'alanguissement de sa maternité prochaine. Et de quoi eût-elle
été jalouse, elle qui n'eût pas troqué son beau Gaston contre tous les
trésors de Golconde? Marcel, en l'occurrence, garda par devers lui
l'expression de cette ironie corrosive dont il empoisonnait toutes
choses; quoique de complexion médiocrement tendre, il se sentait
désarmé devant la douce et jolie créature que tous aimaient. Le
capitaine Maurice lui-même la félicita avec toutes les apparences
d'une parfaite sincérité. A la vérité remarqua-t-on que désormais il
vint moins souvent avenue de Messine. Mais cela s'expliquait fort
naturellement: il n'y a plus de place pour les célibataires dans une
maison où se chante l'alleluia de fiançailles. Quant à Georges, qui
était pour sa cousine le frère le plus affectueux, il se réjouissait
avec éclat et des «Je l'avais bien dit» qui exaspéraient sa sœur
Hélène. Celle-ci seule jetait dans ce concert de bénédictions une note
acide.

«Comme si cette pauvre Élisabeth était la femme qui convient à ce
fêtard!... Elle si pot-au-feu, si simplette... Elle ne saura même pas
comment s'y prendre pour dépenser son argent. Cela ne peut pas bien
tourner. Jolie certainement, Élisabeth... Mais ce n'est pas tout, ce
n'est même rien pour un noceur fieffé qui en a vu bien d'autres. Il
n'en fera qu'une bouchée, et après?... Ce n'est pas sérieux, ce
mariage-là. Je ne comprends vraiment point que papa encourage pareille
folie.»

Mais elle n'aurait eu garde d'adresser cette remarque au docteur,
lequel, avec ses côtés débonnaires, était un chef de famille des plus
intransigeants sur le respect dû à son infaillibilité. Les
«renseignements», pris hâtivement et superficiellement,--ces
renseignements pour mariage qui ne sauraient être véridiques et dont
tout au plus peut-on espérer qu'ils demeureront neutres, n'affirmant
pas plus dans le sens du bien que dans celui du mal,--n'avaient rien
révélé qui fût de nature à disqualifier le prétendant. Ses aventures
bruyantes, ses fantaisies coûteuses, quelques culottes formidables,
péchés de la vie de garçon trop riche qui s'amenderait dans un mariage
d'amour. Autrement passait-il pour honorable dans ses affaires de jeu
et d'écurie, et nul scandale n'avait marqué son libertinage, confiné
dans les milieux de haute noce.

Qu'exiger de plus? Le «petit charbonnier» pouvait-il apporter à sa
femme un passé de bon jeune homme? Le docteur Bertereau n'était
rigoriste que pour lui-même--sans mérite au surplus, disait-il, la
sagesse de conduite étant la première obligation du travailleur--et
son optimisme l'inclinait toujours aux jugements favorables. Celui-ci
étant signifié à sa nièce, ce n'est pas elle qui l'aurait pu révoquer
en doute. Les notes discordantes jetées par la pénétration née de
l'envie dans le concert de félicitations et de bénédictions dont elle
était l'objet ne parvenant point aux oreilles de la partie intéressée,
Élisabeth en vint à croire qu'un refus équivaudrait à un symptôme de
dérangement d'esprit.

C'est ainsi que, quelques jours après ce coup de foudre éclatant dans
la sérénité de son ciel, elle autorisa Edmond Lambertier à lui mettre
au doigt l'anneau des accordailles, et la splendeur déjà de ce saphir
princier accolé d'un diamant royal était un avant-goût de l'opulence
qui allait être sienne. Pendant la période de cour, aussi brève que le
permettaient les nécessités légales, celles surtout de la préparation
du trousseau et de la corbeille, menée bon train en payant triples
guides, Élisabeth fut roulée dans un tourbillon ne lui laissant pas
un instant de tête-à-tête avec son cœur. Étourdie plutôt que
captivée, cependant était-elle grisée aussi un peu par cette musique
d'amour qui porte en soi son ivresse, extérieure à la personne qui la
chante. Le viveur repenti se montrait fiancé pressé plus encore
qu'empressé; mais ce sentiment-là n'est-il pas un hommage dont
l'ardeur touche la femme sommeillant dans la vierge?

Si Élisabeth avait eu du temps pour se reconnaître, elle eût préféré
toutefois que fût mieux enveloppé de tendresse ce désir manifesté trop
brutalement peut-être. Les façons d'être aussi de son futur lui
semblaient bien légères pour une circonstance aussi solennelle, avec
quelque chose de cavalier où elle ne sentait rien de l'émotion qui,
lui disait son instinct de ces subtiles et douces choses, est l'accent
de leur sincérité, la marque de leur profondeur. Mais où eût-elle pris
le loisir d'en raisonner? Et, au demeurant, n'avait-elle pas ouï
soutenir que la raison doit pour un temps céder le pas à l'amour? Or,
on l'aimait, cela ne pouvait faire doute. Elle aimait aussi, ne
l'avait-elle pas déclaré implicitement le jour où sa main était tombée
dans celle qui s'offrait pour la vie et pour l'éternité? Les
événements marchaient, marchaient, l'entraînant dans la rapidité et le
vague du rêve, par un chemin fleuri, parfumé, rayonnant, jusqu'au
pied du maître-autel de Saint-Augustin où, pour la troisième fois, le
docteur Bertereau conduisit une épousée, jolie à miracle, celle-ci,
qui en toute l'honnêteté et la ferveur de son doux petit cœur
tendre jura devant Dieu et devant les hommes foi et amour à Edmond
Lambertier.

Ce fut le grand mariage de la saison pour ce tout Paris bigarré de
l'argent et de la politique. Lorsque, comme quelques mois auparavant,
un jeune couple eut quitté les salons en désordre de l'avenue de
Messine, où dans une atmosphère de fête se flétrissaient les blanches
fleurs nuptiales, le vieux ménage cette fois demeura seul. Comme, pour
conjurer la tristesse qui les prenait un peu, M. et Mme Bertereau
commentaient ensemble les menus incidents de la journée, ils vinrent à
parler de l'absence de leur neveu Maurice. Encore que le capitaine se
fût excusé de paraître à la cérémonie sur l'imminence d'un voyage
d'état-major dans les Vosges, dont la préparation l'accablait de
travail,--et à la vérité l'École de guerre se mettait en route le
lendemain,--ils se demandèrent si ce n'était pas là un prétexte. Ils
ne surent que se répondre. Mais après tout cela n'importait guère.
Tout énergie et vaillance, appartenant corps et âme au métier qu'il
aimait passionnément, il saurait se consoler de son regret, si regret
était. Et quant à la jolie fleur fragile, objet de leur sollicitude,
jamais, on en était bien certain, elle n'avait ressenti pour lui rien
de plus qu'une amicale sympathie.



_DEUXIÈME PARTIE_



I


Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la
mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M.
et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.

Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut
pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est
qu'il avait ignoré--ne l'ayant pas assez cherché peut-être--le
véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le
jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible
sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très
réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette
détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère
d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances,
souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une
grosse succession--le tiers des parts du charbonnage--et qui voulait
des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il
pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se
préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que
pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui
se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les
jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par
lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth
était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de
la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non
moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet,
volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un
désir et sa satisfaction.

Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles
secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses
bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et
ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où
commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de
cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle
escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de
peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes
plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de
filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large
compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le
cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était
point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait
au mieux pour le bien de tous.

Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle,
Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la
sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui
prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce
fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement
brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins
délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez
elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la
vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur
imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées
de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité.
Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour,
demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que
dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le
repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui
glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.

Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles
dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne
s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait
par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral
et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes
obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se
mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par
s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut
infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il
allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un
jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première,
ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi
était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la
même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.

Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.

Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque
intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont,
à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que
la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête
du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement
aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le
cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les
rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un
mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était
à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à
l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait
réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement
pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la
promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie
l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui
causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt
que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui
de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.

Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth
n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un
grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet
l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires
plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre
le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses
répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par
son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément,
elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus
promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun
frein de travail ni de devoirs.

Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond
Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth
beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se
retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel
qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses
entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques
mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils
prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter
sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment.
Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth
avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les
sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui
c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se
taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et
douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet
à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre
lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait
son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il
ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire,
l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne,
sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des
souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier,
Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la
forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper
d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché
d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était
grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs
toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du
mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon
d'excuse:

«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»

Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite
en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il
n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais
elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir
caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour
qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude
de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait
brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son
accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent
dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses
habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie
commune.

Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines
apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de
l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque
révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat
dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes.
La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu
qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.

Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir
dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure
plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement
d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des
doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère
et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu
fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la
vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux
s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de
tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade
comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment
une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait
imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion.
Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que,
le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se
trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui
exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce
fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les
foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et
puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en
portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se
sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents
procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur
l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments
chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.

Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme
se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont
choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la
perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur
Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection
qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son
infaillibilité, et cela l'irritait.

Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son
plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa
naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée,
Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au
cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si
fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible
département de l'Oise était le plus malaisément administrable de
France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche
soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du
dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du
grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le
scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au
piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène
Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son
habitude. Elle en vint à se récrier:

«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des
écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...

--Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage,
remarqua Mme Edmond Lambertier.

--Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait
se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait
certaine de garder sa petite fille.

--Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?

--Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le
tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston
est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni
travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien.
Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au
lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans
un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause
des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales
récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la
moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des
attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père
très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors,
qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est
bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à
haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son
bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait
capable de se cramponner à lui.»

De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après
la crécelle de sa cousine:

«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»

Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos
désobligeant et brutal.

«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre
raison, qui est meilleure.»

Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup
de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:

«Est-ce que je me plains de mon mari?

--Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas
positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa
poche.»

Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la
grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il
repartit:

«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe
chez toi.»

Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait
hennissement de cavale.

«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il
t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a
autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»

Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en
expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le
plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont,
dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise,
il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une
corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs
demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait
adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais
accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y
arrêta point.

«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire,
qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de
son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de
l'intérêt?»

Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et
péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre
esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience
religieuse:

«Ah! oui, dit-elle, les principes!...

--Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les
vôtres?

--Les miens, ma chère enfant...»

Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables
affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement
dédaigneuse.

«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère
respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements
librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de
façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.

--Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le
principe de l'amour?»

Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à
l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:

«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes
que du maire et du curé.

--Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement
au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un
élément supérieur aux fluctuations sentimentales.

--Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur
l'épouse du fonctionnaire jacobin.

--Je crois qu'il n'en faut pas abuser.

--Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.

--Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!

--Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements
sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi,
un esprit vraiment libre.

--Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de
fond en comble.»

Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le
caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de
famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore,
non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De
quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les
Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:

«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela
vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce
qu'approximativement a dit le poète:

    _Le_ principe _est une île escarpée et sans bords:
    On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors._

Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales
n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.

Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.

«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le
mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est
revêtu de la majesté sacramentelle.

--Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité
en subissant l'outrage...»

Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de
son Alcide...

«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»

Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la
raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au
débat.

L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que
Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale,
dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le
libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec
certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents
s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa
conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave
chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement
aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant
dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie
facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours
aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari
le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain
minimum d'obligations constituant une apparence de partage.
Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis
mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé
un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique
grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de
lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé
l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était
retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes,
habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur
préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double
sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des
procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction
même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le
docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en
plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que
souffert.

A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la
séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens
radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois
années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait
certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en
finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du
scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en
définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du
moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils,
laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait
été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui
vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière
liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au
contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases
honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du
soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme
Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle
qui emporta la décision d'Élisabeth.

La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant
point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme
qu'en ses moments mauvais--les plus fréquents--il qualifiait
d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral,
l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour
instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la
plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté
réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la
liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite,
remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre
particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses
appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était
exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art
de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération
n'avait pas été mauvaise.

Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la
sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris
possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides
successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis
d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le
toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les
cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans
autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son
miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses
vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait
le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs,
quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie
très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses
épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de
jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un
instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte
sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi
définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un
peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:

«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»

C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:

«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»

Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son
incrédulité.



II


Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses,
le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage
à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la
déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son
infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par
intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument
usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif,
tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il
tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant
intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes--on
sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques--n'avaient si
peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il
dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des
hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode
expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude
théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il
ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur,
réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement
personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme
dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute
culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui
avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.

Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais
sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont
était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie.
Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour
celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet
radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde
union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du
bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre
part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience
présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet
d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté
dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se
reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse
qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de
l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout
antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait
cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes
humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est
Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de
ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au
contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en
travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au
but.

C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa
femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure
du coucher.

«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour
Élisabeth?»

L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros
yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.

«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est
mariée...

--Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.

--Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?

--Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui
d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur
libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth
est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est
de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au
contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché
alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»

Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui
semblait la déclarer déjà résolue.

«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage
impossible...

--La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge,
la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du
tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de
l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière
militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante
pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à
présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui
les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient
les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se
connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils
sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires
au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que
soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage?
L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.

--Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant
qu'autrefois.»

Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de
Paris.

Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire
impeccable.

«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne
veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur
dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et
très énergique.

--Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»

La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.

«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth
alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce
qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce
que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en
défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune
fort rondelette en somme.

--Cela se pourrait bien.»

Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses
les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.

«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules
quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement
honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir
au premier mari.

--Maurice en effet est un caractère profondément délicat.

--Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la
matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à
triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc
pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce
l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre
neveu?»

Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en
droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors
très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée
irrévérencieuse ne lui vint même pas.

«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»

Pensif, il ajouta:

«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans
l'armée.»

Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche
inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.

«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il
commanderait un corps d'armée aujourd'hui.

--Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois,
Amélie, c'est indiqué.»

Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de
sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le
capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point
pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De
taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste,
vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent
officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour
ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins,
dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de
ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès
l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur
caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien
celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les
objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans
ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie
gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle
résistance.

«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter
dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies
manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du
moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de
prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui.
C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait
suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que
trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par
simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du
bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais
pas à qualifier de coupable.

--Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement
les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire
qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.

--Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement
réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut
deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends
au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu
donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons,
Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?

--Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.

--Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais
c'est bouder contre soi-même... On en revient.

--Ce premier mari n'est pas mort.

Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.

«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon,
sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au
début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a
souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle
s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur
à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas
courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu
la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour
ses péchés, elle a appartenu?»

Vivement le capitaine répliqua:

«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez,
il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort
justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais
il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout
qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se
trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du
divorce.

--Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une
jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...

--Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été
plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en
demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour
son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle
quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»

La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice
irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:

«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.

--Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant
les hommes?... C'est insuffisant.

--Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil
que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des
désagréments.

--Mon oncle!...»

Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais
aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa
large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé,
il le fit se rasseoir.

«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement
inattendu...

--Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis
point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je
crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage:
seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant
il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première
communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup
d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes
grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs
ancêtres...

--Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants
pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru
devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car
ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est
échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...

--Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?

--Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour
faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la
considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un
fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes
enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»

Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait
dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des
questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons
intellectuels.

«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute
croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à
l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre
semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore
mon _Credo_ et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la
religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant
ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant
d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes
ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve
par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au
même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au
point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a
été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et
qu'elle aide à mourir...»

Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge
le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son
métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:

«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui
meurent en héros.

--Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce
parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais
dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de
tièdes, on n'y compterait guère d'athées.

--N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos
délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si
l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre
d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de
principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la
nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière
aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point
avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le
dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer
fortement le roussi?»

Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le
sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu
contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois
il riposta:

«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont
on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès
qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous
semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses
saintes?»

Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre
jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître
la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.

«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton
inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en
quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.

--Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle
démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le
miracle de me rendre éloquent.»

Derechef l'attaquant au défaut de la cuirasse, son oncle reprit:

«Chez toi, pourtant, ce n'est pas affaire de foi, tu en conviens.

--Ai-je la foi, ne l'ai-je pas? Peut-être est-elle seulement en
sommeil, comme disent vos amis les francs-maçons.

--Tu n'obéis qu'à un vague traditionalisme. C'est une règle aussi
indéfinie, aussi imprécise qui gouverne ta vie... à laquelle tu fais
le sacrifice de ton cœur...»

Le docteur hochait sa grosse tête grise, gonflant ses lèvres rasées,
avec un petit claquement de la langue, gestes que ses élèves lui
connaissaient au chevet d'un malade dont le cas, tout d'abord, le
mettait en défaut.

«A ce compte, poursuivit-il, les générations seraient éternellement
prisonnières de la mentalité de celles qui les ont précédées?

--Ces générations nous ont faits... C'est de notre sang que nous
sommes prisonniers. Vous, un physiologiste, nierez-vous cela, mon
oncle?

--La pérennité de la race, soit!... Mais il n'y a pas équivalence
entre l'organisme physique et le système mental. Tu es conformé
sensiblement comme l'homme de l'âge de pierre... Ton être moral en
diffère assez profondément, j'imagine.»

A ce coup, le capitaine renonça.

«Sur ce terrain, dit-il en riant, je ne suis pas de force, et je mets
bas les armes. Mais ce que je sais bien... préjugé, superstition,
entêtement d'habitude, tout ce qu'il vous plaira... ce que je sais,
c'est que je ne me tiendrai pour marié que quand j'aurai conduit ma
femme devant un autel.

--Fais-toi protestant, ricana le docteur... C'est toujours être
chrétien.»

La voix de Maurice redevint grave pour répondre:

«Je suis né catholique, mon oncle, comme je suis né Français.»

Cet entretien laissa le grand chirurgien quelques instants pensif. Il
s'était heurté à une force que scientifiquement il ne déterminait
point.

Son insuccès suggéra à Mme Bertereau un doute.

«Élisabeth, à plus forte raison, consentira-t-elle jamais à aller
ainsi contre sa religion?»

Mais le docteur avait recouvré son assurance pour répondre:

«Élisabeth est une nature passive, destinée à être toujours la proie
des circonstances. Si cette passivité une fois a tourné mal pour elle,
le jour où c'est à son cœur qu'elle obéira, elle s'en trouvera pour
le mieux.»



III


Entrant en coup de vent, à son habitude, dans le petit salon
d'Élisabeth, Georges Bertereau se heurta presque à Mme Guivarch qui en
sortait.

«Vraiment, dit-il à sa cousine, il faut le savoir pour le croire
qu'elle est ton amie d'enfance. Ce n'est pas deux ou trois ans qu'elle
a de plus que toi: elle est ta grand'mère. Cette mine d'abbesse en
rupture de clôture, ces costumes bons pour conduire le diable en
terre, à moins que ce soit pour porter son propre deuil... Ah! je
comprends son mari d'être toujours à courir le monde, afin de se
secouer le sang.

--S'il la délaissait moins, repartit doucement Élisabeth, peut-être
conserverait-elle mieux sa jeunesse. Quoique, je te l'accorde, la
pauvre Monique ne sache pas se rendre aimable, et c'est apparemment
pourquoi elle n'est pas ou elle n'est plus aimée. Elle tourne dans un
cercle vicieux.

--Dans un cercle vertueux, veux-tu dire... Mon trait d'esprit est
assez médiocre. Mais positivement ce serait pour faire prendre la
vertu en grippe, si elle avait toujours cette allure. Où se
trouve-t-il présentement, M. Guivarch?

--En Indo-Chine, où il fait une inspection des agences de la
Compagnie. Il ne pouvait emmener sa femme, son petit garçon surtout
dont les études commencent à prendre de l'importance.

--A cause de quoi, sans doute, il aura demandé la préférence pour ce
voyage. Cela me rappelle notre ancien prosecteur à l'École... tu le
connais bien, Gaucherin, ce petit gringalet qui a peur de son ombre,
fait pour le sport comme moi pour la théologie, et qui s'adonne à la
chasse au sanglier avec une passion aussi féroce qu'inattendue, parce
que c'est l'unique occasion où sa terrible épouse est dans
l'impossibilité de le suivre.

--Monique n'est pas si terrible.

--Tu trouves? Moi, elle me fait l'effet du «Frère, il faut mourir» des
trappistes... une légende d'ailleurs, car, toute vérification faite,
ils ne disent rien de pareil, puisqu'ils ne parlent pas. Mais
t'imagines-tu ce que c'est pour un mari d'avoir constamment devant les
yeux le rappel de son salut éternel? Allez, allez au couvent,
Ophélie... Et le ciel nous préserve des dévotes!»

Souriant, Élisabeth lui demanda:

«Ta future ne l'est-elle pas un peu?

--Ah! oui, une petite dévote dans ton genre. Quand la religion rend
une femme douce, gracieuse, bonne, et ne l'empêche pas d'être jolie ni
d'avoir la coquetterie de plaire à celui qu'elle aime, je ne crains
pas cela. Sans te ressembler du tout par ailleurs, dans le caractère
Cécile a quelque chose de toi... Aussi est-elle charmante.

--Grand merci... On voit que tu es entraîné dans l'art de faire ta
cour.

--Un mot de plus et je te bombarde d'une déclaration. Tu es à ravir,
ce soir, Élisabeth.»

Déjà habillée pour le dîner qui allait réunir à la famille Bertereau
celle où entrait le jeune docteur, elle était, en effet, très à son
avantage dans une simple et légère toilette de mousseline de soie
blanche, le corsage drapé en façon de fichu Marie-Antoinette garni de
valenciennes, au cou un beau fil de perles, cadeau de noce de son
oncle, l'unique bijou que jamais elle portât, laissant aux écrins
ceux provenant de son triste mariage, et dans le corselet de velours
noir, assujetti par des boucles de cailloux anciens, quelques
branchettes de bruyère rose pâle--harmonie de tons en rapport exact de
celle que ses fins cheveux sombres faisaient avec la blancheur
délicatement rosée de son teint.

«Tant mieux, répondit gaiement Élisabeth; je ferai honneur à la
maison.»

Sans retour amer sur soi, du meilleur cœur, elle prenait part au
bonheur de Georges, très épris, apportant dans son personnage de
fiancé l'ardeur qu'il mettait en toutes choses, et fort occupé pour le
quart d'heure à rectifier devant une glace le nœud de sa cravate
blanche, qui ne lui semblait pas d'un mouvement assez libre, puis à
relever une des pointes de sa moustache, dont la frisure n'était pas
symétrique avec celle de l'autre.

«Est-ce Mlle Rogerin qui a fleuri ta boutonnière? Non... Alors,
laisse-m'en le plaisir.»

Elle remplaça le gros œillet saumon par un beau narcisse de serre à
cœur d'or entre ses blancs pétales étoilés.

«C'est plus léger... les fleuristes font toujours trop massif.

--Tu as un goût parfait, Élisabeth. Aussi suis-je venu de bonne heure,
afin de te demander une grâce. Pour le sérieux et le solide d'une
corbeille, maman est inappréciable, mais dans le domaine de la
fantaisie, déplorablement nulle. Si nous nous en rapportions à elle,
certains articles seraient par trop pompier. Voudrais-tu m'aider à les
choisir? Et même, pour faire mieux encore, nous irions courir les
magasins avec Cécile. Les convenances seraient sauvegardées, nous
aurions ton précieux conseil et nous serions servis à nos souhaits.

--Surtout vous auriez le plaisir de faire une petite escapade. Très
volontiers, mon cher Georges... Cela m'amusera aussi, moi, de jouer
les chaperons.

--Et l'on se demandera laquelle des deux est la grande sœur?

--Ainsi m'exercerai-je à mon futur emploi. Car, puisque tu veux bien
rapprocher la parenté, tu verras quelle tante modèle je serai pour tes
enfants.

--Allons! tu as mieux à faire...»

Un léger soupir échappa à Élisabeth. Tout ce qu'elle regrettait du
mariage, c'était la maternité.

«Dieu ne l'a pas voulu, dit-elle.

--Il peut changer d'avis, répliqua Georges, moitié sérieux, moitié
plaisant.»

Mais elle ne partageait pas son optimisme d'amoureux. Ne lui était-il
point interdit d'aimer tant que vivrait l'homme dont pourtant elle ne
portait plus le nom?

De tous les Bertereau, le jeune docteur était celui qui respectait le
mieux les idées de sa cousine, sans doute parce que son esprit tendait
à s'en moins éloigner. Au surplus, il y avait entente tacite pour ne
point heurter de front la jeune femme en lui parlant de l'éventualité
d'une seconde union. Aussi est-ce évasivement que Georges reprit:

«Tu as la vocation du mariage, Élisabeth... autant que l'avait peu ton
austère amie. Les choses de ce monde sont tout à fait mal arrangées.
Elle aurait dû prendre le voile, et toi épouser un aimable garçon dans
le genre de M. Guivarch, à qui tu aurais mis du plomb dans la
cervelle, en douceur, et qui t'aurait aimée comme tu mérites de
l'être. Et cette brute de Lambertier serait resté pour compte. Ou bien
Hélène en eût fait son affaire... Pour l'amour du charbonnage, elle
aurait passé condamnation sur le charbonnier.

--Pauvre Hélène!... Ne la plaisante pas... elle est très malheureuse.»

Après la mésintelligence du ménage Vuillaume, la déconfiture des
Établissements Percheron Frères avait apporté un nouveau nuage dans le
ciel serein de la famille Bertereau.

«Malheureuse! malheureuse! répéta Georges... Sans doute c'est une
forte tape. Mais, à l'entendre, on la croirait inscrite au bureau de
bienfaisance. Sais-tu ce qu'elle m'a écrit? Qu'à son grand regret elle
ne viendra pas pour mon mariage. Quand on est dans ma position,
dit-elle, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de rester dans son trou.

--Question de toilettes.

--Et tu veux qu'on s'apitoie sur son sort? En tant que frère, je le
devrais peut-être. Mais comme homme, je ne puis m'empêcher de rire.
Avec la partie dotalisée de ses propres et ce que Gustave gagne dans
ces forges de Firminy, elle est plus riche que toi. Et puisqu'elle
avait décrété que tu es pourvue selon tes mérites...

--Selon mes besoins.

--Oui, oui: tes goûts simples... C'est bientôt dit. Et chacun de les
attribuer libéralement au voisin, non sans une nuance de mépris, alors
que pour soi-même la vie sans luxe ne vaut pas d'être vécue.

--Ils ont deux enfants.

--Mon père nous avait déjà tous les quatre alors qu'il était loin de
prévoir où le conduirait la fortune. Crois-tu qu'il se trouvait à
plaindre, et maman non plus? On tient trop à l'argent aujourd'hui.

--Mon oncle comme les autres... pour ses enfants du moins.»

C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole
ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui
avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se
cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux
remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.

«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute
notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne
prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras...
lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours
connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse
qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en
ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par
mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve
appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire
de la poussière au nez du prochain.

--Tu prêches une convertie.»

Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu
qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir
de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.

«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère
consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et
qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû
voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au
Palais.

--Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?

--Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela
ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté
réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de
l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.

--Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?

--Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est
digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très
sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au
salon? On va arriver.»

Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité
André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès
de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche,
qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le
sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du
caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé
loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie
dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral,
une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur
des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il
était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la
sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table
d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa
conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très
douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait,
assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre.
Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui,
appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se
livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres
accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans
la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte:

«Vous voyez, cher monsieur, nous sommes d'assez bonnes gens... Votre
sœur ne sera pas trop malheureuse avec nous.»

Au geste et au sourire d'assentiment muet, André Rogerin ajouta:

«Et si vous voulez bien, docteur, me considérer comme étant un peu de
la famille aussi, je prendrai la liberté de revenir souvent.»

Ce n'est pas son interlocuteur qu'il regardait en prononçant ces mots,
et il eut la satisfaction de voir rougir un joli visage.

En croyant sa vie irrévocablement fixée dans ce veuvage légal,
Élisabeth avait beaucoup présumé de sa jeune sagesse. Pour s'en
apercevoir, point ne fut-il besoin qu'André Rogerin eût souvent repris
le chemin de l'avenue de Messine. Tout étourdie d'abord par ce trouble
exquis du cœur qui s'éveille, étouffant la voix de la raison,
masquant la vue du péril, redoutable complice de la passion imprudente
ou coupable, le jour venu où les paroles d'amour furent dites, sa joie
se trouva noyée dans une détresse infinie. De l'amour, oui, c'en était
bien vraiment: c'était cette émotion ardente et douce, impondérable et
profonde, dont son instinct virginal lui avait montré l'absence dans
les soins du fiancé d'autrefois, sur laquelle, depuis, l'expérience du
monde lui avait donné des lumières, sans qu'elle l'eût encore
ressentie ni eût conscience de l'avoir jamais inspirée. Ainsi se
retrouvait-elle aujourd'hui face à face avec l'épreuve: on l'aimait,
elle aimait, elle était légalement libre de s'abandonner à un penchant
de tous points honorable--et aux yeux de Dieu, elle demeurait la femme
d'un autre.

Ce cœur qui s'offrait cependant arrivait à son heure. Élisabeth
était sans goût, sans capacités aussi pour l'indépendance.
Essentiellement, uniquement femme, dès qu'elle avait dû renoncer à
être épouse et mère, hors une émancipation extérieure dont elle ne
faisait guère usage, elle était retombée à sa vie de jeune fille,
cette vie effacée, puérile, sans responsabilités, sans autorité,
presque sans devoirs, n'ayant pour tromper l'oisiveté que de menues
occupations. Dans la toute première fraîcheur de jeunesse, cela a son
charme et sa grâce, pierre d'attente d'un avenir uni ou tourmenté,
selon comme il plaira au destin. Mais pour la maturité de la trentaine
proche et avec derrière elle des années vécues et souffertes, c'était
bien vide, et c'était un peu morne. L'apaisement fait, le repos
savouré, elle commençait à se sentir oppressée entre ces horizons
étroits. Puis elle ressentait la fausseté de sa situation. Pour se
créer l'intérieur personnel actuellement nécessaire à son équilibre
social, l'initiative lui faisait défaut. La crainte aussi de la
solitude l'en avait jusqu'alors retenue. Et dans la maison de son
oncle, qu'était-elle? Fille ni femme, n'apportant dans l'état de veuve
ni le deuil qui parfois remplit une existence, ni la satisfaction
d'être libre de toutes entraves. Une désorbitée en somme. Toute
ambiguïté porte en soi un malaise. Et celle-ci était d'autant plus
sensible à une nature exacte, ordonnée, faite pour la règle. Voici
que, pour l'en sortir, pour renouveler le ressort brisé faute duquel
allait s'affaissant sa vitalité sans emploi, se tendait une main
loyale et tendre. Auprès de ce galant homme, de qui dès l'abord
l'avait rapprochée une attirance réciproque, Élisabeth connaîtrait
enfin les joies douces, calmes, profondes, de l'union intime, but
normal, à ses yeux, de l'existence féminine. Il y avait plus encore.
Des cruels déboires éprouvés, le regret de la maternité était le seul
dont Élisabeth eût conservé l'amertume. Et ce serait certes autre
chose de donner le jour à des enfants qui auraient pour père un André
Rogerin qu'un Edmond Lambertier.

Edmond Lambertier... Cet homme qui ne lui était plus rien, qui jamais
plus ne serait rien pour elle, dont elle avait oublié les fugitives
caresses, dont elle eût voulu ignorer jusqu'au nom, évocateur de
douloureux souvenirs, et qui surgissait aujourd'hui dans son chemin,
obstacle insurmontable au bonheur d'aimer, d'être mère... Pour la
première fois, la douce créature sentit monter en elle une révolte
contre la destinée, une colère contre celui qui en avait été
l'instrument.

Car, dès les premiers mots d'André, elle lui avait opposé le _Non
possumus_ de l'Église, très convaincue qu'il était également le sien.
Résistance de sa part réflexe plutôt que réfléchie. Que le mariage
valût uniquement par le sacrement, c'était chez elle une de ces idées
primordiales qu'on porte en dépôt au fond de soi, sans avoir jamais
l'occasion ou la fantaisie de la discuter. Article de foi, oui, mais
de foi qui depuis ces dernières années avait subi de notables
atteintes. Non que le doute fût entré dans son esprit. Ce n'est point
par action qu'elle péchait: c'était par omission. Ce desséchement de
son être spirituel contre lequel, jeune fille, elle avait eu à se
défendre, s'était aggravé dans l'atmosphère plus lourde encore de
matérialité respirée pendant ses années de mariage. Dans l'entourage
d'Élisabeth Bertereau, du moins le travail était-il tenu en honneur,
et cela constituait une manière d'idéal manquant à celui de Mme Edmond
Lambertier. Pour celui-là sans doute n'avait-elle éprouvé que
répulsion. Elle n'était pas néanmoins de trempe si forte que ne l'en
eussent pénétrée quelques émanations toxiques. Et si sa pureté n'en
avait point été altérée, c'est sur sa spiritualité que cela avait agi,
la flamme mystique aujourd'hui éteinte en son âme, ou ce qu'il en
subsistait, cette faible étincelle d'où quelque jour peut-être un
brasier jaillira, demeurant enfouie sous la cendre grise de la
tiédeur.

Mme Guivarch avait cessé d'exercer sur son amie l'influence de
naguère. Leurs voies étaient trop divergentes pour que demeurât
possible entre elles l'intimité, l'une se confinant de plus en plus
dans ses devoirs domestiques et ses pratiques pieuses, l'autre de plus
en plus, quoique à son corps défendant, appartenant au monde. L'humeur
aussi de Monique s'assombrissant de ses chagrins conjugaux, la
rigidité et la frigidité toujours croissantes de sa religion
rebutaient l'âme douce d'Élisabeth. Elle blâmait le divorce de
celle-ci, elle ne le lui avait point caché. Sans que cela eût amené de
brouille, un refroidissement s'en était suivi, un ralentissement de
leur commerce déjà bien moins étroit. Enfin M. Guivarch ayant été
placé à la tête des services de la Compagnie à Marseille,
l'éloignement aidant, c'était le relâchement quasi jusqu'à la rupture
du lien qui rattachait à son passé de «petite dévote», comme on
l'appelait autrefois, la pupille du grand chirurgien incroyant.

Dans ce terrain en jachère qu'était devenue la conscience religieuse
d'Élisabeth, ce devait être un jeu pour l'homme qu'elle aimait de
faire germer les mêmes sophismes vainement invoqués par le docteur
Bertereau auprès du capitaine Maurice. Et il avait pour auxiliaire
l'action latente du milieu, cette action démoralisante des choses
coudoyées, tolérées, admises, qui conduit à se dire: «Pourquoi pas moi
aussi bien que d'autres?» Elle en avait tant vu, de femmes divorcées
et remariées, qu'on fréquentait, qu'on choyait, qu'on honorait--elle
en avait tant vu, que chez elle s'était émoussé même le préjugé
mondain, adjuvant des scrupules de la foi défaillante. Comment donc
eût-elle résisté à la caresse de cette voix qui l'avait captivée et
que venait échauffer encore l'éloquence de l'amour.

Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration
religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la
bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son
temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie
pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de
l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de
cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne
s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les
études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec,
comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité
sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage
doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant
«Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un
certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son
efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en
particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur
et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme,
avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes
gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans
son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la
grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière
d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit:
«Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez
mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui
était donc de se contenter du bien.

Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu
fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action
sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt
réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était
prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce
revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle
alliance qui en faisait sa belle-sœur.

Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand
Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi,
où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour
villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte
intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau.
Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide
Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle
ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi
couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son
père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches,
en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de
son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites
et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie
s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa
conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle
était bien cette fois en route vers le bonheur.



_TROISIÈME PARTIE_



I


«Rien de grave... une de ces petites alertes comme il en a déjà donné
et en donnera encore. Élisabeth, dans sa sagesse, avait jugé qu'il ne
fallait pas, en vous inquiétant, risquer de nuire à vos moyens.»

André Rogerin revient de Bordeaux, où il a passé trois jours pour
plaider une grosse affaire de conseil judiciaire. C'est avec quelque
émoi qu'en arrivant il a trouvé son beau-frère le docteur Georges au
chevet de son petit garçon. Rassuré à présent, il sourit pour dire:

«J'ai quand même perdu mon procès.

--Est-ce possible? La cause était si bonne.

--Ingénuité d'une âme honnête!... Depuis quatre ans qu'elle me voit
défendre la veuve et l'orphelin, ma femme en est encore à croire que
les arrêts s'inspirent du bon droit au lieu du droit tout court.

--Et aussi voudrait-elle que son cher époux comptât une victoire pour
chaque bataille.»

De ce ton plaisant qu'on prend volontiers, revenu d'une alarme:

«Si on y songe, remarqua l'avocat, ce n'est vraiment pas juste qu'on
nous impute à grief la défaite de nos clients, tandis que vous, les
morticoles, vous avez licence de tuer impunément les vôtres.

--Certes!... Et même ce sont eux qui sont dans leur tort de mourir.

--Mais vous irez en appel? insista Élisabeth.

--Nous irons et nous gagnerons. L'échec était à prévoir devant un
tribunal esprit nouveau, qui considère la famille comme une
institution caduque et tient pour attentatoire à la liberté
sacro-sainte sa prétention de protéger le prodigue contre soi-même.
N'est-ce pas d'ailleurs conforme à la doctrine socialiste, de dissiper
l'infâme capital?... Mais la cour est composée de vieux messieurs
encore imbus de préjugés.

--Vous aviez Roussin pour adversaire, je crois?

--Lequel, à son habitude, a usé d'ironie agressive, d'insinuation
venimeuse. Une mère bigote, qui ne veut pas que jeunesse se passe...
avare et n'admettant point que l'argent soit fait pour rouler...
autoritaire et entendant garder son fils en tutelle sous ses jupes...»

De nouveau Élisabeth s'indigna.

«Comment peut-on attaquer un pareil caractère? L'admirable usage que
Mme Lehardy fait de cette énorme fortune, auprès de laquelle elle vit
quasiment sans y toucher pour elle-même, devrait au moins commander le
respect.

--Cas de folie douce, te dira-t-on, voire dangereuse, car ce dédain
des richesses mal acquises est d'un déplorable exemple.

--Oh! il risque si peu d'être suivi... Chez vous, Georges, on va bien?

--A merveille. Votre filleule a fini de dévorer la Jeanne d'Arc en
cotignac de votre dernier voyage, et s'inquiète fort de savoir quand
son oncle ira de nouveau plaider à Orléans.

--Et Jean, toujours un démon?

--A nous faire tourner en bourrique. Béni le jour où nous pourrons le
fourrer à l'école!... Mais à son âge, quoiqu'il en paraisse le double,
ce serait vraiment prématuré.»

Penchée sur le lit où dort d'un sommeil fiévreux le pauvre petit être
si chétif, de six mois seulement le cadet de ce vigoureux et turbulent
poulain au pré qu'est son cousin Jean Bertereau, Élisabeth laisse
échapper un soupir. Georges l'a comprise. Jetant un regard sur l'ample
peignoir où se dissimule l'épaisseur de la taille, de la voix
claironnante et joyeuse dont il sait si bien encourager ses malades,
il lui dit:

--Bah! à toi le tour. Quand tu auras donné à Gabriel un beau petit
frère dru et gaillard...

--Pardon: ce sera une fille... C'est convenu avec André.

--Ne disputons point là-dessus. L'essentiel est qu'il ou elle soit
bien réussi, et cette fois, j'en réponds... Tu verras si je suis bon
prophète. Sur ce, mes bons amis, je file pour procéder à l'ablation
d'un rein.

--Beaucoup d'opérations en ce moment, Georges?

--Beaucoup. Le fibrôme surtout se porte énormément cette année. A
propos vous ne savez pas la nouvelle? Le Chah serait menacé
d'appendicite et papa est mandé à Téhéran. Mais il décline l'honneur:
il se trouve trop vieux pour le voyage. Moi, je suis trop jeune pour
qu'il me le repasse. C'est Laurent-Janin qui en héritera. Grandeur et
décadence des Bertereau!

--Décadence très relative. Et Gaston Vuillaume d'ailleurs ne va-t-il
pas jeter un nouveau lustre sur la famille? Le beau-père au Sénat, le
gendre à la Chambre...»

S'associant à l'ironie légère d'André, le jeune docteur leva les
épaules. L'élection récente du mari de Jeanne à un siège vacant
n'avait causé parmi les parents de sa femme qu'une médiocre
satisfaction.

«Entre nous, remarqua-t-il, nous pouvons bien le dire... Un préfet
révoqué pour les motifs que nous savons... inutile de les étaler... à
qui le suffrage universel refait une virginité en faisant de lui un
législateur... et ils sont légion de la même farine... C'est vraiment
bien pour donner à respecter le peuple souverain et son Parlement!

--Aussi voilà-t-il bel âge qu'on y a renoncé.

--Enfin, pour ma sœur, nous devons nous estimer satisfaits de cette
solution. Peut-être la verrons-nous femme de ministre.

--Oh! la pauvre Jeanne, je crois qu'elle n'y tient guère. Je ne l'ai
pas vue depuis quelque temps, continua Élisabeth... Comment marche le
ménage?

--Toujours de même, cahin-caha, tant bien que mal et plutôt mal que
bien. Lui plastronnant, portant beau, un monument de cynique
inconscience. Elle, dolente, bêlante, geignante, ne sachant pas
s'arrêter à un parti: ou bien lâcher ce vaurien... c'est ce qu'elle
pourrait faire de mieux... ou bien faire tête à la situation. Loin de
moi la pensée de chercher à Gaston une excuse; mais tout de même, ces
yeux rouges et ces attitudes éplorées à l'état chronique, ce n'est
pas pour reconquérir un mari. On sait ce qu'on veut, que diable!...»

Doucement Mme Rogerin hocha la tête.

«Ce n'est pas aussi simple que tu crois, Georges. Une femme a bien de
quoi réfléchir avant de prendre cette grave résolution du divorce.

--Regretterais-tu de l'avoir fait?

--Oh! André...»

Dans le ton demi-plaisant du mari se devinait une susceptibilité
éveillée et comme une légère réticence dans la protestation de la
femme.

«C'est assez drôle, reprit Georges en riant, le spectacle qu'offre
notre famille au point de vue politique. Tous républicains, et pas
deux qui soient de même nuance. Le prisme dans son complet. Papa,
républicain de gouvernement, inclinant vers le radicalisme. Gustave
Percheron, l'ancien opportunisme, programme de la rue du Sentier.
Gaston Vuillaume, radical-socialiste, parce qu'il doit combattre le
cabinet qui l'a mis à pied. Marcel, anarchiste en chambre. Moi,
tendances centre gauche. Vous... oh! vous, André, un affreux
réactionnaire. L'êtes-vous seulement, républicain?

--Je le suis... parce que nous sommes en république.

--Bon! c'est jugé. Maurice Briffault?... Il nous dira: «Je ne suis pas
royaliste, bonapartiste non plus... mais votre régime me dégoûte...»

--Et Alcide Biscaras, presque de la famille, le pur jacobin dans toute
son horreur, ce qui est encore autre chose.

--Plus sa femme, une tricoteuse.

--Voilà bien, conclut André, ce qui fait l'unité d'une nation.»

Consultant sa montre, le docteur Georges sursauta.

«Et mon rein flottant que j'oubliais... Adieu, mes enfants. Nous
dînons ensemble dimanche, avenue de Messine? N'y manquez pas; c'est
pour les adieux de Maurice qui s'en va prendre le commandement de son
bataillon de chasseurs alpins à Embrun. Il ne se tient pas de joie.
Belle garnison!...

--Mais beau service, Georges. Cela vaut bien une belle épidémie.

--Oui, oui, cousine, on te sait cocardière.

--Mon père était soldat.

--Il n'y a pas de mal à cela, tout au rebours. Maurice aime son
métier, qui est de tuer, dirait notre chère Mme Biscaras... laquelle
vient d'être bombardée vice-présidente de certaine ligue pour la paix,
composée d'un demi-quarteron de bonnes toquées, et destinée assurément
à avoir voix prépondérante dans le conseil des nations... Moi, j'aime
le mien... qui, à ce que prétendent les méchants, n'est pas sans
analogie...

--En temps de paix, remarqua André, le bistouri est même plus
meurtrier que le sabre.

--Sans nul doute. Bref, comme dit papa, nous sommes tous de braves
gens. A dimanche.

--Si je peux quitter Gabriel.

--Tu pourras. A moins de complications improbables, il sera sur pied
demain. Aujourd'hui la potion, puis les cachets... le régime bien
surveillé... je ne vois aucune nécessité à revenir. Cécile passera
tantôt t'embrasser et prendre des nouvelles.»

C'était l'épine de leur bonheur, cet état de santé du pâle et malingre
enfant, venu au monde dans de si déplorables conditions que, pour
aller déclarer sa naissance à l'état civil, le père avait tardé
jusqu'à la dernière heure du troisième jour, délai de rigueur,
redoutant d'avoir du même coup à en déclarer le décès. De ces
convulsions terribles dont il avait été atteint à l'entrée de la vie,
le petit Gabriel était demeuré rachitique, une jambe retirée, menacé
de coxalgie, sujet à de graves accidents nerveux, joli de visage
cependant, le naturel doux, l'intelligence nette, quoique de
développement tardif. Les médecins donnaient à penser que peut-être,
avec des soins très attentifs, parviendrait-on à triompher de sa tare
physiologique, à l'atténuer tout au moins. La sollicitude certes ne
lui faisait point défaut. Tout choyé qu'il fût néanmoins, et chéri
comme le sont les enfants débiles, à qui sont plus nécessaires encore
la chaleur et la douceur du nid, c'est avec grande joie que ses
parents avaient accueilli une espérance nouvelle. Joie qui, chez
Élisabeth, n'était pas sans mélange d'appréhension. Jusqu'alors elle
avait si peu réussi dans sa fonction maternelle, qu'elle craignait
quelque nouvelle malencontre. Volontiers elle inclinait aux prévisions
fâcheuses. Parfaitement heureuse dans son union avec un galant homme,
de qui elle appréciait le mérite intellectuel comme la valeur morale,
elle n'y avait pas cependant trouvé cet épanouissement de tout l'être
propre aux natures souples et fortes, dès que l'existence vient à leur
sourire.

Une mélancolie flottait autour d'elle, qui n'était pas de la
tristesse, sorte de vapeur dont s'estompaient sa beauté pure et son
âme douce, telles ces nuées mauves des crépuscules du Nord. Effet sans
doute de l'ambiance de deuil où avait respiré son enfance, des
meurtrissures ensuite infligées par sa première expérience de la vie.
Ainsi du moins son mari expliquait-il ces ombres légères passant sur
son front, et qui, au demeurant, lui étaient un charme. Il ne
s'attardait point à pénétrer plus avant. L'esprit d'André Rogerin,
très fin, délié, eût été porté vers l'analyse; mais il l'avait
discipliné aux labeurs d'activité et de précision. Sachant se
reposer--la marque et la condition du bon travailleur--sorti de ces
dossiers, il ne surmenait pas son cerveau à rechercher de ces
problèmes psychologiques dont la solution demeure toujours douteuse.
La vie lui était bonne: il se gardait de la compliquer. Assuré de la
tendresse de sa femme, certain qu'il la rendait heureuse, hors le
souci qui leur venait de cet enfant, quelle peine aurait donc pu se
trouver au fond de ce cœur si pur! Ainsi pensait-il. Et pourquoi en
aurait-il pensé plus long, alors que sur elle-même Élisabeth peut-être
n'en savait guère davantage?

L'état du petit malade s'améliora suffisamment pour que sa mère pût se
rendre au dîner dominical. Elle y tenait particulièrement, car,
approchant de son terme, ce serait la dernière fois peut-être pour
bien des semaines. Dans la voiture qui les conduisait du boulevard
Saint-Germain à l'avenue de Messine, André dit à sa femme:

«J'espère que Marcel aura le tact de n'être pas là ce soir. Depuis
longtemps le commandant le regarde de travers. Aujourd'hui il ne
faudrait qu'une étincelle pour faire sauter la sainte-barbe.»

Voyant une interrogation dans les yeux d'Élisabeth:

«Tu n'as donc pas lu les journaux, ces jours-ci?

--Superficiellement, je l'avoue. J'étais tellement occupée et
préoccupée de Gabriel...

--Puis tu ne t'intéresses que médiocrement à ce qui se passe. Tu as
bien raison, car c'est d'ordinaire fort vilain. Alors tu n'as pas eu
connaissance de ces articles de ton cousin qui font le tour de la
presse?»

Devançant des mesures disciplinaires probables, Marcel Bertereau avait
abandonné sa chaire pour faire du journalisme. Essayiste mordant,
d'une subtilité perfide et d'une cynique audace dans le paradoxe,
puissant polémiste dont la virulence était sans mesure comme sans
scrupule, il y brillait de l'éclat de son esprit incisif nourri par
une culture profonde, servi par une langue très châtiée en même temps
que très personnelle, par la force aussi de ce persiflage impitoyable
devant lequel ne trouvaient grâce rien ni personne.

--Des articles dans l'_Aube_, demanda Élisabeth, ou dans la _Revue
Verte_?

--Dans la _Revue_, par malheur, que lisent nombre d'honnêtes gens.
_La Légende de Jeanne d'Arc..._ Tu devines dans quel esprit il a
traité le sujet. On en glose fort en ce moment. Toujours cette
absurdité: sous couleur de réfutation, faire de l'écho à ces pétards,
tout ce que veulent ceux qui les tirent. Si nul n'avait prêté
attention au chien d'Alcibiade, il en aurait été pour sa queue coupée
en pure perte.

--Maurice Briffault, en effet, doit être tout bouillant d'indignation.
Toucher à une figure nationale... à une femme, qui pis est...

--Il a la tête près du képi... Marcel, de son côté, pratique avec
maestria l'art de faire monter les gens à l'échelle en leur poussant
des sophismes, comme on exaspère le taureau en lui posant des
banderilles. Qu'une parole imprudente fuse et la collision se
produira.

--Mais qui de nous irait soulever ce sujet irritant?

--Ma chère, la funeste gaffe ne manque jamais de sévir au moment
opportun. Tiens, sans chercher bien loin, cette odieuse pédante, Mme
Biscaras, avec la rage agressive caractéristique de l'intolérance
jacobine, bien plus accentuée chez elle que chez son époux, car
lorsque les femmes se mêlent d'être sectaires, elles n'y vont pas de
main morte...

--Oh! mais elle n'est pas du tout portée pour Marcel. Il se fait un
sport, au contraire, tu le sais, de les taquiner tous deux en leur
démontrant qu'ils sont des réactionnaires et des obscurantistes.

--Le prisme, ainsi que Georges le remarquait l'autre jour... Se
trouve-t-il deux Français dont les opinions s'accordent? Sous le même
drapeau, tous s'entre-tirent aux jambes... Voilà bien ce qui fait au
contraire la force de l'Église: elle demeure homogène dans sa
doctrine. On est catholique ou bien on ne l'est pas...»

Si léger que fût le changement de visage d'Élisabeth, l'intuition de
la tendresse fit comprendre à son mari que lui non plus n'était pas à
l'abri de l'impair. Cette pensée en effet lui venait parfois:
serait-ce de n'être point en règle avec la foi à laquelle elle demeure
attachée qui jette une ombre dans cette âme scrupuleuse? La voyant,
d'un mouvement frileux, ou nerveux peut-être, se draper plus
étroitement dans sa pelisse, bien vite il détourna l'entretien.

--Tu as froid, ma chérie? Je me demande ce qu'on attend pour chauffer
les bouillottes. Décidément, je veux que tu prennes des remises. Ces
fiacres parisiens sont la honte d'une capitale civilisée.

--Ils me suffisent bien, je t'assure. Tant d'autres s'en contentent,
qui valent mieux que moi... Comme le dit Hélène avec commisération,
je n'ai pas le sens de la grandeur.»

Après avoir joui d'un si grand luxe pendant son premier mariage,
Élisabeth mettait une coquetterie délicate à montrer dans le second
une simplicité fort au-dessous de la très large aisance qui y régnait.
Cela au surplus sans mérite. Outre qu'au regard de ce que donne
l'argent, le propos de Mme Percheron était juste, elle l'avait
tellement détesté, son luxe insolent et brutal...

«Crois-tu Marcel sincère? demanda-t-elle après un moment.

--Qui saurait établir le point exact où finit le voulu et où le vrai
commence? Il y a, cela est certain, des tempéraments réfractaires à
toute discipline morale. Lorsque, comme chez ton cousin, cette
disposition va avec un esprit aigu, au sens hypercritique, ils se
plaisent à ce jeu de massacre qui prend pour cible tout ce qu'autrui
respecte, précisément parce que c'est respecté. Dans leur mépris du
préjugé--lequel n'est après tout que l'envers du principe--ils
englobent le principe lui-même. En haine du lieu commun, ils vont à
l'encontre de tout ce qui a été dit avant eux. L'outrance... je dirai
l'insolence de leur individualisme se refuse à rien accepter qui soit
de consentement général. Afin de justifier leur rébellion au pacte
social, ils prennent texte de ses imperfections pour le dénoncer en
bloc. Dans leur cas, il y a aussi de ce goût de malfaisance qui nous
porte à planter notre canne au milieu d'une fourmilière. Mais ce virus
finit par leur brûler le sang. L'intoxication fait son œuvre et ce
qui n'était que turlupinade devient conviction. Ce sont des êtres bien
malfaisants.

--Surtout quand ils ont du talent. Car Marcel en a, n'est-ce pas?

--Il en a. Il a surtout celui de manier le sarcasme, de jongler avec
le sophisme, et pas plus n'en faut pour déconcerter les bonnes gens.
Bien creux en définitive ce genre de talent, si on le passe au crible.
Lorsqu'on écrit, lorsqu'on parle à plume et à langue débridées, c'est
facile d'aller loin et de frapper dur. Une fois qu'on a démoli, force
est de reconstruire. Et, là encore, ces esprits dissolvants s'en
tirent par des tours d'escamotage. Pour édifier une humanité
nouvelle... pardon: intégrale, selon leur jargon, ils font table rase
du passé qui a engendré la nôtre. Le sang, la race, les traditions,
les formations historiques, les passions héréditaires... passez,
muscade! Cela simplifie la besogne théorique. Mais qu'ils se mettent à
l'œuvre concrète et nous les attendons, eux et leur talent.»

Avec sa culture superficielle de femme assez passive par nature,
intelligente pourtant, surtout très réfléchie, Élisabeth était un de
ces esprits essentiellement réceptifs qui savent comprendre et sont
satisfaits d'écouter. Les maris, d'ordinaire, aiment assez cela. Aussi
André se plaisait-il, et elle l'y encourageait, à parler devant elle
plutôt qu'avec elle, de choses abstraites.

«Mon oncle voit ainsi tourner son fils, s'afflige et s'irrite de tout
cela.

--Peut-être ne se trouve-t-il pas au bout de son ennui. Passé le point
d'équilibre, c'est une loi physique de verser du côté où l'on
penche... une loi morale bien davantage encore. Cet anarchisme de
dilettante est d'une perversité détestable, mais non sans quelque
élégance. D'employer cependant à aussi pernicieux usage des facultés
supérieures, on finit par les détériorer. Que la main s'alourdisse,
que l'esprit s'aigrisse, que l'ironie se tourne en acrimonie, et aux
coups de griffes on substitue les coups de poing. Alors c'est la chute
dans le bas révolutionnarisme brutal. Marcel ne serait pas le premier
à qui c'est arrivé. Qui sème le vent récolte la tempête.

--Pourvu qu'il n'en éclate pas une ce soir!... Déjà entre Georges et
son frère, c'est bien tendu. Je m'étonne même... et j'en suis heureuse
pour la paix de la famille... que tu ne te sois pas encore trouvé en
conflit avec Marcel.

--Parce que moi, homme sage, je tiens ces défis au sens commun pour
indignes des honneurs de la discussion. Ou si j'y prends garde,
j'essaie, dans la mesure de mes moyens, de les combattre avec leurs
propres armes en les traitant par la raillerie. Mais les militaires
aiment la bataille. Et quand quoi que ce soit se trouve en jeu qui
tient à sa religion du drapeau, celui-là n'entend plus du tout la
plaisanterie. Notre anarchiste, à la vérité, possède une rare
souplesse pour, au moment extrême, rompre les chiens par quelque
cabriole. Et cela me donne à penser qu'il en est encore à la phase de
l'acrobatie intellectuelle.

--Peut-être alors en reviendra-t-il?»

André hocha la tête.

«On revient de l'immoralité, mais non de la démoralisation. Comment
veux-tu qu'on change de doctrine, lorsque celle qu'on professe
consiste à n'en avoir aucune?...

--Pourquoi, soupira Élisabeth, toutes ces divisions?

--Parce que, ma chérie, l'homme se jugeant sans doute trop heureux en
cette vallée de larmes, s'ingénie à susciter des sujets de querelle.
Ainsi, n'en déplaise à Mme Biscaras et à ses émules en apostolat
anti-belliqueux, est-ce une utopie de fonder sur la paix le bonheur
de l'humanité. L'humanité veut être battue.

--Se battre à coup d'idées, c'est tout de même moins meurtrier qu'à
coups de canon.

--Pas bien sûr.



II


Malgré la bonhomie, fine sous ses rudesses, du grand chirurgien,
malgré la souriante placidité de Mme Bertereau et le gentil caquet de
leur gracieuse belle-fille, cela sentait la poudre, en effet, au dîner
de famille. Et André Rogerin ne se trompait pas en pensant que les
fusils chargés finissent toujours par partir tout seuls, car ce fut
une voie bien inattendue qui amena l'éclat. M. Biscaras se piquait de
quelque compétence en esthétique et il possédait une bonne petite
collection de peinture moderne. Au cours de la soirée, on l'entendit
qui disait dans un groupe:

«Avec la sécheresse de son modelé, sa couleur plombée, la pauvreté de
son dessin, Bastien-Lepage était un assez méchant peintre. Mais
c'était un artiste, car il savait dégager la subjectivité de son
sujet. Ainsi sa Jeanne d'Arc, qui fut tant discutée à l'époque... Si
le personnage a vraiment été une visionnaire, elle était hystérique.
C'est donc à juste raison que, la représentant qui «entend ses voix»
sous les pommiers d'un verger, il avait choisi un modèle que l'on
croirait emprunté à la Salpêtrière.»

Le commandant Briffault n'était pas à la conversation. Mais ces mots
parvinrent jusqu'à lui. Aussitôt se rassembla-t-il dans cette attitude
combative qui évoque l'image du chevalier dressant sa lance et se
haussant sur les étriers. Ce ne fut pas lui cependant qui répliqua.

«Pas si juste que vous croyez. L'hystérie est un état morbide qui
atteint l'individu dans ses forces vives, le rendant impropre aux
œuvres d'énergie. Or Jeanne était une femme qui faisait besogne
d'homme, et des plus rudes.

--Georges parle en médecin, ajouta André, moi en avocat. Lisez les
procès-verbaux de Rouen. Cette dignité, cette fermeté dans sa défense
sont-elles le fait d'une déséquilibrée?»

Mme Biscaras n'aimait pas l'ironiste qui, fort irrévérencieusement, se
divertissait volontiers à la mettre en contradiction avec elle-même.
Mais elle détestait cordialement Maurice Briffault, tant à titre de
militaire que de réactionnaire. Aussi ne laissa-t-elle point échapper
l'occasion de mettre aux prises les deux cousins, persuadée que la
supériorité intellectuelle du normalien aurait aisément le dessus.

«Nous avons ici, suggéra-t-elle, un historien qui a élucidé le
problème et, mieux que nous tous, en possède les données.»

Nonchalant à son ordinaire, car l'absence de passion dans la
discussion était chez lui un parti pris déconcertant, mis en cause,
Marcel s'exécuta:

«A considérer la spécialité dans laquelle a œuvré celle qu'on
appelle la Pucelle d'Orléans, ainsi que l'ambiance soldatesque où elle
se trouvait tellement à l'aise, il semble logique, en effet, de voir
en elle plutôt une luronne...

--Pourquoi, pendant que tu y es, ne dis-tu pas une fille à soldats?
intervint brusquement son cousin, le sang aux joues.

--Parce que c'est un gros vilain mot, et qu'il y a des dames. Pour
parler tout à fait noblement, j'emploierai celui de virago...»

Afin d'éviter une nouvelle explosion imminente, André de nouveau s'en
mêla.

«Un lettré ne saurait le prendre que dans la pureté de son acception
latine «vierge forte», et cela n'est point fait pour offenser une
héroïne. C'est seulement le sens altéré passé dans la langue courante
qui présente un caractère injurieux.»

Marcel esquissa ce geste vague qui se peut interpréter en
acquiescement. Et, attentif aux spirales blondes de sa cigarette, sans
y prendre part, il écouta, indifférent, sinon dédaigneux, l'entretien
assez banal qui se généralisa sur les émules historiques de la bonne
Lorraine. Le docteur Bertereau aussi s'en désintéressait, légèrement
assoupi. Le chêne commençait à fléchir et la digestion du soir,
maintenant, quelques instants l'appesantissait.

«Ma mère, dit André Rogerin, portait le prénom peu commun de Philis,
dont l'origine vaut d'être relatée. Sa famille avait trois cents ans
de bourgeoisie, dans ce district du Dauphiné, confinant à la Provence,
qui fait encore usage de son ancienne désignation: les Baronies. Et ce
nom d'allure pastorale y était héréditaire, en mémoire d'une aïeule,
fille de Jean Duranton, notaire royal et consul de la ville de Nyons,
présentée au baptême par une Jeanne d'Arc locale dont vous avez
connaissance, Marcel, vous qui devez tout savoir.

--Philis de la Charce?

--Philis de la Tour du Pin de la Charce, cette fille de qualité qui,
lors de l'invasion du pays par le prince Eugène, en l'an... A moi,
l'historien!

--Ce que les historiens savent le moins, ce sont les dates. Voyez
Larousse.

--Enfin, le grand siècle finissant, ladite demoiselle, vu que tous les
gentilshommes de la région étaient aux armées, souleva les paysans,
les équipa et organisa dans la montagne une guerre de guérillas,
qu'elle commanda en personne, avec autant de capacité que
d'intrépidité, car les Impériaux durent battre en retraite.

--Une femme! se récria Jeanne Vuillaume, écarquillant ses bons gros
yeux ovins, toujours étonnés et humides... Une jeune fille!...

--A cette époque, corrigea André en souriant, on disait: fille... Et
d'autant plus justement en l'espèce que celle-ci allait alors sur ses
quarante-cinq ans.

--Ce qu'on est ignorant! s'exclama Maurice Briffault... Pardon: je
parle pour moi. Pourquoi ne nous apprend-on point cela à Saint-Cyr?

--Ce n'est pas oublié dans votre nouvelle garnison, commandant, car
Gap et Embrun eurent fort à souffrir des gens du duc de Savoie.

--Bon! je me documenterai pour conter cela à mes chasseurs.

--Mlle de la Charce eut son heure de gloire. Le roi la manda à
Versailles afin de la complimenter et lui octroya une pension
militaire de deux mille livres, ordonnant en outre que son épée et
ses pistolets fussent déposés au trésor de la basilique Saint-Denis.

--C'était, remarqua Marcel, faire acte de bonne politique. La famille
de la Tour du Pin ayant récemment abjuré la Réforme, en l'honorant il
encourageait les conversions dans ce nid de huguenots, illustré par le
baron des Adrets. De fait, ce capitaine en jupons espadonnait d'une
main et cathéchisait de l'autre, déployant autour d'elle un zèle de
néophyte.

--Cela m'est égal, dit le commandant. Qu'ils soient ou non de la vache
à Colas, les braves gens sont les braves gens, et quand c'est une
brave femme, c'est encore mieux.

--Tu veux dire une femme brave?

--Je veux dire ce que je dis, monsieur le pion... On sait tout de même
sa grammaire, quoique traîneur de sabre, mais j'ai observé... en ayant
connu plus que toi... que les braves sont presque toujours de braves
gens.»

Acide, Mme Biscaras fit cette observation:

«Il est d'autres courages que celui du soldat.

--D'accord, madame. Aussi les tiens-je tous en égale estime. Mais pour
l'instant nous sommes sur le terrain militaire. Et je demanderai à
Marcel, qui ne fait pas grand état du patriotisme, si même il n'en nie
absolument le mérite, ce qu'il pense du sentiment qui peut pousser une
femme à accomplir des actions pour lesquelles ni physiquement ni
moralement elle n'est préparée.

--Je pense que la guerre est un sport comme un autre. Cette amazone,
de qui André a l'honneur de descendre approximativement, avait du goût
sans doute pour arquebuser reîtres et lansquenets, comme pour courre
le cerf. Elle a profité de l'occasion.

--Alors tu considères que nous autres soldats nous faisons notre
métier par vocation sanguinaire?»

Selon son procédé habituel, se donnant l'apparence de désarmer
l'humeur de son interlocuteur, quoique en réalité l'exaspérant,
toujours imperturbable, le normalien riposta:

«Il n'est pas question d'un chef de bataillon d'infanterie breveté,
mais d'une noble dame qui guerroyait en amateur. Puisque ce genre
d'illustration t'intéresse, je puis te mentionner encore certaine
Catherine Sforza qui, en l'absence de son époux tenant la campagne,
avait revêtu le harnois pour défendre je ne sais plus quelle place. Et
comme les assiégeants, s'étant emparés de ses enfants, lui faisaient
sommation de capituler si elle ne voulait qu'ils fussent mis à mort,
cette Bradamante répondit: «A votre guise. J'en ferai d'autres.»

--Quelle horreur!» s'écria la petite Mme Georges...

Froidement, parce qu'il était très excité, le commandant répliqua:

«Pourquoi donc? Il faut, ma chère cousine, faire la part de la dureté
du temps. Cette atrocité sublime vous révolte. Mais tout se tient.
Aujourd'hui, elle n'aurait plus de raison d'être, parce que le droit
des gens défend qu'on vous prenne en otages Jean et Andrée.
Rappelez-vous cependant ces paroles admirables du maréchal Fabert,
inscrites sur le piédestal de sa statue à Metz: «Si pour défendre la
place que le Roi m'a confiée il me fallait mettre à la brèche ma
personne, ma famille et tout mon bien, je n'hésiterais pas une minute
à le faire.» Les Allemands, qui ont respecté le monument du grand
capitaine, en peuvent, chaque fois qu'ils traversent l'Esplanade,
tirer une moralité pour nous bien amère: c'est que si Bazaine avait
médité ces paroles, les casques à pointe, aujourd'hui, ne seraient pas
les maîtres de la cité jusqu'alors inviolée.

--Bravo! Maurice,» s'exclama Georges, tandis qu'André Rogerin
approuvait du geste, la bonne Mme Bertereau levant les yeux au ciel
comme pour le prendre à témoin de la malignité humaine et des horreurs
de la guerre.

Mme Biscaras se disposait à émettre quelque aphorisme en situation.
Marcel la prévint en disant à son cousin, de ce ton pince sans rire
dont on ne savait jamais si on devait se formaliser:

«Tu raisonnes, mon cher, selon la saine méthode de critique
historique: mesurer les actes à l'étiage moral de leur époque. Quant à
moi, je trouve de la ligne au geste de la Sforza. Il surpasse en
élégance celui des femmes cimbres, ne craignant pas d'occire de leurs
mains époux et fils qui fuyaient la mêlée... sans parler de ce
théâtral «Reviens dessus ou dessous» des mères lacédémoniennes, lequel
me fait fort l'effet d'être un mot d'auteur. De ces faits toutefois la
logique m'impose de déduire que la barbarie est le bouillon de culture
des vertus militaires.

--Soit! je préfère la barbarie engendrant l'héroïsme, à la
civilisation si elle doit faire des lâches.»

Un léger froid tomba sur ce mot dans lequel avait passé un souffle
provocateur.

«Voyons, dit Mme Bertereau à son neveu, n'es-tu pas un peu excessif
dans tes appréciations? Car enfin...»

Bien que l'excellente femme fût loin d'être sotte, ayant à la vérité
plus de sens commun que d'esprit, rarement elle parvenait à se faire
entendre. Dans cette famille où, hors quand parlait le grand homme,
dès l'enfance chacun disait son mot sur tout en se coupant la parole,
avec une inlassable patience elle commençait des phrases qu'avec une
souriante résignation elle devait abandonner avant de les avoir
finies. Cette fois, ce fut Mme Biscaras qui l'interrompit. Elle avait
un propos désobligeant à placer.

«Inutile, chère amie, de discuter sur ces sujets avec des militaires
dont la mentalité est tellement spéciale... Ils ne rêvent que plaies
et bosses...

--Pardon, madame, rectifia Maurice Briffault: nous sommes armés pour
riposter par des plaies à ceux qui seraient tentés de faire des bosses
aux pays... ou des trous au drapeau. D'ailleurs, ajouta-t-il, le sabre
n'est pas seul à avoir un tranchant.

--_Plures occidit lingua quam gladium..._»

Cette remarque d'André Rogerin était adressée au docteur Georges,
entre haut et bas. Mais l'ex-institutrice avait l'ouïe fine et elle
entendait quelque peu de latin. Se tournant vers Marcel, comme étant
le seul en état de la comprendre:

«Ce qui m'a particulièrement intéressée dans votre étude, c'est le
commentaire si ingénieux que vous donnez de cet appareil mystique dont
Jeanne d'Arc a enveloppé son aventure.»

Le commandant eut un sursaut.

«Son aventure!... Avoir relevé le courage de la patrie vaincue, avoir
victorieusement combattu l'envahisseur, avoir rendu au roi de Bourges
le royaume de France, et avoir payé cette œuvre de sa vie, vous
appelez cela, madame, une aventure?

--Je veux parler du point de départ. Il s'agissait de frapper les
imaginations, afin d'attirer l'attention sur elle. Ce n'était pas une
petite entreprise à machiner. Rien ne pouvait la mieux servir que
cette intervention du surnaturel, si puissant alors.

--Hum! objecta Georges, cela conduisait plutôt au bûcher. Et tel, si
je ne m'abuse, fut le dénouement.

--Cela a mal fini, mais avait bien commencé. Ainsi s'est-elle attaché
des champions, a-t-elle été conduite du fond du pays de Bar jusqu'à la
cour de Chinon, s'est-elle imposée, s'est-elle créé une atmosphère...

--Sa petite réclame, quoi!» fit ironiquement André.

Mais Maurice Briffault n'était pas en humeur de sourire.

«Ainsi, madame, si je vous comprends bien, elle aurait usé de
simulation, d'imposture?... Une aventurière enfin, pour demeurer dans
votre interprétation si moderne de la bataille de Patay et du siège
d'Orléans?

--Adressez-vous à votre cousin. Il a fait de la question un exposé
lumineux.

--Je te l'avais bien dit, glissa son mari à l'oreille d'Élisabeth...
Cette pacifique personne en est venue à ses fins de faire battre les
montagnes ensemble.»

Avec beaucoup de calme, le commandant riposta:

«Je n'ai pas voulu lire la _Revue Verte_, car, d'après ce que j'en
sais, si j'en avais su davantage je n'aurais pu me trouver ici ce
soir. Mais puisque vous avez jugé à propos, madame, de m'instruire
plus avant, je déclare qu'attribuer de bas calculs, de méprisables
intrigues, pire encore peut-être, à la glorieuse vierge objet d'une
vénération universelle, sans en excepter le peuple qu'elle a vaincu et
qui l'a fait périr d'une mort inique, je déclare que c'est une
mauvaise action, une action lâche.»

Prononcé pour la seconde fois, et avec une application plus directe,
le mot jeta dans l'air quelque malaise. Seul celui qu'il visait n'en
parut pas atteint.

«Allons, Maurice, dit-il gouailleur, vas-tu imiter ce Castillan qui,
entendant un mauvais plaisant risquer sur la Vierge une facétie que je
ne mentionnerai point crainte d'affliger Élisabeth et ma chère
belle-sœur Cécile, lui jeta son gant au visage avec ces mots: «Je
crois, monsieur, que vous venez d'insulter une femme?»

--Je ne te jetterai rien du tout au visage, d'abord parce que tu es
le fils de ma tante... et aussi parce que ce serait sans conséquence,
le mépris des injures étant la caractéristique par excellence de ce
que Mme Biscaras appellerait votre mentalité spéciale à vous autres,
messieurs les intellectuels.»

Une légère flamme cependant traversa les yeux pâles de Marcel,
aussitôt éteinte dans une expression dédaigneuse mitigée
d'insouciance, qu'accentua un haussement d'épaules.

«Allons, allons, mes enfants, intervint doucement Mme Bertereau,
laissez ces sujets irritants. Sachant que vous ne pouvez vous
accorder, ne vaudrait-il pas mieux...

--Eh quoi! maman?... Nous causons.»

La moustache hérissée de Maurice Briffault, son teint échauffé, son
regard qui flambait, n'étaient pas positivement dans le ton d'un
paisible colloque.

A son tour, M. Biscaras entra dans le débat.

«Demeurant sur le terrain purement historique et abandonnant toute
discussion quant à la personne de Jeanne d'Arc, puisque le commandant
s'en tient pour désobligé, il n'est pas démontré que ce n'eût été pour
la France un bonheur d'appartenir aux Anglais.»

Avant que l'indignation soulevée chez Maurice par cette hypothèse lui
eût permis d'en trouver l'expression, Marcel avait répondu:

«Cela se pourrait soutenir. Qui nierait que la Gaule a tout gagné à la
conquête germanique? Le nom même de la nation n'est-il pas celui de
ses vainqueurs?

--Il me semble acquis, reprit le vieux jacobin, que l'évolution de la
race se serait modifiée dans un sens offrant de grandes chances de lui
être favorable...»

Ces considérations de psychologie ethnique furent interrompues par une
grosse voix bourrue qui disait:

«Halte-là, Alcide!... tu vas trop loin...»

Depuis quelques instants sorti de son demi-sommeil, le docteur
Bertereau avait entendu l'échange des dernières répliques.

«Tu vas trop loin, et de pareilles doctrines déconsidèrent les idées
radicales. Je ne suis pas, moi, de ces républicains qui abandonnent à
la réaction le monopole du patriotisme.

--Et moi non plus, certes. Mais à l'époque dont il s'agit, le mot de
patrie n'avait pas la valeur que nous lui attribuons actuellement...
si même il existait.»

Depuis un moment, Maurice Briffault étranglait de ne rien dire.

«S'il existait! protesta-t-il... Le mot, je ne sais et peu m'en chaut,
mais la chose à coup sûr. La Pucelle aurait-elle donc porté les armes
pour son plaisir ou bien dans quelque intérêt féodal? Et que
signifieraient, je vous prie, ses paroles: «Il faut bouter l'Anglais
hors de France»?

--Et elle était sujette du duc de Lorraine, objecta avec ironie Mme
Biscaras, toujours attentive à faire montre de sa forte culture.

--Du Guesclin n'était-il pas vassal du duc de Bretagne? La patrie
existait déjà, vous le voyez, puisque déjà Bretons et Lorrains étaient
Français.»

A cette remarque d'André Rogerin, le commandant ajouta:

«Le patriotisme, monsieur Biscaras, ne date pas des volontaires de 92.

--Lesquels, fit Marcel, se battaient pour les biens nationaux.»

L'épais sourcil en broussaille grise du docteur se fronça.

«Je sais, dit-il à son fils, ton parti pris de négation et de
démolition universelles, lequel me déplaît fort, tu t'en doutes, bien
que je m'abstienne de t'en faire connaître mon sentiment. Au regard du
point particulier qui a provoqué ce débat assez vif, puisque
l'occasion s'en présente, je ne te cacherai pas, mon garçon, que je
réprouve hautement la besogne d'avilissement d'une figure nationale,
légendaire assurément dans beaucoup de ses traits, mais dont la
légende ne porte que des fruits bienfaisants. Car, négligeant les
visions et les voix du ciel que rejette notre rationalisme, il reste
d'elle une œuvre héroïque, ennoblie encore par une fin cruelle, et
qui, en parlant à l'imagination, est susceptible d'exalter dans les
esprits simples la notion nécessaire du devoir envers la patrie.

--Parbleu! appuya Maurice, nous faisons présenter les armes à ses
statues. Pense-t-on que cela n'impressionne pas le troupier?

--Les procédés empiriques sont bons en effet pour entretenir les
sentiments factices...»

De nouveau s'éleva, très autoritaire, la voix rude du vieux
chirurgien.

«Voilà, Marcel, des mots qui ne sont pas à dire et qu'il ne me plaît
point d'entendre chez moi.»

Avec une ironique affectation de soumission, le normalien s'inclina.

«C'est bien, papa. Mais alors, l'affranchissement de la pensée, qu'en
faisons-nous?

--Rien ne saurait être absolu. Est-ce à un coupeur de cheveux en
quatre que j'enseignerai la science des limitations?

--Oui, oui, je sais... la liberté ne doit pas dégénérer en licence...
Cela a déjà été dit.»

A ce sarcasme, la face sanguine de son père se colora d'un pourpre
plus intense.

«Par Joseph Prudhomme, pourrais-tu ajouter... Ne te gêne pas. Il a
souvent raison, le bonhomme. C'est par leur forme naïve et emphatique,
saugrenue parfois, que pèchent les aphorismes du gros sens commun:
mais le fond n'en est pas tellement mauvais.

--Ainsi M. de La Palice. Combien ce doit être fatigant de ne jamais
vouloir se trouver d'accord avec lui!»

Un peu sec, le normalien répondit à André:

«C'est surtout moins facile.

--Croyez-vous? Marcher sur les mains exige sans doute certaine
aptitude naturelle et quelque entraînement. Mais aussi, comme on est
plus assuré de se faire remarquer qu'en allant sur ses pieds!»

Étouffant un léger bâillement qui témoignait du médiocre intérêt pris
par lui dans cette joute:

«Allons, dit Marcel, je suis ici, décidément, le diable dans un
bénitier.

--En parlant de ma maison, répliqua son père, bénitier est plutôt
exagéré. Je confesse cependant être trop vieux jeu pour comprendre les
beautés de l'internationalisme. Tous ici, avec nos divergences
d'opinion, nous nous accordons là-dessus, même au fond ce vieux rouge
d'Alcide...

--Excepté Mme Biscaras.»

Cette remarque malicieusement faite par Élisabeth amena un sourire
goguenard sur les grosses lèvres rasées du docteur. Il n'aimait point
que les femmes fussent méchantes, et il possédait le sens du ridicule.

«C'est un apostolat louable quoique chimérique, je le crains, en
faveur de la paix universelle qui l'entraîne un peu plus loin sans
doute qu'elle ne pense. Tu as donc, Marcel, froissé le sentiment qui
nous unit tous dans cette chambre, et qui unit, je l'espère, tous les
Français dans le pays. Ta pensée est libre. Mais si ton anarchisme ne
va pas jusqu'à s'affranchir de toutes convenances familiales, tu
m'obligeras en te souvenant que je demeure attaché à quelques grands
principes primordiaux, et que, chez moi, je veux les voir respecter.

--Parfaitement, papa... Tu me permettras seulement de rappeler en
l'occurrence une observation que j'ai faite sur les protestants.
Vis-à-vis du catholicisme ils s'affirment dégagés des entraves
dogmatiques, en raison de leur faculté d'interprétation des livres
saints. Mais allez donc nier la révélation... Adieu le libre
examen!...

--Tu as trop d'esprit pour moi, mon cher garçon... Je te laisse le
dernier mot.»

Il le garda, car on apportait le plateau du thé et de l'orangeade, et
ce fut la rupture de l'entretien. Un malaise cependant demeura. Le
fils était blessé de la remontrance du père, le père irrité du
persiflage du fils. Presque aussitôt le commandant prit congé. Il
quittait Paris le lendemain même. Dans le tumulte des adieux, Marcel
fut le seul peut-être à s'apercevoir que son cousin avait omis de lui
tendre la main.

Autant qu'il était susceptible d'affection, ce cœur desséché par
l'outrance de la cérébralité en portait à Élisabeth, plus assurément
qu'à son frère et à ses sœurs. Un moment avant que s'opérât la
retraite générale, se trouvant seule à part avec lui, sur un ton de
douceur attristée, elle lui demanda:

«Pourquoi es-tu ainsi, Marcel? Cela nous fait de la peine à tous.»

C'est sans raillerie et sans dédain qu'il répondit:

«Parce que, ma chère, j'ai l'horreur du juste milieu... chacun
estimant que le juste, c'est le sien. J'aurais pu être catholique
irréductible, monarchiste intransigeant. Je suis anarchiste et athée.
Dès qu'on a cessé de croire à tout, il n'y a plus de raison pour
croire encore à quelque chose.»

N'était-ce pas étrange? Chaque fois qu'Élisabeth s'agenouillait dans
une église,--c'est une habitude qu'elle n'avait point perdue,--une
pensée analogue lui revenait. Sous ce joli front fin, bien plus
d'idées qu'on ne l'eût cru faisaient lentement leur évolution. Idées
profondes, bien que souvent imprécises, dont, malgré la tendre
confiance qu'elle lui portait, elle se taisait avec son mari. Et quand
il la voyait pensive, André s'étonnait, s'effrayait un peu qu'elle fût
si secrète.



III


Le vœu d'Élisabeth se trouva exaucé: ce fut une fille qui lui
naquit. Et cette fois enfin semblait-il que fût conjuré le maléfice,
l'enfant étant venue saine et vigoureuse au delà de l'ordinaire. Dès
que la petite Yvonne eut émergé de cette phase du premier âge,
tellement ingrate, même aux yeux prévenus d'un père et d'une mère, on
eut lieu d'espérer qu'elle serait fort jolie. Elle tint loyalement ses
promesses et devint la plus charmante enfant du monde, gracieuse et
fine à miracle, d'une adorable gentillesse, d'une vivacité d'esprit
peu commune, d'une rare précocité d'intelligence, en contraste avec le
développement si laborieux, si tardif de son frère. Car, en dépit des
soins les plus éclairés, Gabriel demeurait un demi-infirme, cerveau
lent dans un corps souffreteux. La tendresse des Rogerin pour leur
premier-né ne souffrait en rien du partage; mais celle qu'ils
portaient à leur fille était de l'idolâtrie. Ils l'auraient
outrageusement gâtée si son naturel n'eût été tellement excellent que
rien de mauvais ne pouvait entrer en elle.

Ce charme de l'enfance, dont nul ne se défend, vient-il du monde
mystérieux d'où les âmes descendent dans la chair de femme qui leur
pétrit un corps? Est-il emprunté aux êtres de pureté suprême,
habitants de l'invisible? Cela semble que le tout petit enfant,
obscurément pensif, demeure attaché à cet invisible par quelque fibre
profonde, lien qui va se relâchant à mesure qu'il entre davantage dans
l'humanité. Le langage populaire, d'instinct si sûr, traduit cette
hypothèse en qualifiant les enfants de chérubins. C'est par eux que,
notre raison, notre sagesse, notre connaissance des choses de la terre
étant aussi vaste qu'est nulle celle des choses du ciel, c'est par eux
que nous nous trouvons en contact furtif avec l'inconnaissable, dont
leur blancheur nous apporte le parfum.

Mais ce charme essentiel, tous ne le possèdent pas à degré égal, loin
de là. Pourquoi certains de ces petits êtres sont-ils d'essence si
notoirement supérieure? Secret du laboratoire divin où se forge
l'étincelle qui anime l'argile humaine. Il en est que véritablement on
croirait venus à nous chargés de quelque message d'en haut. De
ceux-là, et à un point exceptionnel, était la petite Yvonne. Cet on ne
sait quoi d'inconsciemment profond de la première enfance persistait
en elle avec l'âge. Elle était vivace, elle était gaie, mais elle
était réfléchie aussi et elle était grave. Elle jouait peu. Avant de
savoir ses lettres, elle aimait demeurer assise aux pieds de sa mère,
sur un carreau, feuilletant un livre à images sérieuses qui
emportaient son imagination en des chevauchées lointaines. Elle avait
une exquise petite manière à elle de se tenir bien sage, les mains
croisées dans son giron, sa jolie tête blonde un peu penchée de côté,
comme pour mieux écouter des chansons qu'elle seule entendait, ses
grands yeux de violette fixés sur des choses qu'elle seule voyait, et
auxquelles souriaient ses lèvres roses, choses de cet au-delà d'où
nous venons et où nous retournerons. Sa curiosité très éveillée, et
s'exerçant de préférence sur des abstractions bien supérieures à la
portée de son intelligence, si avancée fût-elle, s'épanchait en
questions infiniment subtiles, mettant dans un grand embarras ceux qui
avaient charge d'y répondre. Particularité plus rare, une fleur
mystique déjà s'épanouissait au fond de cette petite âme. Déjà ou
encore? Intuition ou souvenir? La première fois que sa mère l'avait
emmenée à la messe, ce n'est point, comme d'autres, un intérêt puéril
qu'elle avait pris aux chants, aux lumières, aux ornements, bientôt
lassé par l'obligation de rester silencieuse et tranquille. Ce n'était
même pas ce vague respect un peu craintif inspiré à l'enfance par la
solennité de l'appareil sacré sous les hautes voûtes sombres et
sonores. Spontanément attentive et recueillie, il semblait que cette
enfant de quatre ans eût pénétré le sens des saints mystères. Si loin
encore de l'âge où on aurait commencé à l'instruire de la religion,
elle en avait la prescience. C'était un petit être singulier et
charmant.

Trop singulier au gré du physiologiste qu'était son grand-oncle,
manière d'aïeul pour elle. A ces propos, à ces reparties, dont
s'émerveillait toute la famille, le docteur Bertereau, soucieux,
hochait sa grosse tête bourrue.

«Ne pousse pas cette petite, disait-il à sa nièce... Retarde-la au
contraire. Pour une fille, rien ne presse. Empêche de travailler ce
cerveau trop actif.

--Mais, mon oncle, protestait Élisabeth, elle n'est pas surmenée, je
vous assure. Avant cinq ans, apprendre à lire a été pour elle un jeu.

--Eh bien! ne lui donne pas de livres, ou à peine.

--Un peu d'histoire sainte pour l'amuser, quelques fables, voilà
toutes ses leçons. Nous ne lui enseignons rien et c'est vrai qu'elle
sait déjà une foule de petites choses. Elle les trouve dans sa tête.

--Précisément, c'est ce que je n'aime pas. Elle est intuitive à
l'excès, elle a l'imagination anormalement ardente. Rien de morbide en
elle, non... seulement disproportion entre l'âge et la mentalité.
Toute robuste qu'elle soit, le contenant déborde le contenu. Il faut
prendre garde à une rupture d'équilibre... Je lui voudrais des
poupées... mieux encore, des petits amis avec qui jouer et se
gourmer... les quatre coins, les barres, la cachette. Et puis, le plus
possible, la vie à la campagne, dans l'herbe, dans le sable, au milieu
des bêtes, mollets égratignés, des bleus...»

Sans doute. Mais comment contraindre une enfant à des jeux qui ne lui
donnent aucune joie? Comment lui imposer des sociétés de son âge, où
elle se déplaît et où elle ne plaît point? Aux petits compagnons avec
qui on essayait de la mettre en familiarité, elle n'avait rien à dire;
pas davantage ne savaient-ils lui parler. Il en était de tout
indiqués: les enfants de Georges Bertereau, car les deux ménages
qu'unissait une double alliance se trouvaient en intimité étroite.
Mais Andrée était une petite fille volontaire, étourdie, taquine, ne
pouvant guère s'accorder avec Yvonne. Beau petit gars vif et dru, dont
le maillot marin découvrait le cou de taureau de son grand-père, Jean
avait voué à sa jolie cousine une de ces passionnettes enfantines qui
présentent en raccourci, avec le charme de la sincérité et de la
naïveté, tous les caractères de la passion. Il était son esclave, sa
chose, en adoration devant elle comme le pèlerin devant la Madone. On
riait de ce jeu au petit mari et à la petite femme--tiens, pourquoi
pas? Mais Jean se tenait pour très offensé de n'être point pris au
sérieux, à dater du jour surtout où il dépouilla les culottes courtes
pour revêtir l'uniforme de l'école Albert-le-Grand... Oui, ce
petit-fils du grand chirurgien athée fut confié à des religieux, de
quoi le vieux docteur prit son parti au nom de la tolérance, laissant
bouillonner d'indignation le jacobin Alcide Biscaras.

Mais l'objet de cette flamme y demeurait insensible. De quatre ans son
aîné, son cousin était pour elle quantité négligeable. Douce et
gentille avec lui comme avec tous, petits et grands, elle trouvait
tout autant d'attrait à la compagnie de son loulou blanc, nommé Pom, à
cause qu'il était de race poméranienne--une idée de Jean précisément,
très fort en géographie et qui avait déjà décidé vouloir être
explorateur. Un jour qu'en manière de plaisanterie son père lui
reprochait tant d'indifférence:

«Mais, papa, répondit-elle, je l'aime bien, Jean... seulement, il ne
comprend pas les choses.

--Quelles choses, ma chérie?»

Les grands yeux pensifs s'ouvrirent plus grands encore, comme pour
regarder dans ce lointain qui l'attirait.

«Les choses qu'on sait quand on est grand.

--Et toi qui es toute petite, tu les comprends donc?»

Un instant elle réfléchit avant de dire:

«Je ne les comprends pas très bien, mais je les vois.»

Fidèle à la consigne de ne point encourager ces propensions vers les
sujets abstraits, il laissa tomber le propos. Mais un instant plus
tard Yvonne reprit:

«Dites, papa, quelqu'un qui saurait tout, tout... tout ce qu'il y a à
savoir... toutes les sciences...

--Celui-là n'est pas né, mon trésor.

--Mais enfin, s'il y avait quelqu'un comme cela... ce n'est pas les
sciences, n'est-ce pas, qu'il saurait, c'est la science?

--Voyez la petite philosophe!... Tu as tout à fait raison, ma
chérie... Mais va donc jouer avec Pom... L'entends-tu qui gratte à la
porte?»

Aux remarques de ce genre, la satisfaction de l'orgueil paternel se
mitigeait d'un souci analogue à celui du grand-oncle. La campagne?
Oui, certainement, ce serait bon de donner à ce cerveau suralimenté
les dérivatifs de la vie animale. Mais, en sus des deux mois de
vacances du Palais, sur lesquels la mère prenait une avance de
quelques semaines et qu'elle prolongeait d'autant, pouvait-on séparer
les enfants de leur père, la femme de son mari? On faisait de son
mieux cependant pour se conformer à ces avis si autorisés. On
s'efforçait de ramener à la puérilité ce sérieux précoce, d'entraver
l'essor de cette spiritualité anormale. Ainsi le système d'éducation
adopté pour Yvonne se trouvait-il être exactement le rebours de celui
qui convenait à son frère dont, tout en ménageant la faiblesse
physique, il fallait stimuler l'intelligence paresseuse. Dans
l'accomplissement de cette double tâche, la tendresse de la mère,
passionnée pour la fille, attendrie pour le garçon, lui était un guide
plus sûr que toute la pédagogie du monde. Et André, qui n'avait pas le
loisir de s'occuper de ses enfants, se louait de posséder à son foyer
les plus solides, les plus hautes vertus domestiques, alliées à tant
de grâce et de douceur. Il était très heureux.

Assez singulièrement cependant les préoccupations du docteur
Bertereau, au sujet de cette enfant, semblaient trouver un écho chez
l'enfant elle-même. Non seulement l'idée de la mort, aussi étrangère à
cet âge qu'elle l'est aux animaux, lui représentait bien celle de la
disparition, mais encore Yvonne possédait une conception de l'au-delà,
guère moins définie que la nôtre, laquelle l'est si peu. A peine sa
petite raison formée, les vêtements de deuil, les convois funèbres
avaient eu un sens à ses yeux. Sa première question ayant reçu
l'habituelle réponse que les morts vont au ciel,--on n'avait pas jugé
devoir lui parler de l'enfer,--assez longtemps elle était demeurée
silencieuse. Puis alors que, croyait-on, elle n'y pensait plus:

«Oh! dit-elle, comme ce doit être beau, le ciel... On doit y être
bien.

--Sans doute, mignonne, avait-on répondu. Mais tout de même, personne
n'est pressé d'y aller voir.

--Pourquoi, ma tante?...»

Oh! ces éternels pourquoi de l'enfance!...

«Pourquoi, puisqu'on y est bien?

--Mais comment sais-tu cela?

--Parce qu'on est auprès du bon Dieu.»

Quand elle se fut éloignée:

«Personne ne lui a jamais rien dit de tel, remarqua Élisabeth. Elle
l'a trouvé d'elle-même.

--C'est très bien, fit son père. Toutefois à six ans, mieux vaut
regarder la vie. Cela lui est mauvais de parler de ces choses-là.»

Mais l'enfant souvent en reparlait. Une jeune fille de l'entourage des
Rogerin vint à mourir. Comme devant Yvonne on s'apitoyait sur la
douleur des parents, la jolie petite voix claire et fraîche, semblant
une goutte de rosée dans du cristal, vint à dire son mot:

«Il ne faut pas qu'ils pleurent... Ils la reverront dans le ciel, et
ils seront ensemble, toujours, toujours.»

La notion de la vie future et la notion de l'éternité... C'était
étrange vraiment. Plus on écartait ces sujets d'elle, plus elle y
revenait.

«Sais-tu bien, Frédéric, que cela me fait peur, déclara Mme Bertereau
à son mari quand on lui eut rapporté ce trait. On dirait, chez cette
petite, comme un avertissement.»

Le docteur haussa les épaules. Les faits d'ordre psychique le
trouvaient incrédule. Tout récemment encore, n'avait-il point, à
l'Académie de médecine, soutenu une polémique vigoureuse contre un
illustre confrère qui s'adonnait à l'étude des phénomènes
télépathiques? Et comme, sans qu'en fût ébranlée sa sécurité
scientifique, il n'avait pas laissé d'être déconcerté par quelques
coups droits de ce brillant jouteur, le souvenir des horions reçus
lui inspirait quelque dépit.

«Voilà que toi aussi, tu as la tête tournée par les extravagances de
ce pauvre Charlys... Cet animal a une telle virtuosité qu'il fait
gober sa marchandise comme muscade par des esprits sérieux. C'est
vraiment pitié de voir un homme de si grande valeur se galvauder de la
sorte.»

En matière scientifique, le docteur Bertereau était l'intolérance
même.

Peu de jours plus tard, rentrant de son hôpital, il trouva un billet
de son fils Georges. Celui-ci l'avisait que, mandé la surveille pour
la petite Yvonne, et ce matin ayant trouvé l'état de l'enfant plus
caractérisé, il voudrait bien avoir son avis, le cas lui paraissant
alarmant. Aussitôt après le déjeuner, les deux Bertereau se trouvèrent
réunis boulevard Saint-Germain. Défaite un peu de cette nuit sur pied,
pendant l'examen attentif et prolongé de la malade, Élisabeth conserva
quelque calme, son angoisse révélée seulement par le regard apeuré qui
s'attachait implorant sur les deux hommes, comme s'il dépendait d'eux
d'aller contre les desseins de Dieu. Quand ce fut fini:

«Oh! mon oncle, demanda-t-elle en lui prenant les mains, c'est très
grave, n'est-ce pas?

--Grave?... Non, pas positivement... Mais c'est assez sérieux. Ne te
frappe pas ainsi, mon enfant... Ces petits êtres sont pris avec une
violence extrême, d'autant plus, justement, qu'ils sont plus forts...
Mais la réaction se produit de même. Tout ce qu'a prescrit Georges est
bien. Ce soir, je reviendrai pour me rendre compte. Allons, fillette,
allons, un peu de fermeté... Tu as l'habitude des malades, que diable!
avec Gabriel... lequel, par parenthèse, je trouve en très bonne voie.
Et cette petite n'a jamais eu un bobo... Tôt ou tard, cela se paye
d'un seul coup. A ce soir... Viens-tu, Georges? Je te mettrai là où tu
as affaire. Non, non, André, ne me reconduisez pas. Restez auprès de
votre femme et dites-lui de ne pas se laisser abattre. On intimide le
mal en n'y croyant point.»

Mais sur l'escalier ils s'arrêtèrent, comme pour se soulager du poids
qui les oppressait. Très ému, le jeune docteur articula ce mot
seulement:

«Méningite?»

D'un signe de tête, le père acquiesça. Et sa grosse voix s'enrouant
subitement, la faisant basse, comme s'il eût craint qu'on l'entendît:

«Elle est perdue, dit-il.

--Oh! les pauvres gens!...»

Le soir, l'état avait empiré, et le nom fatal dut être prononcé, le
nom de cet horrible mal qui guette les enfants trop précoces. André
ayant entraîné Georges dans son cabinet, sous prétexte d'y écrire une
ordonnance, la porte soigneusement refermée, avec cet effort pitoyable
de l'homme pour se montrer supérieur à la faiblesse, il lui demanda:

«La vérité?... Je veux la savoir.

--Mon pauvre ami, mon frère, ayez du courage... Il vous en faudra pour
deux, songez-y.»

Les traits d'André se décomposèrent; un cri rauque sortit de sa
poitrine. Vivement son beau-frère lui mit une main sur la bouche.

«Prenez garde... Élisabeth pourrait vous entendre. Tant qu'il reste
une lueur d'espoir, nous devons la lui laisser.»

Écroulé sur un fauteuil, dans ses bras croisés en travers d'une table,
il avait enfoui sa tête, secouée par les sanglots.

Lorsqu'ils rentrèrent dans la chambre, André prenant soin de tenir son
visage hors du rayon de la lampe, le vieux docteur tapotait l'oreiller
où gisait enflammée, baignée de sueur, la jolie petite tête blonde, au
milieu des cheveux épars, tout humides de l'eau qui avait filtré des
vessies de glace.

«Allons, mignonne, disait-il, il faut bien vite guérir, pour que ton
papa et ta maman n'aient plus de chagrin. Qu'est-ce que cette vilaine
méchante qui s'avise de faire des peurs à ceux qui l'aiment et de
déranger le pauvre vieil oncle? Fi! que c'est laid...»

Mais ces propos puérils glissaient sans le frapper sur un esprit
envolé déjà au pays de lumière. Plus loin que jamais regardaient,
infiniment agrandis, les grands yeux de violette. Comme à regret, ils
se tournèrent cependant vers la grosse tête grise penchée sur elle et
qu'elle aimait. Elle lui sourit. Puis, ainsi que pour lui reprocher de
l'avoir réveillée de son rêve:

«C'est beau là-bas, fit-elle... C'est si beau!...»

Agenouillée au pied du lit, la mère tressaillit à cette voix, qui
semblait venir de là-bas, en effet. Se jetant, éperdue, sur le petit
corps brûlant:

«Que dis-tu donc, mon amour chéri?... Il ne faut pas parler comme
cela...

--Un peu de délire... Donnez-lui de la potion.»

Mais il savait bien que l'enfant ne délirait pas. Quand il s'éloigna
pour partir, Élisabeth le suivit, s'attachant à ses vêtements, les
doigts si convulsifs qu'à travers l'épaisseur du drap il en sentit les
ongles.

«Oh! mon oncle, mon oncle, n'est-ce pas que vous la sauverez?»

Avec le sang-froid du vieux praticien qui a assisté à tant d'agonies,
vu couler tant de larmes:

«Parbleu! répliqua-t-il, nous sommes ici pour cela. Demain matin
j'amènerai Bernal, le spécialiste, qui pourra nous donner un bon avis.
Il a opéré de véritables miracles sur les enfants. Et le tempérament
de celle-ci offre de telles ressources...»

Hélas! la pratique du docteur Bernal fut aussi impuissante que la
science de son illustre confrère, que le dévouement du jeune docteur
Georges, qui soignait sa petite nièce comme il eût soigné sa propre
fille. Pas davantage ne put la vigilance passionnée de la mère, ne
quittant une minute cette chambre où c'était comme sa propre chair qui
agonisait. L'enfant souffrait avec une patience hors nature.
Docilement elle se prêtait à tous les soins. Mais il semblait que ce
fût pour complaire à ceux qui les lui donnaient, car elle avait une
étrange connaissance de son état. Et répétant ce propos qui avait tant
frappé au sujet d'une jeune morte:

«Papa, maman chéris, disait-elle, il ne faut pas pleurer... C'est si
beau là-bas, vous verrez... Vous y viendrez aussi, avec Gabriel... et
on sera tous très heureux.»

Puis, son attention attirée par un jappement plaintif du loulou blanc
qui, inquiet et attentif, constamment se tenait assis auprès du lit,
comme elle n'avait pas sept ans, après tout, elle ajouta:

«Et Pom aussi voudra, parce que c'est un bon chien.»

Le délire cependant finissant par l'égarer, elle en vint à proférer
des paroles sans suite, mais dans lesquelles toujours surnageait cette
idée fixe:

«C'est beau, ce que je vois... Oh! comme c'est beau...»

C'était atrocement déchirant.

Enfin se fit l'apaisement suprême, et doucement, sans secousse, dans
un sourire, la blanche petite âme en sa fleur remonta au pays
merveilleux d'où, à regret, elle était descendue.



_QUATRIÈME PARTIE_



I


L'énergie virile d'André Rogerin n'eût pas suffi peut-être à le
défendre contre l'accablement de cette affreuse douleur, n'eût été
l'obligation qui lui incombait de réagir contre celle, effroyable, où,
les premiers jours, on craignit de voir sombrer la raison d'Élisabeth.
Ces excès de désespoir ne se dépeignent point. La crise aiguë
conjurée, ce fut un affaissement lugubre presque aussi alarmant. Dans
cette enfant adorable, présent de Dieu que Dieu lui avait repris, elle
avait mis tout elle-même; morte l'enfant, il semblait qu'elle-même fût
morte. Il appartenait à son mari de l'arracher par la force et
l'autorité de sa tendresse à cette tombe où elle s'ensevelissait.
Élisabeth l'aimait, elle chérissait son fils. En lui parlant de ses
devoirs envers eux, envers surtout le pauvre petit être chétif et
incomplet, impuissant à se développer hors l'abri doux et chaud de
l'aile maternelle, on réussit à ranimer la flamme vitale, mais combien
faible encore. Assez vite, car elle était plus robuste que ne le
donnait à penser la fragilité de son apparence, elle se reprit à la
routine physique et machinale de l'existence. La revanche des pauvres
est dans cette impossibilité de se nourrir de leurs larmes, où les met
la nécessité de gagner le pain quotidien par un labeur sans répit, par
ce labeur manuel qui endort le chagrin en le berçant de fatigue. Parmi
les riches mêmes, le chef de famille trouve dans ses responsabilités
professionnelles cet anesthésiant de la douleur, ceux du moins, comme
André Rogerin--et c'est la plupart--qui ne sont riches que parce
qu'ils travaillent. Mais leurs femmes, supérieures aux besognes
matérielles, le gouvernement d'un intérieur est insuffisant à leur
donner cet oubli au moment de l'effort, avant-coureur de l'œuvre
apaisante du temps. Et aujourd'hui devait-on tenir pour un bienfait
l'état précaire du premier-né d'Élisabeth, lui imposant des
occupations et des préoccupations qui constituaient l'unique dérivatif
acceptable par sa détresse.

Les premiers jours néanmoins il avait fallu éloigner le petit Gabriel
de la maison en deuil. D'abord nécessité de dérober à sa nervosité
morbide des spectacles déchirants risquant de provoquer ces troubles
convulsifs qui toujours le menaçaient. Puis on était trop absorbé par
les soins à donner à sa mère pour s'occuper de lui. Cécile Bertereau
l'aurait pris chez elle, mais sa petite fille relevait de la rougeole.
La bonne Mme Bertereau ne pouvait s'en charger, appelée, dès le
lendemain des funérailles, à Firminy, auprès de sa fille Hélène sur le
point de subir une opération. Mme Guivarch offrit de recueillir
l'enfant. On accepta de grand cœur. En son désarroi, le père
n'opposa aucune objection, et au surplus n'en était-il point de
valable.

Depuis trois ans Monique était veuve, fixée à Versailles, où elle
vivait dans une retraite austère, vouée aux pratiques pieuses et aux
œuvres charitables, sans autre intérêt humain que son fils, dont
les études s'achevaient chez les Eudistes. Le refroidissement entre
elle et son amie d'enfance, provoqué par un divorce la blessant dans
sa foi, s'était accentué en scission complète après ce second mariage
que n'avait pas béni l'Église. Non qu'aucune parole eût été dite de
part ni d'autre; mais celle-ci se sentait réprouvée de celle-là, et
elle avait eu la fierté de ne point frapper à la porte d'un cœur
qui se fermait. Le silence s'était donc fait entre elles jusqu'au
jour où les rapprocha une circonstance singulière.

Définitivement rebutée par la sévérité de son foyer, la nature joyeuse
et jouisseuse de M. Guivarch avait cédé aux entraînements grossiers de
ce monde d'affaires marseillais où l'immoralité est de règle, tenue
quasiment pour une obligation affermissant le crédit de la maison, à
l'égal d'une loge au Grand-Théâtre et d'un équipage bien tenu. Mais
ses émoluments aux Messageries Maritimes ne lui suffisaient point pour
lutter sur le terrain du plaisir avec les fortunes des savons et des
huiles, de la commission et de l'armement. Afin de subvenir à ses
doubles charges, il s'était lancé dans des spéculations sur les
terrains de la Côte d'Azur. Trop léger à la fois et trop loyal pour
réussir des opérations aussi dangereuses, roulé par un associé, il
s'était vu contraint de lui intenter un procès. La compétence reconnue
de Me Rogerin ne l'avait pas seule guidé dans le choix d'un conseil,
mais aussi le souvenir de cette gracieuse figure souvent rencontrée
chez lui naguère, et à laquelle il avait conservé une affectueuse
sympathie. L'idée était heureuse, car pour l'amour de sa femme,
vivement intéressée à la cause, André avait mis au service de son
client quelque chose de plus que sa conscience professionnelle. Ayant
réussi à faire rendre gorge au brasseur d'affaires véreuses, ainsi
avait été conjuré un désastre dans lequel se fût trouvé englouti tout
l'avoir du ménage. A la profonde gratitude de M. Guivarch pour
l'avocat s'était jointe une vive estime pour l'homme, et un commerce
amical s'était établi entre eux. Cette alerte l'avait assagi. Se
sachant une atteinte au cœur, aggravée par ces émotions, un souci
lui était venu de l'avenir des siens, ce qui semblait prématuré. Il ne
se méprenait pourtant point, car, ayant eu le temps de mettre ordre à
ses affaires, il ne tardait pas à être foudroyé par une embolie. Son
testament instituait André Rogerin subrogé tuteur de son fils, alors
âgé de quinze ans, qui était le filleul de Mme Rogerin. Voilà comment,
sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, Monique s'était trouvée
remise en contact avec son amie d'enfance. Elles ne se fréquentaient
point comme naguère. Mais malgré tout ne pouvait s'effacer l'emprise
de l'intimité ancienne. Et n'ignorant pas ce qu'elle devait au mari
d'Élisabeth, Mme Guivarch se jugeait tenue à surmonter son éloignement
pour le péché dans lequel ils vivaient.

Cet éloignement, André le devinait et s'en irritait. Certes il se
croyait bien dégagé de tout scrupule quant aux conditions de son
mariage. Elles avaient été imposées, pensait-il, par des circonstances
adverses, que c'eût été coupable de laisser mettre obstacle à son
bonheur, à celui d'une autre. Sa finesse l'avertissait cependant que
d'avoir l'épiderme aussi sensible au blâme pressenti sur ce point
venait peut-être de ce que, dans son for intérieur, il se blâmait
lui-même. Se blâmait-il? Non: un regret seulement. Regret dont, pour
s'en excuser vis-à-vis de sa raison, il s'affirmait ne l'éprouver qu'à
cause d'Élisabeth. Ainsi en raisonnait cette casuistique qui se glisse
dans les consciences les plus loyales. Son existence, au surplus,
était trop remplie pour qu'il eût loisir de s'attarder à l'analyse de
soi. Lorsque ce doute l'assaillait, il le chassait comme une mouche
importune. Mme Guivarch avait, à ses yeux, le tort de le lui ramener
dans l'esprit, par la réprobation qu'elle dissimulait, mais qu'il ne
se dissimulait point. A la vérité n'entretenait-il avec elle que les
relations strictement nécessaires à l'accomplissement de son office.
Mais Élisabeth parfois allait à Versailles. Et il avait remarqué chez
elle, à la suite de ces visites, une recrudescence de cette mélancolie
dont il eût préféré que la source lui demeurât mystérieuse.

«Qu'as-tu à faire, lui disait-il, avec cette béguine revêche? Si l'on
n'avait des raisons de penser que la dévotion ainsi comprise est
insupportable à Dieu autant qu'aux hommes, ce serait à vous inspirer
pour la religion la vertueuse horreur du farouche Alcide Biscaras.

--Elle est malheureuse, mon amie. En dépit des si graves torts de son
mari envers elle, Monique l'aimait...

--Hum! cela ne m'est pas démontré... Ou du moins l'aimait-elle si mal
que mieux eût valu pour lui, pour elle pareillement, moins d'amour et
plus de bonne grâce.

--Je te l'accorde. Cela pourtant excuse-t-il M. Guivarch?

--Ma chère enfant, sur cent mauvais maris il n'y en a qu'un ou deux
peut-être de qui on ne puisse dire que c'est la faute de sa femme...
Et la réciproque est non moins vraie. Cela n'excuse pas les torts, si
tu veux, mais cela les explique. Dans le cas de ton amie, je conviens
que son époux s'était dérangé plus que de raison. Mais aussi c'est
qu'elle y avait mis vraiment trop du sien. Cette femme qui est de peu
ton aînée et qui n'a plus d'âge, qui a été jolie, me dis-tu, et qui
est un épouvantail à moineaux...

--Oh! André...

--Soit! de beaux yeux encore... ces grands yeux noirs qui survivent à
la décrépitude des brunes. Mais qu'est-ce que cela et que toute beauté
d'ailleurs, avec un tel abandon de soi? Tout à l'heure, je prononçais
à son sujet le beau nom d'amour... Il hurle avec elle comme le violet
avec le bleu. De ce que ce brigand-là se fait souvent le complice du
diable, Dieu pourtant ne commande pas aux femmes d'en sevrer leur
mari.

--Au contraire, dit étourdiment Élisabeth, puisqu'il leur commande
d'être fidèles comme Sara, sages comme Rebecca, aimables comme
Rachel...»

Une légère rougeur lui monta au front et, brusquement, elle s'arrêta.
Ces paroles qui lui étaient revenues à l'esprit, pourquoi fallait-il
qu'elles eussent consacré son triste mariage avec Edmond Lambertier,
alors que cette union d'aujourd'hui, toute de douceur et de tendresse,
de secs et froids articles de code en avaient constitué la seule
formule? Fidèle comme Sara, elle, la femme d'un autre quand celui-là
était vivant... Vivement, elle reprit:

«L'erreur de la pauvre Monique est de s'être mariée... Elle n'était
pas faite pour le siècle.

--Mais il y a des religieuses amènes. Tiens, pendant mon volontariat,
j'ai passé un mois à l'hôtel-Dieu de Caen, tenu par les Augustines. La
sœur supérieure des salles militaires était une femme absolument
charmante au sens mondain du mot. Je suis bien certain qu'elle fait
une meilleure religieuse que n'aurait été Mme Guivarch.»

Bien que jamais André ne parlât avec irrévérence des choses saintes,
c'étaient sujets que toujours avec lui évitait Élisabeth. A quoi bon,
puisqu'elle avait perdu le droit d'essayer de le ramener à la foi?

«Enfin, poursuivit-elle, Monique a aimé à sa façon. Et d'avoir
tellement souffert par son mari, elle ne l'en pleure pas moins.

--Oui, elle est de ces femmes qui chercheraient prétexte à
s'endeuiller si elles n'en avaient motifs. Elle a manqué sa vocation:
elle aurait dû être une de ces pleureuses de votre pays de Bretagne,
qui font profession d'ensevelir les morts. Quand je la vois, c'est
plus fort que moi, je cherche le corps.»

Mais Élisabeth lui mettant la main sur la bouche:

«Tais-toi, André, tais-toi... Il ne faut pas plaisanter avec cela.»

Il sourit à sa femme, lui baisa la main, puis on parla de n'importe
quoi.

Louis Guivarch était un grand garçon bien découplé, très vivant, un
peu léger de caractère, tenant beaucoup du tempérament paternel. Assez
travailleur, intelligent, très doué pour les mathématiques, dès que
s'était révélé chez lui cette aptitude spéciale, qui s'accordait avec
des goûts militaires, l'École Polytechnique avait été son objectif. Ce
fut un profond étonnement lorsque, muni de son baccalauréat ès
sciences, aussitôt ses dix-huit ans révolus, il s'engagea dans
l'artillerie coloniale. Sa mère en fut chagrine, d'abord dans
l'intérêt de son avenir, qui eût été plus brillant s'il fût entré dans
l'armée par la grande porte, aussi parce qu'elle s'alarmait de cette
émancipation précoce. En ce moment à Morlaix, où elle réglait quelques
affaires, ayant écrit au subrogé tuteur du jeune homme pour lui
annoncer la nouvelle, elle reçut de lui cette réponse:

«Comme vous je déplore ce coup de tête, et si j'avais été consulté,
j'aurais fait de mon mieux pour mettre du plomb dans cette folle
cervelle. Folle?... Pas si sûr. Votre fils est un Breton pur sang.
Sous des apparences un peu en l'air, il tient sans doute de sa race,
de la vôtre,--vous la connaissez bien,--cette fermeté de propos qui,
ne se gaspillant pas en paroles vaines, sait patiemment attendre son
heure. J'en vois la marque dans sa dissimulation d'un dessein contre
lequel vous auriez lutté de toute la force de votre autorité morale.
Ainsi a-t-il laissé venir le jour où la loi l'autorisait, pour cet
objet spécial, à disposer de soi par anticipation sur sa majorité.
Alors, Sixte-Quint en herbe, il a jeté ses béquilles, vous mettant en
présence du fait accompli. Je conçois certes que vous en ressentiez du
déplaisir. Me permettrez-vous cependant de vous présenter son excuse,
laquelle je crois connaître aussi bien que s'il me l'avait dite? La
charge dont son père m'a fait l'honneur de m'investir ne comportant
aucune ingérence dans son éducation, jamais je n'ai pris la liberté de
vous adresser à ce sujet la moindre remarque. Mais je n'en pensais pas
moins et, je vous l'avoue respectueusement, parfois je me donnais
licence d'en désapprouver l'esprit. Les jeunes gens, madame, sont des
jeunes gens. A leur tenir la bride trop haute, on risque de leur faire
prendre le mors aux dents. Celui-là en particulier devait supporter
impatiemment le joug d'une vie familiale que vous lui faisiez bien
sévère. Pour s'affranchir trois ans avant l'âge légal, un moyen
s'offrait à lui: il en a usé. Et peut-être n'est-ce que demi-mal. Qui
sait si cette folie ne l'aura pas préservé de bien des sottises? Par
le rang, il parviendra à l'épaulette; ce sera plus dur et il ira moins
loin peut-être. D'autre part, le voici sous une bonne discipline pour
le garder de graves écarts que je n'étais pas sans appréhender, par
l'effet d'une loi de réaction contre laquelle rien ne prévaut dans le
domaine moral, non plus que dans le domaine physique. De ce côté du
moins aurez-vous donc satisfaction, et cela est raisonnable,
aujourd'hui, de la part des mères, de ne pas trop attendre des
garçons.»

Le jeune soldat incorporé à Rochefort en attendant son embarquement
pour quelque pays d'outre-mer, seule désormais, Mme Guivarch devait se
jeter plus complètement encore dans les bras de la religion. Toutefois
n'était-elle point une mystique pure. Quelque chose d'ardent était en
elle qui en eût fait une militante de la vie monastique.

L'exercice de la charité agréait moins à son tempérament que les
œuvres d'apostolat. En visitant les pauvres, elle s'enquérait
de l'état de leur âme plus que des besoins de leur corps.
L'évangélisation des humbles toutefois ne lui inspirait qu'un intérêt
relatif. Elle ne se payait pas d'illusion et savait qu'en ces champs
ingrats l'ivraie le plus souvent repousse aussitôt arrachée. Faire
revenir de ses égarements une âme éclairée lui semblait devoir être
plus utile à la fois et plus agréable au Seigneur. En la rapprochant
d'Élisabeth par une circonstance aussi imprévue, Dieu sans doute lui
marquait sa voie. La piété de Monique n'était pas exempte de quelque
orgueil, qui s'exaltait à la pensée de ce triomphe. Là était le secret
de son apparente tolérance pour le péché de son amie, unique moyen de
reprendre l'ascendant d'autrefois. Et quoique son zèle n'eût pas
encore exercé d'action directe sur cet esprit sans endurcissement,
quelque chose déjà se dégageait de son seul contact, qui y jetait ce
trouble si bien deviné par André, les jours suivant les visites de sa
femme à Versailles.

Le désastre où venait de chavirer le bonheur d'Élisabeth était-il
l'occasion attendue par Monique? Sans doute ne se formula-t-elle point
cette pensée cruelle. Très sincèrement, car elle l'aimait, elle lui
apporta le tribut de ses larmes, en même temps que l'assistance
matérielle dont avait si grand besoin la malheureuse mère. Outre qu'un
homme, le plus tendre, le plus délicat, n'est guère apte à remplir
auprès de la femme la plus chérie certains offices de sœur de
charité, André se trouvait très pris par les nécessités concrètes de
l'existence. De nature retirée, vivant beaucoup chez elle, Élisabeth
n'avait pas d'autres amies intimes. Sa famille ne lui offrait guère de
ressources. La tante Bertereau prenait de l'âge et avait assez à faire
de soigner son grand homme vieillissant. Hélène Percheron, n'eût-elle
pas été éloignée de Paris, ne s'était jamais occupée de personne que
d'elle-même. La pauvre Jeanne Vuillaume, d'ailleurs effondrée dans ses
propres chagrins, était trop apathique, trop maladroite pour se rendre
d'aucune utilité. Pas davantage Élisabeth n'avait-elle à attendre de
sa belle-sœur Cécile, gentil oiseau jaseur, au bon petit naturel
affectueux, mais absorbée par un mari qu'elle adorait, par des enfants
dont elle se parait, par des goûts mondains que partageait Georges.
Ainsi la triste amie d'enfance se trouvait-elle seule indiquée pour la
place à prendre dans cette vie dévastée par la douleur. Monique n'y
faillit point. Pendant ces premiers jours de lutte terrible entre la
raison d'Élisabeth et son désespoir, avec une intelligente sollicitude
elle la remplaça auprès du petit Gabriel. Le moment venu de remettre
l'enfant aux bras de sa mère, afin de provoquer une salutaire
réaction, elle continua ses soins à tous deux, discrètement, sans
s'imposer en tiers dans le ménage. Lorsqu'elle ne se jugea plus
nécessaire, elle s'effaça.

Le plus farouche désespoir cependant ne saurait s'accommoder d'une
solitude absolue. Précisément à cause qu'était insupportable à
Élisabeth toute rumeur de dissipation, que lui était amer le commerce
avec les heureux, sur ses crêpes les crêpes de Monique exerçaient une
attraction. La distraction lui était recommandée--les médecins ont de
ces ironies... Le petit voyage de Versailles lui en créait une. Aussi
y trouvait-elle occasion de prendre l'air, de faire de l'exercice, ce
qui lui était également prescrit. Entre le déjeuner d'onze heures,
après lequel André se rendait au Palais, et le dîner qui de nouveau
réunissait les époux, longues étaient les journées pour la tristesse
d'Élisabeth. Souvent elle allait les passer dans le petit pavillon de
cette rue de Mademoiselle, au nom évocateur d'un passé royal, où
l'herbe pousse entre les pavés. Demeure retirée, silencieuse, au seuil
de laquelle venaient expirer les bruits du monde, quasiment aussi
monastique que le couvent mitoyen des Capucins, dont les grêles
sonneries de cloche y marquaient la fuite des heures. Les études de
Gabriel ne l'occupaient que le matin, son professeur spécialiste pour
les enfants en retard venant le faire travailler à domicile. Elle
l'emmenait. Il se plaisait mieux à jardiner dans le petit parterre
qu'à s'aérer au Luxembourg, et cela lui était plus sain. Ou bien on
faisait quelque promenade à pied ou en voiture dans le parc. Les deux
amies parlaient du pays de leur race; elles évoquaient ces souvenirs
si vivaces de la première jeunesse. L'entretien parfois tombait sur
quelque matière pieuse. Monique exaltait la puissance de la religion
pour panser les plaies saignantes en les rapportant à celles du
Sauveur.

La pitoyable mère, alors, remuée dans ses fibres chrétiennes,
s'essayait à cette résignation que Dieu donne en récompense aux
cœurs animés de la foi profonde. Mais quand c'est la splendeur des
sacrements qu'on lui vantait, leur efficacité consolatrice, un nuage
lui montait au front, sa tête se courbait, elle demeurait sombre,
accablée dans le sentiment de l'indignité qui la tenait éloignée de la
sainte table. Et une honte la prenait de la légèreté avec quoi, depuis
dix ans, elle acceptait de vivre hors la loi de l'Église, se tenant
pour quitte envers sa conscience catholique par l'assistance régulière
aux offices d'obligation.

Ces jours-là, elle revenait auprès de son mari plus lourde de
tristesse. Ce qui la consumait, ce n'était plus seulement cet
arrachement de la chair de sa chair. C'était la mémoire ravivée d'une
parole entendue aux premiers jours de son deuil. Dans un paroxysme de
désespoir, il lui était arrivé de s'écrier:

«Ah! Dieu n'est pas bon...»

Épouvantée de ce blasphème, Monique, pour l'en reprendre, avait manqué
de douceur.

«Dieu ne permet pas qu'on lui préfère ses créatures. C'est de cela
qu'il m'a châtiée, moi aussi.»

C'était son scrupule qu'en se dérobant à sa vocation d'épouse du
Christ elle l'avait offensé. Elle professait cette piété sombre faite
de plus de terreur que d'amour. Penchant de son âme austère, influence
lointaine aussi de certain confesseur dont la stricte doctrine pesait
sur elle, malgré les efforts de ses directeurs ultérieurs pour en
effacer l'empreinte. La douce Élisabeth, toujours, avait été rebelle à
pareille conception de l'idée divine. Cette fois tout son être
s'était révolté.

«Dieu me punirait pour avoir trop aimé ma petite fille?... C'est ce
que je dis alors: il serait méchant... Mais non, avait-elle repris,
effrayée à son tour, non, non, ce n'est pas vrai. S'il me punit, c'est
d'autre chose, peut-être... de cela, non...»

Monique n'avait répondu que par un geste évasif et n'y était pas
revenue. Mais le trait avait pénétré profondément. C'était une de ces
blessures qui d'abord ne produisent qu'un choc douloureux et rapide,
pour ensuite, lentement, déterminer une plaie qui s'ouvre, s'étend,
gagne et ronge l'os avec la chair. Sur cette plaie, au lieu d'un
baume, c'est un corrosif qu'y versait l'esprit assombri d'Élisabeth,
et ce corrosif, c'est à Versailles qu'elle le puisait.

De cela, bien qu'il ne sût pas tout, André avait le soupçon. Pour
combattre cette hantise, il était armé par sa tendresse, par
l'autorité de sa fermeté douce, par l'affectueuse confiance qu'il
inspirait à sa femme. Il la sentait pourtant lui échapper un peu. Leur
intimité morale subissait quelque atteinte--moins que cela,
pensait-il: légère discordance seulement, passager défaut d'équilibre
résultant du bouleversement de leur foyer. Certes, son cœur
paternel saignait cruellement. L'obligation cependant de faire face à
la vie l'allégeait de ce poids mort qu'est l'abandon de soi.

Passé les premiers mois, lorsqu'il se fut ressaisi, cette douleur dont
il devait, dont il savait s'abstraire, ne vibrait plus à l'unisson de
la douleur maternelle, toujours présente. Dans son existence très
extérieure, tout concourait à l'en distraire; tout y ramenait dans
celle, essentiellement domestique, d'Élisabeth. C'était quelque jouet
retrouvé, le dernier livre feuilleté par l'enfant, ces chères petites
choses qu'elle avait portées, qu'elle avait touchées, qui conservaient
un peu de sa forme, de son empreinte, de son parfum. C'était un mot de
Gabriel au sujet de la petite sœur. C'était le loulou blanc, dont
d'abord on avait voulu se défaire, chacune de ses gambades, de ses
caresses évoquant amèrement l'image de celle dont il avait été le
compagnon favori; finalement, on s'était décidé à le garder, à cause
que, dans ses longs poils soyeux, avaient erré jusqu'à la dernière
heure les doigts fiévreux, glacés aujourd'hui. Cela au désespoir de
Jean Bertereau, qui avait réclamé Pom comme souvenir de sa cousine
chérie et à qui on n'en avait pas tenu la promesse. Puérils et
touchants rappels de douleur, vivement ressentis par la sensibilité
féminine et qu'épargnait au chef de famille la plus grande largeur de
ses horizons. Élisabeth n'en faisait point à son mari le reproche.
Elle était raisonnable: elle ne tenait pas pour mauvais qu'il cherchât
dans des commerces étrangers, dans des distractions sérieuses, une
détente indispensable pour maintenir la liberté de l'esprit,
l'élasticité du cerveau. Mais il ne devait pas la blâmer non plus si
elle s'écartait de lui parfois afin de pleurer.

Pour elle-même comme pour lui, il aurait voulu la voir réagir. Cette
action lénitive du temps qui, sans frustrer les morts de ce qu'on leur
doit, finit par restituer leur part aux vivants, elle était bien lente
à faire son œuvre. Non sans raison, c'est à la fréquentation de Mme
Guivarch qu'André attribuait le retard de cette évolution nécessaire.
Doucement, prudemment, il essayait d'éloigner sa femme d'une
atmosphère si peu propre à lui rendre la force et le goût de vivre. Un
jour il avait à dessein mis ce sujet sur le tapis en présence de son
beau-frère, afin de solliciter l'avis professionnel du jeune docteur
quant à l'action non seulement moralement, mais physiquement
déprimante d'une ambiance morose. Georges s'était prononcé dans son
sens. Puis, comme souvent les gens de naturel joyeux, étant volontiers
étourdi en ses propos, il avait ajouté:

«Je me demande d'ailleurs comment ton amie te peut porter une si belle
tendresse, car enfin, soit dit sans t'offenser, tu es pour elle une
pierre de scandale.»

Avec une âpreté dont elle n'était pas coutumière, sa cousine avait
répondu:

«Monique pratique la charité... Elle prie pour les pécheurs.

--Elle est bien bonne. C'est seulement dommage qu'elle ne s'en soit
point avisée plus tôt. Si Dieu l'écoute--et il doit bien cela à qui le
sert d'un zèle si ardent--elle t'aurait épargné ton grand chagrin.»

Devenue toute pâle:

«Tais-toi, tais-toi, s'était écriée Élisabeth... Ne parle pas de
cela... tais-toi.»

André s'étonna. D'habitude, loin d'écarter le souvenir de la chère
petite morte, elle le recherchait. C'est lui au contraire qui
s'étudiait à l'en détourner. Et au lieu que les paupières de la mère
se fussent mouillées, que sa voix se fût faite tendre, c'est d'un
accent presque dur qu'elle avait imposé silence à Georges, avec de la
colère quasiment dans les yeux, une altération profonde du visage.
Cela donna fort à penser à son mari. Il ne savait pas quel écho ces
paroles imprudentes avaient réveillé dans cette conscience troublée.



II


«Qu'on ne me parle plus de lui, clamait le docteur Bertereau... Je ne
le connais plus... Il n'est plus mon fils... Que jamais son nom ne
soit prononcé devant moi...»

La colère empourprait son visage de façon alarmante; son cou puissant
se gonflait dans sa cravate, où machinalement il passait les doigts
pour l'élargir. Faiblement, sa femme s'efforçait de l'apaiser.

«Un égarement passager... l'entraînement de ces mauvaises compagnies
où il se plaît... Il en reviendra.

--Et quand il en reviendrait?... Mon nom n'en demeurera pas moins
déshonoré. Mon nom, lire mon nom au bas de cette ordure!...»

Il froissait avec violence le _Temps_, dont, dans sa large et forte
main, l'ample feuille fut réduite en une petite boule que furieusement
il lança à travers la chambre.

«J'interdis formellement à ce drôle l'entrée de ma maison... tu
entends, Amélie? Si tu as envie de voir ton fils, tu iras chez lui...
en quoi d'ailleurs tu me désobligeras entièrement. Mais qu'il
franchisse le seuil d'un honnête homme, d'un bon citoyen, non... Quand
je serais mourant même, je défends qu'il vienne... Quand je serai
mort, qu'il marche derrière mon cercueil.

--Allons, Frédéric, calme-toi... Tu t'excites... Tu vas te faire du
mal.

--C'est vrai qu'il y a de quoi s'en flanquer une attaque... Et ce
serait péché que lui faire cet honneur de mourir du chagrin qu'il me
donne. En voilà assez. J'avais quatre enfants, je n'en ai plus que
trois... Un point, c'est tout.

--Vous comptez mal, mon oncle. C'est cinq que vous aviez... Il vous en
reste donc quatre, si vous le voulez bien.»

Un baiser sur le grand front dénudé accentua les paroles d'Élisabeth,
prononcées avec cette grâce affectueuse demeurée chez elle aussi
fraîche qu'en ses vingt ans. Sous cette caresse, l'ébullition du vieux
chirurgien tomba. Tout grondant encore, comme le flot qui se retire
après s'être brisé au récif, il redressa sa haute taille, que l'âge
commençait à courber, et sortit d'un pas lourdement appuyé, afin de
l'assurer mieux.

Une stupeur régnait. Mme Bertereau s'essuyait les yeux; Jeanne
Vuillaume poussait de grands hélas! incohérents, qui s'accordaient
avec son attitude habituellement éplorée. André Rogerin avait ramassé
le journal, le lissait avec ses paumes, et, les coudes sur la table,
relisait le passage incriminé, sa physionomie et ses gestes trahissant
une vive indignation. Mâchonnant avec fureur sa moustache, Maurice
Briffault semblait absorbé dans la contemplation de l'aimable
spectacle que présentait la pelouse aperçue par les portes-fenêtres
grandes ouvertes. La petite Andrée Bertereau, gambadant de ses longues
jambes menues, gainées de noir, sous la courte robe de broderie
anglaise à ceinture rose, victimait de son mieux et impartialement son
cousin Gabriel, tout essoufflé de tant de turbulence, et le bon gros
dogue bringé, qui vainement prétendait lui faire peur avec ses
grognements de bourru bienfaisant. Plus loin, tout en adressant aux
enfants d'intermittentes objurgations, qui demeuraient de nul effet,
Marguerite Vuillaume, un peu frêle pour ses dix-huit ans, et
ressemblant à sa mère, avec la grâce en plus, faisait une moisson de
roses destinée au surtout de table. Entre les deux gros catalpas, un
envolement rythmé de jupes claires et de dessous vaporeux: la petite
Mme Georges pelotonnée dans le hamac, qu'à grands éclats de rire
balançait très haut son fils Jean, tout fier de la force déployée.
Dans la lumière enveloppante de cette fin d'après-midi d'un chaud
septembre, c'était un joli tableau familial heureux et paisible. Le
vieux chirurgien aimait ces réunions dominicales à Marly-le-Roi,
auxquelles, cet été-là, était exact le ménage Rogerin. Leur fils
suivait un traitement d'hydrothérapie résineuse et de massage, dont on
augurait grand bien pour sa coxalgie; ils avaient renoncé à la
villégiature en Suisse ou en Bretagne pendant les vacances judiciaires
et loué une villa à Saint-Germain, auprès de l'établissement de ce
spécialiste. Depuis peu secrétaire du comité de l'infanterie au
ministère, emploi du grade de lieutenant-colonel auquel il allait être
prochainement promu, Maurice Briffault était venu ce dimanche dîner
chez son oncle, assuré désormais de n'y point rencontrer Marcel dont,
quoique sans rupture déclarée encore, la place au foyer paternel
demeurait toujours vide.

Après un instant, Mme Bertereau quitta le salon. Il ne lui était pas
habituel de s'abandonner à l'accablement. Et elle savait comment
distraire son grand homme, unique procédé efficace pour le calmer dans
ces colères auxquelles, en vieillissant, il devenait sujet.

«C'est ignoble, se récria André, frappant violemment le journal du dos
de la main... c'est abominable... Vous avez lu cela, commandant?

--Oui, tout à l'heure, en venant, dans la _Patrie_.»

Tous deux se mirent à se renvoyer les phrases saillantes de ce factum
affiché le matin sur les murs de Paris, à l'adresse des conscrits sur
le point de se mettre en route, et au bas duquel, parmi d'autres
notabilités de l'anarchisme scientifique, figurait la signature de
Marcel Bertereau.

«L'infâme livrée militaire... les soudards galonnés... ces bagnes que
sont les casernes... le troupeau de brutes abjectes auxquelles on
enseigne l'art de tuer... La patrie bourgeoise, une marâtre, à qui
vous ne devez dévouement ni obéissance... Quand on vous enverra à la
frontière pour massacrer vos frères en humanité, vous répondrez par la
grève, par l'insurrection... Vous abattrez dans la boue le drapeau,
cette loque...»

Bien qu'il n'en eût pas la surprise, à ce mot l'officier sursauta,
comme un moment auparavant, dans le train.

«Canaille!... Misérable!... Faut-il que nous ayons le même sang dans
les veines... Grâce à Dieu, je porte un autre nom... Et pourtant, en
vérité, je ne sais ce qui me retient d'aller de ce pas lui mettre ma
main sur la figure, ou, mieux encore, ma botte... où vous savez.»

Une voix douce de nouveau intervint.

«Ce qui vous retient, je le sais: c'est la pensée que votre
manifestation, bien justifiée, certes, aggraverait le chagrin de votre
oncle et de votre tante.»

Maurice s'inclina.

«Mme Élisabeth a toujours raison.

--Et puis quoi? reprit André... Pareilles ignominies ne sont
justiciables que du dégoût.

--Oui, avec une bonne correction autour. Le dégoût, si vous saviez ce
que cela leur indiffère... Ces messieurs planent au-dessus de
semblables fadaises. Le dégoût... Pour être sensible à celui qu'on
inspire, il faudrait avoir le sens de la propreté.

--Celui-là justement le possède. C'est pitié de voir cette nature
distinguée, cet esprit raffiné tombés à pareille déchéance. Je ne
l'avais que trop prévu, tu t'en souviens, Élisabeth?... Il a été roulé
par le torrent. Mais en dépit de tout ce qu'il peut affecter de
cynisme, il a conscience, je le crois, de son abaissement... fût-ce
seulement à cause de la profonde sottise de ces déclamations, pire
encore peut-être que leur infamie. Et de se trouver en telle
compagnie, c'est déjà pour lui, allez, un châtiment.

--Voilà l'auto de Georges, dit Jeanne qui regardait par la fenêtre. Il
doit être furieux, lui aussi.»

Le jeune docteur Bertereau fit son entrée en rafale et brandissant _la
Liberté_. A la vue de l'animation régnante:

«Ah! vous savez déjà, s'écria-t-il. Eh bien! c'est du joli. Papa
est-il au courant? Il est capable d'en prendre une congestion.

--Dieu merci, répondit son beau-frère en montrant _le Temps_ qu'il
tenait, tant de tués que de blessés, il n'y a qu'un journal endommagé.

--C'est que je m'inquiétais, et j'ai fait de la quatrième vitesse. Il
est tellement sanguin... On peut le trouver trop radical, mais du
moins est-il un républicain patriote, genre vieille barbe de 48.

--Oui, fit André, hochant la tête: un de ces républicains qui voient
la république comme elle devrait être... Et l'expérience a beau leur
démontrer qu'elle ne peut pas être comme elle devrait, rien ne les
décourage.

--Je suis loin d'être un fanatique du régime. Toutefois n'est-ce pas
injuste de le rendre responsable de tels excès? Les doctrines de
Marcel et de ses copains ne relèvent pas plus du dogme républicain que
d'aucun autre... C'est le néant.

--Et c'est Charenton, ajouta le commandant avec un haussement
d'épaules.

--Chez ceux qui sont sincères, reprit André, il y a bien, je crois, un
élément de névrose. Mais lui ne croit même pas à sa négation. Ce n'en
est que plus triste...

--Et plus honteux.»

Moins apte à juger des idées générales que des effets particuliers, en
soupirant, Jeanne remarqua:

«Tout cela est bien fâcheux pour maman. Il est bon, papa, en lui
disant d'aller chez Marcel si elle a envie de le voir... Est-ce que
c'est possible avec sa situation fausse?... Eh! quoi, Maurice, tu ne
sais pas? Tu arrives bien de ta province...

--Et même d'Embrun.

--Tu ne sais pas qu'il vit avec une étudiante finlandaise?... Très
jolie, dit-on... Georges la connaît.

--Elle a été dans mon service à Lariboisière. Je te crois qu'elle est
jolie: longue, frêle, pâle, blonde, des yeux vert de mer... une fée
des neiges. Avec cela, la mâchoire carrée des travailleurs, un
tempérament de fer, des nerfs d'acier... Elle te vous disséquait son
cadavre en cinq sec, aussi tranquillement que ta fille, là-bas,
dispose des roses en gerbe. Elle vient de passer le concours de
l'internat et est arrivée dans un fauteuil. Le père Lestouvée, qui
présidait le jury, et qui a horreur des doctoresses, s'est vu obligé,
en grinçant des dents, de lui octroyer un très bien et de lui grimacer
un compliment. Ce n'est pas seulement dans la spécialité qu'elle est
calée... Cultivée comme le sont ces femmes du Nord quand elles s'en
mêlent; une demi-douzaine de langues vivantes et du grec autant que
régent en Sorbonne, et la philosophie allemande, et Herbert Spencer,
et Lombroso, toute la lyre... Ah! pour banale, elle n'est pas banale,
Nadèje Elsingborg.

--Ce que je me demande, fit Élisabeth, c'est pourquoi Marcel ne
l'épouse pas.

--Parce que, ma chère, elle est une disciple de Tolstoï... _la Sonate
à Kreutzer_... Tu n'as pas lu cela? Tant mieux pour toi. Le nihilisme
de ces régions hyperboréennes englobe toutes institutions sociales, à
commencer par la plus bourgeoise: le mariage. Union libre et
métaphysique!... Pacifisme et dynamite!... Cela devrait être très
simple, puisqu'il n'y a plus rien, et pourtant c'est très compliqué,
parce qu'il y a de tout, de tout... Très obscur aussi... Cela vient
bien d'un pays où les nuits sont de vingt-quatre heures.»

La quarantaine passée avait laissé à Georges Bertereau toute sa verve
de carabin. Plus sérieux, il reprit:

«La demoiselle, au surplus, serait pour notre famille une acquisition
peu enviable, car, avec sa mine d'iceberg, c'est une gaillarde qui
inscrit à son actif plusieurs caprices antérieurs. Pour ces
Scandinaves émancipées, cela compte comme expériences scientifiques.

--Si votre frère était ici, Georges, il vous dirait que les Finlandais
ne sont pas des Scandinaves.

--Ah bah!... Oui, j'ai de cela une notion vague.

--Les Scandinaves constituent un rameau de la grande famille
germanique, tandis que les Finlandais, ou Finnois, appartiennent à la
race mongolique, comme les Hongrois, les Turcs et les Lapons...
Pardon, ajouta André en souriant... Voilà que j'émule notre chère et
excellente pédagogue Mme Biscaras.

--Ainsi, ma pseudo belle-sœur serait une petite Lapone. On ne
s'ennuie pas en Laponie!

--Oh! Georges, comment peux-tu plaisanter de ces choses?...

--En pleurer, ma pauvre Jeanne, ne remédierait à rien. Parlant de Mme
Biscaras, je m'étonne que cette apôtre de la paix ne figure point
parmi les signataires du manifeste, au nombre desquels brillent
quelques dames, aux fins d'égayer la situation. Voyez: une Roumaine,
une Russe, une Norvégienne... très qualifiées pour parler à des
conscrits français... non moins d'ailleurs qu'un Grec, un Espagnol,
une couple de Belges. Il y manque vraiment Mme Biscaras, laquelle est
Génevoise.

--Oh! tout de même, le vieux jacobin ne l'aurait pas permis. Si papa
est de 48, lui remonte à 92: la patrie en danger, les armées en
sabots... Il ne serait pas antimilitariste, notre Alcide, si seulement
les soldats étaient moins militaires.

--Et surtout s'ils pouvaient se passer d'officiers. C'est nous qui les
offusquons. Voilà où le bât les blesse dans leurs efforts pour
concilier le patriotisme avec le jacobinisme: ils veulent une armée,
mais ils détestent l'esprit des armes. C'est qu'ils n'oublient pas
que, faute de Bonaparte pour les mettre dans sa poche, c'eût été
Moreau, ou encore Kléber ou Desaix, Marceau ou Hoche... partis en
sabots, oui, mais arrivés en bottes. Depuis cent ans, ce petit
cliquetis du sabre sur l'éperon les épouvante pour leur chère R. F...
tellement intangible cependant, à les en croire, que personne ne veut
entendre parler d'autre chose. Que tout cela est donc logique!...»

En souriant, Élisabeth remarqua:

«M. Biscaras vous dirait, monsieur Maurice, qu'une armée républicaine
doit être vouée uniquement à la défense du pays, laquelle est sainte,
autant que coupable et barbare une guerre d'agression.

--Parfaitement. Et au jour de la mobilisation, je vois mes braves
alpins, que j'ai quittés avec tant de regret, me dire: «Mon
commandant, nous ne comprenons pas très bien ce que racontent les
journaux. C'est-il vraiment que les Prussiens nous tombent sur le
casaquin? Parce que, vous savez, si c'est nous qui leur cherchons des
raisons, je ne marche pas.» Voilà les extravagances auxquelles on
arrive. Ce sont les Alcide Biscaras qui conduisent aux Marcel
Bertereau.

--Très juste, approuva André. Le frein intellectuel est un instrument
délicat. A le trop relâcher, on le fausse, puis le brise. Le cas est
fréquent chez les peuples du Nord, dont cette doctoresse finlandaise
constitue un spécimen si remarquable. Leur culture, intensive à
l'excès, révulse leur mysticisme naturel et le tourne en anarchisme.
L'orgueil scientifique les affole; leurs orgies spéculatives les
grisent: ils perdent pied dans le déchaînement de la pensée.
Nietszche, un prodigieux esprit pourtant et d'une rare puissance, y a
laissé sa raison. Le surhomme qu'il a créé si ingénieusement est en
lui retombé à l'état d'imbécillité.

--Surmenage cérébral, dit Georges.

--Non, non: ce n'est pas un phénomène d'ordre physique, mais
psychologique. Le mythe de la confusion des langues...

--Quelle que soit la cause, l'effet est une folie fort malfaisante.
Pour se garder la tête fraîche, le mieux est de les laisser se gourmer
entre eux, comme à la tour de Babel, en effet.»

Et le jeune docteur, dont l'esprit un peu léger ne s'attachait pas
longtemps au même sujet, s'en alla au jardin retrouver sa femme et
embrasser ses enfants. Depuis un moment déjà sa sœur s'était
éclipsée. L'entretien la dépassait d'une longue portée. Élisabeth, au
contraire, très attentive, songeait.

«André n'aurait-il pas tout à l'heure mis le doigt sur la plaie?
dit-elle. Ces déraisons proviennent de l'orgueil. Et ce n'est pas sans
cause que la religion enseigne l'humilité.»

Mais son mari protesta:

«Il n'est point nécessaire. On peut être parvenu à un étiage
intellectuel assez élevé, Dieu merci, en demeurant dans la mesure et
dans la règle.

--Mme Élisabeth pourrait bien avoir dit le mot de la situation. Cela
vous étonne de m'entendre parler ainsi?... Je m'en étonne un peu
moi-même. Et pourtant, moi, j'arrive à croire que la foi est encore le
plus sûr des guides, le plus solide des freins. Toujours je l'avais
respectée... mais je m'en tenais à cette déférence affectueuse, avec
une nuance de condescendance, qu'on porte à sa bonne vieille nourrice.
Et puis... et puis j'ai vingt ans de plus que quand j'en avais vingt
cinq. Pour être soldat, on n'en réfléchit pas moins... dans ces
garnisons alpestres surtout, où l'on n'a guère d'autre compagnie que
celle de la nature du bon Dieu... dans ces campagnes coloniales où
l'on se trouve en permanence alangui par la fièvre et face à face avec
la mort. J'ai réfléchi. Et j'ai été conduit à me demander si la
religion ne serait pas la discipline suprême qui engendre toutes les
autres... la source unique de toutes idées de devoir, d'abnégation, de
sacrifice...

--Je ne fais pas profession d'athéisme. Toutefois dois-je vous prier
de remarquer que nombre d'incroyants sont gens de bien.

--Sans conteste. Mais le sens du bien, d'où le tiennent-ils?

--Notre oncle vous répondrait que la pratique du bien et
l'accomplissement du devoir sont choses d'utilité sociale, nées de la
loi d'échange; chacun faisant ce qu'il doit envers le prochain afin
que le prochain en fasse autant pour lui... Mais, ajouta André en
souriant, je me hâte de soulever l'objection qui vous vient aux
lèvres. Le plus adroit et le moins scrupuleux étant assuré qu'il saura
tout recevoir et ne rien donner, il se tiendrait quitte de sa part.
Aussi je tombe volontiers d'accord avec vous pour attribuer à ces
notions une origine plus haute.

--Eh bien! cette origine, je la trouve dans la foi.

--Peut-être, fit André pensif. Certes, elle est bien affaiblie à
présent. Le sentiment religieux cependant est de ceux qui demeurent
tenaces au cœur de l'homme. Vidé le vase, le parfum subsiste,
lequel est long à s'évaporer. Dans les pays, dans les milieux les
moins croyants, l'atmosphère morale en est encore assez imprégnée,
sans doute, pour qu'inconsciemment nous en subissions l'influence.
Peut-être...

--Eh bien! reprit Maurice Briffault avec quelque vivacité, là où vous
admettez l'hypothèse, j'ai, moi, acquis la certitude. Et de catholique
latent je suis devenu catholique pratiquant.

--Le sabre et le goupillon... Mais j'ai tort de sourire. Et très
sincèrement, mon cher commandant, toutes mes félicitations. Être
certain, c'est être heureux.»

Par petite taquinerie il ajouta:

«Les athées aussi le sont... Les athées bien convaincus.»

De cette voix sombre que parfois, à présent, avait Élisabeth:

«Non, dit-elle, ils ne sauraient l'être, parce que Dieu n'est pas avec
eux.»

Cette voix-là, symptôme de ses retombées dans la tristesse, alarmait
son mari et l'irritait un peu, car cette tristesse-là n'était pas, il
le savait bien, celle qui leur était commune.

«Allons, répliqua-t-il, regarde autour de toi. Combien de gens fort
religieux ont sujet de se plaindre alors que tout sourit à tant de
mécréants.

--C'est qu'on ne regarde pas assez longtemps. Qui sait, à ceux-ci, ce
que réserve l'avenir?»

D'un regard circulaire, s'assurant que personne ne serait offensé de
sa remarque, elle ajouta:

«Existait-il famille plus heureuse que celle de mon oncle? Vois
aujourd'hui tout ce qu'il y est entré de chagrins.

--Il est trop facile de te répondre que les plus croyants ne sont
point à l'abri des traverses. S'il en était autrement, la piété
prendrait fâcheuse couleur de prime d'assurance avec le ciel. Sans
chercher plus loin, tiens, ta chère Mme Guivarch, Dieu l'aurait donc
abandonnée? Ce serait bien ingrat de sa part.

--Du moins a-t-elle puisé dans la foi et dans les pratiques la force
nécessaire pour supporter ses épreuves.

--Toujours n'y trouve-t-elle pas un visage riant ni une aimable
humeur. La religion pourtant, me suis-je laissé dire, veut qu'on soit
gai.

--Oui, quand on a le cœur pur.

--Est-ce que ton amie?... Oh! Élisabeth...

--A tort ou à raison, elle se sent, je te l'ai dit, troublée par le
scrupule d'avoir failli à sa vocation. Puis, Monique est de nature
morose.

--Et elle a été l'artisan de ses malheurs, dans lesquels en effet
n'est pour rien la colère céleste. Ainsi de nous tous. Mais, hormis la
mort des êtres chers, tout ce qui nous atteint vient de notre fait,
va, sans qu'il soit nécessaire que Dieu y mette le doigt.»

Sous prétexte d'aller fumer un cigare, Maurice Briffault s'était
dérobé d'un entretien qu'il voyait tourner à l'intime.

«Puisque, continua André, tu invoques l'exemple des Bertereau, ce qui
afflige ton oncle dans ses enfants est la conséquence logique de
l'éducation et du milieu. S'il est, lui, non seulement un homme
éminent, mais un caractère irréprochable, c'est qu'il a grandi dans
cette rigide, rude et forte bourgeoisie provinciale d'il y a trois
quarts de siècle. En ce temps-là, les bleus comme les blancs, les
rouges comme les noirs étaient retenus sur les pentes par un solide
frein moral. Les plus libéraux admettaient l'obligation d'une
discipline de l'esprit et s'y soumettaient. De Proudhon, tu ne connais
sans doute que l'aphorisme fameux: «La propriété, c'est le vol!»
L'auteur cependant de cette formule un peu bien hardie professait
d'autre part une sévérité morale ne le cédant en rien à celle de la
religion. Aujourd'hui, c'est le règne du laisser-aller, laisser-faire,
un relâchement général dont les ravages s'exercent jusque parmi les
plus conservateurs, voire les plus chrétiens. Notre oncle, si rigide
pour lui-même, comment a-t-il élevé ses enfants? Au nom de la liberté
individuelle, du droit imprescriptible de chacun à son développement
intégral--n'est-ce pas pitié de voir des hommes de sa grande valeur se
bercer de pareilles sornettes?--il les a laissés pousser comme herbes
folles. A-t-on tenté de combattre chez Marcel, d'enrayer les tendances
d'un tempérament intellectuel si singulier? A-t-on pris la peine
d'arracher l'ivraie dès qu'elle apparaissait parmi le bon grain? La
moisson a été ce qu'elle devait être. Le mauvais laboureur est bien
venu vraiment à s'en étonner et à s'en courroucer.»

Mal convaincue, Élisabeth se taisait, un pli têtu barrant son front.

«Vois Georges, continua son mari. Lui a-t-on donné plus de religion
qu'à son frère? Il est ce qu'il est parce que, livrée à elle-même, sa
nature meilleure était moins exposée à la détérioration.

--Georges ne s'est pas soumis à l'Église, comme l'a fait son cousin,
mais il ne nie point. Ta sœur est à son côté, une bonne
catholique... Son fils est élevé par des ecclésiastiques...

--Effet, mais non point cause. Le docteur Bertereau junior est de
tempérament beaucoup moins positif que son père... ce qui, soit dit en
passant, pourrait bien expliquer pourquoi il n'est pas aussi grand
chirurgien. Or, mieux que le doute, la foi, j'en conviens, satisfait
aux besoins d'idéal. A telles enseignes que nombre de gens aujourd'hui
lui demeurent attachés, ou même y reviennent, uniquement par élégance
morale, par sentiment artistique.

--Ceux-là ne sont guère agréables au cœur de Dieu.

--Crois-tu? Des prêtres me l'ont dit pourtant: tout leur est bon, qui
n'est pas la négation absolue. Et moi-même, plus éloigné encore de la
foi véritable, ils me recevaient en grâce parce que, ne la possédant
point, je ne lui suis point hostile.

--C'étaient des prêtres bien indulgents.

--Les prêtres le sont plus que les dévotes.»

Dans son humeur contre Mme Guivarch, il ajouta:

«Car ton amie, j'imagine, me présente à tes yeux comme un réprouvé.

--Oh! André... A supposer qu'elle pensât ainsi, lui permettrais-je de
le dire?

--Merci pour cette bonne parole. Mais à bon entendeur salut. Et
l'insinuation est une arme plus efficace souvent que l'affirmation...
Une arme perfide... une arme de femme.»

Élisabeth eut son sourire des bons jours.

«Et les procès de tendances, dit-elle en le menaçant gentiment du
doigt, est-ce une arme d'homme? Laissons la pauvre Monique,
veux-tu?... et parlons de l'oncle Frédéric.»

Heureux de ce rayon de soleil qui perçait le nuage, André n'insista
point et, prenant la tangente:

«Eh bien! ma chérie, si tu prétends que l'oncle Frédéric et tous les
siens pèchent par défaut d'idéal, nous sommes d'accord. C'est là que
je vois la source des autres déboires qui sont venus à l'encontre de
son bel optimisme. Les infortunes de Jeanne? Assurément n'est-elle pas
la première à qui soit advenu de tirer un mauvais numéro à la loterie
matrimoniale. Mais c'est jouer à coup presque sûr que choisir un
gendre dans ce monde de petits arrivistes féroces, d'une immoralité
inconsciente, embusqués aujourd'hui sur toutes les routes
gouvernementales et parlementaires, qui commencent par être de
vulgaires noceurs et finissent dans la peau d'un député prévaricateur
ou d'un ministre concussionnaire... Tu verras si je suis mauvais
prophète pour Vuillaume. Les Percheron?... Leur déconfiture même,
d'ailleurs honorable, n'est point un accident aussi fortuit que cela
semble. On est hypnotisé par le gros lingot à l'américaine. Dans la
ruée, la plupart se cassent les reins. Et une femme comme ta cousine,
matérialisée dans les seules jouissances de vanité, constitue un actif
agent de ruine en demandant à son mari de gagner trop d'argent, ce qui
est le plus sûr moyen d'en perdre. Leur fils Fred? S'il n'a pas tourné
au pire, c'est que les natures médiocres le sont en tout, même dans le
mal. Mais vingt-quatre ans, fruit sec de tous ses examens, cent
sottises, des dettes... et, au lieu de briller dans la diplomatie
républicaine, à quoi le destinait madame sa mère, par grande
protection, ce rejeton de deux princes de la science s'échoue dans les
bureaux du P.-L.-M., à deux cents francs par mois. Est-ce un effet du
hasard? Jamais ce garçon n'a entendu une parole élevée. Dans son
esprit, on n'a pas mis un goût délicat, pas une idée noble. Il n'y a
trouvé que la blague bête, que le penchant pour des plaisirs
grossiers. A quinze ans, il passait ses dimanches aux courses et y
jouait avec des camarades de collège, une pépinière de jolies
fripouilles. Aussi discutait-il pertinemment les mérites respectifs
des étoiles de tous les beuglants de Paris. Certes, le grand docteur
Bertereau a des sujets de s'affliger... Mais c'est un phénomène tout
scientifique, cette décadence... je dirai même cette déchéance de son
sang. Bien heureux encore si Marcel et sa doctoresse ne font pas
souche de petits anarchistes qui fabriqueront des bombes à
renversement. Tout cela, te dis-je, était fatal. Oui, les erreurs se
paient, les fautes s'expient. Mais cela se fait mécaniquement... Que
vas-tu donc, à ce propos, invoquer l'intervention de Dieu?... lequel,
à vous en croire, vous autres dévotes, ne s'occuperait jamais de nos
affaires que pour les gâter...»

Une explosion de joie, un déchaînement de rires, l'entrée bruyante des
enfants poussant, devant eux, douloureusement résigné, le gros dogue
qu'ils avaient coiffé d'un vieux bonnet de leur grand'mère... Et plus
avant ne parla-t-on, ce jour-là, de telles choses.



III


De ces choses, d'ailleurs, Élisabeth jamais ne discutait avec son
mari. A quoi bon, alors que leurs angles de vision étaient si
divergents? Elle se renfermait en soi-même, se nourrissant d'une
souffrance que la souffrir seule faisait plus amère. Chaque jour
aggravait le tumulte de sa conscience, chaque jour grandissait en elle
le sentiment de son péché. Même entre les retours de plus en plus
fréquents de ces crises morales que dénotaient le front buté, les yeux
d'angoisse, même lorsqu'elle voulait sourire, André la sentait lui
échapper chaque jour davantage. Les troubles apportés par sa grande
douleur dans la santé d'Élisabeth avaient interrompu l'intimité
conjugale, jusqu'alors très étroite. Après douze années d'heureuse et
paisible possession, assagi par l'âge qui commençait à lui grisonner
les tempes, quoique toujours épris de la jolie créature demeurée si
jeune, André attendait que l'amour de la femme triomphât du deuil de
la mère. Mais au lieu d'amener le rapprochement, le temps semblait
confirmer la séparation. Elle lui était l'amie la plus douce, la plus
tendre; elle n'était plus l'épouse heureuse de donner du bonheur à
l'époux et d'en recevoir. Il souhaitait vivement un autre enfant pour
prendre dans ce cœur déchiré la place demeurée vide, une fille
peut-être, qui serait la consolation, non l'oubli, car en elle on
aimerait la chère petite Yvonne. Lorsqu'il crut pouvoir se risquer à
évoquer cette image, il pensait provoquer quelques larmes. Ce fut un
cri de révolte qui lui répondit.

«Encore un enfant né dans le péché?... Non, non, je ne veux pas.»

A son tour André eut un sursaut, qui était de colère.

«Né dans le péché!... Qu'est-ce que cette folie?...»

Mais aussitôt il se calma. C'est parla douceur qu'il pourrait avoir
raison de ce désordre d'âme. En effarouchant Élisabeth, en la
heurtant, il ne parviendrait qu'à refermer la porte du cœur, si
longtemps clos, qui venait de s'entr'ouvrir. C'était le soir, au coin
du feu, sous la lampe rose, à l'heure charmante des foyers heureux.
Reprenant place à son côté sur la causeuse, et s'emparant de ses mains
d'un geste d'affectueuse autorité:

«Élisabeth, dit-il, tu me rendras ce témoignage que jamais je n'ai
pris position devant toi sur le terrain confessionnel... le seul qui
ne nous soit pas commun. Je ne suis nullement hostile à ta croyance;
mais, le fussé-je, je la respecterais, parce que tu la professes. Il
est des maris pour vouloir que, de leur femme, tout leur appartienne,
jusqu'à sa conscience. J'admets, moi, chez les époux les plus unis, le
droit de chacun à un coin d'âme inviolable: le domaine des convictions
profondes. Et il n'en existe point, je le sais, de plus infrangibles
que les convictions religieuses. Mais du moins ne faut-il pas que ce
jardin secret recèle pour l'autre un ennemi. Or, depuis longtemps
déjà, je sens que ta religion se dresse entre nous... contre moi... Ta
religion... ou seulement peut-être une influence néfaste.

--Monique?... Quand même ce que tu dis serait exact...»

Faible effort pour protester, dont André ne fut pas dupe.

«Derrière elle il y aurait les matières de foi. Elle ne ferait
qu'interpréter la vérité.

--En quoi elle se mêlerait de ce qui ne la regarde pas. La direction
de conscience... ainsi cela se dit-il, je crois... me semble incomber
aux prêtres, non aux dévotes.

--Aussi ne prétend-elle point me diriger. Ai-je besoin d'ailleurs de
direction pour savoir que je vis en état de péché mortel?»

De nouveau il bondit:

«Quand tu m'as épousé, tu ne savais donc pas ce que tu faisais?

--J'étais aveugle alors. Depuis, Dieu m'a éclairée... Il m'a éclairée
par un premier avertissement... puis par un second, bien cruel.

--Si je te comprends, Dieu... ton Dieu aurait condamné le pauvre petit
qui dort là à n'être qu'un infirme?... Oh! la belle justice... Et non
content qu'un innocent déjà ait payé pour toi... pour nous... comme il
y a eu récidive, c'est notre petite fille, cette fois, qui a dû
mourir?

--Pour elle, où est le mal? Elle a un peu souffert. Mais l'âme
blanche, à présent, est à jamais heureuse, tandis que moi, que toi,
nous restons pour pleurer.»

Comme André se contenait, étouffant les paroles violentes qui lui
montaient aux lèvres, après un instant elle murmura:

«La victime expiatoire doit toujours être pure.

--Chez les païens, oui. Mais le christianisme, j'imagine, a marqué un
progrès de l'humanité. Et ce Dieu qui ne manifeste que par des
châtiments... est-ce là sa bonté dont vous parlez toujours?

--Ne convient-il pas de châtier nos enfants pour leur bien? Tu
envisages uniquement, mon ami, la vie de ce monde... Elle n'est qu'une
minute dans l'éternité.»

Nerveux, il allait et venait par la chambre, s'irritant de sentir sa
raison impuissante contre la foi. Et comme il était d'esprit droit, à
son irritation se mêlait une déférence involontaire pour la fermeté
inébranlable qui fonde sur le roc le sentiment religieux. Confusément,
Élisabeth démêlait son avantage.

«Du haut de ta philosophie, reprit-elle, dis-le-moi, André, si ce
n'est pas une expiation, pourquoi notre enfant bien-aimée nous
a-t-elle été reprise?... une enfant qui semblait n'avoir été
exceptionnellement adorable que pour rendre la perte plus atroce
encore. Dis, pourquoi?

--Pourquoi?... Eh! ma pauvre chérie, pourquoi toutes les douleurs
humaines? Encore en est-il qui n'atteignent que soi... En bonne
logique, celles-ci ne devraient-elles pas être réservées aux
coupables?

--Non, car ils sont mieux frappés dans les êtres qui leur sont chers.

--Mais elle est féroce, ta doctrine... Elle est féroce et elle est
absurde. Alors si je commets une mauvaise action, c'est sur ta tête
que s'écroulera une cheminée.»

Derechef s'apaisant:

«Et puis, vois-tu, Élisabeth, le malheur qui nous est échu, ce n'est
pas pour nous qu'il a été inventé. Tu as lu les vers de Musset:

    _Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
    Que personne avant nous n'a connu la douleur..._

Cette grande peine de perdre ceux qu'on aime et de les perdre avant le
temps, elle est de tous les jours. Ma mère, à moi, jeune, belle,
heureuse, pourquoi a-t-elle été fauchée dans sa fleur? Je l'adorais.
Ce que, si petit encore, je l'ai pleurée, le temps que j'ai mis à me
consoler, tu ne saurais le croire. Lorsque, quatre ans après, mon père
s'est remarié, j'ai cru que jamais je ne lui pardonnerais. Ce
chagrin-là, dis-moi, était-ce une punition de mes péchés d'enfant de
dix ans? Le pourquoi de ces injustices du destin, il ne faut pas le
chercher. C'est user son énergie, car cela décourage de vivre; c'est
se mettre le trouble dans l'esprit, puisqu'on ne saurait aboutir qu'à
des hypothèses. Ce que nous qualifions d'injustice n'en a que
l'apparence. Tout se résout en formules qui nous échappent. Je crois
fermement à l'existence d'une intelligence supérieure pour gouverner
le monde tangible et intangible. Tu l'appelles Dieu... j'y consens.
Pour les athées, ce sont des lois de la matière, encore inconnues, que
de plus ou moins bonne foi ils se flattent de découvrir quelque jour.
Un objet tombe en vertu de sa pesanteur; cela, nous le savons.
Qu'est-ce qui précipite un être dans son éternité avant l'échéance
normale de l'âge? La philosophie l'ignore, comme la science, et mon
sentiment est que toujours cela demeurera ignoré. Mais la religion
n'en est pas mieux instruite. Et, tiens, ne le dit-elle point: les
voies de Dieu sont impénétrables? Combien téméraire donc de lui
attribuer des intentions... et, qui pis est, des intentions
mauvaises.»

Il essayait de la faire sourire. Mais elle secouait la tête avec
tristesse, avec quelque chose aussi de sombre, d'accablé:

«Je sais que j'ai péché... que je pèche... et que je dois expier.
Voilà.»

Toujours le mur sur lequel venait se briser l'argumentation d'André,
comme sa tendresse. Pourtant, il ne se lassait point.

«Tu as péché, soit!... J'entre dans ton idée catholique, tu vois, d'où
il ne s'ensuit point que je la partage... Mais hors cette erreur, tu
es la plus droite, la plus pure, la meilleure des créatures. Tu aimes
Dieu, tu le crains, tu le sers... Et cette seule erreur, il te la
ferait payer de ton bonheur--sans parler du mien?... Pour cette unique
faute, il te frapperait comme épouse, il te frapperait comme mère?...
Il te déchirerait de cette pensée atroce que tu voues au malheur les
enfants de ta chair?... Et cela alors que nous voyons tant de coquins
triomphants?

--Le péché n'est pas une simple erreur... Tu ne peux comprendre,
André... C'est plus qu'une faute, c'est autre chose qu'un crime: c'est
une souillure. C'est ce qui nous rend impurs, ce qui nous rend
indignes. C'est ce qui met en péril notre salut éternel... Oh! sens-tu
bien tout ce qu'il y a dans ce mot de terrible?... Te rends-tu compte
avec ton intelligence, sinon avec la foi que tu n'as pas, de
l'angoisse éprouvée à voir que le Seigneur irrité s'est détourné de
soi?

--Mais à quoi le vois-tu, ma pauvre enfant, à quoi? C'est ton
imagination assombrie, ton esprit exalté, qui veulent interpréter dans
ce sens un malheur tout fortuit, ou du moins dont notre faible
entendement humain ne peut déterminer les causes... un malheur dont le
pareil en a atteint d'autres, purs de tout péché... un malheur épargné
à d'autres encore, lesquels se trouvent devant l'Église dans la même
situation que nous. Ce serait donc au hasard que descendrait la
colère d'en haut? Ce qui toujours a défendu ma raison des doctrines
matérialistes, c'est leur impuissance à m'expliquer tant de choses
obscures et profondes qui nous environnent. A s'en tenir aux faits, ce
serait l'incohérence qui régirait l'univers. C'est absolument
antiscientifique. Eh bien! Élisabeth, ta conception du divin pèche par
la même base...»

Avec un faible sourire de malice, elle l'interrompit:

«Toi-même l'as dit tout à l'heure: les voies de Dieu sont
impénétrables. Ce qui te semble le hasard est en conformité avec sa
loi.

--Diable! s'écria André, demi-plaisant: en matière théologique, j'ai
affaire à forte partie, et j'ai eu tort de me risquer sur ce terrain
qui m'est peu familier. Mais, continua-t-il, devenu grave et très
ferme, ce que je puis dire, c'est que je me fais de la justice divine
une idée plus haute que la tienne. Je me refuse à admettre qu'elle
châtie le coupable dans l'innocent. Je crois aussi à une bonté
suprême, source de ce qu'il y a de bon en nous. Et je soutiens que
cette bonté veut le bonheur de deux braves gens qui, loyalement, ont
fondé une famille dans les seules conditions permises par les
circonstances. Je proclame que cette bonté et cette justice ne
sauraient autoriser le cœur d'une femme à se reprendre après
s'être donné à un homme qui n'a point démérité d'elle...

--Que dis-tu là, André?... Je t'aime... jamais je ne cesserai de
t'aimer.»

Et des larmes brusquement montées voilèrent les jolis yeux clairs,
remplis d'une infinie détresse.

«Est-ce m'aimer que me faire souffrir par l'éloignement qui est entre
nous aujourd'hui? Est-ce m'aimer que me tenir pour l'instrument de ta
damnation?... Car tu n'as pas prononcé le mot, mais tu l'as dans
l'esprit... ou on te l'y a mis. Si tu m'aimais, Élisabeth, voudrais-tu
me faire croire que mes enfants sont marqués du sceau des réprouvés?
Si tu m'aimais, ne souhaiterais-tu pas comme moi la venue d'une autre
petite tête blonde qui aurait ce qui manque à notre pauvre Gabriel et
ainsi compléterait la joie de la maison?... Non, non, tu ne m'aimes
plus. Et si je croyais vraiment que ton Dieu fût cause de la ruine de
ta vie et de la mienne, si je le croyais...»

De sa main posée sur les lèvres de son mari, arrêtant les paroles que
faisait pressentir la violence du geste:

«Tais-toi, André, tais-toi, s'écria-t-elle... Ne blasphème pas.»

Il saisit cette main et la retint dans les siennes. Puis, plus doux:

«Si tu veux que je respecte l'idée divine... la tienne, montre-la moi
respectable. Ne me donne pas à penser qu'elle peut séparer une femme
de son mari, éloigner une mère de son enfant, empoisonner deux
existences honnêtes. Car, s'il en était ainsi, la religion du Christ
serait dépouillée de ce qui fait sa beauté: l'amour et la miséricorde.

--Elle parle de miséricorde, soupira Élisabeth, mais de pénitence
aussi.

--Et aussi de contrition, laquelle, si je ne m'abuse, est très
puissante au tribunal de Dieu... Vois, ajouta-t-il en souriant: tu
m'inspires un langage de prédicateur. Mais je n'ai pas oublié la
prière primordiale, celle des tout petits enfants: «Pardonnez-nous nos
offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Tu as
été offensée, Élisabeth, offensée gravement. Y a-t-il jamais eu dans
ton cœur place pour la rancune?... Non. De cela, va, Dieu te
tiendra compte. Calme, ma chérie, cette exaltation qui t'égare, qui te
fait beaucoup de mal et à moi également. N'avons-nous pas déjà été
assez malheureux.»

Sur la poitrine de son mari, qui lui baisait les cheveux, Élisabeth
pleurait doucement. Il pensa l'avoir vaincue. Mais lorsque, plus tard,
il voulut la suivre dans sa chambre:

«Oh! André! lui dit-elle, plaintive, je suis si lasse... je souffre
tant de la tête, si tu savais...»

Avec un geste de colère, il la quitta.

Ainsi viendrait toujours à crouler--André le sentait bien--l'édifice
fragile de son éloquence. Ce sentiment, plus fort que sa raison, plus
fort que sa tendresse, ranimé des cendres sous lesquelles si longtemps
il avait couvé, inextinguible, brûlait chaque jour d'une flamme plus
haute, d'une flamme dévoratrice menaçant de consumer leur bonheur,
bien entamé déjà. Et en présence de ce désastre lui ne pouvait rien,
rien. Il ne pouvait rien pour apaiser cette âme en détresse.

«Qui donc, pensait-il en arpentant à grands pas son cabinet dans la
tristesse de sa veillée solitaire, qui donc pourrait lui parler?...
Qui pourrait lui rendre la paix?...»

Brusquement il arrêta sa promenade machinale. Une idée lui était venue
et il la mettrait à exécution dès le lendemain.



IV


«Cocher! à l'église Saint-Jacques-Saint-Christophe... Vous savez où
c'est?... A la Villette, rue de Crimée, je crois. A l'heure, ajouta
André Rogerin, voyant le visage rougeaud se renfrogner à l'énoncé de
cette adresse, tellement inattendue de la part d'un bourgeois
emmitouflé d'une aussi belle pelisse.»

Bougonnant quand même, afin de n'en pas perdre l'habitude, l'automédon
enveloppa sa haridelle de ce long coup de fouet en douceur, qui a pour
objet moins de la stimuler que de la préparer à la résignation.

Durant cette longue route, André avait tout loisir pour songer. Il
songeait à sa vieille camaraderie avec Augustin Aldebert, depuis le
lycée de Rouen, où ils s'étaient liés dès la classe de seconde,
jusqu'à leurs doctorats, l'un en droit, l'autre ès lettres, passés
simultanément à Paris. Commerce étroit et affectueux sans autre
interruption, en ces dix années, que celle du service militaire
accompli par André, tandis que, dispensé comme fils aîné de veuve,
Augustin poursuivait ses études en demeurant auprès de sa mère,
atteinte d'un mal sans remède, qui bientôt la devait emporter.
Aussitôt qu'elle fut morte, le jeune homme entrait au séminaire de
Saint-Sulpice. Encore que ses sentiments religieux fussent connus de
son ami, aussi la singulière rigidité de ses mœurs, cette
détermination avait semblé imprévue. Rien pourtant de moins
romanesque. Dès l'adolescence, Augustin s'était dans son cœur voué
au sacerdoce. S'il avait su s'en taire, cela d'abord avait été pour
s'éprouver soi-même. Puis son devoir envers cette mère condamnée, dont
il était l'unique enfant, l'avait retenu dans le monde. Mais sa
vocation était de celles, fortes et sûres, qui s'affermissent encore à
attendre leur heure. Libre, il était allé à l'autel comme le fleuve va
à la mer.

La carrière de l'abbé Aldebert avait été celle d'un prêtre instruit et
pieux, que son caractère énergique, son inlassable activité, ses
facultés administratives et organisatrices désignent plus spécialement
pour le ministère paroissial. Ces qualités même les possédait-il à un
degré si éminent, qu'elles eussent dû le conduire rapidement au sommet
de la hiérarchie ecclésiastique. Sa franchise cependant, parfois un
peu rude, certaine indépendance d'esprit qui, sans ébranler sa
soumission à la discipline, ne lui laissait pas la souplesse
nécessaire pour se concilier les faveurs de l'autorité épiscopale, non
plus que du pouvoir civil, avaient quelque peu entravé son essor. En
attendant d'être évêque, s'il devait le devenir, il était le curé par
excellence, pour une paroisse populaire surtout comme celle qu'il
gouvernait depuis plusieurs années. Croyant plus à l'efficacité
sociale de l'éducation chrétienne qu'à celle de l'aumône, sans
négliger le soin des pauvres, il se montrait particulièrement attentif
aux écoles libres, aux patronages, aux cercles et associations
catholiques, à la diffusion des bons livres et de la bonne presse. En
chaire, ce lettré savait approprier son langage au développement
intellectuel de l'auditoire. Sa parole chaude, colorée, précise,
exposait une doctrine très simple, mais très ferme, qui élevait
l'homme à Dieu, sans porter préjudice au siècle. En enseignant le
devoir, la patience, la charité, la pureté, l'amour, il ne s'efforçait
pas uniquement de provoquer en ces âmes frustes dont il était le
pasteur l'éclosion de la fleur d'idéal qui adoucit, qui embellit, qui
ennoblit les existences rudes et humbles: il s'adressait aussi à la
raison pour faire entendre que les plus sûrs chemins vers le bonheur
sont encore ceux de la vertu et de la foi. Ainsi obtenait-il, dans
cette population toute de prolétaires, des résultats surprenants pour
qui ne sait quelles réserves de droiture demeurent encore sous les
scories de la démoralisation populaire si difficiles à déblayer.

A cette tâche qu'il aimait, le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe
dépensait sans compter, outre l'appoint non négligeable en cette
paroisse pauvre de ses deniers personnels, un zèle ardent, une rare
puissance de travail, donnant l'exemple à ses six vicaires, de qui il
exigeait la besogne de douze. Par là avait-il acquis dans la partie
saine de ses paroissiens, même parmi ceux, le plus grand nombre, qui
ne fréquentaient pas l'église, une popularité de bon aloi, car elle
n'était pas due à la faiblesse.

«C'est un costaud,» disaient de lui les fortes têtes du quartier...

Dans ce mot, à la Villette, tient tout un jugement, et des plus
flatteurs.

Par la force des choses, sans qu'en fût diminuée leur affection
réciproque, l'entrée dans les ordres de l'un des deux jeunes gens
avait relâché leur intimité. Cet ecclésiastique n'était pas un
mondain. Bien que ne mettant dans sa vie nul ascétisme, il la vivait
de façon purement sacerdotale. Il estimait qu'en raison de ce que la
mission du prêtre présente de si haut, du privilège moral qu'elle lui
confère sur les autres hommes, elle lui impose l'obligation de se
tenir à l'écart d'un train où il n'a que faire et où risque de
s'amoindrir le prestige dérivant de son caractère sacré. Toute sa
carrière s'étant faite dans le diocèse de Paris, de temps à autre son
ami allait causer avec lui de philosophie, de théologie parfois,
plutôt de lettres ou de politique. Alors premier vicaire à la Trinité,
il avait célébré le mariage de Cécile Rogerin. Puis, presque aussitôt,
André se mariait à son tour. En rupture ouverte avec l'Église, il
avait pensé qu'en serait rendu malaisé son commerce avec un prêtre.
Aux occasions, il y avait échange de communications affectueuses, et
c'était tout. Ainsi l'avocat ignorait-il le presbytère de
Saint-Jacques-Saint-Christophe.

Le boulevard traversé sous la porte Saint-Martin et le fiacre
poursuivant de l'autre côté l'indéfiniment longue rue de ce nom, puis,
plus loin que la gare de l'Est, la non moins interminable rue
d'Allemagne, pour ensuite gravir les Buttes-Chaumont par le ruban de
queue de la rue de Crimée, André, qu'étonnait la longueur du trajet,
regardait à l'entour, et il lui semblait se trouver dans un monde
étranger. Immense ruche humaine bourdonnant au milieu des chantiers,
des ateliers, des usines, à grands fracas de lourds camions glissant
sur le pavé gras, hommes en bourgeron, femmes en cheveux, enfants
innombrables, un grouillement sentant la sueur, aspect non de misère,
mais de rude et morne labeur exclusivement manuel. Particularité qui
frappe tout passant égaré dans les régions ouvrières, sur deux
boutiques, l'une est un étalage de victuailles, à moins que ce soit la
boisson qu'on y débite. Évidence matérielle du fait que l'effort de
ces milliers et de ces milliers d'êtres humains se concentre sur le
pain quotidien, à la lettre--y compris l'alcool. Se vêtir, se
chausser, le tabac, de loin en loin une pharmacie, un coiffeur, un
petit horloger, un marchand de fer ou de papeterie commune, et voilà
tous les besoins satisfaits, nécessaire et superflu, l'élément plaisir
représenté par la manille et le zanzibar, qui se jouent dans tous les
endroits où «on prend un verre», depuis le mastroquet jusqu'à
l'estaminet, le vice s'indiquant par des bals musette, des beuglants
borgnes, des garnis louches. Ces tableaux suggestifs d'existences si
profondément différentes de celles qu'on connaît, qu'on coudoie,
éveillaient chez André cette pensée:

«Combien de ces politiciens qui se prétendent les interprètes des
besoins et des aspirations du peuple, qui en font le suc de leur
éloquence et le tremplin de leurs ambitions, combien vivent cette vie,
combien même la voient vivre? Les démocrates dorés, les socialistes en
chambre, ont-ils seulement jamais mis le pied dans ces quartiers?
L'excellent docteur Bertereau, ce vieux républicain fermement
convaincu que sa doctrine politique a pour unique objectif le bonheur
du peuple, lui, le praticien recherché des grands et des riches,
quand, pour aller à l'hôpital où il soigne les corps de ces pauvres
dont il ignore les âmes, il traverse ces parages excentriques, absorbé
dans la lecture des journaux du matin, jette-t-il parfois un coup
d'œil à travers les vitres de son coupé? Le jacobin Biscaras, en
son confortable logis bourgeois où, parmi ses bibelots d'art et ses
toiles de maître, il s'occupe administrativement de la misère
publique, a-t-il jamais pris contact avec ces masses pullulantes et
peinantes dont il se prétend l'ami, le frère? Non: de ces âmes, de ces
mentalités dont les sépare un abîme, ils ne savent rien, rien, pas
plus que moi-même.»

Et songeant à la visite qui, pour la première fois de sa vie,
l'amenait en pareil quartier, André se dit encore combien le clergé,
vivant au milieu d'elles, pour elles, est plus apte à les comprendre,
ces mentalités et ces âmes, mieux placé pour leur parler, pour les
éclairer, pour les relever, les encourager, les consoler. Par quelle
étrange et détestable aberration faut-il que ceux qui sont les
meilleurs amis du peuple, qui devraient lui être ses guides, ses
soutiens, aient pris à ses yeux figure d'ennemis?...

«M. le curé est à la chapelle des catéchismes. Mais cela va être
fini... Il sera ici dans l'instant.»

En cette pièce où on l'avait introduit, salon et cabinet de travail,
André retrouvait l'arrangement familier de naguère. Le meuble
quelconque, noyer ciré et velours olive, un peu plus défraîchi, le
grand bureau de bois noir, les étagères chargées de livres fatigués;
au milieu du parquet bien brillant, une carpette française; aux murs,
des gravures à la manière noire de tableaux de sainteté: la _Cène_, de
Léonard; la _Descente de Croix_, de Rubens; l'_Assomption_, du Titien;
le _Mariage de la Vierge_, du Pérugin; un portrait du Pape, une copie
du _Ravissement d'Ezéchiel_, de Raphaël; sur la cheminée, une
réduction en bronze du _Moïse_ de Michel-Ange, donnant seule une note
artistique, et c'était--il sourit en se le rappelant--son propre
présent à l'occasion de la première messe de son ami. Sans affectation
de sévérité, dans un caractère plutôt bourgeois, mais studieux et de
confort suffisant, intérieur bien ecclésiastique, caractérisé par
l'absence de toute esthétique corruptrice et d'amollissante élégance.

«Bonjour, André.

--Bonjour, Augustin.»

Dans leur serrement de main passa la chaleur de l'affection ancienne.

«Je suis content de te voir,» ajouta le prêtre, et un sourire très
franc accentuait la cordialité de sa parole.

Par un contraste auquel il devait un charme singulier, cet homme
d'action, au tempérament de lutteur, était de stature peu élevée, le
corps menu, plus nerveux que robuste, la physionomie fine et douce,
animée par l'éclat des yeux gris très perçants, le front haut du
penseur, encadré de cheveux noirs qu'il portait assez longs autour de
la tonsure, mais l'énergie s'indiquant dans la carrure du menton,
comme la bonté dans la bouche aux lèvres fortes.

«Moi aussi, Augustin, je suis content. Tu ne crois pas que je
t'oublie, au moins?... Nos voies sont tellement divergentes... et la
vie emporte chacun dans son tourbillon. A moins de nous chercher
expressément, où nous rencontrerions-nous?

---Notre vieille amitié est à l'épreuve de l'absence. Y a-t-il dix
ans que nous ne nous sommes vus? Est-ce hier?... Je n'en sais rien,
sinon que te voici.

--Tu m'as écrit une bonne lettre au moment de mon cruel chagrin. Je
t'ai bien répondu, n'est-ce pas?

--Et tu as bien su que je m'étais présenté chez toi?

--Je l'ai su, et j'en ai été profondément touché. Mais en ces premiers
jours l'état de ma pauvre femme était tel que je n'existais plus pour
personne. Je te l'ai dit en t'écrivant.

--Tu m'as dit aussi la fin de tes alarmes. Souvent j'y pensais, et
j'ai prié pour elle et pour toi. Le mieux s'est confirmé, j'espère?

--Physiquement, oui; elle va tout à fait bien à présent.»

Après un peu d'hésitation, André ajouta:

«Pourquoi n'es-tu pas revenu?

--Parce que, comme prêtre, j'aurais craint de paraître vouloir imposer
des consolations qu'on ne me demandait pas.»

De nouveau il y eut un passage de silence. Approchant un fauteuil de
chaque côté de la cheminée où grésillait un feu de coke:

«Viens donc t'asseoir ici, reprit le curé... Il fait très froid.»

Mais André poursuivait son idée. Ayant pris place, c'est d'un ton très
légèrement agressif, crainte de paraître s'excuser, qu'il dit à son
ami:

«Depuis mon mariage, je t'aurais volontiers prié à dîner avec nous
quelquefois, en famille. J'aurais aimé que ma femme te connût. Mais
j'y ai mis de la discrétion... Ton habit ne saurait fréquenter chez
des gens qui vivent en état de péché mortel.»

De nouveau l'abbé Aldebert sourit, d'un sourire très fin cette fois:

«Mon habit, au contraire, a plus affaire avec les réprouvés qu'avec
les saints. Et quant au péché mortel, comme tu y vas, ami!... Pour
perdre irrémissiblement l'âme, sais-tu bien dans quel esprit le péché
doit être commis? Celui, très grave, par lequel tu offenses Dieu...
Mais au fait, crois-tu toujours en Dieu? Tu ne le niais pas jadis?

--Pas davantage à présent... pas plus que je ne l'affirme. Quoique,
après tout, j'y inclinerais plutôt. L'idée de Dieu pourrait bien être
nécessaire à l'humanité... et sans elle aussi me semble-t-il difficile
d'expliquer tant de choses... Mais comment répondre à un prêtre? Ma
conception du divin s'éloigne tellement de la sienne que ce que je
crois, pour lui, c'est de l'incroyance.

--Oui, oui, je sais... Pas de l'athéisme, non certes... une cote mal
taillée entre le positivisme, qui se dit scientifique, et le déisme,
dilution de la religion en religiosité... L'homme se donne une peine
infinie pour inventer des complications, alors que se trouve à son
service une foi si simple, qui le dispenserait de se mettre martel en
tête... Enfin, tant qu'il n'y a pas négation, la porte demeure ouverte
à l'affirmation. Que ta croyance donc soit au Dieu chrétien ou à
quelque raison suprême, lorsque tu as contracté cette union devant la
loi, union qui n'est pas valable pour l'Église, est-ce avec le propos
délibéré d'offenser celui qui a institué le sacrement du mariage? En
péchant, dis-le moi, aimes-tu ton péché?

--Pour te répondre, il faudrait que je crusse pécher, et je ne le
crois point. Traduisant ta question en une langue qui m'est plus
familière, je te dirai ceci. Loin qu'aucune intention irrespectueuse
ou hostile ait déterminé le caractère purement civil de mon mariage,
j'ai eu regret de ne pouvoir lui donner une consécration que je ne
tiens pas pour indispensable, mais qui ne saurait nuire et qui a sa
grandeur... un sentiment analogue à celui qui me faisait aimer la
présence du Christ dans les prétoires, d'où il ne s'ensuit point que
me soit moins sacré le serment prêté en dehors de lui... Mais je
t'avais écrit tout cela, en t'en faisant part.

--Je ne l'ai pas oublié. Si je te le fais répéter aujourd'hui, c'est
afin de te faire toucher du doigt l'erreur commune à bien des laïques.
Songe donc, André, que le juste pèche sept fois par jour...
véniellement, soit! Mais dans le tas comment ne se glisserait-il point
de temps à autre quelque péché mortel? Tous réprouvés, alors?... Pas
un élu pour s'asseoir à la droite du Seigneur?... Non, non... En
dehors du péché qui se délecte de soi-même, le péché démoniaque qui a
perdu Lucifer, il n'en est point dont ne se puisse obtenir la
rémission. N'est-ce pas la doctrine de la pénitence qui est le sang et
la moelle de notre sainte religion? Le plus bel attribut de Dieu
n'est-il pas la miséricorde?»

Le prêtre était devenu grave, et cela pourtant était dit avec une
grande simplicité. Un instant, André se tut. Puis, brusquement, d'un
accent au fond duquel il y avait une ironie légère, un peu voulue:

«A ce compte, dit-il, ma femme et moi, nous ne serions pas damnés?»

Question, certes, imprévue sur ses lèvres. Un instant les yeux gris se
fixèrent sur lui, avec, dans leur éclat, de la curiosité et de
l'intérêt. Mais ce manieur d'âmes en possédait trop l'expérience pour
s'étonner d'aucun retour. En souriant, il répliqua:

«La damnation, mon cher André, est un mot que je prononce le moins
possible. Pour obtenir le bien, la crainte de l'enfer est un moyen...
moi, je préfère montrer le ciel. Puisque tu m'interroges sur ce point,
je te répondrai que nul pécheur ne saurait être dit damné tant qu'il a
devant lui le temps pour se repentir. Plus il en a, mieux cela vaut.
Un monde de contrition, néanmoins, peut tenir en des minutes bien
courtes... ces minutes suprêmes qui précèdent la comparution devant le
divin juge, et que l'homme vit plus intenses, cent fois, comme au
moment de s'éteindre la flamme brille plus haut et plus clair. Là est
le secret de cette absolution _in articulo mortis_ raillée par ceux
qui ne la comprennent point. Damné parce que tu vis dans le péché?...
Mais ce serait presque l'équivalent de cette effroyable doctrine
calviniste de la grâce, prétendant que certaines créatures sont
marquées par le Créateur du sceau de la réprobation éternelle, sans
qu'efforts ni souffrances, sans que foi ni amour puissent jamais
fléchir la malédiction de leur naissance. Attends, André, attends
d'être au seuil de la mort. Si tu y appelles non l'ami, mais le
prêtre, nous causerons... et c'est à ce moment que je te répondrai.»

Cette assurance des croyants déconcerte toujours quelque peu ceux qui
doutent. Avec un geste évasif, du même ton railleur de soi-même, André
reprit:

«A ces scrupules que je t'expose, ne te demandes-tu point si j'aurais
trouvé mon chemin de Damas?

--J'en ai vu bien d'autres. Tu as été éprouvé cruellement... Ceux qui
souffrent apprennent facilement le chemin qui conduit vers nous.»

En dépit de la douceur dont s'enveloppaient ces paroles, quelque chose
de fier y passait, dont fut atteint au vif l'orgueil du rationaliste.
Vivement il répondit:

«Ce n'est pas ma souffrance que je t'apporte... La raison aussi bien
que la religion enseigne à se résigner. C'est de ma femme qu'il
s'agit.»

L'abbé Aldebert s'inclina en façon de dire:

«Tout à son service comme au tien.

--Ma femme souffre, Augustin... elle souffre d'autre chose... bien que
ce soit à cette occasion... que de la mort de son enfant. Depuis notre
grand malheur, j'ai cherché à pénétrer le secret de son âme. J'ai fini
par y parvenir et j'ai découvert une plaie que je suis, moi,
impuissant à guérir. En venant à toi, mon vieil et cher ami, ce n'est
pas tant le prêtre que j'ai cherché: c'est l'homme de qui me sont
connus l'élévation d'esprit, la sûreté de jugement, la bonté de
cœur, le sens droit et profond de la vie. Si tu n'étais qu'un homme
toutefois, une pudeur m'interdirait de te livrer ainsi la pensée de ma
femme, l'intimité de mon ménage. Ta robe te revêt d'une immunité me
permettant de te confier sa peine, qui fait la mienne. Elle te donne
aussi pouvoir de l'alléger peut-être... Et me voici.

--Le prêtre et l'homme sont tout à toi, André... Parle.»

D'un geste bien ecclésiastique, enfonçant ses deux mains dans sa
ceinture, pour écouter, il s'adossa, très attentif.

André raconta tout. Quand il eut fini:

«Je vois, dit le curé... Scrupules d'une âme demeurée religieuse
malgré qu'elle se soit écartée des sentiers de la foi... Absence de
direction de conscience...»

Percevant chez son ami un léger signe d'irritation, il s'interrompit:

«C'est un mot, je le sais, dont les maris prennent ombrage. A la
pensée d'une intervention étrangère auprès de leur femme,
l'exclusivisme de possession se hérisse... Eh! mon ami, la conscience
n'appartient qu'à Dieu... saint tabernacle dont il a remis la clé en
nos mains indignes. Toi-même, tout à l'heure, ne l'établissais-tu pas,
cette prérogative de notre ministère? Adresse à Dieu ta jalousie,
alors, non pas à nous, ses serviteurs.»

Se souvenant que la veille lui, le raisonneur, presque en ces mêmes
termes il avait parlé à sa femme, André aussitôt se détendit.

«Soit! j'ai tort... J'ai tort, puisque c'est moi qui sollicite pour
elle ton conseil. C'est que, vois-tu, nous avons peine, nous autres
dégagés des liens dogmatiques, à comprendre qu'une conscience ne
trouve pas sa direction en soi-même. N'est-ce donc point à ces fins
que nous avons reçu la connaissance du bien et du mal?

--Tu parles d'une conscience d'honnête homme, non d'une conscience
catholique. Ne t'imagine pas, d'ailleurs, que nous encouragions le
scrupule... tout au contraire en réprimons-nous l'excès. Et
personnellement je suis ennemi de l'abus de direction comme de l'abus
des sacrements... Mais, à soulever ce débat, nous nous écartons de
l'objet proposé. Je reprends donc. Faute de direction, une conscience
qui s'affole... D'autre part, zèle indiscret d'une personne dont la
piété ardente et militante est sujette à oublier que, de toutes les
vertus chrétiennes, la charité est la plus agréable au Seigneur... Une
de ces femmes qui, exaltées par l'orgueil de leur foi, pensent pouvoir
se substituer au prêtre pour la conduite des âmes... qui, dans la
louable intention de travailler à la gloire de Dieu, s'instituent de
leur autorité privée mères de l'Église... Ah! mon ami, les laïques qui
rendent la religion comptable du mal fait dans le monde par certaines
dévotes plus dévotes que le pape ne se doutent pas qu'elles en font à
la religion bien plus encore, et quelles croix elles sont pour nous,
leurs confesseurs!... Mais, reprit l'abbé en riant, voilà que moi
aussi je manque à la charité... Tu vois combien c'est vite fait de
choir dans le péché... oh! véniel, celui-ci, à n'être même pas compté
dans les sept quotidiens du juste...»

Puis, redevenu sérieux:

«Allons, André, le mal n'est pas sans remède. Ta femme peut guérir.

--Tu crois?... Tu crois que la paix peut rentrer en elle?...»

Mais le front du prêtre s'était fait plus sévère.

«La paix?... Entendons-nous. Il ne saurait être de paix véritable que
dans les sacrements, et l'approche lui en demeure interdite.

--Tu veux dire qu'elle ne peut pas communier?

--Elle ne le peut pas. La loi canonique est formelle.

--Cela pourtant est d'obligation?

--Absolue, au moins une fois l'an.

--Alors tu ne saurais la réconcilier avec l'Église.

--Tant qu'entre l'Église et elle se dresse son péché, le Saint-Père
lui-même n'en aurait pas pouvoir.»

André eut un geste violent.

«Oh! cet homme, s'écria-t-il d'un accent de haine... Auparavant, je ne
songeais pas plus à lui que s'il eût été mort. Mais depuis que le
malheur est entré dans ma maison... depuis que son existence... une
existence imbécile et coupable... est cause que ma femme s'éloigne de
moi...»

Avec une gravité douce, le prêtre l'interrompit.

«Tais-toi, ami, tais-toi... Dieu tient tout dans ses mains... Certes,
ce me serait une grande joie le jour où vous monteriez à ma pauvre
paroisse pour me demander de vous bénir au nom du Dieu d'Abraham,
d'Isaac et de Jacob... Mais il ne sied point de penser à ces choses...

--C'est juste, fit André, ironique... Une superstition affirme que
ceux-là dont la mort est désirée enterrent qui la souhaite.»

C'est en souriant que son ami le reprit:

«Le point de vue auquel je me place diffère un peu du tien.»

Mais l'amertume était montée aux lèvres d'André et y restait.

«L'amour du prochain?... Pour ne pas vouloir de mal à celui-là, je ne
suis pas assez chrétien, mon cher. Mais ces remarques sont oiseuses.
Lambertier est de ce monde, ce qui est tant pis pour le monde... Aux
fins d'abolir son péché, ma femme dispose d'une autre ressource. Elle
n'aurait qu'à m'abandonner, n'est-ce pas?... Son salut éternel vaut
bien ce sacrifice.

--Qui parle de cela?

--Eh! sais-je donc tout ce que peut lui suggérer sa funeste amie?
M'abandonner, c'est tellement simple... et abandonner son enfant
aussi... ou bien me le prendre. A ce prix, elle ferait sa paix avec
Dieu.»

Il s'était levé et marchait par la chambre, en proie à une
surexcitation peu habituelle à cet esprit ferme et pondéré.

«Allons, André, garde-toi des jugements téméraires. Mme Rogerin
assurément ne songe à rien de pareil et personne sans doute ne l'y
pousse.

--Explicitement, non... ce serait trop abominable et monstrueux. Mais,
dans cette pauvre tête exaltée, Dieu sait quel chemin font les idées,
et les transformations qu'elles subissent. Oui, ce serait
monstrueux... Car enfin, Augustin... pardonne-moi de parler dans un
esprit aussi profane... acceptant même la doctrine catholique et ne me
considérant pas comme le mari de ma femme, elle a des devoirs envers
moi... elle n'a pas le droit de me rendre malheureux.

--Le droit au bonheur, mon ami, il n'est inscrit nulle part. Et je te
ferai remarquer que, dans l'espèce, ton malheur étant issu de la faute
que tu as commise en détournant une conscience catholique, c'est bien
toi qui en es l'artisan.»

Encore une chose que lui-même avait dite et qui se retournait contre
lui. Voyant sur son visage une contraction d'humeur:

«Mes paroles te blessent? reprit le curé... Tu m'as cherché, André, je
te réponds.»

Vivement une main se tendit vers la sienne:

«De toi, Augustin, rien jamais ne me blessera.»

Et s'asseyant, plus calme, mais amer encore:

«Ainsi tu n'admets pas que l'homme soit justifié à chercher le
bonheur, le plus honnête, le plus légitime des bonheurs: celui du
foyer? Dieu permet l'amour pourtant, puisqu'il le bénit. Où donc est
sa bonté, alors?

--Tu viens de le dire: Dieu bénit l'amour... C'est sa bénédiction qui
manque au tien. Oui, il est bon, oui, il permet et il veut le bonheur
de ses créatures, mais en tant que ce bonheur ne viole pas sa loi; car
sa loi est plus forte que sa bonté.»

Et s'animant:

«Là est bien, poursuivit-il, le vice qui ronge comme une lèpre les
sociétés modernes: elles prétendent subordonner tous principes à la
satisfaction de l'individu. En matière sociale, tu réprouves cet
esprit. Pourquoi le défends-tu dans le domaine de la morale? Tu
professes que le citoyen se doit à la cité... Pareillement le fidèle
se doit à la foi. Tu honores l'homme qui s'immole à son idée... Dieu
aime celui qui s'immole à sa conscience.

--Tu oublies que ma conscience à moi n'est point en cause. C'est à
celle de ma femme que je serais sacrifié. Magnanimité excessive, ce me
semble...

--En ce moment, André, nous battons l'eau. Il n'est point question de
disputer sur des articles de foi ni d'examiner des éventualités
chimériques. Revenons au fait, veux-tu? Tout à l'heure tu alléguais
qu'en certains cas un commerce illicite crée des devoirs... C'est un
terrain sur lequel je ne saurais te suivre. Toutefois, je dois le
reconnaître, bien qu'absolument identique aux yeux de Dieu à celle que
je viens de mentionner, votre situation ne l'est point aux yeux du
monde. Puis il y a un lien né de votre chair, qui vous unit dans votre
péché commun. Mme Rogerin le sait et ne nourrit aucunement, sois-en
sûr, le dessein que tu lui prêtes. Vous vous trouvez, mes pauvres
amis, dans une impasse douloureuse... Il s'agit de vous aider, non pas
à en sortir, la porte en étant hermétiquement close, mais à y vivre
le moins mal possible.»

Les lèvres d'André s'ouvrirent pour parler, puis se refermèrent.
Coupant court enfin, par un petit rire amer et sec, à son hésitation:

«Ma femme croit avoir découvert une solution, dit-il... Ce serait que,
sous le même toit, nous soyons comme frère et sœur.»

Grave, un peu froid, l'abbé Aldebert répondit:

«Cela serait bien, en effet.

--Tu es prêtre, Augustin... Je ne suis, moi, qu'un homme.»

D'un léger mouvement de la main, cette main qui savait bénir, son ami
apaisa sa révolte:

«Tu n'as pas si complètement oublié ton catéchisme que tu ne te
rappelles les commandements de Dieu... «OEuvre de chair ne désireras
qu'en mariage seulement...» Et ce mariage-là, c'est le sacrement:
l'Église n'en connaît pas d'autre. _Non possumus..._ Je ne puis faire
que ta femme ne soit exclue de la Sainte-Table. Mais il ne me paraît
pas impossible de lui donner de la consolation et de l'espérance...
Envoie-la moi.»

Une ombre passa sur le front d'André.

«Te l'envoyer?... Voudra-t-elle?... Depuis notre mariage elle n'a pas
vu de prêtre...

--Eh! qui te parle de confession?... Car c'est bien là, n'est-ce pas,
où le bât te blesse!... Cette défiance du confesseur qu'ont les
maris... Et tu as pensé pourtant que le mal de cette âme, un prêtre
seul pourrait t'indiquer le moyen de le soulager... Mon cher ami, s'il
plaît à Mme Rogerin de se présenter au tribunal de la pénitence, mon
confessionnal est ouvert à tous... et je ne connais pas ceux qui s'y
agenouillent. Mais, à te dire vrai, je préférerais qu'elle allât tout
bonnement à sa paroisse, et je l'y engagerais au besoin... Ces
choses-là gagnent à être faites simplement. Non: ce qu'il faut, c'est
que j'aie occasion de m'entretenir avec elle... c'est qu'avec le peu
que je puis avoir de pénétration et de prudence, je sonde sa plaie...
c'est que dans mon humble jugement je trouve le dictame propre à
l'adoucir. Néanmoins, tu as raison... Peut-être serait-ce mieux de ne
pas l'effaroucher en l'abordant de front... Ces âmes meurtries sont
délicates... Cherchons une entrée en matière... Tiens, si tu pouvais
l'associer à mes œuvres?... J'en ai une bien faite pour toucher son
pauvre cœur maternel: un orphelinat qui a grand besoin
d'assistance. Tu lui dirais m'avoir rencontré fortuitement, que je
t'en ai touché mot, que tu serais aise de la voir s'y intéresser, que
ce lui serait une occupation salutaire... Oui? C'est entendu.»

Tous deux s'étaient levés. Posant ses mains sur les épaules de son
ami:

«Allons, reprit-il de sa voix plus sonore, sa voix d'espoir, toute
réchauffée par l'amitié, Dieu qui m'envoie par toi une œuvre à
accomplir me donnera les lumières nécessaires. Mes ferventes prières
seront pour vous... Demain je dirai ma messe à votre intention... Puis
vous avez là-haut un avocat: cette chère petite âme qui était trop
belle pour demeurer parmi nous. Tu bondiras, si je parle en ceci comme
la pieuse amie de Mme Rogerin... mais il est véritable que ces purs
holocaustes désarment le Seigneur. Puisque tu ne nies pas Dieu, André,
mets ta foi en lui: il est favorable à qui, d'un cœur sincère, se
confie à sa clémence.

--C'est à ta sagesse surtout que je me confie et à ton affection.
Je parlerai donc à Élisabeth des œuvres paroissiales de
Saint-Jacques-Saint-Christophe... En attendant, Augustin, accepte ma
modeste offrande pour tes orphelines.»

Et dans la main du curé il glissait un billet bleu.

«Merci, André. Reviens me voir, reviens souvent... Et embrasse-moi,
ami.»



V


«Une dame demande si madame veut la recevoir. Elle n'a pas donné son
nom, mais elle dit que madame la connaît bien.

--Est-ce une quémandeuse?

--Oh! madame... En revenant de la poste, je passais devant la loge
comme elle demandait l'étage et je l'ai vue descendre d'un équipage à
deux chevaux.»

A une heure... Une personne qui jamais n'était venue chez elle...
Quelque quêteuse sans doute...

«Faites entrer dans le petit salon.»

S'étant assurée qu'elle avait sa bourse sur elle, Élisabeth suivit de
près le valet de chambre. Elle eut peine à étouffer un cri
d'étonnement en se trouvant en présence de Mme Lambertier. Comme elle
demeurait interdite, sans que lui vinssent aux lèvres les machinales
formules d'accueil, ce fut celle-ci qui prit la parole:

«Vous m'excuserez de vous surprendre ainsi... Je craignais tellement
que, sachant qui était là, vous ne me receviez point.

--Et pourquoi donc?... Pourquoi... madame?...»

Élisabeth avait hésité, ne sachant d'abord comment s'adresser à celle
que, pendant cinq années, elle avait appelée «ma mère».

«Prenez ce fauteuil, je vous prie...»

Autant qu'elle, Mme Lambertier semblait en proie à l'embarras. Cela
frappait chez cette femme à l'esprit si ferme, à l'attitude si
assurée. Un changement à la vérité s'était opéré en elle. Tout blancs
aujourd'hui, ses cheveux naguère si terriblement noirs. Mais, on le
devinait à l'ensemble de la physionomie, cela était moins l'œuvre
naturelle des douze ans écoulés que le renoncement à certains soins
pris dans le secret du cabinet de toilette. Et ce visage sec, aux
traits durs un peu, y gagnait un adoucissement en même temps qu'il en
tenait un caractère vénérable. Une émotion aussi se lisait sur ses
traits. Instinctivement Élisabeth eut un regard vers ses vêtements...
Non: ils étaient sombres, mais n'étaient pas de deuil.

«Je me suis présentée chez vous aussi matin, reprit la visiteuse, afin
d'avoir la certitude de vous rencontrer. Puis je sais qu'à cette
heure M. Rogerin est au Palais... et il lui aurait déplu, sans doute,
de me savoir ici.»

Élisabeth ne répondit que par un geste de politesse vague.

«Pour vous aussi, j'ai le sentiment de n'être point la bienvenue...
C'est un passé douloureux que ma présence fait revivre.

--Ce passé est lointain, il est aboli... Tout ce que j'en veux
retenir, c'est la mémoire de votre bonté et de votre affection. Si
vous venez me chercher, c'est que peut-être puis-je vous être de
quelque service. Je serai heureuse, croyez-le, que vous fassiez état
de moi.

--Merci, ma chère enfant... vous permettez à une vieille femme cette
appellation familière? Merci... Je ne viens qu'en ambassadeur... Je
viens de la part de mon fils.»

Une vive rougeur monta au front d'Élisabeth. Elle en fut confuse et en
rougit davantage. Elle aurait tant voulu ne point paraître troublée...

«Mon fils est très malade. La vie qu'il a menée depuis son adolescence
devait finir par avoir raison de la constitution la plus robuste.
C'est fait. Que ses jours ne soient pas en danger immédiat, sans rien
affirmer les médecins m'en donnent l'espérance. Ce qui est certain,
c'est que jamais il ne se relèvera du mal qui l'a terrassé. D'abord
nous l'avons guéri d'une fièvre typhoïde, puis d'une pneumonie. Ces
accidents consécutifs ont déterminé le bouleversement complet d'un
organisme usé par les excès de toute nature. A présent la moelle
épinière se trouve atteinte sous forme d'ataxie du caractère le plus
grave. Voilà six mois que je le dispute à la mort. Tout ce temps-là,
hors les périodes aiguës de fièvre et de délire, il a conservé sa
pleine connaissance. Vigoureux comme il était, il ne pouvait crouler
entièrement tout d'un coup, et son moral, au contraire, a gagné une
partie de la force qu'a perdue le physique. Oh! combien il est
changé... Je savais ce que valait mon malheureux fils... jamais je ne
me suis fait à son sujet d'illusions maternelles. Et ce n'est pas
auprès de vous, ma pauvre enfant, si cruellement outragée par lui, que
j'entreprendrais de réhabiliter son caractère. Je dois le dire
cependant, parce que c'est la vérité qui à présent se révèle: il
n'était pas foncièrement mauvais.

--Jamais je n'ai pensé cela de lui.

--N'est-ce pas? Il a été, voyez-vous, victime de cette grande fortune
dont, trop jeune, il s'est trouvé le maître. Son éducation avait été
détestable. A ma décharge, je dois représenter que, passé sa petite
enfance, je n'ai eu sur lui aucune autorité. M. Lambertier estimait
que l'héritier appartient au père... façon de dauphin de l'argent,
retiré des mains des femmes presque dès ses premières culottes. Il
m'abandonnait sans contrôle la direction de ma fille; il s'attribuait
exclusivement celle de son fils. Direction qui, par malheur,
consistait à faire de lui un homme avant l'âge, et par les plus
mauvais côtés de la nature masculine. Sous prétexte de le viriliser,
on a étouffé en lui la sensibilité, la délicatesse. Et comme, en
réalité, Edmond était un faible, c'est la brutalité qui s'est
développée au lieu de la force. J'ai honte à le dire, mais on l'a
prématurément corrompu. Cela donnait à son père un plaisir malsain
que, dès sa seizième année, il connût la débauche. Dans cet esprit on
n'avait rien mis de sérieux, rien d'élevé dans cette âme, rien de
noble dans ce cœur, rien que des principes sommaires d'honneur
mondain... et encore, je crois bien qu'Edmond les a trouvés en
lui-même. Sans doute j'aurais dû lutter contre cette démoralisation
systématique... Mais mon mari était autoritaire et violent. Je tenais
de lui ce grand luxe que j'aimais... pour en mieux jouir, je voulais
la paix dans mon ménage, et ainsi me suis-je désintéressée de ce qu'au
surplus je n'aurais pu qu'imparfaitement combattre. Lorsque son père
est mort, il avait dix-huit ans. Par son émancipation précoce, il
m'échappait. Que pouvais-je faire?...»

De nouveau, Élisabeth protesta.

«Qui songerait, madame, à vous reprocher les défauts de votre fils?

--Moi, aujourd'hui, j'y songe... Lorsqu'il vous a épousée, j'avais
conçu quelque espoir. Il semblait épris... il l'était... l'amour opère
des miracles...»

Mme Lambertier s'embarrassa. Quelque chose d'importun lui montait dans
la gorge au souvenir de certaine équivoque qu'il lui avait paru
expédient de ne point chercher à dissiper. Rapidement elle passa.

«Je n'ai pas regardé d'assez près peut-être... Je n'ai pas réfléchi
qu'avec un homme de son caractère une inclination honnête risquait de
n'être que feu de paille... Je n'ai pas assez considéré les périls
auxquels on expose une pureté comme l'était la vôtre en la jetant dans
des bras vicieux...

--Mon oncle a bien commis la même erreur... cet homme de jugement si
sûr et qui me chérissait tendrement.

--Votre oncle ne connaissait pas mon fils comme le connaît sa mère.

--Mais une mère est pardonnable de se méprendre sur son fils.

--Cela est digne de votre cœur, ma chère petite, d'atténuer ainsi
ma responsabilité. Mais je veux, moi, l'assumer tout entière...»

De nouveau elle s'éclaircit la voix, qui s'enrouait un peu, car elle
savait ne pas dire toute la vérité.

«Et j'ai le sentiment d'un tort envers vous, Élisabeth, d'un grand
tort. Voulez-vous me le pardonner?

--Oh! madame... Enfin, puisque vous y tenez, je vous accorde le tort,
pour vous prier de n'y plus penser jamais.»

D'un geste cordial auquel donnait plus de prix son habituelle
froideur, la vieille femme tendit ses deux mains à celle qui avait été
sa fille. Et, dans cette étreinte, ce qui restait de glace entre elles
se fondit.

«C'est trop parler de moi, reprit Mme Lambertier. Je n'ai pas été la
seule à réfléchir. La vie jusqu'à présent n'en avait point laissé le
loisir à mon fils... la vie telle qu'il la brûlait, les compagnies
dans lesquelles il se plaisait. Depuis ces mois qui l'ont tenu cloué
sur son lit ou sur un fauteuil, dans le silence, dans la solitude qui
se sont faits autour de lui, il s'est mis enfin à regarder en
lui-même. Et quand on a vu la mort de près, quand on la sait qui rôde
autour de soi, chassée par la porte, rentrant par la fenêtre, la
conscience la plus endurcie s'éveille. C'est alors seulement qu'avec
lui j'ai connu le regret de ce qu'il aurait pu être. Tout ce temps-là,
je ne l'ai pas quitté. Cet homme, qui a les cheveux gris aujourd'hui,
il est redevenu pour sa mère le petit blondin aux joues roses que seul
j'avais possédé, puisque, dans l'intervalle, quarante années durant,
il ne m'avait pas appartenu. Non qu'Edmond m'ait beaucoup entretenue
de ces choses. C'est lentement, silencieusement qu'il les a dégagées
de lui. Le sentiment de ses fautes lui est venu, le tardif regret
d'avoir irrémédiablement gâché une vie qui s'offrait si belle...

--Pourquoi irrémédiablement?... Il est assez jeune encore pour la
refaire et la revivre mieux.

--Ne vous ai-je pas dit que ses années sont comptées... si même ce
sont des années ce qu'il a devant lui? Et puis, quand même... jamais
il ne sera plus qu'une épave... Ah! vous êtes bien vengée,
Élisabeth...

--Vengée, madame!... Oh! comment pouvez-vous m'attribuer un désir de
vengeance? Comment, vous qui me connaissiez, me jugez-vous capable de
me réjouir du mal d'autrui?»

Dans ce cœur si doux, que sa propre détresse rendait plus pitoyable
encore, une profonde commisération était entrée. Et très sincère était
sa protestation impétueuse.

«Par votre fils, il est vrai, j'ai souffert... Ses torts envers moi
ont été grands... Mais ce n'est point volontairement qu'il m'a fait du
mal, ce n'est point par méchanceté. Il y avait entre nous un
malentendu... Je l'ai bien compris: je n'étais pas la femme qu'il lui
fallait... Si j'avais été autre, peut-être aurait-il bien vécu avec
moi... Il a essayé à sa façon, puis s'est découragé. Il avait
l'habitude que tout se pliât à ses désirs... Moi, je n'ai pas pu, cela
l'a rebuté. Mais je n'ai pas eu que des reproches à lui faire?
Pourquoi donc aujourd'hui me souviendrais-je du mal et non du bien?»

En cet instant, au contraire, le jeu fantasmagorique de la mémoire
soudain réveillée qui lui remettait ce passé sous les yeux, semblable
à des images de cinématographe, lui montrait seulement les quelques
bons procédés qu'avait eus pour elle ce mauvais époux, bon garçon par
intermittences.

«Et puis, dit Mme Lambertier, vous avez pu, grâce à Dieu, vous refaire
un bonheur. Vous avez eu votre revanche.

--Oui, madame. Mon mari me rend infiniment heureuse. Et si un immense
malheur ne m'avait frappée...

--Je l'ai su et j'ai eu bien pitié de vous. En cette occasion, j'ai
songé à cet événement d'il y a quinze ans ou seize...»

Élisabeth détourna la tête pour cacher que de nouveau elle rougissait.
C'était, cette fois, un mouvement de pudeur.

«Laissez-moi encore vous dire ceci, continua Mme Lambertier... C'est
un autre et bien amer regret pour mon fils que celui de la paternité
perdue par la faute de son imprudence et de son entêtement. A l'époque
déjà, il en avait été chagriné... beaucoup, je vous assure. Il n'a pas
su vous le faire comprendre... C'était un de ses grands travers, cette
affectation d'indifférence, cette fausse honte de ce qu'il possédait
de sensibilité. Mais depuis... ah! depuis... Aujourd'hui qu'il voit se
dresser devant ses yeux, s'il me survit, le spectre de l'isolement au
milieu de tout son or, avec, autour de lui, rien que des mercenaires
ou des parasites... aujourd'hui que cet or se trouve sans héritier de
son sang... seulement des neveux qu'à peine connaît-il, car il était
brouillé, vous vous le rappelez, avec sa sœur, et le replâtrage qui
s'est produit à l'occasion de sa maladie n'a pas ramené grande
affection entre eux... aujourd'hui, quelle tristesse est la sienne, à
cette pensée qu'il pourrait, qu'il devrait avoir dans sa maison de
petits êtres à aimer et qui l'aimeraient... un premier-né qui bientôt
serait un homme, ou déjà une douce et gracieuse jeune fille...»

Mais s'apercevant du trouble d'Élisabeth:

«J'ai tort, s'interrompit-elle, de vous parler de cela, après votre
grand chagrin.

--Non, non... je puis l'entendre. Éternellement je pleurerai cet ange
que Dieu m'a repris. Mais un enfant me reste. Entre lui et mon cher
mari, je connais la joie des pures et douces tendresses. Et parce que
je les connais, je plains M. Lambertier, oui, vraiment, je le
plains... Je regrette qu'il n'ait pas contracté une seconde union,
laquelle peut-être aurait mieux réussi que la première. Vous l'avez
dit, madame, j'ai ma revanche. De tout cœur, je souhaiterais qu'il
eût la sienne aussi.»

C'était sa fierté qui parlait, ce sentiment de revanche, en effet, qui
l'exaltait malgré tout. Combien amère cependant sa détresse, à sentir
si incomplet le bonheur dont ainsi se paraît-elle... Et à cause de
cela précisément, elle l'affirmait plus haut, car elle ne devait rien
laisser soupçonner de la plaie vive qui la rongeait.

«Vous êtes, ma chère enfant, la bonté, la générosité mêmes... au delà
encore de ce que j'attendais de vous. Et cela m'encourage à vous
rendre le message de mon fils. Il n'a jamais été religieux, vous le
savez, irréligieux pas davantage: indifférent seulement à ces choses,
comme à tout ce qui n'était pas sa jouissance ou son plaisir. Depuis
pourtant que son âme s'est révélée, une inquiétude l'a pris de ce
qu'elle deviendra après son corps... ce corps duquel seul il s'est
occupé pendant ses belles années de jeunesse et de maturité, et qui
est aujourd'hui celui d'un vieillard. Sans avoir à ce sujet une
croyance bien ferme, il pense que cette âme peut-être ne mourra point
et il ne voudrait pas qu'elle quittât ce monde sans avoir obtenu le
pardon de celle qu'il a offensée si gravement. Il m'a priée de venir
le solliciter de vous.

--Oh! madame, pouviez-vous donc, pouvait-il en douter? Pourquoi, de
quoi lui garderais-je rancune! Les chagrins d'autrefois sont
effacés... Quel mal me fait-il à présent?»

Oh! la chère petite âme héroïque, qui saignait en prononçant ces
paroles...

«La charité nous commande le pardon des injures... et je serais bien
dure si je le lui refusais à lui, quand il souffre, quand il est
malheureux. Mais, dites-le lui, madame, ce n'est pas uniquement par
devoir de chrétienne que j'en use ainsi avec lui... dites-lui bien que
c'est vraiment du fond de l'âme... Je ne sais quels mots trouver pour
l'en assurer mieux.»

Mme Lambertier hocha la tête.

«Vos mots sont excellents, et il me suffirait de les lui rapporter
tels quels. Seulement...

--Seulement?

--C'est que je n'ose... Comprenez cependant ma crainte. S'il allait
croire... on doit tellement mentir aux malades, et ils s'en doutent
bien... s'il allait croire que, pour l'apaiser, c'est moi qui les
invente?... Et vous prier de lui écrire ces paroles, non vraiment, je
ne saurais...»

Que se passait-il depuis un moment en Élisabeth? Quelque chose
rayonnait autour d'elle, qui la transfigurait.

«Je ferai mieux, répliqua-t-elle: moi-même je les lui porterai.»

Cela était dit d'un ton si calme, si ferme, si fier aussi et si doux à
la fois, que Mme Lambertier--pourtant n'était-elle pas sans avoir
escompté cette réponse--en demeura d'abord muette de saisissement.

«Oui, madame, si vous le désirez, j'irai.

--Mais... M. Rogerin?...

--Il m'en coûtera sans doute d'avoir, pour la première fois, à lui
cacher une de mes actions. Pour une bonne action, néanmoins, je puis
me le permettre, je pense.

--Ah! Élisabeth, vous qu'autrefois j'ai appelée ma fille... comme
autrefois laissez-moi vous embrasser.»

Non, ce n'est pas ainsi, jamais, qu'elle l'avait embrassée
autrefois...

«Vite, que je porte à mon fils cette bonne nouvelle. Quand
viendrez-vous?

--A l'instant même. Emmenez-moi. A cause de mon mari, en effet, à la
réflexion peut-être me raviserais-je... Oh! à cause de lui seulement,
car, pour le reste, rien ne serait changé dans mes sentiments...
Plutôt que ce soit immédiat. Veuillez me donner quelques instants pour
m'habiller et je vous suis.»

Sa toilette rapidement faite, des instructions laissées pour la
promenade du petit Gabriel, et elle prenait place dans le grand coupé
bas de Mme Lambertier, cette voiture de rhumatisante que toujours elle
avait connue à sa belle-mère. Oh! ces souvenirs qui revenaient...
Tandis que les emportait vers l'avenue d'Iéna le trot souple et
allongé des deux beaux carrossiers normands, l'une et l'autre
demeuraient silencieuses. Ce n'est pas tant le léger trouble causé par
son coup de tête, à présent, qui remplissait l'esprit d'Élisabeth; ce
n'était pas une émotion de revoir cet homme que jamais elle n'avait
aimé, que même n'avait-elle point haï. C'était un bouillonnement de
pensées confuses qui montaient en elle comme une houle, une sorte
d'exaltation sans objet encore bien défini. Mme Lambertier respectait
son mutisme.

Lorsque la voiture roula sous la voûte de cet hôtel où elle avait
régné en maîtresse, ce lui fut une sensation singulière. Foulant la
première des marches, cette remarque intérieurement se formula:

«Le tapis était vieux rose, à dessins gris... de la moquette
d'Axminster... Aujourd'hui, c'est du Smyrne.

--Je vais le prévenir, lui dit Mme Lambertier. Voulez-vous attendre
dans le petit salon blanc?»

Élisabeth s'étonna que le valet de pied lui montrât le chemin. Pierre,
Jean, François, n'importe... c'était toujours avec même livrée verte,
même facies rasé, sournoisement respectueux. Il lui semblait que cet
homme fût à elle et qu'elle allait lui dire: «Victor, vous commanderez
les chevaux pour quatre heures.» Oui, Victor, c'est ainsi que
s'appelait, quand elle avait quitté cette maison, sa maison, celui
spécialement affecté à son service personnel. Que lui revînt ce détail
puéril, n'était-ce pas absurde? Puis, machinalement, elle constatait
des transformations. L'escalier maintenant était tendu des tapisseries
anciennes qu'elle avait connues dans la galerie, et la galerie était
décorée de peintures. A la place du jardin d'hiver, un hall... En
effet, c'est pour elle qu'avait été faite cette serre, galanterie de
fiancé, à cause qu'elle avait dit aimer passionnément les fleurs. De
tout ce que l'argent peut donner, il était libéral. Il n'était pas
méchant. Et même, oui vraiment, les premiers temps, il avait essayé à
sa façon de se faire aimer, de l'aimer peut-être. Ce souvenir
l'attendrissait. Et son regard embrassant l'enfilade des pièces
désertes, portes ouvertes afin d'égaliser la chaleur du calorifère,
son cœur se serrait à cet aspect morne de la fastueuse demeure, si
animée naguère, quasi bruyante, où ne s'entendait aujourd'hui que le
frôlement noir des ailes de la mort qui y errait, guettant sa proie.

«Montez-vous, ma chère enfant?... Il vous attend.»

Arrivée à l'étage, Élisabeth se dirigeait vers la droite.

«Non... par ici. Son installation est changée.»

Mme Lambertier l'avait oublié peut-être, mais Élisabeth se reconnut;
c'est de l'ancien boudoir de sa femme qu'il avait fait son fumoir, et
la chambre dans laquelle lentement il se mourait était celle où, le
soir de ses noces, il avait conduit la jolie vierge. C'était étrange
en vérité qu'aujourd'hui y entrât Mme André Rogerin.

       *       *       *       *       *

Au moment de monter dans le fiacre qu'on lui avait fait avancer,
Élisabeth hésita à donner son adresse. Puis elle jeta la plus éloignée
qui lui vint en tête, boulevard Berthier. Avant d'avoir ordonné ses
pensées, elle appréhendait de se retrouver chez elle, entre son mari,
qui bientôt rentrerait, et son petit garçon qui viendrait chercher ses
caresses. Pauvre Élisabeth! N'eût-on pas dit une femme coupable
sortant de son premier rendez-vous?...

Pelotonnée dans sa fourrure, profondément elle s'absorba. Et derrière
ses paupières closes, afin de mieux regarder en soi, voilà que se
dessine avec netteté l'état de son âme tel que l'a fait cette heure
qui vient de s'écouler.

De cet examen intime d'abord se dégage le remords du tressaillement
dont elle a été secouée aux premiers mots de Mme Lambertier, lui
donnant à comprendre que bientôt peut-être aurait disparu l'obstacle à
son bonheur, cette vie à cause de laquelle est troublée la paix de sa
conscience, cette existence qui s'interpose entre son cœur et celui
de son mari. Afin de se pardonner à elle-même ce mouvement de joie,
suffisait-il qu'elle eût si spontanément, si généreusement rendu le
bien pour le mal? Peut-être. Mais alors lui reviennent à l'esprit des
paroles qui au surplus n'en sortent guère, ces paroles résumant ses
entretiens avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe.

«Dieu seul a pouvoir pour lier et pour délier. L'homme ne saurait
désunir ce que le Tout-Puissant a uni, ce qui, par sa volonté, n'a
qu'un seul principe. Rappelez-vous le langage du rituel: «L'union des
époux est assurée par un mystère si élevé, qu'elle figure l'union de
Jésus-Christ avec son Église.» La loi des hommes a libéré votre
personne--c'était son droit; mais pour libérer votre foi il n'est que
la mort. Rome?... Non, madame. Même avant, dans vos circonstances,
Rome vraisemblablement n'aurait pu le faire. Après, elle se refuserait
même à examiner le cas. Tant que vivra celui qui est votre époux
devant l'Église, l'Église assurément vous autorise à demeurer séparée
de lui, mais non à entretenir commerce avec un autre. Votre péché est
manifeste et ses conséquences sont inéluctables: ayant profané le
sacrement du mariage, vous êtes indigne de recevoir celui de
l'eucharistie. A cela il n'est de doute ni de remède. Mais est-ce une
raison pour désespérer? Que la perte de votre chère enfant ait été un
avertissement d'en haut, il ne m'appartient pas de vous le dire.
Encore moins cette affirmation sied-elle à des personnes bien
intentionnées certes, mais à qui leur piété ne confère sur ce point ni
autorité ni lumières. Et qu'avez-vous affaire de rechercher cela? Que
vous servirait-il d'en être assurée? Il ne nous est pas permis de
scruter les intentions de Dieu. Il est la sagesse, il est la justice.
Ce qu'il fait est bien fait, sa volonté doit être votre loi en toutes
choses. Les croix qu'il nous envoie, nous les devons porter d'un
cœur humble et soumis. Et si ce cœur saigne, nous devons nous
rappeler les plaies de son Divin Fils qui ont saigné pour notre
rédemption. Mais ne songez pas tant, madame, à la colère du Seigneur.
Songez plutôt que, si sa droite est terrible, infinie est sa
miséricorde. Parce que vous avez cessé de marcher dans ses voies, il
ne vous connaîtrait plus? Ce serait oublier que le bon pasteur ouvre
ses bras à la brebis égarée. Ayez confiance en lui, madame: la
confiance le touche plus encore que la prière. Qui n'a jamais douté de
sa bonté peut beaucoup attendre de sa clémence. Ce serait tomber dans
le péché d'orgueil que se croire l'objet d'une réprobation implacable.
L'Écriture le dit: «Dieu ne se met pas en colère chaque jour.»
Remettez entre ses mains votre esprit troublé: il l'éclairera. Mettez
à ses pieds votre contrition parfaite... Vous avez lu les psaumes de
la pénitence: _Cor contritum et humilitatum Deus non despiciet._ Cela
dépend de vous d'obtenir qu'il se tourne vers votre péché et délivre
votre âme. Priez, madame: la prière est douce. Mais les œuvres sont
efficaces. Si cela est bien d'implorer la grâce divine, cela est mieux
encore de la mériter. A ces fins le Seigneur a pour agréable les
oblations et les holocaustes... mais les holocaustes de soi-même,
faites-y bien attention. En immolant votre conscience à votre passion,
vous avez péché gravement; ne croyez pas vous en laver par
l'immolation de votre devoir à votre rédemption. Le Créateur veut
qu'on l'aime et qu'on le serve; il permet aussi et il ordonne qu'on
serve et qu'on aime ses créatures. Vous êtes mère, madame... le
sacrifice d'Isaac n'est pas demandé à tous, et d'ailleurs ce ne fut
pas la volonté d'en haut qu'il s'accomplisse? Le chemin qui conduit
l'âme vers son salut n'est point aussi étroit que d'aucuns le pensent.
Trois routes y donnent accès, qui sont larges et qui sont belles:
celles que jalonnent les actes de foi, de charité et d'amour.»

Si ferme, si consolant pourtant, ce langage avait apaisé Élisabeth.
Mais que pouvait-elle faire? La foi, elle la possédait. Émoussée à
présent l'acuité première de la douleur, elle était sans révolte
contre le cruel décret qui lui avait arraché la chair de sa chair. Et
depuis que ce prêtre lui avait ouvert la porte de l'espérance, la
confiance était entrée en elle avec la soumission. La charité? Par ce
mot, elle le savait, l'abbé Aldebert n'entendait point seulement cette
action si peu méritoire de consacrer au soulagement des pauvres
quelques heures de son loisir et une partie de son superflu. Mais,
sans émuler le Philistin se glorifiant de ses vertus devant l'Éternel,
elle se connaissait douce à autrui, pitoyable au prochain, charitable
en ses jugements, sans haine pour ceux qui lui avaient fait du mal.
L'amour? Ah! c'était là sans doute les œuvres attendues d'elle pour
que Dieu la reçût en sa grâce. Mais comment? Prisonnière de ses si
faciles devoirs de mère et d'épouse, où trouver l'occasion d'élever
son cœur à l'héroïsme? C'est ce que chaque jour se demandait
Élisabeth. Et une tristesse nouvelle l'envahissait de ce que, prête au
sacrifice, le sacrifice ne se présentât point.

Eh bien! voilà qu'aujourd'hui il était venu à elle. Que ce sacrifice
dût être tenu pour agréable, elle n'en pouvait douter. A peine
avait-il surgi en son cœur, imprécis encore, qu'aussitôt elle en
ressentait la volupté douloureuse. Et à présent qu'il se formulait
dans sa précision cruelle, nulle hésitation ne la troublait. Elle,
timorée plutôt, et faible, une certitude la pénétrait, cette assurance
qui déjà l'avait conduite à faire une démarche aussi hasardée. Cela
n'était-il point une indication d'en haut? N'y fallait-il pas voir un
signe que la main du Tout-Puissant l'avait touchée pour lui montrer
son chemin? Et y obéir, ne serait-ce point un témoignage de foi en
même temps qu'une œuvre d'amour?

Cette âme en peine désormais voyait clair devant soi. Un instant plus
tard, Élisabeth entrait dans l'église Saint-Augustin. Là, au pied de
l'autel même où elle avait été liée pour la vie par le lien que, dans
son orgueil, dans sa faiblesse aussi, elle avait cru pouvoir
rompre--là, elle s'abîma en une prière ardente. Du cœur le plus
sincère, le plus fervent, Élisabeth Rogerin demandait à Dieu que
fussent épargnés les jours de cet homme, dont la mort l'eût soulagée
du poids de son péché.

Et quand après un long recueillement elle se leva, elle se sentit
purifiée, elle se sentit forte.

Rentrée au logis à une heure plus tardive qu'elle n'avait accoutumé,
elle y trouva son mari. Libéré plus tôt au contraire des visites qu'à
la fin du jour il recevait dans son cabinet, André était auprès du
feu, parcourant les journaux du soir. Souriant, il lui dit:

«Je te croyais perdue. Tu as fait l'école buissonnière?

--Oui... beaucoup de courses... Je me suis attardée...

--Que m'a raconté Gabriel? continua-t-il gaiement... Une dame est
venue te chercher et t'a emmenée dans une belle voiture?...»

Son visage enfoui dans les cheveux du petit garçon, qui s'était jeté à
son cou, Élisabeth put rougir. Comment s'y prennent donc,
pensait-elle, les femmes qui ont à se cacher de leur mari? Toute
confuse d'avoir aussi vite trouvé un mensonge, elle répondit
vaguement:

«Ah! oui... Mme Laurent-Janin... Elle était venue me parler pour sa
vente de charité au profit de la Croix-Rouge, et nous sommes sorties
ensemble... Elle m'a menée au Bois.

--Tu as très bien fait. Mais je ne savais pas que les Laurent-Janin
fussent si fastueusement attelés. Bon métier que dépecer son
prochain... Cela mène plus loin que la classique guimbarde du médecin
d'antan.

--Oh! Gabriel a un peu exagéré, j'imagine.»

L'enfant, qui, comme souvent il faisait, avait suivi des yeux sa mère
par la fenêtre, savait très bien que cette visiteuse n'était pas Mme
Laurent-Janin et que la voiture était bien plus belle, avec les deux
grands chevaux et un valet de pied tout fourré. Comme habituellement
les petits infirmes, il était très observateur. Mais, comme eux aussi,
il avait de la finesse, et une intuition l'avertit qu'il devait se
taire.

«Vois, ma chérie, combien la distraction te réussit, reprit André.
Depuis longtemps je ne t'avais vu aussi belle mine.»

Un regard dans la glace montra à Élisabeth ses yeux brillants d'une
flamme singulière. Le sourire qui errait sur ses lèvres, allant très
loin, très haut, là où était monté son cœur, s'accentua. Et, se
penchant vers son mari, elle lui donna un baiser.



VI


Hélène Percheron avait fini par s'apercevoir que sa situation diminuée
n'équivalait pas à la ruine. Au début cela lui avait été de peu de
conserver l'aisance; dès qu'elle ne pouvait plus éblouir le prochain,
autant être tout à fait pannée, pensait-elle. Néanmoins, on ne saurait
indéfiniment bouder contre soi-même. Sans être réconciliée avec son
nouveau destin, elle s'était arrangée pour en tirer le meilleur parti
possible. Deux fois l'an, au changement de saison, elle faisait à
Paris un séjour fort économique, l'appartement de l'avenue de Messine
étant assez vaste désormais pour que ses parents l'y pussent
hospitaliser. Son véritable objet était le renouvellement de ses
toilettes; son prétexte, assez motivé, amuser sa fille, la marier
surtout, entreprise qui n'allait pas sans peine. Cette grande
Antoinette à qui son ample corsage, sa lourde structure, son imposant
maintien, ses traits massifs, sa physionomie immuable avaient valu
d'être surnommée par les intimes «la statue de Strasbourg» était
insuffisamment pourvue d'attraits pour compenser la pénurie de dot,
n'ayant en cela à compter que sur la générosité de son grand-père.

Ce printemps-là, sa mère avait fait précéder le voyage à Paris d'un
mois à Nice pour le carnaval. Dînant chez les Rogerin peu de jours
après son arrivée, elle leur en narrait les élégances, encore que cela
ne les intéressât guère. Mais la laisser parler ne coûtait aucun
effort, tant elle se chargeait bien de faire elle-même la réponse avec
la demande. C'était une pluie qui tombait, une grêle plutôt, étant
fort bruyante, sous laquelle il n'y avait qu'à courber le dos avec
résignation. Sa fille en revanche--renonçant à la lutte sans
doute--gardait habituellement le silence, et tout portait à croire
qu'elle n'en pensait pas davantage.

«Oh! et figure-toi, Élisabeth, s'interrompit tout d'un coup Hélène,
qui j'ai rencontré là-bas? Ton «ex» en personne, ma chère.»

Cette expression d'un goût médiocre étant en usage dans son milieu, où
n'étaient pas rares les femmes divorcées, elle l'employait sans
songer que cela risquait de déplaire à la délicatesse de sa cousine.
Et cette fois, par aggravation, c'était en présence d'André, qui
fronça légèrement le sourcil. S'en étant aperçue elle appuya
lourdement sur son impair.

«Oh! pardon... cela ne vous est pas agréable qu'on parle de lui. Je
comprends cela. Quoique à présent il n'y ait plus lieu de prendre la
mouche. Si vous vous doutiez de l'état dans lequel je l'ai trouvé!...
Depuis près d'un an il est très malade de la moelle épinière... Le
savais-tu?

--Eh! comment Élisabeth l'aurait-elle su? fit André avec impatience.

--Voici quelques mois il était même condamné. Puis tout d'un coup
s'est manifesté un mieux vraiment miraculeux. Est-ce le Midi qui l'a
retapé ou quoi? Toujours est-il qu'il a repris du poil de la bête. La
mauvaise herbe est la plus tenace. Tout de même il n'est pas destiné à
faire de vieux os. Il te doit bien cela, Élisabeth... Car alors tu
pourras régulariser ta situation.»

Très sec, de nouveau le mari répondit au lieu de la femme:

«Quelle irrégularité, ma chère cousine, voyez-vous donc dans notre
situation?

--A mon point de vue, aucune. Évidemment c'est toujours mieux d'être
mariés avec toutes les herbes de la Saint-Jean. Mais ce n'est pas moi
qui trouve rien à reprendre dans un mariage civil, quand on ne peut
pas faire autrement. Dernièrement il avait été question pour
Antoinette d'un homme divorcé, à son profit... Cela n'aurait même pas
été une cause d'hésitation, si sa fortune m'avait paru suffisante.
Non: ce que j'en dis, c'est pour Élisabeth. Sans doute ne serait-elle
pas fâchée de passer par l'église. Il est toujours temps, vous savez.

--Quel que puisse être mon sentiment à ce sujet, Hélène... et jamais
je ne te l'ai fait connaître... en aucun cas je ne fonderais sur la
mort de personne la réalisation du plus cher de mes désirs.

--Oh! la mort de celui-là serait une si petite perte, même pour lui...
T'imagines-tu, pour un viveur, pour un sportsman, ce que ce doit être
que se trouver réduit à l'état de cadavre ambulant? Le monsieur n'est
guère intéressant, et pourtant c'est pitié de voir ce décartonnage.
Des amis chez qui nous nous sommes trouvés ensemble... tu les as bien
connus autrefois: les Caverois, les grands meuniers... les Paul, ceux
qui ont un si beau yacht... ils ont racheté l'écurie de courses de
Lambertier... Eh bien! ils me le disaient: la vie lui est tellement à
charge qu'il parle souvent de se faire sauter le caisson. A la vérité,
ce sont choses qu'on dit... cela ne coûte guère. Mais on ne les fait
pas.»

Très calme et très grave, Élisabeth répliqua:

«J'espère bien que Dieu écartera de lui une tentation aussi coupable.

--D'autant qu'en définitive l'existence a encore du bon pour un homme
tellement riche. Sa mère vit auprès de lui à présent. Dame, il n'est
guère mariable... Quoique avec son argent, il trouverait bien quand
même... Il a eu le tact de ne pas me parler de toi.

--Et je vous serai obligé, ma cousine, d'imiter sa réserve, intervint
de nouveau André. Ce thème de conversation n'est point des plus
plaisants.

--Je puis bien encore dire à Élisabeth que Mme Lambertier m'a tourné
un joli compliment à son endroit. Elle trouve que depuis douze ans tu
n'as pas pris un jour. Pourtant elle t'avait vue en deuil cet hiver,
et le noir n'est guère avantageux aux brunes. De l'avoir quitté, tu es
vraiment rajeunie. Et cela n'ôte rien à ton chagrin pour la pauvre
petite, n'est-ce pas?»

Puis, par une de ces sautes d'esprit qui n'avaient d'égales chez
Hélène que sa prolixité sur un même sujet:

«A propos, s'écria-t-elle... il n'y a d'ailleurs aucun rapport, mais
puisque André veut qu'on parle d'autre chose... savez-vous ce que j'ai
appris aujourd'hui? C'était chez Marescot, où se coiffe aussi la
femme du procureur général. Nous nous y sommes trouvées ensemble, et
elle m'a confié dans le tuyau que Gaston est compromis dans l'affaire
des chemins de fer de Madagascar... Il serait un des 62, et non des
moindres. Cela expliquerait comment il peut soutenir son train. La
pauvre Jeanne ne se doute de rien. Il lui conte qu'il fait des
affaires à la Bourse, et elle le croit, dur comme fer. Pensez donc,
pour entretenir deux ménages... Un véritable collage à présent avec
cette danseuse...»

Un regard machinalement jeté par Élisabeth vers «la statue de
Strasbourg» rappela à sa mère qu'il serait séant d'abréger ces
révélations peu faites pour des oreilles virginales. Au vrai, la
placidité toute bovine d'Antoinette n'en semblait ni troublée ni
intéressée.

«Encore pour papa un coup terrible, continua Mme Percheron ayant
repris du souffle. Heureusement il est au mieux avec le garde des
sceaux, son collègue de la Somme. Ils ont été camarades au collège, au
quartier Latin... On pourra sans doute étouffer l'affaire en ce qui
concerne Gaston.

--Ne vous inquiétez pas, dit André. On l'étouffera bien pour tous les
chéquards. Ce n'en sera pas moins triste pour mon oncle. Mais la
conscience publique aujourd'hui est plus indulgente que la sienne, et
la prochaine crise ministérielle, je le parierais, fera de son gendre
un sous-secrétaire d'État. Rien de tel que d'être pris la main dans le
sac. On en rit, comme les nègres, et l'opinion est désarmée. Le tout
est d'avoir de l'estomac. Or, à défaut de mérite plus saillant, de
celui-là du moins votre beau-frère est copieusement pourvu.

--Vous pensez? Eh bien! tant mieux pour Jeanne. Et pour moi aussi: il
pourra attacher Fred à son cabinet et en quittant le pouvoir lui
refiler une bonne petite sous-préfecture. Eh! que voulez-vous,
André?... A chacun de tirer son épingle du jeu. Autant mon fils qu'un
autre... Il ne fera ni mieux ni plus mal. Sur ce, mes bons amis, vous
me permettrez de vous souhaiter le bonsoir? J'en ai tant fait tantôt
que je ne tiens plus ensemble. Mes essayages m'ont tuée. Ah! au fait,
j'ai pour demain la loge du préfet pour la Comédie-Française. Tu ne
voudrais pas venir, Élisabeth? Une belle seconde... Bartet y est,
dit-on, excellente, et des toilettes délicieuses. Non?... C'est une
baignoire, tu sais... et la pièce est tout à fait sérieuse. Je
t'assure, ma chère, que tu devrais te distraire un peu. Non, vraiment?
Et vous, André, vous ne voulez pas une place? J'en ai trois à offrir
parce que ce n'est pas un spectacle pour Antoinette, et je vais
demander à Georges et Cécile... Non?... Je regrette... Autrefois,
j'avais horreur des places de théâtre données. Jamais on ne les a pour
le jour qu'on voudrait. Ainsi demain cela dérange tous mes plans...
Mais aujourd'hui je suis bien heureuse de profiter des aubaines...

--Et vous avez raison, ma chère cousine. On trouve de meilleures
occasions de placer sa dignité... Oh! s'écria-t-il en revenant de
l'accompagner jusqu'à la porte, l'insupportable crécelle...

--Cela lui fait plaisir de parler, et on n'est pas tenu de l'écouter.

--Bon gré, mal gré, on l'entend. Cela suffit pour que les dents en
grincent. Si encore son parlottage était inoffensif...

--Elle n'a pas de mauvaises intentions.

--Les sots font plus de mal que les méchants.»

Sa femme ne répondit que par un sourire, et elle sortit pour aller
voir si son fils dormait. Dans l'après-midi, l'enfant avait eu un
petit mouvement de fièvre.

Souvent il revenait maintenant, le joli sourire d'autrefois. L'abbé
Aldebert le lui avait dit:

«Soyez aimable à ceux qui vous entourent et à vous-même. Il ne faut
pas confondre la contrition avec ce qu'en théologie nous appelons la
délectation morose. Dieu aime qu'on tourne vers lui un visage riant.
Il y voit une marque de la confiance qu'on met en sa miséricorde, et
la prière lui arrive plus agréable.»

C'est presque sans effort aujourd'hui qu'elle obéissait à cette
direction. Si la plaie demeurait ouverte, un baume du moins la
rafraîchissait, en calmait les élancements douloureux. Le sentiment de
sa faute ne s'était point affaibli; mais elle avait conscience d'avoir
fait un pas vers son rachat. Et chaque jour elle répétait la généreuse
supplique où elle mettait toute sa sincérité avec toute sa ferveur.
Son mari sentait en elle, entre eux, la détente. Il en attribuait tout
le mérite à cette intervention sacerdotale qu'il avait provoquée.

«Augustin, pensait-il, lui aura parlé raison. Il lui aura dit
sensiblement les mêmes choses que moi, mais dans ces formes
ecclésiastiques qui savent joindre l'onction à l'autorité. Élisabeth
est une douce créature, mais une âme molle. Elle suit l'impulsion
donnée, sans rien mettre de son effort personnel. Le tout était de la
soustraire à des influences désastreuses. C'est fait... le temps se
chargera du reste.»

Et il se réjouissait que fût conjuré le mal.

Ce soir pourtant, c'était le front d'André qui s'assombrissait d'un
nuage. Quand sa femme fut rentrée dans le salon, où avant de se
retirer pour la nuit elle remettait en ordre avec une exactitude un
peu méticuleuse livres entr'ouverts, journaux dépliés, bibelots
dérangés, brusquement il lui dit:

«Je voudrais, Élisabeth, te demander une chose. D'après ce que vient
de dire Hélène, je crois comprendre que tu as vu Mme Lambertier cet
hiver?

--Je l'ai vue.

--Et où cela?

--Ici.

--Tu ne m'en as jamais parlé.

--Il me semblait que ce nom n'est pas fait pour être prononcé devant
toi.»

C'était donc là le petit mystère qui, voici quelques mois, lui avait
trotté en cervelle. Cette explication, si naturelle pourtant, de
certaine visite reçue par sa femme, lui était apparue inexacte.
Incident de telle insignifiance qu'il n'y aurait plus songé néanmoins,
si peu après, promenant son fils au Bois un dimanche matin, à la vue
d'un grand coupé bas, attelé de deux beaux carrossiers normands,
cocher et valet de pied engoncés dans le collet de vison, le petit
garçon ne s'était écrié:

«Tiens! la voiture qui est venue l'autre jour chercher maman.»

Derrière la glace il avait aperçu une haute et sèche silhouette à
cheveux blancs. Ce n'était pas la débordante Mme Laurent-Janin, de
qui, en outre, il avait su depuis qu'elle s'était ralliée à
l'automobilisme. Pourquoi ce petit mensonge? Puis il s'était dit que
les femmes, les meilleures, sont enclines parfois à des cachotteries.
Et nulle ne saurait être plus innocente que celle-ci, où se trouvait
mêlée une vieille dame. C'était donc cela... Mais comment Élisabeth
était-elle sortie avec Mme Lambertier, et pourquoi?

«Je ne suis pas curieux, reprit-il. Cependant, puisque l'indiscrétion
de cette caillette me fait connaître une visite assez étrange, tu en
conviendras...

--L'indiscrétion n'en est pas une. Je suis bien aise au contraire que
tu saches la seule chose depuis notre mariage qu'à tort ou à raison
j'avais cru devoir te laisser ignorer.

--Alors tu me conteras ce que venait faire chez nous ton ancienne
belle-mère.

--En deux mots ce sera dit: elle venait de la part de son fils,
gravement malade, solliciter le pardon des torts qu'il a eus envers
moi.

--Honorable scrupule. Mais je n'aurais pas cru ce noceur croisé de
maquignon si accessible à la peur du diable.»

L'ironie d'André était fort acerbe. Doucement, sa femme l'en reprit:

«Pourquoi parler ainsi d'un homme qui est malheureux?... tandis que
nous ne le sommes point, que t'en semble?»

Le vaillant sourire reparut sur les lèvres, elle lui tendit une main
où brillait l'anneau de leur union. Machinalement, il la prit, et
presque aussitôt la laissa retomber. Y avait-il donc vu l'alliance
qui, à ce doigt, avait précédé la sienne? Et sur le même ton il
continua:

«Requête qui, d'ailleurs, fleure ridiculement la littérature.

--Un quasi mourant qu'il était alors?... Et la littérature jamais
n'avait été son fait... Mais si nous quittions un sujet qui m'est
pénible et ne t'est point agréable?...»

André s'entêta.

«Et tu lui as octroyé son absolution?

--Aurais-tu voulu me voir la lui refuser? Un jour, t'en souvient-il,
c'est toi qui m'as rappelé les enseignements du Pater: pour que Dieu
nous pardonne nos offenses, nous devons pardonner les offenses
d'autrui... Quoiqu'en cette occasion j'aie eu bien peu de mérite...»

Et dans un mouvement de gracieuse coquetterie dont elle voilait son
héroïque mensonge:

«Car je lui devrais même de la gratitude. S'il s'était un peu moins
mal conduit avec moi, serais-je ici, monsieur, pour faire votre
bonheur, comme je m'en flatte... sans compter le mien?

--Vrai, ma chérie, tu es heureuse?... tout à fait heureuse?»

Il la regardait jusqu'au fond des yeux. Élisabeth détourna légèrement
son visage où montait un peu de rougeur.

«Tout à fait?... puis-je l'être, avec le souvenir toujours saignant de
notre cher petit trésor?»

André eut le sentiment qu'elle s'évadait de la question. Sa réplique
cependant était inattaquable. Pourquoi, en la forçant dans ses
retranchements, risquer de troubler la douceur revenue entre eux? Et
avec une gaieté un peu voulue:

«Malgré tout le gré, dit-il, que je lui sais pour t'avoir donnée à
moi, je ne nourris pas à son endroit autant de mansuétude. Mais tu es
meilleure...

--Je suis chrétienne, simplement.

--Et puisque tu as administré à ce vilain monsieur son viatique pour
l'autre monde, qu'il s'y rende donc à bref délai. Ce sera un
soulagement pour lui, un débarras pour l'humanité... unique parole
sensée proférée tout à l'heure par ta linotte de cousine... Et pendant
que c'est chaud, il courra meilleure chance que Dieu le reçoive en
grâce sous tes auspices.

--Ne parle pas aussi légèrement, mon ami... C'est mal.»

De nouveau le visage d'André se rembrunit, et l'irritation, un moment
détournée, s'accentua.

«Allons, Élisabeth, n'exagère point. Que tu aies bien agi en ceci, j'y
consens. Mais à pousser trop loin ta magnanimité, elle prendrait un
caractère désobligeant pour moi. A t'entendre, on croirait vraiment
que tu portes au personnage une manière d'intérêt...

--Tu ne crois rien de pareil, et ce n'est pas bien de soulever même
une idée aussi absurde.

--Il ne fallait pas me la suggérer par un excès de charité très
chrétienne, sans doute, mais fort malplaisante pour un mari. Jamais,
cela va de soi, je ne prononçais ce nom; jamais je ne pensais à celui
qui le porte... presque jamais. Et puisque nous nous trouvons dans des
milieux très différents, j'ai la bonne chance de ne pas même connaître
son visage. Je ne serais pas un homme cependant, et je ne t'aimerais
pas, si son existence n'était une épine qui parfois me blesse. Le jour
où j'apprendrais sa mort, il serait légitime que j'en ressentisse de
la satisfaction...

--André!...

--Et si, comme le professe la philosophie occultiste, je croyais que
le désir est une force, qui porte en soi sa puissance de réalisation,
je souhaiterais de tout mon cœur la disparition de cet être
malfaisant. A tout hasard, tiens, je la souhaite... Cela servira
peut-être.»

Avec une véhémence dont elle ne fut pas maîtresse, Élisabeth se
récria:

«Non, non, mon chéri, il ne faut pas... c'est un souhait impie... Je
t'en prie, ne fais pas cela... Non, non...»

Un flot de sang empourpra le visage d'André.

«En vérité, Élisabeth, tout à l'heure je plaisantais... Mais à
présent, je me demande... Allons, ce n'est pas possible... je suis
fou...

--Un peu...»

Et reprenant son sang-froid comme il perdait le sien:

«André, continua-t-elle, mon cher mari, ne me force pas à
t'expliquer... car oui, cela est vrai, je souhaite, moi, que M.
Lambertier vive... Ne me contrains pas à te dire pourquoi.»

Mais lui, sa colère montant:

«Je le prétends, au contraire. Que me disais-tu donc, tout à l'heure,
n'avoir jamais rien eu à me cacher?... Et voici un mystère entre
nous... un mystère offensant pour moi. Que signifie tout cela,
Élisabeth?... J'ai le droit de le savoir.

--C'est une chose qui regarde uniquement ma conscience. Et toi-même me
l'as déclaré un jour: même pour l'époux le plus tendrement chéri, ce
terrain-là est sacré.

--Qu'est-ce que ta conscience peut avoir affaire avec la vie ou la
mort de cet homme?

--Ne me demande pas cela, André, je t'en conjure. C'est puéril
peut-être, c'est absurde... mais tu ne peux savoir combien tu
m'affliges en insistant.

--Et pourquoi donc, si, comme je n'en veux pas douter, ton motif est
avouable?

--Il est des choses avouables et même louables qu'une pudeur retient
de révéler.

--Une pudeur, Élisabeth!...

--Une délicatesse, si tu préfères. André, sois généreux. N'abuse pas
pour forcer un petit secret... et un secret bien innocent, tu en es
certain, de l'imprudente protestation que m'a arrachée ton souhait
malséant.

--Tu as même dit impie, rien que cela... Il est impie de souhaiter que
M. Lambertier meure!

--Il est impie de souhaiter la mort de qui que ce soit.

--Eh! sais-je si celui-là ne t'inspire pas un intérêt particulier?

--André... oh! André...»

Il eut honte un peu de cette parole. Mais pour s'en excuser, son
irritation était trop vive. Cette femme d'apparence frêle et de nature
timide possédait des réserves inattendues de fermeté. Aussitôt elle se
ressaisit.

«Mon pauvre ami, je ne te ferai pas l'injure de prendre sérieusement
tes paroles. M'attribuer à moi l'ombre même d'un intérêt pour l'homme
qui depuis douze ans est sorti, non de mon cœur, où jamais il
n'était entré, mais de ma vie... de ma vie qu'il aurait ruinée si tu
ne m'avais, toi, reconstruit le plus doux des foyers!... je me refuse
à discuter semblable aberration.»

Fâché contre elle, plus encore mécontent de lui, André se taisait,
tordant nerveusement la pointe de sa barbe.

«Si j'y consentais, poursuivit Élisabeth, je n'aurais qu'à en appeler
au simple sens commun. Serait-ce lui vouloir du bien que désirer qu'il
vive, quand lui-même appelle la mort et au besoin la hâterait de sa
main?

--Tu raisonnes très bien, Élisabeth... trop bien... Je serais mieux
convaincu si tu me dévoilais tout bonnement cet abîme d'iniquité.
Peut-être ai-je eu tort de te presser là-dessus... mais à présent nous
ne saurions rester sur une équivoque pénible. Pour toi, pour moi, il
faut m'expliquer ce cri de tout à l'heure... un cri parti du cœur,
quoi que tu en dises.

--Il est parti du cœur, cela est vrai. Je souhaite que M.
Lambertier ne meure point, parce que j'aurais peur d'en éprouver trop
de joie.

--C'est tout?... Cela ne valait pas une telle résistance à m'avouer
un sentiment qui t'honore... encore qu'il me paraisse bien alambiqué.

--Non, ce n'est pas tout... Tu le veux?... Mets-toi ici, André, tout
près de moi... Tu vas savoir le reste. Mais à cette condition que tu
m'écouteras sans colère, sans humeur, sans m'interrompre même. Tu
promets?»

Il promit. Et, la main dans la main de son mari, très simplement,
Élisabeth lui dit tout: la démarche de Mme Lambertier, sa visite
avenue d'Iéna,--ici elle dut, par une tendre pression des doigts,
calmer le frémissement irrité de ceux qu'elle tenait entre les
siens,--enfin cette résolution prise, ayant valeur de vœu, qui
quotidiennement la faisait prier pour la vie de celui dont la mort eût
délivré son âme. Fidèle à l'engagement pris, André gardait le silence.

«Tu vois, cher ami, dit-elle en finissant, il ne faut pas que ton
souhait aille contre le mien.»

Mais lui, levant les épaules:

«Des souhaits, fit-il... des mots!

--Peut-être. Mais si dans ces mots je puise la consolation et
l'espoir?... Oh! André, n'empêche pas Dieu de m'exaucer.

--Eh! ma chère, qu'empêcherais-je? Il t'écoute mieux que moi,
assurément.

--Je le voudrais. André, ne sois pas ironique. Songe bien que, pour
valoir un peu, ma prière doit partir d'un cœur sincère. Songe que,
si elle recélait aucune arrière-pensée, elle ne serait qu'un honteux
marché avec le ciel. Les sceptiques, je le sais, s'imaginent ces
choses... ils s'imaginent que nous offrons un sacrifice en échange
d'une grâce. Oui, cela semble ainsi. Il n'en est rien pourtant. Je
sens cela si bien... Comment me faire comprendre?... Oui, je souffre
amèrement de vivre avec toi en infraction aux lois de l'Église... oui,
ce me serait une joie infinie de pouvoir être ta femme devant Dieu
comme je le suis devant les hommes. Mais ayant péché si gravement,
sans doute dois-je souffrir encore afin de mieux expier. Il faut donc
que l'obstacle demeure, et mon vœu pour le conserver doit être
ardent, et ma prière doit être fervente. Des mots, André, crois-tu?...
Il va mieux cependant, un mieux miraculeux... Ce sont les propres
paroles d'Hélène. Simple coïncidence, vas-tu me dire. Pense-le à ton
gré, mais respecte mon illusion si c'en est une. Ce qui importe, c'est
que mon intention soit tenue pour méritoire. Tout est dans
l'intention, vois-tu. Quand on allume un cierge devant un autel,
est-ce ce morceau de cire dont on fait offrande? Non: il n'est qu'un
témoignage. Pratique puérile si tu veux, que peuvent dédaigner les
esprits raisonneurs, et qui pourtant, venant d'un cœur plein de
ferveur, touche celui de Dieu. La volonté du sacrifice m'appartient...
Puisse-t-elle être acceptée miséricordieusement comme humblement je
l'offre. Je donne tout ce que je puis dans ma faiblesse... le
souverain juge fera de moi ce qu'il voudra.»

Une flamme incendiait les clairs yeux de pervenche, la voix douce
vibrait d'un accent inconnu, et c'est sans exaltation pourtant qu'elle
parlait, sans emphase. Vaincu par cette simple foi, André se taisait.
Dans un élan de cette grâce mutine que parfois elle avait, avec un
sourire, Élisabeth reprit:

«Toi d'ailleurs, incroyant, puisque tu ne reconnais pas l'efficacité
de la prière, tu n'as pas à craindre qu'en soit influencé ce que tu
appelles le cours logique et normal des événements. A ton sens, toute
vie est mesurée au livre du destin... Ah! ne te dédis point, tu me
l'as dit un jour. De deux choses l'une, André: ou tu admets
l'intervention divine dans les choses d'ici-bas, et alors tu comprends
le sens de la supplique que j'adresse là-haut... ou tu la méconnais,
et en ce cas quel mal te semble-t-il que je puisse faire avec mes
paroles vaines?... Et pourquoi, toi, émettre un souhait contraire au
mien, puisque à tes yeux tous souhaits ne sont que des mots?

--Oh! sophiste... Mais tu as raison en ceci: que cet homme vive ou
bien qu'il meure, cela ne m'est de rien, puisque nous nous aimons.»

Raisonnablement en effet, avait-il donc sujet de se plaindre? Illusion
peut-être, superstition, conception puérile du divin... Peut-être...
Mais en remettant à un prêtre le soin de cette âme malade, il avait
bien dû prévoir que les remèdes employés ne seraient pas ceux suggérés
par son esprit de logicien. L'essentiel était qu'Élisabeth fût
soulagée, puisqu'elle ne pouvait guérir. Ce but atteint, allait-il
discuter les chemins qui l'y avaient conduite?

Ainsi d'abord raisonna André. Puis il pensa plus loin et plus
haut. Il pensa tellement que, parlant de cela au presbytère
Saint-Jacques-Saint-Christophe, il fut amené à faire cette remarque:

«La religion jusqu'à présent m'était apparue comme relevant du
sentiment... sans nier d'ailleurs que le sentiment n'ait ses droits.

--Fort bien, dit l'abbé Aldebert... Et à présent?

--A présent, un scrupule me trouble. Pour que dans cette douce petite
âme, que je jugeais passive, une résolution soit entrée, dont, la
valeur réelle en fût-elle nulle, l'héroïsme ne subsiste pas moins...
pour qu'Élisabeth la tienne en y apportant une sincérité profonde, une
ardente ferveur, une fermeté inébranlable... pour expliquer pareil
phénomène, il faut, me semble-t-il, que la religion soit quelque chose
de plus grand.»

Le prêtre sourit.

«Es-tu sûr, André, de n'avoir jamais auparavant pensé cela, dans le
tréfonds de toi-même?

--Non, je n'en suis pas sûr. Lorsque, fugitivement, ma réflexion se
fixait sur ces problèmes, un argument m'était apparu, probant, en
faveur de la puissance de l'idée religieuse. C'était le spectacle de
tout ce qu'elle a engendré de sacrifice et d'héroïsme. Preuve
empirique, à la vérité, et remontant de l'effet à la cause, méthode de
raisonnement des plus défectueuses. Mais, dans tout ce qui est du
domaine moral, une démonstration scientifique est-elle possible? Je me
disais donc qu'on ne souffre pas pour une non-entité, qu'on ne meurt
pas pour une chimère. Ma femme assurément n'émule que de très loin les
martyres dans le cirque. A deux mille ans de distance, cependant, son
acte émane du même principe. Et ce principe ne serait qu'un mirage,
fait de la faiblesse d'esprit de l'homme? Et pour lui faire enfin
entrevoir la raison, pour lui montrer le néant de cette foi qui a
transporté des montagnes, il aurait fallu que cent générations
vécussent dans pareille erreur... cent générations ayant, d'autre
part, opéré cette œuvre immense de conduire l'humanité du point où
elle était alors à celui où elle se trouve aujourd'hui?... Et c'est en
vain qu'auraient été manifestées tant de fidélités, tant d'immolations
consenties, tant de sang versé avec enthousiasme?...»

André s'animait, les idées surgissaient, pressées, dans son cerveau.

«Cela confond la raison, poursuivit-il... le rationalisme si tu
préfères, de considérer pour quelles infiniment petites divergences
dogmatiques tant d'hommes ont donné leur vie. Tiens, je me souviens de
ceci... Nous avons fait en Écosse notre voyage de noces. Race forte et
énergique, positive même entre toutes, et pays entre tous déchiré par
les luttes confessionnelles. Le catholicisme y fut persécuté; mais
cela ne suffisait point à la violence des passions religieuses. Dans
le vieux cimetière des Frères-Gris, à Édimbourg, je suis demeuré tout
pensif devant le monument--fort laid d'ailleurs, ces puritains n'ayant
aucun sentiment de l'esthétique--érigé à la mémoire de dix-huit mille
martyrs covenantaires. Hors les érudits en cette spécialité, qui de
nous sait aujourd'hui ce qu'était ce Covenant armant ainsi des
protestants les uns contre les autres? C'est oublié, c'est enfoui sous
les cendres de ceux qui sont morts pour ce morceau de parchemin. Et
ailleurs, pour le signe de croix fait de gauche à droite ou de droite
à gauche, combien de chrétiens se sont entr'égorgés? On sourirait de
cela?... Des sots. C'est chose sérieuse que mourir volontairement,
pour une idée... c'est chose sainte. Ah! pour un esprit de bonne foi,
Augustin, que cela est donc troublant!»

Très attentif, l'abbé Aldebert écoutait.

«Veux-tu, André, lui dit-il simplement, me faire un plaisir? Viens
dimanche à dix heures: c'est ma messe paroissiale. En chaire, tu
m'entendras débuter par ces paroles: «Aujourd'hui, mes frères, pour
texte je prendrai les pensées, très belles, d'un incroyant.»

Ce fut au tour de l'autre de sourire. Et le prêtre ajouta:

«Voyons-nous quelquefois, ami... nous causerons. Et qui sait?...»

André a hoché la tête. Mais il n'a pas dit non. Souvent il se
rencontre avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe, et tous deux
s'entretiennent longuement. Qui sait, en effet?...

A en croire Alcide Biscaras, il y aurait déjà de grands pas accomplis.
L'autre jour, en l'honneur du docteur Georges, fraîchement décoré, un
dîner réunissait, avenue de Messine, avec la famille et les intimes,
quelques-uns des camarades du père et des maîtres du fils. La
conversation ayant aiguillé sur la laïcisation des hôpitaux, un débat
assez vif s'engagea entre le haut fonctionnaire de l'Assistance
publique et certain membre de l'Académie de médecine, connu pour
s'être érigé en champion des Sœurs. De la prétendue pression
exercée par elle sur la conscience des malades, on vint à parler de
l'ingérence du confesseur dans les ménages. Et le vieux jacobin s'en
donna à cœur joie, jusqu'au moment où André finit par entrer en
lice.

«Le besoin de confier ses difficultés, ses peines, voire ses fautes,
est assez humain et très féminin. Si ce n'est un prêtre qu'une femme
met dans ses secrets, c'est une amie souvent, par qui il sera moins
bien gardé. Quel avantage y trouvez-vous?

--Qu'elle connaît les passions. Un prêtre les ignore.

--Vous croyez? Il ne les vit pas, soit, mais il les voit défiler à son
confessionnal, où elles palpitent sous sa main, dans toute leur
vérité. Et un confesseur intelligent--il y en a, je vous
l'affirme--exercera toujours sur une âme en détresse une action plus
salutaire que la plupart des confidentes. En tant qu'une robe doive se
trouver en tiers entre sa femme et lui, un mari a tout intérêt,
soyez-en sûr, à ce que ce soit une soutane au lieu d'un cotillon.»

Son interlocuteur demeurant quelque peu interloqué par une profession
de foi aussi inattendue, avec cet accent de conviction profonde qui
intimide la contradiction André ajouta:

«Croyant ou non à ce que détient le prêtre, on ne saurait douter,
monsieur, que ce soit quelque chose de très grand.

--Voilà donc ton neveu Rogerin qui s'encapucine comme l'autre,» dit un
instant plus tard Biscaras à son vieil ami.

Celui-ci haussa les épaules. A quelle adresse allait ce geste de
dédain ou d'impatience? il ne s'en est point expliqué. La remarque
cependant a fixé son attention sur ce que parmi les siens, groupés ce
soir autour du patriarche et ayant respiré pourtant l'atmosphère de
son athéisme, la religion conserve encore d'empire.

Le grand chirurgien mourra sans cesser de croire qu'il n'y a rien.
Mais dans ses songeries de vieillard à présent, parfois il
s'émerveille de la puissance de ce quelque chose à quoi tant d'autres
croient.



    _Achevé d'imprimer_

    le vingt-huit janvier mil neuf cent huit

    PAR

    ALPHONSE LEMERRE

    6, RUE DES BERGERS, 6

    _A PARIS_





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Après le divorce" ***

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