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Title: Le Rhin, Tome II
Author: Hugo, Victor, 1802-1885
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Rhin, Tome II" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée, y compris celle de certains noms propres ou communs en
allemand, et n'a pas été harmonisée.



    LE RHIN

    II



    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9



    VICTOR HUGO

    LE RHIN

    II

    COLLECTION HETZEL

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

    1858

    Droit de traduction réservé



LETTRE XVIII

BACHARACH.

  Les harmonies des vieilles femmes et des
    rouets.--Bacharach.--Bric-à-brac.--Les girouettes et les
    tourelles.--Les goîtreux et les jolies filles.--L'auteur est
    plongé dans l'admiration.--Une des malices que Sibo de Lorch
    faisait aux gnomes. A ville sévère paysage féroce.--L'auteur
    laisse entrevoir sa haine pour les façades blanches à
    contrevents verts.--Il appelle effroyable ce qu'il trouve
    admirable.--Où diable une marchande de modes va-t-elle se
    nicher?--L'auteur se souvient de ce que Thésée dit au lion dans
    le _Songe d'une nuit d'été_.--Le _Wildes Gefæhrt_.--Les grâces
    de Bacharach.--Quatre mots sur Frédéric II.--Effet que fait un
    voyageur aux gens de Bacharach.--L'Europe, la civilisation et
    le dix-neuvième siècle accrochés à un clou dans un
    cabinet.--Symptômes graves.--Ce que c'était que cette chose
    gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa
    croisée.--Saint-Werner.


    Lorch, 23 août.

Je suis en ce moment dans les vieilles villes les plus jolies, les
plus honnêtes et les plus inconnues du monde. J'habite des intérieurs
de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des
lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des
degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une
vieille femme et un rouet à pieds torses bougonnent dans l'ombre
ensemble à qui mieux mieux.

J'ai passé trois jours à Bacharach, façon de cour des Miracles oubliée
au bord du Rhin par le bon goût voltairien, par la révolution
française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et
de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons
en forme de commodes et de secrétaires. Bacharach est bien le plus
antique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès
de Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont des rues de
Rivoli et des cités Bergère. Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On
dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique
sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut
en bas, avec son goût de géant, un tas de curiosités énormes. Cela
commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher
volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un
autel romain selon les derniers, qu'on appelle l'_ara Bacchi_. Puis,
au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires
vermoulues, coupées en deux et plantées debout en terre, qui servent
de cahutes à des pêcheurs. Puis, derrière les cahutes, une enceinte
jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus
ébréchées, les plus mitraillées, les plus croulantes qu'il y ait. Puis
contre l'enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et
des galeries, et au delà sur le pied de la montagne, un indescriptible
pêle-mêle d'édifices amusant, masures bijoux, tourelles fantasques,
façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un
clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes
poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en
volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des
couronnes philosophiquement pleines de fumée, girouettes
extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des
lettres majuscules de vieux manuscrits découpées dans la tôle à
l'emporte-pièce, qui grincent au vent. (J'ai eu entre autres au-dessus
de ma tête un R qui passait toute la nuit à se nommer:--rrrr.) Dans
cet admirable fouillis une place,--une place tortue, faite par des
blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies,
d'îlots, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norwége. D'un
côté de cette place deux polyèdres composés de constructions
gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément
debout contre toute géométrie et tout équilibre. De l'autre côté une
belle et rare église romane, percée d'un portail à losanges, surmontée
d'un haut clocher militaire, cordonné à l'abside d'une galerie de
petites archivoltes à colonnettes de marbre noir, et partout incrustée
de tombes de la renaissance comme une châsse de pierreries. Au-dessus
de l'église byzantine, à mi-côte, la ruine d'une autre église, du
quinzième siècle, en grès rouge, sans portes, sans toit et sans
vitraux, magnifique squelette qui se profile fièrement sur le ciel.
Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les décombres et les
arrachements couverts de lierre d'un schloss, le château de Stalech,
résidences de comtes palatins au douzième siècle. Tout cela est
Bacharach.

Ce vieux bourg-fée, où fourmillent les contes et les légendes, est
occupé par une population d'habitants pittoresques, qui tous, les
anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goîtreux
et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la
tournure je ne sais quels airs du treizième siècle.

Ce qui n'empêche pas les jolies filles d'y être très-jolies; au
contraire.

Du haut du schloss on a une vue immense, et l'on découvre dans les
embrasures des montagnes cinq autres châteaux en ruines; sur la rive
gauche, Furstemberg, Sonneck et Heimburg; de l'autre côté du fleuve, à
l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de
Gustave-Adolphe; et vers l'est, au-dessus d'une vallée qui est le
fabuleux Wisperthal, au faîte d'une colline, sur une petite éminence
qui lui sert de piédestal, cette botte de noires tours qui ressemble à
l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo
de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage.

Bacharach est dans un paysage farouche. Des nuées presque toujours
accrochées à ses hautes ruines, des rochers abrupts, une eau sauvage,
enveloppent dignement cette vieille ville sévère, qui a été romaine,
qui a été romane, qui a été gothique, et qui ne veut pas devenir
moderne. Chose remarquable, une ceinture d'écueils qui l'entoure de
toutes parts empêche les bateaux à vapeur d'aborder et tient la
civilisation à distance.

Aucune touche discordante, aucune façade blanche à contrevents verts
ne dérange l'austère harmonie de cet ensemble. Tout y concourt,
jusqu'à ce nom, _Bacharach_, qui semble un ancien cri des bacchanales,
accommodé pour le sabbat.

Je dois pourtant dire, en historien fidèle, que j'ai vu une marchande
de modes installée avec ses rubans roses et ses bonnets blancs sous
une effroyable ogive toute noire du douzième siècle.

Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach. Il semble qu'il aime et
qu'il garde avec orgueil sa vieille cité. On est tenté de lui crier:
_Bien rugi, lion!_ A une portée d'arquebuse de la ville il s'engouffre
et tourne sur lui-même dans un entonnoir de rochers en imitant
l'écume et le bruit de l'Océan. Ce mauvais pas s'appelle le _Wildes
Gefært_. Il est tout à la fois beaucoup plus effrayant et beaucoup
moins dangereux que la Bank de Saint-Goar.--Il ne faut pas juger des
gouffres, etc.

Quand le soleil écarte un nuage et vient rire à une lucarne du ciel,
rien n'est plus ravissant que Bacharach. Toutes ces façades décrépites
et rechignées se dérident et s'épanouissent. Les ombres des tourelles
et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les fleurs--il y a
là des fleurs partout--se mettent à la fenêtre en même temps que les
femmes, et sur tous les seuils apparaissent, par groupes gais et
paisibles, les enfants et les vieillards, se réchauffant pêle-mêle au
rayon de midi,--les vieillards avec ce pâle sourire qui dit: _Déjà
plus!_ les enfants avec ce doux regard qui dit: _Pas encore!_

Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent
prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup.

Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la
Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des
auberges d'autre grand homme que ce conquérant au profil quelque peu
rococo, cette espèce de Napoléon-Louis XV, vrai héros, vrai penseur et
vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frédéric II.

A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est pas seulement
étranger, on est étrange. Le voyageur est regardé et suivi avec des
yeux effarés. Cela tient à ce que, hors quelques pauvres peintres
cheminant à pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter
l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux trou dont
s'écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin
qualifient de _ville triste_.

Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin
de ma chambre une lithographie représentant l'EUROPE, c'est-à-dire
deux belles dames décolletées et un beau monsieur à moustaches
chantant autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre peu
digne de Bacharach:

L'EUROPE.

    L'Europe enchanteresse où la France en jouant
    Donne partout les lois de sa mode éphémère.
    Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant
    Sont les cultes chéris de cette heureuse terre.

La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce
quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvième siècle qui commence à
poindre à Bacharach.

J'avais sous ma croisée tout un petit monde heureux et charmant.
C'était une sorte d'arrière-cour attenante à l'église romane, d'où
l'on peut monter par un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de
l'église gothique. Là jouaient tout le jour, avec les hautes herbes
jusqu'au menton, trois petits garçons et deux petites filles qui
battaient volontiers les trois petits garçons. Ils pouvaient
bien avoir à eux cinq une quinzaine d'années. Le gazon, légèrement
ondulé par endroits, était tellement épais, qu'on ne voyait pas la
terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux tonnelles vertes
chargées de magnifiques raisins. Au milieu des pampres, deux
mannequins-épouvantails, costumés en Lubins d'opéra-comique,
emperruqués et coiffés d'affreux tricornes, s'efforçaient de faire
peur aux petits oiseaux, ce qui n'empêchait pas d'abonder sur ces
grappes les verdiers, les bergeronnettes et les hochequeues. Dans tous
les coins du jardinet, des gerbes étoilées de soleils, de
roses-trémières et de reines-marguerites, éclataient comme les
bouquets d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans
cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels se mêlaient des
plumes échappées d'un colombier voisin. Chaque fleur et chaque grappe
avait en outre sa nuée de mouches de toutes couleurs qui
resplendissaient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les enfants
babillaient et les oiseaux chantaient, et le bourdonnement des
mouches, le babil des enfants et le chant des oiseaux se découpaient
sur un roucoulement continu de colombes et de tourterelles.

Le soir de mon arrivée, après avoir admiré jusqu'à la nuit ce
réjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit à moi et il me prit
fantaisie de monter, par un beau clair d'étoiles, jusqu'aux ruines de
l'église gothique, laquelle était dédiée à saint Werner, qui fut
martyrisé à Oberwesel. Après avoir gravi les soixante ou quatre-vingts
marches sans rampe et sans garde-fou, j'arrivai sur la plate-forme
tapissée d'herbe, où s'enracine puissamment la belle nef démantelée.
Là, pendant que la ville dormait dans une ombre profonde sous mes
pieds, je contemplais le ciel et les ruines difformes du château
palatin à travers le fenestrage noir des meneaux et des rosaces. Un
doux vent de nuit courbait à peine les folles avoines desséchées. Tout
à coup je sentis que la terre pliait et s'enfonçait sous moi. Je
baissai les yeux, et, à la lueur des constellations, je reconnus que
je marchais sur une fosse fraîchement creusée. Je regardai autour de
moi; des croix noires avec des têtes de mort blanches surgissaient
vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les molles ondulations
du terrain d'en bas. J'avoue qu'en ce moment-là je ne pus me défendre
de cette espèce de frisson que donne l'inattendu. Mon charmant
jardinet plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons, de
musique, de lumière, de vie et de joie, était un cimetière.



LETTRE XIX

FEUER! FEUER!

  Comment on est réveillé à Bacharach.--Comment on est réveillé à
    Lorches.--L'échelle du diable.--Gilgen.--La fée Ave.--Le
    chevalier Heppius.--L'auteur va en Chine.--L'auteur recommande
    Lorch aux ivrognes.--Comment il se fait qu'une feuille de
    papier blanc devient rouge.--L'auteur ouvre sa
    croisée.--Effrayant spectacle qu'il voit.--_Feuer!
    Feuer!_--Silhouettes de gens en chemise.--L'auteur monte dans
    le grenier.--Le spectacle reste effrayant et devient
    magnifique.--L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les
    luttes et au plus ancien de tous les combats.--Paysage vu à
    travers cela.--Grande chose pleine de petites, comme toutes les
    grandes choses.--Feux de veuve.--Croisées qui s'ouvrent et qui
    se ferment.--Les flammes bleues.--Les poutres qui se
    dandinent.--Le papier à fleurs.--Première bucolique, le berger
    qui joue avec la bergère.--Deuxième bucolique, l'arbre qui joue
    avec le feu.--Les Anglaises.--Les marmots.--La catastrophe.--Ce
    qui reste de la chose à quatre heures du matin.--Propreté des
    servantes.--Probité des paysans.--Histoire de l'Anglais qui
    soupe et qui se couche et qui ne se dérange pas.


    Lorch, août.

A Bacharah, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse
tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet
instant où l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et
quelque chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la
pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se
sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit
perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier,
inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois
menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble
venir de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu
le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de
Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à hurler.
Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant,
vous écoutez:--Qu'est cela?--C'est le crieur de nuit qui souffle dans
sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut
dormir tranquille. Soit; mais je ne crois pas qu'il soit possible de
rassurer les gens d'une manière plus effrayante.

A Lorch on peut être réveillé d'une façon encore plus dramatique.

Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.

Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur
la rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la
Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des
fables; c'est le pays des petites fées-sauterelles. Lorch est placé au
pied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presque à pic que le vaillant
Gilgen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par
les gnomes sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave
inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour vêtir son
amant, le frileux chevalier romain Heppius,--lequel a donné son nom à
Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous
les peuples et dans toutes les mythologies, l'art de tisser les
étoffes a été inventé par une femme: pour les Egyptiens, c'est Isis;
pour les Lydiens, Arachné; pour les Grecs, Minerve; pour les
Péruviens, Menacella, femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin,
c'est la fée Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination à un
homme, l'empereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il
pas un homme, c'est un être fantastique dont la réalité disparaît sous
les titres bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa
nature, car ils l'appellent le _Dragon_; ils ignorent son âge, car ils
l'appellent _Dix-Mille-Ans_; ils ne savent pas son sexe, car ils
l'appellent la _Mère_. Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens à
Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée.

Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch. Lorch existait avant
Charlemagne et a laissé trace dans des chartes de 732. Henri III,
archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1348. Aujourd'hui
il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques;
mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les
habitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est
au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son
genre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse
fabuleuse du vieux Sibo protége le bourg, que menace de l'autre rive
du fleuve le château historique de Furstemberg avec sa grande tour,
ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de
voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans
entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles.

Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch:

L'autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg
dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je
m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les
yeux, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes
deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à
travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération
étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de
fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit
effrayant. C'était tout simplement l'hôtel P., le gasthaus voisin du
mien, qui avait pris feu et qui brûlait.

En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le
cri _Feuer! feuer!_ emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi,
je ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand
escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison
incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en
feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et
se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres.
C'était toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon, l'autre en
chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les
meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne
ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les
têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j'ai fort peu
de bagage, j'étais logé au premier, et je ne courais d'autre risque
que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive
toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement; et il y eut
un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres
sortir; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés
à des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge
tombaient du haut du toit sur le pavé; les femmes s'épouvantaient, les
enfants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient
de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs
seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la
maison, et l'on se disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P.;
circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte
d'arrière-scène dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont
formées, et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à
plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous
ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la
maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide
de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le vent de
l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà
allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse; si notre
toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être avec l'aide du
vent, le tiers de la ville brûlaient. La besogne a été rude. Il a
fallu, sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles, écorcer
les ardoises d'une partie du toit et couper les pignons-girouettes des
lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'étais
pour ainsi dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et
admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais
eu ce spectacle;--puisque j'y étais,--je l'ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette
monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, petille, crie,
souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement
d'anxiété; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter
contre cette force affreuse qu'on appelle le feu; mais dès que les
pompes arrivent on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A
peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les
ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et
fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache
avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille
têtes. Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bondit
effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de
ses innombrables langues toutes les portes et les fenêtres à la fois.
La vapeur se mêle à la fumée; des tourbillons blancs et des
tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent et se tordent
et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau
répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand
que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon.

La force de la colonne d'eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les
ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent
comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée,
magnifique moment où le panache écarlate de l'incendie a été remplacé
au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette
d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une
espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le
gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre
sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la
fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du
mur s'abattant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de
la hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville. Vraiment
c'était hideux, mais c'était beau.

Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus
singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon
de fumée, des têtes d'hommes surgissent au bout d'une échelle. On voit
ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme
acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau.
Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits
silencieux où de petits incendies tranquilles petillent doucement dans
des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues
inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes
bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se
détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées
par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme.
D'autres tombent dans l'étroit entre-deux des maisons et établissent
là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers
parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à
travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un
pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres-rocaille et des bergers de
Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec
admiration. Je n'ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance.
Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi
l'infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la
villageoise, et Tircis cajolant Glycère s'en est allé en fumée. Comme
pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons
ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un
treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre feu et est resté
intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une
pluie d'étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles Anglaises demi-nues sous
l'averse à côté de leurs valises, à quelques pas de l'auberge, et tous
les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois
qu'un jet de pompe se dispersait jusqu'à eux, et vous aurez une idée
assez complète de l'incendie de l'hôtel P.--à Lorch.

Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui brûle; mais le côté
vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on appelle _maître du
feu_; le gasthaus P.--, toits, plafonds, escaliers et planchers
effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à
sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succédé au feu. Une nuée de
servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les
chambres, et en moins d'une heure la maison a été lavée du haut en
bas.

Chose remarquable, rien n'a été dérobé. Tous ces effets déménagés en
hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement
rapportés par les très-pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute
maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois
abondent. A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes
places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain matin, je remarquai avec quelque surprise au
rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées,
parfaitement entières, au dessus desquelles tout cet embrasement avait
fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette
qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas.--Il y a quelques
années, un Anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa
et se coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre
en hâte dans la chambre de l'Anglais. Il dormait. On le réveille. On
lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut
décamper sur-le-champ.--Au diable! dit l'Anglais, vous me réveillez
pour cela! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai
pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre à courir les
champs en chemise à minuit! Je prétends dormir mes neuf heures tout à
mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche
pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit,
mes amis, à demain.--Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen
de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se
sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l'Anglais rendormi et
ronflant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'peine. Le
lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à
la chambre de l'Anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur
à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en
bâillant dès qu'il les aperçut: «Pourriez-vous me dire s'il y a un
tire-bottes dans cette maison?» Il se leva, déjeuna très-fort et
repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons
du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce
qu'on appelle dans la vallée du Rhin un _bourgmestre sec_,
c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé, qu'on montre pour
quelques liards aux étrangers.



LETTRE XX

DE LORCH A BINGEN.

  La langue légale et la langue française.--Loi. _Article unique_:
    Qui parlera français payera l'amende.--Théorie du voyage à
    pied.--Souvenirs.--Première aventure.--Note sur Claye.--Ce qui
    apparaît à l'auteur entre la quatrième et la cinquième ligne.--
    L'auteur voit des ours en plein midi.--Peinture gracieuse d'après
    nature.--L'auteur laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui
    font les tragédies classiques.--Intéressant épisode de la
    mouche.--Incident.--Ce que signifie l'intervalle qui sépare les mots
    _entendre passer_ des mots _les sérénades_.--Incident.--Incident.--
    Incident.--Incident.--Explication.--Cela n'empêche pas que l'auteur
    eût fort bien pu être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes
    comme le dessert de leur déjeuner.--Deuxième aventure.--G.--Histoire
    naturelle chimérique d'Aristote et de Pline.--En quels
    lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses
    inepties.--Incident.--Un rébus d'Horace.--D'où venait le
    vacarme.--Portraits de deux hommes admirés.--Tableau de
    beaucoup d'hommes qui admirent.--L'homme chevelu parle.--G.
    tressaille.--L'auteur écrit ce que dit le charlatan.--Dialogue de
    celui qui est en haut avec celui qui est en bas.--L'auteur éclate de
    rire et indigne tous ceux qui l'entourent.--Puissance de ce qui est
    inintelligible sur ce qui est inintelligent.--Mot amer de G. sur la
    troisième classe de l'institut.--Dans quelles circonstances l'auteur
    voyage à pied.--Fursteneck.--L'auteur grimpe assez haut pour
    constater une erreur des antiquaires.--Cadenet, Luynes,
    Branbes.--L'auteur subit sur la grande route son examen de
    bachelier.--Heimberg.--Sonneck.--Falkenburg.--L'auteur va devant
    lui.--Noms et fantômes évoqués.--Contemplation.--Un château en
    ruine.--L'auteur y entre.--Ce qu'il y trouve.--Tombeau
    mystérieux.--Apparition gracieuse.--L'auteur se met à parler
    anglais de la façon le plus grotesque.--Esquisse d'une théorie des
    femmes, des filles et des enfants.--Stella.--L'auteur, quoique
    découragé et humilié, s'aventure à faire quatre vers français.--
    Conjectures sur l'homme sans tête.--L'auteur cherche dans le
    Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.--La langue de l'homme
    a de si singuliers caprices, que _Trajani Castrum_ devient
    _Trecktlingshausen_.--L'auteur déjeune d'un gigot horriblement
    dur.--Sa grandeur d'âme à cette occasion.--Paysage.--Saint-Clément.
    --Le Reichenstein.--Le Rheinstein.--Le Vaugtsberg.--L'auteur
    raconte des choses de son enfance.--Légende du mauvais
    archevêque.--Au neuvième siècle on était mangé par les rats
    sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui à l'Opéra.--Moralité
    des contes différente de la moralité de l'histoire.--_Mauth_
    et _Maüse_.--Comment une petite estampe encadrée de noir,
    accrochée au-dessus du lit d'un enfant devient pour lui quand
    il est homme une grande et formidable vision.--Crépuscule.--L'auteur
    se risque encore à faire des vers français.--Effrayante apparition
    entre deux montagnes de l'estampe encadrée de noir.--Le
    Maüsethurm.--Vertige.--L'auteur réveille un batelier qui se trouve
    là.--A quel trajet l'auteur se hasarde.--Le Bingerloch.--Réalités
    difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit.--Ce que
    l'auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé.--Description
    minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre.--Salut
    au drapeau.--Arrivée à Bingen.--Visite au Klopp.--La Grande-Ourse.


    Bingen, 27 août.

De Lorch à Bingen, il y a deux milles d'Allemagne, en d'autres termes,
quatre lieues de France, ou seize _kilomètres_, dans l'affreuse langue
que la loi veut nous faire, comme si c'était à la loi de faire la
langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est à la
langue de faire la loi.

Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma
route à pied, c'est-à-dire convertir le voyage en promenade, je n'y
manque pas.

Rien n'est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager.--A
pied!--On s'appartient, on est libre, on est joyeux; on est tout
entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l'on
déjeune, à l'arbre où l'on s'abrite, à l'église où l'on se recueille.
On part, on s'arrête; on repart, rien ne gêne, rien ne retient. On va
et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie; la rêverie voile la
fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne
voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée.
Il semble qu'on sente des essaims éclore et bourdonner dans son
cerveau. Bien des fois, assis à l'ombre au bord d'une grande route, à
côté d'une petite source vive d'où sortaient avec l'eau la joie, la
vie et la fraîcheur, sous un orme plein d'oiseaux, près d'un champ
plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille
songes, j'ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un
tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose
étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents,
lourds, ennuyés et assoupis; cet éclair qui emporte des tortues.--Oh!
comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de
cœur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où
l'harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la
route en poussière, s'ils savaient toutes les fleurs que trouve dans
les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux,
toutes les houris que découvre parmi les paysannes l'imagination
ailée, opulente et joyeuse d'un homme à pied! _Musa pedestris._

Et puis tout vient à l'homme qui marche. Il ne lui surgit pas
seulement des idées; il lui échoit des aventures, et, pour ma part,
j'aime fort les aventures qui m'arrivent. S'il est amusant pour
autrui d'inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d'en
avoir.

Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé à Claye, à
quelques lieues de Paris. Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Je
trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous
les transcris, parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la
chose quelconque que je veux vous raconter:

--«Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au premier étage,
quelques maisons au second, voilà Claye. Le cimetière occupe une
terrasse avec balcon sur le canal, d'où les mânes des paysans de Claye
peuvent entendre passer les sérénades, s'il y en a, sur le
bateau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à l'heure. Dans
ce pays-là on n'est pas enterré, on est enterrassé. C'est un sort
comme un autre.»

Je m'en revenais à Paris à pied; j'étais parti d'assez grand matin,
et, vers midi, les beaux arbres de la forêt de Bondy m'invitant, à un
endroit où le chemin tourne brusquement, je m'assis, adossé à un
chêne, sur un talus d'herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je
me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire.

Comme j'achevais la quatrième ligne,--que je vois aujourd'hui sur le
manuscrit séparée de la cinquième par un assez large intervalle,--je
lève vaguement les yeux et j'aperçois de l'autre coté du fossé, sur le
bord de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me regardait
fixement. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut être dupe
d'une forme, d'une apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc
d'arbre absurde. _Lo que puede un sastre_ est formidable la nuit; mais
à midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. C'était
bien un ours, un ours vivant, un véritable ours, parfaitement hideux
du reste. Il était gravement assis sur son séant, me montrant le
dessous poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais toutes
les griffes, ses pattes de devant mollement croisées sur son ventre.
Sa gueule était entr'ouverte; une de ses oreilles, déchirée et
saignante, pendait à demi; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée,
laissait voir ses crocs déchaussés; l'un de ses yeux était crevé, et
avec l'autre il me regardait d'un air sérieux.

Il n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu que je voyais du
chemin à cet endroit-là était absolument désert.

Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On se tire parfois
d'affaire avec un chien en l'appelant _Fox_, _Soliman_ ou _Azor_; mais
que dire à un ours? D'où venait cet ours? Que signifiait cet ours dans
la forêt de Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye? A quoi rimait
ce vagabond d'un nouveau genre?--C'était fort étrange, fort ridicule,
fort déraisonnable, et, après tout, fort peu gai. J'étais, je vous
l'avoue, très-perplexe. Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que
l'ours, de son côté, ne bougeait pas non plus; il me paraissait même,
jusqu'à un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi
tendrement que peut regarder un ours borgne. A tout prendre, il
ouvrait bien la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche.
Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement; ce n'était pas
féroce, c'était presque littéraire. Cet ours avait je ne sais quoi
d'honnête, de béat, de résigné et d'endormi; et j'ai retrouvé depuis
cette expression de physionomie à de vieux habitués de théâtre qui
écoutaient des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne que
je résolus, aussi moi, de faire bonne contenance. J'acceptai l'ours
pour spectateur, et je continuai ce que j'avais commencé. Je me mis
donc à crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note
ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le disais tout à
l'heure, est sur mon manuscrit très-écartée de la quatrième; ce qui
tient à ce que, en commençant à écrire, j'avais les yeux fixés sur
l'œil de l'ours.

Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se poser sur l'oreille
ensanglantée de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et
la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche
s'envola. Il la chercha du regard; puis, quand elle eut disparu, il
saisit ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de devant, et,
comme satisfait de cette attitude classique, il se remit à me
contempler. Je déclare que je suivais ces mouvements variés avec
intérêt.

Je commençais à me faire à ce tête-à-tête, et j'écrivais la sixième
ligne de la note, lorsque survint un incident: un bruit de pas
précipités se fit entendre dans la grande route, et tout à coup je vis
déboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir; le premier
était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l'ours
fauve, vint se rouler gracieusement à terre auprès de lui. L'ours
fauve ne daigna pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait
pas faire attention à moi.

Je confesse qu'à cette seconde apparition, qui élevait mes perplexités
à la seconde puissance, ma main trembla. J'étais en train d'écrire
cette ligne: «..... peuvent entendre passer les sérénades.» Sur mon
manuscrit, je vois aujourd'hui un assez grand intervalle entre ces
mots: «_entendre passer_» et ces mots: «_les sérénades_.» Cet
intervalle signifie:--_Un deuxième ours!_

Deux ours! pour le coup, c'était trop fort. Quel sens cela avait-il? A
qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par le côté d'où l'ours noir
avait débouché, tous deux venaient de Paris, pays où il y a pourtant
peu de bêtes,--sauvages surtout.

J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini par prendre part
aux jeux de l'autre, et, à force de se rouler dans la poussière, tous
deux étaient devenus gris. Cependant j'avais réussi à me lever, et je
me demandais si j'irais ramasser ma canne qui avait roulé à mes pieds
dans le fossé, lorsqu'un troisième ours survint, un ours rougeâtre,
petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant encore que le
premier; puis un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces
deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversèrent
la route comme des comparses traversent le fond d'un théâtre, sans
rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils
étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne
touchasse pas à l'explication. J'entendis des aboiements et des cris;
dix ou douze bouledogues, sept ou huit hommes armés de bâtons ferrés
et des muselières à la main, firent irruption sur la route, talonnant
les ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrêta, et, pendant que
les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna le mot de cette
bizarre énigme. Le maître du cirque de la barrière du Combat profitait
des vacances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues donner
quelques représentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyageait à
pied. A la dernière halte on l'avait démuselée pour la faire manger;
et, pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les
ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire à leur aise,
joyeux et seuls, un bout de chemin.

C'étaient des acteurs en congé.

Voilà une de mes aventures de voyageur à pied.

Dante raconte en commençant son poëme qu'il rencontra un jour dans un
bois une panthère, puis après la panthère un lion, puis après le lion
une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en
Phénicie, en Chaldée et dans l'Inde, les sept sages de Grèce eurent
tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent chacun une bête
différente, comme il sied à des sages qui ont tous une sagesse
différente. Thalès de Milet fut suivi longtemps par un griffon ailé;
Bias de Priène fit route côte à côte avec un lynx; Périandre de
Corinthe fit reculer un léopard en le regardant fixement; Solon
d'Athènes marcha hardiment droit à un taureau furieux; Pittacus de
Mitylène fit rencontre d'un souassouaron; Cléobule de Rhodes fut
accosté par un lion, et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces
faits merveilleux, si on les examinait d'un peu près, s'expliqueraient
probablement par des ménageries en congé, par des vacances de Pâques
et des barrières du Combat. En racontant convenablement mon aventure
des ours, dans deux mille ans, j'aurais peut-être eu je ne sais quel
air d'Orphée. _Dictus ob hoc lenire tigres._ Voyez-vous, mon ami, mes
pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges.
N'en déplaise aux poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne
crois guère à la vertu d'une strophe contre un léopard ni à la
puissance d'un syllogisme sur une hyène; mais je pense qu'il y a
longtemps que l'homme, cette intelligence qui transforme à sa guise
les instincts, a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres,
de détériorer les animaux et d'abrutir les bêtes.

L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a
substitué, à force d'enseignements intelligents, la stupidité à la
férocité.

A tout prendre, c'en est peut-être un. Sans ce pas-là, j'aurais été
mangé,--et les sept sages de Grèce aussi.

Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite
histoire.

Vous connaissez G--, ce vieux poëte-savant qui prouve qu'un poëte peut
être patient, qu'un savant peut être charmant et qu'un vieillard peut
être jeune. Il marche comme à vingt ans. En avril 183... nous faisions
ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gâtinais. Nous cheminions
côte a côte par une fraîche matinée réchauffée d'un soleil
réjouissant. Moi que la vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne
connais pas de plus agréable compagnie que G--. Il sait toutes les
vérités prouvées, et il invente tous les paradoxes possibles.

Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là était de me soutenir
que le basilic existe. Pline en parle et le décrit, me disait-il. Le
basilic naît dans le pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d'environ
douze doigts; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait un
diadème; et quand il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit
qu'il a des ailes. Ce qui est prouvé, c'est que du temps de saint Léon
il y eut à Rome, dans l'église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta
de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'approcher de la
voûte humide et sombre sous laquelle était le monstre, et Scaliger dit
en assez beau style qu'il _l'éteignit par ses prières_.

G-- ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que certains lieux ont
une vertu particulière sur certains animaux: qu'à Sériphe, dans
l'Archipel, les grenouilles ne coassent point; qu'à Reggio, en
Calabre, les cigales ne chantent pas; que les sangliers sont muets en
Macédoine; que les serpents de l'Euphrate ne mordent point les
indigènes, même endormis, mais seulement les étrangers; tandis que les
scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les étrangers, piquent
mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il se
faisait à lui-même une foule de questions, et je le laissais aller.
Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins à Mayorque, et pourquoi n'y
en a-t-il pas un seul à Yviza? Pourquoi les lièvres meurent-ils à
Ithaque? D'où vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont
Olympe, ni une chouette dans l'île de Crète, ni un aigle dans l'île de
Rhodes?

En me voyant sourire, il s'interrompait: «Tout beau, mon cher! mais ce
sont là des opinions d'Aristote!» A quoi je me contentais de répondre:
«Mon ami, c'est de la science morte; et la science morte n'est plus de
la science, c'est de l'érudition.» Et G-- me répliquait avec son doux
regard plein de gravité et d'enthousiasme: «Vous avez raison. La
science meurt. Il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant
fait oublier un autre grand savant; quant aux grands poëtes du passé,
les grands poëtes du présent et de l'avenir ne peuvent que les égaler.
Aristote est dépassé, Homère ne l'est pas.»

Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait à chercher un
bupreste dans l'herbe ou une rime dans les nuages.

Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine où l'on voit
encore les vestiges d'une masure devenue fameuse dans les procès de
sorciers du dix-septième siècle. Voici à quelle occasion. Un
loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi
le traquèrent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup,
poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les
chasseurs entourèrent la masure, puis y entrèrent brusquement. Ils y
trouvèrent une vieille femme. Une vieille femme hideuse, sous les
pieds de laquelle était encore la peau du loup que Satan n'avait pas
eu le temps de faire disparaître dans sa chausse-trape. Il va sans
dire que la vieille fut brûlée sur un fagot vert; ce qui s'exécuta
devant le beau portail de la cathédrale de Sens.

J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient
toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de
l'intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses
bêtises.

Cela se passait en 1636, dans l'année où Corneille faisait jouer le
_Cid_.

Comme je racontais cette histoire à G--: «Ecoutez, me dit-il.» Nous
entendions en effet sortir d'un petit groupe de maisons caché dans les
arbres, à notre gauche, la fanfare d'un charlatan. G-- a toujours eu
du goût pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. «Le monde, me
disait-il un jour, est plein de grands tapages sérieux dont ceci est
la parodie. Pendant que les avocats déclament sur le tréteau
politique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau
scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des moucherons et
je collationne des brins d'herbe, je me pénètre de la grandeur de
Dieu, et je serai toujours charmé de rencontrer à tout bout de champ
cet emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan
s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobèche, cette
ironie! Le charlatan se mêle à mes études et les complète; je fixe
cette figure avec une épingle dans mon carton comme un scarabée ou
comme un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les autres.»

G-- m'entraîna donc vers le groupe de maisons d'où venait le
bruit;--un assez chétif hameau qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce
qui m'a rappelé ce bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum à
Brindes, lequel fit faire un rébus à Horace:

            Quod versu dicere non est,
    Signis perfacile est.

_Asculum_, en effet, ne peut entrer dans un vers alexandrin.

C'était la fête du village. La place, l'église et la mairie étaient
endimanchées. Le ciel lui-même, coquettement décoré d'une foule de
jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de
joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes
filles, doucement contemplées par des vieillards, occupaient un bout
de la place qui était tapissé de gazon; à l'autre bout, pavé de
cailloux aigus, la foule entourait une façon de tréteau adossé à une
manière de baraque. Le tréteau était composé de deux planches et d'une
échelle; la baraque était recouverte de cette classique toile à damier
bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat et qui, se faisant
au besoin souquenille, a fait donner le nom de _paillasses_ à tous les
valets de tous les charlatans. A côté du tréteau s'ouvrait la porte de
la baraque, une simple fente dans la toile; et au-dessus de cette
porte, sur un écriteau blanc orné de ce mot en grosses majuscules
noires:

    MICROSCOPE

fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes
fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimériques,
plus d'êtres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot
n'en a rêvé.

Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job,
bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait
je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égyptien, et
frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une
flûte. L'autre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani,
pansu, barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en Hongrois de
mélodrame.

Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force
paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les
plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux
bêtes. Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement
des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de
résistance et leur laissait voir l'intérieur de la baraque.

Comme nous arrivions, l'Egyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se
mit à parler. G-- se mit à écouter.

Excepté l'invitation d'usage: _Entrez et vous verrez_, etc., je
déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement
inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'Egyptien, lequel
avait pris une posture de bas-relief, et prêtait l'oreille avec autant
de dignité que s'il eût assisté à la dédidace des grandes colonnes de
la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, père de Rhamsès II.

Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G--avait
tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me
dit tout bas: «Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un
crayon, faites-moi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme.» Je
voulus demander à G--l'explication de cet étrange désir, mais déjà son
attention était retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il
m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G--, et comme le charlatan
parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa
dictée:

«La famille des scyres se divise en deux espèces: la première n'a pas
d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre _cunaxa_,
qui en a deux, et du genre _bdella_, qui en a quatre.»

Ici G--, qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son
chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et
la plus adoucie: «Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du
groupe des gamases?

--Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'œil sur l'assistance,
mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux,
dans le groupe des gamases je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un
dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.

--Je croyais, reprit G-- timidement, que c'était un glyciphagus
cursor?

--Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le
glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces
grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et
Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le _sarcoptes ovis_, qui a au
moins une des deux paires de pattes postérieures complète et
caronculée; le _sarcoptes rupicapræ_, dont les pattes postérieuses
sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarse; le
_sarcoptes hippopodos_, qui est peut-être un glyciphage...

--Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G-- presque avec respect.

--Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je
dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je
suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du
grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des
galeries d'anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre
les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.

--Voilà qui est prodigieux! murmura G--.

--Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous
parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte.
L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer
aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse!
l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval,
ressemble à celui de l'homme. De là une confusion possible, dont les
suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les,
messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est
a peu près la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus
allongé que le sarcopte humain; la paire intermédiaire des poils
postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La
face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus
nettement séparé dans le _sarcoptes hominis_, et il envoie
inférieurement une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le
_sarcoptes dromadarii_. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a
aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes
postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et
inégalement bifides dans la seconde...»

Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne
pus m'empêcher de pousser le coude de G--et de lui demander tout bas:
«Mais de quoi diable parle cet homme?»

G-- se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité: «De la gale.»

Je partis d'un éclat de rire si violent que le livre de notes me tomba
des mains. G-- le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner
répliquer à ma gaieté, même par un geste de mépris, plus que jamais
attentif aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place,
dans l'attitude recueillie et raphaélesque d'un disciple de l'école
d'Athènes.

Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient,
au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G--. L'extrême
science et l'extrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le
dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement réussi
près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est
comme l'enfant: il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime
l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et
merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus
l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins
simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des
chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi
engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots
immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous
les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins
traduisent ce mot si court, si simple et si doux, _France_, par
_Mittigouchiouekendalakiank_.

Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler
les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank
des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de
doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple
d'en bas ou au peuple d'en haut.

Une heure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la
lisière d'un petit bois. G-- ne m'avait pas encore adressé une parole.
Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup,
paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se répondant à
lui-même, il dit: «Et il en parle fort bien!

--De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.

--Oui, pardieu, de la gale,» me répondit G-- avec fermeté.

Il ajouta après un silence: «Cet homme a fait de magnifiques
observations microscopiques. De vraies découvertes.»

Je hasardai encore un mot. «Il aura étudié son sujet sur ce pharaon
d'Égypte dont il a fait son laquais et son musicien.»

Mais G-- ne m'entendait déjà plus. «Quelle prodigieuse chose!
s'écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique! La maladie
suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la gale!»

Il y eut encore un silence, puis il reprit: «Cet homme manque à la
troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont
charlatans; voilà un charlatan qui devrait être académicien.»

Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre tour et vous
écrier: «Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes
histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou
entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge,
confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et
faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en
vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste,
et ce sont là de merveilleux bonheurs.»

Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si
c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces
souvenirs, déjà anciens, hélas! mais ils rayonnent en moi. Je leur
trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous
voudrez du _voyageur à pied_, je suis toujours tout prêt à
recommencer, et s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure
pareille, «j'y prendrais un plaisir extrême.»

Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand j'entreprends
une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu
que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble
à la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil
brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui
demande pas d'autres aventures.--L'autre jour donc, à cinq heures et
demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire
transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quittais Lorch, et un
bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette
route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de
la rive gauche ont beaucoup plus d'intérêt pour le piéton que les
ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis, après une
assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la
croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le château de
Furstemberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur
des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après eux dans
ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstemberg, ronde au
dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé ou je m'étais
placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous
affirmer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à l'intérieur
comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur qui est
prodigieuse et sa forme qui est singulière. Comme elle a d'énormes
créneaux sans mâchicoulis et comme elle va s'élargissant du sommet à
la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues
meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux
et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Granganor; et l'on
s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour
presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que
Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt
orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de
l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été
successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où
je me rappelais le triple siége des Bavarois en 1321, des Suédois en
1632 et des Français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement.

Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend
la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est
armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans.
Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du
reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et
appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime
des murailles, et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des
collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume
blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un
nuage était tombé dans la vallée.

Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach,
qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpereau s'envola et je
me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque
je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques
instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans même
avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin; je
cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bonjour
amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers
Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je
rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage,
allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle
reflétait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer
pour eux la réalisation de leurs chimères et de songer à ces trois
frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents
ans, partirent un beau matin à pied pour la cour du roi Henri IV,
n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui,
quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de
Chaulnes; le deuxième, connétable de France; le troisième, duc de
Luxembourg.--Rêvez donc, jeunes gens, et marchez!

Ce voyage à trois paraît du reste être à la mode sur les bords du
Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine
Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant
de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une
de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en
civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique,
les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la
main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres,
le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient
peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient
discuter avec chaleur et s'en allaient, de même que les peintres, du
côté de Bacharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria, en me
saluant de la casquette: «_Dic nobis, domine, in qua parte corporis
animam veteres locant philosophi?_» Je rendis le salut et je répondis:
«_In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia
Lucretius._» Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s'écria:
«_Vivat Gallia regina!_» Je répliquai: «_Vivat Germania mater!_» Nous
nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.

J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis.

Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se superposent les mamelons
de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se
dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des Romains,
Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe a détruit Sonneck
en 1282; le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique
encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.

J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village derrière moi. Le
soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s'attiédissait, la
route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement
entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits
oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux
commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un
ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en
pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes,
épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses
dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau,
dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que
mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hélicryson, le
glaïeul aux lancéoles cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses,
cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez
qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses;
il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me
disaient: «Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu de pas
humains et où il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton
âme en équilibre avec l'âme de la solitude; tu veux de l'ombre et de
la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la
sérénité; tu cherches le lieu où le Verbe s'épanouit dans le silence,
où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au
fond; tu aimes le désert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de
l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de
séve, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums
qui se répandent. Eh bien! entre. Ce sentier est ton chemin.»

Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.

Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a
fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes
violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se
réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur
creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient
les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui
jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations,
des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des
scarabées, l'activité des abeilles, la gaieté des libellules, la
patience des araignées; les aromes, les reflets, les épanouissements,
les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les
catastrophes de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les
haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui
venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes
d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-révélations
qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu
de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus
près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous
exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini.
Qu'ai-je fait là? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de
Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A
quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le
savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait
avec ma rêverie: la verdure, les masures, les fantômes, le paysage,
les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire
qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me
disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce
ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les
grandes voix qui ont ébranlé l'intelligence humaine ont troublé les
échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui
s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé _Bos
mutus_, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit
tressaillir le monde. «_Dedit in doctrina mugitum, quod in toto mundo
sonavit._» C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme
si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir
distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce
cri prophétique: _Aujourd'hui vous brûlez l'oie[1], mais dans cent ans
le cygne naîtra_. Enfin, c'est à travers ces rochers que Luther, cent
ans après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette
clameur formidable: _Meurent les évêques et les princes, les
monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu'une
seule âme!_

  [1] _Huss_ veut dire _oie_.

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les
ruines répondaient de toutes parts: O Luther, les évêques et les
princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont
morts!

Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui
persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous
leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle
petite? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me
semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu,
tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour
l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son
œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la
création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de
vie, gonflé de séve, chargé de feuillages, habité par mille oiseaux,
c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été
Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été
César.

Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment où
toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus
plus dans l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus
dire par quels sentiers, au sommet d'une très-haute colline couverte
de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chêne-kermès de
Provence, et j'avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et
superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes
excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet
endroit. Ce n'était autour de moi à perte de vue que montagnes,
prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides
qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés
dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de
plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. C'était un de
ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on
appelle la nature.

Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert
de sapins, de châtaigniers et d'érables, j'apercevais une sombre
ruine, colossal monceau de basalte brune. On eût dit un tas de lave
pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce
château? Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.

Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout
d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.

Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui
fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque
d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux,
toutes les belles se ressemblent et toutes les ruines aussi. Je ne dis
pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute
description d'édifices. Je sais que l'histoire et l'art vous
passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du
public grossier. Cette fois pourtant, je vous renverrai au portrait
minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force
broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et
au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours,
noires, éventrées et formidables.

J'allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant,
interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l'espoir d'y
trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque
sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait
jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait
par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré et je me
suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des
meurtrières, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient
servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis
penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui
la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. Il y
a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la
montagne, jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l'arche
d'appui. D'un côté un éboulement de terres et de roches, de l'autre
une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent
dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites
prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore
si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je
croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles
mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les
avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire,
il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des
spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses
mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour,
même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur.
Dans cette vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que
les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble
qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la
terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de
sinistre et de désolé.

Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre
tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis
baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver
là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette
mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai
écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort
belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de
Heilbron. Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un
chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous
les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce
distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer:

    VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA.
    VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.

J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une
énigme, j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot
de cette énigme, c'était une inscription sans date, une épitaphe sans
nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse
sombre et une explication ténébreuse.

De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare
par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette
pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête
comme l'effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X
détachées, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur
des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la
lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures
étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents;
celui-ci sur la main droite

[Illlustration: chiffre romain XXX]

celui-là sur la main gauche

[Illustration: chiffre romain XXX imbriqué],

et cet autre à la place de la tête:

[Illustration: deux grand X et au mileu du losange formé par leur pieds
un petit x]

Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même
monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de
l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été
en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des
trente; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent
pu indiquer la guerre de trente ans; mais en Allemagne et au
quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir? et puis, était-ce
le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la
formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X,
qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne
l'_Inconnu_?--J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre.

Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la
signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre à
toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie
ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du
cinquante-septième doge, et au-dessous la morne république a écrit ce
memento sinistre:

    LOCUS MARINI FALIERI DECAPITATI.

En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il
trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un
sépulcre mystérieux qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce
sépulcre il voit cette légende:

[Illustration: hiéroglyphe]

Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie: _qui
est sans tête_.

Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à
Biban-el-Molouk, on sait où l'on est, on sait qu'on a affaire à Marino
Faliero ou à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le
nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je
déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me
fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un
tombeau, le droit de se taire à ce point.

J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux
monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un
bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un
vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et
des cris joyeux que ces quelques mots: _Fall of the mountain.....
Subterranean passage... Very ogly foot-path._ Un moment après, comme
je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles,
vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses au frais sourire et aux
yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant,
s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le
seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rêveur assis
sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette
lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et
des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises.

Je confesse même à ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et
prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château.
Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement: Ces
Anglaises,--car ce sont évidemment des Anglaises, elles parlent
anglais et elles sont blondes,--ces Anglaises, selon toute apparence,
sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des
environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont
fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent
nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de
promenade.--Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus
qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours
au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon
portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon aide le
peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la
meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à
moi-même, je ne sais quels épiphonémes admiratifs et ridicules:
_Beautiful wiew!--Very fine, very pretty waterfall!_ etc., etc.--Les
jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se
mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient
charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je
pris alors un grand parti, je résolu d'aller droit au fait; et,
quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoique le _th_ en
particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le
groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux
à la plus grande des trois: _Miss_, lui dis-je en corrigeant le
laconisme de la phrase par l'exagération du salut, _what is, if you
please, the name of this castle?_ La belle enfant sourit; comme
je méritais un éclat de rire et que je m'y attendais, je fus touché
de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit
en rougissant légèrement et dans le meilleur français du
monde:--Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkenburg. C'est
du moins ce qu'a dit un chevrier qui est Français et qui cause avec
notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous
les trouverez.

Ces Anglaises étaient des Françaises.

Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour
me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter:--Nous
n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes Françaises
et vous êtes Français.

--Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j'étais
Français?

--A votre anglais, dit la plus jeune.

Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la
beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir
l'air sévère. Moi, je me mis à rire.

--Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à
l'heure.

--Pour nous amuser, dit la plus jeune.

--Pour nous exercer, reprit l'aînée.

Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la
jeune, qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des
pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde.--Oh!
s'écria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a
pas de tête. C'est un homme.

--C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait
encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont
elle fut prononcée signifiait: _Ma sœur, une jeune personne ne doit
pas dire_ c'est un homme, _mais elle peut dire_ c'est un chevalier.

En général ceci est un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes
là. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots,
elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles
s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles
tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles
sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard,--trop tard
souvent,--combien il y a de réalité dans l'à peu près. La plupart des
femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des
traductions adoucies.

Du reste cette simple nuance, _c'est un homme--c'est un chevalier_,
disait l'état de ces deux jeunes cœurs. L'un dormait encore
profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des deux sœurs était
déjà une femme, la dernière était encore une enfant. Il n'y avait
pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une
jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup
rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.

Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et
la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs
gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me
demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des
jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se
mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de
charme.

A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de
leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une
vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa
prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était
entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur entre la
naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les
deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule
des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi
la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui
dit très-bas: _Vois donc, Stella!_ Je n'ai jamais mieux compris qu'en
cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de
charmant dans ce nom d'étoile.

La plus jeune faisait ses réflexions tout haut.--Pauvre homme
(la leçon avait été perdue)! On lui a coupé la tête. C'était
des temps comme cela où l'on coupait la tête aux hommes!--Tout à
coup elle s'interrompit:--Ah! voici l'épitaphe! c'est du
latin.--_Vox--tacuit--periit--lux..._--C'est difficile à lire. Je
voudrais bien savoir ce que cela veut dire.

--Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous
l'expliquera.

Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.

Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu
humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.

On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui
avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la
truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'écrivis cette
traduction du distique:

    Dans la nuit la voix s'est tue.
    L'ombre éteignit le flambeau.
    Ce qui manque à la statue
    Manque à l'homme en son tombeau.

Les jeunes filles étaient à peine partie depuis deux minutes, que
j'entendis leurs voix crier: _Par ici, père! par ici!_ Elles
revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles
reparussent, je m'esquivai.

Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je
me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus
revues.

Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste
destinée! Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes lui
avaient infligé la mort, la Providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres
sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la
légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale
elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de
Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied
le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être encore, coupera en deux
cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les
paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants
riront autour de la statue sans nom décapitée jadis par le bourreau et
sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme
en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des
cabanes neuves.

Hélas! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près
la même transformation.

Regardons, étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce
qu'il fait.

Seulement je me demande quelquefois: Pourquoi faut-il que «le goujat»
ne se contente pas d'être _debout_, et qu'il ait toujours l'air de
chercher à se venger de _l'empereur enterré_?

Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens.--C'était
beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir
dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore
si fières et si droites quoique mortes et laissant aller leurs
entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce manoir fameux dont je
vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas.
Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont
que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est
dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant:
Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de
cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond,
qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra.
C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleurs, que
Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui,
visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée.
C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se
promènent sur les lézards sculptés, qu'au moment de passer l'anneau
bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main
froide dans la sienne,--la main de la pucelle du château de la forêt
qui se peignait la nuit en chantant près d'un tombeau ouvert et
vide.--C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de
le voir mourir.

Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.

J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous
d'impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me
venaient. _Spiritus loci._ Ma prochaine lettre vous les portera
peut-être.

Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures, grâce au
chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que
j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du
Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani Castrum.

Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout
dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à
la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affamé,
arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté.
Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la
forteresse génoise de Gavi: _Ce que Barberousse n'a pu prendre,
Barbegrise le prendra_; mais j'ai mangé le gigot.

Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.

Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la
chapelle gothique de Saint-Clément. J'avais à ma gauche la rive droite
du Rhin chargée de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil
rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmannshausen, au pied
duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le
village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais,
au-dessus de ma tête, se dressaient échelonnés de montagne en
montagne, trois châteaux: le Reichenstein et le Rheinstein, démolis
par Rodolphe de Habsburg et rebâtis par le comte palatin; et le
Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré
aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un
grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence
l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres
tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne,
ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit
à _son très-cher seigneur Louis roi de France_ la comté de Chartres,
la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun,
ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui
quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paye sa
maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.

Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces
souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une
pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu en deçà du
confluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre
masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes
montagnes. Cette masure, c'est la Maüsethurm.

Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau
entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait
accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie,
délabrée, entourée d'eaux profondes et noires qui la couvraient de
vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette
tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié
Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit
je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour
grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent
sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des
clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette
tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix: la Maüsethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son
pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi
abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, _ouvrant plutôt la main pour
bénir que pour donner_. Que dans une année mauvaise il acheta tout le
blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être
riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de
faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour
du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevêque
refusa. Ici l'histoire devint horrible. Le peuple affamé ne se
dispersait pas et entourait le palais de l'archevêque en gémissant.
Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui
saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et
enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu.
Ce fut, ajoutait la bonne vieille, _un spectacle dont les pierres
eussent pleuré_. Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables,
expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit
à dire: _Entendez-vous siffler les rats?_ Le lendemain la grange
fatale était en cendres; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la
ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de
rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères
d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se
faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les
écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues,
inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres
et les alcôves. C'était un fléau, c'était une plaie, c'était un
fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la
plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui
avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles
et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au
milieu du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle
dix archers battaient l'eau; les rats se jetèrent à la nage,
traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le
toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin
jusqu'à la basse fosse où s'était caché le misérable archevêque, l'y
dévorèrent tout vivant.--Maintenant la malédiction du ciel et
l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maüsethurm.
Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et
quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre,
qui ressemble à la fumée d'une fournaise: c'est l'âme de Hatto qui
revient.

Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est parfois immorale, les
contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l'histoire
volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les
bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se
transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent
dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de
faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui
n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne
devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce
que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini.
L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits
et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans
l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un
enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer
des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire,
montre ce qu'il veut et sait le reste.

_Maüsethurm_ est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il
y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides; qui
chassent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire,
comme cet autre homme positif au rossignol: _Veux-tu te taire, vilaine
bête!_ Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de _maus_ ou
_mauth_, qui signifie _péage_. Ils déclarent qu'au dixième siècle,
avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était
ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au
moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils
s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours
pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants,
lesquelles s'appellent également Maüsethurm. Pour ces graves penseurs
inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est
un douanier.

Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec
empressement, Maüsethurm vient de _maüse_, qui vient de _mus_ et qui
veut dire _rat_. Ce prétendu péage est la Tour des Souris et ce
douanier est un spectre.

Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas
absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle,
après Luther, après Erasme, des bourgmestres esprits forts aient
_utilisé_ la tour de Hatto et momentanément installé quelque taxe et
quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas? Rome a bien
fait du temple d'Antonin sa douane, la _dogana_. Ce que Rome a fait à
l'histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende.

De cette façon _Mauth_ aurait raison et _Maüse_ n'aurait pas tort.

Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le
conte de Hatto, la Maüsethurm avait toujours été une des visions
familières de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui
n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères.
La nuit nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les
traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le
même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer. Effet
de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.

Je dois dire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque
d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible.

Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me promène un peu à sa
fantaisie, m'a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui
m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la
cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour
des Rats.

Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon
croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule
succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les
arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin
bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et
confuse qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit
s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à
quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'œil tendu dans
l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maüsethurm et que dans
peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi
jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.

Un proverbe chinois dit: Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce
qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la
rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage
murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et
charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi;
j'oubliai insensiblement la Maüsethurm, les rats et l'archevêque; je
me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi
les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées
inexprimables; il avait cessé que je l'écoutais encore, et je ne sais
comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait,
presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici:

    L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume,
    Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux;
    Car c'était l'heure où se répand la brume,
    Où sur les monts, comme un feu qui s'allume,
    Brille Vénus, l'escarboucle des cieux.

    La grive au nid, la caille en son champ d'orge,
    S'interrogeaient, disant: Que fait-il là?
    Que forge-t-il si tard?--Un rouge-gorge
    Leur répondit: Moi, je sais ce qu'il forge;
    C'est un regard qu'il a pris à Stella.

    Et les oiseaux, riant du jeune maître,
    De s'écrier: Amour, que ferez-vous
    De ce regard qu'aucun fiel ne pénètre?
    Il est trop pur pour vous servir, ô traître!
    Pour vous servir, méchant, il est trop doux!

    Mais Cupido, parmi les étincelles,
    Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois;
    Couvez vos œufs et repliez vos ailes.
    Les purs regards sont mes flèches mortelles;
    Les plus doux yeux sont mes pires carquois.

Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai
brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin
courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et
furieux, comme s'il s'échappait d'un mauvais pas; à droite et à
gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant
leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques
étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu
du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme
morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faîte de
laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements étranges, je ne
sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la
réverbération de quelque soupirail embrasé, ou à la vapeur d'une
fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard,
faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre,
semblable à la larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le
miroitement fantastique de l'eau.

Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné
par des lueurs et des ténèbres.

Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri
d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé seulement par la
plainte irritée et monotone du Rhin.

J'avais sous les yeux la Maüsethurm.

Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était: la nuit,
les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve
plein d'une secrète horreur comme si l'on entendait le sifflement des
hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent,
l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la _vapeur de fournaise_
sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto!

Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve?

Il me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui dans ce
moment-là me fit l'effet d'un vertige: je voulus sur-le-champ, à cette
heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder
cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était
profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dressait sur le Rhin;
c'était le moment de visiter la Tour des Rats.

Mais comment faire? où trouver un bateau? à une telle heure? dans un
tel lieu? Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des
spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et
assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à
quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le
Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un
hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un
goujon. J'étais fort embarrassé.

Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que
les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de
Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur
colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le
voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière
très-poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau,
près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des
vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien
affronter Hatto et ses rats.

Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien
rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la
ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la
Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en
descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes
araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était
amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une
couverture. J'entrai dans la barque, je réveillai l'homme, je lui
montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins
quarante-deux kreutzers, c'est-à-dire six francs; il me comprit, et
quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions
été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maüsethurm.

Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous
approchions, au lieu de croître, diminuait; c'était la grandeur du
Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le
bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maüsethurm, nous
descendions le Rhin et nous avancions rapidement.

J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle
apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant
grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne
sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque
s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la
secousse fit rouler ma canne à mes pieds; je regardai mon compagnon,
lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la
réverbération surnaturelle de la Maüsethurm, avait quelque chose
d'effrayant, et il me dit: _Bingerloch_. Nous étions sur le gouffre.

Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une
corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de
tout son poids et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il
marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la
crête des rochers cachés sous l'eau.

Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec une adresse
merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme proférât une
parole.

Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrêt
horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La
barque s'arrêta rudement. Nous abordions.

Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet, sur une petite île
qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maüsethurm,
sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et
profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la
légende avaient mangé jusqu'aux pierres.

La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et
farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes
et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour
comme par les trous d'une lanterne sourde gigantesque.

Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit
singulier, strident et continu, pareil à un grincement.

Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je
m'avançai vers la masure.

Enfin j'y étais!--C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour
des rats, la Maüsethurm! elle était devant mes yeux, à quelques pas de
moi, et j'allais y entrer!--Entrer dans un cauchemar, marcher dans un
cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe
d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est
là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.

La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne
et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier
étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme,
au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une
porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse
échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de
clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne
grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement
sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement
à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais
quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque
entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les
roseaux.

J'entendais toujours le grincement.

Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus
devant la porte.

Cette porte, que l'architecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à
quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette
escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre
basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni
chambre basse ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur
l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la
Maüsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a
pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel.

Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle,
d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si
extraordinaire. Voilà ce que je vis:

Dans un angle faisant face à la porte il y avait deux hommes. Ces
hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre
courbé, sur une espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on
aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient
pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur
les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était
vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais ses
cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre
d'une grande fournaise allumée à l'angle opposé de la masure. Le vieux
avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le
portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'était ni un
gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni
deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Cette
fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée.
La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage
l'âme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu
et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une
lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux
à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que
j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait
faire les vers que vous venez de lire.

Ainsi aujourd'hui la Maüsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle
pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément _Mauth_
n'a peut-être pas tort...

Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'intérieur de cette
tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries
épiscopales où les rats, disent les légendes, _rongèrent partout le
nom de Hatto_, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les
pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans
par la fumée de la forge.

Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je
montai l'échelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté
de leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans
fenêtres, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, l'archevêque se
réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter
toute la petite île. C'est une longue et étroite langue de terre où
croît partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux,
l'_euphorbia officinalis_. A chaque instant, en parcourant cette île,
le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries
souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.

Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l'îlot qui
lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni
végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma
lanterne, me semblait veiné de sang.

C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.

La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient
montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement
pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée,
et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent
une construction du onzième siècle. C'est au-dessous de la tourelle
que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les
baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait
impossible d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là,
dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres
informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au
sommet de l'édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte
scellés dans la muraille.

Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long mât, flotte et se
déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvai d'abord je
ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque
funèbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien.

Je me suis rappelé qu'en effet les domaines du grand-duc de Hesse
finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence.

Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du
drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit; rien de plus.
Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon
n'insultera jamais le drapeau de Frédéric.

Après avoir tout vu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitté la
Maüsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait
son aviron et où la barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons
s'étaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet
d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.

Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure après j'étais à
Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je
fusse fatigué, quoiqu'il fût très-tard, quoique les bons bourgeois
fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos,
sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.

Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette journée où j'avais vu
tant de choses et coudoyé tant d'idées.

La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond.
Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de
ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres
éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept
rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la
Grande-Ourse, qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche
au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allumée à
des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à
mes pieds dans un miroir d'encre.



LETTRE XXI

LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN ET DE LA BELLE BAULDOUR.

   I     Légende.

   II    L'oiseau Phénix et la planète Vénus.

   III   Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un
           jeune homme et l'oreille d'un vieillard.

   IV    Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses
           ambassades.

   V     Bons effets d'une bonne pensée.

   VI    Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.

   VII   Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane
           de feuillage.

   VIII  Le chrétien errant.

   IX    Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.

   X     _Equis canibusque._

   XI    A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

   XII   Description d'un mauvais gîte.

   XIII  Telle auberge, telle table d'hôte.

   XIV   Nouvelle manière de tomber de cheval.

   XV    Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon
         Dieu use le plus volontiers.

   XVI   Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître
           quelqu'un qu'on ne connaît pas.

   XVII  Les bagatelles de la porte.

   XVIII Où les esprits graves apprendront quelle est la plus
           impertinente des métaphores.

   XIX   Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds
           ornés de plumes.


    Bingen, août.

Je vous avais promis quelqu'une des légendes fameuses du Falkenburg,
peut-être même la plus belle, la sombre aventure de Guntram et de
Liba. Mais j'ai réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le
premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi?
Puisque vous voulez absolument des histoires pour vos petits enfants,
en voici une, mon ami. C'est une légende que du moins vous ne
trouverez dans aucun légendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai
écrite sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la fantastique
forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il me semblait, sous la
dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais
de causer avec ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans
ces montagnes, et qui est devenu presque sauvage et presque sorcier;
singulière fin pour un tambour-maître du trente-septième léger. Ce
brave homme, ancien enfant de troupe dans les armées voltairiennes de
la République, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et aux gnomes
comme il a cru jadis à l'empereur. La solitude agit toujours ainsi sur
l'intelligence; elle développe la poésie qui est toujours dans
l'homme; tout pâtre est rêveur.

J'ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même, caché dans le
ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été un rocher jadis, qui a été
une tour au douzième siècle et qui est redevenu un rocher, cueillant
de temps en temps, pour en aspirer l'âme, une fleur sauvage, un de ces
liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour
à tour l'herbe verte et le ciel radieux pendant que de grandes nuées
d'or se déchiraient aux sombres ruines du Falkenburg.

Cela dit, voici l'histoire:


I

LÉGENDE.

Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait
le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et
Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L'un avait la forêt,
l'autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la
montagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et l'on fiança
Bauldour à Pécopin.

Ce jour-là, c'était un jour d'avril, les sureaux et les aubépines en
fleurs s'ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades
charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de
l'hiver devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusement
dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait,
rayonnait et s'épanouissait dans le cœur des deux fiancés.

Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau,
mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant son fils et
en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la
tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et
radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève,
songe-t-on au soleil couché?

Pécopin avait toutes les qualités d'un gentilhomme, d'un jeune homme
et d'un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une sainte
vierge à l'église, une nymphe dans les bois, une fée à l'ouvrage.

Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était belle fileuse. Or il
n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file
pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console
et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au
loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor et perdue profondément dans
les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare: Songe à ton
amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit
tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère: Songe à
ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien.

Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien.

Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il
était sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il
suivait le tartaret du regard, quand il entendait le jappement féroce
de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait
tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de
modération. Tenez en équilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui
aime trop les chevaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop
les femmes fâche Dieu.

Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait
Pécopin prêt à partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier
que s'il eût porté Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle
voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et,
éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi un bouquet d'herbe
pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour,
cette noble et fière demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de
beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et approcher amicalement de
son charmant et mâle visage cette tête camuse, ces gros naseaux, ces
larges oreilles et cette gueule noire, Bauldour était jalouse du
chien.

Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle
pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et après ses servantes
elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la
pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. _Bis pluit._

Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Bauldour boudait et
murmurait un peu avec une larme dans le coin de son œil bleu. Mais
Pécopin baisait sa petite main, et elle se taisait; Pécopin baisait
son beau front, et elle souriait.

Le front de Bauldour était blanc, pur et admirable comme la trompe
d'ivoire du roi Charlemagne.

Puis elle se retirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle
ne souffrait jamais que ce chevalier lui prît la ceinture. Un soir il
lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très-fort. Elle était
fiancée et non mariée. Pudeur est à la femme ce que chevalerie est à
l'homme.


II

L'oiseau Phénix et la planète Vénus.

Ils s'adoraient à faire envie.

Pécopin avait dans sa halle d'armes à Sonneck une grande peinture
dorée représentant le ciel et les neuf cieux, chaque planète avec sa
couleur propre et son nom écrit en vermillon à côté d'elle; Saturne
blanc plombé; Jupiter clair, mais enflambé et un peu sanguin; Vénus
l'orientale, embrasée; Mercure étincelant; la Lune avec sa glace
argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de
Vénus, et écrivit en place _Bauldour_.

Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute
lisse où était figuré un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le
tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée
de pennes incarnates, et sur la tête des crêtes surmontées d'une
houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait
écrit ce mot grec: _Phénix_. Bauldour effaça ce mot, et broda à la
place ce nom: _Pécopin_.

Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Pécopin en était
joyeux et Bauldour en était heureuse.

Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile,
de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilangus. Cet
homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par
plusieurs riches paysannes du pays de Lorch; mais il avait rebuté les
épouseuses et s'était fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en
demandait la raison, Erilangus lui répondit: _Monseigneur, les chiens
ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille_. Un autre jour,
apprenant les prochaines noces de son maître, il vint à lui hardiment
et lui dit: _Sire, pourquoi vous mariez-vous?_ Pécopin chassa ce
valet.

Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Erilangus était un esprit
subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en
alla à la cour du marquis de Lusace, où il devint premier veneur, et
que Pécopin n'en entendit plus parler.

La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans
l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'avertir que Pécopin montait
l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant
de sa chaise, qui était à dossier droit et sculpté, son pied
s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre
Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun mal, mais elle se
souvint qu'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba,
et elle se sentit le cœur serré.

Pécopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage et de leur bonheur,
et le nuage qu'elle avait dans l'âme s'envola.


III

Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune
homme et l'oreille d'un vieillard.

Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin
chassait dans le bois. Il était seul et n'avait avec lui qu'un chien.
Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva près d'une métairie
qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la limite des
domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée à
l'orient par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un
chêne, qu'on appelait dans le pays les _quatre Evangélistes_. Il
paraît que c'étaient des arbres-fées. Au moment où Pécopin passait
sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres:
un geai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un
corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées
se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants
s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne
voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne
voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme.
Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un
mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna
et se redressa.--Sire chevalier, s'écria-t-il, entendez-vous ce que
disent ces oiseaux?--Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe!--Sire,
reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai
garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la
poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.--Le chevalier
éclata de rire.--Pardieu! voilà des rêveries.--Le vieillard repartit
gravement:--Vous avez tort, sire Pécopin.--Vous ne m'avez jamais vu,
s'écria le jeune homme, comment savez-vous mon nom?--Ce sont les
oiseaux qui le disent, répondit le paysan.--Vous êtes un vieux fou,
brave homme, dit Pécopin. Et il passa outre.

Environ une heure après, comme il traversait une clairière, il
entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une
belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en
chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des burgraves,
qui sont les comtes des châteaux, des wildgraves, qui sont les comtes
des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des
rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves, qui sont
les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf,
nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin, et lui cria:--Holà, beau chasseur!
ne venez-vous pas avec nous?--Où allez-vous? dit Pécopin.--Beau
chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons chasser un milan qui est à
Heimburg et qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour
qui est à Vaugsberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser
un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émérillons. Venez avec
nous.--Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.--Demain, dit
Gaïrefroi.--Je vous suis, dit Pécopin. La chasse dura trois jours. Le
premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le
vautour, le troisième jour Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin
s'émerveilla d'un si excellent archer.--Chevalier de Sonneck, lui
dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de
Gutenfels. Tu vas me suivre à Stæhlech pour en recevoir l'investiture
et me prêter le serment d'allégeance, en mail public et en présence
des échevins, _in mallo publico et coram scabinis_, comme disent les
chartes du saint empereur Charlemagne. Il fallait obéir. Pécopin
envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement
que la gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre
sur-le-champ à Stahleck pour une très-grande et très-grosse
affaire.--Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en terminant,
je serai de retour le mois prochain.--Le messager parti, Pécopin
suivit le palatin et alla coucher avec les chevaliers de la suite du
prince dans la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un
rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie,
les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni
ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se
mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé en cet
étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement:

    LE GEAI.

    Le pigeon est au bois.

    LE MERLE.

                            La poule dans la cour
    Va disant: Pécopin.

    LE GEAI.

                          Le pigeon dit: Bauldour.

    LE CORBEAU.

    Le sire est en chemin.

    LA PIE.

                            La dame est dans la tour.

    LE GEAI.

    Reviendra-t-il d'Alep?

    LE MERLE.

                          De Fez?

    LE CORBEAU.

                                  De Damanhour?

    LA PIE.

    La poule a parié contre et le pigeon pour.

    LA POULE.

    Pécopin! Pécopin!

    LE PIGEON.

                      Bauldour! Bauldour! Bauldour!

Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment
il se rappela le vieillard et il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de
ce rêve et de ce dialogue; puis il chercha à comprendre, puis il ne
comprit pas; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour
parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dissipe
les songes et dore les fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres,
ni aux quatre oiseaux.


IV

Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses
ambassades.

Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d'esprit et de
mine. Une fois introduit à la cour du pfalzgraf et installé dans son
nouveau fief, il plut à ce point au palatin, que ce digne prince lui
dit un jour:--Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de Bourgogne,
et je t'ai choisi pour ambassadeur, à cause de ta gentille renommée.
Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se fit
si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir,
après avoir vidé trois larges verres de vin de Bacharach:--Sire
Pécopin, vous êtes notre ami; j'ai quelque démêlé de bec avec
monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous
envoie près du roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
votre grande race.--Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort,
et le prenant à part un matin:--Pardieu, chevalier Pécopin, lui
dit-il, puisque le palatin vous a prêté au Bourguignon pour le service
de la Bourgogne, le Bourguignon vous prêtera bien au roi de France
pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un très-noble seigneur
qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des
Maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
votre bel esprit.--On peut refuser son vote à l'empereur, on peut
refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pécopin
fit route pour l'Espagne. A Grenade le miramolin l'accueillit à
merveille et l'invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'était chaque
jour que fêtes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon,
et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il
était. En sa qualité de moricaud, le miramolin avait de bons lanerets,
d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces
chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia
pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut
terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses
adieux.--Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le miramolin, car
vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad.--Pour Bagdad!
s'écria Pécopin.--Oui, chevalier, reprit le prince maure; car je ne
puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du
calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer
quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour
ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures,
on va où veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidèles.
Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il passait
sous les murs du sérail, la sultane favorite le vit, et comme il était
beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya
une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville à
côté d'un grand tilleul mycrophylla qu'on y voit encore, et qui lui
remit un talisman en lui disant: Ceci vient d'une princesse qui vous
aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous
le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de
mort, touchez-le, et il vous sauvera.--Pécopin à tout hasard accepta
le talisman, qui était une fort belle turquoise incrustée de
caractères inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou.--Maintenant,
monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde à ceci:
Tant que vous aurez cette turquoise à votre cou, vous ne vieillirez
pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de
toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu, beau
giaour.--Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu
l'esclave de la sultane accoster le chevalier chrétien. Ce calife
était fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pécopin à une fête,
et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour.
Pécopin, sans y prendre garde, s'était avancé fort près du parapet,
qui était très-bas, et le calife lui parla ainsi:--Chevalier, le comte
palatin t'a envoyé au duc de Bourgogne à cause de ta noble renommée,
le duc de Bourgogne t'a envoyé au roi de France à cause de ta grande
race, le roi de France t'a envoyé au miramolin de Grenade à cause de
ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad
à cause de ta bonne mine; moi, à cause de ta bonne renommée, de ta
grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au
diable.--En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemment
Pécopin, qui perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour.


V

Bons effets d'une bonne pensée.

Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair que
celui qui frappe sa paupière en ce moment-là et qui lui montre à la
fois la vie dont il va sortir et la mort où il va entrer. Dans cette
minute suprême, Pécopin éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et
mit la main à son cœur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le
talisman. A peine eut-il effleuré du doigt la turquoise magique, qu'il
se sentit emporté comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait.
Il vola ainsi toute la nuit. Au moment où le jour paraissait, la main
invisible qui le soutenait le déposa sur une grève solitaire, au bord
de la mer.


VI

Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.

Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure
désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui
sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail
de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête
de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier
sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans
les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les
grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas
l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes
s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en
aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais
les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées du couvercle; et,
aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore
moyen de s'enfuir par les claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le
diable, fort dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se
fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'assistance du
démon Hermès, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle
était remplie d'âmes qu'un écolier d'une bourse remplie de sequins
d'or. C'est ordinairement dans la Haute-Egypte, sur les bords de la
mer Rouge, que le diable, après avoir fait sa tournée dans le pays des
païens et des mécréants, remplit cette outre. Le lieu est fort désert;
c'est une grève de sable près d'un petit bois de palmiers qui est
situé entre Coma, où est né saint Antoine et Clisma, où est mort saint
Sisoës.

Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'à
l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant
par hasard, il vit à quelques pas de lui un ange qui le regardait en
souriant. Le diable haussa les épaules et continua d'empiler dans ce
sac les âmes qu'il avait, les épluchant fort peu, je vous jure; car
tout est assez bon pour cette chaudière-là. Quand il eut fini, il
empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses épaules; mais il
lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'âmes et
tant les iniquités dont elles étaient chargées les rendaient lourdes
et pesantes. Il saisit alors cette besace d'enfer à deux bras; mais le
second effort fut aussi inutile que le premier, l'outre ne bougea pas
plus que si elle eût été la tête d'un rocher sortant de terre. «Oh!
Ames de plomb!» dit le diable, et il se prit à jurer. En se
retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant. «Que fais-tu
là? cria le démon.--Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout à l'heure
et à présent je ris.--Oh! céleste volaille! grand innocent, va!»
répliqua Asmodée. Mais l'ange devint sévère et lui parla ainsi:
«Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui qui est
le Seigneur: tu ne pourras emporter cette charge d'âmes dans la
géhenne tant qu'un saint du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne
t'aura pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur tes épaules.»
Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.

Le diable était fort empêché. «Que veut dire cet imbécile?
grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien
tombé du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusqu'à ce
qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi diantre aussi ai-je si
outrageusement bourré cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme
ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende
le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du ciel.
Voilà une stupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu
de chose là-haut!» Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les
habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder
sourdement à l'horizon. C'était le diable qui bougonnait.

Pour un charretier embourbé, jurer est quelque chose, mais sortir de
l'ornière c'est encore mieux. Le pauvre diable se creusait la tête et
rêvait. C'est un drôle fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre
partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans l'amour, il se
glisse dans le paradis. Il a conservé des relations avec saint Cyprien
le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres
saints, tantôt en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt
en leur disant des paroles agréables. Il sait, ce grand savant, la
conversation qui plaît à chacun. Il les prend tous par leur faible. Il
apporte à saint Robert d'York les petits pains d'avoine au beurre. Il
cause orfévrerie avec saint Eloi et cuisine avec saint Théodote. Il
parle au saint évêque Germain du roi Childebert, au saint abbé
Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor.
Il parle à saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle à saint
Antoine de son cochon. Il parle à saint Loup de sa femme Piméniole, et
il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Gwinmarie.--Car le diable
est le grand flatteur. Cœur de fiel, bouche de miel.

Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié,
saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jean le Nain et saint
Médard, étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les
bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près
du bois de palmiers, le diable les vit venir vers lui avant d'être
aperçu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard
très-pauvre et très-cassé et se mit à pousser des cris lamentables.
Les saints s'approchèrent. «Qu'est-ce? dit saint Nil.--Hélas! hélas!
mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aide, je vous en
supplie. J'ai un très-méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai
un très-méchant maître qui est un marchand du pays de Fez. Or vous
savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, Garamantes et tous
les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont
mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites,
téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la
planète Mars. De plus, mon maître est un homme que tourmentent la bile
noire, la bile jaune et la pituite à Cicéron; de là une mélancolie
froide et sèche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup
d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres
esclaves, sur moi, pauvre vieux.--Où voulez-vous en venir, mon ami?
dit saint Autremoine avec intérêt.--Voilà, mon bon seigneur, répondit
le démon. Mon maître est un grand voyageur. Il a des manies. Dans tous
les pays où il va, il a le goût de bâtir dans son jardin une montagne
du sable qu'on ramasse au bord des mers près desquelles ce méchant
homme s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fangeux
et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé de ces coquilles
rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tigré; et dans la
Chersonèse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable
fin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare
de rencontrer la telline-soleil-levant...--Que le diable t'emporte!
interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait.
Voilà un quart d'heure que tu nous fais perdre à écouter des
sornettes. Je compte les minutes.» Le diable s'inclina humblement:
«Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous
devez être du Midi; car ceux du Midi sont ingénieux et adonnés aux
mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du
cercle des étoiles errantes.» Puis, tout à coup, éclatant en sanglots
et se meurtrissant la poitrine du poing: «Hélas! hélas! mes bons
princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa montagne il m'oblige
à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au
bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai
fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis l'aube du jour
jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir,
si je succombe à la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me
fait fouetter. Hélas! je suis bien misérable et bien battu et bien
accablé d'infirmités. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée;
le soir venu, j'étais si las que je n'ai pu hausser jusqu'à mon dos
cette outre que je venais d'emplir; et j'ai passé ici toute la nuit,
pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon maître.
Mes seigneurs, mes bons seigneurs, par grâce et par pitié, aidez-moi à
mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse m'en retourner
auprès de mon maître, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi!»

En écoutant cette pathétique harangue, saint Nil, saint Autremoine et
saint Jean le Nain se sentirent émus, et saint Médard se mit à
pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.

Mais saint Nil dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai
regret; mais il faudrait mettre la main à cette outre qui est une
chose morte, et un verset de la très-sainte Ecriture défend de
toucher aux choses mortes sous peine de rester impur.»

Saint Autremoine dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais je considère que ce serait une bonne action, et les
bonnes actions ayant l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui
les fait, je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilité.»

Saint Jean le Nain dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais, comme tu vois, je suis si petit que je ne pourrais
atteindre à ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge
sur les épaules?»

Saint Médard, tout en larmes, dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon
ami, et j'en ai regret; mais je suis si ému vraiment, que j'ai les
bras cassés.»

Et ils continuèrent leur chemin.

Le diable enrageait. «Voilà des animaux! s'écria-t-il en regardant les
saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sont-ils absurdes avec leurs
grandes barbes! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que
l'ange!»

Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la ressource d'envoyer au
diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y
a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et
qui l'exaspère.

Comme il maugréait en fixant son œil plein de flamme et de fureur sur
le ciel, son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuées un point
noir. Ce point grossit, ce point approche; le diable regarde; c'était
un homme,--c'était un chevalier armé et casqué,--c'était un chrétien
ayant la croix rouge sur la poitrine,--qui tombait des nues.

«Que n'importe qui soit loué! cria le démon en sautant de joie. Je
suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir à
bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais
pas à bout d'un homme.

En ce moment-là, Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied
à terre.

Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se
repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit: «Qui
êtes-vous, l'ami? et où suis-je?

Le diable se prit à geindre piteusement: «Vous êtes au bord de la mer
Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables.»
Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le
suppliant pour conclusion de l'aider à charger cette outre sur son
dos.

Pécopin hocha la tête: «Bonhomme, voilà une histoire peu
vraisemblable.

--Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre
l'est encore moins, et pourtant elle est vraie.

--C'est juste, dit Pécopin.

--Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes
malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un
pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien
que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis
mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe.

--J'en conviens, dit Pécopin.

--Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous
faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme
à attacher cette outre sur ses épaules?»

Ceci parut concluant à Pécopin. Il se baissa, souleva de terre
l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et, la soutenant entre
ses bras, il s'apprêta à la poser sur le dos du vieillard qui se
tenait courbé devant lui.

Un moment de plus, et c'était fait.

Le diable a des vices; c'est là ce qui le perd. Il est gourmand. Il
eut dans cette minute-là l'idée de joindre l'âme de Pécopin aux
autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord
tuer Pécopin.

Il se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il
commanda quelque chose en paroles obscures.

Tout le monde sait que, lorsque le diable dialogue et converse avec
d'autres démons, il parle un jargon moitié italien, moitié espagnol.
Il dit aussi çà et là quelques mots latins.

Ceci a été prouvé et clairement établi dans plusieurs rencontres, et
en particulier dans le procès du docteur Eugenio Torralva, lequel fut
commencé à Valladolid le 10 janvier 1528 et convenablement terminé le
6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur.

Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous l'ai dit, un
cavalier d'esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie.
Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable.

Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule, il entendit
le petit vieillard courbé dire tout bas: _Bamos, non cierra occhi,
verbera, frappa, y echa la piedra_. Ceci fut pour Pécopin comme un
éclair.

Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et il vit à une grande hauteur
au-dessus de lui une pierre énorme que quelque géant invisible tenait
suspendue sur sa tête.

Se rejeter en arrière, toucher de sa main gauche le talisman, saisir
de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et
une rapidité formidables, c'est ce que fit Pécopin, comme s'il eût été
le tourbillon qui, dans la même seconde, passe, vole, tourne, brille,
tonne et foudroie.

Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées s'enfuirent par
l'issue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant
dans l'outre leurs noirceurs, leurs crimes et leurs méchancetés,
monceau hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre au
démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre,
resta à jamais fixée entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là
qu'Asmodée est bossu.

Cependant, au moment où Pécopin se rejetait en arrière, le géant
invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du
diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est
boiteux.

Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres; mais c'est un
affreux tonnerre inférieur qui sort de terre et déracine les arbres.
Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque
chose de terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un bruit
effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était tombé et qu'il
roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille
morte chassée par le vent. Il s'évanouit.


VII

Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane de
feuillage.

Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait: _Phi
smâ_, ce qui en langage arabe signifie: il est dans le ciel. Il sentit
qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix
grave et lente qui répondait: _Lô, lô, machi mouth_, ce qui veut dire:
non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et
une jeune fille agenouillés près de lui. Le vieillard était noir comme
la nuit, il avait une longue barbe blanche tressée en petites nattes à
la mode des anciens mages, et il était vêtu d'un grand suaire de soie
verte sans plis. La jeune fille était couleur de cuivre rouge, avec de
grands yeux de porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des
anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante.

Pécopin n'était plus au bord de la mer. Le souffle de l'enfer, le
poussant au hasard, l'avait jeté dans une vallée remplie de rochers et
d'arbres d'une forme étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune
fille le regardaient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres;
les feuilles se contractèrent; les branches se retirèrent; les fleurs,
qui étaient d'un blanc pâle, devinrent rouges; et tout l'arbre parut
en quelque sorte reculer devant lui. Pécopin reconnut l'arbre de la
honte et en conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le
fameux pays de Pudiferan.

Cependant le vieillard lui fit signe. Pécopin le suivit; et quelques
instants après le vieillard, la jeune fille et Pécopin étaient tous
trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de
palmier, dont l'intérieur, plein de pierres précieuses de toutes
sortes, étincelait comme un brasier ardent.

Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit en allemand: «Mon fils,
je suis l'homme qui sait tout, le grand lapidaire éthiopien, le taleb
des Arabes. Je m'appelle Zin-Eddin pour les hommes et Evilmerodach
pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette
vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à dérober à la nature la
science des choses, et à verser aux choses la science de l'âme. Grâce
à moi, grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis
cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent, les
plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseigné aux
bêtes la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican
à se saigner lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères, au
serpent aveugle à manger du fenouil pour recouvrer la vue, à l'ours
attaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer
les yeux. J'ai apporté aux aigles, lesquelles sont étroites, la pierre
œtites qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec la
feuille du laurier, la tortue avec la ciguë, le cerf avec le dictame,
le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle
avec l'herbe helxine; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent
eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le stellion, à
l'époque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si
l'hirondelle guérit les ophthalmies de ses petits avec la pierre
calidoine qu'elle va chercher au delà des mers; si la belette se
munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre,--c'est moi,
mon fils, qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des
animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon
fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma
vallée et ma science. Tu épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et
qui est belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre du
chrysolampis, à mettre la mère perle dans un pot de sel et à rallumer
le feu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre. Chaque
jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie
doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon
fils.

--Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'accepte avec joie.»

La nuit venue, il s'enfuit.


VIII

Le chrétien errant.

Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fit, ce
serait raconter le monde. Il marcha pieds nus et en sandales: il monta
toutes les montures, l'âne, le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre,
l'onagre et l'éléphant. Il subit toutes les navigations et tous les
navires, les vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux longs de la
Méditerranée, _oneraria et remigia_, galère et galion, frégate et
frégaton, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et
barquerolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de
Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé
Hérodote. Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du
sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la
Perse, le Pégu, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit
le Monomotapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordoñez,
Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les
géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts
du pied, comme Jérôme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme
Mendez-Pinto, fut forçat comme Texeus, et faillit être eunuque comme
Parisol. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres, le
scorbut, qui épouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicéron
préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arrivé au
sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colère. Il aborda l'île
qu'on rencontre parfois ne la cherchant point, et qu'on ne peut jamais
trouver la cherchant, et il vérifia que les habitants de cette ville
sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un
château dans un lieu où il n'y en a pas, mais les prestiges du
septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'étonner de cela. Il
demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé
de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu'ont
depuis couché par écrit les Anglais, les Hollandais et même les pères
jésuites. Il devint docte, car il avait les deux maîtres de toute
doctrine: voyage et malheur. Il étudia les faunes et les flores de
tous les climats. Il observa les vents par les migrations des oiseaux
et les courants par les migrations des céphalopodes. Il vit passer
dans les régions sous-marines l'ommastrephes sagittatus allant au pôle
nord, et l'ommastrephes giganteus allant au pôle sud. Il vit les
hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec Ulysse. Il connut
toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, le râle noir, le
solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues
de jonc de l'île de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales
qui vont par troupes, les alcatrazes grands comme des oies, les
moraxos plus grands que les tiburons, les peymones des îles Maldives
qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tête de bœuf,
l'oiseau claki qui naît de certains bois pourris, le petit saru qui
chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet, l'animal-plante
des pays tartares, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe
autour de lui. Il tua à la chasse un triton de mer de l'espèce
yapiara et il inspira de l'amour à un triton de rivière de l'espèce
baëpapina. Un jour étant en l'île de Manar, qui est à deux cents
lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs, lesquels lui montrèrent
sept hommes-évêques et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs
filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea
des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et
qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils pêchèrent
par ordre du Seigneur. En Scythie il perça à coups de flèches un
griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir
l'or que cette bête gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais
il se sauva. Enfin il manqua naufrager en mainte rencontre, et
notamment près du cap Gardafù, que les anciens appelaient Promontorium
aromatorum; et à travers tant d'aventures, tant d'erreurs, de
fatigues, de prouesses, de travaux et de misères, le brave et fidèle
chevalier Pécopin n'avait qu'un but, retrouver l'Allemagne; qu'une
espérance, rentrer au Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour.

Grâce au talisman de la sultane qu'il portait toujours sur lui, il ne
pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.

Il comptait pourtant tristement les années. A l'époque où il parvint
enfin à atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'étaient
écoulés depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait à
cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'asseyait sur une
pierre au bord de la route et il pleurait.

Puis il se ranimait et prenait courage: «Cinq ans, pensait-il; oui,
mais je vais la revoir enfin. Elle avait quinze ans, eh bien, elle en
aura vingt!» Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était
déchirée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie lui
étaient revenues, et il se remettait en marche.

C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges.


IX

Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.

Un soir, après avoir fait route toute la journée dans les rochers,
cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée
d'un bois de sapins, de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y
pénétrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le
sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière semée de houx, de
genévriers et de framboisiers sauvages. A côté de la clairière il y
avait un marais. Epuisé de lassitude, mourant de faim et de soif,
exténué, il regardait de côté et d'autre, cherchant une chaumière, une
charbonnerie ou un feu de pâtre, quand tout à coup une troupe de
tadornes passa près de lui en agitant ses ailes et en criant. Pécopin
tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leurs nids
sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. Il
écarta les touffes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes parts
dans l'herbe le perce-pierre, l'angélique, l'ellébore et la grande
gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de
moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la ramassa. C'était
une de ces moules de la Vologne qui contiennent des perles grosses
comme des pois. Il leva les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa
tête.

Pécopin commençait à s'inquiéter. On conviendra qu'il y avait de quoi.
Ces houx et ces framboisiers, ces tadornes, ces herbes magiques, cette
moule, ce grand-duc, tout cela était peu rassurant. Il était donc fort
alarmé et se demandait avec angoisse où il était, lorsqu'un chant
éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'oreille. C'était une voix
enrouée, cassée, chagrine, fâcheuse, sourde et criarde à la fois, et
voici ce qu'elle chantait:

    Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite,
    La riante Amphitrite et le noir Neptunus;
    Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus,
    L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite.

      Je suis le nain, grand-père des géants.
      Ma goutte d'eau produit deux océans.

    Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile,
    Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui.
    J'épanche de ma grotte, où jamais feu n'a lui,
    Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.

      Je suis le nain, grand-père des géants.
      Ma goutte d'eau produit deux océans.

    Une fine émeraude est dans mon sable jaune.
    Un pur saphir se cache en mon humide écrin.
    Mon émeraude fond et devient le beau Rhin;
    Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône.

      Je suis le nain, grand-père des géants.
      Ma goutte d'eau produit deux océans.

Pécopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigué, il était
dans le fatal _bois des Pas-Perdus_. Ce bois est une grande forêt
pleine de labyrinthes, d'énigmes et de dédales où se promène le nain
Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une
montagne; et parce que de là il envoie un ruisseau au Rhône et un
autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la
Méditerranée et de l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et
d'y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des
Pas-Perdus n'en sort jamais.

Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et la voix du méchant
nain Roulon.

Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.--Hélas! s'écria-t-il,
c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour.

--Si fait, dit quelqu'un près de lui.


X

Equis canibusque.

Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit de chasse
magnifique, était debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme
était complétement équipé. Un coutelas à poignée d'or ciselée lui
battait la hanche, et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et
fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de
vague et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait éclairé de la
dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu
brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût
certainement semblé singulier ainsi qu'à moi; mais dans le bois des
Pas-Perdus on ne songe qu'à Roulon; ce vieillard n'était pas un nain,
et cela suffit à Pécopin.

Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante.
Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si
usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les
sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'eût été pitié
d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal et
sans profondeur d'un roi imbécile.

--Que me voulez-vous? demanda Pécopin.

--Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.

--Quand?

--Passe seulement une nuit en chasse avec moi.

--Quelle nuit?

--Celle qui commence.

--Et je reverrai Bauldour?

--Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te
déposerai à la porte du Falkenburg.

--Chasser la nuit?

--Pourquoi pas?

--Mais c'est fort étrange.

--Bah!

--Mais c'est très-fatigant.

--Non.

--Mais vous êtes bien vieux.

--Ne t'inquiète pas de moi.

--Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour, mais je suis mort
de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à
cheval.

Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une gourde damasquinée
d'argent qu'il lui présenta.

--Bois ceci.

Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. A peine avait-il avalé
quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. Il était jeune, fort, alerte,
puissant. Il avait dormi, il avait mangé, il avait bu.--Il lui
semblait même par instant qu'il avait trop bu.

--Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le
veux bien; mais je reverrai Bauldour?

--Après cette nuit passée, au soleil levant.

--Et quel garant de votre promesse me donnez-vous?

--Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J'aurais pu te
laisser mourir ici de faim, de lassitude et de misère, t'abandonner au
nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu pitié de toi.

--Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil levant, à
Falkenburg.

--Holà! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur,
faisant effort avec sa voix décrépite.

En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pécopin vit qu'il
était bossu. Puis il fit quelques pas, et Pécopin vit qu'il était
boiteux.

A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vêtus comme des
princes et montés comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois.

Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour du vieux qui
paraissait leur maître. Tous étaient armés de couteaux ou d'épieux;
lui seul avait un cor. La nuit était tombée; mais autour des
gentilshommes se tenaient debout deux cents valets portant deux cents
torches.

--_Ebbene_, dit le maître, _ubi sunt los perros?_

Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désagréable à
Pécopin.

Mais le vieux reprit avec impatience:--Les chiens! les chiens!

Il achevait à peine, que d'effroyables aboiements remplissaient la
clairière. Une meute venait d'y apparaître.

Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en
jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage
féroce et des nègres tout nus la tenaient robustement en laisse.

Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avait là tous les
chiens possibles, accouplés et divisés par grappes et par raquettes,
selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de
cent dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attache avec douze
paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxième
groupe était entièrement formé de greffiers de Barbarie blancs et
marquetés de rouge, braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit,
demeurent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au bétail et
servent pour la grande chasse. Le troisième groupe était une légion de
chiens de Norwége: chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec
une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand
cœur, et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, léopardés sur
l'échine, qui ont les jambes de même poil que les pattes d'un lièvre
ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y
avait pas un bâtard parmi ces chiens. Pécopin, qui s'y connaissait,
n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marqué de gris,
ni parmi les gris un seul qui fût argenté ou qui eût les pattes
fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était
formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces
puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui
ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de
si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers,
les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, tous étaient
de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment
teté près du cœur. Ils avaient la tête moyenne, plutôt longue
qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les
reins courbés, le râble musculeux, les jambes larges, la cuisse
troussée, le jarret droit bien herpé, la queue grosse près des reins
et le reste grêlé, le poil de dessous le ventre rude, les ongles
forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquième groupe
était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y
avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des
chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, et des chiens du
Monomotapa, qui font partie de la garde de l'empereur des Indes. Du
reste tous, anglais, barbaresques, norwégiens, ardennais et indous,
hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux.

Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se
réveillaient.

Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où, et il ne pouvait
s'empêcher de se dire à lui-même qu'il était singulier qu'aboyant de
la sorte on ne l'eût pas entendue avant de la voir.

Le maître-valet qui menait toute cette vénerie était à quelques pas de
Pécopin, lui tournant le dos. Pécopin alla à lui pour le questionner,
et lui mit la main sur l'épaule; le valet se retourna. Il était
masqué.

Cela rendit Pécopin muet.--Il commençait même à se demander fort
sérieusement s'il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard
l'aborda.--Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?

--Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il
faudrait de terribles chevaux.

Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sifflet d'argent, qui
était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de
goût qui est exposé à voir des tragédies, et il siffla.

Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se
rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant
deux chevaux magnifiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à
l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie,
bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunés, aux bras
secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. Il avait la
jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'échine
grasse, double et tremblante. L'autre était un coureur tartare à la
croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau
bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était
revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien
épaisse pendait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur
ses yeux gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles
inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzans aux
jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la
tête coiffée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de
guerre. Le second était moins fièrement, mais plus splendidement
harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées, la bride
brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes
pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait,
rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre.
L'autre regardait ça et là, cherchait les applaudissements, hennissait
gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le
roi et piaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme
l'ébène.--Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait
ces deux merveilleuses bêtes.

--Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant
toujours, lequel prends-tu?

Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genet.

--Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.

--Oui, dit Pécopin.

Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnais, le
panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare, le saisit de
l'autre à la crinière, bondit comme un tigre et enfourcha à cru la
superbe bête qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa
trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement
formidable, que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard
avait le tonnerre dans la poitrine.


XI

A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille
lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des
voix lointaines crièrent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux
reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent.

En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les
ténèbres, sonna minuit.

Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une
seconde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés
partirent comme la poignée de pierres que lance la baliste, les cris
et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les
piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin,
s'élancèrent au galop.

Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui
saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'emporta, qui faisait résonner
dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le
pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait
comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; galop qui par
moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.

La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les
clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les
broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette
noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à
travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les
clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les
arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient
en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient
par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on
entendait au loin le cor du vieux chasseur.

Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée
de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un
grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il
vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être
les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs
quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et
l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes-Vosges. En
moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le
Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le
Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et
le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans
les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait
bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment
distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs
sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son
cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le
Bain-des-Païens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans
le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en
rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant,
si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en
portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne
s'éloignait pas du Rhin.

Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent,
puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre,
et son genet d'Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le
brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les
oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si
terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand
mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa
maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il
songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à
Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du
vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot:
_Heimburg_; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur
traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit
passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et
qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval
fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans
le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques instants après le
vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le
brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile
était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les
yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût
lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour
et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une
minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût
été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi
Sisymordachus. Le vent cria une troisième fois, et Pécopin entendit
cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisième
éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau
passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui
volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf,
où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop du
genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage
nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout était si
prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait
s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si
confusément, qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes
souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On
entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le
monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.

Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain l'air devint tiède, les
arbres changèrent de forme; des chênes-liéges, des pistachiers et des
pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche
entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères.
Pourtant ce n'était pas jour de lune.

En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à
la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces
plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes,
la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses
se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était
encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à
de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore
une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières
plantes que sa main rencontra. Cette fois c'était le cytise argenté de
Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le
géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa
feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un
soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne.
Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il
avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. Il
avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il
traversait en ce moment les Pyrénées.--Plutôt la mort, pensa-t-il, et
il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour
se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains
de fer. Il regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient.
C'étaient des étriers vivants.

Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient
rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance
effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands
branchages bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens
traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques.

Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.

Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale
lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals
arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte
desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des
vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme
bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges; il
reconnut le banyan et le baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait,
l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était
dans une forêt de l'Inde.

Il ferma les yeux.

Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de
l'équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le
sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères, les alses et
les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'âpreté
des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que
deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient
les mouettes et les stercoraires, et à travers d'horribles verdures
noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel
jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons
d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap
Nord.

Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il
entendit un bruit épouvantable et il reconnut qu'il passait près du
gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la
mer.

Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la
terre?

Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours
fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se
précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur
dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron.

Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se
tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une
heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade
d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient
jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante
comme un visage.


XII

Description d'un mauvais gîte.

Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une
maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un
palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme
un tombeau.

On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.

Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne sais quoi de
surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de
lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui
étaient rouges comme du sang.

Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une
grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui
sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas
desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés comme lui et
qui semblaient attendre en silence.

Pécopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la
balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata
subitement près du château, probablement derrière la façade, puissant,
énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où
souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement
les arbres, chantait dans les ténèbres un effroyable hallali.

Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château
s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les
eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en
sortit.

Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste
salle splendidement illuminée.

Les murailles de cette salle étaient couvertes de tapisseries figurant
des sujets tirés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris
étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie
pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on
voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était
une mosaïque représentant la guerre de Troie.

Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus sinistre que
cette grande clarté dans cette grande solitude.

Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas sonnait gravement sur
le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une
seconde chambre, qui était de même illuminée, immense et déserte.

De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette
chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des
tableaux merveilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des
batailles, des chasses, des fêtes représentant des châteaux pleins
d'artifices à feu assiégés et pris par des faunes et des sauvages, des
joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant
sur un océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui imitait
admirablement la rondeur de l'eau salée et la tumeur de la mer.

Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin
et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles
ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui
contiennent des esprits: les géants, les hommes et les nains; et
partout, dans cette œuvre, les géants et les nains humiliaient
l'homme, plus petit que les géants et plus bête que les nains.

Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage
au génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés
dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de
couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre
doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont
appelés les _bienfaiteurs de l'humanité_. Chacun était là pour
l'invention qu'il a faite. Arabus y était pour la médecine, Dédalus
pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les
bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Architas pour les machines
de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moïse
pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric
Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais,
pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les
pendentifs se groupaient, comme des maîtresses-constellations de ce
ciel d'étoiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a
trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique;
Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la
guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a
inventé la poudre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux.

Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopin, par la
grande raison qu'ils n'étaient pas encore nés à l'époque où se passe
cette histoire.

Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son
cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une
d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres
d'or: «Le caoué des Arabes, autrement dit cavé, est une herbe qui
croît en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde
l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit: prenez
demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser
dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la
faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé. Buvez-la
peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition
l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.»

En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende: «Le feu
grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du
sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du
camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et
consume toute matière.»

Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait
fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait
le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il
entre du benjoin.

Partout des torchères, des lustres, des chandelles et des girandoles,
reflétés par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, étincelaient
dans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas
un être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait, l'œil hagard
et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées
inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des
bois.

Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre au-dessus de
laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse
pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes:

    ADAM A INVENTÉ LE REPAS,
    ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT.


XIII

Telle auberge, telle table d'hôte.

Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette
inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin
fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans
une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans
lequel il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il
se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large
lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle
des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à
l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les
mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La
lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes
s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se
développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une
grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à
la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.

Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un
géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite
et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de
convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la
mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.

Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace
dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le
consul romain Æmilius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold,
l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de
Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume
Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de
Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis;
Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de
Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan
deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses
armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion
d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée
d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent.

Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre
angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres: la
reine Emma, la reine Ogive, mère de Louis d'Outre-mer, la reine
Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais
et un cadenas comme les trois reines.

Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne
regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait
attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la table que des
flacons où étincelaient mille boissons des pays les plus variés, le
vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de
Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des
Turcs. Çà et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée,
écumait ce breuvage que les Norwégiens appellent wel, les Goths buska,
les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois
ser, les Bohêmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bière.

Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui
ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muets, la
serviette au bras et l'aiguière à la main. Chaque convive avait, comme
il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.

En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de
ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peut-être
sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une
multitude de spectateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit de
chasse: ombres par l'obscurité, statues par l'immobilité, spectres par
le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les
cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des
Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants,
gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle
sortir de cette foule, on eût entendu chuchoter les pierres d'un
tombeau.

Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque
dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses
membres.

Tout à coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientôt
violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla
brusquement et se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un
admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, qui, retrouvé
plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration
nocturne, valut à ce grand musicien, le 6 avril 1574, l'honneur d'être
créé par le pape Grégoire XIII chevalier de Saint-Pierre à l'éperon
d'or _de numero participantium_.

A ce bruit, Nemrod leva la tête, l'abbé Fardulfus se détourna à demi,
et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude droit, s'appuya sur le coude
gauche.


XIV

Nouvelle manière de tomber de cheval.

Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une grande porte, faisant
face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et
le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents
valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat
d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux
seize andouillers, rôti, noirâtre et fumant.

En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme
braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle à la main, à
cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus
dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des
hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite
par le piqueur masqué.

Au moment où ce cortége déboucha de la galerie et rentra dans la
salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent
subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux
rugissements de tigres s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas
lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins
frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la
table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes,
impassibles et mornes comme des faces de marbre.

Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres
soupeurs et éclata de rire: «Hombres y mugeres, or çà, vosotros, belle
signore, domini et dominæ, amigos mios, comment va la besogne?

--Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.

--C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse,
répondit le vieillard.

--Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.»

En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son
épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle.
L'œil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il
vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives
blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées
par les premières lueurs de l'aube.

«Eh bien! reprit le chasseur, il faut dépêcher.»

Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés
par les nègres, se disposèrent à placer le cerf rôti sur la table, au
pied du chandelier à sept branches.

Alors, Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du genet, qui lui
obéit, chose étrange, peut-être à cause de l'approche du jour, qui
affaiblit les sortiléges; il poussa son cheval entre les valets et la
table, se dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main, regarda
fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le
vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante: «Pardieu! qui que vous
soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons,
je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide!
je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme de bronze, ce que pèse
sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je
suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma
fantaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en
mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu
peux bien dégainer en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe
avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la
messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses-tu le roi
Pluto en personne!

--Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper
avec nous.»

Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra
Pécopin: «En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse et
tu m'as trompé!

--Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu?

--En garde, te dis-je!

--Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.

--Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!

--Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous
quand vous la reverrez?

--Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai,
dit Pécopin.

--Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de
plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tête. Après tout, bah!
qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le
mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le
mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un
détestable ménage et ne sont jamais ensemble.

--Holà! trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et
j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne.»

Le vieux répondit avec un rire de bateleur: «Purge, mon ami! voici la
formule: séné, rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaye l'estomac, la
rhubarbe nettoie le duodénum, le sel d'Epsom ramone les intestins.»

Pécopin furieux s'élança sur lui l'épée haute; mais à peine son cheval
avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il
regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans l'antre et
glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur toujours
souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le
chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que
la brusque incartade de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus
de regard; et à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme
à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les
piliers du fond de la salle.

Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les
pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.

Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans
ce chant clair, métallique et vibrant, qui traversa l'oreille de
Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais passa,
son cheval s'évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand
il se redressa, tout avait disparu.

Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la main, dans un
ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans
des rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva
les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg.


XV

Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon Dieu use
le plus volontiers.

Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du
château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de
Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait
peut-être cette nuit même becqueté les miettes qui tombaient chaque
soir des mains bénies de Bauldour.

O puissance de l'amour! force généreuse du cœur! chaud rayonnement
des belles passions et des belles années! A peine Pécopin eut-il revu
ces tours bien-aimées que la fraîche et éblouissante image de sa
fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se
dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les
ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et
l'effrayant gouffre de visions dont il sortait.

Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé,
que le prêtre couronné dont parle le _Speculum historiale_ émergea du
milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide
intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient
d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui
jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui
avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre,
et qui était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le
diable le magicien Gerbert.

Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir.
Tout Parisien doit en passant une pierre à Périnet Leclerq, tout
Espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à
Satan.

Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour à côté de
la nuit, le bien auprès du mal, l'ange en face du démon.
L'enseignement austère de la Providence résulte de cette éternelle et
sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse: Choisissez. Au
onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste Gerbert, il plaça le
chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut
médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi
les mêmes événements et à la même époque, la science blanche dans la
robe noire et la science noire dans la robe blanche.

Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers
le manoir dont les fenêtres, déjà égayées d'un rayon de soleil,
semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont,
duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui
une voix qui disait: «Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma
promesse?»


XVI

Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître
quelqu'un qu'on ne connaît pas.

Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était
le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait
sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux
petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à
Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage.

--Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas?

--Si fait, dit Pécopin.

--A la bonne heure!

--Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.

--Je suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, répondit le petit homme.

C'était le diable.

--Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous plaît d'être;
mais, puisqu'en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à
Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire,
et en toute loyauté je vous remercie.

--Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?

--Vous m'avez dit: Attends la fin.

--Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore: Attends la
fin! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être
trop de me remercier.

En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie,
c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.

--Que voulez-vous dire?

Le diable lui montra le piqueur masqué:--Reconnais-tu cet homme?

--Oui.

--Le connais-tu?

--Non.

Le piqueur se démasqua: c'était Erilangus. Pécopin se sentit trembler.
Le diable continua:

--Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux choses: cette
bosse et ce pied-bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver
ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté
que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit: Ce serait dommage de ne pas
faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil
baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois
des Pas-Perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre
pour lui, je t'ai pris pour moi. Voilà.

Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta:

--Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gardé. Mais j'aime autant
que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit
assaisonner à diverses sauces.

--Mais enfin que veux-tu dire, démon? reprit Pécopin avec effort.

Le diable poursuivit:

--Pour récompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon
portefeuille. Il a de bons bénéfices.

--Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? répéta
Pécopin.

--Que t'avais-je promis?

--Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu
me ramènerais au Falkenburg.

--T'y voici.

--Dis-moi donc, démon, est-ce que Bauldour est morte?

--Non.

--Est-ce qu'elle est mariée?

--Non.

--Est-ce qu'elle a pris le voile?

--Non.

--Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?

--Si.

--Est-ce qu'elle ne m'aime plus?

--Toujours.

--En ce cas et si tu dis vrai, s'écria Pécopin respirant comme s'il
eût été délivré du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il
arrive, je te remercie.

--Va donc! dit le diable, tu es content et moi aussi.

Cela dit, il saisit Erilangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et
qu'Erilangus fut grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de
l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et
Pécopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde après
il avait disparu.

La terre, en se refermant sur le diable, laissa échapper une jolie
petite lueur violette semée d'étincelles vertes, qui s'en alla
gaiement, avec force gambades et cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle
resta quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les
colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-en-ciel
lorsqu'il se mêle à des feuillages.


XVII

Les bagatelles de la porte.

Pécopin haussa les épaules.--Bauldour est vivante, Bauldour est libre,
pensa-t-il, et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier
au soir, avant que je rencontrasse ce démon, cinq ans précisément que
je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour! je vais la
revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt
ans, c'est le bel âge.

Dans ces temps de fidélités robustes, on ne s'étonnait pas de cinq
ans.

Tout en monologuant de la sorte, il approchait du château et il
reconnaissait avec joie chaque bossage du portail, chaque dent de la
herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu.
Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant
hommes comme le visage satisfait d'une mère.

Comme il traversait le pont, il remarqua près de la troisième arche un
fort beau chêne dont la tête dépassait de très-haut le parapet.--C'est
singulier! se dit-il, il n'y avait point d'arbre là. Puis il se
souvint que deux ou trois semaines avant le jour où il avait rencontré
la chasse du palatin il avait joué avec Bauldour au jeu des glands et
des osselets, en s'accoudant au parapet du pont, et que, précisément
à cet endroit, il avait laissé tomber un gland dans le fossé.--Diable!
pensa-t-il, le gland s'est fait chêne en cinq ans. Voilà un bon
terrain.

Quatre oiseaux perchés dans ce chêne y jasaient à qui mieux mieux;
c'étaient un geai, un merle, une pie et un corbeau. Pécopin y fit à
peine attention, non plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un
colombier et à une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne
songeait qu'à Bauldour et il se hâtait.

Le soleil étant sur l'horizon, les valets de conciergerie venaient de
baisser le pont-levis. Au moment où Pécopin entra sous la porte, il
entendit derrière lui un éclat de rire qui semblait venir de
très-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda
partout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui riait dans
sa caverne.

Il y avait sous la voûte un réservoir d'eau que l'ombre et la
réverbération changeaient en miroir. Le chevalier s'y pencha. Après
les fatigues de ce long voyage qui lui avait à peine laissé sur le
corps quelques haillons, surtout après les secousses de cette nuit de
chasse surnaturelle, il s'attendait à avoir effroi de lui-même. Pas du
tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donné la sultane,
était-ce effet de l'élixir que le diable lui avait fait boire, il
était plus charmant, plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais.
Ce qui l'étonna surtout, ce fut de se voir couvert de vêtements tout
neufs et très-magnifiques. Les idées étaient tellement brouillées dans
son cerveau, qu'il ne put se rappeler à quel instant de la nuit on
l'avait équipé de la sorte. Il était fort beau ainsi. Il avait l'habit
d'un prince et l'air d'un génie.

Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se
trouvant à son goût, il entendit un second éclat de rire plus joyeux
encore que le premier. Il se retourna et ne vit personne. C'était le
diable qui riait dans sa caverne.

Il traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchèrent aux
créneaux des murailles; aucun ne le reconnut, et il n'en reconnut
aucun. Les servantes à jupons courts qui battaient le linge au bord
des lavoirs se retournèrent; aucune ne le reconnut, et il n'en
reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure, qu'on le laissa
passer. Grande mine suppose grand nom.

Il savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle-escalier
qui conduisait à la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour,
il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien
assombries et ridées, et que les lierres qui étaient aux murailles du
nord s'étaient démesurément épaissis, et que les vignes qui étaient
aux murailles du midi avaient singulièrement grossi. Mais un cœur
amoureux s'émerveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques
feuilles de plus ou de moins?

Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque peine à en reconnaître
la porte. La voûte de cet escalier était une voûte-quartier de vis
suspendue en tour ronde, et au moment où Pécopin était parti du pays,
le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à neuf
avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette entrée, qui, selon le
calcul de Pécopin, était bâtie depuis cinq ans à peine, était
maintenant fort brunie et toute refendue et rongée par les herbes, et
elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles.
Mais un cœur amoureux s'étonne-t-il pour quelques nids d'hirondelles?

Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur
comparerais Pécopin. En un clin d'œil il fut au cinquième étage,
devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-là du moins
n'était ni noircie ni changée; elle était toujours propre, gaie, nette
et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les
nœuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on
voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune
châtelaine n'avait jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque
matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu
Pécopin.

Il n'avait qu'à poser la main sur cette clef et à entrer. Il s'arrêta.
Il était haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi
d'avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant
ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un
bourdonnement lui remplissait la tête, son cœur battait dans ses
tempes.

Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se
faire en lui, il écouta. Comment dire ce qui s'émut dans cette pauvre
âme ivre d'amour? Il entendit à travers la porte le bruit d'un rouet
dans la chambre.


XVIII

Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente des
métaphores.

A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour; ce
n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes: car auprès de sa
chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses
journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se
dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas moins le rouet avec
ravissement. Ce sont là de ces bêtises d'homme qui aime, qu'on fait
surtout quand on a un grand esprit et un grand cœur.

Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d'extase
qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'équilibre dure
quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte.
Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la
serrure; le pêne céda, la porte s'ouvrit; il entra.

--Ah! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas le rouet de
Bauldour.

En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais
c'était une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire;
c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges
fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait
avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous
pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée,
pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée,
ratatinée et rechignée; blanche de sourcils et de cheveux, noire de
dents et de lèvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse,
branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce
visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies
d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente
métaphore des Latins, _anus_. Cet être vénérable et horrible était
assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet
et le fuseau à la main comme une Parque.

La bonne dame était probablement fort sourde; car au bruit que firent
la porte en s'ouvrant et Pécopin en entrant elle ne bougea pas.

Cependant le chevalier ôta son infule et son bicoquet, comme il sied
devant des personnes d'un si grand âge, et dit en faisant un
pas:--Madame la duègne, où est Bauldour?

La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de
tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur sa
chaise, étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette, fixa sur
lui son œil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui
semblait sortir d'un sépulcre:--O ciel! chevalier Pécopin, que
voulez-vous? vous faut-il des messes? O mon Dieu Seigneur! Chevalier
Pécopin, vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient?

--Pardieu! ma bonne dame,--répondit Pécopin éclatant de rire et
parlant très-haut pour que Bauldour l'entendit si elle était dans son
oratoire, un peu surpris pourtant que cette duègne sût son nom,--je ne
suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît; c'est moi qui
reviens, s'il vous plaît, moi Pécopin, un bon revenant de chair et
d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de
Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame!

Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou.

C'était Bauldour.

Hélas, la nuit de chasse du diable avait duré cent ans.

Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au démon; mais, au moment
où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la
retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un
jour.


XIX

Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés de
plumes.

Pécopin éperdu s'enfuit. Il se précipita au bas de l'escalier,
traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit
l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la
broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de
Sonneck. Il courut tout le jour, effaré, épouvanté, désespéré, fou. Il
aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne
savait plus où en était son esprit, où en était sa mémoire, où en
était son cœur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de
son château natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lui
venaient du diable, et les jeta dans le profond torrent de Sonneck.
Puis il s'arracha les cheveux, et tout à coup il s'aperçut qu'il
tenait à la main une poignée de cheveux blancs. Puis voilà que
subitement ses genoux tremblèrent, ses reins fléchirent; il fut obligé
de s'appuyer à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées. Dans
l'égarement de sa douleur, n'ayant plus conscience de ce qu'il
faisait, il avait saisi le talisman suspendu à son cou, en avait brisé
la chaîne et l'avait jeté au torrent avec ses habits.

Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient sur-le-champ
accomplies. Il venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin
il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. En ce
moment-là, pour la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un
éclata de rire quelque part derrière lui. Il se retourna et ne vit
personne. Le diable riait dans sa caverne.

Que faire après ce dernier accablement? il ramassa à terre un cotret
oublié par quelque fagotier; et, appuyé sur ce bâton, il marcha
péniblement vers son château, qui par bonheur était fort proche. Comme
il y arrivait, il vit aux derniers rayons du crépuscule un geai, une
pie, un merle et un corbeau qui étaient perchés sur le toit de la
porte entre les girouettes et qui semblaient l'attendre. Il entendit
une poule qu'il ne voyait pas et qui disait: _Pécopin! Pécopin!_ Et il
entendit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait: _Bauldour!
Bauldour! Bauldour!_ Alors il se souvint de son rêve de Bacharach et
des paroles que lui avait adressées jadis--hélas! il y avait cent cinq
ans de cela!--le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur:
_Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie
glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour
le vieillard, les oiseaux parlent_. Il prêta donc l'oreille, et voici
le dialogue qu'il entendit:

    LE MERLE.

    Enfin, mon beau chasseur, te voilà de retour!

    LE GEAI.

    Tel qui part pour un an croit partir pour un jour.

    LE CORBEAU.

    Tu fis la chasse à l'aigle, au milan, au vautour.

    LA PIE.

    Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour!

    LA POULE.

    Pécopin! Pécopin!

    LE PIGEON.

                    Bauldour! Bauldour! Bauldour!



LETTRE XXII

BINGEN.

  Un souvenir au peintre Poterlet.--Bingen.--Un peu
    d'histoire.--Comment les villes se font dans les
    confluents.--Paysage.--Le Johannisberg.--Le
    Niederwald.--L'Ehrenfels.--Le Ruppertsberg.--Les ruines de
    Disibodenberg.--Toutes sortes d'antithèses que le bon Dieu se
    plaît à faire.--L'auteur dénonce à l'indignation publique
    l'abominable _restauration_ de l'abbaye de Saint-Denis.--Bingen
    à vol d'oiseau.--Le couplet de Barberousse.--Les poëtes sont
    des empereurs; il faut bien que de temps en temps les empereurs
    soient des poëtes.--Chant de Quasimodo chanté sur le
    Rhin.--Rudesheim.--Eloge senti et littéraire du vent du
    sud.--Comment on mange à Bingen.--Un gros major et un savant
    chétif.--Monographie de la table d'hôte.--Monsieur Chose et
    monsieur Machin.--Le poëte et l'avocat.--Les sagres
    bleues.--L'auteur défie qui que ce soit de comprendre quoi que
    ce soit aux vingt dernières lignes de cette lettre.


    Mayence, 15 septembre.

Vous me grondez dans votre dernière lettre, mon ami, et vous avez un
peu tort et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est de l'église
d'Epernay, car je n'ai pas réellement écrit ce que vous croyez avoir
lu. Et puis en même temps vous avez raison, car il paraît que je n'ai
pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris des renseignements
au sujet de l'église d'Epernay, «que je me suis trompé en l'attribuant
à monsieur Poterlet-Galichet,» que «monsieur Poterlet-Galichet, brave,
digne et honorable bourgeois d'Epernay, est parfaitement étranger à la
construction de l'église, et qu'en outre il y a dans la ville deux
hommes fort distingués du nom de Poterlet: un ingénieur de rare mérite
et un jeune peintre plein d'avenir.» Je souscris à tout cela; et j'ai
connu moi-même il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui
s'appelait _Poterlet_, et qui, si la mort ne l'avait enlevé à
vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public,
comme il était en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas
dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je
crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Epernay à
monsieur Galichet. Je dis seulement: «Cette église _me fait l'effet_
d'avoir été bâtie,» etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur
l'église.

Ce petit compte réglé, je reviens d'Epernay à Bingen. La transition
est brusque et le pas est large; mais vous êtes de ces écouteurs
intelligents et doux, pénétrés de la nécessité des choses et de la loi
des natures, qui accordent aux poëtes les enjambements et aux rêveurs
les enjambées.

Bingen est une jolie et belle ville, à la fois blanche et noire, grave
comme une ville antique et gaie comme une ville neuve, qui, depuis le
consul Drusus jusqu'à l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur
Charlemagne jusqu'à l'archevêque Willigis, depuis l'archevêque
Willigis jusqu'au marchand Montemagno, depuis le marchand Montemagno
jusqu'au visionnaire Holzhausen, depuis le visionnaire Holzhausen
jusqu'au notaire Fabre, actuellement régnant dans le château de
Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amoncelée, maison à maison,
dans l'Y du Rhin et de la Nâhe, comme la rosée s'amasse goutte à
goutte dans le calice d'un lis. Passez-moi cette comparaison, qui a le
tort d'être fleurie, mais qui a le mérite d'être vraie et qui
représente fidèlement, et pour tous les cas possibles, le mode de
formation d'une ville dans un confluent.

Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'antithèse bâtie au milieu
d'un paysage qui est lui-même une antithèse vivante. La ville, pressée
à gauche par la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme
de triangle autour d'une église gothique adossée à une citadelle
romaine. Dans la citadelle, qui date du premier siècle et qui a
longtemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de
curé; dans l'église, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau
d'un docteur quasi-sorcier, ce Barthélemy de Holzhausen, que
l'électeur de Mayence eût probablement fait brûler comme devin s'il ne
l'avait payé comme astrologue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle
et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du côté de
Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la
nature rit comme une belle nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là
elle menace comme un géant couché.

Mille souvenirs, représentés l'un par une forêt, l'autre par un
rocher, l'autre par un édifice, se mêlent et se heurtent dans ce coin
du Rhingau. Là-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au
pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque l'angle
de la forte ville de Rudesheim, a servi de tête de pont aux Romains.
Au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen, au bord d'une
admirable forêt, sur la montagne qui commence maintenant
l'encaissement du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait
l'entrée, un petit temple à colonnes blanches, pareil à une rotonde
de café parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels,
construit au douzième siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours
qui ont été jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une
ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De
l'autre côté du Rhin, sur le Ruppertsberg, qui regarde le Niederwald,
dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits béni creusé par
sainte Hildegarde avoisine l'infâme tour bâtie par Hatto. Les vignes
entourent le couvent, les gouffres environnent la tour. Des forgerons
se sont établis dans la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est
installé dans le couvent. Le spectre de Hatto écoute sonner l'enclume,
et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis.

Par un contraste bizarre, l'émeute de Civilis qui détruisit le pont de
Drusus, la guerre du Palatinat qui détruisit le pont de Willigis, les
légions de Tutor, les querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et
Didier d'Isembourg, les Normands en 890, les bourgeois de Creuznach en
1279, l'archevêque Baudouin de Trèves en 1334, la peste en 1349,
l'inondation en 1458, le bailli palatin Goler de Ravensberg en 1496,
le landgrave Guillaume de Hesse en 1504, la guerre de trente ans, les
armées de la Révolution et de l'Empire, toutes les dévastations ont
successivement traversé cette plaine heureuse et sereine, tandis que
les plus ravissantes figures de la liturgie et de la légende, Gela,
Jutta, Liba, Guda; Gisèle, la douce fille de Brœmser; Hildegarde,
l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape Eugène, ont
habité tour à tour ces sinistres rochers. L'odeur du sang est encore
dans la plaine, le parfum des saintes et des belles remplit encore la
montagne.

Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithèse se multiplie sous le
regard et sous la pensée. Elle se continue sous mille formes. Au
moment où la Nâhe débouche à travers les arches du pont de pierre sur
le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos à l'aigle de Prusse,
ce qui fait dire aux Hessois qu'il dédaigne et aux Prussiens qu'il a
peur, au moment, dis-je, où la Nâhe, qui arrive tranquille et lente du
mont Tonnerre, sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze
du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente rivière et la plonge
dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre est l'affaire des
dieux. Mais il est certain que jamais Jupiter ne livra naïade plus
endormie à fleuve plus violent.

L'église de Bingen est badigeonnée en gris au dehors comme au dedans.
Cela est absurde. Pourtant je vous déclare que les abominables
restaurations qui se font maintenant en France finiront par me
réconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais
rien en ce genre de plus déplorable que la restauration de l'abbaye de
Saint-Denis, achevée à cette heure, hélas! et la restauration de
Notre-Dame de Paris, ébauchée en ce moment. Je reviendrai quelque
jour, soyez-en certain, sur ces deux opérations barbares. Je ne puis
me défendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la
première s'est accomplie à nos portes et que la seconde se fait au
centre même de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime
architectural, par notre silence, par notre tolérance, par notre
inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postérité fera un
jour justement retomber son blâme et son indignation, lorsqu'en
présence de deux édifices défigurés, abâtardis, parodiés, mutilés,
travestis, déshonorés, méconnaissables, elle nous demandera compte de
ces deux admirables basiliques, belles entre les belles églises,
illustres entre les illustres monuments, l'une qui était la métropole
de la royauté, l'autre qui est la métropole de la France.

Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations équivalent à des
démolitions.

Le badigeonnage, lui, se contente d'être stupide. Il n'est pas
dévastateur. Il salit, il englue, il souille, il enfarine, il tatoue,
il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit pas. Il accommode la pensée
de César Césariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier
Garguille; il lui met un masque de plâtre. Rien de plus. Débarbouillez
cette pauvre façade empâtée de blanc, de jaune, ou de rose, ou de
gris, vous retrouverez vivant et pur le vénérable visage de l'église.

S'asseoir au haut du Klopp, vers l'heure où le soleil décline, et de
là regarder la ville à ses pieds et autour de soi l'immense horizon;
voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s'allonger et
les vers de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un même
souffle le vent des arbres, l'haleine du fleuve, la brise des
montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est tiède, quand
la saison est douce, quand le jour est beau, c'est une sensation
intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrètes
voilées par la grandeur du spectacle et la profondeur de la
contemplation. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes filles chantent
les yeux baissés sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans
les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple, et ce peuple
fait un bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent sur le
Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les
voiles; les colombes volent autour de l'église; le fleuve miroite, le
ciel pâlit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la
poussière sur la route ducale de Rudesheim à Biberich et fait
étinceler de rapides calèches, qui semblent fuir dans un nuage d'or,
portées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin étendent leur toile
sur les buissons; les laveuses de la Nâhe battent leur linge, vont et
viennent, jambes nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de
troncs de sapins amarrés au bord de l'eau, et rient de quelque
touriste qui dessine l'Ehrenfels. La tour des Rats, présente et debout
au milieu de cette joie, fume dans l'ombre des montagnes.

Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toits de la
ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul
tas de ténèbres où s'enfonce et se perd la grande clarté blanche du
Rhin. Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon au zénith; le
petit dampschiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuit le
long du quai, vis-à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs
paquets sur la tête, s'en retournent chez elles par les chemins creux;
les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une dernière lueur rose,
qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blême d'un
mourant, colore encore quelque temps, au faîte de son rocher,
l'Ehrenfels, pâle, décrépit et décharné.--Puis elle s'efface,--et
alors il semble que la tour de Hatto, presque inaperçue deux heures
auparavant, grandit tout à coup et s'empare du paysage. Sa fumée, qui
était sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à
peu aux réverbérations de la forge, et, comme l'âme d'un méchant qui
se venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devient noir.

J'étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du Klopp, et,
pendant que toute cette rêverie s'accomplissait autour de moi, j'avais
laissé mon esprit aller je ne sais où, quand une petite croisée s'est
subitement ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle
a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la fenêtre, et j'ai entendu
une voix claire, fraîche, pure,--la voix de la jeune fille,--chanter
ce couplet sur un air lent, plaintif et triste:

    Plas mi cavalier frances,
    E la dona catalana,
    E l'onraz del ginoes,
    E la court de castelana,
    Lou contaz provencales,
    E la danza trevizana,
    E lou corps aragones,
    La mans a kara d'angles,
    E lou donzel de Toscana.

J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barberousse, et je ne saurais
vous dire quel effet m'a fait, dans cette ruine romaine métamorphosée
en villa de notaire, au milieu de l'obscurité, à la lueur de cette
chandelle, à deux cents toises de la tour des Rats, changée en
serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria, à dix pas d'un bateau à
vapeur omnibus, cette poésie d'empereur devenue poésie populaire, ce
chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes
accentuées par une bouche allemande, cette gaieté du temps passé
transformée en mélancolie, ce vif rayon des croisades perçant l'ombre
d'à présent et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre
rêveur effaré.

Au reste, puisque je vous parle ici des musiques qu'il m'est arrivé
d'entendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu'à
Braubach, au moment où notre dampschiff stationnait devant le port
pour le débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur le tronc
d'un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en chœur,
avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est
une des beautés les plus vives et les plus originales de l'opéra de
mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas, mon ami, remettra à sa
place ce sévère et remarquable opéra, déchiré à son apparition avec
tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop
souvent abusé par les tumultes haineux qui se font autour de toutes
les grandes œuvres, voudra enfin reviser le jugement passionné
fulminé unanimement par les partis politiques, les rivalités musicales
et les coteries littéraires, et saura admirer un jour cette douce et
profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par
endroits, si douloureuse par moments; création où se mêlent, pour
ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y
a de plus grave, le cœur d'une femme et l'esprit d'un penseur.
L'Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.

Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n'ai
pas été voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de bœuf, ni le
lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Brœmser. En revanche j'ai
visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un
maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air
de masure pour garder son air de palais. Les logis sont comme les
gentilshommes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens.
L'admirable manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des
murailles romanes, une salle des Chevaliers, dont la table est
éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de
Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque
homériques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième
siècle accrochées au mur, d'étroits escaliers à vis, des oubliettes
dont l'abîme effraye, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce
d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet
duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont
les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de
vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse
odorante et touffue, d'où l'on contemple les magnificences du Rhin. Il
y a des allées dans ce monstrueux bouquet, et l'on s'y promène. De
loin, c'est une couronne, de près, c'est un jardin.

Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le
protégent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les
fenêtres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus
charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer
dans la tête des idées riantes, profondes, sérieuses et nobles. En
réchauffant le corps il semble qu'il éclaire l'esprit. Les Athéniens,
qui s'y connaissaient, ont exprimé cette pensée dans une de leurs plus
ingénieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des Vents, les
vents glacés sont hideux et poilus, et ont l'air stupide, et sont
vêtus comme des barbares; les vents doux et chauds sont habillés comme
des philosophes grecs.

A Bingen, je voyais quelquefois à l'extrémité de la salle où je dînais
deux tables fort différemment servies. A l'une était assis, tout seul,
un gros major bavarois, parlant un peu français, lequel regardait tous
les jours passer devant lui, sans presque y toucher, un vrai dîner
allemand complet à cinq services. A l'autre table s'accoudait
mélancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui,
après avoir mangé sa maigre pitance, achevait de dîner en dévorant des
yeux le festin pantagruélique de son voisin. Je n'ai jamais mieux
compris qu'en présence de cette vivante parabole le mot de
d'Ablancourt: _La Providence met volontiers l'argent d'un côté et
l'appétit de l'autre_.

Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux et chevelu, fort
épris d'entomologie et un peu amoureux d'une servante de l'auberge, ce
qui est un goût de savant. Du reste un savant amoureux est un problème
pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses
colères, sa jalousie et son temps perdu, au milieu de ce calme
enchaînement d'études exactes, d'expérimentations froides et
d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous
représentez-vous, par exemple, de quelle façon pouvait être amoureux
le docte Huxham, qui dans son beau traité _de Aere et Morbis
epidemicis_, a consigné, mois par mois, de 1724 à 1746, les quantités
de pluie tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consécutives?

Vous figurez-vous Roméo, l'œil au microscope, comptant les dix-sept
mille facettes de l'œil d'une mouche; don Juan, en tablier de serge,
analysant le paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de
potasse; et Othello, courbé sur une lentille de premier grossissement,
cherchant des gaillonnelles et des gomphonèmes dans la farine fossile
des Chinois?

Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie contraire, mon
entomologiste était amoureux. Il causait parfois, parlait français
mieux que le major, et avait un assez beau système du monde, mais il
n'avait pas le sou.

J'aime les systèmes, quoique j'y croie peu. Descartes rêve, Huyghens
modifie les rêveries de Descartes, Mariotte modifie les modifications
de Huyghens. Où Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules
et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé dans tout cela?
Rien que la brièveté de l'homme et la grandeur de Dieu.

C'est quelque chose.

Après tout, je le dis, j'aime les systèmes. Les systèmes sont les
échelles au moyen desquelles on monte à la vérité.

Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bière à
l'heure de la table d'hôte; je prenais un journal, je m'asseyais dans
l'embrasure d'une croisée et je l'observais. La table d'hôte de
l'hôtel Victoria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme tout
ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait au haut bout une
assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une duègue
plutôt qu'une nourrice; une tante plutôt qu'une mère. Je plaignais
fort les pauvres petits. La main de la bonne dame était un magasin de
tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame pour se mettre en
appétit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait
à Bade _parce que_, disait-il, _il faut bien y aller, tout le monde y
va_. Près de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme à
cheveux blancs, plus qu'octogénaire, qui avait cet air doux que donne
l'approche de la tombe et qui citait volontiers des vers d'Horace.
Comme il n'avait pas de dents, le mot _mors_ dans sa prononciation se
changeait en _mox_: ce qui dans cette bouche de vieillard avait un
sens mélancolique.

En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers
français et qui lut un jour à ses voisins, après boire, un dithyrambe
en vers libres sur la Hollande, où il parlait pompeusement des
harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue
que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des harengs.

Le tout était complété par deux gros marchands alsaciens, enrichis par
la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui électeurs
et jurés et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à
l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils les avaient finies
ils les recommençaient. Comme ils avaient invariablement oublié le nom
des personnages dont ils parlaient, l'un disait _M. Chose_, et l'autre
_M. Machine_. Ils se comprenaient.

Le faiseur de vers,--le poëte, si vous voulez,--était un gaillard
classique, philosophe, constitutionnel, ironique et voltairien, qui se
plaisait à _saper_, comme il disait, _les préjugés_, c'est-à-dire à
insulter, tout en répétant des lieux communs contre des vieilleries,
beaucoup de choses graves, mystérieuses et saintes que les hommes
respectent. Il aimait à _donner_, c'était son expression, _de grands
coups de lance dans les erreurs humaines_; et, quoiqu'il ne lui
arrivât jamais d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il
s'appelait lui-même dans ses gaietés _don Quichotte_. Je l'appelais
_don Quichoque_.

Quelquefois le poëte et l'avocat, bien que faits pour s'entendre, se
querellaient. Le poëte, pour compléter son portrait, était une
intelligence inintelligible, un esprit trouble en tout, un de ces
hommes empêchés qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en
écrivant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le poëte
s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat irrité parlait deux
heures durant avec une éloquence claire, limpide, coulante,
transparente, intarissable, comme parle le robinet de ma fontaine
quand il a mis son bonnet de travers.

Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait à son tour à
écraser l'avocat. Il parlait sérieusement bien, se faisait admirer de
la cantonnade, et regardait de temps en temps de côté si la jolie
maritorne l'écoutait.

Il avait un jour fort pertinemment péroré à propos de vertu, de
résignation et de renoncement; mais il n'avait pas mangé. Or c'est un
maigre souper que la philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je
l'invitai à dîner, et, quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux deux ou
trois mots que j'avais prononcés, de quel pays j'étais, il voulut bien
accepter. Nous causâmes. Il me prit en amitié, et nous fîmes dans
l'île des Rats et sur la rive droite du Rhin quelques excursions
ensemble. Je payais le batelier.

Un soir, comme nous revenions de la tour de Hatto, je le priai de
souper avec moi. Le major était à table. Mon docte compagnon avait
pris dans l'île un beau scarabée à cuirasse d'azur, et, tout en me le
montrant, il s'avisa de me dire: _Rien n'est beau comme les sagres
bleues_. Sur ce, le major, qui écoutait, ne put s'empêcher de
l'interrompre:--_Pardieu, monsieur!_ fit-il, _les sacrebleu ont du
bon parfois pour faire marcher les soldats et les chevaux, mais je ne
vois pas ce qu'ils ont de beau_.

Voilà toutes mes aventures à Bingen. Du reste, quoique cette ville ne
soit pas grande, c'est une de celles où s'épanche le plus largement,
du commissionnaire au batelier, du batelier au cicerone, du cicerone à
la servante, de la servante au valet d'auberge, cette cascade de
pourboires que je vous ai décrite ailleurs, et au bas de laquelle la
bourse de l'infortuné voyageur arrive parfaitement exterminée, aplatie
et vide.

A propos, depuis Bacharach je suis sorti des thalers, des
silbergrossen et des pfennings, et je suis entré dans les florins et
les kreutzers. L'obscurité redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde
dans une boutique, comment on dialogue avec les marchands: «Combien
ceci?» Le marchand répond: «Monsieur, un florin cinquante-trois
kreutzers.--Expliquez-vous plus clairement.--Monsieur, cela fait un
thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse.--Pardon, je ne
comprends pas encore. Et en argent de France?--Monsieur, un florin
vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut
trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi; un
kreutzer vaut les trois quarts d'un sou; un pfenning vaut les trois
quarts d'un liard.» Alors je réponds comme le don César que vous
savez: _C'est parfaitement clair_, et j'ouvre ma bourse au hasard, me
fiant à la vieille honnêteté qui est probablement cet autel des Ubiens
dont parle Tacite. _Ara Ubiorum._

Les ténèbres se compliquent de la prononciation. _Kreutzer_ se
prononce chez les Hessois _creusse_, chez les Badois _criche_ et en
Suisse _cruche_.



TABLE.


    LETTRE XVIII. Bacharah.                                  1

    LETTRE XIX. Feuer! Feuer!                                8

    LETTRE XX. De Lorch à Bingen.                           17

    LETTRE XXI. Légende du beau Pécopin et de la belle
      Bauldour.                                             66

    LETTRE XXII. Bingen.                                   143



    Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
    rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.



    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9





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