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Title: Histoire de Flandre (T. 3/4)
Author: Lettenhove, Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Flandre (T. 3/4)" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



HISTOIRE DE FLANDRE.



Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.



    HISTOIRE

    DE

    FLANDRE

    PAR

    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME TROISIÈME

    1383-1453.

    BRUGES

    BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

    1874



HISTOIRE DE FLANDRE



LIVRE QUATORZIÈME.

1383-1404.

Marguerite de Male et Philippe le Hardi.

Nouvelle invasion de Charles VI.

Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli.


La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la
bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés
communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en
apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet
d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles
se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce
n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre
histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus
libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps
par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la
royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et
de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne,
comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand
ils seront trop faibles pour les combattre.

Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les
comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été
surnommé _le Hardi_, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince
noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment,
un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie
d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni
impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta
le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif
et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute:
«Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et
amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large
comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat
magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et
moult leur donnoit de bien.»

Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il
semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez
elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui
frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son
propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les
fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en
Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi
opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes
un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre
ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis
que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille
tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses
amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute
sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il
inaugurait.

Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges,
dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des
échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et
venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses
griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup
que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.

Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait
livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté
Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait
réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare.
Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux
barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues
de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le
sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant:
_Ville gagnée!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de
se retirer à Gand.

Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne
de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que
le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses
querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander
en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que
renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et
l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit
le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui
commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs
excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus
redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon
récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray.
«Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en
prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les
yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les
laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si
renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de
corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en
Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient
les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés
de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la
Raspaille_, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix
et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes,
les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une
désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.

Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils
n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant
et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur
servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique.
C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les
isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des
ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par
une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula
devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands,
Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où
les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa
trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.

D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs
foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que
l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une
forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la
Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se
préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient
osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de
France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la
défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi
d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation
en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que
Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui
imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les _Leliaerts_
accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière
où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais
leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le
plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du
héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de
suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger
vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment
l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte
appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.

Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec
l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les
conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les
efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI
l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment
où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une
paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de
Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte
de Buckingham. La défaite des _Leliaerts_ à Gand ranima leurs
espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une
déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.

Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de
Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de
son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses
villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son
cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement
régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire
acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après
avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui
menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois
de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère
affection, il annonçait qu'il avait créé _rewaert_ de Flandre un
illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa
jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.

Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec
mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir
été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des
capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas
cessé d'occuper le premier rang.

Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui
ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs
de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à
Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes
parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et
veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs
approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait
été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière
de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de
Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se
montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et
des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient
estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du
monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se
fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais.
Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de
l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à
recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et
de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les
communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui
avaient également continué à entretenir d'étroites relations
commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin.
La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et
celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et
de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de
Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le
mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais
ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière
exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second
entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de
Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de
France, sœur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette
double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue:
une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance
même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la
dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le
mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de
Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet
suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si
intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France,
et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de
désordres domestiques et de calamités publiques.

Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison
de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que
toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de
Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa
puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes
flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le
terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de
l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition
dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de
Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la
redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne
s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes
précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait
vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la
voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II,
fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer
l'indépendance de l'Ecosse.

Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la
France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes
osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur
alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les
villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions
jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit
ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de
Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et,
grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à
Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les
Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre
Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la
Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa
et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il
renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se
préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis
qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur
représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour
sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de
représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait
désormais.

Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força
Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des
Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à
former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre
les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition,
lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille
Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers
bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les
Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs
rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les
défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer
sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient
parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey
et plusieurs autres chevaliers.

Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles
fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de
Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a
conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den
Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes
et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de
l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se
retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les
fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux
ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,»
reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les
chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute
Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit
prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.»

Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque
aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des
_Leliaerts_, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis
de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de
France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de
réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre
Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le
secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant
toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les
hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois,
trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer,
quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de
Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est
absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus
aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à
Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous
les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles
dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des
bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer
des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit
Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix.

Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les
exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies
bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes
ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son
tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc,
perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient
leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était
hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les
forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la
coupable négligence de Roger de Ghistelles.

Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla
les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du
roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une
vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât
par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke;
l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les
joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui
convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume,
déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais.
Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait
devant Damme, entouré de cent mille hommes.

Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den
Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé
avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves:
mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de
quelques archers anglais.

Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double défense
d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des
Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier
jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué
par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa
mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les
assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût
le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il
pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour
laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son
secours.

Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix
mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait
assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus
intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières
d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des
ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition
obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier
d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de
Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des
vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés
par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât
d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres
contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une
secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les
hommes d'armes déjà réunis sur le rivage.

A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en
faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le
dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne
avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les
communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que
ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils
ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir
leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et
fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement
résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la
protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis.
Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable,
mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y
avaient pris part furent mis à mort.

Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque
dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué
sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de
Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne
s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp,
sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait
ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke.

Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les
ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans
la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de
canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient
desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient
accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs
puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain
qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les
munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août,
Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant
vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille
Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible
l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi
pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui
l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort
pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger
leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut
arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs
amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke;
ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu
l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter.
Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues
acclamations.

Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et
suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à
sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français
avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles
dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles
respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines.
L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient
bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils
faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été
faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent
décapités devant le Steen.

Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets
contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre
d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit
un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande
avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement
vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée
que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée.
Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les
habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une
résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les
poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages,
les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent
incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les
bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui
échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre
des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation
contre l'autorité des vainqueurs.

Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient
pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à
son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui
livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être
séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à
Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus
connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient
de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de
plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de
l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et
partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements
justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et
faire triompher celles du marquis de Brandebourg.

Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes
pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et
depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des
_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança
avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses
chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat.
Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur
courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les
machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa
Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel
nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant
douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom
d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la
bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les
forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer
sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la
nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.

Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et
asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs
choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes
d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les
avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon
considérable; mais les princes français, loin de les excepter de
l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît
immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en
plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du
bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce
qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même
famille et non moins distingués que les autres par leur influence et
leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de
pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les
conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur
résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une
odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils
pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale;
mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge,
supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au
pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins
jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au
milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter
les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée,
avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il
répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous
les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le
combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un
bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au
milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de
Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé
échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un
parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient
offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes
libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt,
leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les
gloires du courage et les joies du trépas.

Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une
énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi
incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement
même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à
Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de
mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta
Artevelde pour retourner en France avec son armée.

En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient
restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de
Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au
havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce
que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de
Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le
nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède
le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats,
avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui
non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont
l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après
de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns
prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de
Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue
embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni
d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du
Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»

Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin
des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les
chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses
projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La
situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique.
Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait
qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait
sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à
sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége
jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des
Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs
comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande
languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient
éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées
voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles
VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres
et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une
médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du
duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans
doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire
oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience
leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé
messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une
tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y
retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même
pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une
négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de
la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et
n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den
Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II
dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de
l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage
sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre
qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et
affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques
d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre
à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours
montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un
grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans
la confirmation des anciennes franchises de la ville la première
condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point,
lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour
obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris
pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de
Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui
de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy
et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux
traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui
épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs
un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le
duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant:
«Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous
ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit
immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se
découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa
un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son
esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince
qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde,
soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le
sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une
considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de
son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de
Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses
franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir
à paix.»

Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs
amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de
Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au
pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes
parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den
Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet
de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il
portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult
aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les
mêmes sentiments de conciliation.

A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et
du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus
grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y
étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques
d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré
lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur,
il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den
Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de
Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.

On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences
devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7
novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la
ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y
rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se
montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les
mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille
avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand
allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils
ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier
Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces
députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent
tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni
l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait
abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de
messire Jean de Heyle.

Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux
conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que
les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une
paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres
sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de
Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et
de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur
obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers
seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première
réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi
religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience
du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait
lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les
députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il
ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges,
demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent
non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils
avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray,
d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux
de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet.
Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la
liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de
l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en
1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque
estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres,
achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands
appartient, sans estre empeschié ou arresté.»

Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers
et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils
furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils
n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les
bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que
gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.»
Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix
d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger
d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert
de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande
et de Brabant.

Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y
accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de
dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme;
enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la
langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour
éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on
écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand
celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une
condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait
pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci
lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement
que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient
de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur
avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la
duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du
duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient
sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite,
quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur
exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les
députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.

Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la
nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi
des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue
de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus
anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II
s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur
imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les
ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour
Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire
en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne
ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo
cum omni festinatione qua fieri poterit_.

Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres
nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le
20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se
rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne
restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les
premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs
devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se
montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en
prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à
leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs
amis.

Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand
par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un
dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours
avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La
première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de
Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux
Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les
articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux
Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées
contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de
veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes
discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de
tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons
sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire
envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits,
ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de
fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres,
reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand
renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que
eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent
d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de
Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder
leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et
franchises.»

Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne
s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et
confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs
priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits
généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et
officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins,
doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand
facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente
grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une
déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse
qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous
avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne,
nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité
de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir
aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»

Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils
allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée
bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France
pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la
paix.

Tandis que Philippe le Hardi retournait à Lille, afin d'y attendre le
moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de
cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur
gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts.
Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le
Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et
périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en
Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de
Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean
Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en
Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de
Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent
marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein
de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la
Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il
était constamment resté fidèle.

Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là,
comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de
la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque
Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de
rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les
bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en
loyaux et fidèles sujets.

En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les
officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux
par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de
remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son
successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait
Jean Van der Capelle.

Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si
acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de
méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les
mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il
venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en
échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands
travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi
ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il
entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de
Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts
de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il
environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa
gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des
lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil
suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait
étendre sa juridiction sur toute la Flandre.

Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en
France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés,
d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les
obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente,
et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore
plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de
l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce
que réclamait une aussi grande entreprise.

Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit
que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre
négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait
pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente
et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie
des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard
III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des
intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour
la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le
jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant
qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille
hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth,
et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la
chevalerie anglaise.

On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et
dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en
Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied
des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé
aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et
les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et
le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances.
Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans
tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année
excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un
siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils
possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même
temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la
Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des
marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse
et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état
de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le
connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait
abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former
toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin
qu'elle offrît aux Français un asile et un abri.

Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de
Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de
Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes
les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en
Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils
pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre
peuple qui n'osait se plaindre.

Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger
Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri
Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que
n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les
Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de
l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre
l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise,
menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il
n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses
invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.

Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs,
venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe
solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et
de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de
Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non
moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne
et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement
auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois
quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les
maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des vœux
pour leur extermination.

Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de
France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour
permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée
de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais,
bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds
et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y
loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de
Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres
seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment
l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et
cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà
réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait
chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne
portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes
destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom
de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre.
Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les
souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à
décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y
associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de
leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles
d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne
était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux
armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre
pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des
devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente
richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons.

Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère
tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait
hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots;
à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le
commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient
fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du
Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les
premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement
avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à
l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell.

Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux
nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en
Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les
proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en
France de solennelles processions allaient d'église en église implorer
la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les
provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les
bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs
murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la
Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle
pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans
la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la
patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin
franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de
cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin
fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait,
l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de
Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses
dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à
fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier
d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand.

Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les
bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence
des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de
France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou
après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même
incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions
que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon
vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres
fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.»

C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était
l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de
l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus
contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le
comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le
passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il
feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque
jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le
pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à
petites journées.

Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu
les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes
avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à
grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de
longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde,
tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même
déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits
étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel
oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je
vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi
avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre
nos ennemis.»

Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents
cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée,
d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit
succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les
hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri
contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la
traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu
disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps
parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit
lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever
l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans
le Zwyn.

Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait
de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux
chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française.
A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette
expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de
l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur.

Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni
prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais
s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français
abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays.
Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient
les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les
Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la
plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de
bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait,
disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait
dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le
roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près
de Winchelsea.

Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste
issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au
récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient
rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance
avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais
les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines,
élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la
croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce
sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne
faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus
considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis
d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den
Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est
plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus
vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait
en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le
duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de
l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les
communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de
ses tempêtes.

Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les
courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa
colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire
honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient
déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets
nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils
étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des
tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que
présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui
régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le
bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que
l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que
contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui
avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un
d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable
pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il
l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de
liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient
qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur
oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les
serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission
exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau,
qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs
compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr;
leur ville même devait être complètement détruite.»

Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à
l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui
des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui
attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se
consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en
y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges,
leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la
commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les
nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le
duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues
rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où
il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de
cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs
hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur
la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à
peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres
maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer)
à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se
faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris
les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans
l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit
Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été
morts sans merci.»

De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y
apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster
tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines
de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter
de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes
se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes
d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le
fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des
côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires
français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à
l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à
l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un
chevalier _leliaert_ nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand
nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille
tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps
combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit
aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent
pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il
arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter
la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se
dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il
espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre.
Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais
s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs
ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le
comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès
ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se
retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre;
trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.

Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre.
Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près
d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait
d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout
qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne;
le capitaine qui en dirigeait les manœuvres se nommait Pierre Van den
Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le
successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte
sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant
de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus
pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck
fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires.
Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se
vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en
Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne
pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses
démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit
inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais,
fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette
époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à
Londres et y rendre le dernier soupir.

Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et
y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de
l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les
ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de
la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe
d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes
bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les
impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les
Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs
d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires
qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui
s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de
Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce
seroit la destruction de nostre royaume.»

Pierre Van den Bossche rentra à Londres avec les Anglais. N'osant plus
rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup
de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les
dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait
conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays
menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop
crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que
l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.

Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression
des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court
dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On
en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male,
les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la
question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et
d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres
secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait
contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368,
le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle
il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais
qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois
châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans
aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et
il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention
du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à
titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire
raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il
demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce
faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement
toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du
tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de
ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et
qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi
de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient
consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il
cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un
engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour
tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de
l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive
confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux
successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après
la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne
pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions
sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de
rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies
de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette
somme à Louis de Male.

Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de
l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre
cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme
un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son
désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous
ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il
avait promis d'oublier la guerre.

Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé
sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le
traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de
leur appui le plus actif.

L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt
d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé
à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de
Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les
traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de
sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean
d'Hertsberghe.

L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de
Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult
renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant
six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre
1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier
d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne
parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux
accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé
l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel
judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du
duc de Bourgogne.

En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi,
d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la
puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand,
François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps,
il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre
parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment
repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener
parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu
de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour
lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au
maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme
Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui
demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le
menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme
l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son
hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se
promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine
accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard
du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son
père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du
quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent
coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de
l'impunité.

Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu
venger sa mort.

Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant
l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa
domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna,
malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse
française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du
Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des
Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette
expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs
dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un
traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais
possédée.

Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces
grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour
lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de
Clisson, se réveiller dans son cœur de vagues souvenirs de la
sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son
intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son
expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le
cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui
permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles
du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et
prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve
de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés
confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des
Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour
écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs
de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une
expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice.
Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre
accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa
raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui
vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de
ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter?
Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour
troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de
fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater
ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers,
ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette
saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne
disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils
recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de
Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les
conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la
plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la
duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la
raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de
poison.

Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus
elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait
décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus
aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_:
menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour
où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient
parmi ses ennemis.

Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût
opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les
symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant
lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce
dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait
facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs
vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La
Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il
n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des
princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque
tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la
fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme
une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus.

Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France
s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il
existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de
Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se
prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était,
disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans
le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre,
abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne
s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de
Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un
long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt
par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il
eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray,
de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir
d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors
cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété
d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après
avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous
continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour
vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes
flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon,
s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en
refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de
leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence
française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux
bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de
Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface
IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni
avait autrefois été le théâtre.

Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le vœu qu'un
concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la
rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus
savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le
dernier vœu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus
d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée
des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait
été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux
clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de
rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de
Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher
toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne
vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner
cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle
soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une
autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus,
pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment
accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où
trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les
guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais
consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se
rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain
dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats
s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes?
Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas
souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»

Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en
comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du
moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au
quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En
1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé
Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît
qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse
par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils
recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité
épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas,
était la Rome du Nord.

La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre:
«Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de
Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les
choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien
croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous
nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément
au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir
d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité
daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs
du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont
eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de
sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à
la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre
conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont
reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là,
illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en
foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez
remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque,
aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il
serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de
renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit
on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne
devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes
qui trouvent de si puissants protecteurs!»

Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul
résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre,
moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester
libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.

Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de
1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du
pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au
même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal
d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne
voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la
violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière,
reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que
l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre
les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer
devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment
fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir
au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent;
le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable
d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les
divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double
enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de
Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur
maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il
quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de
Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de
religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.

Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces
et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de
Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus
riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on
le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le
même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce
fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière
victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de
Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui
avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme
ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation
généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa
vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième
siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de
Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion,
lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme
martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne
mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»

Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir
toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été
frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler
d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe
l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit
lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la
Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments.
Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de
nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs
restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant
rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un
violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette
cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable
signe de la colère du ciel.

La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de
Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y
avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à
l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait
reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait
recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la
métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle
transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y
accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de
Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y
unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la
garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie
proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes
à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la
population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se
presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés
mystères.

Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa
dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la
consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la
légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait
aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification
de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien
moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de
Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher
aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?

Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants.
Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens
ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la
Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger
Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses
situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli,
Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade
hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la
Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises
suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le
moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait
résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation
des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et
transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté,
avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en
attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait
conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts
multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur
les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un
songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or
étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à
l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient
devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le
siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur
l'autel de saint Pierre.

Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la
barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les
plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était
menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait
eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi;
il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble
mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier
sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et
tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.

Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq
ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand
courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de
ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte
inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre;
sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne
s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire
qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et
Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de
Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une
expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à
ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de
toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour
vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite
Jérusalem et le Saint-Sépulcre.

On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une
foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un
des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait
choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils.
On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que
l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable
après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et
l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les
chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les
expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand
enthousiasme pour la croisade.

Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux
qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée
qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que
de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents.
Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y
retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes
d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs
désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre
l'Ermite.

Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de
Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit
probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant
les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre
de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la
Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés
d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils
eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier,
et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent
les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant
les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de
toutes parts.

Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres
du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que
Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui
n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais
ce nom même de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste
avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût
été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient
pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de
l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri
chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son
imprudence.

Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans
une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart
passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets;
quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les
frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les
forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la
croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq
cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par
quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays.

Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent
que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne
position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de
lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement
préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en
désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup
entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible
carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne
prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence.

La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de
Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue.
Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu,
dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une
manœuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de
l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper
les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est
terrible,» s'était écrié Bajazet.

Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du
matin, au moment où les chefs de l'armée chrétienne étaient à dîner,
on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire,
car ils avaient coutume de répéter qu'ils étaient assez forts pour
soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidèles n'oseraient
jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait
étaient vagues: on ignorait si les Turcs étaient nombreux et si
Bajazet se trouvait avec eux. Malgré cette incertitude, les
chevaliers, la plupart échauffés par le vin, demandèrent leurs armes
et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de
bataille.

Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les préparatifs du comte de
Nevers, avait envoyé en toute hâte le maréchal de son armée le
supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reçu des
renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince
s'assemblèrent aussitôt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de
Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de
Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il était bien
résolu à ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journée. Et
en même temps, il ordonna à l'un de ses chevaliers de se porter en
avant avec sa bannière. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout
le danger de cette résolution: il consulta le sire de Vienne sur ce
qu'il y avait lieu de faire: «Sire de Coucy, repartit l'amiral de
France, là où l'on n'écoute ni la vérité ni la raison, l'orgueil
décide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que
nous le suivions.» Ils parlaient encore et déjà il n'était plus temps
d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies,
fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en
plus et enfermaient les chrétiens dans un cercle menaçant.

Tous ces nobles chevaliers qui s'étaient crus trop assurés du triomphe
comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'élancèrent
vers le premier corps de l'armée turque et l'avaient culbuté, malgré
les pieux ferrés qui le protégeaient, quand, parvenus au sommet d'une
colline, ils aperçurent devant eux les quarante mille janissaires de
Bajazet. Attaqués de toutes parts par les champions les plus
redoutables de l'islamisme, ils cherchèrent vainement à se rallier
autour de Jean de Vienne, qui portait la bannière de Notre-Dame: six
fois elle fut abattue par les infidèles, six fois Jean de Vienne la
releva, et il périt en la tenant serrée dans ses bras.

Le comte de Nevers était resté étranger à cette mêlée; moins heureux
toutefois que le roi de Hongrie qui réussit à rentrer dans ses Etats,
il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prières les plus
humbles de ses serviteurs réunis autour de lui. «Les Turcs,
poursuivant avec acharnement les chrétiens épars, parvinrent, dit le
religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent
entouré d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosternés à terre et
dans l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on
épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser,
leur accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres
chrétiens se résignèrent comme de vils esclaves à une honteuse
servitude, s'exposant à un éternel déshonneur pour sauver leur
misérable vie.» Ce ne fut que douze ans après que le comte de Nevers
reçut dans une guerre contre les Liégeois le surnom de Jean sans Peur.

La joie des Turcs avait été grande quand, pénétrant dans le camp des
chrétiens, ils le trouvèrent rempli d'approvisionnements et d'objets
précieux. Bajazet vint lui-même visiter la tente qu'avait occupée le
roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entouré de joueurs
de flûte et de poètes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la
quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa
gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres
parmi les morts, et autour de chaque chrétien on remarquait trente
Turcs gisant à terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on,
des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des
siens par celui de dix mille prisonniers tombés en son pouvoir.

Il passa la nuit dans une sombre fureur, et dès que le jour eut paru,
il ordonna que tous les captifs fussent amenés devant lui. Ils
défilèrent les uns après les autres devant le sultan des Ottomans,
dépouillés de leurs vêtements et accablés d'outrages. Ils savaient
bien quel sort leur était réservé, et renonçant désormais à l'espoir
d'être rendus à leur patrie et à leurs familles, ils s'encourageaient
les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. «C'est pour
Jésus-Christ que nous répandons notre sang, s'écriait un chevalier
allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.»
Bajazet gardait le silence, et à mesure que les chrétiens passaient
devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'épargner
aucun de ses ennemis. Là périt, avec cent autres barons, le sire
d'Antoing, «ce gentil chevalier,» fameux par ses exploits. Cependant
quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille,
la générosité des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta
de la sentence commune et sacrifia sa colère au désir secret de se
faire payer une immense rançon par ces contrées soumises à l'autorité
du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prospérité étaient
fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continuât à être le
témoin de cette sanglante immolation, à laquelle n'échappèrent avec
leur chef que vingt-quatre chrétiens: c'étaient entre autres le comte
d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la
Trémouille, le maréchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands,
nommés Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem
et Tristan de Messem.

Deux de leurs compagnons de captivité avaient puissamment contribué à
sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc
de Bourgogne. L'un était le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre
Jacques du Fay, écuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils
comprenaient tous les deux la langue des infidèles. Le sire de Helly
avait servi autrefois le sultan Amurath, père de Bajazet; le sire du
Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares.

Ce fut le sire de Helly qui reçut avec Gilbert de Leeuwerghem la
mission de porter en Occident les lettres où Jean de Nevers réclamait
de son père l'intervention la plus prompte en sa faveur. Déjà de
désastreuses nouvelles, que les fuyards arrivés en Allemagne semaient
devant eux, s'étaient répandues en France; mais le roi avait fait
défendre de répéter ces vagues rumeurs, et on enferma au Châtelet tous
ceux qui les avaient propagées, pour les noyer s'ils étaient
convaincus de mensonge.

On ne les noya pas: la nuit de Noël, Jacques de Helly arriva à Paris
et se rendit aussitôt à l'hôtel Saint-Paul où se tenait le roi. La
solennité de ce jour y avait réuni les ducs de Bourgogne, de Berri, de
Bourbon, d'Orléans et une foule de hauts barons. On leur annonça qu'un
chevalier tout housé et éperonné demandait à entrer, et qu'il venait
de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitôt. Il s'agenouilla
devant le roi et raconta la défaite des chrétiens, dans laquelle
Bajazet avait, moins par clémence que par cupidité, respecté les jours
du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de
Bourgogne n'était pas moins affligé de voir son fils captif chez les
infidèles, mais il espérait beaucoup de l'intervention du sire de
Helly, qu'il avait nommé son chambellan, et auquel il avait donné une
somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'était
empressé de lui demander quels étaient les présents que l'on pourrait
offrir à Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitât
généreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait répondu «que
l'Amorath prendroit grand'plaisance à voir draps de hautes lices
ouvrés à Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes.» Il
supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons
blancs que l'on désignait communément sous le nom de _gerfauts_, et il
fut convenu que l'on joindrait à ces présents quelques pièces
d'écarlate et de toiles blanches de Reims.

Douze jours s'étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du sire de
Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec
le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de
Bourgogne avait fait venir d'Arras «des draps de haute lice, les mieux
ouvrés qu'on pût avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de
l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose étoit très-plaisante et
agréable à voir à toutes gens d'honneur et de bien.» On avait aussi
choisi à Bruxelles de belles étoffes d'écarlate, blanches et
vermeilles; elles étaient faciles à trouver en les payant bien, mais
on eut grand'peine à se procurer si promptement les gerfauts. Leur
rareté faillit faire manquer l'ambassade.

Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une sévère
économie dans leur maison. Leur vaisselle avait été mise en gage, et
ils s'étaient adressés aux marchands génois et lombards qui, à cette
époque, étaient les plus riches de l'Europe. Dès que le sire de Helly
fut revenu, ils le renvoyèrent de nouveau en Orient avec Gilbert de
Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un célèbre marchand
lombard de Paris, nommé Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand,
habitant l'île de Scio, de se porter caution pour les rançons des
captifs à quelque somme qu'elles s'élevassent. Le roi de Chypre et les
sires d'Abydos et de Mételin intervinrent également, et Bajazet
consentit à fixer la rançon à deux cent mille ducats. Les marchands
italiens s'engagèrent pour le comte de Nevers, et celui-ci, à son
tour, promit de rester en otage à Venise jusqu'à ce que cette somme
leur aurait été restituée.

Avant que ces négociations s'achevassent, le sire de Coucy était mort
à Brousse où avaient été conduits les prisonniers chrétiens, et le
comte d'Eu, épuisé de privations et de fatigues, avait peu tardé à le
suivre dans le tombeau.

Cependant Bajazet avait donné l'ordre de traiter avec respect le comte
de Nevers, et dès que les conditions de sa rançon eurent été réglées,
il le considéra moins comme son captif que comme un hôte auquel il
voulait montrer combien sa puissance était grande et sa colère
redoutable. Un jour il fit en sa présence ouvrir le ventre à l'un de
ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir dérobé le lait
de sa chèvre; un autre jour, il menaça deux mille de ses fauconniers
de leur faire trancher la tête parce qu'un aigle avait été mal
poursuivi.

Enfin il permit aux captifs de s'éloigner; mais avant de leur rendre
la liberté, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit:
«Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de
grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton
honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais
je pourrais te faire jurer, avant ta délivrance, que jamais tu ne
t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et
s'il te plaît de réunir tes armées contre moi, tu me trouveras
toujours tout prêt à te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le
aussi à tous ceux que tu verras, car je suis né pour ne jamais
m'arrêter dans mes combats ni dans mes conquêtes.»

Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait épargnés se
dirigèrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y
trouvèrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la
Troade, dans l'île de Mételin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un
noble Génois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers
barons chrétiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps
de Damas; il chercha surtout à leur faire oublier, au milieu des
plaisirs, les malheurs de la captivité et de l'exil. La dame de
Mételin, gracieuse et belle, était digne de régner dans la patrie de
Sapho, «car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur
toutes autres en la contrée de Grèce.»

D'autres galères portèrent les chevaliers croisés de Mételin dans
l'île de Rhodes où le grand prieur d'Aquitaine prêta trente mille
francs au comte de Nevers. Ils y demeurèrent longtemps, attendant la
flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva,
Gui de la Trémouille venait de rendre le dernier soupir, et ils
apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem était mort après une
horrible tempête en retournant en Occident.

Le comte de Nevers reste seul insensible à tous ces désastres: il
néglige les enseignements de l'adversité et ne comprend pas mieux les
devoirs que la liberté lui impose. Ni la honte de sa défaite, ni le
mépris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les
plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le
retient sous un ciel néfaste, enivré de mollesse et de volupté; il
erre lentement de Mételin à Rhodes, de Rhodes à Modon, de Modon à
Zante, sur ces mers où le chantre de l'Odyssée plaça les nymphes dont
les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzième
siècle, le farouche Jean de Nevers a remplacé le sage Ulysse, mais les
nymphes de l'épopée antique sont immortelles, et c'est Froissart qui
reprend le récit d'Homère: «Et de là vinrent cheoir en l'île de
Chifolignie et là ancrèrent. Et issirent hors des gallées, et
trouvèrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit
île et en ont la seigneurie, lesquelles reçurent les seigneurs de
France à grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est
moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition
de l'île connoissent que les fées y conversent et les nymphes, et que
plusieurs fois les marchands de Venise, qui là arrivoient et qui y
séjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les
apparences bien en véoient, et en vérité les paroles qui dites en sont
éprouvoient. Moult grandement se contentèrent le comte de Nevers et
les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement
elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait
grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de
bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens
assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les
dames lui en seurent bon gré, et moult l'en remercièrent au départir.»

Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le
sire de Helly, qui était venu lui porter tout ce qui était nécessaire,
afin qu'il pût convenablement soutenir son rang jusqu'à ce que le
payement complet de sa rançon lui permît de quitter l'Italie. Ce
moment arriva bientôt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de
Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta
cette place de Saint-Marc où Villehardouin avait réclamé l'appui des
Vénitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de
Bar avait succombé aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers
rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitté entouré de
l'élite de la noblesse et de la chevalerie.

Autre exemple des vanités de la fortune: six ans après la bataille de
Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait
bataille à Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans
une cage de fer.

Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montré la plus grande
activité pour hâter la délivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils
devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille
ducats exigés par Bajazet se joignaient des frais presque aussi
considérables, résultat des dépenses que ces négociations avaient
entraînées, et le duc, ayant vainement épuisé son trésor pour y
suffire, s'était vu réduit à recourir successivement à la générosité
des princes étrangers et à celle de ses propres sujets. Le roi de
France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait déjà
avancé dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de
cent mille florins, et l'on s'était également adressé au duc de
Brabant, au duc de Bavière et au comte de Savoie; mais les conseillers
de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que
s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats,
notamment celles de Flandre, «où il abonde, dit Froissart, moult de
finances, pour le fait de marchandise.» Gand offrit cinquante mille
florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrèrent
également disposées à d'importants sacrifices. Elles y trouvaient
l'occasion d'obtenir la sanction et le développement de leurs
priviléges; et, dès l'année suivante, malgré l'intervention de Martin
Porée, évêque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les
échevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient
le sire d'Espierres, condamner à un exil de cinquante années le grand
bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du
duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois à mort au mépris
des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre
crime à expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour étendre le
schisme d'Avignon, il avait été l'instrument odieux des persécutions
religieuses.

L'héritier de l'autorité du duc de Bourgogne alla lui-même s'incliner
devant la résurrection des libertés communales dans ces villes qui
n'avaient contribué de leur or au payement de sa rançon que pour
briser elles-mêmes les chaînes d'un joug odieux. En arrivant à Gand où
son père l'attendait au château de Ten Walle, il remercia les
bourgeois de leur empressement à s'imposer des taxes pour le délivrer,
et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux
bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse.

Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles
espéraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre.

Au moment même où se livrait la bataille de Nicopoli, des fêtes
splendides réunissaient entre Ardres et Calais l'élite des chevaliers
de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la
réconciliation des deux peuples, cimentée par une trêve de vingt-cinq
ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit
ans qui pleurait en s'éloignant, devait en être le gage. On avait même
décidé qu'on élèverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de
Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce
projet ne s'exécuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir
d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des
tentes.

Jamais il n'avait été plus difficile de former une alliance durable
entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour
du trône de Richard II comme à l'ombre de celui de Charles VI, des
ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour à tour sur
la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on
voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses
vœux le jour où elle pourrait venger les désastres de Crécy et de
Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir
poursuivre le cours si glorieux de leurs succès. Brest avait été
restitué aux Français; le bruit courait qu'on leur rendrait également
Calais. Le mécontentement se transforma bientôt en un complot dirigé
par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester;
Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrêté dans
l'escorte même du roi, fut étouffé à Calais. On désignait comme ses
complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc
d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait
cette énergie et cette activité dont nous avons signalé ailleurs
l'influence dans les négociations du règne de Louis de Male. Né à
Gand, lors des grandes expéditions de son père, il avait épousé en
troisièmes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nommée Catherine
de Rues, qui était venue en Angleterre avec «la noble roine, madame
Philippe de Haynaut,» que Froissart, pendant sa jeunesse, «servoit de
beaux ditties et traités amoureux.» Lorsque Henri de Derby, fils du
duc de Lancastre, fut exilé par Richard II, une même sentence de
bannissement frappa dans le parti opposé le comte de Nottingham,
auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait
prise à la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, où le crime
avait été consommé, il se rendit en Flandre, car «il avoit ordonné ses
besognes et fait ses finances à prendre aux lombards à Bruges;» il
passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque séjour à Gand
avant de continuer son voyage vers l'Allemagne.

Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait débarqué en
France et s'était rendu à Paris; le duc de Berri et le frère du roi,
Louis d'Orléans, lui firent grand accueil. Unis momentanément par leur
jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils
saluaient avec de si grandes démonstrations d'amitié et de joie était
le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-même
l'ennemi des Français; peu leur importait: ils ne voyaient en lui
qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la
protection de ce duc de Bourgogne dont ils étaient eux-mêmes les
rivaux.

On en eut bientôt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se
trouvait à Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet
de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le
combattit si vivement que le roi lui-même dit tout haut: «Les paroles
de mon oncle viennent d'Angleterre.» On racontait, en effet, que le
comte de Salisbury avait été envoyé près du duc Philippe par Richard
II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine à le consoler
des propos injurieux dirigés contre lui, en l'assurant qu'il en serait
dédommagé par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'étaient
point trompés. Les bourgeois de Londres profitèrent de l'absence du
roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa
déchéance et appeler Henri de Derby. L'archevêque de Canterbury se
chargea de leur message, et le premier prélat de l'Angleterre, député
par les communes du royaume, aborda bientôt à l'Ecluse, déguisé en
moine, un rosaire et un bourdon à la main, comme s'il se rendait à
Liége, à Cologne ou dans quelque autre lieu de pèlerinage: ces
précautions avaient été jugées nécessaires pour cacher son voyage au
duc de Bourgogne.

De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et
Audenarde, et trouva au château de Bicêtre le comte de Derby. Celui-ci
prétexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc
de Bourgogne ne lui tendît quelque embûche sur la route de Calais.
Dans les premiers jours de juillet, il débarquait à Ravenspur; au mois
de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-même sa couronne à
l'héritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de
Lancastre.

La colère du duc de Bourgogne fut extrême lorsque la dame de Courcy,
qu'on avait renvoyée d'Angleterre avec les autres serviteurs de la
jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient déjà répandues
des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever
l'Aquitaine: on espérait qu'elle se souviendrait de son affection pour
le roi Richard qui était né à Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier
dans la protection de la triste royauté de Charles VI.

La folie du roi présentait de jour en jour moins de chances de
guérison, et à mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses
oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant
échouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renoncé
à tout projet de déclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se
montrait plus disposé à la paix, et alla lui-même à Lelinghen, suivi
de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont
l'hymen s'était conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que
sa puissance, ébranlée par tant d'échecs, eût le temps de trouver dans
le cours des événements quelque élément nouveau de force et de
vigueur.

Lorsque, après la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orléans réclama la
tutelle de son fils, Philippe réussit à la lui faire refuser par les
barons bretons, et il se rendit lui-même en Bretagne pour recevoir, au
nom du roi, le serment d'obéissance de cette province au jeune duc.

A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement
dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas
de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et
tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri
s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait
Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français
allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La
haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint
bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris
pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les
empêcher de livrer la France à une guerre civile.

Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une
domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende
à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus
hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui
exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de
l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y
soumettre.

On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des
députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec
les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une
convention qui assure la liberté de la navigation aux navires
flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces
négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France
dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations
de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu
la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France
et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les
pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il
suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion
d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre
pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions
inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français
abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme
pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à
cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les
fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne
persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi
d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement:
«Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui
désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on
ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre
seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a
donné.»

Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne
quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du
Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la
transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y
fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le
conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus
grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la
duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y
implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où
l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte
Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y
rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.

Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination
des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière
réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était
presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence
douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes
s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur
puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de
Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de
folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient,
expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche
héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était
réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture
en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante
livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où
s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux
bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever
six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc,
enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de
chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer
solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela,
pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet,
renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le
doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa
représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est
de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui
estoit là présent.»

Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape
d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à
Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les
termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité
que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb.
Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans,
invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le
gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de
Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu
d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux
et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi
qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers:
il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique
frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se
souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il
lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de
Marguerite de Bavière.

Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à
sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite
de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre
en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais
dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les
représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les
appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les
vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de
ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à
Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en
avait exprimé le vœu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre
de Lille.



LIVRE QUINZIÈME

1404-1419.

Jean sans Peur.

Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande.

Combats, crimes et intrigues.


Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient
«racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin
ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire
mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne
sçauroient faire.»

La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le
Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils
sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux
chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de
Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et
la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses
conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se
concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui
serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait
avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et
qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures
oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses
anciennes franchises.»

Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où
il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses
libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui
demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.

Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il
trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins
chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les
griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc
Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit
à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes
dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec
l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est
toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur
promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait
d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où
son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes
de Pâques.

Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il
se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de
chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les
métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à
l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean,
où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir
les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les
veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches,
«et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de
Flandres est tenu de faire.»

Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des
quatre _membres_ de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et
du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs
requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la
ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte,
Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean
de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de
Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor
de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de
Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke,
Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken.
Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point
étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten
Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes
franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel.

La première _requête_ avait pour but d'engager le duc à résider en
Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse
munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient
résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.»

Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était
appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil
connaissant les besoins du pays.

Dans leur seconde _requête_, les députés des quatre _membres_ priaient
le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et
coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi.
Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par
leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers
du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous
leurs anciens comtes.

Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de
justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à
Audenarde.

La troisième requête se rapportait à un traité commercial avec
l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: «car
la Flandre ne peut être comparée à d'autres pays qui se suffisent à
eux-mêmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales
qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce
exige la prospérité, la paix et le repos.» L'expédition prompte de
toutes les affaires qui intéressaient l'industrie et le commerce
devait contribuer à faire cesser la détresse et la misère qui étaient
le résultat de leur décadence; mais il était surtout nécessaire qu'une
protection généreuse fût assurée à tous les marchands, malgré les
guerres des Français et des Anglais. Les députés de la Flandre
invoquaient à ce sujet un mémorable monument de la puissance des
communes sous Louis de Nevers, le privilége de Philippe de Valois, du
13 juin 1338.

Dans sa réponse à cette requête, Jean sans Peur se hâta de s'attribuer
ce rôle de médiateur pacifique qu'il s'était proposé comme devant être
la base de son influence: il déclara que depuis la mort de sa mère il
avait fait tous ses efforts pour rétablir la paix entre la France et
l'Angleterre, et que personne n'était plus intéressé que lui à voir
fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets
étaient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er
juin permit en effet aux communes de négocier un traité commercial
avec l'Angleterre.

Les requêtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procédures
illégales commencées à Lille, et la répression des actes de piraterie
commis sur les côtes de Flandre; d'autres, qui expliquent les
négociations secrètement entamées en 1386 avec les Anglais devaient
faire connaître au duc que la Flandre considérait la ville de
Gravelines comme partie intégrante de son territoire et ne permettrait
pas qu'elle en fût détachée. Les députés de la Flandre avaient aussi
obtenu que la langue flamande fût seule employée dans les rapports du
duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitôt après, ils
résolurent d'un commun accord que si quelque réponse leur était
adressée en français par les conseillers ou les officiers du duc, ils
la considéreraient comme non avenue, et qu'il en serait immédiatement
donné connaissance aux députés des quatre _membres_ et aux échevins
des villes et des châtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de
bannissement, à l'exécution des promesses «de leur très-redouté
seigneur.» Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne
cesseraient jamais d'être libres tant qu'ils conserveraient la langue
de leurs ancêtres.

Au moment même où ces énergiques représentations s'élevaient contre
toute participation active du duc de Bourgogne aux démêlés de Charles
VI et de Henri IV, les Anglais se préparaient à profiter de
l'incertitude et de la désorganisation qui signalent presque toujours
la transmission de l'autorité supérieure, et Jean sans Peur, arrivé à
Ypres pour y répéter le serment qu'il avait déjà prêté à Gand et à
Bruges, y apprit à la fois que la garnison de Calais avait mis en
fuite cinq cents lances commandées par Waleran de Luxembourg, et
qu'une flotte anglaise de cent vaisseaux avait paru à l'entrée du
Zwyn: à peine eut-il le temps d'envoyer Jean de Walle à Gravelines et
quelques hommes d'armes à l'Ecluse.

Jamais la guerre contre l'Angleterre, guerre provoquée par la
politique de Philippe le Hardi, qui venait troubler tout à coup de si
précieuses espérances, ne fut plus impopulaire en Flandre. Waleran de
Luxembourg, le sire de Hangest, gouverneur de Boulogne, le sire de
Dampierre, sénéchal de Ponthieu, et les autres chevaliers qui les
accompagnaient, avaient forcé un millier de laboureurs et de bourgeois
à marcher sous leurs drapeaux; ceux-ci les abandonnèrent dès le
premier moment de la lutte; les habitants de la châtellenie de Béthune
s'opposaient à la levée d'un subside destiné à assurer la protection
de leurs frontières, et l'on racontait que dans le pays de Bergues et
de Cassel les communes étaient prêtes à se soulever contre le duc de
Bourgogne pour appeler les Anglais.

Les mêmes sentiments régnaient à Bruges; malgré les ordres du duc,
les bourgeois ne prirent point les armes pour défendre les barbacanes
de l'Ecluse contre les galères de Henri IV, et bien que Jean sans Peur
se fût rendu lui-même au milieu d'eux, multipliant les instances et
les prières, rien ne put les ébranler; le bourgmestre, Liévin de
Schotelaere, interprète de la résistance unanime des bourgeois, avait
refusé de conduire les milices communales sur les rives du Zwyn; ce
n'était pas à la Flandre qu'il appartenait de protéger une citadelle
bien moins menaçante pour les Anglais que pour ses propres libertés.

Le duc de Bourgogne ne pouvait rien: il apprit, sans chercher à
dissimuler sa fureur, qu'après une attaque où avait succombé le comte
de Pembroke, les Anglais s'étaient emparés de l'Ecluse, et ce ne fut
que lorsqu'ils eurent brûlé ce redoutable château, qui retraçait les
mauvais jours de la conquête de Charles VI, que les bourgeois de Gand,
de Bruges et d'Ypres se laissèrent persuader qu'il était temps
d'arrêter les progrès de l'invasion étrangère; les Anglais se
retirèrent à leur approche, lentement toutefois et sans être
inquiétés, plutôt en alliés qu'en ennemis; mais Jean sans Peur
n'oublia pas combien les communes flamandes avaient montré peu de zèle
pour le secourir: son ressentiment était surtout extrême contre les
magistrats de Bruges. C'est ainsi que des événements imprévus avaient,
en peu de jours, suspendu l'accomplissement des promesses
solennellement proclamées à l'hôtel de Ten Walle.

Sous l'influence du mécontentement public du duc de Bourgogne, les
députés des quatre _membres_ se réunissent de nouveau et concluent une
intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean
sans Peur à Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il espérait peut-être
se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la
Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle périra tout
entière de misère et de détresse. Ils lui exposent que, loin de faire
droit à leurs requêtes du 21 avril, il permet à sa flotte, sous le
prétexte de harceler les Anglais, de continuer à bloquer tous les
ports de Flandre, où n'osent plus aborder les marchands étrangers; et,
comme cette fois ils n'obtiennent aucune réponse satisfaisante, ils
évoquent à leur propre tribunal toutes les plaintes causées par les
pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent à l'exil les
chevaliers auxquels le duc avait confié le commandement de ses
vaisseaux. C'étaient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et
deux bâtards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frère.

Jean sans Peur avait quitté le camp d'Oudenbourg. Il s'était rendu à
Paris pour y faire acte d'hommage du comté et de la pairie de Flandre
(26 août 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc
d'Orléans, qui s'était retiré à Chartres avec la reine Isabeau de
Bavière et qui se préparait à y faire venir le dauphin; mais ce projet
ne put s'exécuter: le duc de Bourgogne retint près de lui, au Louvre,
le jeune héritier de Charles VI, et dès ce jour on le vit, pour
attirer les Parisiens à son parti, les bercer de promesses non moins
magnifiques que celles qui avaient signalé son inauguration à Gand.
Tantôt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue
remontrance que le monarque, privé de raison, ne pouvait comprendre,
et faisait rendre aux bourgeois les chaînes qui leur avaient été
enlevées après la bataille de Roosebeke; tantôt il répétait qu'il
était urgent de convoquer les états généraux du royaume.

Cependant la guerre civile allait éclater. Le duc Jean avait réuni une
armée pour assaillir les Orléanais. Le duc de Limbourg et l'évêque de
Liége, Jean sans Pitié, l'avaient rejoint à Paris avec huit cents
lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc
d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince
d'Orange campaient près de Provins. Deux mille hommes de milices
bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Près du pont
Saint-Maxence se tenaient les sergents recrutés en Brabant, en Flandre
et en Hainaut; leurs chefs étaient Raoul de Flandre, bâtard de Louis
de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke,
Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le
sire d'Axel. Ils avaient écrit sur les pennonceaux de leurs lances ces
mots flamands: «Ik houd,» «Je le soutiens,» pour répondre à la devise
du duc d'Orléans: «Je l'envie,» et ils dévastaient le pays plus que
les autres.

Le duc de Bourgogne se préparait à aller assiéger le château de
Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi
de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et réconcilia
momentanément les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il
avait demandé. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle
de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le
duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la
tutelle du dauphin après la mort de Charles VI; on lui livrait même
les frontières de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le
gouvernement de la Picardie. Un autre résultat important avait été
atteint par le duc de Bourgogne: il avait réussi à se faire
reconnaître pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs
qui, jusque-là, n'obéissaient qu'au roi de France, et qui même le plus
souvent ne lui obéissaient point.

Des fêtes brillantes marquèrent à Paris cette courte concorde: elles
se renouvelèrent le 22 juin 1406, à Compiègne, pour le double hyménée
qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et détrônée à dix ans,
à Charles, fils du duc d'Orléans, et Jean de Touraine, quatrième fils
de Charles VI, à Jacqueline de Bavière, héritière du Hainaut: ce que
le passé avait eu de douleurs et de périlleuses aventures pour l'une
des fiancées, l'autre devait le retrouver dans l'avenir.

En même temps, l'évêque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en
Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri
IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford à négocier une
trêve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser,
y disait-il, «l'empeschement de la commune marchandise entre notre
royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand
prouffit et utilité à toute la chrétienté.» Les négociations se
prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy,
qui avaient vainement essayé de ranimer, en Angleterre, le parti de
Richard II, vinrent réclamer des secours en France. L'avis des
conseillers du roi était de fermer l'oreille à leurs plaintes; mais il
suffit, pour en assurer le succès, qu'un seul prince les accueillît.

Ce prince était le duc d'Orléans: il s'était persuadé qu'en chassant
les Anglais des provinces de l'ouest, il mériterait le titre de duc
d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers
Bordeaux.

Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre
toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les
conférences furent brusquement rompues et il annonça qu'il voulait
assiéger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se
vantaient de porter à leur ceinture. Saint-Omer devait servir de
centre à ses opérations. Il fit construire, dans les forêts qui
environnent cette ville, d'énormes bastilles qu'on devait conduire
devant les remparts assiégés, des fondreffes, des bricoles, des
échelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres
abondaient. Cependant les amis du duc d'Orléans avaient profité de
l'éloignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes
et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient même obtenu une lettre
du roi qui lui défendait de continuer son expédition. Le duc de
Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment où il venait de
passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que
l'on avait, par des retards multipliés, réussi à le retenir à
Saint-Omer jusqu'à ce que les pluies de l'automne, bien plus que la
défense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets
impossible, et on l'entendit jurer solennellement en présence des
siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse armée pour
chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine
avait-il quitté Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu à
toutes les machines de guerre qu'il avait fait déposer dans l'enceinte
de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'élançaient déjà de leurs
forteresses et parcouraient l'Artois où on les recevait avec joie.

La ruine du commerce entraînant celle de l'industrie, livrait la
Flandre à une misère chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes
avaient été établies pour la malheureuse expédition de Saint-Omer. Une
agitation menaçante régnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple
murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises
continuaient à manquer au travail des métiers et de ce que les
ordonnances du duc, en défendant de recevoir les anciennes monnaies,
le dépouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se réserver comme
une dernière ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein
d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblèrent sous leurs
bannières; à Bruges, les magistrats prétendaient qu'on violait leurs
priviléges sur la fabrication des draps; à Ypres, ils contestaient
l'autorité du bailli.

Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son
premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de
conclure une trêve marchande avec le roi d'Angleterre pour préparer le
retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de
piraterie qui désolent les mers. Déjà il s'est rendu à Gand, et, pour
s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa résidence au
milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse même corrompre par
ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits
métiers. Il doit, par de ténébreuses intrigues, ouvrir cette ère
déplorable où la cité de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde,
longtemps alliées et amies, se montreront presque constamment rivales.

Jean sans Peur, rassuré sur les dispositions des Gantois, arriva à
Bruges, orgueilleux et menaçant; il ne lui suffisait point d'avoir
enlevé aux Brugeois cette prérogative qui remontait à Baldwin Bras de
Fer, de voir les comtes de Flandre vivre à l'ombre de leurs foyers; il
aspirait surtout à se venger des magistrats qui avaient refusé de
s'associer à la défense du château de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers,
il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des
draps contesté aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de
la triade flamande en développant le quatrième membre formé d'éléments
multiples sur lesquels il lui était plus aisé d'exercer une influence
prépondérante: il n'hésita pas à condamner les prétentions des
Brugeois. Ceux-ci alléguaient leurs priviléges et refusaient d'obéir;
mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu'à se rendre
à Deynze pour se soumettre à la décision du duc. Jean sans Peur avait
prononcé son jugement à Gand: il retourna à Bruges afin que la terreur
de son nom et de sa justice en assurât l'exécution. Le son des cloches
appela les bourgeois à la place du Marché: ils la trouvèrent remplie
d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une
verge à la main, en signe de châtiment. Il fit lire aussitôt une
sentence qui déclarait déchus de leurs fonctions six échevins, deux
conseillers, les deux trésoriers de la ville et les six capitaines des
sextaineries. C'étaient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle,
Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande
Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis
comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamnés à payer des
fortes amendes. Le duc avait désigné, pour leur succéder, d'obscurs
bourgeois qui avaient été eux-mêmes autrefois exilés par les
magistrats et qui s'empressèrent à leur tour de proscrire ceux qui
leur étaient contraires.

Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une
charte qui défendait aux métiers de porter leurs bannières sur la
place publique si celle du prince n'y avait été arborée la première,
et qui en cas de désobéissance punissait le métier tout entier de la
perte de ses bannières, et le bourgeois isolé qui en donnerait
l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les
règles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace
pourrait, après avoir été cité au son de la cloche, être frappé d'un
exil de cent ans et un jour, et rétablissait pour ce genre de délit la
peine de la confiscation des biens, si odieuse à toutes les communes.
Enfin, elle supprimait le _maendghelt_, subside mensuel qui était
depuis longtemps accordé par l'administration municipale aux divers
corps des métiers. Ces résolutions restèrent toutefois secrètes: on se
contenta d'annoncer aux métiers que Jean sans Peur leur permettait de
conserver leurs bannières, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement;
et dès que l'on eut remarqué que cette déclaration calmait un peu
l'inquiétude causée par les sentences de la veille, on les invita à
remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur
confirmer le droit de posséder des bannières, en lui promettant de
s'en servir «parmi les modérations, restrictions et obligations»
énoncées dans la charte du 27 avril. Les doyens des métiers hésitèrent
pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connaître les
conditions imposées par le duc. Enfin, quelques-uns cédèrent aux
instances des conseillers bourguignons: on employa la violence
vis-à-vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407,
les doyens des métiers apposèrent leurs sceaux sur un acte d'adhésion
où leur volonté n'avait pas été libre, où ils avaient pris des
engagements dont ils ignoraient eux-mêmes l'étendue. C'est le fameux
_Calfvel_ de 1407.

Les magistrats, que la faveur du duc avait élevés au-dessus de leurs
concitoyens, profitèrent de ce succès pour décider que désormais on ne
pouvait plus vendre le blé ailleurs qu'au _Braemberg_, et qu'il serait
soumis à une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient
à multiplier des taxes impopulaires, c'était dans le but d'en offrir
une part importante au duc de Bourgogne, et ils établirent bientôt
qu'il aurait le droit de percevoir le _septième denier_ sur tous les
revenus de la ville.

A Ypres, deux échevins furent frappés d'une sentence semblable à celle
qui avait atteint à Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs
amis, et les bourgeois brûlèrent, pour apaiser le duc, les lettres
d'alliance qui retraçaient la fédération récente des trois bonnes
villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamné
son industrie: une décadence rapide dépeupla sa vaste enceinte, et
elle s'effaça bientôt du rang des grandes cités de l'Europe.

Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours
après avoir fait sceller une charte complètement hostile aux Brugeois,
il transféra à Gand la cour supérieure de justice établie à Audenarde.

«Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il
n'était rien qui ne se fît à sa volonté. Il demanda de pouvoir battre
une nouvelle espèce de monnaie: on y consentit; puis il réclama du
pays tout entier une subvention considérable, et elle lui fut
également accordée, car personne n'osait s'y opposer.»

Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc
d'Orléans, s'assurer l'obéissance et la fidélité des communes. Tous
ses efforts avaient pour but d'affermir et de compléter la
pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin
1407, il était à Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons à Gand;
enfin le 13 août, il n'a pas quitté la Flandre, mais il croit n'avoir
plus rien à y redouter, quand il fait publier un mandement général à
tous les chevaliers, écuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de
Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25
septembre à la Chapelle-en-Thiérache, aux bords de l'Oise. Aussitôt
que cette armée est réunie, Jean laisse à la duchesse de Bourgogne le
soin de gouverner la Flandre et s'éloigne de Gand; il s'est contenté
d'adresser, à son départ, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles
où respire la haine du duc d'Orléans, et se rend rapidement à Paris,
accompagné d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous
les affronts qu'il a subis.

Dès son dernier voyage à Paris, Jean avait résolu de ne reculer devant
aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orléans, et il paraît
avoir trouvé un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien
trésorier de l'épargne en Languedoc, que le duc d'Orléans avait
dépouillé de son office pour ses malversations. Pendant le séjour du
duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'était
activement occupé de la mission qui lui était confiée, car vers les
fêtes de la Saint-Jean 1407, il avait chargé un _couratier_ public de
chercher une maison près du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le
17 novembre qu'il se décida, après des démarches infructueuses, à
louer dans la Vieille rue du Temple, à soixante et dix toises de
l'hôtel Barbette, habité par Isabeau de Bavière, la maison de l'Image
Notre-Dame, qui appartenait à Robert Fouchier, maître des œuvres de
charpenterie du roi.

Rien ne permet d'ailleurs de soupçonner quelque complot du duc de
Bourgogne. Arrivé à Paris, il écoute les douces paroles de Charles VI
et de ses conseillers; il se réconcilie avec le duc d'Orléans et se
rend près de lui au château de Beauté.

Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communièrent ensemble à
la chapelle des Augustins. Trois jours après, le duc d'Orléans se
trouvait près de la reine, à son hôtel de la rue Barbette, lorsqu'on
vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitôt, monta sur sa mule
et partit, suivi de deux écuyers et de quatre ou cinq valets qui
tenaient des torches. La nuit était obscure. A peine avait-il fait
quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes armés, qui s'étaient
cachés dans l'ombre, s'élança vers lui en criant: «A mort! à mort!--Je
suis le duc d'Orléans,» s'écria le prince déjà couvert de sang. «C'est
ce que nous voulons,» répondirent les meurtriers, et ils l'immolèrent
à coups de hache, malgré la résistance d'un jeune page qui, loin
d'abandonner son maître, le couvrit de son corps jusqu'à ce qu'il
périt sous leurs coups. La Flandre était la patrie de ce jeune page.
Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoyés par Jean sans
Peur, comte de Flandre, était né en Normandie.

On racontait aussi qu'au moment où le crime venait de s'accomplir, un
homme d'une taille élevée sortit de la maison de l'Image Notre-Dame,
la figure cachée par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait
tranché le poing de la victime et laissé retomber sa massue sur sa
tête sanglante; selon d'autres, il avait traîné le cadavre dans la
boue pour s'assurer que la vie l'avait quitté; puis il était rentré à
l'hôtel d'Artois.

Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il eût
pu forfaire à des serments sanctionnés par les plus saints mystères de
la religion. Jean sans Peur parut aux funérailles du duc d'Orléans,
vêtu de deuil et affectant une sincère douleur. Cependant une vague
rumeur se répandit qu'il avait porté la main sur le drap du cercueil,
et qu'au même moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre
victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le même jour,
lorsque le prévôt de Paris vint au conseil demander, en sa présence,
la permission d'étendre ses recherches jusque dans l'hôtel des
princes, il pâlit et la voix de sa conscience troublée s'échappant
malgré lui de sa bouche, il prit le duc de Berri à part et lui avoua
son crime, disant que le démon l'avait égaré. Le duc de Berri garda
le silence, mais le lendemain, à l'hôtel de Nesle, Jean sans Peur
réitéra son aveu. «Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du
duc d'Orléans, dit-il, je déclare que j'ay fait faire ce qui a esté
fait, et non autre.» Et aussitôt après, accompagné de la plupart de
ceux dont il avait armé le bras pour le meurtre, il sortit par la
porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrêter jusqu'en Artois,
changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les
ponts derrière lui.

Il était une heure après midi lorsqu'il arriva à Bapaume, après avoir
été vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres
chevaliers, et ce fut en mémoire des périls auxquels il avait réussi à
se dérober, qu'il ordonna que dorénavant les cloches de la ville
sonneraient tous les jours à la même heure, ce qu'on appela longtemps
l'_Angelus_ du duc de Bourgogne.

De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille où il harangua les membres de
son conseil, puis il se rendit à Gand où les états de Flandre avaient
été convoqués. Jean de Saulx, chancelier et maître des requêtes,
exposa les raisons qui légitimaient ce que le duc avait jugé devoir
faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il était
aisé de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le
justifier: il se flattait même d'imposer le langage de ses sophistes
et de ses historiographes à la postérité, qui, en plaignant les
malheurs du duc d'Orléans, devait dans ses qualités et jusque dans ses
défauts retrouver à la fois le petit-fils de Charles V et l'aïeul de
Louis XII.

Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la
parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus
devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu
n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du
cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant
vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter
à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au
lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le
duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger
le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist
Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait
lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de
Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté,
s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de
Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son
hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix
ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se
turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui
revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce
n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans
cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre.
Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en
théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les
princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide,
si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles,
presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de
Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces
paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la
paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,»
l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il
glorifiait.

Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une
assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de
Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et
plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par
lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme
notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il,
a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de
notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder
envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait
mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc
d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc
de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il
estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes
pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé
d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de
ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon,
qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne
trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en
plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a
découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de
l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc
de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la
soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à
Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé
que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi.

Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean
Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son
maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de
nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la
glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs,
retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du
silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit
entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le
duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au
siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les
combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23
septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les
murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou
leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé
l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que
lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la
royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?

A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse
d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte
d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les
regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'_Armagnacs_
tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre
prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il
rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du
trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits
de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du
voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour
de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime
odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de
Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de
Bourgogne, prisonnier chez les infidèles.

L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions
accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à
une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes
et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir
trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes
et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité
vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et
mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en
misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et
hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de
Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination
et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et
consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en
confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché
contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre
Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être
réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.»

Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes
sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes
les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas
avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi,
ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas
obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs
succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle
avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit
partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au
milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une
mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins.

Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop
tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient
tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le
chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne
tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui
restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la
force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à
Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du
duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère.
_Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, écrit le greffier du
parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le
même jugement.

Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à
Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une
cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il
espérait voir alléger ses impôts.

La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il
disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de
l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la
Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre,
le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se
laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint
Bourguignonne.

La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la
Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il
s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il
faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il
modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les
anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans
cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé
d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra
longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait,
et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du
fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses
fatales.»

Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de
la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette
cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous
les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir
les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des
villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de
connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les
cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer
leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à
l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à
cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son
autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils
envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus
avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer
alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux,
chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut.

Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant
de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince
attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous
remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise,
les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere.

Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent
vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de
prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère,
et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité
par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité
qui l'atteignait bien plus que tous les autres.

Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière,
l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des
marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et
se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois
avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en
présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi
et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses
fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il
venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le
soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il
fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient
à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne
franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia
vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa
puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il
leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi,
pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière,
et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada
de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des
communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les
concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit
bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des
villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les
accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze
ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur
faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes
des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à
lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes
paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs
ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des
impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la
servitude.

Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré
des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des
conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait
repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec
l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et
au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il
aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la
Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la
première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer
l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en
cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de
l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes,
qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les
rêves de leur ambition.

Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et
des _quatre membres_ de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au
mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de
Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le
27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui
appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un
projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc
de Bourgogne, qui devait le confirmer.

Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les
Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait
commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se
souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du
quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix,
bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du
Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu.
Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents
étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de
boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces
hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au
parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les
chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à
plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et
l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de
prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André
où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis
royales.

Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour
détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les
communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille
canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans
compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par
villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient
leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons.
Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes
avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent
en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les
tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts;
toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands
répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent
de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant
Montdidier.

Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé
la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive
allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les
factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans
une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent;
les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne
cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de
Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce
rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce
que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge
inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en
accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray.
Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers;
mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente
que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche,
et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle
ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent
de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies
et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer
huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une
déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les
louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne,
multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp,
leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et
font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le
privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits
seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la
confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de
tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons,
agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun
jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent
voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien
et diligemment.»

Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans,
instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne,
attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois
envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont
sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement
d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le
duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise,
commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en
France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles
que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les
Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de
Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à
Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous
arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes
revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on,
étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point
l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui
les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des
luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque
ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils
arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de
Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils
chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les
armes. Leurs cris répétés: «_Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux
armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il
envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les
Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore,
ils s'écrièrent tous: «_Go! go!_» C'était le signal du départ. Le duc
de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère,
et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de
Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à
mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque
lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains
et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même
jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la
Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les
bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes
les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les
lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le
sceau du duc dont elles étaient revêtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands
avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans
tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait
déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il
ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit
jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services,
en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs
frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si
redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il
n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.

Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris,
où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence
avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse
expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa
popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on
répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer
les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage
de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre,
Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces
accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un
théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de
la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle
qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne
de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes
les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et
chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri
et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms,
et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement
anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique,
devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces
rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.

Tandis que Jean sans Peur, à défaut d'autres ressources, invoquait les
foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois,
accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6
octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la
plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin
de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander
Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître
l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la
matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de
solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive
agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts
qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le
redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les
intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions
tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils
arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où
ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques
Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les
calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront
à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles
portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche,
et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la
cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé
aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous
le nom de _maendghelt_; l'insuffisance de leur solde, qui doit être
élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du
_septième denier_ perçu par le duc, tandis que les comtes, ses
devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de
la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des
lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus
sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc
n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice
et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue
contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur
répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il
est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en
devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent
paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne
grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres
qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les
persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être
trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous
accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur
représente toutefois que les trois derniers points de leurs
réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les
magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs vœux sur tous
les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à
s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons
obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la
révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait
bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les
bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont
l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la
honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux
bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de
paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils
chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon
ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme
s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier.

Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et
de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des
choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à
Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à
leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des
Brugeois le _Calfvel_ de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville
vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints
d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut
renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la
commune.

A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du
duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu
intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans
l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes
du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur
nationalité armée et libre.

L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule
de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas
en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait
débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où
l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de
Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment
retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant,
lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête
de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir
fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui
formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de
Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et
Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages,
et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils
reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante
jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean
sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis
de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le
duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment.

L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande,
saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour
avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à
se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au
jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de
Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens
de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean
Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille
nobles par trois bourgeois de Bruges.

Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence
et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se
développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie
de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec
enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le
même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du
royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une
étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins
de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens,
Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de
Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En
vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des
représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de
l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette
ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand
banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins
échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le
chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des
bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait
lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées
depuis le 27 novembre 1382.

Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le
mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre
époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il
pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il
oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir
était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le
parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal
créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée
devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait
étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré
au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme
souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir,
ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que
l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles
souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu
qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des
Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé
aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est
aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer
aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables;
il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et
récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par
l'office le plus important et le plus convenable à ses mœurs, celui
de bourreau.

En vain le pieux et habile Juvénal des Ursins eut-il le courage
d'adresser au duc de Bourgogne des représentations sur ce qu'il se
laissait gouverner «par bouchers, trippiers, escorcheurs de bêtes, et
foison d'autres meschantes gens.» Le duc se contenta de répliquer
«qu'il n'en seroit autre chose.» Les fureurs populaires ne
connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche était
désigné comme Armagnac et immédiatement mis à mort. Les bouchers
cessèrent bientôt de respecter le palais des princes: ils forcèrent
l'hôtel du duc de Guyenne et en arrachèrent le duc de Bar, Jacques de
Rivière et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne
était là comme pour les encourager: «Beau-père, lui dit le duc de
Guyenne indigné, cette mutation est faite par vostre conseil et ne
vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.»
Le duc de Bourgogne n'avait rien à répondre pour se disculper:
l'ambition ne peut pas alléguer sa faiblesse. Au milieu de ces
désordres, sous l'influence désorganisatrice des guerres étrangères et
des jalousies privées, tout s'ébranlait, tout s'écroulait autour du
trône de Charles VI. Il semblait que ce même règne, qui avait inauguré
sur un champ de bataille le triomphe de l'autorité absolue sur les
antiques franchises de la nation, dût aussi, par une réaction hâtée
par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais désert où
errait une ombre royale isolée de tout appui, et livrée à des ténèbres
profondes que n'éclairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortuné
Charles VI n'était plus visité, dans son sommeil, par ces songes
éclatants qui lui montraient le cerf ailé suivant les hérons au-dessus
des étangs de la Flandre; il n'avait conservé des exploits de sa
jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait à répéter sans cesse que
ses armes étaient un lion percé d'une épée. Témoin insensible et muet
des crimes, des guerres et des séditions, il traversait lentement la
vie sans en connaître les inquiétudes et les douleurs; et la sérénité
de son front lui restait seule avec la majesté du malheur pour lui
tenir lieu de couronne.

Une fille du roi de France, qui avait épousé le comte de Charolais,
avait quitté Paris pour accompagner l'héritier de Jean sans Peur en
Flandre où les communes réclamaient sa présence. Mais avant de
s'éloigner, elle s'arrêta à l'abbaye de Saint-Denis, où elle pria pour
la France troublée par tant de discordes et tant de haines.

La politique adroite des Orléanais avait obtenu d'importants succès.
Ils avaient réussi à détacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc
Jean et avaient conclu un traité avec lui. Henri IV rompit toutes les
négociations entamées pour le mariage de son fils aîné avec Anne de
Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre _membres_ de Flandre une
lettre où il leur annonçait que s'ils voulaient rester étrangers aux
projets belliqueux du duc et maintenir les trêves, il donnerait
également des ordres pour qu'elles fussent respectées. Les Etats de
Flandre délibérèrent, et statuant souverainement, ils répondirent par
des lettres, où il n'était fait aucune mention du duc de Bourgogne,
qu'ils continueraient à observer les trêves: elles furent
immédiatement prorogées pour cinq ans.

Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi
son autorité décliner à Paris. Les Orléanais s'approchaient et les
bourgeois se réunissaient dans les rues en criant: _La paix!_ «Il y a
autant de frappeurs de coignée que d'assommeurs de bœufs,» avait dit
le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne régnaient
que par la terreur; dès que la terreur cessa, leur puissance
s'évanouit et avec elle l'autorité du duc de Bourgogne. Jean sans
Peur, naguère l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus
que le mépris; on songeait peut-être à mettre la main sur lui. Le 23
août, après avoir essayé vainement d'enlever le roi du château de
Vincennes, il quitta précipitamment Paris, laissant Lionel de
Maldeghem à Saint-Denis et le sire de Lannoy à Soissons. Caboches et
Jean de Troyes l'avaient précédé en Flandre.

La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en
France. Les Etats, invités par le comte de Charolais à faire prendre
les armes aux milices communales, multipliaient leurs représentations;
non-seulement ils réclamaient la confirmation de tous leurs anciens
priviléges violés ou méconnus, mais ils demandaient aussi que le duc
ne cessât de résider en Flandre, qu'il ne choisît que des Flamands
pour ses conseillers et ses officiers, et même pour commandants des
forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimât tous les impôts
dont se plaignait le peuple, qu'il n'y eût dans tout le pays qu'une
seule monnaie, que la liberté du commerce fût assurée, même à
l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans
doute ajouter qu'ils insistèrent sur ce projet toujours si populaire
d'une intime fédération avec les Anglais. En effet, nous savons que,
vers la même époque, H. Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de
Bruges, se rendit à Londres pour certaines négociations que son
sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orléanais, alarmés de ces
démarches, envoyèrent au duc le sire de Dampierre et l'évêque d'Evreux
pour lui défendre, au nom du roi, de les poursuivre.

Jean sans Peur était en ce moment à Lille et y assistait, entouré des
députés des Etats de Flandre, aux fêtes d'un tournoi où joutaient son
fils le comte de Charolais, et ses frères le duc de Brabant et le
comte de Nevers. Il ne répondit rien aux ambassadeurs, demanda ses
houseaux, monta à cheval et prit la route d'Audenarde. Arrivé à Gand,
il adressa au roi une longue réponse remplie de protestations
mensongères; déjà il avait exposé aux Etats la situation des affaires
en réclamant à la fois un secours armé et des subsides; mais les Etats
persévéraient dans leurs remontrances, telles que leurs députés
avaient été chargés de les porter à Lille. Ils accusaient de plus le
chancelier du duc de favoriser la vénalité des offices et d'en
profiter. Le duc, mécontent, partit pour Anvers où il trouva le duc
Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Clèves,
Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrèrent plus de
zèle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hésita pas à
recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prétexte pour rompre une
paix à laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha
dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait à le délivrer de la
tyrannie des Orléanais, lettres supposées ou tout au moins surprises à
la bonne foi du duc de Guyenne. Bientôt on le vit rassembler une
puissante armée et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris.
Les Armagnacs y étaient nombreux et les souvenirs de la domination
bourguignonne encore présents à tous les esprits. Le mouvement
populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et après quelques
jours d'attente Jean fut réduit à une honteuse retraite. Le peuple de
Paris avait été le témoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels
il l'avait révélée allaient en profiter pour le poursuivre. C'étaient
deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble
lui-même les comprendre et chercher à en arrêter les désastreux
effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il écrit aux
bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se répandent
sur l'authenticité des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle «ses
très-chers et bons amis:» il réclame leur appui et ajoute: «S'il est
quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement
que nous le ferons de très-bon cœur.» Ces belles paroles ne
trompèrent personne. Les nobles d'Artois protestèrent de leur
dévouement, mais refusèrent de porter les armes contre le roi. Les
bonnes villes n'étaient pas plus disposées à soutenir le duc dans une
entreprise déjà avortée.

Dès le 10 février, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes
du duc de Bourgogne, le déclara rebelle et convoqua l'arrière-ban pour
le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, précédé de
quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme à
Saint-Denis. Compiègne, où s'étaient enfermés les sires de Lannoy et
de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue
résistance. Au bruit du péril qui menaçait la garnison bourguignonne,
le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en
suppliant les bourgeois de s'armer pour défendre l'honneur de son
père. Le duc l'avait suivi pour réitérer les mêmes instances et les
mêmes prières. Leurs efforts furent inutiles: Compiègne capitula et
l'armée ennemie s'avança de plus en plus.

La colère du duc était extrême: à Gand, il fit sonner la cloche du
beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannière;
personne n'obéit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment
de leur maître, répétaient tout haut: «Il faut traiter les habitants
de Gand comme on a traité ceux de Liége.» Ces paroles imprudentes
augmentaient l'agitation: elle se répandit rapidement jusqu'à Bruges
et jusqu'à Ypres, où le duc, fidèle au système qui lui avait si mal
réussi à Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de
l'anarchie populaire.

A côté de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et
s'efface, s'élève une puissance de plus en plus grande, celle de la
vieille Flandre, de la Flandre indépendante, représentée par
l'assemblée des députés de ses communes.

Une dissertation sur l'origine et le développement des Etats de
Flandre, placée au milieu de ces récits, paraîtrait sans doute trop
longue et sans objet à la plupart des lecteurs. La marche des
événements des trois derniers siècles, qui ont passé sous leurs yeux,
a pu les instruire des modifications que les institutions et les
mœurs ont subies et partagées. Ils ont pu y découvrir les traces de
la substitution graduelle et progressive de l'autorité des députés des
communes à celle des chevaliers et des barons: cette grande révolution
politique, qui ne s'est accomplie ni à la suite d'un seul fait, ni à
une date précise, n'est que la conséquence naturelle du déplacement
des forces sociales, qu'au jour du péril il fallait bien invoquer sous
leur véritable nom et sous leur véritable caractère. La puissance des
communes avait été le principe; dès qu'elle se trouva invinciblement
établie, le premier de ses résultats fut l'intervention de leurs
représentants dans la discussion des questions commerciales et des
intérêts généraux du pays: la continuité des guerres intérieures et
étrangères; la division des factions, l'hostilité même de ses comtes
étaient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour
n'avoir foi qu'en elle-même. Les bourgeois des cités s'allient déjà
dans une fédération étroite sous Guillaume de Normandie; leurs
réunions en _parlement_ se multiplient sous les successeurs de Gui de
Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la
domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui
longtemps avaient formé le conseil des princes, en opposition avec le
_parlement_ des communes, se joignent aux délibérations des députés
des villes. Quoique leur influence ne doive s'élever qu'au seizième
siècle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les
assemblées où leur présence est à peine indiquée: celui de _trois
Etats_ du pays de Flandre.

En 1414, l'indépendance des Etats de Flandre était si complète qu'afin
de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur
résidence ordinaire. Leurs députés se présentèrent à Péronne, où les
Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la
comtesse de Hainaut s'étaient déjà inutilement rendus près du roi pour
préparer une réconciliation; ils n'avaient obtenu que cette réponse:
Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore
sa grâce, il ne la méritera que par le repentir et en reconnaissant sa
faute sans chercher à la justifier. On espérait que les Flamands
réussiraient mieux dans ces négociations. Dès le commencement de la
guerre, le roi de France leur avait écrit pour connaître leurs
projets, et ils lui avaient répondu en protestant de leur respect pour
sa suzeraineté. Leurs députés étaient des chevaliers, des gens
d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immédiatement
audience; un échevin de Gand parla éloquemment en leur nom, et lorsque
le chancelier les eut remerciés de leurs bonnes paroles et de leurs
loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus
de Roosebeke dans sa main royale, armée cette fois pour combattre non
plus les communes flamandes, mais l'héritier même de Philippe le
Hardi.

Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un célèbre
docteur en théologie nommé Guillaume Beau-Nepveu, exposèrent les
nombreux méfaits de Jean sans Peur, et les députés flamands ayant
réclamé le lendemain quelques explications sur les trahisons
reprochées au duc de Bourgogne, l'archevêque de Bourges insista plus
vivement sur ce qu'elles présentaient de criminel et de déloyal. Le
roi était instruit, disait-il, des propositions que le duc de
Bourgogne avait adressées par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il
savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entrées
du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui
était une si horrible félonie et un tel crime de lèse-majesté que le
roi avait résolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout
moyen de nuire désormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit
du trône royal, et répéta aux députés flamands qu'il chercherait à les
satisfaire autant qu'il était lui-même satisfait de leur empressement
et de leur fidélité.

Selon un autre récit, ce fut l'évêque de Chartres qui parla au nom du
roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentèrent de
répliquer que bien qu'ils appelassent également de tous leurs vœux la
cessation des hostilités, ils étaient tenus, par leurs serments
vis-à-vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirigée
contre leurs frontières. Les conseillers de Charles VI, loin de songer
à aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu'à se
concilier leur amitié; ils firent grand accueil à leurs ambassadeurs
et leur donnèrent à leur départ cent marcs d'argent en vaisselle
dorée.

Pendant ces négociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux
ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal
lige, s'ils consentaient à le secourir. Cette démarche extrême resta
sans résultats. Le duc, abandonné de ses alliés, privé des renforts
qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait à Douay, agité et inquiet.
Il venait d'envoyer à Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait
disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'armée du roi, qui
se préparait à attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus
nombreuse: quel que fût le courage des assiégés, quelle que fût
l'étendue de leurs remparts, une longue résistance semblait
impossible.

Arras était le dernier boulevard qui pût arrêter l'armée de Charles
VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, réunit successivement près de
lui, à Lille et à Gand, les députés des communes flamandes. La
dissimulation de son langage, où l'on découvrait jusque dans les
discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les
cœurs indifférents à son péril, et il fallut la médiation de la
comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats
consentissent à intervenir de nouveau en sa faveur, non à main armée,
mais par des représentations pacifiques. Leurs députés reparurent au
camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut
pour le presser «d'avoir considération aux horribles, détestables et
innumérables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont
ja longuement esté et en pourroient encore avenir, et au très-grand,
infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix à
toute la chose publique.» Juvénal des Ursins soutint leurs
propositions: elles furent acceptées, et la bannière royale flotta sur
les murs de la ville d'Arras, qu'évacua le sire de Luxembourg. Le
traité qui avait été conclu entre les conseillers du roi et les
députés des communes flamandes fut communiqué au duc de Bourgogne; il
était trop faible pour le désavouer, et ce traité fut définitivement
approuvé à Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de
Brabant, sa sœur et les ambassadeurs flamands avaient supplié
humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts
depuis le traité de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il
renoncerait à l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles
en France, et ne reparaîtrait devant le roi que sur son exprès
mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les députés de
Flandre jurèrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens
s'il violait la paix.

Le duc de Bourgogne se trouvait à Cambray. Il y fit publier, le 9
octobre, une protestation dirigée contre un jugement de l'évêque de
Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamné les
propositions de Jean Petit; c'est en même temps un acte d'appel au
concile de Constance, sur lequel il cherchera à faire peser toute
l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui
va s'ouvrir, la cause sacrée de la justice aura pour défenseur Jean de
Gerson, qui a été doyen de Saint-Donat de Bruges et a cessé de l'être
parce qu'il est resté inébranlable dans le for de sa conscience,
tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un
vigneron de Beauvais nommé Pierre Cauchon, qui s'est élevé dans la
faveur de Jean sans Peur en s'associant à Jean Petit et qui plus tard
méritera également la faveur de son successeur en conduisant Jeanne
d'Arc au bûcher de Rouen.

Le duc de Bourgogne s'éloigna aussitôt après, laissant le gouvernement
de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche,
il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rêvant
d'amères vengeances.

Pendant ce court intervalle de paix qui éclaira pendant quelques jours
à peine ce siècle de cruelles dissensions, la Flandre s'éleva de plus
en plus. Sa médiation dans le traité de Senlis lui avait assuré de
nouveaux priviléges, et déjà s'y associait l'espérance de voir se
ranimer son commerce et son industrie. «Nous désirons vivement, porte
une charte où le duc renonçait à tout droit sur les confiscations, que
nos villes, si illustres et si renommées dans tous les pays, voient le
commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se
développer de plus en plus et leurs populations s'accroître sous
l'heureuse influence de leurs institutions.» La grandeur commerciale
de la Flandre n'existait que par ses priviléges et ses franchises.

Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, réveillée l'année
précédente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-être de nouveau
entretenue par ses conseils secrets, allait faire succéder aux fléaux
des guerres civiles les désastres des invasions étrangères. Une
ambassade anglaise avait paru à Paris, réclamant la main d'une
princesse de France avec toutes les provinces cédées par la paix de
Bretigny pour dot. Henri V avait résolu de maintenir ses prétentions
par la force des armes. Le 10 août, prêt à quitter l'Angleterre, il
charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un
traité d'alliance et de confédération qui comprendra non-seulement les
conventions commerciales réclamées par la Flandre, mais une promesse
mutuelle de subsides et de secours; quatre jours après, il aborde avec
huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il
déclare «qu'il veut mettre la France en franchise et liberté, telle
que le roy sainct Louys a tenu son peuple,» et son expédition suit la
même route, depuis la Normandie jusqu'à la Somme, en se dirigeant vers
Calais.

L'effroi était grand à Paris. On se hâtait de mander de toutes parts
les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des
conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de
Bourgogne pour réclamer son appui en vertu du traité de Senlis; il ne
parut pas, comme il était aisé de le prévoir, et n'envoya personne en
son nom; il ordonna même à ses vassaux d'Artois, de Picardie et de
Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais.
Cependant sa volonté ne fut point écoutée. Tous ces nobles chevaliers,
auxquels il défendait de toucher à leur épée pendant que la monarchie
était en péril, désobéirent au duc pour obéir à la voix plus puissante
de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on
le tint enfermé au château d'Aire, où ses gouverneurs, les sires de
Roubaix et de la Viefville, lui cachèrent tout ce qui se passait, car
«leur estoit défendu expressément par le duc de Bourgogne son père
qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas.»

Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dépasse, par méprise, le logement
que ses fourriers lui ont préparé. On l'en avertit; il répond: «A Dieu
ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie
reculer!» Il semble qu'il ait hâte d'arriver dans une plaine étroite
qui s'étend des ravins de Maisoncelle jusqu'à l'abbaye de
Ruisseauville, resserrée d'un côté entre les bois de Tramecourt, de
l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux château. Le
surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce château, et
ajoutait: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la
prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci maintenant et
perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Quinze mille Anglais
avaient détruit une armée de cent mille Français, l'une des plus
belles qui eussent jamais été réunies. Toute cette fière chevalerie,
qui se croyait sûre de vaincre, était tombée sous les traits de
quelques archers gallois. La noblesse flamande avait à réclamer sa
part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem,
suivi de dix-huit écuyers, avait pénétré, à travers les Anglais, si
près de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa
couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de
Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la
Hamaide, de Fiennes, de Rupembré, de Liedekerke, de Hontschoote, de
Béthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de
Bailleul.

Deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de
Nevers, avaient péri honorablement dans cette journée, pour laver la
tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de
Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glacé pour les malheurs de ses
compagnons, ne trouva qu'une feinte colère pour honorer le trépas de
deux princes de sa maison; mais loin de songer à les venger, un mois
après la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce désastre
pour conduire une armée devant la capitale du royaume. Pendant
plusieurs semaines il campa à Lagny, attendant un mouvement des
Parisiens qui n'éclata point, et sa retraite devint un sujet de risée
pour les habitants mêmes de la cité royale sur lesquels reposaient ses
espérances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le
Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de
Bourgogne était plus conforme à la vérité historique que l'adulation
qui le saluait du nom de Jean sans Peur.

Les communes flamandes, restées étrangères à la journée d'Azincourt,
conservaient la neutralité qui convenait à leur industrie et à leurs
franchises.

Au mois de juin 1416, leurs députés traitaient, avec les ministres de
Henri V, de la prolongation des anciennes trêves. Ils obtenaient que
l'on insérât dans ces conventions les réserves les plus formelles pour
garantir, en quelque lieu que ce fût, la sécurité et la protection des
marchands flamands.

Pendant ce même mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI
ratifiaient aussi ce beau privilége de la Flandre, de voir, pendant
les guerres les plus acharnées, la liberté de son commerce assurée et
respectée sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons
françaises qui entouraient l'étape de Calais, où ses ouvriers
pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient
besoin.

Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Haï comme un
traître par les Français qu'il a abandonnés, jugé avec indifférence
comme un allié douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne
rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne
mérite point. Le comte de Hainaut, son beau-frère, se montre hostile à
son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la régence
de leur duché, comme s'il était indigne de porter l'épée de son frère,
mort les armes à la main à Azincourt. Cependant il ne se lasse point.
Il saisit le prétexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec
le sire de la Trémouille, pour s'emparer du comté de Boulogne; puis il
excite de nouveaux complots à Paris; enfin il mêle des intrigues
politiques aux conférences commerciales des communes flamandes avec
les Anglais: il lui tarde évidemment de recueillir le fruit de sa
faiblesse ou de sa honte, et c'est à son instante prière qu'il est
convenu, après quelques négociations, qu'il aura une entrevue avec le
roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable;
le sauf-conduit, daté du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne
d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa méfiance
qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage
pendant toute la durée de ces conférences.

Henri V, fier de ses succès et encouragé par les dissensions
intérieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean à Calais
avec toute la supériorité que le suzerain possède sur le vassal.
L'alliance de l'Angleterre était placée si haut depuis la journée
d'Azincourt qu'il ne lui était pas même permis d'en discuter les
conditions; elles avaient été réglées d'avance dans une charte qui lui
fut présentée, où il était dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant
les droits de Henri V et prenant en considération les grandes
victoires que Dieu lui avait accordées, s'engageait à le servir
dorénavant comme roi de France, à lui rendre hommage et à l'aider à
recouvrer sa couronne.

Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si
humble. Le traité qu'il avait espéré était devenu impossible, et Jean
sans Peur ne songea plus qu'à se servir de ses propres ressources pour
arriver à l'accomplissement de ses projets.

Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frères qui lui succédait
avait épousé la fille du comte de Hainaut et résidait dans ses Etats.
Le duc Jean accourut près de lui à Valenciennes, le 12 novembre, et y
conclut une étroite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de
secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaçait
sous sa protection. Aussitôt après ce traité, le comte de Hainaut,
qui s'était réconcilié avec Jean sans Peur, se rendit à Compiègne avec
le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaçait déjà
de le ramener en Hainaut auprès du duc de Bourgogne, s'ils ne cédaient
à toutes ses réclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de
Pâques fleuries.

Autant le second Dauphin était dévoué aux Bourguignons, autant le
troisième se montrait attaché au parti des Armagnacs. La guerre civile
allait se réveiller avec une nouvelle énergie. Le parlement avait fait
brûler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait
adressées aux principales villes du royaume: il ne restait plus à Jean
sans Peur qu'à combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il
s'engagea, par une déclaration publiée à Lille, le 28 juillet 1417, à
y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais, à prolonger
les trêves avec l'Angleterre et à faire battre une nouvelle monnaie de
bon aloi. Il annonçait en même temps que sa volonté formelle était
«que les habitants du pays de Flandres fussent traittiés selon les
droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays,» et promettait de
veiller à ce que les marchands pussent entrer librement en France, «si
que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de blés que
d'aultres biens, puist avoir généralement et paisiblement cours comme
elle a eu au temps passé.»

Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait à ses frontières
la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines:
«L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvénal des Ursins, il y avoit
grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne,
cuidant toujours venir à sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.»
Rouen se révolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent
avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Châlons, Auxerre, Beauvais,
Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavière se
déclare en sa faveur et bientôt il réunit à Montdidier une armée où
l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude,
d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp.
Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet
Leclerc lui livre Paris, où la faction des bouchers, aussitôt
réveillée, se venge de son long repos par d'effroyables massacres.

La Flandre se félicitait d'être étrangère à ces malheurs, quand on
apprit, immédiatement après l'extermination des Armagnacs, que des
incendies terribles ravageaient ses cités et ses campagnes. Ils se
multipliaient avec une merveilleuse rapidité tantôt à Bruges, tantôt à
Dixmude, à Poperinghe ou à Roulers, tantôt dans quelque village isolé,
et à peine les soins empressés des bourgeois ou des laboureurs
avaient-ils réussi à étouffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres
quartiers ou dans d'autres hameaux éclairer le ciel de ses sinistres
lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces
désastres; ils avouèrent, dit-on, qu'ils étaient soudoyés par le duc
d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocités
commises sous les yeux du duc de Bourgogne à Paris.

Dès que l'infortuné monarque, qui ne savait plus lui-même qu'il était
roi de France, fut retombé aux mains des Bourguignons, le Dauphin
Charles se déclara régent du royaume et résolut, dans ce péril
imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus
puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de
rétablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur;
mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce traité.
Des conférences s'ouvrirent au mois de novembre à Alençon.
L'archevêque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont,
amiral de France, y avaient été envoyés par le Dauphin. Le comte de
Salisbury y représentait Henri V. Après de longues discussions, les
ambassadeurs français offrirent l'abandon définitif de l'Agenois, du
Limousin, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comté de
Guines et du château de Calais. Ils y ajoutèrent bientôt la partie de
la Normandie située au delà de la Seine, à l'exception de Rouen, et se
virent enfin réduits à proposer les tristes conditions de la paix de
Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonçaient à la Normandie, les
comtés d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent
connaître leur réponse. Ils réclamaient d'énormes sommes d'argent pour
la rançon du roi Jean, qui n'était pas encore totalement payée, et
exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y
comprenant en même temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et
le Mans. Les pouvoirs des envoyés du Dauphin n'allaient pas si loin.
Les conférences furent ajournées; il fut toutefois convenu que le roi
Henri V renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne. Dès ce moment,
des événements de plus en plus graves se succèdent. Le duc Jean
n'ignorait pas, sans doute, qu'il était question de transporter à
Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier
effort pour conjurer une négociation évidemment dirigée contre lui, en
demandant à Henri V une entrevue, à laquelle il se rendit avec Isabeau
de Bavière pour le presser d'accepter la main de Catherine de France.
Cependant les prétentions exorbitantes des ministres anglais, qui se
croyaient déjà assurés de l'adhésion du Dauphin à leurs propositions,
renversèrent toutes les espérances du duc de Bourgogne, et l'on
entendit Henri V lui dire: «Beau cousin, je veux que vous sachiez que
une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demandé
avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son
royaume.» Toutes ces menaces révélaient à Jean sans Peur ce qui se
tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu'à se rapprocher du
Dauphin pour réparer l'échec que lui avait fait éprouver le refus du
roi d'Angleterre, et, sans hésiter plus longtemps, ils se hâta de lui
faire proposer une entrevue qui eut lieu à Pouilly-le-Fort, à une
lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis à
Azincourt le droit d'être impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne
était réduit aussi à traiter à tout prix, s'il voulait conserver la
Flandre. Dans cette situation, il était aisé de s'entendre. A une
réconciliation publique succéda une traité d'alliance, où le duc de
Bourgogne, voulant désormais «concordamment vacquer aux grans fais et
besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble
résister à la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,»
jurait, entre les mains de l'évêque de Léon, légat du pape, «sur la
vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touchées, par la
foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de
prince et autrement le plus avant que faire se peut,» d'honorer, de
servir, d'aimer et de chérir, «tant qu'il vivrait en ce monde, de tout
son cuer et pensée,» la personne du Dauphin et de lui être toujours
vrai et loyal parent (11 juillet 1419).

Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi juré d'aimer le
duc d'Orléans comme son frère.

Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux
promesses solennelles échangées à Pouilly. Bien que le duc de
Bourgogne répétât «que Hennotin de Flandre combatroit Henry de
Lancastre,» son unique but était d'enlever au Dauphin l'appui des
Anglais, et il songeait lui-même si peu à les attaquer qu'il avait
entamé de nouvelles négociations pour ne pas trouver en Henri V un
ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accordé aux
conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri
Goethals, qui se rendent à Mantes pour traiter avec Henri V; le 6
août, ils le suivent à Pontoise; mais ces pourparlers n'amènent aucun
résultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue
protestation de zèle pour la paix, où il rappelle que le château de
Pontoise, éloigné à peine de sept lieues de Paris, est la clef de la
capitale de la France. Ne faut-il pas placer au même moment l'arrivée
à Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des négociations
commencées par le duc Jean au mépris du traité de Pouilly, n'avait cru
pouvoir les déjouer qu'en revenant à sa politique de l'année
précédente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il était
disposé à livrer à Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des
pairies du duc de Bourgogne, l'héritage même de Marguerite de Male? La
première conséquence de cette alliance ne devait-elle pas être une
invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cité
même de Paris le parti du Dauphin se dessiner, après l'entrevue de
Pouilly, avec une puissance toute nouvelle?

Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre
mobile qu'une violence envieuse et dissimulée, se voyait de plus en
plus menacé. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France
chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec
Henri V, l'isolement du duc Jean, haï des nobles et méprisé des
bourgeois, n'en était que plus profond. La politique que le duc de
Bourgogne s'était faite par douze années d'intrigues le plaçait
nécessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y
occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin,
suppléant à l'impuissance du roi, tiendrait tour à tour suspendu sur
sa tête le courage de ses bannerets ou l'habileté de ses négociateurs.
Jean le comprend: son intelligence grossière et brutale subit
impatiemment la position chancelante à laquelle il est condamné; elle
lui représente le Dauphin guidé par les Armagnacs, qui l'excitent à
conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le
crime comme la dernière ressource de la haine.

Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées
par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre
à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le
refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la
Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et
après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont
de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près
de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes
placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il
écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que,
devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin,
il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour
l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour
la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus
grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit,
les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de
Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils
se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre
d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour
fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides
chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de
Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de
Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de
Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux
magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent
sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la
liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons.
Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif
a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en
retournera jamais.

Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne
était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure
des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et
les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais
ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon
qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que,
repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La
légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne
succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de
préparer?

Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin
reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau
et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui
répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne
pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il
falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée.
«Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le
Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre
père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule
des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua
qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit
passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui
gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité.
Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait
emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de
Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de
Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître,
s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc
d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour.

Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa
à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de
Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus
impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en
portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi
auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin,
ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de
valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident,
ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau,
révéla également les perfides desseins de son maître.

«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc
d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de
Dieu.»



LIVRE SEIZIÈME.

1419-1445.

Philippe l'_Asseuré_ ou le Bon.

Continuation des guerres en France.

Troubles de Bruges.

Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.


Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le
premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé
Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort
jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une
habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante
jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se
trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le
sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10
septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de
Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les
chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par
des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui
l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents
claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût
faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides,
semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint
à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles:
«Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que
l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.

Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé,
il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le
célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute
l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses
conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis
qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait
lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à
Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses
serments, des armements et des subsides.

La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les
descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné
Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de
Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant
finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser
aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet
enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à
rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles
de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux
portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures
au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis
de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois
exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent
avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il
apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les
franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le
sentiment national qui veillait à leur défense.

Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre
la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus
importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer,
en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec
l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France.
Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et
de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé
avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se
dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers,
président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris
avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les
ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il
dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la
France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui
accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe,
investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles
envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.

Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour
célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre
Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y
prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune
prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de
son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que
celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances
qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui
était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus
longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien
d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et
dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât
humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de
son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à
Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite,
en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du
mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et
âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de
fortune.»

Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il
ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près
de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon
de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de
Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12
octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports
commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire
de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions
plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri
V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de
Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui
donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du
royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes
sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait
demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de
succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles
VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte
pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent.
Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à
ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité
d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une
des sœurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des
frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe
se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour
faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il
rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse
armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de
Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres
chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé
Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des
Legoix.

Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence
du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand
respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de
Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus
de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait
en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de
Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de
tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se
signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean
transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la
victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres.
Les temps étaient si profondément changés, on était si las des
désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie
l'alliance qui livrait la France aux Anglais.

Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de
son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de
guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient
encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils
demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres
femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un
coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait
leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre
cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le
lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva
vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort,
et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut
enseveli dans la Chartreuse de Dijon.

Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris.
Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y
entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi
d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers
qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien
qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple
faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une
domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait
surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier
d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de
ses griefs et de ses intérêts.

Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de
justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de
Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître
Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui
l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la
personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à
faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à
Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de
Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et
le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de
son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver
l'assassinat de son frère.

Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit
à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute
son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari
le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune
qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le
respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et
ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de
divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on
distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué
aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de
Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir
en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes
d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de
Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart,
du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.)
et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et,
faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy
anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers
de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent
sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le
chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui
tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant
désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si
ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle
certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus
tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de
Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première
cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la
seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au
delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.

Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la
duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses
plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la
bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec
quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter
les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de
lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour
aller, à son exemple, réunir son armée.

Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui
amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes
d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait
levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on
n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux,
et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes
d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà
l'Artois et la Picardie.

Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de
Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon
qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait
de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était
en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des
vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un
bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour
s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de
Godemar du Fay.

Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville,
ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se
porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se
mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la
rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le
gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît
point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche
inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se
préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait
assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le
requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt
l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de
Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le
puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.»
Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de
ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de
Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume
d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de
confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour
éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte
d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin
du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa
devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à
manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats
(30 août 1421).

Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se
porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du
combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs
adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre
s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par
leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de
Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait
contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits
prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur
captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de
Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis.
Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois
s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en
lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de
Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était
lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un
autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà
un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la
bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes
d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville,
poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de
bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses
portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.

Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc.
«Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous,
au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre
prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre
reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et
Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en
criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les
Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les
fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et
d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on
distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui,
lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux
mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards.
Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait,
et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé
de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il
croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer
pour le combattre.

Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et
loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent
longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il
ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la
nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy
dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya
victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé
qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière
du monde et la plus féable.»

Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus
sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de
réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia.
De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans
le château.

On était au cœur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël,
lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où
Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y
rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant
d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier.
La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse.
Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale
de la France, et les loups en parcouraient librement les rues
désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons
ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées,
et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la
peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait
épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des
bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et
les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu
près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes,
maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur
fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis
quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de
Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta
Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents
eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent
été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient
salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ:
«Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la
première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il
se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu
d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de
venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc
d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.

Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy
et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et
de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les
Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à
Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un
royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à
Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le
duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août
1422).

Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé
Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre
lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour
assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter
lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne
confédération établie par le traité de Troyes.

Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea
peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La
duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet
1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment
humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que
les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre.
Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné
d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils
n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux
reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes
s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un
empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le
sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau
de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces
deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les
magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent
coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.

Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de
la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie
de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de
la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats
d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des
Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la
dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en
fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait
régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos
public et demandaient vengeance.

Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait
réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles
s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes
les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si
grave et qui le touchait de si près.

A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux
roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe.
Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait
appeler de ses vœux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux
misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue
vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!»
s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait
Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la
couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait
pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire
qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières
espérances.

Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI,
à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais
autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI,
redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se
confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son
influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les
châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de
Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa
sœur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses sœurs,
Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de
Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de
Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus
étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir
mutuellement.

La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses
hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour
la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller
un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et
revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une
hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres
princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a
veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en
rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que
la duchesse de Guyenne, sœur du duc: le bailli accourt aussitôt près
d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne
et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un
époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le
premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses
discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à
l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux
joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier.
Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc
l'arrivée de sa sœur dans leur ville: il fallut pour les détromper
que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de
Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse
duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle
essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de
Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la
fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de
Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au
pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen.

L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves
discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent
plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient
donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_
(_de Nieuwe Leye_), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte
de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui
leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de
Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait
à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait
des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à
l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui
transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque
jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers
gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On
disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses
citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on
transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient
que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de
l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives
éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand
revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur.
A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à
Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le
développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps
précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans
les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il
ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute
modification au système des fleuves et des canaux doit rompre
l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent
rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux
de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de
Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure;
mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même
mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait
souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour
Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de
Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à
Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au
marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré
dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se
relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une
autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?

La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de
l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres,
calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas
toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis
elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un
acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à
Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut
rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs
franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils
trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit
au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des
bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés
que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc
intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea
vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la
cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent
entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la
justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction
exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait
méconnu les droits de la commune.

D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait
dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu
un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour
épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri
VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille
combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué
d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain
que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant
qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et
s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru
à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières
de la Flandre.

Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois,
comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition.
Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un
mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils
soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester
(20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en
lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le
duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus
de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des
luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes
anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au
combat singulier qui a été résolu.

Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des
périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de
Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne,
qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent
aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune
princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le
duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière
démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois
elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle
s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain
de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13
juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de
l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme,
jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait
emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien
se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux
volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte
soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en
Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats
héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise.

Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide
son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes
les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois,
une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les
desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les
marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de
dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France.
A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière
d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs
bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils
abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les
chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient
les ordres les plus sévères _de fugitivis ab exercitu quos
terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis_.

Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent
imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait déclaré
qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût
l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux
Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses
victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles»
à Reims.

Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses
priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs
dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte
communale était l'œuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles
franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous
Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en
la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé
pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté
l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides,
les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une
déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais
consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et
l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y
armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui
représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à
l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage
de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de
Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en
temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de
Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs
insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or,
«parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres
lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses
ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre
et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur
perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec
enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières
s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de
Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des
voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser,
au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se
rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.

Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims
au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc
de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se
réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour
en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de
Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et
d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre
les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et
le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux
princes chrétiens.

Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment
l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances
de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si
Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils
occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa
victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait
devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les
conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins
dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de
Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays
de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques
priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant
sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri
VI.

Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par
l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation
de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la
promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour
ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément
accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition
dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des
Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par
le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de
Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse
conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence
sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec
elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de
Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.

Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se
rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité
provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour
l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu
veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour
les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de
Portugal.

La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.),
à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes
de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et
d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça
seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs
portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se
voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce
spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé
la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes
étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes
d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on
avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés
de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les
archers et les arbalétriers.

La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la
chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent
de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient
encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal
conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford
tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué
les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet:
à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de
Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et
la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de
Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de
Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes
magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la
première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant
d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours
où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on
avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un
énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes
dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit
sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient
les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé
de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût.
Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et
dansèrent jusque fort avant dans la nuit.

Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du
Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon
l'usage de Portugal.

Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement
entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le
duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de
Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et
damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et
très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de
Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir
à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi
chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de
chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la
première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs
nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde,
afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et
exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient
cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les
chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après
sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx
employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles mœurs que par
leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en
leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le
duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or,
auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre
chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage;
c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot,
messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de
Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean
de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de
Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy,
messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine
de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines,
messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre
de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et
messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un
collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.»

La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison
d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation
entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui
unissaient leurs ancêtres à la Flandre.

De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à
Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il
se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars.
Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença
avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller
assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec
lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines,
de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.

Guillaume de Flavy était capitaine de Compiègne. La Pucelle, apprenant
la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y
enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à
faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires
italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard
Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les
assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils
cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa
jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent,
et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient
de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les
barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison
les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la
Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance
sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle
remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise
d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne
adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu
«lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse,
de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu
l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus
enclins et favorables.»

Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La
prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis»
son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si
l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se
passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas
émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien
pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner
la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut
inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de
Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les
prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans
les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une
blanche colombe qui s'éleva vers les cieux.

Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles
VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des
intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois
avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de
Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au
développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de
Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à
son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait
vainement disputées à Wenceslas.

En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les
châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en
faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se
trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de
rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient
rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés
redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de
huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et
enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à
Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à
ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires
fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait
lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles;
mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre
membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de
ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les
bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées
de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de
l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour
combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission
des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi
humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du
pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc
jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils
s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la
pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et
payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait
oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la
parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre
s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux
faits de la rébellion.

La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la
division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle
cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à
l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt
elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle
repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où
elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette
émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les
cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe
s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents
s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour
les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut,
sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne
justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses
officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres
magistrats.

Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de
cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et
l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par
la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine
était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des
tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les
accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés
d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher,
allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur
l'Yperleet.

A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats.
Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement,
l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait
tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait
l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté.

Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa
domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots
des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux
armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste
ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan
jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de
quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire
aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa
dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il
avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à
Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien
heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles,
comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet
enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison.

Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432,
la duchesse de Bedford, qui, par ses mœurs conciliantes, avait su
jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit
bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par
Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du
duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même
orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes
s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre.

Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc
de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que
Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour
la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque
sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit
paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile
de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois
d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre
et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de
Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que
rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes
et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande
et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28
juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses
acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit
également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et
de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes
eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces
fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs
dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et,
après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils
quittèrent Arras le 6 septembre.

Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de
Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.

Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait
les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire
élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire.

Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de
Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de
Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de
Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecœur, d'Arleux, de Mortagne, en ne
se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus
d'or.

Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de
Boulogne et la seigneurie de Gien.

On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il
vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun
traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit.

Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne
se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son
origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité
n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans
l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à
lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau
accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain
n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance
vis-à-vis de tous.

Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la
chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre
lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette
paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de
Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet
égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru
longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout
traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait
nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le
15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait
chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de
l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop
défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour
ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais
devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour
lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une
grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi
qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez
le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou
brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et
permit au héraut du duc de se retirer.

Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis.
Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc
de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte
commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était
déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré
lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La
terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt
dans une tempête.

Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de
l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse
d'Ardres.

Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri
VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les
entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des
Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte
en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une
discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait
emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais.

C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux
yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes
flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que
redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec
zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que
Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une
position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors
qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait
cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce
sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire
jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il
fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y
parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand,
toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son
manifeste contre les Anglais de Calais.

Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines,
souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de
Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à
la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume,
désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de
Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des
chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le
roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de
parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on
leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de
France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre
d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député
vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on
l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages
les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs
pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient
avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc
de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande
pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui
refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux
magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à
Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de
marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à
feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de
vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint
les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui
semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant
à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et
qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour
vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité
de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine
d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos
marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de
notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin,
il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler
celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté
seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant
en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du
commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres,
veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin
de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des
bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son
héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est
pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de
vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus
agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre
les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi
honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en
Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais
touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez
aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection
pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa
puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents
lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les
Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et
pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait
fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps
que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire;
mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre
très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il
aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»

A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce
qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon
héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous
puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»

Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un
des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher
seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun
au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête
qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de
Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu
et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir
votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs
biens.»

Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est
vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à
ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte
apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De
toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les
liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux
Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois
croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous,
et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de
machines et d'habillements de guerre.

Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller
piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient
mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de
laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir
animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du
clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils
firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes
parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et
les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives
embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se
turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants,
retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que
le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne
songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à
mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus
d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers
les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée
de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui
s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de
salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat
s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les
deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent
l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du
clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné
que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et
se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de
bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et
l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages
à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le
contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et
dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une
lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans
avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il
dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre
expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les
menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des
Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A
Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs
avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en
revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels
s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du
pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove,
de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix.
Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier
jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route,
et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri
d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel
à Looberghe.

Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les
milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg,
d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede,
d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg.
Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les
guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les
mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de
Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de
périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte
Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années
auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse
avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième
siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait
construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de
Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du
Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de
l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui
ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les
barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces
dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse
refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut
grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles
promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes
qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles
s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que
les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de
Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de
précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles
rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur
avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de
Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des
concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du
Franc, profondément séparées des villes par leurs mœurs, pouvaient du
moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les
traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus
loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le
nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même
rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute
naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de
considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était
toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens
politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette
ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et
les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après
celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et
porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun
des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de
Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines,
s'étaient également mises en marche.

Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la
Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le
mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où
il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit
une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville
de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de
Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne
comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses
tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect
magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes
cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de
ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses
arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par
milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour
chanter les heures de la nuit et du jour.»

Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois
dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de
leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les
premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser
piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont
ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le
connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes
d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte
d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces
renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs,
qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses
hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers
l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les
communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre
fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient
moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et
d'écuyers.

De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en
1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports,
c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des
Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur
servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils
enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille
orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et
autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se
voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance
qu'avoient les Flamands.»

Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de
Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était
au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister,
se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de
la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais
fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses
prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de
Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure
défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant
la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus
tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais.

Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436).
Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils
aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient
aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de
leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir
dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand
étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais
appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée
dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du
continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de
Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France
au cœur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les
conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces
remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle,
l'une des reines filles de Henri VIII.

Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des
renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château
d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc
de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent,
résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles
avec le duc Philippe.

Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se
montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient
fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent
des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des
capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir
combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands
dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de
canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre
jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être
remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs
Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et
il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé
messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu
d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût
point.

Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des
navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres.
La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté
de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer
contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à
les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents
contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à
arriver.

Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps
de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à
passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé
Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester
de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il
viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le
chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre
que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait,
le duc de Glocester le trouverait devant Calais.

A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement
augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque
jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en
plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de
métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs
compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il
vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps
ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre
dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines
de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le
défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les
pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son
honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices
des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une
charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en
confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de
Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des
Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux
dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique
inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent
persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais
était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une
montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on
pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des
canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il
avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les
Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la
bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui
la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26
juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses
voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment
attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une
chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui
annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la
plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les
vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.

Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres
profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en
empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer
tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la
mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le
sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants,
accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté
dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par
l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots.

Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives
pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais
quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de
Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être
attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa
aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les
promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de
sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui
l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient
surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs
cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége,
et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc,
notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent
prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner
le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se
rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois
les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et
d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que
s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un
déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques
capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart,
persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de
l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir,
même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses
conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre,
et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes
d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient
assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la
nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs
chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter.
Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «_Go, go, wy zyn al
verraden!_» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les
suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans
cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance
était inutile.

«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs
et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que
lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent
amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que
c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il
avoit au cœur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses
entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui
estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au
contraire.»

Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en
Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte,
composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille
hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri
VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les
lettres suivantes:

«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut.

«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines,
attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine
mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur
lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait
peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste
titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits
et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du
coupable.

«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous
avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance,
c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire
la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi
Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et
juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de
nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en
renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la
sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et
principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus,
accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes,
des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de
France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa
rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de
la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais,
mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à
s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre
Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné
confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et
perfide, et de tous les siens.

«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries
que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait
retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer
comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous
occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous,
et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre
prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours
servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du
susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et
de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les
priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois
reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout
notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).»

Une violente agitation régnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui
s'étaient montrés devant Calais les plus sourds aux exhortations et
aux prières du duc Philippe, réclamaient le don d'une robe neuve,
récompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur
avait refusée, et ils s'en plaignaient vivement. Le mécontentement des
Brugeois n'était pas moins redoutable. Ils s'étaient arrêtés, au
retour de leur expédition, près du hameau de Saint-Bavon, aux mêmes
lieux qu'en 1411, déclarant qu'ils ne déposeraient point les armes
tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait
contesté leur suprématie, et, malgré les efforts qui avaient été faits
pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui eût pu conduire à une
réconciliation et au maintien de la paix.

Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc
de Bourgogne qui s'était retiré à Lille, avait quitté Calais pour
envahir la West-Flandre. Aucune résistance ne s'opposa à cette
agression et aux représailles qui la signalèrent. Le pillage et
l'incendie s'étendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer.
Les Anglais s'emparèrent tour à tour de Bourbourg, de Dunkerque, de
Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de
Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si
important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzième
siècle, furent pillés et saccagés, et les bourgeois d'Ypres, assemblés
sur leurs remparts, purent entendre à la fois les cris des vainqueurs
et les gémissements des malheureux chassés de leurs chaumières. A
Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnaître solennellement
comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis
longtemps combattait sous les bannières anglaises. Puis il se dirigea
vers Bailleul, où l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra
à Calais après avoir traversé l'Aa, près d'Arques. Les habitants des
vallées de Cassel et de Bourbourg avaient formé le dessein de
l'attaquer au passage de la rivière: mais Colard de Commines s'y
opposa au nom du duc: la crainte de les exposer à de désastreux revers
expliquait cette défense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce
fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de
Bourgogne de les trahir et de les abandonner.

D'autres hommes d'armes anglais se portèrent vers Furnes et vers
Nieuport; le monastère des Dunes était désert; l'abbé et les moines
avaient fui à Bruges. Les Anglais respectèrent toutefois la belle
église de cette abbaye, célèbre par ses stalles élégantes dont un
artiste flamand reproduisit les sculptures à Melrose, sa bibliothèque
où l'on comptait plus de mille manuscrits précieux, ses vastes
bâtiments où deux cents frères convers se livraient habituellement aux
travaux des métiers; mais ils dévastèrent les fermes voisines et les
champs, qu'une admirable persévérance avait fertilisés avec tant de
succès, au milieu même des sables de la mer, que l'abbé Nicolas de
Bailleul avait coutume de dire que les Dunes étaient devenues une
montagne d'argent.

Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait
conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le
rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis
poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte
bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable:
Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par
un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du
Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des
Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses
navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages
que quatorze jours après il expira à Ostende.

Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et
Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils
menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des
Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du
pays de Waes.

Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que
ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à
lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement
unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles
Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la
mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession
«d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque
influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de
parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux
nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui
fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui
sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges
que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne
exposer lesdites charges.»

Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait
mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de
venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à
défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et
l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela
combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines,
«car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les
supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les
ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement
en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et
déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que
chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, _qui a toudis esté
ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne
souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si
longuement en icellui_.»

La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait
adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle
leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois
bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août,
vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la
fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois
députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses
conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant
Calais et au passage de l'Aa.

Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été
accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand
de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse
de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers
qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à
Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se
rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral
Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse,
Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire
Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres
étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis
par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke
répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de
vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur
restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des
mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par
les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la
ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on
publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les
bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en
éloigner immédiatement sous peine de mort.

Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du
20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré
les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible
d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes
flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de
ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous
verrons bientôt les conséquences.

Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte
anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du
duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le
cœur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous
ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié
l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les
magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on
fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos
priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent
vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de
Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième
denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire
s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de
la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète
Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant
à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la
charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du
peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait
qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la
commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se
précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la
nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et
les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville,
celles de la _boîte_ aux priviléges. On lut alors du haut des halles
toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v.
st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait
les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on
somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à
ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques
magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on
apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple,
sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la
litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à
Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme
otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était
la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.

La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes
périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée,
et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été
adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que
ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant
en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur
avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de
son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait
si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi,
que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour
chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles.
La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa
démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les
bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que
jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient
s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent
d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts
pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil
de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de
Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc
à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve
devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois
capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers
ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à
l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne
promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec
plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de
Bruges.

Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer
aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent
à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs
et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges
avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir
à elle, en y acceptant le droit de _bourgeoisie foraine_, que les
chroniques flamandes nomment _haghe-poortery_. Un chaperon de roses
était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux
habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de
Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières.
Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de
Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne
vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion
semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean
Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins
zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde,
de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.

Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur désir de se
réconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs députés ne
réussissaient point à obtenir une audience, et leurs démarches
réitérées étaient demeurées sans fruit, lorsque le bourgmestre de
Bruges, Louis Van de Walle, retourna à Gand, accompagné de Jean de la
Gruuthuse. Ce fut seulement après sept jours d'attente qu'ils
parvinrent près du duc qui les reçut avec hauteur. Il était aisé de
reconnaître à son accueil qu'il s'était vu contraint malgré lui, par
les requêtes des trois bonnes villes, à maintenir le privilége auquel
le port de l'Ecluse était soumis. Il demanda toutefois que les
Brugeois abandonnassent sans délai la place du Marché, et annonça
l'intention de se rendre à Damme pour y faire droit à toutes leurs
plaintes.

En effet, Philippe ne tarda point à arriver à Damme et il y promit, le
4 octobre, de confirmer dans le délai de trois jours les priviléges
des Brugeois s'ils consentaient à quitter les armes. Les corps de
métiers étaient réunis depuis quarante jours: le moment de leur
séparation fut solennel; ils jurèrent tous, et cet engagement fut
scellé du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient à la vie et à la
mort, et il fut arrêté que deux hommes veilleraient près de chacune
des bannières qu'on allait déposer aux halles jusqu'à ce qu'on fût
assuré de la confirmation des priviléges.

Le 8 octobre, les corps de métiers et les communes _foraines_ avaient
commencé à évacuer la place du Marché. Le lendemain, d'autres corps de
métiers et d'autres communes s'éloignèrent, et le désarmement était
complet depuis trois jours sans qu'on eût reçu la ratification du duc,
quand on apprit tout à coup qu'il n'avait fixé les conférences à Damme
que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y
introduire des hommes d'armes secrètement mandés de Lille et des
frontières de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de
Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que déjà il faisait
établir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois.

A ce bruit, les corps de métiers se précipitèrent vers les halles pour
reprendre leurs bannières, et on les vit de nouveau se presser sur la
place du Marché, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi
flottaient l'étendard de Flandre et celui de la ville: les six
_hooftmans_ s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie.
De là jusqu'à la _Groenevoorde_ s'étaient placés les quatre grands
métiers, c'est-à-dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les
teinturiers; immédiatement après se tenaient les _bouchiers_ et les
poissonniers, et à côté de ceux-ci les _corduaniers_ (_cordewaniers_),
les _corroyeurs de noir cuir et blanc cuir_, les tanneurs, les
_adobeurs_ (_dobbeerders_), les _ouvriers de bourses_, les gantiers,
les _agneliers_. Près de l'hôtellerie _de la Lune_, on remarquait
sous leur bannière les _vieuwariers_ accompagnés des _queutepointiers_
(_culckstikers_), des chaussetiers, des _parmentiers_, des
_sauvaginiers_ (_wiltwerckers_), des _vieupeltiers_. La confrérie de
Saint-George s'était rangée près de la chapelle de Saint-Christophe;
de là jusqu'aux halles se déployaient les _afforeurs_ et les
_deschargeurs de vin_, les charpentiers, les maçons, les _couvreurs de
thuilles_, les _scyeurs_, les peintres, les selliers, les tonneliers,
les tourneurs, les _huchiers_, les _artilleurs_ (_boghemakers_), les
cordiers, les _couvreurs d'estuelle_ (_stroodeckers_), les
_plaqueurs_, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannières
annonçaient les métiers non moins nombreux des _fèvres_, des orfèvres,
des _armoyeurs_, des potiers d'étain, des boulangers, des
_mouliniers_, des chapeliers, des tapissiers, des _telliers_
(_ticwevers_), des _gainiers_, des _bateurs de laine_, des barbiers,
des fruitiers, des _chandeleurs_, des _marroniers_, des _ouvriers
d'ambre_ (_paternoster-makers_) et des _courretiers_ (_makelaers_).
Plus loin s'étaient rangées en bon ordre les milices de soixante-deux
bourgs et villages.

On eût pu trouver dans ces préparatifs le symptôme d'une guerre prête
à éclater; mais, loin de rompre la paix, ils contribuèrent
momentanément à la rétablir. Le duc n'avait pas une armée assez
nombreuse pour lutter contre une résistance si vive; il voyait avec
étonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il
avait toujours compté, s'empresser de déserter sa cause, et des
intérêts importants réclamaient son attention hors des frontières de
Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de
l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les
marchands osterlings, écossais, espagnols et italiens qui résidaient
dans leur ville ne tardèrent point à prendre l'initiative de nouvelles
négociations. Ils se rendirent à Damme le 12 octobre: deux députés des
magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen,
le prévôt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de
Santen se présentèrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les
engager à déposer les armes. Le duc les avait chargés de leur
soumettre le projet de la déclaration par laquelle il consentait à
confirmer leurs priviléges et à leur remettre une copie du _Calfvel_
de 1407, scellée du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur
avait conservé avec soin après que la charte originale eut été
déchirée en 1411; mais il exigeait que leurs députés vinssent
s'excuser humblement des violences et des désordres qui s'étaient mêlé
au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien
qu'à toutes les autres époques, semblaient concilier le maintien des
priviléges avec le respect dû à l'autorité du prince, furent
acceptées; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne fît
arrêter et décapiter ces députés, de même que Richilde avait fait
périr ceux des Yprois à la fin du onzième siècle. Il fallut pour les
rassurer que les envoyés du duc restassent eux-mêmes à Bruges comme
otages.

Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il
toutefois pas répéter ce qu'écrivait le greffier du parlement de Paris
en 1408: _Pax, pax, et non est pax?_ Le même jour qu'on célébrait à
Bruges le rétablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des
priviléges récemment renouvelés, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines
et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils
conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer
la faveur du duc Philippe était une désobéissance toute favorable à
ses intérêts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir
étaient impitoyablement maltraités, et ils firent arrêter près de
Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques
succédèrent des représailles, de funestes scènes d'incendie et de
pillage, dirigées par des hommes, avides de crimes et de désordres,
qui menaçaient des mêmes violences les conseillers du prince et les
magistrats appelés à veiller à la fois sur la paix et sur les
priviléges de la cité.

Au milieu de cette agitation, un procès, dans lequel figurait un
chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et
l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement
l'influence qu'ils exerçaient, vint accroître l'inquiétude des
esprits.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'un prince de la maison
de Bourbon, Jacques des Préaux, qui était entré dans l'ordre des
Cordeliers après une vie fort aventureuse, périt victime d'un
assassinat, près de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles
circonstances les auteurs en restèrent longtemps inconnus; mais en
1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, déclara qu'il était de
son devoir, comme cousin de Jacques des Préaux, de les poursuivre et
de les faire condamner. Il paraît que vers cette époque il adressa une
plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli
de Flandre, d'avoir fait périt perfidement son parent, et ce fut en
vertu de cette dénonciation que l'on arrêta, à Thuin et à
Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui déclarèrent qu'ils avaient
commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est
cité dans la procédure sous le nom de Pierre le Wantier, dit
_Comminaert_.

Jean de Commines était inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il
crut devoir déférer le soin d'une justification devenue indispensable
aux échevins de cette ville, soumise à l'autorité du duc Philippe,
sans s'adresser au parlement où dominait l'influence du duc de
Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se
présenta lui-même devant les échevins de la keure et fit exposer que
le duc de Bourbon et le comte de Vendôme avaient répandu certaines
rumeurs qui tendaient à blesser son honneur, et que ne pouvant les
tolérer plus longtemps, il venait réclamer l'intervention des échevins
pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le
comte de Vendôme à leur _vierschaere_. Selon les usages judiciaires de
Gand, le sire de Commines se constitua aussitôt prisonnier au
Châtelet; puis les échevins de la _keure_ fixèrent la _vierschaere_ au
15 novembre. On fit part de cette décision aux conseillers du
parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prévôts de
Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent
assister à la procédure, et des messagers spéciaux furent envoyés dans
le Bourbonnais et dans le comté de Vendôme pour inviter les
accusateurs à développer leurs griefs.

Le duc de Bourbon n'hésita point à répondre qu'il se confiait dans la
justice et dans l'impartialité des échevins de Gand, et qu'il
enverrait ses procureurs à leur _vierschaere_; mais ils y trouvèrent
le sire de Commines protégé par le duc et par une foule de seigneurs
dont les maisons étaient alliées à la sienne et leurs efforts
offraient si peu de chances de succès, qu'ils jugèrent utile de
demander un délai en donnant à entendre que si le duc de Bourbon
n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les priviléges de
la ville de Gand.

Le lendemain la _vierschaere_ s'assembla. Jean de Commines y demanda
de nouveau que les échevins de la _keure_ prononçassent sur toutes les
accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal
chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de
l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous
mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi
Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe
qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup
d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en
combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle
chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore
aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes
paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les
procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la
_vierschaere_, et elle fut remise à _quatorze nuits_ de là,
c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous
les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs
eussent paru, et les échevins de la _keure_ déclarèrent le sire de
Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui
réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son
honneur.

Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier
de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de
faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le
duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir
de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de
Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de
mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite
d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la
conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre
porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6
avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la _keure_ de
vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du
souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait
méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines
devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres.

Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les
promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes
villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations
précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient
depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même
à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de
Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de
Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le
recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre
et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea
l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y
fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de
souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la
conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs
franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point
s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre,
pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce
spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante
prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût
aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée
précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous
ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La
méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de
ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe
accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même,
dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il
manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer
sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons
s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient
bientôt à connaître sa puissance.

Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent
affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus
tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les
priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et
ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux
habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis
longtemps leurs députés avaient pris part aux _parlements_ et à la
discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des
populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture,
justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été
déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne
reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage
que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc,
terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du
Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir
le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses
habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par
une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les
réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation
complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se
trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui
avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans
l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait
naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la
ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée.

Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui
devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes?
Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années
auparavant il se préparait à imposer le _Calfvel_ aux Brugeois.

Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés
à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques
Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné
l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime
l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font
sévèrement expier.

Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à
Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la
calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement
que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean,
cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le
sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la _Groenevoorde_ où il
s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur
le corps sanglant de son frère.

Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la
ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation
des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à
Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix
raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta
de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux
réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.

En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les
dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye,
avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans
cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage
et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs
nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas
longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils
atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant
en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il
évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur
avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville
qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que
pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements
considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée
bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.

Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive
au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur,
soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la
Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les
capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le
féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de
l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce
qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament
l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à
ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se
sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats:
«Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant
vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!»
Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs
acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de
sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et
se dirige vers le château de Male.

«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance
populaire consacrée au _terrible mercredi de la Pentecôte_, et les
processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se
brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble
seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra
point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de
Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il
est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose
pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré
qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de
ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne,
dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté.
Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un
bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire,
savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?»

Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents
pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour
éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner
jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à
peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les
rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de
bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va
frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou
des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un
bourgeois qui se trouvait près de lui.

Aux cris qui s'élèvent et auxquels répond le tocsin, tous les
habitants de Bruges ont reconnu le péril; les uns réussissent à fermer
les barrières de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes
restés au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze
cents Picards qui s'y sont déjà introduits; d'autres amènent de
l'artillerie, c'est-à-dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les
deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville, à l'est du
marché du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient à regagner
la barrière; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient à
leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets
d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, près de la chapelle de
Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aïeul
portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait
tomber autour du duc quelques-uns de ses défenseurs; il se trouvait
serré entre les bourgeois furieux et les larges fossés qui baignaient
les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se précipita au
milieu de la mêlée: «Advisez ce que vous allez faire, s'écrie-t-il,
c'est notre seigneur.» Mais on ne veut point l'écouter, et il ne lui
reste d'autre moyen d'éviter l'effusion d'un sang bien plus illustre
que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la
barrière. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il
court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles
brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa
délivrance.

Philippe se retira aussitôt à Roulers. Il y amenait avec lui quelques
chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male après la
déroute du Beverhoutsveld; mais il ne lui eût pas été plus aisé de
rallier une armée prête à réparer ses revers.

Tandis que des ordres sévères défendaient de porter des vivres à
Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui
n'avaient point réussi à fuir avec leur maître, s'y voyaient retenus
prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse
et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la
plupart de leurs compagnons durent la vie aux prières du clergé et des
marchands étrangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que
le peuple accusait plus vivement d'avoir rêvé la destruction et le
pillage de la ville.

Les Brugeois avaient commencé par ajouter de nouvelles fortifications
à leurs remparts; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était
peu vraisemblable que le duc, réduit quelques jours auparavant à
dissimuler ses projets, fût devenu tout à coup assez puissant pour
tenter un siége long et difficile. Rassurés à cet égard, ils
s'enhardirent peu à peu à sortir de la ville. Leur première expédition
fut dirigée vers Ardenbourg, d'où ils ramenèrent des chariots de blé
et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandèrent s'ils ne
pourraient point rétablir eux-mêmes la liberté des eaux du Zwyn, et
cinq mille hommes allèrent attaquer l'Ecluse. La garnison, placée sous
les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, était
nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie.
L'une des portes était déjà détruite quand une députation des échevins
de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les
entendre, le duc était prêt à traiter de la paix, et la continuation
des hostilités semait l'effroi parmi tous les marchands étrangers. Les
milices de Bruges consentirent à se retirer: elles cherchaient à
s'assurer, à tout prix, l'alliance des Gantois.

Lever le siége de l'Ecluse, c'était livrer la campagnes aux chevaliers
bourguignons, qui, à toute occasion favorable, se tenaient prêts à y
déployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe,
de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pillés; leurs
habitants, emmenés chargés de chaînes. Les excursions des Bourguignons
s'étendaient si loin, qu'on démolit jusque sous les remparts de Bruges
les châteaux où ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de
Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa même défier les Brugeois, en insultant
leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon
ordre devant la porte des Maréchaux. Il s'était emparé des bœufs et
des moutons que les laboureurs conduisaient au marché, quand douze
cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu'à Couckelaere.
Jean d'Uutkerke leur échappa à grand'peine; mais ils firent
prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de
Longpré, l'un de ceux que les communes haïssaient le plus depuis le
combat de Looberghe.

Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les
écuyers et les sergents bourguignons, mit un terme à l'hésitation des
Gantois. Le doyen des maréchaux, Pierre Huereblock, fit porter au
marché du Vendredi soixante-sept bannières des corps de métiers, en
s'écriant qu'il était temps d'arrêter les excursions de la garnison de
l'Ecluse, et de faire une chevauchée pour rétablir dans toute la
Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaçaient
leurs tentes à Mariakerke, et appelaient à les rejoindre toutes les
milices des châtellenies soumises à leur autorité.

Les Gantois passèrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la
première ardeur de leur zèle, ils arrêtèrent Gilles Declercq, qui
avait été naguère l'orateur du duc à l'assemblée de Gand, et
décapitèrent même huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris
pillant à Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au
combat, quand un bourgeois nommé Rasse Onredene, qui était
d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit à eux et se fit
élire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et
ce fut ainsi qu'il parvint à leur persuader qu'ils devaient moins
chercher à défendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse
et de Nieuport qu'à faire prévaloir une médiation dont la première
condition serait leur neutralité. Les Gantois le crurent; sortis du
camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportées à la
navigation du Zwyn, il s'arrêtèrent à Eecloo, afin d'y présider à des
conférences. Les députés de Bruges y accoururent, ignorant que leurs
alliés n'étaient plus que des médiateurs. Dès les premiers
pourparlers, ces médiateurs, guidés par les conseils de Rasse
Onredene, se déclarèrent leurs ennemis, et leur imposèrent, par leurs
menaces, une adhésion complète aux volontés du duc.

Les députés de Bruges rentrèrent tristement dans leur ville où vingt
mille bourgeois, assemblés devant l'hôtel des échevins, attendaient
impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur
mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien
qu'il fût plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la
parole: «Tout va mal, s'écria-t-il, comment êtes-vous si couards que
vous craigniez les Gantois?» Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck,
l'un doyen des maréchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent
comme lui pour faire rejeter la convention qui a été conclue, et les
bourgeois s'empressent de déclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette
résolution est suivie de l'arrestation immédiate du doyen des
bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux conférences
d'Eecloo.

Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition même des Brugeois
pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier à Gand le
mandement du duc qui défendait de leur porter des vivres, et ordonna
que partout où ils se présenteraient on sonnerait le tocsin pour les
combattre. L'influence de Rasse Onredene était si grande que si la
saison ne fût devenue contraire, on eût peut-être vu les Gantois aller
camper aux portes de Bruges, et venger eux-mêmes, dans les plaines du
Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs.

Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra à Gand. Dès les
premiers jours de décembre, il rendit à la liberté maître Gilles
Declercq; puis il fit révoquer, dans une assemblée générale, la
sentence de bannissement qui avait été autrefois portée contre Roland
d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorité du duc était complètement
rétablie à Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des
mains mêmes de celui que la commune insurgée s'était donné pour
capitaine.

Un profonde stupeur régnait dans la ville de Bruges, depuis si
longtemps privée de ses relations commerciales, et tout à coup isolée
de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements
qu'on attendait des pays éloignés et la dévastation des campagnes
voisines avaient engendré une disette affreuse. L'hiver commença fort
tôt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gelée ne
cessa point. A ces fléaux vint se joindre une peste qui emporta, à
Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misère favorisait également
le développement de la lèpre, et l'on entendait à chaque pas dans les
rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _mésel_, qui errait
lentement tenant à la main une écuelle de bois, où il déposait ce
qu'il recevait à la pointe de sa pique ou à l'aide d'un croc de fer.
Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier
affaibli par la famine aussi bien que de la couche brûlante des
pestiférés ou de la cellule grillée du lépreux, s'élevait un seul cri,
poignant comme les nécessités qui le dictaient: «La paix! la paix!»

Des députés se rendirent à Arras pour implorer humblement la médiation
de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission réussît plus
aisément, les Brugeois accordèrent la liberté aux doyens qui avaient
approuvé la convention d'Eecloo, et abandonnèrent aux supplices Jean
Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait
rejeter; puis ils donnèrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers
depuis près de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau
gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de
l'Isle-Adam avait survécu à ses blessures, ils eussent sans doute
réclamé sa protection.

Le duc semblait prendre plaisir à jouir de l'humiliation des Brugeois.
Pendant trois mois, il retint à sa cour leurs envoyés suppliants. Ce
fut à grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur
autorité sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien
de l'étape des marchands étrangers à Bruges, et l'amnistie même qu'il
leur accorda était si peu complète qu'il se réservait le droit d'en
excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir.
Le 13 février, les députés de Bruges avaient rédigé un acte de
soumission; quatre jours après ils allèrent, accompagnés des délégués
des marchands étrangers, demander merci au duc: les abbés de Ter
Doost, de Saint-André, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent à leurs
prières leur voix pacifique; tout le clergé d'Arras imita leur
exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le
silence en lançant un regard de mépris sur les bourgeois de Bruges,
prosternés et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clèves, neveu du
duc, et la duchesse Isabelle elle-même se jetèrent à ses genoux en
invoquant sa clémence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male
s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnât aux
Gantois, mais les députés de Gand étaient du moins restés debout. En
1437, le duc de Bourgogne eût rejeté avec orgueil les conditions du
traité de Tournay: il ne consentait à se réconcilier avec les Brugeois
qu'en leur imposant toutes ses volontés.

La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Dès les premières
lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrité,
tous les méfaits des Brugeois, et, après avoir déclaré que sa
puissance était assez grande pour détruire la ville de Bruges et «la
mettre à toute misère et povreté,» il ajoute qu'il ne l'épargne
qu'afin d'éviter la désertion qui par «ladicte rigueur porroit
s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a esté, devant lesdictes
choses advenues, renommée une des notables en faict de marchandise en
toute chrétienté, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dechà
et autres voisins sont principalement fondés, nourris et soutenus en
fait de marchandise, au bien de la chose publique.»

Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annoncée en des
termes si sévères:

La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins,
conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville,
accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et
pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc;
ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer
dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs
biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les
magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre
de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.

On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de
pierre où cet événement sera rappelé.

On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour
qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle,
pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera
dite chaque jour.

Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un
service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_
et doyens.

Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant
qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens
se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance
au duc.

Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au
prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille
philippus d'or.

Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges
payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx,
de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que
pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse.

La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense
envers la personne du prince.

La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était
soumise à des règles plus rigoureuses.

Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre
1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de
Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à
anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait
toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur
port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du
Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de
tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la
paix qu'en temps de guerre.

Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune
puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence
prononcée en 1437 contre la commune vaincue.

Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer
l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de
fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait
l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et
établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville
élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la
première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste
devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables
manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais
confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était
prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou
suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de
la confiscation de leurs franchises.

Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité
absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une
flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de
Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et
s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la
rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et
favorables.

Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les
officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de
le condamner à l'exil.

Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est
devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc
fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il
réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui
le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours
qu'il pût invoquer.

Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui
dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée
par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité
le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme
si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis
Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est
condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt
atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de
son dévouement.

Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses
espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle
désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et
présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de
bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de
faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres
aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à
la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils
n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas
dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées
au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques
pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la
confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur
patrie!

On touchait à l'époque où devait s'exécuter la sentence prononcée à
Arras. Le 11 mars, Jean de Clèves se présenta, comme commissaire du
duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens
des métiers l'attendaient près du couvent de la Madeleine. Dès qu'ils
l'aperçurent, ils s'agenouillèrent, puis ils le conduisirent
solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclamée du haut
des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique à saluer de ses
acclamations la réouverture du Zwyn, de sombres images de deuil
vinrent la troubler: un immense échafaud s'élevait sur la place du
Marché, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour être
livrés à la torture, en présence des conseillers du duc, investis, au
mépris des priviléges, de l'autorité attribuée légitimement aux
échevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui,
selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des
intelligences secrètes avec le duc pour faire triompher ses intérêts,
fut soumise aux mêmes douleurs par la main du bourreau. C'était la
femme de Louis Vande Walle, la sœur de Vincent de Schotelaere.

Les supplices succédèrent bientôt aux tortures. Le premier jour
périrent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges,
Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen
des charpentiers, des membres des corps de métiers et un pauvre
religieux de l'ordre de Saint-François: Jacques Neyts était le
dernier. Déjà il s'était agenouillé, les yeux bandés, dépouillé de ses
vêtements, prêt à offrir à Dieu son dernier souffle et sa dernière
prière, quand Jean de Clèves fit signe qu'il lui accordait la vie, et
Colard de Commines jeta son manteau sur les épaules du malheureux que
le glaive allait frapper.

Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'échafaud sa généreuse
médiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de
l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souillée du sang
d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de
Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les
cloches annonça aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne
venait d'entrer dans leur ville, où elle devait assister le lendemain
à la célèbre procession du Saint Sang; sa présence fit cesser les
supplices. Louis Vande Walle survivait à son fils et Gertrude de
Schotelaere à son frère. On les enferma au château de Winendale.

N'oublions pas que parmi les victimes que s'était réservées la
vengeance de Philippe se trouvait le porte-étendard d'Oostcamp; sa
tête sanglante fut exposée aux regards, ornée du chaperon de roses que
la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour être
accourue la première à l'appel des Brugeois.

Cependant les marchands étrangers qui résidaient à Bruges déclaraient
qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la
prospérité et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le
rétablissement des relations commerciales entre la Flandre et
l'Angleterre. Philippe, cédant à leurs représentations, permit à la
duchesse Isabelle, nièce du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un
rapprochement. Des conférences eurent lieu entre Calais et Gravelines;
elles durèrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit
elle-même avec des députés de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans
les premiers jours d'octobre 1439, après de longues discussions, on
convint d'une trêve. Elle proclama la liberté de la pêche à partir du
5 octobre; celle des échanges commerciaux, à partir du 1er novembre.
Cette trêve devait durer trois ans; le 24 décembre de l'année
suivante, elle fut de nouveau prorogée pour cinq ans.

D'autres négociations, dont l'ambition personnelle du duc se réservait
tous les avantages, s'étaient mêlées à celles de la trêve: il
s'agissait de la délivrance du duc d'Orléans, depuis vingt-quatre ans
prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherché à se
consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des
chansons: sa muse, trop portée peut-être à oublier, à flatter et à ne
voir dans la vie que des illusions et des rêves (c'est le défaut de
toutes les muses), jetait un voile de fleurs poétiques sur un passé
plein de sang; et c'était la générosité de l'héritier de Jean sans
Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers élégants:

    Tout Bourgongnon suy vrayement
    De cueur, de corps et de puissance.

Philippe, alarmé du développement rapide de la royauté de Charles VII,
songeait à réunir, pour les lui opposer, les anciennes factions des
Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre à
l'illustre poète que s'il lui devait le terme de sa longue captivité,
il deviendrait son allié le plus fidèle et épouserait une princesse de
sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du
captif d'Azincourt:

    Peu de nombre fault que manye
    Noz faiz secrez por bien céler.

Il ne restait qu'à trouver l'argent nécessaire pour payer la rançon.
Le duc d'Orléans le disait lui-même:

    Il ne me fauct plus riens qu'argent
    Pour avancer tost mon passaige,
    Et pour en avoir prestement
    Mettroye corps et ame en gaige:
    Qui m'ostera de ce tourment
    Il m'achetera plainement...
    Tout sien serai sans changement.

Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur
laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et
elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce
prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois
accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires.

Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et,
avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux
capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot
avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si
imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et
le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle
tentative d'un prince allié à sa maison.

Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de
novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le
duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De
Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à
l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc
d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée,
d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même
serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la
France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de
Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la
célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le
duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il
conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait
la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de
Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants
seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes.
Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume,
les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les
proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!»

Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de
Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de
fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique
qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les
nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de
Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois
étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française.

Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de
calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc
d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances
importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de
se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet,
il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute
sa cour.

Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus
notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix
jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils
s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et
crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence:
cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs
anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on
remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au
sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il
déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils
s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se
reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest,
d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum
laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il
passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de
Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se
placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques
costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale
annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus
loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de
Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la
Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson.

Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et
d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe
et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque
allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint
Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: _Ego vox
clamantis in deserto: parate viam Domini_. «Je suis la voix qui
retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était
une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation
des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les
Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le
premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince
de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons
vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce
que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas
moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger
par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer.
L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la
duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les
mêmes sentiments.

Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et
le duc, à cheval, portant la duchesse d'Orléans en croupe, parcourut
les rues à la lueur des torches. Toutes les cloches étaient en branle;
on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses
chansons entonnées par les ménestrels. La cité, qui appelait le duc de
Bourgogne tantôt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantôt le Dieu
d'Abraham à qui elle offrait tout son peuple en sacrifice,
pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang versé par le
bourreau sous les fleurs dont ses places publiques étaient émaillées?
N'y avait-il pas aussi une voix secrète qui rappelait au duc
d'Orléans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mêmes
lambris Jean sans Peur avait résolu l'attentat de la Vieille rue du
Temple?

La nuit était arrivée depuis longtemps avant que ces fêtes, prolongées
à la clarté des flambeaux, touchassent à leur terme. Le lendemain dès
l'aube du jour retentit le cri des hérauts d'armes qui préparaient
l'arène des joutes. Philippe remit lui-même la lance à Adolphe de
Clèves et applaudit fort à son courage. On remarqua aussi l'adresse du
sire de Wavrin. Le jour suivant, après le tournoi où Perceval
d'Halewyn et un chevalier des Ardennes méritèrent le prix, les
magistrats offrirent au duc un pompeux banquet à l'hôtel des échevins.

Peu de jours après, le comte et la comtesse de Charolais arrivèrent de
Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et
d'autres fêtes non moins splendides.

Le 17 décembre, les deux ducs quittèrent Bruges. Le duc d'Orléans prit
à Gand congé de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de
s'associer aux succès qui lui semblaient réservés avait engagé un
grand nombre de personnes à lui offrir leurs services, et bientôt il
eut des pages, des archers et trois cents chevaux à sa suite. Ce fut
ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli
avec autant de respect que s'il eût été le Dauphin, et cherchant à
peine à justifier cet armement par la crainte d'être exposé aux
attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhéré à la paix
d'Arras; il ne tarda pas à se rendre dans ses terres sans être allé
saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonné de congédier
ses gens, et il était aisé de prévoir l'explosion prochaine d'une
nouvelle Praguerie.

Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit près de
Charles VII, à Laon, pour se plaindre de l'inexécution de quelques
articles de la paix d'Arras, et la mésintelligence du roi et du duc
parut plus évidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais
toutes ses réclamations furent écartées. Le duc, mécontent, songea dès
ce moment à rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reçurent
des approvisionnements, et le duc d'Orléans arriva à Hesdin vers les
fêtes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y
fut résolu qu'on convoquerait à Nevers une assemblée générale des
princes qui adresserait ses remontrances au roi. Là se trouvèrent les
ducs de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon, les comtes
d'Angoulême, d'Etampes, de Dunois et de Vendôme. Charles VII y envoya
le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent
l'exposé de leurs griefs. Ils demandaient tous qu'à l'avenir le roi
n'adoptât aucune résolution dans les affaires importantes sans avoir
pris l'avis des princes du sang. Le roi leur répondit que jamais il
n'avait songé a enfreindre leurs droits ni leurs prérogatives. Il se
plaignait lui-même des assemblées que les princes du sang tenaient à
son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantôt les
nobles et les gens d'église, tantôt les communes auxquelles on
promettait de rétablir l'autorité des trois états; et bien qu'il ne
pût croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne,
voulussent manquer à leurs serments, il déclarait qu'il était prêt, si
cela devenait nécessaire, «à laisser toutes autres besognes pour leur
courre sus.» La sagesse et la prudence du roi de France détachèrent du
parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le
duc d'Orléans s'arrêta devant le déshonneur d'une rébellion déclarée,
et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorité de Charles VII était de
nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats.

Un repos profond régnait en Flandre, et cette paix se prolongea
pendant dix ans. «Souvenez-vous de Bruges!» avait dit le duc Philippe
aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succès accrurent sa
puissance au dehors. On le vit tout à tour apaiser les troubles de
Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux défi du sire
de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit à son obéissance le duché de
Luxembourg, qui fut réuni aux Etats de la maison de Bourgogne, comme
l'avait été le comté de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut,
la Zélande, la Hollande et la Frise à d'autres époques.

La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient
les peuples de l'Orient, était si grande qu'il semblait qu'en Europe
il n'y eût plus qu'un roi, et que ce fût précisément celui qui n'en
portait point le titre. Ses richesses étaient immenses. On évaluait à
deux ou trois millions celles que renfermait son château d'Hesdin; on
n'osait pas déterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le
palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux
abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trésors. On
pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vérité, ce qu'un
archevêque de Reims écrivait à Baudouin le Pieux au onzième siècle:
«Tout ce que le soleil voit naître dans quelque région ou sur quelque
mer que ce soit, vous est aussitôt offert: il n'est point de princes
dont l'opulence puisse être comparée à la vôtre.»

Il faut d'ailleurs reconnaître que les richesses presque fabuleuses
dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux
progrès de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de
ce qu'elle possédait de goût éclairé et de nobles instincts, mais même
de ses vices, de sa prodigalité et de son luxe: considérée au point
de vue de la protection qu'elle accorda à toutes les branches de
l'intelligence qui s'élançaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc
sans cesse fécondé par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura
peut-être jamais d'égale dans les annales des nations. Cette cour, si
splendide et si généreuse, était devenue un centre de civilisation qui
rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait à soi toutes les lumières
pour les répandre de nouveau autour d'elle plus éclatantes et plus
vives. Les fictions allégoriques où l'on célébrait sa puissance
pâlissaient à côté de la vérité, et à peine apercevons-nous ses
poètes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur
du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des
dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux
émules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses
_indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les
Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi,
les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de
recueillir les trésors littéraires du passé dans cette vaste
_librairie_ dont les précieux débris sont parvenus jusqu'à nous en
perpétuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain,
le soin de raconter les événements de son temps à des historiens
«aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge où ils
exaltent les esvanuis du siècle et les coronnent en renommée.»

Les arts ont leur place marquée près de celle des lettres dans les
fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans
Memling marchent les égaux des George Chastelain et des Philippe de
Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient
avec la plume, et la postérité a recueilli avec admiration des
chefs-d'œuvre qu'inspira la même influence et qui rappellent la même
civilisation.

Froissart avait décrit le commencement de la puissance des ducs de
Bourgogne avant que d'autres en retraçassent l'apogée; mais personne
n'avait devancé Jean Van Eyck dans la carrière où il se plaça au
premier rang par l'invention des procédés nouveaux et par
l'inspiration non moins féconde qui ouvrit tout un avenir à l'art
transformé et agrandi.

Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né;
il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville
qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul
qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que
Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans
ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par
eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les œuvres qu'ils nous ont
laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands
hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus
ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'œil de
leur génie.

Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller
se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les
pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille
aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut
dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de
la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère
d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour
l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renommée de Jean Van Eyck était
devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre.
Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes
les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié.
Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste
qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir
les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses
torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits
héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art,
placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les
nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de
Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique.

Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur
d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute
sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu
parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins
obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de
devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean
Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe,
et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de
France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de
Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de
l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui
rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses
élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin
Schœngauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine
les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui
écrivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ
picturæ contulit_.

Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de
Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à
Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans
une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et
un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le
prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses
tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers:

    A Brugia, fu tra gli altri più lodato
    Il gran Joannes...
    Della cui arte e sommo magistero
    Di colorire furno si excellenti
    Che han superato spesse volte il vero.

«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à
un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que
souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.»

Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait
à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne
faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de
Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait
pas s'interrompre.



LIVRE DIX-SEPTIÈME.

1445-1453.

Insurrection des Gantois.

Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.

Bataille de Gavre.


Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445,
le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était
rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de
l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en
Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un
petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de
ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers
de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour
mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent
l'honneur de le défier.

Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même
comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans,
Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres
maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le
chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on
entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard
d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le
laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et
prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire
apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en
assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler,
entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de
chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de
tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il
estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la
vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la
cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers
vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa
beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs
maris ou amis eussent été semblables à lui.»

La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de
l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers
on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où
le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais
et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon
de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva
du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval:
elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les
virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures
atteintes.»

Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de
son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont
la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa
longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait
un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à
sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par
le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son
bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe
aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées
connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et
marchait le front découvert.

La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se
débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les
jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio
cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing
profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de
sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de
Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait
remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup
laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de
Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais
déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement
Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les
instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser
le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant
des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les
chevaliers.

A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on
amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui
étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce
spectacle. Tous leurs vœux appelaient le triomphe du lion; mais à
leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança
mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien,
parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans
cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne
devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de
Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.

Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance,
celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais.
Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il
semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la
Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en
abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en
Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.»

Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si
indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége
de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des
Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle.

En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour
le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il
devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir;
plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à
Termonde.

Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles
dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des
Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre
la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne
calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de
ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les
Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider
les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua
l'assemblée de la _collace_ et s'y rendit lui-même, espérant que par
de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois:

«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon
enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je
vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres
villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous
accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc
pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point
aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans
doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à
l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus;
ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une
vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante
guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes
villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si
considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi
qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en
France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre,
prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en
Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus
grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les
habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la
Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose
chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien
du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et
du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que
multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me
réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je
considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets,
pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient
subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il
était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration;
mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point
cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me
suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de
Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à
celle du Brabant et de la Flandre.

«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues;
toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est
que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon
pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois
avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les
taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes
sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et
je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues
par héritage, car toutes sont également appauvries.

«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et
pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de
Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre
personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient
devenus indispensables.»

Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le
meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda
instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de
sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à
supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à
jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé
tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que
lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays
fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer,
car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de
charges qu'aucun autre de mes pays.»

Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la
gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand
qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la
cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il
croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente,
et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de
lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois
ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que
le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et
le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de
tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince.

Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il
ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du
sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans
l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges,
et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à
ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments
énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont
elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à
Louis de Male, en accusant Jean Yoens.

Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne
voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de
leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis
d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilité contre les
communes par la protection des sires de Croy, ils étaient parvenus, en
flattant le duc et en affectant un zèle sans limites pour ses
intérêts, à s'assurer une déplorable autorité sur son esprit. L'un,
Pierre Baudins, avait été autrefois emprisonné pour avoir volé des
livres à Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_,
c'est-à-dire la tour où l'on enfermait les malfaiteurs; il était,
disait-on, si pauvre au moment où il entra au service de la ville de
Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre,
Georges Debul, paraît avoir été le frère d'un secrétaire du duc, qui
avait reçu, en 1437, une part de l'amende imposée aux Brugeois.
Philippe, trompé par leurs discours, n'hésita pas à entrer dans la
voie funeste où des mesures iniques et violentes devaient l'entraîner
à ruiner par la guerre les populations qui étaient les plus riches et
les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne
s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des
magistrats dont il connaîtrait l'obéissance et le dévouement.

L'élection municipale devait avoir lieu trois jours avant les fêtes de
l'Assomption, conformément au privilége de Philippe le Bel, du mois de
novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux
hommes appelés à des titres différents à se prêter un mutuel appui:
l'un était Philippe de Longpré, chevalier de noble maison, qui avait,
disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher
contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion être
soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis
vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'était qu'un simple clerc
qui à la lourde épée d'acier préférait la plume, cette puissance
nouvelle dont la révélation inspira Guttemberg: c'était Pierre
Baudins. Arrivant à Grand avec une escorte d'hommes d'armes
bourguignons pour y solliciter les suffrages nécessaires à l'élection,
ils ne pouvaient point espérer de cacher quelle était leur mission, et
ce fut ce qui la fit échouer. Le bruit se répandit que d'autres
troupes d'hommes d'armes étaient cachées dans la ville pour seconder
cette tentative destinée à substituer à la liberté de l'élection
l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien
haut ses craintes et ses murmures, les porta même à l'hôtel de ville
où les électeurs devaient, d'après les anciens usages, siéger sans
conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les
magistrats qu'elle désirait. Pierre Baudins et le sire de Longpré
n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'était enfui, mais le chevalier,
croyant réhabiliter son courage en ne cédant pas au péril, était resté
sans qu'il consentît à sanctionner la nouvelle élection. Le duc de
Bourgogne, instruit par ses envoyés de ce qui s'était passé à Gand,
alléguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrégularité.
L'un était le développement de l'autorité des doyens; l'autre, la
violation du privilége de 1301 qui ne traçait aucune règle fixe à
l'élection, enfreint par la coutume depuis longtemps établie de
choisir six échevins dans la _poortery_, c'est-à-dire dans la
bourgeoisie des _viri hæreditati_, ou «hommes héritavles;» dix dans le
métier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits métiers:
l'objection la plus sérieuse, la plus grave à ses yeux était
évidemment la part qui y avait été prise, disait-on, par Daniel
Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du
sel. Or, Daniel Sersanders avait été élu lui-même échevin avec Liévin
Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Gérard
de Masmines.

Simon Borluut et huit autres députés se rendirent à Bruges pour
engager le duc à ratifier l'élection des nouveaux magistrats. Leurs
démarches restèrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit
à mander près de lui l'abbé de Saint-Bavon, l'abbé de Tronchiennes et
le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemblée à laquelle
avaient été également appelés les députés de Bruges, d'Ypres et du
Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mémoire où
se trouvaient successivement énumérés tous les griefs du duc contre
les Gantois. Aussitôt après, Philippe fit signe aux deux abbés et au
prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en
flamand, il fronçait vivement les sourcils qu'il avait longs et épais:
ce qui était chez lui le signe de la colère.

«Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon
ordre; les choses sont réellement ainsi et l'on ne saurait en douter.
Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais ils
n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux,
mauvais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le
connais pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de
moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il
n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même.
N'est-ce pas toutefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu
parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le
voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en
défendre; mais, Dieu soit loué! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé
pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je
pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente
à ce que lui ou les siens reçoivent ou conservent un siége au banc des
échevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en
morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit
possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire,
puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la
situation des choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué
de son office et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y
servir, et je rappellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand.
Daniel et les siens rempliront aisément les fonctions de bailli,
d'échevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus
tard. Daniel, si on le laisse faire, s'établira seigneur de la ville,
comme d'autres ont autrefois cherché à l'être, et mes gens et mes
officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis
volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les
conserviez dans votre mémoire et que chacun de vous en avertisse ceux
que cela regarde, et spécialement ceux que vous entendrez discourir de
ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le
peuple et sèment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs.
Je m'étonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et
appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai
toujours été bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous
leurs méfaits à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai
jamais fait pour mes autres sujets.»

Puis, se tournant vers les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, il
leur proposa de voir les lettres séditieuses de Daniel Sersanders;
mais ceux-ci s'en excusèrent respectueusement, et les trois
dignitaires ecclésiastiques, chargés de porter à leurs concitoyens ces
paroles menaçantes, prirent congé du duc pour retourner à Gand.

Philippe s'était retiré à Bruxelles: ne cachant plus son hostilité
contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impôt tous les grains
qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours après, le 26
novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse
désormais l'autorité dont continuent à rester investis, à Gand, des
hommes qu'il hait ou qu'il redoute.

Cependant les Etats de Flandre s'assemblèrent le 6 décembre à Malines
pour interposer leur médiation: l'évêque de Tournay y joignit la
sienne, et après de longues négociations, on obtint que les Gantois
éliraient d'autres échevins. Il est toutefois à remarquer que le duc
avait consenti à ce que l'on se conformât à ce qui avait eu lieu
précédemment pour la triple représentation de la bourgeoisie, de la
corporation des tisserands et des petits métiers dans le corps des
échevins; les députés que les Gantois avaient envoyés près du duc
avaient également annoncé à leur retour qu'une nouvelle élection
apaiserait le prince, et la cité de Gand devait y trouver d'autant
moins de danger pour ses priviléges, ses coutumes ou ses usages que,
par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la
protection du roi de France. L'élection eut lieu le 10 mars: à côté
des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle
plaça d'autres noms que le quinzième siècle allait voir s'élever,
briller et s'éteindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de
Schoonbrouck. Néanmoins, le duc s'applaudissait de cette élection
comme d'un premier succès, et ses conseillers n'hésitèrent pas a
poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue
qu'en fût l'énumération, le plus grave était toujours la puissance de
Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait.
On prétendait que la ville cherchait sans cesse à augmenter sa
population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque métier,
dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de
la cité. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne
dédaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une
maison ou une chambre meublée, et même parfois d'être l'hôte d'un
_bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des métiers, il suffisait
d'être bourgeois. Bourgeois ou membre des métiers, on était protégé en
quelque lieu que ce fût, dans les châteaux des princes aussi bien que
dans les foires étrangères, par des immunités personnelles que
garantissait l'autorité de toute la commune. Modifier ces immunités,
en régler l'origine, l'usage, la déchéance était une question grave
dans ces temps où la commune des bourgeois, où l'association
industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille périls: on le
comprenait si bien à Gand, qu'à toutes les plaintes du prince l'on se
contentait de répondre: «Nous voulons conserver tous nos droits, tous
nos priviléges, toutes nos libertés.»

Pendant quelques mois, le mécontentement du duc ne se manifeste que
par des actes isolés. C'est d'abord une tentative pour diviser la
corporation des francs-bateliers, à laquelle avait appartenu Gilbert
Mahieu. Peu après, le bailli et les autres officiers du duc bannissent
un ancien échevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et
d'autres membres influents des corps de métiers; mais leur sentence ne
s'exécute point et ils quittent eux-mêmes les murs de Gand, y laissant
pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au
commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de
Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi
Coolbrant et Liévin Wicke d'exposer ses griefs près de leurs
concitoyens, et dès qu'il voit que leurs efforts ne réussissent point,
il publie un manifeste conçu dans les termes les plus violents, où il
accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders,
Liévin Potter et Liévin Sneevoet.

Le duc de Bourgogne s'était rendu à Termonde. Il y répéta lui-même en
flamand aux députés de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville
tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il
leur fit aussi remettre un nouvel exposé de ses griefs où l'on
engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thèbes, d'Athènes
et de Rome, à ne pas se laisser entraîner aux discordes civiles par
quelques voix ambitieuses, et à se souvenir que si le commerce avait
fait la gloire de Bruges, Gand devait sa célébrité à la sagesse de
ses lois et de son administration; mais les députés de Gand ne
pouvaient rien sans consulter les magistrats, les métiers et les
bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs.

Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451,
poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil
Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les échevins de la
keure de l'année précédente, et cet ajournement leur fut signifié par
un huissier de la chambre du conseil, nommé Jean Vanden Driessche, que
les magistrats de Gand avaient condamné en 1446 à un exil de cinquante
ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils
avaient reconnu que le duc cherchait à substituer une procédure
illégale à l'autorité des échevins des autres membres de Flandre,
seuls compétents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois
citations successives avaient été inutilement portées à Gand lorsque
messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Gérard de
Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 août 1451 à l'hôtel des
échevins, où les trois membres de la ville s'étaient réunis pour
délibérer sur la gravité de la situation. Après avoir fait connaître
les lettres de créance qui leur étaient confiées, ils déclarèrent
qu'ils étaient autorisés à annoncer que le duc avait pardonné aux
anciens échevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel
Sersanders, Liévin Sneevoet et Liévin Potter vinssent s'excuser, en sa
présence, de leurs rébellions, promettant sur leur foi, sur leur
honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne
serait satisfait de cette démarche.

Sersanders, Sneevoet et Potter n'hésitent plus, et, après avoir signé
une protestation contre la violation des priviléges de la commune, ils
quittent Gand espérant qu'ils y rétabliront la paix en se soumettant à
l'autorité du duc, qui préside lui-même son conseil à Termonde. Les
échevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs
heures s'écoulent avant que le duc consente à les recevoir. Il exige
que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des
suppliants, la tête découverte, les pieds nus; de plus, il les
condamne à quitter la Flandre dans le délai de trois jours, tous
frappés d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour
quinze ans, le troisième pour dix ans, et de peur que, rentrés à Gand,
ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents
d'armes les emmènent pour exécuter sans retard les ordres qui leur
ont été donnés.

Le lendemain matin, Philippe s'éloigna de Termonde pour se retirer à
Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient
point osé retourner à Gand. En effet, une vive agitation se manifesta
dans le peuple assemblé sur les places publiques lorsque les
magistrats et les doyens annoncèrent que le duc, au mépris d'une
promesse solennelle, avait violé le privilége des bourgeois de Gand de
ne connaître d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les
bourgeois, en ne voyant pas reparaître avec eux Sersanders et ses
amis, les croyaient déjà morts, et il fallut pour les rassurer que les
femmes éplorées des bannis vinssent elles-mêmes déclarer qu'ils
vivaient encore. Quoi qu'il en fût, l'inquiétude s'accroissait de jour
en jour, et l'on trouva près de l'hôtel des échevins des lettres où
l'on invoquait comme un libérateur un autre Jacques d'Artevelde.

Cependant, les amis du duc jugèrent urgent de tenter un effort pour
assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit à Mons près de Pierre
Baudins et de Georges Debul, qui à cette époque continuaient à jouir
d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux
affaires de Flandre. Il y fut résolu qu'on essayerait de soulever le
peuple au vieux cri de Jean de Heyle: «La paix et nos métiers, et le
seigneur dans sa ville de Gand!» Tout le parti bourguignon devait se
rallier à ce signal. Le duc avait approuvé lui-même ce projet en
disant à Pierre Tincke et à Louis Dhamere: «Fort bien, mes enfants.»
Le jour fixé pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre
Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'élancer
au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne
furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux,
sur le métier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands
accoururent: sans rencontrer une grande résistance, ils saisirent et
enfermèrent au Châtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme
coupables d'avoir excité des troubles dans la ville.

Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les
officiers du duc s'éloignent de Gand, elles déclarent qu'elles ne
déposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des
prisonniers enfermés au Châtelet. Une ordonnance prévient tous les
bourgeois absents qu'ils aient à rentrer immédiatement à Gand; une
autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles
particulières et de toutes les haines privées. Pendant les jours
suivants se succèdent d'autres événements importants: la formation
d'un conseil d'enquête composé de douze membres choisis parmi les
bourgeois, les tisserands et les membres des petits métiers;
l'interrogatoire des prisonniers du Châtelet qui avouent, selon les
uns, le projet, désapprouvé par le duc, mais conçu par ses
conseillers, d'assassiner à coups de hache Sersanders, Potter et
Sneevoet à Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon
d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du
parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien échevin, Baudouin
de Vos, reconnu près de la porte de Termonde au moment où il se
prépare à fuir dans son château de Laerne; le bannissement du sire de
Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitté la
ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un échafaud s'élève sur
l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis
Dhamere y subissent le dernier supplice.

Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait
le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne
quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles
servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et
peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs
priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient
sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin
Willemets _justicier de la ville de Gand_.

Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent
au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui
avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette
apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et
fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils
n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la
fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de
négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à
Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de
Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et
Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les
instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de
besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de
Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers
du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession
des villes de la Somme.

Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait
pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la
position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir
sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans
leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de
Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus
près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers
et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les
plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là
mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de
Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter
et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils
allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment,
ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il
eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à
peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils
s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.

Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles
aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu
calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un
ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en
eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles,
arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des
institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les
protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les
fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la
faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en
s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public
pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc
de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par
l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard
Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels
ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes,
supérieur à celui des échevins.

Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant
attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant
servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman,
rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans
leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur
impuissance et leur faiblesse.

Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens
magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se
trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale;
mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de
Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul
avait été _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux
fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un
nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent
puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune
puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des
amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe
le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une
grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines
héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile
au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de
son caractère.

Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans
cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient
qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne
et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu.
Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à
Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut
bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et
que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on
représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme
de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste
colère de son père, voyait inutilement ses sœurs intercéder pour elle
et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de
perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces
allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter
l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt
leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à
l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait,
car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante
commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de
France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris,
déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois
ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât
plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on
pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le
commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui
s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio,
qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au
duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.

Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et
conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de
Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la
châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient
menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes
étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à
suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés,
les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir
en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives.
Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et
du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer,
avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes
d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une
neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges
que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats
influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois,
repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des
communes flamandes.

Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les
villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois
une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques,
une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la
multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter
la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée
par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la
destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle
devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne
le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On
venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes,
nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les
remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression.
L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet
avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke,
Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van
der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule
debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone
et Everard Van Botelaere.

Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le
duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il
annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition
des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du
sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux
grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers
_forains_, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du
bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce,
accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige,
obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et
pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise,
dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir,
comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait
et ordonné trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville,
exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et
tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne
dire que à la voulenté desdits _hooftmans_ et de leurs satellites,
complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et
fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines,
dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et
amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont
nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize,
lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la
verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre
Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par
leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur
plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui
sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy,
ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle
chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se
gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs
mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays
mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut
dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en
ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes
régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se
ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à
nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et
courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien
cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et
abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et
combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour
compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans
toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur
devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores;
mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et
continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme
aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies,
cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et
mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince,
et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait
notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance,
obéissance et humilité envers nous.»

La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir
des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant
prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien
plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des
désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les
Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs
libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels
sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la
confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des
bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice
de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du
manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur
influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent
leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on
porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir
du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.

Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des
mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent
l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du
Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats
de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant
également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de
Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour
supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de
Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage
de son amour, sa paix aux hommes.

Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à
d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander
à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le
soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures
l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions
féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin,
son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie,
petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les
troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces
circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur
les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de
leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et
qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il
consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la
semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son
conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la
Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le
roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»

Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent
d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui
s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne,
entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y
avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre,
ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins
adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur
avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir
désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement
connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même
costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze
serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire
arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel
et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple.
Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous
les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le
remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la
perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres
désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur
responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les
bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre
s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect
pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations
chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns
de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire
de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette
guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal
et le fatal dénoûment.

Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette
fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du
quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la
fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse
d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa
terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous
savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les
remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats
d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de
rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la
crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes
d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la
ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de
Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne
songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs
maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à
Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En
effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent
l'y rejoindre.

L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de
cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du
marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris,
quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de
Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la
rejeta hors de la ville (13 avril 1452).

Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment
dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les
trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient
reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui
favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous
leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde
relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les
entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient
défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et
déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!»
Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de
grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse
d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander
tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.

Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant
Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se
contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des
desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les
étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils
espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre
qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si
les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle
sédition, ils seraient déçus dans leur attente.

Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville
avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour
combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait
appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée
que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive,
l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité
de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît
la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on
apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel
que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent
devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un
armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre,
on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et
Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une
démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de
leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle
confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des
libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.

Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla.
Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_,
prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une
artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en
eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient
les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut
de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut,
que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre
occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne
permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements,
et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de
ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires.
Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance:
par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues
on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des
pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.

Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à
grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles.
Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait
de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou
le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la
Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et
tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se
porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à
Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses
chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du
Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et
d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance
des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents
paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on
y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était
empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce
moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents
chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy,
pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort
livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été
abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de
Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps
gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de
reprendre la route du Hainaut.

Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin
atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels
on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les
sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de
Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone,
il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient
fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent
aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés
par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette
expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il
était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns
battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se
réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où
furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril
1452).

Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il
reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques
lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la
conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des
Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque
des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir
unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont,
jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources
trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le
nombre à trente mille hommes.

L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des
chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le
comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il
fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce
serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les
attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à
Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout
préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les
chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon
de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en
effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing
ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes
de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment
favorable.

Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche,
précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt
qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de
Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au
bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de
Crèvecœur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres
écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur
dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il
racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des
ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait
qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude
des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices
communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré,
protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route
d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent
bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort
vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et
se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing,
aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous
les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés
d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les
autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et
forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros
de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les
Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les
atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment,
le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent
précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).

Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de
là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc.
Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât
de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de
Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent
jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur
le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés
sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards
arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le
premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se
retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts.
Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage
d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de
blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt
il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on
l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était
confiée.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés
jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient
à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se
précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation,
le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui
l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte
décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de
Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de
parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer
sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au
milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après
avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des
Gantois.

Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle
ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un
désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti
contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur
défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude;
mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la
postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et
d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée
que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance,
avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte;
la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur
les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur
tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni
dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer
leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de
Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges,
comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient
conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers
jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter
les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den
Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone,
Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En
1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de
la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de
Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la
journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck
fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis
de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent
à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses
fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point
s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les
libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles
semblaient avoir toujours existé.

Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de
la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses
franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus
profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait
verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut
repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte
d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de
Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus
heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes
pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants
chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un
trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs
efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les
faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des
chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai
1452).

Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort
de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les
prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à
quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui
tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à
Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement
de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en
interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à
Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les
sires d'Halewyn et de Commines à Courtray.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin
d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut,
près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire
un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des
excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu
le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait
point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes.
Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur
accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit
remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui
servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et
bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient
toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que
Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent
surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni
leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les
prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de
nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui
travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin.
Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées
au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des
capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans
leurs rangs.

La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les
retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des
canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était
pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets
dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les
populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on,
menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la
gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de
Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième
siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le
sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de
nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les
Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec
eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et
pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants
furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des
portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à
des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la
tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur
d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire
ceulx de Hollande.»

Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel
effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait
l'attention et sans doute aussi les sympathies et les vœux de tant
d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas
laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de
s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable
mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de
recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant
successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient.
Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de
Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13
mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche
et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point
toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot
qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles.

En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes
les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les
bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs
de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième
duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale
contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de
semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452).
En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour
repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la
puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on
retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le
même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au
milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés
et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette
stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences
supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le
signe certain de leur décadence.

Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui
sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis
sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance
des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se
retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour
que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele,
les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme
ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns
cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent
au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par
mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes
pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer,
même à pied, qu'avec peine.

Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient
l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se
précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui
cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y
parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus
loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt,
accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque
dans les bois.

Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu
du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient
vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux
heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et
chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à
travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants.
Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils
avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient
vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers
les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre
leurs ennemis.

Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui
étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à
attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine
s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit
d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher
lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une
terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient
même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui
s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un
pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de
larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les
chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur
criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les
vaillants ne les povoient «rassurer.»

Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing réunissait ses hommes
d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement,
laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut
d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la
retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le
danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya
tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des
assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu
se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du
jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à
Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).

Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y
résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un
mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut
arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on
réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy
et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite
marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et
de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les
sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir.
Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte
de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait
obéir à Jean de Croy.

Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes
avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais
le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins
d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa
marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se
rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore
à quelque distance des retranchements des Gantois quand des
chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en
avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du
duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est,
s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le
conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait
qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt
que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs
chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de
chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard
Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin,
d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils
rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre
et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang
jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût
rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et
bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements,
dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils
pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les
poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken
qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452).

Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se
présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux
que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant
d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de
vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y
cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les
fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les
franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire
d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs
chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes
d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les
attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la
retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs
compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins
leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses
pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin,
s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques
prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).

Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue
l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle
du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile,
un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux
combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé
de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et
de dévastation.

Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour
faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques
Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui
toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à
Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.

Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés
par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si
ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper
toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des
pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta
peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les
chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait
d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui
avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait
l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle
se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui
s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons,
protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des
retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le
temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si
courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.

Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la
prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de
Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves
chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent
d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient
pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants
arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au
même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se
passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en
poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg,
les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les
barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un
instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à
reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de
Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de
l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des
chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient
venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de
quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele
et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards.
Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler
Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda
conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient
sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise
sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que
tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous
côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva
cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les
Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de
réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur
avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux
Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à
une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils
tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois
avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le
comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut
forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent
impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une
petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance
des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante
et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand
nombre des siens en combattant Louis de Male.

Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le
comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la
retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait
pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs
s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des
abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes.
Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de
cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux
qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas
la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du
château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept
ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le
désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une
bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs
hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas,
la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée
de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que
vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).

La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée
des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers
offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur
les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou
décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les
priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et
plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à
éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte
de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils
ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc
de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire
de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la
duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna
aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter
dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le
silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers,
escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la
fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au
comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé
ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature
du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or
doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à
l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur,
haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous
retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il
soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist
advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près
de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de
Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux
négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais,
les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise,
de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se
rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix.

La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se
portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de
quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le
système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis
qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui
unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.

Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers
adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître
leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de
Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il
s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien
que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient
résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises,
coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était
«le gardien et conservateur.»

Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés
par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.

Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands
étrangers, des _nations_, comme on avait coutume de les nommer,
eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les
ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se
diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs
anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux
intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque
mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où
l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En
effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre
Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils
s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs
trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs
lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît,
écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à
entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne
pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de
nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable
assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous,
pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous;
car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et
franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point
remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un
guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les
magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et
que le but de leur voyage était atteint par la démarche des _nations_.
Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient
comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances.

Les marchands des _nations_ avaient déjà été admis à Gand dans la
_collace_. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent
vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre
toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son
commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en
cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges
et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs
«_chievetaineries_.» Les Gantois eussent craint de paraître, par leur
silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs
capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de
maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre
intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre
nom. Cependant la médiation des _nations_ fut acceptée et quatre
religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé
de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et
un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la sœur
avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils
trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le
premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils
exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point,
bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult
savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de
paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du
duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires
que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre
benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis
à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que
monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois
étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de
concilier des prétentions tout opposées.

Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des
nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des
choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles
VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme
médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait
déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand;
c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard,
archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au
parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur
ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires
du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc
de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses
domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui
devenir fatal.

Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été
remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points
principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance
de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que
sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité
d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion
favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes
de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession
n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les
excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la
conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy
avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne
renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si
Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais,
et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le
duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les
murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait
rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans
doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point,
c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice
complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui
formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les
envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom
au rétablissement de la paix.

Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et
aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi,
arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à
l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence,
soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la
force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi,
qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la
guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons
et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les
négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles
qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien,
si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre
le duc de Bourgogne.

A Gand on lut publiquement, dans la journée du 14 juin, les lettres
qui annonçaient l'intervention du roi de France, et dès le lendemain
le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une
expédition dirigée contre le Hainaut.

Le duc de Bourgogne n'était pas moins impatient de renouveler la
guerre. Si les Gantois sentaient leur zèle se ranimer par l'espoir de
l'appui de Charles VII, il était important à ses yeux que leur défaite
immédiate rendît cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congédia
les députés des _nations_, rejetant avec dédain la trêve de six mois
qu'ils avaient demandée et leur proposition de remplacer désormais le
nom que portaient les capitaines (_hooftmans_) par celui de
_gouverneurs_, _recteurs_, ou _deffendeurs_. L'armée bourguignonne
avait reçu d'importants renforts et était prête à envahir le pays de
Waes. Le duc le déclara lui-même aux députés des _nations_. Quelques
heures plus tard il eût pu, pour les en convaincre, leur montrer les
flammes qui s'élevaient à l'horizon au-dessus de ces heureuses
campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix.

Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient passé
l'Escaut, près du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient
depuis longtemps incendié les habitations. Ces ruines leur offrirent
un abri où ils se fortifièrent avec quelques coulevrines. La nuit
s'écoula dans une grande inquiétude: deux mille Gantois occupaient
Tamise; ils étaient au nombre de quatre mille à Basele: on craignait
qu'ils ne se réunissent à Rupelmonde pour repousser le sire de Contay
et ses compagnons.

Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun
mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit
qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne
tardèrent pas à rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et
le sire de Chimay traversèrent les premiers le fleuve avec
l'avant-garde, composée de mille archers et de trois cents lances:
toutes les enseignes furent aussitôt déployées et guidèrent les
combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chassés de leurs
retranchements par les archers, se réfugiaient précipitamment dans
l'église et dans une maison fortifiée qui en était voisine. On les y
assiégea. Les archers décochaient leurs traits sur tous ceux qui se
montraient aux fenêtres, et la plupart des hommes d'armes, entraînés
par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en désordre
pour prendre part à l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois
qui avait quitté Tamise les attaqua inopinément. Un cri d'effroi avait
retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mêlée
s'engagea aussitôt autour de la bannière du comte de Saint-Pol.

Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le péril qui
menaçait les siens. Il se jeta sans hésiter dans une petite nacelle
avec son fils, le duc de Clèves, et Corneille, bâtard de Bourgogne. A
mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive opposée, il les
rangeait lui-même en bon ordre et les envoyait là où le danger était
le plus pressant. Grâce aux secours qu'ils reçurent, le comte de
Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent à repousser les Gantois, qui
perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie.

Ce succès permit à l'armée bourguignonne d'achever son mouvement sans
obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entière
sur la rive gauche du fleuve.

Le 16 juin 1452, dès que le jour parut, les hommes d'armes qui
combattaient sous la bannière du duc de Bourgogne quittèrent leurs
tentes: Philippe avait ordonné qu'à l'exception d'un petit nombre de
chevaucheurs chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils
luttassent tous à pied. En ce moment, en y comprenant les sergents
qu'avait amenés le duc de Clèves, ils étaient trente ou quarante
mille: redoutable légion d'élite, que des chevaliers accourus de
toutes les provinces de France conduisaient à la destruction des
milices communales de Flandre. «Fière chose fust, dit Olivier de la
Marche, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la
fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la
contenance des étendards et des enseignes estoient suffisans pour
ébahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi
peuple du monde.»

Une vaste plaine s'étend entre Rupelmonde et Basele; c'est là que le
duc attendait les Gantois. On apercevait près de lui le jeune comte de
Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles à ses ordres, se
préparait à combattre pour la première fois. Déjà il savait se faire
craindre et obéir, et montrait bien «que le cœur lui disoit et
apprenoit qu'il estoit prince, né et élevé pour autres conduire et
gouverner.»

Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les
ordres de Gauthier Leenknecht. Intrépide jusqu'à la témérité et déjà
fameux par la prise de Grammont, il avait un instant formé le projet
de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son
armée, mais il en avait été empêché par l'arrivée de quelques archers
bourguignons; sa confiance dans le succès n'en avait toutefois pas
été ébranlée, et il croyait qu'à l'aide des renforts conduits de Gand
par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter
dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui était inconnu. En
effet, dès que le sire de Masmines eut annoncé que l'on signalait au
loin la bannière où le lion de Notre-Dame semble, même pendant son
sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le
duc avait ordonné à son avant-garde de se retirer; ce mouvement simulé
devait tromper les Gantois et les entraîner au milieu de leurs
ennemis, tandis que le duc de Clèves, le comte d'Etampes et le bâtard
Corneille de Bourgogne veillaient à ce qu'aucune attaque ne fût
dirigée soit contre l'arrière-garde, soit contre l'aile gauche qui
s'étendait vers le village de Tamise.

Le comte de Saint-Pol exécuta habilement les instructions qui lui
avaient été données. Les Gantois, se disputant l'honneur de le
poursuivre, se livraient à l'enthousiasme de la victoire, quand ils
entendirent, comme un arrêt de deuil et de mort, retentir tout à coup
autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares
s'effacèrent dans la détonation de toute l'artillerie du duc. Aux
balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fumée ardente
se mêlaient les flèches acérées des archers: c'était le signal que les
hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant.

Les Gantois, en se voyant enveloppés par toute une armée, avaient
reconnu les embûches qui leur étaient préparées: ils ne cherchaient
plus qu'à s'inspirer de ces sentiments suprêmes d'abnégation et de
courage que le spectacle d'une mort inévitable ne rend que plus vifs
chez les âmes héroïques. Jacques de Luxembourg, s'étant élancé le
premier dans leurs rangs épais, y eut son cheval abattu sous lui, et
peu s'en fallut qu'il ne pérît. Jacques de Lalaing fut atteint à la
jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut blessé au pied. Ce fut
en vain que les chevaliers bourguignons cherchèrent à conquérir la
grande bannière de Gand: un vieux bourgeois, à qui elle avait été
confiée, la défendait si vaillamment que jamais on ne put la lui
arracher. Les Gantois, pressés par le choc de la chevalerie ennemie,
reculaient en résistant à chaque pas, et leur dernière troupe, près de
succomber, ne s'arrêta que pour livrer un dernier combat où le bâtard
Corneille de Bourgogne tomba, frappé d'un coup de pique à la gorge.
C'était l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitôt
pendre à un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relevé parmi les
blessés, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de
son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de
Flandre n'y eût point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea
elle-même du soin de lui faire célébrer de magnifiques obsèques dans
l'église de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le
tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de
Bourgogne, avec sa bannière, son étendard et son pennon, ce qui
n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes à la main.

Le lendemain, on aperçut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut,
étalant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille écus aux
éclatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes réunis en
Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants
bannerets.

Lorsque le duc Philippe vit, immédiatement après sa victoire, cette
nouvelle armée se joindre à une armée déjà si puissante, il s'avança
jusqu'à Waesmunster, espérant peut-être y trouver des députés de Gand
chargés d'implorer sa clémence; mais les Gantois se consolaient déjà
de la défaite de Gauthier Leenknecht par les heureux résultats de
l'expédition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispersé la
garnison d'Ath, brûlé Acre et Lessines et semé la terreur jusqu'aux
portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense
butin; Jean de Vos, rentré à Gand, fut proclamé _upperhooftman_ ou
premier capitaine de la ville.

A la même époque se forma, de l'appel d'un homme par connétablie, ce
corps si célèbre depuis sous les ordres du bâtard de Blanc-Estrain,
des compagnons de la _Verte Tente_, destinés à opposer aux Picards une
guerre non interrompue d'excursions inopinées et d'escarmouches
sanglantes: ils avaient juré, comme les vieux Suèves, de ne connaître
d'autre abri que le dôme des forêts et la voûte du ciel.

Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du débarquement du sire de
Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait écrire aux
ambassadeurs du roi qu'il lui était impossible de les recevoir à
Termonde et qu'il les invitait à se rendre à Bruxelles. Il eût désiré
qu'ils négociassent avec ses conseillers loin du théâtre de la guerre,
sans la troubler par leur intervention; mais les instructions
formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter
qu'avec le duc lui-même, et lorsqu'on eut réussi à les retenir trois
jours à Bruxelles, il fallut bien se résoudre à leur permettre de se
diriger vers le camp de Waesmunster.

Un héraut français, parti le 15 juin de Tournay, était déjà arrivé à
Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoyés de Charles VII
annonçaient qu'ils avaient reçu du roi pleine autorité pour faire
cesser la guerre et juger tous les démêlés qui en avaient été la
cause. Un grand enthousiasme accueillit à Gand cette déclaration, et
les magistrats répondirent immédiatement aux ambassadeurs français
«qu'ils ne desiroient que l'amiableté du roy et estre de lui préservez
et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement esté
empeschiée.»

Il est aisé de comprendre qu'au camp de Waesmunster la médiation de
Charles VII était jugée avec un sentiment tout opposé. Bien que le
sénéchal de Poitou et ses collègues exposassent leur mission «au
mieulx et le plus doucement qu'ils pussent,» le duc leur répondit
vivement, «sans délibération de conseil,» que les Gantois «estoient
les chefs de toute rébellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands
outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition
que ce fust exemple à jamais.» Enfin, il ajouta que si le roi
connaissait la véritable situation des choses, «il seroit bien content
de lui laisser faire sans lui parler de paix,» et il pria les
ambassadeurs «qu'ils s'en voulsissent déporter.» Le lendemain (c'était
le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laissé à son
chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent
connaître leur intention d'aller eux-mêmes à Gand «pour le bien de la
besongne.» C'était soulever une nouvelle tempête. Le chancelier de
Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni
sûreté à s'y rendre. La discussion s'était terminée sans résultats et
les envoyés de Charles VII s'étaient retirés à Termonde, quand ils y
reçurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient
de hâter leur arrivée dans cette ville, «afin qu'on les pust advertir
tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn
advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une
matière.» Cette lettre légitimait leurs instances. Ils les maintinrent
énergiquement dans une conférence avec les conseillers bourguignons,
qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur opposât «plusieurs
grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher
leur alée audit lieu de Gand,» ils fixèrent au lendemain
l'accomplissement de leur résolution, après avoir décidé toutefois que
le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas à Gand, puisqu'il se
trouvait en ce moment, à raison des fiefs qu'il possédait, tenu de
combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de
l'autorité royale exigeaient à leur avis qu'ils accueillissent les
plaintes de l'opprimé et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni
déshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage,
c'était de ne pouvoir se faire écouter ni par un prince obstiné dans
ses projets, ni par une population inquiète et accessible à toutes les
passions tumultueuses.

Les échevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus
solennellement à une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du
roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission
eut lieu le lendemain, et dans les conférences qui s'ouvrirent
aussitôt après, ils obtinrent que l'on enverrait près du duc l'abbé de
Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres députés, afin de tenter un
dernier effort pour rétablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait
y parvenir par voies amiables, le roi de France était prêt à maintenir
le droit des Gantois par autorité de justice.

Pour juger ce que présentait de sérieux, le 25 juin, ce projet d'un
débat contradictoire entre les envoyés du duc et ceux de la commune
insurgée, il faut que nous reportions nos regards sur les événements
qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs
français ont quitté Termonde.

Le 23 juin, Philippe, mécontent et irrité, avait consenti malgré lui à
ce que les ambassadeurs français allassent étaler les fleurs de lis
royales parsemées sur les cottes d'armes de leurs hérauts au milieu
des bannières gantoises. Le même jour, il fit appeler le comte
d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Métiers
en mettant tout à feu et à sang. Le comte d'Etampes obéit: la guerre
devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharnée; un grand
nombre de chaumières avaient été livrées aux flammes et plusieurs
retranchements avaient été enlevés d'assaut quand le comte d'Etampes,
arrivé près de Kemseke, s'arrêta dans son mouvement. La chaleur était
si étouffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit
réduit à retourner à Waesmunster: il est bien plus probable qu'il
avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le
village de Moerbeke et qu'il avait jugé prudent d'ajourner le projet
de les y attaquer.

En effet, le 24 juin, l'armée du comte d'Etampes, à laquelle le comte
de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route
suivie par l'expédition de la veille; elle se rangea en bon ordre
entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs
en avant pour examiner la position des Gantois. Elle était très-forte,
et malgré l'avis du sire de Créquy, qui voulait reconnaître de plus
près les ennemis, les chevaliers, auxquels était confié le soin de la
personne de l'unique héritier de la maison de Bourgogne, résolurent de
rentrer de nouveau à Waesmunster.

Lorsque Philippe apprit que son fils était revenu dans son camp, comme
le comte d'Etampes, sans que le moindre succès eût couronné ses armes,
il résolut, quelque sanglant qu'en dût être le prix, de conquérir sur
les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Créquy, de
Ternant, d'Humières furent chargés de préparer le plan du combat. Le
duc de Bourgogne l'approuva aussitôt et fixa, à tous les hommes
d'armes réunis à Waesmunster, l'heure du départ et celle de l'assaut;
cependant, lorsque le son des trompettes appela l'armée sous les
armes, un mouvement d'hésitation se manifesta; des murmures se firent
entendre; ce fut presque une rébellion: les chevaliers eux-mêmes
craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prévoyaient. Philippe se
vit réduit à céder, mais sa colère éclata en présence des membres de
son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'étendard qui
flottait devant son hôtel.

Ceci se passait le jour même où la déclaration des magistrats relative
aux négociations était publiée à Gand: le lendemain, 26 juin, le duc
accordait une trêve de trois jours.

Si les chroniqueurs contemporains mentionnent à peine cette suspension
d'armes, il ne faut point s'en étonner. Le duc l'employa à de nouveaux
armements: à Gand, les discordes intérieures allaient devenir un fléau
de plus pour le peuple déjà épuisé par une longue guerre.

Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de
Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les
mêmes sentiments de rivalité, se disputaient l'appui des communes. Les
uns, accourus les premiers, sans pompe, sans éclat, et plutôt comme
des espions, s'étaient adressés aux souvenirs des temps les plus
glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essayé
de réhabiliter cette suzeraineté trop souvent invoquée par Philippe le
Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entourés de
respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils
promettaient un protecteur, qu'à la cour du duc qu'ils menaçaient d'un
juge.

De l'un et de l'autre côté il n'y avait que des promesses. Les Anglais
se persuadèrent assez aisément que le meilleur moyen de faire croire à
leur sincérité était de les exécuter sans délai et sans bruit; rien
n'était plus habile pour faire échouer les négociations entamées par
les ambassadeurs français. Tandis que le sénéchal de Poitou,
l'archidiacre de Tours et maître Jean Dauvet retournaient à
Waesmunster, on vit arriver à Gand quelques archers anglais venus
probablement de Calais. Dès ce moment, il y eut un parti français, ou
pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la médiation des
ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait
l'impuissance de l'armée bourguignonne devant les palissades
précipitamment élevées dans les marais de Moerbeke.

Le 29 juin, maître Jean Dauvet était revenu à Gand pour y annoncer
qu'on n'avait pu obtenir du duc une trêve d'un mois comme les Gantois
l'avaient demandé aux ambassadeurs français. Il était en même temps
chargé de rendre compte des premières négociations: les principes qui
y avaient présidé étaient, d'une part, le maintien de l'autorité du
duc si longtemps méconnue, de l'autre, la conservation des priviléges
menacés d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit
d'arbitrage des envoyés du roi en n'y attachant d'autre sanction
légale que l'amende, dans le cas où les Gantois seraient reconnus
coupables de quelque délit. Cette déclaration, soumise à l'assemblée
de la commune pour qu'elle y adhérât, fut vivement combattue et
bientôt rejetée: la _collace_ n'accepta la médiation des ambassadeurs
qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se réserva non-seulement ses
priviléges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le
droit de ratifier toutes les conditions relatives au rétablissement de
la paix.

Une expédition s'était organisée sous l'influence de ce sentiment
hostile aux négociations. Les partisans des Anglais, se croyant
assurés de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux
quelques archers de Henri VI, avaient formé le projet de s'emparer de
Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le bâtard
de Bourgogne depuis la mort de son frère Corneille s'y tenait avec
Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'armée
hollandaise: il avait même pillé et dévasté le pays jusqu'à Axel. A
l'approche des Gantois qui s'avançaient avec une nombreuse artillerie,
il recourut de nouveau à l'une de ces ruses que nos communes ne surent
jamais prévoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de
vains simulacres de défense, Jacques de Lalaing et Georges de
Rosimbos, cachés hors de la ville avec un grand nombre d'archers,
enveloppaient les Gantois, et presque au même moment le capitaine
d'Assenede, qui portait l'étendard de Gand, le jeta à ses pieds en
criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et
non moins imprévue, répandent la confusion et le désordre parmi les
milices communales. Jacques de Lalaing s'y précipite: cent glaives se
dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il
triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, où Jean de
Vos fait saisir et décapiter quelques-uns de ceux qui n'ont été ni
assez prudents pour traiter avec dignité, ni assez intrépides pour
combattre avec honneur.

La gloire de la Flandre eût reçu une tache indélébile dans cette
journée, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continué à lutter
presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur
courage fît du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur
résistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survécurent
à un combat acharné refusèrent de recourir à la clémence du duc pour
se dérober à la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de
se montrer indignes de la conserver. «En vérité, raconte Jacques
Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et à peu sembleroit-elle
croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstinés à faire guerre
qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy
au duc, et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs (29 juin
1452).»

Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois,
avaient envoyé des messagers à Waesmunster afin de réclamer des
renforts. Hulst n'est éloigné que de quatre lieues de Waesmunster. Le
duc ordonna le même soir à toute son armée de se réunir. En vain les
ambassadeurs du roi lui représentèrent-ils qu'un de leurs collègues
était resté à Gand et qu'il ne tarderait peut-être point à apporter
des nouvelles qui rendraient désormais inutile l'effusion du sang, le
duc se contenta de répondre que les mauvaises intentions des Gantois
lui étaient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et
l'arrière-garde se mirent successivement en marche; les chariots
suivaient, afin que ceux qui viendraient à se briser ne formassent
point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauché toute
la nuit, s'arrêta à une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par
quelques hommes d'armes hollandais commandés par le sire de Lannoy, et
donna aussitôt à Jacques et à Simon de Lalaing l'ordre d'aller
examiner de quel côté il serait plus aisé d'escalader les remparts
d'Axel, mal défendus par de larges fossés dont un soleil ardent avait
épuisé les eaux.

Ces précautions étaient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de
l'armée bourguignonne, s'étaient retirés pendant la nuit. Le duc fit
mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel,
et se rendit à Wachtebeke où il passa deux jours, attendant les vivres
que les sires de Masmines et de la Viefville étaient allés chercher à
l'Ecluse.

Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersèrent pour
parcourir les champs. Ils découvrirent un petit fort où quelques
Gantois s'étaient retranchés. Ils les prirent et les mirent à mort.
Leur principal but, toutefois, était de piller. Les laboureurs, dans
leur fuite précipitée, avaient abandonné leurs troupeaux qui
paissaient dans les prairies. Ils étaient, disent les chroniqueurs, si
nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de
Waes pour cinq sous: pour quatre écus on en avait cent.

Devant le village de Wachtebeke s'étendent de vastes marais qu'arrose
un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait
établir un passage pour que l'armée bourguignonne pût les traverser;
mais dès qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route céda
et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes
du duc, à demi noyés dans la fange et dans la boue, rentrèrent à
Wachtebeke. Bien que leur départ fût fixé au lendemain, on avait
profité de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique
de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde.

Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et
passa la Durme près de Daknam. Le lendemain, il se rendit à Wetteren,
gros bourg situé sur l'Escaut, à deux lieues et demie de Gand, et y
plaça son camp. Les ambassadeurs du roi, qui étaient restés à
Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles
instances pour qu'il suspendît la guerre par une trêve qui permettrait
de recommencer les négociations. Le moment de ces remontrances était
mal choisi: le duc refusa de les écouter, et le 10 juillet il ordonna
au duc de Clèves de prendre son étendard et de s'avancer jusqu'auprès
de Gand. Il espérait engager les bourgeois à sortir de leur ville et à
lui livrer bataille. Il avait même fait connaître, sans qu'on sonnât
les trompettes, que chacun scellât son cheval et se tînt prêt à
combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clèves et avait amené
avec lui tous les rois d'armes, hérauts et poursuivants de la cour du
duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois.

Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, trompèrent
ces espérances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de
leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, ils
reculaient et attiraient eux-mêmes les hommes d'armes du duc assez
loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbalètes, les
coulevrines et les canons placés sur leurs remparts. Le combat se
prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de
conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient
succombé, et tous leurs efforts n'avaient amené d'autre résultat que
l'incendie de quelques maisons des faubourgs.

Philippe n'avait point assez de forces pour songer à assiéger une
grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque
jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre
à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait
compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses
ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite
honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins
dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à
subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son
chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à
Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des _parchons_, qui se
trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du
roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21
juillet jusqu'au 1er septembre.

Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de
fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à
Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de
mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour
capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité
parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà
empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la
protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde,
le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles,
pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et
Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements
ou provisions à l'encontre de luy.»

Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences
relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent
immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait
s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des
Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait
choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean
Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens
bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et
si rare de chevaliers.

Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du
parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils
présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été
rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au
pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre
raison et justice en grant grief de la chose publique et de la
marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y
lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient
ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que
les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts
illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le
résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été
confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George
Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs
belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises
pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet
des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées
quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la
ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes
ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192:
_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et
rationabiliter eos tractare voluerit_.

La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si
dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la
condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les
conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance
humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée
«avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en
dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs
complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à
la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser
_usque ad aratrum_.

Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux
ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva
peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer
immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21
août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point
de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à
Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter
une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils
commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et
ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le
comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait
la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité
d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et
seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et
éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le
duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses,
avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si
inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me
donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de
ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que
jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés
d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine
et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de
démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français,
s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre,
jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et
ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir
que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession
provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des
Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu,
quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien
que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était
adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la
matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»

Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution
de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de
quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une
barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient,
pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une
ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si
fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et
de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité
d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le
texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses.
Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du
Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne,
réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses
hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son
salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York,
avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de
Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa
mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de
Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au
parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est
guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à
Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de
leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions
nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne
nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations;
mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le
fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait
aborder dans la Gironde.

C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du
duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de
s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans
entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable
pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des
Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces
de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à
coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des
vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme
timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le
roi lui-même.

Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de
Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient
rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre
aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait
l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur
défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à
leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne
par voie de fait.»

Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses
termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient
pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés
flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent
tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de
toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au
cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs
français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que
les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer
Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par
laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement;
qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes
leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs
seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des
métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité
supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre
aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes
magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc,
suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute
humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et
miséricorde.

Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs
français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du
4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu
dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait
remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié
de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car
si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa
maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour
s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point.
La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix
le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il
ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à
feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y
réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de
l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.

Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative
aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute
apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand,
le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa
faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient
allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de
répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le
vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat
de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation
du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée
d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se
félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et
peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.

Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des
ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il
prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris,
il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner
six mille ridders «pour leur travail.»

Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à
Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs,
protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur
avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour
leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans
leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire,
mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le
partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun
d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement
contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises,
libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé
quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la
défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en
rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait
continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et
marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et
griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à
établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les
entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse
et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est
à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes:
«Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont
très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le
contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées,
franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de
toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très
rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous
supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger
et ès dites fautes remédier et pourveoir.»

Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à
Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la
guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand
pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea
vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts
afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse
semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé
sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée.
Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait
mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus
s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand,
s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt,
chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain
alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes,
et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre
expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle
incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans
sa marche.

La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors
s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de
nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres
sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de
pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et
ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre
le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de
l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi,
sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par
sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait
au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne,
qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne
chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues
entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel
commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit
mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes
veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car
ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à
Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx
que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou
esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait,
par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous
les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces
barbares dévastations.

Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui
habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque
forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses
proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand.
On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de
prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait
comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.

Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses
vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière
lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y
sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les
châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois
n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient
son trésor.

Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient
quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de
confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les
Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre
s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une
demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre,
précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna
aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point
exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et
ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent
arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval
avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une
vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs
lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les
couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois
étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la
retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les
Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.

Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles
vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et
incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de
Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés
aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être
les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur
retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent
eux-mêmes celles de la Flandre.

Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par
_connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des
représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et
Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg,
menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les
Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de
Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois,
prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille,
vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige
et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq,
prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de
jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la
_Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le
pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres
civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations
saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était
aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient,
sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de
Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les
lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les
Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.

Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient
allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de
Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et
poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là,
Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte
recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche,
se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les
murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la
nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent
de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à
laisser des garnisons dans les principales forteresses; les
intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les
chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte
de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les
pluies ou les inondations.

Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII,
apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York
en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans
la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et
le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de
Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au
parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque
semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les
Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites
de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur,
il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils
le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il
désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses
ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi
sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur
l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est
le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut
en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la
même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles
Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme
obtenue par fraude contrairement à sa volonté.

Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain,
partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à
Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de
monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,»
notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de
Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander
aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc
de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une
audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses
conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir
à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils
le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un
fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la
main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le
chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils
devaient longtemps attendre.

Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative
de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de
Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en
en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des
discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos,
jaloux peut-être des succès des _compagnons de la Verte-Tente_,
accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du
Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si
vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent
momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342,
dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de
Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un
capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns
des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait
présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos,
se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller
incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient
trouvé un asile.

Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier,
c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de
Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le
messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu
fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs
de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale:
mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la
politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne
rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix
de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas
la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à
laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus,
mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans
intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois
dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois
siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et
rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre
sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des
paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette
ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la
flamme pour venger une trahison.

La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus
difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité
sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur
de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy
sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy
avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy
fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui
s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le
comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que
Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même
consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin
de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol
qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente,
ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la
Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se
plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent
eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre,
craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais
appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist
prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny
exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer
la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision
du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait,
quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean
Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de
Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des
ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences
avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une
intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust
oncques espérance en son ayde ou secours.»

Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures
et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus
tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre
les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été
chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin,
dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il
croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour
défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques
chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du
monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain
déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie
que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé
Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy
dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs
embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué
de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes
flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché,
non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de
Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de
Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés,
si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un
instant abattue.

C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et
ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces
négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement
rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la
commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux
réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les
ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle
assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître
Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que
le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de
se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à
eulx.»--«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la
relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que
nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit
qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.»

Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils
sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils
y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils
terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils
mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de
Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que
l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il
doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de
grandes apparences.»

Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de
plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le
mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les
ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où
Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une
nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à
Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de
consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient
point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne,
«s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient
peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils
leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de
Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce
qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les
presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces
prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de
France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt.

Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle
parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux
parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement
que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux
Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur
appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent
pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque
insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier
nommé Jean de Mons.

Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de
Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc
d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le
titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra à
Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On
chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la
collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui
disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien
n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du
duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient
disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non
et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt
éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que
celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du
roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent
et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»--«Sachez, au
regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès
pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que
toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira.

Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y
arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six
jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de
déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et
qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne
du monde.»

Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour
retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de
Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre
la Guyenne.

Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des
Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe,
ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions
jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de
Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la
bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville
de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille,
menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se
retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé
par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt,
surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la
défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les
ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des
Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville
de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc,
où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust
allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»

Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage
d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait
arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort:
il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes,
recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes
villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne
que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie.
Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se
préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait
d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon
se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et
rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse
et du Brabant.

Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait
déjà la guerre, les marchands des _nations_ tentèrent un dernier
effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et
du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils
conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe
Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme
Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des
_nations_, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans
leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens,
l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La
guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui
combattront pour leur liberté!»

Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la
garnison d'Ath avait dispersé les _compagnons de la Verte-Tente_ et
blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours
après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à
Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les
Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il
eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une
vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et
négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à
Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit
ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le
lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de
Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses
efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de
tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on
pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de
la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.

Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château
de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que
sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En
effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de
Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent
toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par
des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué
dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de
Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si
le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke,
la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.

Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres
supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.

Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des
bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de
Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices
communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de
Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays
depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année
précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait
consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît
les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre,
le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait
réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.

Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient
d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable;
elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient
les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de
l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait
ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les
préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les
Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de
Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée
par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de
parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était
dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de
l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret
et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était
si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu,
par une délibération solennelle de la _collace_, de concourir à ses
efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il
fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large
aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et
orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement,
c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust
pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se
trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le
Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne
trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il
n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»

Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de
la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé
par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits.
Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier
avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté
de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup
dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.

Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des
ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient
desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine,
nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée
en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du
château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui
avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du
haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage
ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance
acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de
Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et
deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils
d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait
enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son
modèle et son héros.

L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait
étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée
devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer
quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la
vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès
le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait
sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer
les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il
faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient
plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les
châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre
butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient
épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et
l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de
les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à
coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner
l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la
route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13
juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa
retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de
Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous
sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes
samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au
fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de
nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent
séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand
dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre
pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle
espérons brief estre preste.»

Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à
recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une
servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et
la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette
formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde
et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il
suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque
influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine
de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons,
Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin
de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi
les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que
Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean
Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York
et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les
résultats devaient être plus complets et plus désastreux.

Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre.
L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette
forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des
bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en
étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait
vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré
marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler
tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale
destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont.

Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont
les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en
Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la
gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des
aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur
les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de
l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc
Anthénor d'Athènes?

Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire
pour le château de Gavre.

Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre
Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin
de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI
songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des
Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean
de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec
Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs
de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les
Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses
murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste.

Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il
devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles
le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des
retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier
d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il
changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et
résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet
qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait
envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le
légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche
sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à
Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage
tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele,
mit tout en œuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle
allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le
comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse
Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui
assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un
prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il
retourna près de son père.

Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts,
entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie
bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22
juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient
la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le
duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les
historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée
triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de
Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une
multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de
raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du
château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il
venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait
promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la
plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main,
tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne
était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus
favorable ne s'était offerte pour l'anéantir.

L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould
Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait;
l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche
du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se
hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les
échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers,
appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes
depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards
eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement,
et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à
bien combattre.

C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen
des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier
leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances
douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois
avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une,
composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée
d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval,
commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança
rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus
directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était
dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales
accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait
avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le
nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions
volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au siége
d'Audenarde et à la bataille de Basele.

Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox
se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il
aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa
son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main
qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous
l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je
suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer
les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au
combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de
quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même
des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur
irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils
culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les
hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du
sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur
permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli
de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint,
en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de
retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de
Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient,
aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du
duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut
pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils
découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours
du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des
cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et
de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus
haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles
aux communes que leurs capitaines.

L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte
faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse
que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous
ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et
d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formées
dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de
l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe
voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de
Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de
Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme,
de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de
Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecœur, de
Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de
Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une
multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats,
mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au
milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie
entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les
chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse
Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke,
Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à
l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en
eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide,
dominés comme les chevaliers _leliaerts_ à Roosebeke par le souvenir
de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie
que la nature a gravé dans le cœur de tous les hommes, _naturali
amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores_.

Philippe parcourait à cheval les rangs des siens. La haine et la
vengeance animaient les discours qu'il adressa à ses barons, et quand
il arriva près des Picards, il les exhorta également de la voix et du
geste. «Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du
soleil, vous serez tous riches.» C'était à peu près dans les mêmes
termes que Guillaume le Conquérant haranguait quatre siècles plus tôt,
les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les
dépouilles de la nationalité anglo-saxonne.

Il eût été aisé à un observateur habile de reconnaître que la position
des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne.

Le premier corps d'armée avait été entraîné trop loin à la poursuite
des Bourguignons, et les difficultés du terrain jointes à la
défection des Anglais avaient répandu le trouble et la confusion dans
son ordre de bataille. Quoique ce fût sur ces milices que reposassent
les plus grandes espérances de la Flandre, la témérité de leur premier
succès ne leur permettrait plus de coopérer à un succès plus complet
et plus décisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre,
puisqu'il divisait leurs forces en présence d'ennemis qui leur
opposaient toute la supériorité de leurs armes, de leur discipline et
d'une longue expérience à la guerre.

Cependant le second corps était arrivé de Lemberghe et se déployait
sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guidé
par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs
prudents et intrépides, protégé d'ailleurs par une redoutable
artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle
brillait une forêt de piques, il se préparait à se défendre
vaillamment et il suffisait qu'il arrêtât les Bourguignons dans leur
dernière tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauvées.

L'avant-garde du maréchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut ébranlée
par le feu des bombardes flamandes. Les archers du bâtard de Renty
s'avancèrent aussitôt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois
fois les chevaliers bourguignons essayèrent de rompre les rangs des
Gantois, trois fois ils furent repoussés; un écuyer du Hainaut, nommé
Jean de la Guyselle, périt en cherchant à les suivre. D'autres
chevaliers voulurent le venger et succombèrent à leur tour; là
tombèrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles
serviteurs du duc de Bourgogne.

Le mouvement des assaillants avait échoué; ils reculaient déjà après
deux heures d'une mêlée sanglante, et Philippe, qui suivait avec
inquiétude les chances du combat, hésitait encore à y intervenir avec
les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se
fit entendre au centre du bataillon carré que formaient les Gantois.
Une mèche enflammée avait été lancée sur leurs tonneaux de poudre.
Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait été
la première victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fumée,
sa voix expirante qui répétait: «Fuyez! fuyez!» Ce cri qui se mêle à
celui des mourants et des blessés, le désordre que les ravages de
l'explosion répandent au sein des milices communales, étroitement
serrées les unes près des autres, la destruction de toutes les
munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus
braves, tout tend à ébranler la résolution des Gantois. Ils
abandonnent précipitamment leurs positions, et une retraite confuse
succède à un combat acharné.

Philippe a remarqué la terreur de ses ennemis: il se porte en avant
avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue
acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire.
«Notre-Dame et Bourgogne!» s'est écrié le duc: à sa voix toutes les
bannières s'inclinent et passent à sa suite sur les cadavres qui
couvrent la plaine.

Les Bourguignons, s'avançant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient
l'aile droite des Gantois dans les fondrières boisées qui s'étendent
au nord de Gavre, et la séparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient
entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs
archers. La situation des Gantois devenait à chaque moment plus
affreuse. Jean de Nevele, le bâtard de Blanc-Estrain et quelques
autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux réussirent à traverser
l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitèrent trouvèrent la mort
dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les
entraînait au fond de l'eau, et ceux-là mêmes qui d'un bras plus
vigoureux parvenaient à lutter contre le courant périssaient sous les
traits que les archers picards leur décochaient de tous côtés.
Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon
d'autres, leurs cadavres formèrent une digue devant laquelle le fleuve
se détourna comme par respect pour le malheur.

Huit cents ou mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie
entourée d'un large fossé et bordée par une haie d'épines. Puisqu'ils
ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils
voulaient du moins que leur mort servît à sa gloire. On remarquait
parmi eux des échevins, des _hooftmans_, des bourgeois appelés depuis
longtemps à d'honorables fonctions par l'élection populaire: leur
autorité ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang;
mais une dernière espérance était réservée à leur dévouement. Une
résistance énergique pouvait, en suspendant la poursuite des
vainqueurs, laisser à leurs amis le temps de fermer les portes de Gand
et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie.

Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied à terre,
rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les
encourage par sa présence, et, n'écoutant que la colère qu'il ressent
en voyant ses hommes d'armes arrêtés dans leurs attaques successives,
il pousse lui-même son cheval au delà du fossé et se précipite au
milieu des Gantois; mais il est aussitôt entouré, et son écuyer
Bertrandon de la Broquière a à peine le temps d'élever son pennon en
signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de
Charolais: réunissant quelques hommes d'armes pour délivrer son père,
il s'élance dans la mêlée; au même moment, un coup de pique l'atteint
au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir
disparaître dans cette arène marécageuse toute la dynastie de Jean
sans Peur, quand les archers, pénétrant dans le retranchement des
Gantois, les contraignent à reculer. Déjà l'on dirige contre eux leurs
propres pièces d'artillerie abandonnées sur le champ de bataille;
l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais à chaque pas la vigueur
de la résistance en retarde le dénoûment. «Certes, écrit le panetier
du duc de Bourgogne qui dans cette journée combattait près de son
maître, un Gantois de petit état fist ce jour tant d'armes et tant de
vaillance, que si telle aventure estoit advenue à un homme de bien ou
que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur à son
hardement.»

La tâche qu'a laissée incomplète le chroniqueur qui admirait, même
chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dévouement et un courage
que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce
aujourd'hui de remplir à l'honneur de la mémoire de nos pères. Un
chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rêves apparaître un
vénérable vieillard, vêtu de blanc, qui lui dit: «Je suis le génie de
l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.»
Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie
assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein déchiré, le front
chargé de poussière, demandant en vain aux témoins de sa décadence
présente les pompeux récits de sa grandeur passée. C'est à sa voix que
j'ai entrepris ce long et pénible pèlerinage de l'histoire qui,
ressuscitant la mort et peuplant le néant, rebâtit à son gré, dans la
solitude, les grandes cités et les foyers heureux des nations
prospères. Je l'ai suivi, par l'étude attentive des sources écrites,
depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand
de la Hanse, du château de Robert de Commines à Durham jusqu'aux
remparts de Lisbonne et de Bénévent, jusqu'aux tours de Byzance et de
Jérusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succédait la
paix intérieure, fécondée par les merveilles de l'industrie, je l'ai
continué pas à pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la
terre natale de ces illustres représentants des communes dont j'avais
à peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux où ils naquirent,
luttèrent et moururent. Tantôt, dans l'enceinte désolée des cités
reines de la triade flamande, mon regard, trompé par mes souvenirs,
rendait au marché du Vendredi, à Gand, tout son peuple transporté par
l'éloquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs
innombrables métiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements
d'orfévrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de
Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble
gage de fidélité la pauvre maison où Louis de Male avait trouvé un
asile; tantôt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois
et des bruyères, j'allais tour à tour sonder la fondrière couverte de
roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer à Azincourt
sur les débris du manoir que remarqua Henri V, ou à Guinegate sous
l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe
d'Artevelde victorieux, à Roosebeke le ravin étroit où il périt vaincu
et fugitif; mais jamais mon émotion ne fut plus vive qu'au moment où
l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le théâtre de l'extermination
des huit cents Gantois qui arrêtèrent toute l'armée victorieuse du duc
de Bourgogne. Vues de là, les collines de Semmersaeke, par un bizarre
rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke
lorsqu'on les découvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des
arbres me cachait Gavre et le vallon où le combat s'engagea, mais je
découvrais derrière moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers
défenseurs de la liberté flamande aperçurent de leur dernier asile la
fumée du toit paternel; ce spectacle put contribuer à soutenir leur
énergie dans le combat, et leur œil mourant salua sans doute les
remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de
Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils
donnent encore au pré de 1453, en souvenir du combat dont il fut le
théâtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui
du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coulé entre ces
deux prairies!

Vingt mille Gantois avaient succombé à la bataille de Gavre; trois
cents à peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mît
à mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette
plaine jonchée de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantées
ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empêcher de s'écrier:
«Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple
qui a péri,»--«et là, ajoute Chastelain, fust la première fois qu'il
avoit eu pitié des Gantois.» Pitié douteuse après le combat et les
supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitôt pour
conduire les siens de l'extermination du champ de bataille à l'assaut
de Gand, c'est-à-dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher
un guide qui enseignât le chemin le plus facile. On s'empara d'un
laboureur, on le menaça, on le contraignit à marcher le premier à
l'avant-garde; il obéit, et exécutant son dessein au péril de ses
jours, il ramena l'armée bourguignonne, par des routes détournées, au
camp qu'elle occupait la veille. «Comment, s'écria Philippe, je
entendois qu'on me menast droit à Gand et on m'amaine en mon logis!»
Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et
confirma les espérances que d'autres défenseurs de la Flandre avaient
payées de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat.

Déjà d'épaisses troupes de fuyards se pressant en désordre avaient
paru devant Gand: on leur avait fermé les portes de crainte que les
Picards ne pénétrassent avec eux dans la ville; mais les femmes
éplorées, assemblées sur les remparts, cherchaient à reconnaître parmi
eux un père, un époux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur
les désastres de cette journée. Il n'y avait point de famille qui
n'eût été frappée dans ses affections les plus chères, point de maison
qui n'eût son deuil. Huit échevins de Gand étaient morts les armes à
la main; deux cents moines accourus au combat, à l'exemple du frère
lai de Ter Doest, qui s'illustra à la bataille de Courtray, n'avaient
pas reparu; ils gisaient à Gavre dans leurs robes de bure au milieu
des cottes d'armes ensanglantées. Pendant toute la nuit des
gémissements lamentables retentirent à Gand dans toutes les rues, et
l'effroi s'accrut le lendemain à l'aspect des hommes d'armes
bourguignons: l'on se préparait à repousser leurs tentatives hostiles
lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiéret et le roi d'armes
de Flandre, porteurs d'un message pacifique.

Le duc de Bourgogne avait, le soir même de la bataille, réuni son
conseil: le sire de Créquy et les chevaliers les plus sages
insistèrent pour que l'on offrît la paix aux Gantois, telle qu'on
l'avait proposée à leurs députés aux conférences de Lille: ils
représentèrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses
pertes ou tout au moins en réparer les malheurs; que le siége d'une si
grande cité présentait toujours, par les difficultés qui en étaient
inséparables, des chances incertaines de succès; que cette guerre
pouvait d'ailleurs être troublée par des complications extérieures,
soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre où les communes
favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des
Français en Guyenne qui permettraient à Charles VII de prendre
ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son
sceau sur des lettres où il engageait les Gantois à traiter sous la
protection d'un sauf-conduit.

Une suspension d'armes avait été conclue: elle devait durer jusqu'au
25 juillet à midi. Dès le point du jour, l'assemblée du peuple fut
convoquée. Le bâtard de Blanc-Estrain et les compagnons de la
Verte-Tente se rangèrent du côté de ceux qui voulaient continuer la
guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment était
arrivé de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On
racontait d'ailleurs que, par exception à une sentence commune,
quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombés au pouvoir
des Picards, avaient été épargnés, parce que les Picards en
attendaient de riches rançons: rejeter toute négociation, c'était les
condamner à la mort.

Parmi les députés de Gand, on remarquait l'abbé de Tronchiennes, le
prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon,
Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils
s'adressèrent au comte de Charolais pour que l'on adoucît les
conditions de la paix. Ils ne pouvaient guère espérer qu'on modifiât,
après leurs revers, les propositions qui leur avaient été faites au
temps de leur puissance, et on se contenta de leur répondre «que
seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.»

Le traité de Gavre fut conclu le lendemain.

Il portait que le doyen des métiers et le doyen des tisserands
n'auraient plus de part à l'élection des échevins;

Que les usages qui réglaient la concession du droit de bourgeoisie
seraient abrogés;

Que les sentences de bannissement ne pourraient être prononcées par
les échevins qu'avec l'intervention du bailli du duc;

Que les échevins de Gand ne pourraient plus faire publier des édits,
ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur
serait plus permis dorénavant de placer leurs titres au haut des
lettres qu'ils écriraient aux officiers du duc;

Que les Gantois livreraient leurs bannières au duc «en signe de la
réparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et
portant contre luy icelles bannières;»

Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs établis «soubz couleur
d'exécuter leurs sentences et commandements;»

Qu'ils ne connaîtraient plus des appels interjetés dans le pays des
Quatre-Métiers, dans le pays de Waes ou dans les châtellenies d'Alost,
d'Audenarde et de Courtray;

Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et
cinquante mille ridders pour relever les croix et les églises;

Que les _hooftmans_, les échevins et les doyens, accompagnés de deux
mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc «à demie
lieue hors d'icelle ville, à tel jour qu'il plaira à mondit seigneur
ordonner et déclarer, à savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs
chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes,
et tous se mettront à genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans
en l'estat dessus dit, diront, _en langage françois_, que faulsement
et mauvaisement et comme rebelles et désobéissans, et en entreprenant
grandement à l'encontre de mondit seigneur et de son autorité et
seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont créé _hooftmans_ et couru
sus à mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en
requièrent en toute humilité mercy et pardon à mondit seigneur. Et ce
fait, tous ensemble et à une voix crieront mercy.»

On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les
Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le
jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit à leur armée se
préparant à combattre le duc lui-même à Rupelmonde serait «murée et à
toujours comdempnée.»

Pour reproduire toute la physionomie de ce traité, il faut y ajouter
cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de
la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hæc in campis in exercitu
prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini
ducis_. Le notaire s'inquiétait peu de l'élégance du style dans la
rédaction de ce parchemin où le duc de Bourgogne pouvait imprimer
pour sceau la pointe sanglante de son épée.

Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si
humble dans les usages, quoique les mœurs fussent si fières, il faut
remarquer dans ce traité une tendance à donner sur plusieurs points
satisfaction aux réclamations des Gantois.

Leurs priviléges furent maintenus par une charte spéciale où le duc
déclara vouloir «qu'ils restassent entiers en leurs franchises.»

La liberté des personnes fut garantie, et Gand ne déposa les armes
qu'en trouvant dans la paix même une protection suffisante pour les
capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits.

Il fut aussi expressément entendu que si le bailli refusait de
soutenir les échevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait à
étendre son autorité criminelle et civile au delà des termes du
privilége de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait
privé de son office, et de plus «puni et corrigé selon l'exigence du
cas.» Les bourgeois de Gand devaient continuer à ne relever que du
jugement de leurs échevins, s'ils commettaient quelque délit «hors
franches villes de loy,» c'est-à-dire dans un lieu où leur
manqueraient les garanties protectrices des institutions communales.

Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il eût été vainqueur, le
projet de rétablir la gabelle du sel, cet impôt odieux qui avait été
la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes,
après la pacification de Gand, fut de faire enfermer au château de
Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profité de ces
discordes pour allumer la guerre.

Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende
qui leur avait été imposée, et qu'en 1456 il leur accorda quelques
nouveaux priviléges afin que le retour de leur prospérité les consolât
de leur abaissement et de leur humiliation. Moins généreux à l'égard
des villes qui étaient restées étrangères à l'insurrection, il avait
résolu, à l'exemple de Louis de Male après la bataille de Roosebeke,
de les obliger à venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes
chartes de priviléges, pour qu'elles fussent revues et scellées de
nouveau: leur fidélité lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien
à redouter de leur puissance.

Deux jours après son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne
en avait adressé, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi
de France: «Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous
signifie, pour ce que je sçay de certain que serez bien joieux
desdites nouvelles et de la grâce que Dieu m'a fait présentement.»
Cette lettre parvint à Charles VII le 9 août; la nouvelle du combat de
Castillon, où Talbot avait péri, ne le consola peut-être pas du
résultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne était
désormais inutile à l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre.

Il ne restait plus à Philippe qu'à recevoir solennellement «en sa
grâce» ces bourgeois de Gand qui l'avaient en 1443 retenu captif
pendant quelques jours. Le 30 juillet, vers midi, à Ledeberg, assez
près de la porte Saint-Liévin, il se plaça au milieu de son armée
rangée en ordre de bataille: il était lui-même armé de toutes pièces,
et montait le cheval qui avait été blessé sous lui dans le pré de
Semmersaeke. Le maréchal de Bourgogne conduisit successivement près du
duc les magistrats et les bourgeois de Gand, les uns «en leurs
chemises et petits draps,» les autres vêtus de deuil, sans ceinture et
sans chaperon. Baudouin de Fosseux, moine de Saint-Bavon, prit la
parole en leur nom et demanda, par trois fois, merci pour le peuple de
Gand. Philippe répondit en français: «Soyez-nous doresnavant bons
sujets, nous vous serons bon et loyal seigneur.» Puis, sans entrer à
Gand, il reprit la route d'Audenarde. On portait devant lui, comme des
trophées de sa victoire, les bannières des métiers qu'il s'était fait
remettre, et ce fut par son ordre qu'on les déposa, partie à
Notre-Dame de Halle, partie à Notre-Dame de Boulogne. Depuis ce jour,
dans les fréquents pèlerinages qui se dirigèrent de Gand vers ces
sanctuaires vénérés, les souvenirs de la patrie puissante et libre se
mêlèrent à toutes les prières, se retrouvèrent dans tous les voeux.

L'année 1453 fut la plus triste du quinzième siècle; elle vit aux deux
extrémités de l'Europe le triomphe de la force sur la civilisation,
représentée ici par les traditions expirantes des lettres, là par les
progrès sans cesse croissants de l'industrie et des arts. Les Ottomans
de Mahomet II envahissaient Constantinople, héritière d'Athènes et de
Rome, au moment où les Picards de Philippe effrayaient par leurs
violences ce peuple et ces cités que l'éloquent historiographe de la
maison de Bourgogne appelle lui-même «très-grave peuple, et villes de
grant pollicie, lesquelz il convient régir «en justice et en droit.»



TABLE.

                                                                Pages.

    LIVRE QUATORZIÈME.--Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
    Nouvelle invasion de Charles VI.--Pacification de la
    Flandre.--Croisade de Nicopoli.                                  1

    LIVRE QUINZIÈME.--Jean sans Peur.--Tendance des communes à
    reconstituer la nationalité flamande.--Combats, crimes et
    intrigues.                                                      55

    LIVRE SEIZIÈME.--Philippe l'Assuré ou le Bon.--Continuation
    des guerres en France.--Troubles de Bruges.--Splendeur de
    la cour du duc de Bourgogne.                                    98

    LIVRE DIX-SEPTIÈME.--Insurrection des Gantois.--Combats de
    Lokeren, de Nevele, de Basele.--Bataille de Gavre.             166


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Flandre (T. 3/4)" ***

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