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Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume V (of V)
Author: Talleyrand-Périgord, Charles Maurice de, prince de Bénévent, 1754-1838
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du prince de Talleyrand, Volume V (of V)" ***

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http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    MÉMOIRES

    DU PRINCE

    DE TALLEYRAND


    PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES

    PAR

    LE DUC DE BROGLIE

    DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

    V

    PARIS
    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1892

    Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays
    y compris la Suède et la Norvège.



MÉMOIRES

DU

PRINCE DE TALLEYRAND

[Illustration: LE PRINCE DE TALLEYRAND 1838
(D'après Ary Scheffer).]



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR


Le cinquième et dernier volume des _Mémoires_ du prince de Talleyrand
complète la publication dont les exécuteurs testamentaires du prince
avaient laissé le soin à des mandataires de leur choix. Les éditeurs
accomplissent l'engagement qu'ils ont pris en remettant à M. le
Directeur de la Bibliothèque nationale les volumes manuscrits dont le
texte aujourd'hui imprimé est l'exacte reproduction. Il sera ainsi
aisé de se convaincre qu'ils ne se sont permis de faire subir au dépôt
qu'ils avaient reçu aucune modification et aucun retranchement
d'aucune sorte.

A la vérité, le recueil mis ainsi à la disposition du public n'étant
point un écrit autographe mais une copie certifiée par les exécuteurs
testamentaires, cette constatation, suffisante pour attester la
sincérité scrupuleuse des éditeurs, ne le serait pas à elle seule, à
défaut d'autres témoignages, pour terminer la controverse qui a
été élevée sur le caractère des _Mémoires_ eux-mêmes. Heureusement, la
discussion à laquelle cette controverse même a donné lieu a déjà suffi
pour dissiper tous les doutes.

La question de l'authenticité des _Mémoires_ de Talleyrand a été
débattue, en effet, à fond dans la presse et leur caractère original
établi jusqu'à l'évidence par des critiques éminents et par les juges
dont l'autorité est la moins contestée. M. Sorel dans le _Temps_, M.
Chuquet dans la _Revue critique_, M. Gustave Monod et M. Farge dans la
_Revue historique_, se sont prononcés avec la compétence que leur
donnent leurs études comparées de tous les documents touchant à
l'histoire contemporaine; et à l'appui du même jugement, M. Pierre
Bertrand a apporté dans la _Revue encyclopédique_ des détails curieux
sur les procédés de composition du prince de Talleyrand, tels qu'il a
été en mesure de les reconnaître dans la publication qu'il a faite de
plusieurs de ses lettres inédites.

Si je reviens donc aujourd'hui sur un sujet qui peut paraître épuisé,
ce n'est pas dans la pensée de rien ajouter à des démonstrations si
concluantes, mais simplement pour en offrir la reproduction et le
résumé aux lecteurs qui, n'ayant pu suivre les phases du débat,
désireraient être fixés sur la véritable valeur de l'œuvre mise
aujourd'hui tout entière entre leurs mains.

Quelques mots suffiront pour rappeler sur quels points la contestation
a porté et dans quelle mesure exacte elle a été renfermée. On n'a pas
essayé d'assimiler les _Mémoires_ de Talleyrand à ces compositions
apocryphes qui abondent dans notre littérature, véritables romans
historiques, fabriqués de toutes pièces par des artistes de profession
et mis ensuite par eux sous le nom de tel ou tel personnage célèbre.
L'origine certaine des documents et l'empreinte d'un esprit supérieur
visible dans certaines parties ne pouvaient prêter à des suppositions
de cette espèce. On s'est borné à soutenir que le texte primitif avait
été mutilé, remanié et n'arrivait ainsi à la publicité qu'après avoir
subi des altérations qui le rendaient méconnaissable; et pour
justifier cette assertion, on a signalé dans le récit de la vie
publique ou privée du prince soit des lacunes qui semblent l'effet de
retranchements faits après coup par une main étrangère, soit des
confusions de faits ou de noms qui n'auraient pas dû échapper à
l'auteur puisque l'erreur porte sur des événements auxquels il a été
personnellement mêlé et sur des contemporains, adversaires ou amis,
qu'il a personnellement connus. L'absence d'un manuscrit autographe
s'expliquerait alors par le dessein, arrêté chez ceux qui l'ont
transcrit, de faire disparaître les traces des modifications qu'ils
n'auraient pas craint d'y apporter.

On doit reconnaître, en effet, que dans les _Mémoires_ ne
figurent pas, du moins avec le même degré de détail et d'importance,
tous les événements de la vie de l'auteur qui ont trouvé place depuis
longtemps dans sa biographie. La narration passe très rapidement et
sans insister sur les débuts de la carrière politique de Talleyrand,
le rôle qu'il a joué à l'Assemblée constituante, ses rapports avec les
personnages illustres qui ont alors occupé la scène, les missions et
les fonctions publiques qu'il a remplies pendant cette première phase
de la Révolution. A ne considérer même que la dimension des récits, il
y a loin des quelques chapitres consacrés à ces années de jeunesse aux
développements qui sont réservés à l'exposition complète et détaillée
des grandes négociations de 1814 et 1830. Mais loin que cette
différence dût surprendre, on devait s'y attendre, et elle ne présente
rien à nos yeux que de très naturel. Dans le cours d'une existence
presque séculaire, Talleyrand, associé à toutes les vicissitudes dont
l'Europe et la France avaient été le théâtre pendant cette période
d'agitation, avait vu en réalité changer la face du monde autour de
lui; et par l'effet d'une si longue expérience suivie de déceptions
répétées, il devait lui arriver, comme à la plupart des hommes de sa
génération, de ne retrouver presque rien en lui de l'état d'âme et
d'esprit qu'il avait partagé avec beaucoup des plus sages de ses
contemporains. Au moment où il prenait la plume, au lendemain de la
Restauration à laquelle il avait puissamment contribué, le prince
de Talleyrand, venant de représenter la monarchie légitime à Vienne
devant l'Europe assemblée, conservait bien peu d'idées et de traits
communs avec l'abbé de Périgord siégeant au côté gauche de l'Assemblée
constituante, et il devait avoir peine à reconnaître en lui-même à
travers un passé si lointain ce modèle presque effacé. Il avait
beaucoup appris et peut-être aussi un peu oublié. Bien des résolutions
qu'il avait appuyées dans des jours d'espérance, d'illusion et d'orage
devaient lui apparaître, sinon comme un entraînement dont il n'avait
pas su se défendre, au moins comme des nécessités qu'il avait dû
subir. Comment ne se serait-il pas hâté de tourner cette page de son
histoire pour arriver rapidement à celle où étaient inscrits les
services éminents qu'il venait de rendre à son pays? Comment se
serait-il attardé à retracer avec complaisance, pour la postérité des
impressions dont il avait peut-être lui-même perdu, et dont il ne se
souciait pas, en tout cas, de raviver la mémoire?

Un homme qui a exercé sur les affaires politiques de son temps une
action pareille à celle qui est échue à Talleyrand ne se met pas à
écrire, comme un narrateur ordinaire, uniquement pour charmer les
loisirs de l'âge avancé en repassant sur les souvenirs de sa jeunesse.
Sa pensée constante est de faire apprécier la mesure des efforts qu'il
a faits pour servir les intérêts qui lui étaient confiés et les
résultats qu'il s'applaudit d'avoir obtenus. A ce point de vue,
1789 ne rappelait à M. de Talleyrand qu'une activité dépensée sans
fruit. Est-il étonnant qu'il ait mieux aimé s'occuper de la grandeur
et de l'utilité incontestables du rôle qu'il avait joué en 1814 et
1830? On n'a point, d'ailleurs, tenu une si grande place dans son
siècle sans avoir été sujet à beaucoup d'accusations et de reproches.
Des Mémoires n'ont point alors pour but de révéler des faits inconnus,
mais de préparer les pièces d'un procès qui doit être instruit devant
l'histoire, et l'histoire elle-même y doit chercher encore moins des
informations nouvelles que les éléments propres à l'éclairer sur le
jugement qu'elle est appelée à porter.

Je sais bien qu'on s'était fait assez généralement des _Mémoires_ de
Talleyrand une idée toute différente de celle que la connaissance
aujourd'hui complète a réalisée. Par l'effet des précautions peut-être
excessives prises par les exécuteurs testamentaires pour prévenir une
publication prématurée, on s'était plu à se figurer que le secret
n'avait pu être aussi longtemps gardé que parce qu'il portait sur des
faits de nature délicate et mystérieuse et que, le voile une fois
levé, on verrait apparaître des révélations piquantes, des portraits
satiriques, des anecdotes malignes, qui sait? peut-être même des
confidences sur les facilités que le relâchement des mœurs permettait
au clergé mondain de l'ancien régime. Le ton grave du récit
particulièrement approprié à la nature des sujets traités a
déconcerté cette curiosité frivole, et de là à supposer qu'on avait
supprimé à dessein tout ce qui aurait pu la satisfaire, il n'y avait
qu'un pas. Mais il n'était pas nécessaire d'avoir connu M. de
Talleyrand, il suffisait d'avoir vécu avec ceux qui l'avaient approché
pour n'avoir jamais conçu une idée et, par conséquent, n'avoir pas à
perdre une illusion de cette nature. Il suffisait même de se rappeler
que parmi les reproches de tout genre qu'on a pu lui faire, celui de
manquer de tact et de goût est peut-être le seul qu'on lui ait
épargné. Si des écrivains sérieux ont pu chercher dans ses _Mémoires_
ce genre d'intérêt et s'étonner de ne l'y pas trouver, ils ont fait
preuve d'un défaut de jugement qui ne leur permettrait pas de
prétendre à la qualité d'historiens.

On ne comprend pas davantage comment, avec la moindre habitude
d'écrire l'histoire d'après des documents originaux, on pourrait
attacher une réelle importance à quelques erreurs de chronologie ou de
noms propres qu'on a pu relever dans les _Mémoires_ de Talleyrand. Au
lieu d'y voir une marque de contrefaçon, on doit y reconnaître ce
qu'il y a de plus simple au monde: une défaillance de mémoire
inévitable au bout d'une longue vie écoulée dans des circonstances si
diverses. J'ose affirmer qu'il n'y a pas de Mémoires connus, même ceux
dont l'authenticité est la moins douteuse, qui ne renferment des
erreurs plus graves et qui, examinés à la loupe, ne supportent
moins bien l'examen. Je puis invoquer, à cet égard, mon expérience
personnelle faite dans diverses conditions.

J'ai eu l'occasion, par exemple, dans le cours de mes travaux,
d'étudier avec soin les Mémoires laissés par les hommes qui avaient
joué pendant le XVIIIe siècle un rôle important comme ministres,
généraux ou ambassadeurs: je citerai, entre autres, le maréchal de
Belle-Isle et le marquis d'Argenson: et en comparant ensuite leurs
récits avec leur correspondance écrite pendant leur gestion, ce n'est
pas une fois, par hasard, c'est à tous moments que j'ai rencontré des
différences, des contradictions même, en apparence inconciliables,
entre le détail des faits tels qu'ils les ont rapportés après coup
dans leur retraite et tels qu'on les trouve dans leurs lettres écrites
au lendemain même du jour où les incidents se sont produits. Beaucoup
de ces différences sont motivées sans doute par le désir de se
justifier de certains reproches ou d'accroître le mérite de certains
services, mais d'autres n'ont d'explication que des oublis ou des
confusions involontaires.

De plus, deux hommes politiques ayant tenu une place considérable dans
notre histoire contemporaine--et dont l'un a cessé de vivre--ont bien
voulu me faire part de tout ou partie de leurs souvenirs inédits, et
je me suis permis de leur signaler, dans le récit des événements où
ils avaient figuré comme acteurs principaux, des inexactitudes très
inoffensives, sans doute, et très innocentes, mais beaucoup plus
graves que celles dont on accuse les _Mémoires_ de Talleyrand, et ils
se sont empressés, sur ma seule observation, de les reconnaître et de
les réparer.

J'ajouterai qu'appelé à publier moi-même les Souvenirs de mon père,
j'ai pu constater, d'après son propre témoignage, combien l'homme le
plus consciencieux, écrivant après de longues années, doit se défier
de la fidélité de sa mémoire et a de précautions à prendre pour ne pas
la trouver en défaut.

On sait que le premier acte et l'un des plus caractéristiques de la
vie politique de mon père fut la résolution qu'il prit en 1815 de
siéger à la Chambre des pairs dans le procès du maréchal Ney, bien
qu'il n'eût pas encore l'âge légal pour délibérer et qu'il ne dût
l'atteindre que le jour où la sentence serait portée. Combien de fois
ne l'avais-je pas entendu raconter le détail de la première séance à
laquelle il avait assisté et dont l'impression devait être restée
gravée dans son esprit en traits ineffaçables, en raison de la gravité
et de la nouveauté du spectacle qu'il avait sous les yeux. Le sujet du
débat, me disait-il, était ce jour-là la décision du point peut-être
le plus important de la cause: la question de savoir si on
appliquerait au maréchal le bénéfice de l'amnistie promise aux
rebelles par la capitulation de Paris. Quelle surprise n'ai-je donc
pas éprouvée en retrouvant dans ses Souvenirs ces mêmes détails, mais
rapportés avec la réserve qu'on va lire:

«Le 4 décembre, écrit-il, je pris séance, j'entrai à onze heures du
matin dans la Chambre du conseil déjà réuni: la Chambre du conseil,
c'est-à-dire le lieu où la Chambre délibérait hors la présence du
public, c'était la galerie de tableaux. Je vois encore ici la position
de chacun des membres à moi connus et la place que je pris moi-même au
dernier banc. Chose inconcevable, si j'en étais requis, je prêterais
serment que le sujet de la délibération c'était la question de savoir
si l'on permettrait au maréchal Ney de plaider la capitulation de
Paris. On sait que ce fut le tort, le grand tort, je dirai presque le
crime de la Chambre des pairs d'avoir en ceci fermé la bouche à
l'accusé. J'entends M. Molé parler dans un sens, Lanjuinais et Porcher
de Richebourg en sens opposé. Cette séance a fait époque dans ma vie.
Comment se fait-il que je me trompe? Il le faut bien, néanmoins,
puisque le procès-verbal place cette séance non le premier, mais le
dernier jour du procès à l'issue des plaidoiries. Mais tout en
reconnaissant mon erreur, c'est ma raison qui se soumet, ma mémoire
reste intraitable, et, je le répète ici, je prêterais serment contre
le procès-verbal.»

       *       *       *       *       *

Supposons maintenant que le narrateur n'eût pas été en mesure de
consulter les procès-verbaux de la Chambre des pairs et eût mis par
écrit ses souvenirs tels qu'il les avait gardés, cette erreur de date
suffirait-elle pour contester soit la véracité de l'écrivain,
soit l'authenticité du texte[1]?

Enfin, s'il suffisait d'une erreur sur la qualité d'un personnage
public pour mettre en doute la sincérité d'un écrit, comment expliquer
que, dans le petit nombre de lettres autographes de M. de Talleyrand
lui-même que nous possédons, on trouve, à cet égard, des méprises plus
considérables que celles qu'on a signalées dans ses _Mémoires_?
Comment expliquer, par exemple, que, parlant à l'empereur Alexandre,
il donne la qualité de beau-frère du roi Frédéric-Guillaume au chef
d'une maison assurément très illustre, mais qui ne tenait à la famille
royale de Prusse que par des liens de parenté beaucoup plus
éloignés[2], et comment expliquer qu'au lieu de réparer cette erreur,
deux jours après, il la renouvelle en rendant compte au roi Louis
XVIII de son entretien? Assurément, pour un homme de cour, pour
un diplomate vivant et causant avec les souverains, sachant combien
ils aiment peu qu'on se méprenne sur ce qui les touche, il y avait là
une inexactitude ou une maladresse beaucoup plus grande que celle qui
consiste à avoir donné au directeur Carnot, en 1796, le grade de
général, qui ne lui a été conféré qu'en 1813.

On chercherait donc vainement à tirer parti, contre la confiance due
aux _Mémoires_ dans leur ensemble, de ces incorrections inévitables
portant sur de telles minuties. Reste à expliquer pourquoi le
manuscrit que les exécuteurs testamentaires ont laissé est une copie
certifiée et non pas un texte autographe. La réponse est des plus
simples: c'est qu'un pareil texte--au moins dans les conditions qu'on
suppose--n'a probablement jamais été entre leurs mains, et connaissant
les habitudes de M. de Talleyrand, ils n'en ont éprouvé eux-mêmes
aucune surprise.

Tous ceux qui avaient vécu auprès de M. de Talleyrand savaient, en
effet, que le travail matériel le fatiguant, il n'écrivait de sa
propre main que ses lettres intimes ou celles que, par respect pour
les personnes à qui il les adressait, il ne se croyait pas permis de
faire passer par la plume d'un secrétaire. Pour les travaux de plus
longue haleine il dictait; la dictée faite, il la revoyait, y
apportait des corrections pour rendre l'expression plus conforme à sa
pensée; puis la pièce ainsi revue était recopiée de nouveau et classée
dans ses papiers. Quelquefois, il jetait au courant de la plume
quelques idées sur le papier et laissait à un secrétaire le soin de
relier entre eux ces fragments détachés. Enfin, quand il avait pleine
confiance dans l'intelligence et l'habileté de ce collaborateur, il se
bornait à lui faire connaître le fond de la pensée qu'il voulait
exprimer, et en se réservant à lui-même la tâche de corriger la forme
pour lui donner plus de force et d'élégance. C'étaient des textes
ainsi préparés, mais dont aucun probablement n'était de la propre main
de l'auteur, que M. de Bacourt a reçus en dépôt; et en les
transcrivant de nouveau il n'a cru altérer en rien leur caractère, ni
surtout leur enlever aucune garantie d'exactitude et d'authenticité.
Que gagnerait-on, en effet, à avoir sous les yeux ces textes
originaires (remarquez que je ne dis nullement originaux)? ce seraient
des copies tout comme celles que nous avons reçues, sauf qu'au lieu
d'être reliées en volumes et toutes d'une même main, ce seraient des
cahiers détachés peut-être d'écritures différentes, tout aussi
susceptibles et tout aussi facilement suspectées de suppression ou
d'interpolation, et pour y ajouter foi, il faudrait toujours s'en
rapporter à la loyauté des exécuteurs testamentaires et en particulier
du dernier survivant, M. de Bacourt[3].

Je sais bien que c'est cette loyauté même de M. de Bacourt que, sans
craindre de contredire l'opinion unanime de ceux qui l'ont connu, on
n'a pas hésité à mettre en suspicion. A cette occasion, on rappelle
que la marque de confiance dont M. de Talleyrand avait honoré M. de
Bacourt n'était pas la première du même genre qui lui eût été
conférée; son nom figure déjà en tête d'une publication faite, il y a
plusieurs années, contenant des pièces très importantes relatives aux
rapports de Mirabeau avec la cour de Louis XVI, et dont le comte de La
Marck, depuis prince d'Arenberg, avait été l'intermédiaire. M. de La
Marck en mourant avait chargé M. de Bacourt de faire connaître ces
pièces au public pour bien établir le caractère, suivant lui mal
apprécié, de ces relations secrètes de Mirabeau, et on accuse M.
de Bacourt de n'avoir pas porté un scrupule suffisant dans
l'accomplissement de ce mandat. Quelques-unes des pièces, dont on
trouve la trace, ont dû être supprimées et laissées dans l'ombre; et
on en conclut que c'est à une élimination du même genre que M. de
Bacourt a procédé dans la publication des _Mémoires_ de Talleyrand. Le
fait allégué fût-il vrai--ce que je n'ai pas à discuter ici--je ne
vois pas quelle conclusion on serait en droit de tirer d'une
assimilation faite entre deux situations qui n'ont rien de pareil. M.
de La Marck avait réuni une vaste collection de papiers de dates et
d'origines différentes. C'étaient des lettres et des notes, les unes
émanant de Mirabeau lui-même, les autres à lui adressées, d'autres
postérieures à sa mort. C'est de cet ensemble un peu confus de
documents qu'il avait entrepris de tirer la justification de l'homme
illustre dont il avait été le confident et l'ami. Mais pour atteindre
ce but et produire l'effet désiré, ou seulement pour mettre un peu
d'ordre et de clarté dans la suite des pièces et en faire comprendre
au lecteur le sens et la portée, un classement et par suite un choix
étaient à faire. C'est à cette tâche que M. de La Marck s'était
appliqué; mais le déclin de sa santé ne lui permettant pas de la mener
à fin, il léguait à M. de Bacourt le soin de l'achever dans l'esprit
et avec les intentions qui lui étaient connues. De quelque manière que
le mandataire se soit acquitté de sa commission, il usait de son
droit et surtout ne trompait personne. Car on ne voit nulle part que
M. de La Marck lui eût enjoint de mettre au jour sans distinction tout
ce que son testament lui remettait, et lui-même n'a non plus prétendu
nulle part s'être dessaisi de tout ce qu'il avait entre les mains.
Enfin--et c'est ici dans le cas présent le plus important--on ne dit
pas et même on ne soupçonne pas que M. de Bacourt ait fabriqué
lui-même aucune des pièces qu'il livrait à l'impression avec
l'intention de faire passer sa prose sous le couvert et sous le nom
d'autrui[4].

Tout autre et bien plus grave serait le tort ou plutôt l'injure qu'on
ferait à la mémoire de M. de Bacourt, si on admettait l'imputation
dont elle est l'objet. Chacun des volumes manuscrits des _Mémoires_ de
Talleyrand porte, on le sait, à la dernière page l'attestation, signée
par M. de Bacourt lui-même, que le contenu en est _authentique_ et
_complet_. Or admettons que, par une subtilité de conscience assez
difficile à comprendre, un homme d'honneur pût se croire autorisé à
attester l'intégrité d'un recueil qu'il aurait lui-même altéré et
mutilé. Mais une fois les suppressions et les altérations faites, pour
faire disparaître dans la suite et la trame du récit des solutions de
continuité trop visibles, il aurait fallu prendre la plume, combler
les lacunes, rétablir les transitions interrompues, en un mot prêter à
l'auteur parlant à la première personne, comme un personnage de
comédie, un langage qu'il n'a pas tenu. Les critiques de M. de Bacourt
n'ont pas reculé devant cette supposition; il y a même des chapitres
entiers où ils ont prétendu ne pas reconnaître la touche élégante et
délicate de Talleyrand, et dont ils ne font pas difficulté d'attribuer
la composition à celui qui s'est couvert de son nom. Ici, il n'y a
aucun ambage possible: le fait, s'il était vrai, serait une
falsification pure et simple et un mensonge sans aucune circonstance
atténuante.

Comment alors ne pas tenir compte du témoignage unanime et de la
protestation indignée de tous ceux qui ont vécu auprès de M. de
Bacourt, et dont il n'est pas un qui n'atteste que le trait le plus
saillant de son caractère était une délicatesse poussée jusqu'à un
scrupule méticuleux? Telle était, d'ailleurs, son admiration profonde
et presque superstitieuse pour le maître qu'il vénérait, que l'idée de
prendre sa place et de parler en son nom était un excès de présomption
qui ne pouvait pas lui traverser l'esprit. Il n'aurait pas supposé que
le lecteur pût s'y tromper un seul instant.

La conclusion est donc certaine. Les _Mémoires_ de Talleyrand
peuvent prendre place à un rang élevé dans cette riche collection de
souvenirs historiques qui est l'un des titres de gloire de notre
littérature, et on peut les lire avec autant de confiance que les
Mémoires de Richelieu que personne ne conteste aujourd'hui, bien qu'on
n'en connaisse aucun manuscrit, et que les trois quarts des lettres de
madame de Sévigné, dont on ne possède pas la minute.

    Duc DE BROGLIE.

  [1] C'est une erreur de date de ce genre qui a fait mettre en
  doute un instant l'authenticité de la lettre de Louis XVIII à M.
  de Talleyrand relative au projet formé par les Prussiens de faire
  sauter le pont d'Iéna. En citant cette lettre dans ses _Mémoires_
  (C. III, p. 236) M. de Talleyrand la fait précéder de cette
  suscription: Paris, le 15 juillet 1815, samedi dix heures. Cette
  date ne pouvait être exacte puisque le fait auquel la lettre se
  rapporte s'est passé non pas le samedi 15 mais le samedi 8
  juillet. Heureusement l'original de la lettre existe et a été
  reproduit en photographie en tête du premier volume des
  _Mémoires_ et elle ne porte d'autre date que celle-ci: ce samedi.
  L'erreur est donc uniquement du fait de l'auteur des Mémoires qui
  voulant donner, de souvenir, à la lettre une date certaine, s'est
  trompé d'une semaine: Ce qui pour un incident en lui-même de peu
  d'importance n'a rien d'extraordinaire.

  [2] Voir tome III, p. 71.

  [3] Voici comment M. Bertrand après avoir expliqué en détail le
  mode de composition de M. de Talleyrand dont l'étude de ses
  lettres et des pièces émanées de lui existant aux Affaires
  étrangères a pu lui donner connaissance, résume son opinion au
  sujet des Mémoires eux mêmes.

  «Le caractère des manuscrits privés et de ses Mémoires est fort
  bien indiqué par cette mention de la copie laissée par M. de
  Bacourt dans l'inventaire de ses papiers, inventaire qui était
  joint à son testament:

  »Quatre volumes reliés en peau qui sont la seule copie authentique
  et complète des _Mémoires du Prince de Talleyrand_, faite d'après
  les manuscrits, dictées et copies dont M. le prince de Talleyrand
  lui avait indiqué l'emploi.

  »On le voit, il est question de manuscrits, de dictées et de
  copies. Les manuscrits sont évidemment toutes les pièces émanées
  de divers personnages dont les originaux possédés par Talleyrand
  sont aujourd'hui aux mains de M. le duc de Broglie et dont
  quelques-uns ont été insérés par M. de Bacourt dans la copie des
  _Mémoires_. Il est permis de supposer que les copies dont parle
  l'inventaire sont des copies faites pour Talleyrand des pièces
  possédées par les archives de l'Etat ou par des particuliers: il
  reste les dictées. Mais que serait-ce que ces dictées sinon les
  manuscrits originaux des _Mémoires_?»

  [4] Ces lignes étaient écrites avant la publication, dans la
  _Revue Historique_ du 1er mars 1892, d'un travail de M. Pierre
  Bertrand, qui justifie M. de Bacourt du reproche qui lui avait
  été adressé. On avait signalé l'existence, dans un ouvrage
  allemand, des pièces que M. de Bacourt était accusé d'avoir
  supprimées et il se trouve que ces pièces figurent dans la
  collection de M. de Bacourt, seulement à une date différente de
  celle que le traducteur allemand leur assigne. De plus, cet
  ouvrage allemand n'est que la traduction du recueil de M. de
  Bacourt, faite de son consentement et avec son concours, et porte
  en tête son approbation. Jamais méprise ne fut plus complète.



ONZIÈME PARTIE

RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1832-1833)



RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1832-1833)


Avant de reprendre le récit des faits qui concernent mon ambassade à
Londres, où je retournai au commencement du mois d'octobre 1832, je
voudrais rappeler quelques incidents survenus pendant mon absence.

A mon arrivée à Paris, au mois de juin, j'avais trouvé le ministère
français très affaibli, à la suite de la mort de M. Casimir Périer, et
ne parvenant ni à se compléter ni à se fortifier sur une base un peu
solide. Des intrigues de toute sorte se croisaient autour des
portefeuilles, l'ambition de quelques personnes gênait moins que la
présomption de tous. Voilà où conduisent les révolutions qui déplacent
tant de monde. Je me hâtai de partir pour les eaux ne me souciant
point d'assister à un pareil spectacle où je n'avais que faire. On ne
tarda pas à m'y poursuivre; on insistait pour que je retournasse
immédiatement en Angleterre. Ces instances tenaient à une autre
intrigue. On voulait établir que M. Durant de Mareuil qui me
remplaçait était insuffisant, parce que je lui avais donné la
préférence sur M. de Flahaut, vivement appuyé par le général
Sébastiani. Je ne me laissai point émouvoir par toutes ces agitations.
Je répondis de Bourbon-l'Archambauld, que rien d'urgent ne réclamait
ma présence à Londres, où les affaires suivaient leur cours naturel;
que la hâte les gâterait, plutôt qu'elle ne les servirait; qu'avant
d'être pressé, il faut surtout être raisonnable et prendre la raison
dans les hauteurs et les difficultés de sa position et même ne point
avoir l'air d'être pressé; enfin que notre position était prise,
qu'elle consistait à être bien avec l'Angleterre et à marcher avec
elle, que c'était à cela que tout devait être sacrifié, le reste
n'étant que secondaire. On revint à la charge, néanmoins, en se
montrant effrayé des plaintes violemment exprimées dans les Chambres
belges, contre la conférence de Londres, et qui pourraient,
prétendait-on, amener une reprise des hostilités.

Pour apaiser tous ces bruits et mettre fin aux intrigues, j'annonçai
l'intention de raccourcir le temps de mon congé et de retourner dès le
mois d'août à Londres, quoique bien résolu à n'en rien faire; je
sentais le besoin de prendre du repos après les eaux de Bourbon. Cela
suffit pour déjouer l'intrigue Flahaut-Sébastiani et on me laissa
tranquille. Je me prononçai en même temps très fortement contre
l'arrogance des Belges qui ne méritaient pas que notre gouvernement se
compromît pour eux, et je demandai qu'on les forçât de céder ce qui
était raisonnable. On ne suivit guère mes conseils sur ce point et on
se pressa, au contraire, fort à tort, à mon sens, de conclure le
mariage de Madame la princesse Louise d'Orléans avec le roi
Léopold, qui eut lieu à Compiègne le 9 août. Il était bien évident que
la conclusion précipitée de ce mariage ne pouvait qu'embarrasser nos
affaires, en augmentant les exigences des révolutionnaires belges et
français. Le roi de Hollande, heureusement, se chargea de nous tirer
d'embarras par la mauvaise foi qu'il apporta dans ses négociations
avec la conférence de Londres. Celle-ci, après de longues discussions,
écrites et verbales, avec les plénipotentiaires hollandais, n'ayant pu
aboutir à aucun résultat, se vit conduite à déclarer, par un protocole
qui porte la date du 1er octobre 1832, «qu'il était devenu nécessaire
d'employer des mesures coercitives contre la Hollande pour l'obliger à
exécuter les conditions du traité signé entre les cinq puissances et
la Belgique[5]». Il est vrai qu'après cette déclaration il y eut un
dissentiment, entre les membres, de la conférence, sur la nature des
mesures coercitives à employer. Les plénipotentiaires d'Autriche, de
Prusse et de Russie ne consentirent à s'associer qu'à des mesures
pécuniaires, tandis que ceux d'Angleterre et de France se réservèrent
«de concourir à des mesures plus efficaces dans le but de mettre à
exécution un traité qui, depuis tant de mois, avait été ratifié
par leurs cours et dont l'inaccomplissement prolongé exposait à des
dangers continuels et croissants la paix de l'Europe». Le principe
ainsi posé, il s'agissait d'en faire découler les conséquences et
c'était pour obtenir ces conséquences que je me décidai à retourner à
Londres dans les premiers jours d'octobre 1832. Toutefois, avant de me
mettre en route, je tenais à être sûr qu'on était enfin parvenu à
former à Paris, un ministère qui offrît des conditions de solidité et
de durée. J'en obtins l'assurance de la bouche même du roi, la veille
de mon départ pour Londres le 9 octobre 1832[6].

Je crois ne pouvoir mieux donner l'idée de la situation du nouveau
cabinet français et de celle qu'il me faisait à Londres qu'en insérant
ici les lettres que les principaux membres de ce cabinet m'adressèrent
le 11 octobre, le lendemain de mon départ.

  [5] Cette déclaration était celle du plénipotentiaire anglais. Le
  plénipotentiaire français était encore plus affirmatif. Il
  adhérait, disait-il, en tous points à cette déclaration, et en
  outre, «réservait à son gouvernement, pleine faculté d'agir pour
  l'exécution du traité conclu avec la Belgique, ainsi que le droit
  lui en est acquis, et suivant ce que la teneur de ses engagements
  et l'intérêt de la France pourront exiger».

  Quant aux mesures de coercition pécuniaire sur lesquelles la
  conférence, ainsi qu'il est dit un peu plus loin, était tombée
  d'accord, elles consistaient à libérer la Belgique des arrérages
  échus envers la Hollande depuis le 1er janvier 1832, et à
  défalquer un million de florins par semaine du montant des dettes
  de la Belgique envers la Hollande, dans le cas, où au bout d'un
  délai à fixer, la radiation des arrérages ne produirait pas
  l'effet qu'il était permis d'en attendre.

  [6] C'était le ministère dit du 11 octobre; il était composé
  ainsi qu'il suit: Présidence du conseil et guerre, le maréchal
  Soult; affaires étrangères, le duc de Broglie; intérieur, M.
  Thiers; finances, M. Humann; instruction publique, M. Guizot. MM.
  Barthe, d'Argout et de Rigny demeurèrent à la justice, au
  commerce et à la marine.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 octobre 1832.

    »Mon prince,

»Vous saviez, je le crois, au moment de votre départ, que les affaires
avaient encore une fois changé de face. Hier soir, à cinq heures, M.
le maréchal Soult est venu m'annoncer que le roi agréait mes
propositions. A sept heures le futur cabinet s'est réuni; il est ce
matin au _Moniteur_.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que ce cabinet est composé de tout ce
que le parti du bon ordre, de la paix, du pouvoir légal et régulier,
compte de plus décidé dans ses rangs. Je vous ai confié en grand
détail mes vœux et mes espérances. Il dépend de l'Europe et de
l'Angleterre surtout de consolider ce cabinet, et de mettre par là un
terme aux dangers que la victoire du parti contraire entraînerait,
dangers dont l'Europe aurait assurément sa bonne part. Nous allons
combattre pour la cause de la civilisation, et c'est à la civilisation
de nous aider; c'est à vous, mon prince, à lui dire ce qu'il faut
faire pour que nous ouvrions la session avec éclat. Si le cabinet
anglais vous écoute, notre triomphe est assuré au dire même de ceux
qui se montrent le plus timides. Je ne vous parle pas de moi. Je ne
vous parle pas de mes sentiments pour vous. Je vous demande conseil et
assistance, bien sûr de l'obtenir et sachant en quelles mains repose,
en ce moment, notre avenir.

»Permettez-moi de vous renouveler l'assurance de mon tendre et sincère
attachement.

»_P.-S._--Je joins à ce peu de mots écrits à la hâte une lettre pour
lord Grey et une autre pour lord Palmerston. Vous voyez que je
n'oublie point vos instructions et j'ai grand plaisir à les suivre.

»Vous recevrez probablement de moi dans la même journée, une dépêche
sur la grande affaire qui vous est connue; le temps nous presse; je la
recommande encore une fois à votre amitié et à votre ascendant sur
tous ceux qui vous approchent.»


M. GUIZOT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 octobre 1832.

    »Mon prince,

»J'ai vivement regretté hier de ne pouvoir causer dix minutes de plus
avec vous. J'ai besoin de vous répéter combien votre concours le plus
actif, le plus décisif, nous est nécessaire. Nous voilà engagés dans
une grande lutte. Nous acceptons l'honneur et le fardeau de soutenir
la cause de l'ordre, de la paix, des intérêts légitimes et réguliers,
des vrais principes sociaux, la cause de la civilisation et de la
sécurité européenne. Nous nous y dévouerons tout entiers, sans relâche
comme sans réserve, et j'ai très bonne espérance, car la France veut
comme nous, le triomphe de cette belle et bonne cause. Mais faites en
sorte, mon prince, que notre situation soit bien comprise; qu'on sache
bien que la confiance des hommes sensés, des honnêtes gens hors de
France, comme en France, fait notre force et qu'elle ne saurait se
manifester trop tôt ni trop clairement. Investis de cette confiance,
nous pourrons beaucoup, j'ose le dire. Si elle était incomplète,
lente, timide; si nous n'en faisions pas recueillir les fruits à notre
pays, nous rencontrerions des difficultés immenses. Je suis, pour mon
compte, tout prêt à les braver, mais elles peuvent disparaître,
diminuer beaucoup, du moins, dès les premiers pas. Vous nous y
aiderez, mon prince. Ce succès-là mérite bien qu'on y fasse quelques
sacrifices. Vous savez si je suis tout à vous.»


L'AMIRAL COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 octobre 1832.

    »Mon prince,

»Je ne veux pas laisser partir madame de Dino sans vous dire un mot et
de la composition du nouveau ministère et de son avenir.

»Son avenir (je veux dire sa durée) importe, je le crois, à toute
l'Europe, et l'Europe, jusqu'à un certain point, peut influer sur sa
durée.

»Malgré la violence que vont manifester nos débats, nous triompherons,
si nous avons à annoncer une conclusion raisonnable de l'affaire
belge: elle est toute pour nous dans l'évacuation d'Anvers; il faut
qu'on nous laisse aller la demander sous ses murs et nous retirer le
lendemain.

»Il nous faut pour cela l'aveu du cabinet de Londres; le silence des
autres en sera la suite. Mais, sans cela, la lutte parlementaire peut
nous emporter et avec nous la dernière digue.

»Votre haute influence, mon prince, peut seule nous aider. L'œuvre
est digne de vous; nos liens avec l'Angleterre deviendraient
indestructibles et la civilisation de l'Europe, encore sauvée.

»Madame de Dino vous dira que c'est hier à minuit et demi que les
ordonnances ont été signées.

»Je vous renouvelle l'hommage de mon respectueux dévouement.»


M. THIERS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 octobre 1832.

    »Mon prince,

»Le télégraphe vous annoncera bien avant moi, les choix que le roi
vient de faire. Nous avons longtemps résisté et nous le devions, pour
nous bien assurer de la solidité des résolutions royales. Aujourd'hui,
je crois que nous pouvons compter sur la fermeté du roi. Il soutiendra
de tous ses moyens constitutionnels la nouvelle administration qu'il
vient de former. Il regarde les hommes qui la composent comme les
derniers appuis du système de M. Périer, et il est convaincu que ce
système de modération, au dedans comme au dehors, peut seul assurer le
repos de la France et de l'Europe. Mais les résolutions du roi ne
suffisent pas; il faut qu'on nous aide de toutes parts. Vous le
pouvez, vous, mon prince, plus que personne. Vous le pouvez, en
éclairant le cabinet anglais sur ses intérêts et sur les nôtres, qui
aujourd'hui sont identiques. C'est l'affaire d'Anvers qui décidera de
tout. Personne dans le ministère ne veut être exigeant; mais tout le
monde sent le besoin de terminer de trop longues incertitudes et de
rasseoir les esprits. Les deux pays qui ont le plus à gagner à une
conclusion, c'est l'Angleterre et la France. Toutes deux ont besoin
que cet inconnu renfermé dans la question belge cesse, et qu'un
résultat positif termine tous les doutes. Nous sommes arrivés à ce
point, en France, que tout le monde, dans le parti modéré surtout,
demande la conclusion des affaires de la Belgique. Quelque ministère
qui arrive, la mission qu'on lui imposera sera la même: ce sera _de
donner des résultats_. Ce mot est aujourd'hui un proverbe qui
court de bouche en bouche. M. Dupin[7], M. Odilon Barrot, M. Périer,
s'il vivait, tous auraient besoin de faire la même chose. Puisqu'il
faut en finir avec les résistances calculées de la Hollande, et en
finir quel que soit le ministère, la question est de savoir s'il vaut
mieux finir cela avec nous qu'avec d'autres. Or je ne doute pas que
l'on ne reconnaisse l'avantage de traiter avec nous plutôt qu'avec
d'autres. Si, par exemple, nous prenions la citadelle d'Anvers, on
peut compter sur notre parole: nous l'évacuerions trois jours après
l'avoir prise. Tout le conseil s'y engagera. La parole de M. de
Broglie est, je crois, la plus rassurante de toutes. Pour moi, j'y
engage ma parole de ministre, ma parole d'honnête homme, et vous savez
que j'ai pour principe que la bonne foi est le seul moyen de bien
faire les grandes affaires. Je crois qu'on ne doute pas de la parole
que nous donnerions, mais on se demandera peut-être, si nous pourrons
la tenir et si nous n'aurons pas bientôt des successeurs qui
secoueront les engagements pris par nous. A cela j'ai une réponse que
je crois péremptoire. Notre majorité est assurée, si nous avons à
présenter au pays des résultats prochains. On nous fait espérer la
majorité si nous nous défendons bien, et on nous la promet comme
infaillible si l'affaire d'Anvers est terminée. C'est une exigence
parlementaire devenue irrésistible et qu'il faut absolument
satisfaire. C'est, de plus, une chose que la dignité de l'Angleterre
et de la France exige également. Si on fait cela, nous pouvons
répondre de tout. La parole que nous aurons donnée c'est nous qui
serons chargés de la tenir. Sinon, nous serons livrés à tous les
hasards de la tribune et du scrutin. Or, après nous, il n'y a que
Dupin, allié à Odilon Barrot, et assurément les exigences de ces
messieurs ne seront pas moindres, et ne seront pas toujours fondées,
comme les nôtres, sur les intérêts bien entendus des deux pays. Ainsi,
mon prince, secondez-nous de tout votre génie et de toute votre
influence. La question se résout à ces termes:

»Tout le monde voudra Anvers.

»Si c'est nous qui l'obtenons, nous serons assurés de la majorité et
on aura l'avantage de consolider avec nous le système de la
modération: _Nous ne le voulons que pour trois jours_.

»Je vous demande pardon, mon prince, de vous dire ces choses que vous
savez mieux que moi; mais on a besoin de les répéter à tout le monde
et à tout instant.

»Recevez, je vous en prie, l'assurance de mon profond respect et de
mon amitié dévouée.»

  [7] André-Marie Dupin, né en 1783, avocat sous la Restauration,
  député en 1827, procureur général près la Cour de cassation en
  1830, président de la Chambre des députés de 1832 à 1840. Réélu
  en 1848, il était président de l'Assemblée en 1851. Il donna sa
  démission de procureur général à la suite du décret qui
  confisquait les biens de la famille d'Orléans, mais il rentra en
  charge en 1857 et devint également sénateur. Il mourut en 1865.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 12 octobre 1832.

    »Mon prince,

»En vous adressant la dépêche ci-jointe, permettez-moi de rappeler à
votre souvenir et à votre bonne amitié notre position, nos besoins et
nos espérances.

»Le ministère actuel est composé pour moitié des collègues de M.
Casimir Périer, pour moitié de ceux de ses amis politiques qui, plus
compromis encore que lui-même dans la cause de l'ordre et de la
paix, avaient été réservés par lui pour des temps meilleurs.

»Ces temps sont arrivés.

»L'état de la France, vous l'avez vu de vos yeux, est pleinement
satisfaisant. Le calme règne sur tous les points du territoire;
partout l'ordre renaît, les esprits se rassoient; toutes les élections
partielles sont sages et modérées; dans les villes, dans les
campagnes, les affaires reprennent à vue d'œil; la récolte a été très
belle.

»Une seule difficulté reste à surmonter.

»Cette difficulté, c'est le maintien de la majorité formée l'année
dernière et qui nous a coûté tant de soins et tant d'efforts. Des
divisions politiques qui vous sont connues ont brisé cette majorité;
des préventions absurdes, des rivalités purement littéraires, de
misérables tracasseries menacent de donner à nos adversaires un
avantage sur nous qui coûterait à l'Europe des torrents de sang et des
années de calamités incalculables.

»Si le ministère actuel ne s'était pas chargé du fardeau des affaires,
vous le savez, mon prince, vous l'avez vu vous-même, le pouvoir
passait dans des mains qui l'auraient transmis, sans le savoir, sans
le vouloir peut-être, mais inévitablement au parti de la guerre et de
l'anarchie.

»Si le ministère actuel succombait dans la lutte, sa défaite aurait
encore plus certainement et plus directement le même résultat.

»Il est, nous en sommes convenus ensemble, un moyen sûr de le
prévenir.

»Que l'Angleterre nous voie, sans en prendre alarme, enlever la
citadelle d'Anvers aux Hollandais et la remettre entre les mains
des Belges. Si la session prochaine s'ouvre sous de tels auspices,
soyez certain d'un triomphe éclatant. S'il nous faut, au contraire,
défendre de nouveau à la tribune les délais, les remises, les
procrastinations de la diplomatie, notre position sera très
périlleuse, et le poids des préventions qui nous attendent en sera
très péniblement aggravé. Je ne sais si nous y pourrons résister.

»Lorsque j'ai exposé ces idées, en votre présence, à lord Granville il
m'a fait des objections. Il m'a dit: «Mais si l'Europe se fie à votre
parole, qui lui répondra que vous resterez au pouvoir assez de temps
pour la tenir?»

»A cela voici ma réponse:

»Si l'Angleterre y consent, nous pouvons entrer en Belgique du 20 au
22. Nos troupes sont prêtes, elles le sont déjà; le 26 ou le 27, nous
serons sous Anvers; du 8 au 15 de novembre, la citadelle sera à nous;
du 16 au 20, nos troupes seront rentrées sur le territoire de France.
La session ne s'ouvre que le 19. L'adresse ne viendra pas avant le 1er
décembre. Ainsi tout danger de ce côté est nul.

»Lord Granville m'a dit encore: «Mais si les Hollandais vous attaquent
pendant le siège, que ferez-vous?»

»Ma réponse sera également simple.

»Si les Hollandais nous attaquent, nous les repousserons jusqu'aux
limites du territoire belge. Nous prendrons l'engagement de ne pas
avancer un pouce au delà.

»Il serait dit dans le _Moniteur_ qui annoncerait l'entrée de nos
troupes en Belgique, qu'elles n'entreront même pas dans Anvers; que la
citadelle sera remise aux mains des Belges au moment de la
capitulation; que le jour même commencerait notre mouvement
rétrograde.

»Lord Granville a paru s'inquiéter encore de l'intervention possible
des Prussiens. Mais, d'abord, une expédition conduite avec ce degré de
célérité ne leur laisserait pas le temps de concentrer leurs troupes
qui sont fort disséminées. En second lieu, nous leur offrons, vous le
savez, d'occuper Venloo et toute la partie du territoire hollandais
qui se trouve en ce moment au pouvoir des Belges. La réponse à cette
proposition ne peut nous parvenir avant trois semaines. Les ordres
pour le rassemblement des troupes prussiennes mettraient
nécessairement le même temps pour parvenir aux généraux. Notre
expédition seraient terminée avant qu'ils fussent en mesure de faire
une démonstration sérieuse[8].

»Si le gouvernement anglais se refuse à cette proposition, voyez ce
qui va en résulter:

»Premièrement, il est fort douteux que nous réussissions à contenir
les Belges. Le roi Léopold est aujourd'hui sans gouvernement
quelconque. Aucun ministre ne veut entreprendre de se charger des
affaires si le roi ne se décide à recourir à des mesures énergiques.
Le général Goblet forme à lui tout seul tout le cabinet, et veut se
retirer sous quelques jours[9]. Le roi Léopold aura la main forcée;
les Belges attaqueront; le roi des Pays-Bas les attaquera à son tour;
force nous sera bien de les défendre, et voilà véritablement la
guerre.

»Supposez même que ceci n'arrive point, et je ne vois guère
possibilité de l'éviter, la position du cabinet français deviendra
très périlleuse à l'ouverture des Chambres. Si nous succombons dans la
lutte, le pouvoir passera au parti de la guerre, et l'expédition
d'Anvers ne sera que la moindre de ses entreprises.

»Il me semble donc que l'expédition d'Anvers n'est pas pour l'Europe
un objet sur lequel l'alternative lui soit véritablement laissée. Il
ne s'agit pas de savoir si elle se fera; mais, qui la fera: si ce sont
les Belges ou les Français; si ce sera le parti de la guerre ou le
parti de la paix.

»Exposant ainsi la question, il me semble qu'elle ne saurait être
douteuse.

»L'expédition n'empêcherait nullement le blocus. Nous ne mettrions
point pour condition de notre retraite l'acceptation du traité, la
solution de la question de l'Escaut. Ce sont des points qui
resteraient à vider par voie de négociation ou par les moyens de
coercition maritime ou pécuniaire, s'il y avait lieu. Notre engagement
de quitter la Belgique immédiatement après la reddition de la
citadelle serait absolu.

»Si vous obtenez ce point, mon prince, le cabinet que vous avez vu se
former, que vous avez eu la bonté de désirer, est assuré de s'établir,
et s'il s'établit, le repos de la France et celui de l'Europe sont
assurés. Dans le cas contraire, je ne prévois que des malheurs dont le
nombre et l'étendue sont impossibles à prévoir.

»J'ajouterai, en finissant, que notre armée se trouve maintenant très
concentrée et en mesure d'agir. Si l'expédition ne se fait pas, il
nous faudra la disperser. Nous tremblons à chaque instant que le
choléra n'y éclate, et si nous sommes réduits à la disperser, quelle
masse d'accusations va s'élever contre nous!

»Pardon, mon prince, de cette immense lettre, je n'ai pas eu le temps
de la méditer, je n'ai pas celui de la relire. Je me fie à votre
bonté, à votre indulgence pour excuser ce que j'ai pu dire
d'inconsidéré, pour suppléer à ce que j'ai pu omettre. Notre sort est
dans vos mains.

»Recevez, avec votre bienveillance accoutumée, l'expression de mon
sincère et tendre attachement.»

J'arrivai à Londres le 14 octobre, après une pénible traversée, et je
ne perdis pas un instant pour m'occuper des intérêts qui m'étaient
confiés. Le jour même de mon arrivée, j'eus une longue entrevue avec
lord Palmerston, dans laquelle je repris la suite des affaires depuis
mon départ, et traitai l'importante question qui pesait dans ce moment
sur les deux cabinets de Londres et de Paris, celle de l'exécution du
traité du 15 novembre. Je reconnus que M. Durant de Mareuil avait très
bien préparé le terrain. Comme je l'ai déjà dit, la conférence s'était
réunie le 1er octobre pour décider si des mesures coercitives contre
la Hollande étaient devenues nécessaires, et quelles seraient ces
mesures. Personne n'avait révoqué en doute la nécessité des mesures de
coercition. Seulement, comme ces mesures pouvaient être de deux
espèces, pécuniaires ou matérielles, il y avait eu sur ce point
dissentiment entre les plénipotentiaires; ceux d'Autriche, de Prusse
et de Russie déclarant qu'ils ne pourraient s'associer qu'à des
mesures pécuniaires, tandis que les plénipotentiaires de France et de
la Grande-Bretagne, regardant ces mesures comme insuffisantes,
annoncèrent l'intention de leurs cours d'en venir à de plus efficaces.
On dressa un protocole constatant cette situation et qui peut être
considéré comme le dernier acte public de la conférence, quoiqu'elle
continuât longtemps encore à exercer la grande influence qu'elle avait
acquise.

C'était le principe posé dans le protocole du 1er octobre par les
plénipotentiaires de France et d'Angleterre qu'il s'agissait de
développer par une nouvelle négociation entre ces deux puissances. A
quelles mesures plus efficaces se résoudraient-elles? Le cabinet
français proposait de procéder militairement à l'évacuation de la
citadelle d'Anvers, pendant que des escadres française et anglaise
bloqueraient les côtes de Hollande. Le cabinet anglais, par des
raisons qu'on trouvera exposées plus loin, aurait préféré qu'on s'en
tînt au blocus des côtes. Je devais commencer par rallier lord
Palmerston et lord Grey à l'opinion du gouvernement français, et,
après de longs efforts, j'y parvins. On verra bientôt que les
difficultés que je rencontrai dans le cabinet anglais étaient encore
accrues par des intrigues qui avaient leur centre à Paris et qui
étaient dirigées contre notre cabinet. Je vais donner maintenant des
extraits de mes dépêches et lettres et de celles que je recevais, et
qui feront, je crois, saisir clairement la marche des négociations.

  [8] Les rapports de la France et de la Prusse, traversèrent une
  période assez critique pendant le temps que dura l'expédition
  d'Anvers. Il y est fait à plusieurs reprises allusion dans ces
  _Mémoires_(voir pages 33, 63 et suivantes). Aussi, croyons-nous
  utile de donner à ce sujet quelques explications.--La Prusse
  voyait avec une profonde jalousie l'intervention de la France en
  Belgique. M. Ancillon, personnellement hostile à la France, ne
  cachait pas sa vive irritation, et M. Bresson dans sa
  correspondance en transmettait les échos à Paris. C'est ainsi que
  M. Ancillon déclarait que si l'armée française entrait en
  Belgique, la Prusse serait obligée de prendre des mesures de
  précaution telles, qu'elles ne manqueraient pas d'encourager la
  résistance des Hollandais (_Dépêche de M. Bresson, du 14
  octobre_, rendant compte d'un entretien de M. Ancillon avec lord
  Minto). Le 13 octobre, M. Bresson ajoutait que la Prusse dans le
  cas de l'intervention française, réunirait des troupes sur la
  Meuse, et que si un soldat français pénétrait en Hollande, la
  Prusse y verrait un _casus belli_. M. Bresson ne se laissa pas
  intimider. Il assura à Paris que la Prusse quel que fût son
  déplaisir, n'oserait pas s'opposer à l'action de la France
  (_Dépêches des 22 et 24 octobre_; voir également à l'Appendice p.
  486, une très belle lettre que M. Bresson écrivait le 24 octobre
  au duc de Broglie). Pour calmer l'irritation du cabinet de
  Berlin, le gouvernement français imagina de lui proposer
  d'occuper à titre de garantie les territoires attribués à la
  Hollande par le traité du 15 novembre et que la Belgique occupait
  indûment; c'est-à-dire Venloo et certains districts du Limbourg
  et du Luxembourg (_Dépêche du duc de Broglie à M. Bresson, 8
  octobre_, voir cette lettre à l'Appendice p. 485.) M. de
  Talleyrand consulté, approuva cette idée (_Lettre de M. de
  Talleyrand au duc de Broglie, du 27 octobre_, Appendice p. 487).
  M. Bresson l'approuva également sauf en ce qui concernait le
  Luxembourg (_Dépêche du 17 octobre_). Le cabinet prussien fut
  fort perplexe. M. Ancillon parut disposé à l'accepter, mais il
  demanda en outre Liège qui lui fut refusée (_Dépêche du 24
  octobre_). Finalement il recula, craignant de se brouiller avec
  la Russie en paraissant accéder aux mesures de coercition contre
  la Hollande, et demanda que les territoires litigieux au lieu de
  lui être remis, fussent directement confiés au roi des Pays-Bas.
  Le cabinet français ne pouvait accepter cette proposition bien
  que l'Angleterre semblât y donner les mains. Lord Palmerston
  écrivit en effet à lord Minto que les cinq puissances devraient
  s'entendre pour offrir lesdits territoires au roi Guillaume
  (_Dépêche de M. Bresson du 19 décembre_). Bref, aucune solution
  n'intervint, et cette longue négociation n'eut d'autres résultats
  que d'avoir gagné du temps et d'avoir permis à l'armée française
  de s'emparer d'Anvers sans opposition de la part de la Prusse, ce
  qui d'ailleurs, avait été le vrai but du cabinet français.

  [9] Le général Goblet avait été nommé ministre des affaires
  étrangères le 18 septembre; il se retira le 27 septembre suivant.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 16 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

»M. de Mareuil reçut hier une lettre de Berlin par laquelle M. Bresson
lui faisait part du compte qu'il vous avait rendu d'une conversation
que lord Minto[10] et lui avaient eue avec M. Ancillon, après
l'arrivée du conte Dönhoff [11], porteur du protocole du 1er
octobre[12].

»Je désirai que M. de Mareuil se rendît chez lord Palmerston, et
s'informât de lui, s'il n'avait pas reçu les mêmes rapports de lord
Minto, et s'il n'y trouvait pas un nouveau motif pour accélérer les
déterminations des deux cabinets de France et d'Angleterre. M. de
Mareuil vient de me rendre compte de cet entretien. Lord Palmerston
s'est montré, à lui comme à moi, pénétré du vif intérêt qui appelle
une décision prompte et complète sur la grande question du moment. Le
conseil de cabinet, tenu hier matin, en a encore examiné toutes les
parties. Il paraîtrait qu'on y aurait témoigné quelques doutes sur le
prompt succès d'une attaque de vive force contre la citadelle
d'Anvers, car lord Palmerston demanda à M. de Mareuil s'il avait à cet
égard quelques données positives qui pussent inspirer une pleine
confiance, et tout à l'heure, lord Durham est venu m'exprimer sur la
même pensée. Sans se montrer plus positif qu'il ne convient, M. de
Mareuil répondit qu'à Paris, à Bruxelles, même à La Haye, il avait
entendu des gens du métier, connaissant le fort et le faible de cette
citadelle, assurer qu'elle ne pouvait pas tenir contre une attaque
bien dirigée. Il ajouta cependant que, si elle était défendue, elle ne
serait probablement pas prise sans qu'il en résultât des dommages
considérables pour la ville, ce qui le conduisit à répéter qu'il était
nécessaire qu'on annonçât formellement à la Hollande que ces dommages
seraient compensés. Lord Palmerston parut accueillir de nouveau
cette observation, et il confirma l'espérance qu'il m'avait donnée,
que j'aurais ce soir, demain matin au plus tard, une communication
complète des résolutions du gouvernement.

»Dans le cours de cet entretien, lord Palmerston fit mention d'un
incident qui avait causé quelque surprise au cabinet. Vous savez déjà
par une dépêche de Vienne que lord Granville vous aura communiquée,
comment quelques paroles du maréchal Maison avaient paru prématurées à
sir Frédéric Lamb, et avaient excité de la part du prince de
Metternich des représentations assez vives.

»On a été encore plus étonné peut-être d'apprendre par une
communication du baron d'Ompteda [13], ministre de Hanovre, que le
ministre de France à Hanovre avait annoncé officiellement l'action
immédiate des deux gouvernements de France et d'Angleterre contre la
Hollande; et, en effet, il a pu paraître étrange qu'on notifiât au roi
de Hanovre une résolution du roi d'Angleterre, tandis que devant le
prince qui réunit les deux couronnes on délibère encore sur le
principe et sur les formes de cette coopération. Ce fut toutefois sans
aucune amertume que lord Palmerston fit cette observation à M. de
Mareuil, et il n'en tira qu'une conclusion pareille au sentiment qu'il
m'avait déjà exprimé: c'est qu'après l'éveil donné dans les gazettes
sur les déterminations de la France et de l'Angleterre, il était
urgent d'arriver sans retard à leur exécution.»

  [10] Gilbert Elliot, comte de Minto, né en 1782, député aux
  Communes en 1806, entra à la Chambre des lords en 1814, à la mort
  de son père. Il siégea dans le parti whig. En 1832, il fut nommé
  ambassadeur à Berlin. En avril 1835, il devint directeur général
  des postes, puis premier lord de l'amirauté. Il se retira en
  1841, puis devint en 1846 lord du sceau privé. Il quitta les
  affaires en 1852 et mourut en 1859.

  [11] Conseiller de légation prussien.

  [12] Dépêche de M. Bresson au duc de Broglie, 11 octobre, (voir
  p. 15).

  [13] Louis-Charles-Georges, baron d'Ompteda, né en 1767, homme
  d'État et diplomate hanovrien. Il était secrétaire de légation à
  Dresde en 1791, puis chargé d'affaire à Berlin en 1795. Le
  Hanovre étant passé sous la domination de la Prusse, M. d'Ompteda
  entra au service de cette puissance et la représenta à Dresde. En
  1815, redevenu sujet de Hanovre, il fut accrédité à Berlin. En
  1823, il devint ministre d'État, puis ministre près la personne
  du roi à Londres. Il se retira en 1837 et mourut en 1854.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT

    «Londres, le 16 octobre 1832.

»Je suis ici au milieu des intrigues continuelles de madame de
Flahaut, qui ne quitte pas lady Grey et qui tient là les plus mauvais
propos sur notre gouvernement actuel: «--Cela ne peut pas durer; le
ministère ne peut pas tenir; il n'aura pas la majorité; tout le monde
le repousse...» C'est là ce qu'elle dit à tous les coins. Aujourd'hui,
c'est chez lord Holland qu'elle tient ses assises. Avoir des affaires
difficiles à conduire, et avoir de plus des calomnies de société qui
se renouvellent à chaque heure, c'est insupportable. Le fait est que
son mari à Paris et elle à Londres nuisent véritablement au nouveau
ministère, et en vérité, c'est bien coupable. Je ne pouvais pas croire
à tout ce que l'on m'avait dit sur cela; à présent, je suis forcé de
me trouver un imbécile quand je repoussais comme calomnie tout ce que
j'entendais dire de ce ménage. J'oubliais de vous dire que madame de
Flahaut fait des éloges pompeux de Sébastiani, ajoutant: «Il faudra
bien que le roi y revienne...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 17 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

Les plénipotentiaires de Russie, de Prusse et d'Autriche, ont demandé
plusieurs fois dans ces derniers jours à lord Palmerston une réunion
de la conférence pour y discuter les mesures à adopter contre la
Hollande. Ils ont fait auprès de moi, des démarches dans le même sens,
mais j'ai engagé lord Palmerston à se refuser à cette demande, en
lui faisant sentir les inconvénients d'une discussion qui ne pourrait
avoir que des résultats fâcheux en ce moment. Lord Palmerston a
partagé mon opinion sur ce point, et il ne réunira la conférence que
quand il sera en état de lui communiquer nos résolutions
définitivement arrêtées.»

    «Le 18 octobre, soir.

»... J'avais vu ce matin lord Palmerston, il m'avait fait espérer qu'à
l'issue du conseil, j'aurais une communication positive des
résolutions du cabinet. Cependant à cette heure, le ministre n'a pas
pu me donner encore la résolution que je désirais si vivement. Il est
vrai que le roi qui devait venir aujourd'hui à Londres, n'y viendra
que demain et que sa présence est réclamée pour une sanction
définitive. Mais je dois croire aussi, d'après une conversation assez
étendue que j'aie eue avec lord Palmerston et dont je vous rendrai un
compte détaillé, que la discussion en se prolongeant au sein du
cabinet, y a fait naître, non pas de l'opposition sur le fait même de
l'exécution du traité (à cet égard, tout le monde est d'accord), mais
le besoin de porter jusqu'aux dernières limites de l'examen des
conséquences qui pourraient résulter des voies coercitives employées
en commun par la France et par l'Angleterre et que, de plus, les
conversations sur l'intérieur du pays, que je vous expliquerai dans
une lettre demain, donneraient la pensée de gagner encore du temps.
C'est la tendance de plusieurs membres du cabinet; je l'ai combattue,
je la combattrai, et j'espère vaincre; mais ce n'est qu'une espérance.
Demain, je verrai le roi, et après le conseil, j'aurai avec lord
Palmerston une explication dont immédiatement je vous donnerai
connaissance.

»Je dois vous dire que je garde en moi la conviction que cette
discussion prolongée n'a rien qui doive vous inquiéter, et qu'elle ne
fera que donner plus de poids à la décision qui sera prise...»

    «Le 19 octobre matin

»Je suis vraiment embarrassé de vous répéter chaque jour que ce qu'on
m'a promis la veille est encore remis au lendemain.

»Le roi est venu hier de Windsor, j'ai eu l'honneur de lui faire ma
cour. J'ai trouvé à Saint-James tous les membres du cabinet, et j'ai
pu rappeler à plusieurs d'entre eux combien il était urgent d'arriver
à une résolution décisive sur la coopération de la France et de
l'Angleterre pour l'exécution du traité du 15 novembre. Tous ont
reconnu cette nécessité et, cependant, le conseil s'est tenu chez
le roi, et qui a duré depuis quatre heures jusqu'à sept heures et
demie a été uniquement rempli par le rapport du _Recorder_ sur les
condamnations en matière criminelle qui ont été prononcées depuis
quelques mois et par la discussion qui s'en est suivie. Lord
Palmerston m'a assuré hier au soir que la question politique du
moment n'avait pas même été présentée et qu'elle était remise à la
délibération qui aura lieu aujourd'hui chez lord Grey à East-Sheen
où tous les membres du cabinet se réunissent et doivent dîner.

»Je vous dois cependant l'explication de ces délais telle au moins que
je l'ai recueillie dans les dernières conversations que j'ai eues avec
lord Palmerston. Hier au soir, encore, il a ajouté quelques
développements à ce qu'il m'avait dit à cet égard.

»D'une part, il paraîtrait qu'après s'être montré parfaitement résolu
sur le principe de la coopération et de l'emploi successif et
simultané des forces de terre et de mer, le conseil a vu que
quelques-uns de ses membres, tout en reconnaissant que le nouveau
ministère français inspirait une juste confiance, témoignaient sur sa
durée des inquiétudes; que des rapports venus de Paris et colportés
ici par des bouches qu'on aurait crues plus discrètes, ont ranimé
l'opposition, en même temps que des esprits plus sages ont eux-mêmes
conçu la crainte que si des mesures coercitives exercées en commun
contre la Hollande par l'Angleterre et la France, amenaient une guerre
générale, un changement de propagande à Paris ne fît de celle-ci une
guerre de propagande à laquelle l'Angleterre ne voudrait pas se tenir
associée.

»Cette hésitation du cabinet, d'autre part, tient aussi à des
circonstances intérieures qui ont besoin d'être développées.

»Les embarras que donnent de nouveau la question des noirs dans les
colonies américaines et à l'île Maurice, ainsi que le besoin d'y
pourvoir, ont déjà absorbé de longues délibérations[14]. Il faut que
cette considération ait plus d'importance que d'abord on ne lui en
supposait, car lord Palmerston me l'a répété dans deux conférences
différentes. De plus, lord Palmerston pressé sur le besoin d'en finir
et sur la nécessité dans laquelle étaient la France et la Belgique
d'avoir à faire connaître à l'ouverture des Chambres une résolution
prise, et pour le moins un commencement d'exécution, s'est vu
forcé d'avouer que le gouvernement britannique éprouvait presque un
besoin contraire, et que, pour lui, un délai de quelques semaines
serait avantageux. Voici l'explication qu'il en a donnée. Le parlement
actuel est prorogé au 11 décembre. L'intention du gouvernement est de
le dissoudre. Il regarderait comme un inconvénient de le réunir
encore, et cependant si les mesures coercitives étaient immédiatement
employées contre la Hollande, comme elles ne seraient point des actes
formels de guerre, on se dispenserait de convoquer le parlement. Mais
si le roi de Hollande faisait alors lui-même une déclaration positive
de guerre, il y aurait nécessité, d'après la constitution, soit de
réunir le parlement actuel, soit de le dissoudre et d'en convoquer un
nouveau. Dans le premier cas, il faudra s'attendre à une opposition
très animée et on a lieu de croire que ce serait surtout avec cette
espérance que le roi de Hollande se porterait à la déclaration dont il
s'agit. Dans le second cas, et si la dissolution était prononcée, il
faut savoir que l'enregistrement des électeurs, d'après la loi
nouvelle, n'est pas encore assez avancé, pour qu'on n'eût point à
craindre, dans une élection immédiate, des choix d'autant plus
dangereux, qu'ils seraient faits par des hommes que l'application du
bill de réforme doit priver du droit d'élire et qui en useraient pour
la dernière fois.

»C'était là une particularité dans la situation du cabinet
britannique, qu'il fallait bien reconnaître. Il m'était plus facile de
combattre les craintes qu'on avait témoignées sur la stabilité de
notre ministère, et je pouvais partir de l'estime qu'on lui accordait
pour établir combien il serait utile à la politique des deux cabinets
d'aider le nôtre dans sa position. J'insiste donc vivement pour
que les ouvertures qui ont été faites ici, et que lord Granville vous
a confirmées, obtiennent un prompt et plein effet. Je suis loin d'en
perdre l'espérance. Les dernières lettres de La Haye, le discours du
roi de Hollande à l'ouverture des États-généraux, et le langage
virulent des gazettes qui reçoivent les inspirations du cabinet
néerlandais, ont été appréciés ici comme d'évidents symptômes d'une
résistance toujours plus opiniâtre; et, à moins que l'intervention du
cabinet de Berlin et les lettres dont M. de Dönhoff est porteur, ne
produisent à La Haye un changement absolu, ce qu'on saura avant deux
jours, je suis fondé à ne pas croire que le gouvernement britannique
veuille reculer sur ses propres propositions, et j'accepte volontiers
comme une preuve de sa persévérance, le consentement formel qu'il
vient de donner à la jonction de nos vaisseaux aux siens dans la rade
de Spithead...»

  [14] Les esprits étaient vivement surexcités en Angleterre par la
  question de l'esclavage des noirs. On sait qu'il allait être
  aboli en 1834. Dès 1832, le gouvernement s'acheminait vers cette
  solution et on discutait au parlement une série de mesures pour
  réglementer le sort des esclaves aux colonies (ordre du conseil
  du 2 novembre). L'émotion soulevée par ces discussions suscita
  aux colonies des troubles assez sérieux. A la Jamaïque
  l'insurrection de 1831 fut terrible. A la Trinité et à
  Sainte-Lucie les colons refusèrent de se soumettre aux ordres de
  la métropole. A Maurice le procureur général ayant publié un
  pamphlet en faveur de la liberté des noirs, provoqua une émeute
  de la part des colons.

    «Le 19 octobre, huit heures du soir.

»Nous avons reçu très tard aujourd'hui un avertissement de lord
Palmerston pour nous réunir en conférence. Cette réunion a eu lieu à
la demande du plénipotentiaire hollandais qui avait adressé un paquet
cacheté à la conférence. Lord Palmerston n'a pu s'y refuser, comme
nous en étions convenus, puisqu'elle n'était pas provoquée par un des
trois plénipotentiaires, et qu'il s'agissait d'ailleurs d'entendre des
explications venant de Hollande et qui pouvaient être d'un haut
intérêt.

»Le paquet du baron de Zuylen ouvert, on nous a donné lecture d'un
long factum dans lequel on cherche à réfuter le soixante-neuvième et
le soixante-dixième protocoles. Il est à remarquer que ce dernier
n'avait point été communiqué au plénipotentiaire hollandais. Du
reste, ce long morceau de polémique est sans valeur; il ne devait
avoir et n'a eu aucune influence sur la conférence; c'est évidemment
une pièce qu'on veut produire devant les États-généraux de Hollande.
Nous l'avons considéré ainsi, et nous nous sommes séparés sans prendre
aucune délibération...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 octobre 1832

    »Mon prince,

»Votre lettre a confirmé les espérances que m'avaient données et la
dépêche de M. de Mareuil, et la conversation de lord Granville. Nous
attendons ici avec une grande impatience votre courrier de demain, et
nous nous préparons à tout événement. La situation politique du
ministère est beaucoup meilleure que nous n'eussions osé l'espérer en
débutant. Après beaucoup de criailleries, on finit par revenir au vrai
et par se demander à quoi bon tant de tumulte. La disposition générale
des esprits, sans être encore bienveillante, devient attentive; le
propos le plus habituel maintenant est de dire: «Il faut voir ce que
fera ce ministère». Notre sort dépend donc de plus en plus de nos
œuvres d'ici à la session, et de toutes les oeuvres, la véritable, la
seule qui préoccupe l'attention publique, c'est l'expédition d'Anvers.
Sur ce point l'opinion devient chaque jour plus exigeante; ce n'est
pas la minorité turbulente, c'est la majorité raisonnable qui presse;
je me réjouis par conséquent de plus en plus du parti que vient de
prendre le cabinet anglais, car, lors même qu'il se serait décidé
contre notre expédition, je ne vois pas qu'il eût été possible de
l'éviter. Si nous la faisons, notre succès à la Chambre est assuré.
Nous ne négligeons rien pour qu'elle n'entraîne pas trop de
complications imprévues. Notre flotte est toute prête; elle est
composée d'officiers qui, pour la plupart, ont servi avec les Anglais.
Je ne vous cacherai pas que, s'il était possible que les deux flottes
s'engageassent ensemble à l'embouchure de l'Escaut, et qu'il y eût
quelques coups de canon tirés simultanément sur les Anglais et les
Français, cela serait ici du meilleur effet: l'alliance serait de plus
en plus populaire et nous en aurions plus de liberté pour agir
conformément aux désirs du cabinet anglais.

»Je finis, mon prince, en mettant encore une fois tous nos intérêts
dans vos mains: vous savoir à Londres est tout mon espoir et toute ma
tranquilité...»

    «Le 19 octobre, dix heures du matin.

»... Je reçois à l'instant votre dépêche du 16 et j'y réponds par
estafette, sans attendre une minute afin de vous mettre à portée de
donner toutes les explications qui vous seront demandées.

»L'armée française réunie sur la frontière du nord est forte de
quarante-huit mille hommes. Dix-huit mille environ sont destinés à
faire le siège d'Anvers; trente mille à prendre position sur les
routes de Berg-op-Zoom et de Bréda, en dedans des limites du
territoire belge, afin de couvrir le siège.

»Les postes français relèveront les postes belges dans toute l'étendue
du cercle d'opérations militaires.

»Nous demandons au roi des Belges de réunir son armée en arrière de
Turnhout, afin qu'elle menace le flanc de l'armée hollandaise, si
celle-ci se portait contre notre armée d'observation, de même que
notre armée d'observation menacerait le flanc de l'armée hollandaise,
si elle se portait contre l'armée belge en dedans des limites du
territoire belge.

»Quant à la facilité de prendre la citadelle, le maréchal Gérard pense
qu'elle ne peut tenir plus de dix jours. Il a pris à cet égard toutes
les informations désirables. Tout est prêt. Il n'y a pas, sur ce
point, la moindre inquiétude à avoir...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 22 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

J'ai reçu toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser jusqu'au 20 octobre inclusivement; je conçois parfaitement
les impatiences du gouvernement du roi en ce moment difficile, et vous
avez pu voir que je partageais son désir d'arriver au terme de nos
trop longues incertitudes sur la question belge. Il ne faut cependant
attribuer les hésitations du ministère anglais qu'à la gravité de
l'affaire. Lord Grey et lord Palmerston voulaient réunir le plus grand
nombre possible de membres du cabinet, et obtenir à l'unanimité une
décision que les circonstances rendent de la plus haute importance.
J'ai besoin d'appuyer sur cette considération parce que je dois à ces
deux ministres de déclarer qu'il est impossible d'apporter des
dispositions plus favorables pour nous que celles qu'ils n'ont pas
cessé de me témoigner. Vous en trouverez la preuve, monsieur le duc,
dans la convention que je viens de signer avec lord Palmerston et que
j'ai l'honneur de vous transmettre: elle remplira, j'espère, les
intentions du gouvernement du roi.

»Il est minuit, je n'ai pas le temps de développer les différents
articles de cette convention, je ne puis que vous dire qu'il était
impossible d'en obtenir davantage.

»Il est absolument nécessaire que les ratifications partent de Paris
le jeudi 25 au soir, afin d'être à Londres le 27 dans la journée. Je
n'ai pas besoin de vous engager au plus profond secret de cette
convention. Nous désirons qu'elle ne soit publiée qu'après avoir été
communiquée aux plénipotentiaires des trois puissances à la
conférence, ce qui aura lieu le lendemain de l'échange des
ratifications.

»Vous penserez sans doute qu'il est concevable de prévenir les consuls
du roi, pour que les intérêts français ne soient pas compromis...»

Ainsi que l'annonçait cette dépêche, j'avais signé, le 22 octobre au
soir, avec l'Angleterre la convention tant désirée par le gouvernement
français, et par laquelle il était décidé, sur l'invitation du roi des
Belges, que les deux puissances procéderaient à l'exécution du traité
du 15 novembre, conformément à leurs engagements; que l'évacuation
territoriale formerait un commencement d'exécution; que les
gouvernements de Hollande et de Belgique seraient requis d'opérer
réciproquement cette évacuation pour le 12 novembre; que la force
serait employée contre celui de ces gouvernements qui n'aurait pas
donné son consentement pour le 2 novembre; qu'en cas de refus de la
Hollande, l'embargo serait mis sur les vaisseaux hollandais, et que le
15 novembre une armée française entrerait en Belgique pour faire le
siège de la citadelle d'Anvers. L'inquiétude était grande à Paris, et
toutes les lettres qu'on m'écrivait, montraient avec quelle impatience
on attendait le résultat que je venais enfin d'obtenir. Cette
impatience était parfois gênante pour moi; aussi, j'écrivis à cette
époque à la princesse de Vaudémont une lettre dont je veux citer
quelques passages.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    »Londres, le 25 octobre 1832

»... Le marquis de Lansdowne[15] part aujourd'hui pour Paris; il
donnera du courage à notre ministère qui s'effraye un peu aisément. En
tout, on a toujours, et pour toutes choses, l'air trop pressé. Cela
ôte la sécurité à ceux qui regardent. J'ai été huit jours ici, et j'ai
obtenu tout ce qu'ils désiraient et qui avait été bien préparé par
Durant. Je reçois de _Mademoiselle_ avant le huitième jour de mon
séjour à Londres une lettre d'impatience. Vous souvenez-vous quand ils
croyaient que les Belges allaient entrer en Hollande, et cela c'est il
y a trois mois?--Je leur disais que le ministère Broglie finirait par
s'arranger; ils ne voulaient pas me croire. Eh bien! il est établi, et
il restera pour du temps, s'il ne fait pas de sots procès comme celui
de M. Berryer [16]. Les voilà munis pour se présenter à la
Chambre, puisqu'ils ont l'autorisation de marcher sur Anvers. Ce qu'il
faut à présent qu'ils fassent, c'est à tout prix de se rapprocher de
la Prusse qui est bien disposée. Cela fait, le reste ira sur des
roulettes.»

Aussitôt après la signature de la convention du 22 octobre et en
attendant les ratifications qui ne vinrent de Paris que le 27, je pris
avec lord Palmerston tous les arrangements pour son exécution. Aussi,
à l'instant même de l'échange des ratifications, la convention
ratifiée fut transmise aux plénipotentiaires des trois cours
accompagnée d'une note simple et laconique pour éviter autant que
possible une demande d'explication de leur part. Un bateau à vapeur
préparé à cet effet partit immédiatement pour Rotterdam, portant la
communication qui devait être faite à la Haye par les chargés
d'affaires de France et d'Angleterre au gouvernement des Pays-Bas et
qui, en se référant à la convention, était courte et péremptoire.
Enfin, on expédia également un courrier à Bruxelles, qui portait au
gouvernement belge une note presque identique à celle destinée au
gouvernement hollandais. Nous avions voulu témoigner par là notre
impartialité et d'ailleurs exiger de la part des Belges, la remise de
Venloo et des portions de territoire qu'ils possédaient encore
indûment et qui devaient être restituées au roi des Pays-Bas, le jour
où il accepterait le traité du 15 novembre. Nous aurions bien voulu
tirer parti de la restitution exigée des Belges, pour détacher le
gouvernement prussien des cabinets d'Autriche et de Russie. Dans ce
but, nous proposâmes de faire occuper par ses troupes, la place de
Venloo et les territoires dans le Limbourg et le Luxembourg que le
traité du 15 novembre attribuait à la Hollande, avec l'engagement
de les garder jusqu'à l'acquiescement du roi au traité et de ne les
restituer à celui-ci qu'après l'exécution de sa part des conditions du
traité. Cette proposition donna lieu à une négociation particulière et
assez compliquée avec le cabinet de Berlin, qui avait d'abord semblé
disposé à l'accepter, mais qui, en définitive, n'osa pas paraître
s'associer aux mesures coercitives prises par les deux puissances
maritimes et qui refusa[17]. Il en résulta que les Belges gardèrent
les territoires qu'on avait réclamés d'eux, ce qui rendit leur
position vis-à-vis de la Hollande encore plus favorable.

Reprenons la suite des dépêches et lettres.

  [15] Le marquis de Lansdowne était président du conseil dans le
  cabinet anglais. Il allait à Paris pour négocier des changements
  à apporter dans le tarif des douanes.

  [16] Le ministère avait ordonné l'arrestation de MM. Berryer, de
  Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James comme prévenus
  de complicité avec la duchesse de Berry (7 juin). Les trois
  derniers ne tardèrent pas à être mis en liberté, aucune indice
  n'ayant pu être relevé contre eux. Quant à M. Berryer, il fut
  jugé le 16 octobre par la Cour d'assises de Blois. Le procès
  était si mal engagé que le ministère public dut abandonner la
  poursuite, et l'accusé bénéficia d'un acquittement qui devint un
  triomphe.

  [17] Voir page 15.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 26 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

»Lord Palmerston avait convoqué ce matin la conférence à la demande de
M. de Bülow[18] qui annonçait avoir une communication à nous faire.
Cette communication était un projet de traité envoyé par le cabinet de
La Haye. Lord Palmerston et moi avons tout de suite déclaré que
les formes strictes que nous avions adoptées jusqu'à présent, ne nous
permettaient pas d'écouter les propositions venant par un autre
intermédiaire que par le plénipotentiaire reconnu de la cour qui nous
les faisait; que si M. de Zuylen avait quelque chose à nous
communiquer de la part de sa cour, nous étions prêts à l'entendre,
mais que nous ne pouvions admettre la demande de M. de Bülow.--M. de
Bülow n'a pas insisté. Nous avons ainsi éludé toute explication. Il
n'a pas même été donné lecture du projet de traité. La clause
principale de ce projet est la reconnaissance de la libre navigation
de l'Escaut, avec la réserve d'imposer des droits de trois shillings
par tonneau au lieu d'un shelling consenti par le roi Léopold et par
la Prusse. J'espère que nos ratifications seront arrivées avant que M.
de Zuylen nous soumette directement le projet de sa cour, qui
aujourd'hui n'aurait pas eu grande faveur dans la conférence. Nous
sommes tous tombés d'accord que la réunion de ce matin ne serait pas
regardée comme une conférence tenue au Foreign Office...»

  [18] Une dernière tentative avait été faite par la Prusse pour
  prévenir une rupture. Le cabinet de Berlin avait transmis à La
  Haye un état des concessions exigées par la conférence. Le 23
  octobre, le ministre des affaires étrangères de Hollande annonça
  aux envoyés de Russie, de Prusse et d'Autriche que le roi
  adhérait à ce plan, sauf quelques modifications. Le traité fut
  aussitôt à Londres. On a vu quel accueil il avait trouvé près la
  conférence. Quelques jours plus tard, le 9 novembre, le ministre
  de Hollande à Londres le communiqua à lord Grey qui répondit que
  ce traité ne levait point toutes les difficultés, que d'ailleurs
  il venait trop tard, et que l'évacuation d'Anvers était désormais
  le préliminaire indispensable de toute négociation nouvelle.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND

    «Paris, le 25 octobre 1832.

    »Mon prince,

»Votre courrier est arrivé hier vers cinq heures de l'après-midi. J'ai
sur-le-champ porté au roi la convention: hier soir nous avons eu
conseil. On a passé la nuit pour préparer les ratifications; le
courrier va partir et vous le recevrez demain de bonne heure dans la
journée.

»Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie cette nouvelle a été
reçue. Je ne vous parlerai pas non plus de notre reconnaissance pour
un tel succès. Il fallait être vous pour y réussir; vous n'aurez
jamais rendu à votre pays un plus signalé service.

»Permettez-moi maintenant de vous adresser une ou deux questions sur
le mode d'exécution de ce traité.

»Le roi des Belges est sommé en même temps que le roi des Pays-Bas
d'évacuer la portion de territoire qui ne lui appartient pas, aux
termes des vingt-quatre articles.

»Si le roi de Hollande refuse d'évacuer le 2 novembre, le roi des
Belges sera-t-il tenu de le faire? Et dans ce cas, à qui remettrait-il
Venloo et les autres portions du Limbourg?

»Il est impossible de se figurer que ce soit au roi de Hollande.

»Si le roi des Pays-Bas accepte la proposition, s'il consent à évacuer
le territoire belge, le roi des Belges devra-t-il remettre au roi de
Hollande le territoire occupé maintenant par les Belges, avant que le
roi de Hollande ait accepté le surplus des vingt-quatre articles,
tandis qu'il contestera encore sur l'Escaut, sur le syndicat[19], sur
la navigation des eaux intermédiaires? Cela serait-il prudent?

»Je vous fais ces questions afin que nous soyons bien fixés sur la
direction que nous devons donner au roi des Belges. Vous savez de
reste que son peuple n'est pas des plus raisonnable, et sitôt
qu'il va se sentir en confiance, il va nous susciter mille embarras
d'exécution.

»Soyez assez bon pour me dire quelle est l'idée que vous vous faites
de la solution de ces questions. Au reste, j'espère avoir de vous une
lettre aujourd'hui même, qui peut-être résoudra tous nos doutes.

»Agréez...»

  [19] Cette question du syndicat était difficile et demande
  quelques éclaircissements.

  Une loi du 27 décembre 1822 avait créé pour le royaume des
  Pays-Bas un syndicat d'amortissement en remplacement du syndicat
  des Pays-Bas et de la caisse d'amortissement. Ce syndicat
  d'amortissement avait été doté de 250 millions de florins. Or, par
  suite de défaut ou d'irrégularité de comptabilité, il se trouvait
  qu'il était en 1832 impossible de juger de l'emploi de ce crédit,
  d'où impossibilité de déterminer exactement le montant de la dette
  des Pays-Bas; c'est sur ce thème que les plénipotentiaires belges
  et hollandais discutèrent à perte de vue. Le traité des
  vingt-quatre articles avait fixé le partage de la dette, mais le
  roi des Pays-Bas avait refusé d'admettre les chiffres de la
  conférence.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 27 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

»J'ai reçu ce matin les ratifications de la convention du 22 octobre
que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser avec votre dépêche numéro
77. Je vois avec plaisir que cette convention a rempli les intentions
du gouvernement du roi, et je vous le répète, je suis convaincu qu'il
appréciera chaque jour davantage ses conséquences importantes. Nous
venons de faire l'échange des ratifications avec lord Palmerston; je
vous enverrai celles de l'Angleterre par le prochain portefeuille.

»Nous avons transmis la convention ratifiée aux plénipotentiaires des
trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, avec la note dont je
joins une copie.

»Un bateau à vapeur part dans une heure pour Rotterdam; il porte la
note numéro 2 aux chargés d'affaires de France et d'Angleterre à La
Haye, et un courrier, qui part également ce soir, portera à Bruxelles
la note numéro 3.

»Quant aux explications que vous me demandez, monsieur le duc, sur la
clause de la convention relative à la remise de Venloo par les Belges,
je puis vous dire que nous n'avons jamais eu l'intention de faire
livrer Venloo au roi des Pays-Bas, avant la complète exécution du
traité du 15 novembre. La sommation sera faite aux Belges comme
témoignage de notre impartialité, mais voici le parti que nous avons
pris au sujet de cette ville. Nous devons demain, lord Palmerston et
moi, proposer au baron de Bülow de faire remettre Venloo par les
Belges à Sa Majesté le roi de Prusse, sous la condition que ce
souverain s'engagera à ne la restituer au roi des Pays-Bas, que
lorsque celui-ci aura rempli toutes les stipulations du traité du 15
novembre. Je vous ferai connaître l'issue de cette proposition que
j'ai adoptée parce que je savais qu'elle entrait complètement dans les
vues du roi...»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 25 octobre 1832.

    »Mon cher prince,

»En signant le document important que vous venez de nous adresser, je
veux vous féliciter de l'avoir obtenu. C'est un des plus grands
services qu'il fût possible de me rendre, et un des plus grands
avantages qu'on peut assurer à la France, puisque c'est l'honorable
gage de la paix générale. Je n'ai que le temps de vous réitérer
l'expression de tous les sentiments que vous me connaissez depuis
longtemps pour vous.»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 25 octobre 1832.

»Je reçois à l'instant votre excellente lettre du 23 et je m'empresse,
mon cher prince, de vous en remercier, et d'autant plus que vous
m'avez tirée d'une véritable inquiétude et d'un grand tourment, car
c'est vous qui m'avez appris que la grande affaire était terminée et
que la convention était signée. Il paraît que le secret avait été si
fortement recommandé que notre cher roi s'était cru obligé de n'en
rien dire ni à sa femme ni à sa sœur, ce qu'il avait exigé de M. de
Broglie, et ce que, je certifie, il a bien tenu. Je suis arrivée chez
lui triomphante, avec votre précieuse lettre et alors il s'est mis à
rire et m'a répondu: «Ce n'est pas moi qui l'ai dit.» Je vous en
remercie de tout mon cœur, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il
n'y aura pas d'indiscrétion faite par moi, quoique, je vous avoue, je
ne comprends pas trop pourquoi le secret. Enfin, c'est égal, cela ne
me regarde pas; mais ce que je sais, c'est que vous m'avez fait un
grand bien en me donnant cette bonne et grande nouvelle et que c'est
de bien bon cœur que je m'en félicite avec vous. Vous avez coupé le
nœud gordien, comme je vous le demandais. C'est un bien grand
événement qui assure la prospérité de notre chère France et du règne
de notre bien-aimé roi. Tout ira bien maintenant, j'espère. Notre cher
roi me charge de vous dire combien il est satisfait de la bonne
réussite de vos efforts; qu'il espère et qu'il compte que vous
achèverez aussi heureusement la grande œuvre qu'il dit que vous seul
pouviez faire...»


M. GUIZOT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 26 octobre 1832.

»Je savais d'avance, mon prince, que vous feriez l'impossible: c'est
votre usage. J'espère que nous accomplirons ce que vous avez fait.
Nous voilà avec une dot: on nous épousera. Certainement, il faut
ménager les préventions du pays où vous êtes, et ne pas mettre le
cabinet britannique aux prises avec l'instinct britannique. Nous
sommes exactement dans la même situation; nous avons nos préjugés qui
sont puissants, nos ignorances qui sont infinies. Nous demandons qu'on
ménage aussi tout cela. Dites-nous ce qu'il faut, et dites ce qu'il
nous faut. Nous réussirons ici et à Londres, Dieu et vous aidant...

»Rien n'est jamais fini en ce monde; et après ce que vous venez de
faire, nous vous demanderons probablement de faire beaucoup encore.
Nous avons besoin d'aller chercher de la raison partout, car nous n'en
avons pas assez sous la main. Vous nous en fournirez toujours,
n'est-ce pas?

»J'ai proposé au roi de rétablir la classe des sciences morales et
politiques de l'Institut[20]. Cela est ici d'un bon effet, et j'ai eu
la bonne fortune de rencontrer là votre nom. Je regrette bien que vous
ne soyez pas ici pour les élections qui vont se faire; mais, quelle
que soit l'importance des académies, ce que vous faites à Londres vaut
mieux...»

  [20] Voir le rapport de M. Guizot au roi (_Journal des Débats_ du
  28 octobre). La classe des sciences morales et politiques créée
  le 3 brumaire an IV par une loi de la Convention avait été
  supprimée par arrêté consulaire du 3 pluviôse an XI.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 28 octobre 1832.

    »Monsieur le duc,

»Je viens de recevoir des deux plénipotentiaires de Russie la lettre
et la note dont j'ai l'honneur de vous envoyer des copies. Nous
devions nous attendre à cette démarche de leur, part. Elle n'a fait
aucune impression sur lord Palmerston, ni sur MM. de Wessenberg et de
Bülow, et cela leur a paru être une précaution prise par les
plénipotentiaires russes, qui agissaient d'après d'anciennes
instructions de leur cour et qui, ayant une fois été blâmés pour avoir
pris sur eux, voulaient dans cette occasion faire une réserve[21].

»En prenant lecture de la note, vous vous arrêterez sans doute aux
premiers mots du quatrième paragraphe. MM. de Lieven et Matusiewicz
n'entendent que suspendre leur participation aux conférences; il ne
s'agit donc pas de rupture, ni même de froideur envers les deux cours:
c'est là, à mon avis, le point essentiel auquel nous devons nous
attacher.

»J'apprends que le comte Pozzo di Borgo, qui doit être arrivé à Paris,
de retour de Russie, a tenu un très bon langage sur nos affaires à
Berlin, à Vienne et à Munich. Je vous engage à agir près de lui, dans
le sens que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer; c'est comme
cela que je traiterai cette question ici. Je crois même qu'à tout
prendre, cette absence momentanée des plénipotentiaires russes de
la conférence, qui d'ailleurs ne se réunit pas depuis longtemps, nous
sera utile au milieu des mesures d'exécution dans lesquelles nous
sommes entrés. L'affaire hollando-belge doit être terminée dans vingt
jours par les moyens d'action qui seront employés. C'est le temps
nécessaire pour que la réponse à la communication de notre convention
soit venue de Saint-Pétersbourg; des réunions de la conférence,
pendant ce temps, étaient devenues inutiles et pouvaient avoir de
l'inconvénient.

»Je crois que le parti adopté par la Russie dans cette circonstance
n'aura d'autre effet que d'entretenir, un peu plus peut-être le roi
des Pays-Bas dans son obstination.

»L'Autriche et la Prusse ne feront que de simples accusés de réception
aux communications que nous avons dû leur faire, en leur envoyant la
convention...

»J'ai l'honneur de vous transmettre les ratifications de la
Grande-Bretagne à la convention du 22 octobre...

  [21] Voici cette note, que les plénipotentiaires russes
  adressèrent à M. de Talleyrand et ù lord Palmerston en réponse à
  la communication qui leur avait été faite de la convention du 22
  octobre:

   Les soussignés s'acquittent d'un ordre formel de l'empereur, leur
   maître, en faisant la déclaration suivante:

   L'adoption des mesures coercitives que la France et la
   Grande-Bretagne ont résolu de prendre contre la Hollande, a fait
   échoir le cas où les plénipotentiaires de Russie, en vertu des
   instructions dont ils sont munis et dont les plénipotentiaires des
   autres cabinets n'ignorent pas la teneur, se trouvent dans la
   nécessité de se retirer des conférences.

   Ils rendront compte immédiatement à leur cour des circonstances
   graves qui, en altérant le caractère de la médiation pacifique à
   laquelle ils ont été appelés à prendre part, ne leur permettent
   plus de s'associer aux travaux de leurs collègues.

   En suspendant leur participation aux conférences, les
   plénipotentiaires de Russie sont dans l'attente des déterminations
   ultérieures de leur cour, motivées par la gravité des circonstances
   qui ont rendu nécessaire la déclaration dont ils s'acquittent.

   LIEVEN. MATUSIEWICZ.

    «Le 30 octobre 1832.

»Je viens d'être prévenu par lord Palmerston que des ordres partaient
ce soir même pour l'amiral Malcolm à Portsmouth, par lesquels il lui
était enjoint d'expédier demain trois frégates anglaises qui iront
croiser la première à Texel, la seconde à l'embouchure de la Meuse et
la troisième à l'embouchure de l'Escaut. Ces frégates devront engager
tous les bâtiments de commerce anglais qui pourraient se présenter
pour entrer dans les ports hollandais, à ne point s'y rendre. Elles
ont ordre de ne pas commencer les hostilités et de ne gêner en aucune
manière le commerce hollandais, mais de se défendre si elles étaient
attaquées par des vaisseaux de guerre hollandais.

»Lord Palmerston, en me donnant cette information, m'a demandé de
faire une démarche semblable près de l'amiral français qui commande
notre escadre à Spithead. Je n'ai pas balancé à adresser des
instructions dans ce sens à M. Ducrest de Villeneuve[22], en lui
annonçant que j'en rendais immédiatement compte au gouvernement du
roi. Je l'ai invité, en conséquence, à expédier demain de concert avec
l'amiral Malcolm, trois frégates françaises qui seront chargées de la
même mission sur les mêmes points que les frégates anglaises, et qui
agiront envers les bâtiments de commerce français, de la même manière
que ces dernières envers les bâtiments de commerce anglais.

»Je suppose, monsieur le duc, que Sa Majesté approuvera le parti que
j'ai pris: le temps ne me permettant pas d'attendre des ordres venus
de Paris, j'ai dû agir sous ma propre responsabilité.»

  [22] Alexandre-Louis Ducrest de Villeneuve, né en 1777, engagé à
  quatorze ans comme novice, était capitaine de vaisseau en 1814.
  En 1830, il était contre-amiral et major de la flotte à Toulon.
  Il commanda en 1832 l'escadre envoyée dans l'Escaut. En 1834 il
  fut nommé préfet maritime à Lorient, prit sa retraite en 1838 et
  mourut en 1852.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 29 octobre 1832.

    »Mon prince,

»Vous avez fait des merveilles; le traité, je vous l'ai dit, nous a
paru pleinement satisfaisant. Nous sommes également très contents de
la marche que vous avez suivie dans l'exécution. Le seul point que
nous recommandons très instamment à votre habileté, c'est de faire en
sorte que le roi des Belges ne soit pas pressé d'évacuer
matériellement Venloo, avant que nos troupes soient arrivées à Anvers.
Il pourrait y avoir difficulté, tapage dans les Chambres belges et
complication dans nos opérations. C'est une affaire d'un jour ou deux,
et il ne faudrait pas pour cela risquer de faire faire aux Belges
quelque grosse sottise. Si les Prussiens n'acceptent pas notre
proposition, il ne peut pas y avoir de difficulté à retarder de deux
ou trois jours, non pas l'engagement d'évacuer Venloo, mais
l'évacuation _matérielle_ de la place. Je ne sais pas même en pareil
cas, si vous jugeriez convenable que l'évacuation ait lieu, car à qui
remettre la place? Si les Prussiens acceptent, il faudra tâcher qu'ils
ne se présentent que le 15 ou le 16 novembre; j'y ferai de mon côté
mes efforts avec M. de Werther.

»Nos affaires ministérielles vont assez bien, autant qu'il est permis
d'en juger en ce moment, où le nombre des députés arrivés n'est pas
grand encore. Si notre entreprise réussit, et j'en ai très bon espoir,
ce sera grâce à vous. Quant à moi, je mets encore plus de prix aux
sentiments que vous me témoignez qu'à l'avantage qui en résulte pour
mon pays...»


L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 2 novembre 1832.

    »Mon prince,

»En faisant partir nos vaisseaux de Cherbourg j'ai donné ordre au
contre-amiral Ducrest de Villeneuve de vous rendre compte de son
arrivée, et, de plus, de se conformer à toutes les directions que vous
croiriez devoir lui donner.

»Il m'a paru tout naturel que ces directions vinssent de Londres
sans l'intermédiaire de Paris. Le temps est précieux et il ne faut pas
le perdre en détours inutiles. Vous, mon prince, qui l'avez si
utilement employé dans cette circonstance, vous en jugerez comme moi.

»Nos dissidents s'humanisent un peu; cependant, il serait hasardeux de
dire que tous se rangeront. Dupin est arrivé et a vu le roi hier. Il
dit qu'il ne fera pas d'opposition et qu'il s'asseoira _neutre_ au
fauteuil de la présidence. Comme membre obligé de la commission de
l'adresse, il aura quelque influence. L'opposition se propose d'y
mettre un mot significatif au sujet de la _quasi légitimité_.

»Nous pensons que le 4 ou le 5, nous aurons la réponse de La Haye,
peut-être par Londres. Vous pourriez nous la faire donner par le
télégraphe de Calais.--La _Melpomène_ et la _Créole_ partent pour
Spithead...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 3 novembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»J'ai reçu ce matin une dépêche de M. le comte de Latour-Maubourg qui
me fait part d'un embarras dans lequel l'a placé une demande de M. le
général Goblet. Ce dernier en recevant la réquisition faite par suite
de la convention du 22 octobre, pour la remise par le gouvernement
belge de Venloo, des territoires du Limbourg et du Luxembourg, aurait
exigé une déclaration officielle, tendant à garantir qu'en aucun cas
la ville de Venloo et les territoires destinés à revenir à la
Hollande, ne seraient occupés par des troupes étrangères, avant que la
citadelle fût remise aux Belges.

»Vous avez vu par la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous adresser
une copie avant-hier que j'avais autorisé M. de Latour-Maubourg en
remettant la réquisition au général Goblet, à lui annoncer
confidentiellement que la remise des territoires ne se ferait dans
aucun cas entre les mains des Hollandais et qu'on s'occupait ici
d'arranger cette affaire de la manière la plus tranquillisante pour
les Belges.

»Il me semble que cette communication était plus que suffisante pour
calmer les inquiétudes du gouvernement belge au moment où la France et
l'Angleterre soutiennent avec tant de vigueur les intérêts de la
Belgique. Je redoutais, je pense, avec raison, les publications
indiscrètes auxquelles le ministère belge ne s'est jamais refusé. Les
articles des journaux de Bruxelles nous ont déjà causé trop d'embarras
pour ne pas nous tenir sur nos gardes.

»La réclamation officielle que réclame le général Goblet produirait un
très mauvais effet dans les cabinets, j'en suis convaincu. Si, comme
me l'écrit M. de Latour-Maubourg, sir Robert Adair s'est cru autorisé
à donner cette déclaration, je ne puis m'expliquer comment la
publicité immédiate de tous les actes remis au cabinet de Bruxelles ne
l'aurait pas arrêté.

»Il est beaucoup plus important pour nous en ce moment de rassurer les
puissances par nos démarches que de satisfaire aux puériles
susceptibilités des Belges. Je crois donc que la déclaration demandée
par le général Goblet, qui, dans toutes les circonstances, s'est
montré difficultueux, devrait être nettement refusée par M. de
Latour-Maubourg; c'est dans ce sens que je m'en expliquerai avec lord
Palmerston, à ma première entrevue avec lui; il est à la campagne
jusqu'après-demain, mais je le verrai aussitôt qu'il sera
revenu[23]...»

  [23] En même temps que cette dépêche, M. de Talleyrand écrivait
  au duc de Broglie la lettre particulière suivante:

   3 novembre.

   Je vous écris aujourd'hui pour que vous sachiez bien, dans vos
   rapports avec le général Goblet, à qui vous avez affaire. Le
   général Goblet est un orangiste; il fait ce qu'il peut pour plaire
   aux hommes du mouvement en Belgique et pour exciter à de fausses
   mesures, compliquer ainsi les questions et laisser par là une porte
   entr'ouverte au parti orangiste. J'ai été dans le cas de le juger
   ici, où ses arrogantes difficultés n'ont pas cessé de nous gêner.
   Il joue à peu près à Bruxelles le rôle de nos carlistes qui se font
   républicains. Dans ma correspondance avec Sébastiani, je l'ai
   plusieurs fois averti qu'il ne devait pas mettre là sa confiance...

    «Le 5 novembre.

»J'ai reçu il y a une heure la réponse faite par le roi des Pays-Bas à
la communication qui avait été faite par les chargés d'affaires de
France et d'Angleterre[24]; j'ai l'honneur de vous en envoyer une
copie quoique je suppose qu'elle vous sera parvenue directement de La
Haye. Cette réponse est un refus rédigé dans des termes assez
adoucis...»

  [24] Le cabinet hollandais refusa de se soumettre aux injonctions
  de la convention du 22 octobre. Il déclara que l'évacuation de la
  Belgique par ses troupes avant l'échange des ratifications du
  traité du 15 novembre serait contraire au sens des négociations,
  et que d'ailleurs le devoir absolu de la Hollande était de ne pas
  se dessaisir, en abandonnant Anvers, du gage qui devait lui
  servir à obtenir des conditions équitables de séparation.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Foreign Office, 6 novembre 1832.

    »Mon cher prince,

»Je vous envoie _très confidentiellement_ une copie de la lettre que
j'ai écrite aujourd'hui à l'Amirauté pour guider ce département
quant aux instructions qu'il doit donner à l'amiral Malcolm; j'en ai
envoyé copie ce soir à Granville pour qu'il la communique à votre
gouvernement, afin qu'ils puissent juger combien ils trouveront
convenable de donner des instructions semblables à l'amiral
Villeneuve. Il serait cependant utile que vous portassiez ces
instructions confidentiellement à la connaissance de votre amiral,
parce qu'il devrait savoir quels sont les ordres qui ont été donnés à
son collègue.

    »Tout à vous.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 7 novembre 1832.

»La déclaration des Russes n'a de valeur que par le bavardage qu'elle
occasionne. Le fait est que M. de Lieven ne voulait pas la faire et
que c'est Matusiewicz qui l'a décidé à la faire. Il ne faut pas
regarder cela comme une affaire. On fait beaucoup parler Pozzo. Chacun
se sert de son langage, suivant son intérêt. M. de Lieven a été
jusqu'à dire que dans l'état où étaient les affaires, nous ne pouvions
pas faire autre chose qu'une convention renfermant des conditions
finales, et que les termes dans lesquelles la nôtre était conçue lui
paraissaient fort convenables.--La date de ma lettre me fait croire
que nous arriverons au 15 sans coup férir. Ce qui se passera après est
hors de ma direction; c'est aux hommes qui conduisent la guerre à
prendre toutes leurs précautions. Politiquement les choses sont bien
placées; voilà tout ce dont j'étais chargé, et ce dont j'étais chargé,
je l'ai fait. On m'a dit à mon départ de Paris: «c'est essentiel
pour avoir la majorité»; la chose est faite; à présent, aura-t-on la
majorité?


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 8 novembre 1832.

    Mon prince,

»Je vous écris deux lignes pour vous dire que je ne puis vous en
écrire davantage. Voici l'heure du courrier; je n'ai pu rentrer de
meilleure heure. Vous en comprendrez facilement le motif lorsque vous
saurez que madame la duchesse de Berry vient d'être arrêtée hier à
Nantes. Nous avons passé la matinée à pourvoir aux mesures nécessaires
pour sa sûreté. Ceci nous assure une majorité grande et infaillible.

    »Agréez...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 9 novembre 1832.

»Assurément, mon cher prince: je suis _très contente de vous_, de vos
œuvres et de votre lettre du premier de ce mois dont je vous remercie
de tout mon cœur. J'allais le faire hier lorsque la grande nouvelle
de l'arrestation de madame la duchesse de Berry est arrivée. C'est à
Nantes qu'elle a été prise; c'est un événement bien important et je
suis persuadée que vous approuverez l'article qui l'annonce dans le
_Moniteur_ de ce matin, et la résolution prise à cet égard par notre
gouvernement. Il me semble qu'il satisfait à tout. Cela s'est passé
très tranquillement à Nantes. Dès la veille on avait fait des visites
dans cette maison, ayant eu l'avis qu'elle y était, mais sans
rien trouver; alors le général et le préfet firent cerner par la
troupe et la garde nationale toutes les issues d'une masse de maisons
qui formaient une espèce d'île dans laquelle se trouvait celle où l'on
croyait, et avec raison, qu'était madame la duchesse de Berry, où le
préfet avait laissé des gendarmes, qui, en faisant du feu pour se
chauffer dans la cheminée d'une petite chambre au troisième,
échauffèrent tellement la plaque, que madame la duchesse de Berry, qui
se trouvait cachée dans une petite chambre derrière avec M. de
Mesnard[25], M. de Guibourg et mademoiselle de Kersabiec, étant au
moment d'être asphyxiée, ne put y tenir et en sortit en se rendant.
Sans cet extraordinaire incident, il est probable qu'on ne l'aurait
pas encore découverte. Elle a été sur-le-champ conduite au château de
Nantes. Voilà tout ce que je sais sur cet important événement jusqu'à
présent, et que je m'empresse de vous mander.

»Chartres et Nemours partent dimanche pour l'armée; j'espère, et nous
en avons besoin en ce moment, que cela ne sera pas long et qu'ils nous
reviendront bientôt avec la grande et belle nouvelle de la reddition
d'Anvers. Je trouve que la réponse du roi de Hollande, tout en
refusant, n'annonce pas l'intention de faire une grande résistance.
Toutes les difficultés s'aplanissent pour notre juste, bonne et belle
cause, et j'ai de plus en plus la douce et ferme confiance que notre
cher roi jouira de la récompense de toutes ses peines et de tous
ses sacrifices en voyant notre chère France tranquille, heureuse et
prospère...»

  [25] Louis-Charles, comte de Mesnard, né en 1769, était en 1789
  capitaine au régiment de Conti. Il émigra, servit dans l'armée de
  Condé et resta en Angleterre jusqu'à la Restauration. Il devint
  alors colonel et aide de camp du duc de Berry, puis premier
  écuyer de la duchesse et pair de France (1823). Après la
  révolution de 1830, il accompagna la duchesse de Berry en
  Angleterre, en Italie, la suivit en France, fut arrêté, jugé et
  acquitté. Il quitta la France et mourut en 1842.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 11 novembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»M. le baron de Zuylen, après avoir vainement tenté plusieurs fois de
renouer une négociation avec lord Palmerston, s'est enfin adressé à
lord Grey, dans l'espoir, sans doute, d'obtenir quelques concessions
auxquelles lord Palmerston s'était refusé. Il s'est présenté hier chez
lord Grey, et lui a remis le projet de traité proposé par le cabinet
de Berlin dont je vous ai déjà entretenu, et la pièce que j'ai
l'honneur de vous envoyer en copie[26]. Je joins également une copie
du projet de traité que je n'ai pu me procurer qu'hier soir.

»Lord Grey après sa conversation avec M. de Zuylen, m'a invité à me
rendre chez lui pour nous y entendre avec lord Palmerston. Il m'a
communiqué alors ce dont je viens de vous rendre compte. J'ai pu
exprimer immédiatement mon opinion sur ces nouvelles propositions du
cabinet de La Haye, et j'ai dû dire qu'il n'y avait plus de base
possible de négociation avant la reddition de la citadelle d'Anvers et
avant un engagement, pris par le roi des Pays-Bas, d'accepter le
traité du 15 novembre avec les modifications qui pourraient être
consenties par la Belgique.

»Lord Grey qui partageait mon opinion, a rédigé un projet dans ce
sens, mais il m'a dit qu'il se croyait cependant obligé de soumettre
cette question à un conseil de cabinet, et il m'a fixé chez lord
Palmerston un rendez-vous pour aujourd'hui, à l'issue de ce conseil.
Je m'y suis rendu; il m'a remis la note ci-jointe qui a été approuvée
par le conseil, et envoyée à M. le baron de Zuylen comme réponse à sa
communication d'hier.

»Vous remarquerez, monsieur le duc, que par cette note on se borne à
réclamer l'évacuation de la citadelle d'Anvers, comme préliminaire
indispensable à toute négociation nouvelle. Lord Grey m'a dit que dans
le conseil, on n'avait pas cru convenable d'adopter la seconde
condition du projet convenu hier entre nous, parce qu'elle ne donnait
aucune ouverture à des négociations ultérieures, en imposant d'avance
au gouvernement des Pays-Bas l'obligation d'accepter le traité du 15
novembre et en soumettant les modifications possibles de ce traité à
la seule volonté de la Belgique. Il faut observer que la note de lord
Grey à M. le baron de Zuylen n'est point signée, ce qui lui ôte le
caractère strictement officiel; elle a paru cependant assez importante
à M. de Zuylen pour qu'il l'envoyât immédiatement à La Haye par un
courrier.

»J'ai retrouvé dans cette circonstance comme dans toutes les autres,
lord Grey et lord Palmerston pleins d'une sincérité et d'une droiture
au-dessus de tout éloge...»

  [26] Voir page 34 et note, la réponse que lord Grey fit à M. de
  Zuylen au sujet de ce projet de traité. La pièce dont il est ici
  question est une note écrite qui développait cette réponse.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 13 novembre 1832.

»Je vois arriver le 15 plutôt avec plaisir qu'avec inquiétude; il nous
tirera de l'incertitude si fatigante dans laquelle nous sommes.
M. de Zuylen a prodigieusement nui par ses finasseries, ses réserves
et je pourrais dire, sa mauvaise foi à une affaire que tout le monde
voulait éclaircir et terminer. Il a pris des voies détournées; il
s'est lié avec les tories pour faire dire dans les journaux ce qui
convenait aux ennemis du ministère anglais. Avec M. Falck tout se
serait arrangé depuis six mois, et le roi de Hollande serait beaucoup
mieux placé...»

    «Le 14 novembre.

»Nous touchons au moment de l'entrée de nos troupes en Belgique; dans
peu d'heures, elles seront en marche. J'ai fait de mon côté tout ce
dont on avait besoin; j'espère qu'à Paris, tout a été préparé pour
l'action; il ne faut faire aucune perte de temps. Plus l'expédition
sera courte, plus elle sera brillante, et sans inconvénient en Europe.
L'escadre anglaise est sur les côtes de la Hollande; c'est l'amiral
Malcolm qui est avec elle.

»Toute démonstration de l'Angleterre nous convient; car c'est par
notre union avec elle que nous éviterons la guerre, quoi qu'en
puissent dire les journaux français. Notre convention avec
l'Angleterre est trop près d'être un traité offensif et défensif pour
que les plus zélés pour la guerre ne se refroidissent pas.

»Adieu, j'ai bien besoin d'être au courant jour par jour, de la marche
de notre armée et des mouvements des troupes prussiennes dont parlent
les journaux[27]...»

  [27] Dès l'entrée des troupes françaises en Belgique, la Prusse
  concentra une armée d'observation sur la Meuse, mais elle ne fit
  aucun mouvement offensif.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 16 novembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»On attend avec une très vive impatience des nouvelles de l'armée
française dont on dit que l'entrée en Belgique a dû avoir lieu
seulement ce matin. C'est désormais de ce côté que nous devons tourner
nos regards, et je vous prie de me tenir le plus exactement possible
au courant de tout ce qui peut offrir de l'intérêt; on cherchera sans
aucun doute à répandre ici des bruits fâcheux sur notre armée, et il
est important que je sois toujours en état de les démentir; je
voudrais même, si cela était possible, être instruit directement par
le télégraphe de Lille à Calais. Les personnes les mieux disposées
pour nous, nous témoignent de l'inquiétude; on craint que nous n'ayons
pas assez de troupes sur la frontière du Nord, et que cela ne
fournisse au prince d'Orange l'occasion de se précipiter vers le
centre de la Belgique. Je cherche à calmer ces craintes, mais il est
essentiel que je puisse toujours contredire les faux bruits qui
viendraient leur donner de la consistance...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 19 novembre 1832.

    »Mon prince,

»J'ai à peine le temps de vous écrire quelques lignes. L'attentat de
ce matin ajoute au trouble de cette journée. L'indignation est grande
dans les Chambres et dans tout Paris. Probablement, cela
profitera à la bonne cause; je dis probablement, car nous sommes ici
bien mobiles. Le roi a été, comme il est toujours dans de telles
occasions, très bien, très calme, et de grand courage. Il n'a pas
voulu que le bruit de l'événement fût porté à la Chambre avant son
arrivée, et personne n'a pu s'en douter à la tranquillité de sa voix
et de sa contenance. L'effet du discours a été bon; j'espère que vous
en approuverez le ton général, la fermeté et la réserve. J'avais
ajouté un dernier paragraphe sur les négociations qui se poursuivent
en Angleterre, les postes, les vins, les livres... mais à la dernière
lecture ce paragraphe a été retranché, comme ajoutant à la longueur du
discours; j'aurai soin d'en parler dans la discussion.

»Adieu, mon prince; l'assassin n'est pas encore connu[28]...»

  [28] On ne trouva jamais l'assassin, ce qui fit dire à
  l'opposition que cet attentat n'était qu'un coup de police. On
  finit par arrêter un nommé Bergeron qui fut acquitté.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, lundi 19 novembre 1832.

»Que d'actions de grâces nous avons encore à rendre à la Providence,
mon cher prince! Un attentat horrible a été manqué, grâce au ciel; un
monstre a tiré un coup de pistolet sur notre bien-aimé roi, comme il
descendait le pont Royal à cheval pour se rendre à la Chambre. Il a
été admirable et d'un calme parfait, et a continué sa marche comme si
de rien n'était, n'a pas voulu qu'on en parlât dans la Chambre, et a
fait son discours d'une voix forte et ferme. Il a été reçu à
merveille. Malheureusement, le monstre n'est pas encore arrêté.
Aussitôt que la Chambre a été instruite de cet horrible attentat,
celle des pairs, aussi bien que celle des députés, par un mouvement
spontané, sont arrivées ici; et tous les membres sans exception, sauf
La Fayette et Dupont de l'Eure; mais peut-être viendront-ils. Je ne
sais si vous pourrez me lire, mon cher prince, mais vous trouverez
simple que ma main tremble: je tenais à vous écrire tout de suite par
l'estafette...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 22 novembre 1832.

    »Mon prince,

»Lord Granville m'a communiqué la lettre de lord Palmerston au sujet
des commérages du gouvernement belge. Lord Palmerston a attaché à tout
ceci plus d'importance que je n'en mettais. Comme les Belges s'étaient
servis de son nom pour disputer contre nous sur l'indemnité, sur
l'affaire de M. Pescatore[29], et sur plusieurs autres points, j'étais
bien aise de savoir ce qu'il y avait de vrai dans leurs propos. Du
reste, tous ces petits tracas ne valent guère la peine qu'on s'en
occupe.

»C'est aujourd'hui que la sommation doit être faite au général Chassé.
Se défendra-t-il? Jusqu'à quel point se défendra-t-il? C'est ce que
nous saurons bientôt, mais ce qu'il est impossible de conjecturer.
Quant à la résolution d'évacuer la Belgique après la prise de la
citadelle, et de tenir à la lettre l'engagement contracté le 22
octobre, vous n'avez pas besoin de m'en faire souvenir. Je ne
resterais pas aux affaires une demi-heure, si ceci pouvait être pour
quelqu'un l'objet d'un doute.

»Lord Lansdowne vous dira que nos affaires ministérielles prennent ici
le meilleur tour, que la majorité semble tout à fait ralliée. Nos amis
ne doutent pas du succès. Je ne suis pas aussi confiant...»

  [29] M. Pescatore était un membre du gouvernement civil du
  Luxembourg que la gendarmerie belge avait arrêté en octobre 1831
  en représailles de l'arrestation de M. Thorn. Les deux
  prisonniers furent échangés à la fin de 1832.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 26 novembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»Je puis vous dire que notre situation ici s'est fort améliorée dans
ces derniers jours. Les dépêches venues de Vienne et de Berlin
indiquent qu'on y a modifié les dispositions qu'un premier mouvement
d'effervescence avait laissé percer. Les ministres d'Autriche et de
Prusse à Londres vont même jusqu'à témoigner de leur désir de voir
réussir les mesures adoptées par la France et l'Angleterre contre
l'obstination si prolongée du roi des Pays-Bas.

»Plus on y réfléchit, et plus on reste convaincu que les différents
cabinets du continent chercheront à rompre l'union de la France et de
l'Angleterre; mais qu'aussi, ils sauront se résigner à cette union et
à ses conséquences, tant qu'ils lui reconnaîtront des symptômes
évidents de durée...»

    «Le 29 novembre.

»Je vois avec peine par les informations que vous voulez bien me
donner que de nouveaux retards ont été apportés dans les
opérations du siège de la citadelle d'Anvers. L'anxiété s'accroît ici
chaque jour, et le cabinet anglais va même jusqu'à dire qu'il attache
à la prompte reddition de cette citadelle un intérêt égal à celui que
pouvait avoir le nouveau cabinet français à la conclusion de la
convention du 22 octobre. Ce langage résume bien l'importance de la
question pour ce gouvernement; il n'est point exagéré et je partage
cette opinion.

»Je ne suis point surpris des négligences dont vous avez à vous
plaindre de la part des Belges. On doit s'attendre à toute sorte
d'embarras venant d'eux, et je crois que les formes de ménagement que
nous adoptons généralement à leur égard ne conviennent pas à un
gouvernement si nouveau et si présomptueux.

»Les délais de l'expédition d'Anvers font plus que jamais sentir la
nécessité de ne rien précipiter dans notre négociation avec le cabinet
prussien. Le temps est un grand maître qui arrange bien des
difficultés. Vous penserez sans doute qu'il faut se donner une grande
latitude quand on est livré aux chances d'un siège, et je vous engage
à ne rien conclure à Berlin, avant d'être sur la voie d'un résultat
certain à Anvers. Vous remarquerez que si on s'était arrêté à la date
du 5 décembre, fixée par vous en dernier lieu, pour la remise de
Venloo aux Prussiens, on se serait placé dans une situation
embarrassante. Comme la négociation se suit par M. Bresson, aidé de
lord Minto, il doit être facile de la ralentir en exprimant à propos
le besoin d'instructions communes des cabinets de Paris et de Londres.

»Je viens de communiquer à lord Palmerston votre dépêche numéro 101,
relative aux frais de notre expédition en Belgique, que vous croyez
devoir réclamer du gouvernement belge. Je la lui ai lue tout
entière. Après l'avoir écoutée avec beaucoup d'attention, lord
Palmerston a répondu que cela ne changeait rien à son opinion, parce
que tous les motifs qui avaient été donnés dans le conseil du roi
restaient dans leur entier. J'ai essayé en vain de donner de nouveaux
développements aux arguments que me fournissait votre dépêche; et je
dois vous avouer que je ne suis pas parvenu à modifier une opinion qui
me paraît irrévocablement arrêtée.

»J'ai ensuite entretenu lord Palmerston de la mission qui aurait été
confiée par l'Angleterre à un agent de la Porte ottomane. Il m'a
répondu qu'il avait été effectivement informé par une lettre de
Constantinople du 26 octobre de la résolution adoptée par le sultan
d'envoyer en Angleterre Namick Pacha, colonel de ses gardes; que cette
résolution n'avait pas eu l'assentiment du Divan qui avait du moins
obtenu que Namick Pacha passerait par Paris; que, du reste, quoiqu'on
sût bien que la mission de Namick se rapportait à la guerre qui existe
entre la Porte et le pacha d'Égypte, on ne connaissait point
exactement la nature des communications qu'il était chargé de faire au
gouvernement anglais; mais qu'on supposait seulement que l'intention
de la Porte avait été de donner à cette mission assez d'éclat pour
qu'elle inquiétât le pacha d'Égypte, qui ne manquerait pas d'en avoir
connaissance[30].

»Lord Palmerston m'a assuré en même temps que sir Stratford
Canning[31] n'avait jamais fait aucune insinuation qui pût être
regardée comme une offre réelle de secours de la part de l'Angleterre
et que vous aviez parfaitement jugé qu'il s'était borné à des paroles
de bienveillance, telles qu'il est d'usage d'en employer en pareille
occasion...»

  [30] Sur la mission de Namick Pacha, voir pages 95 et 108.

  [31] Sir Stratford Canning, ancien ambassadeur d'Angleterre près
  la Porte, avait été envoyé à Constantinople en novembre 1831 avec
  une mission spéciale. Il devait demander une extension de
  frontières en faveur de la Grèce.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 27 novembre 1832.

    »Mon prince,

»La réponse que je vous adresse est une réponse officielle à une
dépêche officielle. J'imagine que lord Palmerston a pris par là ses
mesures pour répondre au besoin devant le parlement. C'est par le même
motif que j'insiste.

»Vous savez que la raison qui nous a portés à demander à la Belgique
le remboursement de nos dépenses extraordinaires, c'est le refus
positif qu'a fait la Chambre des députés, l'année dernière, de nous
allouer la dépense de notre expédition de Belgique en 1831. Nous
serions sans réponse si nous ne pouvions pas témoigner publiquement
que nous avons fait tous nos efforts pour mettre à couvert les
intérêts du trésor. Du reste, nous avons peu d'espérance de nous
enrichir avec ce qui nous en reviendra.

»Le fait est néanmoins que notre position n'est pas analogue à celle
de l'Angleterre. Elle fournit à la cause commune une escadre; nous en
faisons autant. Elle ne demande rien à la Belgique; pour cela, nous ne
demandons rien non plus. Mais en outre, nous entreprenons à nos frais
une expédition de terre infiniment plus coûteuse que nous exécutons
seuls.

»Lord Palmerston pense que c'est dans un intérêt uniquement européen
que nous agissons. Je ne le crois pas. La meilleure preuve que
c'est en même temps dans un intérêt purement belge, c'est que nous ne
marchons qu'à la réquisition expresse de la Belgique. Si nous ne
prenions pas Anvers, il faudrait que ce fût l'armée belge qui le prît,
et ce que nous lui demandons est très inférieur à ce qu'il lui en
coûterait pour cela. La Belgique n'en paye pas un soldat de moins, il
est vrai, mais elle paye de moins toutes les dépenses matérielles du
siège que nous faisons à nos dépens.

»Lord Palmerston ajoute que nous avons désiré nous-mêmes, dans
l'intérêt de la formation ou du maintien du ministère que cette
expédition se fît. Ceci sort du cercle général de la discussion. C'est
une discussion sur ce qui se passe dans l'intérieur des couloirs. Ce
n'est pas un motif que nous puissions alléguer publiquement. Si nous
voulons prendre ainsi en considération les motifs secrets des choses,
alors nous pourrons dire que la crainte des sottises des Belges, la
crainte de les voir entamer une expédition contre la Hollande, la
nécessité de les tirer de la situation où ils sont, sont au nombre des
raisons qui nous ont fait désirer d'entreprendre l'expédition
d'Anvers. Ce sont certainement les provocations des Belges et leur
action sur les esprits en France, qui ont concouru pour plus de moitié
à rendre cette expédition inévitable.

»Au reste, je le répète, il ne faut prendre les choses que pour ce
qu'elles valent: notre demande a pour but de mettre notre
responsabilité à couvert. Je crois que la dépêche de lord Palmerston
est précisément de même nature, et je vous prie de l'assurer que je
n'ai pas la moindre envie d'y voir autre chose.

»Notre expédition ne marche pas aussi vite que je l'aurais désiré.
L'armée tout entière est arrivée à jour fixe; mais le transport de
l'artillerie de siège et des munitions a souffert et souffre
encore des retards. Le maréchal Gérard ne veut faire sa sommation
qu'au moment où toutes ses dispositions seront terminées, pour
répondre à un refus par un feu terrible. On m'assure que la sommation
doit être faite aujourd'hui, mais je crains encore du retard...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 30 novembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»M. le marquis de Palmella est arrivé hier à Londres, chargé d'une
mission de dom Pedro près du gouvernement anglais; il avait quitté
Oporto le 22 de ce mois. Il paraît qu'on commence à sentir dans cette
ville la nécessité de mettre fin à l'état de choses qui désole en ce
moment le Portugal[32]; le marquis de Palmella doit, en conséquence
demander un armistice au cabinet anglais. Il m'a fait des ouvertures à
ce sujet. La proposition de cet armistice n'aurait de caractère
imposant que si elle est faite en même temps par la France et par
l'Angleterre.

»Cet armistice obtenu, on chercherait à obtenir une médiation dans
laquelle devraient paraître les puissances les plus intéressées,
c'est-à-dire, l'Espagne, l'Angleterre et la France, et il est bien
probable que si ces trois puissances s'accordaient sur ce qui est
nécessaire pour rétablir l'ordre en Portugal, le pays forcerait
les deux princes de la maison de Bragance à adopter les propositions
qui seraient faites.

»Je vous tiendrai au courant des démarches de M. de Palmella vis-à-vis
du gouvernement anglais, et des résolutions que ce gouvernement sera
disposé à prendre. Ayez la bonté de me dire quel doit être mon langage
dans le cas où la proposition de M. de Palmella serait accueillie
ici...»

  [32] On se rappelle que dom Pedro avait débarqué le 3 mars 1832
  dans l'île de Terceira. Le 8 juillet il était entré à Porto, qui
  devint le centre du gouvernement constitutionnel, tandis que dom
  Miguel maintenait à Lisbonne le régime absolutiste. Une lutte
  acharnée s'engagea entre les deux frères.

    «Le 1er décembre.

    »Mon cher duc,

»Nous sommes toujours au même point; cet état de choses devient de
plus en plus pénible pour le cabinet anglais et gênant pour moi. Je
crains que cet embarras ne s'augmente encore de Berlin; nous y avons
porté la négociation de Venloo, espérant qu'à la faveur des distances
et des hésitations de M. Ancillon, nous aurions eu le temps d'enlever
Anvers et de trancher ainsi la plus forte partie de la difficulté. Les
époques que vous m'aviez indiquées comme étant nécessaires aux
opérations de notre armée, ne se sont malheureusement pas trouvées
suffisantes, et nous voici à la veille de voir une convention signée à
Berlin lorsque rien n'est commencé encore à Anvers. La sotte
fanfaronnade belge qui nous menace de ne pas remettre Venloo aux
Prussiens avant la prise d'Anvers peut tout compliquer d'une façon
vraiment fatale au repos de l'Europe. Que nous faut-il donc essayer
maintenant? Rien, si ce n'est obtenir de nouveaux délais; traîner en
longueur tout ce qui est du fait des négociations; hâter tout ce qui
est du fait de l'armée, surtout en imposer fortement au mauvais esprit
et aux ridicules prétentions des Belges. J'ai eu la preuve en main que
d'ici, bien loin de les encourager on les traite avec toute la
hauteur qu'il serait bon de leur faire trouver également chez nous. Je
vous conjure donc, mon cher duc, de n'envoyer à M. Bresson que des
instructions très vagues et de lui faire sentir que ce qu'il nous
faudrait le moins, ce serait une conclusion. Je crois même, ce que du
reste je n'ai pu ni dû indiquer dans ma dépêche, que le dénouement
entre la Belgique et la Hollande serait plus facile, si nous pouvions
rester assurés de la bienveillante neutralité de la Prusse, sans
l'appeler à un rôle plus actif. Je crois que cela n'est pas
impossible, si toutefois nous arrivons à nous rendre maîtres d'Anvers
dans un délai rapproché, et qu'à Berlin on sache toujours négocier
sans jamais conclure.

»Je crois avoir trouvé sur ce terrain-là une combinaison qui ne serait
pas sans valeur; mais j'ai besoin de la mûrir encore avant de vous la
soumettre; aujourd'hui, je me borne à vous prier de laisser toutes les
négociations ouvertes et de n'en clore aucune.

»Il ne faut pas oublier que l'Angleterre a laissé percer quelques
regrets de ce que les négociations avec la Prusse étaient portées à
Berlin. Cela doit de plus en plus n'y rien faire faire à M. Bresson,
sans la plus intime coopération de lord Minto. Mais, je le répète, ce
qu'il faut surtout, c'est qu'il ne s'y fasse _rien_ pour le moment et
que le langage y soit très prudent...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, 2 décembre 1832.

    »Mon cher prince,

»Je viens vous faire part avec empressement des nouvelles que nous
recevons de notre armée. Je copie ce qu'on me mande, du 30
novembre à quatre heures après midi:

»Nous avons ouvert la tranchée hier devant la citadelle; M. le duc
d'Orléans la commandait et dans cette première occasion où il a été au
feu et a dû sérieusement faire la guerre, le prince royal a montré
beaucoup de sang-froid, d'attention à tout prévoir et de zèle pour
parer à tout; il a sans cesse parcouru la ligne des travailleurs,
visité ses grand'gardes, assuré ses réserves; fait enfin ce qu'aurait
fait un militaire expérimenté. Grâce à une nuit extrêmement noire et
pluvieuse, nous avons pu dérober à l'ennemi cette opération délicate,
et ce n'est qu'au jour qu'il a pu nous voir couverts par une parallèle
de deux mille sept cents toises, et à l'abri de son feu. Aussi,
n'est-ce, je crois, que pour faire plaisir à M. le duc d'Orléans que,
vers midi, il a commencé à nous jeter des obus et des boulets. Le
siège a tellement avancé dans ce peu d'heures qu'il est à espérer que
le roi recevra bientôt les clefs de la citadelle.

»C'est ce que nous souhaitons pour tout bien vivement, mon cher
prince, car vous jugez que nos cœurs sont bien agités. Le maréchal
Gérard, qui était avec Chartres à la tranchée, mande au roi qu'il est
impossible d'y avoir été plus de sang-froid et d'un courage plus
brillant. L'aide de camp du maréchal, qui a apporté les dépêches, dit
qu'au premier boulet qui a passé au-dessus de sa tête, Chartres a fait
un saut de joie et que tous les soldats se sont mis à danser.

»Nous ignorons encore si la justice parviendra à la source de
l'horrible attentat du 19 novembre; elle en a la confiance. Ce
qu'il y a de certain, c'est que cet attentat a fait sentir
généralement et plus vivement que jamais que la France possède un
précieux trésor dans notre roi, et à quels dangers elle serait
exposée s'il lui manquait. Tous se rattachent à lui et à la monarchie
constitutionnelle; c'est ce qui nous donne cette grande majorité dans
la Chambre, qui devient excellente et nous assure la plus heureuse
session.

»Ce qu'il faut, c'est finir l'affaire d'Anvers, et nous sommes à
l'œuvre. Certes, les Belges devraient en être reconnaissants, heureux
et contents, mais cela n'est pas; je vous avoue que je suis indignée
de leur ingratitude et de leur bêtise. Ne grognent-ils pas encore dans
ce moment de la nouvelle division du général Schramm[33] que, d'après
les inquiétudes du gouvernement anglais que nous n'ayons pas assez de
monde en Belgique, le roi vient d'y envoyer. Il me semble, en vérité,
que le gouvernement anglais devrait bien leur faire sentir leur bêtise
et le mal qu'ils se font en cela...»

  [33] Jean-Paul Adam, comte Schramm, né en 1789, entré au service
  en 1803, général de brigade en 1813. Il vécut dans la retraite
  sous la Restauration, fit en 1832 la campagne d'Anvers, devint
  général de division et pair de France (1839). En 1850 il fut
  ministre de la guerre, et fut créé sénateur en 1852. Il mourut en
  1884.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 6 décembre 1832.

    »Mon prince,

»Je vous envoie enfin des nouvelles du siège, qui peuvent et qui
doivent contenter le ministère anglais. Le tort a été, non pas de
manquer de parole, mais de n'avoir pas assez calculé le temps
nécessaire aux préparatifs dans cette épouvantable saison.
L'armée a fait des efforts surhumains; le placement de la dernière
batterie, exécuté à découvert sous le glacis même de la citadelle,
est, dit-on, une des entreprises les plus hardies qui aient jamais été
exécutées. On pense que sous huit jours, dix jours au plus tard,
probablement plus tôt, la citadelle sera prise. J'espère que la
nouvelle en arrivera au milieu des élections anglaises.

»Vous verrez, par ma dépêche d'aujourd'hui, que j'ai été et dû être on
ne peut plus surpris de voir l'affaire de Venloo finir à l'improviste
par une offre de remettre cette place et le Limbourg à la Hollande. En
tout, je ne conçois rien à la marche de cette affaire. Elle est allée
à Berlin, sur une note de vous et de lord Palmerston. Revenue à
Londres, elle est retournée à Berlin, lord Palmerston se plaignant un
peu, ainsi que vous l'avez remarqué vous-même, que ce fût sans son
consentement, et voilà qu'elle se termine par une offre dont ni vous
ni moi ne sommes avertis et dont je ne sais les conditions que par des
billets de lord Palmerston à lord Granville[34].

»Je crains fort que cette offre ne nous lance dans de grandes
difficultés quand il en faudra venir à l'exécution; elle nous donne,
en attendant, vis-à-vis de la Prusse, un air d'incertitude et de
versatilité qui me contrarie extrêmement. Le roi est très fort contre
cette offre, et je trouve que, sous plus d'un rapport, il n'a pas
tort.

»J'ai eu ce matin une longue conversation avec M. d'Offalia qui quitte
son poste d'ambassadeur d'Espagne ici, pour retourner à Madrid, où il
va être ministre de l'intérieur. Après beaucoup de circonstances
diverses, voici le point où il en est venu[35].

»Si le gouvernement anglais croit avoir à se plaindre des coups de
canon tirés à l'entrée du Douro sur un de ses bâtiments, le
gouvernement espagnol interviendra volontiers pour lui faire obtenir
satisfaction. Mais si le gouvernement anglais en prend occasion pour
rompre la neutralité et se déclarer en faveur de dom Pedro, le
gouvernement espagnol fera sur-le-champ entrer une armée en Portugal.

»J'ai interrompu M. d'Offalia et je lui ai demandé en quelle qualité
il me parlait, si c'était une pure conversation, ou si c'était une
ouverture qu'il me faisait au nom de son gouvernement. Il m'a déclaré
qu'il ne me parlait pas comme ambassadeur, qu'il ne se regardait plus
comme tel, mais que, causant avec moi, il était bien aise de me dire
que telle était l'opinion de son gouvernement, et qu'il ne deviendrait
ministre du roi d'Espagne qu'à cette condition.

»Je lui ai demandé alors quel usage il désirait que je fisse de sa
conversation; s'il désirait que j'en fisse part à l'ambassadeur
d'Angleterre. Il m'a donné à entendre que tel était son désir. Il
s'est longuement étendu sur ce sujet. Après l'avoir enfin écouté fort
longtemps, je lui ai dit, que puisqu'il me parlait par pure
conversation, et sans caractère officiel, j'allais continuer sur le
même ton et que je lui adresserais une question sur une idée qui me
passait par la tête, désavouant toute induction qu'il en pourrait
tirer autre que celle de me satisfaire personnellement en sachant son
opinion sur une éventualité.

»S'il arrivait, lui ai-je dit, que la cause de doña Maria pût être
séparée de celle de la constitution, si le hasard faisait qu'il pût
être question de la placer sur le trône en laissant la constitution de
côté, seriez-vous aussi décidés à intervenir à main armée en faveur de
dom Miguel?

»Il m'a très clairement dit que non, et que la constitution était ce
qui tenait au cœur à l'Espagne que le gouvernement actuel ne pouvait
souffrir sans périr.

»Je n'ai pas poussé la conversation plus loin et j'en ai rendu compte
à lord Granville. Je crois que vous serez bien aise de connaître
également cette conversation. Du reste, j'entrevois bien des obstacles
et des difficultés sans nombre au projet dont vous m'avez parlé[36].
J'attendrai, s'il y a lieu, pour en parler au conseil, que
l'Angleterre nous fasse des propositions explicites.

»Adieu, mon prince, guérissez-vous: j'attendrai de vos nouvelles avec
grande impatience...»

  [34] Voir page 15.

  [35] Don Narcisco de Hérédia, comte d'Offalia, homme d'État
  espagnol, né en 1777, secrétaire d'ambassade à Washington en
  1800. Il rentra dans la vie privée à l'avènement du roi Joseph.
  En 1823, il fut nommé ministre de la justice, puis envoyé
  extraordinaire à Londres (1827) et ambassadeur à Paris (1828). En
  1832 il fut ministre de l'intérieur dans le cabinet Zea-Bermudez.
  En 1837, il devint chef du cabinet et ministre des affaires
  étrangères. Il se retira en 1838 et mourut en 1843.

  [36] Le projet de médiation dont M. de Talleyrand avait entretenu
  le duc de Broglie dans sa lettre du 30 novembre (voir page 62).


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 10 décembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6
de ce mois, et ce n'est pas sans surprise que j'ai lu les
informations qu'elle contient. J'ai dû en faire part immédiatement à
lord Palmerston.

»Il serait facile, en pressant toutes les contradictions qui se
présentent dans la manière dont a été conduite l'affaire de Venloo,
d'en faire ressortir bien des motifs d'explication et de
récrimination. Comme cela serait sans aucun résultat et que même cela
pourrait compromettre le sort des graves questions qui nous occupent
et qui doivent passer avant tout, j'ai pensé qu'il valait mieux couper
court à ces explications.

»On ne doit pas trop s'étonner d'ailleurs qu'une négociation
successivement portée à Paris, à Londres et à Berlin, ait donné lieu à
des malentendus, quand l'objet principal était d'obtenir des délais.
Le défaut d'instructions, la nécessité ou la volonté de s'en passer,
des paroles dites légèrement ou mal interprétées et mille autres
circonstances auront sans doute contribué à créer la plus grande
partie des difficultés que nous venons de rencontrer.

»Il ne faudrait pas croire cependant, monsieur le duc, que j'aie
négligé d'exprimer mon étonnement à lord Palmerston avec la gravité
que votre lettre exigeait. J'y étais personnellement autorisé, puisque
j'avais lu la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 6 sous
le numéro 37; il l'avait trouvée parfaitement correcte; j'avais
moi-même, à sa demande, changé quelque chose à une phrase sans
importance. Il ne me dit pas un mot alors, des instructions qu'il
avait cru devoir adresser à lord Minto.

»Je lui ai rappelé cette circonstance d'une manière assez vive pour
qu'il m'ait répondu que s'il avait eu tort d'agir ainsi, il avait
lui-même à se plaindre de ce qui s'était passé au sujet de la
sommation faite par le maréchal Gérard, au nom des gouvernements
de France et d'Angleterre; qu'on avait fait parler son souverain, dans
cette occasion, sans l'avoir préalablement consulté, et que le roi lui
avait témoigné le plus vif mécontentement de cette conduite.

»Je vous le répète, monsieur le duc, j'aurais pu presser plus
longtemps lord Palmerston dans cette voie sans aucun résultat réel
pour les intérêts du gouvernement du roi; je crois donc avoir agi plus
prudemment en terminant ma conversation sans aigreur. J'ose espérer
que vous partagerez mon opinion et que vous penserez qu'il faut mettre
en oubli tous les torts qu'on peut supposer involontaires. C'est pour
l'avenir une leçon de laquelle il sera utile de profiter en se
renfermant toujours dans des démarches et des communications
officielles. J'ai, en conséquence, engagé lord Palmerston à vous
informer par l'intermédiaire de lord Granville du nouveau projet
d'arrangement dont nous nous sommes entretenus et dont je vais avoir
l'honneur de vous rendre compte. Il est nécessaire avant cela que je
réponde à une autre question renfermée dans votre dépêche.

»Vous me demandez de vous faire connaître les raisons qui me portaient
à croire à la possibilité de réunir la conférence après la prise de la
citadelle d'Anvers. J'avais toujours pensé et lord Palmerston aussi,
que, ce fait accompli, nous trouverions dans les plénipotentiaires des
trois autres puissances, des dispositions favorables pour reprendre
les négociations interrompues par l'emploi des mesures coercitives
contré la Hollande: cela eût été un grand calmant pour la tranquillité
de l'Europe. Notre espoir à cet égard paraissait fondé jusqu'à
l'arrivée d'un courrier qui, avant-hier a apporté des dépêches de
Pétersbourg à MM. de Lieven et Matusiewicz.

Ils ont trouvé dans ces dépêches des témoignages de la satisfaction de
l'empereur pour la conduite qu'ils ont tenue lorsque la convention du
22 octobre leur a été communiquée, et on leur annonce en même temps
qu'on leur retire les pouvoirs qu'ils avaient pour traiter en
conférence et qu'ils avaient déclaré à lord Palmerston et à moi n'être
que suspendus. Ceci détruit le plan que nous avions formé de réunir la
conférence immédiatement après la prise de la citadelle d'Anvers.

»Dans cet état de choses il devient de la plus haute importance pour
l'Angleterre et la France de concerter la marche qu'elles jugeront
convenable d'adopter si elles étaient appelées à terminer la question
hollando-belge sans la participation des trois autres puissances. Tel
est le but du nouveau projet sur lequel je vais maintenant appeler
toute votre attention.

»La France et l'Angleterre s'étant unies pour vaincre par la force
l'obstination du roi des Pays-Bas, elles croient qu'il est de leur
devoir, la conférence n'existant plus, de proposer à l'acceptation du
cabinet de La Haye un traité consenti par les Belges qui renfermerait
les conditions suivantes:

»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui
appartenir;

»2º La remise de la part de ce souverain des forts de Lillo et de
Liefkenshoek, qui dépendent d'Anvers;

»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de
l'Escaut, moyennant le droit d'un florin par tonneau;

»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et
dans les eaux intermédiaires;

»5º L'ouverture de la Meuse;

»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications
commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;

»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;

»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas
seront déliés de leur serment de fidélité.

»Ce traité, convenu entre la France et l'Angleterre, serait envoyé à
La Haye par des plénipotentiaires anglais et français. Je vous prie,
monsieur le duc, de vouloir bien me transmettre vos ordres à cet
égard.

»Le cabinet anglais vient de désigner sir Stratford Canning pour se
rendre à Madrid et y suivre la médiation entre les deux princes de la
maison de Bragance dont je vous ai déjà entretenue. Il passera par
Paris où il s'arrêtera plusieurs jours pour s'entendre avec vous. Il
doit vous donner tous les détails relatifs à l'objet de sa mission.
Vous pourrez ensuite adresser à M. de Rayneval les directions que vous
jugerez convenable de lui donner...»


LE COMTE DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 18 décembre 1832.

    »Prince,

»Au moment du départ du courrier et mon paquet déjà fermé, je reçois
des nouvelles d'Anvers qui m'annoncent que par suite de retards
provoqués par les pluies de ces jours derniers, nous ne pourrons
commencer à battre en brèche qu'après-demain. Je dois donc modifier, à
cet égard, ce que j'ai eu l'honneur de vous mander dans ma dépêche de
ce matin.

»Le maréchal Gérard se montre affecté des articles insérés dans
quelques journaux anglais qui prétendent que nos soldats ne vont
à la tranchée qu'à force d'eau-de-vie et de mauvais traitements de la
part des officiers. Il voudrait que ces mensonges fussent démentis par
les soins de l'ambassade française à Londres. Je me fais l'interprète
de ses vœux à cet égard avec d'autant plus d'empressement que je sais
que le colonel Caradoc (commissaire militaire anglais au quartier
général français) doit écrire en ce sens à lord Palmerston...»


LE BARON DURANT DE MAREUIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 15 décembre 1832.

    »Mon prince,

»Je ne sais trop, mon prince, comment vous faire part de ce qui
m'arrive.

»Depuis que je suis de retour de Londres, je ne cessais pas de
réclamer du ministre mes dernières provisions pour Berlin. D'abord il
avait désiré que j'attendisse l'ouverture des Chambres, la discussion
des adresses et les premiers actes des deux assemblées. Tout allant à
souhait, j'ai fini par demander formellement mes lettres de créance,
mes instructions, mes passeports, et voilà qu'hier même, M. le duc de
Broglie me déclare que, dans les circonstances actuelles, M. Bresson
est l'homme nécessaire à Berlin et qu'il ne peut consentir à ce qu'il
soit éloigné. Il y a plus, et j'ai dû comprendre que malgré mes
représentations, malgré l'appel que j'ai fait à toutes les raisons qui
rendraient le procédé si douloureux pour moi, il est probable que M.
Bresson sera bientôt nommé définitivement à la mission de Berlin.

»De belles paroles, il est vrai, ont accompagné le coup qui m'était
porté; on reconnaît mes services, on rend justice à ma capacité,
on me promet la première ambassade qui sera vacante; mais pour le
moment on ne peut m'offrir que la mission de Florence. Je demande à
rester comme je suis, où je suis, jusqu'au moment où l'on jugera à
propos de m'envoyer à Berlin. Il est probable que je ne l'obtiendrai
pas. J'ai éprouvé dans ma vie politique plus d'un moment pénible;
celui-ci est le pire. Le retour de fortune que je devais à votre
influence et qui en me faisant partager vos travaux, m'avait valu plus
d'un suffrage ne m'avait point préparé à une telle disgrâce...

» Permettez que je réclame votre intérêt et vos conseils. Excusez-moi
de mêler cette affaire personnelle aux grandes choses qui vous
occupent...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 20 décembre 1832.

» Je vais écrire à Durant d'abord et ensuite à son ministre. Il est
impossible qu'on ne fasse pas pour lui, une toute autre réparation que
Florence. S'il y a un mouvement dans les ambassades et si l'on
envoyait Barante[37] à une plus grande ambassade que Turin, il serait
naturel et dans les convenances des Tuileries, de nommer à Turin M. de
Rumigny et de donner la Suisse à M. Durant. Voilà ce qu'il y aurait de
mieux.--Vous et moi, nous portons dans toutes nos relations de la
sincérité et de la fidélité. Je me garde bien de regarder si nous ne
sommes pas un peu dupes.»

  [37] Amable-Guillaume-Prosper Brugière baron de Barante, né à
  Riom en 1782, auditeur au conseil d'État en 1806, sous-préfet,
  puis préfet. Il donna sa démission aux Cent-jours, devint ensuite
  conseiller d'État, puis député, et pair de France (1819). Après
  la révolution de Juillet il fut nommé ambassadeur à Turin, puis à
  Pétersbourg où il demeura jusqu'en 1848. Il mourut en 1866.

    «Le 21 décembre.

»J'écris aujourd'hui à Durant. Je vous dirai _à vous_ que ce qu'on
fait là est très inconvenable: cela rabaisse l'administration.
J'insisterai pour qu'on lui donne Turin, si Turin devient vacant.
Mais, qu'est-ce que mon insistance? J'ai fait tout ce que l'on
voulait; on n'a plus besoin de moi, et c'est dans le besoin qu'on a
des hommes qu'est tout leur crédit. Le maréchal Gérard se plaint de ce
que, dans les journaux anglais, on blâme les lenteurs du siège, et on
dit que cela décourage les soldats. Sûrement, cela se dit dans
quelques journaux, mais d'autres disent le contraire, et alors cela ne
fait plus rien sur l'opinion. Les journaux tories disent du mal de
l'expédition; les journaux whigs et les journaux radicaux en disent du
bien, il faut se soumettre à cela. Le roi, la reine et tous les
ministres anglais s'y soumettent...»

    «Le 25 décembre.

»Voilà Anvers pris[38]!!! La garnison est faite prisonnière de guerre
jusqu'à la reddition des forts, à ce que m'annonce le télégraphe.
Voilà donc nos princes hors de tout danger. J'en suis enchanté.
C'était un tourment réel pour moi depuis un mois. Je vis presque tout
seul, parce que, quand l'inquiétude est de tous les moments, on est
mal à son aise avec les indifférents...

»Vous ne me mandez pas pourquoi Pozzo vient ici. Je crois, mais ceci
est pour vous seule, que c'est pour ne pas, en sa qualité de doyen du
corps diplomatique, faire le discours du jour de l'an, qui
l'embarrasserait. Voilà ce qui m'a passé par la tête et je crois que
c'est vrai. Je vous dis ce qui me vient de raisonnable, comme ce qui
vient de folie dans ma cervelle...

»Le travail va me revenir car il faut essayer de faire faire quelque
chose au roi de Hollande et vous savez si cela est aisé. En attendant,
je donne demain à dîner à Namick Pacha et à quelques autres Turcs. Le
pacha a une jolie figure et parle très bien le français; même il
l'écrit. Il est habillé un peu à l'européenne: sur sa tête on
reconnaît un peu de l'ancien Turc...»

  [38] Le général Chassé avait capitulé le 23 décembre après
  vingt-cinq jours de tranchée ouverte et dix-neuf de bombardement.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 26 décembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»... La nouvelle de la reddition de la citadelle d'Anvers a été reçue
à Londres, comme un nouveau gage du maintien de la paix, et on
pourrait dire que, sous ce point de vue, la satisfaction a été
générale. J'ai été, par les soins de M. le préfet du Nord, le premier
informé de la capitulation et j'ai pu me servir utilement de ce
renseignement, en l'opposant aux récits erronés de quelques
journaux...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 24 décembre 1832.

    »Mon prince,

»Voilà le dénouement arrivé. Vous l'aurez su en même temps que nous.
Nous ne savons encore aucun détail. La dépêche télégraphique a
été interrompue par le mauvais temps. L'avenir est maintenant entre
vos mains, et c'est pour cela que je suis tranquille.

»J'attends de vos nouvelles avec impatience. Nos affaires vont très
bien ici...»


LE BARON DURANT DE MAREUIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 25 décembre 1832.

»Je ne désespère pas que cette lettre-ci, allant par l'estafette,
arrive avant ma précédente, trop courte pour que j'aie pu vous dire
que tout était enfin réparé pour moi. Je vais à Naples comme
ambassadeur. Je vous ai dit pourquoi j'aurais préféré d'être ministre
à Berlin, mais il y a ici plus qu'une compensation, et ma
reconnaissance se partage encore entre le roi, le ministre et vous, ne
doutant pas que vous n'ayez puissamment contribué à me faire obtenir
si prompte et si pleine justice.

»Je me reprocherais d'oublier de me réjouir avec vous du dénouement
d'Anvers. Il fait ici un grand et bon effet et, sans doute, il sera
tel à Londres...»


LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [_Traduction_]

    «East-Sheen, le 30 décembre 1832.

    »Cher prince de Talleyrand,

»Mille remerciements pour votre agréable lettre. Le récit qu'elle
contient n'est pas moins que ce que j'attendais de la sage politique
et de la bonne foi du gouvernement français. La résolution de
renvoyer la garnison hollandaise sans condition est encore meilleure
que de l'avoir relâchée sur parole. »Croyez-moi toujours...»

La citadelle d'Anvers était prise; toute cette affaire bien terminée
et au moment où tous ceux qui s'y intéressaient, jouissaient d'une
grande satisfaction, je devais, moi, être frappé d'un coup douloureux
qui me causa un profond chagrin. La princesse de Vaudémont, après une
maladie de quelques jours, mourut dans la nuit du 31 décembre au 1er
janvier 1833. Je perdais une amie avec laquelle j'étais lié depuis
cinquante ans; je l'avais connue chez sa belle-mère, madame la
comtesse de Brionne, où j'avais passé les plus agréables années de ma
jeunesse; nos rapports n'avaient jamais varié, et je ne puis me
consoler de la perte d'une aussi fidèle amie. Elle m'a rendu service,
même après sa mort, ses héritiers m'ayant renvoyé la plupart des
lettres que je lui avais adressées; c'est là où j'ai pu puiser, comme
on l'a vu, beaucoup des détails qui ont servi à rassembler mes
souvenirs et qui sans cela, auraient probablement échappé à ma
mémoire. Aussi, on me pardonnera de placer ici quelques-uns des
témoignages rendus à son noble caractère par ceux qui, plus heureux
que moi, ont pu assister à ses derniers instants.»


LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 2 janvier 1833.

    »Mon prince,

»Le malheur qui vient de nous frapper m'inspire le besoin de joindre
mon affection à la vôtre parce que je suis sûr qu'il ne saurait y
en avoir de plus profondément senti.

»Vous avez été certainement informé de la maladie de madame de
Vaudémont, et les progrès en ont été si rapides que la nouvelle de sa
mort vous parviendra presque aussitôt...

»Quand on a eu l'avantage d'être compté au nombre de ses amis, on peut
se dire qu'on vient d'être condamné à la plus grande perte qui se
puisse éprouver. Son éloge peut se faire en bien peu de mots. Elle a
eu beaucoup d'amis et n'en a jamais abandonné un, ni n'en a jamais
perdu un par sa faute. Je sais à quel point elle vous était attachée
et comprends tout le vide qu'elle va vous laisser...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 6 janvier 1833.

»Le malheur que je ne prévoyais que trop et que je redoutais tant pour
nous et surtout pour vous, mon cher prince, a suivi de bien près la
lettre que je vous écrivais. Il me tarde de recevoir de vos nouvelles
après ce coup si cruel pour vous, et je viens de nouveau vous en
demander. Nous sommes tous bien occupés de vous et nous sentons bien
vivement et douloureusement la perte de cette chère princesse de qui
j'avais reçu tant de preuves de véritable amitié et qui s'était si
chaudement identifiée à notre cause et à nos intérêts. Je désirerais
de tout mon cœur pouvoir apporter quelque adoucissement à la trop
juste douleur que vous ressentez et que je partage du fond de mon
âme...»

       *       *       *       *       *

Je veux reprendre mon récit interrompu par ce douloureux incident.
J'ai déjà donné les extraits de lettres qui conduisent jusqu'à la
prise de la citadelle d'Anvers, ne voulant point interrompre ce qui
concernait cet événement; mais avant d'obtenir cette solution, on
pensera sans doute que nous avions dû nous occuper des conséquences
qu'elle pouvait avoir et surtout des mesures que les gouvernements de
France et d'Angleterre auraient à adopter. Ceci m'oblige à revenir sur
mes pas.

On a vu dans ma dépêche du 10 décembre 1832, que dès cette époque,
lord Palmerston et moi avions songé à la marche que nous devions
suivre après la prise de la citadelle d'Anvers. Le duc de Broglie,
après les communications que je lui avais faites à ce sujet, me
transmit un mémoire excellent qui résumait parfaitement toute la
question et dont je me bornerai à énumérer ici les conclusions.

«Aussitôt après la prise de la citadelle d'Anvers, l'armée française
se retirerait;

»L'embargo serait maintenu;

»Les flottes resteraient unies et ne sortiraient des dunes que quand
l'ordre leur en serait donné par les deux gouvernements;

»Les cabinets de France et d'Angleterre feraient dresser un projet de
traité sur les bases suivantes:

»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui
appartenir;

»2º La remise, de la part de ce souverain, des forts de Lillo et de
Liefkenshoek, dépendant d'Anvers, si ces forts n'étaient pas tombés au
pouvoir des Français en même temps que la citadelle;

»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de
l'Escaut, moyennant un droit d'un florin par tonneau;

»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et
dans les eaux intermédiaires;

»5º L'ouverture de la Meuse;

»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications
commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;

»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;

»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas
seraient déliés de leur serment de fidélité.

»Ce projet de traité serait concerté avec la Belgique et serait remis
au cabinet de La Haye par les chargés d'affaires de France et
d'Angleterre dans cette résidence.

»On pourrait s'entendre avant cela avec les cabinets de Vienne et de
Berlin pour qu'ils secondassent près du roi des Pays-Bas l'offre faite
par la France et l'Angleterre.

»Le traité présenté au roi des Pays-Bas devrait être par lui accepté
purement et simplement sans discussion.

»En cas d'acceptation, les mesures coercitives cesseraient
immédiatement et l'embargo serait levé.

»En cas de refus, on négocierait l'occupation provisoire de Venloo et
du Limbourg avec la Prusse.

»Après avoir réglé ces préliminaires, on appellerait la conférence
pour modifier le traité du 15 novembre, de concert avec la Hollande et
la Belgique, si la Hollande s'était montrée animée d'un esprit de
conciliation, ou pour trouver à la question belge un dénouement
indépendant de la volonté du roi des Pays-Bas.

»Ce dénouement consisterait:

»1º A régler un _statu quo_ tel qu'il dût bientôt amener le roi des
Pays-Bas à accepter le traité;

»2º A placer le territoire belge sous la garantie de l'Europe, en
assurant à la Belgique un secours suffisant pour qu'on pût l'obliger à
désarmer sans lui laisser l'inquiétude d'aucune invasion.»

Je ne pus communiquer immédiatement ce projet à lord Palmerston qui
s'était absenté de Londres pour son élection, rendue nécessaire par la
dissolution du parlement. Il m'avait annoncé son retour pour le 22
décembre seulement. Je le vis le lendemain, et voici le compte rendu
de notre entretien.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 24 décembre 1832.

    »Monsieur le duc,

»C'est seulement hier soir que je suis parvenu à voir lord Palmerston
et que j'ai pu l'entretenir du plan que le gouvernement du roi propose
de suivre lorsque la citadelle d'Anvers sera tombée en notre pouvoir.
Avant de lui laisser l'exposé dont j'ai l'honneur de vous envoyer une
copie, je le lui ai lu, afin de pouvoir développer successivement,
dans la conversation, les différentes questions qu'il renferme.

»En lisant cet exposé, vous verrez, monsieur le duc, que j'ai
reproduit presque textuellement les considérations que vous avez si
bien fait valoir dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de
recevoir de vous.

»Notre projet a été bien accueilli par lord Palmerston; il reconnaît
l'exactitude des faits qui sont réunis dans l'exposé et il trouve que
la marche qui y est indiquée est convenable et peut devenir très
utile. Il m'a remercié de lui avoir communiqué ce travail et m'a
promis de se soumettre très prochainement à un conseil de cabinet,
dans lequel il se propose de l'appuyer. Ce n'est donc qu'après la
décision qui sera prise dans ce conseil qu'il me sera possible de vous
transmettre une réponse positive. Je ne puis pas vous désigner
précisément le jour où il aura lieu, car plusieurs des ministres ne
sont pas à Londres. Le chancelier, le marquis de Lansdowne et quelques
autres sont absents...

»J'ai ensuite parlé à lord Palmerston des inquiétudes que l'on pouvait
éprouver sur l'intention annoncée du roi des Pays-Bas, d'entraver la
navigation de l'Escaut, et je l'ai prié de me faire connaître la
conduite que croirait devoir adopter le gouvernement britannique si ce
projet se réalisait. Il m'a répondu que la question pourrait se
résoudre de deux manières selon les mesures que prendrait le
gouvernement néerlandais. «En effet, m'a-t-il dit, le roi des Pays-Bas
doit annoncer qu'il ne ferme l'Escaut qu'aux pavillons de France,
d'Angleterre et de Belgique, ou qu'il le ferme à toutes les
nations.--Mais, dans le premier cas, lui ai-je dit, ce sera la guerre
qu'il nous déclarera.--Oui, a-t-il repris, ce sera la guerre, mais ce
sera _lui_ qui nous la déclarera, et il doit savoir qu'alors les
valeurs qui sont tombées entre nos mains, par suite du blocus et de
l'embargo, courront les chances des prises faites en temps de guerre.

»Si le roi Guillaume, a ajouté lord Palmerston, croit devoir rendre la
fermeture de l'Escaut une mesure générale pour toutes les nations,
nous serons en droit de réclamer le concours des cabinets qui ont pris
part aux actes du congrès de Vienne, et qui, tous, sont plus ou moins
intéressés à la libre navigation des fleuves, principe reconnu
solennellement à Vienne. Rien ne nous empêchera, dans ce dernier cas,
de procéder également à la condamnation des bâtiments hollandais que
nous ne tenons encore que sous le séquestre.

»Il me semble, monsieur le duc, que cette manière d'agir serait fondée
en raison, et qu'elle pourrait bien modifier la résolution du cabinet
de La Haye, qui connaît la profonde impression que produirait en
Hollande la saisie des bâtiments néerlandais retenus en ce moment par
la France et par l'Angleterre; et, comme ce serait un des plus sûrs
moyens de séparer les intérêts de la Hollande des intérêts du roi, on
ne devrait pas le négliger...»

    «Le 30 décembre 1832.

»J'ai reçu ce matin, avec une bien vive satisfaction, la dépêche que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 27. J'ai immédiatement
communiqué à lord Palmerston et à lord Grey les ordres qui ont été
adressés à M. le maréchal Gérard, au sujet de la rentrée de notre
armée en France et de la mise en liberté sur parole de la garnison
hollandaise. Ils m'ont tous deux exprimé leurs remerciements, de
manière à me faire sentir tout le prix qu'ils attachent à cette
conduite si noble et si loyale du gouvernement du roi.

»Nous avons pensé, monsieur le duc, qu'il ne fallait pas perdre de
temps, comme vous voulez bien me le dire dans votre dépêche, pour
tenter la démarche que nous croyons tous utile de faire à La Haye,
qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas de succès; et nous venons, en
conséquence, d'arrêter avec lord Palmerston la note qui renferme nos
propositions au roi des Pays-Bas; elle partira ce soir même et
elle sera, comme vous le désiriez, remise par les chargés d'affaires
de France et d'Angleterre à La Haye[39].

»J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de cette note; vous voudrez
bien remarquer que nous nous rapprochons beaucoup des propositions que
vous m'avez transmises, le 22 de ce mois[40], et que nous avons écarté
avec soin tout ce qui pouvait servir à exciter contre nous l'opinion
publique en Hollande.

»L'accord que je crois trouver entre notre note et les projets que
vous m'avez adressés; l'avis que vous avez bien voulu me donner par
votre dépêche d'aujourd'hui, et enfin les nouvelles que nous recevons
de La Haye, et qui nous font sentir la nécessité de hâter notre
communication au gouvernement néerlandais,--toutes ces considérations
m'ont déterminé à signer et à expédier notre note en Hollande, sans
attendre de nouveaux ordres de vous; j'ose espérer que vous ne
désapprouverez pas le parti que j'ai pris dans cette circonstance.

»J'ai tenu à ce que notre note et nos propositions fussent rédigées
dans les termes les plus simples afin de ne pas fournir des sujets de
controverse au cabinet de La Haye, toujours si habile à les saisir.

       *       *       *       *       *

Les chargés d'affaires de France et d'Angleterre à La Haye remirent
notre note le 2 janvier 1833 au gouvernement néerlandais. Le roi des
Pays-Bas, pressé sans doute par les plaintes de ses sujets contre les
effets de l'embargo et du blocus des ports, crut qu'il ne pouvait pas
décliner d'entrer en négociation avec les deux puissances qui lui
offraient de mettre fin à un état de choses si nuisible aux intérêts
de son pays. Il nous fit donc remettre le 9 janvier 1833 par M. de
Zuylen un contre-projet[41], en réponse au nôtre du 30 décembre, et
par ce fait, une négociation était entamée entre la France et la
Grande-Bretagne d'une part, et les Pays-Bas de l'autre[42].

Je n'ai point l'intention d'exposer ici les détails de cette
fastidieuse négociation qui dura près de cinq mois, avant d'aboutir à
un résultat que je constaterai en son temps. Il me suffira de dire, en
quelques mots, que le roi des Pays-Bas, fidèle à son système de
procrastination et de ruse, chercha par tous les moyens à éluder la
reconnaissance du traité du 15 novembre et à maintenir un état
provisoire qui lui laissât la possibilité de recommencer la lutte si
les chances lui paraissaient favorables.

Cependant, nous ne nous laissâmes pas détourner de notre but, qui
était d'obtenir, soit la pleine reconnaissance du traité du 15
novembre, soit une situation provisoire tellement avantageuse à la
Belgique et défavorable à la Hollande, qu'elle dût amener celle-ci à
un arrangement définitif.

M. de Zuylen épuisa toutes les ressources et les arguties de la
chicane pour nous entraîner sur un autre terrain, mais vainement; et,
de guerre lasse, il quitta son poste vers le milieu du mois de mars,
et la négociation resta pendant quelques jours suspendue. Mais les
conséquences du blocus et de l'embargo se faisaient toujours sentir
trop vivement en Hollande pour que le roi ne se sentît pas forcé d'y
mettre fin. Il envoya à Londres un nouveau plénipotentiaire, M. S.
Dedel, beaucoup plus conciliant que son prédécesseur, et dont les
formes agréables aidèrent à aplanir nos discussions. Toutefois, les
pouvoirs qu'il avait reçus étaient si limités qu'il fallut employer
plus de deux mois encore avant de conclure la convention du 21 mai,
sur laquelle je me réserve de revenir plus tard. Jusque-là, je
laisserai de côté les fatigantes affaires hollando-belges, dont
l'importance était devenue presque secondaire[43]. L'attention de la
France et de l'Angleterre avait été reportée de plusieurs autres côtés
à la fois. Les affaires d'Orient[44], on l'a vu déjà, s'étaient
fort compliquées par les succès du pacha d'Égypte, Méhémet-Ali, contre
la Porte oltomane. Le nouveau gouvernement grec éprouvait des
difficultés à s'établir[45]. D'autre part, en Espagne, la présence de
M. de Zea Bermudez à la tête du ministère, au moment où Ferdinand VII
était affaibli par la maladie qui devait le conduire au tombeau, avait
suscité des embarras[46] qui s'aggravaient beaucoup par la guerre
civile prolongée en Portugal entre les deux frères dom Miguel et
dom Pedro. C'était aussi dans ce moment que le général Pozzo,
ambassadeur ordinaire de Russie en France, avait jugé bon de faire un
voyage à Londres. M. Pozzo était revenu récemment à son poste de
Paris, d'un séjour qu'il avait été faire à Pétersbourg sur l'ordre de
son souverain qui avait voulu conférer avec lui. A son retour, il
s'était arrêté à Berlin, à Munich et à Stuttgart, avec des missions à
remplir, assurait-on, près de ces différentes cours[47]. A peine
rentré à Paris, il était tout à coup parti pour Londres, au moment où
son rang de doyen du corps diplomatique l'aurait mis dans le cas de
complimenter le roi Louis-Philippe à l'occasion du jour de l'an. Ces
simples indications suffiront pour saisir le sens et la portée des
correspondances dont nous allons nous borner à donner des extraits. Je
veux rappeler encore que le gouvernement anglais venait de nommer,
pour le représenter temporairement à Madrid, sir Stratford Canning,
que la cour de Russie, par esprit de rancune contre la conduite de sir
Stratford à Constantinople[48], avait refusé de recevoir comme
ambassadeur à Pétersbourg. Sir Stratford Canning qui se rendait en
Espagne par Paris, avait reçu l'ordre de s'y arrêter, de voir le duc
de Broglie et de s'entretenir avec lui de la mission qu'il allait
remplir à Madrid.

  [39] Projet de convention présenté au gouvernement hollandais par
  le marquis d'Eyragues au nom de la France et de l'Angleterre:

  1º Le roi des Pays-Bas s'oblige à retirer ses troupes des forts de
  Lillo et de Liefkenshoek.

  2º Il s'oblige à ouvrir au commerce, aussitôt après les
  ratifications, la Meuse et ses embranchements.

  3º La navigation de l'Escaut sera libre jusqu'à la conclusion de
  la paix définitive.

  4º Les Belges évacueront et remettront au roi des Pays-Bas Venloo,
  la partie hollandaise du Limbourg et la partie allemande du
  Luxembourg.

  5º Les Belges auront le libre usage d'une route allant en
  Allemagne par le Limbourg, ainsi que des routes de Maestricht et
  Sittard.

  6º Le roi des Pays-Bas promet une amnistie pleine et entière.

  7º L'armée hollandaise et l'armée belge seront remises sur le pied
  de paix.

  8º L'embargo mis en France et en Angleterre sur les navires
  hollandais sera levé.

  [40] Voir ces instructions, page 81.

  [41] Le contre-projet hollandais se rapprochait sensiblement du
  projet franco-anglais. Toutefois, l'article 2 ne parlait que de
  la Meuse et non de ses embranchements. Pour l'Escaut, le
  gouvernement hollandais réclamait la faculté de percevoir un
  droit de tonneau.--Un article additionnel portait que la France
  et l'Angleterre s'engageaient à obtenir de la Belgique le
  payement annuel d'une somme de 8 400 000 florins à la Hollande.
  Il n'était pas question de désarmement. Enfin un droit de péage
  devait être établi sur la route du Limbourg.

  [42] On trouvera à l'Appendice une lettre du roi Louis-Philippe
  au duc de Broglie (p. 488), et une lettre particulière du duc de
  Broglie à M. de Talleyrand, dans lesquelles est exposée la ligne
  de conduite qu'entendait suivre le gouvernement français dans
  cette période des négociations qui suivit l'expédition d'Anvers.

  [43] Quelques mots sont nécessaires pour compléter cet exposé de
  la question hollando-belge.--A la suite du contre-projet du 9
  janvier et de la prétention de la Hollande d'interdire la
  navigation de l'Escaut aux navires français, anglais et belges,
  une rupture survint entre les parties. Toutefois, le cabinet de
  La Haye ayant cédé, les négociations furent reprises. La
  conférence repoussa le contre-projet du 9 janvier et proposa un
  deuxième projet de convention qui se rapprochait sensiblement du
  précédent, ajoutant que les plénipotentiaires étaient prêts à
  signer un traité définitif sur les bases offertes. Refus de M. de
  Zuylen et deuxième contre-projet hollandais (5 février).--Réponse
  très vive des membres de la conférence qui opposent une fin de
  non-recevoir absolue (14 février). La Hollande semble céder. M.
  de Zuylen est rappelé, remplacé par M. Dedel, et le ministre
  hollandais des affaires étrangères, déclare à la tribune que ce
  changement doit être interprété dans un sens favorable aux
  mesures de conciliation. Toutefois, le premier projet présenté
  par M. Dedel contenait encore des prétentions singulières comme
  celle de refuser de reconnaître la neutralité de la Belgique (23
  mars).--Réponse de la conférence en date du 2 avril.--Réplique de
  M. Dedel (16 avril).--Enfin, devant une note catégorique et
  menaçante de la conférence, du 22 avril, le cabinet de La Haye
  capitula et proposa, le 10 mai, des conditions qui furent
  acceptées et firent l'objet du la convention du 21 mai. Voir
  pages 156 et 168.

  [44] La question d'Orient va devenir la principale préoccupation
  de M. de Talleyrand à Londres. L'épisode qui troubla si
  profondément la diplomatie européenne pendant près de dix ans fut
  la rivalité du sultan Mahmoud et du pacha d'Égypte Méhémet-Ali.
  Celui-ci, né en 1769, autrefois simple soldat albanais, était
  devenu vice-roi d'Égypte (1806), titre que lui avait reconnu la
  Porte ottomane. Par son habileté et son énergie, il avait créé en
  Égypte une armée, une flotte, une administration. En même temps,
  il soumettait toute la Haute-Égypte, la Nubie, une partie de
  l'Arabie, et ne cachait pas son dessein de fonder un empire
  égyptien aux dépens de l'empire turc. Une rupture devait
  forcément survenir entre le suzerain et le vassal. Méhémet trouva
  un prétexte en 1831 dans le refus du sultan de lui donner la
  Syrie pour prix de sa coopération dans la guerre de
  l'indépendance hellénique. Il fit aussitôt envahir cette province
  (nov. 1831) par son fils Ibrahim, qui s'empara de Gaza, Jaffa,
  Saint-Jean-d'Acre, battit les troupes turques à Homs et à Beilan.
  De la Syrie, Ibrahim passa en Anatolie, où il remporta la grande
  victoire de Konieh (21 déc. 1832). C'est à ce moment que l'Europe
  intervint. La Russie offrit des secours à la Turquie, et c'est
  cette démarche qui, éveillant à juste titre les défiances de la
  France et de l'Angleterre, attira tous les regards de la
  diplomatie vers les rives du Bosphore.

  [45] Le roi Othon s'était embarqué le 14 janvier 1833, à
  Brindisi, pour Nauplie. Des embarras de tout genre assaillaient
  le nouveau gouvernement. Outre qu'une partie de la population la
  plus remuante et la plus hardie, les pallikares, et à leur tête
  le redoutable Colocotroni, lui était hostile, il avait une
  administration entière à créer de toutes pièces dans un pays à
  peine civilisé et presque sans ressources financières.

  [46] La question de la succession espagnole troublait
  profondément toute la péninsule, et l'Europe n'y restait pas
  indifférente. Le roi Ferdinand avait eu de son quatrième mariage
  une fille, l'infante Isabelle, née le 10 octobre 1830. Les femmes
  avaient autrefois régné en Espagne, mais la loi de succession
  établie en 1714 par le premier roi bourbon Philippe V les avait
  exclues du trône. D'après la loi salique, le trône devait donc
  revenir à la mort de Ferdinand à son frère don Carlos. Mais
  Ferdinand révoqua en 1830 la loi de 1714; après être revenu sur
  cette révocation, il la confirma de nouveau, puis il mourut le 29
  septembre 1833, laissant la couronne à sa fille Isabelle, sous la
  régence de sa mère Marie-Christine. Alors commença entre les
  partisans de don Carlos et ceux de la reine Isabelle une guerre
  qui dura de longues années. Don Carlos représentait le pouvoir
  absolu. Marie-Christine, pour lui résister, dut s'appuyer sur les
  constitutionnels. Aussi ne tarda-t-elle pas a se séparer de son
  ministre, Zea Bermudez, entièrement inféodé aux idées
  absolutistes. La crise espagnole se liait intimement à celle qui
  sévissait alors en Portugal: car l'établissement à Lisbonne d'un
  gouvernement absolu ou d'un gouvernement constitutionnel devait
  avoir un contre-coup nécessaire à Madrid. Aussi, tant que le roi
  Ferdinand vécut, il soutint dom Miguel. La reine régente, au
  contraire, devait être favorable à doña Maria. D'ailleurs, si dom
  Miguel triomphait, don Carlos trouvait en Portugal un asile et
  des secours de toute sorte. On comprend dès lors comment, aux
  yeux de la diplomatie européenne, la succession espagnole et
  celle du Portugal ne formaient qu'une seule et même question, et
  en particulier, comment la France et l'Angleterre étaient
  intéressées au règne de la reine Isabelle avec un cabinet
  constitutionnel.

  [47] Il paraîtrait que le comte Pozzo, dans le cours de son
  voyage en Europe, avait adressé aux cabinets d'Autriche et de
  Prusse un projet d'alliance avec la Russie. Ce projet déclarait
  d'abord que la convention du 22 octobre entre la France et
  l'Angleterre et les dangers qui pouvaient en résulter imposaient
  aux trois cours l'obligation de se concerter pour le maintien de
  la paix en Europe. Il était stipulé en conséquence qu'aussitôt
  après l'entrée d'une armée française en Belgique, une armée
  prussienne se porterait en avant et s'emparerait de Venloo et des
  parties du Limbourg et du Luxembourg destinées à la Hollande. La
  Prusse garderait ces territoires au nom et sous l'autorité des
  trois parties contractantes, pour être remis aux Hollandais après
  la prise d'Anvers. La Russie et l'Autriche déclaraient s'associer
  aux opérations de la Prusse, en acceptaient la solidarité et
  promettaient de la soutenir de tout leur pouvoir (_Extrait d'une
  dépêche de M. Bresson au département, 14 février 1833._)

  [48] Sur la mission de sir Stratford Canning à Constantinople,
  voir page 59 et note.

M. de Broglie me fit connaître ensuite le résultat de cette entrevue
par la lettre suivante:


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 20 décembre 1832.

    »Mon prince,

»... Sir Stratford Canning a passé deux jours ici. Il m'a communiqué
ses instructions. Son but est d'abord d'obtenir un armistice, puis
d'essayer de terminer l'affaire de Portugal en écartant les deux
frères et en établissant une régence au nom de doña Maria, sous la
condition de renoncer à la constitution de 1826. Dans l'état où se
trouve le gouvernement espagnol, j'ai peu d'espérance que sir
Stratford Canning soit écouté jusqu'à la fin de sa harangue. Il n'est
point question de l'intervention de la France dans les instructions de
sir Stratford Canning; cependant, à la fin de la conversation que nous
avons eue ensemble, il m'a exprimé le désir que le gouvernement
français s'associât à sa mission. J'en ai référé au conseil, et voici
la réponse que le roi, sur ma proposition, a décidé de faire:

»1º Si la mission de sir Stratford Canning devait aboutir plus tôt ou
plus tard à l'emploi de la force contre dom Miguel et par suite contre
l'Espagne, le gouvernement français croit de sa loyauté de déclarer
d'avance qu'il ne pourrait s'y associer. Contre dom Miguel tout seul,
l'Angleterre n'a pas besoin de notre appui. Si l'Espagne s'en
mêle, nous ne pouvons pas faire la guerre à l'Espagne dans l'intérêt
de dom Pedro ou de sa fille, sans que cette entreprise ne prenne
sur-le-champ des deux cotés des Pyrénées un caractère révolutionnaire.
Ce serait la contre-partie de notre expédition de 1823; la guerre
générale s'ensuivrait. Il n'y aurait pas moyen de prévenir dans tous
les esprits cette idée que nous entrons en Espagne pour rétablir le
gouvernement des Cortès.

»2º Sir Stratford Canning se propose d'argumenter de l'analogie de
situation et de droits entre la jeune doña Maria et la jeune infante
d'Espagne. Nous ne pouvons non plus nous associer à cette
argumentation. Ce serait prendre couleur d'avance dans la question de
succession d'Espagne et prendre couleur dans un sens opposé au
véritable intérêt de la France. Ce serait s'engager contre le maintien
de la loi salique et s'y engager au profit d'un parti assez faible,
fort chancelant, et qui, selon toute apparence, aura le dessous dans
la lutte, si elle vient à s'engager.

»Sous ces deux limites nous ne demandons pas mieux que de donner à M.
de Rayneval des instructions tendant à seconder sir Stratford Canning.
La demande d'un armistice nous paraît être le point principal; cette
demande n'a point d'inconvénient; elle a l'avantage, si elle
réussissait, de donner à un tiers parti le temps de se former en
Portugal, tiers parti qui repousserait également les deux frères et
qui se déclarerait pour doña Maria sans condition. J'ignore si les
éléments de ce tiers parti existent; mais s'ils n'existent pas,
évidemment il n'y a rien à faire.

»Quant aux mesures de pacification postérieures à l'armistice, nous
pensons que pour être seulement écouté, sir Stratford Canning
fera prudemment de ne pas s'expliquer en fermes trop catégoriques, de
se montrer prêt à en essayer de toutes sortes: doña Maria seule; une
amnistie avec dom Miguel; un mariage; que sais-je? S'il précise trop
sa proposition en commençant, il sera refusé net. En se tenant dans
les généralités, jusqu'à ce que l'état du Portugal lui fournisse un
point d'appui, il est possible que la négociation s'entame.

»J'envoie à Rayneval des instructions en ce sens. Il secondera sir
Stratford Canning dans la demande d'un armistice et dans toutes les
mesures qui pourraient tendre à la pacification du Portugal.

»J'espère, mon prince, que vous trouverez que nous nous sommes tenus
dans une juste mesure, eu égard à cette proposition délicate. Sir
Stratford Canning m'a paru content...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 6 janvier 1833.

    »Monsieur le duc,

»... Lord Palmerston avait invité hier à une réunion les membres de la
conférence, sur les affaires de la Grèce, pour leur donner
communication des dernières dépêches écrites par les commissaires
démarcateurs des trois puissances en Morée. Il résulte de ces dépêches
que des difficultés se sont élevées par suite de l'inexactitude de la
carte sur laquelle les commissaires ont dû baser leurs travaux; cette
carte est, dit-on, remplie d'erreurs, mais on espère cependant arriver
à une démarcation précise qui n'entraînera aucun inconvénient...

»Après la conférence, j'ai eu avec lord Palmerston une
conversation dans laquelle je lui ai parlé, comme vous le désiriez, de
la négociation suivie ici par Namick Pacha. Il a commencé par me
mettre au courant des circonstances qui ont amené cet envoyé de la
Porte en Angleterre. Il paraît que la cour de Russie a dernièrement
proposé au Grand Seigneur le secours d'un corps de quinze mille hommes
contre le pacha d'Égypte; ce corps aurait été détaché de l'armée russe
du Caucase et serait venu se réunir à l'armée de Syrie, commandée par
le grand visir. Le sultan a décliné l'offre de l'empereur Nicolas en
répondant que c'était sur mer qu'il avait besoin d'être soutenu en ce
moment. C'est donc dans le but d'obtenir un secours du gouvernement
anglais que Namick Pacha a été envoyé à Londres. Depuis son arrivée,
il a fait la demande formelle de l'appui des forces maritimes
britanniques dans le Levant, pour faire rentrer le pacha dans
l'obéissance.

»Cette demande sera soumise au premier conseil de cabinet qui n'aura
pas lieu avant la fin de ce mois, les ministres anglais ne devant tous
se retrouver à Londres qu'à cette époque.

»Lord Palmerston, tout en me disant que son opinion n'était pas formée
à cet égard, m'a cependant laissé entrevoir qu'il trouvait quelques
motifs plausibles à la demande du Grand Seigneur. Il ne s'agit pas
ici, m'a-t-il dit, d'une de ces interventions contre lesquelles
l'Angleterre s'est toujours prononcée; ce serait un appui donné à un
ancien allié contre un sujet rebelle, dont la révolte, si elle était
couronnée de succès, doit avoir les plus dangereuses conséquences pour
la tranquillité future de l'Europe. Car il est probable que la Russie,
qui aujourd'hui fait parade d'une vaine générosité envers le sultan,
ne manquera pas d'entretenir sous main la révolte du pacha.
L'intérêt de l'Europe est donc de remarquer que la Porte, placée entre
l'ambition de la Russie et celle du pacha, ne pourrait pas, dans son
état d'abaissement actuel, soutenir une pareille lutte. Si on admet la
nécessité de l'existence de l'empire ottoman, l'état critique dans
lequel il se trouve placé en ce moment fera également reconnaître la
nécessité de lui donner un appui qui, seul, peut arrêter sa ruine.

»La manière de voir de lord Palmerston a dû être fortifiée par les
observations que nous avons souvent faites dans nos conversations sur
la politique envahissante de la Russie, car je n'ai jamais laissé
échapper l'occasion, je l'avoue, de la faire remarquer aux ministres
anglais.

»Du reste, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, lord
Palmerston soumettra la demande du sultan au conseil, et j'aurai soin
de vous communiquer les déterminations qui y seront arrêtées. En
attendant, je verrai séparément ceux des membres du ministère qui sont
à Londres, pour connaître l'opinion qui probablement prévaudra dans le
cabinet.

»L'heureuse influence de la prise de la citadelle d'Anvers se fait
sentir d'une manière bien évidente par la hausse de tous les fonds
publics; c'est un symptôme pacifique qui n'est pas toujours certain,
mais qui doit être remarqué, surtout quand il se manifeste au même
instant à Londres, à Paris et même à Amsterdam. Personne ne peut nier
que cet événement n'ait donné une grande force aux gouvernements
actuels de Belgique, de France et de Grande-Bretagne. C'est de la
reddition de la citadelle d'Anvers, que la Belgique peut vraiment
compter son existence, comme État indépendant. La France en éprouve
les bons effets par la marche des discussions devenues plus
faciles dans les Chambres; et le ministère anglais, soutenu par les
nouvelles élections, prend chaque jour plus de force[49]. Il vient
d'obtenir une preuve de l'affermissement de son pouvoir dans une
circonstance qui, ailleurs, pourrait paraître futile, mais qui ici
n'est pas sans importance.

»Sa Majesté la reine d'Angleterre avait été obligée, d'après les
instances réitérées des ministres, d'éloigner d'elle, l'année
dernière, son premier chambellan, lord Howe[50], qui votait contre le
ministère dans la question de la réforme. Jusqu'à présent, Sa Majesté
s'était refusée à nommer un successeur à lord Howe; elle vient enfin
de s'y décider, et la reine a fait choix de lord Denbigh[51], partisan
très prononcé du ministère, qui regarde cette nomination comme un
premier pas vers un rapprochement avec la cour.

»Quelques heures après son arrivée à Londres, le général Pozzo,
accompagné de M. de Lieven, a passé chez moi; nous avons eu un assez
long entretien dans lequel je dois dire que son langage a été
parfaitement convenable. Cette conduite de sa part n'a rien que de
très simple, et si je vous en parle, c'est parce que je crois que
nous devons dans cette circonstance laisser de côté tous les doutes
que nous pouvons avoir sur les dispositions de la Russie. Le général
Pozzo s'exprime peut-être avec un peu d'amertume sur le cabinet
anglais, et sur la ligne politique qu'il a adoptée. Les ministres
anglais ne sont assurément pas sans quelque méfiance de la Russie, et
cependant, ils ont fait au général Pozzo toutes les politesses
d'usage. Je me placerais, je pense, dans une fausse position si je ne
faisais pas comme eux.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que je mettrai la plus grande réserve
dans mes rapports avec cet ambassadeur, mais en même temps je veux
prendre pour sa véritable opinion tout le bien qu'il se croira obligé
de me dire de la France et du gouvernement du roi...»

  [49] Les élections avaient été très favorables au ministère. La
  nouvelle Chambre, recrutée en très grande majorité dans le parti
  whig, ne renfermait que deux faibles groupes d'opposants, les
  tories d'un côté, les radicaux de l'autre.

  [50] Richard William Penn, comte Howe, petit-fils de l'amiral de
  ce nom, né en 1796, entra à la Chambre des lords en 1820 sous le
  titre de vicomte Curzon, fut, pendant quinze ans, grand
  chambellan de la reine d'Angleterre.

  [51] William-Basile Percy-Fielding, comte de Denbigh, né en 1796,
  succéda à son grand-père à la Chambre des lords, où il siégea
  dans le parti tory. Il fut grand chambellan de la reine.

    «Le 11 janvier 1833.

»... Ce que vous m'apprenez du langage que M. de Zéa aurait tenu à M.
de Rayneval, à l'occasion de la mission de sir Stratford Canning à
Madrid, n'a point lieu de me surprendre. Ce langage me paraît
s'accorder très bien avec les antécédents connus de M. de Zéa[52].

»Je désirerais être en état de vous fournir, monsieur le duc, les
données que vous réclamez de moi sur le véritable but qu'a eu le
cabinet anglais en envoyant sir Stratford Canning en Espagne, mais je
dois vous faire observer qu'il est à peu près impossible de se
procurer sur ce point d'autres renseignements que ceux qui vous ont
été donnés par sir Stratford Canning lui-même. Lorsque je questionnai
lord Palmerston à ce sujet, il me répondit que sir Stratford Canning
avait reçu l'ordre de vous communiquer toutes ses instructions: depuis
lors, il m'a dit que cet ambassadeur, en rendant compte des
observations que vous lui aviez faites dans ses différents entretiens
avec vous, s'en était montré satisfait, et avait ajouté qu'il les
trouvait parfaitement dans votre position. Cet ambassadeur n'est pas
encore entré en Espagne; il serait donc difficile de trouver un motif
fondé pour supposer un changement dans les directions qui lui ont été
données.

»Je suis porté à croire qu'on a laissé à sir Stratford Canning des
pouvoirs assez étendus dans ses moyens d'action; il serait donc
possible qu'en admettant la répugnance invincible de M. de Zéa
d'adopter les propositions qui lui seront faites, le cabinet anglais
ait prévu l'éventualité où il faudrait essayer d'éloigner ce ministre
des affaires, l'état de santé de M. de Zéa en offrant d'ailleurs un
prétexte plausible. Cela m'étonnerait d'autant moins, qu'on connaît à
Londres l'influence que la cour de Russie exerce depuis longtemps sur
l'esprit de M. de Zéa, qui a été successivement consul et ministre
d'Espagne à Pétersbourg, et appelé une première fois au ministère des
affaires étrangères par le roi Ferdinand VII, à l'instigation de la
Russie. Comme on peut croire que, dans les circonstances actuelles,
l'influence russe serait employée dans des vues opposées à celles des
ministres anglais, il serait facile alors d'expliquer le but
caché qu'on attribue à la mission de sir Stratford Canning.

»Quoi qu'il en soit de ces suppositions, vous avez à Madrid, dans la
personne de M. de Rayneval, un ambassadeur trop habile pour qu'il ne
découvre pas bientôt les véritables intentions de l'ambassadeur
anglais, et je ne doute pas qu'il ne vous transmette incessamment des
notions précieuses qu'il serait hors de mon pouvoir de vous procurer
d'ici.

»Lord Palmerston m'a dit confidentiellement que l'empereur Nicolas
avait témoigné l'intention de ne point recevoir comme ambassadeur à sa
cour sir Stratford Canning, qui devait occuper ce poste aussitôt après
son retour de Madrid. Le cabinet anglais ne cache pas son
mécontentement de cette détermination. Je n'étais point appelé à
donner mon opinion dans cette occasion, mais j'ai pu cependant en
profiter pour faire quelques réflexions qui, j'ai lieu de le croire,
ne seront pas perdues.»

  [52] M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, écrivait à
  ce sujet «que rien n'avait pu empêcher M. de Zéa d'entrer en
  explications sur la mission de sir Stratford Canning; que M. de
  Zéa trouvait chimérique cette proposition d'armistice faite à un
  prince en possession du trône, par la puissance qui a poussé à la
  guerre contre lui, et qu'il manifestait la ferme résolution de
  s'opposer par tous les moyens à la violation de la neutralité.
  Selon M. de Rayneval, sir Stratford Canning ne pouvait réussir
  dans sa mission avant d'avoir renversé M. de Zéa (_Extrait de la
  dépêche de M. de Rayneval au département, du 29 décembre 1832._)


LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 janvier 1833.

    »Mon prince,

»... Je comprends votre résolution d'en rester _là_, quand vous aurez
fini la grande affaire que vous seul pouviez mener à bien, et qui,
j'aime à le croire, touche à son terme; et cependant, je ne comprends
guère ce que deviendra la politique de notre France quand elle
manquera de la direction que vous lui imprimez. Dans l'état général
des affaires de l'Europe, il est fort difficile que de graves
circonstances ne se présentent pas à des époques fort rapprochées; et
je ne vois encore, dans le monde nouveau qui s'élève autour de
nous, personne qui soit en état d'en user habilement, je dirais
presque, de les comprendre. Toute mon espérance, en vérité, est dans
le _va da sè_.

»Si je pouvais vous être bon ici à quelque chose, je vous prie très
instamment de disposer de moi. Je vous savais si bien et si
soigneusement informé par notre pauvre amie[53], que je ne pensais pas
qu'il y eût jamais rien à vous apprendre. Aujourd'hui, s'il en était
autrement, dites-le-moi et je suis à vos ordres.

»Notre position intérieure est sensiblement améliorée, cela saute aux
yeux, et la manière dont l'ordre du jour a été enlevé dernièrement, à
la Chambre des députés, au sujet de la duchesse de Berry, a tiré du
pied ministériel la plus dure épine qui pût y être enfoncée[54]. Il
est donc certain qu'aujourd'hui, avec une habileté tant soit peu
commune, tout peut marcher.

»Le Pozzo que vous me dépeignez à Londres est celui auquel je
m'attendais. L'humeur qu'il a beaucoup trop laissé voir ici est née,
je n'en doute pas, de la peur prodigieuse que son empereur lui a
inspirée. Il en est revenu terrifié, à parler littéralement. C'est
chose dont je ne puis douter, et je ne crois pas qu'il fût aisé de le
déterminer maintenant à un voyage pareil à celui qu'il a accompli
dans les six derniers mois de l'année 1832.

»Veuillez accepter, mon prince, avec les assurances de ma haute
considération, celles d'un dévouement que je vous prie de mettre à
l'épreuve dans toutes les occasions où vous croirez pouvoir en user
utilement...»

  [53] La princesse de Vaudémont qui venait de mourir.

  [54] Séance du 5 janvier. On y discuta le rapport de M. Sapey sur
  les pétitions qui avaient été adressées à la Chambre relativement
  à Madame la duchesse de Berry: les unes réclamaient la mise en
  liberté de la princesse, les autres demandaient qu'un plébiscite
  décidât de son sort; toutes contenaient des protestations contre
  la révolution de Juillet. La Chambre, après une séance longue et
  tumultueuse, vota l'ordre du jour pur et simple réclamé par le
  gouvernement qui gardait ainsi sa liberté d'action.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 17 janvier 1833.

    »Monsieur le duc,

»... Je dois vous informer d'une communication assez importante qui
vient d'être faite au ministère anglais par l'ambassade d'Autriche à
Londres; elle est relative à l'état actuel du Portugal et aux moyens
de mettre un terme à la guerre civile qui désole ce pays.

»Le ministre d'Autriche a été chargé par sa cour d'offrir au
gouvernement anglais la médiation du cabinet de Vienne dans les
affaires portugaises, et, en le déclarant à lord Palmerston, il a
ajouté que la première condition de cette médiation serait la
reconnaissance, comme roi de Portugal, de dom Miguel, qui s'engagerait
alors à donner une amnistie générale et à lever tous les séquestres
établis sur les propriétés particulières.

»Pour appuyer cette proposition le cabinet de Vienne fait valoir que,
depuis plus de quatre ans, l'infant dom Miguel occupe le trône de
Portugal; qu'en admettant même comme fondés tous les torts reprochés à
son gouvernement, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a reçu
l'assentiment de la grande majorité de la nation portugaise, et
l'entreprise tentée avec si peu de succès par dom Pedro est
invoquée, s'il en était besoin, comme témoignage de ce fait.

»Le ministre d'Autriche, en terminant la communication qu'il avait
ordre de faire, a dit que son souverain s'était déterminé à cette
démarche, quelque contraire qu'elle fût aux intérêts de sa
petite-fille[55], parce qu'il était convaincu que la pacification du
Portugal était devenue par sa liaison avec la tranquillité de la
péninsule une question de la plus haute importance pour la paix de
l'Europe, et que cette pacification ne pouvait être réalisée
promptement que par la reconnaissance de l'infant dom Miguel; mais
que, du reste, il entendait que l'amnistie qu'on imposerait à ce
prince serait sans aucune restriction et donnée de manière à rassurer
toutes les opinions.

»Lord Palmerston a sur-le-champ répondu au baron de Neumann[56] qu'il
ne s'expliquait pas trop bien l'opinion exprimée par la cour de Vienne
dans cette circonstance; qu'il lui paraissait fort étrange, pour ne
rien dire de plus, de proposer à dom Pedro de quitter le Portugal, de
livrer les Açores, d'abandonner enfin la cause de sa fille, et de ne
lui offrir, en échange de toutes ces concessions, qu'une amnistie pour
laquelle on n'aurait, en définitive, d'autre garantie que la parole
d'un prince connu pour son peu de fidélité à tenir ses engagements.
Lord Palmerston a conclu en déclinant l'acceptation de la médiation de
l'Autriche dans les termes dans lesquels elle était offerte.

»Tel a été le résultat de cette discussion soutenue sur un ton assez
vif de la part de lord Palmerston et de celle de M. de Neumann.

»Dans une des dernières dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire, vous m'avez témoigné le désir de connaître le plus ou moins
de fondement que pouvaient avoir les bruits répandus à Madrid sur le
véritable but de la mission de sir Stratford Canning. En vous
répondant, le 11 de ce mois, je vous ai indiqué quelles étaient les
difficultés qui s'opposaient à ce que je puisse me procurer des
informations précises à cet égard, mais je n'en ai pas moins cherché à
vérifier quelques-uns des faits que vous avez bien voulu me mander. Un
membre du corps diplomatique dans lequel je place quelque confiance
m'a communiqué à peu près les mêmes renseignements que ceux contenus
dans la dépêche de M. de Rayneval; mais il a appuyé son récit d'une
circonstance qui tendrait à fortifier l'opinion qu'on avait à Madrid
sur les inquiétudes de M. de Zéa. Je veux parler de l'acte solennel
par lequel Sa Majesté le roi d'Espagne, en renouvelant sa première
déclaration relative aux droits de l'infante Isabelle à succéder au
trône, annule les dispositions qu'il annonce lui avoir été arrachées
pendant sa maladie[57]. On pense que cet acte est un moyen employé par
M. de Zéa pour déjouer les manœuvres de sir Stradfort Canning, qui
devait, comme vous me l'annonciez, essayer de lier les intérêts de
l'infante Isabelle à ceux de doña Maria, en promettant à la reine
d'Espagne l'appui de son gouvernement, pour faire respecter les droits
de sa fille, si elle voulait, de son côté, protéger la jeune reine du
Portugal. M. de Zéa aurait, dit-on, enlevé à l'ambassadeur
d'Angleterre un de ses plus puissants moyens d'action, en se
prononçant avant son arrivée d'une manière éclatante pour les droits
de l'infante Isabelle.

»Comme la relation qui m'a été faite pourrait aussi venir de Madrid,
je ne vous la transmets qu'avec une certaine défiance. Vous serez en
position d'en vérifier bientôt l'exactitude et, je vous le répète, on
peut se reposer sur l'habileté de M. de Rayneval pour découvrir toutes
les intrigues qui ne tarderont pas à se développer dans la péninsule.

»Parmi les différentes explications qu'on cherche à donner au voyage
de M. le général Pozzo, à Londres, il en est une qui ne m'a pas paru
dénuée de vraisemblance. On prétend que le cabinet de Pétersbourg
reçoit depuis quelques mois, sur l'Angleterre des dépêches assez
contradictoires qui lui sont adressées par le prince de Lieven d'une
part, et de l'autre par le comte Matusiewicz; qu'incertain sur
l'opinion qu'il doit se former entre les relations si différentes de
ses ministres en Angleterre, l'empereur Nicolas a désiré envoyer à
Londres le général Pozzo, qui aurait acquis toute sa confiance pendant
le séjour qu'il vient de faire à Pétersbourg, afin d'avoir par lui des
notions positives, d'après lesquelles il pût régler ses rapports
politiques avec la Grande-Bretagne. Ce voyage ne serait donc que le
complément de la mission du général Pozzo à Berlin et dans les
différentes cours d'Allemagne. Vous jugerez si cette explication a
quelque valeur...»

  [55] Doña Maria était en effet petite-fille de l'empereur
  François par sa mère, l'archiduchesse Léopoldine, que dom Pedro
  avait épousée en premières noces.

  [56] Secrétaire d'ambassade autrichien à Londres. Il faisait
  fonction de chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, le
  prince Esterhazy.

  [57] Voir page 90.

    «Le 20 janvier.

»... J'ai déjà eu l'honneur d'appeler votre attention sur une question
dont les membres du cabinet anglais m'entretiennent souvent, et
qui est pour eux d'un grand intérêt. Il s'agit des changements qu'on
voudrait ici voir adopter dans nos lois de douane.

»Les pétitions adressées dernièrement à la Chambre des députés à ce
sujet par le commerce de Lyon, Bordeaux, Nantes et autres villes
industrielles, ont eu un grand retentissement en Angleterre où elles
ont constaté que l'opinion publique s'était extrêmement modifiée en
France à l'égard des lois prohibitives. On pense qu'aujourd'hui il
serait facile au gouvernement français d'entrer dans une voie plus
large, et on le désire pour des raisons assez graves.

»Le cabinet anglais actuel envisage cette question plutôt
politiquement que commercialement; car, sous ce dernier point de vue,
on a trouvé que le système de M. Huskisson[58] avait déjà produit les
plus heureux résultats, et que la diminution dans les droits
d'importation sur les soieries, les gants et autres objets, avait été
bien plus que compensée par l'accroissement immense de la
consommation. Ainsi, en ne considérant que l'intérêt commercial de
l'Angleterre, les ministres pourraient peut-être se passer des mesures
de réciprocité des autres pays, et tirer encore de grands avantages du
système libéral pour lequel ils se sont prononcés. Mais un intérêt
politique important leur fait un devoir de rechercher des relations
commerciales plus étendues avec la France.

»Lors des dernières élections, on a prononcé dans plusieurs villes
manufacturières d'Angleterre des discours qui ne vous ont certainement
pas échappé, et dans lesquels vous aurez pu remarquer de
nombreuses allusions à l'alliance qui a récemment uni la France et la
Grande-Bretagne; on l'invoque fréquemment comme devant placer bientôt
sur une ligne plus égale les relations entre les deux pays. Les
journaux, dont l'action est si puissante en Angleterre, ont vivement
secondé cette nouvelle tendance de la classe industrielle. Aujourd'hui
le ministère sent, que, de la manière dont la Chambre des communes est
composée, il ne pourrait peut-être pas compter sur une majorité
solide, ni sur l'appui de l'opinion publique s'il ne présentait pas
quelques résultats avantageux de son alliance avec le gouvernement
français. Ce ne sont pas des privilèges nuisibles à la France qu'il
réclame; c'est un échange mieux combiné des produits des deux pays à
l'aide duquel se resserrent chaque jour davantage les liens dont les
deux nations sentiront mieux alors l'utilité et l'importance.

»On ne doit pas perdre de vue qu'en affermissant au pouvoir le cabinet
anglais actuel, on assure une durée certaine à l'alliance intime qui
subsiste depuis quelques mois seulement, entre la France et
l'Angleterre; et que c'est cette alliance, qui en créant une force
nouvelle en Europe, réprime toutes les intrigues du Nord, et donne un
véritable point d'appui à tous les intérêts de la société.

»Il me semble que des considérations d'une aussi haute portée
politique seront appréciées par le gouvernement du roi, et je ne doute
pas que vous n'en fassiez ressortir toute la valeur.

»Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, presque tous les
ministres m'ont chargé de vous exprimer leurs vœux dans le sens que
je viens d'indiquer. Je vous serai particulièrement reconnaissant
de me mettre incessamment en position de leur faire connaître
l'influence que ces vœux auront eue sur les déterminations du
gouvernement français...»

  [58] William Huskisson (1770-1830) président du bureau du
  commerce en 1823, avait été en cette qualité, l'un des champions
  les plus ardents de la liberté du commerce.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 21 janvier 1833.

    »Mon prince,

»J'ai peu de chose à ajouter à la dépêche officielle que je vous
adresse. Je me suis entretenu à cœur ouvert avec lord Granville sur
le contenu de cette dépêche. Ce qui va arriver en Orient, personne ne
peut le dire; mais les événements ne nous ont point pris au dépourvu,
puisque des propositions raisonnables et trouvées telles par toutes
les personnes douées de quelque sens dans l'intérieur du Divan ont
été obtenues de Méhémet-Ali par notre consul et transmises à
Constantinople par notre chargé d'affaires, et puisque c'est sur ces
propositions qu'on négocie en ce moment[59]. Il importe de bien
avertir lord Palmerston qu'il ne se fie en rien à Namick Pacha; c'est
un très petit intrigant, envoyé non par la Porte, mais par le Sérail,
ce qui ne peut être bon à rien. C'est à Constantinople qu'il faut agir
maintenant. Je crois que les intérêts du gouvernement anglais sur ce
point sont identiques au nôtre et que le temps presse. J'ai tout lieu
de croire que si nos deux gouvernements s'entendent bien, l'Autriche
finira par se réunir à nous contre l'agrandissement éventuel de
la Russie.

»C'est là l'œuvre que vous avez tentée au congrès de Vienne et que
les Cent-jours sont venus déranger. C'est à vous qu'il appartient de
l'achever...»


  [59] Méhémet-Ali avait fait parvenir au sultan ses propositions
  au commencement de janvier. Il offrait de traiter sur les bases
  suivantes:

  Cession par la Porte des pachaliks de la Syrie moyennant tribut,
  ainsi que du district d'Adana.

  Modification dans le lien qui rattachait l'Égypte à la Porte, de
  façon à placer le pacha d'Égypte dans la situation des anciens
  deys d'Alger.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 24 janvier 1833.

    »Mon cher prince,

»J'ai tout de suite fait part au roi de ce que vous me mandez sur les
douanes. Il me charge de vous dire qu'il entre tout à fait dans votre
manière de voir à cet égard, et qu'il ne cesse de parler dans ce sens,
et pour amener le résultat que vous désirez et lui aussi avec toute
sagesse et raison, car, certes, notre alliance avec l'Angleterre est
plus heureuse et plus importante que jamais pour nous et pour elle.

»C'est une bien grande nouvelle que la victoire d'Ibrahim[60]. Notre
cher roi désire vivement savoir quelles sont vos idées sur cet
événement?... quelles seront ses conséquences?... et sur ce que vous
pensez qu'il y aurait à faire maintenant, et à préparer pour les
suites qu'elles peuvent avoir et pour l'avenir. Il pense avec raison
que personne ne peut mieux juger cela que vous; et dans sa grande
confiance en vos lumières, il tient beaucoup à avoir votre avis sur
cette importante question...»

  [60] Bataille de Konieh (21 décembre 1832), où l'armée turque fut
  taillée en pièces. C'est à la suite de cette bataille que furent
  entamées les négociations dont il est question plus haut.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 28 janvier 1833.

    »Monsieur le duc,

»Vous avez connu par ma dépêche numéro 56 les obstacles qui
s'opposaient à ce que je communiquasse à lord Palmerston, aussitôt que
je l'aurais désiré, l'objet de la dépêche que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 21 de ce mois. C'est avant-hier seulement
que j'ai pu le faire, et lord Palmerston me promit alors de soumettre
les propositions du gouvernement français à un conseil de cabinet
qu'il convoqua à cet effet pour le lendemain. Ce conseil a eu lieu
hier dimanche, mais avant de vous faire connaître le résultat de ses
délibérations, je dois vous entretenir de quelques circonstances qui
l'ont précédé.

»Si vous voulez bien vous faire représenter la dépêche que j'ai eu
l'honneur de vous adresser le 6 de ce mois, vous pourrez y remarquer
que j'étais déjà fortement préoccupé alors des événements qui se
passaient en Orient; j'avoue que les dépêches que j'ai reçues de vous
le 10 et le 14 ne m'avaient point complètement rassuré et que j'étais
resté dans l'opinion qu'une action quelconque de la France et de
l'Angleterre deviendrait bientôt nécessaire de ce côté. Dans mes
conversations avec les membres du cabinet anglais, j'avais cherché à
attirer leur attention sur les graves conséquences que pouvait avoir
la lutte entre le sultan et le pacha d'Égypte, si les succès prolongés
de ce dernier devaient placer la Porte ottomane dans l'obligation de
recourir à la protection de la Russie.

»C'est dans ces entrefaites que j'ai reçu votre dépêche numéro 13 qui
m'a fourni la preuve que mes prévisions s'étaient malheureusement
réalisées. Cette dépêche contient un admirable exposé de l'état actuel
de l'Orient et des mesures qui doivent être employées pour arrêter les
dangers qui menacent l'empire ottoman[61]. Elle m'a paru si
remarquable que j'ai cru devoir en donner lecture à lord Palmerston
dans l'entretien que j'ai eu avec lui samedi soir. Il a été frappé,
comme moi, des considérations habilement développées dans cette
dépêche, et convaincu de la nécessité dans laquelle se trouvaient
l'Angleterre et la France de prendre immédiatement un parti, et de
commencer par faire à Constantinople et à Alexandrie l'offre d'une
médiation armée à laquelle on inviterait l'Autriche à se joindre.

»Après avoir quitté lord Palmerston, je me suis encore occupé des
moyens qui pourraient assurer le succès le plus prompt de notre
médiation, et hier matin, je lui ai écrit une lettre dont vous voudrez
bien me permettre d'insérer ici un extrait:

»Si le cabinet anglais approuve le projet de médiation tel que je l'ai
proposé hier soir, il faudrait que la marche qui sera suivie fût
extrêmement prompte; et voici, dans mon opinion, celle qui pourrait
être adoptée.

»Des instructions seraient rédigées pour sir Frédéric Lamb. Elles
seraient transmises à lord Granville, qui les communiquerait au duc de
Broglie. Celui-ci croirait sans doute devoir rédiger à son tour des
instructions pour le maréchal Maison, analogues à celles de lord
Palmerston. M. le duc de Broglie n'hésiterait probablement pas à les
communiquer à lord Granville, et, d'accord avec lui, ils expédieraient
chacun un courrier pour Vienne. Ces courriers partiraient ensemble.

»Les instructions porteraient aux deux ambassadeurs à Vienne l'ordre
de proposer à M. de Metternich de joindre l'offre de la médiation de
l'Autriche à celles de la France et de l'Angleterre.

»Si le cabinet de Vienne accepte la proposition qui lui est faite, les
deux ambassadeurs, guidés par leurs instructions dont ils n'auraient
pas la faculté de se départir, s'entendraient avec M. de Metternich
sur les termes de la médiation à proposer à Constantinople, et les
courriers anglais, français et autrichien continueraient ensuite leur
route vers cette capitale. Ils y remettraient aux représentants de
l'Autriche, de l'Angleterre et de la France, les instructions de leur
cour respective.

»Si le cabinet de Vienne refuse la proposition, les courriers anglais
et français n'en iront pas moins directement à Constantinople. Il est
bien entendu que dans les deux cas les courriers seront porteurs de
pouvoirs et d'instructions directes de lord Palmerston et du duc de
Broglie pour les représentants de l'Angleterre et de la France, près
la Porte ottomane.

»Tel est le plan que je proposais de suivre, monsieur le duc; il
présentait, dans mon opinion, l'avantage de hâter autant qu'il était
possible l'exécution des mesures qui me sont recommandées par votre
dépêche du 21, et de provoquer en même temps le concours de
l'Autriche.

»Les ministres anglais, après avoir discuté pendant plusieurs heures
le projet de médiation tel que je l'avais remis à lord Palmerston, ont
fini par s'arrêter à l'idée un peu étrange d'étendre l'offre d'entrer
dans la médiation non seulement à l'Autriche, mais encore à la Russie.
Ils se sont laissés déterminer par l'importance qu'il y aurait, dans
cette circonstance, à lier la politique de la Russie à celle des trois
autres cours.

»Cette résolution m'a été aussitôt communiquée par lord Palmerston, et
j'ai fait tous mes efforts pour la combattre dans une conférence qui a
duré plus de cinq heures. Je vous en rendrai compte demain, mais déjà
vous aurez pressenti toutes les raisons que je devais opposer au
concours de la Russie. Je n'avais rien obtenu hier lorsque nous nous
sommes séparés. En quittant lord Palmerston, je l'avais engagé à
réfléchir sur les fâcheuses complications dans lesquelles le système
du cabinet anglais nous entraînerait, et nous nous étions donné
rendez-vous pour aujourd'hui. Je sors d'une nouvelle conférence, et,
après une très longue discussion, j'ai enfin obtenu que la médiation
ne serait proposée qu'au nom de la France et de la Grande-Bretagne.
C'est demain seulement que nous en réglerons les conditions. J'ai à
peine le temps de finir cette dépêche, et vous comprendrez
l'impossibilité dans laquelle je me trouve d'entrer dans plus de
détails aujourd'hui; je les réserve pour demain.

»Je veux seulement ajouter que lord Ponsonby a reçu l'ordre de partir
immédiatement pour Constantinople[62] et que le consul d'Angleterre à
Alexandrie, de la conduite duquel vous vous plaigniez, a été
rappelé. Le parlement se réunit demain, et c'est le 5 que le discours
du trône sera prononcé...»

  [61] Par cette dépêche (dépêche no 13 en date du 21 janvier) le
  duc de Broglie invitait M. de Talleyrand à proposer au cabinet
  d'Angleterre un projet de médiation commune en Orient.--Voir
  cette dépêche à l'Appendice, page 493.

  [62] Lord Ponsonby venait d'être nommé ambassadeur près la Porte.

    «Le 31 janvier.

»Vous aurez sans doute été surpris de ne pas connaître plus tôt le
résultat de la communication que vous m'aviez chargé de faire au
gouvernement anglais; j'éprouve le besoin de vous donner des
explications à ce sujet.

»Il ne faut pas perdre de vue qu'ici, les affaires intérieures du pays
passent avant toutes les autres, quelque intérêt, d'ailleurs, que
puissent avoir ces dernières. En ce moment, le parlement vient de
s'assembler; le cabinet doit lui proposer des mesures qui le
préoccupent fortement: l'état de l'Irlande, les dîmes du clergé, les
finances réclament sa plus sérieuse attention; et il m'est souvent
impossible de la détourner du milieu de ce conflit d'intérêts si
pressants, pour la ramener à des questions de politique extérieure.
Depuis huit jours, tous mes efforts tendent à faire comprendre ce que
la question d'Orient exige de célérité, pour ne pas rendre notre
intervention ridicule; on convient de tout ce que je dis; on promet de
s'en occuper le jour même, et chaque jour on remet la question au
lendemain. Vous jugerez mieux que personne que ces retards ne sont que
la conséquence de la position où on se trouve.

»Je vous ai annoncé par ma dépêche du 28 de nouveaux détails sur la
conversation que j'ai eue avec lord Palmerston au sujet de notre
médiation.

»Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le système des
ministres anglais reposait sur leur désir d'arrêter la politique
envahissante de la Russie, tout en conservant envers elle des
apparences de bonne intelligence; ils croyaient que l'adjonction de
cette puissance à notre médiation atteindrait ce but.

»J'ai dû, en m'opposant à un pareil système, faire sentir tous les
dangers qu'il présentait. J'ai fait remarquer à lord Palmerston que la
rapidité d'exécution était la première condition de succès de notre
entreprise; que nous nous en priverions en nous mettant dans
l'obligation d'attendre la réponse de la cour de Russie, et que la
conséquence inévitable serait d'arriver trop tard à Constantinople et
à Alexandrie, que cette question de temps aurait de plus l'immense
inconvénient d'empêcher la France et l'Angleterre d'agir, puisqu'elles
se trouveraient, par le fait même de leur proposition à la Russie,
obligées à ne faire aucune démarche avant de connaître la réponse de
cette puissance, tandis que le cabinet de Pétersbourg, libre de tout
engagement pendant un certain temps encore, ne manquerait pas de
mettre ce retard à profit; que d'ailleurs, par suite de la mission du
général Mourawieff près du sultan[63], la cour de Russie avait pris le
rôle d'alliée de la Turquie, et que, dès lors, le pacha d'Égypte
serait en droit de lui refuser le caractère de médiateur.

»J'ai enfin fait valoir près de lord Palmerston une considération qui,
pour un ministre anglais, est toujours d'un très grand poids, c'est
celle du côté constitutionnel de la question qui nous occupe; j'ai pu
lui dire à ce sujet qu'une médiation établie seulement par deux pays
soumis à des gouvernements constitutionnels trouverait une approbation
plus générale dans le parlement anglais et dans les Chambres
françaises, que si on voyait la Russie y prendre part. Cette
considération a fait assez d'impression sur lord Palmerston pour qu'il
ait cru devoir revenir sur la décision prise dans le conseil de
cabinet, et, comme ici tout finit par se résoudre en questions
parlementaires, il est probable que c'est par la considération que je
viens d'indiquer, que le cabinet anglais a été amené à changer sa
première détermination.

»Mais si on est décidé sur la médiation en elle-même, on n'a pu encore
arrêter, ni la forme de cette médiation, ni la marche qu'on suivra.
Depuis trois jours on renvoie ces questions au lendemain, et comme
j'avais l'honneur de vous le dire au commencement de cette dépêche,
mes démarches n'ont pu, jusqu'à présent, amener aucun résultat. Je
suis porté à croire que les dernières nouvelles de Constantinople, qui
annoncent que le sultan s'est décidé à traiter avec le pacha d'Égypte,
augmenteront les hésitations des ministres; et il se pourrait bien
qu'on finît par ne prendre aucune résolution.

»Quoi qu'il en soit, monsieur le duc, il me semble que le gouvernement
du roi s'est très bien placé, et qu'il a fait tout ce qu'on pouvait
attendre de lui dans une circonstance où la Russie était déjà engagée,
et où l'Autriche refusait d'entrer dans une médiation...»

  [63] Le général Mourawieff avait été chargé par le czar d'offrir
  au sultan des secours contre Méhémet-Ali. Le sultan, sous le coup
  de la défaite de Konieh, accepta d'abord avec empressement et
  donna en outre son assentiment à une mission que le général
  Mourawieff devait remplir à Alexandrie pour sommer Méhémet
  d'arrêter ses troupes.

  Nicolas Nicolaiewitch, prince Mourawieff-Karski, né en 1793, entra
  au service et fit les campagnes de 1812 à 1815, devint major
  général en 1829, lieutenant général après la guerre de Pologne
  (1831), fut en 1832 envoyé en Turquie et en Égypte. Disgracié de
  1838 à 1848, il devint en 1854 général en chef de l'armée du
  Caucase, puis conseiller d'État (1855). Il mourut en 1866.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 28 janvier 1833.

    »Mon prince,

»Avant-hier soir, au milieu d'une grande réunion, le charge d'affaires
de Russie, M. de Medem[64], s'approcha de moi et me demanda si je
désirais qu'il me donnât connaissance confidentiellement des
instructions données au général Mourawieff.

»Je crus ne devoir lui témoigner aucun empressement excessif et je me
bornai à lui répondre que j'en serais très reconnaissant.

»Ce matin, il est venu, de lui-même, me réitérer son offre, en
m'ajoutant que c'était en grande confidence qu'il me parlait, n'ayant
point d'ordres de sa cour. Puis, il a tiré de sa poche, d'abord, une
dépêche contenant un exposé des motifs généraux qui déterminent
l'empereur Nicolas à l'envoi du général Mourawieff, puis un
avertissement, que la communication des instructions données à ce
général n'est faite qu'à l'ambassadeur lui-même, qu'il ne doit point
en faire part au gouvernement français, avec lequel, est-il dit, les
rapports ne sont pas _assez confiants_ pour que l'ambassadeur de
Russie doive aller au-devant d'explications.

»Vous noterez cependant, mon prince, que c'est le chargé d'affaires
qui a fait toutes les avances; que même je n'ai répondu à ses
ouvertures qu'avec assez d'indifférence et que c'est lui qui est
revenu à la charge.

»Après la lecture de cette dépêche, est venue la lecture des
instructions mêmes; en voici à peu près la substance:

»L'instruction débute par un exposé des événements d'Orient, et des
progrès de Méhémet-Ali depuis six mois.

»Il est dit ensuite que la continuation de ces progrès amènerait
nécessairement une catastrophe; que le résultat de cette catastrophe
devant être de donner à la Russie un voisin, probablement peu disposé
à respecter le traité d'Andrinople, la Russie serait obligée de
prendre une _attitude menaçante_, ce qu'elle veut éviter.

»Il a ajouté que l'empereur sait que Méhémet-Ali a dit que, s'il avait
été possible de prévoir les progrès de l'armée égyptienne, la Russie
se serait bien gardée de retirer son consul d'Alexandrie.

»La mission du général Mourawieff a pour but de répondre à cette idée.

»Le général doit se rendre d'abord à Constantinople et, là, remettre
au sultan une lettre de cabinet, portant une assurance de l'amitié
inaltérable de la Russie, de l'horreur que lui inspire la rébellion de
Méhémet-Ali, solliciter enfin de la Porte son adhésion à la démarche
que le général est chargé de faire vis-à-vis du pacha.

»Cette adhésion obtenue, le général doit se rendre à Alexandrie et
donner à sa démarche auprès du pacha toute la solennité possible; lui
exposer sous les couleurs les plus noires toute l'énormité de ses
attentats; l'inviter à rentrer dans le devoir, et, en cas de refus,
lui déclarer qu'il n'aura à imputer qu'à lui-même les conséquences de
sa conduite.--Rien de plus.

»Si Méhémet-Ali, touché de la remontrance, demandait au général
de se porter médiateur entre la Porte et lui, le général devrait
refuser, la Russie ne voulant pas intervenir dans les affaires des
autres, pas plus qu'elle ne souffrirait qu'on intervînt dans les
siennes.

»(N.-B. que ceci est probablement le but de la communication; c'est ou
un reproche ou un avertissement indirect, adressé à la France.)

»Si Méhémet-Ali persiste dans son égarement, le général doit revenir à
Saint-Pétersbourg et en rendre compte à son maître.

»Il est ajouté dans un post-scriptum que si le général n'obtenait
pas l'adhésion de la Porte à sa mission, il retournerait à
Saint-Pétersbourg, sans aller à Alexandrie; mais le ministre de Russie
écrirait à Méhémet-Ali ce que M. de Mourawieff avait pour mission de
lui dire.

»Le chargé d'affaires de Russie s'est épuisé en protestations sur la
ferme volonté où était son maître de n'employer que la voie
d'influence et d'exhortation; il m'a même dit et répété que l'empereur
Nicolas était plus embarrassé qu'enrichi par les provinces qu'il avait
conquises sur la Porte, et qu'il serait plus disposé à renoncer à ses
conquêtes qu'à les pousser plus loin.

»Mon opinion sur cette communication est qu'elle ne contient que la
moitié de la vérité; qu'elle expose réellement les instructions
données au général Mourawieff dans l'hypothèse où le conflit entre la
Porte et le pacha resterait douteux, mais qu'il avait d'autres
instructions éventuelles, le cas échéant de la défaite de l'armée
musulmane, instructions en conformité desquelles il a agi, ainsi que
je vous l'ai mandé dans ma dernière dépêche. La source des
renseignements que je vous ai donnés dans cette dépêche est de
nature à ne me laisser aucun doute à cet égard.

»Je me suis borné à répondre à cette communication en très peu de
mots, et en termes très généraux, protestant de nos desseins
pacifiques et de l'envie que nous avions de voir la querelle se
terminer à l'amiable.

»M. de Medem m'ayant recommandé sur cette communication le plus
profond secret, je vous prie, mon prince, de conserver pour vous ces
renseignements, bien que je sois porté à penser que M. de Medem ne
s'est pas grandement compromis en me la confiant...»

  [64] Le comte de Medem, conseiller de l'ambassade de Russie à
  Paris, faisait fonctions de chargé d'affaires pendant l'absence
  de l'ambassadeur comte Pozzo di Borgo.


LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Madrid, le 25 janvier 1833.

    »Prince,

»J'ai pensé que, dans les circonstances actuelles, il pourrait vous
être agréable d'être exactement et directement informé de la situation
dans laquelle sir Stratford Canning trouve l'Espagne. Je profite donc,
pour vous donner à ce sujet quelques détails, du premier courrier
qu'il expédie, et j'en profite avec d'autant plus d'empressement que
c'est une occasion de me rappeler à votre souvenir et de vous demander
la continuation de vos anciennes bontés.

»Il semblait naturel de penser que le changement de politique
intérieure de l'Espagne en amènerait aussi un dans sa politique
extérieure. On a dû croire que le parti que la reine et ses adhérents
ont à combattre, étant celui qui soutient de ses vœux et peut-être de
ses secours secrets la cause de dom Miguel, l'intérêt que le cabinet
espagnol portait à ce prince devait disparaître devant un intérêt
plus rapproché et plus pressant. Mais les ministres espagnols
raisonnent autrement. Selon eux, le gouvernement ne parvient à
contenir le parti apostolique[65] qu'en usant à son égard de beaucoup
de ménagements. Ils croient qu'ils lui donneraient pour auxiliaires
tous les royalistes d'Espagne, s'ils favorisaient dom Pedro, que l'on
regarde comme le chef des libéraux de la péninsule entière, et s'ils
manquaient aux engagements précédemment pris avec dom Miguel.

»Lorsqu'on laisse entendre qu'il serait possible d'écarter dom Pedro
et la constitution, ils répondent qu'il ne le serait pas d'écarter ses
partisans, ses ministres, ses conseillers, dont quelques-uns sont plus
dangereux que lui-même. Telle est la manière de voir de M. de Zéa et
de M. d'Offalia. Tant qu'ils conserveront la direction des affaires,
on ne doit donc pas s'attendre à voir l'Espagne adhérer à un projet de
conciliation, et cesser d'insister sur le maintien de la neutralité de
la part de toutes les puissances. Les différents partis travaillent
chacun de leur côté, mais avec une égale ardeur, contre ces ministres.
Cependant leur chute ne peut pas être regardée comme prochaine. Dans
ce moment-ci la marche qu'ils suivent dans l'affaire de la succession
leur assure la confiance et la faveur du roi et de la reine.

»C'est réellement ce qui se passera en Portugal qui décidera de leur
sort, et peut-être de celui de la monarchie espagnole. On le sent, et
pour cette raison on s'alarme excessivement des suites que peut avoir
le différend qui s'est élevé entre notre gouvernement et celui de dom
Miguel au sujet d'un bâtiment français coulé bas dans le Douro,
et que va aggraver une autre insulte faite à notre pavillon à l'entrée
du Tage. Le cabinet espagnol soutient que le tort est de notre côté,
et par conséquent que nous ne sommes pas dans le cas de demander
réparation, mais il ne nous accuse pas d'arrière-pensées. Dans le
public on est plus sévère, et depuis le moment du départ du général
Solignac[66] pour Porto, on annonce hautement que, directement ou
indirectement, nous voulons intervenir dans la lutte des deux frères
et y mettre fin par la force. Le gouvernement espagnol juge notre
intervention plus dangereuse pour dom Miguel et le repos de la
péninsule, que celle de l'Angleterre. Aussi, dans l'instant actuel,
notre querelle avec le Portugal l'occupe-t-il presque plus que la
mission de M. Canning.

»Voilà, prince, où nous en sommes ici. Tout cela peut mener à de
telles complications et exalter si fortement les passions qu'aucune
force humaine ne puisse sauver ce pays-ci d'une secousse. Je trouve,
dans de pareilles circonstances, le fardeau qu'on m'a donné à porter
beaucoup trop lourd. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir recourir à
vos conseils! Mais l'éloignement, la rapidité avec laquelle les
événements marchent, y mettent malheureusement obstacle. Cependant,
quelques mots où je pourrais lire votre pensée sur l'ensemble des
affaires de la péninsule me seraient si utiles, que je ne puis
m'empêcher d'exprimer le plaisir et la reconnaissance avec lesquels
ils seraient reçus.

»Je vous écris dans un moment où vous ressentez une vive
affliction. En perdant la princesse de Vaudémont, vous avez fait une
de ces pertes qui ne se réparent point. Je ne crois pas que jamais
amitié ait été plus vraie que celle qu'elle vous portait. Il était
impossible de la connaître sans lui être attaché. C'est un sentiment
que j'éprouvais bien sincèrement et auquel elle avait tout à fait
droit de ma part, sa bienveillance pour moi ne s'étant jamais
démentie.

    «Veuillez agréer, prince...»

  [65] Nom donné au parti absolutiste, c'est-à-dire aux carlistes.

  [66] Le général français Solignac commandait à Porto une partie
  des troupes de dom Pedro.

       *       *       *       *       *

Je suis heureux de pouvoir donner ici cette lettre de M. de Rayneval
qui fait autant d'honneur à son cœur qu'à son excellent esprit et à
son jugement. Il trace là un tableau de la péninsule qui faisait
parfaitement saisir les difficultés du présent et pressentir celles
encore plus grandes de l'avenir. Ses prévisions se sont réalisées avec
une rare exactitude; et au moment où je rassemble ces souvenirs,
l'Espagne et le Portugal sont en proie à des discordes dont il serait
impossible de présager le terme. On verra bientôt quels ont été les
efforts des gouvernements de France et d'Angleterre pour prévenir les
désordres qui menaçaient la malheureuse péninsule: puissent ces
efforts aboutir un jour à un heureux résultat! Je ne veux point
anticiper sur la marche des événements; mais il m'a été doux
d'exprimer en passant la bonne opinion que j'avais toujours eue du
caractère et de la capacité de M. de Rayneval, qui a succombé au
fardeau dont il trouvait déjà le poids trop lourd lorsqu'il m'écrivait
l'admirable lettre qu'on vient de lire. Ai-je besoin d'ajouter à cette
occasion, comme dans toutes les autres précédentes du même genre, que
je voudrais retrancher des lettres que je cite les passages flatteurs
et louangeurs pour moi, si je ne pensais pas que les éloges
mêmes, dans de pareilles circonstances, ne sont qu'un reflet de la
situation, et qu'on est d'autant plus porté à louer les autres qu'on
est soi-même plus embarrassé ou plus affligé.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 3 février 1833.

    »Monsieur le duc,

»Les difficultés que je vous ai indiquées dans ma dépêche numéro
59[67], au sujet des affaires d'Orient, ne m'ont point empêché de
continuer à réclamer le concours du gouvernement anglais dans une
question qui m'a toujours paru du plus haut intérêt pour l'Europe. Je
puis enfin vous annoncer que mes efforts ne sont point demeurés
absolument sans résultat. Voici le parti auquel l'Angleterre s'est
arrêtée.

»Le colonel Campbell vient d'être nommé consul général à Alexandrie;
il part demain pour se rendre en toute hâte à son poste. Les
instructions dont il sera porteur seront envoyées, par le courrier de
ce soir à lord Granville, qui doit vous les communiquer. Je puis déjà
vous dire à peu près ce que ces instructions renferment.

»On a dû, dans les circonstances actuelles, et à d'aussi longues
distances, admettre les deux éventualités: que la paix ne serait pas
encore, ou serait déjà conclue entre le sultan et le pacha, au moment
où le colonel Campbell arrivera à Alexandrie.

»Dans la première de ces éventualités, il devra, aussitôt après son
arrivée, témoigner hautement l'intérêt que l'Angleterre porte au
sultan, et tenir à Méhémet-Ali un langage qui lui fasse comprendre
toute l'étendue de la protection que cet intérêt peut assurer à la
Porte ottomane de la part de la Grande-Bretagne.

»Si, comme on a tout lieu de le croire, la paix est déjà signée entre
la Turquie et l'Égypte, le colonel Campbell bornera son rôle à celui
d'observateur, mais en indiquant cependant le but primitif de sa
mission.

»Dans les deux cas, le colonel Campbell devra entretenir des relations
intimes entre les consuls de France et d'Autriche, conserver seulement
de bons rapports avec l'agent russe, et tout entendre de lui sans lui
montrer la même confiance qu'aux deux autres.

»Vous trouverez sans doute comme moi, que ces instructions, qui du
reste sont fort détaillées, sont d'accord avec la marche que vous avez
suivie à l'égard du pacha d'Égypte.

»Le gouvernement anglais est informé de la résolution que le sultan a
prise de traiter avec Méhémet-Ali à la suite des instances de
l'internonce d'Autriche; il pense donc qu'une démarche directe près de
la Porte ottomane est devenue inutile aujourd'hui, et il se bornera,
de ce côté, à hâter le départ de lord Ponsonby pour Constantinople...»

  [67] Voir p. 114, la dépêche du 31 janvier.

    «Le 8 février.

»J'ai reçu votre dépêche du 4 de ce mois. Les nouvelles de
Constantinople qu'elle renferme et que vous aviez bien voulu
communiquer à lord Granville, ont causé ici une très vive
satisfaction. On voit avec plaisir l'intervention de la France,
employée à suspendre la marche d'Ibrahim et à empêcher, par le
rétablissement de la paix en Orient, une complication qui menaçait,
sous beaucoup de rapports, d'être dangereuse[68]. On doit remarquer
que l'idée qui domine généralement en Europe, en ce moment, est
d'éviter tout ce qu'on peut appeler une affaire. Cette disposition des
esprits et même des cabinets nous est trop avantageuse pour ne pas
l'encourager par la direction de notre politique. Aussi la conduite du
chargé d'affaires de France à Constantinople, dans les dernières
circonstances, est-elle digne d'éloges....

»Les journaux anglais qui vous parviennent chaque jour vous tiennent
trop exactement au courant des débats du parlement, pour que je croie
devoir vous en entretenir. Vous y aurez vu que le gouvernement du roi
a été noblement défendu par lord Grey et bien apprécié par les membres
qui votent avec le ministère...»

  [68] Lorsque le premier moment d'effroi causé par la bataille de
  Konieh fut passé, le sultan Mahmoud ne tarda pas à comprendre
  l'imprudence qu'il avait faite en appelant les Russes en Turquie.
  Aussi se ravisa-t-il et, déférant aux conseils du chargé
  d'affaires de France, M. de Varennes, il se décida à négocier
  avec le pacha. Il envoya en Égypte l'ancien capitan-pacha-Halil
  pendant que M. de Varennes écrivait à Méhémet-Ali pour lui
  persuader d'accueillir ces ouvertures, et à Ibrahim pour
  l'inviter à suspendre sa marche. Ce dernier s'arrêta à Kutaya. En
  même temps, le plénipotentiaire turc débarquait à Alexandrie le
  21 janvier avec mission de proposer au pacha l'investiture des
  gouvernements d'Acre, de Tripoli, de Naplouse et de Jérusalem.
  Méhémet réclama la Syrie entière et Adana. Ces conditions furent
  acceptées par le sultan le 5 mai suivant.

    «Le 11 février.

»Les observations que vous voulez bien me transmettre dans votre
lettre du 8, sur les dispositions des cabinets de Vienne et de Berlin,
sont, je crois, parfaitement fondées. Vous avez très bien
présenté, ce me semble, le but des plaintes de ces deux cabinets
contre le gouvernement britannique; il n'est pas douteux qu'on cherche
par tout moyen à désunir la France et l'Angleterre; l'année dernière,
on se plaignait de la domination exercée par la France sur le cabinet
anglais; cette année, c'est la prépotence de l'Angleterre qu'on
accuse, et comme l'accusation d'aujourd'hui n'est pas plus vraie que
celle de l'an dernier, il ne faut voir dans tout ceci que ce qui est
vraiment, c'est-à-dire, l'humeur qu'on éprouve à Pétersbourg, à Vienne
et à Berlin, de ce que, chaque jour, s'affermit davantage une alliance
qui place la France et l'Angleterre à la tête de l'Europe, et qui, en
assurant le maintien de la paix générale, ôte tout espoir de former
des coalitions[69].

»Le ministère anglais vient de montrer une grande prudence dans
sa conduite envers la Chambre des communes; il a laissé se prolonger
pendant plusieurs jours les débats de l'adresse, en réponse au
discours de la couronne; sans prendre une part directe à la
discussion, les membres les plus exagérés du parti radical n'ont mis
aucun ménagement dans leurs discours; et la violence de leur langage,
a eu pour résultat de détacher d'eux un grand nombre de leurs
adhérents qui, soit par dégoût, ou par conviction, se sont rapprochée
du gouvernement, en votant contre les amendements de l'opposition et
en faveur de l'adresse...»

  [69] L'entente anglo-française effrayait singulièrement les
  cabinets du continent. M. Ancillon, notamment, ne cachait pas sa
  profonde irritation, et M. Bresson, dans sa correspondance,
  insistait sur le mécontentement éprouvé à Berlin par la
  négociation séparée de la France et de l'Angleterre avec la
  Hollande. «Les gens bien intentionnés ici, écrivait-il, comme M.
  de Bernstorff par exemple, désirent que notre négociation avec le
  roi des Pays-Bas obtienne un résultat satisfaisant; mais ce n'est
  pas l'affaire de M. Ancillon, qui calcule sur des embarras pour
  reprendre quelque ascendant ou du moins quelque importance. Je
  suis persuadé qu'il nous trompe quand il nous dit qu'il continue
  à porter le cabinet de La Haye à des concessions» (_Dépêche du 10
  février_). L'animosité du gouvernement prussien était
  particulièrement vive contre l'Angleterre. «L'arrogance
  offensante du cabinet anglais, disait M. Ancillon à M. Bresson,
  tient sans doute au caractère personnel de lord Palmerston; mais
  il faudra qu'elle ait un terme» (_Dépêche de M. Bresson du 17
  janvier_). De son côté, lord Minto, au sortir d'un entretien avec
  le ministre prussien, écrivait à M. Bresson: «Aucune malhonnêteté
  ne pouvait me surprendre, mais j'avoue que je n'étais pas préparé
  à la criminelle folie que j'ai trouvée en lui hier soir: Il a nié
  tout ce qu'il m'avait dit sur les affaires belges depuis que nous
  nous connaissons» (_Dépêche de M. Bresson du 10 février_). A
  Vienne, l'irritation et les craintes n'étaient pas moins vives.
  Aussi les deux cours allemandes s'efforçaient-elles d'ébranler
  l'union des deux puissances occidentales en semant entre elles
  des germes de défiance. De là la tentative de rapprochement avec
  la France qui eut lieu à cette époque, de la part de l'Autriche
  et de la Prusse. MM. d'Appony et de Werther vinrent proposer au
  duc de Broglie de reprendre, relativement aux affaires belges,
  les négociations de la conférence moyennant la cessation des
  mesures coercitives. Le duc, en transmettant ces informations à
  M. de Talleyrand, ajoutait: «En rapprochant la démarche des
  cabinets de Vienne et de Berlin de l'ensemble de leur attitude
  actuelle, et du langage plus modéré que tient depuis peu la cour
  de Russie, nous sommes conduits à penser que ces trois
  gouvernements, craignant de voir la question belge se dénouer
  sans leur participation, sont impatients de sortir du rôle passif
  auquel ils se sont condamnés eux-mêmes dans un moment
  d'irritation irréfléchie. Cette disposition domine surtout à
  Berlin où la politique de M. Ancillon a encouru une
  désapprobation presque unanime. Peut-être aussi les tentatives de
  rapprochement ont-elles pour but de jeter entre la France et
  l'Angleterre des germes de division ou du moins d'incertitude,
  et, dans cette hypothèse, nous nous expliquerions très bien les
  plaintes que l'Autriche et la Prusse ne cessent de nous adresser
  sur les tendances révolutionnaires et l'affectation de prépotence
  du gouvernement britannique» (_Le duc de Broglie au prince de
  Talleyrand, dépêche du 7 février_. Voir également à l'Appendice,
  p. 495, une longue lettre du duc de Broglie où il relate sa
  conversation avec les deux ambassadeurs).

    «Le 18 février 1833.

»... Le chargé d'affaires d'Autriche m'a lu hier une lettre de M. de
Metternich, dans laquelle se trouvent développées les vues de
l'Autriche sur les affaires actuelles de la Suisse. M. de Metternich
paraît fort préoccupé des dispositions du parti qui demande
aujourd'hui des modifications notables dans le pacte fédéral, et le
succès de cette tentative pourrait, selon lui, amener des
complications fatales aux intérêts et au repos de cette partie-là de
l'Europe[70].

»Sans partager ni repousser entièrement cette opinion, je dois vous
dire qu'avant même la communication du baron de Neumann, je me sentais
porté à croire que nous devions nous opposer en ce moment à toute
altération dans la politique intérieure et extérieure de la Suisse.
Vous savez à quel point vont vite les partis révolutionnaires, et
s'ils arrivaient jusqu'à toucher à la neutralité de la Suisse,
l'Autriche, le Piémont et la France se trouveraient immédiatement
placés dans des situations respectives toutes différentes de celles
dans lesquelles ils sont encore aujourd'hui.

Je n'applique pas ma manière de voir à cet égard, simplement à la
Suisse, sur l'état de laquelle je n'ai que des notions assez vagues;
mais je pense qu'en général le gouvernement français doit éviter de
donner de l'encouragement à cet esprit novateur qui, sous le prétexte
d'améliorer, s'est emparé d'un grand nombre des pays voisins de
la France. Je crois que, pour le bien de l'Europe, il vaut mieux même
ajourner les améliorations que de provoquer des secousses.

»J'ai parlé avec lord Palmerston des affaires de la Suisse, à peu près
dans le sens que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer; et si
vous partagiez mon opinion, je crois qu'il pourrait être utile d'en
entretenir lord Granville.

»Il serait peut-être bien aussi de faire comprendre par l'ambassade
française en Suisse, que la France repousse d'avance toute
participation dans les tentatives des agitateurs qui se montreront,
sans doute, au sein de la diète helvétique, lors de sa réunion au
commencement du mois de mars prochain...»

  [70] Des troubles graves agitaient la Suisse depuis deux années.
  A la suite de la révolution de Juillet, des insurrections avaient
  éclaté dans plusieurs cantons; des constitutions cantonales
  nouvelles s'étaient établies, si bien qu'il devenait nécessaire
  de mettre le pacte fédéral en harmonie avec les réformes
  particulières. La diète s'assembla le 2 juillet 1832 et décida
  qu'il y avait lieu de reviser le pacte. Un projet présenté par M.
  Rossi fut voté par elle, quoique avec de nombreuses
  modifications, et soumis à la sanction des cantons. Ce fut
  l'occasion, dans plusieurs cantons, de troubles sérieux qui
  dégénérèrent en véritables guerres civiles. Aussi la diète
  ajourna-t-elle le _referendum_. La constitution revisée ne fut
  pas appliquée et tout demeura en suspens.

    «Le 22 février.

»... J'ai reçu ce matin seulement, la dépêche du 18 de ce mois.
L'exposé que vous voulez bien m'adresser des dispositions nouvelles de
la Russie vient de m'être confirmé par le prince de Lieven que j'ai vu
au lever du roi et qui m'a exprimé dans les termes les plus
convenables le désir de son gouvernement d'entretenir de bons rapports
avec la France. Le prince de Lieven doit me montrer ce soir la
dernière dépêche qu'il a reçue de Pétersbourg et qui est probablement
dans le même sens que celle qui vous a été communiquée par le comte de
Médem.

»Avant le lever du roi, j'ai eu l'honneur d'être reçu en audience
particulière par Sa Majesté qui m'a longtemps entretenu de son
attachement pour le roi des Français, de la satisfaction qu'elle
éprouvait des heureux succès de son gouvernement et de la confiance
toute particulière qu'elle plaçait en vous, monsieur le duc. En
tout, je n'ai eu qu'à me louer de l'accueil et du langage bienveillant
de Sa Majesté...»

    «Le 4 mars.

»... M. le comte Pozzo quitte après-demain Londres pour retourner à
son poste de Paris. Je puis dire encore une fois qu'il ne m'est rien
revenu du langage de cet ambassadeur pendant son séjour ici qui ne
soit très convenable pour nous. En général, la présence à Londres du
comte Pozzo aura été dans mon opinion plutôt utile aux affaires que le
gouvernement français y traite en ce moment...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 9 mars 1833.

    »Mon prince,

»Je voudrais que mon courrier pût vous porter quelque nouvelle, mais
nous en sommes fort stériles. Le ministère marche assez bien ici, et
tout semble annoncer que nous atteindrons la fin de la session sans
encombre. La majorité se tient bien, et ne se désunit que sur des
questions de peu d'importance; nos ennemis sont en grande division et
en pleine déroute: Dupin, surtout, est en décadence complète. Du
dehors, je ne sais rien; la politique me paraît stationnaire et en
expectative, soit du côté de la Hollande, soit du côté de la Belgique,
soit du côté de l'Orient.--Nous ne croyons pas pouvoir congédier la
duchesse de Berry, avant ses couches; il y a une espèce de
semi-complot carliste, pour nous y entraîner, afin qu'une fois hors de
nos mains, elle puisse tout nier. Ce n'est qu'après l'événement que le
parti aura perdu toute espérance, et nous sommes obligés
d'ajourner jusque-là l'amnistie.--Il me semble que le ministère va
très bien en Angleterre...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 14 mars 1833.

»... Hier, au lever du roi, lord Grey m'a entretenu de la séance de la
Chambre des députés de France, dans laquelle il a été parlé de
l'occupation d'Alger[71]. Il m'a exprimé des regrets très vifs du
langage qui avait été tenu dans cette occasion, et qui lui causera,
m'a-t-il assuré, de très grands embarras à la Chambre des lords, où la
question sera incessamment traitée.--Il aurait désiré que le
gouvernement du roi évitât de prendre des engagements aussi positifs,
après surtout que les promesses faites à l'Angleterre par le dernier
gouvernement français, ont été si hostilement révélées l'année
dernière par lord Aberdeen.

»J'ai dû répondre à lord Grey que j'aurais l'honneur de vous faire
part de ses observations et j'ai ajouté que le discours prononcé par
M. le président du conseil à ce sujet, renfermait plusieurs phrases
assez vagues pour qu'on ne pût pas préjuger les intentions du
gouvernement du roi à l'égard de l'occupation d'Alger, et que
d'ailleurs je croyais qu'on n'avait jamais songé à faire de ce
territoire qu'une colonie de répression.

»Il serait, je pense, utile de vérifier la nature des promesses qui,
d'après lord Aberdeen, auraient été faites par le prince de Polignac.
Les traces doivent exister aux affaires étrangères.

»Vous comprendrez, monsieur le duc, que dans la position assez
difficile du cabinet anglais, il redoute le moindre choc qui lui
viendrait du dehors, et surtout de la part de notre gouvernement qui
s'est montré opposé à ses vues dans les questions de douane. Il ne
connaît pas encore exactement l'esprit de la nouvelle Chambre des
communes, et il craint, peut-être avec raison, qu'une discussion
soulevée mal à propos ne puisse avoir une fâcheuse influence sur les
délibérations de cette Chambre qui, en ce moment, est occupée des
affaires les plus compliquées et les plus importantes.

»Je sais bien, d'autre part, que le gouvernement du roi a aussi ses
embarras parlementaires, et j'ai plus d'une fois regretté que, dans
notre Chambre des députés, on ne comprît pas mieux les véritables
intérêts de la France, et qu'on soulevât imprudemment des questions
pour lesquelles le silence serait utile. Dans le parlement anglais,
l'opposition même ne chercherait pas à embarrasser le gouvernement par
des demandes indiscrètes qui pourraient compromettre les intérêts
matériels du pays...»

    «Le 18 mars 1833.

»... J'ai éprouvé une satisfaction bien vive en lisant le
post-scriptum de votre dépêche numéro 34, qui contient la dépêche
télégraphique du chargé d'affaires de France à Vienne. Les nouvelles
qu'elle donne de Constantinople et qui m'ont été confirmées par
le chargé d'affaires d'Autriche, me paraissent être de la plus haute
importance. Je dois féliciter le gouvernement du roi d'un résultat tel
que celui obtenu par l'amiral Roussin; c'est un grand et beau succès
pour l'honneur de la France et pour la tranquillité de l'Europe. Je
suis convaincu que nous en ressentirons bientôt tous les bons effets
et que la politique actuelle de la France laissera une profonde
impression dans les différents cabinets[72].

»Le baron de Neumann m'a communiqué la dépêche qui lui a été écrite, à
ce sujet, par le prince de Metternich: les détails qu'elle renferme
vous seront parvenus après la dépêche télégraphique; mais je puis vous
dire que cette lettre de M. de Metternich est remarquable par la
satisfaction qu'elle exprime de voir les tentatives de la Russie
déjouées[73]. Il est évident que toutes les puissances qui sont
appelées à recueillir le fruit de nos efforts doivent partager les
sentiments du cabinet de Vienne. Nous en retirerons pour nous
l'immense avantage d'avoir exercé le plus noble patronage dans la
solution d'une question à la fois française et européenne, et d'avoir,
par un nouveau lien, rattaché nos intérêts à ceux des autres
gouvernements. C'est, je le répète, un beau succès, qui place le
gouvernement du roi dans la position élevée qui lui convient...»

  [71] Séance du 8 mars. A l'occasion des crédits demandés pour
  l'armée d'Afrique, le maréchal Soult, président du conseil, avait
  fait la déclaration suivante: «... J'ai déjà dit qu'il n'y a
  aucun engagement de pris relativement à Alger envers les
  puissances étrangère. La France pourra faire de ce pays tout ce
  qu'elle jugera convenable d'après sa politique. Les mesures qu'a
  prises le gouvernement et les fonds mêmes que nous vous demandons
  rendent peu vraisemblable que nous songions à abandonner le
  pays...»

  [72] Voici ce qui s'était passé à Constantinople:

  L'amiral Roussin, ambassadeur de France, était arrivé le 17
  février à Constantinople, au moment où les Russes entraient dans
  le Bosphore. Il déclara aussitôt qu'il partirait sur l'heure si la
  Porte ne réclamait pas le départ de la flotte russe. Le sultan
  répondit que la flotte russe était sa seule sauvegarde contre les
  troupes d'Ibrahim. L'amiral répliqua qu'il se faisait fort
  d'imposer la paix à Méhémet et de lui faire accepter les
  conditions que lui apportait Halil (voir page 126 et note). Le
  divan, heureux de voir la France épouser si chaudement ses
  intérêts, réclama aussitôt le départ des Russes qui se retirèrent
  peu de jours après. Cette retraite fut d'abord considérée comme
  une victoire pour la France, mais, le mois suivant, Méhémet ayant
  nettement refusé les conditions d'Halil malgré les instances de
  l'amiral, le sultan rappela les Russes, et la situation de notre
  ambassadeur, qui s'était engagé imprudemment, devint très
  difficile.

  [73] Tel était également le sentiment du cabinet anglais, s'il
  faut en croire ce qu'écrivait lord Palmerston à son frère, sir
  William Temple: «Roussin, dit-il dans sa lettre du 21 mars, a
  admirablement terminé la dispute entre le Turc et l'Égyptien et a
  bien fait de renvoyer l'amiral russe la queue entre les jambes»
  (_Correspondance intime de lord Palmerston_).


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 mars 1833.

    »Mon prince,

»Je sens comme vous tout ce qu'il y a de fâcheux, de sot et de puéril
à mettre en ce moment l'affaire d'Alger sur le tapis. Mais nous avons
affaire à des gens si déraisonnables qu'il n'est pas possible d'éviter
toute discussion sur ce misérable sujet. Toutefois, il est un point
que je désire voir bien éclairci entre le ministère anglais et nous:
c'est le fait des engagements pris envers l'Angleterre au sujet
d'Alger. J'ai fait dépouiller avec soin, avant de parler, toute la
correspondance; elle dépose, à chaque page, non seulement de l'absence
de tout engagement, mais de la résistance obstinée à tout engagement
de cette nature, résistance qui s'est perpétuée jusqu'au moment même
de la prise d'Alger, et qui avait presque amené une rupture entre la
France et l'Angleterre. J'ai fait venir M. de Bois-le-Comte[74], qui
était directeur des affaires politiques sous M. de Polignac: je
l'ai interrogé à fond sur ce point; il proteste que jamais aucun
engagement quelconque n'a été pris. Enfin je l'ai chargé de me faire
un gros mémoire sur toute l'affaire d'Alger; je ferai extraire de ce
mémoire tout ce qui concerne l'Angleterre, et je vous l'adresserai,
afin que vous en puissiez faire tel usage que de raison. Je tiens donc
essentiellement, d'une part, à bien constater que je n'ai point parlé
légèrement sur ce sujet; d'une autre part, à bien m'entendre avec le
gouvernement anglais sur la valeur et la nature de ces engagements
prétendus, dont nous ne trouvons ici, ni dans les documents, ni dans
la mémoire des personnes attachées au département, aucune trace
quelconque. Soyez assez bon, mon prince, pour en dire un mot à lord
Palmerston. Je serais très fâché, je le répète, qu'on pût m'accuser,
avec la moindre apparence de raison, d'avoir rétracté des engagements
pris même par M. de Polignac...»

  [74] Charles-Joseph-Edmond, comte de Bois-le-Comte, né en 1796,
  entra en 1814 dans la diplomatie, alla à Vienne, Pétersbourg et
  Madrid. En 1829, il devint directeur des affaires politiques au
  ministère des affaires étrangères. Sous la monarchie de Juillet,
  il devint ministre en Portugal, en Hollande et en Suisse. Il fut
  créé pair de France en 1845. Il mourut en 1863.


LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

_Traduction_

    «Downing-Street, le 21 mars 1833.

    »Mon prince,

»Je vous rends, ci-jointes, avec bien des remerciements, les pièces
que vous m'avez fait l'honneur de me confier.

»J'y trouve tout le bon esprit et toute la droiture de M. le duc de
Broglie, et j'en conçois l'espérance que nous pourrons nous entendre
sur l'affaire d'Alger d'une manière conforme aux relations amicales
des deux gouvernements et aux intérêts européens qui s'y attachent.

    »Je vous prie...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 22 mars 1833.

    »Monsieur le duc,

»... J'ai communiqué à lord Grey ce qui est relatif à la question
d'Alger; j'ai plus que jamais lieu de croire qu'on attache ici
beaucoup d'importance à cette question. Je recevrai avec
reconnaissance le mémoire que vous m'annoncez. Lord Palmerston a
chargé l'avocat de la couronne d'en faire un sur le même sujet; comme
il n'y a pas de pièces, je ne sais pas sur quoi il pourra le baser;
des lettres de lord Stuart à son gouvernement, rapportant des
communications verbales, me paraissent devoir fournir peu d'arguments
à des gens de bonne foi.

»Je ne suis point surpris du mécontentement que produiront sur le
gouvernement russe et sur ses agents les résultats obtenus à
Constantinople par l'amiral Roussin; on comprend aisément, qu'après
avoir pris la direction d'une affaire de cette importance, le cabinet
russe soit blessé de la voir terminée par notre intervention. Ce
n'est, du reste, qu'une question d'amour-propre pour lui, mais c'est
pour cela même que je pense que nous devons montrer, avec plus de
modération encore, la satisfaction d'un succès que chacun saura
apprécier.»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 22 mars 1833.

    »Mon prince,

»... Je suis bien aise que vous soyez satisfait de la conduite de
l'amiral Roussin. Ses instructions étaient de faire en sorte, par
tous les moyens licites et raisonnables, d'empêcher que les Russes
n'occupassent Constantinople, _du consentement de la Porte_, bien sûr
que s'ils l'occupent _contre le gré_ de la Porte, cela deviendra tout
de suite une affaire européenne, et que nous aurons plus d'alliés
qu'il ne nous en faut pour les faire déguerpir. Roussin a très bien
agi. Je m'attends à une bourrasque de Saint-Pétersbourg, terrible;
mais après tout, que peuvent-ils faire? Ils ne peuvent argumenter que
contre le _procédé_, et alors je rétorquerai l'argument, et je me
plaindrai de la dissimulation qu'ils ont mise dans toute cette
affaire, du peu de sincérité de la communication de la mission de
Mourawieff... Le pauvre Pozzo est dans des transes mortelles de se
voir rappelé; le reste de la diplomatie est assez en émoi.

»Je suis bien joyeux de l'approbation que tout ceci a rencontré en
Angleterre. L'extrême froideur avec laquelle le gouvernement anglais
avait accueilli, depuis trois mois, nos diverses ouvertures
relativement aux affaires d'Orient, me faisait craindre d'être
abandonné dans cette conjoncture, et c'est pour cette raison que, dans
le petit article inséré avant-hier dans nos journaux, je n'ai point
fait mention de la légation anglaise. Je craignais que le gouvernement
anglais ne nous accusât de vouloir le compromettre dans cette affaire;
mais, du moment qu'il témoigne l'envie d'y figurer et d'en prendre sa
part, à cela ne tienne, je vais faire rédiger demain un autre article
où la légation anglaise aura presque le beau rôle. J'espérais, ce
matin, avoir une interpellation à la Chambre des députés, où j'aurais
placé dans ma réponse la légation anglaise en première ligne, mais nos
adversaires ont trouvé le terrain trop bon pour nous, et ils ont voté
les fonds que nous demandions pour des armements dans la
Méditerranée, sans mot dire et à l'unanimité. Ne serait-il pas
possible que les Anglais envoyassent quelques renforts à leur station
navale: qu'ils en fissent mine seulement, cela serait du meilleur
effet...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 28 mars 1833.

    »Monsieur le duc,

»Dans une des dernières dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, vous avez bien voulu me parler d'un entretien que sir
Stratford Canning aurait eu avec M. de Rayneval et duquel il
résulterait que l'Angleterre ne serait pas éloignée de traiter la
question portugaise sur la base de la reconnaissance de dom Miguel.

»J'ai déjà été dans le cas de vous exposer les difficultés qui
s'opposaient à ce que je pusse me procurer des renseignements sur les
intentions précises du cabinet anglais à l'égard du Portugal et de
l'Espagne. Je puis vous dire cependant que j'ai plus d'une fois
entretenu lord Palmerston de l'état de la péninsule, et que le langage
qu'il m'a tenu dans ces différentes occasions me persuade que
l'Angleterre n'a aucun plan arrêté pour mettre fin à l'état de choses
qui existe en Portugal. Je suis même porté à croire que depuis le
départ de sir Stratford Canning, et depuis surtout que ce diplomate a
échoué dans la négociation qu'il devait suivre à Madrid, le cabinet
anglais s'est à peu près livré aux événements pour la solution de la
question portugaise. Il attend les informations de sir Stratford
Canning, et je crois qu'il ne lui a pas envoyé d'autres
instructions que celle de se diriger d'après les circonstances.

»Je ne vous envoie pas la note remise le 3 février par sir Stratford
Canning à M. de Zéa, ni la réponse que celui-ci a faite sous la date
du 28 février; je les ai entre les mains, mais je suppose que M. de
Rayneval n'aura pas manqué de vous transmettre des copies de ces deux
pièces.

»Je vous renouvelle l'assurance que je ne négligerai rien pour me
procurer tous les renseignements qu'il me sera possible d'obtenir sur
la marche du gouvernement anglais dans les affaires de Portugal et
d'Espagne, et que je m'empresserai de vous les communiquer...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 25 mars 1833.

»Je viens vous annoncer, mon cher prince, une visite que vous aurez
bientôt à Londres: c'est celle de Chartres. Notre cher roi pense que
ce voyage qu'il lui a témoigné le désir de faire ne pourra que
produire un bon effet. Lord Granville, à qui le duc de Broglie en a
parlé, est de cet avis. Chartres m'a demandé hier soir de vous en
parler, et nous serions bien aises de savoir ce que vous en pensez. Je
crois que pour notre jeune homme c'est une bonne et utile chose; il
veut en faire une chose d'instruction et bien voir tous les beaux
établissements, tous les perfectionnements, les chemins de fer, etc.
Vous serez un bien bon guide pour lui dans ce voyage. Son projet est
de partir d'ici le jour de Pâques, le 7 avril au soir, et d'être de
retour ici pour le 1er mai, jour de la fête du roi, qui écrira
peut-être au roi d'Angleterre pour lui parler du voyage de Chartres.
Qu'en pensez-vous?...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 9 avril 1833.

    »Monsieur le duc,

»La santé de lord Palmerston ne lui a pas encore permis de me recevoir
aujourd'hui, il n'a vu personne. J'ai passé inutilement aussi chez le
ministre de la marine, sir James Graham[75], qui est aussi indisposé,
mais je suis parvenu à voir lord Grey, auquel j'ai pu donner
connaissance des faits contenus dans la dépêche que vous avez bien
voulu m'écrire le 4 de ce mois, au sujet des affaires d'Orient.

»Lord Grey m'a dit que l'Angleterre ne restait point inactive dans
cette grave circonstance et que des ordres avaient été expédiés pour
que tous les bâtiments disponibles de la station du Tage et des
différentes croisières anglaises dans la Méditerranée se rendissent
immédiatement devant Alexandrie. Cette force maritime est chargée
d'appuyer la négociation du colonel Campbell. Vous avez eu
connaissance des instructions qu'il a reçues en se rendant à
Alexandrie; vous pouvez, par conséquent, juger la ligne de conduite
qu'il suivra.

»Dans le cas où le pacha d'Égypte se refuserait à consentir aux
propositions approuvées par le colonel Campbell, l'escadre anglaise ne
laissera sortir aucun bâtiment de guerre de Méhémet des ports de
l'Égypte, et interceptera en même temps tout transport d'hommes ou de
munitions qu'on essayerait d'envoyer à l'armée d'Ibrahim.

»On a, de plus, adressé au commandant des forces navales anglaises
dans la Méditerranée l'ordre de se concerter avec l'amiral français,
si la négociation du colonel Campbell échouait à Alexandrie.

»Telles sont les communications qu'en l'absence de lord Palmerston
j'ai reçues de lord Grey.

»Il semblerait résulter des renseignements que vous avez eus de Vienne
et que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, que M. de
Metternich serait fort agité des événements qui se passent en Orient
et qu'il éprouverait une inquiétude secrète des projets ultérieurs de
la Russie. Les informations venues de Vienne à Londres, soit au
cabinet, soit aux ministres étrangers, dont j'ai eu connaissance, ne
sont pas dans le même sens. Les dépêches et les lettres particulières
annoncent, au contraire, que M. de Metternich cherche à rassurer ceux
qui se montrent effrayés de la présence des Russes dans le Bosphore,
et qu'il a une confiance pleine et entière dans les assurances données
par le cabinet de Pétersbourg et par l'empereur Nicolas.

»Il est dit aussi dans les renseignements que vous avez de Vienne que
l'opinion publique s'y est fortement prononcée contre la Russie. Je
m'étonne un peu d'entendre parler de l'opinion publique de Vienne; mes
souvenirs, mes relations actuelles m'avaient laissé croire qu'à Vienne
il n'y avait point d'opinion publique; il y a bien une opinion de
société, mais cette société est une: elle n'est point divisée, et
c'est M. de Metternich qui la dirige; ce serait, je crois, s'abuser
beaucoup que de compter trouver là un auxiliaire dans l'opinion
publique.

»Du reste, on croit généralement à Londres que les affaires présentes
d'Orient s'arrangeront, parce que les quatre grandes puissances, y
compris la Russie, qui y ont des intérêts plus ou moins directs,
paraissent toutes tendre vers le même but, qui est le maintien de
l'existence de l'empire ottoman...»

    «Le 11 avril 1833.

»... La poste d'aujourd'hui nous a apporté le récit des événements qui
se sont passés à Francfort, et qui semblent être assez graves[76]. Je
vous prie de les juger sous le rapport que j'ai eu l'honneur de vous
indiquer plusieurs fois dans mes dépêches, c'est-à-dire sous le
rapport de l'influence qu'ils auront sur le cabinet autrichien. M. de
Metternich ne montre une confiance entière dans les intentions de la
Russie que parce qu'il est dominé par la crainte des troubles que
l'esprit révolutionnaire pourrait essayer de produire en Allemagne et
en Italie. Il est, en général, disposé à sacrifier la politique
extérieure de l'Autriche à ce qu'il croit être le principe essentiel
de sa politique intérieure, et, comme il trouve en ce moment dans le
gouvernement russe un ennemi déclaré de l'esprit d'innovation, il est
bien déterminé à se joindre à lui pour réprimer toutes les tentatives
des agitateurs allemands ou italiens. Ce n'est pas qu'il néglige
absolument les intérêts importants de la Hongrie et de l'Autriche
dans les affaires d'Orient, mais ce n'est pour lui qu'une question
secondaire.

»Je ne suis point surpris des insinuations qui vous ont été faites par
MM. d'Appony et de Werther pour établir à Vienne une conférence sur
les affaires d'Orient; c'est encore une inspiration de M. de
Metternich qui, depuis l'existence de la conférence de Londres, n'a
pas dissimulé son mécontentement de voir les affaires se traiter hors
de son influence directe, et qui emploie tous ses efforts pour les
ramener à lui; c'est, je crois, tout simplement une question
d'amour-propre[77]...»

  [75] Sir James Graham, né en 1792, député aux Communes, fut
  premier lord de l'amirauté dans le cabinet Grey. En 1841, il
  devint ministre de l'intérieur, et, en 1852, ministre des
  colonies. Il mourut en 1861.

  [76] Une insurrection sanglante avait éclaté à Francfort le 3
  avril. C'était le dernier épisode de la fermentation et des
  troubles qu'avait suscités dans toute l'Allemagne la révolution
  de Juillet. Le mouvement fut étouffé par les troupes de la diète
  et le territoire de la république fut occupé militairement par
  l'Autriche.

  [77] M. de Metternich, en effet, désirait très vivement attirer
  hors de Londres le centre des négociations, particulièrement en
  ce qui regardait les affaires d'Orient. Déjà au mois de janvier
  il avait fait faire en ce sens, auprès du cabinet de Saint-James,
  des insinuations qui avaient été repoussées. Au commencement de
  février, au moment où les cours de Berlin et de Vienne
  cherchèrent à se rapprocher de la France (voir page 127 et note),
  une démarche qui, au fond, avait le même but, fut tentée auprès
  du cabinet des Tuileries. Lorsque les événements se précipitèrent
  en Orient et qu'un accord fut conclu à Constantinople entre le
  sultan et le pacha d'Égypte (voir page 175), le dépit de M. de
  Metternich s'accrut encore: il s'adressa à M. de Sainte-Aulaire,
  à qui il répéta la proposition qu'il avait déjà faite à lord
  Palmerston et au duc de Broglie. Celui-ci, en instruisant le
  prince de Talleyrand de ces incidents, ajoutait: «Le prince de
  Metternich, en apprenant par M. de Sainte-Aulaire les termes de
  l'arrangement conclu le 5 de ce mois, a manifesté une assez vive
  émotion et de l'inquiétude. Il attache au territoire d'Adana une
  telle importance que, tout en pensant que les puissances doivent
  unir leurs efforts pour maintenir la transaction convenue entre
  la Porte et le pacha, il croit qu'il est indispensable de le
  modifier à cet égard. Il parle vaguement de la nécessité de
  s'entendre sur la question d'Orient et d'établir à cet effet à
  Vienne non pas un congrès, non pas même une conférence régulière,
  mais un centre de délibérations. Tout cela est bien confus et se
  ressent singulièrement de la situation fausse et incertaine où le
  cabinet de Vienne s'est placé par rapport aux événements de
  l'Orient» (_Dépêche du 26 mai_). Le cabinet des Tuileries refusa
  d'accéder à la demande de l'Autriche: «Nous ne donnerons aucune
  suite à la proposition autrichienne, écrivait le duc de Broglie,
  huit jours plus tard; M. de Sainte-Aulaire dira seulement à M. de
  Metternich qu'il est autorisé à discuter avec lui toutes les
  ouvertures que le chancelier croira devoir lui faire par rapport
  à l'état de l'empire ottoman» (_Dépêche du 3 juin_).


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 12 avril 1833.

    »Mon prince,

»Je me reproche de ne pas vous avoir entretenu plus au long du voyage
de M. le duc d'Orléans. Lorsqu'il en a été question pour la première
fois, les petites difficultés dont il peut être l'occasion ne
m'avaient pas frappé, je l'avoue, autant qu'elles auraient dû me
frapper. Cela m'avait paru une chose assez simple, et, pour tout dire,
je n'y avais pas assez réfléchi lorsque j'ai fait l'étourderie d'en
parler à lord Granville comme d'une chose éventuelle et possible avant
que la résolution en fût arrêtée. Il m'a pris au mot, en a écrit
sur-le-champ à son gouvernement, en m'assurant que rien ne serait plus
agréable au roi d'Angleterre. Cependant, en y pensant davantage, il
m'a paru, non point que la chose fût mauvaise à faire, mais qu'il
était bon de s'y préparer et de prendre des mesures pour qu'elle
réussît bien. C'est dans ce but que j'ai contribué de mon mieux à
faire différer le voyage. M. le duc d'Orléans ne veut ni de l'attitude
de prince royal, ni de celle de prince voyageant incognito. Reste à
savoir comment on peut lui ménager une réception convenable dans cette
position intermédiaire. Quant à moi, je ne sais si je me trompe, mais
j'insiste beaucoup auprès du roi et auprès de lui pour qu'il ait en
Angleterre l'attitude la plus aristocratique possible, et qu'il ne
donne pas aux gens qui ne demanderaient pas mieux que de le traiter en
parvenu un prétexte pour cela. Je l'ai prié d'y bien réfléchir, puis
de me communiquer ses idées sur le nombre et l'espèce de
personnes qui doivent l'accompagner, sur l'étiquette à laquelle il
veut se résigner, sur tous les accessoires, en un mot, du voyage tel
qu'il le conçoit. Lorsqu'il m'aura fait part de ses idées sur ce
sujet, je vous en écrirai, et vous demanderai vos bons conseils pour
m'aider à rectifier ce qu'il pourrait y avoir de défectueux. M. le duc
d'Orléans a beaucoup acquis; je suis certain que sa tenue sera bonne,
son désir d'aller en Angleterre tient plutôt à l'envie d'échapper à la
vie oisive de Paris qu'à toute autre chose. Il est ici absolument
étranger à toute politique, peut-être trop, car cela le rend plus
dissipé qu'il ne le serait naturellement. Au demeurant, nous avons au
moins un mois devant nous, et d'ici là, j'aurai le temps de recevoir
vos directions sur ce qui pourra le mieux réussir.

»Nos affaires d'Orient se compliquent un peu, mais je crois cependant
que nous en viendrons à bout.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 15 avril 1833.

    »Mon cher duc,

»Le retard apporté au voyage de M. le duc d'Orléans a l'avantage de
lui faire éviter la petite épidémie qui règne ici: elle a saisi lord
Palmerston et M. Dedel; le roi de Hollande, malade aussi, ne répond
pas...

»J'espère que M. le duc d'Orléans ne quittera Paris qu'après le
prochain dénouement de Blaye: il ne saurait être commode, pour un
aussi proche parent et dans des circonstances aussi particulières, de
se trouver dans un pareil moment sur une terre étrangère. On ne porte
ici aucun intérêt politique à madame la duchesse de Berry, mais
elle a inspiré une grande pitié. Pourquoi donc M. le duc d'Orléans,
qui est maître de choisir son moment, ne remettrait-il pas son voyage
après la délivrance de sa cousine?

»Ma dépêche d'aujourd'hui est bien pauvre, car la semaine qui vient de
s'écouler a été fort terne, en apparence du moins. Si l'on en croyait
les bruits qui circulent, elle se serait passée dans une guerre
intestine qui menacerait le cabinet d'une prochaine modification. Sans
croire à un résultat aussi sérieux, il faut cependant que le ministère
éprouve, non seulement de fortes difficultés parlementaires, mais
encore des difficultés de cabinet par les nuances d'opinion de ceux
qui le composent. Je ne crois pas les choses assez avancées dans cette
route pour en faire un sujet de dépêche; je vous avoue, d'ailleurs,
tout naturellement, mon cher duc, que je n'ai pas grande opinion de
l'importance que l'on attache chez nous au secret. J'ai eu plusieurs
fois, depuis trois ans, raison de craindre que ce qui se passait au
conseil à Paris devenait promptement le domaine des salons. L'orage
qui gronde ici, dans mon opinion particulière, passera sans éclater,
mais il ne faudrait pas qu'il revînt ici que j'ai appelé votre
attention sur les difficultés intérieures de l'administration...»

    «Le 18 avril 1833.

»J'ai vu hier lord Palmerston. En lui parlant des affaires du Levant,
je me suis servi utilement des réflexions que contenait votre dépêche
numéro 47, pour lui faire comprendre l'inconvénient d'un désaccord
même apparent, entre la Grande-Bretagne et la France, dans les
négociations suivies en ce moment à Alexandrie et à Constantinople.
Il a apprécié l'importance de ces réflexions, et m'a répondu que les
instructions du colonel Campbell lui prescrivant à peu près de
conformer sa conduite à celle du consul général de France, il ne
doutait point que notre action sur ce point ne fût simultanée; qu'à
l'égard de Constantinople, il n'avait pu approuver entièrement la
vivacité que l'amiral Roussin avait déployée dès le début de la
mission qui lui était confiée[78]; que le chargé d'affaires
d'Angleterre, qui était sans instructions, avait dû montrer une
réserve qui convenait mieux à sa position secondaire et peut-être
aussi aux circonstances dans lesquelles il se trouvait placé.

»Je suis bien aise que vous ayez chargé lord Granville de présenter à
lord Palmerston les observations que vous a inspirées la conduite de
l'Angleterre dans les affaires d'Orient. J'ai été déjà plus d'une fois
dans le cas de vous faire remarquer que le cabinet anglais, dominé
soit par la préoccupation des progrès de la puissance égyptienne, soit
par l'indifférence qu'il apporte dans les questions de politique
extérieure qu'il ne croit pas l'intéresser directement, a toujours
accueilli froidement les propositions que je lui ai faites à diverses
reprises. Je verrai donc avec plaisir lord Granville me prêter l'appui
de son opinion près des membres du cabinet.

»Lord Palmerston m'a dit que le chargé d'affaires d'Autriche lui avait
fait part du projet de M. de Metternich que vous avez bien voulu me
communiquer, et qui consisterait à traiter à Vienne les différentes
questions relatives aux affaires du Levant[79]. M. de Metternich
ne voudrait pas que cette négociation prît la forme d'un congrès ou
d'une conférence; il craindrait, sans doute, de paraître imiter en
quelque chose ce qui s'est fait à Londres. Lord Palmerston n'est pas
éloigné d'adopter l'idée de M. de Metternich dans ce qui se rapporte
au concours des quatre puissances pour régler la pacification du
Levant: car il pense, et je partage cette opinion, que la meilleure
manière de neutraliser les mauvaises intentions de la Russie est de
l'appeler à concourir à toutes les négociations et de la lier ainsi
par des engagements qu'elle ne refuserait que difficilement de
prendre. La Russie, agissant seule, doit appeler la plus grande
surveillance: agissant avec les trois autres puissances, le danger de
son action est très affaibli. Mais, d'autre part aussi, lord
Palmerston voudrait que cette affaire se traitât plutôt à
Constantinople qu'à Vienne. Les motifs apparents qu'il fait valoir
sont la nécessité d'être sur les lieux mêmes dans une affaire de cette
importance, et l'embarras des distances. Je crois bien cependant que
la véritable raison qui lui fait préférer Constantinople à Vienne est
l'idée que M. de Metternich, en attirant cette négociation à Vienne,
ne parvînt bientôt à y appeler les affaires de l'Europe et à diminuer
par là l'influence de l'alliance intime de la France et de
l'Angleterre, qui l'offusque toujours. Dans mon opinion,
Constantinople est préférable, parce qu'on éviterait là l'inconvénient
des retards, qui est si grave dans l'état de faiblesse de l'empire
ottoman. Je suppose que la confiance que le gouvernement du roi a
placée dans l'amiral Roussin ne pourrait que s'accorder avec le
choix de cette ville pour le centre de la négociation...»

  [78] Voir page 134.

  [79] Voir page 144.

    «Le 25 avril 1833.

»J'ai lu avec un vif intérêt la lettre de M. Bresson du 14 avril, que
vous m'avez fait l'honneur de me communiquer[80], et j'avoue que je
fonde beaucoup d'espoir sur les résultats de la présence du comte
Matusiewicz à Berlin pour la solution de notre négociation avec le roi
des Pays-Bas. Il ne conviendrait pas, je crois, en ce moment, au
succès de l'affaire hollando-belge de témoigner de la méfiance sur les
démarches du cabinet russe, et il faut, au contraire, en tirer tous
les avantages qu'elles peuvent nous offrir. Ma vieille expérience m'a
appris qu'il est des circonstances où la confiance, même un peu
hasardée, devient de l'habileté. Cette opinion prend plus de force et
de valeur encore lorsqu'on trouve un gage de sécurité dans les
intérêts bien fondés et bien distincts de ceux à qui on se confie.

»C'est également sur ce principe que j'établis la nécessité pour la
France, la Grande-Bretagne et surtout pour l'Autriche, de réclamer le
concours de la Russie dans les affaires d'Orient, parce que je suis
persuadé qu'il entre dans les véritables intérêts de la Russie de
rassurer l'Europe, _pour_ _le présent_, sur les projets ambitieux
qu'on lui suppose. Le langage conciliant et plein d'abnégation que M.
de Lieven n'a pas cessé de tenir ici n'a pu que me confirmer dans
cette opinion.

»Les dernières nouvelles de Constantinople parvenues à Londres y ont
causé des alarmes peut-être exagérées et qui tiennent surtout, je
pense, à ce qu'on n'était pas préparé à la marche si rapide des
événements. Il y a eu évidemment imprévoyance de la part des
gouvernements, et c'est à une prompte réparation de cette imprévoyance
qu'il faut pourvoir aujourd'hui.

»Le ministère anglais, qui, jusqu'à présent, s'était assez légèrement
occupé de cette grave question, commence enfin à l'apprécier à sa
juste valeur. Lord Grey et lord Palmerston m'ont parlé tous deux, avec
inquiétude, de l'état de l'Orient, avant même l'arrivée de lord
Granville. Je ne doute pas que la présence de cet ambassadeur à
Londres ne contribue à éveiller davantage l'attention du cabinet
britannique sur ce point.

»J'ai beaucoup réfléchi sur ce qu'il y aurait de plus utile à faire
pour le Levant, et s'il est très difficile de former des combinaisons
sur des événements aussi compliqués et aussi incertains que ceux qui
se passent en Asie, il est du moins possible de se tenir en mesure
d'atténuer leurs conséquences fâcheuses, en prévenant pour un avenir
rapproché de dangereuses collisions, ou bien de sanctionner les
résultats de ces événements s'ils offrent vraiment quelque garantie
aux gouvernements européens.

»Les dernières circonstances ayant rendu à chacun son indépendance,
mes réflexions m'ont affermi dans l'idée que, pour finir
aujourd'hui les affaires d'Orient d'une manière quelque peu rassurante
pour l'Europe, le concours des quatre puissances est absolument
nécessaire. Ce concours devrait être exprimé par une transaction
quelconque qui contiendrait l'engagement formel de la part des
puissances contractantes de ne recevoir aucune augmentation
territoriale aux dépens de l'empire ottoman. Un tel engagement
n'aurait rien d'inusité; il a même, récemment encore, été appliqué à
la question grecque, lorsque les trois puissances signataires du
traité du 6 juillet 1827 ont promis de ne faire porter le choix du
souverain de la Grèce sur aucun des membres des familles régnantes en
France, en Russie et en Angleterre.

»Nous n'éprouverions aucun embarras à l'égard d'Alger par un pareil
engagement, le principe de notre expédition ayant reçu dans le temps
l'approbation pleine et entière de la Russie et de l'Autriche. Il
suffirait d'ailleurs, pour nous mettre parfaitement à couvert, de
choisir une époque qui ne pourrait pas laisser de doute sur notre
droit à une occupation permanente du territoire d'Alger.

»J'ai communiqué à lord Palmerston l'avis que je viens d'avoir
l'honneur de vous exposer; il sera soumis ce soir à un conseil de
cabinet, et j'espère être demain en état de vous faire connaître une
résolution définitive...»

  [80] Dans cette dépêche, M. Bresson annonçait l'arrivée à Berlin
  du comte Matusiewicz avec mission d'inviter le cabinet prussien à
  s'associer à la note du 2 avril. On se rappelle (voir page 89)
  que cette note avait été adressée par le prince de Talleyrand et
  lord Palmerston à M. Dedel en réponse aux propositions
  inadmissibles qu'il avait formulées dans son projet du 23 mars.
  M. Bresson rendait compte des démarches de M. Matusiewicz qui,
  disait-il, avait persuadé le roi de Prusse. Il vantait sa
  hardiesse, car il agissait ainsi sans en avoir spécialement
  référé à sa cour. Il parlait aussi de ses sollicitations dans le
  même but auprès du ministre autrichien qui n'y avait pas répondu
  et avait demandé des instructions à Vienne.

    «Le 25 avril 1833.

    »Mon cher duc,

»Cette affaire d'Orient devient bien forte. Il est vraiment un peu
étrange que l'amiral Roussin ne se soit pas assuré des dispositions
d'Alexandrie avant de se porter fort à Constantinople[81]: c'est
ce qui nous a tous trompés. Mais enfin il faut prendre les choses où
elles sont parvenues. Ici, d'une longue léthargie on passe à une sorte
d'épouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expédient:
chacun alors est venu me parler et me demander mon avis. J'ai pu dire
ce que je croyais être, _dans mon opinion particulière_, la seule
bonne issue. Vous en trouverez les détails dans ma dépêche
d'aujourd'hui. Demain je pourrai vous en dire davantage; mon projet
_verbal_ devant être soumis ce soir à un conseil de cabinet. Lord
Palmerston l'a accepté ce matin avec empressement; mais, isolée, son
opinion ne suffit pas pour un commencement d'exécution qui, cette
fois-ci, je l'espère, ne se fera pas attendre, ceci étant surtout une
question d'à-propos. A demain...»

  [81] Voir page 134.

    «Le 26 avril 1833.

»La résolution dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir dans ma
dépêche d'hier a été adoptée par le cabinet anglais. Il va, je crois,
proposer aux gouvernements d'Autriche, de France et de Russie, de
conclure une convention qui, dans trois articles à peu près,
renfermerait:

»1º L'engagement de ne consentir à aucun démembrement de l'empire
ottoman, soit au profit d'une des quatre parties contractantes, soit à
celui de toute autre puissance;

»2º L'assentiment donné par les quatre cours à tout arrangement conclu
entre la Porte ottomane et le pacha d'Égypte, par suite duquel la
suzeraineté et l'intégrité de l'empire ottoman seraient maintenues;

»3º L'engagement également pris par les quatre cours, dans le cas où
le pacha d'Égypte n'aurait pas consenti à un arrangement tel que celui
défini dans l'article précédent, de l'y contraindre par les moyens
qu'elles concerteront entre elles.

»Je vous indique ici les trois points qui entreront dans le projet de
convention, sans pouvoir spécifier la rédaction définitive qui sera
adoptée et qui vous sera immédiatement communiquée. Ma dépêche d'hier
vous rassurera, je l'espère, sur la seule question qui intéresse
directement la France; j'ai insisté sur les dates: vous verrez si
celles qui vous sont proposées vous conviennent.

»Je n'ai trouvé aucun inconvénient à ce que la proposition vînt de
l'Angleterre, qui ne veut avoir, dans les affaires d'Orient, qu'un
intérêt européen, et qui, n'y ayant pris jusqu'à présent aucune part
active, se trouve placée vis-à-vis des autres puissances dans une
position plus impartiale que nous.

»Si une telle proposition n'était point acceptée par les gouvernements
d'Autriche et de Russie, nous pourrions voir dans ce refus une preuve
que ces deux gouvernements ont des arrière-pensées, peut-être des
projets arrêtés de partage: car, pour me servir d'une expression
vulgaire, _ils sont coutumiers du fait_.

»J'attendrai avec impatience les réponses que vous voudrez bien me
faire à mes dépêches d'hier et d'aujourd'hui...»

    «Le 29 avril 1833.

»J'apprends avec grand plaisir que vous regardez comme terminée la
discussion qui s'était élevée entre la cour de Pétersbourg et le
gouvernement français au sujet des négociations de l'amiral Roussin à
Constantinople. C'est une complication de moins dans un moment où
elles ne manquent assurément pas.

»Quand cette dépêche vous parviendra, monsieur le duc, les journaux
anglais, qui précèdent presque toujours nos courriers, vous auront
déjà informé du grave embarras qu'a produit pour le cabinet le vote de
vendredi soir, dans la Chambre des communes, par suite duquel le droit
sur la drèche (_malt tax_) a été réduit de moitié. Cette réduction
causera dans les recettes une diminution de près de deux millions cinq
cent mille livres sterling; et si l'abolition de la taxe sur les
fenêtres(_window tax_) était adoptée demain, comme il est possible
qu'elle le soit, il se trouverait tout à coup un déficit dans les
recettes de près de cinq millions de livres sterling.

»Le ministère a eu de fréquentes réunions depuis trois jours afin de
pourvoir à cet embarras. Il éprouve les plus grande difficultés pour
couvrir le déficit dont il est menacé... Cet incident est assez grave;
aussi a-t-il excité, ici, un mouvement très vif dans les esprits; les
fonds ont subi une altération considérable; les journaux ont redoublé
de violence dans leur polémique. On ne pense pas cependant que ce
triomphe des ennemis du ministère puisse amener sa retraite; mais il
aura le fâcheux inconvénient d'éveiller la défiance de ses partisans
et d'affaiblir par conséquent ses forces. On croit que ce soir le
ministère présentera à la Chambre des communes la résolution que le
vote de vendredi l'aura obligé de prendre; elle n'est point encore
connue, et l'heure de la marée m'empêchera sans doute de vous la
transmettre aujourd'hui. Je vous écrirai demain, à ce sujet, par
l'estafette.

»Votre dépêche du 25, qui contenait la copie d'une lettre de M.
Bresson, du 18, m'avait causé une grande satisfaction qui n'a
malheureusement pas duré longtemps. Les dernières nouvelles de Berlin
nous apprennent que M. Ancillon, au moment de signer la note convenue
avec le comte Matusiewicz, a tout à coup changé de volonté, sous le
prétexte que la note du cabinet de La Haye, du 16 avril, devait nous
suffire par les propositions qu'elle renferme au sujet de l'armistice.
J'avoue que je ne comprends pas une pareille manière de traiter les
affaires; elle serait décourageante pour l'avenir, s'il ne fallait pas
compter un peu aussi sur quelque nouveau caprice de M. Ancillon[82].

»Nous n'avons pas de nouvelles de La Haye depuis l'envoi de notre note
du 22[83]: nous en attendons à chaque instant; les premières qui
arriveront n'auront probablement pas un grand intérêt. Il est bien à
craindre que les incertitudes de M. Ancillon, l'état de l'Orient, et
surtout l'embarras présent du ministère anglais, ne nous créent de
nouvelles difficultés à La Haye...»

  [82] La mission du comte Matusiewicz à Berlin avait traversé de
  nombreuses vicissitudes. Elle avait d'abord semblé réussir au
  point que M. Bresson avait cru pouvoir annoncer que M.
  Matusiewicz partait pour La Haye, après avoir arrêté avec M.
  Ancillon les termes de la note collective qui devait être remise
  au cabinet néerlandais dans deux hypothèses: la première, si sa
  réponse à la note du 2 avril était négative, évasive ou
  dilatoire, la deuxième s'il n'y faisait pas de réponse dans un
  délai raisonnable. Si la réponse était favorable, la démarche
  n'aurait pas lieu et le cabinet de Berlin joindrait ses efforts à
  ceux des autres cours pour hâter la conclusion d'un traité
  définitif. Tout paraissait réglé, lorsque tout à coup M. Ancillon
  se ravisa (_Dépêche de M. Bresson du 22 avril_) et déclara qu'il
  n'y avait plus lieu à l'envoi de la note collective. Toutefois le
  ministre de France revint à la charge, et avec le concours de
  lord Minto, ministre d'Angleterre, il finit par persuader le roi.
  Finalement, le 6 mai, M. Bresson put écrire à Paris que la note
  était partie la veille pour La Haye. Il ajoutait que M. Ancillon
  lui avait déclaré qu'en cas de refus du roi des Pays-Bas, la
  Prusse était décidée à l'abandonner à lui-même (_Correspondance
  officielle de M. Bresson_).

  [83] On se rappelle (voir page 89) que M. Dedel avait fait à la
  conférence de nouvelles propositions par une note du 16 avril.
  Ces propositions, jugées inadmissibles à Londres (voir à ce sujet
  une lettre de lord Palmerston à M. de Talleyrand, Appendice, page
  502), avaient provoqué de la part de la conférence une réponse
  très vive, sous la forme d'une lettre collective au cabinet de La
  Haye. C'est cette lettre en date du 22 avril dont il est ici
  question.

    «Le 29 avril 1833, au soir.

    »Mon cher duc,

»Ennemi des prédictions, je m'abstiens d'en faire sur le résultat de
la journée, qui, cependant, est d'une grande importance pour les
destinées politiques et financières du ministère et du pays. Je me
bornerai à fixer votre attention sur le _Times_ d'aujourd'hui. Lisez,
je vous prie, le _leading-article_ et celui du _Money-market_. Vous en
sentirez sûrement toute la portée, et vous saurez alors où en est
l'Angleterre.

»Les tories prêteront dans la séance d'aujourd'hui un appui sincère au
ministère; mais si l'on n'obtenait pas que le vote de vendredi fût
annulé, tout changerait rapidement de face ici, et l'on verrait
bientôt, comme le disait madame de Lieven hier, avec une joie
concentrée: _l'Angleterre ne peser plus guère dans la balance
européenne_.

  »Adieu, mille amitiés.»

    «Londres, le 1er mai 1833.

    »Monsieur le duc,

»Comme j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer hier, la séance de la
Chambre des communes n'a fini qu'à quatre heures ce matin, et par un
vote en faveur du ministère. C'est par une majorité de cent
cinquante-quatre voix que la Chambre a décidé de revenir sur
l'abolition de la taxe sur la drèche. On espère que cette circonstance
qui avait d'abord causé d'assez graves inquiétudes, rendra plus
facile la discussion du budget. Les fonds sont beaucoup montés
aujourd'hui.»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 29 avril 1833.

    »Mon prince,

»Vous trouverez dans ma dépêche ci-jointe la détermination prise ce
matin par le conseil du roi. Nous acceptons la proposition du cabinet
d'Angleterre quant à son principe, sauf à discuter la rédaction quand
elle nous parviendra. J'espère que l'affaire sera finie à
Constantinople avant que nous ayons réponse des deux cours d'Autriche
et de Russie; mais cela sera bon pour faire déguerpir les Russes. Je
suis bien fâché que l'Angleterre n'ait pas pris son parti plus tôt; en
vérité, ce n'est pas ma faute. Depuis mon entrée au ministère, je n'ai
cessé de la solliciter d'envoyer un ambassadeur à Constantinople. J'ai
communiqué presque jour par jour à lord Granville toutes les dépêches
que j'écrivais ou que je recevais à ce sujet; je l'ai averti, prié,
pressé; je ne lui ai rien laissé ignorer, toutes les fois qu'un
incident quelconque, de quelque importance, s'est déclaré; je vous ai
prié, mon prince, de renouveler vos ouvertures à ce sujet. Enfin, il
vaut mieux tard que jamais; j'espère encore que nous nous en tirerons
bien; mais tout serait fini, et à Alexandrie, et à Constantinople, si
le cabinet anglais avait voulu.

»Je vous envoie une dépêche de M. Bresson, qui vous montrera que M.
Matusiewicz a échoué à Berlin[84]. Je crois qu'il nous faut maintenant
commencer à montrer les grosses dents: car, sans cela, on va nous
croire à bout de nos forces et la Hollande se moquera de nous. N'y
aurait-il pas moyen de resserrer le blocus et de peser plus
efficacement sur le commerce hollandais? Voilà la belle saison qui
s'écoule; si nous n'en profitons pas, que dira-t-on de nous? Adieu,
mon prince...»

  [84] Voir page 153.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 3 mai 1833.

    »Monsieur le duc,

»... J'entretiens souvent lord Palmerston des moyens qui peuvent le
mieux convenir à la France et à l'Angleterre pour amener enfin un
accommodement avec le roi Guillaume, et ceux que vous m'indiquez dans
votre dépêche et dans votre lettre du 29 ont fait, plus d'une fois, le
sujet de nos conversations; mais, je dois vous dire que nous
entrevoyons, du moins pour le moment, des difficultés de plus d'un
genre dans l'exécution du plan proposé. Le cabinet anglais est
préoccupé des motions sur les affaires hollando-belges dont on le
menace dans les deux chambres du parlement, et des réclamations assez
vivement prononcées du commerce anglais contre la mesure de l'embargo.
Il craindrait donc d'augmenter en ce moment, par de nouvelles
rigueurs, le mécontentement qui a été manifesté dans les derniers
temps sur cette question. Lord Grey et lord Palmerston espèrent encore
que M. Ancillon reviendra vers nous, et que l'assistance de la Prusse
nous sera plus avantageuse qu'un redoublement de moyens coercitifs;
ils sont entretenus dans cette opinion par les lettres les plus
récentes de Berlin, qui représentent M. Ancillon comme n'étant pas
éloigné de rentrer dans le projet d'une déclaration des trois
cours à La Haye. Enfin, nous pensons tous qu'il n'est pas possible de
se déterminer à quelque chose de positif, avant de connaître la
réponse du cabinet de La Haye à notre note du 22 avril...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND

    «Paris, le 4 mai 1833.

    «Mon prince,

»Vous trouverez, mon prince, dans ma dépêche officielle, le résumé de
nos nouvelles de Constantinople. L'affaire ne tient plus qu'à un fil à
Alexandrie. Ibrahim se retire; j'ai tout lieu d'espérer que les
efforts réunis de tout le monde agiront sur le pacha et que nous
emporterons le tout. Mais, il n'en devient que plus nécessaire d'agir,
dès aujourd'hui, sur la Russie, qui fait ce qu'elle peut, me
mande-t-on de Constantinople, pour empêcher le dénouement, afin de
s'impatroniser tout à son aise dans le Levant, de bien s'établir et de
ne s'en aller qu'après mille difficultés. Je suppose que les derniers
événements parlementaires en Angleterre sont le seul obstacle à la
proposition dont vous m'avez parlé, et sur laquelle je me suis
empressé de vous répondre. Après la victoire, j'espère que nous allons
reprendre l'affaire d'Orient, sur nouveaux frais, et je vous conjure
de ne pas laisser le gouvernement anglais s'endormir encore une fois.

»Je ne sais ce que nous devons espérer ici des démarches des trois
cours à La Haye; les nouvelles de M. d'Eyragues[85] ne sont pas
rassurantes; il faut cependant en finir.--Les affaires vont bien ici;
tout annonce que la nouvelle session sera facile et courte...»

  [85] Le marquis d'Eyragues, diplomate français, alors secrétaire
  d'ambassade à La Haye, où il résidait depuis 1832. Il avait
  d'abord été envoyé à Copenhague en 1827. En 1835, il alla comme
  premier secrétaire à Constantinople, et fut plus tard accrédité
  comme ministre plénipotentiaire à Carlsruhe (1838), puis à Dresde
  (1845).


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 6 mai 1833.

    »Monsieur le duc,

»Monseigneur le duc d'Orléans est arrivé avant-hier à dix heures du
soir, après avoir fait une bonne traversée et un heureux voyage.

»J'ai reçu la dépêche et la lettre particulière que vous avez bien
voulu m'écrire le 4 de ce mois; celle que j'ai eu l'honneur de vous
adresser le 3 se trouve répondre aux observations que vous faites sur
l'affaire hollande-belge. Je sens comme vous la nécessité de terminer
cette affaire; mais il existe ici des exigences qui en rendent, pour
le moment, la prompte solution assez difficile. Il me semble que
l'argument qui se trouve employé dans le dernier paragraphe de votre
dépêche ne paraîtra pas sans réplique; car, il faut bien remarquer que
la première expédition de Belgique et la convention du 22 octobre ont
été des actes qui, par cela même qu'ils fortifiaient le ministère
français, ont contribué à affaiblir le ministère anglais; ce qui fait
qu'il n'y a pas parité dans les deux situations. La mesure de
l'embargo a déplu beaucoup en Angleterre, et la discussion à laquelle
elle donnera lieu jeudi ou vendredi prochain, à la Chambre des
communes, ne laissera pas que de produire une fâcheuse impression sur
l'opinion publique. Comme je vous l'indiquais dans ma dernière
dépêche, les nouvelles de Berlin affermissent encore le cabinet
anglais dans la résolution d'attendre le résultat des démarches des
trois cours à La Haye, et la réponse du gouvernement des Pays-Bas, à
notre note du 23 avril; cette réponse, d'après les lettres de M.
d'Eyragues, ne se ferait plus longtemps attendre...»

       *       *       *       *       *

En écrivant cette dépêche, je voulais calmer un peu l'ardeur du
gouvernement français qui, poussé par les Belges, était porté à
augmenter les rigueurs contre la Hollande au moment même où j'étais
persuadé que le roi des Pays-Bas allait céder, sinon sur tous les
points, du moins sur ceux qui étaient le plus importants pour la
Belgique, et, par conséquent, pour nous. Mon opinion ne tarda pas à se
trouver fondée, comme on le verra bientôt.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 13 mai 1833.

    »Monsieur le duc,

»J'ai eu l'honneur de vous annoncer que sir Pultney Malcolm avait été
appelé au commandement de la station anglaise dans la Méditerranée. Il
doit partir immédiatement et est chargé d'instructions et de pouvoirs
beaucoup plus étendus que ceux de son prédécesseur. M. Aston[86] a dû
vous en donner communication, ainsi que de ce qui a été écrit à ce
sujet à lord Ponsonby, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople.
L'amiral et l'ambassadeur doivent s'entendre avec l'amiral
Roussin, et on suppose ici que ce concert des deux puissances sera
suffisant pour assurer à leur politique dans le Levant l'influence
qu'elle doit y exercer dans les circonstances actuelles.

»Le cabinet anglais abandonne le projet de convention que lord
Palmerston m'avait promis de proposer aux trois cours. Le prince de
Lieven, auquel il a été communiqué, y a fait quelques objections dont
la principale nous a un peu surpris. Il pense que l'empereur de Russie
ne pourrait jamais consentir à entrer dans une convention qui
constitue un véritable acte d'intervention dans les affaires
intérieures de la Turquie. Sur l'observation de lord Palmerston qu'il
lui paraissait que l'envoi de vaisseaux et de troupes russes à
Constantinople était un acte d'intervention bien plus positif encore,
M. de Lieven a répondu qu'il ne pouvait pas être de cet avis.--Le
sultan, a-t-il dit, a sollicité des secours de l'empereur, qui les lui
a envoyés avec la ferme résolution de les laisser à la disposition de
la Porte ottomane, aussi longtemps qu'elle les jugerait nécessaires à
sa sûreté; mais avec la même résolution de les retirer aussitôt que le
sultan en témoignerait le désir. Il s'agit donc ici du secours d'un
allié et non d'une intervention.

»Quelque peu plausible que soit cette réponse, lord Palmerston a bien
voulu s'en contenter et ne pas poursuivre un projet qui lui paraissait
devoir rencontrer de nombreuses difficultés.

»Vous aurez pu juger vous-même si les instructions remises à l'amiral
Malcolm sont suffisantes pour amener une heureuse solution des
affaires d'Orient.

»Vous aurez appris par les journaux anglais le résultat de la
discussion qui a eu lieu vendredi, à la Chambre des communes, sur
l'embargo hollandais et sur l'état de la Turquie. Ce résultat, quoique
favorable au ministère, ne le rassure pas; et les plaintes assez
générales du commerce lui font impérieusement sentir la nécessité de
mettre fin aux affaires de Belgique; il serait bien difficile,
cependant, de le décider à recourir à des moyens plus puissants que
ceux qu'il a employés jusqu'à présent...»

  [86] Sir Arthur-Ingram Aston, diplomate anglais, né en 1798,
  était en 1833 secrétaire d'ambassade à Paris. En 1840, il fut
  nommé ministre à Madrid.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 13 mai 1833.

    »Mon prince,

»Il n'est bruit ici que de la magnificence de vos fêtes. Le roi est
transporté de joie de l'accueil que l'on fait en Angleterre à M. le
duc d'Orléans[87], et il vous attribue avec raison la plus grande
partie de cette bonne volonté universelle. J'en suis, pour ma part,
d'autant plus réjoui, que cela répond aux bruits que nos ambassadeurs
ici s'efforcent souvent de répandre d'un refroidissement entre la
France et l'Angleterre.

»Ce qui y répond encore mieux, ce sont les instructions de lord
Ponsonby, que M. Aston m'a communiquées ce matin, et celles données
par l'amirauté à sir Pultney Malcolm. Ces instructions sont, à très
peu de chose près, conformes aux nôtres, et je vois que nous
allons commencer à marcher du même pied en Orient. J'attends avec
impatience à toute minute les nouvelles d'Alexandrie, que le
télégraphe m'a annoncées; j'espère qu'elles nous apportent la
conclusion de l'affaire de ce côté. Reste à faire déguerpir les
Russes.

»Si vous pouvez terminer honorablement et utilement l'affaire de la
convention provisoire avec la Hollande, vous rendrez grand service au
roi des Belges, qui ne sait plus où donner de la tête. En tout cas,
nous sommes prêts à aller aussi loin qu'on le voudra dans les mesures
coercitives. Les Chambres sont disposées à patienter, si cela est
nécessaire, et à nous approuver de tout ce que nous ferons
d'énergique. Les choses vont au mieux à l'intérieur, et jamais la
prospérité n'a repris avec un tel degré de rapidité. La tranquillité
se rétablit partout. Si rien ne nous trouble de l'extérieur, il ne
restera plus trace, dans un an, de l'agitation causée par la
révolution de Juillet.

»Vous verrez dans le _Moniteur_ de demain tout le détail des
déclarations de Madame la duchesse de Berry; cela finit d'une manière
un peu burlesque et moins honteuse qu'il n'était permis de
l'espérer[88]...»

  [87] Le duc d'Orléans est arrivé et j'ai dîné avec lui hier chez
  Talleyrand. Il est merveilleusement embelli depuis que je l'ai vu
  à Paris en 1830. Déjà alors il était très bien, mais, depuis, il
  est devenu un homme et un très joli garçon, et il a les manières
  et le maintien qui conviennent à son rang, il a vraiment une
  excellente mine de prince héritier, et d'après la conversation
  que j'ai eue avec lui, son intelligence m'a paru s'être
  développée aussi bien que sa personne...» (_Lord Palmerston à Sir
  William Temple, 7 mai 1833_, op. cit.).

  [88] La duchesse de Berry venait de déclarer qu'elle était mariée
  au comte de Luchesi-Palli.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 17 mai 1833.

    »Mon cher duc,

»Votre amitié veut m'attribuer un peu des succès de M. le duc
d'Orléans à Londres; je conviendrai peut-être, de vous à moi, que
je n'y suis pas parfaitement étranger; mais il est vrai de dire qu'on
ne saurait être mieux, à tous les égards, que ne l'est notre jeune
prince. _La duchesse de Cumberland_[89]!!! vient de charger madame de
Dino d'engager M. le duc d'Orléans à diriger sa promenade de dimanche
vers Kew, où elle veut lui offrir un déjeuner. Pour le coup, ce sont
là les grosses cloches qui sonnent, et je crois que la liberté rendue
à la prisonnière de Blaye n'est pas étrangère à une attention aussi
marquée, et que je n'allais pas jusqu'à espérer.

»En vous envoyant hier la note de M. Dedel[90], j'ai omis de vous dire
qu'il valait mieux n'en pas laisser prendre de copie à M. Lehon. Il y
aurait à craindre qu'il ne la fît publier trop tôt à Bruxelles, et
c'est ce qui m'a décidé à en donner seulement lecture à M. Van de
Weyer. D'ailleurs, si comme cette note nous le fait espérer, nous
arrivons bientôt à une convention préliminaire, nous devons nous tenir
en garde contre les prétentions belges qui, plus d'une fois encore,
nous gêneront.

»Je suis charmé que les instructions données à lord Ponsonby et à
l'amiral Malcolm, vous satisfassent. Les circonstances données, je
crois, en vérité, que c'est quelque chose d'obtenir ce que l'on vient
de faire.

»Espérons qu'il sortira enfin une convention préliminaire et
tranquillisante de la dernière note de M. Dedel à laquelle il me
semble qu'il y a peu d'objections à faire. Vous remarquerez sûrement
que le titre de grand-duc de Luxembourg est omis. Est-ce avec
intention? Nous aurons demain ou après-demain une conférence avec M.
Dedel. Je vous écrirai dès qu'il y aura quelque chose de décidé...»

  [89] Frédérique de Mecklembourg-Strélitz, sœur de la reine
  Louise de Prusse, née en 1778, mariée en 1815 à Ernest-Auguste
  duc de Cumberland, fils de Georges III, roi d'Angleterre, plus
  tard roi de Hanovre. La duchesse de Cumberland mourut en 1841.

  [90] La note du 16 mai par laquelle, après une longue discussion,
  M. Dedel déclarait que «jusqu'à la signature d'un traité
  définitif, Sa Majesté Néerlandaise s'engageait à ne pas
  recommencer les hostilités avec la Belgique et à laisser la
  navigation de l'Escaut entièrement libre».

    «Le 20 mai 1833.

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
sous le numéro 59, ainsi que les ratifications du traité
supplémentaire qui règle l'ordre de succession au trône de Grèce[91].

»Nous avons eu, avant-hier et aujourd'hui, des conférences de
plusieurs heures entre lord Palmerston, M. Dedel et moi, et, si
j'osais croire à la réalisation d'une espérance si souvent trompée, je
vous dirais que demain, peut-être, nous signerons la convention
préliminaire. M. Dedel, que je quitte à l'instant, hésite encore pour
un article explicatif que nous lui avons proposé, et s'il ne se décide
pas d'ici à demain, il en référera à La Haye; ce sera alors un nouveau
retard de huit jours. Dans le cas où un examen attentif de ses
instructions, lui persuaderait qu'il est autorisé à consentir à ce que
nous lui proposons, la convention serait signée demain.

»Je n'ai pas besoin de vous assurer que je fais tout ce qui est en mon
pouvoir pour hâter la solution d'une affaire dont personne plus que
moi n'apprécie l'importance. J'aurai l'honneur de vous écrire à
l'issue de la conférence que nous devons avoir demain...»

  [91] Ce traité supplémentaire signé le 30 avril 1833 avait pour
  but de préciser et de compléter les dispositions de l'article 8
  de la convention du 7 mai qui réglait la succession au trône de
  Grèce. Il portait que la succession à la couronne tant dans la
  branche du roi Othon que dans celles des princes Luitpold et
  Adalbert, lesquelles avaient été éventuellement substituées à
  celle du prince Othon, devait être établie de mâle en mâle par
  ordre de primogéniture. Les femmes ne seraient habiles à succéder
  à la couronne que dans le cas de l'extinction totale des
  héritiers mâles légitimes dans les trois branches.

    «Le 21 mai 1833.

»Cette fois, mes espérances n'ont point été déçues, et j'ai l'honneur
de vous transmettre la convention préliminaire que je vous annonçais
hier et que nous venons de signer avec M. Dedel[92]. Elle renferme
toutes les stipulations qui me paraissaient essentielles à obtenir:
car il résulte évidemment de cette convention que la Belgique se
trouve dans la position la plus _favorable_, et que celle du roi des
Pays-Bas est tellement _défavorable_ qu'il doit être promptement amené
à demander lui-même un traité définitif. L'ouverture de l'Escaut et le
non-payement des intérêts de la dette par la Belgique, lui en
imposeront bientôt l'obligation. Je crois donc avoir rempli
complètement les intentions du gouvernement du roi en concluant un
arrangement qui contient tout ce qu'il était possible de demander
en ce moment au gouvernement néerlandais.

»Vous remarquerez que nous avons fait ajouter à la suite un article
séparé, qui est explicatif de l'article III, sur le sens duquel nous
ne voulions laisser aucune incertitude. Nous avions d'abord demandé
qu'il fût inséré dans le traité; mais, M. Dedel, que nous avons décidé
avec la plus grande difficulté à adopter cet article, s'est opposé à
ce qu'il fût compris dans la convention elle-même, par un motif qui
nous a paru assez fondé: c'est qu'une explication qui suivrait
immédiatement l'article III aurait l'air de jeter du doute sur la
bonne foi de la rédaction proposée par le roi des Pays-Bas, et que
nous devions au moins cette légère satisfaction à son gouvernement et
à lui-même, qui craindrait de s'exposer aux reproches de son souverain
en consentant à son insertion, telle que nous la désirions. Nous avons
cédé avec d'autant plus de facilité sur ce point, que la question en
elle-même est très peu importante, puisque l'article explicatif doit
être ratifié en même temps que la convention et avoir la même valeur
qu'elle.

»Vous jugerez convenable de ne rien publier de la convention avant le
terme de dix jours fixé pour l'échange des ratifications.

»Le gouvernement du roi sentira sans doute, après que cette convention
aura été ratifiée, que le moment est venu de provoquer un désarmement
en Belgique. Il serait peut-être utile, dès à présent, d'insinuer
cette mesure à Bruxelles; c'est celle qui, plus que toute autre,
hâtera l'arrangement définitif: car, la Belgique désarmant, l'armée
hollandaise se débandera ou sera bientôt licenciée, et le gouvernement
néerlandais se trouvera par cela même forcé de mettre fin à un
état de choses qui compromet si gravement son existence.

»M. le duc d'Orléans est parti ce matin pour Liverpool et Manchester:
Son Altesse Royale sera de retour à Londres le 28...»

  [92] Par cette convention, le roi Guillaume promettait le
  maintien de l'armistice, la liberté de la navigation de l'Escaut
  et de la Meuse, la liberté de communication entre Maestricht, le
  Brabant et l'Allemagne. D'un autre côté l'embargo sur les navires
  hollandais était levé, et les prisonniers de guerre mis en
  liberté. L'article explicatif dont il est question quelques
  lignes plus bas était ainsi conçu:

  Il est convenu entre les hautes parties contractantes que la
  stipulation relative à la cessation des hostilités, renfermée dans
  l'article III de la convention de ce jour, comprend le grand-duché
  de Luxembourg et la partie du Limbourg occupée provisoirement par
  les troupes belges. Il est également entendu que, jusqu'à la
  conclusion du traité définitif dont il est fait mention dans ledit
  article III de la convention de ce jour, la navigation de l'Escaut
  aura lieu telle qu'elle existait avant le 1er novembre 1832.--Le
  présent article aura la même force et valeur...


LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 mai 1833.

»J'ai reçu votre lettre du 14, mon prince, et vous remercie des bons
renseignements qu'elle contient. Les succès du voyage auquel vous
présidez si bien auront ici un fort bon retentissement; non qu'il
faille espérer que notre faubourg Saint-Germain soit disposé à
entendre sitôt raison, mais parce que ses mauvaises volontés en seront
au moins un peu gênées et parce qu'il trouvera moins d'oreilles
ouvertes à ses insipides moqueries.

»L'événement de Blaye nous est arrivé plus tôt que nous ne le
comptions; mais je dis comme vous qu'à tout prendre, le résultat a été
satisfaisant. Il ne paraît pas qu'il ait causé chez vous aucun
embarras dans la situation du prince, et c'était là un des points
essentiels.

»Je vous remercie de l'appui que vous avez su donner à mon vœu
d'amnistie; ce vœu, je l'avoue, est devenu une idée fixe, et je ne
comprends pas que tout le monde ne comprenne pas que c'est une issue
indispensable; la seule même par laquelle on puisse sortir utilement
et honorablement d'une grande crise politique. Si on manque l'occasion
du départ de la duchesse de Berry, je ne puis imaginer quand il
s'en pourra représenter une aussi favorable.

»Je ne vous parle pas de nos affaires intérieures; leur amélioration
saute aux yeux, et quant à celles du dehors, vous en savez sur ce
point cent fois plus long que moi.

»Je n'ai certes pas donné ni les mains, ni mon approbation à la mesure
prise au sujet du décès de notre pauvre Dalberg[93]. Je suis, au
contraire de ceux qui réclament fortement contre et qui voudraient
même amener une décision positive avec laquelle on serait, pour
l'avenir, à l'abri de semblables avanies, dont le moindre inconvénient
est, et sera toujours, la complète inutilité[94]. On parle tant des
conséquences de la révolution de Juillet; il me semble que celle-ci ne
se peut refuser.

»Veuillez recevoir, mon prince, avec votre bienveillance accoutumée,
les assurances de mon plus sincère attachement.»

  [93] Le duc de Dalberg était mort le 27 avril au château de
  Hernsheim près de Worms à l'âge de cinquante-neuf ans.

  [94] A la suite de la mort du duc de Dalberg, le gouvernement
  avait fait mettre les scellés sur ses papiers qu'il revendiquait
  à cause des fonctions que le duc avait remplies (_Note de M. de
  Bacourt_).


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 24 mai 1833.

    »Mon prince,

»Recevez mes sincères félicitations; vous avez opéré comme toujours,
c'est-à-dire le mieux du monde. Si le roi des Belges a la moindre
sagesse maintenant, il s'établira tranquillement dans la
convention provisoire; renverra la moitié de son armée et déclarera
bien haut qu'il est tout prêt à signer un traité définitif; mais qu'il
souhaite que ce soit le plus tard possible, attendu que le provisoire
est tout à son avantage. S'il agit ainsi, et s'il parle ainsi, nous
aurons le traité définitif avant peu.

»Pendant que vous faisiez ainsi merveille, nous courions ici un risque
véritable: la discussion de l'emprunt grec a été des plus pénibles, et
nous ne l'avons emporté qu'en en faisant, bon jeu bon argent, une
question de cabinet[95]. Du reste, la session marche à son terme, et
dans six semaines tout sera fini...»

  [95] D'après la convention du 7 mai 1832, qui donnait le trône de
  Grèce au roi Othon, les puissances signataires (France, Russie,
  Angleterre) s'étaient engagées à garantir un emprunt de soixante
  millions que le jeune roi allait contracter. Les premiers revenus
  de la Grèce étaient exclusivement affectés aux intérêts et au
  fonds d'amortissement de cet emprunt. Le 24 janvier 1833, le
  cabinet français déposa un projet de loi pour l'autoriser à
  donner sa garantie. Il fut, le 4 avril, l'objet d'un rapport
  favorable du colonel Paixhans. L'affaire ne vint en discussion
  que le 18 mai. Le projet, ardemment combattu par l'opposition,
  nécessita quatre jours de débats. Il fut enfin voté par 175 voix
  contre 112. Quinze jours plus tard il fut également voté par les
  pairs à la majorité de 91 voix contre 9.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 27 mai 1833.

    »Mon cher duc,

»... On a suivi ici avec beaucoup d'intérêt la discussion de la
garantie de l'emprunt grec à la Chambre des députés, et je dois vous
dire, monsieur le duc, que l'opinion a été unanime sur les différents
discours que vous avez prononcés à cette occasion. On a généralement
admiré l'exposé si vrai, et en même temps si brillant, que vous avez
fait de toutes les négociations sur la Grèce. Il s'agissait du reste,
dans cette affaire, d'une question constitutionnelle d'une haute
importance, et vous avez très bien défini les droits que donne, et les
limites qu'impose aux Chambres, leur intervention dans les
transactions diplomatiques conclues par le gouvernement.

»J'ai l'honneur de vous adresser une dépêche qui est arrivée ce matin
de La Haye et qui vous apprendra le bon effet qu'y a produit la
convention signée le 21. On doit, ce me semble, trouver dans cette
circonstance une nouvelle preuve de l'inconvénient qu'il y aurait eu à
se laisser trop préoccuper par quelques récits exagérés. Si on s'en
était rapporté aux informations qui, depuis plusieurs mois, étaient
transmises de différents côtés, nous aurions dû croire que la
résistance de la Hollande était insurmontable et qu'elle était
soutenue par les trois cours du Nord. Nous voyons aujourd'hui que ces
informations étaient plutôt le résultat d'impressions personnelles et
peut-être d'inexpérience dans les affaires, que d'une connaissance
approfondie de l'état de choses et des lieux.

»On pense que les ratifications de La Haye arriveront le 29. M. Dedel,
que je viens de voir et qui a reçu aussi les nouvelles les plus
satisfaisantes de La Haye, les attend pour ce jour-là.

»M. le duc d'Orléans est revenu aujourd'hui à quatre heures de
Liverpool. Son Altesse Royale se propose d'assister demain au
drawing-room de la reine, et de partir ensuite pour Deal afin
d'inspecter l'escadre française stationnée aux Dunes...»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 25 mai 1833.

    »Mon cher prince,

»Je ne veux pas différer davantage à vous exprimer combien je suis
sensible à l'accueil qui vient d'être fait à mon fils en Angleterre,
et combien j'apprécie toute la part que vous avez eue à préparer et à
obtenir ce succès, auquel son importance réelle et mes vieux
sentiments pour cet admirable pays me font attacher le plus grand
prix. Ce succès confirmera mon fils dans ces sentiments, et cela seul
serait un grand bien pour nos deux nations. Il le sent vivement, et me
demande de vous bien témoigner, et particulièrement à madame de Dino,
combien il est sensible à tout ce que vous avez fait pour lui dans
cette circonstance. J'espère qu'elle me permettra aussi de m'associer
à ce remerciement, en attendant que je puisse le lui réitérer
moi-même.

»Je vous prie, mon cher prince, de rechercher et de saisir une
occasion de témoigner, de ma part et de celle de la reine, au roi et à
la reine d'Angleterre, combien nous sommes sensibles à l'accueil
qu'ils ont fait à notre fils, et à toutes les attentions dont il a été
l'objet de leur part. Vous serez de même mon fidèle interprète auprès
des princes et princesses de la famille royale, aussi bien que de
toutes les autres grandeurs anglaises et étrangères, et vous leur
direz surtout combien j'ai joui et combien je suis touché de la
manière dont mon fils a été reçu en Angleterre.

»_And the last not least_: j'ai encore à vous faire mon compliment de
la signature de la convention du 21 mai, avec M. Dedel. Je la
regarde comme assurant la conclusion pacifique de la grande tâche que
je m'applaudis tant de vous avoir confiée, et que vous avez conduite
avec tant d'habileté et de succès. J'espère et je crois qu'on en sera
satisfait à Bruxelles, et qu'elle y produira l'effet que je regarde
comme le point décisif de la question, c'est-à-dire que la dépense
sera réduite dans les limites du revenu. Une fois cet équilibre
établi, nous attendrons avec beaucoup de patience et de résignation le
moment où le roi des Pays-Bas jugera à propos de signer le traité
définitif.»

»Vous connaissez depuis longtemps, mon cher prince, toute mon amitié
pour vous.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 26 mai 1833.

    »Mon prince,

»Vous trouverez dans la dépêche officielle que je vous adresse par
estafette nos dernières nouvelles de Constantinople: elles vont
jusqu'au 8 mai.

»Le fait important, c'est la décision prise par le grand seigneur de
céder Adana à Ibrahim, et la partie importante de ce fait, c'est que
ce soit lord Ponsonby qui l'ait conseillé; cela engage le gouvernement
anglais plus que je n'aurais osé l'espérer. Maintenant tout est fini
_de droit_, et il n'y a plus de prétexte pour les Russes à rester.
Mais, _de fait_, il pourrait bien en être autrement.

»L'amiral Roussin m'écrit une lettre où il semble fort inquiet des
efforts du comte Orloff pour rompre tout cet arrangement et établir
d'une manière durable, sinon définitive, les Russes à Constantinople;
il paraît même craindre que des dispositions ne se fassent, en secret,
pour appeler de nouvelles forces russes dans le Bosphore. Je ne sais
pas exactement quelle importance nous devons attacher à ses
appréhensions[96]. Ce théâtre de Constantinople est si mobile que les
choses y changent du blanc au noir dans une demi-journée. Toutefois,
sa lettre est conçue dans des termes tellement alarmants, qu'elle nous
a donné beaucoup à penser. J'ai cru devoir, _par extraordinaire_, la
soumettre au conseil, et le conseil a été unanimement d'avis que je
vous écrivisse à ce sujet, en vous priant de sonder le cabinet anglais
sur ses intentions dans le cas où la Russie jetterait à peu près le
masque, ferait rompre par la Porte tous les engagements pris sous
notre garantie commune et travaillerait à peu près ouvertement à
s'établir dans le Bosphore, sous l'apparence de protéger le sultan.

»Le conseil a été d'avis de faire équiper à Toulon deux vaisseaux de
plus et de les expédier à l'amiral Hugon[97]; ces deux vaisseaux
seront prêts dans vingt jours, c'est-à-dire le 15 de juin ou
environ. Comme nous ne voudrions pas que cet accroissement de forces,
qui rendra l'escadre française supérieure à l'escadre anglaise,
excitât de la jalousie à Londres, nous désirons que vous en fassiez
part à lord Palmerston, en lui demandant de renforcer également
l'escadre anglaise.

»Mais le point le plus important sur lequel nous désirerions nous
entendre avec le cabinet britannique, c'est la modification à faire
subir aux instructions des amiraux.

»En ce moment, les instructions de l'amiral Malcolm sont parfaitement
en harmonie avec celles de l'amiral Hugon. Ils doivent se réunir dans
les environs de Smyrne, tout étant fini du côté de l'Égypte: ils ont,
l'un et l'autre, ordre d'attendre des instructions nouvelles, avant de
tenter de passer les Dardanelles; mais les distances sont si grandes,
qu'il nous paraît qu'on risquerait beaucoup à persister dans de
semblables dispositions. Il vaudrait mieux, à notre avis, indiquer
d'avance, et dès aujourd'hui, dans quelles circonstances les deux
ambassadeurs à Constantinople seraient autorisés à ordonner aux
amiraux de mettre ce point à couvert de la prise de possession par les
Russes. Il nous paraît que cette autorisation devrait leur être donnée
dans deux cas:

»1º Si les forces russes leur donnent lieu de craindre, par leurs
mouvements, qu'elles ne veuillent s'emparer elles-mêmes des
Dardanelles;

»2º Si, après la paix faite et conclue comme elle l'est en ce moment,
de nouveaux renforts sont appelés d'Odessa ou de Bucarest, car ces
renforts ne peuvent avoir d'autre but que de s'assurer une position
inexpugnable.

»Bien entendu qu'après avoir franchi les Dardanelles, les deux
escadres s'arrêteraient, ne s'approcheraient point de Constantinople,
éviteraient toute agression et se contenteraient de repousser la force
par la force, en cas de besoin.

»Le conseil a également décidé que notre chargé d'affaires a
Saint-Pétersbourg serait chargé de déclarer, en termes mesurés mais
décisifs, que le cabinet de France s'attend, à présent que la paix est
faite, que les Russes ne se prévaudront d'aucun vain prétexte pour
séjourner à Constantinople, et qu'ils imiteront l'exemple que nous
avons donné cette année même en Belgique. C'est également l'attitude
que je prends vis-à-vis M. Pozzo.

»Veuillez, mon prince, communiquer ce que vous jugerez convenable dans
tout ceci au cabinet de Londres, et nous tenir au courant de ses
dispositions.»

  [96] Un arrangement était effectivement intervenu le 5 mai entre
  le sultan et le pacha d'Égypte, à la suite duquel Ibrahim se
  retira en deçà du Taurus. A cette nouvelle qui dérangeait tous
  ses plans, l'empereur Nicolas envoya à Constantinople le comte
  Orloff avec les pouvoirs les plus étendus. Les appréhensions
  manifestées par l'amiral Roussin n'étaient que trop fondées,
  puisque, ainsi qu'on le verra dans le suite de ce récit, le
  plénipotentiaire russe réussit à signer avec la Turquie un traité
  d'alliance défensive (8 juillet). Ce n'est qu'après la signature
  de ce traité qui mettait en réalité la Turquie à la merci du czar
  Nicolas que la flotte russe repassa le Bosphore.

  [97] Le baron Hugon, né en 1783, engagé en 1795, fit comme
  capitaine de vaisseau la campagne de Navarin. En 1831, il fut
  nommé contre-amiral et chargé de réprimer la piraterie grecque en
  Orient. Il devint vice-amiral en 1840. Sénateur en 1852, il
  mourut en 1862.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 29 mai 1833.

    »Monsieur le duc,

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous
le numéro 63, et qui était relative aux affaires d'Orient.

»Je viens d'avoir à ce sujet une longue conversation avec lord
Palmerston, qui a les mêmes nouvelles que vous, à peu près, de
Constantinople. Il pense que la cession d'Adana, une fois consentie
par la Porte, peut être regardée comme définitivement conclue, et
qu'il n'y a plus aucun prétexte pour la prolongation du séjour des
Russes dans le Bosphore. Il a déjà écrit dans ce sens au ministre
d'Angleterre à Pétersbourg, et il va renouveler les ordres qu'il
lui avait donnés et les rendre encore plus positifs.

»Lord Palmerston se refuse à croire que le sultan, à l'instigation des
Russes, revienne sur la cession d'Adana, après les représentations qui
lui auront été faites à cet égard par les ambassadeurs de France et de
la Grande-Bretagne; mais il approuve cependant la mesure adoptée par
le gouvernement du roi d'envoyer deux vaisseaux de plus dans
l'Archipel, et il a ajouté que la même mesure serait prise par le
gouvernement anglais. Deux des bâtiments qui, par suite de la
convention du 21 mai, ne seront plus employés sur les côtes de
Hollande, vont être expédiés immédiatement pour rejoindre l'escadre de
l'amiral Malcolm.

»Quant à l'envoi de pouvoirs aussi étendus que ceux que le
gouvernement du roi proposait d'adresser aux ambassadeurs de France et
d'Angleterre à Constantinople, lord Palmerston ne voudrait dans aucun
cas, y consentir, et à cet égard, je partage son opinion.

»En effet, ne semblerait-il pas exorbitant d'accorder à un ambassadeur
la faculté de prendre, sans avoir préalablement consulté son
gouvernement, une résolution qui peut amener la guerre? L'inconvénient
des distances, quelque grand qu'il soit, dans les circonstances
actuelles, ne pourrait jamais justifier l'adoption d'un tel parti. Je
vous avoue que, pour mon compte, je ne voudrais pas plus donner que
recevoir de pareils pouvoirs.

»Il me paraît que rien ne pourra faire changer sur ce point l'opinion
de lord Palmerston, qui est aussi celle de tous les ministres ses
collègues qu'il a consultés au conseil de cabinet, tenu ce matin...»

    «Le 31 mai 1833.

»Dans la dépèche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 de
ce mois, vous me demandez de vous faire connaître ma manière de voir
sur la proposition de M. de Metternich à M. le comte de
Sainte-Aulaire, au sujet des affaires d'Orient[98]. J'éprouve, je
l'avoue, un certain embarras à répondre, en cette circonstance, à la
confiance que vous voulez bien me témoigner. La question d'Orient a
été, depuis six mois, appréciée dans des vues si diverses et souvent
si opposées; elle a été le motif de projets si incertains et si
mobiles, tour à tour acceptés et refusés; elle a mis en mouvement tant
d'intérêts différents, qu'il deviendra impossible, à mon avis,
d'arrêter un plan de conduite vraiment utile pour la résoudre, tant
que les puissances qui sont appelées à cette œuvre n'auront pas
adopté un principe unique, celui de la conservation de l'empire
ottoman, assurée, du moins pour quelque temps, par la paix qui vient
d'être signée.

»On ne peut pas s'étonner de la confusion qui a régné sur ce point,
dans les différents cabinets de l'Europe, un seul excepté, quand on
examine les sentiments divers qui les dirigeaient. Tous, à l'exception
du cabinet russe, envisageaient l'état de l'empire ottoman, d'après
des considérations relatives. Ainsi, on a vu l'Autriche dominée par
ses inquiétudes sur l'Allemagne et l'Italie; la France, favorisant,
peut-être sans s'en rendre compte, les intérêts du pacha d'Égypte, et
les abandonnant ensuite; l'Angleterre, témoignant une froideur qui a
été même jusqu'à l'indifférence. La Russie, seule, comme je le
disais, a marché vers un but positif. Aussi, par son action,
habilement conduite il faut en convenir, est-elle arrivée à un
résultat qui, s'il est avantageux pour elle, n'en est que plus
dangereux pour l'Europe.

»J'éprouve le besoin de rappeler ici, monsieur le duc, les différentes
démarches que j'ai été dans le cas de faire près du cabinet
britannique sur les affaires du Levant, afin de montrer que, pour ma
part, je n'ai jamais négligé ce qui pouvait concourir à une heureuse
solution de ces affaires.

»Vers la fin du mois de janvier dernier, je communiquai à lord
Palmerston, comme le constate la dépêche que j'eus l'honneur de vous
écrire, sous le numéro 57[99], un plan d'action en commun entre
l'Angleterre, la France et l'Autriche. Ce plan, qui, je crois, offrait
de grands avantages et qui avait été d'abord favorablement accueilli
par les ministres anglais, ne fut pas adopté par M. de Metternich, qui
répondit qu'il avait la plus complète confiance dans la loyauté et
dans les assurances de l'empereur Nicolas. Les choses restèrent ainsi,
livrées à elles-mêmes, ou plutôt à l'influence russe, qui ne s'était
pas endormie.

»A la fin de février, l'amiral Roussin conclut avec la Porte, une
convention imprudente, qui établit d'abord une funeste sécurité parmi
les puissances. Je dis imprudente, puisque cet ambassadeur, avant de
la conclure, ne s'était pas assuré des intentions du pacha d'Égypte,
qu'il ne put pas décider à se rendre à ses vues.

»Les Russes débarquèrent aux Dardanelles, et, d'accord avec la
Porte, en occupèrent différents points. Ce fut alors que je proposai
aux ministres anglais un nouveau plan qui consistait encore dans une
action commune des puissances; mais, pour cette fois, je croyais qu'il
fallait réclamer le concours de la Russie, qui, s'il présentait, à la
fin de janvier, les inconvénients que j'indiquais à cette époque,
était devenu une nécessité depuis qu'ils occupaient Constantinople.
Vous avez su, monsieur le duc, que ce plan n'avait pas eu beaucoup
plus de succès que le premier près du cabinet britannique, et qu'on
s'était borné à l'envoi de nouvelles instructions qui devaient avoir
peu d'influence sur la question principale, celle du maintien de
l'empire ottoman, libre de tout protecteur, comme de tout ennemi.

»M. de Metternich a plusieurs fois, j'en conviens, proposé de
s'entendre pour arriver à cet important résultat; mais on doit
reconnaître que ses projets n'étaient pas plus utiles que celui qu'il
vient de développer récemment à M. le comte de Sainte-Aulaire.

»La paix est enfin signée, et, quoi qu'il en soit des projets faits
jusqu'ici, je crois qu'il faut aujourd'hui les considérer comme
annulés par le fait même de la paix conclue entre le sultan et le
pacha d'Égypte, et nous tenir à ce fait comme à celui qui domine
désormais toute la question d'Orient. Il faut déclarer hautement que
nous regardons cette paix comme mettant fin à tout, et ne pas élever
le moindre doute sur la retraite immédiate des Russes.

»Mon opinion serait donc de répondre aux ouvertures de M. de
Metternich qu'une réunion quelconque des puissances, pour s'entendre
sur cette affaire, est devenue inutile, puisqu'il n'y a plus rien à
arranger, et que la cession du district d'Adana n'est que la
conséquence d'une transaction entre le sultan et le pacha,
c'est-à-dire entre le souverain et son vassal, dans laquelle les
puissances n'ont aucun droit d'intervenir.

»Je suis porté à croire ce parti le meilleur, parce que celui qui est
proposé par M. de Metternich rejetterait dans l'incertitude,
encouragerait les tergiversations du sultan, et servirait de prétexte
aux Russes pour ne pas se retirer de Constantinople. Il ferait
certainement perdre au sultan le peu de force morale qui lui reste,
et, dans l'état actuel de faiblesse de l'empire ottoman, le livrerait
à des dangers de toute espèce, en provoquant la révolte des pachas qui
soulèveraient aisément les peuples contre une intervention européenne.

»La marche que je propose de suivre est d'ailleurs parfaitement
d'accord avec le langage que vous avez tenu à M. le comte Pozzo et à
M. d'Appony et à celui que vous avez prescrit au chargé d'affaires de
France à Pétersbourg; elle s'accorde également avec la manière de voir
de lord Palmerston qui, je pense, avec raison, ne veut pas plus de
conférences à Vienne qu'à Constantinople, où j'avais, il y a quelque
temps, et dans d'autres circonstances, proposé de les établir, et nous
croyons l'un et l'autre qu'en présence d'une volonté exprimée par
toutes les puissances, la cour de Russie n'hésitera pas à rappeler ses
troupes de Constantinople.»

  [98] Voir page 144 et note.

  [99] Voir la dépêche du 28 janvier, p. 110.

    «Le 2 juin 1833.

»Le prince de Lieven a reçu hier des lettres de Pétersbourg, qui, en
l'informant de la signature de la paix entre le sultan et le
pacha, lui annoncent l'intention formelle de l'empereur Nicolas de
rappeler ses troupes aussitôt que la demande lui en sera faite par le
sultan. Cela s'accorde avec ce que nous pressentions ici, et j'avoue
que je suis porté à croire dans cette circonstance aux assurances de
la Russie...

»Nous avons remis aujourd'hui, lord Palmerston et moi, à M. Van de
Weyer la note dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie[100].
Son objet est, comme vous le remarquerez, d'obtenir du gouvernement
belge l'exécution immédiate des articles de la convention du 21 mai,
qui concernent la Belgique...»

  [100] Note du 1er juin. M. Van de Weyer répondit le 10 juin par
  une note adressée à lord Palmerston et à M. de Talleyrand, dans
  laquelle il déclarait accepter la convention du 21 mai.

    «Le 4 juin 1833.

»J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la note par laquelle
lord Palmerston et moi avons communiqué la convention du 21 mai aux
plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie à Londres, et de
la réponse qui m'a été adressée par M. le prince de Lieven et qui est
identique avec celle des deux autres plénipotentiaires.

»En lisant cette réponse, vous remarquerez que les plénipotentiaires
ne prennent aucun engagement, et cela s'explique tout naturellement,
puisqu'ils ont été informés par le secrétaire de l'ambassade
hollandaise, arrivé hier à Londres, que le gouvernement néerlandais
s'était adressé aux trois cabinets de Vienne, de Berlin et de
Pétersbourg, pour s'entendre avec eux sur la reprise de la négociation
avec les cinq puissances[101]. Les plénipotentiaires doivent,
conséquemment, connaître le résultat de cette démarche et les
instructions qu'elle provoquera de la part de leurs cours respectives,
avant de manifester une opinion qui, d'ailleurs n'aurait été que
personnelle de leur part dans cette circonstance. Cependant, comme en
dernier lieu, la Prusse a parlé à La Haye, au nom des trois
puissances, il serait possible que la réponse de Berlin fût suffisante
pour décider les trois plénipotentiaires à rentrer dans la conférence.

»On doit supposer que le roi des Pays-Bas, en s'adressant aux trois
cours du Nord leur aura fait part des prétentions qu'il élèvera lors
de la négociation définitive; mais, quoi qu'il en soit, nous sommes en
droit de nous attendre que la première communication qui sera
faite à la conférence par le plénipotentiaire néerlandais renfermera
les chiffres du cabinet de La Haye sur les points financiers qui
restent à régler. S'il en était autrement, et que le roi des Pays-Bas
inventât de nouvelles difficultés qui tendraient à prolonger la
négociation, on pourrait peut-être proposer un ajournement qui
déplairait certainement en Hollande, et qui n'aurait aucun
inconvénient pour nous, puisque, aujourd'hui, la Belgique, placée dans
une situation beaucoup plus avantageuse que ne pourra la rendre le
traité définitif, est, par conséquent, en mesure d'attendre patiemment
que le gouvernement néerlandais revienne à des idées plus
raisonnables...

»Vous trouverez dans les journaux anglais d'aujourd'hui le récit
détaillé de la séance de la Chambre des pairs d'hier soir. Le duc de
Wellington a fait la motion d'une adresse au roi, pour demander le
maintien de la stricte neutralité du gouvernement anglais dans la
lutte qui existe entre les deux princes de la maison de Bragance.
Cette motion, qui a été combattue par les ministres, a fini par être
adoptée à quatre-vingt-huit voix contre soixante-huit. On pense que
c'est une défaite, mais qu'elle sera sans importance pour le
ministère...

  [101] Il y eut à ce moment une tentative de rapprochement très
  marquée entre le cabinet de La Haye et les trois cours du
  continent, particulièrement celle de Berlin. M. Ancillon y
  donnait les mains. M. Bresson, le 11 juin, annonçait non sans une
  surprise mêlée d'inquiétude l'arrivée inopinée à Berlin du prince
  Frédéric des Pays-Bas. Le 13, il rendait compte au département
  d'un entretien qu'il avait eu à ce sujet avec M. Ancillon. «Le
  prince Frédéric, lui avait dit le ministre prussien, est tombé à
  Berlin comme une bombe dans une maison: personne n'en a été plus
  surpris que le roi lui-même.» Suivant M. Ancillon, le prince
  s'est annoncé comme envoyé par le roi, son père, pour remercier
  le roi de Prusse et, en sa personne, les empereurs d'Autriche et
  de Russie de la part qu'ils avaient prise à la conclusion de la
  convention provisoire.--M. Bresson ajoutait qu'il remarquait un
  changement dans la cour de Berlin. Elle désirait, disait-il, voir
  la conférence abandonner son caractère d'arbitre pour prendre
  celui de médiatrice. Il rappelait que quelques mois auparavant
  (_Dépêche de M. Bresson, du 12 mars_) il avait déjà attiré
  l'attention du cabinet français sur une lettre de M. de
  Metternich, à M. Clam, agent autrichien à Berlin, communiquée par
  celui-ci à M. Ancillon, qui contenait une première allusion à
  cette idée. Il voyait dans ce plan la volonté très arrêtée des
  cours du continent d'intervenir en faveur du roi des Pays-Bas. Le
  duc de Broglie envoya aussitôt ces nouvelles à Londres, et invita
  M. de Talleyrand à écarter toutes les propositions et
  insinuations qui tendraient à dénaturer le caractère de la
  conférence (_Dépêche du 20 juin_).


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 2 juin 1833.

    »Mon cher prince,

»Quelle bonne et excellente nouvelle, que celle de la ratification du
roi de Hollande à la convention du 21 mai! Maintenant, je n'ai
plus de doute sur la prompte et heureuse terminaison définitive de
cette si longue et si difficile affaire de Belgique. Votre manière de
voir, sur la conduite à tenir par le roi Léopold, me paraît bien juste
et bien vraie; aussi ai-je écrit dans ce sens à Bruxelles; mais il me
paraît qu'on y est bien disposé, et qu'on va s'occuper tout de suite
du désarmement...

»Les nouvelles de Blaye sont excellentes; madame la duchesse de Berry
commence à se promener dans le jardin, et j'espère que dans peu de
temps elle sera en voyage. Elle a fait proposer à madame Laurence de
Bauffremont[102] de venir la rejoindre pour l'accompagner dans son
voyage à Palerme. Celle-ci a accepté et a été hier demander un
passeport à M. d'Argout, et la permission de s'y rendre, qui lui a été
accordée. Je viens de voir son frère Raoul[103], qui m'a dit qu'elle
partait aujourd'hui pour Blaye...»

  [102] Laurence de Montmorency, fille d'Anne de Montmorency, pair
  de France, née en 1802, mariée en 1819 à Théodore, prince de
  Bauffremont. Elle mourut en 1860.

  [103] Raoul, duc de Montmorency, grand d'Espagne, né en 1790,
  entré au service en 1807, fut aide de camp du maréchal Davout,
  puis chambellan de l'empereur; sous la Restauration il fut aide
  de camp du duc d'Orléans. Il mourut en 1862.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 11 juin 1833.

    «Mon cher duc,

»Lord Palmerston a reçu hier des nouvelles de Constantinople, qu'il a
bien voulu me communiquer. Lord Ponsonby lui écrit que, dans une
entrevue qu'il avait eue avec le comte Orloff, celui-ci lui avait
donné les assurances les plus positives et les plus satisfaisantes de
la volonté de l'empereur Nicolas de rappeler les troupes russes de
Constantinople, aussitôt après la retraite d'Ibrahim Pacha. Ces
assurances ont été répétées de tant de côtés maintenant, qu'il me
paraît impossible qu'on ne les regarde pas comme fondées. Le cabinet
russe est trop habile pour ne pas comprendre qu'une affaire comme la
destruction de l'empire ottoman ne se fait pas par un coup de main. Le
moment d'un partage n'est point encore venu, et les cabinets prudents,
qui peuvent le prévoir, ont le temps de s'y préparer. La Russie a,
cette fois-ci, gagné une grande force morale en accoutumant les Turcs
à la présence des soldats russes, et elle s'en tiendra là pour le
moment. La Pologne ne témoigne que trop bien de la marche graduée que
sait employer la politique russe dans les affaires qui paraissent même
l'intéresser davantage.

»Lord Ponsonby rend aussi compte à lord Palmerston d'une démarche de
l'amiral Roussin près de la Porte ottomane, qui ne paraît pas avoir eu
le mérite de l'à-propos: il s'agit de la demande faite par
l'ambassadeur de France de laisser entrer l'escadre française dans le
Bosphore, au moment même où l'ambassadeur de Russie prenait
l'engagement de faire rappeler les troupes russes après la retraite
d'Ibrahim. J'éprouve du regret de ce que cette démarche ait été faite,
car, dans tous les cas, on peut trouver qu'elle a été faite trop tôt
ou trop tard. Du reste, vous aurez été déjà informé sans doute que
lord Ponsonby avait engagé l'amiral Roussin à retirer sa demande.

»On a reçu ici le discours du roi Léopold, dans lequel on a remarqué
plus d'exigences pour l'avenir que de satisfaction du présent[104]...»

  [104] Discours prononcé par la roi des Belges à l'ouverture des
  Chambres.

    «Le 24 juin 1833.

»Je ne vous ai pas dissimulé les difficultés du ministère anglais,
mais je crois vous avoir dit aussi, il y a deux mois, que je ne
jugeais pas la crise aussi rapprochée que certaines personnes le
supposaient. Le résultat m'a donné raison; mais si les difficultés se
sont successivement aplanies, elles se sont aussi successivement
renouvelées, et il n'est que trop évident qu'elles viennent d'acquérir
un haut degré de gravité. Il ne s'agit peut-être plus uniquement de
rétablir l'harmonie entre les deux Chambres par une nouvelle et large
création de pairs, à laquelle le roi répugne, comme abus de pouvoir;
mais il s'agit encore de triompher des deux factions, radicale et
conservatrice, de la Chambre basse, qui, toutes deux, se montrent
mécontentes du _Church-Bill_[105] l'une pour ce qu'on vient d'en
retrancher, l'autre pour ce qu'on y a laissé. Réunies, ces deux
factions pourraient bien faire perdre la majorité dans la Chambre des
communes.

»Je me tiens avec soin, et presque avec affectation, en dehors des
vives agitations du moment; mais, si, simple spectateur, je ne puis
nier l'embarras réel du cabinet, je ne puis cependant encore partager
les prévisions de ceux qui ne lui accordent plus qu'une très courte
existence. Il faut néanmoins admettre cette dernière chance comme
possible; les premières trois semaines éclairciront cette grande
question...»

  [105] Le bill de réforme de l'Église d'Irlande qui depuis deux
  mois faisait l'objet de vifs débats dans le parlement.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 29 juin 1833.

    »Mon prince,

»Les journaux vous ont appris le sort infortuné de l'amendement que
nous avions médité pour tenir lieu de la loi de douanes. A peine cet
amendement a-t-il été imprimé, qu'il a excité dans la Chambre un récri
universel; la rumeur a été si grande que presque tous ceux qui avaient
résolu de le soutenir ont perdu courage[106]. Saint-Cricq, qui devait
le développer, s'est trouvé dans la Chambre à côté de la salle; il
proteste, sur son honneur, qu'il ne s'était éloigné que pour un
instant, et que c'est le président qui, malicieusement, a fait venir
l'amendement en discussion plus tôt qu'il ne devait. Enfin,
toujours est-il que l'amendement, mis aux voix sans avoir été
développé, a été rejeté avec acclamation à une immense majorité, sans
que personne se soit senti la hardiesse de le défendre contre une
opposition si générale. On avait contre soi, outre les intéressés qui
sont en grand nombre et qui faisaient grand bruit, toute l'opposition
qui tonnait contre le pouvoir que cet amendement mettait entre les
mains du gouvernement. Je pense que le ministère anglais sera très
irrité de tout ceci, et, franchement, je ne saurais trop m'en
plaindre. La vérité, c'est que Thiers et Humann sont, au fond, très
prohibitifs, que ce n'est que par condescendance qu'ils concèdent à
mes instances et à mes efforts les modifications du tarif de douanes,
et que, s'ils n'ont mis, dans les retards apportés à la discussion de
cette loi et dans la mésaventure de l'amendement, aucune mauvaise foi,
ils n'y ont pas porté peut-être tout le zèle que j'y aurais porté
moi-même. Il faut que vous soyez assez bon pour tâcher d'adoucir le
mécontentement du gouvernement anglais. En attendant, je m'occupe de
réparer le mal en cherchant dans les lois existantes quelque moyen de
faire une partie de ce que l'amendement nous donnait le droit de
faire. J'y travaille de tout mon cœur et j'espère y réussir. J'espère
surtout, mon prince, dans votre bienveillante habileté pour réparer
nos sottises.

    »Veuillez agréer...»

  [106] La session de la Chambre allait être close sans qu'on eût
  voté la nouvelle loi sur les douanes, qui contenait de notables
  réductions de tarifs et qui était attendue impatiemment en
  Angleterre. Aussi dans l'une des dernières séances, le 18 juin,
  le cabinet fit-il présenter par M. de Saint-Cricq un article
  additionnel à la loi des finances ainsi conçu:

   Des ordonnances du roi pourront, d'ici à la prochaine session des
   Chambres, mettre provisoirement à exécution, par extension de la
   faculté accordée par l'article 34 de la loi du 17 décembre 1814,
   celles des dispositions du projet de loi sur les douanes présenté à
   la Chambre des députés le 3 décembre dernier, qui, dans l'intérêt du
   commerce, de l'agriculture et de l'industrie, offriraient un
   caractère d'urgence. Les ordonnances qui auront été rendues en vertu
   de la présente disposition seront présentées aux Chambres dans la
   prochaine session pour être converties en lois.

La lecture de cet article souleva dans la Chambre de vives
protestations, et il fut écarté sans discussion. Cependant le cabinet
passa outre, et dès le 29 juin, une ordonnance royale portant de
nombreux dégrèvements parut au _Moniteur_; elle était contresignée par
M. Thiers.

    «Paris, le 1er juillet 1833.

    »Mon prince,

»Je vous ai parlé, dans ma dernière lettre, de la question des
douanes, de l'amendement rejeté par la Chambre des députés et de
l'espérance que j'avais de trouver dans la législation existante
quelque moyen de réparer cet accident parlementaire. Nous avons, en
effet, trouvé ce moyen, non sans engager notablement notre
responsabilité. Je suis parvenu à y déterminer mes collègues;
l'ordonnance est signée et elle paraîtra demain ou après-demain dans
le _Moniteur_; elle contient sur la soie tout ce que portait la loi
des douanes qui n'a pas été discutée. Quant aux cotons, la proposition
de la commission ne devant avoir d'effet qu'à dater de deux ans après
la promulgation de la loi, le délai est sans importance pour le
gouvernement anglais. Peu importe, en effet, que la loi ait passé ou
non dans cette session, puisque l'effet de la loi devait être différé.
Nous aurons soin seulement qu'il soit tenu compte de ce délai dans la
rédaction de la prochaine loi sur les douanes. Je pense que le
gouvernement anglais sera content de nos efforts; il aurait tort s'il
ne l'était pas, car, en vérité, nous nous compromettons assez sur ce
point: je ne sais si nous ne nous en repentirons pas.»

       *       *       *       *       *

Je voudrais faire ici, comme je l'ai déjà fait après le récit de la
prise de la citadelle d'Anvers au mois de janvier précédent, un résumé
aussi succinct que possible de la nouvelle phase dans laquelle étaient
entrées les affaires de Hollande et de Belgique, à la suite de la
convention du 21 mai. J'épargnerai ainsi au lecteur les détails des
longues et fatigantes négociations qui recommencèrent bientôt, et qui
durèrent plusieurs mois. Ce point écarté, je n'aurais plus à extraire
des correspondances que ce qui concerne les autres affaires
européennes traitées à cette époque par l'ambassade de France à
Londres.

Ainsi qu'on vient de le voir, le roi Guillaume des Pays-Bas avait
ratifié la convention préliminaire du 21 mai[107], qui plaçait la
Belgique dans une position si avantageuse qu'elle ne devait point
désirer la conclusion d'un traité qui réglât d'une manière définitive
ses rapports avec la Hollande. Il n'en était pas tout à fait de même
des autres puissances, et notamment pour l'Autriche et la Prusse qui,
en signant le traité du 15 novembre 1831, base de l'existence reconnue
du nouveau royaume de Belgique, avaient réservé, au nom de la diète
germanique, les droits de celles-ci sur le grand-duché de Luxembourg.
On doit se rappeler qu'en vertu de ce traité, une partie du duché de
Luxembourg avait été incorporée au royaume de Belgique, en échange
d'une portion de la province de Limbourg qui, en 1790, n'appartenait
pas aux États-généraux de Hollande. Les cabinets de Vienne et de
Berlin étaient donc spécialement intéressés à la reprise des
négociations pour arriver à un traité définitif entre la Hollande et
la Belgique, qui avait d'ailleurs été formellement stipulé dans la
convention du 21 mai. L'article V de cette convention était conçu dans
les termes suivants:

«Les hautes parties contractantes s'engagent à s'occuper sans délai du
traité définitif qui doit fixer les relations entre les États de Sa
Majesté le roi des Pays-Bas, grand-duc de Luxembourg et la Belgique.
Elles inviteront les cours d'Autriche, de Prusse et de Russie à y
concourir.»

  [107] Les ratifications furent échangées le 29 mai à Londres.

La France et l'Angleterre avaient fait aux trois cours cette
invitation qui fut acceptée par elles, et la conférence de Londres,
dissoute à la suite des mesures coercitives, se trouva reconstituée.

Le traité du 15 novembre 1831, conclu entre les cinq puissances et la
Belgique, avait déclaré qu'il restait à faire un traité _direct_ entre
la Hollande et la Belgique. Mais quel devait être le caractère de ce
traité _direct_?

D'après la note de la conférence du 15 octobre 1831, le traité direct
entre la Hollande et la Belgique aurait dû consister dans la
reproduction littérale des vingt-quatre articles qui auraient été
acceptés mot pour mot par la Hollande comme ils l'avaient été par la
Belgique. Mais cette reproduction mot pour mot était désormais
impossible:

1º Parce que les trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, en
ratifiant le traité du 15 novembre, avaient fait des réserves qui
accordaient à la Hollande le droit de provoquer de _gré à gré_ un
nouvel examen de quelques-uns des vingt-quatre articles;

2º On avait reconnu qu'il était indispensable de donner des
éclaircissements sur ceux de ces articles qui présentaient quelques
obscurités;

3º Enfin, les plénipotentiaires des cinq cours, faute de
renseignements suffisants, avaient dû laisser sans solution complète
des questions qu'il était nécessaire de résoudre dans un arrangement
définitif.

Le roi des Pays-Bas s'était décidé à adjoindre son ministre des
affaires étrangères, M. Verstolck de Soelen, à son plénipotentiaire
ordinaire, M. Dedel, et le gouvernement belge, de son côté, avait
envoyé le général Goblet, ministre des affaires étrangères, pour
appuyer M. Van de Weyer. Les négociations nouvelles s'ouvraient ainsi
avec un caractère de solennité qui semblait devoir les faire aboutir.

La conférence tint sa première séance le 15 juillet 1833, et décida
que:

1º Les plénipotentiaires des Pays-Bas et de Belgique seraient entendus
séparément, et traités de la même manière;

2º Que l'on négocierait autant que possible verbalement;

3º Que le traité du 15 novembre servirait de base aux négociations;

4º Que les articles de ce traité seraient présentés séparément à
chaque partie, et paraphés, en cas d'adoption, avec ou sans
modification.

La question territoriale dut former le premier objet des négociations.
On n'éleva aucune objection contre les arrangements déterminés sur
cette question par le traité du 15 novembre, mais on s'arrêta à un
point secondaire.

Ces arrangements, comme on l'a vu, reposaient sur le principe d'un
échange entre une partie du territoire belge de la province de
Limbourg et une partie du grand-duché de Luxembourg; en conséquence de
ce principe, la partie du Limbourg cédée aurait dû être substituée à
la partie du Luxembourg dans tous les rapports de ce dernier pays avec
la Confédération germanique. Mais en exprimant dans son article III la
corrélation qui existait entre les deux cessions, le traité du 15
novembre admettait, dans son article IV, l'alternative de la réunion
de la partie du Limbourg, soit à la Hollande, soit à la Confédération
germanique, et réservait, par son article V, au roi grand-duc, de
s'entendre à cet égard avec la diète et avec les agnats de sa maison.

Le cabinet de La Haye, qui voulait pouvoir incorporer à la Hollande la
rive droite de la Meuse, chargea ses plénipotentiaires de demander
qu'on retranchât du traité les articles III et V, et les termes
de l'article II qui indiquaient un rapport entre les deux cessions.
Les plénipotentiaires belges, après en avoir référé à leur
gouvernement, consentirent à cette suppression, sous la condition que
le roi grand-duc produirait, avant la signature du traité, le
consentement de la diète germanique et des agnats de la maison de
Nassau. Les plénipotentiaires hollandais, de leur côté, se déclarèrent
autorisés à prendre ce double engagement.

On parapha donc de part et d'autre les articles relatifs à la
délimitation territoriale; et ensuite les articles VII, VIII, X, XV,
XVI, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, et on ajouta un
vingt-cinquième article, qui portait qu'il y aurait paix entre le roi
des Pays-Bas et le roi des Belges, etc.

On procéda ensuite à l'examen des cinq articles qui donnaient lieu à
des réclamations de la part de la Hollande; c'étaient: l'article IX,
relatif à la navigation des fleuves et rivières; l'article XI,
concernant l'usage des routes qui traversent le Limbourg; l'article
XII, concernant la faculté d'établir un canal ou une route à travers
le Limbourg; l'article XIII, relatif au payement annuel de la dette et
à la liquidation du syndicat d'amortissement; et enfin l'article XIV,
concernant les arrérages de la dette[108].

La conférence suivit pendant quelque temps les deux parties dans
l'examen de ces questions; mais, lorsqu'elle eut acquis la certitude
que le cabinet de La Haye n'avait fait aucune démarche pour obtenir le
double consentement nécessaire pour la cession du Luxembourg,
elle crut devoir suspendre de nouveau les négociations, et en
subordonner la reprise à l'accomplissement de l'engagement contracté
par le roi grand-duc. Nous retrouverons plus tard la mention de cette
suspension des négociations et des raisons qui la motivèrent[109].
Reprenons maintenant la suite des correspondances.

  [108] Cette manière de procéder ne fut pas approuvée à Paris. Le
  cabinet des Tuileries ne voulait pas recommencer à négocier sur
  des questions qui lui semblaient avoir été réglées par le traité
  du 15 novembre. (Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde.
  Appendice, page 503).

  [109] C'est le 24 août que la conférence suspendit indéfiniment
  ses séances.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 4 juillet 1833.

    »Monsieur le duc,

»... J'ai communiqué à lord Palmerston les résolutions adoptées par le
gouvernement du roi au sujet des douanes, dont vous avez bien voulu
m'informer. Lord Palmerston s'en est montré fort reconnaissant, et m'a
chargé, en son nom et en celui des autres membres du cabinet, de vous
en témoigner toute leur satisfaction.

»J'ai eu l'honneur de vous mander que le cabinet anglais chercherait
des moyens de conciliation pour sortir des embarras qui lui avaient
été suscités dans la Chambre des communes; il a atteint ce but en
faisant à propos quelques concessions dans le bill sur les affaires
temporelles de l'Église d'Irlande. Les difficultés sont à peu près
aplanies, et le ministère paraît assuré aujourd'hui d'arriver
heureusement jusqu'à la fin de la session, au travers même des
entraves inséparables des luttes parlementaires. La session finira
probablement au milieu du mois d'août.

»On a reçu ce matin la nouvelle sans détails du débarquement de
l'expédition dirigée par MM. de Palmella et Villaflor à Lagos, sur les
côtes des Algarves. Cette expédition, qui n'est que de deux mille cinq
cents hommes, ne s'est pas trouvée assez forte pour oser aborder à
Lisbonne, où elle comptait sur des intelligences...»

    «Le 8 juillet 1833.

»Je suis bien aise que M. de Fréville[110] soit venu ici, il jouira du
succès qu'a eu votre courageuse ordonnance. On saura bientôt, grâce à
vos soins, que la réciprocité vaut mieux que les représailles;
celle-là n'engendre pas de querelles. Dans le mouvement actuel des
esprits, les plus timides seront forcés de voir qu'il n'est donné à
personne de faire longtemps et à meilleur marché que les autres. Le
sol ne change pas et toutes les industries s'acquièrent.

»M. Dedel et M. Verstolck sont attendus demain matin. Il y a sept
semaines que le traité préliminaire est fait; dans ce traité, tous les
avantages sont pour les Belges; et cependant, le roi de Hollande
traîne toujours; c'est fort difficile à expliquer, car l'argent va lui
manquer, et très probablement il n'obtiendra pas des États-généraux un
nouveau crédit; du moins, c'est l'opinion générale. Je vous manderai
quelle est la première impression que j'aurai reçue au moment de
l'arrivée de ces messieurs...»

  [110] Conseiller d'État français, envoyé à Londres pour aviser à
  l'application de l'ordonnance royale sur les douanes, dont il est
  fait mention dans la lettre du duc de Broglie du 1er juillet
  (_Note de M. de Bacourt_).

    «Le 9 juillet 1833.

»On vient de recevoir des nouvelles de l'expédition partie d'Oporto
sous les ordres de MM. de Palmella et Villaflor. Le débarquement
a eu lieu le 24 juin, au petit port de Villa Real, dans le royaume des
Algarves, tout près de la frontière d'Espagne. Les lettres, qui sont
du 28, annoncent qu'aussitôt après le débarquement, qui s'était fait
avec très peu de résistance de la part du gouverneur miguéliste, M. de
Villaflor s'était dirigé sur Tavira et devait s'avancer de là vers
Beja, capitale de la province de l'Alentejo, où il comptait sur de
nombreuses intelligences. M. de Palmella, de son côté, s'est rendu à
Faro, où il s'occupait à organiser le royaume des Algarves; toutes les
villes du littoral avaient proclamé la reine doña Maria... Le
capitaine Napier[111], commandant de la flotte, après avoir fait
proclamer la reine à Lagos, devait se rendre à l'embouchure du Tage
pour bloquer Lisbonne...»

  [111] Le capitaine Napier commandait la flotte de dom Pedro: il
  avait pris en Portugal le nom de Carlos de Ponza, parce que en
  1813 il s'était emparé avec éclat de la petite île de Ponza sur
  la côte de Naples.

  Sir Charles Napier, né en 1786, capitaine de vaisseau en 1809, fit
  en 1810 la campagne de Portugal et se signala à diverses reprises
  jusqu'en 1815. Il fut alors mis en non-activité. En 1829, il entra
  au service de dom Pedro dont il contribua à faire triompher la
  cause. En 1834, il fut élu député à la Chambre des communes. Il
  fut nommé commodore en 1839, contre-amiral en 1846 et vice-amiral
  en 1853. Il échoua devant Cronstadt en 1854 et revint en
  Angleterre où il mourut en 1860.

    «Le 14 juillet 1833.

»La nouvelle est arrivée ce matin à Londres, que la flotte de la reine
doña Maria, commandée par l'amiral Carlos Ponza (capitaine Napier),
avait rencontré le 5 de ce mois, à la hauteur du cap Saint-Vincent,
l'escadre de dom Miguel, et qu'à la suite d'un engagement très vif,
l'amiral Ponza s'était emparé de deux vaisseaux de ligne, de deux
frégates et d'une corvette miguélistes. Cette nouvelle a produit une
grande sensation à Londres; le ministère en est très satisfait,
et on doit croire qu'elle lui sera utile dans les importantes
discussions qui vont s'ouvrir au parlement pendant cette semaine.

»Le fils de M. de Bourmont est arrivé ici, venant de France, et
apportant des sommes assez considérables. Il a fait acheter un grand
bateau à vapeur, _the United Kingdom_, qui partira pour Lisbonne dans
le courant de la semaine, chargé de munitions, d'artillerie et
d'officiers anglais, dit-on, qu'on est parvenu à enrôler.»

    «Le 15 juillet 1833.

»... Nous avons eu ce matin notre première conférence sur les affaires
de Hollande et de Belgique... Après la conférence, j'ai entretenu lord
Palmerston de la communication que vous avez bien voulu me faire par
votre dernière dépêche sur le projet d'un traité d'alliance offensive
et défensive entre la Russie et la Porte ottomane, dont il vous a été
rendu compte par l'amiral Roussin[112]. Lord Palmerston a reçu les
mêmes informations par lord Ponsonby, quoique d'une manière peut-être
moins positive. Sir Frédéric Lamb lui écrit aussi que M. de
Metternich, lorsqu'il lui en a parlé, s'est montré fort irrité qu'on
crût à l'existence d'un pareil traité. Lord Palmerston et moi ne
pouvons pas nous persuader que la Russie ait osé risquer une démarche
de ce genre; mais mon opinion personnelle est que, si le traité
existe, l'Autriche doit en être une des parties, car on ne peut pas
raisonnablement supposer que la Russie fît seule un traité qui
mettrait nécessairement contre elle l'Autriche, la France et
l'Angleterre; la conduite du cabinet de Vienne serait, d'ailleurs,
dans cette occasion, d'accord avec beaucoup de ses antécédents[113]...»

  [112] Voir page 176 et note et page 208.

  [113] Voir pages 208 et 210.

    «Le 19 juillet 1833.

»La discussion sur la seconde lecture du bill relatif au temporel de
l'Église d'Irlande, qui dure depuis deux jours à la Chambre des pairs,
sera probablement terminée cette nuit. Le discours que lord Grey a
prononcé dans la première séance a produit un grand effet et a été
généralement admiré. La position du cabinet s'est fort améliorée dans
ces derniers jours; il n'est plus douteux que la seconde lecture du
bill passera, et on pense même que dans les comités il ne subira pas
de changements très importants. On attribue beaucoup à la modération
témoignée par le duc de Wellington les dispositions plus calmes et
plus conciliantes que montre, en ce moment, l'opposition dans la
Chambre des pairs... Nous n'avons aucune nouvelle de Portugal, depuis
celle de la victoire de l'amiral Napier... »

    «Le 26 juillet 1833.

»J'ai très bien compris l'intérêt que vous deviez mettre à suivre la
marche de la négociation sur les affaires hollando-belges; aussi
continuerai-je, comme je l'ai fait depuis la reprise de la
négociation, à vous tenir au courant de toutes les délibérations de la
conférence. Vous avez toujours été et vous serez toujours au courant
de tout ce qui nous occupe si vivement ici, et, certes, à cet égard,
vous devez souvent être fatigué de la multiplicité de mes lettres et
de mes dépêches. Les autres ambassadeurs attendent généralement que
nous soyons arrivés en conférence à quelques résultats pour en écrire
à leurs cours. Je pense être le seul qui écrive presque journellement;
et c'est peut-être un tort, car j'appelle ainsi votre attention sur de
simples ébauches et j'expose par là votre jugement à rester dans un
vague qui peut même l'induire momentanément en erreur.

»Je ne pense pas que depuis trois ans que je suis à Londres le roi ait
eu à se plaindre de faiblesse et d'imprudence de ma part, ni qu'il
puisse expliquer les lenteurs actuelles par autre chose que par cet
esprit de conciliation dont l'expérience me prouve chaque jour de plus
en plus les avantages. Je ne crois pas que ce soit le moment de
changer de système, et l'incident de Maestricht dont vous parle M.
d'Eyragues confirme cette opinion. Songez que nous avons enfin obtenu,
pour finir l'affaire belge, un concours sincère des puissances du
Nord; que nous leur devons l'assouplissement momentané, et qu'il
serait aussi facile que nuisible de compromettre leurs bonnes
dispositions _si peu instinctives_ par une complaisance illimitée pour
la Belgique. Les intérêts réels des Belges triompheront, mais leurs
besoins factices ne doivent pas venir entraver notre marche et nuire à
la bonne intelligence de l'Europe, si nécessaire dans le moment
actuel...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 25 juillet 1833.

    »Mon prince,

»C'est toujours à vous qu'il faut avoir recours dans les circonstances
qui présentent quelques difficultés. Aussi, je désire vous
entretenir de bonne heure de l'affaire de Portugal et savoir quel est
votre avis sur la marche à suivre dans le cas où Lisbonne se rendrait
prochainement au marquis de Palmella.

»A coup sûr, nous nous réjouissons de cet événement, en supposant
qu'il arrive; mais nous ne pouvons nous dissimuler qu'il ne tardera
pas à nous causer des embarras assez grands. La situation déjà bien
précaire de l'Espagne en deviendra bien plus précaire encore, et
chaque jour nous nous trouverons en présence de complications
nouvelles résultant des tentatives faites pour amener un état
révolutionnaire dans toute la péninsule. Ces difficultés seront
plus ou moins nombreuses, plus ou moins pressantes, selon que
l'établissement de la jeune reine sera dirigé par dom Pedro ou par
Palmella, selon que la charte brésilienne sera ou ne sera pas mise de
côté. Il importe, je crois, au gouvernement anglais comme à nous, que
dom Pedro et sa charte soient éloignés du Portugal le plus tôt
possible, et, pour cela, il importe que les deux gouvernements
s'entendent et se concertent de bonne heure sur la ligne de conduite
qu'ils se proposent de suivre. Nous savons par Oporto que dom Pedro a
défendu à Palmella d'entrer à Lisbonne sans lui. Nous savons également
que Palmella est décidé à ne point obéir. Nous savons également enfin
que l'impératrice a des ordres secrets pour ne point laisser
s'embarquer la jeune reine, jusqu'à ce que dom Pedro ait lui-même
écrit qu'on la lui envoyât. Il me semble que nous ne saurions songer
trop tôt à parer aux dispositions qu'il fait pour s'emparer
exclusivement de toute l'affaire. Je désirerais savoir quelles mesures
vous paraîtraient les plus efficaces pour arriver à ce but, et quelles
sont celles que vous croiriez en même temps les plus faciles à
concerter avec le gouvernement anglais. Soyez assez bon pour
m'éclairer de vos conseils sur ce point, comme sur tous les autres, et
veuillez recevoir...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 27 juillet 1833.

    »Monsieur le duc,

»... M. Bresson vous aura sans doute mandé que Sa Majesté le roi de
Prusse a dû se rendre du 22 au 24 de ce mois à Töplitz, accompagné de
M. Ancillon, d'un autre de ses ministres, et du secrétaire de son
cabinet. Le prince Félix de Schwarzenberg[114] doit s'y être rendu en
même temps que Sa Majesté. Le prince de Metternich ira de Königswarth,
et il paraît que Sa Majesté l'empereur d'Autriche, qui, vers cette
époque, se trouvera dans ses terres en Bohême, a invité le roi de
Prusse à y venir; on croit que la réunion de ces deux souverains aura
lieu le 20 du mois d'août. On ignore encore à Londres si l'empereur
Nicolas fera partie de cette réunion...»

  [114] Félix-Louis-Jean-Frédéric prince de Schwarzenberg, général
  et homme d'État autrichien. Né en 1800, il suivit à la fois la
  carrière des armes et de la diplomatie, fut attaché d'ambassade à
  Pétersbourg en 1824, puis à Londres (1826), à Rio-de-Janeiro
  (1827), à Paris et à Berlin. Il fut ensuite nommé ministre à
  Turin, d'où il passa à Parme et à Naples (1846). En 1848, il
  devint le chef du cabinet autrichien et garda ces hautes
  fonctions jusqu'à sa mort (1852).

    «Le 30 juillet 1833.

    »Mon cher duc,

»Je réponds aussi vite que je peux à la lettre pleine d'amitié et de
confiance que vous m'avez écrite sur notre position et sur celle
de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal. J'ai vu lord Palmerston à ce
sujet; il me paraît comprendre le grand avantage qu'il y aurait à
écarter dom Pedro de la cause de sa fille et ne pas répugner à
reconnaître une régence dont le duc de Bragance ne ferait pas partie
et d'accréditer, par exemple, lord William Russell auprès d'une
régence dont Palmella serait et le centre et le chef. Les deux autres
membres (parce que les affaires n'en exigent en tout que trois),
seraient donc, d'une part, M. de Villaflor, et, de l'autre, un
miguéliste modéré, s'il était possible d'en rallier un à la cause de
la jeune reine. Il serait bien heureux que le miguéliste s'appelât M.
le duc de Cadaval[115].

»Je suis ici dans une trop grande ignorance de l'état des esprits en
Espagne, et de votre langage à Madrid par rapport au Portugal, pour
être sûr que vous vouliez adopter la marche que je viens de vous
indiquer; mais, dans le cas où elle vous paraîtrait convenable, un
envoyé français, dans une position analogue à celle de William
Russell, et qui, sur les lieux, s'entendrait avec lui, me paraîtrait
utile à envoyer en Portugal, pour y faire valoir, en temps opportun,
les avantages de la régence, et pour la reconnaître ensuite au nom de
la France. Ce système aurait évidemment l'avantage d'établir en
Portugal un gouvernement qui agirait au nom de la jeune reine, sans
rendre sa présence à elle-même nécessaire à une époque où vous
pourriez craindre que sa belle-mère, d'après les ordres de dom Pedro,
ne mît obstacle au départ de doña Maria. La régence devrait, dans mon
opinion, et cela lui serait très facile, abandonner la constitution de
dom Pedro, ce grand épouvantail de l'Espagne, et rassurer ainsi toutes
les susceptibilités de l'Europe. Vous aurez dans la personne que vous
devriez envoyer en Portugal, un choix très difficile à faire, parce
qu'il ne faut pas surtout un homme de parti. Vous causerez, sans
doute, de tout ceci avec lord Granville, que lord Palmerston doit
mettre aujourd'hui même bien au courant de toute cette question, qui
nous a fort occupés ce matin...»

  [115] Nunho-Caëtano-Alvarez Pereira de Mello, duc de Cadaval, né
  en 1798, descendait d'une branche cadette de la maison de
  Bragance. Dom Miguel le nomma en 1828 président du conseil des
  ministres. Il soutint énergiquement la cause absolutiste, et
  après le triomphe de dom Pedro, il se réfugia à Paris où il
  mourut en 1838.

    «Le 31 juillet 1833.

»Il est minuit, la séance de la Chambre des pairs est levée; le
ministère a eu une majorité de cinquante-trois voix[116]. Vous pouvez
regarder la session comme terminée. Le ministère n'éprouvera plus de
vraies difficultés.»

  [116] C'est le vote sur le bill de réforme de l'Église d'Irlande.
  Il fut voté par les pairs à la majorité de 135 voix contre 81.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 30 juillet 1833.

»Mille grâces, mon prince, de votre aimable lettre du 26, et de votre
excellente besogne. Il me paraît que, grâce à vous, l'affaire de
Belgique est en très bon train; et je commence à espérer tout à fait
que nous en verrons la fin. Je vous prie de croire que je pense des
Belges ce que vous en pensez vous-même, et que mon unique
préoccupation, quand je vous les recommande, c'est de tâcher de leur
ôter tout prétexte de faire quelque sottise qui vienne gâter votre
ouvrage ou vous susciter de nouveaux embarras.--Nos fêtes se sont
passées à merveille[117], et réellement, si vous revenez d'ici à
quelques semaines passer un petit bout d'automne en France, vous ne
nous reconnaîtrez pas...»

  [117] Les fêtes pour l'anniversaire des journées de Juillet.
  Elles furent marquées, cette année, par le rétablissement de la
  statue de l'empereur sur la colonne Vendôme.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 2 aooût 1833

»Lord Palmerston vient de me communiquer les nouvelles suivantes de
Lisbonne:

»La reine doña Maria a été proclamée à Lisbonne le 24 juillet. Il y a
eu le 23 un combat au sud du Tage, entre le général Villaflor et
Telles Jordaô; celui-ci est resté sur la place et ses troupes ont été
mises en déroute; le ministre d'Espagne[118] qui se battait avec les
miguélistes, a été fait prisonnier par Villaflor. Le 24 au matin, le
duc de Cadaval s'est retiré de Lisbonne avec la garnison. La
population a immédiatement et spontanément proclamé la reine doña
Maria. Dans l'après-midi du même jour, Villaflor a traversé le
Tage avec quinze cents hommes. Le 25, la flotte est entrée dans le
Tage. Le 26 au soir, l'empereur dom Pedro s'est embarqué avec tous ses
ministres à bord d'un bateau à vapeur, pour se rendre à Lisbonne,
laissant Saldanha[119] comme gouverneur civil et militaire d'Oporto.
L'armée assiégeante commençait à faire un mouvement de retraite...»

  [118] Louis-Fernandez de Cordova, général et diplomate espagnol,
  né en 1799, un des plus fidèles partisans du roi Ferdinand VII,
  qu'il soutint toujours contre le parti constitutionnel. Il fut
  secrétaire d'ambassade à Paris en 1825, puis ministre en Prusse.
  En 1832, il fut accrédité auprès de dom Miguel, dont il défendit
  énergiquement la cause. Il prit part aux guerres civiles de
  l'Espagne et se rangea du côté de la reine Isabelle. Il mourut en
  1840.

  [119] Joao Carlos, duc de Saldanha Oliveira e Daun, homme d'État
  et général portugais, petit-fils du marquis de Pombal, né en
  1780; il accepta en 1810 la domination française et fut fait
  prisonnier par les Anglais; il passa ensuite au Brésil. De retour
  en Portugal, il devint ministre des affaires étrangères du roi
  Jean VI. A la mort du roi, il devint le chef du parti libéral et
  soutint la cause de dom Pedro. Créé maréchal en 1834, il devint,
  en 1835, ministre de la guerre et président du conseil. Il quitta
  le pouvoir en 1836 et fut, pendant quinze ans, mêlé à toutes les
  luttes civiles du Portugal. En 1851, il s'empara du pouvoir qu'il
  garda cinq ans. Le maréchal devint plus tard ministre
  plénipotentiaire à Londres. Il mourut en 1875.

    «Le 2 août 1833.

»Vous êtes déjà informé de la nouvelle qui est parvenue aujourd'hui à
Londres et dont j'ai connaissance à l'instant. On vient d'apprendre
que le traité entre la Russie et la Porte ottomane avait été signé à
Constantinople[120], et quoiqu'on annonce qu'il est purement défensif
(ce que même nous ne pourrions admettre), l'expérience prouve qu'en
pareille circonstance, un traité défensif est bien près, si cela
convient, de devenir offensif.

»Un tel événement réclame toute l'attention du gouvernement du roi, et
c'est parce que je sens l'importance d'une action vive et prompte, que
je ne balance pas à vous communiquer quelques réflexions qui me sont
suggérées par la situation.

»Il me semble que la France doit agir de concert avec l'Angleterre, et
vous jugerez sans doute convenable de faire connaître vos vues à cet
égard à lord Granville: de mon côté, je ferai usage de toutes les
directions que vous voudrez bien me donner.

»D'après ce qu'on écrit de Constantinople, les ratifications du traité
ne doivent être échangées que dans deux mois; c'est un temps précieux
dont il faut tirer parti.

»Dans l'état actuel des choses, la France et l'Angleterre ont à
choisir entre Pétersbourg, la Bohême où se trouve M. de Metternich, et
Constantinople, pour y employer toute leur influence afin d'empêcher
la ratification du traité récemment conclu.

»A Pétersbourg, il est très probable qu'on ne s'est décidé qu'après de
mûres réflexions et en conséquence d'une politique persévérante à
entraîner la Porte dans cette alliance; il y a donc tout lieu de
craindre que les démarches des deux cours resteraient sans effet près
d'un cabinet arrêté dans ses résolutions et qui, d'ailleurs, ne montre
pas habituellement des dispositions très bienveillantes pour la France
et pour l'Angleterre.

»Quant à M. de Metternich, par le langage qu'il a tenu à M. de
Sainte-Aulaire et à sir Frédéric Lamb, on doit le croire ou
trompé ou voulant nous tromper[121]. Dans le premier cas, on perdrait
beaucoup de temps à le désabuser, et dans le second, il ne chercherait
qu'à augmenter notre embarras par les moyens tortueux de la politique
qu'il a adoptée. Sans compter beaucoup sur l'efficacité des tentatives
qui pourraient être faites près de lui, je pense cependant qu'elles ne
devraient pas être totalement négligées.

»Mais c'est à Constantinople qu'il faut, par-dessus tout, porter tous
nos moyens d'action; c'est là qu'il faut que les ambassadeurs de
France et d'Angleterre représentent au sultan le danger dans lequel il
se précipite; qu'ils l'implorent, qu'ils le menacent au besoin, et
surtout, qu'ils cherchent l'appui du parti considérable qui, dans le
divan et parmi les ministres, a repoussé l'alliance russe. Il n'est
pas possible de croire qu'au moment où les troupes russes
viennent de quitter Constantinople, et où le sultan a, par conséquent,
recouvré une sorte d'indépendance, la voix unie de la France et de
l'Angleterre ne se fasse pas entendre avec succès.

»Notre seul but doit être d'empêcher la ratification du traité, et
dans mon opinion, le moyen d'y parvenir est une déclaration prompte et
énergique de deux puissances en état d'assurer à la Porte un appui qui
peut lui être devenu nécessaire par la faute à laquelle elle s'est
laissée entraîner.

»Il me paraît que les représentants d'Angleterre et de France ont
prudemment agi, en ne faisant aucune démarche avant le départ du comte
Orloff et des troupes russes.»

  [120] C'est le traité d'Unkiar-Skelessi signé le 8 juillet entre
  le comte Orloff et le gouvernement ottoman. Par ce traité, la
  Russie et la Turquie contractaient une alliance défensive contre
  toute attaque extérieure ou intérieure quelle qu'en fût la
  nature. La Russie promettait à la Turquie, sur terre et sur mer,
  tous les secours dont elle pourrait avoir besoin. Enfin, par un
  article supplémentaire, il était convenu que la Porte fermerait,
  en cas de nécessité, les Dardanelles, c'est-à-dire qu'elle ne
  permettrait à aucun vaisseau d'y entrer sous n'importe quel
  prétexte.

  Le présent traité était signé pour huit années.

  [121] M. de Sainte-Aulaire écrivait le 5 juillet au duc de
  Broglie pour lui rendre compte d'un entretien qu'il venait
  d'avoir avec M. de Metternich sur les affaires d'Orient: «M. de
  Metternich, disait-il, prétend n'avoir aucune connaissance de ce
  traité (Unkiar-Skelessi), mais il affirme que si cet acte existe,
  il a été conçu et accompli non seulement sans la participation de
  l'Autriche, mais sans qu'aucune circonstance ait pu éveiller les
  prévisions du cabinet de Vienne. Ce serait au reste, selon lui,
  une raison de plus pour marcher en commun à l'avenir, et plus on
  attacherait d'importance à ce nouveau danger pour l'indépendance
  de la Porte, plus la France et l'Angleterre auraient sujet de se
  réunir à l'Autriche et à la Russie pour substituer un protectorat
  commun à un protectorat exclusif. M. de Metternich donne des
  assurances réitérées que l'Autriche ne souffrira pas, de la part
  de la Russie, ni un accroissement de territoire, ni un
  protectorat exclusif de la Porte. La méfiance et le mauvais
  vouloir du prince de Metternich sont extrêmes contre la Russie.
  Pour aucun prix cependant, il ne se déciderait à rompre
  brusquement, mais il éprouve un vif désir d'organiser des
  négociations communes.» Le 14 juillet suivant, M. de
  Sainte-Aulaire ajoutait qu'il s'était mis d'accord avec M. de
  Metternich sur la nécessité pour les quatre puissances de
  notifier à la Porte qu'elles prenaient toutes un intérêt égal à
  sa conservation et qu'elles entendaient protéger l'intégrité de
  son territoire (_Correspondance officielle de M. de
  Sainte-Aulaire_).

    «Le 2 août 1833.

    »Mon cher duc,

»Je vous envoie des nouvelles importantes, que je crois certaines, de
Lisbonne. Dom Pedro paraît y être accouru. A l'heure qu'il est, la
régence doit être établie; aussi mon opinion d'avant-hier est hors de
propos. Mais si, par le fait, l'Angleterre et la France n'ont pu
prendre part à l'établissement de la régence, elles restent
aujourd'hui maîtresses de la reconnaître ou de ne pas la reconnaître.
Je ne puis, dans ce moment, vous dire le parti que l'Angleterre
prendra à cet égard, et peut être ne devons-nous pas, dans cette
circonstance, faire dépendre entièrement notre marche de celle qu'on
adoptera ici. L'Angleterre a des intérêts portugais directs; notre
intérêt direct à nous, c'est l'Espagne. Le Portugal est pour nous un
intérêt de _second hand_. Les conditions auxquelles il peut nous
convenir de reconnaître la régence pourraient donc ne pas être
identiquement les mêmes que celles qui conviendront à l'Angleterre.
J'ai cru devoir appeler votre attention sur tout ceci au moment de la
décision qui paraît bien près d'arriver...»

    «Le 5 août 1833.

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous
le numéro 85[122], et j'ai vu avec une grande satisfaction, par les
considérations qu'elle renfermait, que mon opinion se trouve
parfaitement d'accord avec la vôtre, sur le grave événement qui vient
de se passer à Constantinople.

»Je presse, depuis plusieurs jours, le ministère anglais de prendre un
parti sur cette question, dans le sens que je vous indiquais par ma
dernière dépêche, et je puis vous dire la résolution à laquelle il
s'est arrêté.

»Un courrier anglais partira demain pour Constantinople et passera par
Paris. Lord Granville sera chargé de vous communiquer la dépêche
adressée à lord Ponsonby. Cette dépêche exprimera d'une manière nette
et prononcée l'étonnement et le mécontentement qu'a éprouvés le
gouvernement anglais en apprenant l'alliance conclue entre la Porte
ottomane et la Russie, et l'ordre d'en faire part au gouvernement
ottoman, en lui exposant tous les dangers de la situation dans
laquelle il s'est placé. Lord Ponsonby devra faire comprendre que la
Porte, en acceptant ce traité, renonce à son indépendance, qui,
désormais, reste soumise aux volontés et aux exigences de la Russie;
que, par ce fait seul, sa puissance se trouve anéantie aux yeux de
l'Europe, aussi bien qu'à ceux de ses peuples. Il insistera
particulièrement sur les changements qu'un tel traité doit produire
dans les rapports existants entre la Sublime Porte et ses anciens
alliés; que l'Angleterre ne peut plus la reconnaître que comme
dépendant de la Russie, et qu'en cas de guerre, par exemple, avec
cette dernière puissance, elle se verrait obligée de traiter l'empire
ottoman comme un ennemi; qu'une pareille conséquence, qui est
cependant inévitable, annulerait toutes les relations de la Porte avec
d'anciens et fidèles alliés comme l'Angleterre et la France, et la
livrerait au pouvoir de la Russie, son ennemie de tout temps.

»Je viens de vous rapporter à peu près l'exposé de ce qui sera écrit à
lord Ponsonby; vous jugerez peut-être convenable de transmettre à
l'amiral Roussin des instructions dans le même sens. Il me paraît bien
essentiel que les deux ambassadeurs combinent d'accord toutes leurs
démarches et agissent de concert en tout point.

»Si vous adoptiez cette marche, vous croiriez sans doute devoir
communiquer à lord Granville les instructions adressées par vous à
l'amiral Roussin. Il serait utile aussi, je pense, que le courrier
français porteur de vos ordres partît en même temps, et peut-être même
avec le courrier anglais, afin de fournir, même dans l'exécution
matérielle, une preuve de la communauté de vues de la France et de
l'Angleterre.

»Il n'y a pas de temps à perdre, puisque c'est le 8 du mois de
septembre que doit avoir lieu l'échange des ratifications entre la
Russie et la Porte ottomane, et que c'est à empêcher cet échange que
doivent tendre tous nos efforts.

»Vous voyez que, dans tout ceci, je ne parle pas de l'Autriche. Comme
j'avais l'honneur de vous le dire dans ma dernière dépêche, une
démarche envers l'Autriche, dans le premier moment, pourrait nous
entraver au lieu de nous servir. Mais, après le départ des deux
courriers, il y aurait peut-être de l'avantage à faire arriver à
Vienne quelques réflexions sur les circonstances, afin de se ménager
plus tard le moyen de représenter au cabinet autrichien que nous
n'avons pas négligé de lui faire connaître notre opinion, et qu'il n'a
tenu qu'à lui de s'unir avec nous, car il faut également éviter d'être
entravé et d'être accusé de manque de confiance...»

  [122] Voir la dépêche du 1er août à l'Appendice, page 504.

    «Le 5 août 1833.

»Le gouvernement anglais s'est décide à reconnaître officiellement le
gouvernement de la reine doña Maria; et cette reconnaissance
s'exprimera simplement en accréditant près de la régence un envoyé
anglais. Lord William Russell qui, comme vous le savez, est déjà à
Lisbonne, sera chargé de cette mission, à laquelle on donnera le
caractère de mission spéciale.

»Lord Palmerston doit écrire en même temps au ministre d'Angleterre à
Madrid, M. Addington[123], de tranquilliser le gouvernement espagnol
sur le résultat de cette reconnaissance, en lui faisant comprendre que
l'Angleterre, en agissant ainsi, avait usé du même droit que
l'Espagne, qui avait précédemment reconnu dom Miguel. M. Addington
devra aussi assurer que la ferme intention de l'Angleterre est
d'empêcher toute réaction dans la péninsule.

»Lorsqu'il s'agira du retour de la reine doña Maria en Portugal, ne
trouveriez-vous pas convenable qu'elle fût escortée par une frégate
française et par une frégate anglaise? Je crois que le gouvernement
anglais le verrait avec plaisir...»

  [123] Henry Unwin Addington, cousin du ministre de ce nom. Né en
  1790, il entra dans la diplomatie, fut secrétaire de légation à
  Berne et à Copenhague, chargé d'affaires à Washington (1822) puis
  envoyé extraordinaire à Francfort (1828) et à Madrid (1829). En
  1842, il devint sous-secrétaire d'État au Foreign Office, et
  conseiller privé en 1854.

    «Le 6 août 1833.

»Je viens de voir lord Palmerston, qui m'a annoncé que le départ de
son courrier pour Constantinople était retardé jusqu'à demain. Cette
disposition du gouvernement anglais à apporter toujours des retards
dans les décisions sur les affaires d'Orient, me persuade quelquefois
qu'il n'en sent pas assez l'importance. Du reste, le gouvernement du
roi aura par là un jour de plus pour délibérer sur une affaire qui
mérite certainement la plus sérieuse attention.

»C'est demain aussi qu'on fera partir pour Lisbonne le paquebot qui
doit porter à lord William Russell ses lettres de créance. Il me
semble que rien ne vous oblige à hâter l'envoi d'un ministre en
Portugal; ce sera, de la part de la France, une démarche beaucoup plus
prononcée que celle de l'Angleterre, qui accrédite seulement une
personne qui se trouve déjà sur les lieux. Vous avez d'ailleurs, sur
ce point, des informations qui doivent vous mettre en position de
juger beaucoup mieux que moi du moment opportun pour faire cette
démarche...»

    »Le 8 août 1833.

»... Lord Palmerston a envoyé hier à lord William Russell ses lettres
de créance, en l'autorisant toutefois à ne pas déployer son caractère
dans le cas où des troubles, ou toute autre circonstance, lui feraient
trouver de l'inconvénient à cette démarche. C'est une information
qui peut, au besoin, ne pas vous être inutile.

»Le gouvernement anglais avait fait demander avant-hier aux armateurs
de la cité quinze bâtiments de transport de 3 à 400 tonneaux, et dont
les services étaient réclamés pour trois mois. On a répandu le bruit
que c'était pour envoyer des troupes en Portugal, et cela paraissait
assez probable. Il semble cependant qu'on est revenu sur cette
résolution, du moins pour le moment, puisqu'on s'est borné à recevoir
les propositions des armateurs, sans leur donner de réponse positive;
on a peut-être voulu s'assurer par là seulement des facilités qu'on
pourrait se procurer dans une occasion pressante.

»Le gouvernement anglais est d'ailleurs fort rassuré sur les
dispositions du cabinet de Madrid; les ministres m'ont dit que M.
Addington leur écrivait que, dans ses dernières conversations avec M.
de Zéa, il l'avait trouvé beaucoup plus conciliant et plus modéré, et
qu'il paraissait même vouloir repousser tout projet d'intervention de
la part de l'Espagne dans les affaires de Portugal.

»M. Aston vous aura donné connaissance des instructions pour lord
Ponsonby, qui sont parties hier d'ici. Lord Palmerston a reçu la
communication du projet de protestation à Constantinople, dont vous
avez fait part à M. Aston; il l'a accueilli très favorablement, et je
puis vous dire qu'il entre complètement dans les vues du cabinet
anglais...»

    «Le 10 août 1833.

»Nous avons échangé aujourd'hui avec le ministre de Bavière les
ratifications de l'article explicatif et supplémentaire de
l'article VIII de la convention signée à Londres, le 7 mai 1832, pour
l'arrangement définitif des affaires de la Grèce[124].

»Dans cette réunion des membres de la conférence sur les affaires de
Grèce, il a été question de la demande qui doit nous être incessamment
faite par le gouvernement grec, afin d'obtenir la garantie des trois
puissances au troisième tiers de l'emprunt. Lord Palmerston et le
prince de Lieven m'ont dit qu'ils étaient autorisés à accorder cette
garantie, et j'ai promis de demander vos ordres à cet égard; en
conséquence, je vous prie de vouloir bien me faire connaître les
intentions du gouvernement du roi, et si je suis ou non autorisé à
accéder à la demande du gouvernement grec...»

  [124] Voir page 167.

    «Le 10 août 1833.

»Voici l'extrait des nouvelles qui sont arrivées aujourd'hui de
Portugal; elles vont jusqu'au 31 juillet et sont, en général, très
satisfaisantes pour la cause de la reine doña Maria.

»L'empereur dom Pedro est entré à Lisbonne le 28, et un grand nombre
de personnes des classes les plus élevées, parmi lesquelles plusieurs
grands du royaume, se sont empressées de lui présenter leurs hommages
et de faire leur soumission à la jeune reine. Le patriarche de
Lisbonne n'a pas voulu suivre le duc de Cadaval et avait déjà ordonné
de nommer la reine et le régent dans les prières de l'Église...

»Le duc de Terceira, dans l'action du 23 contre Tellez Jordaô, a pris
huit pièces de canon; l'ennemi avait perdu trois cents hommes et deux
escadrons de cavalerie. M. de Cordova, ministre d'Espagne, a été
positivement fait prisonnier pendant cette affaire, et quoiqu'il
ait été vu pendant le combat dirigeant et encourageant les troupes
miguélistes, le duc de Terceira l'a fait cependant mettre
immédiatement en liberté. Retourné à Lisbonne, M. de Cordova a fait
enlever les armes de la légation de son hôtel et s'est rendu à
Coimbre...

»On a saisi des dépêches diplomatiques et autres qui éclairent fort
bien sur les menées des agents, des amis et des protecteurs de dom
Miguel. D'après les lettres de Porto du 29 juillet, l'ennemi aurait
perdu cinq mille hommes dans l'action du 25. On compte parmi les morts
le fils de M. de Bourmont, M. Duchâtel, le général Cardozo, et on
parle aussi d'autres personnes assez importantes qui auraient été
tuées; MM. de Bourmont[125] père, Clouet et Lemos ont été blessés...»

  [125] Louis-Anguste-Victor, comte de Ghaisnes de Bourmont, né en
  1773, était officier aux gardes françaises à l'époque de la
  Révolution. Il émigra, servit dans l'armée de Condé, puis en
  Vendée. Il fut arrêté sous le consulat, mais parvint à s'évader,
  revint en France en 1810 et prit du service. Il devint général de
  division. On connaît sa conduite en 1815. En 1829, il fut un
  instant ministre de la guerre et, en 1830, commanda l'expédition
  d'Alger, qui lui valut le bâton de maréchal. Il refusa de prêter
  serment au roi Louis-Philippe, suivit la duchesse de Berry en
  Vendée en 1832, puis se mit au service de dom Miguel, dont il
  commanda les troupes. Il rentra en France en 1840 et mourut en
  1846.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 août 1833.

    »Mon prince,

»Je réponds aujourd'hui à vos communications, en ce qui concerne le
traité entre la Porte et la Russie. Demain, je vous écrirai sur
l'affaire de Portugal. A chaque jour ses difficultés et ses soucis.

»La première réflexion qui me frappe en relisant ce traité, c'est que
la question d'Orient touche à son terme, et qu'il faut éviter, quoi
que nous fassions, de la réengager, et d'en commencer une nouvelle.
Vous approuvez la conduite tenue par nos ambassadeurs; vous pensez
qu'ils ont bien fait de ne pas compromettre l'évacuation du Bosphore,
en travaillant à mettre obstacle à la signature du traité. Je le crois
comme vous, et j'en tire cette conclusion, que toute action de notre
part, qui pourrait avoir pour résultat de faire naître des embarras
nouveaux, de reproduire des complications sur le théâtre de
Constantinople, aurait plus d'inconvénients que d'avantages.

»Une autre réflexion qui ne me touche guère moins, c'est que le traité
ne change rien matériellement à l'état actuel des choses.

»La Porte s'engage envers la Russie à lui fournir des secours, si la
Russie les réclame. Ceci n'est qu'une pure dérision. Ce n'est pas un
avantage réel pour la Russie. Elle n'en a pas besoin, et la Porte
n'est pas en état de tenir son engagement, si elle était mise à
l'épreuve.

»La Russie s'engage envers la Porte à lui fournir du secours si la
Porte le réclame, et dans la proportion où elle le réclamerait. Ceci
n'est guère plus sérieux. Traité ou non, la Russie sera toujours prête
à envoyer ses vaisseaux dans le Bosphore et des troupes à
Constantinople, et du moment qu'elle n'acquiert point par le traité le
droit d'en envoyer, _sans attendre la demande de la Porte_, de même
que la Porte se réserve de demander ou de ne pas demander, de régler
le nombre et la nature des secours, lorsqu'elle en demande, la Russie
n'acquiert aucun droit positif; et, je le répète, _matériellement_,
les choses restent à peu près ce qu'elles sont.

»Mais, si le traité n'assure à la Russie aucun avantage matériel, il
aura, pour elle, un effet moral auquel elle a raison d'attacher du
prix, et que nous ne devons pas négliger.

»Premièrement, en concluant ce traité sous les yeux de la France et de
l'Angleterre, la Russie _a le dernier_, si je puis m'exprimer ainsi;
elle termine l'affaire à son profit, et en faisant preuve d'ascendant.

»En second lieu, le traité a l'air de sanctionner, de consacrer en
quelque sorte, ce qui s'est fait: l'intervention de la Russie dans la
querelle entre la Porte et ses pachas, l'occupation du Bosphore et de
Constantinople, au lieu d'être une chose extraordinaire, inouïe, qui
fixe tous les regards, devient une chose simple, naturelle, une
perspective habituelle de l'empire ottoman.

»Par là, la puissance du divan, pour résister au sultan lorsque sa
peur ou la fantaisie le porte à invoquer l'assistance de la Russie,
est diminuée.

»Par là, l'empereur de Russie acquiert la facilité de recommencer,
sans être tenu à prendre envers les puissances occidentales de
l'Europe autant de précautions, d'engagements, de ménagements.

»Voilà, si je ne me trompe, le véritable résultat du traité. C'est à
cela qu'il faut parer, en ayant soin d'ailleurs de ne point nuire à
l'état de calme où le départ des Russes a mis Constantinople.

»Cela posé, si nous faisions effort pour prévenir la ratification du
traité, je craindrais, ou que nous ne réussissions point, ou que nous
ne fissions plus que nous ne voulons.

»Le traité doit être ratifié dans les deux mois ou plus tôt, _si faire
se peut_: faire se pourra très probablement. Au moment où nos
instructions arriveraient, les choses seraient probablement si
avancées, les ratifications si près d'être échangées, supposant
qu'elles ne le soient pas déjà, que la chance d'y mettre obstacle
serait fort petite, et, dans le cas où, après avoir tenté l'aventure,
nous échouerions, le triomphe de la Russie en serait plus grand, son
empire mieux affermi, son succès plus complet.

»Admettant maintenant que nous réussissions: ce serait, au point où en
sont les choses, brouiller à mort la Russie avec la Porte; ce serait,
par conséquent, prendre l'engagement implicite de la soutenir dans
toutes ses difficultés, de l'assister dans tous ses embarras, de la
protéger dans toute la force du terme, de la prendre, en un mot, à
notre charge. C'est beaucoup pour des puissances aussi éloignées de la
Porte que la France et l'Angleterre. Et ces embarras ne seraient pas
longtemps à se faire ressentir. La Russie a tellement la main dans les
affaires de Turquie, le traité d'Andrinople lui a fait si beau jeu, la
contribution de guerre que la Porte doit encore en grande partie,
l'occupation des principautés, les troubles de la Servie[126], tant
d'autres circonstances lui donnent de tels moyens de compliquer la
situation du grand seigneur, que son œuvre serait incessamment en bon
train, et nous, constamment obligés d'entretenir, au service de la
Porte, des soldats et des vaisseaux, si nous ne voulions pas la
voir nous échapper et se jeter de nouveau dans les bras dont nous
l'aurions à peine arrachée.

»Ce serait, si je ne me trompe, se créer plus d'affaires qu'il ne
faut, et le remède pourrait finir par être plus dangereux que le mal.

»Que faire donc?

»Voici, à peu près, comment la chose se présente à mon esprit:

»Les deux légations de France et d'Angleterre remettraient le même
jour à la Porte une note conçue à peu près en ces termes: après avoir
annoncé que le traité est venu à leur connaissance, elles s'en
plaindraient, mais en termes très mesurés, vis-à-vis de la Porte,
comme d'un manque de confiance envers des gouvernements dont la Porte
a eu constamment à se louer, qui lui ont donné sans cesse des preuves
d'intérêt et d'amitié, et qui sont toujours prêts à lui en donner.
Elles feraient remarquer que l'existence de la Porte ottomane n'étant
menacée par aucun gouvernement étranger, le maintien, l'intégrité de
l'empire ottoman étant, au contraire, invoqué, soutenu, réclamé par
toutes les puissances avec lesquelles cet empire se trouve en contact,
le traité ne peut avoir qu'un seul but, celui de consacrer et
d'établir en fait l'intervention habituelle de la Russie dans les
affaires intérieures de l'empire ottoman, c'est-à-dire de placer cet
empire sous le protectorat de la Russie, de faire de l'occupation du
Bosphore un état de choses, sinon constant, au moins simple et
nullement extraordinaire. On établirait ensuite qu'un pareil
arrangement ne saurait être admis par la France ni par l'Angleterre;
que si les particuliers ont le droit de renoncer à leur indépendance,
il n'en est pas de même des États, parce que leur indépendance
importe aux autres États et fait partie du droit public; que
l'interdiction du Bosphore aux bâtiments armés de toutes les nations
est un principe fondé sur les traités; que l'existence de la Porte
ottomane comme État _sui juris_ est un intérêt commun; qu'en
conséquence, ni la France, ni l'Angleterre ne peuvent reconnaître ni
respecter le traité en question, en tant qu'il y porterait atteinte;
et que, vienne le moment où le traité serait mis à exécution, elles se
réservent d'agir comme si le traité n'existait pas, n'entendant pas
qu'il puisse jamais être opposé, soit par la Porte, soit par la
Russie, à leurs justes réclamations qu'elles sauraient soutenir, au
besoin, ainsi qu'il conviendrait.

»Cette note, après avoir été remise à la Porte, sans lui demander de
réponse, et comme une simple déclaration, serait communiquée à la
Russie, à Saint-Pétersbourg également par les deux légations et
également sans demander de réponse.

»Il me semble que ce mode de procéder a d'abord l'avantage de ne point
recommencer l'affaire d'Orient, et de ne point l'engager de nouveau.
Il la laisse dans l'état de repos et d'achèvement où elle est
parvenue.

»De plus, ce n'est point la Russie, c'est nous qui aurons le dernier
mot dans cette affaire. Quoi qu'on pût nous répliquer, nous
répondrions que nous nous en référons à notre déclaration.

»Enfin, c'en serait assez pour annuler l'effet moral du traité. D'une
part, la portion anti-russe du gouvernement ottoman serait avertie
qu'elle a dans la France et dans l'Angleterre un appui, qu'elle
peut résister au parti opposé sans courir le risque de se trouver
seule, et, comme aux termes même du traité, le secours russe doit être
_demandé_, elle peut lutter, comme si le traité n'existait pas, pour
prévenir la demande.--D'une autre part, l'empereur de Russie est
averti que s'il prétend envoyer une seconde fois ses vaisseaux dans le
Bosphore, il sera obligé aux mêmes ménagements qu'auparavant, que les
yeux sont ouverts sur lui, que l'excuse du traité ne sera point
acceptée, que l'existence même de ce traité est un motif de plus de
surveillance et d'inquiétude.

»Voilà, mon prince, comment je conçois l'affaire, sa conséquence et le
remède qu'il est possible d'y apporter. Plus que cela, me paraîtrait
s'engager dans une route semée d'écueils et dont la direction serait
fort obscure et fort incertaine. Soyez assez bon pour me dire jusqu'à
quel point ces idées vous paraissent plausibles, et là où elles vous
sembleraient défectueuses, pour m'indiquer les moyens de les
rectifier.

»Quant à M. de Metternich, franchement, j'y compte peu. Fût-il de
bonne foi, je crois que sa bonne volonté de se fâcher serait de peu de
durée et de peu de conséquence. C'est un mal, néanmoins, qu'il échappe
entièrement pendant un tel moment à M. de Sainte-Aulaire et à sir
Frédéric Lamb; mais, ni l'un ni l'autre n'étant invité, je ne vois pas
de moyen qu'ils aillent courir en Bohême, à la suite de l'empereur
d'Autriche. Je tâcherai seulement d'avoir quelques nouvelles de ce qui
s'y fait par Maison qui se trouve à Carlsbad et qui a une invitation
de l'empereur d'Autriche, une espèce de rendez-vous dont il
profitera...»

  [126] En vertu du traité d'Andrinople, la Turquie avait obtenu
  certains districts de la Serbie. Cette incorporation ne s'était
  pas opérée sans protestations. Les habitants des districts cédés
  se soulevèrent et aidés par les troupes serbes chassèrent les
  Turcs.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 12 août 1833.

    »Mon cher duc,

»Je voudrais répondre d'une manière vraiment utile à votre confiance.
Votre dernière lettre m'en donnerait à elle seule le besoin, s'il me
fallait un stimulant de plus pour souhaiter vivement que votre
ministère, déjà si heureux à tant d'égards, ne fût pas moins fécond en
bons résultats dans les nombreuses complications que chaque jour voit
éclore.

»Celle d'Orient est incontestablement la plus grave dans sa vaste
portée. Le fait seul d'un traité entre la Porte ottomane et la Russie,
à part des autres puissances, rompt si évidemment tout équilibre,
qu'il m'a semblé que ce qu'il fallait avant tout, c'était empêcher son
existence. Comme vous, j'ai craint que nous n'arrivions trop tard,
mais j'ai pensé aussi qu'il fallait du moins avoir tenté ce que plus
tard l'opinion pourrait nous reprocher de n'avoir pas essayé. Les
autres considérations si justement développées dans votre lettre
devaient nécessairement m'échapper, puisque, manquant d'une quantité
d'informations que l'on ne peut avoir qu'aux affaires étrangères, je
ne puis être frappé que par des faits isolés. Je le suis beaucoup de
cette politique envahissante, quoique mesurée, et lentement
progressive du Nord, de cette action uniformément persévérante et
prudente, qui ne devient rapide que lorsqu'il s'agit de profiter avec
promptitude et adresse du moment vraiment opportun. C'est là ce qui
seul m'a préoccupé comme étant le vrai danger contre lequel l'Europe
civilisée réclamait l'union intime et l'union simultanée de la France
et de l'Angleterre.

»Mais, des considérations accessoires pourront, en partie j'en
conviens, paralyser cette action, Je me rends donc à celles que vous
avez eu la bonté de me donner. Je n'y comprends pas cependant les
embarras d'argent du grand seigneur vis-à-vis de la Russie, car
l'emprunt grec lui fournit les moyens de s'acquitter du tribut qui lui
a été imposé par le traité d'Andrinople[127]. J'ignore s'il existe
quelques exigences particulières et pécuniaires de la part des Russes
pour le temps de leur occupation de Constantinople.

»Du reste, les distances auront résolu à elles seules une partie de la
question, et le courrier anglais ainsi que le vôtre n'arriveront
probablement que pour protester contre un fait accompli. La
protestation de l'Angleterre dont lord Ponsonby a l'ordre de faire
usage, si les ratifications sont échangées, est dans le même esprit
que celle dont vous m'avez parlé dans votre lettre, et vous avez été
pris ici pour guide et pour modèle. Il n'y a donc rien à faire de plus
ici pour l'instant: il faut attendre les réponses de Constantinople.

»Je vous mande, dans ma dépêche de ce jour, ce que l'on sait ici du
Portugal; les nouvelles sont du 31.

»L'esprit récalcitrant du cabinet de Bruxelles est tel qu'il semble à
toute la conférence que l'on ait à cœur de fournir au roi Guillaume
les délais qu'il n'ose plus demander...»

  [127] Le traité d'Andrinople avait imposé à la Turquie un tribut
  de cent trente-sept millions. Or, la Grèce ne devait à la Turquie
  qu'une somme de douze millions mise à sa charge par la convention
  du 16 septembre 1832 qui rectifiait sa frontière du nord. Il est
  vrai que la Turquie avait eu son tribut notablement réduit par le
  traité du 29 janvier 1833, mais l'écart n'en restait pas moins
  considérable entre les sommes dues par la Porte à la Russie et ce
  qu'elle avait à attendre de la Grèce.

    «Le 16 août 1833.

»Les dernières nouvelles de Portugal n'ont point rassuré le
gouvernement anglais qui, depuis quelques jours surtout, partage les
appréhensions que vous m'exprimiez dans une des dernières dépêches que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à l'égard des prétentions de
l'empereur dom Pedro. Les ministres anglais voudraient écarter ce
prince du Portugal, mais n'ont point encore trouvé un moyen convenable
d'atteindre ce but. Ils redoutent, pour le repos de la péninsule,
l'influence que peuvent exercer sur l'esprit de dom Pedro les hommes
exagérés qui l'entourent; et ils ne placent guère de confiance que
dans le duc de Palmella et dans le duc de Terceira. Les instructions
adressées à M. Addington et à lord William Russell, qui vous ont été
communiquées, vous auront servi utilement pour diriger la conduite du
gouvernement du roi dans une affaire qui exige de grandes
précautions...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 15 août 1833.

    »Mon prince,

»Il y a huit jours, M. Aston, chargé d'affaires en l'absence de lord
Granville, m'a donné lecture, de la part de lord Palmerston, des
instructions adressées par lui à lord William Russell, instructions
qui m'ont paru très judicieuses, très raisonnables et parfaitement
adaptées à l'état actuel des affaires en Portugal. Lord Palmerston
faisait savoir en même temps au cabinet français que l'intention du
cabinet britannique était que lord William Russell fût accrédité
auprès de la régence de dom Pedro, mais en qualité d'envoyé
extraordinaire, chargé d'une mission spéciale et provisoire;
l'intention du cabinet britannique étant de ne point différer à
établir des relations diplomatiques avec le gouvernement de doña
Maria, mais de faire cependant considérer l'organisation d'une mission
ordinaire et permanente comme une faveur que dom Pedro devait mériter
par sa sagesse et sa bonne conduite.

»Le cabinet britannique évitait de reconnaître formellement le
gouvernement de doña Maria, en se référant à la reconnaissance qui
avait eu lieu en 1826, et faisait consister la reconnaissance actuelle
dans le simple fait de la reprise des relations diplomatiques.

»Il demandait au gouvernement français de s'associer à lui, soit dans
la nature des démarches, soit dans le choix et la qualité de l'agent
qui en serait chargé.

»Je fis, sur-le-champ, observer à M. Aston que le gouvernement anglais
avait l'avantage de trouver sur les lieux mêmes son agent déjà établi
et tout porté, tandis que l'envoi en Portugal d'un homme du rang et de
la position de lord W. Russell serait, de notre part, une démarche
plus grave et qui engagerait davantage. Cependant, M. Aston ayant
insisté, je lui promis de prendre à ce sujet les ordres du roi et
l'avis de mes collègues.

»L'avis du conseil fut de donner, autant qu'il dépendrait de nous,
satisfaction au gouvernement anglais, de reconnaître doña Maria,
supposant que le gouvernement anglais la reconnût, de faire consister,
comme lui, la reconnaissance dans la reprise des relations
diplomatiques, et d'envoyer en Portugal, en qualité de ministre chargé
d'une mission spéciale et provisoire, un homme du rang et de la
position de lord William Russell. Seulement, pour ne rien faire de
plus que le gouvernement anglais, je proposai, et le conseil adopta
l'expédient d'envoyer ce personnage avec doña Maria, sans titre,
et comme pour la reconduire et lui faire honneur, nous réservant de ne
lui adresser ses lettres de créance qu'après son arrivée à Lisbonne,
et lorsqu'il s'y trouverait déjà pour un autre motif.

»Le roi avait même déjà désigné pour cet objet M. de Flahaut, que ses
relations avec l'Angleterre et le Portugal semblaient y rendre plus
propre qu'un autre.

»Sur ces entrefaites, nous avons appris l'arrivée à Brest du marquis
de Loulé[128], venant de la part de dom Pedro, et qui a dû y rester en
quarantaine environ dix jours. On s'attendait qu'au bout de deux ou
trois jours, il enverrait ses dépêches, et qu'on saurait ce qu'il
venait faire; mais il a gardé, ou plutôt on a gardé jusqu'à hier soir
le plus profond secret sur le but de sa mission. Seulement, il était
aisé de voir qu'il y avait là quelque chose de mystérieux. Le roi
ayant été rendre visite à la duchesse de Bragance et lui offrir, si
elle le désirait, une frégate française pour la transporter en
Portugal, la trouva très froide et très réservée.

»Enfin, hier soir, la duchesse de Bragance, étant venue voir la reine,
laissa tomber incidemment cette phrase, qu'elle se proposait de partir
sur-le-champ; que le 25, des vaisseaux portugais seraient au Havre
pour la prendre, qu'elle n'avait pas besoin de frégate française, et,
de plus, qu'elle emmenait son frère, le duc de Leuchtenberg, et
qu'elle lui avait déjà écrit de venir la trouver au Havre. C'était là
le mot de l'énigme.

»Il est clair que l'intention de dom Pedro et de sa femme est de
travailler sur-le-champ et ouvertement au mariage du duc de
Leuchtenberg avec doña Maria.

»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer, mon prince, combien le
projet est insensé, et combien le procédé est offensant pour le roi.

»Il est clair maintenant que si la cause de doña Maria a eu tant de
peine à triompher, si même elle est encore douteuse en Portugal, ce
n'est point parce que dom Miguel est aimé des Portugais; c'est parce
que dom Pedro a pris à tâche de dénaturer cette cause, de lui faire
perdre tout ce qu'elle a de national, de portugais, en l'identifiant
avec sa propre personne, avec ses folies, ses boutades et sa sotte
constitution, en la confondant avec la cause de tous les brouillons,
de tous les boute-feux, de tous les _fuor usciti_ de l'Europe: or, il
n'y a certainement pas une manière plus directe et plus inévitable de
l'achever dans l'esprit des Portugais, d'en dégoûter à la fois et les
esprits modérés et les masses, que d'essayer à faire épouser à doña
Maria un aventurier dont dom Pedro a épousé la sœur, en désespoir de
cause, et lorsque aucune famille régnante en Europe n'a plus voulu
contracter alliance avec lui. Il n'y a rien de plus propre à choquer
la fierté des Portugais qu'une telle mésalliance, et à ruiner toute
espérance d'un avenir tant soit peu tranquille.

»Que pouvons-nous d'ailleurs, en pareil cas, dire à l'Espagne?

»Nous avons déclaré, en 1831, que nous ne pouvions tolérer le duc de
Leuchtenberg sur le trône de Belgique, parce que ce trône serait
nécessairement le foyer des intrigues de tous les bonapartistes et de
tous les artisans de désordre qui marchent à la suite de tous les
prétendants. Comment pouvons-nous dire au gouvernement espagnol qu'il
doit voir avec indifférence le duc de Leuchtenberg sur le trône de
Portugal, lorsque ce trône deviendra inévitablement le rendez-vous, le
centre de tous _les Joséphinos_[129] et de tous les mécontents de
la péninsule? Joignez à cela la constitution, la liberté de la presse,
la tribune et les réfugiés. Comment contester au gouvernement espagnol
le droit de se défendre contre un état de choses aussi manifestement
menaçant pour son existence?

»Enfin, la chose est grave sous un autre point de vue. C'est qu'elle
manifeste dans dom Pedro l'intention de n'en faire qu'à sa tête,
d'agir sans aucun égard pour les puissances dont le soutien lui est
nécessaire, de satisfaire tous ses caprices, et de conduire à tort et
à travers les affaires de sa fille jusqu'au point où il a si
heureusement mené les siennes propres. Si l'Angleterre et la France
lui cèdent en ce moment, si elles ne le prennent pas avec lui,
sur-le-champ, de très haut, je crois que toute chance d'exercer sur
lui le moindre ascendant disparaît.

»Quant au roi, quelle inconvenance, je dirais presque quelle
insolence, n'est-ce pas, qu'une telle résolution ait été prise sans
lui en faire part, sans le consulter, sans l'en instruire autrement
qu'incidemment et par hasard?

»Dans cette situation, mon prince, le gouvernement français croit
devoir demander au cabinet britannique d'agir avec lui énergiquement
contre un projet aussi fou et aussi désastreux. Il désire qu'une
démarche soit faite en commun par les deux gouvernements auprès de dom
Pedro, démarche qui consisterait a lui donner lecture d'une dépêche
conçue dans les termes les plus nets, les plus catégoriques, où le
danger et la folie du projet seraient mis à nu, et qui conclurait en
lui signifiant que les gouvernements de France et d'Angleterre
n'entendent se compromettre dans la cause de doña Maria qu'en
proportion des chances raisonnables de succès que la conduite sensée
de ceux qui la dirigent peuvent leur promettre, et que l'appui moral
ou matériel qu'on attend d'eux sera réglé par la déférence que l'on
montrera aux conseils de la sagesse et de la raison. La conclusion
définitive serait de demander l'éloignement du duc de Leuchtenberg et
l'abandon absolu du projet de mariage.

»En proposant ainsi au gouvernement anglais une démarche en commun,
vous voyez, mon prince, que nous ne renonçons pas à établir, dès à
présent, des relations diplomatiques avec la régence de dom Pedro.
Toutefois, le procédé du duc de Bragance est, dans cette occasion, si
offensant pour le roi, qu'il lui serait impossible de persister à
envoyer avec doña Maria un personnage de quelque distinction, ni de la
faire escorter par une frégate française. Il se doit à lui-même de
ressentir l'insulte et de le témoigner hautement. Nous nous
contenterons de donner des lettres de créance à M. de Lurde[130],
secrétaire de légation en mission à Porto, et qui résidera
provisoirement à Lisbonne, avec la qualité, non pas précisément de
chargé d'affaires, ce qui indiquerait une mission permanente, mais de
_chargé des affaires de France_, et qui secondera lord William Russell
en tout ce qu'il fera pour contenir et modérer dom Pedro. Si le
gouvernement anglais est d'avis que la démarche doit être faite ainsi
que je l'ai indiquée plus haut, je communiquerai à M. Aston la
dépêche que j'adresserai à M. de Lurde, afin qu'il instruise lord
Palmerston de son contenu, et je vous en enverrai copie, mon prince.
Il serait bon, je crois, que les paroles fussent identiques, autant
que possible.

»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, d'ailleurs, que cette question
du mariage de doña Maria n'est pas traitée pour la première fois entre
l'Angleterre et la France. Le gouvernement anglais est déjà tombé
d'accord avec nous de l'impossibilité de tolérer le duc de
Leuchtenberg; et son avis, comme celui du gouvernement français, est
de chercher à faire épouser à doña Maria un prince de Naples, ce qui,
d'après toutes les notions que nous avons recueillies, ne paraît
nullement impossible. Dans tous les cas, il ne saurait être question
de la faire épouser à un de nos princes. C'est bien assez d'avoir à
défendre la Belgique, et plaise à Dieu que nous n'ayons jamais une
tâche pareille à remplir[131]...»

  [128] Ministre de dom Pedro, dont il avait épousé la sœur, la
  princesse Anne.

  [129] On appelait ainsi à l'époque de l'occupation française, les
  Espagnols partisans du roi Joseph. Par extension, ce terme
  s'appliqua plus tard aux libéraux et aux révolutionnaires.

  [130] Le comte de Lurde, secrétaire de légation en Portugal
  depuis 1833, avait été précédemment en mission à Rio-de-Janeiro
  (1830). En 1838, il devint premier secrétaire d'ambassade à
  Constantinople, puis ministre à Buenos-Ayres en 1841.

  [131] Dès le mois de février précédent, M. de Talleyrand, qui
  probablement avait sondé le terrain à Paris sur cette question,
  recevait de Madame Adélaïde une réponse des plus catégoriques
  (Voir cette lettre à l'Appendice, page 501).


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Le 17 août 1833.

»J'ai reçu ce matin, par estafette, la dépêche que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire sous le numéro 89, et j'ai profité d'un
rendez-vous que j'avais avec lord Palmerston, aujourd'hui, pour
l'entretenir des différents sujets que vous aviez recommandé à mon
attention.

»Lorsque je lui ai parlé du voyage du duc de Leuchtenberg et du projet
de mariage avec la reine doña Maria, qui pouvait être le but de
l'empereur dom Pedro, en appelant son beau-frère près de lui, lord
Palmerston n'a pas hésité à me répondre que l'Angleterre ne pourrait
jamais donner son approbation à un pareil projet, et qu'il adoptait en
tout point les considérations que vous avez si bien fait valoir pour
que la France et l'Angleterre s'opposassent à son exécution. Il a
ajouté qu'il était tout prêt à donner à lord William Russell des
instructions qui, quant au fond, seraient telles que vous les
indiquez. La différence qui existe entre la position de la France et
de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal pourra, peut-être, les faire
différer dans la forme de celles que vous enverrez, mais cela ne doit
avoir aucune influence sur le résultat. Vous pourrez convenir de ces
instructions avec M. Aston et les transmettre à l'agent quelconque que
vous accréditerez au Portugal. Lord William Russel recevra l'ordre de
s'entendre avec cet agent afin que leurs démarches aient lieu
simultanément.

»J'ai pu remarquer, d'après le langage de lord Palmerston dans cette
conversation, combien étaient fondées les informations que j'ai eu
l'honneur de vous transmettre par ma dépêche d'hier sur le
mécontentement qu'inspirait au cabinet anglais la conduite de dom
Pedro...»

    «Londres, le 17 août 1833.

    »Mon cher duc,

»Votre lettre du 15 m'est arrivée ce matin. Après l'avoir bien lue et
même méditée, ainsi que les pièces parfaitement bien faites qui y
étaient jointes, je me suis rendu chez lord Palmerston. Ma
dépêche de ce jour vous dira le résultat général et satisfaisant de
notre conversation. Voici quelques détails de plus.

»La question belge est suspendue depuis dix jours, ce qui excède tout
le monde. A Bruxelles, on ne se fait pas faute de prolonger cet état
de choses; forts d'un provisoire avantageux, confiants, plus qu'il ne
faut, dans les liens d'une parenté française, les Belges considèrent
peu le repos, l'équilibre, l'existence _reconnue_, qui ne sauraient
ressortir vraiment que du définitif. La conférence fait une assez
sotte figure vis-à-vis de ce silence belge, tout aussi impertinent, au
dire de tous, que le sont les injures hollandaises. Vous avez bien
raison de repousser tous ces intérêts de famille entés sur de la
politique étrangère. C'est ce qui a perdu l'empereur Napoléon; c'est
ce qui nous gêne aujourd'hui à Bruxelles, et ce qui aurait fait du
Portugal une plaie pour la France, si l'on avait cherché à y marier un
de nos princes. Je vous conjure d'employer toute votre action
vis-à-vis des Belges; cela devient imminent.

»L'Angleterre comprend parfaitement toute notre répugnance pour le duc
de Leuchtenberg, ainsi que notre juste ressentiment de l'inconvenante
conduite du duc et de la duchesse de Bragance. Lord Palmerston ne
trouve pas plus que nous qu'il faille donner à l'Espagne l'inquiétant
spectacle d'un pareil mariage. Des notes anglaises seront envoyées à
lord Russell pour mettre des obstacles sérieux à ce projet. Ce mariage
ainsi que la constitution s'évanouiraient avec la personne de dom
Pedro, mais il aurait fallu marcher ici d'un pas plus résolu, et
n'accréditer des agents diplomatiques qu'auprès d'une régence sage et
habile. Palmella et Villaflor paraissent avoir été mis de côté
par dom Pedro. Du reste, on est sans nouvelles de Lisbonne depuis
quelques jours, et il est impossible de savoir exactement ce qui s'y
passe. M. de Lurde paraît aux Anglais, pour l'instant, un agent très
suffisant; les questions un peu plus éclaircies, M. de Flahaut fera
sans doute à merveille.

»La dépêche sur la Suisse que vous avez adressée à Berlin et à Vienne
a paru si concluante à lord Palmerston, que ses lettres sur ce sujet
ne seront, pour ainsi dire, que les paraphrases des vôtres[132]...»

  [132] Voir à l'Appendice, page 505, la dépêche en question que le
  duc de Broglie avait envoyée à M. Bresson.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 17 août 1833.

    »Mon prince,

»Les événements se succèdent rapidement, mais leur progrès journalier
démontre de plus en plus, ce me semble, la nécessité d'agir, dans les
affaires de Portugal, avec prudence et décision. Si nous laissons les
choses à leur cours naturel, avant peu, tout sera parvenu à un degré
de confusion dont le plus habile aura peine à se tirer.

»Le but que nous devons nous proposer, si je ne me trompe, est
celui-ci:

»1º Exclure du Portugal dom Pedro et dom Miguel;

»2º Ajourner la mise à exécution de la constitution de 1826, jusqu'au
moment où des temps plus tranquilles permettront de la revoir et de
l'approprier aux mœurs du Portugal et à l'intérêt de tous les partis;

»3º Marier doña Maria à quelque prince qui n'excite ni l'inquiétude de
l'Espagne, ni la jalousie de personne.

»Dans ce but, je ne saurais croire que l'ouverture faite par M. de Zéa
à M. de Rayneval soit tout à fait à dédaigner[133].

»Si nous pouvions obtenir du gouvernement espagnol, qu'en lui
garantissant l'exclusion de dom Pedro et l'ajournement de la
constitution, sauf à la reviser plus tard, il reconnaîtrait doña Maria
et nous aiderait dans la négociation du mariage entre cette princesse
et un prince de Naples, je crois que nous ferions une chose sage et
qui n'excède point la mesure du possible.

»Le gouvernement espagnol est évidemment dans une grande perplexité;
il a peu d'espérance de soutenir dom Miguel; il est mécontent de sa
conduite en ce qui se rapporte à don Carlos; il a besoin de se
remettre bien avec la cour de Naples avec laquelle la question de la
succession l'a presque brouillé; ce serait un moyen de renouer que de
lui offrir une couronne pour le second ou le troisième prince de la
maison de Naples.

»En s'engageant dans cette voie, les gouvernements de France et
d'Angleterre non seulement auraient l'Espagne avec eux, mais auraient
avec eux toute l'Europe, et, de plus, l'immense majorité du Portugal;
ils n'auraient, à proprement parler pour adversaires, que dom Pedro et
la poignée de brouillons qui marche à sa suite.

»Reste à savoir comment les deux gouvernements s'y prendraient pour
déposséder dom Pedro et pour achever de chasser dom Miguel, sans
intervenir ouvertement et à main armée dans les affaires du Portugal.

»Quant à dom Miguel, sa chute serait singulièrement précipitée par
l'abandon de l'Espagne; elle résulterait naturellement du cours des
choses et des succès du parti opposé.

»Mais pour dom Pedro, la chose est plus difficile.

»Le vrai moyen, autant que j'en puis juger, c'est de séparer dom Pedro
de la cause de la constitution, de retourner, si je puis ainsi parler,
sa constitution contre lui. Aux termes de l'article 92 de cette
constitution, la régence est dévolue à l'héritier le plus proche après
le souverain existant. Dom Pedro n'est pas Portugais, dom Pedro n'est
pas héritier; sa régence est une usurpation; la régence appartient à
l'infante Marie Isabelle qui l'exerçait en 1826, à défaut de dom
Miguel[134].

»C'est sur ce terrain qu'on peut se placer.

»Si les deux gouvernements déclarent solennellement qu'ils reprennent
les choses au point précis où elles étaient, lorsque l'appel de dom
Miguel à la lieutenance générale a tout détruit, qu'ils ne prêteront
d'appui moral et matériel qu'au gouvernement de doña Maria, tel qu'il
existait alors, il est probable qu'ils créeraient à Lisbonne un parti
portugais, qui en imposerait à dom Pedro, et finirait par l'obliger à
se retirer des affaires. En agissant ainsi, ils pourraient, si cela
était absolument nécessaire, dévier plus ou moins du système de
neutralité avec l'approbation de tout le monde, et du moment que leurs
efforts se dirigeraient à la fois contre les deux princes et pour un
dénouement à l'avantage de l'Espagne, ils seraient sûrs de ne pas
trouver de contradicteur. Leur arbitrage serait admis en fait, comme
celui de la conférence tout entier l'a été dans les affaires de
Belgique.

»Une fois dom Pedro expulsé, il serait facile de s'entendre sur la
constitution et de la modifier dans un sens favorable à la paix de la
péninsule.

»Je vous adresse à la hâte ces idées, mon prince, à mesure qu'elles me
traversent la tête, car je n'ai pas eu depuis ce matin le loisir d'y
réfléchir. Je les soumets, ou plutôt je les livre à votre expérience.
Tirez-en ce que vous voudrez; rien du tout même, si elles ne vous
paraissent pas susceptibles d'exécution. Nous persistons, d'ailleurs,
dans les résolutions prises à l'occasion du projet relatif au duc de
Leuchtenberg, et je vous confirme ici tout ce que je vous disais dans
ma lettre d'avant-hier...»

  [133] Le cabinet espagnol était extrêmement animé contre dom
  Pedro. Il craignait de voir l'Angleterre prendre ouvertement les
  armes en sa faveur et déclarait qu'il considérerait cet acte
  comme une déclaration de guerre car, disait-il, la chute de dom
  Miguel entraînerait celle de la monarchie actuelle en Espagne
  (_Dépêches de M. de Rayneval, des 13 et 25 juillet_). Le 2 août,
  à la nouvelle de l'entrée de dom Pedro à Lisbonne, le
  gouvernement de Madrid devint de plus en plus pressant. M. de Zéa
  proposa à M. de Rayneval d'exclure dom Pedro et d'installer doña
  Maria avec une régence dont son père serait écarté (_Dépêche du
  12 août_). M. Addington fut également sondé à cet égard. Le 9
  août M. de Rayneval confirmait ses précédentes informations et
  ajoutait que M. de Zéa consentait formellement à reconnaître doña
  Maria pourvu qu'on lui donnât toute garantie contre dom Pedro et
  sa constitution (_Correspondance officielle de M. de Rayneval_).

  [134] Dom Pedro n'était plus portugais, puisque le Brésil avait
  été séparé du Portugal. Il n'était pas héritier du roi Jean VI,
  puisqu'en prenant le titre d'empereur du Brésil, il avait abdiqué
  ses droits à la couronne de Portugal. La régence devait donc en
  effet être dévolue à l'infante Marie-Isabelle, fille du roi Jean
  VI, qui était l'aînée de dom Miguel.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    »Londres, le 19 août 1833.

»J'ai reçu ce matin la dépêche sous le numéro 90, et je me suis
empressé de voir lord Palmerston, auquel j'en ai donné communication,
ainsi que de certaines parties des lettres de M. de Rayneval[135]. Il
m'a, à son tour, donné à lire la dernière dépêche qu'il avait reçue de
M. Addington et qui porte la date du 11, c'est-à-dire un jour après
celle de M. de Rayneval. M. Addington rend compte, dans cette dépêche,
d'une conversation qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa, dont le
langage aurait été très différent de celui qu'il avait tenu à M. de
Rayneval.

»Au lieu de proposer, comme à ce dernier, de chercher les moyens de
s'entendre et d'essayer d'arriver à la pacification de la péninsule
par la voie de la conciliation, M. de Zéa aurait, au contraire,
déclaré à M. Addington que l'Espagne ne s'écarterait en rien de la
ligne de conduite qu'elle a suivie jusqu'à présent dans les affaires
de Portugal, et que, pour sa part, il était décidé à s'y maintenir.

»Nous n'avons pu nous empêcher, lord Palmerston et moi, d'être frappés
de cette contradiction dans les rapports de deux ambassadeurs dans
lesquels leurs gouvernements placent, à juste titre, toute confiance,
et nous avons dû en conclure que M. de Zéa avait deux langages, et
qu'il avait voulu tromper l'un des deux ambassadeurs.

»Je n'en ai pas moins insisté près de lord Palmerston pour obtenir, de
la part du cabinet britannique, plus de résolution dans ses
communications, soit à Lisbonne, soit à Madrid.

»Vous aurez appris par ma dépêche numéro 159 que lord Russell agirait
de concert avec l'agent que vous accréditerez à Lisbonne pour
s'opposer au mariage projeté par l'empereur dom Pedro. Lord Palmerston
est également décidé à appuyer le plan du mariage de la reine doña
Maria avec un prince de Naples, et il fera à cet égard toutes les
démarches que vous jugerez utiles et convenables.

»Quant à l'expulsion de dom Pedro du Portugal, et à la suspension de
la constitution de 1826[136], il partage entièrement votre manière de
voir et n'est arrêté que par la difficulté de trouver un moyen sans
violence pour y parvenir. Il craindrait tout ce qui semblerait, en
apparence, une intervention dans les affaires intérieures du pays; il
ne voudrait pas même d'une déclaration solennelle des deux
gouvernements, et qui tendrait à rétablir sous leur direction, comme
vous le proposez, l'ordre de choses qui existait en Portugal avant
l'usurpation de dom Miguel.

»Lord Palmerston ne se dissimule pas les inconvénients de la présence
de dom Pedro en Portugal, ni la dangereuse action de la mauvaise
constitution de 1826 sur le repos de toute la péninsule; mais, comme
j'avais l'honneur de vous le dire, tout en voulant la fin, il recule
devant les moyens. Je n'ai négligé aucun des arguments que vous faites
valoir à ce sujet dans vos différentes lettres, mais je n'ai pas pu
fixer son esprit sur une de ces résolutions hardies qu'il
appartiendrait à l'Angleterre de prendre dans une pareille
circonstance.

»Lord Palmerston m'a dit ensuite que, d'après les rapports de M.
Addington, il lui serait impossible de tenter une démarche quelconque
près du cabinet de Madrid, tant que M. de Zéa n'aurait pas fait au
gouvernement anglais des ouvertures nouvelles et du genre, à peu près,
de celles faites en dernier lieu à M. de Rayneval. Comme je l'ai
trouvé assez décidé sur ce point, je n'ai pas voulu le presser
davantage, me réservant d'ailleurs d'en entretenir lord Grey chez
lequel je me suis rendu, à l'issue de ma conversation avec lord
Palmerston. Je ne l'ai pas trouvé: j'y retournerai demain, mais je
n'ai pas voulu différer de vous transmettre des informations qu'il ne
sera peut-être pas inutile de faire arriver à Madrid.»

  [135] Voir page 237.

  [136] La constitution que dom Pedro avait donnée au Portugal,
  lorsque, après la mort du roi Jean VI, il s'était emparé de la
  régence au nom de sa fille doña Maria. Elle accordait le pouvoir
  législatif à deux Chambres, l'une élective, l'autre à la
  nomination du roi.

LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Downing-Street, Aug. 21, 1833.

    »Mon prince,

»Je vous renvoie avec bien des remerciements les lettres intéressantes
du duc de Broglie, que vous m'avez fait l'honneur de me confier.

»Je trouve beaucoup de justesse dans les vues et les raisonnements du
duc, quoique je ne partage pas toutes ses craintes sur le mariage
Leuchtenberg. Je serai charmé de trouver une occasion de parler avec
vous sur cela, à mon retour de Windsor...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 22 août 1833.

»... Je n'ai pu avoir avec lord Grey qu'une très courte conversation
sur les affaires du Portugal; il est toujours absorbé par le
parlement, et a été, de plus, passer un jour à Windsor. Il partage
certainement votre répugnance pour le mariage que dom Pedro paraît
projeter pour sa fille, mais, cependant, il n'en apprécie peut-être
pas assez toutes les graves conséquences sur l'avenir de la péninsule,
et j'ai retrouvé, dans lord Grey, comme dans lord Palmerston, si ce
n'est de l'indifférence, du moins une hésitation, une incertitude de
vues dans la question portugaise, qui pourraient avoir de bien fâcheux
résultats si elles se prolongeaient. Je vous engage à vous en ouvrir
franchement avec M. Aston...»

    «Le 23 août 1833.

»... Lord Palmerston a paru très bien comprendre nos répugnances pour
le mariage Leuchtenberg, mais j'ai vu avec peine plusieurs autres
membres du cabinet dominés dans cette question par une sorte de
politique sentimentale, à mes yeux fort déplacée. En attendant, rien
d'utile ne se fait: dom Pedro s'établit de plus en plus dans la
régence qu'il s'est attribuée à lui-même; il la conduit à la diable,
et chaque jour, par malheur, le rend plus difficile à écarter; il est
à craindre aujourd'hui que la guerre civile ne se charge de le
culbuter...»

    «Le 26 août 1833.

»... Les instructions que vous adressez à M. de Lurde me paraissent
rédigées dans un excellent esprit, qui s'applique à des prévisions
sagement méditées aussi bien qu'aux faits qui nous sont déjà connus.

»Je dois féliciter de plus en plus le gouvernement du roi du système
politique qu'il a adopté dans ses relations avec l'Espagne, et
dont votre dépêche à M. de Rayneval me fournit une nouvelle preuve. Je
suis porté à croire avec vous que les ouvertures de M. de Zéa à notre
ambassadeur à Madrid ont été faites avec l'intention d'y donner suite,
et d'assurer, de commun accord avec la France et l'Angleterre, le
repos de la péninsule. Que ce langage nouveau, de la part du cabinet
de Madrid, lui ait été dicté par les craintes que lui causent les
derniers événements de Lisbonne, ou par tout autre sentiment, je pense
qu'il ne faut pas trop s'en laisser préoccuper. Aussi, n'ai-je négligé
aucun argument pour faire prévaloir dans l'opinion des ministres
anglais la nécessité de nous entendre avec l'Espagne pour régler,
d'une manière avantageuse à tous, l'avenir du Portugal.

»J'ai eu l'honneur de vous faire connaître le mauvais effet qu'avaient
produit ici les derniers rapports de M. Addington; mais je ne crois
pas cependant que ce soit à ces rapports seuls qu'il faut attribuer
les dispositions peu favorables du cabinet anglais envers le
gouvernement espagnol, car on va jusqu'à supposer qu'il est surtout
dominé par un esprit d'animosité contre M. de Zéa, qui pourrait amener
de bien fâcheuses complications. La nomination, récemment faite, de M.
George Villiers[137] à la place de M. Addington, paraît ici un peu
empreinte de cet esprit, et, quoiqu'on y rende justice au caractère
honorable de ce nouvel envoyé, on s'effraye de ses opinions beaucoup
plus prononcées que celles de M. Addington, dans un sens qui ne
peut s'accorder avec la politique du cabinet de Madrid. La nomination
de M. Villiers est d'autant plus inopportune que M. de Zéa exprimait,
il y a peu de temps encore, le désir de conserver M. Addington à
Madrid.

»Je dois citer encore, comme un fait à l'appui des reproches qu'on
adresse au gouvernement anglais, la publication des lettres
interceptées à Lisbonne, publication que je n'ai pas moins déplorée
que vous, monsieur le duc, et dont le ministère anglais aura bien de
la peine à se justifier[138]. On eût pu tirer un utile parti de ces
lettres, soit auprès des membres du parlement anglais, soit auprès des
gouvernements étrangers qui y sont plus ou moins compromis, et
auxquels la crainte de révélations indiscrètes aurait certainement
inspiré plus de retenue et de ménagement. Ce qui doit aussi, ce me
semble, faire regretter aujourd'hui cette imprudente publication,
c'est que le gouvernement anglais n'ait pas su profiter du seul
avantage qu'elle pouvait lui procurer, en se prononçant énergiquement
dans les affaires de Portugal. Il aurait pu se regarder comme
autorisé, d'après ces lettres, à intervenir à Lisbonne pour en
expulser dom Pedro, et faciliter le rapprochement du gouvernement de
doña Maria avec celui d'Espagne. Il lui aurait été aisé de dissimuler
cette intervention dans les affaires intérieures du pays sous une
forme quelconque, et d'ailleurs, dans ces sortes d'affaires, le succès
justifie tout. Il satisfaisait par là tous les cabinets, il imposait
silence au parti tory dans le parlement, et la tranquillité rétablie
en Portugal, même avec la suspension de la constitution de 1826,
jusqu'à la majorité de doña Maria, par exemple, lui offrait de
puissants moyens de défense contre la fraction du parlement qui
soutient les opinions les plus exagérées.

»Ainsi que vous m'y aviez autorisé, je viens de communiquer à lord
Palmerston les instructions que vous adressez à M. de Lurde. Il s'est
montré très sensible à cette marque de confiance, et m'a chargé de
vous dire qu'il approuvait ces instructions dans toute leur
étendue, et qu'il allait écrire à lord William Russell pour l'engager
à se concerter, en général, dans ses démarches, avec M. de Lurde...»

  [137] Georges-William-Frédéric Villiers, comte de Clarendon, né
  en 1800, fut, en 1833, nommé ministre à Madrid. En 1839, il
  devint lord du sceau privé, chancelier du duché de Lancastre en
  1840, lord-lieutenant d'Irlande de 1847 à 1852, puis secrétaire
  d'État aux affaires étrangères. Il se démit en 1858, fut de
  nouveau chancelier du duché de Lancastre en 1864 et reprit le
  portefeuille des affaires étrangères en 1865.

  [138] Au cours de la guerre de Portugal, un certain nombre de
  lettres adressées au gouvernement de dom Miguel avaient été
  interceptées et communiquées au cabinet britannique. Le _Times_
  en eut connaissance et les publia. Parmi ces correspondances, les
  plus curieuses sont les rapports adressés au duc de Cadaval et au
  vicomte de Santarem par un nommé Antonio Ribera Saraiva, ministre
  secret de dom Miguel à Londres, qui compromettaient
  singulièrement plusieurs membres considérables du parti tory et
  les représentants de diverses cours du continent. La lettre du 14
  juillet 1833 (reproduite par les _Débats_ du 20 août), parle de
  conférences secrètes qu'aurait eues à Londres le maréchal de
  Bourmont avec lord Beresford, M. de Neumann, chargé d'affaires
  d'Autriche, et M. Vial, ministre d'Espagne. L'agent portugais
  s'exprimait ainsi: «Le baron de Neumann me dit que non seulement
  lui, mais une foule d'autres personnes, et entre autres le duc de
  Wellington, seraient charmés d'apprendre que le maréchal de
  Bourmont se rendait en Portugal. Il ajouta que les trois
  puissances avaient applaudi à la résolution de Sa Majesté de
  prendre le maréchal à son service, et qu'en définitive, Bourmont
  devait se regarder, partant pour le Portugal, non seulement comme
  ayant mission de sauver la cause portugaise, mais encore celle
  de la légitimité dans toute la péninsule, en Europe et dans
  le monde.» Le 17 juillet, à la nouvelle de la destruction de
  la flotte de dom Miguel, Ribera écrivait de nouveau: «Je ne
  conserve plus aucune espérance. J'ai causé à ce sujet avec les
  ambassadeurs des grandes puissances et autres grands personnages.
  Tous considèrent notre cause, sinon comme entièrement perdue, du
  moins comme fort compromise, et le seul espoir de ceux qui
  s'intéressent à nous est que le maréchal de Bourmont doit être
  maintenu à la tête des forces de terre...»

  La publication de cette correspondance causa une vive sensation en
  Angleterre. Lord Palmerston fut à ce sujet questionné à la Chambre
  des communes par M. Murray, qui lui demanda si ces lettres étaient
  ou non authentiques. «Autant que je puis en juger, ajoutait
  l'honorable membre, cette correspondance est tout à fait étrange,
  et il est fâcheux d'y voir signaler certains personnages comme
  agents du plus détestable gouvernement qui fût jamais. Si ces
  lettres étaient vraies, elles feraient peu d'honneur au caractère
  anglais, mais j'aime à croire que le noble vicomte sera à même de
  les démentir.» Lord Palmerston refusa de répondre à
  l'interpellateur, ce qui laissa peu de doutes sur l'authenticité
  des documents publiés.

    «Le 26 août 1833.

    »Mon cher duc,

»Voici une dépêche--celle ci-dessus--à laquelle j'ai ôté la forme
officielle, afin que vous puissiez, si vous le jugez à propos, ne la
considérer que comme une lettre particulière. J'ai cru devoir au
gouvernement les renseignements qu'elle renferme. Vous y trouverez
d'ailleurs quelques arguments dont vous pourriez, sans me citer comme
de raison, tirer parti vis-à-vis de M. Aston. Je n'ai pas besoin de
vous dire combien seraient graves les inconvénients qui résulteraient
de quelque indiscrétion directe sur le contenu de cette dépêche.

»Le gouvernement anglais est fort mécontent de son ministre à
Pétersbourg, qui a, sans motif d'aucun genre, compromis lord Minto
près du cabinet de Berlin. J'ai fait tous mes efforts pour que lord
Minto ne souffrît pas, dans sa position, d'une indiscrétion commise
par un de ses collègues. Mon opinion est que le ministère fera
l'impossible pour étouffer cette affaire et pour conserver lord Minto
à Berlin...»

    «Le 27 août 1833.

»Voici les nouvelles qui sont arrivées aujourd'hui à Londres de
Lisbonne et d'Oporto.

»Lord William Russell a présenté le 15 ses lettres de créance au
régent à Lisbonne.

»Le 16, Saldanha a battu les miguélistes devant Oporto, dont le siège
est entièrement levé, et de telle sorte qu'un grand nombre de
bâtiments de commerce sont entrés dans le Douro.--Les cortès ont été
convoquées à Lisbonne, et les élections doivent commencer le 1er
octobre.

»Une autre nouvelle qui est parvenue également ce matin à Londres, et
à laquelle personne n'était préparé, est celle de l'arrivée de
l'empereur de Russie à Stettin[139]. Nous l'avons appris par un
courrier qu'a reçu le prince de Lieven.

  [139] L'empereur de Russie se rendait à Munchengrætz où il allait
  se rencontrer avec l'empereur d'Autriche le 19 septembre (voir
  page 271). M. Pozzo vint l'annoncer officiellement au duc de
  Broglie qui en rendit compte au roi. «M. Pozzo, écrivait-il, m'a
  donné lecture d'une grande dépêche de M. de Nesselrode qui
  explique les motifs de ce voyage par l'envie qu'ont depuis
  longtemps les trois souverains de se revoir et de se donner
  mutuellement des témoignages d'amitié. Les circonstances
  politiques s'y sont opposées jusqu'ici; la guerre de Pologne, le
  choléra, l'état d'agitation des esprits. Aujourd'hui que l'Europe
  est en pleine paix, que la Pologne est tranquille, l'affaire
  d'Orient terminée, l'affaire de Belgique prête à finir, toutes
  les autres affaires trop minimes pour pouvoir troubler la paix de
  l'Europe, rien de s'oppose plus aux desseins des trois monarques
  et leur entrevue ne saurait être interprétée d'une manière
  alarmante. Il n'y faut chercher ni desseins secrets, ni concert
  pour atteindre un but qui leur soit propre. C'est une preuve
  d'affection réciproque qu'ils entendent se donner, il n'y faut
  pas chercher autre chose.--Telle est, Sire, la substance de cette
  dépêche, que j'ai écoutée sans approuver ni blâmer, comme une
  chose indifférente à la France et sans témoigner la moindre
  curiosité sur les détails de l'entrevue. Le temps apprendra si
  cette entrevue cache quelque profond mystère. Je ne le crois pas;
  néanmoins, il est bon d'être sur ses gardes et de tout observer»
  (_Le duc de Broglie au roi Louis-Philippe, 30 août_).

  Une démarche analogue fut faite par M. de Lieven auprès de lord
  Palmerston, qui écrivait à ce sujet à son frère: «Le motif de la
  rencontre des trois souverains en Bohême s'expliquera plus tard.
  Nesselrode écrit à Lieven pour que la lettre me soit montrée, que
  ce n'est que _pour un épanchement de cœur_ et que la politique
  n'a rien à y voir. Comment peut-on prendre la peine d'écrire de
  pareilles niaiseries? C'est comme s'ils voulaient vraiment nous
  empêcher de croire un mot de ce qu'ils disent...» (_Lord
  Palmerston à Sir William Temple, 3 septembre 1833_).


LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Madrid, le 19 août 1833.

    »Mon prince,

»Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 27 juillet. Je conçois
le peu d'attraits qu'a aujourd'hui pour vous le séjour de Paris, et
j'avoue franchement que, pour ma part, je ne regarde pas du tout comme
une privation d'en être éloigné. Il y a pourtant des moments où
j'aurais bonne envie d'y faire une apparition, celui-ci par exemple.
Je vous y rencontrerais, et ce serait pour moi à la fois un grand
plaisir et un grand avantage. Vous éclairciriez, j'en suis certain,
une foule de doutes qui ne cessent de se présenter à mon esprit, et
vous me montreriez le chemin que je dois suivre pour me tirer des
difficultés toujours croissantes de ma position actuelle. Le ministère
devrait bien avoir la bonne idée de m'appeler, ne fût-ce que pour
quelques jours. Il me semble qu'il y a dans les affaires de ce pays-ci
des points pour lesquels les écritures ne suffisent pas, et qui
exigent des conversations.

»On aurait pu croire à un dénouement prochain du drame qui se joue
dans notre voisinage, si dom Pedro avait voulu se résigner à
disparaître de la scène. Mais il aura pressenti qu'on était assez
disposé à se passer de lui, et il a pris ses précautions. Dom Miguel
et ses adhérents sont à peu près hors de combat. N'est-il pas à
craindre qu'un nouveau conflit ne s'élève et que le pays ne se partage
entre dom Pedro et doña Maria? L'Espagne, après quelques façons,
s'accommoderait, je pense, du règne de cette princesse; mais le père
lui fait peur. Les mesures précipitées qu'il vient de prendre
contre le clergé le font regarder ici comme un révolutionnaire des
plus fougueux[140]. Malgré cela, s'il ménage l'Espagne, l'Espagne le
laissera très tranquille. Ce gouvernement connaît sa propre faiblesse
et n'entreprendra rien s'il n'est poussé au désespoir. Il a beaucoup
de peine à se rassurer sur les vues de l'Angleterre. Le rappel de M.
Addington, quoiqu'il le prévît, lui paraît de mauvais augure; il
craint de le voir remplacer par un homme ardent et prévenu. On peut
mener très loin les Espagnols avec des ménagements; mais, si on les
brusque ou les menace, ils se cabrent, et non seulement ils ne font
rien de ce que vous voulez, mais vous pouvez même les précipiter dans
les plus dangereuses folies.

»M. de Zéa remercie Votre Altesse de son souvenir. Il se recommande à
elle pour tâcher d'adoucir lord Palmerston, qu'il croit animé de
sentiments peu bienveillants pour l'Espagne.

»Le roi Ferdinand est dans un fort triste état. On craint qu'il ne
passe pas le mois de septembre. Je crois que les nouvelles de sa santé
sont la véritable cause de la persistance de don Carlos à rester en
Portugal, malgré la guerre et le choléra. La mort du roi,
arrivant dans les circonstances actuelles, mettrait, à coup sûr, ce
pays-ci en combustion, et je ne sais si la tranquillité de l'Europe,
que vos soins ont si miraculeusement conservée jusqu'à présent,
résisterait à ce choc...»

  [140] Dom Pedro, entré à Lisbonne le 28 juillet, prit
  sur-le-champ les rênes du gouvernement. Il suspendit la charte
  jusqu'à la un de la guerre, et renvoya du ministère le duc de
  Palmella qui avait la confiance de la France et de l'Angleterre,
  pour s'entourer de personnages connus par l'exaltation de leurs
  idées démocratiques. Il sévit également contre le clergé qui
  était le plus ferme appui de dom Miguel. Le nonce du pape fut
  embarqué de force pour l'Italie; les jésuites furent expulsés.
  Défense fut faite de payer les redevances dues aux communautés.
  Des décrets destituèrent tous les évêques nommés par dom Miguel
  et défendirent aux novices actuellement dans les couvents
  d'entrer dans les ordres. Enfin dom Pedro attribuait à la
  couronne la totalité des présentations aux bénéfices.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 29 août 1833.

    »Monsieur le duc,

»... J'ai l'honneur de vous transmettre le discours prononcé
aujourd'hui par Sa Majesté le roi d'Angleterre à la prorogation du
parlement. Vous y remarquerez les phrases qui se rapportent aux
questions de Hollande, de Portugal et de Turquie.--Le chancelier
quitte Londres ce soir pour deux mois, et lord Grey partira dans
quelques jours pour son château, dans le nord de l'Angleterre, où il
compte aussi passer deux mois...»


LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Madrid, le 24 août 1833.

    »Prince,

»Nous voici ici dans une sorte de crise. Pendant que lord Palmerston
fait donner au cabinet de Madrid des assurances réitérées de
neutralité de la part de l'Angleterre, en exigeant plus impérieusement
que jamais celle de l'Espagne, en disant que si _un seul_ soldat
espagnol met le pied sur le territoire portugais, l'Angleterre
regardera cet acte comme une déclaration de guerre, lord William
Russell annonce qu'il a pris la résolution, pour protéger, dit-il, les
sujets anglais, de faire descendre à terre, non _un_ soldat, mais
deux mille de ceux qui sont sur l'escadre de l'amiral Parker[141], et
de leur faire occuper, non seulement le fort Saint-Julien qui défend
l'embouchure du Tage, mais aussi le fort Saint-George qui domine la
ville de Lisbonne. C'est pour une lettre adressée le 13 à M. de
Cordova, que lord Russell donne à connaître cette détermination. Elle
a causé, comme vous pouvez le penser, la plus vive impression sur ce
gouvernement-ci, qui, il y a deux jours seulement, recevait les
communications rassurantes dont j'ai fait mention plus haut. Il ne
sait si cette idée de débarquer des troupes anglaises vient de lord
William ou de son gouvernement. Il croit à la première de ces
hypothèses plutôt qu'à la seconde, qui lui paraît trop directement en
opposition avec ce que lui fait dire le cabinet britannique. Dans
l'incertitude où est M. de Zéa, il se hâte d'expédier un courrier à
Londres, pour engager le gouvernement à ne pas outrepasser les bornes
qu'il a posées lui-même, et à ne pas forcer l'Espagne à quitter,
malgré elle, la ligne de conduite qu'elle a fidèlement suivie
jusqu'ici, à la demande de l'Angleterre. Il m'assure que la note qui
sera remise à ce sujet à lord Palmerston est conçue en des termes qui
ne peuvent nullement être pris en mauvaise part. Il demande à notre
gouvernement d'appuyer cette démarche pacifique, et verrait avec
reconnaissance que vous voulussiez bien user de votre influence
personnelle pour faire changer une détermination dont on ne peut
réellement calculer les suites. Mais, j'ai bien peur que cette requête
ne vienne trop tard. Le 16, M. de Bourmont a quitté Coimbre pour
rejoindre son armée, qui marchait sur Lisbonne. Elle est forte de
quinze à seize mille hommes, non compris quelques corps détachés qui
sont sur le Tage, ou du côté de Torrès-Vedras. Avec cette force, il
peut certainement tenter d'enlever la capitale, et y parvenir. Lord
William sera, sans doute, obligé de suivre son projet, ou d'y renoncer
sans attendre les directions de son gouvernement. Tout l'avenir de la
péninsule va donc dépendre de l'idée qui lui passera par la tête.

»On ne peut se dissimuler que ces tristes affaires de Portugal
prennent la tournure la plus fâcheuse possible. Une sanglante anarchie
se propage dans tout le pays; et dom Pedro, par tous les décrets qu'il
lance, sans interruption, blesse toutes les opinions comme tous les
intérêts, et rend presque impossible le retour de l'ordre. Il ne
manque plus que de voir l'Angleterre et l'Espagne prendre part à la
lutte, pour en être réduit à désespérer, non seulement de la
péninsule, mais de l'Europe tout entière...»

  [141] Sir William Parker, né en 1781, s'engagea tout jeune dans
  la marine, devint capitaine de vaisseau en 1810, contre-amiral en
  1830, reçut en cette qualité le commandement de l'escadre que
  l'Angleterre envoya vers cette époque à l'embouchure du Tage. Il
  fut nommé lord de l'amirauté en 1834 et de nouveau, en 1841,
  commanda à cette dernière date les forces navales anglaises dans
  les mers de Chine, fut promu amiral en 1863 et mourut en 1866.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Saint-Cloud, le 30 août 1833.

»Je ne veux pas laisser partir M. Thiers pour Londres sans un petit
mot de moi pour vous, mon cher prince; il me l'a demandé hier soir, et
je suis bien aise de vous dire combien notre cher roi l'apprécie et
est satisfait de son esprit et de son dévouement; il va à merveille:
c'est un excellent petit homme.

»Nous avons les nouvelles les plus satisfaisantes du voyage du
roi[142]; c'est un véritable triomphe. Je vais partir avec la reine,
mes nièces et mes deux plus jeunes neveux pour aller le rejoindre à
Cherbourg, d'où je tâcherai de vous donner de nos nouvelles. Je vous
écris en hâte, étant au moment de monter en voiture...»

  [142] Le roi était parti le 26 août pour un voyage en Normandie.
  Des fêtes eurent lieu à son passage à Cherbourg où vint le
  rejoindre la famille royale. Le roi fut de retour à Saint-Cloud
  le 12 septembre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 4 septembre 1833.

    »Monsieur le duc,

»C'est seulement hier, 3, que j'ai reçu les dépêches que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire le 29 et le 31 du mois dernier, et dont
l'arrivée a été fort retardée par le mauvais temps.

»Le marquis de Rezende est arrivé, il y a quelques jours, à Londres,
venant du Havre, chargé par Sa Majesté Madame la duchesse de Bragance
de demander à Sa Majesté le roi d'Angleterre la permission pour elle
et pour la reine doña Maria de venir attendre en Angleterre les
bâtiments portugais qui doivent les conduire à Lisbonne. Le marquis de
Rezende, en communiquant le but de sa mission aux ministres anglais, a
porté des plaintes très vives sur la manière dont madame la duchesse
de Bragance aurait été reçue au Havre, et particulièrement sur les
mauvais traitements que M. le duc de Leuchtenberg aurait eu à
supporter de la part des autorités du Havre[143].

»Lord Grey, qui m'a entretenu de la mission de M. de Rezende, m'a dit
qu'il avait reçu une copie de la protestation faite par M. le duc de
Leuchtenberg avant de quitter le Havre, et remise par lui au
sous-préfet. Il m'a paru qu'il avait été très frappé de la rédaction
de cette pièce, qu'il n'a pu me montrer parce qu'il l'avait laissée
entre les mains du roi. Lord Grey a ajouté qu'il avait pris les ordres
de Sa Majesté sur la demande faite par madame la duchesse de Bragance,
et que le roi lui avait recommandé de faire savoir a M. de Rezende
qu'il verrait avec plaisir la reine doña Maria et l'impératrice en
Angleterre, et que, s'il avait un bâtiment disponible, il l'enverrait
au Havre pour qu'elles pussent en faire usage.

»Lorsque lord Grey m'a fait la communication dont je viens de vous
faire part, je n'avais point encore reçu votre dépêche du 31, qui
renferme des explications sur ce qui s'est passé au Havre,
relativement au duc de Leuchtenberg; mais j'ai pu cependant l'assurer
qu'il devait y avoir une grande exagération dans les récits du marquis
de Rezende; qu'il ne paraîtrait croyable à personne qu'après un séjour
de deux années en France, pendant lesquelles Leurs Majestés M. le duc
et madame la duchesse de Bragance et la reine doña Maria
n'avaient pas cessé d'être entourés d'égards et traités de la manière
la plus distinguée, on eût eu, au moment de se séparer d'eux, des
procédés inconvenants, qui sont si étrangers à la cour de France. J'ai
retrouvé, du reste, dans cette circonstance comme dans plusieurs
autres, lord Grey surpris de l'insistance que nous mettons à repousser
le duc de Leuchtenberg, et ne voulant pas comprendre qu'il s'agit ici
d'une question de dignité pour le Portugal et de tranquillité pour la
péninsule entière, sur quoi j'ai toujours particulièrement insisté.

»J'ai eu, aujourd'hui même, avec lord Palmerston, une conversation
dans laquelle je lui ai parlé de la note qui doit lui être adressée
par le gouvernement espagnol, au sujet de l'occupation des forts de
Lisbonne par des troupes anglaises. Il n'avait pas encore reçu cette
note, mais elle lui avait été annoncée, au lever du roi, par M. Vial,
ministre d'Espagne. J'ai pu cependant saisir cette occasion qui
m'était offerte pour lui renouveler les instances que je lui ai déjà
faites à diverses reprises sur la nécessité d'un rapprochement entre
l'Angleterre et l'Espagne. Je lui ai indiqué qu'en agissant de concert
avec le cabinet de Madrid, pour empêcher des troubles révolutionnaires
dans la péninsule, il rapprocherait de lui les cabinets du continent
que des intrigues récentes avaient pu en éloigner, et qu'il
s'assurerait par là une influence profitable pour la paix de l'Europe;
que la meilleure manière de satisfaire l'Espagne en ce moment était de
renoncer à l'occupation des forts de Lisbonne, et de repousser sans
hésitation le mariage de doña Maria avec le duc de Leuchtenberg, qui
ne pouvait qu'amener à sa suite la guerre civile en Portugal et en
Espagne.

»Lord Palmerston a écouté ces observations avec intérêt et m'a donné
sa parole de chercher dans la note du cabinet espagnol, aussitôt
qu'elle lui serait parvenue, tous les moyens possibles de rentrer avec
l'Espagne dans des relations amicales. Il m'a paru qu'il en sentait
toute l'importance, et il m'a même assuré, comme M. Aston vous l'avait
déjà annoncé, que l'autorisation donnée aux troupes anglaises
d'occuper les forts de Lisbonne avait été révoquée, et que lord
William Russell avait reçu l'ordre de se conformer aux premières
instructions qui lui avaient été transmises, et dont vous avez eu
connaissance.»

  [143] «... Le duc de Leuchtenberg était arrivé au Havre sous un
  nom supposé. Le gouvernement du roi lui ayant fait représenter
  qu'il ne pourrait sans inconvénient prolonger son séjour en
  France où il n'était entré qu'au moyen d'un passeport irrégulier,
  il a d'abord paru peu disposé à céder à cette invitation, mais il
  n'a pas tardé à se raviser: il a écrit au sous-préfet que s'il
  s'était rendu immédiatement au Havre, c'est qu'il avait cru y
  trouver les bâtiments destinés à transporter au Portugal la
  famille de dom Pedro, et que l'arrivée de ces bâtiments lui
  paraissant différée, il allait partir lui-même pour Munich» (_Le
  duc de Broglie au prince de Talleyrand, 31 août_).


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 5 septembre 1833.

    »Mon prince,

»Je vous envoie une dépêche que j'ai reçue de Madrid ce matin même.
Elle n'est pas aussi satisfaisante que je l'espérais. Il est clair que
l'affaire portugaise demeurant encore dans sa crise, le gouvernement
espagnol espère trop le succès de dom Miguel pour s'ouvrir à nous
entièrement, tandis que le gouvernement anglais, regardant toujours
dom Miguel comme perdu, se ressouvient plus de ses ressentiments
contre l'Espagne que des vrais intérêts de l'Angleterre. Si Lisbonne
est emporté d'assaut, et si dom Miguel est écrasé dans l'attaque,
chaque gouvernement suivra sa pente, je le crains, et demeurera
intraitable. Mais, je ne sais si je m'abuse, aucun de ces deux
événements ne me paraît probable. A moins que dom Pedro n'ait
décidément perdu la tête, il n'ira point se faire battre en rase
campagne, et pour peu qu'il se tienne sur la défensive, ce ne
sont pas les quinze ou vingt mille hommes de Bourmont qui pourront
entrer de vive force dans une ville comme Lisbonne. La mauvaise saison
approchant, ce qui semble être l'avenir de ce malheureux pays, c'est
d'avoir ses deux capitales occupées par les pédristes, et le reste du
territoire occupé par les miguélistes ou livré à leurs ravages, et
cela, sans terme apparent, sans dénouement prochain ni probable.

»Un tel état de choses peut-il, doit-il subsister?

»J'avoue que j'ai peine à le croire. Je respecte beaucoup le principe
de non-intervention. Chacun pour soi, chacun chez soi, rien de plus
juste. Mais ce principe, comme tous les principes, a ses limites. Il
suppose que le pays auquel on l'applique possède en lui-même les
moyens de sortir de l'anarchie, d'échapper à la guerre civile; il
suppose, dans ce pays, une majorité et une minorité: une majorité
suffisante pour venir à bout de la minorité, tant qu'elle résiste, et
la protéger, sans traiter avec elle, quand elle a succombé. Mais,
quand une épreuve longue, patiente, sincère, a prouvé que le pays dont
il s'agit ne possède aucun des moyens nécessaires pour rétablir
l'ordre dans son propre sein; qu'il n'y a, d'aucun côté, une majorité
réelle et capable de se dessiner, de se faire obéir; quand il est
évident que la lutte ne peut finir par le triomphe absolu de qui que
ce soit, il me semble que l'humanité, la raison, le bon sens veulent
que ceux des voisins qui ont un intérêt quelconque à la pacification
du pays dont il s'agit, se concertent pour intervenir, pour faire
poser les armes aux combattants, pour régler ensuite un compromis
entre les partis opposés, en proportionnant autant que possible les
avantages réciproques à la force respective des partis.

»Telle est, à mon avis, la position du Portugal.

»Plus j'y réfléchis, plus j'y regarde, plus je me persuade que cette
malheureuse affaire ne peut finir que par l'intervention amicale de la
France, de l'Espagne et de l'Angleterre, intervention plus ou moins
prononcée, plus ou moins directe, plus ou moins active, selon
l'exigence du cas et la nature des circonstances; mais intervention
sans laquelle l'affaire dégénérera en une guerre entre l'Espagne et
l'Angleterre, chacune s'engageant de plus en plus au soutien de son
protégé, et faisant chaque jour de nouveaux appels à l'opinion de
chaque pays, jusqu'au point de l'exalter, de manière à se priver de
toute liberté de choisir et de se mouvoir en divers sens.

»Je vous confie ces réflexions, mon prince, bien moins pour vous
demander de faire, en ce moment, une démarche quelconque, que pour
vous prier de préparer à l'avance celles que les événements pourraient
bientôt rendre nécessaires. S'il arrive qu'une sorte de convention
s'établisse entre les trois gouvernements pour agir simultanément dans
cette affaire, ce sera vous qui en poserez les bases. C'est votre
sagesse et votre expérience qui en sera crue par le gouvernement
anglais. Je n'aurais, à moi seul, que peu d'espérance de me faire
écouter. Je tiens d'ailleurs, avant tout, à m'éclairer de vos conseils
et à ne rien précipiter sans votre aveu...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 9 septembre 1833.

    »Monsieur Je duc,

»La reine doña Maria et Sa Majesté la duchesse de Bragance ont
débarqué hier à Portsmouth, venant du Havre, à bord d'un bateau à
vapeur frété par un agent de dom Pedro. La jeune reine a reçu les plus
grands honneurs à son débarquement; les lords de l'amirauté qui se
trouvaient à Portsmouth se sont empressés de lui présenter leurs
hommages, ainsi que toutes les autorités civiles et militaires. Elle
est invitée à se rendre à Windsor, où il paraît qu'elle passera trois
ou quatre jours. En tout, on met une espèce d'affectation dans la
bonne réception qu'on fait à doña Maria en Angleterre; il est aisé
d'en deviner le but, et le _Times_, dans un article de son numéro de
ce matin, ne laisse aucun doute à cet égard...»

    «Le 9 septembre 1833.

    »Mon cher duc,

»Voici le parlement dissous, les ministres anglais sont à la campagne,
et la conférence ajournée de fait jusqu'à ce qu'il plaise au roi de
Hollande de répondre et de céder. Il ne paraît disposé ni à l'un ni à
l'autre, et nous ne faisons rien qui vaille ici.

»Je crois donc le moment opportun pour obéir aux médecins qui jugent
le changement d'air nécessaire pour me remettre de mon terrible rhume.
Ma famille me presse de me rendre à Paris, où le triste état de mon
frère exige des mesures qu'on ne croit pas pouvoir prendre sans moi,
et mes affaires personnelles, enfin, sont trop en souffrance depuis la
mort de l'homme qui les gouvernait depuis vingt-cinq ans pour que je
puisse les laisser plus longtemps à l'abandon.

»L'état des choses me paraissant ne pas réclamer aujourd'hui d'une
façon particulière ma présence ici, je viens vous demander un congé
dont la durée dépendrait du plus ou moins d'importance dans les
affaires politiques. Je prie votre amitié de vouloir bien me
l'accorder sans délai, car je sens que ma santé a besoin de quelque
repos.

»Je suis porté à croire que le roi des Pays-Bas trouvera moyen de nous
faire attendre longtemps sa décision; mais, lors même qu'il se
résignerait prochainement, ce n'est plus par des négociations plus ou
moins habiles qu'on l'y déterminera; la force des choses, les
avantages évidents que nous avons assurés aux Belges par notre
convention du 21 mai, et qui dureront autant que le provisoire,
pourront seuls décider le roi Guillaume à signer. La démarche de la
diète de Francfort à La Haye et notre refus de continuer ici une
négociation oiseuse aussi longtemps que le roi des Pays-Bas y
apportera des arrière-pensées, ont été deux excellentes mesures. Tout
est donc bien préparé. Tout ce qui était difficile et utile à faire
est fait. C'est maintenant au temps, et au temps lui seul, à achever.
Ma présence ici n'en hâterait ni la marche ni l'action.

»Si, par impossible, les premières réponses de Hollande étaient assez
favorables pour me donner la certitude que le traité définitif
pourrait être conclu dans le mois de septembre, je me ferais un devoir
de ne profiter de mon congé qu'après la signature du traité; mais
cette chance est si peu vraisemblable qu'il est presque inutile de
l'admettre...»

    «Le 11 septembre 1833.

»... J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche de M. le comte de
Rayneval du 30 août, dont vous avez bien voulu me transmettre une
copie, et j'ai déjà fait usage de ce qu'elle contient, dans mes
conversations ici[144].

»M. Georges Villiers, à son passage par Paris, en se rendant en
Espagne, vous aura communiqué les vues de son gouvernement sur l'état
de la péninsule; il en avait reçu l'ordre de lord Palmerston. Il est
chargé de la réponse du cabinet anglais à la dernière note de M. de
Zéa, qui, comme vous le savez déjà, ne portait que sur deux points:
l'occupation des forts de Lisbonne par des troupes britanniques, et le
débarquement de ces mêmes troupes pour protéger les sujets anglais
dans le cas où, par suite d'un conflit à Lisbonne même, ils auraient
besoin d'une protection. Sur le premier point, vous êtes instruit que
le cabinet espagnol a eu pleine satisfaction. Quant au second, lord
Palmerston a répondu que rien ne pourrait empêcher l'amiral anglais
d'employer tous les moyens qu'il possédait pour protéger les intérêts
britanniques s'ils étaient menacés, et qu'à cet égard il avait reçu
des instructions formelles. Aux deux articles que j'ai indiqués
ci-dessus, M. de Zéa avait joint des protestations d'amitié auxquelles
lord Palmerston a répondu par des assurances du même genre. Du reste,
vous serez informé sur ces questions beaucoup mieux par votre
conversation avec M. Villiers, que je ne pourrais le faire par ma
correspondance.

»Les nouvelles de Portugal, qui vous seront données par les journaux
anglais d'aujourd'hui, montrent que les affaires de ce pays touchent à
une crise, sinon décisive, du moins très importante. Les forces de dom
Pedro et de dom Miguel se balancent à peu près, et il est impossible
de prévoir quelle sera l'issue de la lutte. La reine doña Maria
restera jusqu'au lundi 15 à Windsor, d'où elle retournera à
Portsmouth; on annonce son départ de ce port pour Lisbonne comme très
prochain; mais vraisemblablement elle ne partira pas avant qu'on ait
reçu l'assurance qu'elle ne courra aucun danger dans sa capitale...

»Je crois que, sans attacher une importance exagérée au voyage de
l'empereur Nicolas, il ne sera pas inutile d'en surveiller
attentivement les suites. Le retour de M. de Metternich à Vienne et de
M. Ancillon à Berlin mettra M. de Sainte-Aulaire et M. Bresson en
position de vous communiquer quelques informations à ce sujet; je vous
serai particulièrement obligé de me les faire connaître...»

  [144] M. de Rayneval, dans cette dépêche, rend compte d'un
  entretien qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa sur l'éventualité
  de la médiation franco-anglaise en Portugal. Notre ambassadeur
  n'avait pas caché à M. de Zéa que les deux puissances médiatrices
  n'avaient pas été sans élever quelques doutes sur la sincérité du
  cabinet espagnol. Le ministre protesta vivement; toutefois il
  refusa d'indiquer les conditions qu'il proposerait dans
  l'arrangement à intervenir en Portugal. Si dom Miguel triomphait,
  l'Espagne promettait de ne laisser porter aucune atteinte aux
  intérêts anglais, mais elle demandait une garantie égale de la
  part de l'Angleterre en cas de succès de dom Pedro. M. de Zéa
  insistait sur la modération du gouvernement espagnol qui, avec
  quelques milliers d'hommes pourrait faire pencher la balance en
  faveur de son candidat. M. de Rayneval terminait en disant que le
  cabinet espagnol avait renoncé à l'idée d'exclure en même temps
  les deux frères car le succès de dom Miguel lui paraissait
  assuré.

    «Le 18 septembre 1833.

»J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez que Sa Majesté a
bien voulu m'accorder l'autorisation de me rendre en France. Je
voulais profiter immédiatement de cette autorisation, et j'avais
l'intention de partir le 20; mais Sa Majesté le roi d'Angleterre
m'ayant fait l'honneur de m'inviter à passer trois jours à Windsor,
j'ai dû retarder mon départ. Je ne reviendrai de Windsor que le
dimanche 22, et je partirai le 24, pour être rendu à Paris le 27.
J'aurai soin, avant de quitter Londres, de présenter M. de
Bacourt, comme chargé d'affaires, à lord Palmerston, ainsi que vous me
l'avez recommandé.

»Il n'y a pas d'autres nouvelles de Portugal à Londres que celles
venues par la voie de France; il y a aujourd'hui vingt et un jours
qu'aucune communication directe n'a eu lieu entre Londres et Lisbonne.
L'incertitude qui règne sur l'état de cette dernière ville n'a pas
empêché l'embarquement de la reine doña Maria, qui est partie
avant-hier soir de Portsmouth, par un très mauvais temps...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Saint-Cloud, le 16 septembre 1833.

»En arrivant ici, mon cher prince, j'ai trouvé votre lettre du 9, et
je me suis empressée de parler au roi de votre désir de revenir ici.
Il est toujours charmé de faire ce qui peut vous être agréable, et il
en a, sur-le-champ, entretenu le duc de Broglie, dont vous devez avoir
reçu maintenant la réponse que vous souhaitiez. Je sens combien un des
motifs qui vous rappellent à Paris est pénible pour vous, et j'y
prends bien part, comme à tout ce qui vous touche; mais je serai bien
contente de vous revoir et de pouvoir causer tout à mon aise avec
vous... Je regrette beaucoup que la résistance du roi de Hollande
retarde encore la conclusion des affaires de Belgique. Au reste, les
Belges ne sont pas de mon avis, car ils trouvent la convention du mois
de mai plus avantageuse pour eux qu'une conclusion qui les obligerait
à payer la dette, ce que, certes, je ne crois pas être bien entendu de
leur part.

»Vous avez dans ce moment en Angleterre la petite reine de Portugal et
la duchesse de Bragance. La conduite de cette dernière et celle
de dom Pedro envers notre roi a été inconcevable, bien ingrate et bien
déplacée. Elle est partie d'ici, sans remercier le roi de l'offre
qu'il lui avait faite, à la nouvelle de l'entrée de dom Pedro à
Lisbonne, de lui donner une frégate pour l'y conduire ainsi que la
jeune reine, sans avoir prévenu le gouvernement de son départ. Dom
Pedro n'a, non seulement pas écrit au roi depuis son entrée à
Lisbonne, mais n'a pas même chargé M. de Loulé qui est venu chez le
roi pour son propre compte, d'un mot de message pour le roi, ni
d'aucuns remerciements pour tous les soins qu'il a eus de sa famille.
Il est bon que vous sachiez que madame de Loulé (sœur de dom Pedro) a
eu, pendant son séjour à Paris, soixante mille francs; celle-là en est
très reconnaissante, mais il me semble que dom Pedro doit bien aussi
quelque chose au roi. Tout cela n'est pas bien, mais je n'en fais pas
moins des vœux bien sincères pour le succès de la cause de la petite
reine.

»A revoir bientôt, mon cher prince...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE

    «Londres, le 19 septembre 1833.

»... En m'entretenant ce matin avec lord Palmerston de la nouvelle de
Constantinople dont vous avez bien voulu me faire part, nous nous
sommes occupés de la conduite qu'il y aurait à tenir envers le cabinet
russe, à l'égard du traité du 8 juillet qu'il a fait avec la Porte.
Nous pensons l'un et l'autre qu'il y aurait une démarche à faire à
Pétersbourg après la déclaration remise à La Porte, par les
ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il s'agit de savoir si cette
démarche devrait consister dans une simple notification de ce qui a
été fait à Constantinople, ou dans une déclaration à peu près du
même genre que celle adressée à la Porte. Mon opinion serait pour ce
dernier moyen, qui me paraît plus net, plus franc, et qui, en même
temps, donnerait un caractère plus élevé à notre politique. Il serait,
dans tous les cas, certainement convenable et utile, après la réunion
des trois souverains du Nord, de présenter un témoignage bien marqué
de l'union de la France et de l'Angleterre. Je vous engage à vous
concerter avec lord Granville et à déterminer avec lui le parti à
prendre dans cette circonstance par les deux gouvernements. »

»Nous sommes toujours sans nouvelles du Portugal...»

    «Le 23 septembre 1833.

»... Lord Palmerston m'a chargé de vous offrir tous ses remerciements
pour le bon accueil que vous avez bien voulu faire à M. Georges
Villiers. Il s'est montré aussi très satisfait des dernières
instructions que vous avez adressées à M. de Rayneval, et il croit
qu'elles doivent produire un très bon effet sur le cabinet de Madrid.
Je compte toujours aller coucher demain à Douvres, et m'embarquer
après-demain matin.»

Je quittai en effet Londres le 24 septembre, et j'arrivai à Paris le
26.

FIN DE LA ONZIÈME PARTIE.



DOUZIÈME PARTIE

RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1833-1834)



RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1833-1834)


En quittant Londres au mois de septembre, j'étais à peu près décidé à
ne plus y retourner. Je croyais y avoir laissé les affaires dans une
situation telle, que ma présence n'y était plus nécessaire, et,
d'autre part, mon grand âge, mes infirmités et l'état de mes affaires
personnelles, fort dérangées par mes longues absences, me faisaient
penser qu'il était temps de rentrer dans la retraite. J'aurais
probablement persévéré dans cette résolution, si des sollicitations
pressantes n'étaient venues me rappeler à Paris. Ces sollicitations
avaient commencé dès les premiers jours du mois de novembre. Je
résistai d'abord, en faisant valoir les raisons exposées plus haut;
mais le roi et le ministère insistèrent avec vivacité, et je dus me
rendre à Paris au commencement du mois de décembre, pour apprendre
quels étaient les motifs qui faisaient désirer si vivement que je
retournasse à mon poste de Londres.

Il ne s'agissait pas seulement des négociations relatives aux affaires
de Belgique, qu'on se flattait de l'espoir de voir bientôt reprises à
la suite des démarches que le roi des Pays-Bas avait faites auprès de
la diète de Francfort et des agnats de sa maison afin d'obtenir leur
assentiment aux conditions imposées par la conférence de Londres[145].
Le roi et son gouvernement étaient inquiets de la réunion qui avait eu
lieu pendant l'automne, en Bohême, entre les souverains de Prusse et
d'Autriche, et, au moins autant, des événements qui se passaient en
Espagne et en Portugal, et qui faisaient craindre, soit un soulèvement
révolutionnaire, soit la prolongation d'une guerre civile, incommode
et peut-être dangereuse pour notre frontière des Pyrénées.

  [145] Le roi des Pays-Bas s'était en effet déterminé à cette
  démarche sur l'invitation pressante des cours de Russie,
  d'Autriche et de Prusse. Le prince Félix de Schwarzenberg avait
  été envoyé dans ce but à La Haye porteur de lettres autographes
  des trois souverains destinées à l'éclairer «sur l'inutilité et
  les dangers d'une plus longue résistance» (_Lettre de M. Bresson
  à M. de Talleyrand du 29 septembre 1833_). En conséquence, au
  mois de novembre suivant, le roi des Pays-Bas s'adressa aux
  agnats de la maison de Nassau et à la diète pour obtenir leur
  consentement respectif à la cession éventuelle de la partie
  wallonne du grand-duché de Luxembourg. La diète répondit qu'elle
  voulait en échange un équivalent territorial. Le roi répondit
  qu'il n'avait déjà que trop fait de sacrifices et que la
  Confédération germanique, n'ayant pas su garder le Luxembourg,
  n'avait droit à aucun dédommagement, et l'affaire demeura en
  suspens. Quant au duc de Nassau, il refusa formellement son
  consentement. La négociation avait donc échoué sur les deux
  points.

Aussitôt après mon arrivée à Paris, j'eus de longues conversations
avec le roi et ses ministres, et on me communiqua toutes les
correspondances relatives à ces trois questions, qui devaient me
mettre au fait de ce qui s'était passé en mon absence.

Sur le premier point, je ne partageai pas trop les espérances
qu'on avait conçues d'une reprise sérieuse des négociations de Londres
pour les affaires belges, et j'avoue que, s'il ne s'était agi que de
cette question, je n'aurais pas pensé qu'il fût urgent, pour moi, de
retourner en Angleterre. Les deux autres questions me parurent plus
graves. Je veux parler d'abord de la réunion des souverains de Russie,
d'Autriche et de Prusse, et de l'impression qui m'en resta.

Cette réunion, paraît-il, avait été provoquée primitivement par le
prince de Metternich. Le chancelier d'Autriche, préoccupé des
souvenirs de l'expédition d'Ancône, et redoutant, pour la liberté
d'action de l'Autriche en Italie, les conséquences des doctrines
professées par la France et par l'Angleterre au sujet du droit
d'intervention, avait proposé au gouvernement russe de s'entendre avec
lui à cet égard, et de préparer en commun l'énoncé des principes
d'après lesquels les deux cours entendaient régler l'exercice de ce
droit.

Le désir de se fixer sur ce point donna lieu à l'idée de se réunir,
soit en Silésie, soit en Bohême. Cette idée, mise en avant par le
cabinet de Pétersbourg, fut accueillie à Vienne avec empressement. On
croyait être assuré du concours de la Prusse, et l'empereur Nicolas,
qui devait traverser les États de son beau-père[146] pour se rendre au
lieu désigné pour l'entrevue, ne doutait pas d'emporter son accession.

  [146] L'empereur Nicolas avait épousé, en 1817, la princesse
  Frédérique-Louise-Charlotte Wilhelmine, fille du roi
  Frédéric-Guillaume III, née en 1797.

Cependant, il n'y réussit pas entièrement. A Schwedt, où se tint une
réunion préparatoire, les ouvertures de l'empereur échouèrent en
partie. Le roi de Prusse déclina de prendre des engagements solennels
qui pouvaient compromettre son gouvernement dans l'esprit de
l'Allemagne, dont les tendances libérales lui étaient connues.
L'empereur Nicolas dut s'acheminer seul vers la Bohême, et se
rencontrer à Munchengrætz avec l'empereur d'Autriche. Là, on examina
en commun d'abord les questions de politique générale qui
intéressaient les deux pays, celles d'Orient et de Pologne. Le cabinet
autrichien, dominé par les craintes que lui inspiraient les
dispositions de l'Allemagne et la situation précaire de l'Italie, et
abandonnant ses traditions constantes, aurait consenti à admettre en
principe la suprématie à peu près exclusive de la Russie à
Constantinople. Il aurait également donné son approbation aux mesures
adoptées par le gouvernement russe pour enlever à la Pologne les
restes d'une existence nationale et indépendante.

D'accord sur ces deux points, ce serait alors que M. de Metternich
aurait proposé de conclure une convention qui arrêtât, sur les bases
recommandées précédemment par l'Autriche, le principe d'un nouveau
droit d'intervention, en vertu duquel il ne serait permis à aucune
puissance d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État,
si elle n'y est formellement appelée par ce même État; mais assurant
en même temps à la puissance dont le secours aurait été invoqué le
droit exclusif d'intervention, sans qu'aucun autre cabinet ait celui
d'y prendre part ou de s'y opposer.

Le cabinet russe, qui voyait dans cette convention l'assurance de
pouvoir intervenir à son gré à Constantinople, comme le lui permet le
traité du 8 juillet dernier avec la Porte, n'aurait pas hésité à la
conclure.

M. de Metternich, non content d'avoir obtenu de son côté le droit
d'intervenir en Italie et la certitude d'être appuyé en ce cas
par la Russie, aurait proposé, en outre, de convoquer à Vienne les
chefs des cabinets des différents États de la Confédération
germanique, et de les amener, par un acte arrêté en commun, à annuler
toutes les concessions faites, depuis 1815, par plusieurs États
constitutionnels de l'Allemagne, et qui gênaient les mesures
répressives qu'on voulait employer contre la propagation des idées
révolutionnaires. L'empereur Nicolas se serait empressé de donner son
approbation à ce projet.

Tous ces points convenus et arrêtés entre les souverains de Russie et
d'Autriche, on aurait envoyé MM. de Nesselrode et de Ficquelmont[147]
à Berlin, pour déterminer le gouvernement prussien à entrer dans les
vues de ses deux alliés. Après une résistance assez prolongée et
beaucoup d'hésitation, le roi de Prusse aurait fini par se rendre aux
instances qui lui étaient faites, et aurait signé la convention; mais,
sous la condition formelle qu'elle resterait secrète.

  [147] Charles-Louis comte de Ficquelmont, homme d'État et général
  autrichien, né en 1777, était le fils d'un émigré français tué à
  Marengo. Il devint major général dans l'armée autrichienne et fut
  ministre plénipotentiaire à Stockholm, Florence, Naples et
  Pétersbourg. En 1840, il devint ministre de la guerre, puis des
  affaires étrangères. En 1848, il fut un instant premier ministre.
  Il mourut en 1857.

Tel est à peu près le résumé des informations contenues dans les
correspondances de nos agents diplomatiques, qui me furent
communiquées. Je n'oserais pas garantir leur exactitude parfaite; mais
ce qui restait exact et vrai, c'était d'abord le traité du 8 juillet
1833, imposé par la Russie à la Porte ottomane, puis une démarche
collective, faite à Paris, dans les derniers jours du mois d'octobre
par les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie. Ils s'étaient
présentés successivement chez le duc de Broglie pour lui lire une
dépêche de leur cour, qui en substance renfermait ceci: je cite la
dépêche autrichienne:

M. de Metternich commençait par exposer, dans cette dépêche, que les
trois souverains réunis en Bohême on trouvé, dans les explications
qu'ils ont eues ensemble, les preuves les moins équivoques de la
solidité des liens d'amitié qui les unissent, et des dispositions
bienveillantes dont ils sont également animés à l'égard des autres
puissances.

Après ce préambule, le chancelier d'Autriche passait au développement
des principes que les souverains se sont accordés à reconnaître comme
pouvant seuls garantir le repos de l'Europe.

Suivant M. de Metternich, ou plutôt, suivant les cabinets dont il se
présente ici comme l'organe, chaque gouvernement est naturellement
porté à désirer et à favoriser la diffusion des doctrines sur
lesquelles repose son existence. Ce prosélytisme est trop naturel pour
qu'on puisse penser à le condamner tant qu'il s'exerce par des voies
pacifiques, par les seules influences morales. Mais il n'en est pas de
même de ce système de propagande qui, étendant son action sur l'Europe
entière, cherche à bouleverser partout les institutions en vigueur
pour y substituer violemment de dangereuses innovations. Un pareil
système, également hostile à tous les gouvernements réguliers, doit
nécessairement être combattu par leurs efforts communs. Dans le cas où
le gouvernement français, qui a si bien su se défendre lui-même des
agressions des révolutionnaires, ne réussirait pas désormais à déjouer
également les machinations auxquelles ils se livrent sur son
territoire contre les États étrangers, il pourrait en résulter,
pour quelques-uns de ces États, des agitations et des désordres
intérieurs qui les mettraient dans l'obligation de réclamer l'appui de
leurs alliés. Cet appui ne leur serait pas refusé, et toute tentative
qui aurait pour but de s'y opposer serait envisagée, par les trois
cours, comme une hostilité dirigée contre chacune d'elles.

Les communications faites par les ministres de Russie et de Prusse
différaient par quelques nuances dans l'exposé des doctrines, mais
s'accordaient toutes les deux dans la conclusion et constataient ainsi
qu'il y avait une solidarité véritable entre les trois cabinets dans
la démarche qu'ils venaient de faire.

Le duc de Broglie répondit avec autant de tact que de fermeté à ces
communications[148]. Il dit aux trois ministres étrangers que, s'il ne
devait voir, dans les documents qu'ils venaient de lui dire, qu'une
profession de foi plus ou moins contestable, il croirait superflu de
la discuter; mais que, devant présumer que cette communication était
autre chose qu'une inutile manifestation de principes, il était
conduit à chercher quel en était le but.

  [148] A la suite de la démarche des ambassadeurs des trois cours
  près le cabinet des Tuileries, le duc de Broglie adressa à tous
  les agents de la France au dehors une circulaire dont les lignes
  qui vont suivre sont l'analyse et parfois la reproduction
  littérale. Cette circulaire a été publiée par M. d'Haussonville
  dans son _Histoire de la Politique extérieure du Gouvernement
  français_, t. I, p. 47.

Avait-on voulu, dit-il, insinuer que le gouvernement français
favorisait la propagande révolutionnaire? Il ne le pensait pas; mais,
s'il avait, à cet égard, la moindre incertitude, il repousserait par
le démenti le plus formel l'apparence d'une imputation dans laquelle
le gouvernement du roi verrait une injure gratuite qu'il était
décidé à ne pas tolérer. On apprendrait bientôt que l'envoyé de France
près de la cour de Stockholm avait quitté cette capitale d'après les
ordres qu'il lui avait transmis, et sans prendre congé du roi
Charles-Jean, parce que ce prince avait cru pouvoir lui exprimer sur
la politique du gouvernement du roi des allusions analogues à celles
auxquelles il venait de l'aire allusion[149].

  [149] Le roi de Suède, Charles-Jean, avait accueilli avec une
  vive irritation la révolution de Juillet. A l'arrivée du nouveau
  ministre de France, M. de Saint-Simon, il s'était plaint avec
  amertume de la conduite du gouvernement français vis-à-vis des
  autres puissances. Il l'accusait de favoriser la propagande
  révolutionnaire et reprochait au roi lui-même de manquer de bonne
  foi et de sincérité (_Dépêche de M. de Saint-Simon du 6 octobre
  1833_). Le cabinet des Tuileries donna immédiatement l'ordre à M.
  de Saint-Simon de demander ses passeports; le roi de Suède
  demeura assez embarrassé; il nia les propos qui avaient déterminé
  la rupture. Toutefois l'accord ne fut rétabli qu'en 1835, époque
  où M. de Mornay fut accrédité à Stockholm.

Quant à l'espèce d'intervention que semblait annoncer la conclusion
des trois dépêches, voici la réponse qu'il y fit: «Il est des pays où,
comme nous l'avons déclaré pour la Belgique, pour la Suisse, pour le
Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention de
forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels, sans
approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
circonstance donnée, d'une manière aussi absolue qu'elle le ferait
dans d'autres conjonctures. C'est ce qu'on a pu voir lorsque l'armée
autrichienne est entrée en Romagne. Ce qu'il faut en conclure, c'est
que, chaque fois qu'une puissance étrangère occupera le territoire
d'un État indépendant, nous nous croirons _en droit_ de suivre la
ligne de conduite que nos intérêts exigeront. Ce sont là de ces
occasions où les règles du droit commun n'étant plus applicables,
chacun agit de part et d'autre à ses risques et périls.»

Cette réponse, transmise aux trois cabinets, avait été reçue par eux
sans qu'ils y répliquassent[150]. C'était sur ce terrain qu'on se
trouvait, au moment où je revenais à Paris, c'est-à-dire plus d'un
mois après la réponse faite par le duc de Broglie.

  [150] Le cabinet de Berlin, notamment, qui s'était laissé
  entraîner à contre-cœur par M. de Metternich, fut fort ému et
  décontenancé de la réponse du duc de Broglie. (Voir à
  l'Appendice, page 508, une lettre de M. Bresson à ce sujet.)

Je ne dois pas omettre non plus de dire que pendant mon absence de
Londres, les gouvernements de France et d'Angleterre avaient adressé,
par leurs agents à Pétersbourg, une protestation formelle et identique
contre le traité dit d'Unkiar-Skelessi, signé le 8 juillet 1833 entre
la Russie et la Porte ottomane, protestation qui se terminait par la
déclaration que, pour les cabinets de Paris et de Londres, ce traité
restait comme non avenu.

Il était évident que les trois cours d'Autriche, de Russie et de
Prusse, blessées de ce que la France et l'Angleterre, en se séparant
d'elles dans la question hollando-belge, étaient parvenues par leur
action commune à dompter l'obstination du roi des Pays-Bas; il était
évident, dis-je, que ces trois cours avaient voulu faire une
démonstration qui couvrît la défaite de leur politique. N'était-ce
qu'une démonstration, ou y avait-il eu réellement une résolution prise
d'agir en commun activement, dans tel cas donné qui pouvait se
présenter? J'en doute, mais cependant on ne devait pas négliger un
pareil symptôme, et il fallait ou répondre à des menaces par des
menaces, ce qui eût été puéril et n'eût servi à rien, ou s'arrêter à
quelque mesure qui pût empêcher les trois cours de s'avancer davantage
dans une voie périlleuse pour le maintien de la paix, et indiquer en
même temps la volonté de résister à tout acte offensif de leur part.

Après avoir mûrement réfléchi sur cette question, je proposai au roi
et au duc de Broglie d'essayer d'amener le gouvernement anglais à
conclure avec nous un traité d'alliance, conçu dans des termes assez
généraux pour ne pas lier d'une manière gênante les deux
gouvernements, mais duquel on pourrait, au besoin, tirer les
conséquences qu'on voudrait, selon les circonstances. Et je citai, à
ce sujet, la situation précaire de l'empire ottoman et l'état de la
péninsule qui, en ce moment, causait, comme je l'ai dit plus haut, les
plus vives inquiétudes par suite des troubles qu'y provoquaient la
lutte en Espagne entre l'infant don Carlos et la reine Isabelle et
celle en Portugal, entre dom Pedro et son frère dom Miguel. On ne
pouvait pas se dissimuler, si ces troubles se prolongeaient comme tout
semblait le présager, que le moment viendrait où les intérêts français
engagés en Espagne, et les intérêts anglais engagés en Portugal,
obligeraient les gouvernements de France et d'Angleterre à exercer une
action quelconque dans la péninsule pour y mettre fin à la guerre
civile. Dans mon opinion, cette action devait être combinée entre les
deux gouvernements, et je pensais qu'il eût été utile de la rattacher
à un traité préalable, qui eût en même temps l'avantage de constater
aux yeux de tous l'union intime de la France et de l'Angleterre.
C'était, à mon sens, la meilleure réponse à faire au traité russe du 8
juillet et aux communications insolites des trois cours du Nord.

Je parvins à faire partager mon opinion au roi et à son gouvernement,
qui insistèrent plus fortement alors pour que je retournasse en
Angleterre. Je dus consentir à céder à leurs sollicitations tout en
leur déclarant que j'étais bien éloigné de croire que j'arriverais à
faire adopter mon idée par le gouvernement anglais. Je pensais
cependant que le résultat eût été assez important pour valoir la peine
de tenter de l'obtenir.

Je partis donc pour Londres, après être convenu avec le duc de Broglie
qu'il me transmettrait un exposé détaillé de ses vues au sujet du
traité dont je désirais proposer la conclusion au gouvernement
anglais. C'est dans ce but qu'il m'adressa la lettre suivante que je
veux citer intégralement, toute longue qu'elle est, parce qu'elle
résume admirablement tous les arguments en faveur de l'acte politique
qu'il me semblait si important pour mon pays de faire adopter par
l'Angleterre.--La suite de ma correspondance viendra après.


LE DUC DE BROGLlE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 16 décembre 1833.

    »Mon prince,

»L'idée d'une alliance défensive entre la France et la Grande-Bretagne
vous appartient. Elle vous appartient doublement. C'est vous qui m'en
avez entretenu le premier, il y a deux mois, lors de votre passage à
Paris. C'est vous qui, le premier, en avez dit quelques mots à lord
Granville. Je n'ai fait depuis que méditer et développer vos propres
raisonnements. Vous désirez néanmoins que je résume dans une lettre
purement confidentielle ceux que j'ai fait valoir en votre
absence. Vous n'y apprendrez rien de bien nouveau, mais c'est le moins
que je vous doive de déférer à ce désir.

»Il s'agit d'une alliance défensive.

»Il s'agit d'un traité par lequel les ennemis de l'un des deux pays
deviendraient ceux de l'autre, en cas d'agression gratuite et non
provoquée contre l'un ou l'autre. Il ne peut être question, dans aucun
cas, de faire courir à l'Angleterre, par exemple, les dangers que
pourrait entraîner une attaque juste ou injuste dirigée par la France
contre tel ou tel pays, ni de lui faire supporter les conséquences
d'une représaille que la France se serait attirée.

»Dans l'hypothèse d'une alliance purement défensive, on peut se
demander au premier aspect si l'Angleterre a, pour y souscrire, les
mêmes motifs que la France pour la désirer. On peut se demander s'il y
a égalité d'avantages pour les deux pays, c'est-à-dire s'il y a parité
de dangers, si l'Angleterre est aussi menacée que la France. Sous ce
point de vue, la réponse ne serait pas favorable. Évidemment, la
sûreté de la France est plus menacée que celle de l'Angleterre. Bien
que les deux gouvernements aient au fond la même origine, je veux dire
une révolution juste dans son principe et modérée dans ses
conséquences; bien qu'il y ait entre les institutions des deux pays
une analogie qui va souvent jusqu'à l'identité, la France court des
dangers que ne court pas la Grande-Bretagne. Notre gouvernement est
nouveau; le gouvernement anglais remonte à cent cinquante ans. Nous
avons un prétendant à combattre; il n'est plus de prétendant au trône
d'Angleterre. Nous sommes un pays continental, par conséquent,
vulnérable sur beaucoup de points; l'Angleterre est une île et
les Anglais sont maîtres de la mer. On pourrait pousser plus loin
l'énumération des différences.

»Mais, ou je m'abuse, ou ce point de vue est tout à fait superficiel.

»Pour que deux pays s'associent par un traité d'alliance, il n'est pas
nécessaire qu'ils y trouvent des avantages égaux; il n'est pas
nécessaire qu'ils y trouvent les mêmes avantages. Ce qu'il faut
simplement, c'est que chacun y trouve son compte. Les avantages
peuvent être plus grands pour l'un que pour l'autre, ils peuvent être
différents, non seulement en degré, mais en nature, peu importe.
Pourvu qu'ils existent, pourvu qu'ils soient suffisants, il serait
puéril et déraisonnable d'insister sur la différence et de s'en faire
un titre pour refuser. Ce serait se faire du mal à soi-même, de peur
de faire du bien à autrui.

»Que la France ait intérêt au traité dont il s'agit, cela est trop
évident pour que je m'arrête à le démontrer.

»Que l'Angleterre y ait intérêt, grand et véritable intérêt, plus j'y
réfléchis, plus j'en demeure convaincu, et voici quels sont mes
motifs.

»Je pose en fait, d'abord, que l'alliance existe, n'importe qu'on
l'écrive ou qu'on ne l'écrive pas. Je pose en fait, qu'involontairement,
par instinct, si la France devenait l'objet d'une agresison gratuite
et non provoquée, si la France était attaquée par le nord de l'Europe,
comme l'Espagne le fut par la France en 1823, l'Angleterre défendrait
la France, et prendrait fait et cause pour elle. Son gouvernement ne
pourrait l'en détourner, lors même qu'il le voudrait; il ne le
voudrait pas lors même qu'il le pourrait.

»La révolution de 1830 a été populaire en Angleterre, dès les
premiers moments; populaire, à tel point que, représentée par lord
Stuart, certainement sous les couleurs les moins favorables, à lord
Aberdeen et au duc de Wellington qui ne devaient guère la voir de
meilleur œil, ni lord Aberdeen, ni le duc de Wellington n'ont osé la
blâmer, ni la désavouer. Et non seulement la révolution de 1830 a été
populaire en Angleterre, la popularité est chose éphémère, mais elle y
a été nationale; je veux dire par là qu'elle y a trouvé les esprits
dans une disposition conforme aux idées et aux sentiments sur lesquels
elle se fondait; elle y a trouvé les esprits mûrs pour un grand
changement politique; préparés à en courir les chances, résolus en
même temps à n'y procéder qu'avec justice et précaution, à ne rien
donner, soit aux passions, soit au hasard. Ce que la France se voyait
forcée de conquérir, à travers les périls d'une révolution,
l'Angleterre le voulait aussi; mais, plus heureuse, elle pouvait
l'obtenir sans sortir de l'ordre légal. Le but était le même, et les
deux pays l'ont également atteint. La révolution de 1830 n'a pas été
la cause de la révolution parlementaire; elle en a été le signal, et
ce signal une fois donné, les deux nations ont marché du même pied,
dans les mêmes voies; il y a eu entre elles identité de vœux,
identité d'intérêts, identité de conduite; les ennemis de l'une, au
dedans comme au dehors, sont devenus ceux de l'autre; et devant cette
solidarité profonde ont disparu toutes les vieilles inimitiés, toutes
les anciennes jalousies, tous les préjugés invétérés. Ceci n'est
l'œuvre de personne en particulier; aucun homme, aucun cabinet ne
peut s'en attribuer le mérite. La France et l'Angleterre ont
naturellement pris position en face des autres puissances de l'Europe,
l'une à côté de l'autre, non seulement parce que ce sont les deux
seules grandes nations qui jouissent de la liberté politique,
mais surtout, parce qu'elles ont fait simultanément un grand pas dans
la carrière de la liberté politique, un grand pas de plus et ensemble;
parce que ce double événement a éveillé au même degré, contre l'une et
contre l'autre, la défiance et l'inimitié des gouvernements absolus,
parce qu'il a créé à ces gouvernements, dans le sein des deux pays,
des auxiliaires qu'il nous importe également de contenir: en France,
les carlistes vaincus, en Angleterre, les tories dépossédés du
pouvoir.

»Je tiens donc pour certain, je le répète, qu'il est impossible que la
France, telle que la révolution de 1830 l'a faite, soit attaquée dans
son honneur et dans sa sûreté, sans que l'Angleterre, telle que la
réforme parlementaire l'a faite, ne se sente attaquée dans son honneur
et jusqu'à un certain point dans sa sûreté. Je tiens pour certain que
tout ministère quelconque serait entraîné à défendre la France, en
pareil cas, et que si, ce qu'à Dieu ne plaise, lord Aberdeen se
trouvait alors à la tête du département des affaires étrangères en
Angleterre, il ne s'y trouverait qu'à des conditions qui
l'obligeraient d'en passer par là, bon gré mal gré, et qu'il serait
contraint de défendre la révolution de 1830, plus nécessairement
encore qu'il n'a été contraint de la reconnaître.

»J'ajoute maintenant que ce que le mouvement des esprits, l'impulsion
nationale obligeraient en pareil cas, tout ministère quelconque à
faire, le bon sens le plus vulgaire, l'intérêt bien entendu le plus
évident le lui conseilleraient.

»L'intérêt de l'Angleterre, c'est le maintien du _statu quo_ européen.

»L'Angleterre s'est fait sa part en 1815; elle l'a faite large;
ce n'était que justice. Tous les pays de l'Europe avaient passé sous
le joug de Napoléon; elle seule avait résisté. Sa résistance avait
préservé l'Europe du fléau de la monarchie universelle et de la
tyrannie. Mais enfin, je le répète, l'Angleterre s'est fait largement
sa part; la position qu'elle s'est créée en l'Europe est relativement
grande et forte. Tous les changements de quelque importance qui
pourraient désormais survenir en Europe, surtout s'ils s'opéraient
sans son concours, lui seraient très désavantageux et tourneraient
nécessairement contre elle.

»Or, supposant la France attaquée par le reste de l'Europe, il
arriverait de deux choses l'une: ou nous serions vainqueurs ou nous
serions vaincus.

»Nous serions vainqueurs, j'en ai la ferme espérance; mais pour
vaincre, nous serions forcés de mettre en mouvement de terribles
passions au dedans et au dehors de la France. Nous serions réduits à
de rudes sacrifices; nous courrions de grandes chances. Il faudrait
satisfaire à ces passions; il nous faudrait des dédommagements de nos
sacrifices et de nos périls. Nous rentrerions forcément dans la voie
des conquêtes, et l'Angleterre, qui, dans cette hypothèse, n'aurait
rien fait pour nous, n'aurait ni le droit ni le pouvoir de s'y
opposer.

»Que si, au contraire, nous étions vaincus, le résultat serait
précisément le même, mais en sens opposé. La France serait mutilée,
démembrée, occupée militairement, en tout ce qui ne lui serait pas
enlevé.

»Se figure-t-on l'Angleterre assistant immobile à un tel spectacle? Se
la figure-t-on venant demander sa part des dépouilles de la révolution
de Juillet, décimée et anéantie?

»Ce grand fait admis que, au fond, et en réalité, l'alliance subsiste,
qu'un traité d'alliance défensive entre la France et l'Angleterre ne
ferait courir aucun danger à l'Angleterre qu'elle ne court déjà
nécessairement et par la force même des choses; ne l'engage à rien, à
quoi elle ne soit pas déjà engagée nécessairement et par la force même
des choses, reste à savoir quelle est pour elle la voie la plus sûre
d'échapper à ces dangers éventuels, de prévenir les chances qu'elle ne
peut éviter complètement.

»Je dis moi que ce moyen, c'est le traité lui-même.

»Je dis que ce moyen, ce n'est pas d'attendre les événements, mais de
les devancer.

»Aussi longtemps que l'union existe entre la France et l'Angleterre,
aussi longtemps qu'elle existe, non seulement au fond et en réalité,
mais extérieurement et en apparence, toute démonstration hostile de la
part des puissances du Nord est impossible. Les six cent mille hommes
dont la France dispose, joints aux armées de l'Angleterre, la marine
de la France, jointe à la marine de l'Angleterre, le crédit de la
France, joint au crédit de l'Angleterre; les moyens d'action des deux
gouvernements sur l'Italie, l'Allemagne, la Pologne, sont des choses
que les puissances du Nord ne braveront pas. Mais l'union réelle, et,
au fond, indestructible de l'Angleterre et de la France, peut être
altérée de mille manières sous un point de vue purement apparent. Rien
ne sera négligé, au dedans de chaque pays, par les partis violents,
quelle que soit leur direction, au dehors, par les gouvernements
étrangers, pour provoquer, pour cultiver, pour exploiter toutes les
causes de refroidissement. Dans les pays libres, la politique est plus
ou moins mobile; durant le cours de la dernière session, le cabinet de
Londres et celui de Paris plusieurs fois ont été sur le point de
se dissoudre et de faire place à d'autres hommes. Autres hommes, autre
système on le croira du moins; toutes les apparences de
refroidissement seront grossies, exagérées par le langage violent de
la presse; mille événements insignifiants peuvent en faire naître: des
questions de douane, l'affaire d'Alger, que sais-je? peuvent fournir
des prétextes, et les prétextes, pour peu qu'ils acquièrent la moindre
consistance, seront travestis en véritable brouillerie. Tout ceci ne
sera rien en réalité, je le répète; vienne le moment d'agir, et toutes
ces misères s'évanouiront devant une solidarité inévitable, devant une
communauté d'intérêts évidente. Mais, en attendant, le moment d'agir
sera venu; les puissances du Nord auront repris courage; elles se
seront lancées dans une carrière qui leur deviendra funeste, mais qui
ne fera pas moins peser sur la France et sur l'Angleterre, le fléau de
la guerre générale.

»Qu'un traité d'alliance, au contraire, soit conclu, pour cinq, huit,
dix ans, plus ou moins, n'importe, toute fantaisie de ce genre passera
à la Sainte-Alliance de Münchengrætz; toute espérance sera enlevée aux
ennemis secrets ou publics des deux gouvernements, soit au dedans,
soit au dehors; toutes les difficultés accidentelles que les
événements peuvent faire naître seront réduites à leur juste valeur;
leur solution sera prévue par tout le monde, et les esprits seront en
plein repos.

»Mais, ce n'est pas tout.

»Une attaque à main armée contre la France n'est pas le seul danger
que coure en ce moment le _statu quo_ européen. Il est plus d'un moyen
d'y porter atteinte. On peut y préparer, en pleine paix, des
changements qu'il ne faudra plus qu'un souffle pour achever.

»Je m'explique.

»Il existe entre les trois puissances du Nord une solidarité
d'intérêts pareille à celle qui existe entre la France et la
Grande-Bretagne, bien que fondée sur des principes directement
opposés. Cette solidarité les tient unis, et nous avons chaque jour
des preuves de cette union. L'année qui vient de s'écouler en fournit
avec abondance.

»Cette situation peut amener deux résultats:

»Le premier serait l'abandon momentané de toute idée d'agrandissement,
de tout accroissement de territoire ou de prépondérance; le sacrifice
de toute politique purement prussienne, autrichienne ou russe, à une
politique de conservation européenne; c'est ce qui est arrivé en 1830,
en 1831, quand le péril des révolutions était grand et imminent.

»Le second c'est une sorte de compromis entre les ambitions et les
prétentions des trois puissances, c'est un marché par lequel elles
s'abandonnent mutuellement telle ou telle partie de l'Europe, à charge
de revanche de part et d'autre.

»C'est ce qui arrive aujourd'hui où les inquiétudes sont moindres, et
où les espérances de s'agrandir peuvent reprendre un peu le dessus.

»La Russie dit à l'Autriche: au nom du ciel, ne nous brouillons pas,
restons unies contre l'ennemi commun; mais, en attendant, laissez-moi
disposer de la Turquie à ma fantaisie. L'Autriche répond: d'accord, ne
nous brouillons pas; mais, si je vous laisse disposer de la Turquie,
secondez-moi dans la domination que je veux établir en Italie; et le
marché se conclut.

»La Prusse, à son tour, dit à l'Autriche: je veux bien vous prêter
main forte dans vos projets sur l'Italie; mais laissez-moi établir mon
système de douanes[151]; laissez-moi établir mes frontières de douane
jusque sur les bords du lac de Constance, imposer mes tarifs à toute
la Confédération, subjuguer les résistances de tous les États
récalcitrants et jeter les fondements d'une unité allemande, qui
portera ses fruits un peu plus tard.

»Et l'Autriche laisse faire la Prusse.

»On n'en est encore en Turquie, en Italie, en Allemagne, qu'à des
accroissements de prépondérance, qu'à des protectorats, des tutelles,
des actes de prépotence; mais quiconque a lu l'histoire, quiconque a
quelque peu d'intelligence du progrès des événements sait où cela
mène, et ce que deviennent les protectorats.

»Maintenant, de deux choses l'une:

»Ou la France et l'Angleterre contempleront tranquillement cette
grande altération de l'équilibre de l'Europe, cet anéantissement
successif de l'indépendance des États de second ordre, ou bien elles
saisiront les occasions de s'y opposer. Dans le premier cas, elles en
seraient considérablement amoindries, il ne faut pas s'y arrêter. Dans
le second, les voilà obligées d'agir en commun, et nous voyons déjà,
en effet, que dans l'affaire de la Turquie, les deux gouvernements
en sont au point de se concerter pour mettre ordre aux entreprises
sur Constantinople. Si les deux gouvernements agissent en commun, ils
seront obligés de se garantir mutuellement les conséquences
éventuelles de cette action commune. Voilà le traité d'alliance
défensive qui reparaît de toute nécessité; mais, cette fois encore, il
n'arrive que pour régler les conséquences de la guerre, tandis que,
conclu et publié, dès à présent, il aurait la vertu de la prévenir.

»Supposons, en effet, qu'un traité d'alliance défensive existe entre
la France et l'Angleterre, aujourd'hui, à présent même; il n'est pas
besoin qu'il stipule autre chose que l'engagement de se soutenir
mutuellement et dans les cas qui seront jugés par les deux parties
rentrer dans la lettre du traité. Derrière cette stipulation générale,
chaque puissance placera, par la pensée, toute espèce d'article secret
destiné à prévenir les empiétements qu'elle médite. Chaque fois que
l'Angleterre élèvera la voix, on apercevra derrière les six cent mille
hommes dont la France dispose. Chaque fois que la France élèvera la
voix, on apercevra derrière la puissance et l'ascendant de
l'Angleterre. Il leur suffira de parler pour déconcerter les projets
qu'en adoptant une autre ligne de conduite elles se verraient
peut-être obligées de combattre.

»J'ajouterai que cette alliance deviendra le point d'appui naturel de
tous les souverains qui se sentiront une velléité de résistance; du
roi de Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duché
de Bade, de la ville de Francfort, du duché de Nassau, contre les
douanes prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la
prépotence de la diète. Elle deviendra le noyau d'un nouveau groupe
d'intérêts; elle est, à mon avis, le seul contre-poids efficace à
l'union des trois grandes monarchies du Nord.

»Il est, enfin, une dernière considération, qui n'est que secondaire,
mais qui a cependant aussi son importance.

»Aussi longtemps que l'union de la France et de l'Angleterre
n'existera qu'en fait, et sera susceptible en apparence de variation
et d'éventualité, d'une part, chaque gouvernement sera forcé de se
tenir en mesure à tout événement, comme s'il devait supporter seul
tout le poids des chances de l'avenir; d'une autre part, le commerce,
l'industrie de chaque pays ne se livreront à leur cours naturel
qu'avec précaution et timidité. Si l'on suppose, au contraire, l'union
publique, indissoluble, fondée sur un traité, la puissance de chacun
des deux gouvernements doublera par ce fait seul, et ils pourront,
sans aucun inconvénient, réduire leur état militaire et maritime. Or,
dans la politique intérieure de chaque gouvernement, la possibilité de
telles réductions est, à elle seule, un fait qu'il ne faut pas
dédaigner. En même temps, tous les esprits se calmeront, la confiance
dans l'avenir s'accroîtra presque sans mesure, et la richesse publique
augmentera, tandis que les dépenses diminueront. Il n'est pas de
ministère, sous un gouvernement représentatif, qui ne sache de quel
prix serait un tel résultat.

»Telles sont, mon prince, les considérations que j'ai présentées à
lord Granville. Soit amitié pour moi, soit intérêt pour la France, et
je ne sais duquel de ces sentiments je suis le plus touché, il a paru
les trouver dignes d'être pesées mûrement. L'obstacle qui l'a frappé
le plus, c'est la difficulté de les faire pénétrer dans le public
anglais et prévaloir dès à présent dans le parlement. C'est un
obstacle dont il ne m'appartient point de mesurer la puissance;
il m'appartient bien moins encore d'indiquer les moyens d'en
triompher. Vous êtes sur les lieux, mon prince, c'est à vous
d'éclairer sur ce point le gouvernement français. Tant que vous ne
m'aurez pas donné l'espérance de voir mes idées accueillies par le
cabinet britannique, je m'abstiendrai d'en entretenir mes collègues et
de faire aucune démarche officielle. Ce sera un secret entre vous et
moi. Agréez...»

Je suis bien aise d'avoir placé ici ce témoignage de la haute capacité
politique du duc de Broglie. Si les souvenirs que je retrace ici
voient jamais le jour, on rendra justice à la clarté et à la fermeté
des vues qui ont inspiré cette lettre, et je me persuade qu'on y
trouvera aussi la véritable base d'une alliance intime entre la France
et l'Angleterre, qui a été au début et à la fin de ma carrière
politique mon vœu le plus cher, convaincu, comme je le suis, que la
paix du monde, l'affermissement des idées libérales et les progrès de
la vraie civilisation ne peuvent reposer que sur cette base.

  [151] On sait que la Prusse, à cette époque, avait entamé une
  longue suite de négociations destinées à établir l'union
  douanière de l'Allemagne ou Zollverein. Déjà le 22 mars 1833 un
  premier traité avait été signé entre la Prusse et huit États,
  parmi lesquels la Bavière et le Wurtemberg. La Saxe y adhéra le
  30 mars. Tous les autres États de l'Allemagne entrèrent peu à peu
  dans cette union qui, depuis 1871, est devenue le régime
  constitutionnel de l'empire.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 24 décembre 1833.

    »Monsieur le duc,

»J'ai beaucoup réfléchi pendant mon voyage, et depuis mon arrivée ici,
à la question qui a fait le principal objet des derniers entretiens
que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous avant mon départ de Paris. Je
n'ai pas varié dans mon opinion sur l'importance et l'utilité qu'il y
aurait pour le gouvernement du roi de conclure avec l'Angleterre un
traité d'alliance défensive. Je me suis attaché à rechercher le
principe d'après lequel un tel traité pourrait être le plus
avantageusement motivé, qui offrirait le plus de chances de succès
auprès du gouvernement anglais et qui, en même temps, se rapprocherait
assez des vues de quelques-uns des cabinets du continent pour espérer
les y faire entrer un jour.

»Après avoir mûrement pesé toutes les considérations dont vous avez
bien voulu me faire dernièrement l'exposé et les avoir rapprochées des
faits que ma propre expérience m'a indiqués comme pouvant le mieux me
guider dans une affaire de cette gravité, je me suis arrêté à l'idée
que le _statu quo_, tel qu'il existe aujourd'hui en Europe, devait
être notre point de départ, et que son maintien était le meilleur
principe à choisir pour un traité d'alliance défensive entre la France
et la Grande-Bretagne.

»Pour la France, le _statu quo_ ne présente rien qui ne soit reconnu
et admis par elle; il ne blesse sur aucun point nos intérêts
véritables, et il a, d'ailleurs, toujours fait partie du système
soutenu depuis son origine par le gouvernement français actuel.

»Quant à l'Angleterre, il est incontestable qu'elle doit désirer de
voir maintenir en Europe l'état de choses présent; il lui garantit
tous les avantages des traités de 1815, et, comme vous l'avez très
bien remarqué, ces avantages ont été immenses. Il n'est pas besoin de
dire qu'ils n'ont rien perdu de leur force depuis 1830. Il est
possible que je me trompe, mais je ne vois pas quelles sont les
difficultés qui pourraient s'élever dans le parlement, si le
gouvernement anglais entrait avec nous dans un traité d'alliance
défensive qui serait fondé sur le maintien du _statu quo_ européen. Il
me paraît que ce traité serait justifiable dans tous ces rapports
et je dois attendre pour changer d'opinion à cet égard qu'on ait fait
valoir des objections que je ne pressens pas en ce moment.

»En portant les yeux sur les différents cabinets du continent, on ne
peut s'empêcher de reconnaître que le traité dont je parle n'aurait
rien qui pût les effrayer; mais que, même, il rentrerait dans les
idées des plus raisonnables d'entre eux. Le _statu quo_ n'est-il pas
l'idée fixe, pour ainsi dire, de M. de Metternich? Le cabinet prussien
n'a-t-il pas témoigné sans cesse de son désir de voir la paix générale
garantie par la stabilité de ce qui existe? La Russie elle-même
n'annonce-t-elle pas avec emphase que le traité du 8 juillet avec la
Porte est la preuve la plus évidente de ses intentions favorables pour
la conservation de l'empire ottoman? Quelle est celle de ces
puissances qui oserait, avec la moindre apparence de raison, se
montrer hostile à l'union de la France et de l'Angleterre, proclamée
dans le soutien du _statu quo_ européen? S'il reste encore quelque
espoir de ramener les cabinets dont la politique plus modérée offre
des moyens de rapprochement, je ne balance pas à croire qu'un traité
conçu d'après le principe que j'indique ici ne pourrait que hâter leur
retour vers nous.

»C'est donc sur ce terrain que j'ai cru devoir me placer pour faire
valoir, près de lord Grey et de lord Palmerston, le projet de traité
dont j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec vous. Ces deux ministres
ont écouté fort attentivement les observations que je leur ai
développées à ce sujet, et il m'a paru qu'elles leur faisaient
impression. Cependant, comme je m'y étais attendu, ils n'ont pu que me
promettre de s'occuper de ce projet, de le discuter avec leurs
collègues et de me faire connaître ensuite la résolution que
prendrait le gouvernement britannique.

»J'ai insisté près des deux ministres anglais pour que cette
résolution répondît à la situation des choses, c'est-à-dire qu'elle
fût grande et élevée. «Un simple expédient, leur ai-je dit, serait
fort dangereux; il paraîtrait n'être que le résultat d'une intrigue ou
que l'expression détournée de notre humeur et c'est ce que nous devons
éviter avant tout. Le vrai moyen de réussir, pour nous, est dans une
action franche, énergique, sans menaces, sans arrière-pensées.»

»Je ne crois pas être en état de vous transmettre quelque chose de
positif sur les vues du cabinet anglais, dans cette question, avant
quelque temps. Lord Grey et lord Palmerston repartent tous deux
aujourd'hui ou demain pour la campagne et les autres ministres ne
seront à Londres que dans les premiers jours du mois de janvier. C'est
alors seulement que l'affaire pourra être traitée en conseil de
cabinet...»

J'ajoutais dans une lettre particulière du même jour que cette
dépêche:

«Je suis arrivé ici en même temps que votre lettre du 16. Je l'ai lue
avec la plus grande attention, et ce n'est qu'après m'en être bien
pénétré que je me suis rendu chez lord Grey, et plus tard chez lord
Palmerston. Ma dépêche vous rend compte de l'impression que ces deux
ministres m'ont paru recevoir des ouvertures que je leur ai faites.
Elles m'ont paru avoir sur eux le petit mérite de l'inattendu, du
moins quant à la forme, si ce n'est quant à l'idée du traité en
lui-même...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 30 décembre 1833.

    »Mon prince,

»D'après votre désir, je vous adresse un projet de traité[152]. C'est
une simple ébauche sur laquelle le roi vous demande votre avis. Je me
suis efforcé de rédiger d'après vos propres idées; c'est pour lui
donner la plus grande généralité possible et laisser soupçonner
derrière tout ce qu'on voudra que je l'ai réduit à un préambule et à
un article, l'article n'énonçant autre chose que le simple fait de
l'alliance défensive, et renvoyant, par conséquent, tous les moyens
d'exécution à une convention spéciale à conclure, le cas échéant. Il
m'a paru, d'autre part, qu'il serait impossible que cet article unique
n'eût pas pour résultat sur les imaginations de leur faire supposer un
grand nombre d'articles secrets, et d'une autre part, il m'a paru que
ne liant le gouvernement anglais qu'au fond même de la mesure, et lui
laissant pleine liberté sur tout le reste, il devait faciliter
l'admission du principe. En réduisant le traité à son effet moral, il
écarte, en grande partie, les objections qu'on peut nous opposer.

»J'ai fondé le préambule, comme vous le désiriez, sur le _statu quo_;
mais j'ai pensé que ce _statu quo_ devait avoir pour nom de baptême
_la foi des traités_. Il serait très impopulaire, en France, de
s'engager ostensiblement à renoncer aux départements que nous
avons perdus; mais il n'y a personne assez hardi pour venir dire qu'il
faut violer, voire même qu'il ne faut pas respecter la foi des
traités. Le reste du préambule est, ce me semble, d'un ton conciliant
et irréprochable de la part des puissances étrangères.

»L'article séparé n'est qu'un moyen de négociation avec le
gouvernement anglais. Nous ne désirons point qu'il soit inséré dans le
traité; mais, dans le cas où le gouvernement anglais désirerait nous
engager un peu sur la question d'Orient, dans le cas où il mettrait
son consentement au prix d'un engagement éventuel, en cas que les
Russes revinssent à Constantinople, nous ne verrions pas
d'inconvénient à l'article ainsi rédigé qui ménage une grande liberté
aux deux parties, et qui, pour le ton, rentre dans le caractère même
du traité défensif. Au demeurant, je vous le répète, ceci n'est qu'une
ébauche sur laquelle nous vous demandons conseil...»

  [152] Ce projet stipulait purement et simplement une alliance
  défensive. Il ajoutait que les deux parties s'engageaient à se
  concerter dans toutes les occasions où le repos de l'Europe et
  l'indépendance des États qui la composent leur paraîtraient
  compromis.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 3 janvier 1834.

    »Mon cher duc,

»Je vous remercie de votre lettre et du projet de traité qui
l'accompagnait et que je trouve excellent. J'espère bien qu'il nous
sera utile dans quelque temps et que nous parviendrons à en faire
comprendre l'avantage au gouvernement anglais. Pour le moment, je
crois qu'il faut le laisser dormir. C'est du moins l'impression qui me
reste des conversations fréquentes que j'ai eues dans ces derniers
jours avec lord Grey et lord Holland, les deux seuls membres du
cabinet qui soient à Londres. Vous connaissez la répugnance qu'ont
toujours montrée les ministres anglais à se gêner par des liens
qui n'ont pas un but spécial et déterminé.

»A part des difficultés parlementaires qui vont être très importantes
ici dans les questions de politique étrangère, le gouvernement anglais
est encouragé dans son désir de ne rien précipiter par les dernières
dépêches qu'il a reçues de Vienne et de Berlin.

»On mande de Vienne que M. de Metternich est fort embarrassé
de son congrès auquel il ne sait que proposer pour sujets de
délibération[153]. Lord Grey conclut de là, et, ce me semble, avec
raison, que si nous faisions paraître en ce moment un acte, de quelque
nature qu'il soit, entre la France et l'Angleterre, nous donnerions
matière à Vienne pour qu'on y fît quelque chose, et pour tirer M. de
Metternich de son embarras. Cette objection, qui me paraît être très
plausible, serait encore bien plus forte si, comme l'écrit de
Berlin lord Minto, la Prusse se montre disposée à se séparer des cours
d'Autriche et de Russie, dans le cas où celles-ci lui proposeraient un
accord quelconque sur les affaires d'Orient, qui pourrait déplaire à
la France et à la Grande-Bretagne.

»Je crois donc, mon cher duc, que le moment n'est pas opportun pour
presser le gouvernement anglais. Vous devez être convaincu que je
suivrai avec soin toutes ses dispositions, et que je saisirai avec
empressement l'occasion lorsque je la jugerai favorable.

»La réunion du parlement dans le mois prochain donnera nécessairement
lieu à des discussions sur les affaires d'Orient, car il est probable
que le discours de la couronne devra en faire mention. Il serait
possible que cette circonstance obligeât le ministère à prendre une
résolution définitive, et d'ailleurs, à cette époque, le congrès de M.
de Metternich sera fini, et nous n'aurions plus à nous inquiéter de
ses délibérations...»

  [153] Un congrès des représentants des puissances allemandes
  avait été convoqué à Vienne par M. de Metternich pour délibérer
  sur les intérêts généraux de la Confédération germanique. Il eut
  à s'occuper de cinq groupes de questions:

  1º Du principe que la souveraineté appartient tout entière aux
  princes et non aux nations;

  2º De la publicité des séances législatives;

  3º Des écoles et des universités;

  4º De la presse;

  5º De l'accord des législations particulières avec les lois
  générales.

  M. de Sainte-Aulaire tenait le cabinet français au courant de la
  marche de ce congrès dont les délibérations n'eurent d'ailleurs
  que peu de retentissement: «On ne doute pas, écrivait-il le 28
  novembre, qu'un plan ne soit arrêté entre l'Autriche et la Prusse,
  mais ces deux puissances et surtout l'Autriche veulent que
  l'initiative appartienne aux petits États dont l'indépendance
  semblerait ainsi respectée. Les gouvernements secondaires, de leur
  côté, très disposés à faire bon marché de leurs constitutions,
  veulent cependant échapper au reproche de les avoir volontairement
  sacrifiées, et veulent mettre leur responsabilité à couvert
  vis-à-vis de leurs peuples» (_Dépêche de M. de Sainte-Aulaire au
  département_).

    «Le 7 janvier 1834.

»... Lord Palmerston n'est à Londres que depuis ce matin, et je n'ai
pu le voir encore; mais je sors de chez lord Grey avec lequel j'ai eu
un assez long entretien sur la question d'Orient et particulièrement
sur les rapports de l'Autriche et de l'Angleterre à l'égard de cette
question. Ce dernier point est celui que vous aviez bien voulu
m'indiquer spécialement par votre dépêche du 2 de ce mois.

»Lord Grey m'a dit qu'effectivement le prince Esterhazy était venu
plusieurs fois dans ces derniers temps, et notamment il y a dix jours,
pour l'entretenir au nom de sa cour de l'importante affaire qui occupe
si vivement tous les cabinets de l'Europe en ce moment, et lui
avait tenu, à ce sujet, un langage très satisfaisant, en l'assurant
que M. de Metternich n'avait pas d'autre but que celui de
l'Angleterre, c'est-à-dire le maintien de l'empire ottoman.

»Le prince Esterhazy, ayant ajouté qu'il était à craindre que, dans
cette occasion, le cabinet anglais ne se montrât trop soupçonneux
envers la Russie, lord Grey lui aurait répondu qu'il était peut-être
aussi à craindre que l'Autriche, de son côté, ne se montrât trop
confiante; que, d'ailleurs, le gouvernement anglais pourrait être
incessamment questionné au parlement sur les affaires d'Orient, et que
l'opinion publique s'était prononcée d'une manière tellement violente
en Angleterre contre les projets ambitieux de la Russie, que lui, lord
Grey, aurait besoin de témoignages bien évidents de la modération de
cette puissance pour calmer une irritation dont il reconnaissait que
la cause n'était pas sans fondement.

»Sur cette réponse, le prince Esterhazy ayant demandé quels seraient
les témoignages qui pourraient donner de la valeur aux assurances
répétées du cabinet de Pétersbourg, lord Grey, sans vouloir les
déterminer tous spécialement, aurait indiqué, m'a-t-il dit,
l'évacuation immédiate et complète de la Moldavie et de la Valachie,
et l'abandon, de la part de la Russie, de ce qui lui reste dû par la
Turquie, par suite du traité d'Andrinople.

»Le prince Esterhazy a promis de faire connaître à M. de Metternich
les détails de cette conversation, et a même ajouté qu'il espérait que
son gouvernement entrerait dans des idées qui lui paraissaient si
raisonnables. Le courrier du prince Esterhazy, qui portait ces
informations à Vienne, est parti il y a plusieurs jours.

»On a reçu depuis des dépêches de sir F. Lamb, qui, d'après ce qui m'a
été dit, sont entièrement conformes au langage tenu par cet
ambassadeur à M. le comte de Sainte-Aulaire[154]. D'après ces
dépêches, il annonçait que, dans une conversation qu'il avait eue avec
M. de Metternich, celui-ci, tout en lui répétant les assurances de
modération tant de fois renouvelées par la Russie, lui aurait
cependant déclaré que l'Autriche était irrévocablement décidée à ne
pas consentir à la cession d'un simple village, qui pourrait être
faite par la Turquie à la Russie. Cette déclaration me paraît,
monsieur le duc, avoir beaucoup de valeur dans la bouche de M. de
Metternich, si surtout, comme l'aurait écrit sir F. Lamb, elle a été
faite du ton le plus positif.

»Je dois ajouter que dans tout ceci, m'a-t-on dit, il n'y a pas eu la
moindre pensée de séparer la France de l'Angleterre, et que, s'il a
été fait moins souvent mention du gouvernement du roi, c'est parce que
le cabinet de Vienne a paru assuré de son concours pour tout ce qui
tendrait au maintien d'une paix honorable, et qu'enfin, c'était à
Londres que, dans ces derniers temps, l'irritation sur les affaires
d'Orient s'était montrée d'une manière plus marquée. Et, je le répète,
on n'a pas exprimé une seule fois la pensée de nous séparer de
l'Angleterre.

»Lord Grey m'a fait part aussi des dépêches qu'il a reçues il y a
quelques jours de M. Bligh[155], ministre d'Angleterre à Pétersbourg.
Il paraît que ce ministre a été fort recherché dans ces derniers temps
par l'empereur, par M. de Nesselrode, et par les principaux
personnages influents; qu'on l'a prié d'exprimer à Londres les
assurances du désintéressement absolu de l'empereur dans la question
d'Orient. On a répété, à cette occasion, les déclarations précédemment
faites au sujet du traité du 8 juillet, qui n'aurait jamais été
sollicité que par la Turquie, et que toutes les pensées de l'empereur
avaient pour but le maintien de l'existence de l'empire ottoman.

»M. le prince de Lieven, que j'ai vu fréquemment pendant le séjour que
je viens de faire à Brighton, m'a tenu absolument le même langage, et
j'ai pu remarquer que la cour de Russie attachait beaucoup d'intérêt
en ce moment à rassurer la France et la Grande-Bretagne sur les
projets d'envahissement qu'on lui attribue.

»Il me semble qu'on peut conclure de tous ces faits que, sans partager
la confiance aveugle de M. de Metternich dans la Russie, il serait
convenable de ne pas repousser les avances que cette puissance essaye
de faire.

»Du reste, M. de Lieven ne m'a pas caché qu'il redoutait beaucoup
l'effet que produiraient à Pétersbourg les articles récemment publiés
dans les journaux anglais et français contre la Russie. Il m'a dit, à
ce sujet: «L'empereur est jeune et peu accoutumé à supporter des
injures de ce genre. Il se sera peut-être trouvé à Moscou quand
ces journaux lui seront parvenus, et comme c'est dans cette ville
qu'existe le foyer le plus puissant du parti qui pousse à la guerre,
il est à craindre que les injures de ces journaux n'aient créé de
grandes difficultés au parti raisonnable à la tête duquel se trouve le
comte de Nesselrode, qui s'efforce toujours de ramener à la
modération.»

»Je n'ai pu que regretter avec M. de Lieven, qu'en Russie, on comprît
si mal la liberté de la presse, sur laquelle on devrait voir, si l'on
était juste, que les gouvernements constitutionnels ont bien peu
d'influence...»

  [154] Les dépêches de M. de Sainte-Aulaire confirment en effet
  celles que sir Frédéric Lamb envoyait à son gouvernement. Il
  écrivait le 12 décembre que le cabinet autrichien avait été fort
  satisfait des ouvertures de lord Palmerston; qu'il avait répondu
  que l'Autriche et l'Angleterre avaient le même intérêt et les
  mêmes vues dans la question d'Orient, mais que l'Autriche
  marchait avec la Russie à qui l'Angleterre ne se fiait pas, et
  que l'Angleterre marchait avec la France à qui l'Autriche ne se
  fiait guère: qu'en conséquence l'Angleterre devrait accepter la
  garantie de l'Autriche à l'égard de la Russie et que l'Autriche
  accepterait alors la garantie de l'Angleterre à l'égard de la
  France (_Correspondance officielle de M. de Sainte-Aulaire_).

  [155] Sir John Duncan Bligh, né en 1798, d'abord attaché
  d'ambassade à Vienne en 1820, secrétaire de légation à Florence.
  Il alla ensuite à La Haye, puis à Pétersbourg en qualité de
  chargé d'affaires, devint ministre à Stockholm et enfin à Hanovre
  (1838).

    «Le 10 janvier 1834.

»J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire sous le numéro 2, ainsi que la copie de celle de
M. de Sainte-Aulaire, qui y était jointe[156]. Cette dernière
renferme des détails curieux et de précieuses indications. J'ai fait
usage avec discrétion de quelques-unes d'entre elles dans les
entretiens que j'ai eus depuis hier avec lord Palmerston et avec lord
Grey. En insistant près de ces deux ministres pour connaître d'une
manière plus précise encore l'état des relations de ce gouvernement-ci
avec celui d'Autriche sur les affaires d'Orient, j'ai provoqué des
explications qui me paraissent satisfaisantes.

»Il résulte pour moi de ces explications la conviction entière que,
depuis trois mois, il y a eu beaucoup de pourparlers, de tentatives de
rapprochement entre le cabinet de Londres et celui de Vienne, et que
la question d'Orient en a fait le principal objet[157]; mais que,
jusqu'à la dernière conversation entre lord Grey et le prince
Esterhazy, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par ma
dernière dépêche, on n'a pas cherché à donner une forme aux vues qui
sont partagées par les deux gouvernements.

»En indiquant assez légèrement à lord Palmerston que j'avais
connaissance des relations plus intimes qui avaient eu lieu récemment
entre sir F. Lamb et le prince de Metternich, je l'ai amené à me
communiquer les dernières dépêches de cet ambassadeur, et il a, après
notre conversation, et devant moi, donné l'ordre que des copies de ces
dépêches fussent envoyées à lord Granville qui vous les montrera.
Vous y retrouverez des récits analogues à ceux de M. de
Sainte-Aulaire.

»Cette démonstration pleine de franchise a été accompagnée de
l'assurance réitérée que tout, dans cette affaire, se ferait
complètement de concert avec la France; j'ai reçu à cet égard, et
séparément, la parole de lord Grey aussi bien que celle de lord
Palmerston. Il me paraît assez probable que la pièce mentionnée par M.
de Sainte-Aulaire comme ayant été portée par sir F. Lamb à l'empereur
d'Autriche doit être la copie des instructions envoyées à lord
Ponsonby. On aura voulu par là convaincre l'empereur que les vues de
l'Angleterre sur l'Orient se rapprochaient de celles de l'Autriche.

»Du reste, je serais assez porté à croire que les premières démarches
dans cette affaire ont pu venir de Londres; et ce qui me le fait
supposer, ce sont les plaintes qui m'ont été exprimées contre M. de
Metternich et contre la froideur qu'il a longtemps témoignée sur la
question d'Orient, dont il paraissait vouloir abandonner toute la
direction à la Russie. Il ne serait pas impossible non plus que lord
Palmerston, à qui les cabinets reprochent d'avoir eu, dans quelques
circonstances, un langage un peu hautain, eût jugé convenable de se
rapprocher du cabinet de Vienne, qui n'avait pas été un des moins
irrités contre le ton de ses communications. Je crois, d'autre part,
que le cabinet anglais reconnaît la justesse des reproches qui lui
sont adressés aujourd'hui sur sa conduite de l'année dernière dans les
affaires de Turquie. Il sent que, s'il avait adopté le plan que nous
lui avions proposé avant l'arrivée des Russes à Constantinople, il
aurait empêché beaucoup de mal. Ce plan, vous le savez, faisait entrer
l'Autriche dans nos efforts communs, pour arrêter les malheurs qui
menaçaient alors le sultan; vous en trouverez les traces dans mes
dépêches des 8, 28 et 31 janvier 1833[158].

»J'aime à croire que maintenant le gouvernement anglais, animé par le
sentiment de cette faute politique, suivra avec plus de zèle et de
persévérance la ligne qu'il a adoptée en Orient...

»Les ouvertures faites par lord Grey, en réponse aux communications du
prince Esterhazy, devront nécessairement amener M. de Metternich à
s'expliquer nettement sur ses propres intentions. Il appréciera sans
doute la valeur de la démarche de l'Angleterre, qui a été dictée par
une parfaite convenance, car lord Grey a dit franchement à
l'ambassadeur d'Autriche que l'Angleterre désirait faire passer par le
cabinet de Vienne la demande des garanties qu'elle réclame de la
Russie, parce que cette voie indirecte ôtait à cette demande toute
apparence offensante pour l'amour-propre russe.

»Il me paraît, monsieur le duc, que nous aurions à nous féliciter si à
Pétersbourg on se déterminait à céder sur quelques-uns des points mis
en avant par lord Grey, tels que le licenciement de l'armée de
Valachie et de Moldavie, et la dislocation de celle de Crimée. Le
gouvernement du roi trouverait devant les Chambres, aussi bien que le
cabinet anglais devant le parlement, des moyens de défense dans ces
faits, s'il était attaqué, et d'ailleurs, ils nous offriraient un
temps de repos pour mieux concerter les mesures que l'état incertain
de l'Orient rendra inévitablement nécessaires dans un temps donné.

»Dès aujourd'hui, je pense que nous ne devons négliger aucune occasion
de convaincre la cour d'Autriche de notre intention d'agir avec
elle et avec la Grande-Bretagne dans cette affaire, et ne pas laisser
supposer que nous croyons qu'il y a eu quelques propositions faites à
notre insu. La dépêche de M. de Sainte-Aulaire présente M. de
Metternich comme disposé à entrer dans un concert commun des quatre
cours. Peut-être que plus tard, le refus de la Russie, s'il a lieu, de
céder sur les garanties qui lui sont demandées en ce moment, amènerait
le chancelier d'État à consentir à une triple alliance. Nous sommes
dans une très bonne voie, qui ne peut que s'améliorer...»

  [156] _Dépêche du comte de Sainte-Aulaire du 25 décembre._
  L'ambassadeur rend compte d'un entretien qu'il vient d'avoir avec
  M. de Metternich. M. de Metternich pense que le traité du 8
  juillet entre la Russie et la Porte prépare une épouvantable
  catastrophe que l'Europe doit s'appliquer à prévenir et qu'elle
  ne pourra prévenir que par une action commune précédée d'un
  concert commun. Il propose, en conséquence, l'ouverture d'une
  conférence. M. de Tatitscheff au contraire, ne veut entendre
  parler que d'une action commune à Alexandrie pour intimider
  Méhémet-Ali, et M. de Sainte-Aulaire en conclut que l'Autriche et
  la Russie sont en dissentiment complet sur les affaires d'Orient.
  L'Autriche, ajoute-t-il, appelle l'Europe à son aide; elle
  acceptera le premier appui qui lui sera offert. M. de Metternich
  lui a dit en présence de M. de Tatitscheff: «Affirmez à l'amiral
  Roussin qu'il n'existe pas entre nous le moindre dissentiment et
  que la politique de l'Autriche est parfaitement identique avec
  celle de la France dans les affaires d'Orient.»--M. de
  Sainte-Aulaire annonce ensuite que sir Frédéric Lamb a été chargé
  par M. de Metternich de proposer à son gouvernement d'accéder à
  une profession de foi des quatre puissances relative aux affaires
  d'Orient, qui prendrait la forme soit d'un traité, soit d'une
  déclaration commune et qui deviendrait la base d'un droit public
  européen.

  [157] M. de Sainte-Aulaire signalait également à Paris
  l'influence croissante de sir Frédéric Lamb à Vienne (_Dépêche du
  12 décembre_). Il affirmait que l'ambassadeur anglais
  s'efforçait, conformément aux ordres de son gouvernement, de
  placer l'Angleterre entre la France et l'Autriche (_Dépêche du 25
  décembre_). Enfin, le 5 janvier il déclarait qu'il se passait
  entre sir Frédéric Lamb et M. de Metternich quelque chose qu'on
  voulait lui cacher. (Voir également sur ce point une dépêche du 2
  janvier du duc de Broglie à M. de Talleyrand. Appendice, p. 509.)

  [158] Voir pages 110 et 114. La dépêche du 8 janvier n'est pas
  reproduite dans les _Mémoires_.

    «Le 12 janvier 1834.

»En lisant les journaux français du 9 de ce mois, j'y ai remarqué un
article tiré de la _Gazette d'Augsbourg_ du 5, qui ne vous aura pas
échappé et qui a été répété par tous les journaux d'Angleterre. Le
correspondant de la _Gazette d'Augsbourg_, en faisant mention d'un
traité conclu entre la Russie et l'Autriche pour garantir l'existence
de l'empire ottoman, même dans le cas où la dynastie régnante
viendrait à s'éteindre, mais avec l'exclusion de Méhémet-Ali, ajoute
que le prince de Metternich a communiqué les dispositions de ce traité
à sir Frédéric Lamb, qui les a approuvées dans les termes les plus
positifs[159].

»Quelque rassuré que je dusse être par les déclarations des ministres
anglais, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par mes
dernières dépêches, la condition de l'exclusion de Méhémet-Ali, que je
savais être de nature à toucher le cabinet anglais, a élevé quelque
doute dans mon esprit, et j'ai cru devoir réclamer encore de nouvelles
explications de lord Palmerston et de lord Grey. En conséquence, je
les ai revus hier, et je dois vous répéter que leur langage est aussi
précis et aussi explicite que dans nos entretiens précédents. Sans
qu'il ait été question récemment entre nous du pacha d'Égypte, je ne
puis cependant pas négliger de vous dire que le gouvernement du roi ne
saurait apporter assez de ménagements pour ôter tout soupçon au
gouvernement anglais sur la nature des relations qu'il peut entretenir
avec ce pacha. Je suis à peu près certain qu'ici on nous suppose
toujours des arrière-pensées sur ce point.

»Lord Palmerston m'a dit qu'il avait expédié à Paris les dépêches de
sir Frédéric Lamb, qui doivent vous être montrées; mais il m'en a
donné à lire une nouvelle qui était arrivée le matin et dans
laquelle cet ambassadeur annonce que, d'après les conversations qu'il
a eues, ainsi que M. de Sainte-Aulaire, avec le prince de Metternich,
il a acquis la conviction que le chancelier d'État ne cherchait qu'à
détacher les cours de France et d'Angleterre l'une de l'autre. Je ne
sais point jusqu'à quel point cette observation de sir Frédéric Lamb
est fondée, mais elle me paraît être une indication qui peut n'être
pas inutile.

»Vous trouverez dans _the Globe_ d'hier soir un long article qui par
tout son ensemble offre un nouveau témoignage de la sincérité des
assurances que j'ai reçues depuis trois jours. Ce journal ministériel
insiste avec une force vraiment remarquable sur la nécessité de
l'union de l'Angleterre et de la France...»

  [159] Voici cet article: La question orientale avait pris dans
  ces derniers temps une tournure qui menaçait sérieusement le
  repos de l'Europe. Le traité conclu entre la Russie et la Porte
  ottomane avait donné une vive inquiétude à l'Angleterre dont la
  politique est principalement dirigée dans l'intérêt de son
  commerce et de son industrie, tandis que la France craignait de
  perdre l'influence qu'elle avait acquise à Constantinople par
  suite des démonstrations énergiques de l'amiral Roussin. De là,
  le froid survenu dans les relations de la Russie avec
  l'Angleterre et la France... Afin d'éviter un pareil conflit, le
  cabinet de Vienne qui, dans ces dernières années, a agi avec tant
  d'énergie pour conserver la paix générale et le _statu quo_
  européen, s'est adressé au cabinet de Pétersbourg avec lequel il
  se trouve, depuis les négociations de Munchengrætz, dans des
  relations d'intimité qui rappellent celles qui existaient entre
  eux lors de la guerre de Napoléon. La réponse du cabinet russe a
  été des plus satisfaisantes sous tous les rapports, et on assure
  qu'il vient d'être conclu un traité entre les deux cours par
  lequel elles auraient garanti l'existence de l'empire turc même
  pour le cas où la dynastie actuellement régnante viendrait à
  s'éteindre mais avec l'absolue exclusion de Méhémet-Ali. On
  assure que le prince de Metternich a communiqué, il y a deux
  jours, les dispositions de ce traité à l'ambassadeur
  d'Angleterre, sir F. Lamb, et que celui-ci a approuvé dans les
  termes les plus positifs une négociation qui ne peut que produire
  les résultats les plus heureux, et qui donne de nouveaux titres à
  la reconnaissance de tous les amis de l'ordre et de la paix au
  grand homme d'État qui dirige avec tant de sagesse les affaires
  de l'Europe, et qui nous a si longtemps préservés des horreurs de
  l'anarchie, et de la guerre.

  [_Confidentielle._]

    «Londres, le 13 janvier 1834.

    »Mon cher duc,

»Les journaux vous disent malade. Le _Temps_ va même jusqu'à parler de
démission. Rassurez-moi sur votre santé; je ne crois pas à la
démission; je n'en veux pas. Écrivez-moi quelques lignes que je puisse
montrer à lord Grey, car il paraît un peu surpris de ce qui s'est
passé à la tribune entre vous et M. Bignon[160]. Le cabinet anglais
craint d'être parlementairement gêné par un langage qui ne serait
pas identiquement le même à Paris et à Londres sur la question
d'Orient. Il est donc tout à fait nécessaire que je puisse satisfaire
lord Grey par quelque explication qui vaudrait mieux que celle du
_Journal des Débats_, et qu'il vous serait plus commode de faire
passer par moi, que de donner à la tribune...»

  [160] Louis-Pierre-Édouard, baron Bignon, né en 1771. Il entra de
  bonne heure dans la diplomatie, fut en 1797 secrétaire de
  légation à Berne, puis à Milan (république cisalpine) en 1799, et
  à Berlin (1800). En 1802, il devint chargé d'affaires, puis
  ministre à Cassel (1804). En 1806, il fut chargé de
  l'administration des provinces prussiennes. En 1809, il fut nommé
  administrateur général de l'Autriche. De Vienne, il alla à
  Varsovie comme ministre plénipotentiaire. Pendant les Cent-jours,
  il fut sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, et reçut
  le 22 juin, pour quelques jours, la direction de ce département.
  M. Bignon fut élu député en 1817 et fut constamment réélu
  jusqu'en 1837. Il fut alors nommé pair de France et mourut en
  1841.


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    »Paris, le 16 janvier 1834.

    »Mon prince,

»Voici les faits, je les soumets à votre sagesse:

»Mercredi dernier, 8 janvier, on est venu à la discussion du
paragraphe 16 de l'adresse. Ce paragraphe nous était annoncé comme
dirigé spécialement contre le ministère. Dans mon opinion, au
contraire, rien n'était plus aisé que de montrer qu'il contenait
l'approbation la plus éclatante de notre système depuis trois ans. M.
Bignon est venu, _au nom de la commission,_ expliquer ce paragraphe
dans un sens parfaitement raisonnable, parfaitement conforme à mon
opinion; puis ensuite, il a fait un long discours sur l'état général
de l'Europe, discours qui contenait, comme vous l'avez pu voir,
beaucoup de choses raisonnables, et beaucoup d'autres follement
exagérées.

»Je suis monté à la tribune après lui, et j'ai pris acte, en y
adhérant, de ce qu'il avait dit, _au nom de la commission_, me
proposant d'en tirer parti le lendemain et de prouver que notre
système prévalait d'un commun accord sur celui de nos adversaires
habituels. Quant au discours même de M. Bignon, je n'en ai rien
dit, sinon que ne contenant aucune attaque contre le gouvernement, il
ne provoquait de ma part aucune réponse. J'ai terminé en remerciant M.
Bignon de la modération de son langage _envers nous_.

»Le lendemain, j'étais gravement indisposé, tellement même, que j'ai
longtemps hésité si j'irais à la Chambre, j'ai fait cependant effort
sur moi-même. A mon arrivée, j'ai trouvé toute la Chambre en rumeur.
On avait étendu l'adhésion que j'avais donnée aux explications de la
commission, on l'avait étendue, dis-je, au discours de M. Bignon, sur
lequel je n'avais rien dit du tout. Les imaginations avaient pris feu,
tout le monde était convaincu que nous allions dans huit jours être en
guerre avec toute l'Europe. Attaqué violemment par M. Mauguin, je me
suis vu obligé de rectifier l'erreur universelle, de faire remarquer à
quoi j'avais adhéré et de rassurer les esprits. Malheureusement, je
vous le répète, j'étais trop malade pour avoir possession du mien. Au
moment où je pris la parole, je fus saisi d'un éblouissement tel, que
je fus obligé de me cramponner à la tribune et que je faillis me
trouver mal. Dans cette disposition, j'allai au plus pressé; je
répondis sans trop savoir ce que je disais; j'expliquai le traité du 8
juillet en particulier, sur lequel on avait dit cent sottises; mais en
montrant qu'on n'en saisissait ni le sens, ni la portée; je ne pus pas
montrer suffisamment quels étaient ses vrais dangers, quel en était le
vrai caractère. Je fus obligé, je vous le répète, de couper court, et
de finir volontairement, sous peine d'être interrompu par un
étourdissement complet. En descendant de la tribune, je me mis au lit,
et on me saigna abondamment.

»Le résultat de tout ceci, je ne me le dissimule point, est très
fâcheux pour moi et très fâcheux pour les affaires. Bien que je n'aie
rien fait ni dit de précisément répréhensible, il vaudrait mieux, je
crois, que le roi eût sous la main un autre ministre des affaires
étrangères. Mais cela n'est pas, et ma retraite décomposant le
ministère tout entier, j'ai consenti à rester. Si vous voulez vous
faire mettre sous les yeux le _Moniteur_ du 9 et celui du 10, vous
saisirez maintenant parfaitement ce qui s'est passé. J'aurais mieux
fait de ne pas m'emparer des explications données par M. Bignon au nom
de la commission, puisque je me sentais déjà indisposé le 8. J'aurais
mieux fait d'éviter toute discussion. Voilà ma faute. Je ne prétends
point l'excuser. Tout le reste a été fatal et inévitable. Si j'avais
été maître de moi-même le lendemain, au lieu de finir par un échec
pour moi, la discussion aurait fini par la défaite la plus signalée
que nos adversaires eussent essuyée depuis longtemps.

»Vous pouvez faire, mon prince, de tous ces détails, tel usage que
vous voudrez. Je n'ai rien à cacher, rien à dissimuler, rien à
justifier. J'ai eu tort, me sentant indisposé déjà, de jouer gros jeu;
j'ai eu tort de perdre. Voilà tout ce que je puis dire...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 20 janvier 1834.

    »Mon cher duc,

»Il y a une certaine candeur, qui, pour être parfaitement vraie, n'en
est pas moins habile. Votre excellente lettre du 16 en est la
meilleure preuve. Vous trouverez l'effet qu'elle a produit sur lord
Grey dans le billet qu'il vient de m'écrire et que je vous envoie.

»Je suis fondé à croire que nous aurons une très bonne phrase sur la
France, dans le discours du roi d'Angleterre du 4 février; j'y ai mis
tous mes soins. Je ne puis assez vous prier d'agir sur tous les
journaux qui dépendent de vous, pour qu'ils ne reviennent pas sans
cesse sur l'incident de l'adresse; il faut qu'il soit dorénavant dans
l'oubli...»

(_Billet joint à la lettre précédente._)


LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [_Traduction._]

    «Downing-Street, le 20 janvier 1834.

    »Mon cher prince,

»Je vous renvoie avec bien des remerciements la lettre de M. le duc de
Broglie que vous avez bien voulu me confier hier soir.

»Je trouve dans son explication de nouvelles preuves de sa candeur, et
de son caractère probe et honorable. L'affaire a sans doute été
fâcheuse, et je craignais qu'elle ne donnât quelque avantage à la
Russie dans ses futures discussions avec nous; mais il est impossible
d'imputer au duc aucune faute, excepté celle dont il convient
lui-même. Mais cela sera de peu de conséquence tant que les deux
gouvernements continuent à maintenir l'union intime qui a été si
heureusement établie entre eux.

»Je me réjouis fort de ce que M. de Broglie ne pense plus à donner sa
démission; elle aurait occasionné une perte irréparable pour la France
comme pour nous, qui nous fions entièrement à sa loyauté et à son
honneur.

    »Je vous prie d'agréer...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 20 janvier 1834.

    »Monsieur le duc,

»Je vous ai écrit à la hâte avant-hier, et vous ai exprimé l'assurance
que les bruits répandus dans le public sur la retraite du cabinet
anglais étaient sans fondement. Je persiste dans mon opinion à cet
égard. Mais s'il n'est pas question d'un changement dans le ministère,
il n'est pas moins certain qu'il s'est élevé un dissentiment assez
prononcé entre quelques-uns de ses membres, et il paraît que c'est une
intervention anglaise en Portugal qui en a été la cause. Plusieurs
ministres pensaient qu'une intervention immédiate était devenue
urgente; mais, la majorité s'étant prononcée contre cette mesure, elle
a été abandonnée pour le moment. Le dernier voyage de lord Grey à
Brighton avait été motivé par cette circonstance, et on m'assure que
le roi a partagé l'opinion de la majorité de son conseil. Vous
trouverez, du reste, dans le _Times_ de ce jour, un exposé, que je
crois assez fidèle, des principes sur lesquels s'appuyent les
partisans de l'intervention en Portugal... »

On a vu, par les extraits de ces dépêches que j'avais dû suspendre mes
démarches près du cabinet anglais pour obtenir de lui la conclusion
d'une alliance défensive entre la France et l'Angleterre. Les
difficultés que je rencontrais étaient de plus d'une sorte. On m'avait
d'abord opposé l'espoir d'un rapprochement avec l'Autriche, qu'un
pareil traité n'aurait pas manqué d'effaroucher et de rejeter plus
avant dans l'alliance russe. On m'avait fait à peu près la même
objection pour ce qui concernait la Prusse. Mais, ce n'étaient pas là
les seules entraves que je rencontrais. Il y en avait qui tenaient aux
relations extérieures de l'Angleterre; d'autres, à la situation
intérieure du cabinet. Ainsi, on redoutait, en s'engageant avec nous,
de ne plus garder la même indépendance dans les affaires de Portugal,
que l'Angleterre surveillait d'un œil jaloux et avec la ferme
résolution d'agir sans nous sur ce point de la péninsule. On craignait
aussi que si nous lui laissions pleine liberté à cet égard, elle ne se
trouvât, par là, obligée un jour de nous laisser la même liberté
d'action dans les affaires d'Espagne. Et on sait assez que, depuis la
paix d'Utrecht, l'Angleterre a toujours cherché à combattre notre
influence en Espagne. C'est une espèce d'axiome politique que je
serais tenté de croire qu'on enseigne dans les universités d'Oxford et
de Cambridge. Enfin, le cabinet anglais était ébranlé dans son
existence; il y avait des divergences parmi ses membres sur plusieurs
questions, et, pour ne rien cacher des motifs qui pouvaient l'empêcher
de former l'alliance que je leur avais proposée, je dois dire aussi
qu'il n'était pas bien rassuré sur la durée de l'existence du
ministère français. L'incident survenu au duc de Broglie avait
entretenu ses méfiances sur ce dernier point, et je vis bien qu'il
fallait, sinon renoncer à mon projet d'alliance, du moins attendre que
quelque événement, soit en Orient, soit dans la péninsule, fît
comprendre en Angleterre l'importance de cette alliance.

Il y eut d'ailleurs, à cette époque, une série de complications dans
la politique européenne, qui devaient être éclaircies avant que le
cabinet anglais se sentît mieux disposé pour le plan que je lui
avais présenté au nom de mon gouvernement.

La chute du ministère Zéa à Madrid[161] avait été considérée comme un
succès pour l'Angleterre, qui attribuait à ce ministère une soumission
entière à la France et qui se réjouit, par conséquent de le voir
remplacé par M. Martinez de la Rosa[162], qu'elle espérait diriger.

  [161] M. de Zéa était tombé à la suite d'une démarche de
  plusieurs capitaines-généraux qui avaient adressé à la reine
  régente une _exposition_ où ils la suppliaient de renvoyer son
  ministère: la question fut soumise par la reine au conseil de
  régence qui décida que la retraite de M. de Zéa était nécessaire.
  En conséquence, le cabinet se retira le 16 janvier.

  [162] Francisco Martinez de la Rosa, né en 1789, député aux
  Cortès en 1812, était devenu l'un des membres les plus influents
  du parti libéral. Il devint chef du cabinet en 1822, mais fut
  exilé après le rétablissement du pouvoir absolu (1823). Il revint
  dans sa patrie en 1830 et devint, en 1834, président du conseil.
  En 1840, il fut ambassadeur à Paris, puis à Rome (1842). En 1844,
  il entra dans le cabinet Narvaez, fut de nouveau accrédité à
  Paris de 1847 à 1851, devint ensuite président de la première
  chambre des cortès, puis premier secrétaire d'État (1857) et
  président du conseil d'État (1858). Il mourut en 1862.

D'un autre côté, le gouvernement russe essaya alors de se rapprocher
de la France et surtout de l'Angleterre, ce qui devait détourner
celle-ci de se lier trop intimement avec nous[163]. La suite des
lettres qu'on va lire fera mieux saisir la portée de ce que je
viens d'indiquer, ainsi que les événements qu'y s'y rattachent.

  [163] Le maréchal Maison attirait dans sa correspondance
  l'attention du gouvernement sur ce revirement du cabinet de
  Pétersbourg. Il écrivait, le 31 décembre, que M. de Nesselrode
  lui avait exprimé toute sa satisfaction de l'attitude adoptée par
  la France dans la question d'Orient. «Quand on est si près de
  s'entendre, avait-il dit, on doit finir par se rapprocher.» Le 3
  janvier, le maréchal revient sur la même idée, et constate que M.
  de Nesselrode lui a témoigné sa satisfaction des efforts de la
  France pour consolider son gouvernement et réprimer la propagande
  révolutionnaire.--Le 6 janvier, l'ambassadeur rend compte d'un
  entretien qu'il vient d'avoir avec l'empereur, au cours duquel
  celui-ci avait parlé de l'Angleterre avec la plus grande
  violence. Il pense que le gouvernement russe, après avoir essayé,
  dix-huit mois auparavant, de brouiller l'Angleterre avec la
  France, cherche maintenant à brouiller la France avec
  l'Angleterre (_Correspondance officielle du maréchal Maison_).


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 25 janvier 1834.

    »Monsieur le duc,

»... Les ministres anglais partagent entièrement votre opinion sur les
avances faites récemment au gouvernement du roi par l'empereur Nicolas
et par le cabinet de Saint-Pétersbourg; ils reconnaissent avec vous
que ces dispositions si nouvelles envers la France n'ont d'autre but
que de séparer les cabinets de Paris et de Londres. On voit avec
plaisir ici que nous ne sommes point dupes de ces démonstrations, et
j'ai lieu de croire qu'on nous en tiendra compte dans l'occasion.

»Les démarches du gouvernement russe à Stockholm et les mesures de
précaution qu'il a cru devoir prendre du côté de la Baltique indiquent
des inquiétudes qu'on ne fera rien ici pour dissiper[164].

»Lord Grey m'a parlé ce matin de M. Martinez de la Rosa, comme de
l'homme qui pouvait le mieux diriger les affaires d'Espagne. Je crois
que le mécontentement du gouvernement anglais contre M. de Zéa entre
pour beaucoup dans les éloges qui sont prodigués à M. Martinez. Ceci
ne vous surprendra pas.

»Je vous remercie du mémoire que vous m'avez adressé sur la
conspiration qui a éclaté dernièrement en Grèce[165]. Il me sera
utile, lorsque nous serons appelés à nous occuper des affaires de ce
pays, ce qui, dans notre intérêt, n'est pas pressant; mais ce qui sera
sans doute le cas, lors de l'arrivée de M. Tricoupis[166] à
Londres...»

  [164] Le cabinet de Pétersbourg avait sondé le gouvernement
  suédois sur l'attitude qu'il prendrait en cas d'une guerre entre
  l'Angleterre et la France d'une part et la Russie de l'autre
  (voir page 280). Notre chargé d'affaires à Stockholm, M.
  Billecocq, eut à ce sujet un entretien avec M. de Wetterstedt,
  ministre des affaires étrangères de Suède, dont il rendit compte
  à Paris, dans une dépêche du 4 janvier. M. de Wetterstedt déclara
  «avec une émotion extraordinaire» que la Suède n'avait pris aucun
  engagement, qu'elle n'était entrée dans aucune alliance et que la
  Russie lui avait laissé la faculté de conserver la plus stricte
  neutralité. Quelques jours plus tard, le ministre affirmait que
  si pareille guerre éclatait, la Suède ouvrirait ses ports aux
  navires des deux partis (_Dépêche du 10 janvier_). Deux mois
  après, M. de Wetterstedt, dans un entretien avec le chargé
  d'affaires anglais, reconnaissait que la Suède avait été
  formellement sollicitée par la Russie d'entrer dans une alliance
  contre la France et l'Angleterre, mais qu'elle n'avait promis que
  sa neutralité. (_Dépêche de M. Billecocq, du 7 mars._)

  [165] Une conspiration contre le gouvernement grec avait été
  découverte à Nauplie, au mois de septembre 1833. Les conjurés
  voulaient renverser la régence, proclamer la majorité du roi et
  s'emparer du pouvoir sous son nom. L'arrestation des coupables
  fit avorter l'entreprise.

  [166] Spiridion Tricoupis, né en 1791, homme d'État et historien
  grec. Il joua un rôle actif pendant les guerres de
  l'indépendance. A l'avènement du roi Othon, il fut accrédité à
  Londres (1835-1838) et y revint en 1841. Il fut ministre des
  affaires étrangères en 1843, puis envoyé à Paris (1850) et encore
  une fois à Londres. Il fut ministre à différentes reprises entre
  1855 et 1862 et mourut en 1873.

    «Le 28 janvier 1834.

»J'étais hier avec lord Grey et lord Palmerston lorsqu'ils ont appris
l'entrée du général Saldanha à Leirya. On la considère ici comme une
affaire dont tous les résultats sont importants, mais elle porte dans
ses détails un caractère de férocité qui fait désirer vivement de voir
finir la lutte dont le Portugal est le théâtre[167]. Il paraît certain
que le général Saldanha ne s'arrêtera pas à ce succès, et qu'il
doit immédiatement marcher sur Coimbre, afin de combiner ses
mouvements avec le corps d'armée du duc de Terceire. Ces nouvelles
sont du meilleur augure pour la solution d'une question dont, vous le
savez, le cabinet britannique avait été fort préoccupé depuis quelque
temps; elles répondent aux alarmes des partisans d'une intervention
immédiate en Portugal, et elles ont produit, pour le moment, la
renonciation, de la part du ministère anglais à toute idée d'action
directe et matérielle sur les affaires de ce pays...»

  [167] Le général Saldanha s'était emparé, le 15 janvier, de la
  place forte de Leirya située à égale distance de Lisbonne et de
  Porto. Sur quinze cents hommes que comprenait la garnison, à
  peine une poignée de soldats put échapper aux vainqueurs.

    «Le 1er février 1834.

»Hier au soir, à dix heures, j'ai été, comme j'avais eu l'honneur de
vous le mander dans ma dépêche du matin, chez lord Palmerston. Il m'a
donné à lire la dépêche que M. de Lieven avait reçue la veille, et
dont il lui avait confié l'original. Je l'ai lue deux fois, et il m'a
ensuite permis de prendre quelques notes...

»Cette dépêche parait être la réponse à celle qui avait été écrite de
Londres par l'ambassadeur de Russie, le 27 décembre. M. de Lieven y
annonçait que lord Palmerston lui avait exprimé le désir d'arriver à
une explication franche entre la Russie et l'Angleterre. A cette
ouverture toute de conciliation, la Russie répond par des
protestations de son désir d'entretenir des relations de paix et de
bonne amitié. Quelques lignes plus bas, se trouvent ces mots:
_l'Angleterre est l'alliée naturelle de la Russie_. On observe ensuite
que, dans ses rapports avec l'Angleterre, la Russie a toujours suivi
et continuera à suivre les formes qu'elle a _graduellement_ employées
avec elle. On rappelle à cette occasion la note du 27 octobre[168],
à laquelle la Russie avait fait la seule réponse que sa dignité,
à ce qu'elle croit, lui permettait de faire; et là, on observe
apologétiquement que les notes n'ont point été provoquées par elle.
Cette observation faite, on se plaît à faire sentir que, dès qu'il a
paru une communication du gouvernement anglais, modérée par le fond et
conciliante dans les formes, on s'était empressé à faire une réponse
qui portât le même caractère, et que, d'après le désir que
l'Angleterre avait montré d'avoir des informations plus étendues, la
Russie s'y prêtait avec plaisir pour écarter tout ce qui pourrait
compliquer les rapports des deux États et nuire à leur bonne
intelligence.

»Envisagée sous ce point de vue, la demande du gouvernement anglais ne
présente aux yeux du gouvernement russe aucun inconvénient, et il y
répond volontiers.

»M. de Nesselrode donne alors des notions précises sur quelques
dispositions militaires. Il prétend que les renseignements qu'a reçus
le gouvernement britannique ne sont pas exacts, et il cherche à en
démontrer les erreurs. Les mesures militaires qu'on a signalées à
l'Angleterre ne sauraient être en aucun cas l'indice d'un système
offensif de la part de la Russie, et bien moins encore contre
l'Angleterre que contre toute autre puissance.

»Là, viennent quelques développements. On assure:

»_Premièrement_, que dans la mer Noire la flotte russe se trouve dans
le même état où elle était à son retour de Constantinople, et
qu'aucun armement nouveau n'a eu lieu depuis cette époque.

»A cela, lord Palmerston m'a fait observer qu'on n'expliquait pas
pourquoi, l'expédition terminée, on conservait des forces aussi
considérables, et que cela devait naturellement faire croire qu'on
avait quelques intentions ultérieures;

»_Secondement_, que la division cantonnée en Crimée n'est autre que
celle qui est revenue de Constantinople l'été dernier à bord de
l'escadre russe, qu'aucun renfort n'a été envoyé sur ce point, et que
les troupes réunies dans les provinces méridionales de l'empire
n'excèdent point le nombre de celles qui s'y trouvent cantonnées
depuis quinze ans;

»_Troisièmement_. Le gouvernement russe n'hésite pas à donner
l'assurance que les bruits répandus sur l'accroissement de ses forces
maritimes dans la Baltique sont dénués de fondement. M. de Nesselrode
porte le nombre des vaisseaux à vingt-sept. Ce nombre, observe-t-il,
est loin d'approcher de celui dont disposait l'impératrice Catherine
dans ces mêmes parages, et les ouvrages des îles d'Aland se bornent à
une caserne fortifiée, propre à contenir deux bataillons. Aucun
établissement maritime n'y a été formé. Ces îles n'ont, d'ailleurs,
que des ports de refuge qui sont de secours à tout le monde et qui ne
peuvent inquiéter la Suède, qui, seule, pourrait s'en alarmer;

»_Quatrièmement_, que les fortifications en Pologne n'ont pour objet
que la propre sécurité de l'empire, qui, comme on l'a vu il y a deux
ans, pouvait être menacée du côté où on les construit.

»Le gouvernement pourrait trouver des motifs d'appréhension très
légitimes dans les paroles de lord Palmerston lui-même. Ces
paroles sont, aux termes de la dépêche: »Qu'il serait dans les
intérêts de l'Angleterre de préférer voir le trône du sultan occupé
par Mehémet-Ali, changement qui substituerait la puissance arabe à
l'empire ottoman.

»Il y a dans cette citation une grande inexactitude. Lord Palmerston a
pu dire qu'il préférait voir le trône occupé par Méhémet-Ali à le voir
occupé par l'empereur de Russie. C'est là certainement le sens des
expressions employées par lord Palmerston, et ce sont, à ce qu'il m'a
dit, les expressions elles-mêmes.

»M. de Nesselrode fait ensuite quelques réflexions au sujet des
paroles prêtées à lord Palmerston, et dit que le système qu'elles
renferment aurait pour but de remplacer une puissance alliée de la
Russie par un pouvoir hostile et dangereux au maintien de la paix en
Orient. Il convient cependant que l'Angleterre n'a point agi dans le
sens qu'on lui a gratuitement attribué, mais que l'aveu qu'une
semblable pensée ait pu subsister montre plus d'hostilité aux intérêts
de la Russie que ne le sont les forts de la Vistule contre les
intérêts de l'Angleterre.

»De là, on arrive à dire que le traité du 8 juillet doit paraître bien
moins une arme offensive placée entre les mains de la Russie, qu'une
garantie morale contre les projets d'envahissement et de conquête
qu'une puissance arabe chercherait à étendre sur la Turquie d'Europe.

»A la suite de ces raisonnements, on donne l'assurance que l'acte
séparé du 8 juillet n'établit point en faveur du pavillon de guerre
russe un privilège exclusif au préjudice des autres puissances, et
que, sous ce rapport, aucune altération n'a été apportée aux
usages établis par la Porte: car la Russie, ajoute-t-on, est aussi
éloignée de l'idée de vouloir les enfreindre elle-même, qu'elle est
intéressée à ne pas les voir méconnus par aucune autre puissance.

»Viennent ensuite quelques explications sur le reproche du secret
gardé vis-à-vis des autres cours, à l'occasion de ce traité. La raison
qu'en donne M. de Nesselrode, c'est que le secret n'appartenait pas à
la Russie; qu'il appartenait uniquement à la Porte ottomane; que c'est
elle qui avait reconnu le besoin d'un traité, qui avait un intérêt
direct à cette transaction, et qu'ainsi c'était à elle à juger quand
il lui conviendrait de donner à ce document une publicité légale; la
Russie, laissant au divan la liberté la plus absolue de le publier ou
de le tenir secret. On cite ensuite (mais on n'est pas heureux dans
les citations) la convention du 22 octobre 1832, relative aux mesures
concertées entre la France et la Grande-Bretagne à l'égard de la
Hollande. On ne s'est pas rappelé que, dans cette circonstance, les
plénipotentiaires des cinq cours réunis, deux d'entre eux avaient
demandé aux trois autres s'ils voulaient prendre part aux moyens
coercitifs, et que, sur leur refus, la France et l'Angleterre avaient
déclaré qu'elles se croyaient libres d'agir séparément. Ce n'était
certainement pas là un secret.

»Ce qu'il y a de mieux dans cette note, c'est la fin, où il est
question des pourparlers actuels, qui ont lieu à Pétersbourg entre les
représentants de la Porte. En voici à peu près les termes:

»Le résultat de la mission de la Porte, que nous pouvons regarder
comme prochain, prouvera hautement que la Russie, persévérant dans le
système de conservation qu'elle a adopté envers l'empire ottoman,
tient à cœur de respecter son intégrité comme son indépendance, et de
fortifier l'autorité du sultan, au lieu d'y apporter la plus légère
atteinte. Les arrangements dont nous nous occupons avec Achmet Pacha,
et ce sont les dernières paroles de M. de Nesselrode, donneront un
nouveau poids aux explications franches qui font l'objet de la
présente dépêche.

»Voilà, monsieur le duc, une analyse bien longue de la dépêche de M.
de Nesselrode au prince de Lieven, mais je n'ai pas voulu perdre
l'occasion de vous faire connaître, si vous ne l'avez pas appris par
M. le comte Pozzo, quelle est la réponse de la Russie aux reproches
qui lui ont été faits sur le mouvement qu'elle a donné à sa politique
dans le Levant.

»En résumé, il me paraît évident que cette longue pièce russe est
essentiellement destinée à calmer les inquiétudes des cabinets de
Londres et de Paris; elle témoigne même une certaine disposition à les
satisfaire.--Mesurer le degré de confiance qu'il est convenable
d'accorder à ces démonstrations serait difficile; mais, les révoquer
absolument en doute me semblerait imprudent. Il y a de certains
caractères, tels que paraît être celui de l'empereur Nicolas, qui se
croient d'autant plus engagés qu'on leur témoigne plus de confiance...

»J'ai l'honneur de vous transmettre des dépêches de La Haye. Vous y
verrez que le roi de Hollande n'a point épuisé ses ruses dilatoires et
qu'il attribue à un des membres de la conférence un langage évidemment
contraire aux engagements pris par tous les membres dans leurs
dernières réunions. Il ne peut y avoir eu d'ambiguïté dans les
explications de lord Palmerston à M. Dedel, et je ne puis pas
croire que les plénipotentiaires représentant les trois cours du Nord
aient montré autre chose que les dispositions conciliatrices qui leur
sont ordinaires.

»La conférence, en se séparant, avait pris la résolution de ne se
réunir de nouveau que lorsqu'elle aurait reçu de la part du roi de
Hollande des ouvertures positives et acceptables d'arrangement final,
ou lorsqu'un des plénipotentiaires en ferait la proposition. C'est
cette voie qui a été adoptée pour reprendre la négociation; et nous
aurons, sans doute, mercredi ou jeudi une séance. Elle sera, suivant
toute apparence, sans aucun résultat...»

J'ai dû donner ce long extrait de la dépêche du cabinet de
Saint-Pétersbourg, parce qu'elle produisit plus tard un effet assez
sérieux et qui révèle ce trait du caractère de lord Palmerston, que
j'ai déjà indiqué dans une autre circonstance; je veux parler de la
passion personnelle qu'il mettait trop souvent dans le maniement des
affaires. Ainsi, cette dépêche russe lui causa une extrême irritation
et le poussa à prendre une mesure que je trouvai au moins maladroite,
pour ne rien dire de plus. La cour d'Angleterre avait à cette époque à
nommer un ambassadeur à Pétersbourg, en remplacement de lord
Durham[169], qui avait demandé son rappel pour cause de santé. Lord
Palmerston désigna pour le remplacer sir Stratford Canning,
sachant bien que ce choix était le plus désagréable qu'il pût faire
pour la cour de Russie. En effet, lorsqu'il eut été annoncé à M. de
Nesselrode, celui-ci ne tarda pas à faire savoir à Londres que
l'empereur verrait avec beaucoup de déplaisir qu'on envoyât sir
Stratford Canning à Pétersbourg, par la raison que ce diplomate,
lorsqu'il était ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, s'y était
montré animé des sentiments les plus hostiles contre la Russie, et
qu'ainsi, il le croyait peu propre à entretenir les bonnes relations
qu'il souhaitait voir établies entre les deux cours. Lord Palmerston
répondit, avec sa raideur ordinaire, qu'il était possible qu'un
ambassadeur d'Angleterre ait déplu à l'empereur en remplissant
consciencieusement ses devoirs et les instructions de son
gouvernement, mais qu'il ne lui paraissait pas que ce fût un motif
suffisant pour ne pas lui donner une mission à laquelle il était
appelé par ses bons services, et que, si ce choix n'était pas agréé,
le gouvernement anglais laisserait vacant le poste d'ambassadeur à
Pétersbourg. L'empereur Nicolas, à son tour, se montra fort blessé du
procédé et se décida à rappeler son ambassadeur, le prince de Lieven,
qui était accrédité à Londres depuis l'année 1812. Les deux ambassades
restèrent vacantes pendant longtemps, et les relations des deux cours
s'en ressentirent naturellement.

Je ne partageai pas la manière de voir, ou plutôt la passion de lord
Palmerston; je pensais qu'il fallait accepter les explications de la
Russie pour ce qu'elles valaient, la surveiller, mais ne point se
brouiller avec elle, tant qu'on n'était pas sérieusement résolu à lui
faire la guerre. Aussi, j'écrivis.

  [168] Note du 27 octobre 1832 qui faisait part au gouvernement
  russe de la convention franco-anglaise du 22 octobre. La Russie
  adressa en réponse aux cabinets de France et d'Angleterre une
  note que l'on trouvera à la page 41 (note).

  [169] Lord Durham n'était pas ambassadeur à Pétersbourg; il y
  avait été envoyé en mission extraordinaire dans le but,
  prétend-on, d'offrir à l'empereur Nicolas la médiation de
  l'Angleterre en faveur des Polonais. Cette mission, en tout cas,
  n'eut aucun résultat. Quant à l'ambassade d'Angleterre en Russie,
  qui était alors sans titulaire, elle était gérée par un chargé
  d'affaires, M. Bligh.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 3 février 1834.

    »Monsieur le duc,

»J'ai reçu votre dépêche sous le numéro 8. Je vous remercie de m'avoir
communiqué la pièce qui y était jointe. Sa lecture a ajouté un degré
de conviction à l'opinion que je m'étais faite sur la conduite que le
gouvernement du roi doit tenir à l'égard de la Russie, dans un moment
où cette puissance semble être dans une voie de rapprochement. Notre
position est bonne; nous devons croire à la sincérité des
protestations du gouvernement russe. Le langage uniforme que tiennent
à Londres et à Paris les ambassadeurs, et à Pétersbourg les ministres
russes, prouve le désir et presque le besoin de nous persuader:
éclairés comme nous le sommes, que risquons-nous de paraître
convaincus?

»Le fait est que les mouvements de la Russie sont arrêtés en ce
moment: il faudra qu'elle cherche longtemps un nouveau prétexte pour
amener une occasion de s'ingérer d'une manière directe dans les
affaires de l'empire ottoman; c'est sur cela que nous devons porter
notre surveillance. Le gouvernement anglais paraît être dans la même
voie, si, comme j'ai lieu de le penser, le discours de la couronne
s'exprime ainsi à l'égard de la Turquie:

»La paix de la Turquie, depuis l'arrangement qui a été fait avec
Méhémet-Ali, n'a pas été interrompue, et ne sera menacée par aucun
autre danger; le gouvernement portera son attention à prévenir tout
changement dans les relations de cet empire avec les puissances que
peuvent intéresser sa stabilité future et son indépendance.

»Je suis également fondé à croire que dans ce discours il se trouve
une phrase qui nous regarde seuls et qui est conçue à peu près dans
les termes suivants:

»Le but constant de ma politique a été d'assurer à mon peuple la
jouissance continue du bienfait de la paix; en cela j'ai été assisté
par la bonne intelligence qui a été heureusement établie entre mon
gouvernement et celui de France; les assurances que je continue de
recevoir des dispositions amicales des autres puissances du continent
me donnent confiance dans le succès de mes efforts...»

    «Le 4 février.

»Je reviens de la séance royale; elle a été fort brillante. Je
m'empresse de vous adresser le discours que le roi d'Angleterre a
prononcé. La France y est nommée séparément des autres puissances; le
roi a voulu que cela fût senti, par la manière dont il a prononcé le
passage qui nous concerne spécialement; il a même fait une pause avant
de prononcer ces mots: _les assurances que j'ai reçues_[170]...»

    «Le 7 février.

»Notre conférence sur les affaires de Hollande a eu lieu à la suite
d'une convocation de lord Palmerston; elle a été longue parce
que, dans la discussion des différentes opinions, on a été amené à
revenir longuement sur le passé.

»Les plénipotentiaires autrichiens ont pris l'initiative et ont
déclaré que leur cour, ne voulant rien négliger pour conduire à une
prompte conclusion l'affaire hollando-belge, les avait chargés
d'exprimer aux plénipotentiaires des autres cours le désir que la
négociation trop longtemps interrompue fût reprise; ils ont motivé
leur demande sur ce que le roi des Pays-Bas avait fait, comme il s'y
était engagé, les démarches convenues pour obtenir l'assentiment des
parties intéressées aux arrangements territoriaux, et qu'il avait, de
plus, envoyé de nouvelles instructions au plénipotentiaire néerlandais
pour renouer la négociation sur les objets restés en litige.

»Lord Palmerston a pris alors la parole et, plaçant la question où
elle était restée au 30 août, lorsque la conférence s'était séparée, a
établi que rien n'était changé depuis cette époque; que la
Confédération germanique n'avait pas acquiescé à la demande du roi des
Pays-Bas[171]; que les ministres d'Autriche et de Prusse, confiants
dans leur influence, nous avaient disposés à croire au succès de
cette démarche, mais que s'étant trompés eux-mêmes, l'importante
difficulté des limites n'était pas levée, et qu'ainsi, cette première
garantie, sans laquelle on ne peut prévoir d'issue à la négociation,
n'était pas encore donnée, et paraissait loin de devoir l'être;--qu'il
en était de même sur la question des pouvoirs du plénipotentiaire
néerlandais; qu'il avait vu M. Dedel, et qu'après lui avoir fait
remarquer que les délais de la diète privaient la conférence de la
garantie qu'elle avait demandée pour arriver à la conclusion des
arrangements territoriaux, il lui avait dit qu'après les difficultés
qui se sont toujours succédé depuis trois ans, il devait lui demander
s'il avait enfin une garantie à nous donner: par exemple, s'il avait
des pouvoirs qui l'autorisassent à signer les articles paraphés par M.
Verstolck lui-même, entre autres, l'article IX et les paragraphes
qu'il contient;--que M. Dedel lui avait répondu qu'il n'y était pas
autorisé et qu'il ne pouvait prendre sur lui de signer. Lord
Palmerston a ajouté qu'il avait été obligé de conclure que des
conférences nouvelles ne mèneraient à rien, et qu'aujourd'hui la
négociation était juste au point où elle était restée il y a cinq
mois.

»Le ministre de Prusse, M. de Bülow, a essayé de répondre et a insisté
sur la réunion de la conférence, en donnant pour raison déterminante
que le roi des Pays-Bas se servirait de notre refus auprès des
Hollandais et auprès des différents cabinets de l'Europe comme le
motif qui empêchait la négociation de se terminer.

»J'ai pu alors établir, en reprenant plusieurs des arguments très bien
développés par lord Palmerston, que négocier encore, sans avoir
l'espérance d'arriver à une conclusion définitive, était une
manière inconvenable de placer la conférence; que nous devions
toujours nous mettre d'accord avec nous-mêmes; que la séparation des
territoires, base première du royaume de Belgique, avait été arrêtée
sans aucune réserve des puissances; qu'ainsi, nous étions liés à cet
égard...; que si M. Dedel n'avait pas de pouvoirs pour signer avec
nous ce que nous nous étions engagés à faire, il n'y avait pas de
négociation utile à suivre; qu'ainsi, mon opinion était, comme celle
de lord Palmerston, qu'il fallait, pour le moment, laisser les choses
dans l'état où elles étaient; que l'action ne nous ayant pas réussi,
il fallait avoir confiance dans la puissance de l'inaction.

»Après quelques moments de silence, on s'est séparé, et cette
conférence, comme je l'avais prévu et comme je vous l'avais mandé, n'a
mené à rien. Les plénipotentiaires autrichien et prussien ont exécuté
exactement les ordres de leurs gouvernements; ils ne pouvaient pas
paraître se rendre aux observations que nous leur faisions, mais leur
silence a dû nous faire croire qu'ils trouvent nos raisons sans
réplique. Nous nous sommes séparés, sans ajournement, comme on le
ferait après une chose abandonnée...»

  [170] Discours prononcé par le roi à la séance d'ouverture du
  parlement. Voici le texte du passage auquel fait allusion M. de
  Talleyrand:

   Le but constant de ma politique a été d'assurer à mes peuples la
   jouissance non interrompue du bienfait de la paix. En ceci, j'ai
   été parfaitement secondé par la bonne intelligence si heureusement
   établie entre mon gouvernement et celui de la France, et les
   assurances que j'ai reçues des dispositions amicales des autres
   puissances du continent me donnent la confiance que mes efforts
   continueront d'être couronnés de succès...

  [171] On se rappelle que les négociations relatives à l'affaire
  hollando-belge avaient été suspendues au mois d'août précédent, à
  la suite du refus par le roi Guillaume de faire auprès de la
  diète et des princes de Nassau les démarches nécessaires pour se
  faire autoriser à céder à la Belgique la partie du Luxembourg que
  lui attribuait le traité des vingt-quatre articles. Le roi des
  Pays-Bas s'était enfin déterminé à agir, mais avait essuyé un
  double refus. Il crut néanmoins que devant cette preuve de bonne
  volonté, la conférence accepterait de reprendre les négociations
  et donna des instructions en conséquence à ses plénipotentiaires.
  On va voir quel accueil on fit à Londres à sa proposition.

    «Le 14 février 1834.

»Sur la demande du chargé d'affaires de Grèce, M. Skinas, la
conférence s'est réunie aujourd'hui pour examiner la proposition qu'il
était chargé de nous faire, de donner notre garantie à la troisième
série de l'emprunt grec. M. Skinas nous a exposé l'état embarrassé des
finances de la Grèce, et est entré dans de grands détails à ce
sujet... Nous savions, lord Palmerston et moi, que le prince de Lieven
avait reçu des ordres qui l'empêchaient de consentir à ce que la
garantie sollicitée fût donnée... Nous l'avons donc laissé faire
valoir les difficultés que son gouvernement faisait à l'obtention de
cette garantie. Ces difficultés sont de forme. La Russie veut qu'on
exige des comptes détaillés de l'état véritable des finances grecques;
et M. Skinas ayant promis de nous les fournir dans un temps très
court, nous nous sommes rendus aux observations de M. de Lieven, qui
ne nous engageaient qu'à un délai.

»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ce qui se montre dans
l'opinion de M. le prince de Lieven n'est pas le véritable motif sur
lequel elle est fondée. La Russie ne veut pas perdre un moyen d'action
qui lui reste encore sur les affaires de la Grèce. Peut-être a-t-elle
des projets particuliers dont les difficultés présentes rendraient
l'exécution plus facile. Les renseignements que vous devez avoir vous
feront juger mieux que personne de la valeur des conjectures que nous
formons ici, et vous expliqueront probablement ce qui fait que la
Russie, qui était la première, il y a un an, à demander la garantie
des trois puissances, se montre aujourd'hui difficultueuse sur ce
point...»

    «Londres, le 23 février 1834.

»... Je vous remercie de m'avoir donné communication de la dépêche de
M. le maréchal Maison, par laquelle il vous rend compte de la nouvelle
convention conclue le 29 janvier, à Saint-Pétersbourg, entre la Porte
ottomane et la Russie[172]. Cette convention adoucit, à certains
égards, les conditions qui avaient été imposées à la Turquie, par le
traité d'Andrinople; mais il est difficile aussi de ne pas reconnaître
que les renonciations de la Russie ne sont pas aussi étendues qu'elles
en ont l'apparence. La Turquie est pour elle un créancier insolvable;
si elle lui fait une remise de fonds, le sacrifice n'est pas grand.
L'évacuation des principautés est une mesure incomplète, car
l'occupation de Silistrie et la route militaire conservée à travers
les provinces qui doivent être évacuées sont des garanties presque
équivalentes à celles dont la Russie a fait l'abandon par le traité du
29 janvier. Il n'y a pas dans tout ceci beaucoup de générosité ni
d'abnégation. Ce qui est surtout à regretter, c'est que le
plénipotentiaire ottoman n'ait pas stipulé dans la convention le
nombre des troupes qui devront former la garnison de Silistrie. C'est
là un point important que la Porte ottomane et l'Autriche n'auraient
pas dû négliger de faire régler selon leur intérêt commun. Vous savez
ce que c'est qu'une occupation de huit ans. L'Autriche paraît avoir
oublié qu'il y a deux mois, elle disait qu'elle ne permettrait
jamais que la Russie s'emparât d'un village turc; elle aurait bien de
la peine à trouver dans ses archives qu'une occupation de huit années
ne soit pas devenue une propriété. Il serait, dans mon opinion, utile
et grand pour la politique française et anglaise réunies de s'entendre
pour faire faire à la Porte ottomane, un emprunt qui la libérât
immédiatement, et fît rentrer les principautés et la Porte elle-même
dans leurs droits de souveraineté. Jamais le crédit de notre pays et
de l'Angleterre n'aurait été plus noblement et plus politiquement
employé...»

  [172] _Dépêche du 1er février 1834_.--La convention du 29 janvier
  stipulait l'évacuation par les Russes des principautés, qui
  devait être effectuée avant la fin de mai suivant. Elle réglait
  l'organisation de ces provinces, la quotité du tribut à payer à
  la Porte, le mode de nomination des hospodars, qui seraient
  choisis par le sultan sur une liste présentée par les boyards.
  Les principautés auraient leur armée, leur flotte et leur
  drapeau. Les sandjacks de Tcheldir et de Pasken seraient
  définitivement réunis à la Turquie.

  Il était accordé à la Porte une remise de deux millions de ducats
  sur les six millions que le traité d'Andrinople lui avait assignés
  comme contribution. Le payement des quatre millions restants
  devait être effectué en huit ans, et jusqu'à complète libération
  de la Turquie, la Russie devait occuper la place de Silistrie dont
  les communications avec l'empire seraient assurées par une route
  militaire traversant les principautés.

    «Le 24 février.

»En relisant aujourd'hui ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dans
ma dépêche d'hier sur l'utilité dont serait pour la Porte ottomane
d'être libérée, par un emprunt, des obligations qu'elle a dernièrement
contractées envers la Russie, j'ai trouvé que, pour compléter cette
idée, il fallait essayer d'associer l'Autriche au plan que je vous ai
proposé: la sûreté de ses frontières de l'est, la liberté de la
navigation du Danube, qui se trouve commandée par Silistrie, et aussi,
ses intérêts germaniques, lui font, à ce qu'il me semble, un devoir de
faire tous ses efforts pour enlever à la Russie la position que cette
puissance cherche à conserver dans les principautés. Je croirais donc
que le moment est favorable pour lui faire cette proposition, et, si
elle l'acceptait, nous trouverions pour notre compte l'immense
avantage de rompre l'unité de politique suivie par les trois
puissances du nord depuis trois ans. Cette affaire me paraît digne de
toute votre sollicitude.

»Le ministre de Suède m'a parlé hier d'une démarche faite près de
son gouvernement par le général Suchtelen[173], ambassadeur de Russie
à Stockholm dans le dessein de connaître quelle serait la conduite de
la Suède si la guerre venait à éclater entre la France, l'Angleterre
et la Russie. Le gouvernement suédois a répondu par une note qu'il
garderait la neutralité, et il a chargé son ministre à Péterbourg de
le notifier au cabinet russe... J'ai dû vous instruire de ce fait,
quoique je croie qu'il n'aura pas de suite...»

  [173] Jean-Pierre, comte de Suchtelen, né en 1759, ancien
  officier hollandais passé, en 1783, au service de la Russie,
  devint général, puis ambassadeur à Stockholm. Il fit la campagne
  de 1813 dans l'état-major de Bernadotte, revint à Stockholm après
  la paix et y resta jusqu'à sa mort (1836).


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 27 février 1834.

»... Marseille, Lyon, Saint-Étienne et ce que nous venons d'avoir à
Paris, était une même chose, un coup monté par les mêmes factions, par
les républicains, par les associations et les sociétés secrètes[174].
Les ouvriers de Lyon et de Saint-Étienne n'ont heureusement voulu
prendre aucune part à l'émeute, et tout est maintenant rentré dans
l'ordre dans ces trois villes. Ici, la population n'a non seulement
pris aucune part aux coupables tentatives de désordre, mais elle en a
été indignée; la garde nationale en est exaspérée, ainsi que la
troupe de ligne et, de fait, cela n'a été qu'une poignée de misérables
qui ne pouvaient donner d'inquiétudes sérieuses. En résultat, cela a
été un mal pour un bien, en faisant sentir généralement la nécessité
d'une loi pour réprimer ces associations et les sociétés secrètes et
la faisant désirer à tout le monde. On ne doute pas que cette loi
passera à la Chambre[175]...

»Le roi pense comme vous que le nouveau traité russo-turc est une
grande amélioration, mais que cela ne peut pas changer matériellement
la position relative de la Russie et de la Turquie, qui est celle de
la force et de la nullité. Ainsi, ce que le roi croit le plus
essentiel, c'est le désarmement de la flotte de la mer Noire, parce
que tant qu'elle est armée, elle peut transporter les Russes à
Constantinople en trois jours. Une fois cette flotte désarmée, le
mouvement rapide n'est plus possible. Quant à l'évacuation des
principautés, c'est une très bonne chose, sans doute; mais avec une
route militaire et Silistrie, elle est plus apparente que réelle.

»Le point essentiel, le nœud gordien de cette affaire, c'est la
politique de l'Autriche. La Russie ne bougera pas si elle n'a pas
l'assentiment de l'Autriche; et j'appelle assentiment, la certitude de
son inaction. La question est de savoir ce qui est fait à cet égard.
L'Angleterre est de toute manière mieux placée que nous, pour le
découvrir, et c'est à elle à nous le dire. Tâchez donc qu'elle le
fasse...»

  [174] Des troubles avaient éclaté sur divers points du
  territoire, à la suite de la loi sur les crieurs publics. On sait
  que la loi du 16 février les assujettissait à l'obligation de
  demander une autorisation préalable. Des scènes de désordre se
  produisirent, notamment, à Paris et à Lyon durant les journées
  des 21, 22 et 23 février.

  [175] Cette loi fut en effet votée le 25 mars suivant par la
  Chambre des députés, à la majorité de 246 voix contre 154.


LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    »Madrid, le 21 février 1834.

    »Mon prince,

»J'ai respecté le repos dont j'ai pensé que vous vouliez jouir pendant
votre voyage en France. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas de
vous laisser un peu oublier les affaires de la péninsule. Mais
l'occasion que m'offre aujourd'hui pour vous les rappeler le départ de
M. de Florida-Blanca[176] est trop tentante, et je n'y puis résister.

»C'est hier que nous avons officiellement connu ici la réponse de lord
Palmerston à la demande de secours que dom Pedro avait adressée au
gouvernement anglais. Le sentiment qu'a fait éprouver au nouveau
cabinet espagnol la certitude que l'Angleterre ne voulait pas sortir
de son système d'inaction est une sorte de consternation. L'Espagne
est et sera encore longtemps hors d'état d'intervenir efficacement en
Portugal, et tant que dom Miguel et don Carlos se soutiendront, il n'y
a pour le gouvernement de la reine ni tranquillité ni sécurité.

»M. de Florida-Blanca est chargé de commenter ce texte et de tâcher de
faire changer la détermination de l'Angleterre. On a eu ici l'idée que
si le gouvernement anglais ne pouvait décidément pas devenir
l'auxiliaire de son alliée doña Maria, il pourrait au moins la servir
indirectement en donnant des subsides à l'Espagne. Mais je crois que
le temps des subsides est passé.

»On songe sérieusement à la convocation des cortès. C'est une
dangereuse expérience. Il n'est donné à personne d'en prévoir le
résultat; mais il est devenu impossible de ne pas la faire. Quand on
réfléchit à la tâche qu'ont à remplir ceux qui gouvernent ce pays-ci,
on est réellement près de désespérer. Voici l'énumération d'une
partie des travaux qui leur sont imposés: altérer l'ordre de
succession,--changer la forme du gouvernement,--réformer les finances
et l'administration,--étouffer la guerre civile,--pacifier un pays
voisin. Et tout cela, il faut le faire pendant une régence; et une
régence confiée à une femme!

»M. de Florida-Blanca désire que Votre Altesse veuille bien l'honorer
de sa bienveillance et le guider par ses conseils. Il en connaît tout
le prix et est bien persuadé que c'est seulement en les suivant qu'il
peut espérer quelque succès dans la mission difficile qui lui est
confiée[177]...»

  [176] Le comte de Florida-Blanca partait pour Londres où il
  venait d'être accrédité.

  [177] Le duc de Broglie écrivait en même temps à M. de
  Talleyrand:

   ... Le cabinet espagnol voit toujours dans la prolongation de cette
   lutte (en Portugal) un des plus grands dangers qui puissent exister
   pour le trône de la reine Isabelle, et comme il croit que
   l'intervention de l'Angleterre peut seule y mettre un terme, il ne
   renonce pas à l'espoir d'amener enfin le cabinet de Londres a
   sortir de sa neutralité. M. de Florida-Blanca, qui est attendu à
   Paris d'un moment à l'autre, a ordre de presser vivement à cet
   égard lord Palmerston. Je n'ai pas besoin, prince, de vous prier
   d'accorder votre appui et vos conseils à la légation d'Espagne dans
   toutes les circonstances où vous croirez pouvoir lui être de
   quelque utilité.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 4 mars 1834.

    »Monsieur le duc,

»Le ministère anglais a reçu des nouvelles de Portugal, qui
annoncent qu'un engagement sérieux a eu lieu près de Santarem, entre
les troupes de dom Pedro, et celles de dom Miguel[178]. Les dépêches
que M. le baron Mortier vous a écrites, et que je vous transmets
aujourd'hui, vous donneront sans doute des détails plus circonstanciés
que ceux que je pourrais vous mander. Mais je dois vous prévenir que
les rapports qui sont parvenus au ministère britannique, et même les
lettres des personnes attachées au parti de dom Pedro, s'accordent à
dire que cette affaire, si vantée d'abord, n'était rien moins que
décisive, car l'armée de dom Miguel, suivant les dernières nouvelles,
était à quatre lieues en avant de Santarem.

»Quoique les partisans de dom Pedro considèrent ses forces militaires
comme suffisantes pour le succès de la cause de la jeune reine,
cependant, on fait encore à Londres beaucoup d'enrôlements, des achats
d'armes et de munitions de guerre...»

  [178] Le combat est du 18 février. Les troupes miguélistes
  battirent en retraite après une lutte acharnée.

    «Londres, le 10 mars 1834.

»J'ai reçu votre dépêche numéro 19. Vous ne devez pas douter de
l'empressement que je mettrai à prêter mon concours à M. de
Florida-Blanca lorsqu'il sera arrivé à Londres. Je voudrais espérer
que le gouvernement britannique, mieux éclairé sur les véritables
intérêts de la péninsule et débarrassé des entraves que lui imposent
les affaires intérieures de l'Angleterre, reconnaîtra enfin la
nécessité de renoncer à la neutralité qu'il a conservée en Portugal.
Je me suis toujours efforcé de le diriger dans cette voie, et je
continuerai à le faire après l'arrivée de M. de Florida-Blanca; mais,
j'avoue que, jusqu'à présent, j'ai peu d'espoir que nous atteignions
le but tant désiré par le gouvernement actuel de l'Espagne...»

    «Le 18 mars.

»Je crois devoir appeler votre attention toute particulière sur le
récit de la séance de la nuit dernière à la Chambre des communes, qui
se trouve dans les journaux anglais de ce jour. Une motion de M.
Sheil[179], tendant à obtenir la remise à la Chambre de tous les
documents relatifs aux affaires d'Orient a donné lieu à une discussion
importante[180].

»Vous remarquerez sans doute avec plaisir les passages des discours de
lord Palmerston et de M. Stanley[181], qui se rapportent plus
spécialement aux relations politiques, si heureusement établies entre
la France et la Grande-Bretagne[182]. Le gouvernement du roi ne
pourra qu'être satisfait du langage des deux ministres anglais, qui
est, non seulement fort honorable pour la France, mais qui constate
d'une manière bien avantageuse pour nous, aux yeux de l'Europe,
l'union des deux pays. Cette union devait être le but de nos efforts;
sa réalisation nous a déjà procuré et nous promet encore, ce me
semble, de bien utiles résultats...»

  [179] Richard Lalor Sheil, né en 1791, écrivain et homme
  politique irlandais. Il fut élu député à la Chambre des communes,
  devint en 1839 vice-président du bureau du commerce, et en 1846
  directeur de la monnaie. En 1850, il fut nommé ministre à
  Florence, et mourut l'année suivante.

  [180] La motion de M. Sheil, qui aurait eu la portée d'un vote de
  défiance contre le cabinet, fut repoussée malgré l'intervention
  de sir Robert Peel.

  [181] Édouard-Geoffroy Smith Stanley, comte de Derby, né en 1799
  d'abord connu sous le nom de lord Stanley, entra tout jeune à la
  Chambre des communes, devint en 1830 conseiller privé et
  secrétaire d'État pour l'Irlande et ministre des colonies en
  1833. Il se retira en 1834 et ne rentra aux affaires qu'en 1841,
  comme ministre des colonies dans le cabinet de sir Robert Peel.
  En 1852 il devint chef d'un cabinet qui ne dura que quelques
  mois. Il fut de nouveau premier lord de la Trésorerie en 1858 et
  une dernière fois de 1866 à 1868; il mourut en 1869.

  [182] _Lord Palmerston:_ « Les relations qui unissent la France
  et l'Angleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A
  mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux, ils
  s'apprécient davantage, et c'est pour moi, je l'avoue, un
  véritable sujet d'orgueil et de satisfaction de songer que les
  préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement
  effacés.»

    «Le 27 mars.

»... J'ai donné lecture à lord Palmerston de la lettre que vous avez
écrite au chargé d'affaires de France à La Haye pour l'inviter à
demander à M. le baron de Zuylen des explications sur les mouvements
qui auraient eu lieu dans l'armée hollandaise[183]. Lord Palmerston a
approuvé si complètement cette démarche, qu'il en fera faire une du
même genre à La Haye et qu'il a déjà envoyé au chargé d'affaires
d'Angleterre une note qu'il devra passer à M. de Zuylen. Cette note
reproduit à peu près les termes de la lettre dont vous avez bien voulu
m'adresser une copie.

»Je ne l'ai point détourné de donner à ses représentations à La Haye
la forme qu'il a choisie, mais je pense que votre lettre à
M. Drouyn de L'Huys[184] est préférable, et qu'il est souvent bon
d'éviter l'emploi d'une note diplomatique, dont la gravité peut
quelquefois blesser. Je suis porté à le croire, par l'exemple que je
viens précisément d'en voir. Vous avez su que le cabinet de Vienne
avait fait une réponse évasive, à peu près comme celle du cabinet de
Berlin, à la note de l'ambassadeur d'Angleterre relative aux
événements qui se sont passés dans le Luxembourg[185]. Mais, en même
temps, M. de Metternich a chargé l'ambassade d'Autriche à Londres de
donner des explications plus étendues au cabinet anglais. Ces
explications portent sur les deux faits qui ont servi de prétexte à
l'arrestation de M. Hanno, c'est-à-dire la levée de la milice et la
vente de coupes de bois dans le rayon stratégique de la forteresse de
Luxembourg. Sur le premier de ces points, M. de Metternich
soutient que le gouvernement belge était dans son tort, parce que la
levée de la milice est une question qui concerne l'autorité militaire,
et qu'à ce titre le commandant de la forteresse pouvait mettre
opposition aux mesures de l'administration belge. Quant à la vente des
coupes de bois, le chancelier d'État croit que la Belgique avait droit
d'en réclamer la jouissance, et ajoute assez ironiquement qu'à cet
égard, il ne peut pas partager l'opinion de lord Palmerston, qui, dans
le principe de la discussion, avait blâmé la réclamation des Belges.
M. de Metternich fait valoir cette dernière circonstance pour montrer
l'impartialité qu'il apporte dans l'appréciation des faits, et il
termine en exprimant l'étonnement que lui a causé la démarche faite à
Vienne par le cabinet anglais, démarche qui, dit-il, n'était motivée
par rien, puisque l'Angleterre a un ministre à Francfort, et la
Belgique, un ministre à Vienne; et que, dans l'ordre des convenances,
c'eût été un de ces deux agents qui aurait dû être chargé d'agir, et
non l'ambassade d'Angleterre en Autriche. Il règne en tout dans cette
communication de M. de Metternich un ton qui décèle toujours ses
dispositions peu bienveillantes soit pour le gouvernement anglais,
soit peut-être pour lord Palmerston seulement, et on voit que le
chancelier d'État a saisi avec empressement l'occasion de blâmer la
note remise, peut-être un peu légèrement, au cabinet autrichien par
sir F. Lamb[186].

»J'ai fait part à lord Palmerston des nouvelles de Madrid que vous
aviez bien voulu me transmettre. Il ne m'a témoigné que de la
satisfaction d'apprendre l'entrée en Portugal d'un corps de huit mille
Espagnols, et je n'ai pas cru devoir provoquer d'autres
explications[187]. Le cabinet anglais ne voit dans cette affaire que
la question portugaise, et tout ce qui peut en amener la solution lui
paraît avantageux. Nous sommes étonnés tous deux cependant que la
régente d'Espagne pût, dans sa situation actuelle, disposer d'un corps
de huit mille hommes; cela laisserait supposer que ses embarras sont
moins grands, en effet, qu'ils ne le paraissent, si je ne trouvais
pas, dans votre dépêche même, plus d'une raison de modifier cette
opinion...»

  [183] Cet incident n'eut pas de suite. Le duc de Broglie, en
  effet, écrivait le 31 mars: «... Les inquiétudes manifestées par
  les Belges ne reposaient pas, à beaucoup près, sur des faits
  positifs. Aujourd'hui, elles sont entièrement dissipées, et le
  cabinet de Bruxelles convient lui-même qu'il avait trop
  légèrement ajouté foi aux rapports de ses agents» (_Dépêche du
  duc de Broglie à M. de Talleyrand_).

  [184] Édouard Drouyn de L'Huys, né en 1805, fut nommé, en 1830
  attaché d'ambassade à Madrid, puis, fut pendant trois ans, chargé
  d'affaires à La Haye, et, en 1836, premier secrétaire à Madrid.
  En 1840, il devint directeur des affaires commerciales au
  ministère des affaires étrangères et député de Melun en 1842.
  Réélu en 1848, il devint ministre des affaires étrangères la même
  année, ambassadeur à Londres (1849), de nouveau ministre en 1851,
  puis vice-président du Sénat, fut encore chargé du portefeuille
  des affaires étrangères, de 1852 à 1855, puis de 1862 à 1866.
  Rendu à la vie privée en 1870, il mourut en 1881.

  [185] Un incident grave venait de se passer dans le Luxembourg.
  Le gouvernement belge, se fondant sur le traité du 21 mai qui
  avait consacré le maintien du _statu quo_ territorial en
  Belgique, s'était mis en devoir de faire la vente des coupes de
  bois d'usage et de lever la milice dans la partie allemande du
  Luxembourg. Le général Dumoulin, qui commandait la forteresse de
  Luxembourg, s'y opposa, et le gouvernement désireux d'éviter tout
  conflit, ajourna ses projets. Toutefois, des affiches concernant
  la levée de la milice ayant été apposées dans deux communes, le
  général prussien Dumoulin fit enlever le commissaire belge du
  district, M. Hanno, qui cependant se trouvait en dehors du rayon
  stratégique, et le fit emprisonner(15 février). Le cabinet belge
  s'adressa à la France et à l'Angleterre qui firent des
  représentations à la diète. Celle-ci donna immédiatement des
  ordres pour l'élargissement du commissaire belge, et le général
  Dumoulin fut désavoué.

  [186] En même temps que l'Angleterre, la France était intervenue
  à Vienne au sujet de cet incident. M. de Sainte-Aulaire écrivait
  qu'il avait trouvé M. de Metternich fort mal disposé par la note
  que venait de lui remettre sir F. Lamb. M. de Metternich
  prétendit que l'Autriche ne pouvait pas plus à tout cela que les
  autres puissances. Pressé par l'ambassadeur, il convint enfin que
  le procédé du général Dumoulin était blâmable, et que s'il était
  au service de l'Autriche, il serait immédiatement rappelé
  (_Dépêche du comte de Sainte-Aulaire au département_, 9 mars).

  [187] L'intervention de l'Espagne en Portugal avait été provoquée
  par l'attitude de dom Miguel qui, réfugié près de la frontière
  des deux pays, avait refusé de reconnaître la reine Isabelle,
  avait accueilli comme roi d'Espagne don Carlos, et lui
  fournissait tous les moyens de soutenir la lutte. Le gouvernement
  espagnol s'autorisa de ces faits pour envoyer en Portugal le
  général Rodil, avec ordre d'assister dom Pedro (16 avril).

  «Le 31 mars.

»Dans la dernière entrevue que j'ai eue avec lord Palmerston et avec
lord Grey avant le départ de ces deux ministres pour la campagne, ils
m'ont parlé d'une dépêche qu'ils venaient de recevoir de Vienne, et
dans laquelle sir Frédéric Lamb leur rendait compte d'une conversation
qu'il avait eue avec M. le prince de Metternich. Il paraît que dans
cette conversation, le chancelier d'État a jeté en avant une de ces
thèses qu'il aime à soutenir et à développer: celle-ci était sur
l'empire ottoman dont il annonçait la chute prochaine. Il en avait
trouvé la cause, disait-il, dans la religion mahométane qui a placé la
race turque sous le joug d'un absurde fanatisme, ennemi de tout
progrès, au milieu des populations européennes qui tendent toutes à se
modifier sans cesse. Appliquant cette opinion à la race arabe et sans
se soucier de la contradiction qu'elle rencontre dans les entreprises
hardies du pacha d'Égypte, M. de Metternich a déclaré cette dernière
race également incapable, par la même raison, de succéder utilement à
la puissance turque, et a ajouté qu'il fallait chercher une nouvelle
combinaison pour arrêter la catastrophe qui se préparait en Orient, ou
du moins pour tirer parti de ses conséquences.

»C'est là que se seraient bornées, ce jour-là du moins, les
confidences du chancelier d'État; mais les deux ministres anglais,
voulant pénétrer plus avant dans sa pensée, se sont efforcés de
découvrir ce que le cabinet de Vienne proposerait de substituer à
l'état actuel des choses en Turquie; et après avoir rejeté l'idée, qui
leur a paru impraticable, de l'établissement d'un prince européen à
Constantinople, ils se sont arrêtés à celle qu'un partage de l'empire
ottoman devait être l'arrière-pensée dominante de M. de Metternich. Je
n'ai pas essayé de combattre cette conviction dans l'esprit de lord
Grey et de lord Palmerston, quoiqu'il me paraisse qu'ils se sont un
peu trop laissés influencer parce que M. de Metternich a dit,
peut-être avec cette légèreté qui lui est propre; mais j'ai cru devoir
vous faire part de la conversation du chancelier d'État et de
l'impression qu'elle avait produite sur le cabinet anglais.  »Les
ministres, à l'occasion des fêtes de Pâques, seront absents de Londres
jusqu'au 7 avril...»

       *       *       *       *       *

Nous en étions là de nos affaires, lorsqu'un malheureux incident vint
jeter une perturbation momentanée dans la confiance que le
gouvernement anglais paraissait avoir enfin prise dans notre cabinet;
je veux parler de la démission que le duc de Broglie se crut obligé de
donner à la suite du vote de la Chambre des députés, qui rejetait le
traité conclu entre la France et les États-Unis d'Amérique[188]. On
sait que ce traité réglait les réclamations élevées depuis vingt ans
par les États-Unis pour les déprédations qui auraient été commises par
la marine française pendant les guerres de l'empire. La France s'était
engagée à payer vingt-cinq millions de francs aux États-Unis, et c'est
à cause de cette clause que le traité avait été soumis à la Chambre
des députés. Il avait été signé par le général Sébastiani à l'époque
où il était ministre des affaires étrangères; mais le duc de Broglie
eut la générosité d'en assumer la responsabilité. Une intrigue avait
été montée dans la Chambre pour faire avorter la proposition du
gouvernement; l'intrigue réussit, et le duc de Broglie donna sa
démission. Quelques lettres que je reçus de Paris à cette occasion
offrent assez d'intérêt pour que je croie devoir leur faire trouver
place ici.

  [188] Traité du 4 juillet 1831.--La question tranchée par ce traité
  était pendante depuis 1812. Les États-Unis demandaient soixante-dix
  millions; ils finirent par accepter la somme de vingt-cinq millions,
  offerte par la France et concédèrent en outre quelques réductions de
  tarif pour nos vins et nos soies. Ce traité soumis à la chambre le
  28 mars, fut rejeté après cinq jours de discussion par 176 voix
  contre 168. Le duc de Broglie donna immédiatement sa démission.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 2 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»Je suis sûre que dans ce moment vous désirez une lettre de moi;
aussi, quoique je ne sache encore rien de ce qui se décide
probablement dans ce moment au conseil où notre roi est en séance
depuis ce matin dix heures et demie, et il en est deux et demie, après
en avoir eu hier soir jusqu'à minuit, je viens gémir avec vous du
déplorable vote de la Chambre et de la séance d'hier. C'est bien grave
et bien malheureux. Je comprends que le duc de Broglie et Sébastiani
ne veulent pas rester, et quelles tristes conséquences va avoir ce
rejet du traité américain. Quelle ignorance et quelle bêtise de la
part de cette Chambre qui avait été si bien pour la loi des
associations!...

»_Trois heures_.--Le roi est encore au conseil, mais le général
Sébastiani, qui en sort, vient de me dire que c'est probablement M. de
Rigny qui sera nommé ministre des affaires étrangères. J'ignore encore
celui qui remplacera M. de Rigny à la marine. Du reste, le ministère
reste le même, ce qui était à désirer dans la circonstance actuelle.

»On dit qu'il y a déjà réaction dans la Chambre sur le vote d'hier, et
regret. Malheureusement, il n'est plus temps...»

    «Le 4 avril.

»J'espérais avoir à vous mander hier que l'arrangement du ministère
était terminé, comme je le pensais lorsque je vous ai écrit le 2, ce
qui était le moins de changement possible et certainement, par
cette seule raison et dans les circonstances présentes surtout, ce
qu'il y avait de mieux. C'était bien aussi l'avis du maréchal Soult,
de Sébastiani, et, dans le premier moment, de la grande majorité du
conseil. La première pierre d'achoppement a été M. Molé, auquel il y a
eu objection par égard pour vous et l'Angleterre. Effectivement, comme
vous me le dites dans votre lettre, ce n'est que l'autorité, la
longanimité et l'esprit conciliateur de notre cher roi qui sont
parvenus, jusqu'à présent, à tenir ensemble son ministère. Les hommes
se fatiguent d'être ensemble, et ce dont on était satisfait en
commençant ne contente plus au bout d'un certain temps. Le métier le
plus difficile est celui du roi qui doit accorder et tenir ensemble
les têtes; mais il en a une qui, grâce au ciel et pour le bonheur de
notre patrie, fait face à tout. Il faut sa patience, sa force d'âme et
sa ferme volonté pour y résister. Il n'y a encore rien de fait pour le
ministère. En attendant, chacun reste à son poste...»

    «Le 5 avril.

»La grande affaire du ministère est enfin terminée d'hier soir; je
joins ici le _Moniteur_ qui vous donnera toute la nouvelle
composition[189]. Ce sont des gens de talent, et j'espère que cela
marchera bien. Je suis bien aise que cela soit fini, car notre roi a
bien besoin de pouvoir se reposer un peu des fatigues de tout
genre qu'il a eues ces jours-ci. Il y a eu un oubli dans le _Moniteur_
que je vous envoie, mais qui sera réparé: c'est que Sébastiani est
nommé à l'ambassade de Naples, où il fera certainement très bien.

»Une chose qui nous choque, c'est que beaucoup de journaux anglais, et
d'autres aussi, veulent attribuer à d'autres causes et à d'autres
qu'au roi et à vous le mérite de l'union de la France et de
l'Angleterre et de la pensée de l'alliance, tandis que, comme dit
notre roi, c'est lui qui en est le père et vous le parrain. Vous devez
réclamer cet honneur, et pour vous et pour lui...»

  [189] Le nouveau ministère fut constitué le 4 avril. Le maréchal
  Soult, MM. Humann et Guizot conservaient leurs fonctions; M.
  Thiers passait du ministère du commerce et des travaux publics à
  celui de l'intérieur; M. de Rigny, du ministère de la marine aux
  affaires étrangères; M. Duchâtel prit le portefeuille du
  commerce, et M. Persil fut nommé garde des sceaux. L'amiral Jacob
  devint ministre de la marine après le refus de l'amiral Roussin,
  à qui ce portefeuille avait été offert.


LORD HOLLAND AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Holland House, le 4 avril 1834.

»Quelles fâcheuses nouvelles! Ne peut-on pas espérer que M. de Broglie
reprenne son portefeuille? Pourquoi ne veut-on pas écouter le sage
conseil de cet ancien moine qui disait:

    In omnibus tuis cogitationibus sempre caveto de resignationibus.

»Dites-moi, je vous prie, ce que vous en savez.»


LORD BROUGHAM AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Le 4 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»Mille condoléances de la démission de notre excellent ami à Paris.
Rien de plus mal à propos dans ce moment. Mais il faut redoubler nos
efforts pour que rien ne porte atteinte aux liaisons si heureusement
établies entre nos deux pays. C'est là le point sur lequel toute
ma politique extérieure tourne, à peu de chose près, et la vôtre
aussi, je le sais bien...»


LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 6 avril 1834.

    »Mon prince,

»Tant qu'a duré la crise dont nous sortons, j'ai différé de vous
écrire. Je ne m'en sentais pas le courage. Quelque résolu que je
fusse, quelle que fût ma conviction que le parti que je prenais était
indispensable, en voyant le pouvoir prêt à passer aux mains de ceux
qui devaient le livrer à nos ennemis, mon angoisse était grande. Je
craignais de ne pouvoir vous la cacher. Grâce au Ciel, tout est
terminé, et heureusement terminé. Le conseil s'est reformé: il est
plus uni, plus fort, mieux assis que ne l'était le précédent; rien n'y
sera changé, tout y sera conduit avec plus d'ensemble, de vigueur et
de suite. L'impuissance de nos adversaires a été encore une fois
constatée: ils sont très honteux et très déconcertés.

»Je n'ai donc qu'à m'applaudir de ce que j'ai fait; mais, lors même
que les événements auraient tourné autrement, je ne pourrais m'en
repentir.

»Un ministre des affaires étrangères est obligé d'engager tous les
jours la parole de son gouvernement, de l'engager lui seul, le plus
souvent, sans consulter ses collègues, sans prendre les ordres du roi.
Chaque mot qu'il dit est recueilli sur-le-champ, et envoyé aux quatre
coins de l'Europe; il faut non seulement que sa parole soit sincère,
mais qu'elle soit sérieuse. Il faut qu'on puisse y compter non
seulement comme franchise, mais comme réalité. Il faut qu'il ait non
seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a promis. Or,
du moment qu'il est solennellement constaté que le ministre des
affaires étrangères n'est pas en position de faire respecter par les
Chambres la parole donnée au nom du gouvernement, il doit se retirer;
l'intérêt du pays l'exige, son propre honneur y est engagé. C'est
précisément parce qu'une des raisons qui ont le plus concouru à faire
rejeter le traité américain, c'était que le gouvernement serait bien
aise, au fond, qu'on lui forçât la main, que, pour ma part, je ne
pouvais pas hésiter à donner à cette infamie le plus éclatant démenti.

»Un autre motif encore ne me laissait pas la liberté du choix. La
Chambre ne voyait pas la portée de ce qu'elle faisait; elle croyait,
quoi qu'on pût lui dire, que rejeter un traité, c'était une chose
toute simple; qu'on pouvait disposer d'un traité comme d'un amendement
sur une loi d'intérêt local; elle croyait qu'en l'avertissant des
conséquences, je lui surfaisais, pour ainsi parler; qu'en annonçant
que j'attachais à son vote mon existence ministérielle, et peut-être
celle du cabinet tout entier, c'était une façon de parler; que j'étais
une espèce de maréchal Soult, menaçant de m'en aller, et m'accommodant
ensuite du sort qu'il lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas
hésiter à lui prouver le contraire, à lui faire savoir qu'il y a au
monde des choses et des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté
impunément. La leçon a été sévère et l'inquiétude bien grande dans la
majorité pendant quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera
ses fruits. Toujours est-il qu'en ce moment la Chambre est fort
humiliée de sa conduite, et que le traité passerait, en ce moment, aux
quatre cinquièmes des voix.

»Vous avez été si bon pour moi, mon prince, en tout temps, et
principalement depuis dix-huit mois, que je tiens à vous faire
connaître les motifs qui m'ont dirigé. Quant à mon successeur, vous le
connaissez aussi bien que moi; le roi et mes collègues ont, pour ainsi
dire, exigé que je le nommasse moi-même. Je suis parfaitement certain
qu'il continuera le plan de conduite que j'ai suivi jusqu'ici, sous
vos auspices et d'après vos conseils. C'est sa ferme résolution. Il a
beaucoup d'esprit et d'habileté. Je crois qu'il m'est sincèrement
attaché; j'en suis même sûr; tout ce que je pouvais faire de bien, il
le fera, et il le fera mieux que moi, parce que l'avènement au
ministère du commerce de M. Duchâtel[190] lui en fournira le moyen. Je
compte beaucoup sur les excellents principes et les dispositions de ce
jeune homme, pour resserrer l'alliance entre la France et
l'Angleterre. C'est un esprit très distingué. Mon seul et véritable
chagrin est de voir s'interrompre les relations habituelles que
j'entretenais avec vous et par vous avec le ministère anglais dans le
sein duquel je compte des amis, qui, je l'espère, me conserveront
quelque souvenir et trouveront que, soit en entrant au ministère, soit
en y restant, soit en en sortant, je n'ai pas fait tort à l'idée
qu'ils s'étaient formée de moi.

»Veuillez, mon prince, me rappeler au souvenir de madame de Dino,
et compter à jamais sur mon sincère et inaltérable dévouement.»

  [190] Charles-Marie Tanneguy, comte Duchâtel, né en 1803,
  conseiller d'État en 1830, fut élu député en 1833. Il fut
  ministre du commerce de 1834 à 1836, puis ministre des finances
  (septembre 1836) et de nouveau membre du cabinet en 1839; il
  devint enfin ministre de l'intérieur de 1840 à 1848. Il vécut
  dans la retraite après la révolution de Février et mourut en
  1867.


L'AMIRAL COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 6 avril 1834.

    »Mon prince,

»Un orage politique vient de me lancer, bien malgré moi, sur une scène
où je reconnais mon insuffisance. Je prévois ce qui m'y attend.

»Pour me faire triompher de ma répugnance, il a fallu qu'on me répétât
bien souvent que je ne vous serais pas personnellement désagréable, et
qu'autour de vous cela ne serait pas mal vu.

»Acculé dans un défilé, pressé par mes collègues et voyant que, sur
mon refus, le roi n'avait qu'une ressource désespérée, j'ai accepté un
fardeau que les prochaines et pressantes discussions me rendent
effrayant.

»Permettez-moi de compter sur votre appui et vos conseils: en en
recevant l'assurance, je me sentirai encouragé, et j'en ai besoin.

»Je ne puis vous donner aujourd'hui tous les petits détails de ces
derniers jours, mais je n'ai pas voulu perdre un instant pour joindre
à l'annonce officielle le nouvel hommage...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

    «Londres, le 7 avril 1834.

    »Mon cher duc,

»Rien n'est si honorable que votre retraite; cette pensée ne saurait
cependant être suffisante que pour vous; elle laisse chez nous
grande place aux regrets, et ceux qu'éprouve le ministère anglais, _en
totalité_, s'expriment ou se montrent de toutes manières. Vous ne
sauriez douter des miens en particulier, ainsi que de mon amitié bien
dévouée. Veuillez offrir mes tendres et respectueux hommages à madame
de Broglie.

    »Adieu...»

    «Londres, le 10 avril 1834.

    »Mon cher duc,

»Si votre excellente lettre du 6 a encore augmenté le regret que me
cause votre retraite actuelle des affaires, elle a cependant été pour
moi l'occasion d'un grand plaisir, celui de la faire lire à lord Grey,
à lord Brougham, à lord Holland, et de voir l'impression vive et
profonde qu'elle leur a faite. Ils y ont tous trouvé de nouveaux
motifs pour vous honorer et pour bien accueillir le nom de M. de
Rigny, déjà fort considéré et fort apprécié ici. Ils ont vu avec
plaisir ce que vous me mandez sur l'invariabilité du système, des
sentiments et des principes de notre gouvernement. Voilà, mon cher
duc, ce que, pour le bien général, comme pour votre satisfaction
personnelle, vous serez aussi aise d'apprendre, que je le suis de vous
en assurer. Ne cessez pas tout à fait de m'écrire, et en me donnant de
vos nouvelles de me parler quelquefois de la France. Vos lettres
peuvent m'être très utiles: je les demande à vos moments de loisir.

»Mille bien tendres amitiés.

»_P.-S._--Gardez ce que je vais vous dire pour _vous_. Votre
excellente et _utile_ lettre a été à Windsor et y a produit, sous tous
les rapports, un effet excellent.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 7 avril 1834.

    »Monsieur le comte,

»Je viens d'apprendre, d'une manière indirecte, il est vrai, que le
roi vous avait appelé à la direction du département des affaires
étrangères, et je ne veux pas attendre la confirmation officielle de
cette nouvelle pour vous exprimer le plaisir qu'elle me fait éprouver.
Je ne doute pas qu'elle ne produise le même effet sur le gouvernement
anglais et, d'après ce que j'ai recueilli dans différentes
conversations avec Sa Majesté britannique de l'opinion qu'elle avait
de vous, j'ai acquis la conviction que le choix du roi sera, dans les
circonstances actuelles, personnellement très agréable au roi
d'Angleterre.

»Les ministres anglais ne sont point encore rentrés en ville, et je ne
pourrai par conséquent pas voir lord Palmerston aujourd'hui, pour
l'entretenir des affaires que m'avait recommandées M. le duc de
Broglie dans les dépêches qu'il m'a écrites sous les numéros 26 et
27[191]. Je ne manquerai pas de vous rendre compte successivement du
résultat de mes démarches sur ce qui, dans ces dépêches, est relatif à
l'Espagne, au Portugal et à la diète germanique; mais je ne perds pas
de temps à appeler votre attention sur une question qui me paraît la
mériter tout entière; je veux parler des affaires de Turquie et
principalement de nos rapports avec l'Angleterre à ce sujet.

»Le commandement si honorable et si important que vous avez
longtemps rempli dans l'archipel de la Grèce, la connaissance
approfondie que vous avez acquise des intérêts et de la situation des
diverses puissances en Orient, la position que vous occupez depuis
plusieurs années dans le gouvernement, et au moyen de laquelle vous
avez été tenu au courant de toutes les relations politiques de la
France, me dispensent, monsieur le comte, de rappeler des faits et des
événements qui sont parfaitement présents à votre mémoire. Je
m'arrêterai donc seulement à ce qui s'est passé plus récemment.

»Si vous voulez bien vous faire représenter la dépêche que j'eus
l'honneur d'adresser à M. le duc de Broglie, le 24 décembre
dernier[192], vous y trouverez l'exposé d'un projet de traité
d'alliance défensive que j'avais soumis au cabinet anglais. Ce traité
entre la France et l'Angleterre, qui dans mon opinion devait être basé
sur le maintien du _statu quo_ européen, avait l'avantage de
s'appliquer non seulement aux affaires d'Orient, mais encore à toutes
les complications qui pouvaient surgir d'ailleurs. La dépêche que je
viens d'indiquer en contient les développements. La proposition ne fut
point accueillie par le gouvernement anglais, et si je ne dus pas
insister alors pour la faire prévaloir, je ne restai pas moins
convaincu de son utilité.

»Plus de trois mois se sont passés depuis cette époque, et les
événements qui les ont remplis n'ont pu que me confirmer dans
l'opinion qu'un traité d'alliance défensive, tel que nous l'avions
conçu, était devenu, pour ainsi dire, une nécessité, aussi bien pour
l'Angleterre que pour la France. »En effet, les discussions dans
le parlement anglais et à la Chambre des députés ont révélé des
inquiétudes que ni les explications de la Russie, ni celles de la
Porte ottomane, n'ont été de nature à calmer complètement. Les efforts
des gouvernements du Nord, d'une part, et ceux de la presse
périodique, de l'autre, ont redoublé, pour arriver à rompre ou du
moins à affaiblir l'union intime qui existe entre la France et la
Grande-Bretagne, et on ne doit pas se dissimuler que ces tentatives
n'ont pas laissé que de faire quelque impression dans ce pays-ci. La
modification que vient de subir le cabinet français a déjà été
interprétée dans le même sens, et c'est pour tous ces motifs réunis
que je crois qu'il serait utile de renouveler en ce moment la
tentative infructueuse du mois de décembre dernier, en proposant
maintenant à l'Angleterre de faire avec nous un traité d'alliance
défensive.

»Ce sera d'abord la meilleure réponse à faire à ceux qui nous accusent
de nous être retirés de l'alliance anglaise pour nous rapprocher de la
Russie; ce sera aussi le meilleur moyen de dissiper la méfiance du
cabinet anglais, si, par hasard, il en avait conçu sur notre bonne
foi.

»Dans le cas où le gouvernement anglais, mieux inspiré cette fois,
entrerait dans nos vues, il est indubitable que nous en tirerions de
grands avantages. Un traité d'alliance entre les deux gouvernements
consoliderait notre situation en Europe. Il offrirait pour tous un
gage de sécurité et du maintien de la paix, parce qu'il mettrait fin à
toutes les intrigues des autres cabinets pour nous séparer.

»Vous devez être bien persuadé, monsieur le comte, qu'en plaçant le
gouvernement du roi dans cette voie, je n'entends nullement
l'isoler en Europe, ni lui faire épouser toutes les querelles bien ou
mal fondées de l'Angleterre; un tel résultat serait tout l'opposé de
ma pensée. Je suis intimement convaincu qu'un témoignage éclatant de
l'union des deux pays ne tendrait qu'à rapprocher de nous les autres
cabinets qui, obligés d'accepter un fait consommé, n'attacheraient que
plus de prix à en atténuer les conséquences dans ce qui pourrait les
atteindre.

»Si les considérations que je viens d'exposer vous frappaient autant
que moi, et qu'elles eussent assez de valeur pour décider le
gouvernement du roi à essayer une nouvelle tentative d'alliance avec
le gouvernement britannique, il faudrait que vous ne tardassiez pas à
en entretenir lord Granville et même lord Durham pendant son séjour à
Paris. De mon côté, je ne négligerais rien pour faire prévaloir ici
notre proposition, après que vous m'en auriez donné l'autorisation.
Vous comprenez bien qu'alors il serait nécessaire aussi de m'adresser
un plan général des conditions que vous voudriez faire entrer dans le
traité.

»Quoi qu'il en soit, permettez-moi d'insister près de vous pour
qu'on se hâte de choisir un successeur à l'amiral Roussin à
Constantinople[193] et pour qu'on fasse porter ce choix sur un homme
habile, prudent et consommé dans les affaires. On éviterait, par là,
de mériter des reproches tels que ceux que le ministère anglais s'est
attirés lors du départ retardé de lord Ponsonby pour Constantinople...»

  [191] Ces dépêches étaient relatives aux affaires espagnoles.
  (Voir la dépêche 26 à l'Appendice, page 510).

  [192] Voir page 291.

  [193] L'amiral Roussin resta à Constantinople. Comme il avait été
  nommé ministre de la marine, M. de Talleyrand pensait qu'il
  allait quitter son poste, mais on sait que l'amiral refusa son
  portefeuille pour garder son ambassade.

    «Le 9 avril 1834.

»J'ai reçu hier la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
et j'ai pu faire immédiatement usage, dans mes conversations avec lord
Palmerston et lord Grey, des explications qu'elle renfermait sur la
modification qui vient d'être faite dans le ministère français. Ces
explications ont été très bien accueillies par les deux ministres qui,
comme je le prévoyais déjà dans ma dépêche d'avant-hier, ont jugé que
votre entrée au département des affaires étrangères leur donnait
l'assurance que le gouvernement du roi continuerait le même système de
modération et de fermeté dont il a recueilli des résultats si
avantageux.

»Dans l'entretien que j'ai eu avec lord Palmerston, il a été question
des dernières notes de la Porte ottomane. Lord Palmerston, en
m'annonçant qu'aucune détermination définitive n'avait été prise à cet
égard par le gouvernement britannique, m'a dit qu'il avait cru utile
de laisser reposer cette affaire pendant quelque temps encore, et de
nous concerter plus tard sur les démarches qu'il pourrait être
nécessaire de faire, soit à Constantinople, soit ailleurs. Je n'ai pas
voulu insister sur ce point, avant de connaître votre réponse à ma
dépêche d'avant-hier.

»... L'arrivée récente de M. le comte de Florida-Blanca, qui était en
même temps que moi chez lord Palmerston, m'a fourni une occasion
naturelle de parler à ce dernier de l'état de la péninsule. Il m'a
donné des détails à peu près conformes à ceux de la dépêche numéro 26
de M. le duc de Broglie[194], sur ce qui s'est passé à Madrid
après l'arrivée dans cette capitale du ministre de Portugal, M. de
Sarmento. Il paraît que M. Villiers ne désespérait cependant pas
encore d'obtenir de M. Martinez de la Rosa une déclaration franche et
ouverte de la part du gouvernement espagnol contre dom Miguel[195].
Lord Palmerston se proposait de presser M. de Florida-Blanca d'écrire
dans le même sens à sa cour. J'ai pu alors le questionner sur les
communications qui ont été faites en dernier lieu par lord Howard de
Walden[196] au gouvernement de dom Pedro. D'après les réponses de lord
Palmerston, le projet de pacification du Portugal ne serait pas aussi
avancé qu'on le présumait à Lisbonne, et les articles, qui ont été
envoyés à notre département des affaires étrangères par M. Mortier, ne
seraient que les indications des points sur lesquels le ministre
anglais a été chargé de sonder le gouvernement de dom Pedro. Le
cabinet anglais veut toujours se borner à des démarches officieuses
près des ministres portugais, et il serait encore éloigné d'intervenir
par un envoi de troupes dans la péninsule.

»Je ne sais jusqu'à quel point cette déclaration de lord Palmerston
est vraie; je chercherai à en vérifier l'exactitude par d'autres
moyens qui ne sont pas en ce moment à ma disposition, et j'aurai
l'honneur de vous rendre compte du résultat de mes recherches...»

  [194] Voir cette dépêche à l'Appendice, page 510.

  [195] M. de Sarmento avait demandé au cabinet espagnol
  d'intervenir en Portugal en faveur de dom Pedro. M. Martinez de
  la Rosa avait refusé de lui venir en aide, mais il avait envoyé
  un corps de troupes en Portugal pour disperser les troupes
  carlistes qui s'y étaient réfugiées et qui faisaient cause
  commune avec les miguélistes. C'était en somme, quoique sous une
  forme déguisée et moins décisive, l'intervention que réclamait M.
  de Sarmento.

  [196] Charles-Auguste Ellis, baron Howard de Walden, diplomate
  anglais né en 1799, sous-secrétaire d'État aux affaires
  étrangères (1824), ministre à Stockholm (1832), puis à Lisbonne
  (1834) et à Bruxelles (1846).


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 10 avril 1834.

    »Mon prince,

»Je suis bien sensible à ce que vous me dites d'obligeant. Je
comprends combien j'ai besoin de vos conseils et de votre appui, et je
les réclamerai toujours.

»Les dépêches de Maison montrent une irritation croissante de la
Russie contre l'Angleterre. Je ne sais si je me trompe, mais le
cabinet anglais pourrait être amené par cette situation à mieux
comprendre l'idée que vous avez eue à une certaine époque, et que le
nouveau congrès de Vienne pourrait réchauffer.

»Nos affaires intérieures vont avoir un contre-coup de ce qui se passe
à Lyon. Nous attendons ce matin des nouvelles. Celles d'hier soir
annonçaient que les troupes avaient donné franchement et enlevé les
barricades[197]. Il faut absolument que ce succès continue pour
prévenir ce qui se tramait à Strasbourg, Dijon et Châlons. Après cela,
l'exécution de la loi sur les associations sera plus facile ou moins
nécessaire.

»Nous finirons promptement la session, vraisemblablement  vers le 10
mai, et les élections auront lieu en juin. Dupin s'est ajourné à cette
époque.

»Les scènes de Bruxelles recommenceraient si la présence des troupes
n'arrêtait encore[198]. Latour-Maubourg pense que pour frapper un peu
sur ces _indifférents bourgeois_ de Bruxelles, il faudrait qu'il pût
s'entendre avec sir Robert Adair pour telle ou telle démarche que de
nouveaux troubles rendraient nécessaire; il sera autorisé à s'entendre
pour cela avec le ministre d'Angleterre...»

  [197] Des insurrections éclatèrent de nouveau à cette époque sur
  différents points du territoire. A la suite d'une grève générale des
  ouvriers de Lyon, six des principaux meneurs avaient été arrêtés.
  L'ouverture de leur procès (5 avril) fut le signal d'une lutte qui
  dura cinq jours. L'armée finit par rétablir l'ordre dans la ville.
  En même temps, des mouvements républicains avaient troublé
  Marseille, Saint-Étienne, Perpignan, Châlons et plusieurs autres
  villes. A Paris, l'émeute éclata le 12 avril. Le cloître Saint-Merry
  fut le théâtre d'une lutte sanglante. Le calme se rétablit le 14.

  [198] Des manifestations orangistes, peu importantes d'ailleurs,
  avaient eu lieu récemment en Belgique. A ces nouvelles, les esprits
  s'échauffèrent à Bruxelles et cette ville fut, le 5 et le 6 avril,
  le théâtre de troubles sérieux. Des bandes de pillards dévastèrent
  les maisons des partisans connus du prince d'Orange. La répression
  fut prompte et énergique.

       *       *       *       *       *

Les difficultés que la retraite du duc de Broglie du cabinet avait
créées pour le gouvernement français étaient à peine surmontées,
qu'une formidable insurrection éclatait à Lyon et ensuite à Paris. On
prit promptement tous les moyens pour la réprimer et je ne doutai pas
qu'on y parviendrait; mais ce déplorable événement n'était pas de
nature à faciliter mes négociations à Londres. J'ai eu déjà plus d'une
fois l'occasion, dans ces souvenirs, de constater combien de pareils
accidents sont peu faits pour inspirer la confiance à des
gouvernements étrangers. J'en aurais probablement éprouvé de plus
fâcheuses conséquences dans cette circonstance, si les affaires de la
péninsule n'avaient pas placé le gouvernement anglais dans la
nécessité de se rapprocher de nous. On va lire les correspondances qui
justifieront, je pense, cette observation.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 avril 1834.

    »Mon prince,

»Les tourments, depuis quinze jours, ne nous laissent pas en repos. A
celui du ministère a succédé celui de Lyon. Je viens avec empressement
vous faire part des nouvelles arrivées ce matin, qui sont un succès
complet. Les troupes sont maîtresses de toutes les positions; le
résultat est assuré, d'après ce que nous mande le préfet, le 9 au
soir; mais il y a toujours à gémir de ces victoires-là sur les
malheureux qui en sont victimes. Les insurgés étaient retirés et
cernés dans quelques petites rues encore, mais où on les aura à
discrétion; il est impossible qu'ils y tiennent. Il paraît qu'ils
avaient été casser le télégraphe du poste après Lyon; on le suppose
parce que depuis hier matin il n'y a pas eu de dépêches
télégraphiques...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 13 avril 1834.

    »Monsieur le comte,

»Lord Palmerston m'avait invité à passer chez lui ce matin pour
m'entretenir d'une affaire qui, m'écrivait-il, méritait tout notre
intérêt. Je sors de cette entrevue qui a été assez longue, et je
m'empresse de vous en rendre compte.

»Lord Palmerston m'a annoncé qu'il avait reçu, il y a quelques jours,
une note du nouveau ministre d'Espagne, le comte de Florida-Blanca.
Cette note, qu'il m'a montrée, contient un exposé de l'état
actuel de l'Espagne et une invitation au gouvernement anglais de
s'unir au gouvernement espagnol pour faire cesser l'agitation qui
s'est répandue dans la péninsule, par une guerre active faite en
commun contre dom Miguel et don Carlos. C'est la demande formelle
d'une intervention armée de l'Angleterre en Portugal.

»Lord Palmerston, après m'avoir fait lire cette pièce, a ajouté que le
ministre de Portugal à Londres, M. de Sarmento, avait appuyé cette
démarche du cabinet de Madrid, verbalement à la vérité, mais en
insistant aussi fortement sur la nécessité de l'intervention armée de
l'Angleterre.

»En présence de cette demande simultanée de l'Espagne et du Portugal,
m'a dit lord Palmerston, le gouvernement de Sa Majesté britannique a
cru ne pouvoir pas tarder davantage à prendre un parti qui lui est
commandé par les circonstances; et je suis chargé de répondre aux
ouvertures de M. de Florida-Blanca et de M. de Sarmento par un projet
de traité à signer entre l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal. Par
ce traité, l'Espagne s'engagerait à poursuivre activement et par tous
les moyens en son pouvoir l'expulsion de don Carlos et de dom Miguel
du Portugal, et de se retirer du territoire portugais aussitôt que ce
but serait atteint. Le gouvernement de doña Maria, de son côté,
prêterait les mains à l'entreprise de l'Espagne et consentirait à
accorder une amnistie générale en Portugal, et une dotation convenable
à l'infant dom Miguel, à l'expiration de la lutte. L'Angleterre,
enfin, s'engagerait à envoyer des vaisseaux sur les côtes de Portugal
et d'Espagne, pour seconder l'armée espagnole et celle de dom Pedro;
mais sous la restriction néanmoins qu'elle ne pourrait jamais être
appelée à faire débarquer des troupes anglaises sur aucun point
de la péninsule.

»Le projet de ce traité qui est déjà rédigé, a continué lord
Palmerston, renferme en outre un article par lequel il est entendu que
les trois puissances se concerteront pour proposer à la France d'y
adhérer; et c'est pour cela que je vous ai prié de passer chez moi,
afin de connaître votre opinion sur cette proposition, et de savoir si
vous seriez disposé à donner votre adhésion au traité dont il est ici
question.

»Je n'ai pas hésité un seul instant, monsieur le comte, à répondre à
lord Palmerston que mon gouvernement ne se refuserait point à adhérer
à un tel traité, si l'Angleterre consentait, elle, à en signer un du
genre de celui que je lui avais proposé à la fin du mois de décembre
dernier, et duquel tous les autres ne seraient plus, à l'avenir,
qu'une conséquence naturelle; mais que, pour mon compte, je ne croyais
pas l'un possible sans l'autre, et que je ferais tous mes efforts pour
détourner le gouvernement du roi de donner son adhésion à un acte qui
le placerait relativement dans une position inférieure.

»Sur cette observation, lord Palmerston m'a dit que nous ne pouvions
pas ignorer que la situation de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal
différait entièrement de la nôtre; qu'elle était liée par des traités
particuliers avec le Portugal, et que c'était ce motif qui expliquait
la part différente que nous prendrions dans cette transaction.

»Mais, je lui ai fait remarquer à mon tour qu'il en était de même dans
nos rapports avec l'Espagne, que nous avions des intérêts communs de
voisinage, de frontières, de famille avec ce pays, et que nous les
compromettrions évidemment, en jouant un rôle qui, sous aucun
point de vue, ne pouvait convenir, ni à notre dignité, ni à notre
influence en Europe.

»J'ai alors fait valoir de nouveau, près de lord Palmerston, toutes
les considérations puissantes qui devraient déterminer le gouvernement
anglais à signer avec la France un traité général d'alliance
défensive, dont il serait si facile de faire découler un arrangement
complet et définitif pour la pacification de la péninsule. Il a
vainement voulu se retrancher dans le danger que courrait l'Angleterre
en se liant par un engagement avec notre cabinet, dont l'existence
n'était pas, disait-il, encore assurée, et qui pourrait peut-être ne
pas se maintenir après les prochaines élections. Je lui ai répondu que
le danger était le même pour nous, qui pourrions avoir plus tard
affaire à une autre administration anglaise, mais que, d'ailleurs, le
gouvernement français, tel qu'il était constitué aujourd'hui, ne
pouvait jamais changer de politique envers l'Angleterre, et que, s'il
subissait une modification dans sa forme, le gouvernement anglais se
trouverait libéré, par ce fait même, d'engagements qu'il aurait
contractés sous l'empire d'autres circonstances. C'est ainsi que j'ai
combattu cette dernière objection qui me paraît aussi futile en
apparence qu'en réalité.

»Ne voulant pas cependant repousser complètement les ouvertures de
lord Palmerston et laisser arriver à Madrid le soupçon que c'était
nous qui nous opposions à un arrangement à l'aide duquel on pourrait
espérer d'obtenir la pacification de la péninsule, j'ai fini par lui
proposer un terme moyen entre son projet et le mien, si celui-ci était
absolument rejeté par son gouvernement. Ce moyen consisterait dans un
traité entre les quatre puissances, la France, la Grande-Bretagne,
l'Espagne et le Portugal. Je lui ai fait sentir qu'il serait
possible de rédiger cet acte de façon à ce que chacune des puissances
conservât la part d'action qui lui appartient.

»C'est sur ces termes que notre conversation a fini. Il allait se
rendre à un conseil de cabinet et m'a promis d'y faire un exposé exact
de ce qui s'était dit entre nous. Il ne m'a pas dissimulé toutefois
qu'il avait personnellement beaucoup d'objections à faire à un traité
d'alliance comme je l'avais conçu. Je lui ai répondu que je le
regrettais d'autant plus vivement que je craignais que chaque jour ne
vînt confirmer la nécessité dont ce traité aurait été pour la paix de
l'Europe...»

    «Le 14 avril, dix heures du soir.

»Ainsi que je vous le mandais hier, un conseil de cabinet a été tenu à
la suite de ma conversation avec lord Palmerston. La proposition,
telle que je l'avais faite, d'un traité général d'alliance défensive
entre l'Angleterre et la France n'a point été adoptée par les
ministres anglais, quelque convaincus qu'ils se montrassent d'ailleurs
de la force des raisons que je leur avais données à cet égard. Ils ont
persisté dans leur projet de traité entre les cours d'Angleterre,
d'Espagne et de Portugal, auquel on nous proposerait d'adhérer.

»J'ai vu lord Palmerston deux fois aujourd'hui. Il m'a, dans notre
première entrevue, fait part de la résolution de son gouvernement. Je
n'ai pas voulu alors insister davantage sur le traité d'alliance
défensive dont il avait encore été question la veille entre nous,
puisque, de ce côté, je ne pouvais conserver aucun espoir de succès.
Je me suis donc arrêté au projet de traité qu'il venait de me
communiquer; et c'est celui que j'ai discuté avec lui et que j'ai
refusé de signer tel qu'il était. Sur les observations que je lui ai
faites, il a dû s'entendre de nouveau avec ses collègues et avec les
ministres d'Espagne et de Portugal, pour faire subir à ce projet les
modifications que je réclamais et par suite desquelles la France
devenait partie contractante au traité, au lieu d'être seulement
partie adhérente. Je dois vous dire que j'ai eu à soutenir une lutte
prolongée avant d'obtenir cette concession.

»Je viens de revoir lord Palmerston, et il m'a remis le nouveau projet
dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie.

»Je n'ai point pris l'engagement que ce projet recevrait l'approbation
du gouvernement du roi, et en promettant seulement de vous l'envoyer,
j'y ai fait introduire plusieurs changements. Vous remarquerez entre
autres la double rédaction proposée pour une partie de l'article IV.
Il a été convenu que dans le cas où le gouvernement français
consentirait à ce que je signasse ce traité, il choisirait celle des
deux rédactions de l'article IV qui le satisferait davantage. Dans
l'état actuel des choses, j'avoue que je ne vois pas de difficulté
réelle pour le gouvernement du roi à entrer dans ce traité tel qu'il
est, et qu'il me paraît, au contraire, lui présenter de grands
avantages.

»Je n'ai pas le temps d'ajouter aucune réflexion à ce simple narré. Je
ne puis retarder le départ de mon courrier. Lord Granville reçoit des
instructions pour s'entendre avec vous; ainsi vous pourrez lui faire
connaître vos motifs pour accorder ou refuser votre approbation.

»Je dois vous dire que MM. de Florida-Blanca et de Sarmento, en
prenant sur eux d'apposer leur signature à ce traité qui n'est
pas tout à fait d'accord avec leurs instructions, ont demandé qu'il
n'en soit pas donné communication à l'ambassadeur d'Espagne, ni au
ministre de Portugal à Paris, ce qui leur a été promis. Ils craignent
qu'une publication prématurée faite à Madrid ou à Lisbonne ne
compromette le succès du traité, qu'on ne pourra plus refuser de
ratifier, disent-ils, lorsqu'il sera signé par les plénipotentiaires
de France et de la Grande-Bretagne.

»Comme on est très pressé ici d'arriver à un résultat, je vous prie de
me faire parvenir votre première réponse le plus promptement possible,
et par le télégraphe.»

    «Le 15 avril 1834.

»... Le prince de Lieven m'a donné lecture, ce matin, d'une dépêche
qu'il venait de recevoir de Pétersbourg, et dans laquelle le comte de
Nesselrode lui annonce que le gouvernement impérial de Russie est
complètement satisfait des dernières explications qui lui ont été
données par l'Angleterre et la France au sujet des affaires d'Orient.
Le vice-chancelier exprime aussi le désir de voir livrées à l'oubli
toutes les discussions qui se sont malheureusement élevées sur cette
question dans ces derniers mois, et donne l'assurance que l'empereur,
son maître, ne veut point en conserver le souvenir...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 14 avril 1834.

»Je ne me doutais guère hier, mon cher prince, quand je vous ai écrit
que tout était terminé à Lyon, que quelques heures après nous
aurions des barricades dans un coin de Paris[199]. Cela n'a été qu'un
piège pour commettre des assassinats, car aucune n'a tenu. C'était une
bande d'assassins et de lâches déchaînés dans Paris. Nous avons passé
une affreuse nuit et, jusqu'à présent, dans de cruelles inquiétudes
pendant les promenades de notre cher roi, et de Chartres et de
Nemours, qui ont été tous les deux, ce matin, dans la rue
Saint-Martin, et sur lesquels ces infâmes ont tiré des fenêtres d'une
maison. Grâce à Dieu, tout est fini maintenant. La Chambre des députés
vient de venir en masse chez le roi lui témoigner son indignation et
l'assurer de nouveau de son attachement à sa personne par l'organe de
son président. La Chambre des pairs va venir. La population est
excellente et dans l'indignation. La garde nationale a été admirable,
ainsi que la troupe de ligne; malheureusement, il y a eu, parmi eux,
des victimes de ces monstres...»

  [199] Voir page 360.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 14 avril 1834, à onze heures.

    »Mon prince,

»Il est onze heures, toute la nuit s'est passée sous les armes; les
insurgés, barricadés dans des maisons, tirent individuellement sur les
troupes; cela dégénère en assassinats partiels; il n'y a pas d'autre
résistance organisée, et on n'a pas pu faire usage de l'artillerie.
Les troupes et la garde nationale ont perdu surtout quelques
officiers, parce qu'on les choisit. Il n'y a donc aucun danger public,
mais des assassinats individuels. La journée se passera comme
cela; les troupes sont montées au dernier point et n'ont fait grâce
nulle part où elles sont entrées[200]. En ce moment, nous délibérons
sur quelques mesures à proposer aux Chambres.

»A Lyon, tout est a peu près fini; il y a eu là de sanglantes
exécutions. A Châlons, à Dijon, à Saint-Étienne, il y avait certaines
tentatives, mais partout les troupes sont restées fermes. La garde
nationale de Paris de même, mais ailleurs on ne peut en dire autant.

»A tout prendre, l'événement ou les événements sont de nature à donner
quelque force au gouvernement.--Je continuerai à vous tenir au courant
jusqu'à l'heure où partira l'estafette.»

  [200] C'est, en effet, au cours de cette lutte que se place le
  sanglant épisode de la rue Transnonain.

    «Même jour, trois heures après midi.

»Tout est à peu près fini dans les rues; on fouille encore quelques
maisons, et je ne puis vous donner cette foule de détails qui ne se
recueillent que les uns après les autres.

»Nous sommes fort occupés des moyens de tirer parti de ceci pour
consolider tout ce qui est si fort ébranlé. Malheureusement, nous ne
pouvons rien contre la presse. Demain il sera porté quelque chose aux
Chambres,--_le quoi_ ne sera décidé que ce soir. Cela consistera
probablement en accroissement d'effectif d'armée.

»Les troupes et la garde nationale sont montées au plus haut degré.
Nous expédions des courriers dans toutes les directions, car il faut
prévenir partout. Je vous demande pardon d'être si bref et si
pressé...»

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 17 avril 1834.

»Vous aurez vu par mes précédentes dépêches que j'avais devancé les
instructions que vous m'exprimez dans votre lettre numéro 30, en
agissant par moi-même près des ministres anglais pour les amener à la
conclusion d'un traité d'alliance défensive avec nous. La circonstance
du traité sur les affaires de la péninsule m'avait paru trop
importante pour ne pas la saisir, et si je n'ai pas réussi dans mes
tentatives, je suis du moins sûr de n'avoir pas compromis la dignité
du gouvernement du roi, dont je n'avais pas eu le temps de recevoir
des instructions, lorsqu'on m'a proposé de signer le traité entre les
quatre puissances. On attend ici, avec impatience, la résolution que
vous aurez prise à l'égard de ce dernier traité; tous les membres du
cabinet que j'ai vus ce matin m'ont questionné avec empressement à ce
sujet, et je n'ai pu que leur promettre une prompte décision.

»On est fort préoccupé des événements de Lyon et de Paris qui ont,
pour le moment, effacé tous les autres intérêts. J'ai déjà profité des
informations que renfermait votre dépêche numéro 31, et il m'a été
facile de faire comprendre les avantages que l'Angleterre, plus que
tout autre pays peut-être, retirerait d'une répression prompte et
énergique d'excès semblables à ceux commis à Lyon. L'effet en sera
d'autant plus utile ici, qu'il règne depuis quelques jours une
agitation assez grave parmi les ouvriers de plusieurs districts
manufacturiers d'Angleterre, et qui est causée par des associations de
la nature de celles que nous cherchons à détruire en France. Je
puis vous dire que l'opinion publique qui compte ici est avec nous
dans cette affaire, quoi qu'en disent quelques organes de la presse
périodique; les esprits sages savent gré au gouvernement du roi de ses
efforts pour contenir les dispositions révolutionnaires de ceux qui ne
cherchent qu'à troubler la paix de l'Europe, en livrant d'abord la
France à l'anarchie...»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 17 avril 1834, à quatre heures.

    »Mon prince,

»C'est autant un chagrin qu'un embarras pour moi, que de vous envoyer
des observations, au lieu d'une positive affirmation.

»J'ai trouvé bien des scrupules, non sur le fond, parmi mes collègues,
car votre idée d'une alliance défensive est adoptée par tous, mais sur
la forme. Le roi partageait ces scrupules et se trouvait mal à l'aise,
placé dans un préambule qui reparaissait au milieu du traité.

»Si secrète que demeure cette convention pendant quelque temps, elle
sera dépistée, et vous sentez ce qu'on peut dire, si l'article V
laissait trop entrevoir qu'à la réquisition des trois cours nous
fournirions armes et soldats, non pas certainement que nous fussions
engagés par votre rédaction, mais enfin on pourrait nous le reprocher,
et ces reproches, injustes d'ailleurs, affaibliraient l'effet de cette
convention, quant au fruit même à en retirer, qui est une plus
apparente union avec l'Angleterre.

»Nous reconnaissons bien ici la difficulté sérieuse dont vous
avez eu à triompher pour obtenir une première concession; le moment
était contre nous; l'avenir paraissait de même: les affaires de Lyon,
celles de Paris, les impressions, tout était contraire. Aujourd'hui,
la situation est meilleure, et je n'ose pas vous dire, mon prince, que
vous pouvez en tirer parti, parce qu'on ne nous juge peut-être pas
encore à Londres comme nous nous jugeons ici.

»Tout ceci va influer notablement sur les élections, car c'est surtout
_la classe bourgeoise électorale_ qui est menacée par ces agitations;
elle le sent, et l'effet en est incontestable à Paris. Si donc nous
pouvons hâter la fin de la Chambre et la convocation, le système sera
raffermi. C'est l'opinion des esprits réfléchis.

»Je quitte lord Granville à l'instant, et lui ai donné toutes les
raisons que j'ai entendu développer ce matin au conseil. Il écrit à
lord Palmerston par notre estafette, et m'a paru entendre nos motifs.

»Dans la dépêche officielle, j'ai essayé de vous aider en la rédigeant
de manière à être montrée à lord Palmerston.

»Si, en adoptant le fond de notre pensée, il ne s'agissait que de
changer ou de tourner autrement la rédaction des deux articles restant
à leur place, dans le contre-projet, nous concevons, mon prince, que
vous ne vous croyiez pas obligé dans ce cas, et vu l'urgence, de nous
les renvoyer ici.

»Nous voyons que cela presse, et que nous ne devons pas laisser aller
seule l'action de l'Angleterre sur l'Espagne. Nous nous sommes
prévalus d'une note antérieure de Martinez de la Rosa, et ceci
rappelle à peu près ce qui s'est passé lors du traité du 6 juillet
1827, relatif à la Grèce, dans lequel nous intervînmes, à l'aide
d'une demande du gouvernement grec.

»Après tout, le traité quel qu'il soit fera du bruit dans le nord;
nous ne le redoutons pas, si nous pouvons parvenir à le rendre
défendable pour nous à l'intérieur. Vous seul, mon prince, pouvez
résoudre ce problème, et le roi s'abandonne avec confiance à votre
haute influence et à votre sollicitude...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 19 avril 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai reçu hier la dépêche télégraphique que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 17; et ce matin, votre dépêche numéro 32 à
laquelle était joint le projet modifié du traité entre les quatre
puissances.

»J'avais hier, avec votre dépêche télégraphique, contenu à grand'peine
l'impatience des plénipotentiaires des trois cours, qui s'étaient
persuadés que votre consentement n'était pas douteux.

»Aussitôt après l'arrivée de mon courrier ce matin, j'envoyai à lord
Palmerston le paquet de lord Granville qui lui était adressé, et je
lui demandai un rendez-vous dans la matinée. Il me répondit une heure
après par la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous transmettre une
copie (voir page 377, pièce no 1), afin que vous jugiez de la nature
de l'opposition que je devais rencontrer. Je me rendis chez lui à
l'heure qu'il m'avait indiquée; et, quelque préparé que je fusse à le
trouver animé sur cette affaire, il l'était encore plus cependant
que sa lettre ne me l'avait laissé pressentir. Une difficulté à
laquelle je ne pouvais pas m'attendre augmentait mon embarras: on
avait écrit de Paris que le gouvernement du roi approuvait le traité,
tel que je l'avais envoyé, et qu'on pouvait compter que les objections
que je ferais venaient de moi seul. C'est alors que je dus faire usage
de votre dépêche numéro 32; j'en lus une partie à lord Palmerston, et,
en développant les considérations qu'elle renferme, je me retranchai
nettement dans la résolution de ne signer qu'aux conditions que vous
m'aviez imposées. Quant à l'observation qui m'était personnelle, je
fis remarquer qu'elle ne pouvait point être exacte, attendu que tout
ce qui, dans ce traité, se rapportait à la France, étant du ressort de
l'opinion publique, je n'avais pu, placé comme je l'étais, en juger
les inconvénients, et que c'était le gouvernement du roi qui, seul,
était en état de les apprécier.

»Lorsque je quittai lord Palmerston, il se rendait au conseil, où j'ai
su que la discussion avait été très vive et où on n'avait pas
facilement admis nos observations. A l'issue de ce conseil, je me suis
rendu successivement chez lord Palmerston et chez lord Grey. Ils
étaient encore fort éloignés de se montrer convaincus de l'importance
de nos objections; mais, après une conversation de plus de deux
heures, j'obtins enfin que des changements notables seraient faits à
la rédaction du traité. La lettre de lord Palmerston, que je reçus
dans la soirée et dont je vous envoie une copie avec celle de la note
qui y était jointe (voir pièces nos 2 et 3), vous donnera une idée du
progrès que j'avais déjà fait. Il n'y avait plus qu'un seul préambule
dans lequel la France et la Grande-Bretagne étaient placées sur la
même ligne à l'égard de l'Espagne, ce qui, à mes yeux comme aux
vôtres je pense, monsieur le comte, était le point essentiel. Mais il
restait encore deux autres difficultés: l'article qui nous concerne
dans le traité était rejeté à la fin, après les articles relatifs à
l'amnistie en Portugal et à la dotation de l'infant don Carlos; mais,
ce qui est plus grave, on voulait que cet article fût rédigé ainsi
qu'il suit:

»Sa Majesté le roi des Français s'engage à fournir, pour atteindre le
but qu'on se propose par le présent traité, tel secours qui sera
déterminé d'un commun accord entre lui et les trois autres parties
contractantes, _et lorsqu'elle sera invitée, par elles, à le faire_.

»Je viens d'écrire à lord Palmerston, en lui renvoyant son projet de
traité, pour lui demander le retranchement des mots: _et lorsqu'elle
sera invitée, par elles, à le faire_, comme formant une répétition de
la même idée dans le même article. J'ai réclamé aussi plusieurs autres
rectifications. Je ne pourrai avoir sa réponse que demain matin, car
il est onze heures du soir, et je me décide à retarder le départ de
mon courrier afin de vous faire connaître le résultat définitif de la
négociation qui sera très probablement terminée dans la journée de
demain.»

    «Le 20 avril.

»J'ai reçu ce matin de lord Palmerston le billet dont la copie est
jointe (voir pièce no 4) et je me suis empressé de lui répondre que
j'insistais pour le retranchement des mots que j'avais demandé hier,
ou du moins pour une autre rédaction de l'article. Il vient de
m'envoyer celle que vous trouverez dans la copie du traité qui
accompagne cette dépêche[201]; je l'ai adoptée, parce qu'elle m'a paru
être sans inconvénient et que j'étais au terme des difficultés que
décemment il m'était permis de faire. Vous pouvez regarder le traité
comme arrêté, tel que je vous l'envoie. Il faut qu'il soit soumis à
l'approbation du roi, qui est à Windsor, et copié dans les quatre
langues, ce qui me fait craindre qu'il ne puisse être encore signé
demain. Je vous l'enverrai aussitôt qu'il le sera, mais ne l'ébruitez
pas, de peur qu'il ne soit connu à Madrid avant que le ministre
d'Espagne ait eu le temps de l'y faire parvenir.

»Je dois vous faire remarquer que je ne vous ai communiqué les lettres
de lord Palmerston que pour vous donner une connaissance précise de la
marche de la négociation. Il est très essentiel que ces lettres
restent entièrement secrètes; la moindre révélation indiscrète dans ce
sens compromettrait nos relations avec l'Angleterre, et rendrait ma
situation ici extrêmement désagréable et difficile. Je m'en rapporte à
vous pour anéantir les copies des lettres lorsque vous les aurez
lues.»

  [201] Voir page 385.

_Pièces jointes à la lettre précédente._

No 1er.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope-Street, le 19 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»J'ai reçu avec bien des regrets le paquet que vous m'avez envoyé ce
matin. Il est fâcheux de trouver tant de difficultés là où nous ne
nous y attendions pas. On paraît avoir mal compris à Paris les
principes et le but du traité dont il s'agit, et les changements qu'on
nous propose tendraient à dénaturer la transaction.

»On nous dit que notre gouvernement a reçu de Martinez de la Rosa une
note de la même teneur que celle qui m'a été remise par M. de
Miraflorès[202]; j'avoue que cela m'étonne, d'abord parce que la note
de M. de Miraflorès n'a pas été présentée d'après des instructions à
cet effet de sa cour, mais à ma demande, et par suite d'une
conversation que j'ai eue avec lui, et afin de me mettre à même de
rendre plus fidèlement à mes collègues les arguments dont il s'était
servi verbalement avec moi.--Ensuite, quel était le but de la note de
M. de Miraflorès? C'était de nous dire que le gouvernement espagnol,
sachant que celui de Portugal nous avait demandé un secours matériel
contre dom Miguel, verrait avec plaisir que nous consentissions à
envoyer des troupes en Portugal, puisque les intérêts de l'Espagne
souffraient de la présence de don Carlos en Portugal. Mais le
gouvernement portugais ne vous a pas adressé une pareille demande;
comment donc M. Martinez a-t-il pu vous engager à accéder à une
demande qui ne nous a pas été faite?

»Votre gouvernement a pu recevoir quelque communication de la part de
M. Martinez, comme il en a reçu dans le temps de la part de M. de Zéa,
relative à une intervention française dans les affaires de l'Espagne;
mais il ne s'agit pas maintenant des affaires intérieures de
l'Espagne, il s'agit des affaires du Portugal. Mais pourtant, si
comme paraît croire votre gouvernement, il s'agissait d'une
intervention étrangère dans les affaires de l'Espagne, nous
n'hésiterions pas à déclarer que M. Martinez, en vous demandant une
telle intervention, méconnaîtrait les vrais intérêts de l'Espagne et
que votre gouvernement, en l'accordant, méconnaîtrait (à ce qui nous
semble) les vrais intérêts de la France. Mais en tout cas, bien loin
de nous associer à une telle demande ou de la sanctionner par un
article du traité, comme on nous propose aujourd'hui de le faire, nous
protesterions contre, comme une chose nuisible à toutes les parties.

»Par conséquent, quant au changement qu'on voudrait faire à Paris,
dans le fond du traité, vous devez bien sentir, mon prince, que nous
ne pouvons pas l'adopter.

»Quant aux changements de rédaction, il a coûté aux ministres
d'Espagne et de Portugal et à moi assez de travail pour mettre notre
polyglotte en harmonie; et je vous prierai de ne pas nous imposer une
nouvelle tâche. Le temps presse; nous avons perdu deux jours à cause
de la cour, mercredi et jeudi, et j'espère que vous vous trouverez
autorisé à signer la pièce telle qu'elle est. Venez ici, si vous le
pouvez, avant une heure, car à deux heures nous avons conseil.

»Tout à vous.»

  [202] Don Manuel de Pando, marquis de Miraflorès, comte de
  Florida-Blanca, né en 1792, alors envoyé extraordinaire à
  Londres, fut, en 1838, ambassadeur à Paris. Il devint ensuite
  chef du cabinet, puis gouverneur du domaine royal et sénateur
  (1848).

No 2.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Foreign Office, 19 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»Nous consentirions à substituer le paragraphe dont je vous envoie le
projet au paragraphe existant du projet de traité, et le dernier
article subirait alors le petit changement que j'y ai fait. Si cela
vous arrange, je proposerai ces changements au roi et aux
plénipotentiaires d'Espagne et de Portugal. Répondez, s'il vous plaît,
ce soir.»

No 3.--_Joint au billet précédent._

«En conséquence de cet accord, Leurs Majestés les régents se sont
adressés à Leurs Majestés le roi des français et le roi de la
Grande-Bretagne, et Leurs dites Majestés, prenant en considération
l'intérêt qu'elles doivent toujours prendre à la sûreté de la
monarchie espagnole, et étant de plus animées du vif désir de
contribuer à l'établissement de la paix dans la péninsule, comme dans
toutes les autres parties de l'Europe; et Sa Majesté le roi de la
Grande-Bretagne, considérant en outre les engagements provenant de son
ancienne alliance avec le Portugal, Leurs Majestés ont consenti à
devenir parties dans l'engagement proposé.»

No 4.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.

    «Hanover-Square, le 19 avril 1834, neuf heures du soir.

    »Dear lord Palmerston,

»Je viens de lire avec beaucoup de soin votre nouveau projet. Puisque
vous persistez à ne pas vouloir de la rédaction du cabinet français
pour la dernière partie du préambule, je me soumets à votre manière de
voir sur ce point.

»Quant à l'article VI, je le trouve d'abord mal placé, il devrait
venir à la suite de l'article III et former par conséquent l'article
IV du traité, attendu que les articles IV et V de votre projet ne sont
qu'accessoires; il est d'ailleurs logique et de bonne rédaction
de traité que les articles d'action précèdent ceux qui ne sont que la
conséquence.

»J'ai une autre observation à vous faire sur le même article VI, et à
l'égard de laquelle il vous sera facile de me satisfaire, car ce ne
sont que quelques mots à effacer. Je vous demande donc de supprimer
les mots: _lorsqu'il sera invité par elles à le faire_, et de finir
simplement par les mots: _tel secours qui sera déterminé d'un commun
accord; entre lui et ses augustes alliés_.--La suppression que je vous
demande ici est grammaticale, car dans la rédaction première il y a
redondance, et d'ailleurs cela entre dans l'esprit de toute la
rédaction où la même idée est déjà établie.

»Si vous adoptez mes très légères modifications, indiquez moi l'heure
à laquelle vous voulez signer demain, je serai à vos ordres, car alors
je prendrai sur moi de n'en pas référer à mon cabinet.

    »Tout à vous.»

No 5.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope-Street, le 19 avril 1834, onze heures du soir.

    »Mon cher prince,

»J'adopte très volontiers la transposition que vous proposez de
l'article VI, et je trouve avec vous que ce changement est une
amélioration sous tous les rapports.

»Quant à la suppression des derniers mots de cet article, je dois vous
prier de faire la part de nos susceptibilités, comme nous l'avons
faite aux vôtres. Je conviens avec vous que ces paroles n'ajoutent
rien de fort essentiel au sens de l'article et que ce qu'elles
contiennent se trouve déjà exprimé par ce qui précède; mais, _nous_ y
tenons _beaucoup_, et quand je dis _nous_, je veux dire
_plusieurs_ personnes. Souvenez-vous qu'il s'agit dans le traité
uniquement d'une intervention armée dans les affaires du _Portugal_,
et que nous avons des préjugés sur ce point-là.

»Quant à nous-mêmes, non seulement nous n'y sommes pas intervenus sans
y être spécialement invités, mais nous n'avons pas accepté
l'invitation qui nous a été faite. Ne trouvez donc pas mauvais que
nous nous montrions un petit peu doctrinaires à ce sujet.

»Je m'occupais, à l'instant que votre billet est arrivé, à rendre
compte au roi des changements dont je vous croyais satisfait et pour
lesquels il me faut sa sanction; mais maintenant, il faut que
j'attende votre réponse à ce billet, et, par conséquent je ne pourrai
expédier mon courrier à Windsor que demain. Voilà encore une autre
journée de perdue. Contentez-vous, je vous en prie, mon prince, des
grands changements que vous avez faits dans ce projet, qui maintenant
doit être considéré plutôt comme votre enfant que le mien.

    »Tout à vous.

No 6.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.

    »Hanover-Square: 20 avril 1834, huit heures du matin.

    »Dear lord Palmerston,

»Nous voilà d'accord sur tous les points, excepté sur ce retranchement
de trois mots que notre amour-propre vous demande. Il ma semble que le
vôtre ne peut pas être engagé dans cette question, parce qu'il reste
évident que, même sans ces trois mots, nous ne pouvons rien faire dans
les affaires de la péninsule que de concert avec vous et les deux
autres puissances. La répétition de la même idée dans le même
article ne pourrait donc exprimer que de la méfiance. C'est ce que
nous devons éviter dans l'intérêt de nos deux pays et dans la
situation de nos deux gouvernements l'un vis-à-vis de l'autre. La
moindre trace de méfiance dans notre traité serait plus dangereuse par
ses conséquences que par le fait même, car, lorsqu'il sera public, les
hommes de l'opposition chez vous et chez nous ne manqueraient pas de
s'en emparer, et certainement au détriment de l'union intime qu'il est
si utile de ménager. Ne voyez donc dans mon insistance que le désir
d'être conséquent avec notre point de départ. Votre bon esprit
comprendra cela, arrangera toutes choses de manière à ce que votre
premier billet me dise à quelle heure je dois aller signer chez vous.
Je suis presque embarrassé des vétilles auxquelles, par mes
instructions, je suis obligé d'attacher de l'importance.

    «Tout à vous.»

No 7.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope-Street, 20 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»Ma foi, vous êtes bien difficile à contenter! Je conviens cependant
avec vous que nous manquerions un but principal de notre traité, si,
au lieu de constater union et confiance, nous devions proclamer
défiance et soupçon. J'ai donc tâché[203] de rédiger l'article IV de
manière à satisfaire toutes les parties. Dites-moi si j'ai réussi
quant à vous.

»Vous me proposez de venir signer aujourd'hui, comme si préparer un
traité était chose aussi simple qu'écrire une lettre. Mais il faut que
je soumette tous vos changements à la sanction du roi qui est à
Windsor. Et, après cela, il faut obtenir le concours des ministres
d'Espagne et de Portugal, et les introduire dans le texte espagnol et
portugais. Voilà bien de la besogne.

    »Tout à vous.»

  [203] Comparer cette deuxième rédaction qui fut définitive (p.
  386) avec le projet primitif de lord Palmerston (p. 476).

No 8.--LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON.

    «Hanover-Square, 20 avril 1834, deux heures après midi.

    »Dear lord Palmerston.

»Quelque difficile que je sois, je vous rends les armes, et je me
borne pour cette fois à une observation toute grammaticale. Ne
trouvez-vous pas que l'article serait exprimé en meilleur français, en
ne suspendant pas le sens par un membre de phrase incident et inutile.
Je crois donc que nous devrions rayer les mots: _par les hautes
parties contractantes_, qui viennent couper la première partie de
l'article et en obscurcissent le sens. M. de Voltaire disait que de
tous les changements que ses amis lui proposaient de faire à ses
ouvrages, celui dont il ne s'était jamais repenti c'était d'effacer.
Vous m'appellerez quand vous voudrez de moi.

    »Tout à vous.»

No 9.--LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope-Street, 20 avril 1834.

    »Mon cher prince,

»Je suis bien fâché, mais je ne puis pas aller plus loin à votre
rencontre. Le changement que vous me proposez embellirait
peut-être le style, mais nuirait au sens. Le mot de Voltaire est vrai
quant aux livres, mais je crois que, quant aux traités, le contraire
doit plutôt s'affirmer, et qu'on pourrait bien dire que maintes
disputes entre États n'auraient jamais eu lieu, si les traités avaient
été rédigés avec plus de soin et de développement. Puis-je envoyer cet
article tel qu'il est pour l'approbation du roi? Mandez-moi un _oui_
et vite, car vraiment le temps presse.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 23 avril 1834.

    »Monsieur le comte,

»Il m'a été impossible de vous transmettre hier par le portefeuille le
traité que j'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui[204]. La
transcription des quatre originaux, chacun en quatre langues, a exigé
beaucoup de temps, et il y a une heure seulement que nous avons pu
signer.

»Vous connaissez à peu près, par ma correspondance, quelles ont
été les difficultés de la négociation de ce traité; je pense qu'il
faut maintenant les livrer entièrement à l'oubli et ne plus s'occuper
que des résultats.

»Je suis convaincu que le gouvernement du roi apprécie les avantages
du traité qui vient d'être conclu entre les quatre puissances; mais
vous voudrez bien me permettre de vous exposer succinctement les
raisons qui m'ont déterminé à nous faire entrer dans cette alliance.
Je l'ai envisagée sous ses différents points de vue, et c'est après y
avoir mûrement réfléchi que j'ai jugé qu'elle nous offrait des
avantages réels sans aucun danger.

»Cette quadruple alliance-ci ne peut manquer certainement de faire
quelque bruit en Europe; je ne prétends pas qu'elle n'excite un
peu de jalousie de la part des grandes puissances du Nord; mais, en
réalité, je ne crois pas qu'elles s'en préoccupent au point de nous
causer plus d'embarras qu'elles ne le font depuis trois ans. Je serais
plutôt disposé à penser qu'elles mettront plus d'ardeur à nous séparer
de l'Angleterre et, par conséquent, à se montrer favorables envers
nous. Ce n'est pas notre traité qui contribuera à resserrer les liens
qui unissent les cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg; nous
avons pu voir récemment que ces liens étaient aussi forts que
possible. Il nous sera aisé de justifier près d'eux les principes et
le but de la quadruple alliance, puisque l'état de la péninsule était
une question plus particulièrement du ressort de la politique
anglo-française. En tout, je ne puis pas me persuader que l'alliance
que nous venons de conclure, qui resserre notre intimité avec
l'Angleterre et qui place, pour ainsi dire, dans notre dépendance
l'Espagne et le Portugal, ne soit pas destinée à inspirer quelque
respect aux cabinets du Nord. Ils pourront ajouter, dans leur
pensée, la Belgique et peut-être la Suisse au cercle de notre
alliance, et dans le cas où ils ne voudraient voir dans tout ceci que
la réunion des peuples agités en ce moment par l'esprit
révolutionnaire, ils ne craindront sans doute que davantage de
provoquer les attaques d'une masse assez formidable par elle-même et
par les sympathies qu'elle entretient avec tous les autres peuples.

»En considérant le traité spécialement dans ses rapports avec
l'Espagne, nous pouvons nous rendre la justice de n'avoir pas
compromis les intérêts de cette puissance, qui nous étaient plus
particulièrement confiés. En effet, le traité ne stipule que des
conditions utiles et honorables pour l'Espagne, et si ces conditions
ne devaient pas avoir le résultat que nous en attendons (ce qui est
fort possible dans l'état actuel de l'Espagne), ce n'est pas à nous
qu'on reprochera d'avoir attiré un fléau de plus sur ce malheureux
pays, en ajoutant la guerre étrangère à la guerre civile. Le
territoire espagnol restera inviolable et cela doit être un des
principes fixes de notre politique dans la péninsule.

»Si nous jugions l'importance que le cabinet anglais attache à notre
participation à ce traité par les difficultés qu'il a suscitées sur sa
forme, nous devrions la croire assez grande, et il me semble que nous
ne nous tromperions pas, car aujourd'hui, il est évident que le
ministère anglais a soumis à notre contrôle toute sa politique dans la
péninsule; et quand même elle ne le serait pas dans la réalité autant
qu'il le croit, il nous suffît pour l'opinion publique qu'elle le soit
en apparence[205].

»Il y avait encore un point de vue sous lequel on ne devait pas
négliger d'examiner le traité: c'était celui que je considérais comme
le plus essentiel, celui enfin de son influence sur la France. J'avoue
qu'il me paraît, à cet égard, aussi irréprochable que sous tous les
autres rapports. S'agit-il de nos intérêts matériels? Nous ne sommes
engagés à rien par le fait, car si nos alliés nous appellent à
concourir à l'exécution du traité (et nous pouvons au moins douter
qu'ils le fassent, l'Angleterre consentant), nous restons maîtres de
nos résolutions, et de refuser de prendre part à toute intervention
armée, dont les mauvaises chances sont incalculables. S'il ne s'agit
que de l'amour-propre national, peut-il jamais être blessé d'un traité
dans lequel nous jouons politiquement un rôle égal à celui de
l'Angleterre, sans mettre sur pied un homme de plus et sans débourser
un sou?

»Je le répète, monsieur le comte, je ne vois rien, dans le traité de
la quadruple alliance, qui ne soit justifiable et honorable auprès de
nos ennemis et de nos amis. Si, par ses résultats, il n'a pas toute
l'utilité que nous en espérons, il ne pourra du moins jamais être
reproché au gouvernement du roi, et nous aurons fait tout ce que les
circonstances permettaient.

»Vous remarquerez que les ratifications doivent être échangées dans le
terme d'un mois, ou plus tôt si faire se peut; il ne faudra point
oublier qu'il est nécessaire d'envoyer trois ratifications dans les
trois langues espagnole, anglaise et portugaise.

»J'expédie aujourd'hui même une copie de la convention à M. le comte
de Rayneval à Madrid, et une autre à M. le baron Mortier à Lisbonne.»

  [204] Voici le texte du traité tel qu'il fut signé à Londres le
  22 avril 1834:

  «S. M. la reine régente d'Espagne... et S. M. I. le duc de
  Bragance... intimement convaincues que les intérêts et la sûreté
  des deux couronnes exigent l'emploi immédiat et vigoureux des
  efforts réciproques pour terminer les hostilités qui, si d'abord
  elles eurent pour but de renverser le trône de S. M. Portugaise,
  fournissent aujourd'hui appui et protection aux sujets et
  mécontents du royaume d'Espagne; désirant lesdites Majestés
  pourvoir à la fois aux moyens nécessaires pour rétablir la paix et
  le bonheur intérieur, et resserrer, sur des bases réciproques et
  solides, l'avenir des deux États, sont convenues de réunir leurs
  forces dans le but d'obliger l'infant don Carlos d'Espagne et
  l'infant dom Miguel de Portugal à quitter les domaines de ce
  dernier royaume.

  »En conséquence de ces conventions, Leurs Majestés régentes se
  sont adressées aux Majestés le roi des Français et le roi de la
  Grande-Bretagne et d'Irlande. Ces deux derniers princes,
  considérant l'intérêt qu'ils doivent toujours prendre à la sûreté
  de la monarchie espagnole et animés du plus ardent désir de
  contribuer à l'établissement de la paix, tant péninsulaire
  qu'européenne, et Sa Majesté britannique considérant en outre les
  obligations spéciales qui émanent de son ancienne alliance avec le
  Portugal, ont consenti d'agir comme parties dans ledit traité; à
  cet effet, ces Majestés ont nommé leurs plénipotentiaires... Et
  les plénipotentiaires sont convenus des articles suivants:

  »I.--S. M. I. le duc de Bragance, au nom de la reine doña Maria
  II, s'engage à mettre en action tous les moyens qui sont en son
  pouvoir pour chasser l'infant don Carlos des domaines portugais.

  »II.--S. M. la reine d'Espagne, priée et invitée par S. M. I. le
  duc de Bragance, ayant en outre de très justes et très graves
  sujets de reproche contre l'infant dom Miguel pour le soutien
  qu'il a prêté à l'infant don Carlos d'Espagne, s'engage à faire
  entrer sur le territoire portugais le nombre de troupes espagnoles
  suffisant et nécessaire pour coopérer avec celles de Sa Majesté à
  la sortie de don Carlos d'Espagne et de dom Miguel du territoire
  portugais...

  »III.--S. M. le roi de la Grande-Bretagne s'engage à coopérer en
  employant une force navale pour seconder les opérations et
  déterminations nécessaires d'après le présent traité.

  »IV.--Dans le cas où la coopération de la France serait jugée
  nécessaire par les hautes parties contractantes, S. M. le roi des
  Français s'engage à faire tout ce que lui et ses très augustes
  alliés détermineront d'un commun accord.

  »V.--Les hautes parties contractantes sont convenues qu'en
  conséquence des attributions contenues dans les précédents
  articles, on procédera immédiatement à faire une déclaration
  annonçant à la nation portugaise les principes et le but du
  présent traité, et S. M. I. le duc de Bragance, animé du sincère
  désir d'effacer tout souvenir du passé et désirant réunir autour
  du trône de sa fille la nation entière, déclare son intention de
  publier une amnistie complète et générale en faveur de tous les
  sujets de S. M. T. F., qui, dans un temps qu'on déterminera,
  rentreront dans l'obéissance; et ledit régent déclare aussi son
  intention d'assurer à l'infant dom Miguel, aussitôt qu'il sera
  hors des États portugais, une rente correspondant à son nom et à
  sa naissance.

  »VI.--S. M. la reine d'Espagne, en vertu du présent article,
  déclare son intention d'assurer à l'infant don Carlos, aussitôt
  qu'il sera sorti des domaines espagnols et portugais, une rente
  correspondant à son rang et à sa naissance.

  »VII.--Le présent traité sera ratifié et ces ratifications seront
  échangées à Londres dans un mois, ou avant s'il était possible.

    »FLORIDA-BLANCA, TALLEYRAND, PALMERSTON,
    »MORAES-SARMENTO.»

  [205] La lettre suivante de lord Palmerston est la piquante
  contre-partie de cette dépêche de M. de Talleyrand. Il écrivait,
  le 23 avril, à son frère sir William Temple...: «J'ai été fort
  occupé, depuis le 4 de ce mois, à élaborer ma quadruple alliance
  entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal, pour
  arriver à l'expulsion de Carlos et de Miguel... Je l'ai emporté
  au conseil par un coup de main, en leur enlevant le temps de
  faire des objections. Je n'ai pas été aussi heureux avec le vieux
  Talley (_sic_) et le gouvernement français, car ils ont fait des
  objections en quantité; mais ces objections portaient toutes sur
  la forme dans laquelle je leur avais proposé de se joindre à
  nous. En définitive, j'ai réussi à satisfaire leur amour-propre
  en leur donnant parmi nous la place qu'ils paraissaient désirer.
  Je regarde ceci comme un grand coup. D'abord cela décidera
  l'affaire du Portugal et servira un peu aussi à arranger celles
  de l'Espagne. Mais, ce qui est d'une importance permanente et
  générale, c'est que cela établit entre les États constitutionnels
  de l'Occident une quadruple alliance qui servira de grand
  contre-poids à la Sainte-Alliance de l'Orient...» (_Correspondance
  intime de lord Palmerston_).

       *       *       *       *       *

  [C'est à l'époque de la signature de la quadruple alliance,
  épilogue de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, que se
  termine le manuscrit des _Mémoires_.

  M. de Talleyrand, cependant, ne revint en France qu'au mois
  d'août, et il eut encore, pendant ces derniers mois à traiter des
  affaires importantes. Aussi avons-nous cru devoir poursuivre
  jusqu'à la fin de son ambassade le travail auquel lui-même s'était
  livré pour les années précédentes. Tous les matériaux étaient là:
  dépêches officielles et lettres particulières. Nous nous sommes
  borné, comme M. de Talleyrand l'avait fait pour les derniers
  volumes, à les classer suivant un ordre rationnel.

  La correspondance particulière du prince pendant cette période a
  déjà été publiée, il y a deux ans, par les soins de madame la
  comtesse de Mirabeau[206]. Il eût été superflu de la rééditer
  ici. Toutefois, nous avons été obligés, pour exposer aussi
  clairement que possible la marche des négociations de reproduire
  ici quelques-unes de ces lettres. On les trouvera aux pages 405,
  406, 423, 436, 474, 476, 478 et 480.]

  [206] Madame la comtesse de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt,
  avait à la mort de son oncle hérité de ses papiers, à l'exception
  de ceux relatifs aux _Mémoires_ de M. de Talleyrand, qui avaient
  fait l'objet d'un legs particulier. Toutefois, les documents
  ayant trait aux derniers mois de l'ambassade de M. de Talleyrand
  à Londres, que M. de Bacourt n'avait pas eu le temps de
  coordonner et de classer, ne furent pas compris dans le legs des
  _Mémoires_ et furent en conséquence attribués aux héritiers. Ces
  papiers étant la suite évidente et naturelle des _Mémoires_,
  madame de Mirabeau, au moment de la présente publication,
  s'empressa de les remettre aux éditeurs. C'est à cette gracieuse
  attention, qu'ils doivent de pouvoir compléter la teneur
  primitive des _Mémoires_, et de les conduire jusqu'au terme de la
  vie publique du prince de Talleyrand.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, dimanche 27 avril 1834.

    »Mon prince,

»Je profite d'un courrier qu'expédie le duc de Frias[207].--Nous avons
des nouvelles de Madrid jusqu'au 19. La presse y était mauvaise, et
l'opinion publique en général en faveur du statut royal[208].
Burgos[209] a été remplacé par Moscoso d'Altamira[210].

»En général, les nouvelles d'Allemagne indiquent une certaine
disposition des cours du Nord à rejeter maintenant la faute de tous
les délais sur le duc de Nassau et d'en exonérer le roi
Guillaume; elles tendent à faire revenir les cabinets de Londres et de
Paris sur leur résolution de ne pas reprendre les conférences et se
plaignent amèrement des événements de Bruxelles.

»Les notes pleuvent sur la Suisse: le canton de Berne va cependant
s'exécuter au sujet des réfugiés qui ont pris part au mouvement sur la
Savoie[211].

»A l'intérieur, nous n'aurons le complément d'effectif demandé pour
1835 que pour les six premiers mois. Il faudra obtenir le reste de la
nouvelle législature, nous avons été obligés de transiger avec la
commission qui ne voulait donner que trois mois sur 1835[212].

»Quesada vient d'être battu par Zumalacarreguy[213] et forcé de
rentrer à Pampelune; il a perdu deux ou trois cents hommes.

»Rodil a failli prendre don Carlos qui en a été quitte pour ses
bagages. Je ne puis trop vous redire, mon prince, combien le traité
fait bonne mine ici et combien on vous admire pour l'avoir conclu.
Appony est le seul des étrangers qui n'en ait pas encore parlé. J'ai
terminé quelques explications en lui disant que nous n'avions pas
oublié que doña Maria était petite-fille de l'empereur François.

»Pozzo paraît de méchante humeur. Il me semble cependant que
l'attitude prise en général par eux est, en attendant de regarder la
chose, comme de peu d'importance.»

  [207] Alors ambassadeur d'Espagne à Paris.

  [208] Constitution donnée à l'Espagne par le cabinet Martinez de
  la Rosa. Elle fut promulguée le 12 juin.

  [209] Don Francisco Xavier de Burgos naquit en 1778. Ayant
  accepté quelques emplois du roi Joseph, il fut exilé à la
  restauration de Ferdinand. Il revint en Espagne en 1817 et se fit
  un nom comme polémiste dans le parti libéral. Il devint intendant
  du conseil des douanes (1827) puis conseiller supérieur des
  finances, ministre de l'intérieur à la mort de Ferdinand et enfin
  ministre des finances.

  [210] Don José Maria de Moscoso d'Altamira avait déjà été
  ministre de l'intérieur en 1822. Quelques mois après il fut
  destitué ainsi que ses collègues et emprisonné. De nouveau
  ministre de l'intérieur en 1834, il fut remplacé en janvier 1835
  par don Diego Medrano.

  [211] La Suisse était à cette époque le lieu d'asile et le centre
  de réunion de tous les révolutionnaires d'Europe. Vers le mois de
  janvier 1834, un rassemblement d'environ un millier de réfugiés
  de toutes les nations se forma dans le canton de Vaud dans le
  dessein de pénétrer en Savoie et d'y proclamer la république. Le
  général polonais Romarino était à la tête du mouvement. Le 2
  février, plusieurs bandes en armes passèrent la frontière et
  parvinrent jusqu'à Annecy mais sans provoquer aucun mouvement
  parmi la population. Elles ne tardèrent pas à être attaquées et
  mises en déroute par les troupes sardes. A la suite de cette
  échauffourée, la Sardaigne réclama de la Suisse des mesures
  contre les réfugiés; elle exigea du directoire qu'il les expulsât
  et qu'il mît en jugement les Suisses qui avaient pris part à
  l'expédition. Plusieurs États appuyèrent pour leur propre compte
  la démarche du cabinet sarde, et le gouvernement suisse reçut des
  réclamations analogues de l'Autriche, du grand-duché de Bade, de
  la Bavière, du Wurtemberg, de la Confédération germanique, du
  royaume de Naples, de la Prusse et même de la Russie. Il résista
  d'abord, et déclara qu'une pareille sommation portait atteinte à
  l'indépendance de la Suisse. Toutefois il finit par s'exécuter du
  moins en ce qui concernait l'expulsion des étrangers; le canton
  de Berne lui-même qui semblait le plus rebelle, et qui avait
  accueilli les réfugiés polonais avec faveur, les renvoya de son
  territoire. Cet incident qui émut un instant la diplomate ne fut
  clos que vers le mois de juillet.

  [212] Le ministre de la guerre avait, le 15 avril, déposé un
  projet de loi pour ramener l'armée à son effectif de 360 000
  hommes. Il demandait en conséquence des crédits supplémentaires
  sur les exercices 1834 et 1835. La commission ne lui alloua que
  la moitié des crédits demandés et la Chambre ratifia la décision
  de sa commission (13 mai).

  [213] Thomas Zumalacarreguy né en 1788, s'engagea en 1808 au
  moment de l'invasion française; après la mort de Ferdinand VII,
  il prit parti pour don Carlos et fut un des meilleurs généraux de
  l'insurrection. Il tint la campagne pendant deux années obtint de
  nombreux avantages qui rendirent son nom fameux comme chef de
  partisans, mais il fut blessé mortellement au siège de Bilbao
  (juin 1835).


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 28 avril 1834.

    »Monsieur le comte,

»Lord Palmerston est pour deux ou trois jours à Windsor; c'est ce qui
m'empêche de l'entretenir, aussitôt que je l'aurais voulu, de ce qui
dans votre dépêche se rapporte à la question du Luxembourg et à la
conduite du gouvernement prussien envers le général Goblet[214].

»Aussitôt après le retour du ministre des affaires étrangères je le
verrai pour lui faire part de vos observations sur ces deux points et
pour concerter avec lui les mesures qu'il est convenable pour les
gouvernements de France et d'Angleterre de prendre dans cette
circonstance.

»Le procédé du gouvernement prussien me paraît comme à vous, monsieur
le comte, inexplicable; je dirai plus, il me paraît intolérable. Nous
ne pouvons pas le laisser passer inaperçu, sans nous exposer à voir se
produire chaque jour quelque nouvelle injure gratuite ou non contre la
Belgique, et qui, en définitive, retomberait sur les deux
gouvernements qui la protègent plus spécialement. Le choix du général
Goblet pour la mission de Berlin a pu être maladroit, mais alors
c'était avant son départ de Bruxelles qui a été connu longtemps à
l'avance, que le gouvernement prussien aurait dû indiquer la
répugnance qu'il éprouverait à le recevoir. Dans l'état actuel des
choses, on ne peut reconnaître au cabinet de Berlin le droit de
repousser l'envoyé belge sous un prétexte aussi insultant que celui
qu'il met en avant, quand surtout il y a à Bruxelles un ministre
prussien accrédité et toujours traité avec considération par le
gouvernement belge.

»Je ne puis encore prévoir quel sera le parti que lord Palmerston
adoptera à cet égard, mais je le presserai d'en prendre un
promptement.

»Quant aux propositions d'un nouvel arrangement dans l'affaire du
Luxembourg qui ont été faites par la Prusse et l'Autriche, je ne pense
pas qu'il nous convienne d'y entrer. Elles modifieraient, comme vous
le remarquez très bien, les traités de 1815 et auraient de plus
l'inconvénient de renouveler les discussions sur la question
territoriale du traité hollando-belge, question qu'il nous
importe de considérer et de faire considérer par les autres puissances
comme irrévocablement résolue et terminée par le traité du 15
novembre...

»...Je suis convaincu que nous avons très bien fait de garder pour
notre part le secret du traité. On ne peut que blâmer la publication
prématurée qui en a été faite par les journaux anglais. Il y a
toujours en pareil cas beaucoup plus de convenance à ne point avoir
d'indiscrétion à se reprocher. Je suppose que les journaux sur
lesquels le gouvernement du roi exerce quelque influence, seront
chargés de faire valoir l'utilité morale et politique de ce traité
pour la France, lorsque le temps sera venu de le publier.

  [214] Le général Goblet avait été nommé ministre de Belgique à
  Berlin, mais le roi de Prusse, à l'instigation, dit-on, du
  cabinet de La Haye, avait refusé de le recevoir, bien qu'il eût
  précédemment agréé sa nomination.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Le jeudi 1er mai 1834.

    »Mon prince,

»Je vous écris quelques mots au milieu des embarras du 1er mai. Goblet
est rappelé. La note de M. de Mérode[215] est ferme. Bresson a pris à
Berlin le ton un peu haut sur cette affaire et il a bien fait. Je
crois que la faute du roi Léopold a été de ne pas répondre à une
lettre particulière du roi de Prusse avant d'expédier Goblet. J'ai
communiqué à lord Granville la teneur de cette lettre.

Le maréchal Maison me donne aujourd'hui des explications sur des
préparatifs dans la mer Noire que notre consul à Odessa aurait
annoncés et qui n'existent pas. M. Bligh ayant pu transmettre, sur la
même foi, de semblables renseignements à Londres, il sera
peut-être bon que lord Palmerston soit averti de leur exagération.

»La Suisse prend des mesures contre ses réfugiés. Vous avez lu dans
les _Débats_ la proclamation de la police de Berne: c'est une idée que
j'avais suggérée là-bas. Je pense qu'aujourd'hui les légations
étrangères sont bien attrapées d'être reléguées à Zurich.

»Nos journaux commencent à jaser sur le traité. La diplomatie ne nous
en parle pas encore, mais je sais qu'elle est en émoi; le parti
carliste, surtout, en trépigne...

»Sauf la défaite de Quesada, les nouvelles de Barcelone, Valence,
Murcie, sont très bonnes. Le statut royal y a partout grand succès. La
_Gazette de Madrid_ du 23 annonce l'envoi réciproque et la réception
de ministres accrédités entre Madrid et Lisbonne: voilà la
reconnaissance formelle.

»Don Carlos a encore été serré de près une seconde fois et perdu de
nouveau quelques équipages.

»M. Sontag[216] revient déjà de Bruxelles où se rend M.
Périer[217]...»

  [215] Le comte Félix de Mérode, alors ministre des affaires
  étrangères.

  [216] Second secrétaire d'ambassade à Londres.

  [217] Auguste-Casimir-Victor-Laurent Périer, fils de M. Périer,
  alors secrétaire de légation à Bruxelles.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 1er mai 1834.

    »Monsieur le comte,

»...J'ai pu voir lord Palmerston hier et lui parler des deux affaires
qui faisaient l'objet principal de votre dépêche numéro 33. Il adopte
en tout point votre opinion sur la conduite du gouvernement prussien
envers le général Goblet et il a écrit à Berlin pour charger lord
Minto de faire des représentations...

»Il y a eu tant et de si diverses propositions mises en avant dans ces
derniers temps au sujet du Luxembourg, que lord Palmerston pense qu'il
ne nous convient pas de nous montrer trop préoccupés de cette affaire,
et que nous devons attendre qu'on nous soumette quelque projet positif
que la France et l'Angleterre seront toujours libres d'accepter ou de
rejeter.

»Lord Palmerston m'a communiqué ensuite des dépêches qu'il avait
reçues de Vienne et dans lesquelles sir Frédéric Lamb lui rendait
compte de plusieurs conversations qu'il avait eues avec le prince de
Metternich, sur la reprise des conférences de Londres pour terminer
l'affaire hollando-belge. Toutes ces conversations n'ont été qu'une
longue série de raisonnements de la part du chancelier d'État pour
prouver la nécessité de réunir la conférence, et quoique, en
définitive, ils ne présentent rien de bien nouveau, lord Palmerston se
propose de charger sir Frédéric Lamb d'y répondre et d'annoncer
l'intention du gouvernement anglais de se rendre aux désirs du cabinet
autrichien, lorsqu'on aura la certitude que le roi des Pays-Bas
consent à signer les sept premiers articles du traité du 15 novembre,
sur lesquels les gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie
n'ont jamais élevé la moindre contestation. Il pense, comme moi, que
le refus ou l'acceptation du roi des Pays-Bas ferait connaître
péremptoirement s'il veut ou ne veut pas finir.

»La dépêche de lord Palmerston sera transmise à Vienne par Paris,
et lord Granville doit vous en donner communication...


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce 3 mai 1834.

    »Mon prince,

»... Tout est bien embrouillé sur la frontière du nord en Espagne, et
cependant je ne vois pas Madrid s'impressionner beaucoup. Rayneval
n'en souffle mot.

»Pozzo a dû avoir ce matin un rendez-vous avec le roi. J'ai fort
prémuni le roi; je l'ai surtout fort engagé à ne pas donner d'excuses
à Pozzo; bien moins encore de lui dire que c'était pour ne pas laisser
les Anglais tout seuls agir dans la péninsule et avoir occasion de les
surveiller.

»Il était, je crois, disposé à tenir ce langage, mais j'y ai mis tout
ce que j'ai pu de savoir-faire pour qu'il s'en abstînt...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 9 mai 1834.

    »Monsieur le comte,

»... Je crois qu'il serait utile de m'envoyer aussitôt que possible
les ratifications du traité du 22 avril. Celles de Portugal pourraient
arriver d'un instant à l'autre, et comme nous pouvons compter sur
celles de Madrid, on fera probablement un premier échange avec le
ministre de Portugal, si toutefois le gouvernement de dom Pedro ne
refuse pas de ratifier le traité, comme quelques personnes ici
paraissent le craindre, ce qui, je l'avoue, serait un plus grand
acte de folie de la part de ce gouvernement que tous ceux qu'on a eus
jusqu'ici à lui reprocher.

»J'engagerai lord Palmerston à ne pas retarder davantage l'envoi à
Copenhague des instructions nécessaires pour la conclusion du traité
relatif à la traite des noirs[218].

»Vous aurez remarqué dans les journaux anglais l'annonce de l'arrivée
à Londres du comte de Montfort (M. Jérôme Bonaparte). Cette nouvelle
est vraie; MM. Lucien et Joseph Bonaparte continuent aussi à séjourner
ici.

    «Londres, le 15 mai 1834.

»M. Feuillet m'a remis les ratifications du traité du 22 avril.

»... Les deux pièces dont je joins ici des copies vous prouveront que
le gouvernement de dom Pedro s'est décidé à ratifier le traité signé à
Londres par son plénipotentiaire. On ignore encore le jour où les
ratifications portugaises arriveront ici, mais cela est moins
important maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur les
intentions du régent du Portugal à l'égard de ce traité. Je pense
cependant que tout sera complété dans trois ou quatre jours, à moins
que les ratifications portugaise et espagnole ne soient pas
parfaitement en règle, ce qui est à craindre d'après la hâte avec
laquelle elles ont dû être réexpédiées à Madrid et à Lisbonne.

»Je n'ai pu voir lord Palmerston aujourd'hui; je ne manquerai pas dans
notre prochaine entrevue de lui exprimer votre désir au sujet des
affaires de la Suisse...»

  [218] Des négociations étaient alors engagées entre la France et
  l'Angleterre, d'une part, et le Danemark, de l'autre, à l'effet
  d'obtenir du cabinet de Copenhague son accession au traité conclu
  le 30 novembre 1831 entre les cabinets de Paris et de Londres (et
  complété par la convention du 22 mars 1833) pour la répression de
  la traite des noirs. Le Danemark y adhéra le 26 juillet 1834.

    «Londres, le 18 mai 1834.

»En réfléchissant attentivement au projet de déclaration dont il est
question à l'article V du traité du 22 avril[219] et que M. Martinez
de la Rosa voudrait qui fût faite par un acte collectif signé des
quatre plénipotentiaires, j'y ai reconnu plusieurs inconvénients que
je dois vous indiquer comme je les ai déjà fait pressentir à lord
Palmerston. J'y vois d'abord le fait d'une intervention directe dans
les affaires purement intérieures de la péninsule, et nous nous
engageons, ce me semble dès le premier pas, plus avant que ne nous y
oblige le traité lui-même. Car, dans cet acte, j'ai tenu à ce que nous
ne fussions que les garants des conditions de l'article V, mais que
nous ne fussions point chargés de leur exécution. Si, par les
conséquences inévitables d'une guerre telle que celle qui se fait dans
la péninsule, il arrivait que dans les villes ou places successivement
occupées par les deux partis, la déclaration des quatre cours subît
toutes les mauvaises chances d'un acte rédigé au nom d'une des deux
parties combattantes, la dignité de la France et de la Grande-Bretagne
ne se trouverait-elle pas compromise par des insultes qui
tomberaient directement sur une déclaration émanée d'elles?

»Je ne reconnais pas, d'ailleurs, la nécessité de la démarche réclamée
par le cabinet de Madrid dans celle circonstance. Il me paraît qu'il
devrait lui suffire qu'à la suite de la publication du traité, le
gouvernement portugais fît la déclaration mentionnée et garantie par
l'article V.

»Telles sont les observations dont j'ai fait part à lord Palmerston et
sur lesquelles j'appelle votre attention, monsieur le comte. Vous
aurez le temps de me faire connaître votre opinion définitive à ce
sujet, car on ne pourra s'occuper de la forme de la déclaration
qu'après l'échange des ratifications qui ne se fera que dans quelques
jours...

»Lord Palmerston m'a dit qu'il allait positivement envoyer à
Copenhague les instructions nécessaires pour terminer la négociation
relative à la traite des noirs...

»Vous aurez déjà appris, quand cette lettre sera entre vos mains, que
le cabinet anglais avait prévenu vos désirs relativement aux affaires
de Francfort[220]. Lord Granville a dû vous communiquer la dépêche que
lord Palmerston a écrite au ministre d'Angleterre dans cette ville,
pour le charger d'y faire des représentations sur les derniers
événements qui s'y sont passés et sur les projets qu'on attribue
à la diète. J'ai trouvé la lettre de lord Palmerston rédigée dans des
termes un peu trop vifs, et je crains qu'elle ne dépasse le but. Je
voudrais qu'elle vous eût produit la même impression qu'à moi, et que
le gouvernement du roi, restant dans les idées sages que vous exprimez
si bien par votre dépêche numéro 42, se bornât à faire des réserves
sur un ton assez modéré pour ne pas causer d'irritation.

»Nous devons autant que possible ménager la susceptibilité des petits
gouvernements d'Allemagne, et témoigner de notre force par notre
modération même envers eux. Vous n'ignorez pas que, dans ces derniers
temps, le ton quelquefois provocant des agents anglais en Allemagne
n'y a pas utilement servi nos intérêts...»

  [219] Art. V.--«Il est convenu entre les hautes parties
  contractantes que par suite des stipulations contenues dans les
  articles précédents, une déclaration sera immédiatement publiée
  annonçant à la nation portugaise les principes et le but des
  engagements de ce traité.»

  [220] A la suite de l'émeute du 5 avril 1833, la diète avait
  ordonné l'occupation de Francfort par une garnison moitié
  autrichienne moitié prussienne, ce qui avait été la source de
  rixes et de conflits journaliers avec les milices de la ville. A
  l'occasion de troubles sérieux qui survinrent de nouveau le 2
  mai, la diète prit une seconde décision qui concentrait la police
  et tous les pouvoirs militaires entre les mains du commandant
  autrichien. Le Sénat de Francfort protesta vivement contre cette
  mesure, qui ne laissait presque rien subsister de l'indépendance
  de la République. C'est également cet abus de pouvoir de la part
  de la Confédération qui avait provoqué l'intervention des
  puissances.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 19 mai 1834.

    »Mon prince,

»Roussin vient de refuser[221]: on va le remplacer par l'amiral Jacob,
je crois. J'ai laissé le conseil parfaitement libre de nommer un
ministre des affaires étrangères ou un ministre de la marine.

»Nous avons beaucoup de lettres de Constantinople et de Vienne.
Roussin mande que les préparatifs maritimes russes sont immenses et
pressés: on annonce un voyage de l'empereur en Crimée. Méhémet-Ali
s'agite sur son divan et se croit menacé, mais il est assez embarrassé
en Syrie et à Candie et ne pense plus à aller plus loin autrement
que par des intrigues dans le divan même.

»Sainte-Aulaire pense que les trois cours du Nord feront un
arrangement séparé avec la Hollande, si les conférences ne se
reprennent pas.

»M. de Metternich ne digère pas le traité, mais prend en apparence la
chose assez doucement. M. Ancillon est plus vif. Nous sommes dans un
petit moment d'agitation ministérielle qui n'aura pas de suites, mais
cela me fait perdre mon temps et un peu de ce que j'avais à vous
dire...

»M. de La Fayette s'en va mourant ce soir, demain ou après au plus
tard[222]... »

  [221] Le portefeuille de la marine.

  [222] M. de La Fayette mourut le 20 mai. Ses obsèques eurent lieu
  le 22 au milieu d'une immense affluence.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 22 mai 1834.

    »Monsieur le comte,

»... Les ratifications portugaises ne sont point encore arrivées; on
ne peut expliquer ce retard que par l'état de la mer, qui n'a pas,
depuis quelques jours, favorisé les arrivages du Portugal.

»Le prince de Lieven, ambassadeur de Russie à Londres pendant les
vingt dernières années, vient d'être rappelé par sa cour pour occuper
le poste de gouverneur ou, selon l'expression russe, de curateur du
grand-duc héréditaire, dont la majorité a été déclarée il y a peu de
jours à Pétersbourg. La lettre par laquelle on annonce à M. de Lieven
sa nomination, est conçue dans les termes les plus flatteurs et
les plus honorables.

»Cette nouvelle a produit hier une assez vive sensation à la Bourse de
Londres, et quelques personnes ont voulu y voir la preuve d'une
rupture prochaine entre la Russie et l'Angleterre; on est déjà revenu
aujourd'hui de cette crainte non fondée.

»M. le prince de Lieven sera fort regretté en Angleterre; il s'y était
concilié l'estime de tous ceux qui, pendant tant d'années, ont eu
occasion de reconnaître l'élévation et la noblesse de son caractère.

»Lord Palmerston, auquel j'ai parlé ce matin du projet qu'il a envoyé
à M. Foster[223] à Turin et qui est relatif à l'accession de la
Sardaigne à la convention sur la traite des noirs, m'a avoué que
c'était par oubli que vous n'aviez pas reçu ce projet, et il m'a
promis de réparer aussi promptement que possible cet oubli, en vous
faisant remettre par lord Granville une copie du projet en question.

»J'espère pouvoir vous adresser par le prochain courrier l'ordre du
conseil qui a levé l'embargo sur les navires hollandais en 1833.»

  [223] Auguste-Jean Foster, né en 1780, ministre plénipotentiaire
  d'Angleterre en Sardaigne.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 26 mai 1834

    »Mon prince,

»Le roi a été tout remué d'une lettre du roi Léopold qui lui
annonçait son projet d'établir un ordre de succession en
Belgique[224].

»Lehon est parti hier, et je l'ai fort prié de faire ajourner non
seulement toute résolution, mais, s'il était possible, toute
discussion sur ce sujet qui n'est pas fort goûté en France.

»Lord Granville n'a rien reçu de Londres à ce sujet; je crois avoir
lieu de croire que cette première détermination du roi Léopold aura
surpris le cabinet de Londres comme le nôtre.

»Nous n'avons rien de Madrid depuis le 14. L'insurrection de la
Navarre devient plus intense, mais les autres provinces n'y prennent
pas la même part...»

  [224] Le prince royal de Belgique, âgé seulement de quelques
  mois, venait de mourir le 10 mai. Le roi Léopold, qui n'avait pas
  d'autres enfants, voulut assurer l'hérédité de la couronne dans
  sa famille en faisant proclamer par les Chambres belges les
  droits éventuels de princes de la maison de Cobourg, ses parents.
  C'est cette détermination du roi des Belges qui provoqua
  l'intervention du roi Louis-Philippe.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 23 mai 1834.

»Qui croirait, mon cher prince, que le roi Léopold n'ayant que
quarante-trois ans et une femme jeune et en parfaite santé, se laisse
entraîner par l'amertume que lui cause la perte de son enfant à
vouloir seul et de lui-même assurer sa succession au trône de Belgique
à ses neveux, ce à quoi il n'avait pas pensé au moment de son mariage,
ni avant, et certes il y avait moins de motifs de le faire à présent
qu'avant la naissance du cher petit que nous pleurons. Notre
Louise a prouvé qu'elle pouvait avoir des enfants et à vingt-trois
ans, fraîche et bien portante comme elle l'est, il est probable
qu'elle en aura d'autres. Vous ne serez pas surpris que notre roi lui
fasse sentir, par la lettre dont je vous envoie copie, d'abord qu'il
ne peut _seul_ et de _lui-même_ prendre une résolution de cette nature
et de cette importance, sans se concerter d'avance avec l'Angleterre
et la France, et que nous ne pouvons consentir à laisser germaniser la
Belgique ni à la laisser affubler d'une série d'agnats comme ceux du
Luxembourg qui nous ont déjà causé tant d'embarras et de difficultés;
ce que, mon cher prince, vous savez mieux que tout autre. Notre roi
pense qu'il est utile et nécessaire que vous soyez au fait de cette
affaire pour, si on y donne suite en Angleterre et que vous en
entendiez parler, prévenir dans votre sagesse les dangers et
difficultés qui en pourraient résulter pour la paix générale, en les
faisant envisager en Angleterre dans toute leur étendue. Nous nous en
remettons pour cela à votre esprit si juste et à votre zèle pour le
bien de la France.»

LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU ROI LÉOPOLD.

    «Paris, le jeudi 22 mai 1834.

    »Mon très cher frère et excellent ami,

»Je vous réponds séparément sur la partie importante de votre lettre
du 19 que je viens de recevoir. Ce que vous me communiquez est d'une
telle gravité que je ne conçois pas que ce soit seulement pour que je
ne l'apprenne pas par d'autres que vous m'en faites part. Des
résolutions de cette nature doivent non seulement être concertées
entre l'Angleterre et nous, mais vous ne pouvez pas les prendre sans
notre concours et notre approbation. Ni l'acte qui vous appelle au
trône, ni la constitution belge, ni les traités qui vous l'ont garanti
ne confèrent ce droit. Il faut donc qu'avant d'aller plus loin dans
cette _singulière_ matière, vous en fassiez l'objet d'une négociation
officielle de votre gouvernement avec le nôtre. Je dis _singulière_,
mon cher frère, parce qu'en vérité je ne conçois pas qu'à votre âge,
avec une femme comme la vôtre, l'amertume de la perte que nous venons
de faire vous entraîne à vous persuader qu'il est urgent de pourvoir
aux chances de votre succession, et d'affubler la Belgique d'une série
d'agnats comme ceux du Luxembourg:

»1º Je suis loin de croire qu'un tel acte fût une garantie pour la
solidité de votre trône et je serais plutôt porté à croire que la
pensée en plairait à ceux qui ne la désirent pas, par suite des
difficultés de tout genre qu'il pourrait lui susciter. Je ne crois
point qu'il soit nécessaire pour rassurer la Belgique sur le danger du
retour des Nassau ou l'établissement de la république, car personne
n'ignore que la France ne souffrira jamais ni l'un ni l'autre.

»2º Personne n'ignore que ce que nous voulons, c'est l'indépendance
réelle et _non nominale_ de la Belgique; que nous ne voulons nullement
qu'elle dépende de nous ni de l'Angleterre ni de tous les deux, mais
que nous voulons encore bien moins qu'elle dépende de la Prusse, de la
Confédération germanique ou de l'Allemagne. Non seulement nous avons
voulu que la Belgique fût indépendante mais nous avons établi qu'elle
serait perpétuellement neutre, afin qu'elle ne pût pas être
engagée dans de pareils liens.--L'indépendance de la Belgique nous
importe encore sous un autre rapport que vous connaissez bien: c'est
que c'est la base, le lien de notre alliance avec l'Angleterre qui
nous est si précieuse et qui est la garantie de la paix et de l'ordre
social. Nous résisterons donc à tout ce qui pourrait y porter atteinte
et _germaniser_ la Belgique, soit en entrant dans la Confédération
germanique, soit en tombant dans la dépendance d'un des États qui la
composent.

»J'espère donc, mon cher frère, que vous allez arrêter le message de
vos Chambres dont vous me parlez, et que vous ne donnerez aucune suite
à ce projet avant d'en avoir entretenu les cabinets de Londres et de
Paris et d'avoir reçu leurs réponses.

»Sur ce, mon frère, je vous embrasse de tout mon cœur, et je repars
pour Neuilly, étant toujours et pour la vie,

    »Votre bon frère et bien affectionné beau-père et fidèle ami.

    »LOUIS-PHILIPPE.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 26 mai 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai vu hier soir lord Grey et l'ai entretenu du projet qu'avait le
roi Léopold de régler la succession au trône de Belgique de concert
avec les Chambres belges. J'ai aisément fait valoir près de lui les
raisons qui s'opposent à un tel projet. Je dois rendre à lord Grey la
justice de dire qu'il a saisi comme vous les inconvénients de plus
d'un genre que soulèverait le plan du roi Léopold. Il m'a positivement
donné l'assurance que l'Angleterre s'opposerait à ce que la
succession au trône fût déterminée sans le concours de la France et de
l'Angleterre. On écrira d'ici dans ce sens à Bruxelles, et je puis
ajouter même que lord Durham avec qui j'en ai parlé et dont les avis
sont en général accueillis par le roi Léopold, se propose de lui faire
connaître l'opposition qu'il trouverait en Angleterre à l'exécution de
son projet de succession.»

    «Londres, le 26 mai 1834.

»Je m'abstiens en général de vous entretenir des débats parlementaires
d'Angleterre qui se rapportent spécialement aux affaires intérieures
du pays, parce que je sais que les journaux qui vous sont adressés
d'ici vous fournissent à cet égard beaucoup plus exactement et plus
promptement que je ne pourrais le faire tous les détails désirables.
Je dois cependant vous rendre compte aujourd'hui d'un incident très
grave qu'a amené la discussion d'un bill dans la Chambre des communes.

»Ce bill dont la première lecture a eu lieu il y a plus de quinze
jours est relatif au rachat des dîmes du clergé protestant en Irlande.
On a calculé que, par suite des résultats financiers qu'il produirait,
il resterait en définitive un résidu dont il s'agirait de régler
l'emploi. L'un des membres du cabinet, lord John Russell, qui
soutenait le bill à la Chambre des communes, s'était prononcé
peut-être un peu intempestivement lors de la première lecture pour que
le fond restant fut employé selon la volonté du gouvernement. Cette
proposition excita un très vif dissentiment dans le cabinet dont
plusieurs membres, partageant à ce sujet l'opinion d'un parti
assez considérable dans la Chambre des communes et certainement de la
majorité de la Chambre des pairs, déclarèrent ne pouvoir l'adopter.
Les ministres qui s'opposèrent le plus fortement contre la proposition
de lord John Russel sont MM. Stanley et sir James Graham. Ils
voyaient, disaient-ils, une spoliation des biens du clergé anglican et
prétendaient que s'il restait un fond quelconque, après que toutes les
opérations du bill auraient été exécutées, ce fond devait être remis
au clergé anglican d'Irlande qui en réglerait l'usage.

»Lord John Russell, de son côté, persistant dans l'opinion qu'il avait
émise, avait offert sa démission, si on ne l'adoptait pas. On était
parvenu cependant à lui faire retirer sa démission, et le cabinet
cherchait le moyen de mettre fin à cette difficulté, lorsqu'une motion
que M. Ward[225] doit faire demain à la Chambre des communes est venue
reproduire tous les embarras qu'on avait espéré dissiper. M. Ward
proposera que le fond en question soit employé au profit de l'Église
dissidente et de l'Église catholique d'Irlande, et il est encore
impossible de prévoir l'issue de cette motion.

»Quelle qu'elle soit, on prétend qu'elle doit amener la sortie de
plusieurs membres du ministère. Si la proposition de M. Ward obtient
la majorité dans la Chambre, M. Stanley et sir James Graham ont
annoncé l'intention positive de se retirer; dans le cas contraire, ce
serait lord John Russell et sans doute d'autres membres du cabinet qui
quitteraient.

»Depuis trois jours, les conseils de cabinet se succèdent sans qu'on
ait pu trouver encore le moyen de concilier les opinions divergentes
qui y sont exprimées. La retraite de M. Stanley serait une perte bien
sensible pour le ministère dont il est le plus solide et sans
contredit le plus habile soutien à la Chambre des communes. Celle de
lord Russell et d'autres membres pourrait aussi produire quelques
conséquences inattendues.

»Enfin, monsieur le comte, vous voyez que le moment est critique, et
que, s'il ne survient pas quelque accommodement, l'existence du
cabinet actuel est compromise.

»Vous me permettrez de ne point émettre ici de prédiction sur
l'administration qui pourrait être appelée à succéder à celle-ci; ces
prédictions seraient au moins oiseuses en présence de circonstances
aussi mobiles et aussi incertaines que celles qui peuvent s'élever
d'un instant à l'autre. Je me bornerai donc à vous tenir exactement
informé de tout ce qui parviendra à ma connaissance.»

  [225] Henry-Georges Ward, né en 1798, homme politique et
  diplomate anglais. Il fut successivement secrétaire de légation à
  Stockholm, La Haye et Madrid et fut nommé ministre à Mexico en
  1825. En 1832, il fut élu député. Il devint, en 1849, haut
  commissaire aux îles Ioniennes, puis gouverneur de Ceylan en
  1850, et mourut en 1860.

    «Londres, le 27 mai 1834, dix heures du soir.

»La motion de M. Ward vient d'être faite à la Chambre des communes;
elle a été secondée par M. Grote[226]. Le chancelier de l'échiquier,
lord Althorp, a, dans un discours habile, proposé l'ajournement de la
question et du parlement jusqu'à lundi. M. Grote s'est empressé
d'appuyer la proposition du ministre, en faisant allusion aux
circonstances graves auxquelles elle se rapportait. La Chambre l'a
adopté avec des acclamations très vives et très prononcées; ainsi, les
choses restent en suspens de ce côté. Il est certain, cependant, que
c'est un grand appui moral donné à la majorité du ministère, et il
paraît que M. Stanley, sir James Graham, le duc de Richmond et
peut-être lord Ripon devront se retirer.

»Le roi, dit-on, est décidé à soutenir lord Grey et les membres du
cabinet qui marchent avec lui.»

  [226] Georges Grote, historien et homme politique anglais, né en
  1794, député aux Communes en 1832, où il siégea dans le parti
  whig. Il se retira en 1841 et dès lors s'occupa exclusivement
  d'histoire. On lui doit une histoire de Grèce, ouvrage
  considérable qui a établi sa réputation. En 1868, il succéda à
  lord Brougham comme président du conseil de l'Université de
  Londres. Il mourut en 1871.

    «Londres, le 29 mai 1834.

»... Les ratifications portugaises sont enfin arrivées ce matin à
Londres; je pense que l'échange se fera ce soir ou demain matin.
Aussitôt que j'aurai reçu les ratifications d'Angleterre, d'Espagne et
de Portugal, je les remettrai à M. Feuillet.

»J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de la note par laquelle lord
Palmerston doit annoncer la conclusion du traité de la quadruple
alliance aux légations étrangères accréditées en Angleterre.

»Le duc de Richmond et lord Ripon ont positivement offert leur
démission qui a été acceptée. Cela rendra le nouvel arrangement
ministériel plus difficile, mais on croit cependant qu'il pourra être
terminé lundi, jour fixé pour la reprise des travaux de la Chambre des
communes[227].

»Je ne perds pas de vue la question d'Orient et j'en entretiendrai de
nouveau lord Palmerston et lord Grey aussitôt que l'organisation
nouvelle du cabinet leur laissera la liberté de s'en occuper.»

  [227] A la suite de ce remaniement, le ministère anglais perdit
  quatre membres: lord Stanley, ministre des colonies et de la
  guerre, fut remplacé par M. Spring-Rice aux colonies et par M.
  Ellice à la guerre; sir J. Graham, premier lord de l'amirauté,
  par lord Auckland; le duc de Richmond, maître général des postes,
  par le marquis de Coningham; lord Ripon, lord du sceau privé, par
  le comte de Carlisle.

    «Six heures du soir.

»_P.-S._--Je sors du Foreign Office où je m'étais rendu pour procéder
à l'échange des ratifications, qui n'a pu avoir lieu, parce que
l'instrument envoyé de Lisbonne est tellement incorrect qu'il est
presque impossible de l'accepter. Parmi les irrégularités, je me
bornerai à vous indiquer le retranchement du préambule.

»Nous cherchons les moyens de pourvoir à cet embarras, mais jusqu'à
présent nous n'avons rien trouvé. Ce retard désagréable pour nous, et
que je vous prie de tenir secret, est une grave difficulté pour le
cabinet anglais qui espérait être en état de présenter lundi prochain
le traité au parlement.»

    «Londres, le 31 mai 1834.

»M. Feuillet, qui aura l'honneur de vous remettre cette dépêche, vous
porte en même temps les trois ratifications du traité du 22 avril.

»Après avoir mûrement pesé les inconvénients que produirait le retard
dans l'échange des ratifications de ce traité, nous nous sommes
décidés à accepter l'instrument portugais, quelque incorrect qu'il
fût.

»Nous avons essayé d'ailleurs de prévenir les mauvaises conséquences
de notre détermination au moyen des deux pièces dont j'ai l'honneur de
joindre ici les copies.

»La première est une déclaration aussi explicite que possible du
ministre de Portugal à Londres, et la seconde une contre-déclaration
des plénipotentiaires des trois cours par laquelle ils prennent acte
de l'engagement solennel contracté par le plénipotentiaire portugais
de faire rectifier le plus promptement possible les erreurs commises
dans l'exécution des ratifications portugaises.

»En prenant lecture de ces deux pièces, vous serez sans doute
convaincu comme moi, monsieur le comte, que nous ne pouvions pas faire
davantage dans l'état de choses donné.

»Notre refus de ratifier aurait amené un délai qui ne pouvait pas être
de moins d'un mois; pendant ce temps les opérations de l'armée
espagnole restaient suspendues et l'auraient été même longtemps après,
puisqu'il aurait fallu attendre de Londres les ordres nécessaires pour
autoriser le gouvernement espagnol à agir. L'invitation que nous avons
transmise aux trois ministres d'Espagne, de France et de
Grande-Bretagne à Lisbonne, nous donne d'ailleurs la certitude que ce
n'est que quand ils auront entre les mains des ratifications
rectifiées que l'ordre d'avancer sera accordé au gouvernement
espagnol.

»Vous trouverez jointe aussi une copie de la dépêche que je viens
d'écrire à ce sujet à M. le baron Mortier, et j'ose espérer que vous
me trouverez justifiable de lui avoir adressé des instructions sans
attendre vos ordres. La célérité, dans cette circonstance, l'emportait
sur toute autre considération.

»Après l'échange des ratifications, nous, avons discuté le projet
d'amnistie dont il est fait mention à l'article V du traité et nous
avons arrêté la rédaction de celui que j'ai l'honneur de vous envoyer
en copie.

»La raison qui m'a particulièrement déterminé, monsieur le comte, à
consentir à l'arrangement dont je viens de vous rendre compte, est
qu'il m'a semblé urgent de donner toute valeur au traité du 22 avril.
Les difficultés ministérielles qui se sont élevées ici dans ces
derniers jours et qui, quoique heureusement arrangées pour le moment,
peuvent encore se renouveler, rendaient de la plus haute importance
pour nous que ce traité fût ratifié par le ministère actuel ou du
moins reconnu pour tel.

»Je pense que le gouvernement du roi, en appréciant cette
considération, approuvera la résolution que j'ai dû prendre.

»Vous connaissez déjà par la voie des journaux les noms de ceux qui
sont appelés à remplacer les membres sortants du cabinet anglais. Dès
qu'il était certain, comme j'avais eu l'honneur de vous le mander, que
lord Grey restait à la tête des affaires, les noms des nouveaux
ministres n'offraient plus le même intérêt.

»Il reste à savoir maintenant quel effet produira sur les deux
chambres du parlement l'arrangement ministériel. L'opinion la plus
généralement répandue est que le cabinet ne s'est pas fortifié par
l'adjonction de ceux qu'il a appelés dans son sein. Je crois cette
opinion assez fondée.»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 1er juin 1834.

    »Mon prince,

»Pour que vous sachiez bien pourquoi nous vous envoyons copie d'une
nouvelle instruction à M. Périer à Bruxelles; il faut vous dire
que, sur une conversation de M. Van de Weyer avec lord Palmerston,
celui-ci a écrit une lettre particulière au roi Léopold, dans laquelle
il approuve le plan de désigner un successeur. Le roi Léopold a envoyé
copie de cette lettre à son beau-père qui me l'a montrée hier; alors
nous avons écrit à Bruxelles, nous fondant non sur ce renseignement
_très confidentiel_, mais sur une dernière lettre de Périer qui
annonçait la reprise de ce plan.

»Comme il résulte de là que lord Grey et lord Palmerston auraient
parlé en sens différent, j'ai cru devoir vous donner ce renseignement:
je vous prie de le considérer comme entre vous et moi seul; le roi
même ignore que je vous en parle.

»Nous attendons l'arrangement ministériel à Londres avec impatience.

»Les Portugais sont d'étranges maladroits avec leurs ratifications
écourtées: je crains bien que nous ne puissions passer outre.»


M. DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Aranjuez, le 2 juin 1834.

    »Prince,

»Voici probablement la dernière gazette relative aux événements de la
guerre portugaise que j'aurai à vous envoyer, car la voilà finie comme
par enchantement cette guerre qu'il y a peu de jours encore, on
regardait comme interminable. C'est vous qui êtes le véritable
vainqueur en cette occurrence.

»Le traité a tout fait. La coopération des Espagnols a bien produit
quelque effet, mais si on ne nous eût pas aperçu comme un corps
de réserve derrière eux, les armes ne fusseut certes pas tombées aussi
promptement des mains des miguélistes[228].

»L'accord signé par le secrétaire de la légation britannique en
Portugal et les généraux de dom Pedro relativement à don Carlos,
n'impose à ce prince aucune des conditions exigées de dom Miguel. Cela
mécontente horriblement ce cabinet-ci qui venait justement de demander
qu'avant de permettre au prétendant espagnol de s'embarquer on
déterminât entre les signataires de la convention du 22 avril le lieu
où il lui serait permis de se retirer. Un tel désir était peut-être en
opposition avec cette convention, mais ici on n'en espérait pas moins
le faire accueillir. Maintenant on craint bien qu'il ne soit trop
tard, mais si on n'obtient pas satisfaction sur ce point, on insistera
avec d'autant plus de force sur la nécessité d'obliger don Carlos,
pour recevoir la pension qui lui est assurée, à faire les mêmes
promesses que dom Miguel. Ceci est plus facile à admettre, mais ce
n'est pas tout: le cabinet espagnol propose en même temps à ses
alliés de déclarer que si les mêmes circonstances qui ont rendu leur
union nécessaire dans le but de pacifier la péninsule venaient à se
reproduire, le traité reprendrait à l'instant même toute sa force et
vigueur.

»M. Martinez de la Rosa vient de rédiger à la hâte et d'adresser à M.
Villiers et à moi une note où les trois points que je viens d'indiquer
sont traités et dont la conclusion est d'inviter la France et
l'Angleterre à assurer à l'Espagne les garanties qu'elle réclame comme
indispensables pour son repos futur. J'aurais voulu vous envoyer cette
pièce sur laquelle Votre Altesse et lord Palmerston vont avoir à
délibérer, mais je suis forcé, faute de temps, à vous engager à en
demander communication à ce ministre...»

  [228] La guerre civile touchait en effet à son terme en Portugal.
  A la suite de la bataille de Santarem (18 fév.), et des succès
  répétés de l'amiral Napier et du comte de Villaflor dans le nord,
  les forces miguélistes se trouvèrent entièrement désorganisées.
  L'intervention espagnole précipita encore les événements. Dom
  Miguel, complètement battu près de Thomar (16 mai), se retira sur
  Evora où il fut cerné et contraint de se rendre à discrétion (26
  mai). Don Carlos qui avait joint ses forces aux siennes partagea
  son sort. Le lendemain (27 mai), dom Pedro publia une amnistie
  générale. Don Carlos fut laissé libre de se retirer sans
  conditions: il s'embarqua à Aldea Gallega avec sa famille et se
  rendit en Angleterre. Quant à dom Miguel il dut signer
  l'engagement de quitter la Péninsule, moyennant quoi il reçut une
  pension de 375 000 francs.--Après la mort de dom Pedro, le
  cabinet portugais prit contre le prétendant des mesures de
  rigueur. Il fut déclaré déchu de tous ses droits civils et
  politiques. Toute tentative de sa part pour rentrer en Portugal
  devait être punie de mort dans les vingt-quatre heures.
  Toutefois, les cortès refusèrent de ratifier ce que ces mesures
  avaient de trop draconien.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 5 juin 1834.

    »Monsieur le comte,

»... Je n'ai pu voir lord Palmerston que pendant quelques instants ce
matin, mais assez de temps cependant pour l'entretenir de la reprise
du projet de pourvoir, par une mesure extraordinaire, à la succession
éventuelle du trône de Belgique. Il m'a avoué qu'après être entré
d'abord dans les idées du roi Léopold à cet égard, il cédait à
l'opinion qu'un ajournement indéfini de cette question était
préférable. Il m'a promis de transmettre demain à sir Robert Adair des
instructions dans ce sens. Il m'a d'ailleurs montré une lettre en date
du 3, qu'il venait de recevoir de cet ambassadeur, qui lui annonçait
en quelques lignes que l'ajournement que nous désirons paraissait
être adopté par le cabinet de Bruxelles lui-même.

»J'ai eu l'honneur, monsieur le comte, en vous envoyant une copie de
la note par laquelle lord Palmerston se proposait de communiquer le
traité de quadruple alliance au corps diplomatique ici, de vous mander
que cette communication devait être faite immédiatement. Il n'en a pas
été ainsi néanmoins, et sur l'opinion émise par l'avocat de la
couronne, le cabinet anglais s'est décidé à retarder la publication du
traité jusqu'à ce qu'il ait reçu les nouvelles ratifications de
Lisbonne. S'il en était temps encore, je crois que vous feriez bien
aussi de suspendre la publication à laquelle j'ai eu le tort de vous
engager prématurément...

»Je puis vous dire que l'escadre anglaise qui a quitté Malte n'a pas
d'autres instructions que celle de se rendre dans les eaux de Smyrne
pour reprendre la station qu'elle y occupe tous les étés.

»On a reçu aujourd'hui des lettres de Lisbonne du 27 mai qui annoncent
que l'infant don Carlos ne s'embarquera pas sur le même bâtiment que
l'infant dom Miguel. Il paraît que le premier de ces deux princes a
demandé à être transporté à Plymouth et de là en Hollande.

»Les nouveaux ministres, lord Auckland[229], M. Spring Rice[230]
et M. Ellice[231] ont prêté serment entre les mains du roi ce matin au
lever de Sa Majesté.

»Le succès que le ministère a eu à la séance de la Chambre des
communes de lundi[232] n'a pas complètement encore rassuré l'opinion
publique; lord Grey lui-même ne peut se défendre d'une inquiétude
assez vive dont on retrouve les traces dans ses discours et dans la
lettre qu'il a écrite à la députation de cent cinquante membres de la
Chambre des communes qui lui avait remis une adresse pour le presser
de rester au ministère.»

  [229] Lord Auckland faisait déjà partie du précédent cabinet
  comme président du bureau du commerce.

  [230] Thomas Spring Rice, né en 1790, député aux Communes en
  1820, sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1827. En 1830, il
  devint secrétaire de la Trésorerie dans le cabinet Grey et en
  1834, ministre des colonies. En 1835 il fut nommé chancelier de
  l'échiquier. Il se retira en 1839 et fut nommé pair d'Angleterre
  avec le titre de baron Monteagle. Il reçut en même temps la
  charge de contrôleur de la chambre du Trésor.

  [231] Edouard Ellice, né en 1781, industriel et homme d'État
  anglais. Après avoir occupé de hauts emplois dans la compagnie
  des fourrures de la baie d'Hudson, il entra dans la vie
  politique, fut élu député en 1830, fut secrétaire de la
  Trésorerie dans le cabinet Grey, puis secrétaire d'État à la
  guerre, de juin à novembre 1834. En 1836, il fut chargé d'une
  mission extraordinaire à Paris. Il rentra ensuite dans la vie
  privée jusqu'à sa mort (1869).

  [232] C'est à cette séance qu'avait été discutée la motion de M.
  Ward. A la suite d'un discours de lord Althorp, elle avait été
  rejetée par la question préalable par 396 voix contre 120.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 juin 1834.

    »Mon prince,

»Il nous paraît ici que M. Grant[233] a été bien officieux et bien
prompt quant à don Carlos. S'il l'eût laissé vingt-quatre heures de
plus menacé par Rodil, on aurait eu une convention avec lui à peu
près semblable à celle qu'a souscrite dom Miguel.

»Quoi qu'il en soit, le traité a bien atteint son but: l'expulsion des
deux prétendants, et don Carlos nous paraît être, sauf quelque chose
d'écrit, exactement dans la même situation que dom Miguel.

»On ne pouvait dans un traité fixer leur résidence future: on ne le
peut davantage dans un supplément de traité. Quant à rendre le traité
permanent, je comprends que Martinez de la Rosa le désire comme action
morale continue sur les partisans de don Carlos; mais il ne faudrait
pas que cela devînt pour nous une nécessité ou une obligation d'une
intervention continue aussi: cela serait embarrassant. Rayneval et
Villiers me paraissent être d'accord cependant qu'il y aurait quelque
chose à ajouter. Si on le veut à Londres, nous n'y ferons pas
d'obstacle, mais nous ne voudrions pas qu'il en résultât pour nous
aucune obligation nouvelle en dehors des termes du traité dont vous
avez si bien saisi l'à-propos et calculé les effets.

»Le duc de Frias a eu l'ordre de nous presser là-dessus. Je lui ai
simplement répondu ce matin que c'était une affaire à traiter à
Londres...»

  [233] Sir John Grant (1804-1850) était secrétaire de légation en
  Portugal. Il faisait fonction de chargé d'affaires en l'absence
  du ministre lord Howard de Walden. Les conditions de la
  capitulation d'Evora avaient été discutées dans une conférence
  entre lui, le général en chef des troupes miguélistes et le comte
  de Saldanha.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 12 juin 1834.

    »Monsieur le comte,

»... J'ai parfaitement compris la nécessité dans laquelle le
gouvernement du roi s'est trouvé de repousser les attaques de quelques
journaux français au sujet de l'échange des ratifications du
traité du 22 avril: il ne pouvait pas agir autrement, et du reste je
ne pense pas que cela, ait aucun inconvénient pour le gouvernement
anglais; on ne m'a pas fait jusqu'à présent la moindre observation à
cet égard, et je suis bien en mesure de répondre à toutes celles qui
pourraient être faites.

»J'ai eu l'honneur de vous transmettre avant-hier la copie d'une note
adressée à lord Palmerston par le marquis de Miraflorès le jour même
où elle m'avait été communiquée. Je n'avais pas encore arrêté mes
idées sur la réponse qu'il serait convenable de faire à cette note et
je n'avais pas pu en entretenir lord Palmerston; c'est seulement hier
que nous en avons parlé[234].

»Je lui ai fait remarquer que nous ne devions pas répondre à cette
communication du gouvernement espagnol autrement que par un refus de
nous mêler de l'affaire qu'il recommande à nos soins: que n'étant
nullement lié à l'égard de cette question par le traité du 22 avril il
y aurait dans mon opinion quelque chose d'odieux de la part des
gouvernements de France et de la Grande-Bretagne à vouloir déterminer
le sort futur des infants don Carlos et dom Miguel après qu'ils se
trouvent expulsés de la péninsule.

»Ces deux princes sont aujourd'hui envers l'Espagne et le Portugal
dans la même situation que tous les prétendants vis-à-vis des pays sur
lesquels ils réclament des droits. L'Angleterre, la France, la Suède
n'ont pas demandé aux autres puissances des garanties contre les
prétendants qui ont pu les inquiéter, et si les gouvernements
d'Espagne et de Portugal croient avoir de justes sujets de crainte
dans l'avenir de la part des deux infants, c'est des cortès qu'ils
doivent réclamer des mesures de rigueur contre les tentatives que ces
princes pourraient faire dans la suite et qui seraient de nature à
troubler la tranquillité de la péninsule.

»Il m'a paru que lord Palmerston partageait ma manière de voir sur
cette question. Il s'éclairera d'ailleurs de l'opinion de son cabinet,
et de mon côté j'attendrai les instructions que j'ai eu l'honneur de
vous demander.»

  [234] Le cabinet de Madrid aurait désiré que les puissances
  signataires du traité de 22 avril s'entendissent pour interdire
  aux deux princes exilés, don Carlos et dom Miguel, de rentrer
  dans la péninsule, et au besoin pour s'assurer de leurs
  personnes. C'était là le but de la démarche de M. de Miraflorès.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, le 12 juin 1834.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»_P.-S._--Mon frère vient de me parler de l'idée qu'on avait eue à
Madrid de faire une déclaration nouvelle sur le traité de la quadruple
alliance. Selon lui, pour lui conserver sa force et son effet, il ne
faut en rien dire surtout dans le moment où son _efficacité_ vient
d'être rendue aussi évidente, et il faut s'abstenir de toute
déclaration confirmative ou explicative parce que tout acte de ce
genre infirmerait au lieu de confirmer, et que, de plus, on pourrait
l'attribuer soit au regret que l'affaire se soit arrangée sans qu'on
ait eu besoin des troupes ou armées françaises, soit au désir de se
préparer des prétextes pour les faire marcher plus tard.

»Il me charge de vous dire qu'il en a causé hier avec lord Granville
qui a paru très satisfait des dispositions que notre cher roi lui
a manifestées, ce qui était d'autant plus à propos, m'a dit le roi,
qu'à Madrid l'affaire a pris un faux pli et qu'il devenait plus
difficile à chaque délai de parvenir à l'effacer...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 13 juin 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai eu l'honneur de vous expédier une dépêche télégraphique en même
temps que celle-ci: elle vous annonce l'arrivée de don Carlos à
Portsmouth, sur laquelle je n'ai pas jusqu'à présent d'autres détails
à vous transmettre.

»J'ai reçu ce matin la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 11, et je me suis empressé de voir lord Palmerston et lord
Grey pour conférer avec eux sur les points qui y étaient traités. Ils
avaient reçu des lettres de M. Villiers qui sont parfaitement d'accord
avec la dépêche de M. de Rayneval dont vous aviez bien voulu m'envoyer
une copie. Les deux ministres étaient donc au courant des désirs et
des prétentions du gouvernement espagnol, quand je suis venu m'en
entretenir avec eux.

»Nous avons examiné ensemble tout ce qu'il était possible de faire
dans cette circonstance et j'ai pu reconnaître bientôt que vos
prévisions s'étaient réalisées et que le gouvernement anglais ne
voulait pas aller au delà des stipulations du traité du 22 avril. Lord
Palmerston m'a positivement dit que quand les nouvelles ratifications
portugaises de ce traité auraient été échangées, il considérerait le
traité comme complété dans son exécution aussi bien que dans sa forme
et qu'il ne croyait pas que l'action de l'Angleterre dût s'étendre
plus loin que les engagements contractés par l'acte du 22 avril.
Il a ajouté qu'il avait l'intention de répondre à la note de M. de
Miraflorès et aux demandes adressées à M. Villiers par M. Martinez de
la Rosa en déclarant que le gouvernement anglais ne pouvait intervenir
dans les questions qui lui avaient été soumises et que si le
gouvernement espagnol croyait avoir quelques arrangements à négocier
avec l'infant don Carlos, c'était un négociateur espagnol qu'il devait
charger de traiter directement avec ce prince.

»D'après les instructions que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, je n'ai pas cru devoir insister près des deux ministres
anglais en faveur des demandes de l'Espagne, et je me suis borné à
leur dire que je vous rendrais compte de ma conversation avec eux.

»Mon opinion que vous avez pu déjà pressentir par ma dépêche d'hier,
monsieur le comte, s'accorde, je l'avoue, avec celle de lord Grey et
de lord Palmerston, et si je regrette avec vous qu'on n'ait pas imposé
quelques conditions plus positives à l'infant don Carlos, je n'en
reste pas moins persuadé qu'aujourd'hui on ne peut plus traiter avec
ce prince que de gré à gré.»


M. DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Madrid, le 14 juin 1834.

    »Prince,

»La régente a voulu vous marquer sa reconnaissance du traité du 22
avril. M. de Florida-Blanca est chargé de vous remettre en son nom les
insignes de l'ordre de Charles III. Je me trouve très honoré d'être
par là votre confrère en chevalerie; mais comme il ne faut ôter à
personne ce qui lui appartient, je dois déclarer que je ne suis pour
rien dans cette royale résolution. L'honneur en revient tout entier à
M. Martinez de la Rosa, si ce n'est à Sa Majesté elle-même.

»Ce ministre reçoit en même temps la même décoration.

»J'ai à vous remercier de l'envoi que vous m'avez fait des pièces
relatives à la ratification portugaise. Y a-t-il eu là ignorance ou
mauvaise foi? Heureusement on est dispensé d'agiter cette question par
la promptitude du dénouement du triste drame qui se jouait en
Portugal. Vous aurez vu que l'amnistie convenue à Evora-Monto se
rapprochait beaucoup de celle dont vous avez arrêté le projet à
Londres.

»Les troupes espagnoles sont déjà rentrées en Espagne on les dirige
sur la Biscaye. Il est plus à souhaiter qu'à espérer qu'à leur
approche les armes tombent des mains des insurgés, comme elles sont
tombées de celles des miguélistes. Si cela arrive, ce sera encore un
miracle dû au traité.

»Nous avons appris aujourd'hui le succès que le ministère reformé a
obtenu dans la Chambre des communes. Cela est de bon augure. Ici,
comme chez nous, on ne parle que d'élections. Dieu veuille qu'elles
soient bonnes dans les deux pays!

»Je crois que nous aurons très incessamment le comte Toreno[235] comme
ministre des finances.»

  [235] José Maria Queipo e Llano, comte de Toreno, homme d'État et
  historien espagnol. Né en 1786, il fut en 1808 l'un des chefs de
  la guerre de l'indépendance dans les Asturies, et fut élu aux
  cortès de Cadix. Proscrit en 1814, il se réfugia en France,
  revint en Espagne quelques années après, fut élu député en 1820,
  mais dut s'expatrier de nouveau en 1823. Il fut nommé ministre
  des finances en 1833, puis ministre des affaires étrangères et
  président du conseil en 1835, mais se retira au bout de peu de
  mois. Il mourut à Paris en 1843.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 16 juin 1834.

    »Monsieur le comte,

»... J'ai vu avec plaisir que le gouvernement du roi avait adopté, sur
les dernières propositions du cabinet de Madrid, un parti qui
s'accorde entièrement avec les vues du ministère anglais. Vous aurez
pu juger par mes dépêches que j'étais toujours resté, à cet égard,
dans les bornes que vous me prescrivez, et dans lesquelles je continue
à croire que nous ferons bien de nous maintenir.

»J'avais fait connaître à M. de Miraflorès, en réponse à la note qu'il
m'avait adressée, l'opinion que j'avais eu l'honneur de vous exprimer
par ma dépêche numéro 63, et comme le ministre d'Espagne avait reçu
une réponse du même genre de lord Palmerston, il s'est décidé à se
rendre à Portsmouth pour négocier directement avec don Carlos.

»Les offres qu'il devait faire à ce prince au nom de son gouvernement
consistaient dans une pension de trente mille livres sterling
moyennant laquelle l'infant prendrait des engagements semblables à
celui qu'on a fait souscrire à dom Miguel. Le prétendant espagnol
devrait de plus renoncer à aller habiter Rome, où on craint que son
séjour en ce moment n'exerce une fâcheuse influence sur le
gouvernement papal, si mal disposé déjà pour l'Espagne.

»M. de Miraflorès était parti avant-hier pour remplir sa mission et
lord Palmerston avait expédié de son côté à Portsmouth M. Blackhouse,
l'un des sous-secrétaires d'État des affaires étrangères; celui-ci
était chargé d'offrir à don Carlos tous les services qu'il est au
pouvoir du gouvernement anglais de lui rendre, à l'exception toutefois
d'un prêt d'argent, sur le refus duquel ce gouvernement se montre
inébranlable. Il devait, en même temps, sonder les dispositions de
l'infant au sujet des propositions de M. de Miraflorès. On a pensé que
le refus d'argent était le meilleur appui que le cabinet anglais pût
donner au négociateur espagnol, parce qu'on supposait que l'infant et
sa suite composée de plus de soixante personnes, se trouvaient dans le
dénûment le plus complet.

»Il n'en a pas été ainsi cependant, et M. Blackhouse vient de mander à
lord Palmerston que don Carlos ne désirait pas continuer son voyage
pour le moment; qu'il voulait, au contraire, débarquer immédiatement
et avec l'intention de rester quelque temps en Angleterre. Il ne veut
pas entendre parler des propositions de M. de Miraflorès; d'après son
langage, il ne renonce à rien et ne cessera jamais de faire valoir ses
droits; et il ne veut pas consentir à recevoir un écu sous la
condition de se soumettre à un engagement restrictif quelconque.

»Lord Palmerston attribue cette résistance de l'infant aux conseils de
la princesse de Beira et de l'évêque de Léon, qui sont à bord du
_Donegal_; et, sans se dissimuler le mauvais effet que cela peut avoir
sur les insurgés du nord de l'Espagne, il n'y attache pas cependant
une grande importance.

»D'après les réponses de don Carlos à M. Blackhouse, le marquis de
Miraflorès a renoncé à voir le prince auquel il avait écrit la lettre
et le projet de transaction dont je joins ici les copies et il est de
retour à Londres.

»Don Carlos a fait venir à Portsmouth M. de Sampayo, qui remplissait
les fonctions de consul général de dom Miguel, chargé de lui retenir
une maison pour quinze jours à Portsmouth et de lui chercher une
campagne dans les environs de Londres. Mais le fait le plus
remarquable et qui paraît positif, c'est que l'infant a entre les
mains de M. de Saraïva, ministre de dom Miguel à Londres, un crédit
d'un million de francs qui a été envoyé par M. de Blacas. On doit en
conclure que tout était préparé en cas d'événement, et que c'est en
Angleterre que don Carlos fixera son séjour, pour quelque temps du
moins. Il est bien entendu que le gouvernement anglais n'y mettra
aucune opposition; il voit même cette résolution sans trop de
mécontentement, dans la pensée qu'il pourra surveiller plus facilement
ses démarches et les menées de ses partisans.

»La nouvelle de la révolution républicaine de Lisbonne, annoncée
pompeusement par quelques journaux, n'était qu'une fraude employée par
des joueurs de Bourse, qui ont tiré parti de quelques cris proférés au
théâtre, en présence de dom Pedro, et contre son gouvernement, pour
avoir laissé échapper dom Miguel. Je ne sais pas si un esprit aussi
violent d'animosité de la part du peuple portugais justifie le décret
par suite duquel tous les couvents sont abolis au Portugal et dans
toutes les possessions portugaises. Ce décret, quelque utile qu'il
puisse être en soi, me paraît avoir été rendu prématurément et
pourrait bien produire de nouveaux troubles dans le pays; le
gouvernement, à peine affermi, a commis au moins une imprudence en
provoquant le clergé tout entier uni aujourd'hui dans sa haine contre
lui, et il est impossible de ne pas reconnaître dans ce nouvel acte de
dom Pedro le mauvais esprit qui l'a dirigé depuis deux ans.

»On annonce la prochaine arrivée en Angleterre du duc de Palmella; il
vient de Lisbonne avec l'amiral Parker qui quitte le commandement de
la station du Tage, dans lequel il est remplacé par sir William
Gage[236].

»Quelques personnes disent que le voyage du duc de Palmella n'a pas
d'autre but que des affaires particulières, mais on a peine à se
persuader qu'il ne soit pas motivé par des raisons politiques.»

  [236] Sir William Hall Gage, né en 1777, entra dans la marine à
  dix-neuf ans, et eut une carrière des plus brillantes. Il devint
  lord de l'amirauté en 1841, fut promu amiral en 1862, et mourut
  en 1865.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope-Street, 16 juin 1834.

    »Mon cher prince,

»Blackhouse me mande que don Carlos ne désire pas continuer son voyage
pour le moment; qu'au contraire, il veut débarquer tout de suite et
avec l'intention de rester ici «quelque temps».--Quant aux
propositions de Miraflorès, il ne veut pas en entendre parler; il ne
renonce à rien: il ne cessera jamais de faire valoir ses droits, et il
n'acceptera pas un seul écu à condition de rester tranquille. Il
paraît que son courage s'est merveilleusement rétabli depuis que la
baie de Biscaye se trouve entre lui et Rodil.

»Tout ceci est assez naturel et fort peu important. Le seul résultat
en sera que l'Espagne économisera trente mille livres sterling
par an et que sa tranquillité intérieure n'en souffrira pas du tout...

    »Tout à vous.

    »PALMERSTON.

»_P.-S._--La réponse de don Carlos ne veut dire que ceci: L'évêque de
Léon et la princesse de Beira sont avec moi.»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 juin 1834.

    »Mon prince,

»Rouen[237] me mande du 28 mai que l'escadre anglaise était à Nauplie
et qu'elle portait _quinze cents hommes de troupe_ et six pièces de
campagne. L'amiral parlait d'aller vers les Dardanelles, mais
attendrait encore quelques jours des nouvelles de Malte.

»Cette demi-mesure me paraît singulière, mais s'accorde avec le
langage que jusqu'à la date du 30 mai tenait à Constantinople lord
Ponsonby. Je suis porté à croire que, depuis, il aura modifié ce
langage et même qu'il aura déconseillé à l'amiral de réunir ses
vaisseaux sur la côte d'Asie. En tout cas, la Russie va en prendre
prétexte pour rester armée et nous serons constamment en échec.

»Un Russe, nommé Mayenvorth, qui fait ici son métier, dit partout
avoir reçu de Medem l'assurance que s'il entre encore un vaisseau
anglais dans la Méditerranée les Russes iront au Bosphore. Il
faut savoir que leur position maritime dans la mer Noire n'est
garantie que par les châteaux du Bosphore, car Sébastopol n'est pas en
état de défense par mer...»

  [237] Le baron Rouen était alors ministre de France en Grèce.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 23 juin 1834.

    »Mon prince,

»Sainte-Aulaire mande qu'il y a eu grand bruit à Vienne au sujet de
l'escadre anglaise qui a paru dans l'Archipel. Pozzo en était très
préoccupé, et je me suis tué à lui faire considérer ce mouvement sous
son véritable point de vue: une promenade navale qu'un nouvel amiral
s'est cru en droit et en devoir de faire sans but politique. Je
suppose du moins que c'est cela.

»Les affaires de Suisse se compliquent. Rumigny[238] n'est pas
toujours adroit. Le ministre de Sardaigne me disait hier que son
cabinet se déclarant satisfait du langage de la députation, tout
tombait de soi-même, lorsqu'une nouvelle note est venue raviver la
question[239].

»Nous écrivons en Égypte qu'on se décide à remplir les engagements
contractés envers la Porte, et d'ôter là tout prétexte. Tout ce bruit
aboutira à donner aux Russes un prétexte de rester armés dans la
mer Noire et à nous tenir ainsi en échec de ce côté.

»Nos élections sont très bien. Sur cent trente nominations connues à
cette heure, l'opposition en a perdu vingt-quatre remplacées
convenablement. Nous aurons deux légitimistes à Marseille[240].»

  [238] Le comte de Rumigny, alors ministre de France en Suisse.

  [239] Une députation suisse s'était rendue auprès du roi de
  Sardaigne, au cours d'un voyage que ce prince faisait en Savoie,
  pour lui témoigner les regrets du gouvernement suisse de
  l'échauffourée du mois de février (Voir page 392, note). Le roi
  l'avait fort bien accueillie, ce qui n'empêcha pas le cabinet de
  Turin d'adresser le 20 juin une note au directoire, pour se
  plaindre de l'insuffisance des mesures de police qu'il avait
  prises.

  [240] Élections générales du 22 juin. L'opposition républicaine
  en sortit considérablement diminuée. Par contre, le parti
  légitimiste obtint une vingtaine de sièges.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 26 juin 1834.

    »Monsieur le comte,

»... J'ai cherché lord Palmerston ce matin et je viens d'avoir avec
lui un entretien...

»Il m'a avoué que M. Morier[241], tout en partageant les vues qui
dirigeaient notre ambassade en Suisse, n'était cependant pas tout à
fait d'accord avec M. de Rumigny sur la marche qu'il convenait de
suivre. M. Morier pense qu'il faut employer une grande prudence et de
l'habileté pour maintenir la diète helvétique sur le terrain où elle
s'est placée vis-à-vis des puissances limitrophes.

»Lord Palmerston, en faisant valoir les raisons exposées par M.
Morier, m'a néanmoins dit qu'il comprenait toute l'importance qu'il y
avait dans les circonstances actuelles, à ce que la France et
l'Angleterre se montrassent unies sur toutes les questions. Il
désire que vous soyez bien convaincu qu'à cet égard il apprécie les
considérations développées dans votre dépêche.

»Il m'a en même temps donné l'assurance qu'il allait écrire non
seulement en Suisse, mais encore aux ministres d'Angleterre à Turin, à
Stuttgard et à Munich, pour les charger de faire aux gouvernements
près desquels ils sont accrédités des représentations dans le sens que
nous désirions.

»Comme il a cru remarquer, d'après les rapports de lord Minto, que M.
Ancillon surtout avait adopté des idées très erronées sur les affaires
de Suisse, il se propose de faire arriver aussi à Berlin des
observations qui, il l'espère, pourront produire un bon effet. J'ai
lieu de croire que les instructions de lord Palmerston aux différents
ministres que je viens d'indiquer, seront expédiées par le courrier de
demain...

»... Il (lord Palmerston) m'a communiqué les dernières lettres de lord
Ponsonby, qui s'accordent presque identiquement avec celles de notre
ambassadeur. J'ai pu juger que les nouvelles apportées par ces
dépêches préoccupaient fortement le gouvernement anglais...

»... J'ai obtenu de lord Palmerston qu'il transmettrait à Alexandrie
des instructions pour qu'on fît comprendre à Méhémet-Ali qu'il devait
mettre un terme à ses exigences envers la Porte. On aura de la peine à
faire entendre raison au vice-roi, sur la question de l'arriéré que
réclame le sultan, car il paraît que rien n'a été écrit à ce sujet
dans la convention de Kutaya, et que ce qui était relatif à l'arriéré
a été convenu verbalement; mais le colonel Campbell sera chargé
d'insister sur ce point, en même temps que sur celui des districts
dont Ibrahim demande la remise.

»J'ai prié lord Palmerston de me donner de nouveaux éclaircissements
sur les mouvements de la flotte anglaise dans l'Archipel, et il m'a
fait la même réponse que celle que j'ai eu l'honneur de vous
transmettre il y a peu de temps. L'Angleterre, m'a-t-il dit, croit
qu'il est nécessaire pour sa sûreté dans l'état présent de l'orient,
d'entretenir une flotte dans l'Archipel.

»Cette flotte qui hiverne à Malte fait tous les étés une course
d'exercice, et rien n'a dû être changé cette année à l'usage
précédemment établi. Du reste, le gouvernement anglais se verrait avec
plaisir déchargé de la dépense considérable et de l'entretien de cette
flotte, et il suffirait pour cela qu'on mît fin aux intrigues qui
agitent l'Orient.

»Les dernières dépêches venues de Lisbonne et qui sont du 9 affirment
que les erreurs commises dans les ratifications portugaises du traité
du 22 avril ne sont point l'œuvre de la mauvaise foi, et que nous ne
tarderons pas à recevoir de nouvelles ratifications aussi complètes
que nous étions en droit de les demander.»

  [241] Sir Robert Morier, littérateur et diplomate anglais, né en
  1790, était alors ministre en Suisse.

    «Londres, le 6 juillet 1834.

»J'ai eu l'honneur de vous annoncer par ma dernière dépêche que je
ferais usage des observations que vous aviez bien voulu me communiquer
sur l'effet que produisaient près de plusieurs cabinets les mouvements
de la flotte anglaise dans la Méditerranée.

»J'ai vu hier lord Palmerston assez longtemps, et après lui avoir fait
part de vos réflexions et des détails contenus dans la dépêche de
l'amiral Roussin, j'ai cru devoir l'aborder de nouveau ouvertement sur
la question d'Orient qui à bon droit préoccupe en ce moment tous
les cabinets. Après avoir passé en revue avec lui les différentes
phases de cette question, j'ai conclu en établissant que dans mon
opinion, il y avait aujourd'hui pour la France et la Grande-Bretagne à
prendre un des deux partis suivants: ou d'adopter les mesures
indiquées par l'amiral Roussin en attaquant les établissements
maritimes russes dans la mer Noire, et ceci était la guerre; ou de
persister à faire tout pour le maintien de la paix générale, et alors
il fallait éviter autant que possible les demi-mesures, les motifs
fondés d'inquiétude pour les autres puissances, et se tenir dans une
ligne de conduite ferme, mais modérée et conciliatrice.

»J'ai laissé de côté le premier parti qu'il n'est pas nécessaire de
discuter en ce moment et qui d'ailleurs devrait avant tout être
précédé d'un traité d'alliance offensive entre l'Angleterre et la
France.

»Je me suis donc attaché principalement à ma seconde disposition, et
j'ai rappelé les considérations que j'avais déjà développées dans mes
conversations précédentes au sujet des mouvements de la flotte
anglaise dans la Méditerranée. J'ai dit que ces mouvements ne
pouvaient avoir qu'un effet bien douteux sur le cabinet de
Saint-Pétersbourg; qu'ils n'étaient en définitive qu'une démonstration
dont il était aisé de prévoir l'issue, et que dans ces sortes
d'affaires, une demi-mesure sans résultat était plus nuisible
qu'utile.

»Prenant enfin la question dans l'intérêt purement français, j'ai fait
comprendre à lord Palmerston que le gouvernement du roi ayant sans
cesse à répondre aux questions des représentants d'Autriche, de Prusse
et de Russie à Paris, sur l'affaire que nous traitions en ce moment,
ne pouvait se défendre d'éprouver quelque inquiétude de toute
entreprise dans la mer Noire dont il devrait répondre sur le Rhin; que
nous avions pensé qu'un traité purement défensif entre nous et
l'Angleterre aurait servi à intimider la Russie et ses alliés beaucoup
mieux que des promenades maritimes: qu'il avait fallu renoncer à ce
moyen puisqu'il répugnait pour le moment au cabinet anglais, mais que
ce cabinet ne devrait pas à son tour s'étonner si nous agissions avec
précaution et réserve dans une affaire dont les conséquences étaient
aussi importantes pour nous; que si nous ne croyions pas nécessaire,
par exemple, d'envoyer notre flotte dans l'Archipel cette année-ci (et
à cet égard, je ne connais pas la disposition de notre gouvernement),
le gouvernement anglais devrait en trouver l'explication dans les
efforts que nous faisions déjà en entretenant une armée de terre très
considérable.

»Lord Palmerston m'a d'abord exprimé ses regrets des difficultés qui
s'étaient opposées jusqu'à présent, et qui s'opposaient encore à la
conclusion du traité dont je l'avais si souvent entretenu.

»A la manière dont il s'est expliqué, j'ai pu juger, comme j'ai déjà
eu l'honneur de vous l'écrire, que ces difficultés ne venaient pas de
lui, et que c'était plutôt dans le cabinet qu'il trouvait de la
résistance. Je ne serais même pas surpris que le gouvernement anglais
ne revînt dans un temps peut-être prochain de ses refus réitérés et
qu'il ne consentît à faire un traité dont les avantages sont si
évidents.

»Reprenant ensuite mes observations sur l'inutilité des mouvements de
la flotte anglaise, lord Palmerston a reproduit les considérations que
je rapportais dans ma dernière dépêche, et qui tendraient à prouver
que les inquiétudes manifestées par la Russie et l'Autriche
témoignent assez l'importance que ces puissances attachent aux
démonstrations maritimes de l'Angleterre; il est toujours convaincu de
l'efficacité de ces démonstrations, et je doute qu'on rappelle la
flotte anglaise avant la fin de l'été.

»Lord Palmerston est convenu toutefois que l'exposé de la situation
particulière de la France que je venais de lui faire était exact, et
que nous pouvions avoir des motifs de ne pas agir de même que
l'Angleterre dans telle circonstance donnée et réciproquement. J'ai
pensé que le point essentiel pour nous serait de conserver notre
liberté d'action dans cette affaire: c'est pourquoi je lui ai demandé
catégoriquement si son gouvernement désirait que notre flotte parût
aussi cette année dans l'Archipel.

»Il m'a répondu que, quelque satisfaisant que ce mouvement de notre
part pût être pour l'effet général, son gouvernement ne le réclamait
pas positivement. Nous en sommes restés là sur cette question,
monsieur le comte, et le résultat de ma conversation a été de me faire
connaître que l'Angleterre était déterminée à maintenir en ce moment
ses armements maritimes dans la Méditerranée, mais que nous n'étions
nullement obligés de suivre son exemple.

»J'insisterai sur ce dernier point parce que je crois qu'en effet
notre flotte dans la Méditerranée pourrait sans inconvénient peut-être
ne pas sortir pendant cette saison actuelle.

»Le cabinet anglais n'aura pas lieu de s'en plaindre, puisqu'il ne
nous a pas formellement invités à mettre nos vaisseaux en mer, et que
d'ailleurs nous entretenons une armée considérable qui serait d'un
grand poids dans la balance, si plus tard on devait en venir à une
rupture ouverte dans l'Orient. Ce serait au moins un équivalent
de la flotte anglaise, car il est indubitable qu'alors la guerre se
ferait sur le Rhin autant que dans la mer Noire.

»Cette raison, qui nous justifie très bien aux yeux de l'Angleterre,
ne me paraît pas devoir être moins puissante devant les Chambres et
devant l'opinion publique en France.

»Nous devons espérer de plus que les cabinets du Nord nous sauraient
quelque gré d'éviter une démarche qui d'ailleurs est superflue pour
démontrer l'union de l'Angleterre et de la France aujourd'hui qu'elle
est constatée d'une manière si éclatante aux yeux de l'Europe.»

    «Londres, le 7 juillet 1834.

»... J'ai appris avec beaucoup de satisfaction que les affaires de
Suisse avaient pris une meilleure tournure; il est à espérer que les
tracasseries du cabinet autrichien cesseront devant les résolutions
définitives de la diète helvétique. Celles-ci seront sans doute
conçues dans des termes assez conciliants pour offrir aux
gouvernements d'Autriche, de Sardaigne, de Bavière, de Wurtemberg et
de Bade un moyen honorable de revenir sur les singulières prétentions
qu'ils avaient mises en avant.

»Vous avez vu que lord Palmerston s'était exprimé avec le chargé
d'affaires d'Autriche de manière à le convaincre que l'Angleterre ne
s'était point séparée de nous dans cette question. Lord Palmerston a
compris qu'il s'agit ici, comme vous le faisiez très bien remarquer,
monsieur le comte, des principes sur lesquels repose l'alliance de la
France et de la Grande-Bretagne. L'Autriche a voulu essayer jusqu'à
quel point nos deux cabinets supporteraient ses exigences; il
était utile qu'elle nous trouvât bien résolus dans ce premier essai.

»J'ai communiqué à lord Palmerston la note que vous avez chargé M.
Alleye[242] de remettre à la diète germanique en réponse à celle du 12
juin. Il m'a beaucoup remercié de cette communication, et il juge la
note si parfaitement convenable qu'il se propose de faire répondre M.
Cartwright[243] à peu près dans les mêmes termes.

»Votre manière d'envisager la lutte entre le comte d'Armansperg[244]
et les autres membres de la régence est complètement partagée par le
cabinet anglais qui continuera à appuyer de tous ses efforts le comte
d'Armansperg[245]. Je suis porté à croire que le roi de Bavière
lui-même maintiendra le comte à la tête de la régence, attendu qu'il
désire ainsi que M. de Gise, son ministre des affaires étrangères,
tenir M. d'Armansperg éloigné de la Bavière aussi longtemps que
possible.

»Je viens d'être prévenu par le ministre de Portugal à Londres qu'on
avait remis le 21 juin à M. le baron Mortier les nouvelles
ratifications portugaises au traité du 22 avril. Aussitôt qu'elles
vous seront parvenues, monsieur le comte, vous voudrez bien remettre
les anciennes à M. le chevalier de Lima[246] qui est chargé de les
renvoyer en Portugal. Je suis bien aise que cette affaire se soit
heureusement arrangée par les moyens que nous avons employés; elle
nous avait fort embarrassés à l'époque des échanges.

»L'infant don Carlos est établi avec toute sa famille dans sa nouvelle
résidence près de Londres; il y a été visité par le ministre des
Deux-Siciles[247] et par un grand nombre de tories. La plupart de ceux
qui l'ont vu ont été surpris de son ignorance de sa propre position et
de ses intérêts. Il reçoit le titre de roi, et son fils aîné celui de
prince des Asturies, de toutes les personnes qui s'en approchent...

»Je viens de recevoir la lettre par laquelle vous me faites l'honneur
de m'annoncer que le roi a eu la bonté de m'accorder un congé, dont je
ne profiterai probablement qu'après la séparation du parlement.»

  [242] Le baron Alleye de Ciprey, alors ministre de France près la
  Confédération germanique.

  [243] Ministre d'Angleterre près la Confédération germanique. Il
  avait été précédemment commissaire de la conférence de Londres à
  Bruxelles.

  [244] Joseph Louis, comte d'Armansperg (1789-1853), homme d'État
  bavarois. En 1814, il avait été plénipotentiaire de Bavière au
  congrès de Vienne, il fut en 1832 nommé, par le roi de Bavière,
  président du conseil de régence de Grèce.

  [245] Un conseil de régence avait été nommé en Grèce par le roi
  de Bavière pour gouverner pendant la minorité du roi Othon. Il se
  composait du comte d'Armansperg, président, du conseiller de
  Maurer et du général Heydeck. La discorde ne tarda pas à éclater
  au sein du conseil. On reprochait au comte d'Armansperg de
  concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, de favoriser outre
  mesure l'influence anglaise et de s'aliéner l'esprit public en
  nommant des Bavarois à tous les emplois. Le 2 mai, le général
  Heydeck et M. de Maurer tentèrent une sorte de coup d'État et
  prirent une suite de décisions qui enlevaient à leur président
  l'administration des finances et la direction des affaires
  étrangères. Mais le roi de Bavière soutint M. d'Armansperg et
  rappela M. de Maurer qui fut remplacé par M. de Kobell,
  conseiller d'État bavarois. Le général Heydeck dut céder, et M.
  d'Armansperg reprit la présidence du conseil avec tous les
  pouvoirs et les prérogatives qu'il s'était attribués.

  [246] Louis-Antoine d'Abreu e Lima, vicomte de Carreira,
  diplomate portugais, né en 1785, plénipotentiaire au congrès de
  Vienne, secrétaire de légation et chargé d'affaires à
  Pétersbourg, puis ministre à La Haye de 1824 à 1830. Il fut
  accrédité à Paris en 1833.

  [247] Le comte de Ludolf.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

[_Dépêche télégraphique._] «Londres, le 9 juillet 1834.

»Lord Grey et lord Althorp ont offert leurs démissions au roi. Elles
ont été acceptées. Le roi a fait appeler lord Melbourne qui paraît
destiné à former le nouveau cabinet[248].»

  [248] Le cabinet anglais était profondément ébranlé depuis le
  précédent remaniement. Aussi, lorsqu'au mois de juillet de
  violents débats s'engagèrent à la Chambre des communes au sujet
  du renouvellement du bill de coercition pour l'Irlande, lord
  Althorp, chancelier de l'Échiquier, s'apercevant qu'il n'avait
  plus l'autorité nécessaire pour faire adopter par les députés le
  projet du gouvernement, préféra donner sa démission sans même
  attendre qu'il eût été mis en minorité. Lord Grey, qui depuis
  plusieurs mois aspirait à la retraite, profita de cette
  circonstance et se retira des affaires.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 14 juillet 1834.

    »Monsieur le comte,

»... Depuis quelques jours, le bruit du départ de don Carlos pour
l'Espagne s'était répandu à Londres, mais les détails qu'on donnait
sur cet événement étaient tellement vagues et contradictoires qu'il
était difficile d'y ajouter foi. Aujourd'hui même que l'événement est
hors de doute, on ne s'accorde pas sur la manière dont il a eu lieu.
D'une part, on soutient que l'infant s'est embarqué à bord du bâtiment
anglais _The United Kingdom_ pour un port du nord de l'Espagne. Ceci
est le rapport fait par la police anglaise; mais, d'autre part, le
ministre d'Espagne croit avoir la preuve que l'infant est parti de
Londres le jour même où les gazettes anglaises annonçaient qu'il
avait assisté avec toute sa famille à une représentation du Théâtre
Italien; qu'il s'est rendu à Paris, accompagné du général Moreno et
d'un Français[249] qui a organisé toute l'entreprise, et que de là le
prince et ses deux compagnons ont continué leur route vers la
frontière d'Espagne, où des intelligences préparées par M.
Calomarde[250] doivent leur avoir assuré une libre entrée en Espagne.

»Je vous rapporte les faits qui m'ont été communiqués par lord
Palmerston et par le marquis de Miraflorès sans pouvoir vous indiquer
quels sont ceux vraiment exacts, car dans les affaires de cette nature
qui concernent presque exclusivement la police, il est difficile de
discerner d'abord la vérité.

»La formation du nouveau cabinet anglais n'est pas encore
définitivement conclue, quoiqu'elle soit à peu près arrêtée. Le roi
avait d'abord chargé lord Melbourne d'essayer de composer un ministère
de coalition. Cette combinaison ayant échoué, Sa Majesté a tenté une
démarche près de lord Grey pour l'engager à rentrer dans les affaires,
mais les instances réitérées du roi n'ayant pu prévaloir sur la ferme
volonté qu'avait lord Grey de se retirer, lord Melbourne a été choisi
pour le remplacer comme premier lord de la Trésorerie. Il paraît que
les autres membres du cabinet seront maintenus à leur poste, et
c'est dans une réunion des ministres ce soir qu'on fera choix du
remplaçant de lord Melbourne au département de l'intérieur. Il
pourrait se faire aussi qu'on eût à choisir un successeur au marquis
de Lansdowne qui persisterait, dit-on, à se retirer. C'est lord Grey
qui seul a pu déterminer lord Althorp à redevenir chancelier de
l'Échiquier et à reprendre par conséquent la direction de la Chambre
des communes.

  [249] M. Auguet de Saint-Sylvain.

  [250] François Thadée Calomarde, homme d'État espagnol, né en
  1775, fut d'abord secrétaire au conseil de Castille, puis
  ministre de la justice en 1824. Il garda son portefeuille
  jusqu'en 1832, se montra zélé partisan du pouvoir absolu, et
  poursuivit activement le parti constitutionnel. A la mort du roi
  Ferdinand, il se rangea du côté de don Carlos et dut quitter le
  pouvoir. Il se réfugia en France d'où il servit quelque temps la
  cause du prétendant; mais il ne tarda pas à se désintéresser de
  la vie politique et se retira à Toulouse où il mourut dans la
  retraite en 1842.

    «Londres, le 15 juillet 1834.

»... Les ministres se sont réunis dans la soirée dans le but de
s'entendre sur les arrangements que rendait nécessaire le choix fait
par le roi de lord Melbourne pour remplacer lord Grey en qualité de
premier lord de la Trésorerie. Je viens d'être informé qu'ils sont
tombés d'accord pour appeler lord Duncannon[251] au département de
l'intérieur en remplacement de lord Melbourne. Lord Duncannon, qui
était commissaire des bois et forêts sans entrée dans le cabinet,
aurait pour successeur sir John Hobhouse[252] qui, lui, deviendrait
membre du cabinet.

»Lord Melbourne est parti ce matin pour Windsor afin de soumettre ces
propositions au roi, mais on ne doute pas qu'elles ne soient agréées
par Sa Majesté.

»Il y aura probablement quelques autres changements de moindre
importance, par suite de la retraite de lord Howick[253], fils de lord
Grey qui occupait le poste de sous-secrétaire d'État au département de
l'intérieur[254].

»On peut donc regarder le cabinet comme reconstitué et se former une
opinion sur ce qu'il est aujourd'hui.

»Je dois commencer par vous dire, monsieur le comte, que la
modification qu'il vient de subir n'altérera en rien les rapports
actuels existant entre la France et l'Angleterre. Lord Duncannon et
sir John Hobhouse ont toujours professé des sentiments qui doivent
rassurer complètement le gouvernement du roi sur ce point.

»Si on examine la situation présente du ministère anglais à l'égard
des affaires intérieures du pays, on ne peut se dissimuler qu'il a
fait une perte irréparable dans lord Grey, dont le noble caractère et
la loyauté reconnue inspiraient de la confiance à ses partisans et
même à ses adversaires. Il est difficile de croire que les opinions
plus prononcées et plus réformatrices des deux nouveaux membres du
cabinet compensent l'éloignement de lord Grey de la haute position
qu'il occupait aux yeux du pays et de l'Europe.

»J'entends dire par des personnes aussi impartiales qu'il est possible
d'en rencontrer au milieu des violences de l'esprit de parti que
la retraite successive, dans ces dernières semaines, de M. Stanley, de
sir J. Graham, du duc de Richmond, de lord Ripon et enfin de lord Grey
a affaibli le ministère à un point qui laisse peu de garantie pour sa
durée future. Il faudrait mieux connaître que je ne puis le faire, les
germes de division qui existeraient, dit-on, toujours dans le cabinet
pour juger jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Ce qui paraît
hors de doute, c'est que la nécessité dans laquelle on se trouve de
faire passer à la Chambre des pairs, avant la fin de la session, le
bill sur l'Église d'Irlande, rend presque inévitable entre les deux
Chambres une collision qui est depuis si longtemps redoutée par le
gouvernement. Fera-t-on alors une nomination de pairs? Cette question,
résolue affirmativement, pourrait bien déterminer encore d'autres
membres du cabinet à se retirer: résolue négativement, on ne comprend
plus comment l'administration pourra marcher entre les volontés
opposées des deux Chambres.

»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur le comte, que mes
observations dans cette circonstance sont de la nature la plus
confidentielle et qu'il est utile au service du roi que rien n'en soit
indiscrètement révélé.

»Je le répète, le cabinet anglais, tel qu'il est reconstitué restera
dans des dispositions amicales pour la France: c'est le point
essentiel pour nous et qui doit guider notre politique, jusqu'à ce que
d'autres circonstances qu'il serait imprudent de préjuger nous mettent
dans le cas de la modifier...

»_P.-S._--On m'informe à l'instant que l'infant don Carlos qui aurait
quitté Londres le 2 de ce mois, serait débarqué le 9 dans un port
de la Biscaye où il aurait reçu un accueil très favorable. Il n'était
accompagné, dit-on, que d'un Français. Je vous transmets cette
nouvelle sans la garantir, car il est impossible, à travers la
diversité des informations qui se succèdent si rapidement, de
reconnaître l'exacte vérité. Cette dernière nouvelle est du reste
parvenue au gouvernement anglais qui y attache confiance. Ce matin
encore, M. de Miraflorès me répétait l'assurance qu'il avait entre les
mains la preuve que don Carlos avait dû traverser la France pour se
rendre en Navarre.»

  [251] John William baron Duncannon of Bessborough (1781-1847).

  [252] John Cam Hobhouse, né en 1785, fut élu député aux Communes
  en 1820. En 1821 il devint secrétaire au département de la
  guerre, puis secrétaire d'État pour l'Irlande, commissaire des
  bois et forêts en 1834 et président du bureau des Indes en 1846.
  Il fut créé pair en 1851 sous le titre de lord Broughton et
  mourut en 1869.

  [253] Henry-Georges Howick, comte Grey, né en 1802, député aux
  Communes en 1826, sous-secrétaire d'État aux colonies en 1830,
  puis au département de l'intérieur, ministre de la guerre et
  conseiller privé en 1835. Il se retira en 1839, mais fut encore
  ministre des colonies de 1846 à 1852. Il succéda à son père à la
  Chambre des lords en 1845 et prit dès lors le titre de comte
  Grey.

  [254] Il faut ajouter également que quelques jours après, le
  comte de Carlisle, lord du sceau privé, donna sa démission et fut
  remplacé par lord Mulgrave. Le cabinet ainsi reconstitué dura
  jusqu'au mois de novembre, époque où les tories rentrèrent au
  pouvoir.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 17 juillet 1834.

    »Mon prince,

»Les observations contenues dans votre lettre concordent parfaitement
avec les réflexions que nous faisons ici sur la composition du cabinet
anglais. Ce qui nous importe le plus, c'est l'assurance du maintien de
la bonne intelligence entre les deux pays. Cela devient très
nécessaire dans les circonstances actuelles.

»On mande de Gênes que, quoique dom Miguel n'ait pas voulu rompre
l'engagement qu'il a souscrit, il sera bientôt tellement renseigné et
excité, qu'il pensera à retourner dans la péninsule, s'il trouve dans
la mort ou la maladie de son frère une occasion favorable[255]. Nul
doute que don Carlos ne l'appelle et ne soit prêt à lui rendre en
Navarre l'hospitalité qu'il en a reçue en Portugal.

»J'ai lu dans _le Globe_ du 15 un article faisant allusion aux suites
qui pourraient être données au traité du 22 avril.

»Nul doute qu'un appel ne nous soit fait de la part de l'Espagne et
j'ai tenu, mon prince, à ce que vous puissiez sonder à l'avance le
cabinet anglais à cet égard...

»... Le maréchal Soult a offert sa démission[256] ce matin; il la
donne sérieusement et définitivement, et dans ce moment le roi cherche
à décider Gérard que la crainte de la tribune et du fardeau fait
encore hésiter. Il pense aussi, je crois, à l'inconvénient d'entrer
seul; il parle de la faiblesse de Jacob. Je ne sais si dans ses
confidences avec Thiers il a été plus loin. Je suis pour ma part tout
prêt à faciliter les arrangements, d'autant plus que je suis seul d'un
avis contraire à celui qui prévaut de faire un long discours
d'ouverture et d'engager par là une discussion d'adresse qui me paraît
inutile, et seulement propre à agiter et à rendre la question du
dehors plus difficile à manier...

»Madame de Dino sera plus habile que Champollion si elle déchiffre
ceci, mais j'ai la main très agitée parce que j'ai un peu de fièvre en
ce moment.»

  [255] Dom Pedro était malade depuis longtemps. Son état empira
  rapidement à partir du mois d'août, et il expira le 24 septembre
  à l'âge de trente-six ans.

  [256] Il y avait une véritable hostilité dans le cabinet entre le
  maréchal Soult et plusieurs de ses collègues, notamment M. Guizot
  et M. Thiers. Une sorte de conspiration s'organisa pour amener le
  maréchal à donner sa démission. On le savait partisan du maintien
  du régime militaire en Algérie. MM. Guizot et Thiers parlèrent
  d'y substituer le gouvernement civil. Le maréchal Soult s'y
  opposa et menaça de se retirer. On le prit au mot et sa démission
  fut acceptée. Quant à l'établissement du gouvernement civil qui
  avait servi de prétexte en cette circonstance, il n'en fut pas
  même question à ce moment.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 17 juillet 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la lettre que je
viens de recevoir de M. le ministre d'Espagne et qui était accompagnée
de la note, également jointe en copie, adressée par ce ministre à lord
Palmerston. Cette note qui est toute empreinte de l'irréflexion d'une
démarche faite, je pense, un peu prématurément, mettra nécessairement
le gouvernement anglais dans le cas de s'entendre avec nous sur la
conduite que les cabinets de Londres et de Paris auront à tenir dans
les circonstances nouvelles où va se trouver l'Espagne. Je vous prie,
monsieur le comte, de vouloir bien me faire connaître à cet égard les
intentions du gouvernement du roi et me donner les directions qui me
sont absolument nécessaires dans une question si importante et qui se
rattache si intimement aux intérêts de la France.

»J'ai accusé réception simplement à M. de Miraflorès de sa note, et
comme il est évident qu'elle est son propre ouvrage et qu'il n'a pas
eu le temps de recevoir des ordres de sa cour, vous croirez sans doute
que nous devons attendre, pour prendre un parti décisif, que le
gouvernement espagnol ait communiqué directement ses vues sur ce
point.

»J'ai l'honneur de vous envoyer un exemplaire du _bill_ rendu dans la
dernière session du parlement sur l'exécution des conventions conclues
entre la France et la Grande-Bretagne pour la répression de la traite.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 juillet 1834.

    »Mon prince,

»Je vous écris du conseil même: l'ordonnance qui nomme le maréchal
Gérard en remplacement du maréchal Soult vient d'être signée et sera
demain au _Moniteur_ avec des explications convenables pour le
maréchal Soult dont, après tout, la retraite est volontaire.

»Nous n'avons pas de nouvelles de la frontière, si ce n'est la
concentration de forces de part et d'autre et les symptômes d'un
engagement prochain.»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 21 juillet 1834.

    »Mon prince,

»Je n'ai pas besoin de vous dire dans quel embarras nous met l'arrivée
de don Carlos en Espagne.

»La reine s'y est passablement discréditée, et son parti se présente
divisé entre elle et sa sœur, au prétendant, aujourd'hui, à la tête
d'une armée.

»D'un autre côté, les plans de finances de Toreno annoncent une
réduction d'intérêt des rentes espagnoles. Ceci touche à une infinité
de petites gens à Paris, qui commencent à jeter les hauts cris.

»C'est sous ces différentes influences que nous allons ouvrir une
discussion publique dans laquelle le traité du 22 avril jouera un
grand rôle par ce qu'il a promis, par ce qu'il a produit d'abord, et
aussi par ce qu'il n'a pas pu prévenir.

»Ou il existe, ou il n'existe plus.--S'il n'existe plus, nous
retombons dans notre première situation vis-à-vis du gouvernement de
la reine: reconnaissance formelle et promesse d'appui et de secours;
et nul doute qu'on ne nous fasse appel en ce sens, avec d'autant plus
de force et peut-être de raison que don Carlos aura traversé en entier
notre territoire.

»Si le traité existe, il y aura vraisemblablement appel aux articles
III et IV[257], et la démarche de M. de Miraflorès est un
avant-coureur de celle que fera le cabinet de Madrid.

»C'est donc le principe qu'il faut décider; nous verrons ensuite pour
les conséquences.

»Vous remarquerez, mon prince, de quelle difficulté va être la
rédaction de la phrase du discours, puis l'adresse. Dans la
discussion, on ne manquera pas de nous dire que l'affaire de
l'Angleterre étant faite quant au Portugal, dom Miguel parti et ayant
signé sa renonciation, nous avons aidé à retirer ses marrons du feu,
puis qu'on nous a plantés là, etc.

»Et puis, songez à tous ces mouvements carlistes sur notre frontière
du Midi, à une restauration carliste en Espagne, lorsque Berryer est
nommé député à Toulouse et à Marseille. J'aperçois déjà dans les
députés ministériels qui nous arrivent des dispositions aigres sur ce
sujet. Et ici nous retrouverons les deux partis ligués dans la Chambre
pour nous accuser de faiblesse et en même temps pour empêcher une
action plus vive de notre part dans le nord de la péninsule; et
notre parti à nous, parti moyen, mobile, niais, accessible à toutes
les fausses idées de dignité nationale, qui blâmera notre
inaction.--Le roi, je le sais, craint les puissances du Nord; il
craint la guerre, il craint d'entrer, ne fût-ce que pour faire
quelques pas, en Espagne. Je la crains aussi, mais il y a bien aussi à
craindre de l'autre côté. Au surplus, nous n'avons aucune demande de
l'Espagne. Seulement, avant qu'elle arrive, je voudrais que nous
fussions d'accord, afin que de nouvelles divisions ne se mettent pas
dans le cabinet, et j'en prévois sur ce sujet important d'assez
prochaines.»

  [257] C'étaient les articles du traité du 22 avril qui
  prévoyaient l'intervention éventuelle de la France et de
  l'Angleterre. Le cabinet espagnol n'y fit appel officiellement
  que l'année suivante (17 mai 1835.)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 21 juillet 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai eu hier une conversation avec lord Palmerston sur les affaires
d'Espagne et sur la nouvelle complication qu'avait créée la présence
de l'infant don Carlos dans les provinces insurgées. Il a reconnu
comme moi _que le but du traité du 22 avril n'était point atteint_ et
a paru frappé surtout de l'observation contenue dans votre dépêche
numéro 63, sur ce que les conséquences de ce traité auraient en
définitive tourné au profit de l'infant, puisqu'il se serait trouvé
transporté au milieu de ses partisans, tandis qu'avant le traité,
l'accès des provinces basques lui était à peu près fermé.

»J'ai fait remarquer à lord Palmerston que, dès qu'il admettait avec
nous que le but du traité n'était pas rempli, il devait aussi lui
paraître nécessaire d'adopter quelque moyen de compléter l'œuvre
que nos deux cours avaient en vue lorsqu'elles l'avaient conclu.

»Sur ce point, m'a-t-il dit, nous ne sommes pas éloignés de penser
qu'il y a _quelque chose_ à faire pour aider la cause de la reine
d'Espagne, mais pour déterminer ce _quelque chose_, il faut connaître
la portée des demandes qui de Madrid seront faites à Paris et à
Londres. Nous allons expédier quelques bâtiments légers sur la côte du
nord de l'Espagne, pour surveiller les mouvements des insurgés; la
présence de notre pavillon sur ce point pourra n'être pas inutile au
gouvernement espagnol, et c'est la seule mesure que nous puissions
prendre jusqu'à ce que le cabinet de Madrid ait demandé un secours
plus direct.

»Le point une fois admis par lord Palmerston que le traité du 22
avril, quoique exécuté à la lettre, ne l'était point dans son
principe, et qu'il y avait _quelque chose_ à faire pour arriver à
cette exécution, je n'ai pas voulu insister davantage et j'aurais même
attendu pour lui en reparler une demande positive venue de Madrid,
lorsque j'ai reçu il y a quelques heures la dépêche que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire sous le numéro 66.

»J'ai jugé, après avoir lu cette dépêche, que l'objet en était trop
grave pour ne pas réclamer de lord Palmerston la confirmation de ce
qu'il m'avait déclaré hier et qui répondait si bien aux questions que
vous m'adressez. L'envoi fait par le gouvernement du roi de bâtiments
devant Saint-Sébastien, Bilbao, Santander, etc., qui s'accorde avec la
mesure prise par le gouvernement anglais, m'offrait d'ailleurs
l'opportunité de revenir sur notre conversation d'hier.

»Lord Palmerston n'a pas hésité à me répéter ce qu'il m'avait
dit, c'est-à-dire _qu'il ne regarderait pas le but du traité du 22
avril comme atteint_, et qu'il y avait de la part de notre
gouvernement et du sien quelque chose à faire pour pourvoir à
l'exécution de cette transaction. Je reproduis ces mômes termes parce
qu'aujourd'hui comme hier ils ont été ceux employés par lord
Palmerston.

»Il m'a informé en outre qu'il venait de recevoir une seconde note de
M. de Miraflorès par laquelle celui-ci renouvelle les demandes
comprises dans la première, et formule quelques-unes des stipulations
qui devraient être insérées dans le nouveau traité ou dans la
convention supplémentaire qu'il faudrait conclure.

»Le marquis de Miraflorès voudrait entre autres qu'on fît entrer un
corps auxiliaire portugais en Espagne, en réciprocité du corps
espagnol qui a poursuivi les deux prétendants en Portugal.

»Lord Palmerston m'a dit qu'il répondrait à cette note comme à la
première en déclinant de prendre aucun parti sur l'objet de son
contenu, jusqu'à ce qu'on ait connaissance des intentions du cabinet
de Madrid, et j'ai insinué que c'était surtout pour la question de
l'entrée d'un corps de troupes portugaises en Espagne, qu'il était
important de connaître les désirs du cabinet de Madrid. Vous pourrez,
ce me semble, sonder déjà M. le chevalier de Lima sur ce point assez
délicat. La mesure prise par le gouvernement anglais de faire tenir
quelques bâtiments sur la côte du nord de l'Espagne ne pourra pas
manquer de produire un bon effet; car, exécutée de concert avec celle
du même genre dont vous me parlez, elle montrera dès le principe que
nous sommes d'accord pour soutenir la cause de la reine.

»Telles sont, monsieur le comte, les seules informations que je sois
en état de vous fournir en réponse aux dernières dépêches que vous
avez bien voulu m'écrire.

»J'y ajouterai une seule réflexion, c'est que dans mon opinion le
gouvernement anglais verrait avec un vif déplaisir toute intervention
armée de notre part en Espagne, et que d'un autre côté, cependant, les
moyens qu'il consentirait à adopter pour secourir la cause de la reine
ne seraient probablement pas de nature à la servir suffisamment; du
reste, tout ceci ne peut être encore qu'hypothétique.»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 25 juillet 1834.

    »Mon prince,

»Les dépêches de Madrid ne sont pas rassurantes et ne donnent pas un
grand appétit d'aller se fourrer là.

»Il est bon que vous sachiez que les ministres étrangers ici qui
peuvent apercevoir les dispositions personnelles du roi s'en prévalent
auprès de don Carlos qu'ils font renseigner et encourager à cet égard:
nous en avons _preuves matérielles_.

»Ils disent beaucoup dans leurs conversations privées que ce sera la
guerre générale si nous soutenons la reine par une intervention armée:
ils _provoquent_ de leurs cours des notes précises sur ce sujet et
disent qu'elles nous arrêteront tout court. Aussi voudrais-je qu'il y
ait parti pris dans un sens ou dans un autre avant que nous entendions
un tel langage.

»Ce qu'il y aurait de mieux, c'est que l'Espagne ne nous demandât
rien, et je n'ai encouragé Rayneval dans aucune espérance à ce sujet.

»Les vaisseaux anglais ont quitté Smyrne et ils ont bien fait, car
cela agitait de nouveau Constantinople et tout son drogmanat à peu
près en pure perte...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, le 25 juillet 1834.

»Notre cher roi, à qui j'ai lu ma lettre et qui l'approuve
complètement, veut que je vous dise quel est son langage sur l'affaire
de l'Espagne. Il donnera tout l'appui moral dont il peut disposer,
pour soutenir la couronne sur la tête de la jeune reine et donner
force et consistance à son gouvernement. Il croit que cet appui moral
sera plus efficace qu'une intervention armée; il fera donc tous ses
efforts pour être dispensé de toute intervention de ce genre, mais il
a trop l'expérience des vicissitudes humaines pour s'engager à ce
qu'elle n'ait jamais lieu; il veut au contraire qu'on sache qu'il sera
toujours prêt, quoi qu'il puisse lui en coûter, à prendre les mesures
hardies que les circonstances lui paraîtraient exiger dans l'intérêt
de la France, seul mobile de sa conduite et de sa pensée.

»Le roi me charge en outre de vous dire qu'il sait qu'il y a des gens
qui croient qu'avec un corps de dix, douze ou quinze mille hommes,
tout au plus, de troupes françaises, on pourrait enlever don Carlos et
le transporter en France, en repliant aussitôt toutes ces troupes sur
le territoire français. Le roi ne croit point au succès d'une telle
tentative, si elle était faite.

»Rien ne serait plus difficile que de cerner don Carlos dans les
montagnes, de le poursuivre et de l'attraper. Mais le roi croit aussi
que, même en réussissant, le nom de don Carlos _enlevé par les
Français_ serait plus formidable que sa présence qui deviendra une
source d'embarras continuels pour ses partisans et particulièrement
pour ceux qui auront à le garder. Il dit que cet enlèvement serait
assimilé en Espagne à celui de Ferdinand VII par Napoléon et serait de
même plus avantageux que nuisible à sa cause.--Tandis que si, par
l'effet de l'action espagnole, la puissance de don Carlos se trouve
amoindrie et que ce soit parce que l'Espagne ne veut pas de lui qu'il
se trouve rejeté sur le territoire français, sa cause sera perdue, et
alors on pourra prendre envers lui sans inconvénient les mesures de
sûreté qui préserveraient l'Espagne des dangers auxquels son retour
pourrait l'exposer plus tard. Voilà, mon cher prince, une des pensées
que le roi confie à votre discrétion; il sait que vous n'en ferez que
bon usage et regrette bien de ne pas vous entendre et de ne pouvoir
pas vous communiquer toutes ses opinions sur cette question si grave
et si compliquée.

»Il vous prie d'ailleurs de ne pas perdre de vue, à tout hasard, que
toute intervention de la France en Espagne devant nécessairement
l'affaiblir sur le Rhin et sur les Alpes serait _désirée_ et non
_redoutée_ par les puissances du Nord, et que par conséquent, comme
elle pourrait décider la guerre de leur part, jamais la France ne
saurait s'y embarquer si l'Angleterre ne s'était pas liée par une
alliance à faire cause commune avec elle.

»Tout ceci, mon cher prince, sous le sceau du plus grand secret.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 20 juillet 1834.

    »Monsieur le comte,

»... J'avais vu lord Palmerston hier et dans un assez long entretien
que nous avons eu ensemble sur la situation présente de l'Espagne, je
lui ai fait pressentir toutes les difficultés que cette question
entraînait pour le gouvernement du roi, au moment où la réunion des
Chambres l'obligerait à s'expliquer sur la conduite politique qu'il
tiendrait dans les affaires de la péninsule. J'ai dit en même temps
qu'il nous était absolument nécessaire de connaître l'opinion du
cabinet anglais sur la valeur qu'il attachait au traité du 22 avril,
et de savoir si, d'après ce que lui, lord Palmerston, m'avait dit deux
jours auparavant, le gouvernement français se trouvait autorisé à
déclarer solennellement que la France et l'Angleterre reconnaissaient
toutes deux que le but du traité n'étant point atteint, il y avait
quelque nouvelle mesure à prendre pour pourvoir à son exécution. J'ai
ajouté enfin que, dans le cas où le cabinet anglais reconnaîtrait avec
nous la non-exécution du traité du 22 avril, il serait peut-être
possible de me faire connaître dès aujourd'hui, et avant même que les
demandes de secours du cabinet de Madrid nous aient été communiquées,
quels sont les moyens que l'Angleterre croirait devoir proposer pour
servir la cause de la reine d'Espagne.

»Lord Palmerston auquel j'avais développé toutes les raisons qui me
faisaient désirer des réponses catégoriques, sinon sur tous ces
points, au moins sur celui qui était relatif à la valeur qu'on devait
attacher au traité du 22 avril, me promit de soumettre mes
observations aux autres membres du cabinet aujourd'hui dans la
matinée, et c'est le résultat de cette conférence avec ses collègues
qu'il vient de me communiquer à l'instant et que je m'empresse de vous
transmettre.

»Le gouvernement anglais croit que dans le discours d'ouverture des
Chambres on peut introduire une phrase à peu près comme celle-ci:

»L'Angleterre pense avec nous que le but du traité du 22 avril n'est
pas atteint, et dans ce moment-ci les quatre puissances signataires de
ce traité s'occupent à fixer les mesures qui doivent être prises dans
les circonstances actuelles.

»Telle est, monsieur le comte, la phrase que j'ai rédigée devant lord
Palmerston et qu'il a approuvée dans tout son contenu. Le gouvernement
du roi n'est pas astreint cependant à s'en tenir aux termes mômes de
cette phrase, mais il ne pourrait pas s'écarter de l'esprit, sans
s'exposer à aller au delà de ce que le gouvernement anglais
approuverait.

»Quant aux mesures à prendre, lord Palmerston m'a répété qu'on ne
pouvait pas s'en occuper avant d'avoir reçu les demandes du cabinet de
Madrid, et qu'il serait inutile de discuter en ce moment la question
d'une intervention armée de notre part en Espagne, avant que le
développement des événements dans la péninsule ait rendu nécessaire
une si importante démarche.

»Je n'ai pas voulu insister davantage, parce qu'il m'a paru que, pour
le moment, la phrase que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer
répondait suffisamment aux exigences imposées au gouvernement du roi.
En effet, s'il s'élève une discussion à la Chambre des députés sur les
conséquences du traité du 22 avril, on pourra se borner à dire
que les puissances signataires ont reconnu que l'objet de ce traité
n'étant point atteint, elles devaient s'occuper des mesures
ultérieures à prendre, mais que ces mesures étaient le sujet d'une
négociation dont il ne serait pas convenable de dévoiler les détails.

»Je pense, monsieur le comte, que vous partagerez mon opinion à cet
égard, et j'attendrai impatiemment votre réponse à cette dépêche.

»Je dois ajouter que lord Palmerston m'a exprimé, en son nom et en
celui de ses collègues, le vif désir qu'une phrase de notre discours
d'ouverture rappelât l'union de la France et de la Grande-Bretagne. Il
serait aisé, je crois, de la lier à celle qui est relative aux
événements de la péninsule.

»M. Tricoupis, ministre de Grèce à Londres, m'a fait part de quelques
propositions qui lui auraient été faites, il y a peu de jours, par le
nouveau chargé d'affaires de Russie au nom de son gouvernement. L'une
de ces propositions tendrait à faire demander, par le gouvernement
grec lui-même, aux trois cours de l'alliance, une déclaration par
laquelle la neutralité du royaume de la Grèce serait reconnue. M.
Tricoupis, en se chargeant probablement de transmettre cette ouverture
à son gouvernement, m'a dit qu'il avait répondu à M. le comte de Medem
qu'une déclaration telle qu'il la proposait devrait sans doute mettre
le gouvernement grec dans la nécessité, en cas de guerre, de fermer
ses ports aux bâtiments anglais et français.

»La seconde proposition était relative au roi Othon, que le cabinet
russe désirerait voir embrasser la religion grecque ou du moins
déclarer sa ferme intention d'élever ses enfants dans cette religion.
M. Tricoupis doit avoir répondu que le roi Othon, n'ayant pas encore
atteint sa majorité, n'était pas obligé de s'expliquer sur ce point;
que dans tous les cas c'était une affaire de conscience qui ne pouvait
être décidée par un traité et que, quant à ce qui se rapportait à la
religion des enfants du jeune roi, il était inutile de s'en occuper,
puisqu'il n'en avait pas et qu'il n'était pas même marié.»

    «Londres, le 29 juillet 1834.

»Je viens de voir lord Palmerston qui m'a fait part d'un changement
arrêté dans un conseil de cabinet au sujet de la phrase que j'ai eu
l'honneur de vous communiquer et qui exprimait l'opinion des
gouvernements de France et d'Angleterre sur le traité du 22 avril. Il
m'a dit que n'ayant consulté, lorsqu'il m'avait vu, que quelques-uns
de ses collègues, il avait jugé plus tard que l'objet était trop grave
pour ne pas être traité dans un conseil de cabinet, et que c'était
d'après l'avis général du conseil que la nouvelle phrase avait été
modifiée et envoyée à lord Granville pour vous être soumise.

»Lord Palmerston m'a lu cette phrase qui me paraît contenir, quoique
d'une manière moins claire, la substance de celle que je vous avais
adressée. J'ai exprimé ma pensée à cet égard à lord Palmerston en
ajoutant qu'il était possible que le discours du roi eût déjà reçu la
sanction du conseil des ministres lorsque la communication de lord
Granville vous aura été faite et que, par conséquent, il fût trop tard
pour lui faire subir aucune modification.

»Je crois pouvoir vous dire que dans mon opinion il n'y aurait aucun
inconvénient à maintenir la première rédaction qui vous est parvenue
par moi, si c'est celle que vous préférez.»


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 3 août 1834.

    »Mon prince,

»J'ai parfaitement compris ce qui est arrivé: c'est que Palmerston a
saisi l'occasion de votre absence pour faire ce qui lui eût été plus
difficile, vous étant à Londres.

»Au reste, tout cela est fini. Ici les avis sont fort partagés: les
uns disent que nous avons trop dit, les autres pas assez.

»Dupin est contre toute intervention armée; le _Journal des Débats_
pour toute intervention armée; je ne puis que le ralentir là-dessus,
mais non le faire taire.

»Il nous est impossible dans les marches de montagne de bien savoir ce
que font don Carlos et Rodil. Je ne suis pas sans inquiétude sur les
dispositions, non de Rodil personnellement, mais de ses alentours. Le
massacre des moines à Madrid[258] a ravivé l'insurrection, et les
conspirations suivies et découvertes à Madrid annoncent de la division
dans le parti de la reine...

»Les nouvelles de la Catalogue sont meilleures. Je voudrais bien que
vous puissiez m'expédier, par estafette extraordinaire, la
conversation de lord Londonderry à la Chambre des pairs[259]. Cela
tombera ici à temps pour nos débats qui vont s'ouvrir à la fin de la
semaine.»

  [258] Des scènes de meurtre avaient, en effet, ensanglanté
  Madrid. Le choléra s'était répandu dans la capitale. Comme à
  Paris, la populace refusant de croire à la maladie attribua
  l'épidémie à des empoisonnements dont elle accusa les religieux.
  Le 17 juillet, des bandes armées attaquèrent les couvents de la
  ville et massacrèrent la plupart des religieux qui s'y
  trouvaient.

  [259] Lord Londonderry avait annoncé qu'il ferait une motion sur
  les affaires de la péninsule. Le 4 août, il prit la parole à la
  Chambre des lords, et attaqua violemment la politique du
  cabinet.--Voici ce qu'il disait de la France:

  «En ce qui concerne l'alliance avec la France, je ne crois pas
  qu'il soit juste de donner une préférence à ce pays sur les autres
  et je ne puis approuver les éloges qu'on a prodigués si souvent
  aux trois journées de Juillet.

  »Louis-Philippe gouverne d'après le principe de la force; il a
  rempli la province et la capitale de ses troupes; ses ordonnances,
  et sa conduite en général sont aussi arbitraires que celles de
  Charles X; seulement Louis-Philippe a agi avec plus de franchise
  et d'habileté... En ce qui touche le quadruple traité, je ne
  conçois rien réellement de plus bas, de plus atroce que la marche
  qu'on a suivie à l'égard du Portugal en négociant ce traité. Nous
  nous étions engagés à une neutralité positive... mais sous le
  masque de la neutralité, le gouvernement préparait une
  intervention armée de concert avec un puissant allié. Je crois
  réellement que pour une grande nation, une pareille conduite est
  atroce.» Lord Londonderry ajoutait que l'Angleterre n'avait rien
  gagné à cette politique, et il concluait en demandant a qu'une
  humble adresse fût présentée à Sa Majesté pour la prier d'ordonner
  que des copies de toutes les correspondances et des renseignements
  qui ont conduit à la négociation et à la conclusion du traité du
  22 avril fussent déposées sur le bureau.» Cette motion fut
  repoussée à une grande majorité.

    «Le 4 août.

»Harispe[260] nous mande que décidément Rodil a eu un avantage
considérable contre Zumalacarreguy: don Carlos reste adossé à
notre frontière, et Harispe ne doute guère que sous peu il ne soit
obligé de la repasser.

»Voilà les demandes de Madrid dont lord Palmerston reçoit le double
par Villiers et par M. de Miraflorès.

»Dans la Chambre, on est peu disposé à l'intervention armée. Le roi se
soucie peu d'une déclaration et nous pourrions, en effet, considérer
la phrase du discours comme équivalente.

»D'un autre côté, Toreno, avec son emprunt à Londres et la banqueroute
qu'il fait à nos petits rentiers, ne nous donne aucune force pour
l'aider: on dit qu'il réduit à deux cinquièmes. Nous avions écrit
vivement là-dessus, mais l'Espagne veut une banqueroute et je crois
qu'elle ne pourra pas faire autrement. Cela rendra Toreno aussi
populaire à Madrid que peu ici...»

  [260] Jean-Isidore, comte Harispe, né en 1768, engagé volontaire
  en 1792, devint général de brigade en 1807 et servit
  particulièrement en Espagne. Mis en disponibilité sous la
  restauration pour s'être rallié à l'empereur pendant les
  Cent-jours, il reprit du service en 1830, et fut créé pair de
  France. Il commandait en 1834 une division sur la frontière des
  Pyrénées. Il fut nommé maréchal de France en 1851 et mourut en
  1855.


LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Le 4 août 1834, neuf heures du soir.

    »Mon prince,

»Nous recevons la dépêche télégraphique suivante de Bayonne en date de
ce jour:

»Les insurgés sont battus sur tous les points depuis le 1er. Rodil
attaque avec vigueur[261].»

»J'aurai ce soir des détails...»

  [261] Le général Rodil venait d'être mis à la tête de forces
  imposantes. Arrivé à Logrono sur l'Èbre, il apprit la nouvelle de
  l'arrivée de don Carlos dans les provinces insurgées. Il résolut
  de tout faire pour s'emparer de sa personne, couvrit le pays de
  postes fortifiés et remporta des avantages signalés, mais le
  prétendant parvint toujours à lui échapper au milieu des plus
  grands dangers.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

    «Londres, le 5 août 1834.

    »Monsieur le comte,

»J'ai l'honneur de vous transmettre la copie d'une pièce dont vous
avez déjà connaissance; c'est la note par laquelle lord Palmerston
avait répondu le 28 du mois dernier aux démarches renouvelées du
ministre d'Espagne à Londres. J'y joins en même temps une traduction
littérale de la nouvelle note que le marquis de Miraflorès vient
d'adresser à lord Palmerston, et dans laquelle il a exposé les
différents points que le gouvernement espagnol désire faire entrer
dans des articles additionnels au traité du 22 avril.

»Une communication du même genre vous aura été faite sans aucun doute
par M. le duc de Frias, et comme elle aura appelé toute votre
attention, je vous serai très obligé de me faire connaître les
intentions du gouvernement du roi sur les cinq nouvelles propositions
du cabinet de Madrid.

»La première exprime un désir qui a été prévenu par le gouvernement
français et ne pourra par conséquent donner lieu à aucune difficulté.
Je pense qu'il en est de même de la seconde[262], et quant à la
troisième qui est relative à l'entrée d'un corps de troupes
portugaises, il ne paraît guère possible, dans les circonstances
données, que nous y mettions opposition.

»Mais c'est sur la quatrième proposition particulièrement que j'ai
besoin d'avoir des données positives, précises et les plus
détaillées. Je ne puis juger d'aucune manière quelle est la nature, la
quantité, la valeur des secours matériels que le gouvernement du roi
voudrait s'engager à fournir à l'Espagne, et je réclame en conséquence
à cet égard de votre part, monsieur le comte, un article complètement
rédigé et pour lequel je n'aie plus à peu près qu'à demander la
signature des autres plénipotentiaires.

»Je tiendrais également à être instruit de la forme que vous désirez
donner à l'espèce de garantie et d'appui moral qui fait l'objet de la
cinquième proposition du gouvernement espagnol.

»Vous concevez, monsieur le comte, que ces deux derniers points
renferment des questions que je ne suis pas en état de résoudre, car
il faudrait mieux connaître que je ne puis le faire les ressources que
le gouvernement du roi a l'intention d'employer en faveur de
l'Espagne, et la mesure des engagements qu'il voudrait prendre dans
les affaires de la Péninsule.

»Comme il est très probable qu'on ne tardera pas à me demander mon
opinion sur les articles additionnels à ajouter au traité du 22 avril,
j'oserai vous prier de hâter, autant que cela sera possible, l'envoi
des directions et des ordres que j'attends de vous.»

  [262] La première proposition était relative aux mesures à
  prendre par le cabinet français sur la frontière des Pyrénées; la
  deuxième, aux secours que l'Angleterre devait fournir au
  gouvernement de la reine Isabelle.

    «Londres, le 7 août 1834.

»... Je viens d'avoir avec lord Palmerston un entretien au sujet des
demandes faites récemment par le cabinet de Madrid aux gouvernements
de France et d'Angleterre. Il m'a fait part des réflexions que lui
avait suggérées l'examen attentif de ces demandes et qui l'ont amené à
douter de la possibilité d'ajouter quelques articles au traité du
22 avril, ou même de conclure un nouveau traité. En effet, m'a-t-il
dit, les demandes du cabinet de Madrid portent sur des points qui ne
peuvent guère donner lieu à des stipulations de traité, mais qui
peuvent être l'objet de mesures de police que chaque gouvernement est
toujours libre d'adopter. Ainsi le gouvernement français est en droit
de défendre l'introduction en Espagne, par sa frontière de terre, de
quelque espèce de secours que ce soit destinés aux insurgés espagnols.
Il peut, de concert avec le gouvernement anglais, faire surveiller les
côtes de l'Espagne, empêcher la contrebande militaire dans les bornes
qui sont déterminées par les lois des nations. Mais il n'est pas
nécessaire que de telles mesures soient stipulées par un traité; il
serait même impossible de le faire sans reconnaître les droits des
neutres et, par conséquent, sans invalider d'avance toutes les
poursuites qui seraient faites contre des bâtiments étrangers qui
tenteraient d'aborder en Espagne pour y porter des armes, munitions,
etc., etc., aux insurgés. A moins d'une déclaration de guerre formelle
de la part de la France et de l'Angleterre contre don Carlos, qu'on ne
peut raisonnablement demander, il serait difficile pour ces deux
puissances de faire reconnaître le blocus des côtes d'Espagne par les
autres gouvernements. Il semblerait donc plus convenable que le
gouvernement espagnol déclarât ses ports en état de blocus, et que les
vaisseaux français et anglais prêtassent leur secours pour maintenir
ce blocus, en agissant toutefois dans les bornes qui leur sont
prescrites par les droits des neutres.

»Quant aux demandes de secours matériels faites par le cabinet de
Madrid, il n'est pas besoin d'un traité pour y satisfaire; chaque
gouvernement est libre à cet égard de faire ce qui lui convient,
et les secours n'en seront pas moins réels quoique donnés sans traité.

»Enfin, pour ce qui concerne la déclaration solennelle que le
gouvernement espagnol désire qui soit faite par les gouvernements
signataires du traité du 22 avril, le cabinet anglais n'y met aucune
opposition, mais il pense qu'une telle déclaration peut être l'objet
seulement d'une note diplomatique qui serait rendue publique à Madrid
au besoin.

»Il ne peut être question de l'entrée de troupes portugaises en
Espagne, puisque le cabinet de Madrid n'a point fait mention de ce
projet dans les demandes qu'il a adressées au gouvernement anglais et
qu'il a insisté au contraire pour que le cordon de troupes portugaises
qui sera réuni sur la frontière du Portugal ne pénètre point en
Espagne.

»Ayant résumé ces diverses considérations avec lord Palmerston, nous
sommes convenus de nous réunir demain aux plénipotentiaires d'Espagne
et de Portugal, d'inviter ceux-ci à nous passer une note en forme qui
renfermera les demandes qui peuvent entrer convenablement dans un
pareil document, et nous leur annoncerons en même temps notre
intention de répondre à cette note par une contre-note qui exprimera
l'opinion de nos deux gouvernements sur la situation actuelle de la
péninsule et qui contiendra les assurances de notre appui quand les
circonstances le permettront. Cette contre-note pourrait être ensuite
publiée à Madrid et prêterait sans doute au gouvernement espagnol
l'appui moral qu'il réclame de nous.

»Tel est, monsieur le comte, le plan auquel nous nous sommes
arrêtés, qui pourra être modifié, mais qui, dans tous les cas, nous
dispensera de conclure une convention ou des articles additionnels au
traité du 22 avril.

»Je vous serai particulièrement obligé de me faire connaître si ce
plan a mérité votre approbation et celle du gouvernement du roi.»

    «Londres, le 9 août 1834.

»... Après plusieurs conférences entre lord Palmerston, les ministres
d'Espagne et de Portugal et moi, dans lesquelles MM. de Miraflorès et
Sarmento ont vivement insisté pour que des articles additionnels
fussent ajoutés au traité du 22 avril, nous sommes convenus du projet
de convention additionnelle que j'ai l'honneur de vous transmettre. Il
a reçu l'approbation du cabinet anglais...

»Je n'ai pas jugé convenable cependant de me déclarer prêt à signer
ces articles additionnels et j'ai demandé à en référer à mon
gouvernement...

»L'examen attentif du projet que je vous envoie, monsieur le comte,
vous persuadera sans doute comme à moi qu'il n'offre aucun
inconvénient réel pour le gouvernement du roi, puisqu'il ne contient
point de nouvel engagement excepté celui de ne pas laisser passer par
notre frontière des secours à l'armée de l'infant don Carlos, et sur
ce point nous avons prévenu les stipulations de l'article premier.

»Une seule considération m'arrête, quoiqu'au fond elle me paraisse
sans importance.

»Par l'article II, le gouvernement anglais s'engage à fournir des
secours en armes et en munitions de guerre dont la valeur lui sera
remboursée plus tard par l'Espagne.

»Cette dernière stipulation ne pourra-t-elle pas donner lieu dans
notre Chambre des députés et dans les journaux à quelques fausses
interprétations. N'accusera-t-on pas le gouvernement du roi d'avoir
privé le commerce français de la vente des objets qui seront livrés
par l'Angleterre au gouvernement espagnol?

»Ce reproche serait très mal fondé, certainement, car il est évident
que, comme il arrive toujours en pareil cas, l'Angleterre ne retirera
en définitive rien des déboursés qu'elle sera dans le cas de faire, et
qu'il y a un avantage positif pour nous à éviter de pareils déboursés.
Mais j'ignore si le ministère français est en mesure de faire
prévaloir cette opinion, et c'est ce qui m'a décidé à suspendre mon
consentement à l'article.

»Au total, le projet de convention additionnelle est assez
insignifiant pour qu'il n'y ait aucun danger de notre part à
l'approuver. Il offrirait même plutôt de l'inconvénient par son
insignifiance, si nous ne pouvions toujours affirmer qu'il renferme
toute la somme des demandes faites par le cabinet de Madrid.

»Un seul point du projet a de la valeur: c'est la reconnaissance faite
par la France et l'Angleterre que le but du traité du 22 avril n'est
pas atteint.

»Je persiste à croire que la preuve de ce fait se serait trouvée aussi
utilement exprimée dans le discours du roi des Français à l'ouverture
des Chambres, et dans celui que le roi d'Angleterre prononcera vers la
fin de cette semaine à la prorogation du parlement. Au besoin même, un
échange de notes diplomatiques entre la France et l'Angleterre d'une
part, et l'Espagne de l'autre, aurait suffi pour remplacer le
préambule un peu pompeux d'une convention qui stipule des
obligations si peu importantes.

»Mais enfin nous avons dû céder aux instances réitérées de MM. de
Miraflorès et de Sarmento: le premier surtout de ces messieurs nous a
fait voir des passages de dépêches de M. Martinez de la Rosa qui lui
imposent l'obligation, dit-il, d'insister pour obtenir des articles
additionnels au traité du 22 avril.»

    «Londres, le 12 août 1834.

»... Il me paraît que le projet d'articles additionnels qui était
joint à ma dépêche s'accorde avec les intentions que vous m'exprimez
au nom du gouvernement du roi.

»La déclaration mentionnée dans le préambule des articles est conçue
en des termes assez vagues pour ne donner lieu à aucune objection
sérieuse.

»J'aurais préféré, comme je vous le disais dans ma dépêche d'hier,
qu'on s'en tînt à la phrase du discours du roi, mais il était
impossible de faire des articles additionnels au traité du 22 avril
sans les motiver d'une manière quelconque, et je crois que la phrase
employée dans ce but, dit aussi peu que faire se pouvait.

»Les stipulations de l'article premier ayant reçu votre approbation,
il ne reste plus que l'objection sans importance que je vous ai
soumise sur l'article II.

»Je ne pense pas que vous désiriez que la proposition du gouvernement
du roi au cabinet de Madrid à l'égard du transport de la légion
étrangère d'Alger sur la côte d'Espagne forme un nouvel article
additionnel. Je ne la mettrais en avant que dans le cas où vous m'en
donneriez l'ordre...

»Au moment où je finissais cette dépêche, j'ai vu lord Palmerston qui
m'a annoncé qu'à la demande de M. de Miraflorès et d'après l'opinion
unanime du conseil, il me proposait d'ajouter l'article suivant à ceux
que j'ai eu l'honneur de vous envoyer hier: «S'il arrivait que de
nouvelles circonstances exigeassent de nouvelles mesures, les hautes
parties contractantes s'engagent à faire à ce sujet ce dont elles
pourraient convenir d'un commun accord.»

»Je n'ai pas caché à lord Palmerston que je n'approuvais cet article
ni dans le fond, ni dans la forme qui était blessante pour le
gouvernement espagnol, puisque c'était douter d'avance de ses forces,
et que la publication d'un tel doute de la part des trois cours
pourrait produire un mauvais effet à Madrid. J'ai ajouté enfin, qu'en
nous communiquant cet article je vous exprimerais l'inconvénient que
j'y trouvais.--Si vous refusez de l'adopter, je crois qu'il serait
utile de m'écrire une dépêche assez motivée pour que je puisse la
montrer.»

    «Londres, le 15 août 1834.

»... J'ai l'honneur de vous transmettre le discours que le roi
d'Angleterre vient de prononcer en ajournant le parlement au 25
septembre prochain. Le roi en lisant le discours a donné aux phrases
qui concernent la politique extérieure et la France particulièrement
une expression qui a paru faire sensation dans la tribune
diplomatique.»

    «Londres, le 19 août 1834.

»Je m'empresse de vous transmettre les articles additionnels que nous
venons de signer à l'instant. Je crois que le gouvernement du roi
ne peut qu'être satisfait de leur contenu[263]. Vous remarquerez que
nous avons fait quelques changements, ainsi que je vous l'annonçais
hier, au projet primitif de ces articles: le plus important est celui
qui termine l'article II. Par cet article l'Angleterre s'engage
vis-à-vis de la reine régente dans une politique beaucoup plus
décidée, tandis que l'article premier est resté le même et ne stipule
pour la France que des obligations qu'elle s'est déjà empressée
de remplir. Je suis bien aise que cette convention additionnelle au
traité du 22 avril ait pris par la suppression de la dernière partie
de l'article II un caractère uniquement politique[264]. Vous
remarquerez sans doute, monsieur le comte, qu'elle se lie mieux ainsi
au traité du 22 avril et aux vues que les cours ont eues en le
contractant.»

  [263] Voici le texte de la convention additionnelle au traité de
  la quadruple alliance, tel qu'il fut arrêté et signé le 18 août
  1834:

  «Sa Majesté le roi des Français, Sa Majesté la reine régente
  d'Espagne, ... Sa Majesté le roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne
  et d'Irlande, Sa Majesté Impériale le duc de Bragance, régent du
  royaume de Portugal et des Algarves, hautes parties contractantes
  au traité du 22 avril 1834, ayant porté leur sérieuse attention
  sur les événements récents qui ont eu lieu dans la péninsule, et
  étant profondément convaincues que dans ce nouvel état de choses
  de nouvelles mesures sont devenues nécessaires pour atteindre
  complètement le but dudit traité;

  »Les soussignés (suivent les noms des plénipotentiaires), étant
  munis de l'autorisation de leurs gouvernements respectifs sont
  convenus des articles suivants additionnels au traité du 22 avril
  1834:

  »I.--Sa Majesté le roi des Français s'engage à prendre dans la
  partie de ses États qui avoisine l'Espagne, les mesures les mieux
  calculées pour empêcher qu'aucune espèce de secours en hommes,
  armes ou munitions de guerre, soit envoyé du territoire français
  aux insurgés en Espagne.

  »II.--Sa Majesté le roi du Royaume de la Grande-Bretagne et
  d'Irlande s'engage à fournir à Sa Majesté Catholique tous les
  secours d'armes et de munitions de guerre que Sa Majesté
  Catholique pourra réclamer, et en outre à l'assister avec des
  forces navales, si cela devient nécessaire.

  »III.--Sa Majesté Impériale le duc de Bragance régent du royaume
  de Portugal et des Algarves... partageant complètement les
  sentiments de ses augustes alliés et désirant reconnaître par un
  juste retour les engagements contractés par la reine régente
  d'Espagne dans le deuxième article du traité du 22 avril 1834,
  s'oblige à prêter assistance si la nécessité s'en présentait à Sa
  Majesté Catholique par tous les moyens qui seraient en son pouvoir
  d'après la forme et la manière qui seraient convenues ensuite
  entre leurs dites Majestés.

  »IV.--Les articles ci-dessus auront même force et valeur, etc.

  »TALLEYRAND, MIRAFLORÈS,
  »PALMERSTON, C.-P. DE MORAES SARMENTO.»

  [264] Voir page 469 la teneur du projet primitif de cet article. Le
  changement qui y avait été apporté était apprécié en ces termes par
  M. de Talleyrand dans une dépêche du 17 août:

  «... Nous sommes convenus de nous borner a la signature des trois
  articles en changeant toutefois quelques expressions de l'article II
  qui par l'idée commerciale qu'elles apportent, ôtent de la force et
  de la dignité aux mesures stipulées par cet article.»

       *       *       *       *       *

M. de Talleyrand était arrivé au terme de sa tâche. Quelques jours
après avoir signé les articles additionnels au traité de la quadruple
alliance, il profita du congé qui lui avait été accordé et revint en
France. Trois mois après, il se déterminait à résigner ses fonctions
d'ambassadeur, et écrivait au roi à Madame Adélaïde et au ministre des
affaires étrangères les lettres qui vont suivre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE.

    «Valençay, le 12 novembre 1834.

»... Mademoiselle aura pu remarquer que je me suis abstenu longtemps
de lui parler de moi et de détourner un seul instant son attention de
la pénible crise[265] qui devait fatiguer le roi. Mais aujourd'hui
que cette crise est terminée, je réclame avec toute la confiance d'un
serviteur éprouvé une nouvelle preuve de la bonté de Mademoiselle. Je
la supplie de disposer favorablement le roi à la lecture d'une lettre
que j'écris au département des affaires étrangères. Elle y porte ma
démission. Je dois croire que le roi est disposé à la recevoir,
Monseigneur le duc d'Orléans m'ayant témoigné que, dans son opinion,
je ne pouvais plus être utile à Londres. Il a raison, car je suis
vieux, je suis infirme, et je m'attriste de la rapidité avec laquelle
je vois ma propre génération disparaître. Homme d'un autre temps, je
me sens devenir étranger à celui-ci.

»Je me permettrai aussi de répéter à Mademoiselle ce que le prince
royal a fort bien senti: c'est que nous avons depuis quatre années
tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner _d'utile_.
Puisse-t-elle ne nous rien transmettre de nuisible! L'Angleterre s'est
étrangement modifiée et je ne pense pas qu'elle puisse s'arrêter dans
la nouvelle route qu'elle parcourt. Je ne me sens pas appelé, je
l'avoue à la suivre. Ici se présente d'ailleurs, outre la différence
de système, une question de personnes. Lord Palmerston et moi, nous ne
nous entendons plus, et nous ne nous plaisons guère. Il ne faut pas
que le service du roi souffre de cette mésintelligence. Tels sont mes
motifs: je les crois fondés en raison, en convenance, et je suis
persuadé que l'admirable pénétration du roi les jugera dignes de mon
dévouement à ses intérêts. Je n'insisterai donc pas davantage sur mon
attachement à sa personne, mais je reviendrai encore une fois sur la
nécessité qu'il y a pour moi de me reposer avant de finir. Je crois
d'ailleurs devoir à la place que peut me destiner l'histoire de ne pas
compromettre le souvenir des services que j'ai été assez heureux
pour pouvoir rendre à la France à travers les vicissitudes infinies
qu'elle a traversées depuis plus de cinquante années.

»En prolongeant mon action, désormais sans objet, je serais sans
utilité pour mon pays et ne pourrais que nuire à ma dignité
personnelle.

»Je ne ferai aucune excuse à Mademoiselle de l'entretenir si
longuement du même objet: sa noble amitié est de nature, je le sais, à
ne pouvoir que s'augmenter de tout l'abandon de ma confiance. Un
esprit aussi élevé, une âme aussi tendre me conservera mes plus chères
consolations, son _souvenir et sa bonté..._

    »TALLEYRAND.»

  [265] La crise ministérielle de novembre 1834. Après le ministère
  des trois jours présidé par le duc de Bassano, le cabinet du 11
  octobre revint au pouvoir sous la présidence du maréchal Maison.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES[266].

    «Valençay, le 13 novembre 1834.

    »Monsieur le ministre,

»Lorsque la confiance du roi m'appela il y a quatre ans à l'ambassade
de Londres, la difficulté même de la mission me fit obéir. Je crois
l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le roi, deux
intérêts toujours présents à mon esprit, étroitement confondus dans ma
pensée.

»Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes
nos relations de se simplifier: notre politique, d'isolée qu'elle
était, s'est mêlée à celle des autres nations; elle a été acceptée,
appréciée, honorée par les honnêtes gens et par les bons esprits de
tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l'Angleterre,
n'a rien coûté ni à notre indépendance ni à nos susceptibilités
nationales, et tel a été notre respect pour les droits de chacun,
telle a été la franchise de nos procédés que, loin d'inspirer de la
méfiance, c'est notre garantie que l'on réclame aujourd'hui contre de
certaines directions qui inquiètent la vieille Europe.

»C'est assurément à la haute sagesse du roi, à sa grande habileté
qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame
pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir deviné, avant tous la
pensée profonde du roi et de l'avoir annoncée à ceux qui, depuis, se
sont convaincus de la vérité de mes paroles.

»Mais aujourd'hui que l'Europe connaît et admire le roi, que par cela
même, les plus grandes difficultés sont surmontées; aujourd'hui que
l'Angleterre a peut-être un besoin égal au nôtre de notre alliance
mutuelle et que la route que paraît vouloir suivre l'Angleterre doit
lui faire préférer un esprit à traditions moins anciennes que les
miennes; aujourd'hui, je crois pouvoir sans manquer de dévouement au
roi et à la France supplier respectueusement Sa Majesté d'accepter ma
démission, et vous prier, monsieur le ministre, de la lui présenter.

»Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le
repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche
bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir. Je
me confie à l'équitable bonté du roi pour en juger ainsi. Agréez...

    »Prince DE TALLEYRAND.»

  [266] A la suite de la dissolution du ministère, deux ou trois
  intérimaires ayant été nommés successivement, M. de Talleyrand
  dut adresser simplement cette lettre au ministre des affaires
  étrangères, sans désignation de personne. (_Note de Mme la
  comtesse de Mirabeau._)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

    «Valençay, le 23 novembre 1834.

    »Sire,

»Votre Majesté aura pardonné le retard que j'ai mis à la remercier de
ses nouvelles bontés, de sa confiance, j'oserai presque dire de son
amitié. Je voudrais y mieux répondre, mais je ne puis me refuser aux
sérieux avertissements reçus à la triste cérémonie à laquelle j'ai dû
assister[267].

»J'y ai puisé le courage de persévérer dans une résolution dont le
côté vraiment douloureux pour mon cœur est de déplaire au roi. Il
m'excusera s'il consent à se souvenir du dévouement avec lequel,
malgré mon grand âge, je l'ai servi depuis quatre années, et il vaudra
bien m'en savoir encore quelque gré alors que la mort de mes vieux
amis et le poids des années ne permettent plus à mes actions de
répondre à mon zèle.

»C'est bien à tort qu'on chercherait d'autres motifs que ceux indiqués
dans les dernières lignes de ma lettre au ministre des affaires
étrangères. Ce serait une erreur que d'avoir voulu faire de ma
démission une question de noms propres soit anglais, soit français.
J'ai, grâce à vous, Sire, obtenu pour la révolution de Juillet, le
_droit de cité_ en Europe. Ma tâche est accomplie et j'insiste
aujourd'hui pour me retirer parce que j'en ai le droit et le besoin.

»Si je sortais de cette pensée si vraie et si simple et qu'il me
fallût d'autres motifs encore, je dirais au roi que personne
n'honore plus que moi le duc de Wellington; que je suis persuadé qu'à
lui seul appartiendra l'honneur, si toutefois cela se peut encore,
d'arrêter l'Angleterre dans sa décadence[268]. Mais quel que soit mon
respect pour son caractère, sa force et sa prudence, je ne pourrais,
sur le seul fait de sa rentrée aux affaires, retirer ma démission si
sérieusement motivée et publique depuis beaucoup de jours, sans
devenir à l'instant même un homme de parti pour les deux pays et, par
cela même moins en état de bien servir le roi.

»Je n'ai jamais été un homme de parti; je n'ai jamais voulu l'être et
c'est ce qui a fait ma force. Lorsqu'il y a quatre ans je suis parti
pour l'Angleterre, j'étais aux yeux de la France, de cette France si
sévère dans ses susceptibilités nationales, ce que j'ai toujours voulu
être: l'homme de la France! Aujourd'hui, je serais pour elle, l'homme
du duc de Wellington.

»Le roi oublie trop souvent dans son indulgente bonté mon grand âge:
il oublie qu'il n'est pas permis à un octogénaire de manquer de
prudence, car ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes,
c'est qu'elles sont irréparables.

»Je crois qu'il sera facile au roi de faire un choix convenable pour
Londres. M. de Sainte-Aulaire saurait comme il l'a su à Rome et à
Vienne faire respecter son gouvernement et estimer sa personne. M. de
Rayneval, plein d'expérience et d'une prudence habile, serait
peut-être dans les circonstances actuelles, un meilleur choix
encore, car il connaît mieux que personne les intérêts et les
difficultés de la péninsule dont le sort occupera sans doute en
première ligne le nouveau cabinet anglais.

»Je vois, du reste, tant d'intérêts divers à régler, ou du moins à
discuter, que je pense de plus en plus à un prochain congrès. S'il
convenait à Votre Majesté de m'y envoyer, je ferais volontiers dans
cette mission momentanée un dernier essai de mes forces. Ce n'est que
là où tout considéré, je pourrais peut-être encore servir utilement le
roi. Je ne saurais être coupable à ses yeux des torts de mon âge et
des fatigues de ma vie.

    »Je suis, Sire...

    »Prince DE TALLEYRAND.»

  [267] L'enterrement de la comtesse Tietzkewitz, née princesse
  Poniatowska (_Note de Mme la comtesse de Mirabeau_).

  [268] Le cabinet de lord Melbourne venait de se retirer (14
  novembre). Le duc de Wellington avait été provisoirement appelé
  au pouvoir en attendant l'arrivée de sir R. Peel, alors en
  voyage, que le roi voulait charger de constituer un nouveau
  ministère. Pendant près d'un mois, le duc de Wellington
  représenta à lui seul tout le gouvernement anglais. Il conserva
  le portefeuille des affaires étrangères dans le cabinet de sir R.
  Peel.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 25 novembre 1834.

    »Mon cher prince,

»Je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de
mieux exprimé que la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en
suis profondément touché. Sans doute il m'en coûte beaucoup de
reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne pas
retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes
amis, pour ne pas reconnaître que vous avez raison. Cependant, pour
pousser jusqu'au bout ma franchise, je crains que le poids de la
douleur qui vous accable ne vous ait porté à vous exagérer celui des
années et ce que vous avez considéré comme des avertissements. Croyez
que plus j'apprécie les grands services que vous m'avez rendus
ainsi que ceux que vous avez rendus à la France, plus je sens qu'il y
en a que vous seul vous pourriez encore me rendre, et vous ne vous
dissimulez sûrement pas combien votre résolution, quelque bien motivée
qu'elle soit, va augmenter mes embarras. Il est impossible de rien
arrêter avant que le ministère anglais soit reconstitué, mais j'entre
bien dans vos idées: il faut s'occuper de préparer l'avenir, et c'est
pour cela, mon cher prince, que je désire vivement que vous reveniez à
Paris le plus tôt possible. Je suis impatient de vous entendre et
d'être entendu de vous: je sens le besoin d'avoir l'assistance de
votre expérience et surtout les conseils de cette amitié éclairée qui
m'est si précieuse. J'aime à vous répéter combien vous devez compter
sur la mienne et sur tous les sentiments que je vous porte depuis si
longtemps.

    »LOUIS-PHILIPPE.»

       *       *       *       *       *

L'ambassade de Londres est le dernier épisode de la carrière politique
du prince de Talleyrand. Il touchait d'ailleurs au terme de son
existence, car il ne survécut à sa démission que quatre années. Il les
passa dans une retraite absolue, soit dans sa terre de Valençay, soit
à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin. C'est là qu'il
mourut le 17 mai 1838. Le matin même de sa mort, il avait signé une
rétractation solennelle des erreurs de sa vie qui avaient encouru les
censures de l'Église; il l'adressa au pape Grégoire XVI avec une
lettre de soumission. Nous ne croyons pouvoir mieux terminer les
_Mémoires_ que M. de Talleyrand a consacrés à sa vie publique qu'en
insérant ici ces deux pièces remarquables.


RÉTRACTATION DU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Touché de plus en plus par de graves considérations, conduit à juger
de sang-froid les conséquences d'une révolution qui a tout entraîné et
qui dure depuis cinquante ans, je suis arrivé, au terme d'un grand âge
et après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle auquel
j'ai appartenu, et à condamner franchement les graves erreurs qui,
dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Église
catholique, apostolique, romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de
participer.

»S'il plaît au respectable ami de ma famille, monseigneur l'archevêque
de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions
bienveillantes du souverain pontife à mon égard, de faire arriver au
Saint-Père, comme je le désire, l'hommage de ma respectueuse
reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et à la
discipline de l'Église, aux décisions et jugements du Saint-Siège sur
les affaires ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté
daignera les accueillir avec bonté.

»Dispensé plus tard par le vénérable Pie VII de l'exercice des
fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché, dans ma longue carrière
politique, les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de
membres honorables et distingués du clergé catholique tous les
services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me
regarder comme un enfant de l'Église. Je déplore de nouveau les
actes de ma vie qui l'ont contristée, et mes derniers vœux seront
pour elle et pour son chef suprême.

    »CHARLES-MAURICE, prince DE TALLEYRAND.

    »Signé à Paris, le 17 mai 1838.»

    [Écrit le 10 mars 1838.]


LETTRE DU PRINCE DE TALLEYRAND AU PAPE GRÉGOIRE XVI

    «Très Saint-Père,

»La jeune et pieuse enfant qui entoure ma vieillesse des soins les
plus touchants et les plus tendres vient de me faire connaître les
expressions de bienveillance dont Votre Sainteté a daigné se servir à
mon égard, en m'annonçant avec quelle joie elle attend les objets
bénis qu'elle a bien voulu lui destiner: j'en suis pénétré comme au
jour où monseigneur l'archevêque de Paris me les rapporta pour la
première fois.

»Avant d'être affaibli par la maladie grave dont je suis atteint, je
désire, très Saint-Père, vous exprimer toute ma reconnaissance et en
même temps mes sentiments. J'ose espérer que non seulement Votre
Sainteté les accueillera favorablement, mais qu'elle daignera
apprécier dans sa justice toutes les circonstances qui ont dirigé mes
actions. Des _Mémoires_ achevés depuis longtemps, mais qui, selon mes
volontés, ne devront paraître que trente ans après ma mort,
expliqueront à la postérité ma conduite pendant la tourmente
révolutionnaire. Je me bornerai aujourd'hui, pour ne pas fatiguer le
Saint-Père, à appeler son attention sur l'égarement général de
l'époque à laquelle j'ai appartenu.

»Le respect que je dois à ceux de qui j'ai reçu le jour ne me défend
pas non plus de dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une
profession pour laquelle je n'étais pas né.

»Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter, sur ce point
comme sur tout autre, à l'indulgence et l'équité de l'Église et de son
vénérable chef.

»Je suis avec respect, très Saint-Père, de Votre Sainteté le très
humble et très obéissant fils et serviteur.

»CHARLES-MAURICE, prince DE TALLEYRAND.

    »Fait le 10 mars 1838. Signé à Paris le 17 mai 1838.»

    FIN DE LA DOUZIÈME PARTIE.



APPENDICE


Nous insérons ici un certain nombre de pièces qui n'ont pas trouvé
place dans le corps des _Mémoires_, et qui se réfèrent à quelques-uns
des incidents des plus importants des négociations. Les unes sont
tirées des papiers du prince de Talleyrand, les autres des archives du
château de Broglie. Toutes sont publiées d'après les documents
originaux.


LE DUC DE BROGLIE A M. BRESSON[269].

  Le 8 octobre 1832.

  Nous continuons à espérer que les mesures maritimes agiront assez
  fortement sur l'esprit du roi Guillaume pour détruire ses dernières
  illusions.

  Si cet espoir se réalise, toute difficulté disparaît.

  Mais il n'est pas impossible que ce prince, fortifié dans son
  obstination par l'apparence de désaccord qui s'est si
  malheureusement manifesté dans la conférence, persiste à repousser
  le seul accommodement aujourd'hui admissible, et qu'au risque
  d'appeler sur son pays de nouveaux sacrifices, il veuille encore
  attendre de l'avenir des chances plus favorables qu'il attend
  vainement depuis deux ans.

  Les mesures de blocus pourraient dans cette hypothèse devenir
  insuffisantes. Je commence par vous dire, monsieur, que ce n'est que
  lorsque cette insuffisance serait démontrée de la manière la plus
  incontestable que nous nous déterminerions à l'admettre comme la
  base de nos calculs et de nos prévisions.

  Mais, le fait une fois reconnu, il faudrait évidemment recourir à
  des moyens plus efficaces. C'est alors, et seulement alors, que la
  France et l'Angleterre devraient unir leurs forces pour obliger la
  Hollande à évacuer Anvers, et il nous paraît impossible que nos
  alliés n'y donnassent pas en de telles circonstances leur complet
  assentiment.

  Il se présente, d'ailleurs monsieur, un moyen de ménager la
  susceptibilité de la Russie et de donner à la marche des cours
  alliées tous les dehors de cette entière impartialité qui, en
  réalité, n'a cessé d'y présider. De même que les Hollandais occupent
  Anvers qui doit un jour revenir à la Belgique, les Belges occupent
  Venloo et les portions du Luxembourg et du Limbourg assignées à la
  Hollande par le traité du 15 novembre. On pourrait convenir qu'en
  même temps que nous prendrions possession d'Anvers, le gouvernement
  prussien recevrait des mains des Belges Venloo et les territoires
  dont il vient d'être question pour les garder provisoirement en
  dépôt, et les remettre au roi Guillaume à l'époque où il se
  déterminerait enfin à accepter le traité du 15 novembre...

  [269] Voir page 15.


  M. BRESSON AU DUC DE BROGLIE[270].

  Berlin, le 24 octobre 1832.

  Si nous faiblissons, si nous faisons une nouvelle concession, on en
  profitera, comme on vient de le faire, pour reculer de quelques
  jours, ne fût-ce même que de quelques heures, la conclusion qui nous
  est devenue indispensable. Ce n'est pas mauvaise volonté, c'est peur
  puérile de fantômes qu'on se crée. J'avais regretté au premier
  aperçu, pour cette raison, la proposition relative à Venloo. Depuis,
  je me suis convaincu qu'elle avait produit bon effet, qu'elle était
  très goûtée, qu'elle rassurait. Mais ce qu'elle n'avait pas pu faire
  malgré tout cela, c'était d'aiguillonner un peu le cabinet prussien.
  Vous n'avez rien à appréhender de ce côté; j'y engage mon existence,
  si vous l'exigez. Vous pouvez aller droit devant vous, mener à bien
  votre expédition; on vous laissera faire, et si la Russie cherche à
  se prévaloir de cette circonstance pour prévenir ou irriter contre
  nous, elle y perdra son temps. On est ici parfaitement résigné et,
  quoiqu'on ne veuille pas en convenir, on sent que nous faisons bien
  et l'on nous en saura gré plus tard.

  Ne perdez donc pas un moment, monsieur le duc. Raffermissez la bonne
  cause, les saines doctrines, en leur préparant un succès. Elles sont
  partout, hélas! trop compromises. Vous acquerrez une grande gloire
  en faisant un grand bien. Je pèse, croyez-moi, chacune de ces
  paroles. Je sais que la paix ou la guerre dépendent des dispositions
  de la Prusse et que, si je me trompe, les maux que je provoque ne me
  laissent plus qu'à rougir et à gémir éternellement. Mais je ne me
  trompe pas: je connais le terrain où je suis.

  [270] Voir page 15.


  LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE[271].

  [_Particulière._]

  Le 27 octobre 1832.

  Mon cher duc,

  Notre échange des ratifications vient d'être fait. Je suis bien aise
  que vous soyez content et je le suis beaucoup d'avoir servi le
  ministère que j'aime et dont vous êtes le principal intérêt.

  J'ai été obligé de m'occuper sans délai de toutes les communications
  à faire, et j'espère que j'y ai mis toute la prudence que les
  circonstances exigent. C'est en déposant Venloo entre les mains des
  Prussiens que le nœud gordien sera dénoué.

  Cela est sans inconvénient, et cela nous débarrasse des exigences
  des puissances du Nord qui, la Prusse satisfaite, n'oseront avoir
  des doutes sur notre bonne foi. C'est, d'ailleurs, un hommage à la
  personne même du roi de Prusse dont la bienveillance est fort à
  soigner; car elle est une barrière et il faut la rendre
  insurmontable. Je vous engage à presser M. de Werther d'écrire dans
  ce sens-là à sa cour. De mon côté, j'exciterai M. de Bülow. Vous
  voyez donc qu'il doit être entendu que, même le roi de Hollande
  refusant, le roi des Belges doit évacuer la partie du territoire qui
  ne lui appartient pas. Cela mettra d'autant plus le roi de Hollande
  dans son tort sans nous mettre nous dans aucun danger, puisque nous
  devons stipuler que le roi de Prusse évacuera Venloo dès que le roi
  des Pays-Bas aura accédé au traité du 15 novembre.

  Adieu, mille amitiés bien tendres.

  TALLEYRAND.

  [271] Voir page 16.


  LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU DUC DE BROGLIE[272].

  Valenciennes, à onze heures du soir. Mercredi, 9 janvier 1833.

  Mon cher duc,

  Je m'empresse de vous renvoyer, selon votre désir, les extraits des
  dépêches des 7 et 8 janvier que vous m'avez envoyés et je vous
  remercie bien de ceux que vous avez pris la peine de faire vous-même
  avec tant de clarté et de précision...

  ...En rapprochant toutes les circonstances, je crois que notre
  expédition d'Anvers produit, au dehors comme au dedans, une
  sensation bien plus forte que celle dont nous pouvions nous flatter.
  Le refus de La Haye a pour objet de ne pas avoir l'air de céder à
  notre force et de voir si notre désir d'éviter la guerre ne nous
  fera pas céder aux insinuations et aux vœux de la Prusse, et je
  pense par là-même, qu'à présent que nous avons fait des propositions
  et qu'elles sont rejetées, nous devons nous abstenir d'en faire de
  nouvelles et attendre que le roi de Hollande daigne nous en faire.
  Je ne crois pas que nous ayons longtemps à attendre; je vois
  d'autant moins de raison de lui en faire, qu'il n'ose pas fermer
  l'Escaut, et que l'opinion de son pays l'éloigne de son système de
  résistance. Je crois donc que c'est à notre tour à faire _les
  renchéris_. Nos deux administrations sont bien rassises en France et
  en Angleterre, notre union est bien resserrée par notre victoire et
  la loyauté de notre rentrée; ainsi, en langage de soldat, _restons
  l'arme au bras_ et voyons venir...

  L.-P.

  [272] Voir page 87.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[273].

  Paris, le 16 janvier 1833.

  Mon prince,

  Je vous ai fait part dans ma dernière dépêche de l'impression que
  j'ai reçue en lisant la note hollandaise et le contre-projet qui
  l'accompagnait. Le roi est absent. Le président du conseil l'a suivi
  à l'armée. Je n'ai pu réunir encore le reste de mes collègues et
  m'entretenir à fond avec eux. Je suis donc hors d'état de vous
  transmettre, quant à présent, la pensée du cabinet. Les réflexions
  que je vais consigner dans cette lettre me sont personnelles et je
  vous les soumets simplement pour m'éclairer de vos conseils.

  La réponse du roi des Pays-Bas est telle que je l'attendais. Il
  élude nos propositions et cherche à gagner du temps: le ton en est
  conciliant et le but évasif. Le résultat, si nous y déférions,
  serait de placer la Hollande précisément dans la position où nous
  voulons et où nous avons raison de vouloir placer la Belgique. Ce
  résultat serait de fonder un _statu quo_ favorable à la Hollande et
  dans lequel le roi Guillaume s'établirait indéfiniment, sans
  reconnaître l'indépendance de la Belgique, négociant à perte de vue
  et attendant quelque chance favorable de guerre générale.

  En possession de tout le territoire que le traité du 15 novembre lui
  assigne, percevant un péage sur l'Escaut, un péage sur la Meuse,
  satisfait dans sa nouvelle prétention d'un droit de transit par
  Sittard et Maestricht, débarrassé des intérêts de la dette belge,
  affranchi de nos mesures coercitives, il nous tiendrait à
  discrétion, gardant en réserve la question des eaux intermédiaires,
  celle du syndicat et celle du pilotage et du balisage comme prétexte
  pour chicaner et ne pas finir.

  Aussi la difficulté ne me paraît pas être de savoir si ces
  propositions seront ou ne seront pas accueillies par nous, mais
  quelle conduite nous devons tenir après les avoir appréciées à leur
  juste valeur.

  Notre premier soin doit être, ce me semble, de bien assurer notre
  position actuelle, de ne pas souffrir qu'il lui soit porté aucune
  atteinte.

  Nous agissons, aux termes de la convention du 22 octobre, comme
  signataires et comme garants du traité du 15 novembre. Nous avons
  pris le parti d'exécuter ce traité par voie de coaction, attendu que
  les négociations qu'on avait consenti à rouvrir sur deux ou trois
  articles de ce traité n'avaient à ses yeux, pour but que de
  l'ajourner sans terme et de finir par l'anéantir. Nous avons pris ce
  parti parce que nous sommes convaincus de la mauvaise foi du roi
  des Pays-Bas. Après la prise d'Anvers nous avons consenti à mettre
  encore une fois sa volonté d'en finir à l'épreuve. Nous lui avons
  demandé une chose bien simple, de reconnaître et d'exécuter toutes
  les parties du traité qu'il ne conteste pas. A cette condition nous
  lui avons promis de renoncer aux mesures coercitives. Cette
  condition n'est point acceptée; nos mesures coercitives doivent
  continuer. Il y va de notre dignité. Il y va de toute chance de
  succès. Si nous nous en désistons avant que les trois quarts ou les
  quatre cinquièmes du traité soient exécutés, nous n'avons rien fait;
  nous ne tenons rien; l'expédition d'Anvers sera inutile: nous serons
  même dans une position plus fâcheuse qu'auparavant: car nous aurons
  montré le bout de nos forces et de notre résolution. Si nous nous
  avisions alors de menacer, on se moquerait de nous.

  Un second point non moins important était l'intervention des trois
  puissances.

  Le roi des Pays-Bas paraît répugner à traiter isolément avec
  l'Angleterre et la France. Il réclame le concours de la conférence
  tout entière. Nous n'avons aucune raison pour nous y refuser. Mais
  la Prusse, l'Autriche et la Russie se sont séparées de nous sur ce
  principe que l'emploi des moyens coercitifs leur paraissait injuste
  et inopportun: notre opinion n'ayant pas changé, notre conduite
  demeurant la même, c'est à ces puissances de se rapprocher de nous,
  si elles le veulent; ce n'est pas à nous, qu'elles ont dénoncés en
  quelque sorte à l'Europe, d'aller les chercher et de nous jeter dans
  leurs bras. Si le roi des Pays-Bas désire leur intervention, qu'il
  les ramène à nous, qu'il les réconcilie avec l'emploi des mesures
  coercitives auxquelles nous ne renonçons point, ou qu'il rende
  lui-même l'emploi des mesures coercitives inutiles en acceptant nos
  propositions, en exécutant de prime abord toute la partie du traité
  qu'il ne conteste pas.

  Quant au fond même de la question, voici ce qu'il m'en semble: nos
  propositions avaient pour but de simplifier la difficulté, de
  séparer la portion non contestée du traité de la portion contestée;
  de mettre ainsi en évidence le peu d'importance des points en litige
  et, après avoir ainsi fait ressortir ce peu d'importance, d'inviter
  les deux parties, au nom du bon sens, à ne pas se condamner à des
  dépenses cent fois supérieures à la valeur des objets réclamés, à
  désarmer et à ne plus menacer la paix de l'Europe.

  Le roi des Pays-Bas accepte l'idée d'une convention préliminaire
  mais il entend qu'on réintroduise dans cette convention deux ou
  trois des points contestés. A quoi bon dès lors une convention
  préalable? S'il faut négocier avec lui et avec les Belges, à quoi
  bon ne pas négocier tout à fait, ne pas viser du premier coup au
  définitif?

  Il me semble que nous devons lui dire: vous ne voulez pas de la
  convention préliminaire, c'est-à-dire de la convention qui est toute
  faite d'avance, qu'on peut accepter par _oui_ ou par _non_,
  puisqu'elle ne se compose que de points préalablement consentis de
  part et d'autre. Soit. Vous voulez négocier, à la bonne heure!
  Négocions. Mais négocions pour tout de bon; que ce qui sera convenu
  soit définitivement convenu, et alors apportez-nous simultanément
  toutes vos prétentions, réglons tout par un seul et même
  arrangement. N'en conservez pas en réserve pour les tirer de votre
  poche lorsque l'on sera sur le point de terminer et pour tout
  ajourner de nouveau.

  Je pense que ces trois idées:

  Nous voulons bien négocier, mais à la condition que les moyens
  coercitifs ne seront pas discontinués;

  Nous voulons bien négocier de concert avec l'Autriche, la Prusse et
  la Russie, mais à la condition que ces trois puissances se
  présenteront d'elles-mêmes et ne nous demanderont pas au préalable
  le sacrifice des mesures coercitives.

  Nous voulons bien négocier, mais négocier sur tous les points en
  litige simultanément et en finir une fois pour toutes. Si vous
  voulez la cessation des mesures coercitives, exécutez la partie du
  traité que vous ne contestez pas. Si vous voulez une convention
  partielle, que ce soit une convention qui porte uniquement sur des
  points déjà consentis de part et d'autre et qui ne soit pas sujette
  à négociation.

  Il me semble, dis-je, que ces idées, exprimées dans un langage
  modéré, conciliatoire, mais ferme et résolu, serait de nature à ôter
  soit au roi des Pays-Bas, soit à ses amis, toute espérance de se
  jouer de nous désormais, et que la conclusion ne se ferait pas
  attendre; tandis qu'au contraire, si nous donnons dans le piège, si
  nous nous laissons entraîner à sacrifier d'abord les mesures
  coercitives puis à rentrer dans la voix des négociations, nous
  sommes certains de nous engager dans un défilé sans issue.

  Il est toutefois un dernier point, qui doit, à mon avis, être tenu
  distinct de tous les autres.

  Je veux parler de la clôture de l'Escaut. Ceci est un fait nouveau
  et sur lequel il importe, avant tout, de bien s'expliquer.

  La libre navigation de l'Escaut n'est pas une question
  hollando-belge: c'est une question européenne.

  Toutes les nations de l'Europe, la France et l'Angleterre en
  particulier, ont un intérêt direct et personnel dans cette question.

  Toutes les nations d'Europe ont droit, ont un droit direct et
  personnel au maintien de la liberté de l'Escaut, aux termes de
  l'article du congrès de Vienne.

  Les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre y ont un
  droit spécial. Elles ont signifié par un protocole _ad hoc_ en 1830
  qu'elles prendraient pour un acte d'hostilité de la part du roi des
  Pays-Bas toute tentative de fermer l'Escaut, et le roi des Pays-Bas
  a déclaré solennellement qu'il entendait laisser l'Escaut libre et
  demeurer simple spectateur de ce qui s'y passerait jusqu'à la
  conclusion des affaires hollando-belges.

  Les puissances ont donc un droit positif, non seulement à la liberté
  de l'Escaut, mais au maintien provisoire du _statu quo_ et à
  l'absence provisoire de tout péage.

  Je pense que l'Angleterre et la France doivent se refuser à toute
  espèce de négociations jusqu'à l'ouverture de l'Escaut. Je croirais
  même qu'il serait bon d'ajouter qu'en cas de refus sur ce point,
  elles aviseront à ce qu'elles auront à faire et de donner à entendre
  qu'en représailles, et considérant la clôture comme un acte
  d'hostilité, elles commenceront par confisquer les bâtiments saisis,
  sauf à employer leur produit à indemniser la Belgique, plus
  spécialement affectée par la clôture de l'Escaut.

  Si nous ne prenons pas le soin de vider cette question avant toutes
  les autres, nous pouvons être sûrs qu'on nous vendra la liberté de
  l'Escaut au prix de quelque concession nouvelle. C'est un sujet
  qu'il faut, ce me semble, prendre tout de suite, de très haut.

  Telles sont, mon prince, les idées qui s'offrent à mon esprit;
  j'attendrai pour m'y arrêter davantage que vous m'ayez fait
  connaître quel prix j'y dois attacher. Tout ce que je recueille de
  la Prusse et de l'Autriche me donne à penser que, si nous tenons
  bon, elles viendront à nous; mais que nous sommes arrivés à un point
  critique et décisif où il dépendra de notre conduite de savoir si
  c'est nous qui donnerons ou qui subirons la loi.

  Agréez, mon prince, le témoignage de mon dévouement.

  V. BROGLIE.

  [273] Voir page 87.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[274].

  Paris, le 21 janvier 1833.

  Prince, nous venons de recevoir de Constantinople des nouvelles bien
  importantes. Le 21 du mois dernier Ibrahim Pacha a complètement
  battu, auprès de Konieh, l'armée du grand-seigneur.

  ... Sauver la Porte et empêcher l'intervention de la Russie, c'est
  évidemment le double but assigné en ce moment à la politique de la
  France et à celle de l'Angleterre. Le concours actif et immédiat des
  deux gouvernements est nécessaire pour l'assurer, et je vais vous
  indiquer, prince, les mesures par lesquelles ce concours nous a paru
  devoir se réaliser.

  Il serait essentiel, avant tout, que lord Ponsonby partît
  sur-le-champ pour Constantinople, où sa prompte arrivée proclamerait
  déjà la ferme intention du cabinet de Londres de ne pas rester
  inactif au milieu de la crise à laquelle est livré l'empire ottoman.
  D'accord avec l'amiral Roussin, il déclarerait à la Porte que la
  France et l'Angleterre prennent sur elles de garantir la
  conservation du trône du sultan, mais à la condition expresse que le
  gouvernement ottoman dont elles protégeraient ainsi l'indépendance
  ne la sacrifierait pas lui-même en admettant sur son territoire des
  forces étrangères et en leur livrant les passages du Bosphore et des
  Dardanelles, véritables clefs de l'empire.

  En même temps, les deux cours demanderaient formellement à
  Méhémet-Ali d'arrêter la marche de ses troupes; elles lui
  offriraient d'ailleurs leur médiation pour lui faire obtenir des
  concessions raisonnables, mais en lui faisant comprendre que, dans
  le cas où il voudrait abuser de ses avantages pour détrôner le
  sultan ou pour lui imposer d'inadmissibles exigences, elles se
  verraient réduites à la nécessité de s'interposer pour empêcher des
  catastrophes inconciliables avec leurs intérêts.

  De pareilles démonstrations suffiraient probablement pour déterminer
  Méhémet-Ali à se renfermer dans les limites où nous voulons que son
  ambition soit contenue. Il faut néanmoins prévoir le cas où elles
  demeureraient sans succès. Il est évident que, dans cet état de
  choses, notre intérêt dominant, le principe qui doit nous diriger
  c'est d'empêcher que la Russie n'ait aucun prétexte plausible pour
  occuper, à titre d'auxiliaire de la Porte, Constantinople et les
  deux détroits ainsi que les provinces de l'Asie-Mineure. Dès lors,
  prince, il peut être à propos que les cabinets de France et
  d'Angleterre combinent dès à présent les dispositions à prendre pour
  agir, s'il y a lieu, soit sur les côtes de Syrie, soit même sur
  celles de l'Égypte, de telle sorte que le divan de Constantinople,
  rassuré sur son existence par une si puissante diversion, ne soit
  point tenté de s'abandonner à la protection armée de la Russie.

  Veuillez, prince, ne pas perdre un moment pour conférer avec lord
  Palmerston sur cette importante question. Vous comprendrez
  l'impatience avec laquelle nous attendons les déterminations du
  cabinet de Londres dans une circonstance où le moindre retard peut
  avoir les conséquences les plus fâcheuses.

  Vous aurez à examiner s'il y a lieu à faire des déterminations que
  nous pourrons prendre, l'objet d'une communication au cabinet de
  Saint-Pétersbourg. Parmi les considérations qui contribueront à
  former à cet égard votre manière de voir, entrera sans doute celle
  du danger d'accroître encore la gravité des complications qui
  peuvent surgir de l'état de l'Orient en s'en montrant d'avance trop
  préoccupé.

  On nous mande de Constantinople que les missions de Prusse et
  d'Autriche ont appuyé les offres du général Mourawieff. Il est
  difficile de croire que cet appui soit bien sincère de la part de
  l'Autriche. M. de Metternich se montre, comme on devait le prévoir,
  fort troublé de la possibilité d'une intervention russe dans les
  affaires de Turquie, et bien que, dans la situation actuelle de
  l'Europe, on ne puisse pas s'attendre à le voir se placer, pour
  l'empêcher, sur la même ligne que la France et l'Angleterre, il est
  très probable qu'une fois que nous serions engagés, loin de
  contrarier nos efforts, il les seconderait d'une manière quelconque
  tout en les blâmant peut-être en public. Ce ministre n'est pas homme
  à sacrifier à des combinaisons du moment un intérêt vital et
  permanent tel qu'est, pour l'Autriche, celui d'éloigner les Russes
  de Constantinople...

  [274] Voir page 111.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[275].

  Paris, le 8 février 1833.

  Mon prince,

  Dans ma dépêche d'hier je vous ai parlé d'une conversation que
  j'avais eue la veille avec M. le comte Appony. En voici le détail;
  je crois que ce récit ne sera pas sans intérêt pour vous.

  Vous n'ignorez pas qu'il y a six semaines ou environ, M. le prince
  de Metternich fit proposer au gouvernement anglais de terminer
  l'affaire de Belgique en réunissant une sorte de congrès, où toutes
  les questions relatives à cette affaire semblaient devoir être
  agitées sur nouveaux frais. La proposition était équivoque, timide;
  il était insinué que le congrès pourrait se tenir ailleurs qu'à
  Londres et le bruit a même couru en Allemagne que ce congrès devait
  être réuni à Aix-la-Chapelle ou à Francfort.

  Quoi qu'il en soit, lord Palmerston, en réponse à cette ouverture
  embarrassée et peu concluante, fit une réponse très vigoureuse.
  Cette réponse formait une dépêche d'environ vingt minutes de
  lecture, dont lord Granville me donna communication. Dans cette
  dépêche, l'affaire de Belgique était reprise depuis les vingt-quatre
  articles; il était établi avec une grande rigueur de logique que
  toutes les questions relatives à l'affaire belge avaient été
  définitivement résolues par le traité du 15 novembre; que la France
  et l'Angleterre avaient fait accepter la solution à la Belgique; que
  les trois autres puissances, loin d'agir dans le même sens sur le
  roi de Hollande, l'avaient au contraire encouragé à la résistance
  par les délais apportés à leur ratification; que, si quelques points
  avaient depuis été remis en discussion sur la demande des trois
  puissances, c'était sous condition qu'aucun changement ne
  s'opérerait que du libre consentement des deux parties intéressées;
  que ce consentement n'ayant pu être obtenu après six mois de
  négociations nouvelles, il n'était plus resté d'autre parti que de
  contraindre la Hollande à force ouverte et de l'amener au même
  résultat où la Belgique s'était laissée conduire par la persuasion;
  que ce parti, l'Angleterre et la France l'avaient pris sur le refus
  des trois autres puissances, et que la seule chose qu'elles eussent
  à faire était d'y persister, à moins que le roi de Hollande, ramené
  à des sentiments plus raisonnables par l'expérience ou par les
  conseils de ses alliés, nous fît des propositions qui pussent
  convenir à la Belgique. Lord Palmerston concluait par le rejet de
  toute proposition de nouveau congrès pour régler ce qui l'était déjà
  et ne demandait plus qu'à être mis à exécution.

  C'est cette dépêche qui est devenue l'occasion de mon entretien avec
  M. le comte Appony.

  ... Il m'a donné lecture d'une dépêche dans laquelle M. de
  Metternich se plaint amèrement de ne plus rien comprendre à la
  situation de l'affaire belge ni aux intentions de la France et de
  l'Angleterre; il se plaint de ne plus voir de dénouement possible et
  se montre disposé à tout abandonner; il se plaint surtout de
  l'Angleterre, de lord Palmerston, de son obstination, de sa
  témérité; il accuse lord Palmerston d'avoir dénaturé sa proposition.
  Elle n'avait pas pour but de former un nouveau congrès, mais
  seulement de renouer la conférence en y admettant les
  plénipotentiaires hollandais et belges; il n'entendait pas que la
  portion territoriale du traité du 15 novembre y dût être remise en
  question, mais seulement les points contestés par le roi de
  Hollande; il n'était pas dans sa pensée que le congrès se réunît
  ailleurs qu'à Londres, etc. Après de longues lamentations, M. de
  Metternich s'adresse à moi comme à un homme plus modéré, plus
  conciliant que lord Palmerston (et ici force compliments et
  cajoleries) afin de savoir ce que je pense, en réalité, de la
  question belge, quelles sont les intentions de l'Angleterre, et si,
  lorsque nous traitons ensemble, elle se conduit vis-à-vis de nous
  comme elle se conduit vis-à-vis de l'Autriche, répondant à ce qu'on
  ne lui dit pas, dénaturant la pensée qu'on lui communique et
  échappant à toutes les prises de l'argumentation.

  A cette lecture a succédé celle d'une lettre particulière, où le
  même sujet se trouve traité sous la forme de la plaisanterie et où
  lord Palmerston est accusé de répondre blanc quand on lui dit noir,
  et bonjour quand on lui dit bonsoir.

  J'ai écouté tout ceci très tranquillement et sans interrompre M.
  Appony. Quand il a eu fini, j'ai pris la parole et je lui ai d'abord
  fait remarquer que la proposition dont il était question dans cette
  dépêche ne nous avait pas été communiquée par le gouvernement
  autrichien. Cette remarque a fait rougir M. Appony jusqu'au blanc
  des yeux. J'ai poursuivi en disant que, ne sachant point dans quels
  termes la proposition était conçue, il m'était impossible de
  déterminer si lord Palmerston l'avait bien ou mal comprise, ni
  jusqu'à quel point il avait eu tort ou raison de la bien ou mal
  comprendre; que, ne pouvant juger du mérite de la demande, je ne
  pouvais juger davantage du mérite de la réponse et que je déclinais
  par conséquent toute intervention dans une controverse qui était
  étrangère à mon gouvernement.

  --Toutefois, ai-je repris, si vous désirez savoir quelle est la
  pensée du gouvernement français sur la situation de l'affaire belge,
  et sur son avenir, je n'ai point de difficulté à vous la faire
  connaître et je tâcherai de vous l'expliquer assez clairement pour
  ne pas mériter le reproche que M. de Metternich adresse à lord
  Palmerston.

  J'ai repris alors tout le thème de la dépêche de lord Palmerston
  (sans y faire d'ailleurs la moindre allusion), suivant, pied à pied,
  l'ordre des raisonnements, et je lui ai dit en finissant que telle
  était la pensée du gouvernement français, et qu'il n'y avait jamais
  eu sur ce point entre lui et le gouvernement anglais la moindre
  divergence d'opinion ni le moindre malentendu.

  Je m'arrêtais de temps en temps pour demander à M. Appony si je me
  faisais bien comprendre, s'il avait besoin de plus d'explications,
  s'il y avait dans mon langage quelque chose qui ne fût pas
  suffisamment clair.

  M. Appony, à qui la dépêche de lord Palmerston avait sans doute été
  communiquée, et qui me la voyait reproduire sous le nom du
  gouvernement français, a fort bien compris que sa tentative pour
  désunir les deux gouvernements, pour établir une scission entre l'un
  et l'autre, n'avait aucune chance de succès; il se l'est tenu pour
  dit.

  Alors, changeant de batterie, il a dit qu'il allait me parler non
  plus au nom de son gouvernement, n'ayant point d'ordre à cet effet,
  mais en son propre nom et par forme de conversation.

  --Tant que vous persévérerez, m'a-t-il dit, dans les mesures
  coercitives, nous ne pourrons nous réunir à vous; nous sommes trop
  engagés contre l'emploi de ces mesures; mais, si vous vouliez les
  abandonner, la conférence se reformerait d'elle-même, et, en y
  adjoignant, comme M. de Metternich le propose, les plénipotentiaires
  hollandais et belges, tout se terminerait promptement.

  --Quelle garantie, lui ai-je répondu, pouvez-vous nous offrir que le
  roi de Hollande se montrerait plus disposé à terminer maintenant que
  par le passé? Renoncer aux mesures coercitives, c'est lui donner
  gain de cause; c'est lui dire qu'il peut résister tant qu'il voudra
  sans qu'il lui en arrive rien de fâcheux. Admettre son
  plénipotentiaire dans la conférence et en même temps celui de
  Belgique, c'est lui donner un avantage qu'il n'avait pas; c'est lui
  donner à penser que tout sera remis en discussion; c'est lui fournir
  le moyen de tout entraver et de mettre à chaque instant des bâtons
  dans les roues. Comment espérer que les choses en iront mieux et
  plus vite?

  --Oh! mais, a repris M. Appony, si la France et l'Angleterre
  donnaient à l'Europe ce grand témoignage de leur désir de terminer
  l'affaire de Belgique, de leur amour pour la paix, alors les trois
  puissances seraient avec elles de tout cœur; nous vous seconderions
  de tous nos efforts, rien ne serait négligé par nous pour déterminer
  le roi de Hollande à céder.

  --Eh quoi, lui ai-je dit, est-ce donc que vous n'étiez pas avec nous
  de tout cœur l'été dernier? Est-ce que vous ne nous secondiez pas de
  tous vos efforts? Est-ce que vous auriez négligé quelque chose pour
  décider le roi de Hollande? Est-ce que vous pourriez faire plus à
  l'avenir que vous n'avez fait dans le passé?

  M. Appony a rougi pour la seconde fois et n'a pas répondu.

  Après quelques instants de silence, voyant que la conversation
  allait finir, j'ai repris en lui disant:--A mon tour je ne vous
  parle point ici comme organe du gouvernement français; nous causons
  familièrement et nous discutons de simples hypothèses. Supposons que
  l'Angleterre et la France cèdent aux _invitations_ des trois autres
  puissances (j'ai insisté sur ce mot invitation); supposons qu'elles
  consentent à _laisser la conférence se reformer_, en abandonnant les
  mesures coercitives, et que, l'épreuve faite, le roi de Hollande se
  montre tout aussi récalcitrant que par le passé, admettriez-vous
  alors l'emploi des mesures coercitives? Vous réuniriez-vous à nous
  pour en faire usage?

  --Mais, m'a dit M. Appony avec quelque embarras, nous ne nous étions
  pas opposés aux mesures coercitives _pécuniaires_.

  --Si fait, ai-je répondu. C'est même sur ce refus que la conférence
  s'est séparée. Voyez plutôt le soixante-dixième protocole. Vous y
  avez consenti depuis, il est vrai, mais isolément, et c'était pour
  prévenir le siège d'Anvers. D'ailleurs, si les mesures coercitives
  pécuniaires ne suffisaient pas?

  --Nous avions moralement consenti aux mesures coercitives
  _maritimes_.

  --Oui, mais, encore un coup, c'est lorsque vous nous avez vus
  décidés à prendre Anvers et pour prévenir le siège. D'ailleurs, la
  Russie n'a jamais consenti.

  --Je crois que nous irions jusque-là.

  --Si vous aviez jamais, ai-je repris en finissant, quelque
  proposition à me faire sur ce sujet de la part de votre
  gouvernement, j'y aurai réfléchi de mon côté. En ce moment, nous
  n'avons rien à nous dire d'officiel l'un à l'autre.

  La conversation s'est terminée ainsi.

  Hier, M. de Werther est venu; il m'a lu une dépêche du même style
  que celle de M. de Metternich, tendant au même but, mais plus courte
  et ne parlant pas de la proposition faite à l'Angleterre; il s'en
  est suivi une conversation plus courte aussi et dans laquelle j'ai
  reçu les mêmes insinuations officieuses; la dépêche contenait
  également des éloges et des cajoleries personnelles au détriment de
  lord Palmerston et du gouvernement anglais.

  Enfin ces deux messieurs, sachant combien je suis lié avec
  Sainte-Aulaire qui vient d'arriver ici, l'ont pris pour leur
  confident, l'ont chargé de me répéter des conversations qu'ils
  avaient eues avec lui sur le même sujet et ont même été jusqu'à lui
  donner lecture des dépêches qu'ils m'avaient communiquées.

  Si vous combinez ces avances avec le ton de la dépêche de
  Saint-Pétersbourg relative au maréchal Maison que Pozzo vous a
  montrée, dépêche qui répond à une communication purement officielle
  par des protestations d'_amitié_, et cela, au moment où je venais de
  dire à dessein à M. le comte Appony (il y a environ six semaines)
  que la Russie paraissait vouloir demeurer avec nous dans des
  relations _pacifiques_ mais non pas _amicales_, voici la moralité
  que j'en tire:

  Les trois puissances ont grand'peur de voir l'affaire belge se
  terminer sans leur entremise. Le printemps approche. Les croisières
  vont reprendre de l'activité. L'opinion s'ébranle en Hollande. Elles
  voudraient à tout prix rentrer dans les négociations. Elles iraient
  même jusqu'à approuver dans l'avenir l'emploi des mesures
  coercitives; mais quant aux mesures coercitives _actuelles_, leur
  amour-propre est engagé, leur désapprobation a été trop éclatante
  pour qu'elles puissent reculer; il leur faut quelque expédient qui
  sauve le point d'honneur.

  D'un autre côté, le roi de Hollande, qui connaît cette situation,
  l'exploite en se refusant à traiter _définitivement_, sans le
  concours des cinq puissances.

  Si nous pouvions, sans perdre notre position actuelle, sans nous
  remettre à la discrétion des trois puissances, leur offrir un moyen
  de se rallier à nous qui leur évitât l'humiliation de se contredire
  et qui les enlevât au roi de Hollande et les mît de notre côté,
  peut-être serait-ce bien fait d'y réfléchir.

  Voici à peu près comment je conçois la chose:

  La conférence n'existe plus, mais les éléments de la conférence
  existent à Londres; les plénipotentiaires des cinq puissances s'y
  trouvent encore, s'y voient journellement.

  Qui empêcherait de pressentir à la fois dans des conversations
  particulières MM. de Bülow, de Wessenberg, de Lieven et M. Van de
  Weyer sur la solution raisonnable à donner aux trois ou quatre
  questions en litige?

  Quand on serait tombé d'accord, ou à peu près, lord Palmerston
  ferait ce qu'il a fait au mois d'août dernier, il rédigerait un plan
  et des articles qui seraient communiqués _officieusement_ aux
  personnes qui auraient été sondées d'avance.

  Si le plan était agréé, en secret, la France et l'Angleterre
  rédigeraient une convention _soi-disant préliminaire_ mais dans
  laquelle _toutes_ les difficultés seraient résolues, et dont un
  article spécial indiquerait seulement que ladite convention
  préliminaire, agréée par la Hollande et la Belgique, par la France
  et l'Angleterre, serait convertie en traité définitif par
  l'approbation et la signature des plénipotentiaires russe,
  autrichien et prussien, et substituée alors au traité du 15
  novembre.

  Il faudrait, dans la rédaction des articles, se rapprocher autant
  que possible du projet prussien afin d'y intéresser M. de Bülow.

  La convention, une fois rédigée, serait envoyée officiellement à
  Bruxelles et à La Haye, et serait en même temps communiquée
  officiellement aux plénipotentiaires des trois puissances comme l'a
  été la convention du 22 octobre.

  Les trois puissances appuieraient à La Haye par leurs ministres la
  proposition anglo-française, se déclareraient prêtes à la convertir
  en traité définitif et avertiraient le roi de Hollande que s'il
  persiste à rejeter des dispositions si raisonnables, elles vont se
  réunir à la France et à l'Angleterre et reformer la conférence pour
  aviser aux moyens de le réduire.

  Par là les trois puissances rentreraient dans la négociation sans se
  démentir trop ouvertement; leur bonne volonté actuelle pourrait être
  mise à profit sans que nos mesures coercitives discontinuassent et
  le roi de Hollande serait pris à son propre piège.

  Je vous soumets ces idées, mon prince, sans y attacher d'autre
  importance que de m'éclaircir de vos lumières. Vous êtes sur les
  lieux; vous n'y seriez pas que vous en sauriez cent fois plus que
  moi. Je remets toute la conduite de cette affaire à votre prudence
  et vous prie d'excuser ce long bavardage.

  Veuillez agréer le témoignage de mon dévouement.

  V. BROGLIE.

  [275] Voir page 128.


  MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[276].

  Tuileries, le 13 février 1833.

  ... J'ai fait part à notre cher roi de ce que vous me mandez
  relativement au Portugal et a la reine doña Maria: je vous dirai
  très sincèrement que nous n'avons jamais désiré cette situation
  délicate pour notre cher Nemours, ni aucun de nos enfants. Je suis
  persuadée qu'ils seront beaucoup plus heureux restant en France ce
  qu'ils sont. Ainsi à cet égard nos vues ne pourront jamais porter
  ombrage au gouvernement anglais. Le _jamais_ m'afflige, non pour la
  chose en elle-même, mais pour le sentiment que cela prouve de
  préjugé et d'éloignement, de défiance qui malgré tout existe encore
  contre nous, ce que je regarde comme malheureux dans les intérêts
  des deux pays; mais, quant à cette affaire de Portugal, je vous le
  répète, nous ne le pensons ni ne le désirons pour aucun de nos
  enfants. Mais, en même temps, il me semble qu'il ne serait pas dans
  nos intérêts que ce fût un archiduc, et que l'Autriche acquît par
  cet arrangement une influence sur l'Espagne dans le même genre que
  celle qu'elle n'a déjà que trop grande sur l'Italie. Je vous soumets
  cette idée, en vous engageant à songer à un autre choix et à
  m'écrire quel est votre avis sur le prince qu'il serait le plus
  désirable de voir là et que nous ferions bien de soutenir. Je
  penserais peut-être à un prince de Naples. Pour moi, je vous avoue
  que je crois que cela vaudrait beaucoup mieux qu'un Autrichien qu'il
  faut surtout éviter...

  [276] Voir page 233.


  LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[277].

  Stanhope-Street, le 16 avril 1833.

  Mon cher prince,

  Voici la note que M. Dedel vient de me remettre. Elle est, comme je
  lui ai remarqué, une très mince affaire après tant de réflexion.

  Quant à la nouvelle rédaction pour l'armistice, elle a le mérite
  d'être incompréhensible, ou plutôt, elle est à double sens; car nous
  avons toujours soutenu qu'avant novembre dernier il y avait
  suspension d'armes sans terme, tandis que de l'autre côté le roi
  des Pays-Bas déclarait toujours qu'il était libre de recommencer
  les hostilités à tout instant.

  En ceci la note ne nous avance pas.

  Rien n'y est dit de la neutralité, et il y a ceci à remarquer qu'un
  armistice est bilatéral, et que si les Hollandais provoquaient les
  Belges à quelque petite agression sur les frontières ou s'ils
  alléguaient quelque infraction de la part des Belges, ils pourraient
  dire que l'armistice était rompu. Mais un engagement de la part de
  la Hollande de respecter la neutralité de la Belgique serait un lien
  dont la Hollande n'échapperait pas si facilement.

  Rien n'est dit dans cette note de l'ouverture des communications
  commerciales par la ville de Maestricht, niais je m'imagine que,
  lorsqu'on ouvre la rivière on ne continuerait pas à fermer les rues.

  Vous savez naturellement que le prince de Metternich propose un
  arrangement qui serait excellent si la Hollande voulait l'adopter.
  C'est-à-dire une convention entre nous deux et la Hollande, par
  laquelle l'embargo serait levé, armistice indéfini conclu, Escaut
  mis sur le pied de novembre dernier et Meuse ouverte; en même temps
  un traité serait signé entre les cinq puissances et la Hollande, par
  lequel cette dernière accepterait finalement les vingt et un
  articles sur lesquels les réserves ne portent pas; les trois autres
  articles formeraient le sujet de négociations immédiates.

  Quant à moi, je ne vois que du bon dans cette proposition.

  Mais il faut voir si elle nous arrivera de Berlin telle qu'elle est
  partie de Vienne...

  [277] Voir page 156.


  MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[278].

  Neuilly, le 20 juillet 1833.

  ... Je viens vous remercier de votre empressement à nous donner les
  nouvelles de la conférence si intéressante pour nous. Je dois vous
  dire que notre cher roi regrette beaucoup, surtout étant soutenu par
  l'Angleterre, que vous n'ayez pas insisté davantage pour obtenir que
  les vingt et un articles adoptés et ratifiés par les cinq
  puissances ne soient pas remis en discussion.--Il croyait que la
  conférence le déclarerait de prime abord aux plénipotentiaires
  hollandais, et qu'elle ne s'occuperait que des trois articles
  réservés. Il voit avec étonnement qu'au lieu de cela, on va
  seulement parafer ceux des vingt et un articles qui s'accordent avec
  le projet hollandais et que les autres seront remis en discussion,
  ce qui paraît être en contradiction directe avec les engagements que
  les cinq puissances ont contractés avec la Belgique par un traité
  qu'elles ont formellement ratifié; et tellement, que, pour sa part,
  il ne sait pas comment il pourrait ratifier un acte qui serait
  entaché de cette contradiction. Je me hâte de vous en faire part,
  parce que je suis sûre que ces réflexions de notre cher roi vous
  frapperont, et qu'avec votre talent et votre zèle vous trouverez
  moyen de remédier à ce premier début fâcheux, et qui nous tourmente
  beaucoup...

  [278] Voir page 196.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[279].

  Paris, le 1er août 1833.

  Prince, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
  m'écrire sous les numéros 146 et 147. Les informations que j'y ai
  trouvées sur la marche et l'esprit de la négociation m'ont vivement
  intéressé.

  Un courrier de l'amiral Roussin nous a appris le départ des forces
  russes; cette heureuse nouvelle nous eût causé une satisfaction plus
  complète si elle ne nous fût arrivée avec la confirmation à peu près
  positive d'un autre fait dont jusqu'à présent nous avions aimé à
  douter, la conclusion d'une alliance défensive entre la Porte et la
  Russie. Je vous envoie le texte de ce traité tel que le drogman de
  notre ambassadeur a pu l'écrire à la hâte sous la dictée du
  Reiss-Effendi.

  Nous ignorons encore ici si cette alliance doit être rendue
  publique. Il serait sans doute peu raisonnable, avant de connaître
  toutes les circonstances d'un pareil événement, de vouloir arrêter
  des déterminations sur ce que nous pourrons avoir à faire pour
  obvier à ses conséquences: mais je crois que la France et
  l'Angleterre ne pourront se dispenser de demander à la Porte des
  explications sur le motif et le but d'un acte aussi inattendu et
  aussi grave, d'un acte qui, ne pouvant s'expliquer de sa part par le
  besoin de trouver un appui contre des ennemis extérieurs, alors que
  toutes les puissances sont d'accord pour la protéger, semble avoir
  pour résultat de préparer l'intervention d'un gouvernement étranger
  dans les troubles intérieurs de l'empire ottoman; d'un acte, enfin,
  qui peut être envisagé comme changeant les principes admis jusqu'à
  présent par rapport à la navigation du Bosphore, comme créant, à cet
  égard, en faveur de la Russie un privilège que les autres cours ne
  sauraient jamais reconnaître. Une demande d'explications ainsi
  motivée serait une protestation véritable, et je n'ai pas besoin
  d'en faire ressortir les avantages.

  Veuillez en parler à lord Palmerston...

  [279] Voir page 212.


  LE DUC DE BROGLIE A M. BRESSON.[280]

  Paris, le 13 août 1833.

  Monsieur, lorsque vous recevrez cette dépêche, vous connaîtrez déjà
  les événements qui viennent d'éclater en Suisse. Tout y paraissait
  tendre à un rapprochement entre les partis qui divisent depuis trois
  ans la confédération helvétique. Celui qui appelle de ses vœux la
  revision du pacte fédéral et qui a décrété l'émancipation de la
  campagne de Bâle et des districts extérieurs de Schwytz avait déjà
  fait de nombreuses concessions et se montrait disposé à en faire de
  nouvelles. Les opinions extrêmes avaient perdu tout crédit dans la
  diète de Zurich, soumise à l'influence exclusive des hommes modérés
  et conciliants. L'assemblée de Sarnen, de son côté, semblait, depuis
  peu, animée d'un esprit de paix et de sagesse; des conférences
  allaient s'ouvrir sur quelques-uns des points litigieux[281].

  Malheureusement, ces dispositions si satisfaisantes n'étaient
  sincères que d'un seul côté. Les faits n'ont pas tardé à prouver que
  l'attitude adoptée en dernier lieu par les cantons dont les délégués
  siègent à Sarnen n'était, au moins dans la pensée de quelques-uns de
  leurs meneurs, qu'un moyen d'endormir des adversaires trop
  confiants, et les attaques tentées si inopinément à _Kussnacht_ et
  dans la campagne de Bâle ont révélé des projets que des hommes
  loyaux et amis de leur pays étaient loin de soupçonner.

  Dans ces circonstances, la diète a agi avec autant d'énergie que de
  prudence. En étouffant dans son principe cet essai de guerre civile,
  elle s'est donné le temps d'aviser et de pourvoir aux moyens
  d'écarter par des mesures complètes les dangers qu'a signalés cette
  explosion imprévue. La tâche qui lui reste à remplir est sans doute
  difficile; pour ne pas manquer à ses devoirs, elle a besoin d'allier
  à une sage vigueur une prudente circonspection. En même temps
  qu'elle travaillera à rendre désormais impossible les agressions
  d'un parti aveugle, elle devra contenir les passions du parti
  opposé, dont les derniers événements ont réveillé l'ardeur
  auparavant bien calmée. Elle devra comprimer les désorganisateurs,
  les novateurs systématiques naguère si découragés et auxquels ce qui
  vient de se passer a rendu quelques chances; une telle tâche, je le
  répète, est bien délicate: néanmoins, l'exemple du passé nous donne
  la ferme espérance, qu'appuyée sur le bon sens des Suisses, la diète
  saura triompher de ces obstacles.

  Mais on devrait peut-être les considérer comme insurmontables si les
  craintes d'une intervention étrangère venaient agiter les esprits,
  blesser les susceptibilités nationales, inspirer aux uns, avec de
  funestes inquiétudes, l'irritation et l'exagération qui en est la
  suite, et animer les autres d'espérances aussi dangereuses que mal
  fondées. Sans doute, une pareille intervention est aujourd'hui
  impossible. Pour en être convaincu, il suffit de penser à la
  situation de l'Europe. Néanmoins, comme les suppositions les plus
  déraisonnables sont souvent les mieux accueillies dans les temps de
  parti, comme elles ne trouvent que trop d'échos dans les hommes de
  désordre, qui s'en servent pour agiter les masses, le gouvernement
  du roi a pensé que le moyen le plus efficace de contribuer à la
  tranquillité de la confédération helvétique, c'était de bien
  constater, par son langage et par son attitude, le principe dont il
  est résolu à ne pas se départir à l'égard de ce pays: ce principe,
  c'est qu'aux Suisses seuls il appartient de terminer les différends
  auxquels ils sont seuls directement intéressés, et qu'une ingérence
  étrangère, quelle qu'elle fût, rendrait presque insolubles en en
  faisant sans nécessité des questions européennes.

  Les cabinets de Vienne et de Berlin sont trop éclairés pour ne pas
  partager au fond notre manière de voir sur l'impossibilité d'une
  intervention; mais je crois qu'ils ne comprennent pas assez la
  nécessité de dissiper les craintes et les espérances qu'on peut
  concevoir en Suisse à ce sujet; je soupçonne même que, trompés par
  des rapports inexacts, ils se font illusion sur la possibilité de
  modérer, de contenir les novateurs en prenant à leur égard le ton
  d'une menace vague et ambiguë: du moins n'est-ce que par cette
  conjoncture que je puis m'expliquer les propos, les démarches et
  l'agitation continuelle des envoyés d'Autriche et de Prusse. Ce
  serait une erreur bien dangereuse; ce serait un moyen presque
  infaillible d'ôter tout crédit aux partisans des mesures modérées,
  qu'on accuserait de céder à des injonctions étrangères ou de les
  forcer, pour éviter cette imputation, à se joindre aux opinions
  extrêmes qu'ils ont pu dominer jusqu'à présent.

  Ne négligez rien, monsieur, pour faire ressortir aux yeux de M.
  Ancillon l'évidence des considérations que je viens de vous
  développer. Pressez-le de faire parvenir tant à l'envoyé prussien
  qu'aux autorités de Neufchâtel des instructions conformes à l'esprit
  de sagesse et de prudence que réclament les circonstances. J'écris
  dans le même sens à M. de Rumigny et nous aimons à penser que c'est
  dans cette ligne que marcheront désormais les représentants des
  grandes puissances auprès de la confédération helvétique.

  Nous n'avons pas appris sans surprise que M. de Bombelles[282]
  répandait le bruit d'un entretien dans lequel j'aurais exprimé à
  l'ambassadeur ou au chargé d'Autriche une opinion absolument
  conforme à celle de son gouvernement sur le danger d'apporter la
  moindre modification au pacte fédéral de 1815. Cette assertion était
  trop inexacte, elle pouvait avoir de trop graves conséquences pour
  que je n'aie pas dû charger M. de Rumigny de la rectifier; mais
  j'eusse souhaité, dans l'intérêt général, qu'on ne nous eût pas
  contraints à constater le dissentiment qui existe entre les grandes
  puissances sur une question aussi majeure.

  [280] Voir page 236.

  [281] Une guerre civile avait éclaté en 1831 entre la ville de Bâle
  et la campagne qui en dépendait, provoquée par le refus du grand
  conseil de la ville d'accorder aux habitants de la campagne le
  retour aux anciennes franchises. La diète intervint et prononça
  d'autorité la division du territoire de Bâle en deux cantons: Bâle
  ville et Bâle campagne. De même à Schwytz une scission s'était
  produite entre le canton primitif et les districts qui lui avaient
  été adjoints: La Marche, Einsieldeln, Kussnacht et Pfaefficon.--Bâle
  ville et Schwitz s'unirent aux cinq cantons d'Uri, d'Unterwald, de
  Neuchâtel et des Valois et tentèrent de former une ligue séparée
  pour la défense de leurs intérêts. Les six cantons dissidents
  envoyèrent des délégués qui siégèrent à Sarnen, puis à Schwytz, et
  se déclarèrent indépendants de la diète fédérale de Zurich. La
  guerre éclata entre la confédération et les dissidents. Ceux-ci
  commencèrent par s'emparer de Kussnacht mais ils ne tardèrent pas à
  être vaincus. Le 4 août les troupes fédérales s'emparèrent de
  Schwitz et le 10, de Bâle.

  [282] Louis, comte de Bombelles conseiller privé de l'empereur
  d'Autriche, ministre plénipotentiaire d'Autriche en Suisse.


  M. BRESSON AU DUC DE BROGLIE[283].

  Berlin, le 17 décembre 1833.

  Monsieur le duc,

  Je vous remercie de m'avoir rendu l'organe d'une politique si nette,
  si loyale et si nationale. M. Ancillon ne peut plus se faire
  illusion sur les misérables manœuvres employées pour l'abuser. Il
  regrette, j'en suis sûr, ses premières insinuations. Je n'ai pas
  voulu le forcer dans ses derniers retranchements, et j'ai accepté
  ses explications pour mettre fin à un débat pénible. Je lui ai lu la
  lettre particulière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il
  n'a pas osé éclater contre M. de Metternich, mais il contenait à
  grand'peine l'expression de son indignation. S'il manque lui-même de
  franchise et s'il revient souvent sur ses paroles et ses promesses,
  ce n'est point par duplicité, c'est par faiblesse. Il est incapable
  d'une action double préméditée. Je ne sais ce que l'on doit le plus
  admirer, de la perfidie ou de la maladresse de M. de Metternich. Il
  est impossible de tomber plus à plat dans son propre piège, j'aurai
  soin que tout ceci ne soit ni perdu ni oublié à Berlin.

  M. Ancillon s'est dit que, pour ne pas augmenter les inconvénients
  de la démarche à laquelle il a si imprudemment associé son
  gouvernement, il devait paraître conséquent avec lui-même et ne pas
  la désavouer. On lui souffle probablement ce rôle de Vienne et de
  Pétersbourg. Mais les entours du roi, que votre énergie a intimidés,
  prodiguent des explications et des excuses qui équivalent à un
  désaveu. Ce bon prince Wittgenstein, surtout, en est amusant: il
  m'est si facile de l'inquiéter que je mets mes soins maintenant à le
  rassurer. Il disait à lord Minto: «Mais comment donc penserions-nous
  à la guerre? Il faudrait que le roi se mît à la tête de l'armée, et
  voyez comme cela dérangerait toutes ses habitudes!» Tout cet
  entourage se compose d'excellentes gens, très pacifiques assurément,
  qui ne demandent qu'à finir leurs jours dans le calme. De flagrantes
  provocations les mettraient seules en mouvement. Après le roi ce
  sera autre chose, et personne ne peut prononcer avec sûreté de
  jugement sur le prince royal. Mais Dieu merci! nous sommes loin de
  là. Le père pourrait bien survivre au fils. L'on ne s'en plaindrait
  pas en Prusse...

  Daignez...

  [283] Voir page 277.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[284].

  Paris, le 2 janvier 1834.

  Prince,

  ... M. de Bacourt m'avait signalé, il y a quelque temps, des
  tentatives de rapprochement qui auraient eu lieu entre l'Autriche et
  l'Angleterre au sujet des affaires d'Orient et j'avais appelé sur ce
  point l'attention de M. de Sainte-Aulaire. Cet ambassadeur a cru de
  son côté remarquer des communications plus fréquentes et plus
  intimes qu'à l'ordinaire entre M. de Metternich et M. Frédéric Lamb,
  surtout après l'arrivée d'un courrier que ce dernier a reçu dans la
  journée du 20 décembre. Le chancelier d'Autriche, sans entrer avec
  M. de Sainte-Aulaire dans de plus amples explications, lui a exprimé
  la satisfaction la plus vive des nouvelles apportées par ce
  courrier; il lui a dit que, grâce aux efforts du gouvernement
  français pour calmer l'Angleterre, le cabinet de Londres envisageait
  aujourd'hui la question d'Orient du même œil que ceux de Vienne et
  de Paris. Sir Frédéric Lamb paraît avoir tenu à M. de Sainte-Aulaire
  un langage à peu près semblable. Tout cela est fort peu clair et,
  tout en croyant qu'il entre dans la politique de M. de Metternich de
  jeter de l'incertitude dans nos dispositions en nous donnant à
  entendre qu'il s'entend d'une manière intime avec le gouvernement
  britannique, je désirerais qu'il vous fût possible de nous donner
  quelques informations sur ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces
  apparences de rapprochement. Je n'ai pas besoin de vous dire que,
  loin de nous affliger d'une combinaison qui associerait l'Autriche à
  un système de garantie contre les projets ambitieux du gouvernement
  russe, nous ne pourrions, dans les circonstances actuelles, qu'y
  trouver un motif de satisfaction.

  [284] Voir page 303.


  LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[285].

  Paris, le 27 mars 1834.

  Prince, je vous ai fait connaître la résolution qu'avait prise le
  gouvernement espagnol d'envoyer une armée en Portugal dans l'unique
  objet d'y disperser les partisans de don Carlos. M. Villiers,
  secondé à cet égard par M. de Rayneval, dont il avait réclamé
  l'appui s'est vainement efforcé de décider M. Martinez de la Rosa à
  donner à cette expédition un but plus général en la dirigeant
  également contre dom Miguel et don Carlos. Le ministre espagnol s'y
  est refusé, ne voulant pas, a-t-il dit, créer sans une nécessité
  absolue des obstacles nouveaux au faible corps de troupes qui va
  passer la frontière des deux royaumes. Nous avons lieu de croire, et
  c'est aussi l'opinion de M. Villiers, que la crainte de mécontenter
  les puissances du Nord est entrée pour beaucoup dans la
  détermination de M. Martinez.

  Il est d'ailleurs aisé de prévoir que les troupes espagnoles, une
  fois arrivées en Portugal pourront se trouver entraînées par la
  force des choses à faire cause commune avec les pédristes. Cette
  considération n'a pas échappé au cabinet de Madrid. Aussi, tandis
  que M. Martinez de la Rosa, pour se maintenir sur le terrain où il
  avait cru devoir se placer, se refusait à toutes les ouvertures de
  M. Sarmento, envoyé de dom Pedro, son collègue, le ministre de la
  guerre, discutait avec ce dernier un plan d'émigration combiné, sans
  en avoir l'apparence et qui, en même temps qu'il doit faciliter les
  mouvements des Espagnols, placera dom Miguel, à l'égard des forces
  de son frère, dans une situation embarrassante et dangereuse.

  Si les Espagnols se sont décidés à une entreprise dont les
  conséquences avaient longtemps semblé les effrayer, c'est parce
  qu'ils ont désespéré de vaincre la répugnance de l'Angleterre à
  intervenir matériellement en Portugal. Cependant, les nouvelles que
  nous recevons de Lisbonne pourraient nous faire croire que cette
  répugnance n'est plus aussi absolue.

  Lord Howard, après avoir reçu de Londres des pouvoirs plus étendus
  que ceux dont lord W. Russell était investi, a rédigé un projet de
  convention destiné à pacifier le Portugal, et qu'il a envoyé à lord
  Palmerston après l'avoir communiqué à M. Mortier aussi bien qu'au
  ministre de dom Pedro, qui s'en est montré satisfait. En voici les
  principales clauses:

  Le gouvernement de la reine accorderait une amnistie entière à tous
  ceux de ses adversaires qui lui prêteraient serment dans un temps
  prescrit. Ceux qui s'y refuseraient pourraient quitter le Portugal
  et vendre leurs biens.

  Les grades des officiers miguélistes leur seraient assurés avec une
  demi-solde.

  Dom Miguel conserverait sa fortune personnelle et même son apanage
  ou en recevrait l'équivalent. Des bâtiments portugais, français et
  anglais seraient mis à sa disposition pour le transporter hors du
  pays.

  Toutes les contestations qui s'élèveraient sur le sens des
  stipulations de ce traité seraient jugées par une commission
  composée des ministres de France et d'Angleterre et du chargé
  d'affaires de Suède.

  Enfin, si dom Miguel refusait ces conditions, le gouvernement
  anglais mettrait à la disposition de la reine doña Maria des troupes
  de débarquement et des bâtiments de guerre pour faire cesser les
  hostilités.

  Je dois remarquer que, dans la communication faite par lord Howard
  au cabinet de Lisbonne, il n'a nullement été question de cette
  dernière clause et que probablement même ce n'est que par
  inadvertance que l'envoyé d'Angleterre l'a fait connaître à M.
  Mortier. Vous en conclurez sans doute, prince, que, dans vos
  entretiens avec lord Palmerston, il sera bon d'éviter d'en faire
  mention.

  Ce que nous ne savons pas et ce qu'il importerait de savoir, c'est
  jusqu'à quel point les idées émises par lord Howard lui sont
  particulières ou se rattachent aux directions qu'il a pu recevoir.
  Je désirerais qu'il vous fût possible de nous fournir à cet égard
  quelques explications. Les intérêts de la France et ceux de
  l'Angleterre sont identiques dans la double lutte qui ensanglante en
  ce moment la péninsule. Une saine politique prescrit donc aux deux
  gouvernements d'y concerter leur action, et, pour ce qui nous
  regarde, nous sommes disposés à seconder de tous nos moyens le plan
  adopté par le cabinet de Londres pour la pacification du Portugal,
  dès que ce cabinet nous en aura fait part.

  [285] Voir pages 354 et 358.


FIN DE L'APPENDICE.



DE M. LE DUC DE CHOISEUL

_Commencé à Bourbon-l'Archambauld en 1811, et fini à Châteauneuf, près
de Saint-Germain, chez madame la Duchesse de Courlande en 1816._



DE M. LE DUC DE CHOISEUL[286]

M. le duc de Choiseul avait de l'esprit naturel, peu d'instruction,
beaucoup d'assurance; un beau nom avec un léger vernis d'étranger qui
le classait également parmi les grands seigneurs de France et
d'Allemagne. La branche de la maison de Choiseul à laquelle il
appartenait était au service des ducs de Lorraine. Le comte de
Stainville, son père, était grand chambellan de François, dernier duc
de Lorraine, devenu grand-duc de Toscane, et ensuite empereur
d'Allemagne par son mariage avec Marie-Thérèse. C'était une chose
assez singulière en 1757, que de voir M. le comte de Stainville,
le père, chevalier de la Toison d'Or et ministre de l'empereur à
Paris, et le comte de Stainville, son fils, chevalier de l'ordre du
Saint-Esprit, ambassadeur de France à Vienne, à la cour de ce même
empereur. A cette même époque, les deux autres fils du comte de
Stainville étaient aussi, l'un abbé commandataire en France et prieur
de Reuil, et l'autre major dans un régiment de Croates au fond de la
Hongrie.

  [286] Cet écrit sur le duc de Choiseul se trouvait, dans les
  papiers de M. de Talleyrand, annexé à ses _Mémoires_. Il en est
  toutefois entièrement indépendant. C'est un morceau détaché, qui,
  ainsi que la date en fait foi, fut commencé par le prince
  plusieurs années avant qu'il songeât à mettre la main à ses
  _Mémoires_. Cependant l'intérêt particulier que présente cet
  écrit l'a fait joindre à la présente publication. On a déjà
  indiqué dans la préface (I-XV) les raisons qui l'ont fait rejeter
  à la fin du dernier volume, bien que la chronologie marquât sa
  place en tête de l'ouvrage. Il a semblé préférable, en effet, de
  ne pas rompre la suite et l'unité des _Mémoires_, et de prévenir
  toute confusion entre les souvenirs personnels du prince et un
  simple chapitre d'histoire.

Le traité de 1736[287] ayant incorporé la Lorraine à la France, la
maison de Choiseul avait dû rentrer au berceau de ses pères. Le jeune
comte de Stainville débuta par une sous-lieutenance au régiment du
Roi, et bientôt après, obtint le régiment de Navarre. Il fit bien la
guerre comme colonel, mais il parut d'une manière encore plus
brillante dans la société. Ses premiers succès y eurent beaucoup
d'éclat. M. de Stainville fut l'amant et l'amant éperdument aimé de
madame de Gontaut[288], fille aînée de M. Crozat-Duchâtel[289],
lieutenant général, cordon rouge, sous lequel il avait servi dans la
guerre de 1740. Madame Duchâtel, née Gouffier, réunissait tous les
soirs dans sa maison quelques personnes d'un esprit distingué,
telles que madame du Deffant[290], Pont de Veyle[291], le chevalier de
Curten[292], et M. de Stainville, quoique distrait par bon nombre
d'infidélités qu'il faisait à madame de Gontaut, ne manquait guère d'y
venir quelques moments. L'exactitude d'un peu de soins était un de ses
principes. M. de Gontaut, l'un des favoris de Louis XV, d'un caractère
gai et facile, avec assez peu d'esprit, tel qu'il fallait être dans la
société de madame de Pompadour, l'avait pris dans la plus grande
amitié, mais n'avait pu encore le faire pénétrer dans cet intérieur
suprême, où l'on avait de son caractère une opinion peu avantageuse.
Il circulait autour de madame de Pompadour que M. de Stainville avait
été un des principaux modèles que Gresset[293] avait pris pour la
comédie du _Méchant_. Cela, quelques bons mots, une ambition assez
annoncée, le faisaient passer pour un homme dangereux, et
probablement, il aurait été retardé dans sa brillante carrière, si une
circonstance qui aurait dû accroître l'inquiétude que donnait son
approche, n'eût servi au contraire à le mettre hors de ligne. Le
roi témoigna quelque goût pour une très belle personne que le comte de
Choiseul-Beaupré[294], menin de M. le Dauphin, venait d'épouser;
madame de Pompadour en montrait de la jalousie. Il se formait déjà à
Versailles une espèce de parti qui favorisait cette intrigue; et M. de
Stainville, assez maltraité par madame de Pompadour, et parent de
madame de Choiseul, se trouvait naturellement rangé du côté de la
prétendante. On a supposé que lui ayant fait sa cour, et n'ayant pas
reconnu à son esprit assez d'habileté pour le rôle qu'il voulait lui
faire jouer, il l'avait sacrifiée, et avait envoyé à madame de
Pompadour, par l'entremise de M. de Gontaut, pour être montrées au
roi, les lettres que dans un premier moment de passion, elle lui avait
écrites. Et comme madame de Choiseul périt, peu de temps après, de la
manière la plus inattendue, on a prétendu, aussi, qu'il n'avait pas
été étranger à sa mort. Ce n'est pas le seul soupçon de ce genre qu'on
ait osé former sur M. de Stainville. Quelque persuadé que je sois
qu'aucun n'ait été fondé, j'éprouve une sorte d'embarras de ne pouvoir
tirer mes motifs de conviction de la moralité de sa vie, et d'être
obligé d'aller les chercher dans la légèreté de son caractère. Madame
de Pompadour, tranquillisée, chercha à se faire de nouvelles
créatures, et passa, immédiatement, trop vite peut-être, pour la
réputation de M. de Stainville, de l'éloignement le plus marqué pour
lui, à un intérêt dont elle ne tarda pas à lui donner des
preuves. Dans ces circonstances, Madame de Gontaut tomba gravement
malade, et sur son lit de mort, elle supplia sa jeune sœur, qui
n'avait que quatorze ans, d'épouser M. de Stainville, voulant
emporter, en mourant, la satisfaction d'avoir assuré la fortune de son
amant, et aussi, ce que l'exaltation de sa tête lui présentait comme
le bonheur de sa sœur. Une espèce d'enchantement que M. de Stainville
avait répandu sur toute cette famille, décida bientôt la mère ainsi
que la fille, de sorte que devenu presque immédiatement maître d'une
fortune de cent vingt mille livres de rente, il n'eut plus qu'à
s'occuper des moyens d'entrer dans une carrière dans laquelle sa
naissance, son esprit, son activité et la médiocrité de ceux qui y
occupaient les premières places, permettaient de lui donner bien des
avantages. Ses vues se portèrent sur l'ambassade de Rome. Quelques
flatteries adressées à M. Rouillé[295], ministre des affaires
étrangères, l'appui de son beau-frère, M. de Gontaut, le retour vers
lui de madame de Pompadour, un peu même de cette répugnance que le roi
lui conservait encore, tout concourut à lui faire obtenir ce brillant
éloignement; et il partit pour remplacer M. de Nivernais. La
magnificence de son début, à Rome, effaça tous les ambassadeurs qui
l'avaient précédé; le luxe prodigieux de l'entrée qu'il y fit, l'éclat
de sa maison, le choix de ses sociétés particulières, l'eurent bientôt
rendu maître de toutes les nominations ecclésiastiques; il sut gagner
l'amitié de Benoit XIV[296] qui ne l'appelait que _son cher
fils_, et qui jamais ne put lui refuser rien dans les entretiens
fréquents et tout à fait familiers qu'il avait avec lui. C'est à cette
époque que M. de Stainville reçut les premières impressions, qui ont
concouru depuis à la destruction de l'ordre des jésuites. La faveur
dont il jouissait auprès du Saint-Père le mit en confidence avec les
principaux personnages de cet ordre, et l'un des assesseurs du Général
eut l'imprudence de lui ouvrir le registre secret dans lequel _la
Société_ inscrivait tous les noms de ses élèves, avec des notes sur le
caractère et les sentiments que leur jeunesse avait pu faire
connaître, et il y lut, à son article, que l'on devait, s'il arrivait
à des places importantes, le tenir pour un homme qui n'aimait et qui
n'aimerait jamais _la Société_[297].

  [287] Le traite de Vienne qui mit fin à la guerre de succession
  de Pologne. Il reconnaissait les droits de l'électeur de Saxe qui
  fut couronné sous le nom d'Auguste III. Quant à Stanislas
  Leczinski dont la France avait soutenu les intérêts, il reçut en
  dédommagement la Lorraine, sous cette condition, qu'à sa mort, ce
  duché reviendrait à la France. Stanislas étant mort en 1766,
  c'est à cette date que la Lorraine devint province française.

  [288] Antoinette Crozat du Châtel (1728-1747) fille du lieutenant
  général de ce nom et de Marie Thérèse Gouffier de Heilly, épousa
  en 1744, le duc Charles de Gontaut, frère cadet du maréchal de
  Biron. De ce mariage naquit le duc de Lauzun.

  [289] Louis François Crozat, marquis du Châtel, appartenait à une
  riche famille de financiers; un de ses membres s'était récemment
  anobli en achetant le marquisat du Châtel en Bretagne.

  [290] Marie de Vichy Chamrond, née en 1697 d'une vieille famille
  de Bourgogne, épousa toute jeune le marquis du Deffant, dont elle
  se sépara peu après. Son salon fut durant quarante ans le centre
  d'une société élégante et spirituelle. Elle mourut en 1780.

  [291] Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, naquit en 1697.
  Son père était président du parlement de Metz. Lui-même fut
  intendant général des classes de la marine. Il composa quelques
  comédies et un grand nombre de poésies légères. Il mourut en 1774
  après avoir été pendant cinquante ans l'ami de madame du Deffant.

  [292] Maurice de Curten, issu d'une famille suisse, passée au
  service de la France, né en 1692, entré à l'armée en 1706,
  maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, grand croix
  de l'Ordre de Saint-Louis en 1757. Il mourut en 1766.

  [293] Gresset, poète comique, né en 1709 à Amiens, mort en 1777.
  _Le Méchant_ qui est sa meilleure comédie est de 1747.

  [294] François comte de Choiseul-Beaupré était lieutenant général
  et menin du Dauphin. (Ce nom de _Menin_ était d'origine
  espagnole; il désignait les six gentilshommes attachés
  spécialement à la personne du Dauphin.) Il épousa en 1751
  mademoiselle de Romanet, nièce de madame de Pompadour.

  [295] Antoine Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, d'une vieille
  famille de robe, conseiller au parlement en 1711; secrétaire
  d'État à la marine (1749) puis aux affaires étrangères (1754). Il
  donna sa démission en 1757, fut nommé surintendant général des
  postes, se retira en 1758 et mourut en 1761.

  [296] Benoit XIV (Prosper Lambertini) naquit à Bologne en 1675.
  Entré dans les ordres, il fut nommé évêque d'Ancône, puis
  archevêque de Bologne. Il était cardinal depuis 1726. En 1740 il
  fut choisi pour succéder au pape Clément XII. Il mourut en 1758.

  [297] C'est en effet sous le ministère de Choiseul que les
  jésuites furent expulsés de France (1762-1764).

Le rapprochement de M. de Stainville avec madame de Pompadour n'était
pas tel, qu'il n'y eût dans la même route que celle où il se trouvait,
un homme plus avancé que lui. L'abbé de Bernis[298], favori plus
ancien et plus intime, traçait assez ennuyeusement dans
l'ambassade de Venise, les degrés de sa future élévation.

  [298] François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, naquit au
  château de Saint-Marcel en Vivarais (1715) d'une des plus
  vieilles familles de France. Il fut de bonne heure destiné à
  l'état ecclésiastique: toutefois, bien qu'il ait porté toute sa
  jeunesse le titre d'abbé, il ne prononça ses vœux qu'à quarante
  ans. Il dut à la protection de madame de Pompadour d'être nommé
  ambassadeur à Venise (1752). Revenu à Paris en 1755, il négocia,
  bien que n'ayant aucun titre officiel, le traité de 1756 avec
  l'ambassadeur impérial. Il fut presque aussitôt nommé secrétaire
  d'État aux affaires étrangères, puis cardinal. Disgracié et exilé
  en 1757, il sortit de sa retraite en 1764, fut nommé archevêque
  d'Alby, puis ambassadeur à Rome (1769);--il fut destitué en
  février 1791 pour avoir refusé de prêter serment à la
  constitution civile, et il mourut en 1794.

M. de Stainville ne manqua pas de profiter de la connexion de leurs
affaires respectives, de quelques querelles que la république de
Venise avait alors avec le Saint Père, pour établir entre eux une
correspondance qui ne tarda pas à former une espèce d'intimité, en
sorte que l'abbé de Bernis, de retour en France, pour être le
plénipotentiaire ostensible du fameux traité de 1756, et entrer
ensuite au conseil, en qualité de ministre, attendant la prochaine
retraite de M. Rouillé, regardait M. de Slainville comme un des futurs
collaborateurs du grand et brusque changement qui allait s'opérer dans
la balance politique de l'Europe.

De son côté, M. de Stainville, qui commençait à en avoir assez des
négociations ecclésiastiques, dévoré du désir de passer sur le théâtre
des grandes affaires qui se préparaient, entretenant une
correspondance régulière avec madame de Pompadour, soignant toutes les
commissions de curiosités ou autres, que l'Italie pouvait lui
présenter pour la favorite, obtint par elle, à la fin de 1756, un
congé qui lui permit de reparaître à Versailles.

Dans l'hiver qui suivit, de grands changements se firent dans le
ministère[299]; il est hors de mon sujet de m'y arrêter; mais je ne
saurais, en passant, m'empêcher de dire que la destitution de M.
d'Argenson[300] et celle de M. de Machault[301] ont eu une influence
bien funeste sur les événements de la guerre qui commença en 1757.
L'abbé de Bernis était alors nommé à l'ambassade de Vienne, faveur qui
avait été la suite naturelle du traité qu'il avait signé avec M. de
Stahremberg[302]; et comme l'impératrice Marie-Thérèse pressait
vivement pour l'arrivée du ministre de France, et que le bon M.
Rouillé se défendait encore un peu dans sa place, l'abbé de Bernis,
pour ne quitter ni le terrain, ni la carrière, se fit nommer à
l'ambassade de Madrid, où il n'y avait pas d'affaires pressantes à
traiter; et M. de Stainville fut destiné à se rendre immédiatement à
Vienne, à sa place. Ses préparatifs furent prompts; tout le faste de
sa représentation y passa de Rome directement, et lui-même s'y rendit
dans les premiers jours d'août. Il trouva la cour impériale, naguère
si désolée, toute remplie des espérances que lui donnait la victoire
de Kollin[303], remportée par le maréchal Daun[304], dont l'effet
avait été la levée du siège de Prague; et celle de Hastenbeck[305]
que le maréchal d'Estrées[306] venait de remporter sur le duc de
Cumberland[307]. Deux mois plus tard, M. de Stainville aurait trouvé
dans le cabinet de Vienne les formes de la plus grande déférence; mais
à cette époque, ce cabinet avait pris une habitude hautaine.
L'ambassadeur du France fut, néanmoins, très bien traité par
l'impératrice, et accueilli d'une manière particulière par le bon
empereur François Ier qui voyait en lui un Lorrain, et le fils de son
ministre actuel à la cour de France. Mais, M. le comte de Kaunitz[308]
le reçut avec plus de froideur. La dignité qu'il affecta de marquer
dans les premières entrevues, présagea à M. de Stainville qu'il serait
loin de trouver en lui le secrétaire d'État de la cour papale. Les
médiocres conséquences de la bataille de Hastenbeck, comparées avec
quelques succès qui suivirent la grande affaire de Kollin, et la levée
du siège de Prague qui rendit disponible quarante mille hommes
enfermés dans cette ville avec le prince Charles[309], donnaient au
ministre autrichien, un ton et des formes très déplaisants pour
l'ambassadeur de France. Mais le mois de novembre arrivé, toutes les
fiertés furent confondues par les deux batailles que le roi de Prusse
gagna en personne à cinq jours l'une de l'autre; à Rosbach[310],
contre les Français, et sous les murs de Breslau[311], contre les
Autrichiens. L'armée française et l'armée autrichienne furent si
complètement battues qu'on ne sut plus lequel des deux alliés devait
être le plus humilié. Alors les reproches d'ineptie se multiplièrent
de part et d'autre. M. de Stainville, naturellement moqueur, tombait
impitoyablement sur le maréchal Daun; et M. de Kaunitz n'épargnait pas
davantage les généraux français. Le chevalier de Curten, ancien
lieutenant général se trouvait à Vienne, où il était arrivé en même
temps que M. de Stainville; il avait une commission militaire dont
l'objet était la reprise de l'électorat de Saxe, que devait faire
l'armée de Soubise, conjointement avec celle de l'empire commandée par
le prince de Hildburghausen[312]. Le chevalier de Curten passait pour
un excellent officier, et était certainement un des hommes les plus
aimables et les plus piquants de son temps. Sa mission qui était d'un
ordre inférieur se trouvait terminée par les grands faits de guerre
qui venaient d'avoir lieu, mais il en avait peu de souci. Il demandait
sans cesse ce que l'armée de l'empire était devenue, à quoi on lui
répondait par semblable question sur l'armée de Soubise. En sorte
qu'au milieu de tous ces désastres, qui devaient se terminer par
quelque modification dans l'influence germanique, ou par la cession de
quelques provinces, mais point encore par l'abdication de quelque tête
couronnée, ou par la destruction d'un royaume ou d'un empire[313], on
put passer à Vienne un hiver assez supportable. Lorsque les plaintes
de M. de Kaunitz devenaient un peu plus fortes, M. de Stainville lui
dépêchait le comte de Montazet, qui, avec les formes embarrassantes du
plus grand zèle, prenait les renseignements les plus minutieux sur la
grande armée autrichienne, et montrait un empressement excessif à la
rejoindre, étant destiné, disait-il, à avoir l'honneur d'y servir.

  [299] Allusion à la révolution de cabinet qui marqua le
  rétablissement du roi. Durant sa maladie (suite de l'attentat de
  Damiens), Machault et d'Argenson avaient pris sur eux de renvoyer
  madame de Pompadour. A son retour, elle exigea leur destitution.
  Machault céda la place à Peirenc de Moras, et d'Argenson au
  marquis de Paulmy, son neveu (février 1757).

  [300] Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, né en 1696,
  appartenait à une vieille famille de Touraine qui jeta un vif
  éclat aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sept de ses membres parvinrent
  aux plus hautes charges de l'État. Lui-même fut lieutenant
  général de la police (1720), ministre d'État (1742), secrétaire
  d'État à la guerre (1743-1757). Il mourut peu après sa disgrâce
  en 1764.

  [301] M. de Machault était alors secrétaire d'État à la marine.

  [302] George-Adam prince de Stahremberg, né à Londres en 1724,
  d'une vieille famille autrichienne. Ambassadeur à Paris en 1755.
  Rappelé à Vienne en 1766, il devint ministre d'État, puis
  gouverneur des Pays-Bas. Il mourut en 1807.

  [303] Kollin, ville de Bohême, sur l'Elbe, 6.000 habitants. La
  victoire des Autrichiens est du 18 juin 1757.

  [304] Léopold, comte de Daun, né à Vienne en 1705, était
  feld-maréchal en 1748. Il fut généralissime des armées impériales
  pendant la guerre de Sept ans. Vainqueur à Kollin et à Hochkirch,
  il fut battu à Leuthen et à Torgan. Il mourut en 1766.

  [305] Hastenbeck, village de l'électorat de Hanovre. La victoire
  des Français est du 20 juillet 1757.

  [306] Louis Le Tellier, marquis de Courtenvaux, duc d'Estrées, né
  en 1697, était petit-fils du célèbre Louvois. Sa mère était la
  sœur du comte Victor d'Estrées, maréchal de France. Celui-ci
  étant mort sans enfants en 1737, son neveu hérita de son nom et
  de son titre. Le comte, plus tard duc d'Estrées, fut lieutenant
  général en 1744, et maréchal en 1757. Il perdit son commandement
  en Allemagne à la suite d'intrigues de cour et mourut en 1771.

  [307] Guillaume-Auguste, duc de Cumberland, né en 1727, était le
  troisième fils du roi Georges II. Mis à la tête des armées
  anglaises du continent, il lut constamment battu. Plus heureux en
  Écosse, il battit le prétendant, Charles-Édouard; il mourut eu
  1765.

  [308] Venceslas-Antoine, comte puis prince de Kaunitz-Rietberg,
  né en 1711, conseiller aulique en 1735, commissaire impérial à la
  diète de Ratisbonne, sous Charles VI, ambassadeur à Rome, puis à
  Turin, sous Marie-Thérèse. Ministre d'État(1749), ambassadeur à
  Paris. A son retour, il fut nommé chancelier de cour et d'État.
  Il mourut en 1794.

  [309] Charles, prince de Lorraine, né en 1712, était le frère de
  l'empereur François. Feld-maréchal général et généralissime des
  troupes impériales et hongroises, il prit part aux guerres de la
  succession d'Autriche et de Sept ans.

  [310] Rosbach, village de l'électorat de Saxe près de Mersebourg.
  Les Français étaient commandés par Soubise.

  [311] La bataille fut livrée à 7 kilomètres de Breslau près du
  village de Leuthen, ou Lissa.

  [312] Joseph de Saxe-Hildburghausen, prince souverai d'Allemagne,
  né en 1702, fut nommé en 1735 feld-maréchal au service de
  l'Autriche. Il dirigea en 1739 une campagne malheureuse contre
  les Turcs. Il prit part sans grand succès à la guerre de Sept ans
  et mourut en 1787.

  [313] Allusion aux traités imposés plus tard par Napoléon.

On faisait de toutes parts de nouvelles levées pour la composer; et M.
de Kaunitz, tout en critiquant le pauvre maréchal Daun, que
l'impératrice soutenait à cause de madame de Daun, sa favorite,
élevait secrètement à la fortune un homme modeste que le hasard lui
avait fait rencontrer, et qui, par la levée du siège d'Olmütz[314],
devint quelques mois après, le sauveur de la puissance autrichienne.
M. de Laudon[315] fut véritablement l'homme le plus distingué de
tous ceux que l'Autriche a employés dans le cours de cette fameuse
guerre de Sept ans. Car M. de Lascy[316], dont le nom a été consacré
par la belle lettre que lui écrivit en mourant Joseph II, avait plus
de talent pour le cabinet que pour l'exécution, et s'est montré plus
propre à être un grand ministre de la guerre qu'un grand général
d'armée.

  [314] Olmütz, ville d'Autriche (Moravie). Le roi de Prusse qui
  l'avait assiégée, ne put s'en emparer et dut battre en retraite.

  [315] Ernest, baron de Laudon, né à Tootzen (Livonie), d'une
  famille originaire d'Écosse qui avait émigré au XIVe siècle. Il
  passa huit ans au service de la Russie (1731-1739), se présenta
  ensuite à Frédéric II qui le repoussa; il passa alors en
  Autriche, devint général en 1757, feld-maréchal en 1758; il eut
  une part glorieuse à la guerre de Septans. Appelé à diriger une
  campagne contre les Turcs en 1788, il mourut au cours de ses
  succès (7 juillet 1790).

  [316] Joseph, comte de Lascy naquit en 1725 à Pétersbourg d'une
  famille noble d'origine irlandaise. Son père était général dans
  l'armée russe. Lui-même entra dans l'armée autrichienne et devint
  feld-maréchal en 1760, après de brillants succès remportés durant
  la guerre de Sept ans. Après la paix, il entra au conseil aulique
  et durant de longues années travailla de concert avec l'empereur
  Joseph II. Chargé en 1788 de la guerre contre les Turcs, il fut
  battu et demanda à être remplacé par Laudon, bien qu'il fût son
  ennemi personnel. Il mourut en 1801.

Les forces nombreuses qui se réunissaient, une organisation militaire
nouvelle qui commençait à se former, les espérances qui étaient la
suite de ces efforts et de ces changements, permirent bientôt à M. de
Kaunitz de reprendre les airs inattentifs avec lesquels il blessait
cruellement l'amour-propre de M. de Stainville. Tantôt c'était à la
comédie où leurs loges étaient absolument contiguës, M. de Kaunitz
arrivait dans la sienne, prenait une place adossée à celle de
l'ambassade, et ne s'apercevait qu'au cinquième acte que M. de
Stainvilie était à côté de lui. Une autre fois, invité à quelque dîner
solennel chez l'ambassadeur de France, au lieu d'arriver à deux
heures, il faisait impitoyablement attendre jusqu'à six, une
trentaine de personnes, qui toutes par leur rang et leur naissance,
paraissaient mériter quelques égards, et, tout à coup, au milieu du
dîner, il écartait son assiette, arrangeait la place qu'avait occupée
son couvert, tirait de sa poche une petite écritoire ou un crayon, et
se mettait à écrire, à demi couché sur la table; ou bien, il étalait
un étui de toilette et se nettoyait les dents. L'usage était de se
rassembler tous les soirs chez ce ministre, où sa sœur, madame la
comtesse de Questemberg, faisait en assez bonne femme, les honneurs du
salon. Aucun des ministres ne manquait à s'y rendre, parce que M. de
Kaunitz y paraissait assez régulièrement vers les onze heures, et que
c'était un moment favorable, ou pour l'entretenir de quelque affaire,
ou pour apprendre de lui les nouvelles qui venaient journellement des
armées; il se faisait secrètement rendre compte de l'arrivée de
l'ambassadeur de France, et dans les circonstances où il savait qu'il
importait le plus à celui-ci de lui parler, il le laissait attendre
jusqu'à une heure après minuit, et lui faisait dire par un valet de
chambre, sans même se donner la peine d'imaginer quelque excuse, qu'il
ne paraîtrait point. Alors M. de Stainville se dépitait, rentrait chez
lui, et disait à qui voulait l'entendre, qu'il était impossible de
suivre les affaires avec un tel homme. L'impératrice, qui était
informée par ses rapports intérieurs du mécontentement de M. de
Stainville, ne perdait pas une occasion de lui raconter les
inattentions, sans nombre, de M. de Kaunitz pour elle-même. Mais elle
croyait, et disait avoir un tel besoin de ce ministre, qu'elle lui
passait toutes ses fantaisies. L'indulgence de l'impératrice était
mise à tant d'épreuves, que pendant quelque temps, on a pu croire que
M. de Kaunitz avait avec cette princesse des liaisons plus
intimes que celles des affaires. Il fallut tout l'éclat d'une aventure
avec une danseuse de l'opéra pour empêcher cette opinion de trop
s'établir. Il y avait au théâtre une Italienne assez belle, nommée la
Tagliatzi. M. de Kaunitz était publiquement son amant. Quelques
rigoristes de la cour, et le médecin Wasa-Sivieten, par dévotion, et
peut-être aussi, par une envie secrète de plaire, animèrent tellement
la conscience de l'impératrice sur ce scandale, qu'elle en donna un
bien plus grand encore, en faisant enlever un matin la danseuse, et en
la faisant transporter aux frontières d'Italie avec défense absolue de
reparaître à Vienne. M. de Kaunitz se croyant outragé, monte chez
l'impératrice, sa démission à la main, fait changer sa détermination,
et la Tagliatzi revient avec tous les honneurs de l'aventure; et pour
que personne ne pût douter de son triomphe, M. de Kaunitz la mène en
calèche le lendemain de son arrivée dans toutes les promenades de
Vienne. Il ne faut pas croire davantage au sentiment qu'on a supposé
que cette princesse avait eu pour le général O'Donnell[317]; elle
aimait l'empereur, qui était beau, et auquel elle passait sa petite
infidélité avec la princesse d'Auersperg[318], en faveur des enfants
qu'elle ne cessait d'avoir.

  [317] Le général comte Charles O'Donnell né en 1715 en Irlande,
  entra en 1736 au service de l'Autriche. Feld-maréchal lieutenant
  en 1757, gouverneur général des Pays-Bas après la paix, puis
  inspecteur général de cavalerie. Il mourut en 1775.

  [318] La princesse Josèphe d'Auersperg était la fille de Jean
  prince de Trautson. Née en 1734, elle avait épousé en 1744
  Charles d'Auersperg, prince souverain d'Allemagne.

Mais je m'écarte trop de mon sujet. L'humeur respective des deux
ministres venait au fond de ce que les deux cours n'étaient rien
moins que contentes du succès de leur grande alliance. Celle de
Vienne, qui manquait encore moins d'hommes que d'argent, ne voulait
plus du système de la combinaison des armées; on convint d'agir
séparément, et l'Autriche réclama en conséquence le choix de
l'alternative dans l'exécution du traité, qui avait fixé le secours
respectif à vingt-quatre mille hommes ou à vingt-quatre millions.
L'impératrice, qui n'avait cessé un seul jour d'employer toute sa
séduction vis-à-vis de M. de Stainville, se flattait d'emporter le
subside. Elle se fit même aider en cette occasion par l'empereur qui
traitait toujours M. de Stainville avec la familiarité d'un
compatriote, et qui croyait avoir sur lui une grande influence.
L'impératrice écrivit à madame de Pompadour; M. de Stahremberg
touchait au moment d'obtenir ce point de la facilité de l'abbé de
Bernis; l'opinion de M. de Stainville, à cet égard, retarda la
décision. Vingt-quatre millions à cette époque était un subside très
considérable. L'Angleterre, qui depuis en a prodigué d'immenses, ne
donnait à Frédéric II que cinquante mille livres sterling[319], et on
peut dire que celui-là gagnait bien son argent, et que si la France
l'eût conservé pour allié à pareil prix, l'influence autrichienne en
Allemagne n'aurait pas duré aussi longtemps. Au surplus, comme on
voulait, de part et d'autre, que ces légères altercations ne
tournassent pas au détriment de l'alliance, ce fut à cette époque
qu'on adopta le plan d'une union plus intime et plus solide, par le
projet de mariage de la jeune archiduchesse Marie Antoinette, alors au
berceau, avec le futur héritier de la couronne de France.

  [319] 1 250 000 francs.

M. de Stainville reçut à cette occasion une marque éclatante de
satisfaction: il fut créé duc héréditaire (et prit le titre de duc de
Choiseul) en même temps que M. le comte de Gontaut son beau-frère, fut
fait duc à brevet, honneur suffisant pour ce dernier, puisque son
fils, ou plutôt celui de M. de Stainville, connu depuis sous le nom
toujours brillant de duc de Lauzun, était naturellement appelé à
hériter de la pairie du maréchal de Biron[320], son oncle. Cette
double faveur accordée en même temps aux deux amis, fut l'ouvrage de
madame de Pompadour, et le fruit de l'assiduité de M. de Gontaut,
autant que de l'exactitude de la correspondance de M. de Stainville,
qui ne faisait pas partir un courrier sans donner à la favorite dans
une lettre particulière un petit sommaire de ses dépêches. Madame de
Pompadour en aurait été moins flattée, si elle eût su combien était
étendue et confiante la correspondance privée de M. de Choiseul. Tous
les courriers portaient des lettres d'abord à madame de Robecq[321],
ensuite à madame de Luxembourg[322], à l'abbé de Bernis dont il
cherchait à affaiblir l'influence dans sa correspondance avec la
favorite, à M. de Gontaut, à M. de Soubise, à M. de Praslin[323],
au comte de Castellane[324], à M. du Châtelet[325], au chevalier de
Beauteville[326], et il en recevait des réponses qui le tenaient
exactement au courant de ce qui se passait sur le double théâtre des
intrigues de Versailles et de Paris.

  [320] Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron, fils du maréchal
  duc de Biron, né en 1701, entra à l'armée et fit la campagne de
  Bohême comme maréchal de camp; lieutenant général en 1743;
  maréchal de France en 1757; gouverneur du Languedoc en 1775. Il
  mourut en 1788.

  [321] La princesse Anne de Robecq était la fille du maréchal duc
  de Montmorency-Luxembourg. Elle épousa Anne de Montmorency prince
  de Robecq, grand d'Espagne et lieutenant général. Elle mourut en
  1760, à trente-deux ans.

  [322] Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, maréchale
  duchesse de Luxembourg (1707-1787).

  [323] César, comte de Choiseul, créé duc et pair en 1762 et connu
  dès lors sous le nom de duc de Praslin, naquit en 1712. Il devint
  lieutenant général; ambassadeur à Vienne en 1758; secrétaire
  d'État aux affaires étrangères en 1760; à la marine en 1766. Il
  fut exilé en 1770 et mourut en 1785.

La tête de M. de Choiseul fut traversée un moment alors, par l'idée
d'obtenir une grande charge à la cour. Mais, M. de Gontaut lui fit
voir combien ces places étaient encombrées de survivances; il
réfléchit de son côté sur la probabilité qu'il n'aurait point
d'enfants de madame de Choiseul dont la santé était très délicate; il
avait lui-même altéré son tempérament par une jouissance qui avait
précédé de beaucoup l'époque à laquelle elle était devenue femme, et
il était résulté pour elle de cette imprudence, des inconvénients de
santé qui l'obligeaient à rester souvent sur une chaise longue. Cette
petite malade, dont la tête romanesque était dix fois plus ardente que
son corps n'avait de force, était toutefois très exigeante sur les
attentions du mariage, et fort jalouse de toutes les femmes auxquelles
son mari paraissait adresser quelques hommages. Aussi M. de Choiseul
manqua-t-il à peu près tout ce qu'il entreprit dans ce genre pendant
son séjour à Vienne.

  [324] Michel, comte de Castellane, gouverneur de Niort,
  ambassadeur près la Porte, maréchal de camp en 1762.

  [325] Louis-Florent, duc du Châtelet-Lomont, né à Semur on 1727.
  Il était le fils de la célèbre madame du Châtelet si connue grâce
  à Voltaire. Il fut maréchal de camp et ambassadeur à Vienne.

  [326] P. du Buisson, chevalier de Beauteville, aide-maréchal
  général des logis de l'armée de Flandre (1745), maréchal de camp
  (1758), ministre en Suisse (1762).

M. de Choiseul informé par M. de Gontaut, que madame de Pompadour
commençait à se dégoûter de l'abbé de Bernis qui, prêt à devenir
cardinal, faisait entrevoir des prétentions que sa capacité ne
soutenait guère, donna à ses lettres particulières la direction que
cette nouvelle circonstance exigeait. Il chercha à se faire regarder
par madame de Pompadour, comme un rival et un successeur de l'abbé de
Bernis, sur lequel elle pouvait compter, et par celui-ci comme un
coopérateur fidèle, dont il pourrait se servir, s'il parvenait à faire
le grand pas qu'il avait la secrète ambition de tenter. L'abbé de
Bernis, sûr du chapeau de cardinal, commença à parler de sa mauvaise
santé, en insinuant toutefois, après les instances qui lui étaient
faites pour rester, qu'il serait prêt à témoigner sa reconnaissance et
son dévouement, si on lui donnait la direction suprême du conseil.
C'était où on l'attendait. On se concerta pour le retour de M. de
Choiseul, et on pensa dès lors au moyen de l'investir de la charge que
le futur cardinal dédaignait d'occuper. De son côté, M. de Bernis se
mit à rédiger un long mémoire, dans lequel il essayait de démontrer au
roi la nécessité d'un premier ministre qui tînt d'une main ferme
l'ensemble des opérations de tous les départements. La situation
critique des affaires était peut-être assez favorable à cette idée.
Mais la répugnance du roi pour cette espèce de tutelle était bien
connue de madame de Pompadour qui, d'ailleurs, n'ayant plus que ce
rôle à jouer, sans avoir l'inconvénient du titre, n'avait aucune envie
de se le laisser enlever. Deux mois suffirent à toutes ces manœuvres,
et dans les premiers jours de novembre, pendant que la barrette
arrivait de Rome, M. de Choiseul arrivait de Vienne, pour occuper le
poste que le cardinal allait quitter. L'arrivée subite de M. de
Choiseul, et l'espèce de désaccord qui existait dans les différentes
dispositions des parties intéressées, ne pouvaient pas manquer de
produire d'étranges contradictions. Ainsi dans la même semaine, M. de
Choiseul qui n'avait été présenté dans l'article officiel de la
_Gazette_, que comme un aide choisi par le cardinal pour conduire sous
sa direction le ministère des affaires étrangères, M. de Choiseul,
médiocrement accueilli par le roi, était créé pair à l'ouverture du
premier conseil, à cause de la prétention que le maréchal d'Estrées
éleva, concernant la préséance des maréchaux de France sur les ducs
qui n'étaient pas pairs. On vit aussi le cardinal quitter le logement
du secrétaire d'État, et s'installer dans un des plus grands
appartements du château de Versailles, où dès le premier mardi, jour
d'audience des ambassadeurs, il les reçut avec solennité concurremment
avec le nouveau ministre, chez lequel ils n'eurent l'air d'aller
ensuite que comme chez un premier commis, et M. de Choiseul, ministre
des affaires étrangères, duc et pair de France paraissait, au milieu
de toutes ces faveurs, n'occuper qu'un poste secondaire. Le cardinal
avait remis directement au roi son mémoire et s'emparait comme de
haute lutte de la place éminente qu'il croyait s'être assurée. Le roi
ne disait rien, laissait faire, et, sans doute se fût soumis, si
madame de Pompadour, à qui le mémoire revint de la main du roi et qui
n'en était que plus offensée, ne se fût jointe à M. de Soubise, à M.
de Gontaut et à M. de Belle-Isle[327], pour en représenter l'auteur
comme un ambitieux qui voulait s'emparer d'une place que la
considération personnelle du roi, son opinion connue à cet égard, et
les derniers conseils du cardinal de Fleury[328], devaient empêcher de
jamais rétablir. Cette forme de rappel à ses propres principes,
présenté au roi comme une marque d'attachement le plus vrai pour sa
personne et pour sa gloire, ne manqua pas son effet. On exila le
cardinal de Bernis[329].

  [327] Louis Fouquet, duc de Belle-Isle, était le petit-fils du
  fameux surintendant Fouquet. Né à Villefranche-de-Rouergue en
  1684, il entra de bonne heure à l'armée, fit comme colonel la
  guerre de la succession d'Espagne. Maréchal de camp en 1719, il
  fut impliqué dans le procès de Leblanc, secrétaire d'État à la
  guerre, accusé de concussion, et fut enfermé à la Bastille.
  Lieutenant général en 1732, il reçut en 1736 le gouvernement de
  Metz et des trois évêchés. Maréchal de France en 1741, il prépara
  l'élection de l'empereur Charles VII. Peu après, il s'illustrait
  par la campagne de Bohême et la retraite de Prague (1743). Fait
  prisonnier en Hanovre en 1744, il fut interné un an en
  Angleterre. En 1757, il fut nommé secrétaire d'État à la guerre.
  Il mourut en 1761.

  [328] André Hercule, cardinal de Fleury, appartenait à la vieille
  noblesse du Languedoc. Il naquit à Lodève le 22 juin 1653.
  Aumônier de la reine, il fut en 1698 nommé évêque de Fréjus. A la
  mort de Louis XIV il fut nommé précepteur du nouveau roi sur
  lequel il prit bientôt la plus grande influence. Au mois de juin
  1726, Fleury fut nommé ministre d'État et surintendant des
  postes, et bientôt après créé cardinal. Il garda la direction des
  affaires jusqu'à sa mort (1743).

  [329] Novembre 1758.

Ainsi fut enlevé à la suprême direction des affaires, cet homme doux
et aimable, fait pour le charme de la société, bien plus que pour la
haute intrigue du ministère. Sa vie reprit dans la suite quelque éclat
par les moyens que lui fournirent son caractère ecclésiastique, sa
grande fortune et le bel emploi qu'il en savait faire. Il a fini sa
carrière d'une manière heureuse, puisque ses derniers moments ont été
employés à donner des soins, des marques de respect, et presque des
secours, aux vertueuses filles de son bienfaiteur. L'histoire parlera
bien peu de lui.

M. de Choiseul resta seul chargé des affaires étrangères. L'usage
qu'il fit de son pouvoir et la situation dans laquelle il plaça la
France vis-à-vis des cours de l'Europe, ne sont peut-être pas sans
intérêt à connaître.

Un des principaux actes de son administration, fut le traité du mois
de janvier 1759 avec l'Autriche. Par ce traité la France réduisit de
vingt-quatre millions à quatorze, le subside convenu par le traité de
1756. Mais, par une inconséquence injustifiable, on mit à la
disposition de l'Autriche des forces aussi considérables qu'on aurait
pu le faire pour un intérêt national et du premier ordre. Ce ne fut
qu'en 1761 que M. de Choiseul effrayé des maux de tout genre
qu'éprouvait la France, essaya d'en abréger la durée par une paix
particulière avec l'Angleterre, qu'il supposait devoir entraîner celle
avec l'Allemagne. Les premières paroles de rapprochement avaient été
portées par M. le bailli de Solar[330], ambassadeur de Sardaigne à
Londres. M. de Bussy[331] fut ensuite accrédité auprès de M.
Pitt[332], et M. Stanley vint en France. Quelque condescendance que M.
de Choiseul mît dans la négociation avec l'Angleterre, on ne put pas
arriver à en établir les premières bases: lord Chatam voyait encore
trop de chances heureuses dans la guerre pour vouloir sérieusement
faire la paix. Il négociait pour être populaire et il ne finissait
rien parce qu'il était homme d'État. Après des essais de tout genre,
il fallut abandonner cette idée. Le seul succès politique qu'obtint M.
de Choiseul à cette époque, et qui lui donne une sorte de place dans
l'histoire, c'est le pacte de famille avec l'Espagne[333], par lequel
on peut dire que la France, sans affaiblir sa position continentale,
en la fortifiant même, et sans prendre des engagements onéreux, était
assurée pour la paix comme pour la guerre d'une coopération durable
avec la puissance qui possédait alors les plus belles ressources
maritimes, et les riches trésors de l'Amérique et des Indes. Si cet
accord avec l'Espagne eût été fait en même temps que le traité de
Versailles avec la cour de Vienne, il est à croire que l'Angleterre
n'eût jamais obtenu les succès qui ont amené la désastreuse paix de
1763.

  [330] Ignace Solar de Breille, connu sous le nom de bailli de
  Solar, né en 1715, grand-croix de Malte, ambassadeur de Sardaigne
  en France (1758-1765). Il reçut, après la paix de 1763, l'abbaye
  de St-Jean-des-Vignes de Soissons.

  [331] François de Bussy né en 1699, entra aux affaires étrangères
  en 1725, comme chargé d'affaires à Vienne, puis à Londres (1737).
  Ministre plénipotentiaire à Londres (1740). Premier commis aux
  affaires étrangères (1749). Il mourut en 1780.

  [332] William Pitt, comte de Chatam, un des plus grands hommes
  d'État de l'Angleterre, né en 1708, entra au parlement à
  vingt-sept ans. Il fut le chef de l'opposition jusqu'en 1746;
  devint alors vice-trésorier d'Irlande et conseiller privé sous le
  ministère Newcastle. Premier ministre (1755-1761). En 1766, Pitt
  fut créé comte de Chatam et entra à la Chambre des lords. En même
  temps il fit une courte réapparition aux affaires. Il mourut en
  1775.

  [333] Le pacte de famille est une convention signée à Paris le 15
  août 1761 entre les représentants de la France (Choiseul) et
  d'Espagne (Grimaldi), par laquelle les souverains de la maison de
  Bourbon, Louis XV, Charles III, roi d'Espagne, Ferdinand roi des
  Deux-Siciles (fils de Charles III) et Philippe duc de Parme (son
  frère), contractaient une alliance défensive et offensive pour la
  garantie mutuelle de leurs États. Cette alliance dura autant que
  la monarchie française.

Cette époque de notre histoire portera sans doute les publicistes,
s'il peut s'en trouver encore dans quelques années, à examiner si, en
théorie générale, les traités d'alliance permanente sont utiles aux
puissances qui les contractent. Ce genre de transaction est celui dont
on croit en général devoir recueillir le plus de résultats avantageux.
Cependant, l'expérience a prouvé que chaque puissance, en cherchant à
faire pencher la balance de son côté, apporte dans cette espèce
d'accord un esprit de réserve et d'égoïsme, qui nuit à la cause
commune. Aussitôt que les stipulations de bonne harmonie, d'assistance
de secours définis sont convenues, tous les efforts se dirigent sur
les moyens d'interpréter les clauses, d'éluder les demandes,
d'échapper enfin aux conséquences des engagements qu'on a contractés;
et quand le _casus fœderis_ devient tellement évident qu'on ne peut
le méconnaître, mille circonstances deviennent alors des prétextes,
pour retarder les préparatifs et compliquer l'exécution des articles
les plus clairs. L'allié attaqué a eu le temps de perdre des
provinces, avant de recevoir un homme ou un écu de celui qui devait
lui prodiguer des secours de tout genre. Les quatre coalitions formées
successivement depuis la Révolution française, eussent-elles été aussi
promptement anéanties, si chacun des contractants eût employé de bonne
foi et à temps, tous les moyens dans l'intérêt de la cause commune?

En supposant même de la loyauté dans l'allié dont l'intervention est
devenue nécessaire, les obstacles naturels, la distance, la lenteur
des levées, l'état des chemins dans telle saison, ne suffisent-ils pas
pour rendre inutiles des secours dont la moitié arrivée à temps
pouvait donner une autre direction et un autre résultat à des
événements importants? La Prusse certainement eût fait une plus
vigoureuse résistance, si avant la bataille d'Iéna, le quartier
général de l'empereur Alexandre eût été à Custrin, par exemple[334].

  [334] Au moment de la bataille d'Iéna, l'armée russe n'avait pas
  encore passé la frontière allemande. Napoléon dut aller la
  chercher au fond de la Pologne et ne l'atteignit qu'en janvier,
  c'est-à-dire trois mois après la bataille d'Iéna.

Dans les motifs de tiédeur des alliances, il faut aussi compter pour
quelque chose le déplaisir de voir mal employés ses troupes, son
artillerie, ses magasins; de voir ses régiments placés au poste le
plus périlleux, de perdre des hommes, de dissiper son trésor, et
souvent sans retirer d'autre avantage de sa coopération, que celui
d'assister à la prise de possession des conquêtes faites par ses
alliés.

Une grande partie des inconvénients attachés aux traités d'alliance
entre des puissances continentales, pourrait disparaître dans les
accords entre des puissances maritimes, et c'est pour cela que le
traité de 1761 avec l'Espagne, quoique fait trop tard, est encore
l'acte le plus habile du ministère de M. de Choiseul. En effet, on
comprend aisément qu'un secours, même de peu de valeur, prend tout de
suite de l'importance quand, transporté par mer, il peut menacer sur
divers points et presque au même instant les territoires de l'ennemi
commun, et qu'ensuite, lorsqu'il s'agit de régler les conditions de
paix et de partager les fruits d'une guerre heureuse, il soit possible
de faire la part d'une des puissances, sans nuire trop aux intérêts de
l'autre.

Du reste, le peu que l'on vient de dire sur une question d'un si haut
intérêt et qui mériterait d'être traitée avec soin et développement,
ne s'applique, comme on a pu le voir, qu'au cas où la guerre, suivant
de près le traité conclu, oblige les contractants à l'exécution de ses
clauses. Car il n'y a personne qui ne doive regarder comme la plus
belle œuvre de la politique une alliance combinée avec lenteur et
sagesse, entre des puissances de premier ordre, dans la vue généreuse
de fixer un état de paix permanent en empêchant partout la guerre, et
dont le but unique serait de forcer par une médiation juste et
imposante, au repos, à la modération, et à un libre et facile échange
des productions des différents pays, tout pouvoir inquiet, ambitieux
et prohibitif qui voudrait troubler l'équilibre général.

Il est toutefois nécessaire d'apporter de grandes précautions dans un
pacte de cette nature; c'est dans l'intérêt de la société européenne,
c'est dans l'intérêt de tous qu'il doit être contracté. Il faut donc
que cet intérêt soit bien constaté, bien évident, et il ne l'est pas
assez, si ceux qu'il touche, c'est-à-dire les nations, ne sont pas
convaincues que c'est de leurs propres avantages qu'on s'est occupé.
Car, si elles devaient concevoir de la défiance, toute alliance des
cabinets deviendrait illusoire et même dangereuse. Dans l'état de
civilisation où l'Europe est parvenue, les peuples tendent partout à
prendre un niveau commun; et s'ils se voyaient détournés de cette
voie, ils s'en prendraient bientôt à leurs gouvernements, et agiraient
contre eux avec une force irrésistible.

Les projets d'alliance chrétienne de Henri IV[335], de paix
perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre[336], ont été médités dans des
temps où les gouvernements avaient exclusivement toute la confiance
des peuples. Ceux-ci remettaient alors aux mains de leurs souverains,
le soin de prévoir et de diriger leurs destinées. Les souverains de
leur côté avaient toute l'autorité nécessaire pour conduire de si
grands intérêts. Les grands corps de l'État n'étaient que les
auxiliaires du pouvoir, et si parfois ils cherchaient à diminuer son
action, ce n'était jamais jusqu'au point de l'exposer à être à la
discrétion des peuples. L'idée de la souveraineté était entière dans
les esprits, et elle se présentait partout, comme une force tutélaire
contre laquelle nulle résistance n'était légitime.

  [335] Talleyrand rappelle ici le grand plan de réorganisation
  européenne longtemps rêvé par Henri IV. Il voulait d'abord
  arriver à constituer en Europe un état d'équilibre durable, et
  pour cela il reléguait chaque nation dans ses frontières
  naturelles. L'Europe, ainsi divisée en un certain nombre d'États
  à peu près égaux en force et en étendue, eût alors été la grande
  République chrétienne. Un conseil suprême de députés de tous les
  États eût été chargé de prévenir les guerres en réglant les
  différends. C'est de ce projet de fédération de tous les peuples
  chrétiens, dont Henri IV aimait à s'entretenir avec Sully; mais
  il n'eut pas le temps ni peut-être le dessein d'en entreprendre
  la réalisation.

  [336] Charles Castel, abbé de Saint-Pierre (1658-1743), connu par
  son projet de paix perpétuelle. Il avait repris les idées de
  Henri IV et passa sa vie à soumettre aux différents ministres,
  une multitude de projets de réforme.

A une telle époque, on pouvait créer des systèmes politiques, et celui
que la grande âme de Henri IV avait su concevoir, aurait pu
s'exécuter.

Mais les progrès de la civilisation, en élevant la partie moyenne des
peuples, ont diminué la distance qui la séparait du gouvernement.
C'est alors qu'on a commencé à examiner le mécanisme et les actes de
celui-ci: bientôt la critique est arrivée, et a conduit à la méfiance,
ce qui fait qu'aujourd'hui il faut, pour gouverner les peuples, plus
de sincérité et de sagacité que l'on n'en avait besoin autrefois. Il
faudrait donc beaucoup d'habileté et de prévoyance pour former dans un
tel état de choses, une de ces alliances dont le seul objet serait de
garantir la paix générale.

Je m'arrête ici, étonné de n'avoir pas su résister à l'attrait des
aperçus généraux, qui m'ont fait sortir de l'objet circonscrit dans
lequel j'aurais voulu rester.

La hauteur naturelle de M. de Choiseul, son pouvoir étendu et sans
contrôle, la légèreté de ses mœurs, lui faisaient trop mépriser les
pays nouveaux où la civilisation ne faisait que de paraître. Il
dédaigna de s'occuper des changements qui se préparaient alors dans le
Nord; et il ne sut point porter ses regards du côté de la Russie.
Cette puissance commençait cependant à suivre par une sorte
d'instinct, la politique qui la conduisait vers le centre de l'Europe,
et dont la tendance était, sans projet encore déterminé,
d'arriver à exercer un jour une influence prépondérante et dangereuse
sur les affaires du continent. Il ne vit point jusqu'où pouvaient
aller les rapports utiles que l'Angleterre commençait à avoir avec
cette puissance, et par suite de son aveuglement à cet égard, il tâcha
d'entretenir de la mésintelligence entre la Suède et le Danemark,
tandis qu'il aurait dû chercher à réunir ces deux petites puissances,
seules capables, avec l'appui de la France, de fermer à volonté la
communication commerciale qui, par la force des choses doit lier
intimement la Russie avec la Grande-Bretagne. En même temps, il
témoigna d'une manière offensante son dédain pour la cour de
Pétersbourg. Il rappela de cette capitale le vieux marquis de
l'Hôpital[337], qui jouissait d'assez de considération et même de
faveur auprès de l'impératrice Élisabeth[338]: il le remplaça par le
baron de Breteuil, simple ministre plénipotentiaire, en lui donnant de
froides instructions, qui ne lui laissaient aucune possibilité de
profiter des avantages que l'on pouvait attendre de la chute du comte
de Bestucheff[339], partisan déclaré et peut-être pensionnaire de
l'Angleterre. On ne parvint point cependant à aigrir l'Impératrice
Élisabeth, qui se prêtait d'elle-même à donner des explications au
manque d'égards qu'on avait pour elle. Mais sa mort arrivée
inopinément laissa le trône de Russie à Pierre III[340]: les
dispositions de celui-ci étaient totalement opposées à celles de sa
tante. Il était secrètement attaché au service militaire du roi de
Prusse, et en avait reçu directement, sans que cela passât par aucun
intermédiaire, et avec des formes mystiques, les grades de capitaine
et de colonel. Celui de général, dont il reçut le brevet à son
avènement, et dont il porta immédiatement l'uniforme, lui parut le
comble de la gloire. Il envoya au même instant, au général de son
armée qui combattait le roi de Prusse, l'ordre de se ranger de son
côté, et de poursuivre sous sa direction la guerre contre les
Autrichiens[341].

  [337] Paul de Gallucio, marquis de l'Hôpital, issu d'une famille
  noble d'origine napolitaine, né en 1697, entra à l'armée et
  devint lieutenant général en 1745. Ambassadeur à Naples en 1739,
  il passa de là à Pétersbourg. Il mourut en 1776.

  [338] Élisabeth, fille de Pierre le Grand, née en 1709, succéda
  en 1741 à l'impératrice Anne et mourut en 1761.

  [339] Alexis Bestoujet-Rumine ou Bestucheff, issu, dit-on, d'une
  famille d'origine anglaise émigrée en Russie au XVe siècle,
  naquit à Moscou en 1693. Il entra d'abord au service de
  l'électeur de Hanovre, qui, devenu roi d'Angleterre, l'envoya
  comme ambassadeur à Pétersbourg. Il passa ensuite au service de
  la Russie, fut ministre à Copenhague, puis ministre d'État sous
  l'Impératrice Anne, et grand chancelier sous l'impératrice
  Élisabeth. Exilé en 1757, il fut rappelé par Catherine en 1762 et
  mourut en 1766.

  [340] Pierre III, fils de l'impératrice Anne et neveu
  d'Élisabeth, épousa en 1746 Sophie d'Anhalt Zerbst, qui fut plus
  tard la grande Catherine. Il monta sur le trône le 5 janvier
  1762, fut déposé peu de mois après, arrêté et étranglé dans sa
  prison (juillet 1762).

  [341] Le traité de paix entre la Prusse et la Russie est du 5 mai
  1762.

Cette extravagante politique se trouva, malheureusement pour ce
prince, associée à une autre folie plus dangereuse, celle de
manifester l'intention de répudier sa femme, la fameuse Catherine
seconde, qui ne lui permit pas de s'abandonner longtemps à tous les
caprices, auxquels le désordre de sa tête l'aurait porté.

L'indifférence de M. de Choiseul pour ce qui se passait en Russie
était telle, qu'à l'époque de la mort violente de Pierre III, il n'y
avait de Français accrédité à Pétersbourg que l'abbé Duprat,
secrétaire du baron de Breteuil, qu'il y avait laissé comme
chargé d'affaires. C'est cet abbé qui y recueillit tous les détails
que M. de Rulhière, alors à Varsovie avec le baron de Breteuil, nous a
transmis comme témoin oculaire dans un ouvrage ou plutôt dans une
sorte de nouvelle écrite avec élégance, et où l'exactitude n'a jamais
été que secondaire.

Un nouveau règne, un nouveau ministère, une souveraine entreprenante,
obligèrent cependant la France à avoir à Pétersbourg un véritable
agent diplomatique. M. de Choiseul se trouva forcé d'ordonner au baron
de Breteuil, qui revenait par congé, de retourner à son poste. Mais
fidèle au système qu'il avait adopté d'humilier le souverain, sans
rien faire pour contenir la politique du pays, il ne donna à M. de
Breteuil d'autre instruction que de demander à la nouvelle impératrice
l'expédition de la _Reversale_, par laquelle l'impératrice Élisabeth
en recevant de la France le titre d'impératrice, s'était soumise à ne
prétendre vis-à-vis d'elle à d'autre rang, qu'à celui accordé aux
czars de Moscovie.[342]

  [342] Jusqu'au règne d'Élisabeth, les souverains russes n'étaient
  officiellement connus que sous le titre de czars de Moscovie. En
  1745, Elisabeth entreprit de se faire reconnaître par les cours
  étrangères le titre d'impératrice. A cet effet, elle signa avec
  la France en mars 1745, un acte dit _Reversale,_ par lequel Louis
  XV «_par amitié et une attention toute particulière pour elle,
  condescendait à la reconnaissance du titre impérial._» En retour
  l'impératrice déclarait ne prétendre vis-à-vis de la France à un
  autre rang de préséance qu'à celui de czarine de Moscovie.--Le 3
  décembre 1762, Catherine déclara que le titre impérial avait de
  tout temps appartenu aux czars, et qu'elle refuserait d'entrer en
  relations avec les États qui ne la reconnaîtraient pas pour
  impératrice. Breteuil reçut l'ordre de confirmer la Reversale de
  1745, en en rappelant la condition résolutoire que Catherine
  paraissait disposée à oublier. L'Espagne suivit son exemple.
  (Voir à ce sujet, une série de pièces dans Martens, Recueil de
  traités.)

Comme ce que j'écris ici est plutôt l'esquisse d'une époque prise dans
son ensemble qu'un tableau historique de faits, je ne suis
assujetti qu'à ne pas confondre dans les impressions que je veux
laisser, les temps où la puissance de M. de Choiseul n'était pas
entière, et ceux où il était le maître absolu de la France.

La paix était devenue le besoin général de l'Europe, et comme alors
les traités étaient fidèlement observés, les bonnes relations
pouvaient se rétablir promptement entre les États naguère
belligérants. L'occupation des pays vaincus ne se prolongeant pas au
delà de la paix, comme on l'a vu depuis, l'indépendance de chaque pays
redevenait entière, et les conséquences ruineuses de la guerre
cessaient avec elle.

La mort de George II[343], roi d'Angleterre, permit de penser
sérieusement à la paix. George III[344], son successeur, accoutumé
pendant tout le temps qu'il avait été prince de Galles, à la plus
grande familiarité avec le comte de Bute[345], qui avait été son
gouverneur, lui accorda une telle confiance à son avènement au trône,
qu'il l'appela immédiatement à la place de lord Chatam. Le comte de
Bute devenu premier ministre, crut de son intérêt personnel, de fixer,
par une paix dont il aurait la gloire, les avantages immenses que la
guerre avait procurés à l'Angleterre. Il parla donc de la possibilité
de s'entendre. Et par les instigations du même bailli de Solar,
dont il a déjà été question, il donna de la confiance dans les
ouvertures qu'il faisait, et même de l'éclat à une nouvelle
négociation par l'envoi en France du duc de Bedford[346]. On y
répondit par celui du duc de Nivernais à Londres. Le premier avait
pour secrétaire de légation, M. Hume[347], et l'autre mena dans la
même qualité le chevalier d'Éon[348]. Malgré ces petites disparates
qui rappellent toujours la légèreté de M. de Choiseul, le traité
avança assez rapidement pour qu'au commencement de septembre 1763, il
se trouvât prêt à être signé. Il l'aurait même été alors, si, M de
Grimaldi[349] plénipotentiaire de l'Espagne, ne s'y fût opposé
dans la persuasion que les Anglais étaient à la veille d'éprouver un
grand échec à la Havane. L'échec n'eut point lieu; les Anglais prirent
la Havane, et il fallut pour la ravoir donner les Florides, dont M. de
Choiseul indemnisa l'Espagne par la cession de la Louisiane. On
consentit à tout, et on signa la paix à Fontainebleau le 2 novembre
1763[350].

  [343] George II, roi d'Angleterre, fils de George Ier, né à
  Hanovre en 1683, il monta sur le trône en 1727 et mourut en 1760.

  [344] George III, roi d'Angleterre, petit-fils de George II, né
  en 1738; succéda à son grand-père. Il tomba en démence en 1810 et
  mourut en 1820.

  [345] Jean Stuart, comte de Bute, né en Écosse en 1713, élu pair
  d'Écosse en 1737. Gentilhomme de la Chambre du futur Georges III
  et chargé de son éducation(1751), il fut à l'avènement de son
  élève appelé au conseil, puis nommé secrétaire d'État et lord de
  la Trésorerie(1761). Il signa le traité de 1763 et paraissait
  tout-puissant lorsqu'il donna sa démission subitement. Il mourut
  en 1792.

  [346] John Russell, quatrième duc de Bedford (1710-1771) était
  premier lord de l'Amirauté en 1744. Il se retira en 1751, fut en
  1761, nommé lord-lieutenant d'Irlande et garde du sceau privé. A
  son retour de Versailles où il avait été négocier le traité de
  Paris, il entra dans le cabinet Grenville et y resta jusqu'à sa
  mort.

  [347] David Hume, philosophe et historien anglais, né en 1711 à
  Edimbourg. Il fut secrétaire d'ambassade à Vienne et à Turin. Il
  vint à Paris en 1763 comme secrétaire de M. de Hertford,
  ambassadeur d'Angleterre et non pas en 1761, avec le duc de
  Bedford, comme il est dit ci-dessus. Il mourut en 1776.

  [348] Charles d'Éon de Beaumont, dit le chevalier d'Éon, né à
  Tonnerre en 1728. Une célébrité singulière est restée attachée à
  son nom; son sexe est resté longtemps douteux, et s'il est avéré
  aujourd'hui qu'il était réellement un homme, l'opinion publique,
  sur la foi d'aveux mensongers, le tint durant longtemps pour une
  femme.--Le chevalier d'Éon fut un des agents les plus remuants de
  la diplomatie secrète de Louis XV. Après une mission en Russie,
  et un court séjour à l'armée (1758), il fut en 1762 nommé
  ministre à Londres par intérim. Il ne voulut pas céder la place
  au nouvel ambassadeur, le comte de Guerchy. Ce fut le point de
  départ d'une série d'aventures et de complications sans fin.
  Possesseur du secret du roi, il se joua pendant plusieurs années
  du roi et de ses ministres, eut à Londres le train de vie le plus
  brillant, et finit par forcer le roi à capituler. Louis XVI
  l'autorisa à revenir en France. Il retourna peu après en
  Angleterre et y mourut en 1810.

  [349] Don Geronimo duc de Grimaldi, grand d'Espagne, né à Gênes
  en 1720. Il entra dans la diplomatie, fut ambassadeur à Paris en
  1761. Ministre des affaires étrangères en 1764, il donna sa
  démission en 1776 et mourut en Italie en 1786.

  [350] Par ce traité désastreux la France cédait à l'Angleterre
  presque toutes ses colonies; le Canada, toutes les îles et côtes
  du golfe Saint-Laurent, toute l'Inde. Elle rasait de nouveau les
  fortifications de Dunkerque, et évacuait le Hanovre, la Hesse et
  le Brunswick.

On peut à peine croire aujourd'hui à l'intervention dans une
négociation si importante, du bailli de Solar, représentant d'un
gouvernement qui, de nos jours, sans opposition de la part d'aucun des
cabinets de l'Europe, a été rayé du nombre des puissances.

La paix avec le roi de Prusse suivit de quelques semaines celle avec
l'Angleterre, et elle entraîna au bout de peu de temps, celle du roi
de Prusse avec la cour de Vienne[351]. Ainsi, se termina cette fameuse
guerre de Sept ans, que nos pères trouvaient si pleine d'événements,
et qui a bien pâli pour la génération actuelle, en regard des grandes
luttes dont elle a été témoin.

  [351] Le traité de paix entre la Prusse et l'Autriche fut signé
  au château de Hubertzbourg (près Leipzig) le 15 février 1763.

L'année suivante, madame de Pompadour mourut, et il n'en résulta aucun
changement ni à l'intérieur, ni au dehors. La mort de cette femme qui
pendant tant d'années avait joué le rôle de premier ministre;--qui par
ressentiment, de quelques propos ou de quelques vers échappés contre
elle à Frédéric II, avait été l'auteur véritable de l'alliance de
la maison de France avec celle d'Autriche, dont la conséquence pouvait
être d'anéantir le faible contre-poids que la Prusse commençait à
porter dans les affaires de l'Europe;--qui avait abattu d'un souffle
le cardinal de Bernis, pour le crime d'avoir pu penser un moment à
occuper la place qu'avait eue l'évêque de Fréjus[352] au commencement
du règne;--la mort de cette femme, dis-je, fut à peine une nouvelle
pour la France et pas même une contrariété dans l'intérieur du roi.

  [352] Le cardinal de Fleury.

Subjuguée depuis cinq ans par l'ascendant du duc de Choiseul, blasée,
fatiguée de toutes les jouissances, bravée quelquefois par celui
qu'elle avait élevé si haut, et qui des deux amies d'un ordre
subalterne qu'elle s'était attachées, madame d'Amblimont[353] et
madame d'Esparbès[354], avait séduit l'une, et écarté l'autre par une
insulte publique;--plus humiliée encore par la sorte de supériorité
que mesdames de Gramont[355] et de Beauvau[356] avaient prise dans la
société particulière du roi, dont elle n'avait plus que le triste
privilège de faire les honneurs; accablée d'infirmités qui depuis
longtemps avaient éloigné Louis XV de son lit, et qui en repoussaient
même celui qui avait été y chercher la fortune, madame de
Pompadour quitta la vie sans regret. Le roi resta indifférent, il eut
l'air d'être débarrassé plutôt que privé d'une habitude, sorte de lien
qui parmi les têtes couronnées, remplace ordinairement les penchants
naturels. On accorda deux soirées seulement à une solitude de
convenance, et dès le troisième jour après avoir chassé à Rambouillet,
et avoir reçu ensuite les courtisans à son débotté comme à
l'ordinaire, il remonta dans l'appartement de madame de Pompadour; la
chambre était la même, le lit seul en était ôté. Il y trouva madame de
Gramont, madame de Beauvau, M. de Choiseul, M. de Chauvelin[357], M.
de Gontaut et les autres personnes de sa société particulière. Le nom
de celle qui avait occupé cet appartement pendant dix-huit ans, et qui
y avait introduit tout ce qui composait l'intérieur du roi n'y fut
plus prononcé.

  [353] Probablement Marie-Anne de Chaumont-Quitry, mariée en 1754
  à Claude de Fuchsamberg comte d'Amblimont.

  [354] Mademoiselle Toinard de Jouy mariée au comte d'Esparbès de
  Lussan, maréchal de camp, gouverneur de Montauban. Elle mourut
  très âgée.

  [355] Béatrix de Choiseul-Stainville, duchesse de Gramont, sœur
  du duc de Choiseul.

  [356] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, maréchale, princesse de
  Beauvau-Craon.

  [357] Le chevalier Bernard de Chauvelin était brigadier en 1744,
  lieutenant général en 1749, commandant en Corse, puis ministre à
  Gênes, ambassadeur à Turin en 1753, grand-maître de la maison du
  roi en 1765. Il mourut en 1773.

A dater de cette époque, tout plia sous le sceptre de M. de Choiseul
dont l'audace et la volonté ne rencontraient ni échec ni
contradiction. Sa fortune était alors à son apogée; il changeait les
ministres, rappelait les ambassadeurs, inquiétait les cabinets de
l'Europe, bravait l'héritier du trône, cassait les arrêts des
parlements, rendait des arrêts du conseil; faisait des ordonnances,
donnait des lettres de cachet, obtenait des grâces de toute espèce, et
livrait la France à ses amis. Ce n'est qu'en 1768 qu'un léger nuage à
l'horizon commença de loin à le menacer. Un homme à peu près obscur
travaillait, sans sûrement en avoir le projet, à ébranler cette
fortune si bien affermie.

M. du Barry[358], petit gentilhomme toulousain, vivait à Paris, à
l'aide de moyens assez honteux. Au fait de toutes les sales intrigues
du temps, il cherchait à se procurer par là, l'existence journalière
du libertinage, et d'un luxe à peine aperçu.

  [358] Le comte Jean du Barry-Cères, né à Levignac près Toulouse
  d'une famille obscure. Venu à Paris, et n'ayant pu entrer dans la
  diplomatie, il trouva moyen de réaliser une grosse fortune dans
  les marchés de fournitures et de vivres. Il avait pour frère le
  comte Guillaume du Barry qui fut le mari de madame du Barry. A la
  mort de Louis XV, il se hâta de quitter la France, mais il revint
  bientôt et se fixa à Toulouse. Il y fut guillotiné en 1794.

Il s'était constitué donneur de soupers de femmes publiques; il en
entretenait constamment une ou deux qu'il laissait facilement passer à
d'autres hommes, quand il croyait pouvoir en tirer quelque avantage,
et son cercle en ce genre ne s'étendit guère d'abord au delà des
bureaux des ministres, parce que c'était dans ce monde qu'il
rencontrait ou quelque petite grâce bien facile, ou quelque promesse
plus facile encore à faire payer par les dupes de la province, qui
abondent toujours dans la capitale. A titre de proxénète de tout
genre, il s'était introduit chez le maréchal de Richelieu[359] et chez
le duc de Duras[360]. Il les avait même attirés dans quelques-uns
de ses soupers plus choisis où se trouvaient M. de Thiard[361], le
chevalier de Durfort[362], le comte de Bissy[363], l'abbé de Mastin,
MM. de la Tour du Pin[364], et quelques gens de lettres de bonne
humeur, tels que Moncrif[365], l'abbé Arnaud, Cailhava[366], son
compatriote Robbé[367] à qui il faisait dire des contes, les joueurs
de proverbes du temps, Goy, plus connu sous le nom de Mylord Goy,
enfin tout ce qui pouvait composer des soirées assez divertissantes.

  [359] Armand Duplessis, duc de Richelieu, était le petit-neveu du
  grand cardinal. Né en 1696, il était mousquetaire à Denain
  (1712). Ambassadeur à Vienne (1724). Lieutenant général en 1744,
  il se distingua à Fontenoy et à Raucoux. Ambassadeur à Dresde,
  maréchal de France (1748), gouverneur de Guyenne (1755). Il
  commanda l'expédition de Minorque (1756) et l'armée du Hanovre
  (1757). Il mourut en 1788.

  [360] Emmanuel de Durfort, duc de Duras, né en 1715 d'une vieille
  famille de Guyenne. Son père était maréchal de France. Lui-même,
  lieutenant général (1748), ambassadeur en Espagne (1751), premier
  gentilhomme de la Chambre (1757), devint maréchal en 1775 et
  mourut en 1789.

  [361] Henry, comte de Thiard, neveu du cardinal de Bissy, né en
  1726. Maréchal de camp (1760), lieutenant général et premier
  gentilhomme du duc d'Orléans (1762). Il commanda en Provence
  (1782), puis en Bretagne (1787), fut arrêté en 1793 et guillotiné
  le 9 thermidor an II.

  [362] Le chevalier Joseph de Durfort-Boissières, né en 1745,
  était capitaine au régiment de Chartres.

  [363] Claude de Thiard, connu sous le nom de comte de Bissy,
  était le frère du comte de Thiard. Né en 1721, il était
  lieutenant général en 1760, et commandant en Languedoc. Il mourut
  en 1818. Il était membre de l'Académie.

  [364] Les La Tour du Pin appartenaient à la noblesse du Dauphiné.
  Le marquis Philippe, né en 1723 était lieutenant général en 1788.
  Forcé de déposer dans le procès de la Reine, son témoignage le
  fit arrêter comme suspect; il fut guillotiné peu après
  (1794).--Son frère, le comte Louis, né en 1726 était maréchal de
  camp, et chambellan du duc d'Orléans. Il émigra et ne rentra en
  France qu'à la Restauration.

  [365] François Paradis de Moncrif ainsi appelé du nom de sa mère
  (Moncreiff) qui était anglaise. Il fut secrétaire du comte
  d'Argenson, puis du comte de Clermont, lecteur de la Reine Marie
  Leczinska, secrétaire du duc d'Orléans. Il écrivit quelques
  romans, des comédies et des opéras, entra à l'Académie en 1733 et
  mourut en 1770.

  [366] Jean Cailhava, né à Estandous, près Toulouse (1731),
  travailla toute sa vie pour le théâtre et laissa un grand nombre
  de pièces, comédies, drames et opéras; il mourut en 1813.

  [367] Pierre Robbé de Beauveset, né à Vendôme (1712). Il écrivit
  des poésies légères, mais surtout des contes impies et
  licencieux; il mourut en 1792.

Son application à découvrir des débutantes dans la galanterie
l'avait mis en contact avec le fameux Lebel, premier valet de chambre
du roi, et fournisseur ordinaire de ce qu'on appelait le parc aux
cerfs. Ces deux braconniers s'étaient souvent rencontrés sur les mêmes
voies, et M. du Barry n'avait fait aucune difficulté de se mettre sous
les ordres de l'entrepreneur principal. Dans l'hiver de 1767 à 1768,
après une conversation assez triste sur les embarras du temps, sur les
difficultés attachées à leur état, quand on voulait le bien faire, M.
du Barry proposa à Lebel une jeune personne qui vivait chez lui depuis
quatre ans; mais à qui il se chargeait de faire retrouver en peu de
jours le maintien novice que l'âge du roi exigeait. Lebel, soit
entraînement, soit dénuement, le suit et voit mademoiselle
L'Ange[368], car c'était ainsi qu'on l'avait nommée dès son début.
Quelques visites faites coup sur coup à des heures solitaires, eurent
bientôt décidé ses vues personnelles. Du Barry, confident naturel des
petites entreprises de ce genre, ne perdit pas de temps pour
construire un plan de fortune, de l'espèce de ceux auxquels Lebel
pouvait coopérer. L'Ange avait une cousine peu jolie, mais d'une
tournure agréable, bonne enfant, qui demeurait avec elle dans la
maison et lui servait de compagne au dedans et au dehors. Le marquis
d'Arcambal, commandant en Corse, en était amoureux. Par M. d'Arcambal,
et par quelques commis des bureaux de la guerre, M. du Barry avait
fait avoir à un nommé Nalet, l'entreprise des vivres de Corse, assez
bonne affaire sur laquelle lui, du Barry, avait établi sa dépense
depuis deux ans. Il dit à L'Ange de flatter les désirs de Lebel, et de
lui en promettre le succès s'il la faisait arriver jusqu'au roi; et
s'il pouvait procurer une place de fermier général à ce Nalet qui
l'épouserait, et que, sur cette place, on arrangerait les parts de
chacun. Lebel, qui ne voulait point de mari dans cette affaire, dit
qu'il suffirait d'en faire un cousin: mais comme M. du Barry tenait au
mariage, et que Nalet était en Corse, on convint de la présenter au
roi comme une femme mariée, mais qui n'avait fait que passer par la
cérémonie religieuse, sans que son mari eût habité avec elle. Lebel la
fit donc venir souper chez lui à Versailles avec sa cousine. Le roi,
par une porte vitrée, peu distante de la table, eut tout le loisir de
la voir et de l'entendre, ce qui sans doute était sa coutume pour les
débuts. La première impression fut très favorable. Le maintien et les
discours avaient été arrangés de main de maître, et chacun y avait
parfaitement rempli son rôle. L'appétit pour une femme mariée, mais
encore vierge, engagea le roi à ordonner à Lebel de la faire venir une
seconde fois. C'est alors que M. du Barry fit la confidence de cette
aventure au maréchal de Richelieu, qui lui conseilla de faire de
L'Ange, au lieu de madame Nalet, la femme de son propre frère, M.
Guillaume du Barry, à l'aide d'un petit roman assez grossier dans le
fond, mais qui lui parut susceptible du développement qu'il a pris
depuis. Ce n'était donc plus une aspirante pour le parc aux cerfs que
l'on présenta au roi, mais une femme de condition; et l'on ne voulut
pas même qu'elle eût l'air dans le dénuement. M. du Barry épuisa la
caisse des vivres de Corse pour composer une garde-robe élégante, un
fastueux équipage et une riche livrée, à celle dont le but et le futur
rôle n'étaient pas encore bien arrêtés. On la fit débuter à
Compiègne dans cet éclat imprudent. Elle logeait dans la ville, se
tenait très renfermée chez elle pendant le jour, et ne sortait que les
soirs après minuit pour se rendre au château où elle couchait, et d'où
elle revenait chaque matin dans la même chaise, suivie de deux
domestiques. Il est probable que les rapports de police qui auraient
pu révéler au roi toute cette manœuvre furent détournés par Lebel, ou
peut-être les avis ne parvinrent-ils, qu'après que la fantaisie du roi
était devenue une passion caractérisée. M. de Choiseul, au fait de
tout ce qui se passait, éprouva un peu d'inquiétude, mais ne l'exprima
que d'une manière dédaigneuse, et dans des termes méprisants qui
furent rapportés au roi par madame du Barry elle-même. Les formes que
celle-ci employa ne firent qu'augmenter la passion du monarque, et
l'aigrir contre les obstacles que sa faiblesse voyait déjà arriver. La
mort de Lebel contribua à augmenter l'ascendant de la favorite. Comme
elle avait eu l'art de témoigner au roi quelque indépendance de ce
confident, et de se montrer supérieure à la voie subalterne par
laquelle elle lui avait été amenée, tout ce que Lebel avait dit à son
avantage, jusqu'au dernier moment, se tourna dans l'esprit du roi eu
une sorte de testament de mort, dicté par la conscience du sujet le
plus fidèle. La cousine qui était restée chez M. du Barry devint, dans
l'idée du roi, cette demoiselle L'Ange dont on parlait; en sorte qu'il
s'établit dans la tête de ce pauvre prince une confusion qui acheva de
l'aveugler, et qui lui fit repousser comme absurdes ou comme des
calomnies, tous les traits de lumière qu'on essaya de lui présenter.
Le voyage de Compiègne finit ainsi. La comtesse Guillaume du Barry
revint à Paris et rentra chez le comte Jean, devenu son beau-frère,
sans avoir reçu aucun témoignage de la munificence de son royal
amant, pas même le plus léger cadeau, de manière que son
désintéressement et l'air de passion qu'elle avait su donner à toute
sa conduite, achevèrent de persuader au roi qu'il avait trouvé en elle
le suprême bonheur d'être aimé pour lui-même. Au bout de quelques
semaines, les ressources de la fourniture de Corse commencèrent à
diminuer. Conseillée par son beau-frère, madame du Barry eut la
hardiesse d'aller demander au duc de Choiseul, à Paris, une avance de
fonds pour son protégé Nalet. Elle accompagna sa demande de quelques
ouvertures de bonne intelligence. M. de Choiseul, fidèle à son orgueil
et à son désordre, eut la double maladresse et de repousser ses
insinuations, en lui disant qu'il ne savait rien de ce qui se passait
hors de son département, et de lui accorder en même temps au delà de
ses demandes. Tout périssait sans ce léger secours. Le maréchal de
Richelieu qui avait été tenu au courant par M. du Barry, jugeant alors
qu'il se préparait une grande affaire de cour, pensa qu'il n'y avait
plus de péril ni pour sa considération, ni pour sa bourse à se mettre
en avant, et il se chargea de faire réussir la demande de la
présentation de madame du Barry, en disant au roi que les du Barry lui
étaient connus, qu'ils étaient de bonne race et que, dans son
gouvernement ils étaient respectés à l'égal des premières maisons du
pays.

  [368] Marie-Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du Barry, né à
  Vaucouleurs en 1746. A la mort de Louis XV, elle fut exilée à
  l'abbaye de Pont-aux-Dames, près de Meaux. Elle en sortit peu
  après, et se retira dans son pavillon de Luciennes. Elle fut
  guillotinée en 1793.

On parvint à trouver moyennant une somme d'argent médiocre et quelques
belles promesses, une femme de qualité, la comtesse de Béarn, pour
présenter à la cour la nouvelle favorite, qui ne parut toutefois
publiquement que ce jour-là à Versailles, et ne s'occupa plus qu'à
travailler en secret à la grande explosion de sa faveur pour l'époque
du voyage de Fontainebleau. De son côté, le roi, entraîné par son
penchant et prenant de la confiance dans le succès inespéré de la
présentation, crut qu'en changeant de terrain, une grande nouveauté
pourrait être admise. Dans son travail avec M. de la Suze, grand
maréchal des logis, il réserva pour lui-même, et sans s'expliquer,
dans la distribution des logements du château de Fontainebleau, celui
que madame de Pompadour avait occupé, fit rouvrir par ses architectes
les portes de communication qui avaient été fermées du côté de son
appartement, et dès le lendemain de son arrivée dans ce nouveau
séjour, quelques domestiques et les femmes de la comtesse du Barry
vinrent s'y loger à petit bruit. Deux jours après, elle-même s'y
trouva tout établie. Mesdames de Gramont et de Beauvau, invitées le
soir même à venir souper dans l'intérieur, prirent quelque prétexte
pour s'en excuser. On s'y était attendu parce qu'on savait à quels
propos méprisants, ces dames si indulgentes pour madame de Pompadour,
s'étaient abandonnées sur la nouvelle favorite, et on s'était assuré
de quelques femmes plus d'accord avec elles-mêmes et moins
collets-montés, de madame de Béarn d'abord, de la maréchale de
Mirepoix[369], d'une vieille princesse de Talmont[370] qui était
parente de la feue reine. Les courtisans ne manquèrent pas, et ce fut
ainsi que la nouvelle maîtresse, que L'Ange destinée pour le parc aux
cerfs, un moment madame Nalet, devenue le même jour comtesse du Barry,
se trouva occuper la place de madame de Pompadour. La mort de
Lebel avait démonté les restes du parc aux cerfs; elle demeura
paisible maîtresse du cœur du roi, sans rivales, et le roi crut avoir
trouvé une nouvelle et plus agréable existence. Au retour de
Fontainebleau, le même arrangement parut naturel; presque tous les
amis de M. de Choiseul prirent la position commode et plausible de
continuer à aller tous les soirs chez madame du Barry pour la tenir,
disaient-ils, bien au fait de l'intérieur du roi. M. de Choiseul, de
son côté, se retirant chez lui avec les femmes de l'ancienne société
de madame de Pompadour, se persuada que les choses iraient de cette
manière, et que, tandis que madame du Barry resterait la maîtresse des
plaisirs, il pourrait rester le maître des affaires.

  [369] Anne de Beauvau-Craon, née en 1707, mariée en premières
  noces à Jacques de Lorraine, prince de Lexing, et, en secondes
  noces (1739), à Pierre de Lévis duc de Mirepoix, maréchal de
  France.

  [370] Marie-Louise, princesse Jablonowska, née en 1700, épousa,
  en 1730, Anne de la Trémoille, prince de Talmont. Elle mourut en
  1773.--Son père était le cousin germain du roi Stanislas.

Cette situation assez belle en apparence, mais qui ne pouvait durer,
subsista néanmoins pendant quelque temps. Les intrigues survinrent
cependant. M. le maréchal de Richelieu introduisit M. d'Aiguillon[371],
et les critiques sur l'administration de M. de Choiseul commencèrent à
se faire jour. Les ministres, jaloux de l'influence absolue qu'il
exerçait, vinrent grossir la petite cour de la favorite: M. de la
Vrillière[372], M. Bertin[373], arrivèrent les premiers; le manteau
de l'abbé Terray[374] et la simarre du chancelier de Maupeou[375]
s'offrirent gaîment aux écarts de la poudre de sa toilette. Bientôt,
on entama contre M. de Choiseul une guerre sourde, à laquelle madame
du Barry n'avait encore aucune part. Elle était flattée, amusée même,
des visites de ces messieurs; elle avait assez de sens pour y trouver
quelque bassesse. Elle n'avait ni ne voulait prendre le goût des
affaires; son but était rempli, sa position était faite, et elle ne
désirait que d'en jouir. Quelquefois seulement, elle se permettait et
encourageait quelques sarcasmes contre les femmes de l'ancienne
société, pour affranchir le roi de toute espèce de regrets de les
avoir perdues, mais elle ne s'était encore rien permis contre M. de
Choiseul. L'éclat dont il était environné lui imposait, et quelques
égards l'auraient maintenue dans une neutralité à laquelle elle était
tout à fait disposée. Une visite de dix minutes pendant une des
chasses du roi, l'aurait à cette époque éblouie, enchantée; le roi
auquel elle n'aurait pas manqué de le dire à son retour, en aurait été
très aise. Une limite décente aurait été ainsi tracée entre eux, et
cela eût suffi pour étouffer les intrigues dans leur berceau. M. de
Choiseul se montrait disposé à cette démarche, mais la morgue des
femmes qui l'entouraient en décida autrement. Nul rapport ne put
s'établir. La séparation des partis se marqua, et madame du Barry, qui
n'aurait voulu s'occuper que de pompons, de joyeusetés et de plaisirs,
se trouva obligée à se mêler d'affaires, et à recevoir contre son gré
des leçons de politique qu'elle tâchait de répéter ensuite le moins
gauchement qu'il lui était possible. Deux années presque entières
s'écoulèrent sans que les ennemis de M. de Choiseul gagnassent du
terrain. Chaque jour, ils accusaient la favorite de mal entendre, et
de rendre encore plus mal les leçons continuelles dont ils la
fatiguaient. Les choses en étaient à ce point, lorsque au milieu de
l'année 1770 une grande querellé vint établir le champ de bataille sur
lequel tous ces intérêts de cour devaient se rencontrer.

  [371] Armand Vignerod Duplessis-Richelieu, duc d'Aiguillon,
  appartenait à la famille du cardinal. Né en 1720, il devint
  gouverneur de l'Alsace, puis de la Bretagne, où il eut à soutenir
  une longue lutte contre le parlement de Rennes. Très hostile à
  Choiseul, il le remplaça en 1770 aux affaires étrangères. C'est
  pendant son ministère qu'eut lieu le partage de la Pologne. Exilé
  à l'avènement de Louis XVI, il mourut en 1782.

  [372] Louis Phélippeaux, comte de Saint-Florentin, duc de la
  Vrillière, né en 1705, succéda à son père comme secrétaire d'État
  de la maison du roi (1725). Il fut nommé ministre d'État en 1751,
  et créé duc en 1770. Il quitta le ministère en 1775 et mourut
  deux ans après.

  [373] Henri Bertin, né en 1719, d'une ancienne famille de robe.
  Conseiller au parlement (1741). Président du grand conseil
  (1750). Intendant du Roussillon, puis de Lyon. Lieutenant général
  de la police (1757). Contrôleur général (1759-1763). Forcé de
  quitter ce poste devant l'hostilité du parlement, il resta
  néanmoins ministre d'État. En 1774 il fut un instant secrétaire
  d'État aux affaires étrangères. Il mourut en 1792.

  [374] Alors contrôleur général.

  [375] René de Maupeou, né en 1714. Conseiller au parlement.
  Président à mortier (1743). Premier président (1763). Il fut
  nommé chancelier en 1768. Il entreprit de débarrasser l'autorité
  royale de l'hostilité permanente des parlements. Il chassa
  l'ancien parlement et le remplaça par un autre, créé de toutes
  pièces, et que l'histoire connaît sous le nom de parlement
  Maupeou (janvier 1771). Maupeou fut exilé à l'avènement de Louis
  XVI, et mourut en 1792.

Un navigateur français avait pris possession des îles Falkland, depuis
longtemps abandonnées[376]. L'Espagne les revendiqua, remboursa les
frais de l'établissement qu'il avait formé et prétendit constater son
droit de propriété en y envoyant une petite garnison, qui certainement
n'aurait eu aucune influence sur le commerce de personne. Mais
l'Angleterre, inquiète de tout en ce genre, et se prévalant d'un
article assez vague de la paix d'Utrecht, intervint pour soutenir que
c'était à elle que ces îles devaient appartenir, et qu'elle seule
avait le droit de les faire occuper. Elle menaça l'Espagne et commença
quelques armements dont les premiers frais valaient dix fois plus que
la possession contestée, mais qui décelaient le secret désir d'arrêter
la restauration de la marine d'Espagne et celle de la marine
française. La marine de France surtout commençait à sortir de
l'anéantissement où l'avait mise la guerre de Sept ans, terminée par
le malheureux traité de 1763. M. de Choiseul n'hésita pas à se
prononcer fortement pour l'exécution du pacte de famille qui était son
ouvrage; et son cousin le duc de Praslin, qui, depuis cinq ans, avait
travaillé sans relâche et avec succès, au rétablissement de la marine,
se réunit à lui dans le conseil, pour provoquer les mesures les plus
violentes. Elles n'étaient guère plus analogues à l'état des finances
d'Espagne qu'à celui des finances de France. La cour de Madrid le
laissait bien entendre, avec soumission cependant, car depuis le
traité de 1761, elle s'était entièrement abandonnée aux directions du
cabinet de Versailles. M. de Choiseul croyant voir dans la reprise des
hostilités et dans une guerre dispendieuse, un moyen sûr pour rester
en place et pour renverser l'abbé Terray, soutenait la cause de
l'Espagne plus vivement que la cour de Madrid même, et inspirait au
ministère espagnol, des réclamations et des instances auxquelles il
prétendait ensuite qu'il n'était pas possible d'échapper. Le
contrôleur général qui, par des opérations entachées de mauvaise foi,
avait tari la source des emprunts, se trouvait à bout de voies; il ne
savait comment fournir aux demandes de fonds dont l'accablait le
ministre de la marine. Le conseil du roi était devenu une espèce
d'arène, où les deux ministres influents battaient journellement leurs
adversaires. Madame du Barry s'informait, au sortir de chaque
conseil du résultat de ces discussions, dont le roi revenait toujours
rangé à l'avis de M. de Choiseul. Déjà il était sourdement question du
renvoi de l'abbé Terray, et par un canal très sûr et inaperçu, la
favorite se trouvait secrètement disposée à l'abandonner et à
approuver la proposition que M. de Choiseul allaient faire de mettre
en sa place le conseiller d'État Foulon, directeur des finances de la
guerre et de la marine, homme possédant assez bien l'art des virements
dans les fonds de ces deux grands départements, et auquel une sorte de
langage mystérieux faisait croire des idées et des ressources. Par
suite des affaires de fournitures que M. du Barry avait protégées dans
ces deux départements, M. Foulon avait formé avec lui une liaison qui
l'assurait de son faible suffrage.

  [376] Les îles Falkland ou Malouines sont situées dans l'océan
  Atlantique méridional, au large de la côte est de la Patagonie.
  Découvertes au XVIe siècle, elles restèrent longtemps sans maître
  reconnu. Bougainville y conduisit en 1763 une colonie de
  Français; mais ceux-ci furent au bout de deux ans dépossédés par
  les Espagnols. Les Anglais intervinrent alors. En 1771, l'Espagne
  leur céda définitivement ces îles, et elles appartiennent
  aujourd'hui, sans contestation, à l'Angleterre.

Les attaques réitérées contre M. de Choiseul ne produisant aucun
effet, il s'éleva quelque inquiétude autour de madame du Barry. Sa
cousine Chon, placée auprès d'elle, dans un état demi-subalterne,
instruite de tout ce qui se passait, et alarmée de la puissance que la
guerre et un nouveau contrôleur général pouvaient donner à M. de
Choiseul, vint à Paris consulter M. du Barry, qui dans la vie
continuelle d'expédients qu'il avait menée, avait pris une certaine
habitude des affaires. M. du Barry tout enorgueilli du retour de ses
parentes à la ressource de ses conseils, imagina d'aller secrètement
trouver l'abbé de la Ville[377], un des premiers commis du département
des affaires étrangères. Celui-ci était un ex-jésuite, ambitieux
honteux, que quelques évêques du parti des jésuites avaient souvent
bercé de l'espérance de parvenir au ministère à son tour. Son petit
rôle se trouvait effacé par l'éclat du crédit de MM. de Choiseul,
auxquels il témoignait une soumission monacale, dont M. le duc de
Choiseul n'était pas tout à fait la dupe. M. du Barry qui portait avec
lui une intrigue et du pouvoir, eut à peine besoin de faire briller
aux yeux de l'abbé de la Ville l'espoir du ministère. Il le trouva
très au fait de l'affaire des îles Falkland, et disposé à faire valoir
les embarras pour la France d'une guerre nouvelle et sûrement
dispendieuse: «La cause est bien légère, dit l'abbé, et le vrai but ne
peut être que l'intérêt ministériel de MM. de Choiseul. Au point où en
sont les choses, ajouta-t-il, il n'y a qu'un moyen de l'empêcher: il
faudrait que le roi prît sur lui d'écrire une lettre confidentielle à
Sa Majesté Catholique. Il aurait infailliblement par sa réponse la
preuve qu'elle est disposée à éviter la guerre en renonçant aux îles
Falkland, objet de tant de bruit.»--Il n'en fallait pas davantage à du
Barry, qui se rendit immédiatement chez sa belle-sœur, et
l'endoctrina assez bien pour qu'elle pût développer au roi cette idée
en s'en appropriant l'invention, et pour achever de lui donner
confiance en la bonté de sa tête, elle lui dit: « Je parie que si vous
aviez le courage d'envoyer chercher l'abbé de la Ville, de lui
ordonner de vous parler vrai sur le succès de cette démarche directe
vis-à-vis du roi d'Espagne, il ne pourrait pas se refuser à
l'approuver, et par là vous auriez la mesure de cette grande fidélité
avec laquelle vous croyez être servi par M. de Choiseul.»--Le roi, de
plus en plus frappé de l'intelligence de sa maîtresse, lui dit: «Mais
sous quel prétexte puis-je envoyer chercher cet abbé? Le duc de
Choiseul le saura.--Que vous êtes simple et bon, lui répliqua-t-elle
alors, je ne le connai