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Title: La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI (Volume 2 / 2)
Author: Beauchesne, Alcide de
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI (Volume 2 / 2)" ***

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of Toronto Libraries
(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)



LA VIE

DE

MADAME ÉLISABETH

SOEUR DE LOUIS XVI

Par M. A. de BEAUCHESNE


OUVRAGE

ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE

SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT

PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU

DE FAC-SIMILÉ, D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS


ET PRÉCÉDÉ D'UNE

LETTRE DE Mgr DUPANLOUP

ÉVÊQUE D'ORLÉANS.


TOME SECOND


PARIS

HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE GARANCIÈRE, 10

MDCCCLXIX

_Tous droits réservés._



[Illustration: _Madame Élisabeth._]



MADAME ÉLISABETH.



LIVRE HUITIÈME.

CAPTIVITÉ DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE.

DEPUIS LE 13 AOÛT 1792 JUSQU'AU 21 JANVIER 1793.

     «Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous
     étiez vous-mêmes avec eux; et de ceux qui sont affligés, comme
     étant vous-mêmes dans un corps mortel.»

                    _Épître de S. PAUL aux Hébreux_, chap. XIII, v. 3.

     Coup d'oeil rétrospectif sur le 10 août. -- Installation de la
     famille royale dans la petite tour du Temple; Madame Élisabeth a
     une cuisine pour demeure. -- Mademoiselle Pauline de Tourzel
     partage sa chambre. -- Dénûment de cette jeune fille; Madame
     Élisabeth lui donne une de ses robes, qui, n'allant point à sa
     taille, est refaite par la Reine, par Madame Élisabeth et par
     elle-même. -- Toutes les personnes qui ne sont pas membres de la
     famille royale sont emmenées à la Commune. -- De là la princesse
     de Lamballe, mesdames de Tourzel, les femmes de chambre de la
     Reine, d'Élisabeth et des enfants, sont conduites à la Force. --
     Emploi de la journée au Temple. -- Pénurie. -- Outrages. --
     Manière dont les nouvelles du dehors arrivent au Roi. -- Tison et
     sa femme, espions plus que serviteurs de la famille royale. --
     Hue surprend Élisabeth en prière. -- Prière de la princesse. --
     Suppression des maisons religieuses. -- Napoléon Bonaparte va
     réclamer sa soeur à la maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr. --
     Difficultés qu'il éprouve: il réussit enfin. -- Manuel, au
     Temple, rassure Louis XVI sur la vie de M. Hue. -- Registre de la
     petite Force, écrou des prisonnières. -- Meurtre de madame de
     Lamballe. -- Sa tête portée au Temple. -- Témoignages de
     sympathie donnés à la famille royale, qui apprend que madame de
     Tourzel, la princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon
     ne sont pas mortes, mais en même temps que les prisonniers de la
     haute cour d'Orléans, et parmi eux le duc de Brissac et M. de
     Lessart, ont été massacrés à Versailles. -- Hue fait des
     démarches pour rentrer au Temple; sa visite à Chaumette. -- La
     Convention remplace l'Assemblée législative. -- La royauté
     abolie. -- Madame Élisabeth indique à Cléry la manière dont il
     doit formuler la demande des objets nécessaires à la famille
     royale. -- L'armoire de fer découverte. -- On enlève à la famille
     royale tout moyen d'écrire. -- Le Roi est séparé de sa famille.
     -- Cléry arrêté et conduit au Palais de justice; il rentre au
     Temple. -- La Reine et Madame Élisabeth installées dans la grande
     Tour. -- Description de leur nouvelle demeure. -- Point de
     changement dans les habitudes de la famille. -- Surveillance plus
     sévère. -- Le docteur Leclerc, officier municipal de service à la
     tour, ayant remis à la Reine un remède pour sa fille qui avait
     une dartre sur la joue, est censuré. -- Avanies. -- Élisabeth
     sans nouvelles de ses amies. -- Maladie du Roi, du Dauphin, de la
     Reine, de Madame Royale, de Madame Élisabeth. -- Cléry soigné par
     la famille royale. -- Dévouement d'Élisabeth. -- Nouvelle
     municipalité; le nombre des commissaires au Temple est doublé. --
     Surveillance rigoureuse. -- Madame Cléry apprend à son mari que
     le Roi sera jugé; Cléry l'apprend au Roi. -- _Louis Capet_. -- Le
     Roi devant la Convention. -- Paroles de Madame Élisabeth à
     Cléry. -- Moyen de s'entendre convenu entre eux. -- Le Roi
     choisit ses conseils. -- Commission de la Convention envoyée au
     Temple. -- Testament du Roi. -- Le Roi de nouveau devant la
     Convention. -- Sa défense. -- Le Roi déclaré coupable. -- Message
     à M. Edgeworth de Firmont. -- Condamnation du Roi. -- Appel à la
     nation.


Entraînée par les événements de la révolution, dont on peut dire
qu'ils courent plutôt qu'ils ne marchent, l'histoire se précipite au
dénoûment comme le drame, en laissant derrière elle les agitations
intellectuelles et morales, les intentions qui ne se sont pas
traduites en faits, tous ces projets mort-nés, ces combinaisons
avortées qui font cependant partie de l'histoire, car une époque vit
par la pensée comme par l'action. Maintenant que le sinistre
dénoûment, précurseur d'un dénoûment plus sinistre encore, est
intervenu, et que la famille royale est captive au Temple, le moment
est arrivé de jeter un regard rétrospectif sur les dernières étapes de
la route que nous avons si rapidement parcourue, et d'éclaircir une
question qui se présente à l'esprit du lecteur comme un douloureux
problème. D'où vient que rien n'a été tenté pour prévenir la
catastrophe du 10 août? Cette catastrophe, qui, pour nous, a un
caractère fatal et inévitable, était-elle donc imprévue pour les
hommes de ce temps-là? Ou bien n'y avait-il plus personne qui songeât
à sauver la famille royale des périls qui la menaçaient, en mettant,
s'il le fallait, sa vie pour enjeu dans cette redoutable partie?

L'historien de Madame Élisabeth n'a pas le droit de laisser ces
questions derrière lui sans chercher à les résoudre, d'autant plus que
la soeur de Louis XVI, entraînée dans la catastrophe commune, se
trouva naturellement mêlée aux préoccupations et aux agitations qui la
précédèrent. Peu à peu le jour se fait non-seulement sur l'ensemble de
la révolution, mais sur ses détails. Les Mémoires des principaux
personnages mêlés à ses diverses scènes viennent successivement
éclairer les points restés dans l'ombre. C'est ainsi que les Mémoires
de Malouet, récemment publiés par son petit-fils, nous apportent des
lumières nouvelles sur les questions que nous avons à coeur
d'éclaircir.

Après la journée du 20 juin 1792, le parti constitutionnel, effrayé à
son tour de la rapidité avec laquelle la révolution se précipitait
vers l'anarchie, songea à se rapprocher du Roi et à sauver en même
temps la Constitution, oeuvre de la veille, et la monarchie
traditionnelle, oeuvre des siècles. On n'a point oublié la démarche
que fit le général la Fayette en quittant son armée pour venir
protester à l'Assemblée contre les violences du 20 juin. Ce n'était là
que la partie extérieure de sa démarche; lui et les constitutionnels
auraient voulu faire plus[1]. Leur désir et leur projet étaient de
décider le Roi à partir pour l'armée, en portant, s'il le fallait, une
division du général la Fayette sur Compiègne pour favoriser le départ
de la famille royale, que les gardes suisses et les bataillons les
plus fidèles de la garde nationale auraient aidée à sortir de Paris,
malgré l'Assemblée. Ce plan, déjà conçu dans le mois de mai 1792, fut
repris avec plus d'insistance à la fin de juin; mais il échoua, et il
devait échouer, parce qu'il y avait trop d'ombrages entre le Roi et
les chefs du parti constitutionnel; le passé les séparait par des
souvenirs qui devenaient à la fois des appréhensions et des rancunes.
Au fond, ce qu'ils proposaient à Louis XVI, c'était de se confier
d'une manière absolue à leur génie politique, à leur énergie, à leur
fidélité, et de refaire avec le général la Fayette la seconde édition
de ce voyage de Varennes qui avait manqué avec un homme bien autrement
résolu, le comte de Bouillé. Or, le Roi, la Reine et Madame Élisabeth
croyaient peu au génie politique des constitutionnels, moins encore à
leur énergie dans l'action, et, si l'on en excepte quelques-uns, comme
le loyal Malouet, auquel ils accordaient une confiance méritée, ils se
méfiaient de leur fidélité. En outre, le souvenir du funeste dénoûment
du voyage de Varennes planait comme une ombre néfaste sur l'esprit du
Roi, et augmentait ses répugnances. Au moins, à l'époque de ce voyage,
Louis XVI acceptait les chances périlleuses de la fuite pour aller
régner; en juin ou en juillet 1792, il ne les eût acceptées que pour
aller abdiquer[2] son pouvoir entre les mains des constitutionnels,
parti en général honnête, mais peu pratique, qui ne lui présentait ni
un homme de gouvernement ni un homme d'action.

[Note 1: «M. la Fayette, qui jugeoit plus sainement alors l'état des
choses qu'au commencement de la révolution, dit Malouet, étoit de
bonne foi dans son désir de se consacrer au salut du Roi et de la
Constitution, après avoir contribué à mettre l'un et l'autre fort en
péril. Il étoit sûr de son armée et de celle de son collègue Luckner,
si le Roi consentoit à se mettre à leur tête. Il étoit venu au mois de
mai à Paris pour lui en faire la proposition, et comme il savoit que
Sa Majesté avoit confiance en moi, il me fit demander un rendez-vous
chez madame la princesse d'Hénin, où étoient madame de Poix et madame
de Simiane.» (_Mémoires de Malouet_, publiés par son petit-fils, t.
II, p. 143.)]

[Note 2: «Il étoit bien entendu, dit Malouet, que l'adhésion du Roi à
l'acte constitutionnel et à ceux qui le défendoient seroit franche et
entière.» Plus loin il ajoute: «Quels que furent les voeux, les
espérances de la famille royale, rien ne peut justifier l'imprudence
du Roi de s'être isolé sans défense au milieu de ses ennemis, de
n'avoir su ni voulu rallier à lui un parti national.»

Malouet, malgré ses bonnes intentions, retombe ici dans la logomachie
qui fit tant de mal à cette époque. Où était ce parti national?
Savait-il ce qu'il voulait, ce qu'il faisait? Avant et après Varennes,
n'avait-il pas traité le Roi en ennemi?]

Voilà la première raison du refus qu'opposa Louis XVI aux propositions
du parti constitutionnel et du général la Fayette dans le mois qui
précéda le 10 août, et si Madame Élisabeth n'eut pas à se prononcer
directement, il est vraisemblable qu'elle donna à la décision de son
frère une pleine adhésion[3]. Personne moins que cette princesse
n'avait de confiance dans les esprits chimériques du parti
constitutionnel, et ne leur reconnaissait moins la puissance de faire
remonter à la monarchie la pente au bas de laquelle ils avaient tant
contribué à la précipiter. Il faut ajouter que la manière dont le
général la Fayette avait été reçu à Paris, et la précipitation avec
laquelle il avait été obligé de rejoindre son armée, n'étaient pas de
nature à donner confiance dans sa force[4].

[Note 3: C'est la conviction de l'honnête Malouet: «Croira-t-on,
dit-il, que le Roi, qui avoit l'esprit juste; que la Reine, qui ne
manquoit ni de lumière ni de courage; que Madame Élisabeth, qui en
avoit beaucoup, se réduisissent volontairement, au milieu des plus
grands dangers, à une complète inaction?»]

[Note 4: La Reine écrivait le 4 juillet au comte de Mercy: «Vous
connoissez déjà les événements du 20 juin, notre position devient tous
les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté,
foiblesse et inertie de l'autre. On ne peut compter ni sur la garde
nationale ni sur l'armée; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se
jeter ailleurs.» La journée du 10 août donna tristement raison à la
Reine pour la garde nationale; la nécessité où fut le général la
Fayette de s'enfuir et d'émigrer après le 10 août lui donna tristement
raison pour l'armée. Malouet dit lui-même: «Dans Paris, où la majorité
constitutionnelle étoit encore plus nombreuse que dans l'Assemblée, ce
fut la plus vile populace et les scélérats dont elle suivait
l'impulsion qui se montrèrent les plus forts, et imprimèrent à tous
les citoyens la terreur qui les a dominés pendant tout le cours de la
révolution.» (Arneth, _Marie-Antoinette_, Joseph und Leopold, p.
265.)]

Le second motif qui empêcha le Roi et la famille royale d'accepter le
plan des constitutionnels, au succès duquel ils ne croyaient pas,
c'est qu'ils avaient des espérances ailleurs. Malouet indique quelles
étaient ces espérances. D'abord, la Reine comptait sur une déclaration
de tous les rois de l'Europe, provoquée par l'Empereur son frère, qui
rendrait l'Assemblée et Paris responsables de la vie du Roi et de
celle de sa famille. «Je ne doute pas, dit-il, que la sécurité et les
espérances de la Reine et de Madame Élisabeth ne se rattachassent aux
secours des puissances étrangères que le Roi n'a jamais provoqués
qu'avec beaucoup de circonspection et en se flattant toujours
d'écarter une guerre nationale.» Puis il ajoute en faisant ressortir
les inconvénients de cette combinaison, dont les scrupules
patriotiques du Roi diminuaient encore les chances de réussite:
«Cette combinaison étoit aussi inconséquente que toutes les autres.
Il n'y avoit rien de précis, rien de complet dans son plan; les
pouvoirs secrets donnés au baron de Breteuil étoient éventuels, plus
vagues qu'illimités; ils n'appeloient point les armées étrangères ni
les corps d'émigrés rassemblés au dehors; ils tendoient à une
médiation des alliés de la France.»

Ces observations de Malouet sont justes, excepté dans leur application
à Madame Élisabeth, qui ne compta jamais sur les secours du dehors;
mais elles prouvent seulement combien la position du Roi et de sa
famille était difficile. Quoi qu'il fît, il y avait de graves
inconvénients à ce qu'il ferait, et la pluralité des moyens entre
lesquels on hésitait était un inconvénient de plus, parce qu'elle
divisait les forces et l'attention, et une preuve qu'il n'y avait pas
de solution qui s'imposât, puisqu'on était ballotté d'expédient en
expédient. Il y avait en effet, outre la combinaison constitutionnelle
et la combinaison européenne, une troisième combinaison contre
laquelle Malouet s'élève avec beaucoup de force: «Je dois le dire en
le déplorant, s'écrie-t-il, une foule d'intrigants ou de gens
officieux entouroient la famille royale; leur zèle aveugle, indiscret,
sans moyens, créoit des espérances de contre-révolution, entretenoit
au nom du Roi des rapports dangereux avec les plus furieux Jacobins,
avec divers membres de l'Assemblée. Guadet, Vergniaud, Pétion,
Santerre, étoient admis à cette correspondance. Nous ne fûmes
instruits qu'au dernier moment de cette misérable intrigue, et nous
sûmes par le Roi lui-même, quelques jours avant le 10 août, que Pétion
et Santerre avoient promis d'empêcher l'insurrection moyennant sept
cent cinquante mille livres, qui servirent à la payer.»

Ces dernières et curieuses révélations achèvent de caractériser la
position du Roi et de la famille royale au moment du 10 août, et font
comprendre les hésitations prolongées de Louis XVI. Les empiriques
accouraient; chacun avait sa panacée, comme il arrive pour les malades
désespérés. Malheureusement, et c'est ce que Malouet n'a pu voir, n'a
pas vu, les constitutionnels, qui n'avaient plus la majorité dans
l'Assemblée et qui parlaient de faire sortir le Roi de Paris malgré
elle et de l'entourer de l'armée, dont ils étaient peu sûrs, comme
l'événement le prouva après le 10 août, n'étaient pas moins empiriques
que les autres, et leurs moyens n'étaient pas moins aventureux. Une
circonstance fortifia la répugnance presque insurmontable du Roi à
quitter Paris. Les chefs du parti extrême, y compris le _vertueux_
Pétion (Louis XVI l'avait éprouvé), n'étaient pas incorruptibles.
Sachant que leurs âmes étaient vénales, il crut moins à leur
fanatisme, et méprisa plus ces conducteurs de la populace qu'il ne les
craignit[5]. Louis XVI ne calcula pas assez que ces despotes de la rue
deviennent eux-mêmes les esclaves des passions qu'ils ont surexcitées:
ils ne conduisent pas, ils marchent devant, parce qu'ils sont poussés.

[Note 5: «Le Roi, dit Malouet, n'avoit pas contre les constitutionnels
une aversion aussi prononcée que la Reine et Madame Élisabeth; mais il
ne s'y fioit pas, et croyoit pouvoir éviter de s'en rapprocher. Le
parti jacobin leur inspiroit plus de mépris que de crainte..... Ils
supposoient les révolutionnaires plus corrompus que fanatiques. (Tome
II, page 157.)]

Ce fut ainsi qu'on traversa sans parti pris, parce qu'on en avait
plusieurs à prendre, les suprêmes journées que la monarchie eut à
parcourir avant d'aller se briser contre l'écueil qui devenait de plus
en plus visible pour les yeux clairvoyants. De temps en temps et de
distance en distance, la voix des vigies s'élevait pour avertir que le
péril grandissait et qu'on approchait du moment fatal. Ce fut ainsi
que madame de Staël prit une honorable initiative dont la postérité
doit tenir compte à sa mémoire. «En 1792, dit Malouet, qui la
connaissait et l'aimait depuis son enfance, elle en étoit, comme bien
d'autres, aux regrets et au désir de réparer les torts qui pouvoient
être reprochés à elle-même ou aux siens. Elle m'écrivit dans les
premiers jours de juillet pour me prier de passer chez elle; je m'y
rendis. Je la trouvai fort agitée des scènes horribles qui s'étoient
passées et de celles qui se préparoient, car nous étions tous
instruits du projet arrêté pour une insurrection générale contre la
cour dans le commencement d'août. Après quelques réflexions
douloureuses sur cet état de choses, madame de Staël me dit avec la
chaleur qui lui est propre: «Le Roi et la Reine sont perdus, si l'on
ne vient promptement à leur secours, et je m'offre pour les sauver;
oui, moi qu'ils considèrent comme une ennemie, je risquerois ma vie
pour leur salut, et je suis à peu près sûre d'y parvenir sans leur
faire courir aucun risque ni à moi-même. Écoutez-moi; ils ont
confiance en vous. Voici mon projet, qui peut s'exécuter dans trois
semaines en commençant dans deux jours les préliminaires: il y a une
terre à vendre près de Dieppe[6]; je l'achèterai; je mènerai à chaque
voyage un homme sûr à moi, ayant à peu près la taille et la figure du
Roi, une femme de l'âge et de la tournure de la Reine, et mon fils,
qui est de l'âge du Dauphin. Vous savez de quelle faveur je jouis
parmi les patriotes. Quand on m'aura vue voyager avec cette suite deux
fois, il me sera facile d'amener une troisième fois la famille royale,
car je puis fort bien voyager avec mes deux femmes, et Madame
Élisabeth sera la seconde. Voyez si vous voulez vous charger de la
proposition; il n'y a pas de temps à perdre; rendez-moi ce soir ou
demain la réponse du Roi.»

[Note 6: La terre de Lamotte, appartenant au duc d'Orléans, qui
cherchait en effet à la vendre. Le parc s'étendait jusqu'au bord de la
mer.]

Après avoir raconté sa conversation avec madame de Staël, Malouet
poursuit ainsi: «Le projet me parut excellent, autant que le sentiment
qui l'avoit suggéré. J'allai sur-le-champ trouver M. de la Porte,
intendant de la liste civile. En lui confiant ce que je venois
d'entendre, je l'engageai à me mener par un escalier dérobé chez le
Roi. Il s'y rendit seul pour m'annoncer, et j'attendois dans un
cabinet qu'on vînt m'avertir; mais au bout d'une demi-heure, je le vis
descendre fort triste. Le Roi et la Reine, craignant que j'insistasse
sur la proposition de madame de Staël, ne demandaient point à me voir.
M. de la Porte ne me conseilla point de monter; il me dit que le Roi
et la Reine n'accepteroient jamais aucun service de madame de Staël;
qu'ils me chargeoient cependant de lui dire qu'ils étoient
très-sensibles à ce qu'elle vouloit faire pour eux; qu'ils ne
l'oublieroient jamais; mais qu'ils avoient des raisons pour ne point
quitter Paris; qu'ils en avoient aussi de ne pas s'y croire dans un
danger imminent.

»M. de la Porte me confia alors, sans aucun détail, qu'on étoit en
négociation avec les principaux Jacobins; que, moyennant de l'argent,
ils se chargeoient de contenir le faubourg Saint-Antoine.»

Ce sont les objections plus haut exposées qui reviennent.
Non-seulement le Roi et la Reine croyaient de leur dignité de ne pas
devenir les obligés des personnes qui les avaient offensés, mais ils
ne croyaient pas encore leur fortune descendue à un tel degré qu'ils
n'eussent plus qu'à sauver leur vie en renonçant à cette couronne,
héritage de leur fils. Fuir sur le bord de la mer, c'était bientôt
émigrer, c'était abdiquer.

Malouet en convient lui-même, comme on va le voir par la suite de son
récit: «Je fis sentir à M. de la Porte, continue-t-il, combien il
étoit fou, coupable même de compter sur de telles ressources; que les
choses en étoient au point qu'il falloit s'assurer de moyens positifs
de résistance et de salut; que la prépondérance des Jacobins à Paris,
leurs projets, leur audace et la férocité de la populace
révolutionnaire menaçoient évidemment la vie du Roi et de la famille
royale; qu'il n'y avoit aucun moyen de leur échapper si on ne les
prévenoit avant l'arrivée des Marseillais, que nous savions être
mandés par le comité de la Commune. Je lui dis qu'au défaut du projet
de madame de Staël, M. de Montmorin s'étoit assuré de M. de Liancourt,
qui commandoit à Rouen et qui avoit quatre régiments à ses ordres;
qu'il seroit facile de les porter à Pontoise, où les gardes suisses
pouvoient conduire Leurs Majestés. Je n'eus pas de peine à convaincre
l'honnête et bon de la Porte; nous convînmes que j'écrirois au Roi,
dans le plus grand détail, tout ce que je pensois des dangers de sa
position et des mesures à prendre pour en sortir. Il se chargea de lui
remettre ma lettre; j'allai la concerter avec M. de Montmorin, et je
n'y oubliai rien. Nous avions depuis le 21 juin arrangé avec
l'ordonnateur de la marine du Havre, M. de Mistral, dévoué au Roi,
l'armement d'un yacht qui auroit reçu la famille royale à Rouen, et
l'eût portée d'abord au Havre, _et, à la dernière extrémité, en
Angleterre_. Ma lettre étoit forte, pressante, très-détaillée sur les
dangers qui menaçoient la famille royale et sur les moyens qui nous
restoient. Je conjurois le Roi, par toutes les raisons qu'il est
inutile de rappeler ici, de prendre un parti ferme et prompt, de nous
laisser le soin de préparer son évasion, ainsi que la liberté d'agir
auprès des royalistes réunis à Paris et des gardes nationales
dévouées, telles que les bataillons des Filles Saint-Thomas et des
Petits-Pères.»

On éprouve une douloureuse curiosité de connaître la réponse du Roi à
cette proposition. La voici; elle est remarquable, parce qu'elle
indique en deux mots les deux objections capitales que soulève le plan
de Malouet:

«Ma lettre, continue celui-ci, fut remise au Roi par M. de la Porte
après son dîner, dans le cabinet de la Reine, où il étoit avec la
princesse et Madame Élisabeth. Le Roi la lut sans mot dire, sans la
communiquer, et il se promenoit à grands pas dans la plus vive
anxiété. La Reine lui demanda de qui étoit cette lettre. Sa Majesté
répondit: «Elle est de M. Malouet; je ne vous la communique pas, parce
qu'elle vous troubleroit. Il nous est dévoué, mais il y a de
l'exagération dans ses inquiétudes et peu de sûreté dans ses moyens...
Nous verrons; rien ne m'oblige encore à prendre un parti hasardeux.
L'affaire de Varennes est une leçon.»

Louis XVI se faisait illusion sur un seul point, c'était quand il
taxait d'exagération les inquiétudes de Malouet sur la gravité de la
situation. Quant au reste, il avait raison; c'était un parti bien
hasardeux: il jouait dans une bataille presque inévitable sa couronne
d'abord, sa vie et celle de sa famille ensuite, et avec combien peu de
chances de son côté, combien peu de sûreté dans les moyens! Pour que
ce plan réussît, il fallait supposer l'invraisemblable, presque
l'impossible; d'abord que tous ces mouvements, faciles à combiner sur
le papier, s'exécutassent avec la même facilité dans une ville où tous
les esprits étaient en éveil, où toutes les passions fermentaient, où
les comités populaires avaient une police qui surveillait le château,
trahi par des serviteurs infidèles, où l'on soupçonnait des projets de
fuite, même quand le Roi ne voulait pas fuir;--ensuite, que la garde
nationale, qui fut si peu nombreuse au 10 août, quand le Roi avait
pour lui la légalité, la municipalité, le département, et en apparence
l'Assemblée, se montrât plus nombreuse, plus hardie, en présence d'une
convocation illégale, en agissant contre la volonté de l'Assemblée en
dehors de l'initiative de la municipalité et du département. Il
fallait enfin que les quatre régiments de M. de Liancourt, travaillés
par les progrès incessants de l'esprit révolutionnaire, fussent plus
dévoués, plus solides, plus résolus que ne l'avaient été un an
auparavant, lors de Varennes, les troupes de M. de Bouillé, qui
avaient montré tant d'hésitation là où elles s'étaient trouvées en
contact avec la population, parlons plus exactement, qui étaient
entrées en défection. Disons tout d'un mot: il fallait que la
résolution, l'initiative, la force, toutes les chances qui
appartenaient aux révolutionnaires passassent tout d'un coup aux
constitutionnels; que ceux-ci fissent tout ce qu'il y avait à faire,
et que ceux-là n'empêchassent point ce qu'il leur était facile
d'empêcher. Si le Roi se faisait des illusions sur la gravité de la
situation, Malouet ne s'en faisait donc pas moins sur les chances de
réussite de son plan et sur les moyens dont disposait le parti
constitutionnel.

Mais Louis XVI poussait-il la confiance, à la fin du mois de juillet,
aussi loin que semble le supposer Malouet? La suite du récit de
celui-ci, dans lequel Madame Élisabeth va paraître, prouve, ce semble,
le contraire: «La Reine et Madame Élisabeth n'ayant rien répondu (au
Roi), dit-il, cet état d'embarras et de silence détermina M. de la
Porte à se retirer, et on le laissa partir sans lui faire une
question, sans le charger d'une réponse. Lorsqu'il nous rendit à M. de
Montmorin et à moi tout ce qui s'était passé, celui-ci s'écria: «Il
faut en prendre son parti, nous serons tous massacrés, et cela ne sera
pas long!»

»Quelques heures après cette explication, à deux heures du matin, le
baron de Gilliers arrive fort effrayé dans ma chambre; il avoit la
confiance de Madame Élisabeth, qui l'envoya chercher à minuit et lui
dit: «Nous ignorons, la Reine et moi, ce que M. Malouet a écrit au
Roi; mais il est si troublé, si agité, que nous désirons avoir
connoissance de cette lettre. Rendez-vous chez M. Malouet, et priez-le
de ma part de vous la confier, s'il en a la minute, ou de m'en envoyer
le contenu.» Je remis la minute de ma lettre à M. de Gilliers, qui la
porta à Madame Élisabeth. Cette princesse, après l'avoir lue, lui dit:
«Il a raison, je pense comme lui: je préférerois ce parti-là à tout
autre; mais nous sommes engagés dans d'autres mesures: Dieu sait ce
qui arrivera!»

Ainsi, Madame Élisabeth, si hasardeux que fût le parti, si peu sûrs
que fussent les moyens, aurait préféré cette sortie armée de Paris à
toutes les autres combinaisons; mais elle se soumettait à la volonté
de son frère, engagé dans d'autres mesures.

Après avoir lu ces détails, il est impossible de ne pas trouver la
conclusion de Malouet sévère jusqu'à la dureté, jusqu'à l'injustice:

«Ce n'est pas seulement la foiblesse du Roi et son indécision, dit-il,
qui l'ont perdu, c'est surtout une disposition malheureuse de son
caractère qui le portoit à une demi-confiance pour tous ceux de ses
serviteurs qu'il estimoit, mais jamais à une confiance entière pour
aucun. Madame Élisabeth, qui avoit plus de fermeté et d'esprit que son
frère, participoit à ce triste défaut, et, chose encore plus
singulière, la Reine, qui ne manquoit ni d'esprit ni de décision,
étoit sur ce point à l'unisson avec le Roi et sa belle-soeur. Chacun
d'eux avoit ses demi-confidents, ses agents, ses négociateurs, qui ne
pouvoient se concerter sur rien et devoient se contrarier souvent;
mais ce qui est tout à fait inconcevable quand on connoît bien tout ce
qu'il y avoit de raison, d'instruction et de bons sentiments dans ces
augustes personnes, c'est qu'à aucune époque de la révolution elles
n'aient demandé ni accepté un plan de conduite, et pas même un plan de
défense dans le dernier moment du péril.»

Ce que ne comprenait point le parti constitutionnel, alors encore
infatué de ses lumières et convaincu, malgré tant de fautes, de son
infaillibilité, la postérité le comprendra peut-être. L'esprit du Roi,
de la Reine et de Madame Élisabeth était perplexe, parce que la
situation était profondément complexe. Dans cette situation funeste
et inextricable, où l'on respirait la démence avec l'air, il n'y avait
pas de plan raisonnable; tous ceux qu'on présentait étaient
déraisonnables par quelque endroit, celui des constitutionnels comme
les autres, on l'a vu. Le Roi, la Reine et Madame Élisabeth
n'accordaient leur confiance entière et complète à personne, parce que
personne ne la méritait, je ne veux point dire au point de vue du
coeur (il y avait des coeurs nobles et dévoués à cette époque), mais
au point de vue de la supériorité transcendante et de la capacité
politique. Ils hésitaient à l'embranchement de plusieurs chemins qui
pouvaient les conduire à l'abîme, parce qu'ils ne voyaient pas
clairement une route de salut, et, au fond, personne ne la voyait
mieux qu'eux. Quand on leur disait: «Le salut est là», ils
regardaient; mais ils ne marchaient pas, parce qu'ils n'apercevaient
pas le salut au bout de la voie où l'on voulait les entraîner. Ils
prêtaient l'oreille à tous les expédients, parce que personne ne leur
apportait la solution du problème. Au fond, les fautes de tous les
partis, les passions et les préventions contraires avaient créé une
situation insoluble; et quand Malouet vient dire que, «dans la
position où étoit Louis XVI, il devoit sans doute se confier avant
tout à l'armée nationale, se mettre à la tête des François qui
vouloient le défendre et qui pouvoient anéantir une faction
criminelle», il prouve une fois de plus que les constitutionnels
prenaient les phrases pour des faits. Où était, en août 1792, l'armée
nationale à la tête de laquelle le Roi pouvait se mettre? les
Français, je parle des Français réunis, organisés, qui voulaient le
défendre et qui étaient capables d'anéantir la faction des Jacobins?
La journée du 10 août a répondu, la journée du 10 août qui ne fut pas,
comme Malouet semble le croire, le résultat des tergiversations, des
hésitations de la famille royale, mais la suite fatale d'une
progression révolutionnaire dont le premier terme s'appelle les 5 et
6 octobre, le second le 20 juin, le troisième le 10 août, qui mènera
au 21 janvier. N'importe, on aime à savoir qu'il y avait à l'approche
de cette terrible épreuve des coeurs généreux qui s'inquiétaient du
sort réservé à la famille royale; qui, voyant venir la marée
révolutionnaire destinée à l'emporter, s'agitaient pour trouver des
digues, et qui briguaient la permission d'opposer leur poitrine au
péril. Malouet, et ce sera l'honneur de sa vie, fut un de ces hommes.
Il a raconté comment, jusqu'au dernier moment, dans la petite réunion
qui avait lieu chez M. de Montmorin, on s'occupa de plans pour sauver
la famille royale. «M. de Lally, dit-il, se trouvoit fréquemment de
nos réunions chez M. de Montmorin, avec MM. de Malesherbes,
Clermont-Tonnerre, Bertrand, la Tour-du-Pin et Gouverneur-Morris,
envoyé des États-Unis, pour qui le Roi avait du goût, et qui donnait à
Sa Majesté, mais aussi inutilement que nous, les conseils les plus
vigoureux. C'est le 7 août que, pour la dernière fois, nous dînâmes
ensemble. Au moment de nous séparer, nous nous fîmes tous un dernier
adieu. Notre conférence avait pour objet de tenter un nouvel effort
pour faire enlever par les Suisses la famille royale et la conduire à
Pontoise. Avertis fort en détail de tous les préparatifs du 10 août,
nous étions assemblés dès le matin chez M. de Montmorin. Il avoit
écrit au Roi pour lui en faire part, et lui dire qu'il n'y avoit plus
à reculer; que nous nous trouverions le lendemain avant le jour, au
nombre de soixante-dix, aux grandes écuries, où l'ordre devoit être
donné de nous livrer des chevaux de selle; que la garde nationale des
Tuileries, commandée par Aclocque, aideroit à notre expédition; que
quatre des compagnies des gardes suisses partiroient à la même heure
de Courbevoie pour venir à la rencontre du Roi; que nous
l'escorterions aux Champs-Élysées, où il monteroit en voiture avec sa
famille. Le porteur de la lettre étant revenu sans réponse, M. de
Montmorin se rendit sur-le-champ chez le Roi; Madame Élisabeth lui
apprit que l'insurrection n'auroit point lieu; que Santerre et Pétion
s'y étoient engagés; qu'ils avoient reçu sept cent cinquante mille
livres pour l'empêcher et ramener les Marseillais dans le parti de Sa
Majesté. Le Roi n'en étoit pas moins inquiet, agité, mais décidé à ne
pas quitter Paris..... Il aimoit mieux s'exposer à tous les dangers
que de commencer la guerre civile.»

Ce furent les dernières paroles du Roi. Il ne voulait pas commencer la
guerre civile; il ne voulait point quitter Paris, parce que, il le
sentait bien: quitter Paris, c'était quitter la France. On a admiré à
juste titre la trivialité patriotique d'un fougueux révolutionnaire
répliquant à qui lui conseillait de fuir: «Est-ce qu'on emporte sa
patrie à la semelle de ses souliers?» Mais si les souliers de Danton
tenaient à la terre de France, Louis XVI, le descendant de tant de
rois français, y tenait par toutes les fibres de son coeur. Ainsi, le
10 août devait s'accomplir; il s'était accompli: Louis XVI et sa
famille étaient au Temple.

Avant de suivre la famille royale dans son triste séjour, arrêtons un
moment nos regards sur les triomphateurs du 10 août. Le cynisme
jacobin, qui devait plus tard envahir l'histoire et faire longtemps
illusion à la postérité, débordait dans les écrits et dans les
correspondances de ceux qui avaient pris une part plus ou moins
directe à cette journée. Elle acquérait dans leur imagination
échauffée les proportions d'une grande bataille, et les grotesques
Tyrtées du 10 août chantaient, aux dépens de la vérité et de
l'orthographe[7], cette victoire que la longanimité de Louis XVI et sa
résolution inébranlable de ne pas faire couler le sang français
avaient rendue si facile.

[Note 7: Voir à la fin du volume aux pièces justificatives, nº I.]

La petite tour du Temple, que la révolution assignait pour demeure à
la famille royale, formait un carré long flanqué de deux tourelles et
adossé à la grande tour, sans communication intérieure.

La porte d'entrée, précédée de quatre marches extérieures, était
étroite et basse, donnant sur un palier, au fond duquel s'ouvrait
l'escalier, taillé en coquille de limaçon. Cette porte, reconnue trop
frêle, fut raffermie par de fortes traverses et des verrous apportés
des prisons du Châtelet. A gauche, en entrant, était la loge de deux
portiers, Risbey et Rocher. Le rez-de-chaussée n'avait que deux
pièces: une cuisine, dont on ne fit aucun usage, et une grande chambre
qui servait d'entrepôt aux archives. Le premier se composait d'une
antichambre et d'une salle à manger communiquant à un cabinet pris
dans la tourelle, où se trouvait une bibliothèque. Mesdames Thibaud,
Basire et Navarre couchèrent dans cette salle pendant les sept jours
qu'elles restèrent dans cette maison d'arrêt.

Au second étage, on entrait dans une antichambre fort sombre, où
couchait la princesse de Lamballe. A gauche, la Reine occupait avec sa
fille une chambre dont la fenêtre avait jour sur le jardin; dans cette
chambre, moins triste que les autres, la famille royale passait
habituellement presque toute la journée. A droite, dans une même
chambre, couchaient le jeune prince, madame de Tourzel et madame
Saint-Brice. On était obligé de traverser cette pièce pour entrer dans
le cabinet de la tourelle, qui servait de garde-robe à tout ce corps
de bâtiment, et qui était commun aux municipaux et aux soldats, aussi
bien qu'à la famille royale.

La distribution du troisième étage était la même que celle du second.
L'antichambre placée au-dessus de la chambre de madame de Lamballe
servait de corps de garde. En face, derrière une cloison, se trouvait
un réduit étroit n'ayant de jour que par un châssis à vitrage adapté
au toit. Ce fut là que s'établirent Hue et Chamilly. A droite de
l'antichambre on entrait dans la chambre du Roi, éclairée par deux
fenêtres dont l'une donnait sur la rotonde du Temple; le lit de Louis
XVI était placé dans une alcôve à droite en entrant. La petite pièce
de la tourelle lui servait de cabinet de lecture.

Vis-à-vis de la chambre du Roi, et de l'autre côté de l'antichambre,
était une ancienne cuisine qui contenait encore les ustensiles
appropriés à sa première destination, dénoncée en outre par l'affreuse
malpropreté qui y régnait. On devine que ce fut là le logement de
Madame Élisabeth, car la plus mauvaise place était toujours la sienne.
«Cette princesse, qui joignoit, raconte madame de Tourzel, à une vertu
d'ange une bonté sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle
vouloit se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de
sangle à côté du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les
marques de bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous fut
permis d'habiter avec elle ce triste séjour.» Madame Élisabeth était
clairvoyante dans ses affections, et si elle aimait particulièrement
cette jeune et intéressante personne, c'est qu'elle avait entrevu tout
ce qu'il y avait de force et de courage dans cette jeune âme.

Afin de donner au lecteur une idée plus précise et plus détaillée de
ce local, nous mettons sous ses yeux le plan du troisième étage de la
petite tour, avec la description de son mobilier.

[Illustration: PETITE TOUR.--TROISIÈME ÉTAGE.--_LE ROI_ et _MADAME
ÉLISABETH_.

  A. Antichambre.
  B. Chambre et lit de MM. Hue et Chamilly.
  C. Chambre du Roi.
     1. Lit du Roi à deux dossiers, avec ciel de lit de camelot
        rouge et jaune.
     2. Commode en marqueterie, à dessus de marbre blanc.
     3. Grand canapé de velours cramoisi.
     4. Grande table à manger.
     5. Un buffet à quatre ventaux.
     6. Un guéridon avec dessus de marbre blanc.
        Quatre fauteuils de velours d'Utrecht cramoisi.
        Six chaises de paille.
  D. Cabinet de lecture du Roi, avec banquettes circulaires
     de taffetas lilas, en draperie avec franges et glands.
  E. Cabinet de toilette.
     7. Armoire remplie d'estampes.
  F. Ancienne cuisine, chambre de Madame Élisabeth.
     8. Lit de Madame Élisabeth.
     9. Lit de mademoiselle Pauline de Tourzel.
    10. Table.
    11. Un cabriolet de coton rouge, lilas et blanc.
        Trois chaises.
  G. Corps de garde.]

Arrivés au Temple dans la soirée du lundi 13 août (et non du 14 comme
l'ont écrit M. Hue et quelques autres), puis introduits de nuit dans
la tour, les prisonniers ne purent prendre que le lendemain matin une
connaissance exacte de la distribution de leur nouvelle demeure. Ils
apprirent que, d'après les ordres du conseil de la Commune[8], des
travaux considérables allaient être entrepris pour isoler et
fortifier leur prison. Dans la journée même, le patriote Palloy,
accompagné de Sautot, son collègue, et de MM. Poyet et Paris,
architecte et inspecteur des travaux de la Commune, vint examiner les
localités. Déjà célèbre pour avoir démoli la Bastille, cette citadelle
de la tyrannie, ce maçon ambitieux avait brigué la gloire de
construire la prison du tyran. L'enclos fut livré à ses ouvriers. Les
bâtiments qui attenaient au massif de la tour, les arbres qui
l'avoisinaient le plus, disparurent sous la pioche et sous la hache.
On masqua des fenêtres, on exhaussa les murs d'enceinte, on créa des
guichets et des corps de garde; des travaux de tout genre entraînèrent
des dépenses considérables[9].

[Note 8: Séance du 13 août 1792.]

[Note 9: Voir à ce sujet les registres de la Commune et les Archives
de l'Empire.]

Presque tous les captifs étaient arrivés au Temple dans un dénûment
absolu. «Tous nos effets, raconte mademoiselle Pauline de Tourzel,
avoient été pillés dans notre appartement des Tuileries, et je ne
possédois que la robe que j'avois sur le corps lors de ma sortie du
château. Madame Élisabeth, à qui l'on venoit d'en envoyer
quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle ne pouvoit aller
à ma taille, nous nous occupâmes à la découdre pour la refaire. Tous
les jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth avoient l'extrême
bonté d'y travailler; mais nous ne pûmes la finir avant de les
quitter.» Cette privation du nécessaire obligeait les détenus d'avoir
avec le dehors, tantôt pour un objet, tantôt pour un autre, des
relations gênées par mille entraves et devenues bientôt suspectes. Les
personnes honorées du privilége de suivre la famille royale dans le
malheur furent dénoncées à la Commune, et celle-ci, dans sa séance du
17 août, ordonna leur enlèvement de la tour. Manuel, touché du chagrin
que cette mesure causait à la famille royale, essaya vainement de
faire revenir le conseil général sur son arrêté.

Dans la nuit du 19 au 20 se présentèrent au Temple deux officiers
municipaux chargés d'emmener _toutes les personnes qui n'étaient pas
membres de la famille Capet_. «Vers minuit, dit encore mademoiselle
Pauline, nous entendîmes frapper à la porte de notre chambre. Madame
Élisabeth se leva sur-le-champ, m'aida même à m'habiller, m'embrassa
et me conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le monde sur
pied.» La Reine prétendit que madame de Lamballe étant sa parente,
l'arrêté de la Commune ne pouvait la concerner, mais tous ses efforts
pour l'empêcher de partir furent inutiles. «Il n'y avoit qu'à obéir
dans la position où nous étions, dit madame de Tourzel. Je remis entre
les mains de la Reine ce cher petit Prince, dont on porta le lit dans
sa chambre sans qu'il se fût réveillé. Je m'abstins de le regarder,
afin de ne pas ébranler le courage dont nous allions avoir tant
besoin, pour ne donner aucune prise sur nous, et revenir reprendre,
s'il étoit possible, une place que nous quittions avec tant de regret.
La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de madame la princesse de
Lamballe, dont elle se sépara avec une vive douleur. Elle nous
témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la plus touchante, et me
dit tout bas: «Si nous ne sommes pas assez heureux pour vous revoir,
soignez bien madame de Lamballe. Dans toutes les occasions
essentielles prenez la parole, et évitez-lui autant que possible
d'avoir à répondre à des questions captieuses et embarrassantes.»
Madame étoit tout interdite et bien effrayée de nous voir emmener.
Madame Élisabeth arriva de son côté, et se joignit à la Reine pour
nous encourager. Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes
princesses, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme, d'un lieu qui
nous rendoit si chère la pensée de pouvoir leur être de quelque
consolation....

»Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux; trois
fiacres nous attendoient dans la cour. Madame la princesse de
Lamballe, ma fille Pauline et moi, montâmes dans le premier, les
femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et Hue
dans le troisième. Un municipal étoit dans chaque voiture, qui étoit
escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne
ressembloit plus à une pompe funèbre que notre translation du Temple
à l'hôtel de ville.»

Toutes les personnes entraînées ainsi à la barre de la Commune
espéraient revenir au Temple après leur interrogatoire, les municipaux
qui les conduisaient semblaient leur en donner l'assurance; mais il
n'y eut que M. Hue qui, dans la journée du 20 août, fut réintégré à la
tour. A six heures de l'après-midi, Manuel se présenta; il dit à Louis
XVI que non-seulement il avait échoué dans ses démarches, mais qu'il
avait le regret de lui annoncer que madame de Lamballe, madame et
mademoiselle de Tourzel, Chamilly et les femmes de chambre, avaient
été conduits à l'hôtel de la Force. Madame Élisabeth se mit aussitôt à
préparer pour les nouvelles prisonnières de La Force les choses qui
leur étaient le plus nécessaires; la Reine voulut l'aider, et Manuel
s'étonna de voir ces deux princesses faire des paquets de linge avec
une simplicité touchante et un cordial empressement.

Les pénibles nouvelles apportées par le procureur de la Commune
interdisant tout espoir de revoir au Temple madame de Lamballe et
mesdames de Tourzel, Madame Élisabeth quitta son logement du troisième
étage et descendit s'établir dans la chambre déserte du Dauphin. Le
lit de Marie-Thérèse, qui jusque-là avait passé les nuits près de sa
mère, fut transporté dans la chambre de sa tante. De ce jour-là la vie
de la famille royale prit une sorte d'uniformité.

A six heures, Madame Élisabeth se levait; sa nièce ne tardait pas à
suivre son exemple, et bien qu'elles s'aidassent mutuellement dans le
soin de leur toilette, Madame Élisabeth apprenait à la jeune fille à se
passer des mains d'autrui. Dès qu'elles entendaient les pas de M. Hue,
qui, ayant fait la chambre du Roi, descendait vers huit heures pour
disposer celle de la Reine, elles ouvraient leur verrou; la Reine, de
son côté, en faisait autant, et voyait entrer chez elle avec M. Hue les
commissaires constitués à la garde du Temple par la Commune. Ces
officiers municipaux passaient la journée dans la chambre même de
Marie-Antoinette et la nuit dans la pièce précédente, qui séparait cette
chambre du logement de Madame Élisabeth. A neuf heures, celle-ci suivait
la Reine et les enfants chez le Roi pour le déjeuner. Après les avoir
servis, Hue redescendait pour faire les chambres de la Reine et des
princesses. A dix heures, la famille se réunissait chez la Reine et y
passait la journée. Louis XVI donnait à son fils des leçons de langue
française, de langue latine, de géographie et d'histoire;
Marie-Antoinette s'occupait de l'éducation de sa fille, et Madame
Élisabeth lui enseignait le calcul et le dessin. Vers une heure, si le
temps était beau, et quand Santerre était présent, la famille royale,
accompagnée de quatre officiers municipaux, descendait au jardin;
pendant la promenade, les enfants jouaient habituellement au palet ou au
ballon, faible distraction à laquelle assez souvent mettait obstacle
l'incertitude du temps ou l'absence du chef de la milice nationale. A
deux heures, on remontait chez le Roi; on dînait; on descendait ensuite
chez la Reine. C'était le moment de la récréation. Les jeux des enfants
faisaient luire un rayon de gaieté sur l'horizon de la famille.
Très-souvent aussi, à cette heure, Madame Élisabeth proposait à son
frère une partie de piquet ou de tric-trac, afin de l'arracher à ses
lectures et à son travail, auxquels il était toujours pressé de
retourner. A sept heures, toute la famille prenait place autour d'une
table, pour écouter la lecture que faisaient alternativement la Reine et
Madame Élisabeth d'un livre d'histoire ou de quelque ouvrage choisi pour
instruire la jeunesse en l'amusant. Il n'était pas rare que des
rapprochements imprévus avec leur situation vinssent réveiller des
sentiments pénibles. Ces applications se renouvelèrent souvent à la
lecture de _Cécilia_ (de mistress d'Arblay). A huit heures, M. Hue
dressait le souper du Dauphin dans la chambre de Madame Élisabeth; la
Reine venait y présider, et le reste de la famille suivait. Louis XVI
lui-même, pour égayer un instant cette dernière heure de la journée, se
plaisait parfois à proposer des énigmes empruntées à quelques vieux
_Mercure de France_ qu'il avait trouvés dans la bibliothèque de la tour.
L'intelligence des enfants surprenait souvent le mot caché, et le sombre
intérieur s'éclaircissait un instant à leur radieux sourire. Le petit
Prince faisait ensuite sa prière, et Hue le couchait. La Reine et Madame
Élisabeth restaient tour à tour auprès de lui. Après avoir servi le
souper de la famille, Hue portait à manger à celle des deux princesses
qui était de garde. Louis XVI, en sortant de table, revenait auprès de
son fils; après quelques moments, il serrait à la dérobée la main de sa
femme et de sa soeur, leur adressait un muet adieu, recevait les
caresses de ses enfants, et remontait dans sa chambre. Marie-Antoinette
et Madame Élisabeth, demeurées ensemble, prenaient pendant quelques
instants leur ouvrage de tapisserie ou profitaient de l'heure où le Roi
et les deux enfants reposaient pour réparer les habits de la famille.
Madame Royale se couchait, et, comme son frère, elle ne tardait pas à
s'endormir; alors, après un tendre bonsoir, les deux soeurs se
quittaient pour se reposer. L'un des deux municipaux de service restait
dans la pièce qui séparait leurs chambres, l'autre avait suivi le Roi.
Ces commissaires étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures
du soir et à minuit. Louis attendait pour se coucher que le nouveau
commissaire fût arrivé, et s'il ne l'avait point encore vu, il priait
Hue de lui demander son nom; puis la nuit enveloppait le vieux donjon du
Temple, et le sommeil des prisonniers était souvent aussi paisible que
leur conscience. Je me trompe: quelquefois, pendant une grande partie de
la nuit, une femme y veillait en cachette, et à l'insu de tous, excepté
de Hue, son complice obligé, raccommodait à la lueur d'une bougie le
seul vêtement que possédaient le Roi et le Dauphin, et que le fidèle
serviteur lui avait apporté à minuit. Plus d'une fois les commissaires
de la Commune fouillèrent un vêtement qui sortait à six heures du matin
de la chambre de Madame Élisabeth.

Cette pénurie n'était pas le seul tourment de la famille royale: des
vexations et des outrages de tout genre s'y mêlaient. Madame Élisabeth
ne pouvait voir sans indignation que le Roi et la Reine ne
descendaient plus au jardin sans être insultés. C'étaient d'abord
Rocher et Risbey qui, la pipe à la bouche, les regardaient passer au
guichet entre deux bouffées de fumée.

C'étaient ensuite les gardes du service extérieur, qui, placés au bas
de la tour, affectaient de se couvrir et de s'asseoir quand ils
passaient, puis de se lever et de se découvrir quand ils étaient
passés. La multitude d'ouvriers employés dans l'enceinte du Temple à
la démolition des maisons et aux constructions des nouveaux murs ne
permettait de donner pour promenade aux prisonniers qu'une partie de
l'allée des marronniers. Le petit Prince y trouvait un peu d'exercice;
mais le prix auquel ce précieux avantage était acheté pour lui par ses
parents remplissait de larmes le coeur de Madame Élisabeth.

Louis XVI, malgré ses demandes réitérées, n'avait pu obtenir la
lecture des journaux. Un moyen fut tenté pour suppléer à leur absence.
Le soir, des colporteurs venaient crier aux abords du Temple le
sommaire des articles intéressants que contenaient les gazettes qu'ils
vendaient. Au premier cri qu'il entendait, M. Hue montait dans la
tourelle; là, se hissant à la hauteur d'une fenêtre aux deux tiers
bouchée, il s'y cramponnait jusqu'à ce qu'il eût saisi le sens des
principales nouvelles. Il descendait alors dans l'antichambre de la
Reine; Madame Élisabeth au même instant passait dans sa chambre; Hue
l'y suivait sous un prétexte quelconque et lui communiquait ce qu'il
venait d'apprendre. Rentrée dans la chambre de Marie-Antoinette,
Madame Élisabeth se plaçait au balcon de la seule fenêtre du Temple
qui n'avait pas été condamnée dans la majeure partie de son ouverture;
le Roi, sans que les commissaires en prissent ombrage, allait à cette
fenêtre comme pour respirer; sa soeur lui transmettait ce que son
valet de chambre lui avait dit, et c'est ainsi que l'héritier de Louis
XIV, à force de combinaisons et de subterfuges, parvenait à connaître
une parcelle des événements qui agitaient son empire. C'est par cette
voie qu'il fut instruit de la mort de M. de Laporte, intendant de la
liste civile[10], et de celle de M. Durosoi, rédacteur de _la Gazette
de Paris_[11]. Disons aussi que parmi ces colporteurs de tristes
nouvelles se glissaient parfois des crieurs affidés envoyés par
quelques amis ignorés. Louis XVI entendit un jour chanter dans la rue
cet air fort connu alors: «Henri, bon Henri, ton fils est prisonnier
dans Paris»; et Madame Élisabeth ne put imputer qu'à une amitié du
dehors l'air du _Pauvre Jacques_ que des joueurs de vielle firent plus
d'une fois arriver à son oreille. Ce chant mélancolique, reflet d'un
affectueux souvenir, faisait battre son coeur; mais les sons
s'éteignaient bientôt et s'évanouissaient plus fugitifs que l'émotion
qu'ils avaient fait naître.

[Note 10: On avait pendu Favras sur la place de Grève, on y avait
amené les restes palpitants de Flesselles et de de Launay: mais la
révolution ne voulut pas que le palais du peuple fût souillé du sang
de ses ennemis. Elle reporta ce spectacle devant le palais des rois.
Le 24 août, M. de Laporte fut décapité sur la grande place du
Carrousel, vis-à-vis du château des Tuileries. Il était âgé de
quarante-neuf ans. C'était lui qui, le 22 juin 1791, avait remis à
l'Assemblée nationale la déclaration que Louis XVI avait écrite avant
de partir pour Varennes. Il avait entendu sa condamnation sans
trouble; il monta sur l'échafaud avec dignité. Là, se tournant vers le
peuple, il dit avec douceur: «Citoyens, soyez sûrs que je meurs
innocent; car je ne puis regarder comme un crime ma fidélité à mon
Roi: puisse mon sang, que vous désirez, vous donner plus de bonheur et
rendre la paix à ma patrie!»]

[Note 11: Marchant à la mort le 25 août, fête de saint Louis, Durosoi
s'écria: «Il est beau pour un royaliste comme moi de mourir le jour de
saint Louis.»]

Le Roi voyant avec regret que le service à la Tour roulait entièrement
sur M. Hue, et craignant que ses forces cessassent de répondre à son
dévouement, fit demander au conseil de la Commune d'envoyer au Temple
un homme propre aux ouvrages de peine. La Commune nomma pour ce
service un ancien commis aux barrières appelé Tison, homme d'un
naturel méfiant et dur, imbu, comme la plupart des gens de sa classe,
de préventions contre la famille royale. Cet homme vint donc habiter
le Temple avec sa femme, qui paraissait d'un caractère doux et
compatissant. Il n'était point facile de se tromper longtemps sur la
nature des services demandés à leur zèle: Madame Élisabeth s'aperçut
bientôt que c'étaient moins des domestiques que des espions qu'on
avait introduits dans la tour. Cependant M. Hue s'arrangea de leur
concours, et n'eut qu'à se louer de leur zèle pendant le peu de temps
qu'il demeura encore au Temple.

Quelques jours après leur installation, Cléry, valet de chambre
attaché au Dauphin depuis son enfance, demanda au maire de Paris à
continuer son service auprès de ce jeune Prince. Pétion accéda à ce
voeu, et le 26 août, un officier municipal amena Cléry au Temple.
«Vous servirez mon fils, lui dit la Reine, et vous vous concerterez
avec M. Hue pour ce qui nous regarde.»

Le nouveau serviteur se conforma à ce programme. Pendant tout le temps
que M. Hue demeura au Temple, Cléry, presque uniquement occupé du
Prince royal, n'eut d'autre service auprès du Roi que le soin de le
coiffer le matin et de rouler ses cheveux le soir. Hue demeura seul
chargé de pourvoir aux choses nécessaires à la famille royale.
Confident et ministre des prisonniers, c'est lui qui avait à chaque
instant à discuter leurs intérêts avec les mandataires de la Commune.
A combien d'ennuis, de tracasseries, d'insultes, de persécutions
mesquines l'exposait cette mission difficile! Comme les municipaux
élevaient souvent la voix, Madame Élisabeth se trouva plus d'une fois
témoin des avanies que ce généreux serviteur supportait sans se
plaindre. Plus d'une fois elle guetta l'occasion de le remercier de sa
résignation. Le Roi, de son côté, ne lui refusait pas cet
encouragement: «Vous avez eu beaucoup à souffrir aujourd'hui, lui
dit-il un soir en se couchant[12]; eh bien, pour l'amour de moi,
continuez de supporter tout, ne répliquez rien.»

[Note 12: Seul moment où il pouvait laisser tomber une parole sans
qu'elle fût ramassée par le municipal de service.]

Madame Élisabeth subissait la même contrainte. Obsédée par les
geôliers municipaux, elle ne pouvait qu'à la dérobée exprimer un désir
à M. Hue ou lui parler de ses peines. Un jour que, à l'heure de son
service, ce brave homme était entré chez elle, il la trouva en prière;
son premier mouvement fut de se retirer. «Restez, lui dit-elle, vaquez
à vos occupations; je n'en serai pas dérangée.»

Voici quelle était la prière de cette femme angélique. M. Hue obtint
la permission de la copier et nous l'a conservée:

«Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu! je l'ignore. Tout ce que
je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute
éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu! pour être tranquille. J'adore
vos desseins éternels, je m'y soumets de tout mon coeur; je veux tout,
j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout; j'unis ce sacrifice
à celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant par son sacré
Coeur et par ses mérites infinis la patience dans nos maux et la
parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et
permettrez.»

Sa prière achevée: «C'est moins pour le Roi malheureux, dit-elle à M.
Hue, que pour son peuple égaré, que j'adresse au ciel des prières.
Daigne le Seigneur se laisser fléchir et jeter sur la France un regard
de miséricorde!...»

Puis, voyant l'impression que faisaient ses actes et ses paroles:
«Allons, du courage, ajouta-t-elle, Dieu ne nous envoie jamais plus de
peines que nous n'en pouvons supporter.»

Il mesura celles de Madame Élisabeth à son courage: c'est pour cela
qu'il les fit si grandes. Ce courage venu d'en haut imprimait à son
visage une sérénité telle que ceux qui l'observaient se trompaient
quelquefois sur l'état réel de son âme. En la voyant si calme et si
tranquille au milieu de tant de sujets de regret et de douleur, bien
des gens se disaient: «Sans doute elle connoît les efforts que
l'Europe absolutiste va tenter pour délivrer son frère; sans doute la
correspondance des ci-devant princes l'entretient dans cet espoir, et
elle est persuadée que l'heure de la délivrance approche.» Madame
Élisabeth n'était persuadée que d'une chose, c'est que Dieu est grand,
miséricordieux et juste; et bien insensés étaient ceux-là qui
prenaient sa résignation à tout souffrir pour l'espoir de voir finir
ses souffrances[13].

[Note 13: La vertu de Madame Élisabeth a produit la même impression
sur tous ceux qui l'ont connue. Madame Elliot, cette Anglaise qui
régna tour à tour à la cour du prince de Galles et à celle du duc
d'Orléans, en parle comme Joseph de Maistre. Lorsqu'il s'agit de
défendre la Reine contre les calomnies auxquelles cette grande et
infortunée princesse était en butte, la première pensée qui lui vient
à l'esprit est celle-ci: «Marie-Antoinette fut l'amie de Madame
Élisabeth.»--«Que ses ennemis réfléchissent un moment aux personnes
qui formoient la société la plus intime de la Reine, s'écrie-t-elle.
C'étoit Madame Élisabeth, soeur du Roi, qui étoit un ange aussi pur
que la neige. L'attachement de Madame Élisabeth pour la Reine dura
jusqu'à ses derniers moments, ce qui est une preuve surabondante de
l'innocence de Marie-Antoinette.» (_Mémoires de madame Elliot sur la
révolution française_, p. 36.)]

La plupart des couvents d'hommes avaient été fermés à la fin de 1790.
Quelques communautés de religieuses étaient restées debout à cause de
certaines réserves contenues dans les décrets qui prescrivaient
l'abolition générale de ces sortes d'établissements; mais dénoncées
incessamment à l'Assemblée nationale, ces rares maisons exceptées de
la proscription étaient représentées comme d'absurdes reliques de
l'ancien régime, comme des antres de conspirations d'où partaient des
excitations à la révolte contre le régime nouveau. Enfin, le 7 août
1792, un décret prescrivit l'évacuation et la vente des édifices
occupés par les religieuses, à la seule exception des hospices ouverts
aux pauvres et aux malades. La maison de Saint-Cyr paraissait atteinte
par ce décret, mais les Dames de Saint-Louis ne bougèrent pas; elles
refusèrent leur porte aux officiers municipaux, préférant au regret
humiliant de se rendre le dangereux honneur d'attendre qu'on les
brisât. «Nous ne comptons nous ébranler, disait madame de Crécy, que
lorsque nous aurons reçu l'ordre officiel.» Quelques familles
s'alarmèrent. Mademoiselle de Puisaye fut retirée par ses parents.
Napoléon de Buonaparte, lieutenant-colonel du 1er bataillon des
volontaires de Corse, ayant été dénoncé pour avoir réprimé une émeute
à Ajaccio, était venu à Paris pour se justifier près du ministre de la
guerre. Injustement éconduit, et ayant reçu l'ordre d'aller reprendre
son poste en Corse, il se rendit à Saint-Cyr le 1er septembre 1792,
pour voir avant son départ sa soeur Marie-Anne, jeune personne de
quinze ans[14], entrée dans la maison de Saint-Louis le 22 juin
1784[15]. Le jeune officier avait laissé Paris en proie à l'anarchie,
et, à la veille des massacres des prisons, il avait, sur la route de
Paris et dans les rues de Versailles, rencontré des détachements de
volontaires qui partaient pour la frontière en criant _Vive la
nation!_ Plusieurs fois il avait été arrêté et obligé, malgré ses
épaulettes, d'exhiber ses papiers et sa carte de civisme. A Saint-Cyr,
il trouve les mêmes agitations; les cris de désordre qu'il entend dans
le village, les symptômes de colère et de haine qu'il remarque aux
portes mêmes de la maison de Saint-Louis, si tranquille encore lors de
ses deux dernières visites, l'une avant le 20 juin et l'autre au
commencement d'août, le déterminent à prévenir des éventualités
redoutables, et à profiter de son retour au foyer paternel pour
emmener sa soeur avec lui. Madame de Crécy combat son projet.--«Et
quand bien même, ajoute-t-elle, je serois disposée à le seconder,
pourrois-je faire que la communauté ne fût point prisonnière? Votre
soeur ne peut sortir d'ici sans l'avis de la municipalité et sans
l'ordre du directoire du district.» Napoléon Buonaparte rédige
aussitôt dans le parloir de madame de Crécy sa pétition au directoire
du district[16], et court chez Aubrun, épicier par état, maire de la
Commune par intérêt, car cette dignité populaire et la belle écharpe
aux trois couleurs qui en était les insignes, avaient donné un relief
éclatant à son échoppe, située dans la rue basse du village, en face
de la porte du cimetière de Saint-Louis[17]. Aubrun n'écouta pas
d'abord sans quelque défiance ce jeune homme qui réclamait une jeune
fille de quinze ans pour la conduire en Corse; mais ayant causé
quelques instants avec lui sur les affaires publiques, il ne tarda
point à subir l'autorité d'une parole nette, brève, ferme et
accentuée. Quittant bientôt sa boutique, il alla avec son solliciteur,
accompagné de son secrétaire-greffier, dans la maison de Saint-Louis
pour constater la présence de mademoiselle de Buonaparte. Puis il fit
et délivra au jeune lieutenant-colonel un acte appuyant sa demande et
déclarant nécessaire d'y faire droit[18]. Muni de ces pièces,
Napoléon, prompt comme l'éclair, retourne à Versailles, s'adresse au
directoire du district, puis à celui du département, obtient
l'autorisation qu'il réclame, repart pour Saint-Cyr avec une mauvaise
voiture de louage, et se présente de nouveau à la maison de
Saint-Louis. Ce frère dévoué, qui ce jour-là, au milieu des ruines de
la monarchie, n'était occupé que du salut de sa soeur, ne se doute
guère que, huit ans après, un décret signé de lui fondera dans cette
royale demeure de Saint-Cyr le Prytanée français, et que, le 28 juin
1805, il reviendra lui-même visiter ces lieux au bruit des cris
enthousiastes de _Vive l'Empereur!_

[Note 14: Elle était née à Ajaccio le 3 janvier 1777. Plus connue sous
le nom d'Élisa, grande-duchesse, ayant le gouvernement des
départements de la Toscane, elle épousa, le 5 mai 1797, Félix
Baciocchi, gentilhomme corse, capitaine d'infanterie, nommé en 1805
prince de Lucques et de Piombino.]

[Note 15: Son admission avait été accordée dix-sept mois plus tôt:

_Brevet de place à Saint-Cyr pour Mademoiselle de Buonaparte._

«Aujourd'hui 24 novembre 1782, le Roi étant à Versailles, bien informé
que la demoiselle Marie-Anne de Buonaparte a la naissance, l'âge et
les qualités requises pour être admise au nombre des Demoiselles qui
doivent être reçues dans la maison royale de Saint-Louis établie à
Saint-Cyr, ainsi qu'il est apparu par titres, actes, certificats et
autres preuves, conformément aux lettres patentes des mois de juin
1686 et mars 1694, Sa Majesté lui a accordé une des deux cent
cinquante places de ladite maison, enjoignant à la supérieure de la
recevoir sans délai, de lui donner des instructions convenables et de
la faire jouir des mêmes avantages dont jouissent les autres
Demoiselles, en vertu du présent brevet, que Sa Majesté a, pour
assurance de sa volonté, signé de sa main, et fait contre-signer par
moi, ministre et secrétaire d'État et de ses commandements et
finances.

                                                          »LOUIS.
  »Le baron DE BRETEUIL.»

Archives de la préfecture de Versailles.]

[Note 16:

  _A Messieurs les administrateurs de Versailles._

«MESSIEURS,

»Buonaparte, frère et tuteur de la Demoiselle Marianne Buonaparte, a
l'honneur de vous exposer que la loi du 7 août, et particulièrement
l'article additionnel décrété le 16 du même mois, supprimant la maison
de Saint-Louis, il vient réclamer l'exécution de la loi, et ramener
dans sa famille ladite Demoiselle sa soeur. Des affaires
très-pressantes et de service public l'obligeant à partir de Paris
sans délai, il vous prie de vouloir bien ordonner qu'elle jouisse du
bénéfice de la loi du 16, et que le trésorier du district soit
autorisé à lui escompter les vingt sols par lieue jusqu'à la
municipalité d'Ajaccio, en Corse, lieu du domicile de ladite
Demoiselle, et où elle doit se rendre auprès de sa mère.

»Avec respect,

                                                     »BUONAPARTE.
  »Le 1er septembre 1792.»

»J'ai l'honneur de faire observer à messieurs les administrateurs que
n'ayant jamais connu d'autre père que mon frère, si ses affaires
l'obligeoient à partir sans qu'il ne m'amène avec lui, je me
trouverois dans une impossibilité absolue d'évacuer la maison de
Saint-Cyr.

»Avec respect,

                                          »Marianne BUONAPARTE.»]

[Note 17: C'était un paysan sans instruction, mais d'un sens
très-juste; il a administré pendant trente-huit ans sa commune. Il est
mort en 1828.]

[Note 18: «Nous, maire et officiers municipaux de Saint-Cyr, district
de Versailles, département de Seine-et-Oise, nous étant transportés en
la maison de Saint-Louis établie en ce lieu, et nous étant fait
représenter les brevets et autres titres, nous avons reconnu que la
Demoiselle Marie-Anne Buonaparte, née le 3 janvier 1777, est entrée le
22 juin 1784 comme élève de ladite maison de Saint-Louis, où elle est
encore dans la même qualité. Elle nous auroit témoigné le désir
qu'elle auroit de profiter de l'occasion du retour de son frère et
tuteur pour rentrer dans sa famille.--Vu les différentes choses que
nous venons d'énoncer et l'embarras où se trouveroit ladite Demoiselle
de faire un voyage aussi long, seule, et dès lors de l'impossibilité
absolue où elle seroit d'évacuer la maison de Saint-Louis pour le 1er
octobre, en conformité de la loi du 7 août dernier, nous n'empêchons,
et croyons même qu'il est nécessaire de faire droit à la demande
desdits sieur et demoiselle Buonaparte.

»Fait et délivré à Saint-Cyr, au greffe municipal, cejourd'hui, 1er
septembre 1792, le quatrième de la Liberté et le premier de l'Égalité.

                   »AUBRUN, maire; HOUDIN, secrétaire greffier.»]

Un grand crime allait accroître les souffrances de la famille royale.
Le 2 septembre, il y avait une vive fermentation autour du Temple;
cependant le trouble du dehors n'avait point pénétré au dedans; et,
comme c'était le dimanche et qu'il faisait beau temps, la famille
royale était descendue après dîner au jardin. Les commissaires
paraissaient soucieux et parlaient entre eux à voix basse: tout à coup
on entend battre la générale; les municipaux font rentrer les
prisonniers. Un instant après M. Hue est arrêté et emmené dans une
voiture de place à l'hôtel de ville par un des commissaires (nommé
Mathieu) et deux gendarmes. Louis XVI se demandait en vain ce qu'on
pouvait reprocher à son fidèle serviteur; il ne trouvait que cette
réponse: «Il m'était attaché, et c'est un grand crime.» Le lendemain
matin, en s'habillant, il dit à Cléry, resté seul à son tour pour le
service de toute la famille: «Savez-vous quelque chose des mouvements
de Paris, et, avant tout, avez-vous des nouvelles de M. Hue[19]?--J'ai
pendant la nuit, répondit Cléry, entendu dire vaguement à un municipal
que le peuple se portait aux prisons; je ne sais rien de plus. Je vais
chercher à me procurer des renseignements.--Prenez garde de vous
compromettre, reprit le Roi, car alors nous resterions seuls.» Vers
onze heures, Manuel vint au Temple, informa Louis que la vie de M. Hue
n'était pas en péril, mais que le conseil général avait décidé qu'il
ne rentrerait plus à la Tour, et qu'on y enverrait une autre personne
à sa place. «Je vous remercie, répondit le Prince, je me servirai du
valet de chambre de mon fils, et, si le conseil s'y refuse, je me
servirai moi-même; j'y suis résolu.»

[Note 19: Voici ce qu'était devenu M. Hue:

Entré dans la salle de la Commune, on le plaça auprès du président. A
quelques pas était Santerre. Ce commandant de la milice parisienne
écoutait, d'un air grave et capable, les plans que des gens à moitié
ivres développaient devant lui pour arrêter les armées étrangères: les
uns, d'un air rusé, expliquaient les roueries différentes de leurs
opérations stratégiques; les autres prenaient la ligne droite, et,
tout franchement, proposaient de se lever en masse pour marcher à
l'ennemi. Au parquet, place ordinaire du procureur de la Commune,
s'agitait Billaud-Varenne, l'un des substituts, et près de lui
Robespierre, criant, donnant des ordres et paraissant très-animé.

Dans cette salle et dans les pièces voisines, le tumulte était
extrême. Au milieu de ce désordre, le président interroge l'accusé.
Avant que celui-ci puisse répondre, on crie de toutes parts: _A
l'Abbaye! à la Force!_ Dans ce moment on y massacrait les prisonniers.

Le calme se rétablit, l'interrogatoire commence. Des faits, la plupart
imaginaires, sont reprochés. «Tu as, dit l'un des municipaux, fait
entrer dans la tour du Temple une malle renfermant des rubans
tricolores et divers déguisements; c'était pour faire évader la
famille royale.--J'ai entendu, s'écrie un autre, le Roi lui dire
_quarante-cinq_ et la Reine _cinquante-deux_. Ces deux mots lui
désignaient le prince de Poix et le traître Bouillé.» Un troisième
prétend qu'il avait commandé une veste et une culotte couleur
savoyard, preuve certaine d'une intelligence avec le roi de
Sardaigne[19-A]. Un quatrième revient sur des correspondances
clandestines au moyen de caractères hiéroglyphiques dont nous avons
parlé. D'autres l'accusent d'avoir chanté dans la tour l'air et les
paroles: _O Richard! ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ etc., ce qui
était faux, M. Hue ne chantait jamais; puis enfin de s'être attiré de
la part de la famille royale un intérêt qu'elle affectait de lui
témoigner, tandis qu'à peine elle parlait aux commissaires de la
Commune, ce qui était vrai. A ce dernier reproche, l'accusé reste
muet. Les clameurs se renouvellent: _A l'Abbaye! à la Force!_ Enfin,
la fureur contre le coupable est au comble, quand Billaud-Varenne
s'écrie: «Ce valet, renvoyé au Temple une première fois, a trahi la
confiance du peuple; il mérite une punition exemplaire.»--Un municipal
se lève et dit: «Citoyens, cet homme tient les fils de la trame ourdie
dans la tour. S'assurer de lui, le mettre au secret, en tirer tous les
renseignements qu'il peut donner, sera plus utile et plus sage que de
l'envoyer à l'Abbaye ou à la Force.» Quel que fût en ce moment le
motif du municipal, son observation sauva la vie à M. Hue. Il fut
décidé que l'accusé serait enfermé dans un des cachots de l'hôtel de
ville. Remis aussitôt à la garde d'un guichetier, il fut conduit au
lieu de réclusion qui lui était destiné.]

[Note 19-A: M. Hue avait en effet signé et fait viser par les
commissaires de garde la demande d'un vêtement semblable pour Tison.]

En reconduisant le procureur-syndic, Cléry lui demanda si la
fermentation continuait: «Vous vous êtes chargé d'une tâche difficile,
répondit-il, je vous exhorte au courage.» Ces mots prononcés d'un air
fort soucieux firent craindre à Cléry que le peuple ne se portât au
Temple. Manuel savait que les massacres, commencés la veille à deux
heures et demie dans les prisons, ne se ralentissaient pas. Sans
doute, n'ayant pu les prévenir, il craignait qu'on ne lui attribuât
une part de responsabilité dans ces horribles événements. Nous n'en
présenterons pas ici le tableau.

Peltier, témoin oculaire, a tracé de l'aspect de Paris, dans les
journées qui précédèrent immédiatement les massacres, une description
saisissante: «Qu'on se figure, dit-il, des rues populeuses et vivantes
frappées tout à coup du vide et du silence de la mort avant le coucher
du soleil, dans une des belles soirées d'été, n'offrant plus ni
promeneurs ni voitures dans leurs espaces solitaires, et ne présentant
au contraire dans toute leur étendue que l'aspect du néant. Toutes les
boutiques sont fermées; chacun, retiré dans son intérieur, tremble
pour sa vie ou sa propriété; tous sont dans l'attente des événements
d'une nuit où chaque individu ne peut pas même espérer de ressources
de son désespoir.»

Quant aux journées de septembre elles-mêmes, c'est dans les Mémoires
contemporains qu'on en trouvera la tradition dramatique et vivante.
Madame Elliot[20] surtout, qui, pendant ces journées d'épouvante et
d'horreur, sauva la vie à Champcenetz à travers d'étranges péripéties
et par des prodiges de courage et de présence d'esprit, a laissé une
relation empreinte de toutes ses émotions et de toutes ses anxiétés.
Elle a raconté cette terrible visite domiciliaire avant laquelle elle
avait fait étendre entre deux matelas, dans la ruelle de son lit, où
elle était couchée elle-même, M. de Champcenetz, malade, tremblant la
fièvre, et à moitié mort de terreur; les propos sanglants et les
menaces des sicaires; sa double crainte de leur découvrir le
malheureux proscrit et d'être étendue côte à côte avec un cadavre, car
Champcenetz ne respirait plus. Elle a dit la consigne inexorable des
barrières, qui ne laissaient sortir personne; les rues, les quais, les
boulevards sillonnés de patrouilles; le cours de la Seine gardé; elle
rencontra même le 3 septembre--avec quelle horreur!--un des plus
sinistres trophées de ces hideux massacres qu'on portait de la Force
au Temple. Encore une fois, notre sujet ne nous condamne pas à entrer
dans ce récit: nous rechercherons seulement ce que sont devenues les
personnes qui avaient suivi la famille royale des Feuillants au
Temple, et qui lui ont été arrachées le 19 août.

[Note 20: Madame Elliot est une de ces femmes à la vie légère du
dix-huitième siècle qui, jusque dans le désordre, conservaient un
coeur dévoué, une âme forte, le sentiment de l'honneur politique et de
la foi chrétienne. B.]

Le registre de la petite Force[21] constate qu'à l'époque de ces
événements, cette prison renfermait cent dix femmes, la plupart
appartenant à l'écume de la population, amenées là par la prostitution
ou le vagabondage: malheureuses créatures, de tout âge, accusées
d'avoir volé du linge ou de la vaisselle aux Tuileries, le 10 août, ou
dans la nuit du 10 au 11. Parmi ces cent dix femmes, on en remarque
neuf seulement détenues pour des faits politiques. Voici leur écrou:

A la date du 19 août:

  De l'ordre de M. Pétion, maire, et MM. les commissaires des
  48 sections.

     Madame de Navarre, première femme de chambre de Madame Élisabeth,
     Madame Basire, femme de chambre de Madame Royale,
     Madame Thibault, première femme de chambre de la Reine,
     Madame Saint-Brice, femme de chambre du Prince Royal,
     Madame Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,
     Mademoiselle Pauline Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,
     Marie-Thérèse-Louise de _Savoie de Bourbon-Lamballe_,

[Note 21: Conservé dans les archives de la préfecture de police.]

A la date du 30 août:

     Angélique-Euphrasie Peignon, épouse de M. de Septeuil, native de
     Paris, âgée de vingt et un ans et demi, envoyée dans cette prison
     pour y être détenue jusqu'à nouvel ordre; de l'ordre de MM. les
     administrateurs du département de police.

A la date du 2 septembre:

     Madame Mackau, envoyée dans cette prison avec la demoiselle
     Adélaïde Rotin, sa femme de chambre, prisonnière volontaire
     auprès de sa maîtresse; de l'ordre de MM. les administrateurs de
     police, membres de la commission de surveillance et de salut
     public.

Mademoiselle Pauline de Tourzel et madame Saint-Brice furent
miraculeusement mises en liberté le 2 septembre. Mesdames Thibaud,
Navarre, Basire, de Tourzel et Septeuil furent relâchées, le 3, par
le tribunal populaire qui s'était installé à la Force. Il en fut de
même de madame de Mackau et de sa femme de chambre, entrées dans cette
prison la veille[22], au moment même où l'on commençait les
massacres. Quant à madame de Lamballe, en examinant de près son écrou,
il est facile de voir qu'une destinée particulière lui était réservée:
les noms de _Savoie_ et de Bourbon-Lamballe sont écrits en saillie,
avec une intention évidente; la profession n'y est point indiquée;
tout semble annoncer le sort funeste qui l'attendait. L'histoire n'a
pas dit nettement pourquoi elle a été assassinée: elle n'a point nommé
d'une manière positive ses juges, je veux dire ses proscripteurs et
ses bourreaux. La main même, la main inconnue qui, sur le registre, a
complété l'écrou de cette infortunée princesse, s'est bornée à ajouter
à son nom ces seuls mots, qui étaient un arrêt de mort: «Conduite le 3
septembre au grand hôtel de la Force.»

[Note 22: Madame Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau,
sous-gouvernante des Enfants de France, née au château de Soucy le 16
novembre 1723, est morte à Vitry-sur-Seine le 16 février 1800.

Madame Élisabeth-Louise Le Noir, comtesse de Soucy, belle-soeur de
madame de Mackau, et comme elle sous-gouvernante des Enfants de
France, née à Paris le 31 octobre 1729, est morte à Vitry-sur-Seine le
21 décembre 1813.

Adélaïde Rotin, femme Camille, qui n'avait jamais quitté le service de
ses deux maîtresses, ne s'éloigna pas d'elles après leur mort; grâce à
une petite pension que la famille de Mackau lui faisait, elle passa
ses derniers jours dans ce village, gardienne de deux tombes près
desquelles elle espérait la sienne. Son voeu a été réalisé le 5
juillet 1855. Elle était née à Versailles en 1768.

Nous avons visité plus d'une fois cette pauvre femme, que son
dévouement et sa mémoire rendaient fort intéressante. Voici comment
elle nous a raconté la manière dont elle avait échappé aux massacres
de septembre:

«Née à Versailles en 1768, j'avois conséquemment vingt-quatre ans
lorsque je me constituai prisonnière à la Force, après le 10 août
1792. On fit beaucoup de difficulté pour m'admettre dans cette prison;
mais mes instances furent si vives que j'eus le bonheur d'y entrer
avec ma maîtresse, madame la baronne de Mackau. Elle et moi nous
couchâmes sur la paille, et fûmes nourries au pain et à l'eau. En face
de notre cachot étoit celui de la princesse de Lamballe, entrée à la
Force quelques jours avant nous. La concierge de la prison étoit une
très-brave femme: elle eut grande pitié de nous, et c'est à elle que
nous dûmes de ne pas mourir de faim. Elle nous apporta pendant la nuit
différentes nourritures pour nous soutenir.

»Dans la matinée du 3 septembre, une espèce de tribunal s'installa à la
Force dans une salle basse. Il y avoit sept ou huit personnes de la
maison du Roi. On nous interrogea toutes; quand on s'adressa à madame de
Mackau: «Qu'allez-vous faire? leur dis-je; elle est aliénée, elle ne
peut vous répondre sur rien.--Prends Dieu à témoin qu'elle est
aliénée.--Oui, certes, je prends Dieu à témoin qu'elle est aliénée, et
qu'il lui est impossible de répondre.--Mais elle a des parents
émigrés?--Elle n'en a aucun, m'écriai-je, bien que je susse pertinemment
qu'elle en avoit deux.» Mon ton assuré sauva ma maîtresse. Immédiatement
mise en liberté, elle se réfugia chez madame de Chazet, sa fille.
Retenue après elle à la Force, on eut la cruauté de me faire assister au
meurtre de madame de Lamballe. Dès qu'elle eut passé le guichet et mis
le pied sur le pavé où avoit lieu le massacre général et où le sang
couloit à flots, elle fut abattue immédiatement; on la dépouilla de tous
ses vêtements, on lui ouvrit le corps et on lui arracha le coeur. On
m'avoit entraînée pour être immolée aussi, et c'est ainsi que je fus
témoin de toutes ces horreurs. Je perdis connoissance, et quand je
repris mes sens j'étois toute nue moi-même et j'avois été livrée à
toutes les brutalités. Au moment où on alloit me frapper, un gendarme
prit intérêt à moi; il pleuroit à chaudes larmes; il me protégea avec
son sabre, fut blessé au poing, et parvint à m'envelopper de son
manteau. Plusieurs spectateurs prirent comme lui ma défense. Mon premier
protecteur me fit aussitôt monter dans une voiture, et la populace, qui
un instant auparavant avoit demandé ma mort, cria autour de cette
voiture: «_Vive l'innocence reconnue!_» Les chevaux pouvoient à peine
traverser les flots de cette multitude, et l'on mit près de deux heures
à me conduire rue des Boucheries-Saint-Honoré, chez la lingère de madame
de Mackau. Tout le monde se disputa le moyen de m'apporter des secours.
Pendant que je devenois ainsi l'objet de soins et d'égards empressés,
madame de Mackau, qui avoit appris le massacre général des prisonniers,
ne doutoit pas que je ne fusse moi-même au nombre des victimes, et elle
me pleuroit.

»La lingère me donna tout ce qu'il me falloit pour me vêtir. Le
gendarme qui m'avoit sauvée me conduisit chez madame de Chazet, où se
trouvoit madame de Mackau. Obligées de quitter Paris sur-le-champ,
nous vînmes demeurer à Vitry chez madame de Soucy.

»Dans ce village où s'est écoulée presque toute mon existence, j'ai
survécu de longues années à mes deux respectables maîtresses. Ma seule
pensée de bonheur est de les rejoindre: ma tombe est prête auprès de
la leur.

                                      »_Signé_: ADÉLAÏDE CAMILLE.

  »A Vitry-sur-Seine, le mardi 13 juillet 1853.»]

Manuel, en quittant le Temple, y avait laissé de l'inquiétude. Depuis,
certaines rumeurs avaient accru l'alarme: les municipaux jugèrent à
propos d'interdire aux prisonniers la promenade du jardin. La famille
royale, qui venait de sortir de table, se tenait réunie dans la
chambre de la Reine. Cléry était à dîner avec Tison et sa femme;
celle-ci jette un grand cri: une tête de femme, pâle et sanglante,
vient d'apparaître à la croisée. Les assassins, au dehors, croient
avoir reconnu la voix de la Reine, et accueillent par un rire joyeux
le cri d'effroi sorti de la Tour. Cléry est remonté précipitamment: il
prévient à voix basse Madame Élisabeth, mais son visage est tellement
atterré que le Roi et la Reine s'en aperçoivent. «Qu'avez-vous donc,
Cléry?» lui dit la Reine. Les deux commissaires de service étaient à
leur poste; un troisième s'écrie en entrant et en s'adressant au Roi:
«Les ennemis sont à Verdun; nous périrons tous, mais vous périrez le
premier.» Un autre municipal survient, encore suivi de quatre hommes
députés par le peuple; un d'eux demande instamment que les prisonniers
se montrent à la fenêtre.--«Oh! non, non, de grâce! s'écrie un
municipal de service[23] en barrant le passage au Roi, n'approchez
pas! ne regardez pas! quelle horreur!» Voyant l'honorable opposition
des municipaux, l'orateur de la députation s'écrie d'une voix
satanique: «On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l'on vous
apportait, pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses
tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le
peuple monte ici.» La Reine tombe évanouie. J'abrége ici le récit de
ces horribles scènes, que le lecteur peut trouver en détail dans
l'histoire de Louis XVII.

[Note 23: Du nom de Mennessier.]

Le moindre objet qui avait appartenu à l'infortunée princesse de
Lamballe devenait pour Marie-Antoinette et pour sa fille un douloureux
_memento_ et une nouvelle source de larmes. Madame Élisabeth ramassa
quelques effets laissés par elle à la tour lorsqu'elle en avait été
enlevée, les serra loin de leurs yeux, et, au premier moment
favorable, les remit à Cléry en lui recommandant d'en faire un paquet
et de l'adresser avec une lettre à la première femme de chambre de
madame de Lamballe. Ni le paquet ni la lettre n'arrivèrent à leur
destination.

Parmi les commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses
du Temple, le nommé Simon, cordonnier et officier municipal, s'était
fait remarquer par sa rudesse et sa grossièreté. Un jour, Madame
Élisabeth, qui avait su que sa femme était malade à l'Hôtel-Dieu, lui
en demanda des nouvelles. «Dieu merci, elle va mieux, répondit-il, en
ajoutant: C'est un plaisir de voir actuellement les dames de
l'Hôtel-Dieu; elles ont bien soin des malades; je voudrais que vous
les vissiez, elles sont aujourd'hui habillées comme ma femme, comme
vous, mesdames, ni plus ni moins[24].»

[Note 24: _Mon témoignage sur la détention de Louis XVI et de sa
famille dans la tour du Temple_, par Ch. GORET, ancien membre de la
Commune du 10 août 1792.--Paris, Maurille, 1825, in-8º de 71 pages.]

La plupart du temps il y avait entre les municipaux de service, les
gardes nationaux, les deux geôliers de la petite tour et les maçons
même employés aux travaux du Temple, un odieux concert pour charger
d'outrages ces grandeurs tombées. Nous ne redirons pas ces insultes de
tous les jours que la famille royale eut à subir dans l'intérieur de
sa prison ou pendant ses promenades au jardin, et qu'elle ne cessa
d'endurer avec une inaltérable résignation. Nous préférons rappeler
quelques rares témoignages de sympathie et de compassion qui lui
furent offerts.

Un commissaire, de garde pour la première fois, entra chez le Roi
pendant que le petit prince prenait sa leçon de géographie. Interrogé
par son père, qui lui demandait dans quelle partie du monde était
située Lunéville, l'enfant répondit: «Dans l'Asie.--Comment! dans
l'Asie! dit en souriant le municipal; vous ne connaissez pas mieux un
lieu où vos ancêtres ont régné?» La manière dont le municipal
relevait l'erreur plut au Roi et à la Reine. Marie-Antoinette entama
avec lui une conversation à voix basse: «Nous supporterions plus
facilement nos malheurs, lui dit-elle en terminant, si la plupart de
vos collègues vous ressemblaient.»

Un garde national placé en faction au bout de l'allée des marronniers
qui servait de préau, jeune homme d'une intéressante figure, exprimait
par son attitude et son regard le désir de donner quelques
renseignements à la famille royale. Madame Élisabeth, dans un second
tour de promenade, s'approcha de lui assez près pour qu'il lui parlât;
soit crainte, soit respect, il ne l'osa point, mais quelques larmes
brillèrent dans ses yeux, et par un signe il indiqua qu'il avait
déposé à peu de distance un papier dans les décombres. Cléry, en
feignant de choisir des palets pour le petit Prince, se mit à la
recherche de ce papier; mais les commissaires l'avertirent qu'il ne
devait pas approcher des sentinelles et qu'il eût à se retirer. On n'a
pu deviner quelles étaient les intentions de ce jeune homme.

Ce n'est pas le seul sujet d'émotion que l'heure de la promenade
offrait aux prisonniers: parmi quelques royalistes qui profitaient
chaque jour de ce court instant pour les voir, en se plaçant aux
fenêtres des maisons situées autour de l'enceinte du Temple, Cléry,
une fois, remarqua une femme qui suivait d'un oeil très-attentif tous
les mouvements du jeune Prince lorsqu'il s'écartait de ses parents, et
crut reconnaître en elle madame de Tourzel. Il prévint Madame
Élisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la
croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes.
«Quoi! dit-elle, elle vivroit encore!» Cléry s'était trompé; les
renseignements qu'il obtint le lendemain lui apprirent que madame de
Tourzel était dans une de ses terres[25]. Il apprit aussi que la
princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon, qui, le 10
août, au moment de l'attaque, se trouvaient dans le palais des
Tuileries, n'avaient point été comprises dans le massacre. La
certitude qu'elles vivaient encore fut pour la famille royale, qui les
avait pleurées, une surprise pleine de joie et comme la résurrection
d'amis qu'on a crus perdus pour toujours; mais, hélas! elle apprit
presque aussitôt le meurtre des prisonniers de la haute cour
d'Orléans, et cette nouvelle affreuse lui causa un vif chagrin. Le duc
de Brissac et M. de Lessart étaient au nombre de ces serviteurs de la
royauté qui ne furent pas jugés, mais assassinés à Versailles le 9
septembre 1792. La population de Versailles put voir la tête de M. de
Brissac plantée au bout d'une des piques de la grille du château. M.
de Brissac n'avait jamais voulu s'éloigner du danger. La dissolution
de son régiment l'avait rendu libre; il aurait pu fuir, Louis XVI l'en
avait prié; mais le coeur d'un sujet si dévoué était resté sourd aux
instances d'un prince si malheureux. «Sire, avait répondu M. de
Brissac, la fuite m'est défendue. On dirait que je suis coupable et
l'on vous croirait complice: ma conduite serait donc pour vous une
accusation; j'aime mieux mourir.» Il mourut.

[Note 25: C'était encore une erreur. Madame et mademoiselle P. de
Tourzel, sauvées de la Force par M. Hardy, avaient été conduites par
lui dans un petit logement à Vincennes, où elles demeurèrent cachées
pendant plus de trois mois. B.]

Au nombre des personnes qui venaient aux environs du Temple épier
l'instant et l'occasion d'apercevoir la famille royale, il faut citer M.
Hue, qui, après quinze jours environ passés dans les cachots de la
Commune, avait recouvré la liberté. Le seul adoucissement à ses peines
était de porter ses pas vers le Temple: sa seule ambition était de
rentrer à la Tour. Il fit à ce sujet des démarches auprès de Pétion, et
celui-ci ayant été nommé député à la Convention, il se détermina à
s'adresser à Chaumette, qui venait de remplacer, comme procureur de la
Commune, Manuel, devenu aussi représentant du peuple. Il reçut de lui un
accueil poli et presque bienveillant. Chaumette l'invita à s'asseoir, et
ayant fait interdire sa porte, s'épancha confidentiellement avec lui,
lui parla de son origine obscure, de sa jeunesse besoigneuse, des
obstacles qu'il avait eu à franchir, des rigueurs qu'il avait éprouvées.
Puis il lui fit des révélations importantes sur les infidélités de
quelques personnes du service du Roi qui recevaient par jour, pour prix
de leurs délations, un ou plusieurs louis stipulés payables en or. Ces
tristes aveux confondaient la loyauté de M. Hue: il se rappela pourtant
qu'une ou deux fois Madame Élisabeth s'était étonnée de rencontrer dans
un journal quelques détails d'intérieur sur lesquels l'oeil du dehors
n'avait pu tomber. Mais si la raison de Madame Élisabeth était
clairvoyante, sa conscience étroite et scrupuleuse se serait reproché
d'arrêter un soupçon infamant sur qui que ce fût. Et M. Hue, dans son
ouvrage sur les _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, a
gardé sur ces traîtres une magnanime réserve, ne devant pas, dit-il,
mettre à découvert leurs noms quand son vertueux maître les a voulu
taire, et quand, dans son immortel testament, il a recommandé à son fils
de ne songer qu'à leurs malheurs.

Portant ensuite l'entretien sur la famille royale, Chaumette laissa
entrevoir de l'intérêt pour le Dauphin. «Je veux, dit-il, faire donner
quelque éducation à cet enfant; je l'éloignerai de sa famille pour lui
faire perdre l'idée de son rang; quant au Roi, il périra. Le Roi vous
aime.....» A ces mots, M. Hue ne put retenir ses pleurs. «Donnez un
libre cours à votre douleur, reprit Chaumette; si vous cessiez un
instant de regretter votre maître, moi-même je vous mépriserais.»

Chaumette s'était montré confiant, mais il demeura inflexible, et M.
Hue ne put rentrer au Temple.

L'Assemblée législative avait accompli sa tâche. N'ayant ni le courage
de la vertu ni l'énergie du crime, cette triste assemblée, dominée par
la Commune insurrectionnelle de Paris, qui disposait de la force
révolutionnaire, avait amené la victime au Temple. La Convention
devait l'y venir chercher pour l'immoler. La peur ou la violence avait
écarté des comices la plus grande partie des électeurs, et un million
cinq cent mille votes seulement avaient été constatés au scrutin.
Nommée sous l'impression des massacres, conçue pour ainsi dire dans le
meurtre et dans le sang, la Convention allait se montrer digne de son
odieuse origine: dès sa première séance, 21 septembre 1792, elle
abolit officiellement la royauté, déjà supprimée de fait, et semblable
à une dérision couronnée. A quatre heures du soir, un officier
municipal nommé Lubin se rendit au Temple, entouré de gendarmes à
cheval et d'une nombreuse populace; les trompettes sonnèrent, il se
fit un grand silence, et Lubin, qui avait une voix de Stentor, donna
lecture de la proclamation, que la famille royale put entendre
distinctement:

«La royauté est abolie en France. Tous les actes publics seront datés
de la première année de la République. Le sceau de l'État portera pour
légende ces mots: _République de France_. Le sceau national
représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la
main une pique surmontée du bonnet de la Liberté.»

Pendant cette lecture, les municipaux de service[26], assis près de la
porte de la chambre du Roi, essayaient de saisir sur la physionomie
des prisonniers les secrètes émotions de leur âme. Louis XVI, qui
tenait un livre à la main, continua de lire sans que la moindre
altération parût sur ses traits. Madame Élisabeth, occupée à sa
tapisserie, ne prit pas garde à ce qui se passait et ne quitta pas
son ouvrage; la Reine demeura calme et digne, et les deux observateurs
ne surprirent ni un mot ni un mouvement qui pût accroître leur
jouissance.

[Note 26: C'étaient Hébert, si connu sous le nom de Père Duchêne, et
Destournelles, depuis ministre de l'instruction publique.]

Dans la soirée, Cléry informa le Roi du besoin qu'avait son fils de
rideaux et de couvertures pour son lit, la température s'étant
très-refroidie depuis deux jours. Louis XVI lui dit d'en faire la
demande par écrit, et il la signa. Cléry s'était servi des expressions
qu'il avait jusqu'alors toujours employées: «Le Roi demande pour son
fils, etc.»--«Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles, d'employer
encore un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de
l'entendre.--J'ai entendu une proclamation, répondit Cléry, mais je
n'en sais pas l'objet.--C'est, reprit le commissaire, l'abolition de
la royauté, et vous pouvez dire à _monsieur_ (en montrant Louis XVI)
de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnoît plus.--Je ne
puis, dit Cléry, changer ce billet qui est déjà signé; Louis m'en
demanderait la cause, et ce n'est pas à moi de la lui apprendre.--Vous
ferez ce que vous voudrez, répliqua le municipal, mais je ne
certifierai pas votre demande.» Le lendemain, Madame Élisabeth tira
Cléry d'embarras. «Il ne faut pas, lui dit-elle, faire de cela une
affaire: épargnons au Roi tout ennui inutile. Je vous conseille,
Cléry, d'écrire à l'avenir pour ces sortes d'objets de la manière
suivante: «Il est nécessaire pour le service de Louis XVI..., de
Marie-Antoinette..., de Louis-Charles..., de Marie-Thérèse..., de
Marie-Élisabeth..., etc...»

Les travaux du Temple, quoique poussés avec activité, étaient loin
d'être achevés; cependant le nouvel appartement destiné à Louis XVI,
dans la grosse tour, était prêt à le recevoir. En même temps, on
cherchait à grossir de nouveaux griefs l'acte d'accusation que la
révolution formulait chaque jour contre ce malheureux Prince, afin de
fournir un nouvel aliment à la colère de la rue. Dans l'embrasure
d'une porte qui communiquait de sa chambre à celle de son fils, le
Roi, peu de temps avant le 10 août, avait pratiqué à l'aide d'une
vrille (seul instrument qu'il pût employer sans bruit) une ouverture
de vingt-deux pouces de haut sur seize de large: il était parvenu à
creuser insensiblement dans le mur, sur les mêmes dimensions, un trou
de huit à neuf pouces de profondeur; chaque matin, il lui avait fallu
lever le morceau qu'il avait détaché du lambris, et le soir, le
travail terminé, le rattacher avec quatre fils. L'opération achevée,
il avait de sa main scellé en plâtre quatre tasseaux sur lesquels il
avait posé deux rangs de tablettes en bois, et dans cette cachette, il
avait rangé ses papiers les plus importants. Il avait fait venir le
serrurier Gamin pour doubler d'une feuille de tôle le morceau de
lambris qui recouvrait cette ouverture. Cet ouvrier, honoré de la
confiance du Roi, avait dénoncé à Roland ce fait, qui tout aussitôt
devint une source d'accusations. La petite cachette prit dans le
public le nom d'_armoire de fer_, et devait, dit-on, donner le fil
d'une vaste conspiration. Le 29 septembre, à dix heures du matin, six
officiers municipaux entrèrent dans la chambre de la Reine, où était
réunie sa famille. L'un d'eux, nommé Charbonnier, donna lecture d'un
arrêté du conseil de la Commune qui leur ordonnait «d'enlever papier,
encre, plumes, crayons, et même les papiers écrits, tant sur la
personne des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de
chambre et autres personnes du service de la tour; de ne leur laisser
aucune arme quelconque, offensive ou défensive; en un mot, de prendre
toutes précautions nécessaires pour ôter tout commerce de Louis le
dernier avec autres personnes que les officiers municipaux[27].» Puis
arrêtant ses regards sur Louis XVI, le même commissaire ajouta de vive
voix: «Lorsque vous aurez besoin de quelque chose, Cléry descendra et
écrira vos demandes sur un registre qui restera dans la salle du
Conseil.» Sans faire la moindre observation, les captifs se
fouillèrent, livrèrent leurs papiers, crayons, nécessaires de poche,
etc. Les commissaires firent ensuite la visite des armoires, des
coffres, et enlevèrent les objets désignés dans l'arrêté. Un d'eux dit
à Cléry: «Le ci-devant Roi sera transféré ce soir même dans la tour.»
Cléry fit part de cette pénible nouvelle à Madame Élisabeth, qui
trouva le moyen d'en avertir son frère. Après le souper, comme Louis
XVI quittait la chambre de Marie-Antoinette pour remonter dans la
sienne, un commissaire lui dit d'attendre un instant, que le conseil
avait une communication à lui faire. Les six municipaux qui, le matin,
avaient mis à exécution un arrêté de la Commune, parurent, et
notifièrent aux détenus un nouvel arrêté qu'ils venaient de recevoir
du conseil général.

[Note 27: Archives de l'Empire.]

       *       *       *       *       *

     Commune de Paris.--Du 29 septembre 1792, l'an IVe de la Liberté
     et Ier de l'Égalité, Ier de la République française.

_Extrait du registre des délibérations du conseil général._

«La garde des prisonniers du Temple devenant tous les jours plus
difficile par leur concert et les mesures qu'ils peuvent prendre entre
eux, la responsabilité du conseil général de la commune lui impose
l'impérieuse loi de prévenir les abus qui peuvent faciliter l'évasion
de ces traîtres; il a pris l'arrêté suivant:

»1º Que Louis et Antoinette seront séparés;

»2º Que chaque prisonnier aura un cachot particulier;

»3º Que le valet de chambre sera mis en état d'arrestation;

»4º Adjoint avec les cinq commissaires déjà nommés, le citoyen Hébert;

»5º Les autorise à mettre à exécution l'arrêté de ce soir
sur-le-champ, même de leur ôter l'argenterie, les accessoires pour la
bouche; en un mot, le conseil général donne plein pouvoir à ses
commissaires d'employer tout ce que leur prudence leur prescrira pour
la sûreté de ces otages[28].»

[Note 28: Archives de l'Empire.]

La Commune, dans ses prescriptions, n'avait point encore revêtu une
forme aussi acerbe. Quoique préparé à cet événement, Louis en fut
affecté. Marie-Antoinette et Madame Élisabeth cherchaient à lire dans
les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre les rigueurs de
leur mission. En recevant les adieux de sa femme et de sa soeur, Louis
leur prit les mains et les serra avec un sentiment expressif qui
semblait dire: Résignons-nous. Son départ les laissa dans de vives
inquiétudes. Toutes deux pleuraient à chaudes larmes. Madame
Élisabeth, qui trouvait toujours des paroles consolantes pour toutes
les douleurs, devenait muette devant une infortune qu'elle croyait
sans bornes, et que pourtant elle voyait croître de jour en jour et
d'heure en heure.

Levées de bonne heure le lendemain, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse
vinrent frapper chez la Reine un peu plus tôt que de coutume. Comme
Cléry avait suivi le Roi dans sa nouvelle prison, Madame Élisabeth
accourait s'offrir pour habiller le jeune prince. L'abattement de ces
trois pauvres femmes et de cet enfant lui-même était profond; la
suprême consolation des malheureux est de souffrir ensemble. A dix
heures, quand il leur fallut se mettre à table pour déjeuner, leurs
yeux se remplirent de larmes en voyant vide la place du père de
famille. Elles demandèrent en vain de ses nouvelles aux commissaires
de service auprès d'elles, aucun n'en put donner; mais quelques
instants après, un d'eux ayant été conduire dans l'appartement de la
grosse tour des peintres et des colleurs qui n'y avaient point terminé
leurs travaux, dit au Roi qu'il venait d'assister au déjeuner de sa
famille et qu'elle était en bonne santé. «Je vous remercie, répondit
Louis XVI; je vous prie de lui donner de mes nouvelles et de lui dire
que je me porte bien. Ne pourrais-je pas, ajouta-t-il, avoir quelques
livres que j'ai laissés dans la chambre de la Reine? Vous me feriez
plaisir de me les envoyer.» Puis il indiqua les ouvrages qu'il
désirait. Le représentant de la Commune fit droit à sa demande; mais
ne sachant pas lire, il proposa à Cléry de l'accompagner. Heureux de
l'ignorance de cet homme, Cléry s'empressa de descendre avec lui. Il
trouva Marie-Antoinette entourée de ses enfants et de sa soeur: leur
douleur, qui sembla augmenter à sa vue, s'exhala en mille questions
auxquelles il ne put répondre qu'avec réserve; leurs plaintes, leurs
paroles touchantes émurent le coeur des commissaires. «Accordez-nous
du moins, s'écriaient-elles, la consolation de nous réunir au Roi un
moment dans la journée, ne fût-ce qu'à l'heure des repas!--Eh bien,
laissons-les dîner ensemble aujourd'hui, dit avec un ton d'autorité un
municipal; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la
Commune, nous ferons demain ce qu'elle aura prescrit.» A ces mots, un
sentiment qui était presque de la joie vint soulager ces tristes âmes.
Marie-Antoinette pressant ses enfants dans ses bras, Madame Élisabeth
les yeux levés vers le ciel, semblaient rendre grâces à Dieu de cette
faveur inattendue. Quelques commissaires pleuraient malgré eux. Simon
lui-même était attendri. «Je crois, dit-il tout haut, que ces
b......... de femmes me feraient pleurer.» Il ajouta: «Quand vous
assassiniez le peuple au 10 août, dit-il en s'adressant à
Marie-Antoinette, vous ne pleuriez point.--Le peuple est bien trompé
sur nos sentiments», répondit tristement la Reine.

On servit le dîner chez Louis XVI à l'heure ordinaire, et on lui amena
sa famille. Aux transports qu'elle laissa éclater, on put juger des
craintes qu'elle avait éprouvées. La concession faite par les
commissaires de ce jour ne pouvant être blâmée par eux devant les
nouveaux municipaux qui devaient les remplacer, se continua
naturellement les jours suivants. Il ne fut plus question de l'arrêté
du 29 septembre; la famille royale se réunit chaque jour aux heures
des repas ainsi qu'à la promenade, et Cléry la servit comme par le
passé.

La Reine et Madame Élisabeth témoignèrent, après le dîner, le désir de
visiter l'appartement qu'on leur préparait au-dessus de celui du Roi.
Les commissaires les y conduisirent. Elles prièrent les ouvriers de se
hâter, mais la besogne dura encore trois semaines. Pendant ce
temps-là, Cléry partagea son temps entre tous les prisonniers, faisant
leurs chambres, réglant leurs dépenses et cherchant le moyen de
conserver quelques rapports entre eux. On comprend que ce séjour de la
famille royale dans deux tours séparées et sans communication
intérieure, en rendant la surveillance des municipaux plus difficile,
la rendait aussi plus inquiète. La chose la plus futile et la plus
insignifiante, dès qu'elle était relative à un membre de la famille
prisonnière au Temple, empruntait immédiatement à cette circonstance
un caractère sérieux. Un pauvre vicaire de Fontenay de Vincennes
adressait à Madame Élisabeth quelques prétendus vers sans rime ni
raison, et écrits dans une langue qui n'appartient ni à la prose ni à
la poésie. Ce fatras, portant l'adresse de _Madame Élisabeth au
Temple_, fut remis au conseil général de la Commune[29], qui le
transmit à la commission des vingt-quatre. (Voir aux pièces
justificatives, nº II.)

[Note 29: _Extrait du registre des délibérations du conseil général du
19 octobre 1792._

«Le conseil général nomme le citoyen Léger, l'un de ses membres,
qu'_elle_ charge de se transporter au Temple sur-le-champ pour y
prendre une lettre adressée à Madame Élisabeth par le vicaire de
Fontenay-sous-Bois, et l'apporter au conseil.

                   »_Signé_: DARNAUDERIE, vice-président;

                   »COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.»

(Archives de l'Empire.)]

On tenait éloignés du Temple les journaux qui racontaient les
sanglants malheurs de la France, les pamphlets qui pervertissaient la
conscience publique; mais l'injure, la menace, la calomnie adressées
directement aux Capets servaient souvent de passe-port aux gazettes
dans ce lazaret politique et moral où la famille royale prolongeait
sans fin sa douloureuse quarantaine, et dans lequel on ne laissait
pénétrer que ce qui pouvait ajouter aux tortures du présent les
appréhensions d'un plus sinistre avenir. Ces misérables feuilles, dont
le cynisme et le dévergondage étaient sans bornes, on les plaçait à
dessein sur une commode ou sur une cheminée dans les appartements. Ni
l'âge ni la vertu n'étaient épargnés. Une brochure prouvait qu'il
fallait étouffer _les deux petits louveteaux_, c'est ainsi qu'elle
appelait les enfants du Roi; une autre versait l'outrage à pleins
flots sur Madame Élisabeth, cherchant à détruire l'admiration
qu'inspiraient au public son caractère angélique et son dévouement
fraternel.

Un petit conflit d'attributions élevé entre Cléry et Tison, leurs
prétentions jalouses aussi bien que l'habitude que prenait
individuellement chaque détenu de s'adresser pour un service
quelconque au commissaire qu'il croyait le mieux disposé en sa faveur,
firent prendre par le conseil du Temple un arrêté pour réglementer la
manière dont la famille royale présenterait à l'avenir ses demandes au
conseil. Le municipal James, qui protégeait Tison, lui dit en lui
annonçant le résultat de la délibération du conseil: «Sois content, le
ministère est formé; tu as le département des femmes.»

La séparation complète de la famille royale était pressentie dans cet
arrêté. Le vendredi 26 octobre, la Reine, ses enfants et Madame
Élisabeth furent installés dans la grosse tour. Ce moment tant
souhaité par les prisonniers, et qui semblait leur promettre quelques
consolations, fut marqué, de la part des municipaux, par un trait
d'hostilité contre la Reine. Le conseil du Temple, composé de Roché,
Jérosme, Cochois et Massé, et sur la motion d'un d'entre eux, ennemi
personnel de Marie-Antoinette, prit un arrêté qui, sous la forme d'une
mesure de convenance et d'ordre, retirait le jeune Louis-Charles des
mains de sa mère et le remettait entre celles de son père[30]. Sans
avoir préalablement notifié cette décision à Marie-Antoinette, le soir
même de son entrée dans son nouvel appartement, on lui enleva son
fils. La Commune s'était empressée de ratifier cet arrêté[31]. Dans
cette même journée, pendant le dîner de la famille royale, un greffier
et un huissier, tous deux en costume, et suivis de six gendarmes,
étaient venus chercher Cléry pour le conduire à l'hôtel de ville,
d'où, après six heures passées au cachot, et un long interrogatoire,
il fut reconduit, à minuit, au Temple par les quatre officiers
municipaux désignés pour y prendre le service.

[Note 30: Commune de Paris.--Sûreté du Temple. L'an Ier de la
République française, le 27 octobre 1792.

_Extrait du registre des délibérations du conseil de service au
Temple, en date du 26 octobre présent._

«Sur les observations faites par l'un des membres de service au Temple
que le fils de Louis Capet était jour et nuit sous la direction de
femmes, mère et tante, considérant que cet enfant est dans l'âge où il
doit être sous la direction des hommes, le conseil, délibérant sur cet
objet, a arrêté et arrête qu'à l'instant le fils de Louis Capet sera
retiré des mains des femmes pour être remis et rester entre celles de
son père les jours et nuits, excepté qu'après l'heure du dîner il
montera dans le logement de ses mère et tante, durant le moment où son
père se repose, et en descendra sur les quatre à cinq heures du soir;
le tout sous la surveillance et conduite de l'un des commissaires de
service.

»Fait au Conseil séant au Temple lesdits jour et an que dessus.

                        »_Signé_: MASSÉ, JÉROSME, ROCHE, COCHOIS.

  »Pour extrait conforme à l'original:
               »ROCHÉ, commissaire municipal de service
                       et président au Temple;
               »COCHOIS, _ségrétère_.»

Délivré au citoyen Cléry, de service auprès de Louis et de sa
famille.]

[Note 31: Commune de Paris.

_Extrait du registre des délibérations du conseil général, du 26
octobre 1792._

«Le conseil général approuve l'arrêté pris par les commissaires des
travaux du Temple et les commissaires du conseil du Temple, relatif à
la translation des femmes dans la grosse tour, au troisième étage, et
le fils du ci-devant Roi avec son père.

»Les autorise à faire disposer ses (_sic_) guichets qu'ils croiront
nécessaires dans cette même tour.

         »_Signé_: BOUCHER-RENÉ, président en l'absence du maire;
                  »COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.»]

Avant d'aller plus loin, il convient de mettre sous les yeux du
lecteur un tableau fidèle du Temple tel qu'il existait au moment où
les travaux exécutés pour la captivité de la famille royale furent
terminés. Le plan que nous intercalons à cette page donnera d'abord
une idée générale et exacte de l'enclos du Temple à cette époque.
Essayons de faire connaître maintenant la nouvelle demeure que la
truelle de la révolution venait de restaurer pour Louis XVI et pour sa
famille dans le vieux donjon des Templiers.

La grosse tour, dont la hauteur dépassait cent cinquante pieds et dont
les murs avaient neuf pieds d'épaisseur dans leur moyenne proportion,
formait quatre étages voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier
depuis le bas jusqu'au quatrième étage. L'intérieur était d'environ
trente-quatre à trente-six pieds en carré.

Le rez-de-chaussée, qui n'avait subi aucun changement, était resté
avec ses murailles nues; mais par la sévérité même de son
architecture, par les arêtes de sa voûte, par le fût lourd et
l'élégant chapiteau de son pilier, et aussi par les quatre lits à
colonnes torses adossés aux quatre murs de sa vaste salle, il
rappelait les temps et les choses d'autrefois.

Cette pièce était destinée aux commissaires de la Commune qui
n'étaient point de service à la porte du Roi et de la Reine. Ils y
prenaient leurs repas, y couchaient, et s'y assemblaient pour
délibérer. Aussi appela-t-on cette pièce la _chambre du conseil_. Des
tourelles placées aux quatre angles, la première contenait l'escalier
qui allait jusqu'aux créneaux, la seconde servait d'armoire aux
municipaux, la troisième de bûcher et la quatrième de garde-robe.
L'entrée de chaque étage était fermée par deux portes, la première en
bois de chêne garni de clous, la seconde en fer.

Le premier étage, demeuré aussi dans son intégrité première, était la
répétition du rez-de-chaussée, moins ses lits à colonnes. Il servait
de corps de garde, et était, après celui du palais du Temple, le poste
le plus important de l'enclos. Aux deux parois les plus larges de la
muraille, on avait établi des planches légèrement inclinées formant
avec quelques matelas un lit de repos pour la garde. Au milieu de la
salle, autour du pilier, les armes se groupaient en faisceau.

Le second étage, qui ne formait primitivement, comme les autres
étages, qu'une seule pièce, avait été divisé en quatre chambres par
des cloisons en planches, avec de faux plafonds de toile. La première
pièce était une antichambre qui, par trois portes différentes,
communiquait aux trois autres pièces. En face de la porte d'entrée
était la chambre du Roi; on y plaça un lit pour son fils. De
l'antichambre on entrait également dans la salle à manger, qui en
était séparée par une seule cloison à vitrage. La chambre de Louis XVI
avait une cheminée; un grand poêle ouvrant dans l'antichambre, mais
placé au centre du carré de la tour, c'est-à-dire à la place même où
se trouve le pilier aux étages inférieurs, chauffait les autres
chambres. Une croisée éclairait chaque pièce, mais les barreaux de fer
et les abat-jour, scellés et posés en dehors, empêchaient l'air de
circuler. Les cloisons de l'appartement étaient recouvertes d'un
papier peint. Celui de l'antichambre représentait des pierres de
taille superposées comme on les figure au théâtre pour simuler
l'intérieur d'une prison. A gauche en entrant, on avait placardé au
milieu du mur la Déclaration des droits de l'homme, écrite en
très-gros caractères et encadrée dans une large bordure tricolore. Le
papier de la chambre du Roi était jaune glacé, semé de fleurs
blanches. En entrant, on voyait la cheminée en face, la fenêtre à main
droite, ainsi que la tourelle; à main gauche, le lit de Louis XVI, et
à ses pieds le petit lit de son fils. Sur la console de la cheminée
était posée une pendule portant gravés sur son cadran de porcelaine
ces mots: _Lepaute, horloger du Roi_; mais dès l'installation de Louis
(le 29 septembre) dans la grosse tour, les représentants de la Commune
avaient collé un pain à cacheter sur le mot _Roi_. Les plaques de
fonte de la cheminée portaient ces mots: _Liberté_, _égalité_,
_propriété_, _sûreté_. La tourelle servait à Louis XVI de cabinet de
lecture et d'oratoire. Ses murs enduits de plâtre étaient revêtus
d'une peinture gris de lin. On y avait placé un tout petit poêle. Près
du lit du jeune prince s'ouvrait une porte sur un couloir conduisant à
gauche dans la chambre de Cléry, et plus loin, en inclinant à droite,
à la garde-robe placée dans une seconde tourelle. Le lit de Cléry,
parallèle à celui de son maître, n'en était séparé que par l'épaisseur
de la cloison. La troisième tourelle, donnant dans la salle à manger,
servait de bûcher.

[Illustration: TROISIÈME ÉTAGE.

  A. Escalier.
     1. Porte de chêne.
     2. Porte de fer.
  B. Antichambre.
        Une table en noyer.
        Un lit de repos et des chaises.
  C. Chambre de la Reine.
     3. Lit de la Reine, à colonnes en damas vert avec ses housses,
        un sommier et deux matelas, un traversin, une couverture piqûre
        de Marseille.
     4. Lit de Madame Royale, couchette à deux dossiers, une paillasse,
        un sommier, trois matelas, un traversin et deux couvertures
        en coton.
     5. Commode en bois d'acajou, à dessus de marbre, surmontée d'un
        miroir de toilette.
     6. Canapé garni de son carreau et de ses deux oreillers.
     7. Cheminée, ornée de la pendule que nous avons indiquée, et
        d'une glace de 45 pouces sur 36.
     8. Un paravent en bois de quatre feuilles, couleur d'acajou.
        Deux tables de nuit.
  D. Cabinet de la Reine.
  E. Chambre de Madame Élisabeth.
     9. Lit en fer, garni de sa housse de toile de Jouy doublée de
        taffetas vert, un sommier, deux matelas, un lit de plume,
        un traversin et une couverture piqûre de Marseille.
    10. Commode en placage, à dessus de marbre.
    11. Une table en bois de noyer.
    12. Cheminée avec une glace de 45 pouces sur 32.
        Deux chaises, deux fauteuils couverts en perse.
        Flambeaux argentés.
  F. Garde-robe.
  G. Chambre de Tison.
        Un lit, une commode en placage, à dessus de marbre. Un miroir
        de toilette; une pendule de Lepaute posée sur la commode,
        plusieurs chaises dont deux de canne. Flambeaux argentés.
  H. Cabinet où fut enfermé Tison en septembre 1793.]

Le troisième étage, contenant le logement de Marie-Antoinette et celui
de Madame Élisabeth, était la répétition du second moins le couloir.
La chambre de la Reine était au-dessus de celle du Roi, et son lit
placé au même endroit que le lit du Roi. Celui de Marie-Thérèse était
entre la cheminée et la porte du couloir supprimé. Le papier de la
chambre, aussi bien que celui de la tourelle qui servait de cabinet
de toilette, était entremêlé de zones vertes et bleues d'une nuance
extrêmement tendre. La cheminée était ornée d'une pendule
représentant la Fortune et sa roue,--singulière ironie en présence de
la grandeur renversée! La chambre de Madame Élisabeth et celle de
Tison étaient tapissées d'un même papier jaune très-commun. Leur
ameublement était à peu près le même aussi: un lit de fer, une table
en bois de noyer, une commode en placage, tels étaient les principaux
meubles de Madame Élisabeth. Le plan descriptif de cet étage achèvera
de le faire bien connaître.

Les détails d'ameublement que nous donnons à la suite de ce plan sont
parfaitement authentiques: ils ont été puisés dans deux inventaires,
l'un fait à la date du 25 octobre 1792, lors de l'entrée de la famille
royale dans la grosse tour, et l'autre le 19 janvier 1793[32].

[Note 32: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.]

Le quatrième étage, ne devant pas être habité, était resté dans sa
simplicité première. Sa voûte élevée, l'absence du pilier central, le
faisaient paraître plus grandiose que les autres étages. Quelques
vieux meubles de rebut et quantité de planches étaient relégués dans
les bas-côtés de cette vaste salle. Entre les créneaux et le toit de
la grande tour régnait une galerie servant quelquefois de promenade.
Les entre-deux des créneaux furent garnis de planches, jalousies sans
treillis enlevant au promeneur toute possibilité de voir ou d'être
vu[33].

[Note 33: Le lecteur trouvera à la fin du volume (Documents et pièces
justificatives, nº III) une esquisse de la physionomie extérieure du
Temple, un aperçu du personnel commis à sa garde, et des dispositions
prises par l'autorité républicaine.]

Les habitudes de la famille ne subirent point de changements par suite
de sa réunion dans la grosse tour. Louis XVI, en présence d'événements
qui ne lassaient ni sa patience ni son courage, cherchait le plus
souvent ses distractions dans la lecture; plus émue que lui,
Marie-Antoinette s'occupait de ses enfants, demandait en vain au
travail manuel un apaisement aux troubles de son esprit, et faisait
matin et soir de courtes prières. Quant à Madame Élisabeth, elle ne
s'inquiétait plus de la méchanceté des hommes. Quelquefois, dans la
journée, au milieu des jurements et des blasphèmes, elle s'isolait
dans sa chambre, s'agenouillait près de son lit avec une ferveur
angélique, ou, assise sur une chaise, se recueillait dans ses
méditations avec un calme inaltérable. Souvent, après le dîner, quand
la promenade au jardin n'avait pas lieu, les enfants jouaient dans
l'antichambre au siam ou au volant; Madame Élisabeth assistait à leurs
jeux, assise près d'une table et un livre à la main. Cléry restait
habituellement dans cette pièce, et, se conformant aux ordres de cette
princesse, il s'asseyait aussi, et prenait un livre pour paraître
occupé de son côté. Il était facile de voir que la division de la
famille, ainsi parquée en deux chambres, contrariait et inquiétait
parfois les commissaires chargés de ne laisser jamais le Roi et la
Reine seuls, et ne voulant point se séparer eux-mêmes, tant ils se
méfiaient l'un de l'autre, espions tout ensemble et espionnés. Madame
Élisabeth profitait de ce moment pour entrer en communication avec
Cléry: celui-ci prêtait l'oreille, et, pour ne pas être surpris par
les municipaux, répondait sans détourner les yeux de sa lecture.
Marie-Thérèse et son frère, d'accord avec leur tante, facilitaient cet
entretien par leurs jeux bruyants ou par quelques signes annonçant
l'entrée des commissaires. Les captifs n'avaient pas moins à se défier
de Tison, dont les municipaux, plus d'une fois dénoncés par lui,
avaient aussi à redouter la surveillance.

Du reste, une recrudescence se manifestait dans les rigueurs
ombrageuses du plus grand nombre des représentants de la Commune, et
se traduisait par des actes souvent ridicules. A la fin des repas,
Madame Élisabeth remettait à Cléry un petit couteau à lame d'or pour
qu'il le nettoyât; un municipal, plus d'une fois, le lui arracha des
mains, afin d'examiner si quelque papier n'était pas caché au fond de
la gaîne. Madame Élisabeth avait chargé Cléry de renvoyer un livre de
piété à la duchesse de Sérent; les municipaux s'emparèrent de ce
livre, et en coupèrent toutes les marges, de peur qu'on n'y eût écrit
quelque avis avec de l'encre sympathique. Le linge remis à la
blanchisseuse était minutieusement inspecté à la sortie; au retour, il
était déployé pièce par pièce et examiné au grand jour. Le livre de la
blanchisseuse, tout autre papier servant d'enveloppe, étaient
présentés au feu, afin de s'assurer s'il n'y avait aucune écriture
secrète. C'étaient là les moindres avanies de la captivité.

On se ferait difficilement une idée des précautions que le conseil de
la Commune prenait pour que rien de ce qui se passait au Temple
n'échappât à sa surveillance. Le docteur Leclerc avait porté à la
Reine, pour sa fille, un paquet de drogues et une ordonnance de
médecine. Le conseil général s'alarma de cette démarche, et dans sa
séance du 27 octobre, réclama le paquet remis à Marie-Antoinette, et
manda à sa barre M. Leclerc. «La femme de Louis Capet, dit celui-ci,
me parla de la nécessité de faire des remèdes pour sa fille qui a une
dartre sur la joue, et me demanda quels étoient ceux qu'elle devoit
employer: il faut respecter les malheureux, et la fille ne doit pas
être punie des fautes du père; d'ailleurs elle a une jolie figure, et
il seroit dommage que cette dartre lui restât, car c'est un
chef-d'oeuvre de la nature. (Ici l'orateur fut interrompu par le
président, qui ajouta: _La peau du serpent est aussi un chef-d'oeuvre
de la nature_; le conseil vous invite à _continuer sans digression_.)
Je lui ai ordonné, dit alors M. Leclerc, de la squine et de la
salsepareille, drogues très-simples qui ne peuvent être falsifiées:
j'ai envoyé ce remède avec l'autorisation des commissaires, et
l'ordonnance a été signée par eux.»

Le conseil général prit l'arrêté suivant: «Le conseil général,
prévoyant les conséquences dangereuses qui peuvent résulter de pareils
procédés, déclare qu'il improuve la conduite du commissaire Leclerc;
et, pour prévenir de pareils abus qui pourroient compromettre la
surveillance et la responsabilité de la Commune, défend à toutes les
personnes qui se trouvent au Temple, pour quelque fonction que ce
soit, médecins, chirurgiens, pharmaciens, etc., de donner aucun avis
ni remède de quelque nature qu'il soit, à aucun individu de la famille
ci-devant royale, sous quelque prétexte que ce puisse être; et dans le
cas où un membre de la famille royale auroit besoin de secours, le
conseil déclare qu'il y sera pourvu par les maîtres de l'art reconnus
par le conseil de la Commune; improuve ledit Leclerc, et le renvoie
avec ses drogues, son ordonnance et le présent arrêté, au conseil
général de la Commune.»

Le plus grand tourment de Madame Élisabeth après le chagrin que lui
causait la situation du Roi et de la Reine, c'était la désolation de
ses amies, c'était le silence qu'elle était condamnée à garder
vis-à-vis d'elles pour ne pas les compromettre, c'était l'inquiétude
où elle était sur leur sort. Si elle reçoit de l'une d'elles une
preuve de souvenir ou d'attachement, elle, elle craint que ce gage
d'un bon sentiment ne soit imputé à crime. Aussi croit-elle de son
devoir de les prier de renoncer, au moins pour un temps, aux
dangereuses tentatives que leur inspire leur ingénieuse sollicitude
pour nouer des rapports avec elle. La duchesse de Sérent a le courage
de désobéir, et ne cesse de lui faire parvenir des témoignages de sa
constante attention: un de ses messages est surpris. Interrogée par le
comité révolutionnaire de sa section, madame de Sérent ose répondre
qu'elle a l'honneur d'être dame de Madame Élisabeth de France, et
qu'elle ne fait que remplir un devoir sacré en veillant à ce qui peut
lui être nécessaire.

De longs mois s'écoulèrent sans qu'Élisabeth reçût d'au-delà des
frontières des nouvelles de sa famille. Son frère, le comte d'Artois,
assidu à lui écrire régulièrement, se taisait lui-même. Une lettre
cependant, une seule lettre lui arriva sous les verrous du Temple:
cette lettre était écrite par sa tante Adélaïde; elle était datée de
Rome, et relative aux événements de juin. Ce fut Manuel qui la remit
lui-même à la princesse. Cet acte de bienveillance ne devait pas se
renouveler. L'ère des perquisitions commença: une surveillance
minutieuse et tracassière, une inquisition de tous les instants
rendirent toute correspondance impossible. Les portes de la France
demeurèrent fermées aussi bien que celles de la tour du Temple.

Le 14 novembre, la maladie vint ajouter à toutes les épreuves de la
famille royale. Louis XVI, le premier, eut une fluxion qui l'incommoda
extrêmement. La Reine et Madame Élisabeth demandèrent qu'on fît
appeler M. Dubois-Foucou, son dentiste; le conseil du Temple s'y
opposa. Le conseil général de la Commune arrêta que le conseil du
Temple lui transmettrait tous les matins le bulletin de la santé des
prisonniers, et, apprenant que la maladie du Roi s'était aggravée, il
nomma deux commissaires pour aller «instruire la Convention de la
santé du ci-devant.» La fièvre étant survenue, le 22, la Commune
avertie s'alarma, permit à M. Le Monnier, ancien premier médecin du
Roi, d'entrer à la tour, accompagné de M. Robert, chirurgien, et
réclama chaque jour un bulletin de la santé du malade. L'émotion de M.
Le Monnier fut grande en revoyant son ancien maître, ainsi que Madame
Élisabeth, à laquelle il avait voué la plus profonde affection. Il
vint au Temple deux fois par jour pendant la semaine que dura la
maladie du Roi. Marie-Antoinette demanda au conseil du Temple qu'il
lui fût permis de transférer pendant ce temps-là le lit de son fils
dans sa chambre. Le conseil le lui refusa. L'enfant eut une forte
coqueluche accompagnée de fièvre; sa mère et Madame Élisabeth
demandèrent à le veiller: «Vous lui avez refusé la grâce de monter
auprès de nous, accordez-nous celle de descendre auprès de lui.»
Prière inutile! La révolution ne se bornait plus à persécuter la
Reine, elle persécutait la mère. Marie-Antoinette prit elle-même le
mal qu'elle voulait guérir. La maladie se communiqua aussi à sa fille
et à Madame Élisabeth, qui eût regretté peut-être d'être exempte du
fléau qui atteignait tous les siens. Les médecins et les geôliers se
rencontrèrent chaque jour.

En voyant la maladie entrer dans cette prison, il semble que la
Providence prenait à tâche d'éprouver cette grande et malheureuse
famille par tous les genres de souffrance.

Cléry tomba malade à son tour. La fièvre et une forte douleur au côté
l'obligèrent de garder le lit. Il essaya de se lever pour habiller son
maître: Louis refusa ses soins, lui ordonna de se coucher, et fit
lui-même la toilette de son fils. Le petit Prince ayant recouvré la
santé, se tint pendant une grande partie de la journée dans la chambre
de Cléry, et de temps en temps lui apportait de la tisane.

Dans la soirée, Louis XVI profita d'un moment où il était moins
surveillé pour aller voir lui-même son valet de chambre; il le fit
boire, et il lui dit avec bonté: «Je voudrois vous donner moi-même des
soins, mais vous savez combien nous sommes observés; prenez courage,
demain vous verrez mon médecin.»

A l'heure du souper, la famille royale entra chez Cléry, et Madame
Élisabeth, sans que les commissaires s'en aperçussent, lui remit une
fiole qui contenait un looch. Cette princesse, qui était extrêmement
enrhumée, s'en privait pour lui; il voulut refuser, elle insista.
Après le souper, Marie-Antoinette déshabilla et coucha son fils, et
Madame Élisabeth roula les cheveux de son frère.

Revenu le lendemain, M. Le Monnier ordonna une saignée à Cléry.
Celui-ci resta six jours au lit; chaque jour la famille royale allait
le visiter: Madame Élisabeth lui apportait des drogues qu'elle avait
demandées comme pour elle. Le malade reprit une partie de ses forces;
sa fermeté s'emparant de celle dont il était témoin, il lutta avec
énergie contre un mal qui l'aurait rendu incapable de rendre les
services qu'il voulait rendre. Le moral a tant d'influence sur le
physique, qu'on peut croire que cette résolution de guérir à tout prix
contribua autant que les remèdes à lui rendre la santé.

Un soir, après avoir couché le petit Prince, Cléry se retirait pour
faire place à la Reine, qui venait, avec les princesses, embrasser son
fils et lui donner le bonsoir dans son lit. Madame Élisabeth, que la
surveillance des commissaires avait empêchée de parler à Cléry,
profita de ce moment pour remettre à l'enfant une petite boîte
d'ipécacuanha, en lui disant: «Ceci est pour Cléry, je vous prie de le
lui remettre dès qu'il reviendra.» Les princesses remontèrent dans
leur chambre, Louis XVI passa dans son cabinet, Cléry alla souper, et
ne rentra que vers onze heures pour préparer le lit du Roi. Comme il
était seul dans la chambre (Louis XVI étant encore dans la tourelle),
le jeune prince l'appela à voix basse. Cléry, étonné qu'il ne dormît
pas à pareille heure, lui en demanda le motif: »C'est que ma tante m'a
remis une petite boîte pour vous, lui dit-il, et je n'ai pas voulu
m'endormir sans vous l'avoir donnée; il étoit temps que vous vinssiez,
car mes yeux se sont fermés plusieurs fois.»--«Les miens se remplirent
de larmes, ajoute Cléry en racontant le trait que nous venons de
rappeler. Le Dauphin s'en aperçut, m'embrassa, et deux minutes après
il dormoit profondément.»

Quoique placée sur le second plan dans la hiérarchie de la famille, et
quoique aimant à s'effacer elle-même, Madame Élisabeth, on le voit,
était toujours au premier rang dès qu'il s'agissait d'être utile ou
de consoler. C'était un spectacle touchant que celui de cette femme
angélique réclamant avidement sa part des tortures de sa famille; puis
suspendant le souvenir de ses propres infortunes pour s'occuper des
infortunes des autres, et renouvelant auprès d'un serviteur souffrant
la tradition des exemples de son aïeul saint Louis, dont les mains
royales se plaisaient à servir, dans les malades et les infirmes, les
membres mêmes de Jésus-Christ.

Une nouvelle municipalité avait, dans la journée du dimanche 2
décembre, remplacé la Commune du 10 août. Un assez grand nombre des
anciens membres avaient été réélus. Il n'y avait eu jusqu'à ce jour
qu'un seul commissaire auprès du Roi et un auprès de la Reine: la
nouvelle Commune décida qu'il y en aurait deux à l'avenir.
Conformément à cet arrêté, huit municipaux se trouvèrent dès le 3
décembre de service au Temple, quatre, comme nous l'avons dit, en
surveillance près de la famille royale, et les quatre autres se tenant
dans la salle du Conseil. Chaque jour, ils se renouvelaient par
moitié. On arrivait le soir à neuf heures, on soupait, et l'on tirait
au sort pour savoir qui serait de garde chez le Roi ou chez la Reine.
On passait tour à tour vingt-quatre heures auprès des détenus,
vingt-quatre heures dans la salle du Conseil. Ceux que leur billet
avait désignés pour la nuit montaient après le souper, et restaient
près des prisonniers jusqu'au lendemain onze heures. Après le dîner,
ils reprenaient leur poste jusqu'à l'arrivée des nouveaux municipaux.
C'est à cette époque que l'on commença au rez-de-chaussée de la tour
des dispositions pour y installer quelques jours après le conseil, qui
se tenait dans une des salles du château du Temple.

Le nombre des commissaires excita entre eux une émulation de zèle
révolutionnaire qui se traduisit par un redoublement de rigueurs
envers les prisonniers.

La surveillance devint plus active, la servitude plus étroite; on
redoubla de dureté envers Cléry, on renouvela à Turgy, à Chrétien et à
Marchand, qui avaient obtenu un certificat des anciens municipaux[34],
la défense expresse de lui parler. Il restait peu d'espoir aux détenus
de pouvoir désormais apprendre aucune nouvelle. Frappée d'un fatal
pressentiment, Madame Élisabeth épiait avidement les regards et les
paroles de Cléry; mais Cléry ne savait plus rien, et craignait tout.
Cependant il ne désespérait pas tout à fait d'être informé des
événements du dehors par sa femme, qui, sous le prétexte d'apporter du
linge et d'autres objets nécessaires, avait obtenu la permission de
venir au Temple une fois par semaine. Elle était toujours accompagnée
d'une amie qui passait pour une parente. Le jeudi 6 décembre, madame
Cléry arriva avec son honnête et courageuse complice. Son mari,
prévenu, descendit au conseil. Tandis que, pour détourner les soupçons
des nouveaux commissaires, elle affectait de lui parler à haute voix
et de lui donner des détails assez oiseux sur ses affaires
domestiques: «Mardi prochain, disait tout bas son amie, on conduit le
Roi à la Convention; le procès va commencer; le Roi pourra prendre un
conseil; tout cela est certain.»

[Note 34: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.]

Le soir, Cléry trouva le moyen, au coucher du Roi, de lui rendre compte
de ce qu'il avait appris. Il lui fit pressentir qu'on avait le projet de
le séparer de sa famille pendant le procès, et ajouta qu'il ne restait
plus que quatre jours pour concerter quelque moyen de correspondance
entre le second et le troisième étage. Le lendemain, après le déjeuner,
Louis XVI fit part à la Reine des confidences qu'il avait reçues, et la
Reine les transmit à Madame Élisabeth. Quelques actes semblaient déjà
confirmer la triste annonce du procès. Le Roi venait de rentrer avec son
fils dans son appartement, lorsqu'un municipal, à la tête d'une
députation de la Commune, vint lui lire, d'une voix qui trahissait son
émotion, l'arrêté qui ordonnait «d'enlever aux détenus du Temple, ainsi
qu'à ceux qui les servent ou qui les approchent de près, toute espèce
d'instruments tranchants ou autres armes offensives et défensives, en
général tout ce dont on prive les autres prisonniers présumés
criminels.» Louis XVI prit lui-même dans ses poches un couteau et un
petit nécessaire de maroquin rouge dont il tira des ciseaux et un canif,
et remit ces objets au commissaire. Les envoyés de la Commune firent des
recherches dans toutes les pièces du second étage; ils confisquèrent les
rasoirs, le compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette, de
petits instruments pour nettoyer les dents, et d'autres objets d'or et
d'argent; puis ils montèrent au troisième, où ils notifièrent le même
arrêté. «Si ce n'est que ça, dit la Reine avec un dépit marqué, il
faudrait aussi nous prendre nos aiguilles, car elles piquent bien
vivement.» Elle en eût peut-être dit davantage si Madame Élisabeth ne
lui eût fait signe du coude pour l'inviter au silence. Marie-Antoinette
et ses deux compagnes remirent leurs ciseaux. Les municipaux leur
prirent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail. «Savez-vous
bien, leur dit l'un d'eux, que nous avons ordre de vous enlever aussi
Tison et Cléry, et de goûter à tous les mets que l'on vous sert?»

Il faut le dire, les commissaires ne remplissaient pas à la lettre les
ordres rigoureux que leur avait transmis le conseil général de la
Commune. Les fabricateurs des lois ne les feraient pas toujours si
dures s'ils devaient en être les exécuteurs. Quand vint l'heure du
dîner, quelques municipaux, sous la pression de l'arrêté dont ils
avaient donné lecture, voyaient de graves inconvénients à ce que la
famille royale se servît de fourchettes et de couteaux; d'autres
consentaient à laisser les fourchettes; la contestation dura quelques
instants; enfin, l'influence bienveillante dont nous venons de parler
l'emporta, et la majorité décida qu'aucun changement ne serait fait,
mais qu'à la fin de chaque repas couteaux et fourchettes seraient
enlevés.

La privation des petits instruments de travail retirés aux captives
leur devint d'autant plus pénible qu'elles furent obligées de renoncer
à différents ouvrages qui jusqu'alors avaient contribué à les
distraire des longs ennuis de la prison. Un jour, Madame Élisabeth
cousait les habits de Louis XVI, et n'ayant point de ciseaux, elle
rompit le fil avec ses dents. «Quel contraste! lui dit le Roi, qui
fixait sur elle un regard attendri, il ne vous manquait rien dans
votre jolie maison de Montreuil.--Ah! mon frère, répondit-elle,
puis-je avoir des regrets quand je partage vos malheurs?»

Le samedi 8 décembre vint au Temple une commission chargée de vérifier
les dépenses des détenus. Mandé devant elle pour donner des
explications, Cléry eut l'occasion d'apprendre d'un municipal bien
intentionné que la séparation de Louis d'avec sa famille, arrêtée
seulement par la Commune, n'avait point été encore prononcée par la
Convention. De son côté, Turgy était parvenu à se procurer un journal
qui contenait le décret portant que _Louis Capet serait traduit à la
barre de la Convention_; il remit à Cléry ce journal, ainsi qu'un
mémoire publié par Necker sur le procès du Roi. Le seul moyen que
trouva Cléry de communiquer ces deux pièces à la famille royale fut de
les cacher sous un vieux meuble dans le cabinet de garde-robe, et d'en
prévenir Madame Élisabeth.

La visite de ces deux commissions qui venaient de se succéder à la
Tour, l'une chargée _d'enlever les armes offensives et défensives_,
l'autre de régler les dépenses, amena un nouvel arrêté du conseil
général qui modifia quelques mesures prises antérieurement[35]. A
dater de ce jour, le conseil du Temple fut transféré d'une salle du
palais au rez-de-chaussée de la Tour, disposé pour le recevoir. Aux
aides de cuisine Turgy, Chrétien et Marchand, il fut interdit de
sortir à l'avenir du Temple; quant aux deux officiers municipaux de
garde auprès des prisonniers de chaque étage, ils avaient devancé
l'ordre formel qu'ils reçurent de demeurer tous deux pendant la nuit
dans l'antichambre: depuis le 2 décembre, ils s'étaient, à cet égard,
conformés à l'invitation verbale de la Commune.

[Note 35: «Le conseil général arrête:

  »1º Que le citoyen Cléry, valet de chambre des prisonniers, sera logé
      et couchera dans la Tour, du côté gauche donnant dans la salle à
      manger, sans qu'il puisse coucher ailleurs sous aucun prétexte;

  »2º Que le conseil du Temple sera placé dans la Tour;

  »3º Que le citoyen Mathey, concierge, aura la surveillance de ladite
      Tour, et ne pourra en sortir sous aucun prétexte;

  »4º Que les guichetiers actuels, devenant inutiles par la nouvelle
      disposition, seront réformés immédiatement, après avoir été payés
      de ce qui leur est dû;

  »5º Que la cuisine sera placée dans la Tour, et que les agents
      sous-employés ne sortiront point;

  »6º Pendant la nuit, deux officiers municipaux garderont les
      prisonniers de chaque étage;

  »7º Et enfin la même cuisine servira pour les commissaires du Temple.»

       *       *       *       *       *

_Nota._ L'article 1º depuis longtemps était observé; chaque soir les
municipaux avaient soin de fermer la porte de la chambre de Cléry,
donnant dans le couloir qui conduisait à la chambre du Roi, et d'en
emporter la clef. L'article 5º ne fut pas mis à exécution: il y eut
impossibilité matérielle de placer la cuisine dans la Tour.]

Aux mesures de précaution exercées dans l'intérieur du Temple
répondaient au dehors les dispositions de police les plus sévères. A
la veille du jour _où l'on allait juger les attentats portés à la
souveraineté du peuple et prononcer sur leur auteur_, Roland, ministre
de l'intérieur, mandait aux administrateurs des départements de Paris
qu'_il était de leur devoir d'être en séance permanente_. Il les
prévenait que le _conseil exécutif aurait séances extraordinaires tous
les jours, matin et soir; qu'il fallait que, sitôt la réception de sa
lettre, ils lui envoyassent aux Tuileries une députation, à l'effet
de concerter toutes les mesures que nécessiterait la tranquillité
publique; qu'il fallait de même qu'à l'instant ils se déclarassent
aussi en séance permanente, et que leurs bureaux fussent dans une
perpétuelle activité; qu'ils devaient requérir la même permanence de
la municipalité, et avoir avec elle et avec le commandant de la force
publique une correspondance non interrompue_.

Le mardi 11 décembre, dès cinq heures du matin, la générale battait
dans tous les quartiers de Paris, et peu d'instants après la cavalerie
et le canon entraient dans la cour du Temple. Ce bruit et cet appareil
eussent terrifié la famille royale si elle n'en avait pas connu la
cause. Elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda aux municipaux
des explications qu'elle n'obtint pas. A neuf heures, comme les autres
jours, Louis XVI et son fils montèrent pour le déjeuner dans
l'appartement du troisième étage. Ils restèrent pendant une heure
réunis en famille; mais la présence permanente des commissaires mit
obstacle à toute confidence et à tout épanchement.

A dix heures, on se sépara: les regards exprimaient seuls ce que les
lèvres ne pouvaient dire. L'enfant, comme de coutume, descendit avec son
père. A onze heures, deux municipaux vinrent le chercher pour le
conduire chez sa mère. Louis XVI demanda le motif de cet enlèvement. Les
commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres qu'ils avaient
reçus. Louis embrassa son fils, et chargea Cléry de l'accompagner. Un
municipal presque aussitôt rentra chez le Roi pour lui annoncer que le
maire de Paris était au conseil avec un nombreux cortége, et qu'il
allait monter. Louis XVI resta pendant deux heures d'attente livré à ses
tristes pensées. Le secrétaire-greffier de la Commune avait oublié
l'ampliation du décret de la Convention, et il avait fallu envoyer
chercher cet acte, afin de pouvoir procéder régulièrement. Ce ne fut
qu'à une heure que Chambon se présenta, accompagné de Chaumette,
procureur général de la Commune, de Coulombeau, secrétaire-greffier, de
Santerre, commandant de la garde nationale; le maire annonça à Louis
qu'il venait le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu d'un
décret dont le secrétaire-greffier allait lui faire lecture. Coulombeau
lut le décret. A cette expression: _Louis Capet_ sera traduit, etc.,
«_Capet_ n'est pas mon nom, dit le Roi; un de mes ancêtres l'a porté,
mais ce n'est pas celui de ma famille.» Puis, s'adressant à Chambon:
«J'aurais désiré, monsieur, que les commissaires m'eussent laissé mon
fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre. Au reste,
ce traitement est une suite de celui que j'éprouve ici depuis quatre
mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce
que mes ennemis ont la force en main.» Deux minutes après, on entendit
de la Tour du Temple le bruit de la voiture qui allait jeter devant une
assemblée arbitrairement érigée en tribunal le Prince de qui, selon les
lois traditionnelles, émanait toute justice, et au nom duquel, pendant
plus de dix-huit ans, avaient été rendus tous les arrêts des tribunaux
en France. On devine les angoisses des prisonnières, n'ayant autour
d'elles que des surveillants ennemis ou indifférents, condamnés au
mutisme. Elles virent bientôt entrer chez elles Cléry, amené par un
commissaire. Ce municipal, homme d'extérieur honnête et de manières
polies, resté seul avec Cléry après le départ du Roi, lui avait appris
que Louis ne reverrait plus sa famille, mais que le maire de Paris
devait encore consulter quelques membres de la Convention sur cette
séparation. Cléry avait profité du bon vouloir de ce commissaire pour se
faire conduire près du petit Prince, qui était chez sa mère.

On servit le dîner, comme de coutume, dans la salle à manger du Roi.
Le repas fut court et silencieux. Les prisonnières remontèrent
aussitôt chez la Reine. Un seul municipal resta près d'elle après le
dîner; c'était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, de la
section du Temple, et de garde à la Tour pour la première fois. Tandis
que Marie-Antoinette liait conversation avec lui, l'interrogeant sur
son état, ses parents, etc., Madame Élisabeth passait dans sa chambre
et faisait signe à Cléry de la suivre. Elle apprit par lui que la
Commune avait résolu de séparer le Roi de sa famille; que la
Convention ne s'était pas encore prononcée à cet égard, mais que le
maire devait en faire la demande, et que probablement cette séparation
aurait lieu dès le soir même. «La Reine et moi, lui dit Madame
Élisabeth, nous nous attendons à tout, et nous ne nous faisons aucune
illusion sur le sort que l'on prépare au Roi; il mourra victime de sa
bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé
de travailler depuis son avénement au trône. Qu'il est cruellement
trompé, ce peuple! La religion du Roi et sa grande confiance dans la
Providence le soutiendront dans cette suprême adversité.... Enfin,
Cléry, ajouta Madame Élisabeth, pensant qu'elle parlait à son
confident pour la dernière fois, vous allez rester seul près de mon
frère, redoublez, s'il est possible, de soins pour lui; ne négligez
aucun moyen pour nous faire parvenir de ses nouvelles; mais pour tout
autre objet, ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus
personne à qui nous confier.»

Madame Élisabeth et Cléry cherchèrent ensemble les moyens à employer
pour entretenir une correspondance. Turgy fut nommé comme seul digne
d'être admis dans le secret. On convint que Cléry, comme de coutume,
garderait le linge du petit Prince; que tous les deux jours il
enverrait ce qui serait nécessaire à cet enfant, et profiterait de
cette occasion pour donner des nouvelles du Roi. «Si le Roi étoit
indisposé, ajouta Madame Élisabeth, je tiens essentiellement à en être
instruite. Prenez ce mouchoir, vous le retiendrez tant que mon frère
se portera bien; s'il arrivait qu'il fût malade, vous me l'enverriez
dans le linge de mon neveu. Prenez soin de le plier de cette
manière-ci si l'indisposition est légère, et de cette manière-là si le
mal est plus grave. Avez-vous entendu parler de la Reine aux
municipaux? demanda encore Madame Élisabeth avec une sorte de terreur.
Savez-vous quel sort on lui réserve? Hélas! que peut-on lui
reprocher?--Rien, Madame, répondit Cléry; mais que peut-on reprocher
au Roi?--Oh! rien, rien, dit Madame Élisabeth; mais le Roi, peut-être
le regardent-ils comme une victime nécessaire à leurs projets, à leur
sûreté même, tandis que la Reine, au contraire, et ses enfants, ne
sont pas un obstacle à leur ambition.» Et comme Cléry exprimait
l'espoir que le Roi ne serait condamné qu'à la déportation: «Oh! je ne
conserve aucune espérance», répondit Madame Élisabeth en étouffant un
sanglot.

La crainte d'être surpris par un commissaire mit fin à cet entretien,
le plus long et le plus libre que Madame Élisabeth ait eu avec le
serviteur de son frère. Elle rejoignit la Reine. Tison dit alors à
Cléry: «Vous n'êtes jamais resté si longtemps avec Élisabeth; il est à
craindre que le municipal ne s'en soit aperçu.--Il n'y a rien à
craindre, répondit nonchalamment Cléry; Madame Élisabeth me parlait de
son neveu, lequel probablement demeurera désormais auprès de sa mère.»
Un instant après, Cléry, rentré chez Marie-Antoinette, était informé
par un regard de cette princesse qu'elle était déjà instruite des
arrangements concertés.

A six heures, le conseil du Temple manda Cléry, et lui fit lecture
d'un arrêté de la Commune lui interdisant toute communication avec la
femme, la soeur et les enfants de Capet durant le procès.

A six heures et demie, Louis XVI, escorté comme à son départ, revint à
la Tour. Il demande aussitôt qu'on le conduise auprès de sa famille,
on s'y refuse. Il insiste pour que du moins on la prévienne de son
retour; on lui promet que son désir sur ce point sera satisfait. La
Reine, instruite sur-le-champ de son arrivée, demande à le voir; les
commissaires répondent qu'ils n'ont pas le droit d'y consentir. Elle
le fait demander au maire, qui n'a point encore quitté la salle du
Conseil; Chambon ne donne aucune réponse.

Après les agitations de cette journée, et malgré l'obsession des
quatre municipaux qui l'environnent, Louis se remet tranquillement à
sa lecture. A huit heures et demie, prévenu que son souper est prêt,
il dit aux commissaires: «Ma famille ne descendra-t-elle pas?» Point
de réponse. «Mais au moins, ajoute-t-il, mon fils passera la nuit chez
moi, son lit et ses effets sont ici.» Même silence. En se levant de
table, Louis insiste de nouveau sur le désir de voir sa famille; on
lui répond qu'on attend la décision de la Convention. Cléry donne
alors ce qui est nécessaire pour le coucher de l'enfant. Le Roi se
coucha à la même heure et avec le même calme que de coutume.

La même tranquillité était loin de régner au troisième étage: la Reine
avait donné son lit à son fils, et resta toute la nuit debout, dans
une douleur si morne que sa fille et sa soeur ne voulaient pas la
quitter; mais elle les força de rentrer chez elles en les conjurant de
se coucher[36], ce qu'elles firent. Marie-Thérèse seule s'endormit
bientôt: heureux âge où le sommeil a encore plus d'empire que la
douleur!

[Note 36: Récit de Marie-Thérèse-Charlotte.]

Le lendemain 12 décembre, la famille séparée demanda encore à se
revoir. Mais on lui répondit encore qu'on attendait les ordres de la
Convention. Dans la journée, une députation de l'Assemblée apporta au
Temple le décret qui autorisait Louis XVI à prendre un conseil. Le
Prince désigna Target, un des principaux rédacteurs de la
Constitution, à son défaut Tronchet, et les deux s'il lui était
permis de les prendre. Il ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui
fournît de l'encre, du papier et des plumes. Les députés firent leur
rapport à la Convention, qui chargea immédiatement le ministre de la
justice de transmettre à Target et à Tronchet le choix que Louis avait
fait d'eux pour le défendre, ordonna que les municipaux de service au
Temple les laisseraient communiquer librement avec l'accusé, et
fourniraient à celui-ci de l'encre, des plumes et du papier. Le jeudi
13, au matin, la députation revint à la Tour, et apprit au Roi le
refus de Target, qui se trouvait, disait-il, par l'état d'épuisement
de sa santé, dans l'impossibilité d'accepter une tâche qui aurait
réclamé toutes ses forces[37]. Elle lui dit qu'on avait envoyé
chercher M. Tronchet à sa campagne de Palaiseau, et qu'on l'attendait
dans la journée; puis elle lui donna lecture de plusieurs lettres
adressées à la Convention, et qui toutes sollicitaient l'honneur que
Target venait de refuser. Une de ces lettres était de M. de
Malesherbes[38]. Une foule de Français se présentaient, sollicitant
aussi la gloire de défendre un prince malheureux. Un grand nombre de
pétitions arrivaient de tous les points de la France.

[Note 37: Le lecteur doit connaître la lettre de cet avocat,
ex-constituant, qui avait accepté la défense du méprisable cardinal de
Rohan et qui refusait son ministère au Roi:

«Depuis le décret de ce matin, il devient embarrassant pour moi
d'avoir un avis sur les faits imputés à Louis XVI. Je dois au moins
m'abstenir de le prononcer. Je satisferai ce devoir; mais âgé de près
de soixante ans, fatigué de maux de nerfs, de douleurs de tête et
d'étourdissements qui durent depuis quinze ans, qui m'ont fait quitter
la plaidoirie en 1785, et que quatre années de travaux ont aigris à un
point insupportable, je conserve à peine les forces suffisantes pour
remplir pendant six heures dans chaque journée les fonctions paisibles
de juge, et j'attends avec quelque impatience le moment d'en être
déchargé par les prochaines élections. C'est dire assez qu'il m'est
impossible de me charger de la défense de Louis XVI. Je n'ai
absolument rien de ce qu'il faut pour un tel ministère, et par mon
impuissance je trahirois à la fois et la confiance du client accusé et
l'attente publique. C'est à l'instant même que j'apprends cette
nomination, qu'il m'étoit impossible de prévoir. Un homme libre et
républicain ne peut pas accepter des fonctions dont il se sent
entièrement incapable.

                                         »Le républicain TARGET.»

       *       *       *       *       *

Notre impartialité nous oblige à réunir toutes les pièces de ce procès
sous les yeux du lecteur. Dans une lettre adressée à M. de Lamartine,
le 22 mars 1847, lors de la publication de l'_Histoire des Girondins_,
M. P. Target, alors auditeur au conseil d'État, explique ainsi la
conduite de son grand-père: «M. Target, affaibli par une longue
maladie, craignit que ses efforts restassent au-dessous de son zèle,
et il aima mieux décliner l'honneur qui lui était fait que de
présenter une défense incomplète. Mais s'il ne parla pas, il écrivit.
Avant les plaidoiries, il fit imprimer, publier, colporter par les
rues un écrit signé de son nom, et dans lequel il présentait avec
beaucoup de force les seules raisons qui pussent alors sauver
l'auguste accusé. Les faits que je viens de rappeler sont en outre
consignés dans un éloge de mon grand-père prononcé en 1807 par M.
Muraire, alors premier président à la Cour de cassation. «Lorsque,
dans cette circonstance difficile, disait M. Muraire, M. Target,
renonçant à tout ce qu'il eût obtenu, se dévouait à ce qui ne lui
offrait que du danger, faut-il laisser peser sur sa mémoire
l'impression fâcheuse et injuste produite par un fait que ses
détracteurs n'ont pas pris la peine d'approfondir?»]

[Note 38:

                                        «Paris, 11 décembre 1792.

»Citoyen président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un
conseil pour le défendre et si elle lui en laisse le choix; dans ce
cas-là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette
fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire
part à la Convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me
croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi.
Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître
dans le temps que cette fonction étoit ambitionnée par tout le monde:
je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des
gens trouvent dangereuse. Si je connoissois un moyen possible pour lui
faire connoître mes dispositions, je ne prendrois pas la liberté de
m'adresser à vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez,
vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis.

»Je suis avec respect, etc.

                                     »LAMOIGNON DE MALESHERBES.»]

«Je suis sensible aux offres que me font ces personnes de me servir de
conseil, répondit Louis XVI, et je vous prie de leur en témoigner ma
reconnoissance. J'accepte M. de Malesherbes pour mon conseil. Si M.
Tronchet ne peut me prêter ses services, je me concerterai avec M. de
Malesherbes pour en choisir un autre.»

Le Roi signa le procès-verbal de son acceptation, et le remit aux
députés.

Dans la matinée du 14 décembre, Tronchet se présenta au Temple.
Arrêté, selon la consigne, dans le palais qui sépare la cour du
jardin, il attendit que les commissaires vinssent l'y reconnaître.
Conduit par eux dans la salle du Conseil, il y fut fouillé, puis il
fut introduit dans la chambre de Louis XVI, comme le permettait le
décret. En présence du jurisconsulte, le Prince se sentant appuyé sur
son droit, réclama avec force la faculté de voir sa famille. N'osant
ni accueillir ni repousser cette demande, le conseil du Temple en
référa au conseil général de la Commune.

Dans la même journée, Malesherbes fut aussi introduit, non sans avoir
subi les formalités acerbes qui n'épargnaient personne. «Ah! c'est
vous, mon ami? lui dit Louis XVI en le serrant dans ses bras et en le
faisant entrer dans la tourelle; vous venez m'aider de vos conseils;
vous ne craignez pas d'exposer votre vie pour sauver la mienne; mais
tout sera inutile!--Non, Sire, je n'expose point ma vie, et je veux
croire que celle de Votre Majesté ne court aucun danger. Sa cause est
si juste et ses moyens de défense si puissants!--Si! si! ils me feront
périr; mais ce sera gagner ma cause que de laisser une mémoire sans
tache. Ma soeur, continua-t-il, m'a donné le nom et la demeure d'un
prêtre insermenté qui pourrait m'assister dans mes derniers moments.
Je vous prie de l'aller trouver de ma part, de lui remettre ce mot, et
de le disposer à m'accorder ses secours. C'est une étrange commission
pour un philosophe, n'est-ce pas? Ah! mon ami, combien je vous
souhaiterais de penser comme moi! La religion instruit et console tout
autrement que la philosophie.--Sire, cette commission n'a rien de si
pressé, répondit Malesherbes.--Rien ne l'est davantage pour moi,»
reprit le Roi. Le billet portait cette adresse: _A monsieur Edgeworth
de Firmont, aux Récollets, à Paris_.

Les deux défenseurs de Louis écrivirent à la Convention pour réclamer
la communication des chefs d'accusation. Dès le lendemain,
l'Assemblée, sur le rapport de sa commission des vingt et un, décréta
que quatre membres de cette commission, nommés par elle-même, «se
transporteraient sur-le-champ au Temple, remettraient à Louis les
copies collationnées des pièces probantes de ses crimes, en
dresseraient procès-verbal, puis placeraient sous ses yeux les
originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la
barre, et constateraient s'il les a reconnues.»

Dans cette même journée, la Convention s'occupa aussi de la demande
qu'avait faite le Roi de communiquer avec sa famille. L'autorisation
fut d'abord accordée sans restriction; Tallien prétendit que la
Commune de Paris ne se prêterait point à l'exécution d'un tel décret.
L'Assemblée se sentit blessée par cette observation injurieuse, et
ordonna que son auteur serait censuré et inscrit nominativement au
procès-verbal[39]. Cependant l'autorisation déjà donnée fut combattue
de nouveau; un moyen terme, qui était un refus déguisé, fut adopté, et
vers une heure, le décret suivant fut apporté à la Tour: «La
Convention nationale décrète que Louis Capet pourra voir ses enfants,
lesquels ne pourront, jusqu'à jugement définitif, communiquer avec
leur mère ni avec leur tante.» Louis XVI dit à Cléry: «Vous voyez dans
quelle cruelle alternative ils me placent! Je ne puis me résoudre à
garder mes enfants avec moi: pour ma fille, cela est impossible, et
pour mon fils, je sens tout le chagrin que la Reine en éprouverait; il
faut donc consentir à ce nouveau sacrifice. Ainsi, faites transporter
son lit dans la chambre de sa mère.»

[Note 39: Voir la séance de la Convention du 13 décembre 1792.]

L'ordre généreux du Roi fut exécuté sur-le-champ. Le jeune Prince
avait passé les trois dernières nuits couché sur un matelas. Cléry
garda ses habits et son linge, et tous les deux jours il envoyait ce
qui lui était nécessaire, selon les conventions secrètes arrêtées avec
Madame Élisabeth.

La députation de la commission des vingt et un, dont nous avons parlé,
arriva au Temple vers trois heures et demie de l'après-midi. Elle
était composée de Borie, Dufriche-Valazé, Poulain-Grandprey et Cochon,
et accompagnée de Gauthier, employé au bureau des procès-verbaux de la
Convention, nommé secrétaire de la commission; de Varennes, huissier
de la Convention, et de Devaux, maréchal des logis des grenadiers de
la gendarmerie nationale, commandant l'escorte des députés. Les
municipaux vinrent vérifier leurs pouvoirs. L'un d'eux, nommé Périac,
fit quelques difficultés pour recevoir Gauthier, Varennes et Devaux.
«Le décret, dit-il, ne fait pas mention d'eux, et nous ne pouvons
légalement les laisser entrer dans la Tour.» Cet obstacle levé par les
autres membres de la Commune, la députation elle-même pénétra avec son
entourage dans l'appartement de Louis XVI. Tronchet était près de ce
prince. Borie annonça l'objet de la mission dont ses collègues et lui
étaient chargés. La grande table de l'antichambre fut dressée au
milieu de la chambre du Roi; on y plaça toutes les pièces du procès.
Chacun prit place à l'entour: les conventionnels d'un côté, et de
l'autre Louis XVI et son défenseur. Les deux commissaires de service
s'assirent aussi dans la chambre; l'un d'eux était Mercereau, qui,
après avoir travaillé quelque temps au Temple comme tailleur de
pierre, y apparaissait cette fois comme membre du conseil général de
la Commune.

Conformément aux dispositions du décret, copie fut remise au Roi des
pièces qu'on lui avait déjà communiquées à la barre, ainsi qu'une
copie de l'inventaire énonciatif de ces pièces. Toutes furent
successivement cotées, puis ensuite parafées par Louis XVI et par deux
membres de la commission, Grandprey et Cochon. Le parafe du Roi
n'était autre que la lettre L majuscule. On lui communiqua ensuite les
originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la
barre, et qui se trouvaient comprises en un second inventaire au
nombre de cent sept; Gauthier, secrétaire de la commission, en donnait
lecture; Valazé demandait au Roi: «Avez-vous connaissance, etc.?»
Louis XVI répondait ordinairement oui ou non, sans autre explication.
Borie les présentait à sa signature, ainsi que la copie que chaque
fois Grandprey proposait de lui lire, et dont Louis le dispensait
toujours. Cochon faisait l'appel par liasse et par numéro, et le
secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au Roi.

Cette opération, commencée avant quatre heures, ne touchait pas encore
à son terme, lorsqu'à neuf heures et demie Louis XVI interrompit la
séance pour demander aux députés s'ils voulaient souper. Ils
acceptèrent. Cléry leur fit aussitôt servir une volaille froide et
quelques fruits dans la salle à manger. Tronchet ne voulut rien
prendre, et demeura avec le Roi dans sa chambre. La Convention avait
beau faire: la majesté du Roi survivait dans l'abaissement de
l'accusé. Où avait-on vu avant cela un prévenu s'occupant des
représentants de ses accusateurs comme un hôte s'occupe de ses
invités, et veillant à ce que rien ne manquât à ceux qui s'occupaient
de préparer son arrêt de mort?

Après le souper, l'interrogatoire du royal accusé fut repris.
Quelques-unes des liasses qu'on plaçait sous ses yeux (entre autres
les numéros 18 et 53) contenaient des projets de constitution
apostillés de sa main; plusieurs autres pièces (cotées 5, 6, 22, 31,
78) étaient également annotées par lui, tantôt avec de l'encre, tantôt
au crayon; la lettre cotée 30, adressée à M. de Bouillé, était tout
entière de son écriture[40]; calme et presque distrait, il recevait
toutes ces pièces _comme un grand seigneur reçoit les comptes de son
intendant_[41]. Minuit sonnait au moment où s'acheva cette longue et
pénible séance, en laquelle, au fantôme froid et hypocrite des
procédures légales de la Convention nationale, la royauté déchue et
accusée n'avait pu opposer que son calme et sa résignation. La
commission sortit. Louis prit quelque nourriture, et sans se plaindre
de la fatigue qu'il avait éprouvée, il demanda à Cléry si l'on avait
retardé le souper de sa famille. Sur sa réponse négative: «J'aurais
craint que ce retard n'eût inquiété la Reine et ma soeur», dit-il;
puis il fit sa prière, se coucha, et s'endormit.

[Note 40: Dans cette lettre, le Roi félicitait le général sur la
conduite qu'il avait tenue à Nancy.]

[Note 41: Séance du conseil général de la Commune du 27 décembre
1792.]

Malesherbes et Tronchet s'effrayaient, si ce n'est de la gravité, du
moins du nombre des pièces d'accusation qu'il leur faudrait réfuter
une à une; ils s'effrayaient davantage en réfléchissant que la
Convention avait décrété qu'elle entendrait pour la dernière fois
l'accusé le 26 décembre. Le Roi d'ailleurs s'opposait absolument à ce
qu'ils sollicitassent aucun délai. Malesherbes le premier, craignant
d'être vaincu par le temps ou trahi par sa propre force, songea à
réclamer le concours d'un jeune avocat qui s'était fait un nom
brillant au barreau de Paris; il proposa M. de Sèze à son collègue, et
tous deux le proposèrent à Louis XVI. Le Prince ne connaissait M. de
Sèze que de réputation. «Faites, dit-il en souriant: les médecins
s'assemblent nombreux quand le danger est grand. Vous me prouvez que
la maladie est de la dernière gravité; je vous montrerai, moi, que je
suis bon malade.» Ses conseils demandèrent donc à l'Assemblée que, vu
la brièveté du délai accordé, M. de Sèze leur fût adjoint dans la
défense qui leur était confiée. Leur proposition fut accueillie dans
la séance du lundi 17 décembre. Le jour même, vers les cinq heures du
soir, les trois défenseurs vinrent au Temple, et depuis ce jour
jusqu'au 26 décembre, ils virent régulièrement le Roi tous les trois.
Ce malheureux Prince se sentait encouragé par leur zèle et leur
dévouement; mais le fond de sa pensée était demeuré le même. Un jour,
il prit à part M. de Malesherbes, et lui rappela que, dès leur
première entrevue, il l'avait chargé d'une négociation qui
l'intéressait vivement. «Si je n'ai pas cru, dit Malesherbes, rendre
plus tôt compte au Roi de ma mission, je me suis toutefois conformé à
ses ordres. M. Edgeworth ne demeure point aux Récollets; il a un
pied-à-terre rue du Bac, mais depuis le mois de septembre il habite
Choisy-le-Roy. Ne le connaissant point personnellement, je lui donnai
rendez-vous chez madame de Sénozan, ma soeur. Là, Sire, je lui ai
remis votre message, qui eût été sans doute une invitation pressante
pour tout autre, mais qui était et qui est resté un ordre pour un tel
homme. Il espère comme moi que la perversité humaine n'exigera jamais
qu'il ait à vous donner une aussi cruelle preuve de dévouement. Il m'a
chargé de mettre à vos pieds tout ce que lui dictait dans une
circonstance si pénible un coeur flétri par la douleur.--Remerciez-le
de ma part, répondit Louis XVI, et priez-le de ne pas quitter Paris
dans ce moment.»

Cependant Cléry avait trouvé le moyen de faire arriver par Turgy des
nouvelles du Roi à Madame Élisabeth. Il fut lui-même, dans la journée
du 17, averti par Turgy que cette princesse, en lui remettant sa
serviette après le dîner, lui avait glissé dans la main un billet
écrit avec des piqûres d'épingle, par lequel elle suppliait le Roi de
lui écrire un mot de sa main. Cléry remit au Roi à son coucher ce
billet de Madame Élisabeth. Possesseur de papier et d'encre depuis le
commencement de son procès, Louis, dès le lendemain matin, écrivit à
sa soeur une lettre qu'il remit décachetée à Cléry. «Il n'y a rien là
qui puisse vous compromettre, lui dit-il, prenez-en lecture.» Le
discret serviteur se permit sur ce point de désobéir à son maître, et
remit la lettre à Turgy. Celui-ci rapporta la réponse dans un peloton
de fil qu'il fit rouler sous le lit de Cléry en passant près de la
porte de sa chambre. Ce mode de correspondance, inauguré ainsi,
continua. Louis remettait des billets à Cléry, Cléry les revêtait de
fil, de coton ou de laine, et les déposait dans l'armoire où étaient
les assiettes pour le service de la table; Turgy presque immédiatement
allait les prendre et les remettait à Madame Élisabeth. Moins observé
que son camarade, Turgy, pour lui faire parvenir les réponses, avait
recours à différents moyens; mais Cléry en inventa un qui remédia à
bien des difficultés et épargna bien des périls. La bougie fournie
pour le service du Roi était livrée en paquets ficelés; Cléry conserva
la ficelle, et lorsqu'il en eut une assez grande quantité, il annonça
à son maître qu'il pouvait à l'avenir rendre sa correspondance plus
active. La fenêtre de la chambre de Madame Élisabeth répondait
perpendiculairement à la fenêtre du petit corridor qui communiquait de
la chambre de Louis XVI à celle de Cléry. En attachant les lettres à
une ficelle, Madame Élisabeth pouvait donc les laisser glisser de sa
croisée à celle de l'étage inférieur; l'abat-jour en forme de hotte
placé à la fenêtre du corridor ne permettait pas de craindre que le
message pût tomber dans le jardin; la ficelle qui descendrait la
lettre pourrait remonter la réponse; on pourrait même, par la même
voie, faire parvenir aux princesses un peu de papier et un peu
d'encre, ressources dont elles étaient privées. La grande difficulté
était levée: Cléry possédait la ficelle! Grâce aux intelligences entre
lui et Turgy, Madame Élisabeth fut bientôt instruite du nouveau mode
de correspondance qui avait été imaginé. Elle fut mise en possession
de la ficelle, et, dans la matinée du 20 décembre, elle avertit Louis
XVI qu'elle en ferait usage à huit heures du soir. C'est ainsi que le
génie de la captivité inspirait aux membres infortunés de cette
famille auguste les moyens de triompher de la surveillance haineuse
qui croyait avoir rendu toute communication entre eux impossible.

Ce jour-là, à quatre heures et demie, la députation de la commission
des vingt et un, qui s'était présentée au Temple cinq jours
auparavant, fut de nouveau introduite auprès de Louis, s'installa
comme la première fois autour d'une table, et donna lecture à ce
Prince de cinquante et une nouvelles pièces qu'il signa et parafa
comme les précédentes. Ce travail dura une heure. Les membres de la
commission et les défenseurs de Louis se rencontrèrent au pied de la
Tour. Descendus avec les uns, Mathey et un municipal remontèrent avec
les autres. Les affaires dont ses conseils devaient l'entretenir ne
faisaient point oublier au Roi l'avis qu'il avait reçu de sa soeur. De
son côté, Cléry avait tout disposé: il avait fermé la porte de sa
chambre et celle du corridor, et s'était mis à causer tranquillement
dans l'antichambre avec les commissaires de la Commune. Dès que
l'aiguille marqua huit heures à la pendule de sa cheminée, Louis XVI
se leva et sortit un instant: ses défenseurs ne se doutèrent point, en
le voyant reparaître trois minutes après, qu'il venait de recevoir des
nouvelles de sa famille et de lui transmettre lui-même les expressions
de sa tendresse.

Le Roi fit monter par cette poste aérienne quelques feuilles de papier
blanc qui lui revinrent avec de douces consolations. C'était toujours
à huit heures du soir qu'avait lieu cette correspondance.

Louis XVI, depuis quelques jours, souffrait de la longueur de sa
barbe; Cléry s'adressa aux municipaux pour obtenir des rasoirs. De
leur côté, les princesses demandaient qu'il leur fût prêté des ciseaux
pour se couper les ongles. Le conseil du Temple s'assembla pour
statuer sur ces deux requêtes, et après un long examen, les renvoya à
la décision de la Commune[42]. Celle-ci prit la résolution suivante:

«Le conseil général, considérant que par l'événement du décret qui
permet aux conseils de Louis Capet de communiquer librement avec lui,
le conseil général n'est responsable que de l'évasion du prisonnier,
consent que les rasoirs et les ciseaux demandés par les prisonniers
leur soient accordés; arrête en outre que le présent arrêté ainsi que
celui pris par les commissaires du Temple seront envoyés à la
Convention.»

[Note 42: _Extrait du registre des délibérations des commissaires de
la Commune de service au Temple._

              «Du 22 décembre 1792, an Ier de la République française.

»A six heures du soir, le conseil s'est rassemblé pour prendre une
délibération sur les deux objets ci-après:

»1º Louis Capet paroît embarrassé de la longueur de sa barbe; il l'a
témoigné diverses fois. On lui a proposé de le faire raser. Il en a
montré de la répugnance, et a laissé voir le désir de se raser
lui-même.

»Le conseil pensa hier pouvoir lui donner l'espérance d'accéder
aujourd'hui à sa demande; mais ce matin, on s'est aperçu que les
rasoirs de Louis Capet n'étoient pas restés au Temple: on a pris de là
occasion de discuter de nouveau la matière; elle a été amplement
controversée, et le résultat a été l'opinion unanime de soumettre la
question au conseil général de la Commune, qui, dans le cas où il
jugera convenable de permettre à Louis Capet de se faire lui-même la
barbe, voudra bien ordonner qu'il lui soit confié un ou deux rasoirs
dont il fera usage sous les yeux de quatre commissaires auxquels ces
mêmes rasoirs seront aussitôt rendus, et qui constateront que la
remise leur en aura été faite.

»2º La femme, la soeur et la fille de Louis Capet ont demandé qu'il
leur soit prêté des ciseaux pour se couper les ongles.

»Le conseil en ayant délibéré, a pareillement arrêté à l'unanimité que
cette demande seroit soumise au conseil général de la Commune, qui
seroit prié, dans le cas où il y donneroit son consentement, de fixer
aussi le mode à employer à cet égard.

»Arrête que la présente délibération sera envoyée au conseil général
de la Commune dans le jour et d'assez bonne heure pour que la réponse
soit connue dès aujourd'hui au conseil du Temple.

»Et ont signé au registre:

                      »MAUBERT, DEFRASNE, JON, LANDRAGIN, ROBERT,
                       MALIVOIR et DESTOURNELLES.

»Pour copie conforme, les jour, mois et an que dessus.

                      »DESTOURNELLES, officier municipal.»]

Par suite de cet arrêté, le conseil du Temple confia deux rasoirs à
Louis, à la condition de ne s'en servir que sous les yeux de deux
municipaux, auxquels les rasoirs seraient tout aussitôt rendus; il en
fut de même pour les ciseaux prêtés aux princesses.

Noël approchait. Madame Élisabeth se préoccupait de la manière dont
cette grande fête serait célébrée à Paris. Le lundi soir 24 décembre,
Toulan et Lepitre se retrouvèrent ensemble de service au Temple. «La
veille de Noël, raconte ce dernier, Chaumette fit arrêter que la messe
de minuit ne seroit point célébrée; on lui représenta inutilement que
cette défense pourroit donner lieu à quelque émeute; que le peuple
n'étoit pas aussi philosophe que Chaumette et qu'il tenoit encore à
ses anciens usages. On arrêta que des officiers municipaux ou des
membres du conseil se rendroient aux différentes paroisses et
s'opposeraient à ce qu'on ouvrît les portes. Qu'arriva-t-il? les
membres de la Commune furent bafoués et battus; la messe fut chantée,
et Chaumette en devint plus furieux contre la religion et ses
ministres. Le 25 décembre, en entrant chez la Reine, je lui avois
parlé de cet arrêté de la Commune, dont j'ignorois les suites. Le
soir, nous vîmes arriver Beugniau, maître maçon, l'un de mes
collègues, le visage légèrement balafré. Ce fut lui qui nous raconta
de quelle manière les femmes de la halle l'avoient accueilli à
Saint-Eustache.» Madame Élisabeth apprit ces détails sans étonnement
et sans chagrin. «Il est bon, dit-elle, que le peuple sache que ceux
qui prétendent le rendre libre ne veulent de liberté ni pour sa
conscience ni pour ses prières.»

Le jour de Noël, Louis, resté seul avec lui-même, écrivit son
testament. Bien que personne n'ignore ces pages de piété, de clémence
et de tendresse, nous croyons devoir en reproduire les passages qui se
rapportent plus directement à notre sujet:

«Je recommande à Dieu ma femme, mes enfants, ma soeur, mes tantes, mes
frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par
quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement
de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma soeur,
qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce
s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde
périssable.

»Je prie ma soeur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes
enfants, et de leur tenir lieu de mère s'ils avoient le malheur de
perdre la leur.

»Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à
Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux,
soumis et obéissants à leur mère, et reconnoissants de tous les soins
et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi, je les
prie de regarder ma soeur comme une seconde mère.»

Le mercredi 26 décembre, le Roi, de peur que le bruit des tambours et
le mouvement des troupes n'effrayassent sa famille, pria, dès le lever
du jour, les commissaires de la prévenir qu'il allait être conduit à
la barre de la Convention nationale. Il était cinq heures quand la
voiture et son escorte rentrèrent au Temple: la journée avait été
longue pour les prisonnières. Devinant leur inquiétude, Louis, dès
qu'il fut rentré dans son appartement, prit la plume, et sans doute il
pensa avec tristesse que les mots qu'il traçait avec empressement pour
les rassurer ne leur parviendraient que trois heures plus tard. Ce ne
fut en effet qu'à huit heures du soir qu'une lettre passait, par un
fil invisible, du second au troisième étage de la tour.

Le 1er janvier 1793, Cléry entra avant le jour dans la chambre de son
maître, et entr'ouvrant les rideaux de son lit, lui demanda à voix
basse la permission de lui présenter des voeux pour la fin de ses
malheurs. «Je reçois vos souhaits», lui dit Louis XVI en lui tendant
une main que Cléry baisa et mouilla de ses larmes. Le Roi se leva,
poussa la porte entr'ouverte de sa chambre, et pria un commissaire
d'aller s'informer de sa part de l'état de la santé de sa famille et
de lui transmettre l'expression de ses voeux pour la nouvelle année.
Les municipaux furent émus de l'accent avec lequel étaient prononcées
ces simples paroles, si poignantes dans une telle situation. Le
municipal chargé de cette mission rentra bientôt chez le Roi. «Votre
famille, dit-il, vous remercie de vos souhaits, et vous adresse les
siens.--Quel jour de nouvelle année!» dit Louis XVI.

La jeune Marie-Thérèse tomba malade. Son père fut informé par la
correspondance nocturne de sa situation; il s'en inquiéta assez pour
ne plus songer à sa position personnelle. Dans ses épanchements avec
ses défenseurs, sa parole, ses pensées revenaient sans cesse vers sa
famille. «Au milieu de toutes mes tribulations, disait-il, la
Providence m'a ménagé de tendres consolations; ma vie a dû un grand
charme à mes enfants, à la Reine et à ma soeur. Je ne vous parlerai
point de mes enfants, déjà si malheureux..... à leur âge!
continua-t-il avec émotion; ni de ma soeur, dont la vie n'a été
qu'affection, dévouement et courage. L'Espagne et le Piémont avaient
paru désirer son alliance; à la mort de Christine de Saxe, les
chanoinesses de Remiremont lui offrirent de l'élire abbesse; rien n'a
pu la séparer de moi; elle s'est attachée à mes malheurs comme
d'autres s'étaient attachés à mes prospérités! Mais je veux vous
entretenir d'un cruel sujet de peine pour mon coeur; c'est de
l'injustice des Français pour la Reine.»

Alors il expliqua longuement la conduite de cette princesse, qui,
ennemie de l'étiquette et de la contrainte, avait été jugée si
sévèrement. «Ses manières, ajouta-t-il, nouvelles à la cour, se
rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les
contrarier..... D'abord, le public applaudissait à l'abandon des
anciens usages; ensuite, il en a fait un crime..... Les factieux,
dit-il en terminant, ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir
la Reine que pour préparer le peuple à la voir périr. Oui, mes amis,
sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne
me vengeât. Infortunée princesse! notre mariage lui promit un trône;
aujourd'hui, quelle perspective lui offre-t-il?» L'émotion du Prince
avait gagné ses trois défenseurs.

Cependant Louis XVI était toujours préoccupé de la santé de sa fille.
Les nouvelles qu'il en recevait chaque soir n'étaient pas entièrement
satisfaisantes. Un municipal officieusement chargé par lui de
s'informer de l'état des choses avait gardé le silence. Louis
craignait que, pour lui épargner de la peine, on ne lui cachât une
partie de la vérité. Il confia son inquiétude à ses défenseurs.
Ceux-ci promirent de se plaindre au conseil de ce silence, qui
devenait une torture de plus pour le Prince captif; mais à huit
heures, les ayant quittés un instant, le Roi rentra, et comprimant à
regret la joie de son coeur: «Messieurs, leur dit-il avant de se
séparer, j'ai réfléchi sur la démarche que vous voulez faire: je vous
prie de la remettre à demain, et même de ne la point tenter avant de
m'avoir revu.» A leur arrivée, le lendemain, il leur dit: «Je sais
maintenant que ma fille est mieux; que Brunyer doit venir la voir, et
que la Reine est tranquille. Dieu soit loué!» C'était, on l'a deviné,
une lettre de Madame Élisabeth, qui la veille au soir, avait apporté
le calme et le bonheur dans l'âme de cet infortuné Prince.

Le procès touchait à sa fin. Le jeudi matin 17 janvier, Paris apprit
le vote de mort rendu dans la nuit. A neuf heures, les trois
défenseurs arrivèrent au Temple. Cléry alla au-devant d'eux. «Tout est
perdu, lui dit Malesherbes, le Roi est condamné.» Louis XVI était
assis dans sa chambre, le dos tourné vers la porte, les coudes appuyés
sur une table, le visage couvert de ses deux mains. S'étant levé pour
recevoir ses visiteurs, il leur dit: «Depuis deux heures, je
réfléchissais sur le passé; je recherchais dans ma mémoire si, durant
le cours de mon règne, j'ai donné volontairement à mes sujets un sujet
de plainte contre moi. Eh bien! je vous le jure en toute sincérité,
comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le
bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul voeu qui lui fût
contraire.»

Le contraste des douces paroles du Prince avec l'arrêt de mort qu'on
lui apportait, avait jeté le trouble dans l'âme de ses défenseurs.
Malesherbes ne put contenir sa douleur; il se jeta aux pieds du Roi,
et, suffoqué par les sanglots, il demeura sans voix. Louis XVI le
releva et le serra dans ses bras avec effusion: «Je m'attendais à ce
que vos larmes m'apprennent; remettez-vous donc, mon cher Malesherbes.
Tant mieux; oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude! Si vous
m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me
reste.» Et comme M. de Malesherbes essayait de lui persuader que tout
espoir n'était pas perdu: «Non, il n'y a plus d'espoir, dit-il; la
nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle.--Sire, en
sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré, et m'ont
assuré que de fidèles sujets arracheraient le Roi des mains de ses
bourreaux ou périront avec lui.--Les connaissez-vous? demanda le
Roi.--Non, Sire; mais je pourrais les retrouver.--Eh bien, tâchez de
les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me
témoignent. Toute tentative exposerait leurs jours sans sauver les
miens. Quand l'usage de la force pouvait me conserver le trône et la
vie, j'ai refusé de m'en servir: voudrais-je aujourd'hui faire couler
pour moi le sang français!--Du moins, dit Tronchet, le Roi ne peut
nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions
donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.»
Pressé par les instances de ses trois amis, Louis copia et signa les
lignes suivantes, que Tronchet venait de rédiger sur le coin de la
table:

«Je dois à mon honneur, je dois à ma famille, de ne point souscrire à
un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En
conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même
du jugement de ses représentants, et je donne par ces présentes à mes
défenseurs le pouvoir spécial, et je charge spécialement leur
fidélité, de faire connoître cet appel à la Convention nationale par
tous les moyens qui seront en leur pouvoir, et de demander qu'il en
soit fait mention dans le procès-verbal de ses séances.

»Fait à la tour du Temple, ce 16 janvier 1793.»

Ayant tracé cet écrit, le Roi hésitait encore à le remettre à ses
conseils. «Donnez, Sire, dit de Sèze, c'est beaucoup plus dans
l'intérêt du peuple que dans celui du Roi que nous vous le
demandons.--Non, reprit Louis XVI avec une bonté souriante qu'il est
impossible de peindre, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans
celui du peuple que vous me le demandez; mais moi, je vous le donne
dans son intérêt beaucoup plus que dans le mien. Le sacrifice de ma
vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou auprès de son bonheur!
Et ne croyez pas, messieurs, que la Reine et ma soeur montrent moins
de force et de résignation que moi. Mourir est préférable à leur
sort.»

Les défenseurs se retirèrent le coeur brisé, et cependant ils ne se
doutaient pas qu'ils avaient vu le Roi pour la dernière fois. Le reste
de la journée s'écoula lentement; la soirée fut encore plus triste.
Louis XVI, comme de coutume, reçut des nouvelles de sa famille; mais
les consolations qui s'échangeaient la nuit entre les deux étages se
tournaient en afflictions profondes: le crieur avait appris au Temple
la condamnation du Roi: femme, soeur, enfants, tout était plongé dans
le désespoir.

Guadet appuya l'ajournement demandé par de Sèze, Tronchet et
Malesherbes. Merlin (de Douai) et Tallien le combattirent, le premier
au nom du droit, le second par pitié. «C'est, dit Merlin (de Douai),
dans l'institution des jurés qu'il est question du nombre des voix
nécessaire pour la condamnation d'un accusé. Mais il n'en est pas
question dans le Code pénal. C'est là l'erreur de Tronchet; il ne faut
pas accorder les honneurs de l'ajournement à une erreur aussi
grossière.» La Convention, convaincue par cet argument équivoque de
l'auteur de la loi sur les suspects, décréta qu'il n'y avait pas lieu
à délibérer sur l'ajournement proposé, et ajourna au lendemain la
question de savoir si, oui ou non, il y aurait sursis à l'exécution du
décret de mort contre Louis.

Tallien s'opposa à la remise de la séance au lendemain. «Je motive mon
opinion, s'écria-t-il, sur une raison d'humanité; je le répète, sur
une raison d'humanité. Louis XVI sait qu'il est condamné; il sait que
la motion a été faite de surseoir à son exécution; ne prolongeons pas
les moments de sa souffrance; il est barbare de le laisser plus
longtemps dans l'agonie; ne lui donnons pas dix fois la mort.» Cet
homme, qui, après une séance de trente-six heures agitée par les
passions les plus effrénées, réclamait une solution définitive de la
question qui tenait la France et l'Europe en émoi, cet homme, qui
invoquait l'humanité avec des cris de sang, ne fut point écouté: sur
la demande de la Révellière-Lepaux et de Daunou, l'ajournement pur et
simple fut prononcé. Mais la nuit ne porta point conseil aux Legendre,
aux Couthon, aux Duhem, aux Robespierre. Dès la séance du lendemain,
toute délibération sur le sursis fut écartée par eux et leurs séides.
Buzot leur dit en vain: «Le défaut de formes vous sera reproché un
jour si vous ne mettez un intervalle entre votre jugement et son
exécution; et ce reproche, qui ne vous paraît rien aujourd'hui, vous
paraîtra terrible lorsque les passions du moment auront fait place aux
malheurs qui suivront l'exécution de ce jugement rendu, d'ailleurs, à
une simple majorité de cinq voix.»

Manuel, qui avait aussi donné de terribles gages à la révolution,
s'indigna tout à coup des violences et des séductions exercées sur la
conscience des députés. Obsédé de remords et sous le coup de cette
terreur morale qui se change en courage, il osa, comme l'intrépide
Lanjuinais, reprocher aux juges du malheureux Roi la violation de
toutes les formes et de tous les principes. Ses complices s'étonnèrent
d'un langage nouveau dans sa bouche, et le marquèrent pour le
bourreau. Révolté de l'acharnement de Robespierre et de ses adhérents
contre toute délibération sur le sursis, il quitta le bureau; on
voulut s'opposer à son passage; il sortit néanmoins, et rentra
quelques minutes après. Mais le soir, comme il se retirait, il fut
assailli par les mêmes députés, et ses jours coururent le plus grand
danger. Il ne reparut plus à l'Assemblée, et donna sa démission dans
des termes qui rachèteront une partie de ses torts aux yeux de la
postérité[43].

[Note 43:

«Citoyen président,

»Représentant du peuple, je connois mes droits et mes devoirs, et j'ai
toujours trop bien rempli les uns pour jamais perdre les autres.

»Un délit a été commis en moi contre la nation: ne pas le dénoncer à
la nation, ce seroit la trahir.

»Secrétaire de la Convention, après une séance de quarante heures, où
s'est décidé à cinq voix le sort de plus d'un empire, je sortois avec
le besoin extrême d'un air plus pur, lorsqu'une bande de _juges_ tombe
sur moi, _sur le député d'un peuple libre_! Mon premier mouvement fut
de les punir à l'instant; mais j'étois dans la Convention, c'étoit à
la Convention entière à se venger.

»Représentants, qu'avez-vous fait? Avec la toute-puissance, vous
n'avez pas celle d'envoyer aux quatre-vingt-quatre départements la
liste de quelques désorganisateurs qui, par le seul talent de faire du
bruit, vous ôtent la force de faire du bien.

»La première fois que vous vous êtes laissé avilir, législateurs, vous
avez exposé la France. Et tels que vous êtes (la vérité m'échappe),
oui, tels que vous êtes, vous ne pouvez pas la sauver. L'homme de bien
n'a plus qu'à s'envelopper de son manteau.

»Pour moi, citoyen président, qui, quand je n'espère plus, ne crains
encore rien, après avoir protesté à la Convention que je me
précipiterois devant elle dans le gouffre de Curtius pour que le
peuple fût enfin heureux, je crois devoir à ma conscience et à mes
principes de la prévenir par ma démission, que je vous prie de
recevoir, qu'il n'est pas en moi de le servir au poste où il m'a mis.

»Je le servirai mieux dans mes foyers en me consacrant par mes écrits
et par mes exemples à l'éducation de mes enfants, car il ne manque à
la révolution que des hommes.»]

Le dimanche 20 janvier, à deux heures, le conseil exécutif vint
notifier au prisonnier les décrets qui le condamnaient à la peine de
mort. La lecture de ces décrets lui fut faite par Grouvelle,
secrétaire du conseil. Le Roi l'entendit sans que la moindre
altération parût sur ses traits. Il tira de sa poche un portefeuille
dans lequel il plaça le décret qu'il venait de prendre de la main de
Grouvelle; puis retirant un autre papier de ce même portefeuille, il
dit à Garat: «Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de
remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale.» Garat
paraissant hésiter, Louis XVI ajouta: «Je vais vous en faire lecture»;
et il lut d'une voix ferme ce qui suit:

«Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à
paroître devant Dieu. Je demande pour cela de pouvoir librement voir
la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que
cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude
pour cet acte de charité qu'elle remplira près de moi.

»Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le
conseil général a établie depuis quelques jours.

»Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille quand je
le demanderai, et sans témoins. Je désirerois bien que la Convention
nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle
lui permît de se retirer librement où elle le jugeroit à propos.

»Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui
m'étoient attachées: il y en a beaucoup qui avoient mis toute leur
fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements,
doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivoient que de
leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de
vieillards, de femmes et d'enfants, qui n'avoient que cela pour vivre.

»Fait à la tour du Temple, le vingt janvier mil sept cent
quatre-vingt-treize.

                                                         »LOUIS.»

       *       *       *       *       *

Garat assura le Roi qu'il allait remettre sa lettre à la Convention.
«Monsieur, ajouta Louis XVI, si la Convention accorde ma demande pour
la personne que je désire, voici son adresse.» Ouvrant alors de
nouveau son portefeuille, il en tira un papier sur lequel étaient
écrits ces mots: M. Edgeworth de Firmont, rue du Bac, nº 483. Le Roi
remit cette adresse à un municipal, et fit quelques pas en arrière;
Garat et ceux qui l'accompagnaient sortirent[44]. Le ministre se hâta
de communiquer à ses collègues les dernières demandes du Roi,
d'appeler sur elles les décisions de la Convention, et d'envoyer
chercher le prêtre que réclamait le condamné.

[Note 44: Compte rendu à la Convention par le ministre de la justice.]

Il était quatre heures et demie lorsque Garat lui-même rapporta au
Roi la réponse de la Convention, dont voici les termes: «Il est libre
à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugera à propos, et de
voir sa famille librement et sans témoin; la nation, toujours grande
et toujours juste, s'occupera du sort de sa famille; il sera accordé
aux créanciers de sa maison de justes indemnités; la Convention
nationale passe à l'ordre du jour sur le sursis de trois jours.»

Louis XVI ne fit aucune observation. Les moments qui lui restent vont
se partager entre sa famille, objet de ses affections terrestres, et
son Créateur, qui le rappelle à lui. L'abbé Edgeworth parut bientôt.
«Arrivé à l'appartement du Roi, dont toutes les portes étoient
ouvertes, a-t-il écrit lui-même, j'aperçus ce Prince au milieu d'un
groupe de huit ou dix personnes: c'étoit le ministre de la justice,
accompagné de quelques membres de la Commune, qui venoit de lui lire
le fatal décret qui fixoit irrévocablement sa mort au lendemain.

»Il étoit au milieu d'eux calme, tranquille, gracieux même; et pas un
de ceux qui l'environnoient n'avoit l'air aussi assuré que lui. Dès
que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer; ils
obéirent; lui-même ferma la porte après eux, et je restai seul dans la
chambre avec lui. Jusqu'ici j'avois assez bien réussi à concentrer les
différents mouvements qui agitoient mon âme; mais à la vue de ce
Prince, autrefois si grand et alors si malheureux, je ne fus plus
maître de moi-même; mes larmes s'échappèrent malgré moi, et je tombai
à ses pieds sans pouvoir lui faire entendre d'autre langage que celui
de ma douleur; cette vue l'attendrit mille fois plus que le décret
qu'on venoit de lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que par
les siennes; mais bientôt reprenant son courage: «Pardonnez, me
dit-il, monsieur, pardonnez à ce moment de foiblesse, si toutefois on
peut le nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu de mes
ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte familiarisé avec eux; mais
la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon coeur; c'est un
spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit
malgré moi.»

A huit heures, la conversation fut interrompue par un commissaire qui
prévint le Roi que sa famille allait descendre. Louis XVI ne put
dissimuler son émotion: «Si l'on ne me permet point de monter chez
elle, dit-il aux municipaux, je pourrai du moins la voir seule dans ma
chambre?--Non, répondit l'un d'eux, nous avons arrêté avec le ministre
de la justice que ce sera dans la salle à manger.--Vous avez entendu,
répliqua Louis XVI, que le décret de la Convention me permet de la
voir sans témoin.--Cela est vrai, dirent les commissaires, vous serez
en particulier; on fermera la porte, mais par le vitrage nous aurons
les yeux sur vous.--Faites descendre ma famille.» Le Roi entra dans la
salle à manger; Cléry l'y suivit, et s'occupa à ranger la table de
côté et à placer des chaises dans le fond. Louis XVI lui dit: «Il
faudrait apporter un peu d'eau et un verre.» Sur une table se trouvait
une carafe d'eau à la glace; Cléry n'apporta qu'un verre, qu'il plaça
près de cette carafe. «Si la Reine buvait de cette eau-là, lui dit le
Roi, elle pourrait en être incommodée: apportez de l'eau qui ne soit
pas à la glace. Je craindrais que la vue de M. de Firmont ne fît trop
de mal à ma famille: priez-le de ne pas sortir de mon cabinet.»

En disant ces mots, Louis XVI prêtait l'oreille au bruit du dehors,
allait, venait, s'arrêtait à tout moment à la porte d'entrée.....
Enfin cette porte s'ouvre: Marie-Antoinette paraît la première, tenant
son fils par la main; ensuite Marie-Thérèse et Madame Élisabeth. Des
cris de douleur se mêlent seuls aux embrassements qui s'échangent. La
Reine fait un mouvement comme pour entraîner le Roi dans sa chambre.
«Non, lui dit celui-ci, passons dans cette salle, c'est là seulement
que je puis vous voir.» Ils entrent dans la salle à manger, dont les
commissaires referment la porte, qui, ainsi que la cloison, est en
vitrage. On s'assied, la Reine à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à
sa droite, la jeune princesse presque en face, et le petit prince
entre les jambes de son père. Pendant plus d'un quart d'heure, pas une
parole ne put se faire entendre. Ce n'étaient même pas des larmes, ce
n'étaient même pas des sanglots: c'était un cri perçant de désespoir
qui devait être entendu dans les cours, dans le jardin et dans les
rues voisines. Le Roi, la Reine, leurs enfants, leur soeur, tous se
lamentaient à la fois. Enfin les larmes coulèrent, et ne s'arrêtèrent
que lorsqu'on n'eut plus la force d'en répandre. Alors Louis XVI parla
de son procès comme si c'était le procès d'un autre, excusa ses juges
et recommanda de leur pardonner. Sa femme demanda avec instance que
toute la famille passât la nuit avec lui; il se refusa cette
consolation, en disant qu'il avait besoin de calme et de
recueillement.

Cette scène inexprimable dura sept quarts d'heure. Le Roi en voulut
marquer la fin de manière à graver ses derniers sentiments dans le
coeur de ses enfants. «Mon père, raconte Madame Royale, au moment de
se séparer de nous pour jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais
songer à venger sa mort. Il était bien assuré que nous regardions
comme sacré l'accomplissement de sa dernière volonté; mais la grande
jeunesse de mon frère lui fit désirer de produire sur lui une
impression encore plus forte. Il le prit sur ses genoux, et lui dit:
_Mon fils, vous avez entendu ce que je viens de dire; mais comme le
serment a encore quelque chose de plus sacré que les paroles, jurez en
levant la main que vous accomplirez la dernière volonté de votre
père_. Mon frère lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si
touchante fit encore redoubler les nôtres.»

A dix heures un quart, le Roi se leva le premier; tous s'attachèrent à
lui: la Reine le prit par le bras droit, Madame Élisabeth par le bras
gauche; Marie-Thérèse, du même côté que sa tante, mais un peu devant,
tenait son père embrassé par le milieu du corps; le Dauphin, placé
devant sa mère, la tenait d'une main et donnait l'autre à son père.
Tous firent quelques pas vers la porte d'entrée; les gémissements
redoublèrent. «Je vous assure, dit alors Louis XVI, que je vous verrai
demain matin à huit heures.--Vous nous le promettez?--Je vous le
promets.--Pourquoi pas à sept heures? dit Marie-Antoinette.--Eh bien,
oui, répond le Roi, à sept heures; adieu!...» A ce mot d'adieu, Madame
Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Madame Élisabeth et Cléry
la relèvent et la soutiennent. Le Roi, pressé de mettre fin à une
telle scène, leur donne un dernier embrassement et s'arrache de leurs
bras. Les portes se ferment, mais elles n'empêchent point le Roi
d'entendre les cris de désespoir des princesses qui remontent
lentement dans leur chambre. L'exaltation de la Reine avait quelque
chose de fébrile qui agitait tout son être. Madame Élisabeth, tenant
ses genoux embrassés et pleurant à chaudes larmes, la conjura de se
calmer, en faisant à Dieu l'offrande de ses angoisses et en implorant
sa miséricorde. Dans l'excès de son désespoir, la Reine ne pouvait
prier, la Reine ne pouvait être consolée. Elle essaya de déshabiller
son fils, accablé lui-même de fatigue et de chagrin; elle espérait
qu'à son âge le sommeil s'emparerait bientôt de lui et lui enlèverait
le sentiment de ses peines. Mais la pauvre mère présumait trop de ses
propres forces, et peut-être sans l'assistance de sa belle-soeur ne
serait-elle point parvenue à coucher son enfant.

Dès qu'il fut endormi, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse supplièrent
la Reine de se coucher. La Reine leur résista longtemps; puis, pour
les tranquilliser, elle finit par se jeter tout habillée sur son lit.
Mais que cette nuit fut longue et terrible! Depuis onze heures du soir
jusqu'à cinq heures du matin, sa soeur et sa fille l'entendirent
incessamment trembler de froid et de terreur. Souvent elles avaient
prêté l'oreille au bruit de ce qui pouvait se passer dans la tour:
elles n'avaient rien entendu.

Le 21, avant le jour, Madame Élisabeth se leva et fit une courte
prière, pendant laquelle la Reine s'habilla. Les deux princesses
habillèrent alors les enfants. Le rappel commençait à battre dans les
sections de Paris. Chaque bruit du dehors retentissait au coeur des
prisonniers du Temple. Marie-Antoinette, Madame Élisabeth, les deux
enfants, déjà debout, attendaient dans une agitation indicible
l'époux, le frère, le père qu'ils ne devaient plus revoir. A six
heures un quart, on ouvrit leur porte, et ce fut pour eux tout
ensemble comme un rayon d'espoir et un mouvement de terreur. La Reine
s'informa douloureusement de ce qui se passait. «Ma soeur, lui dit
Madame Élisabeth, c'est un livre qu'on vient chercher pour la messe du
Roi. Un instant après, cette sainte princesse se mit à genoux; sa
nièce s'agenouilla aussitôt à peu de distance d'elle. La Reine, qui
sanglotait en embrassant son fils, se calma à l'aspect de ces deux
femmes courbées devant Dieu, et quelques minutes après, elle
s'agenouilla avec le Dauphin devant une chaise qui les séparait, mais
sur laquelle leurs mains s'entrelaçaient en se joignant. De temps en
temps, la Reine levait la tête et regardait la pendule; sa soeur et
ses enfants en faisaient autant; chaque minute qui s'écoulait ajoutait
aux tortures de cette famille infortunée. Cette aiguille qui marchait
allait marquer la mort de ce qu'elles avaient de plus cher au monde.
Quoi de plus atroce que de pleurer un mari, un père, un frère plein de
vie, comme s'il n'était déjà plus, sans pouvoir arrêter ni le cours
inflexible des heures ni la cruauté des hommes aussi implacable que
le temps! Un redoublement de bruit se fit dans l'enceinte et au dehors
même du Temple. C'était le moment du départ. Nulle parole ne peut
rendre la scène déchirante qui se passa alors. De malheureuses femmes
en proie au désespoir, essayant d'obtenir une pitié impossible; un
enfant s'échappant de leurs bras et courant, éperdu, égaré, vers les
commissaires, vers les geôliers, et s'écriant avec des sanglots:
«Laissez-moi passer, messieurs, laissez-moi passer!--Où veux-tu
aller?--Parler au peuple pour qu'il ne fasse pas mourir mon père. Au
nom de Dieu, laissez-moi passer!»

Pauvre enfant! il ignorait que les commissaires étaient sourds, que
les geôliers étaient insensibles, que le peuple était opprimé, abusé
ou perverti; il ignorait qu'une minorité audacieuse et perverse
étouffait tous les élans généreux de la France!



LIVRE NEUVIÈME.

DEPUIS LA MORT DE LOUIS XVI JUSQU'À LA TRANSLATION DE MARIE-ANTOINETTE
À LA CONCIERGERIE.

21 JANVIER--2 AOÛT 1793.

     «Ne craignez rien de ce que vous avez à souffrir... Soyez fidèles
     jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie.»

                                        _Apocalypse_, chap. II, v. 10.

     La voiture qui emportait Louis XVI s'acheminait vers l'échafaud.
     -- Angoisses de sa famille. -- La Reine craignant que l'émotion
     et toute abstinence de nourriture ne fassent défaillir ses
     enfants, les engage à prendre quelque nourriture. -- Entretien
     avec Cléry. -- Vêtements de deuil demandés. -- Bruit nocturne. --
     Paroles de Madame Élisabeth. -- La jeune Marie-Thérèse malade. --
     Mot touchant de cette princesse. -- Les vêtements de deuil sont
     apportés. -- Pressentiment de la Reine. -- Exhortation de Madame
     Élisabeth. -- Lepitre et Toulan de service au Temple. -- Louis
     XVII chante un couplet adressé à sa tante. -- Soins de celle-ci
     prodigués aux deux enfants. -- Projet d'évasion proposé à la
     Reine et à Madame Élisabeth. -- L'exécution est ajournée. --
     Toulan remet à la Reine l'anneau nuptial et le cachet du Roi. --
     Sur les instances de Madame Élisabeth, le projet d'évasion est
     repris. -- Au moment de l'exécution, la Reine refuse, ne voulant
     pas être sauvée sans ses enfants. -- Elle remercie Toulan, et lui
     rend l'anneau et le cachet du Roi, le priant de les remettre à M.
     de Jarjayes. -- Défection de Dumouriez. -- Création du Comité de
     salut public. -- Louis XVII proclamé roi à l'étranger. --
     Acrimonie et cruauté des Tison. -- Dénonciation faite par eux à
     la Commune. -- Hébert se rend à la tour. -- Fouille à laquelle il
     préside. -- Louis XVII malade. -- Le médecin ordinaire des
     prisons commis pour lui donner des soins. -- Lutte des Girondins
     et des Montagnards. -- La commission des douze. -- Les barrières
     fermées. -- Michonis. -- Graves paroles de Madame Élisabeth et de
     la Reine. -- Le baron de Batz: complot formé par lui pour
     délivrer la famille royale. -- Insuccès fortuit que Simon
     s'approprie. -- Arrêtés du Comité de salut public. -- Louis XVII
     séparé de sa mère et de sa tante. -- Désespoir de la Reine;
     consolations que lui prodigue Madame Élisabeth. -- Bruit répandu
     de l'évasion du petit Capet. -- Députation envoyée au Temple pour
     s'assurer de ce qu'il y a de vrai dans ce bruit. -- Réclamations
     stériles adressées par Marie-Antoinette à cette députation. --
     Manière dont Drouet rend compte de sa mission à la Convention. --
     Tison converti par les vertus de la Reine et de Madame Élisabeth.
     -- La femme Tison à leurs pieds est relevée par elles. -- Éloge
     qu'elle fait d'elles à Meusnier. -- La femme Tison folle et en
     proie aux convulsions. Elle est soignée par les princesses, puis
     conduite à l'Hôtel-Dieu, où une femme de police est placée près
     d'elle, chargée de recueillir tout ce qu'elle pourra dire dans
     son délire. -- Tison essaye de racheter par son dévouement le mal
     qu'il a fait aux royales prisonnières, et leur cache avec soin
     les mauvais traitements que Simon fait subir à leur enfant. -- Il
     leur apprend que presque tous les jours on le conduit au jardin
     pour y jouer, et souvent aussi sur la plate-forme de la Tour
     pour y respirer un bon air. -- Longues stations de sa mère, de sa
     tante, de sa soeur, au sommet de la Tour pour y apercevoir passer
     ce cher enfant. Elles le voient, mais pour leur malheur!


Le bruit sourd qui avait annoncé la sortie du Roi de la tour du Temple
se prolongea longtemps, et ce bruit, en s'affaiblissant dans l'espace,
ne pouvait qu'aggraver encore les angoisses de sa famille; car à
mesure que ce bruit s'éloignait, le Roi se rapprochait de l'échafaud.
Marie-Antoinette, craignant que ses enfants, épuisés par le manque de
nourriture aussi bien que par la privation du sommeil, n'eussent pas
la force de supporter cette terrible épreuve, les engagea, vers dix
heures, à prendre quelque nourriture; les pauvres enfants refusèrent,
en recommençant à pleurer. Une demi-heure après, des cris de joie et
des détonations d'armes se firent entendre. Madame Élisabeth, levant
les yeux au ciel, s'écria: «Les monstres! les voilà contents!» A cette
exclamation, Marie-Thérèse jeta des cris perçants; son petit frère
fondit en larmes; leur mère, le front baissé, les yeux hagards,
demeura plongée dans un désespoir morne et immobile qui ressemblait à
la mort. Dans l'après-midi, la Reine et Madame Élisabeth demandèrent à
voir Cléry: la vue de cet honnête homme resté dans la tour jusqu'au
dernier moment avec Louis XVI augmenta tout ensemble et soulagea leur
douleur: au récit des adieux et des dernières paroles de celui qui
n'était plus, leurs pleurs coulèrent; elles réclamèrent les objets
légués par lui, objets précieux dont Cléry venait de faire la
déclaration au conseil du Temple, et dont nous parlerons plus loin.
Marie-Antoinette fit demander des vêtements de deuil à ce même
conseil, qui en référa à la Commune.

Les angoisses de cette journée ne devaient point finir avec elle. Deux
heures du matin sonnaient, et le repos n'était point encore venu pour
les trois captives. La jeune Marie-Thérèse, par obéissance, s'était
couchée, mais elle n'avait point fermé les yeux; sa mère et sa tante,
assises auprès du lit du petit Prince endormi, causaient, mêlant leurs
afflictions et leurs larmes. Le sommeil de l'enfant était calme, et
semblait sourire. «Il a maintenant l'âge qu'avait son frère lorsqu'il
mourut à Meudon: heureux ceux de notre maison qui sont partis les
premiers! ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille.»
Surprise d'entendre, à une telle heure, parler chez la Reine, la femme
Tison s'était levée; elle frappa à la porte, s'enquérant du motif de
ce nocturne entretien. Son mari, qui venait de réveiller les
commissaires de service, la suivait de près. Madame Élisabeth
entr'ouvrit la porte, et leur dit avec douceur: «De grâce,
laissez-nous pleurer en paix.» L'inquisition s'arrêta désarmée par
cette voix angélique.

Depuis quelques jours, Marie-Thérèse était indisposée; elle éprouvait
dans tout le corps une grande fatigue, et ses jambes étaient enflées.
Le chagrin avait fait empirer son mal, et pendant plusieurs jours ses
compagnes n'avaient pu obtenir l'entrée de M. Brunyer dans la
tour[45]. «Heureusement, dit-elle avec une simplicité touchante,
heureusement le chagrin augmenta ma maladie au point de faire une
diversion favorable au désespoir de ma mère.» Marie-Antoinette et
Élisabeth passèrent les nuits à son chevet, dirigeant, appliquant
elles-mêmes le traitement prescrit par le médecin, autorisé enfin à
être admis auprès d'elles. Les habits de deuil demandés furent
accordés le 23[46]. Dans la journée du 27, on en apporta une partie au
Temple[47]. La Reine ne pouvait voir ses enfants vêtus de noir sans
que son coeur se brisât. Elle dit un jour à Madame Élisabeth: «Je n'ai
peut-être pas donné dans le temps au Roi tous les conseils qui
pouvaient le sauver, mais je le rejoindrai sur l'échafaud; oui, ma
soeur, j'y monterai aussi.--J'espère que Dieu ne permettra pas un tel
malheur, répondit Madame Élisabeth; mais soyons prêtes, ma soeur, à
obéir à sa volonté. Il se montre aujourd'hui sévère dans ses
châtiments et dans ses vengeances: prions-le de nous donner la force
d'accomplir tout ce qu'il exigera de nous.»

[Note 45: Le bruit de cette maladie transpira dans Paris. On lit dans
le _Moniteur universel_ du jeudi 24 janvier 1793:

_Commune de Paris._

«Du 22.--On répand dans les lieux publics et dans les sociétés
patriotiques que la fille de Louis est morte, que la femme de Louis
est transférée de l'hôtel de la Force à la Conciergerie. Le conseil
général m'autorise à démentir tous ces bruits. La fille de Louis n'est
pas malade; les personnes qu'un décret renferme au Temple y resteront
aussi longtemps que ce décret ne sera pas rapporté.

                                      »RÉAL, premier substitut.»]

[Note 46: _Commune de Paris._--Séance du mercredi 23 janvier 1793.

«Le conseil général entend la lecture d'un arrêté du conseil du Temple
qui renvoie au conseil général à se prononcer sur deux demandes faites
par Antoinette.

»La première d'un habillement de deuil très-simple pour elle, sa soeur
et ses enfants. Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à
cette demande.

»Sur la seconde, à ce que Cléry soit placé auprès de son fils, comme
il l'était primitivement, le conseil général prononce l'ajournement.»]

[Note 47: Voir, à la fin du volume, les Pièces justificatives, nº IV.]

Lepitre et Toulan, ces deux commissaires de la Commune qui s'étaient
déjà créé par leur zèle des titres à la confiance de la famille
royale, reparurent bientôt au Temple, et les pauvres recluses purent
obtenir d'eux les détails qu'elles avaient vainement réclamés de leurs
collègues. En effet, Toulan et Lepitre avaient pris soin de se munir
des journaux qui rendaient compte de la mort du Roi, et ces papiers
furent lus avec cette poignante avidité de la douleur empressée à
connaître toutes les circonstances les mieux faites pour l'alimenter.

Lepitre, qui avait conçu l'idée d'offrir à la Reine et à Madame
Élisabeth des consolations prises à la source même de leurs peines,
leur présenta, le jeudi 7 février, une romance qu'il avait composée
sur la mort de Louis XVI, et que madame Cléry avait mise en musique.
Il se trouva de nouveau de service au Temple le 1er mars, trois
semaines après avoir fait hommage de son oeuvre; il en reçut la plus
douce récompense que son coeur pût ambitionner: la Reine le fit entrer
dans la chambre de Madame Élisabeth; Marie-Thérèse se mit au piano, et
son frère, debout auprès d'elle, chanta la romance[48], dont le
dernier couplet est adressé à Madame Élisabeth; le voici:

  «Et toi, dont les soins, la tendresse,
  Ont adouci tant de malheurs,
  Ta récompense est dans les coeurs
  Que tu formes à la sagesse...
  Ah! souviens-toi des derniers voeux
  Qu'en mourant exprima ton frère;
  Reste toujours près de ma mère,
  Et ses enfants en auront deux.»

[Note 48: Voici les quatre premiers couplets de cette oeuvre modeste,
qui emprunte aux circonstances un touchant intérêt:

LA PIÉTÉ FILIALE.

  Eh quoi! tu pleures, ô ma mère!
  Dans tes regards fixés sur moi
  Se peignent l'amour et l'effroi:
  J'y vois ton âme tout entière.
  Des maux que ton fils a soufferts
  Pourquoi te retracer l'image?
  Puisque ma mère les partage,
  Puis-je me plaindre de mes fers?

  Des fers! ô Louis! ton courage
  Les ennoblit en les portant.
  Ton fils n'a plus, en cet instant,
  Que tes vertus pour héritage.
  Trône, palais, pouvoir, grandeur,
  Tout a fui pour moi sur la terre;
  Mais je suis auprès de ma mère,
  Je connais encor le bonheur.

  Un jour, peut-être... l'espérance
  Doit être permise au malheur;
  Un jour, en faisant son bonheur,
  Je me vengerai de la France.
  Un Dieu favorable à ton fils
  Bientôt calmera la tempête!
  L'orage qui courbe leur tête
  Ne détruira jamais les lis.

  Hélas! si du poids de nos chaînes
  Le ciel daigne nous affranchir,
  Nos coeurs doubleront le plaisir
  Par le souvenir de nos peines.
  Ton fils, plus heureux qu'aujourd'hui,
  Saura, dissipant tes alarmes,
  Effacer la trace des larmes
  Qu'en ces lieux tu verses pour lui.]

La Reine était assise à côté de son fils, suivant avec attention les
modulations émues de sa voix et les dirigeant avec soin. M. Lepitre a
raconté cette scène[49]: «Nos larmes coulèrent, dit-il, et nous
gardâmes un morne silence. Mais qui pourra peindre le spectacle que
j'avois sous les yeux? la fille de Louis à son clavecin; sa mère,
assise auprès d'elle, tenant son fils dans ses bras et les yeux
mouillés de pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses
enfants; Madame Élisabeth, debout à côté de sa soeur, et mêlant ses
soupirs aux tristes accents de son neveu.»

[Note 49: _Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au
Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793._ 2e édition.
Paris, 1817.]

Madame Élisabeth remarquait avec une satisfaction attendrie que la Reine
était uniquement occupée de ses enfants, et elle bénissait le ciel du
repos qu'il laissait à cette pauvre mère dans l'accomplissement de la
seule tâche qui pouvait lui être chère encore. Madame Élisabeth l'y
secondait avec tout son dévouement: leur sombre douleur à toutes deux ne
s'éclairait d'un rayon fugitif qu'à cause de leur tendresse pour leurs
deux enfants, quoique cette tendresse leur rendît souvent plus poignant
le sentiment de leurs périls:--leur fille déjà faite aux regrets et aux
inquiétudes, mais forte, résignée, et recueillant avec courage les
leçons du malheur; près d'elle, son petit frère, animant tout de sa
parole et de son sourire. La sollicitude de la Reine et de Madame
Élisabeth à l'égard de cet enfant devait s'étendre à tous les soins, car
la prière faite par le Roi en allant au supplice de voir Cléry reprendre
son service auprès du jeune Prince avait été rejetée par la Commune. Les
deux institutrices essayaient, par les ressources qu'elles avaient en
elles-mêmes, de suppléer à l'absence des éléments d'instruction
nécessaires: l'écriture, la géographie, l'histoire, eurent tant bien que
mal leurs heures accoutumées. Quant à l'éducation proprement dite, il
est facile de croire que jamais enfant n'avait été placé à meilleure
école; car dans quel autre lieu du monde et sous quelle influence plus
persuasive eût-il pu recevoir de plus généreuses exhortations et de plus
magnanimes exemples? Les recommandations de son père mourant
n'étaient-elles pas chaque jour mises en pratique sous ses yeux? Sa mère
et sa tante perdaient-elles une occasion d'excuser devant lui leurs
persécuteurs, en les représentant égarés par le vertige des passions
révolutionnaires bien plus que par le mouvement de leur coeur?
Non-seulement elles lui prêchaient le pardon des injures, mais encore,
dans les lectures de l'histoire de France qu'elles lui faisaient
journellement, elles avaient soin d'exalter les belles actions, les
traits de clémence ou d'héroïsme qu'elles y rencontraient.

Madame Élisabeth vit se former avec bonheur, mais non sans inquiétude,
le projet conçu par Toulan de faire évader du Temple la Reine et ses
enfants; ne songeant jamais à sa propre personne, elle s'effrayait des
périls d'une entreprise dont le plan, par sa hardiesse même, plaisait
à Marie-Antoinette: celle-ci toutefois, avant de l'adopter, désira
qu'il obtînt l'approbation de M. de Jarjayes, homme grave déjà signalé
à sa confiance par le succès de quelques missions importantes. Après
deux longues conférences, Jarjayes et Toulan arrêtèrent leur plan, qui
rendait indispensable l'association d'un second commissaire. Leur
choix devait naturellement se porter sur Lepitre. Dans une troisième
conférence, où celui-ci fut appelé, on s'entendit sur les moyens
d'exécution. M. de Jarjayes se chargea de faire confectionner des
habits d'homme pour la Reine et pour Madame Élisabeth, et les deux
municipaux s'engagèrent à introduire ces habits dans la tour en les
cachant sous la pelisse que l'un et l'autre avaient coutume de mettre
par-dessus leur vêtement. Les deux princesses, à l'aide de ce
déguisement, rehaussé de l'écharpe tricolore, devaient sortir munies
de cartes telles que les avaient les commissaires et toutes personnes
autorisées à entrer à la tour. La réalisation de ce plan ne paraissait
point offrir de grandes difficultés; mais l'évasion des deux enfants
présentait mille dangers aussi insurmontables les uns que les autres.
Le petit Prince surtout était l'objet d'une surveillance active et
incessante qui rendait pour lui impossible toute chance de salut. Une
chance cependant, quoique presque impossible, parut susceptible d'être
tentée. Un homme du peuple, nommé Jacques, venait le matin à la tour
nettoyer les quinquets et les réverbères, et revenait le soir les
allumer. Deux enfants à peu près de l'âge et de la taille des enfants
de la Reine l'accompagnaient ordinairement et l'aidaient, dans son
travail. Il n'eût pas été prudent de mettre dans la confidence cet
employé subalterne qui ne parlait jamais ni aux municipaux ni aux
geôliers, et ne connaissait au Temple que sa consigne. Mais voici ce
que Toulan imagina: «Le lampiste, dit-il à ses complices, remplit son
office entre cinq et six heures; son dernier réverbère est allumé et
lui-même est déjà sorti du Temple lorsque, à sept heures, les
sentinelles sont relevées. Dès qu'il se sera retiré et que les
factionnaires seront relevés, un homme accoutré comme le lampiste,
passant à la faveur d'une carte d'entrée sous l'oeil des premiers
guichetiers, arrivera, sa boîte de fer-blanc au bras, à l'appartement
de la Reine; je me trouverai là, et, le gourmandant hautement de
n'être pas venu lui-même arranger ses quinquets: «N'avez-vous pas de
honte, lui dirai-je, d'avoir envoyé vos deux enfants pour faire votre
besogne à votre place?» Puis alors je lui remettrai les enfants de la
Reine, et le prétendu lampiste s'en ira avec ses deux jeunes
apprentis, et tous trois gagneront le coin des boulevards, où les
attendra M. de Jarjayes.»

Ce plan, qui fut agréé par Jarjayes et Lepitre, rendait nécessaire
l'adjonction d'un nouveau confident digne d'entrer dans ce généreux
complot et de jouer le rôle du lampiste. «J'ai un de mes amis,
continua Toulan, homme discret et courageux, qui acceptera, j'en suis
certain, sa part de cette périlleuse entreprise. Il se nomme Ricard,
et est inspecteur des domaines nationaux. Je réponds de lui.»--On
voit, d'après cet exposé, que Toulan se chargeait de présider
spécialement aux dispositions relatives à l'évasion de la tour, et
Jarjayes aux mesures concernant la fuite hors du territoire français.

Chacun se tint prêt. Ricard, averti, se munit d'un costume
parfaitement semblable à celui du lampiste; Jarjayes s'assura de trois
cabriolets auxquels, au premier signal et au lieu convenu, devaient
s'atteler de vigoureux chevaux. Il fut convenu que la Reine et son
fils monteraient dans la première de ces voitures, conduite par M. de
Jarjayes; Marie-Thérèse dans la seconde, conduite par Lepitre, et
Madame Élisabeth dans la troisième, conduite par Toulan. Une fois son
office rempli, Ricard se serait débarrassé de son déguisement, et
serait rentré en son domicile sans que personne eût pu soupçonner la
part heureuse prise par lui à un événement qui allait occuper le
monde.

Le succès de l'entreprise semblait assuré: Lepitre, président de la
commission des passe-ports, avait délivré lui-même les passe-ports en
règle; les incidents étaient calculés de manière qu'on ne pouvait se
mettre à la poursuite des prisonniers que de longues heures après leur
départ. Enfin, on avait réuni une somme considérable d'argent, ce nerf
de toutes les entreprises. On devait gagner les côtes de la Normandie:
Jarjayes s'était assuré des moyens de passer en Angleterre; un bateau
se tenait à sa disposition sur un point convenu, près du Havre. Enfin,
il n'était point impossible d'espérer que des mesures combinées avec
une habileté qui n'avait rien oublié dans ses prévisions et ses
calculs, et avec tant d'intelligence et de dévouement, conjureraient
cette fois les chances fatales qui emportaient vers l'abîme les débris
de la maison de France. Mais il était écrit qu'en toute circonstance
la fortune se tournerait contre elle. Cette fois, l'obstacle ne vint
pas, comme au voyage de Varennes, du zèle inintelligent de ses amis;
il naquit d'un grand mouvement excité le 7 mars dans Paris par la
nouvelle du succès des armes étrangères[50] et par la cherté des
subsistances. Le lendemain 8 avait été le jour fixé pour l'évasion. On
comprend qu'au milieu des émotions causées dans Paris, tout ensemble
par l'inquiétude de l'invasion et l'appréhension de la famine,
l'entreprise de Toulan dut être forcément remise. Les débats enflammés
de la Convention, la violence de la Commune, le tumulte de la rue,
tenaient en éveil la sollicitude du gouvernement et provoquaient son
attention.

[Note 50: Nous avions été contraints d'évacuer Aix-la-Chapelle et de
lever le siége de Maëstricht.]

Or sa surveillance, aux jours d'émeute, se portait toujours sur la
prison de la famille royale. Celle-ci, qui entendait parfaitement le
bruissement tumultueux de la grande ville, ne sachant à quelle cause
l'attribuer, craignait que le complot ourdi pour sa délivrance n'eût
été éventé, et que ses amis ne fussent compromis. Sa joie fut vive en
voyant, le 8, Toulan arriver au Temple, et plus vive encore en
apprenant de lui qu'aucune ombre de soupçon ne s'était manifestée.
«J'aurais été désolée, lui dit la veuve de Louis XVI, de quitter ce
séjour sans en emporter quelques objets qui me sont précieux et qui
m'ont été légués par une main qui me fut chère et qui m'est sacrée: je
veux parler de l'anneau nuptial et du cachet que le Roi portait
toujours, et qu'il avait chargé Cléry de me remettre avec les cheveux
de ma soeur Élisabeth et de mes enfants.» Toulan ne fit aucune réponse
à ce sujet; mais il n'ignorait pas que Cléry, le jour où il avait été
rendu à la liberté, avait, sur les ordres des municipaux, remis au
conseil du Temple les effets dont le conseil de la Commune l'avait
laissé dépositaire le 21 janvier, et que ces effets, parmi lesquels se
trouvaient les objets dont parlait la Reine, avaient été placés sous
les scellés dans la chambre du feu Roi. Le surlendemain, avant sa
sortie du Temple, Toulan remit à Marie-Antoinette les objets qu'elle
avait désirés, et qu'il avait retirés de dessous les scellés.

Il avait eu le temps et l'adresse d'en faire exécuter d'à peu près
semblables, et l'audace de les substituer aux premiers. On éprouve un
sentiment qui ressemble à une consolation, à voir que la Reine de
France, dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire, à
Versailles, n'eût point été servie avec plus de zèle et d'habileté.

L'effervescence des esprits était loin de se calmer. Le 12, la conduite
du général Dumouriez était dénoncée à la Convention par la section
Poissonnière de Paris; le 13, pour la première fois, la Vendée, déjà
frémissante depuis quelque temps, levait ouvertement le drapeau; et
d'ailleurs, le tour de service de Toulan et de Lepitre ne pouvant se
produire qu'au bout d'un certain nombre de jours, tout projet de
délivrance se trouva ajourné. Madame Élisabeth ne s'était pas fait
d'illusion sur les difficultés de la tentative, et cependant elle la
regretta comme une chance de salut perdue pour la Reine. Les jours
suivants amenèrent encore des événements qui ne firent que développer le
système de l'intimidation. La surveillance exercée sur l'enfant royal
devint extrême. Jarjayes, Toulan et Lepitre, forcés de limiter leur
entreprise aux bornes du possible, concentrèrent leur pensée de
délivrance sur la Reine et sur Madame Élisabeth. Mais ici se présentait
une nouvelle difficulté: comment obtenir de Marie-Antoinette et de
Madame Élisabeth de se séparer de leurs enfants? Déjà, à une époque
moins affreuse, la Reine avait déclaré que si on voulait la sauver, il
fallait sauver ses enfants avec elle. Quant à Madame Élisabeth, on sait
que cette grande âme s'oubliait en toute occasion. Elle employa toute
l'éloquence de son coeur à persuader à sa soeur que c'était un devoir
impérieux pour elle de profiter des ressources qui lui restaient pour
échapper à ses ennemis. «Vos jours, lui dit-elle, peuvent être menacés,
tandis que ceux de vos enfants et les miens mêmes ne sont exposés à
aucun danger. Vos enfants sont couverts par leur âge, et moi par ma
nullité. Sans doute, ma soeur, les bruits odieux qui ont quelquefois
troublé votre oreille sont imprégnés de l'exagération populaire; mais
cependant ils arrivent au vrai lorsqu'ils expriment l'animosité publique
excitée contre vous. L'égarement du peuple à votre égard est tel que
vous deviendriez coupable d'en attendre les effets. Vous avez une grande
confiance en M. de Jarjayes, et, vous le voyez, il vous envoie lui-même
ses supplications les plus vives pour vous engager à vous prêter à
l'exécution du nouveau plan dont Toulan vous apporte les détails.
Peut-être est-ce la main invisible de la Providence qui vous tend cette
planche dans le naufrage; ne la repoussez pas, je vous en supplie: je
vous le demande au nom de vos enfants, au nom de celui dont la mémoire
vous est sainte, et, si vous le permettez, au nom de mon amour pour
vous.»

La voix pénétrante de Madame Élisabeth se fit route au coeur de la
Reine. Celle-ci approuva le plan; elle promit de s'y conformer. Le
jour fut pris, le jour arriva... La veille au soir, la mère et la
tante étaient assises au chevet du lit du jeune Prince endormi. Sa
soeur était couchée aussi, mais la porte de sa chambre était ouverte,
et Marie-Thérèse, occupée de l'air rêveur et triste qu'elle avait vu à
sa mère toute la journée, n'avait point encore rencontré le sommeil.
Elle entendit ainsi les paroles que plus tard elle a répétées. Cédant
au sacrifice qu'on lui avait demandé, Marie-Antoinette était donc
assise auprès du lit de son fils: «Dieu veuille, dit-elle, que cet
enfant soit heureux!--Il le sera, ma soeur, répondit Madame Élisabeth
en montrant à la Reine la figure douce et fière du Dauphin.--Toute
jeunesse est courte comme toute joie, murmura Marie-Antoinette avec
un serrement de coeur; on en finit avec le bonheur comme avec toute
chose.» Puis, se levant, elle fit quelques pas dans sa chambre en
disant: «Et vous-même, ma bonne soeur, quand et comment vous
reverrai-je?... C'est impossible! c'est impossible!»

La jeune Marie-Thérèse avait recueilli ces paroles, mais ce n'est que
quelque temps après que le sens lui en fut expliqué par sa tante.
Cette exclamation de la Reine n'était autre chose que le rejet du
moyen de salut qui lui était offert. Son parti était pris: l'amour de
ses enfants l'emportait sur toute autre considération, sur les prières
de sa soeur, sur l'instinct de sa propre conservation, sur la parole
même donnée au dévouement de ses courageux amis. Toutefois, se
reprochant presque comme un parjure une promesse qu'elle ne voulait
plus tenir, elle sentit qu'elle devait des explications et une amende
honorable à ces âmes généreuses, résolues à s'exposer pour elle; et le
lendemain, aussitôt qu'elle put parler à Toulan, qui arrivait tout ému
de la grande action qu'il allait accomplir: «Vous allez m'en vouloir,
lui dit-elle, mais j'ai réfléchi; il n'y a ici que danger: vaut mieux
mort que remords.» Dans le cours de la journée, elle trouva encore le
moyen de glisser dans l'oreille de Toulan ces paroles dont se
souvenait cet homme intrépide en montant sur l'échafaud le 30 juin
1794: «Je mourrai malheureuse si je n'ai pu vous prouver ma
gratitude[51].--Et moi, madame, malheureux si je n'ai pu vous montrer
mon dévouement.--D'après ce qui se passe, dit encore la Reine, comme
frappée d'une sinistre prévision, je puis m'attendre d'un instant à
l'autre à me voir privée de toute communication. Voici l'alliance, le
cachet et le petit paquet de cheveux que je dois à vous seul d'avoir
recouvrés. Je vous charge de les déposer entre les mains de M. de
Jarjayes, en le priant de les faire parvenir à Monsieur et au comte
d'Artois, ainsi que des lettres que ma soeur et moi avons écrites à
nos frères[52].»

[Note 51: La Reine voulut aussi remercier M. de Jarjayes et lui
expliquer les motifs de son refus. Elle lui écrivit de sa main le
billet suivant, qu'elle chargea Toulan de lui remettre; billet
admirable que M. Chauveau-Lagarde fit, le premier, connaître dans sa
_Note historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame
Élisabeth_.

«_Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. Mais nous y avons beaucoup
gagné en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre
entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous
trouverez toujours en moi du caractère et du courage; mais l'intérêt
de mon fils est le seul qui me guide. Quelque bonheur que j'eusse
éprouvé à être hors d'ici, je ne peux consentir à me séparer de lui.
Je ne pourrais jouir de rien sans mes enfants, et cette idée ne me
laisse pas même un regret._»]

[Note 52: Le billet de la Reine adressé à Monsieur était ainsi conçu:

«Ayant un être fidèle sur lequel nous pouvons compter, j'en profite
pour envoyer à mon frère et ami ce dépôt qui ne peut être confié
qu'entre ses mains. Le porteur vous dira par quel miracle nous avons
pu avoir ces précieux gages; je me réserve de vous dire moi-même un
jour le nom de celui qui nous est si utile. L'impossibilité où nous
avons été jusqu'à présent de pouvoir vous donner de nos nouvelles, et
l'excès de nos malheurs, nous fait sentir encore plus vivement notre
cruelle séparation; puisse-t-elle n'être pas longue! Je vous embrasse,
en attendant, comme je vous aime, et vous savez que c'est de tout mon
coeur.

                                                          »M. A.»

Au bas de ce billet, Marie-Thérèse écrivit ces deux lignes:

«Je suis chargée pour mon frère et moi de vous embrasser de tout notre
coeur.

                                                          «M. T.»

Voici le billet adressé par la Reine au comte d'Artois:

«Ayant trouvé enfin le moyen de confier à notre frère un des seuls
gages qui nous restent de l'être que nous chérissions et pleurons
tous, j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui
vînt de lui; gardez-le en signe de l'amitié la plus tendre, avec
laquelle je vous embrasse de tout mon coeur.

                                                         «M. A.»]

Madame Élisabeth écrivait ces lignes à Monsieur:

«Je jouis d'avance du plaisir que vous éprouverez en recevant ce gage
de l'amitié et de la confiance; être réunie avec vous et vous voir
heureux est tout ce que je désire: vous savez si je vous aime. Je vous
embrasse de tout mon coeur.

                                                          »E. M.»

Et au comte d'Artois:

«Quel bonheur pour moi, mon cher ami, mon frère, de pouvoir, après un
si long espace de temps, vous parler de tous mes sentiments! Que j'ai
souffert pour vous! Un temps viendra, j'espère, où je pourrai vous
embrasser, et vous dire que jamais vous ne trouverez une amie plus
vraie et plus tendre que moi; vous n'en doutez pas, j'espère.

                                                         »E. M.»

       *       *       *       *       *

Ce ne fut que dans les premiers jours de mai que M. de Jarjayes put
faire parvenir ces messages à leur destination, le cachet et le paquet
de cheveux au comte de Provence, et l'anneau et les cheveux de Louis
XVI au comte d'Artois[53].

[Note 53: M. de Jarjayes se rendit d'abord à Turin, où le roi de
Sardaigne le retint et l'employa auprès de sa personne. C'est ce
prince qui envoya lui-même à Monsieur, par un courrier extraordinaire,
les dépêches de M. de Jarjayes. Monsieur écrivit de sa main à M. de
Jarjayes une lettre datée de Hamm, le 14 mai 1793, dans laquelle il
lui exprime ainsi ses sentiments:

«Vous m'avez procuré le bien le plus précieux que j'aie au monde, la
seule véritable consolation que j'aie éprouvée depuis nos malheurs.

»Combien leur billet et l'autre gage de leur amitié, de leur
confiance, ont pénétré mon coeur des plus doux sentiments!...

»Je ne puis qu'approuver les raisons qui vous font rester en Piémont.
Continuez à servir notre jeune et malheureux Roi comme vous avez servi
le frère que je pleurerai toute ma vie.»]

Le gouvernement révolutionnaire rencontrait dans sa marche obstacle
sur obstacle. Le midi de la France semblait répondre aux cris de la
Vendée. Les puissances liguées contre la France, heureuses de voir les
torches de la guerre civile allumées dans nos provinces, se
partageaient tranquillement les lambeaux de la Pologne. Dumouriez, qui
venait de livrer à l'Allemagne le ministre de la guerre et les
commissaires de la Convention, mettait à l'abri des lignes
autrichiennes sa tête cotée à trois cent mille francs. L'annonce de
ces événements dictait à la Commune de nouvelles mesures de
précaution[54]; elle inspirait à la Convention de nouveaux décrets qui
faisaient doubler la garde du Temple[55], créaient un comité de salut
public et mettaient en arrestation toute la famille des Bourbons. Ces
mouvements, qui agitaient la France et l'Europe, ne troublaient pas le
morne intérieur de la tour du Temple; et le fils de Louis XVI, reconnu
Roi de France par l'étranger, proclamé sous le nom de Louis XVII sur
quelques points du territoire national, n'avait pour palais qu'une
prison, pour courtisans, pour ministres et pour gardes qu'une mère
assiégée par toutes les angoisses, mais armée d'un caractère aussi
grand que ses malheurs; qu'une soeur plus âgée que lui, assez âgée,
hélas! pour partager les douleurs de sa mère et pour comprendre
l'abaissement de sa famille; qu'une tante enfin qui, portant le ciel
dans son coeur, avait le don d'apaiser les plus vives douleurs par le
baume de sa parole, et de rasséréner les âmes par son regard.

[Note 54: Municipalité de Paris.

_Extrait du registre des délibérations du conseil général du 1er avril
1793, IIe de la République._

«Sur le réquisitoire du procureur de la Commune,

»Le conseil général arrête:

»1º Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrement ne pourra y
dessiner quoi que ce soit, et que si quelqu'un est saisi en
contravention au présent arrêté, il sera sur-le-champ mis en état
d'arrestation et amené au conseil général, faisant en cette partie les
fonctions de gouverneur;

»2º Enjoint aux commissaires du conseil de service au Temple de ne
tenir aucune conversation familière avec les personnes détenues, comme
aussi de ne se charger d'aucune commission pour elles;

»3º Défenses sont pareillement faites auxdits commissaires de rien
changer ou innover aux anciens règlements pour la police de
l'intérieur du Temple;

»4º Qu'aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la
tour;

»5º Qu'il y aura deux commissaires auprès des prisonniers;

»6º Que Tison ni sa femme ne pourront sortir de la tour ni communiquer
avec qui que ce soit du dehors;

»7º Qu'aucun commissaire au Temple ne pourra envoyer ou recevoir de
lettres sans qu'elles aient été préalablement lues au conseil du
Temple;

»8º Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plate-forme de la
Tour, ils seront toujours accompagnés de trois commissaires et du
commandant du poste, qui les surveilleront scrupuleusement;

»9º Que, conformément aux précédents arrêtés, les membres du conseil
qui seront nommés pour faire le service du Temple passeront à la
censure du conseil général, et sur la réclamation non motivée d'un
seul membre, ils ne pourront être admis;

»10º Enfin, que le département des travaux publics fera exécuter dans
le jour de demain les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars
dernier.

                           »_Signé_: PACHE, maire.
                                    »COULOMBEAU, secrétaire greffier.

  »Pour extrait conforme:
                                    »COULOMBEAU, secrétaire greffier.

»Copié au registre.

                                                          »YON.»]

[Note 55: _Décret de la Convention nationale du 4 avril 1793, l'an II
de la République française._

»La Convention nationale décrète que le conseil général de la Commune
de Paris fera doubler sur-le-champ la garde du Temple.

  »Vérifié par nous, inspecteur des bureaux des procès-verbaux,

                                                        »DELEBOV.

  »Collationné à l'original par nous, président et secrétaire de la
  Convention nationale,

                                               »DELMAS, président.
                                             »MELLINO, secrétaire.

»Paris, ce 5 avril 1793, an II de la République française.»]

Tison et sa femme remplissaient jusqu'au bout la mission odieuse dont
ils s'étaient chargés. Le petit Prince, comme s'il les eût pénétrés,
les avait pris en horreur. Malgré les recommandations de sa mère et de
sa tante, il lui était impossible de déguiser les sentiments qu'ils
lui inspiraient. Gourmandés un jour assez vertement par Vincent,
commissaire de service, les deux Cerbères imputèrent aux dénonciations
de Louis-Charles la réprimande qu'ils recevaient. Le soir, dès que
Vincent eut été remplacé, ils entrèrent chez la Reine, et se
répandirent en récriminations contre l'enfant, en lui jetant les
épithètes d'_espion_ et de _délateur_, qu'ils auraient pu si justement
s'appliquer à eux-mêmes. Marie-Antoinette leur répondit avec dignité:
«Sachez qu'aucun des nôtres n'est d'un caractère à frapper les gens
dans l'ombre ni moi à le tolérer.» Le ménage Tison se retira blessé au
vif, vomissant des imprécations contre la Reine et des malédictions
contre son enfant. Celui-ci protestait avec énergie, avec indignation.
«Ils sont en colère, lui dit avec douceur Madame Élisabeth;
pardonnez-leur.» Ces derniers mots furent entendus de Tison; il revint
sur ses pas comme un furieux: «Pardonnez-leur! cria-t-il; ah çà, où
sommes-nous? oubliez-vous que c'est le peuple seul qui a le droit de
pardonner?»

Tison continua avec un redoublement de zèle son rôle d'espionnage. Les
trames de Toulan, quoique cachées avec une extrême habileté, n'avaient
point été ourdies de façon que l'ombre de chaque fil fût demeurée
imperceptible à cet Argus du Temple. Mais suspect aux commissaires
modérés, il ne recevait jamais d'eux la moindre confidence, et le
soupçon était entré dans son esprit bien plus par instinct que par
observation. Il comprit que, pour arriver à tout savoir, il fallait
capter la confiance des municipaux. Il se fit souple avec les
inconnus, bienveillant avec les honnêtes, et demeura rude avec les
rébarbatifs, tout en allant jusqu'à exalter devant les _sensibles_ la
gentillesse du jeune Capet. Quand l'hypocrite crut avoir conquis la
sympathie de quelques mandataires de la Commune, bien qu'il n'eût
encore que de vagues soupçons, il écrivit, de concert avec sa femme,
le 19 avril, au conseil du Temple, que _la veuve et la soeur du
dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux; qu'elles
étaient instruites par eux de tous les événements; quelles en
recevaient les papiers publics, et que, par leur moyen, elles
entretenaient des correspondances_[56]. En témoignage de ce dernier
fait, la femme Tison apporta au conseil un flambeau trouvé par elle
dans la chambre de Madame Élisabeth, et fit remarquer aux commissaires
une goutte de cire à cacheter qui était tombée sur une bobèche. Turgy,
en effet, raconte[57] que, le matin même, cette princesse lui avait
remis un billet cacheté en le priant de le faire parvenir à son
confesseur, l'abbé Edgeworth.

[Note 56: Voici ce qui se passa au conseil général de la Commune à
l'occasion de cette dénonciation:

Un des commissaires du Temple fait lecture d'un procès-verbal dressé
au Temple en présence du maire, du procureur de la Commune et des
commissaires de service.

Ce procès-verbal contient deux déclarations faites l'une par Tison,
faisant le service du Temple, et l'autre par Anne-Victoire Baudet,
épouse de Tison, aussi employée au service du Temple.

Il résulte de ces déclarations que quelques membres du conseil,
savoir: Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle, Vincent, entrepreneur de
bâtiments, et le médecin du Temple, sont suspectés d'avoir eu des
conférences secrètes avec les prisonniers du Temple; de leur avoir
fourni de la cire et des pains à cacheter, des crayons, du papier, et
enfin d'avoir favorisé des correspondances secrètes.

Toulan et Vincent requièrent qu'à l'instant il soit nommé des
commissaires pour apposer les scellés chez eux.

En conséquence, le conseil général nomme Cailleux et Jérôme pour se
transporter à l'instant chez le citoyen Toulan, à l'effet d'apposer
les scellés sur ses papiers.

Nomme pareillement Favanne et Souard pour se transporter à l'instant
chez le citoyen Vincent, à l'effet d'apposer les scellés sur ses
papiers, en exceptant ceux qui ont rapport à la commission des blessés
du 10 août, dont il est chargé.

A la charge par ces quatre commissaires de requérir le juge de paix de
la section sur laquelle ils se trouveront, pour les assister dans
leurs opérations.

Quant aux citoyens suspects et absents, savoir: Lepitre, Moelle,
Brunot et le médecin, le conseil général arrête que les
administrateurs de police feront à l'instant apposer les scellés sur
leurs papiers.

Et sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général
nomme Follope, Minier, Louvet et Benoît, à l'effet de se transporter
sur-le-champ au Temple, pour, dans les appartements des prisonniers,
faire toutes visites et recherches qu'ils jugeront convenables, comme
aussi de fouiller lesdits prisonniers.

Arrête en outre que ces mêmes commissaires lèveront les scellés
apposés sur l'appartement du défunt Louis Capet, pour y faire
également toutes recherches nécessaires.

Hébert, substitut du procureur syndic, a été nommé avec les autres
commissaires pour aller faire des recherches chez les prisonniers du
Temple.»

(Séance du 20 avril 1793.)]

[Note 57: _Fragments historiques sur la captivité de la famille
royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires
historiques sur Louis XVII_, troisième édition.]

Hébert se rendit le lendemain à la tour, non pas dans le courant de la
journée, où la famille royale vivait sur un qui-vive continuel, mais
à dix heures et demie du soir, quand devait être commencée pour elle
l'heure de la quiétude intérieure. Espérait-il, en arrivant à
l'improviste, les prendre en flagrant délit de correspondance
clandestine? La citoyenne Tison fut requise pour fouiller les femmes.
Elle trouva sur Marie-Antoinette un portefeuille de maroquin rouge sur
lequel quelques adresses étaient écrites au crayon, et chez Madame
Élisabeth, le bâton de cire à cacheter mentionné plus haut, et qui
était enfermé dans un papier avec de la poudre de buis. Encouragés par
ces découvertes, les inquisiteurs se remirent à l'oeuvre. Ils
arrachèrent de son lit l'enfant qui dormait profondément: sa mère le
prit tout transi de froid dans ses bras. Ils fouillèrent dans les
matelas, dans les paillasses, dans les vêtements, et ne trouvèrent
rien. Nous nous trompons: en fouillant dans les effets de
Marie-Thérèse, ils firent une découverte. «Ils me prirent, dit Madame
Royale dans le récit qu'elle a laissé de la captivité du Temple, ils
me prirent un Sacré-Coeur et une prière pour la France.» La visite ne
se termina qu'à deux heures du matin[58].

[Note 58:

     _Extrait du procès-verbal dressé par les commissaires nommés à
     l'effet de faire une perquisition exacte chez les prisonniers
     détenus à la tour du Temple._

«Aujourd'hui 20 avril 1793, à dix heures trois quarts du soir, en
exécution de l'arrêté du conseil général, nous, soussignés, nous
sommes transportés à la tour du Temple, où, à l'heure susdite, sommes
montés à l'appartement tant de Marie-Antoinette, veuve Capet, que de
ses enfants, pour commencer la visite des meubles et la perquisition
sur les personnes comme il suit:

»D'abord, entrés dans la chambre de ladite veuve Capet, avons fouillé
dans les meubles, où nous n'avons trouvé rien de suspect. Sur une
table de nuit seulement, avons trouvé un petit livre intitulé:
_Journée du chrétien_, où étoit une image coloriée en rouge,
représentant d'un côté un coeur embrasé, traversé d'une épée et
entouré d'étoiles, avec cette légende: «_Cor Mariæ, ora pro nobis_; de
l'autre côté, une couronne d'épines et une croix au-dessus du coeur
avec cette légende: _Cor Jesu, miserere nobis_. Avons trouvé de plus
une feuille imprimée, de quatre pages, intitulée: _Consécration de la
France au sacré Coeur de Jésus_; elle commence par ces mots: «O
Jésus-Christ!» On y remarque les passages suivants: «Tous les coeurs
de ce royaume, depuis le coeur de notre auguste Monarque jusqu'à celui
du plus pauvre de ses sujets, nous les réunissons par les désirs de la
charité pour vous les offrir tous ensemble... Oui, Coeur de Jésus,
nous vous offrons notre patrie tout entière et les coeurs de tous vos
enfants... O Vierge sainte! ils sont maintenant entre vos mains; nous
vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre
protectrice et à notre mère; aujourd'hui, nous vous en supplions,
offrez-les au coeur de Jésus... Ah! présentés par vous, il les
recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera, il
sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion.
Ainsi soit-il, ainsi soit-il!»

»Dans les poches de Marie-Antoinette étoit un portefeuille en maroquin
rouge, où nous n'avons reconnu digne de description qu'un des
feuillets en peau anglaise, sur lequel étoit écrit au crayon ce qui
suit: «Brugnier, quai de l'Horloge, nº 65 (et autres noms et demeures
de différentes personnes dont les prisonniers pouvoient avoir
besoin).» Plus, dans les mêmes poches, un nécessaire roulé, et dans
lequel étoit un porte-crayon d'acier non garni de crayon...

»Avons fait ensuite perquisition dans la chambre qu'occupe
Élisabeth-Marie, soeur de feu Louis Capet, où nous n'avons rien trouvé
de suspect; seulement avons découvert dans une cassette un bâton de
cire rouge à cacheter qui avoit déjà servi, avec de la poudre de buis
dans le même papier... Et environ deux heures après minuit, avons clos
le présent procès-verbal en présence desdites dames, qui ont signé
avec nous.

  »_Ainsi signé_: MARIE-ANTOINETTE, ÉLISABETH-MARIE;
                  BENOÎT, etc., etc.»]

Trois jours après, les commissaires de la Commune envoyés au Temple
pour lever les scellés apposés sur l'appartement de Louis XVI firent
de nouvelles perquisitions dans celui des prisonnières. Ces
perquisitions demeurèrent sans résultat; on trouva seulement un
chapeau d'homme enfermé dans une cassette placée sous le lit de Madame
Élisabeth. «D'où vient ce chapeau?--C'est un chapeau qui a appartenu à
mon frère, dit Madame Élisabeth.--Qui vous l'a donné?--Lui-même, quand
nous habitions ensemble la petite tour.--Pourquoi est-il là, et à quoi
peut vous servir le chapeau de votre frère?--Je le garde pour
conserver quelque chose de lui.--Nous, nous allons le conserver dans
la salle du conseil, comme un témoignage de vos relations avec le
dehors du Temple; car Capet n'avait qu'un chapeau, et il l'a laissé
sur les marches de la guillotine.--Je vous assure, messieurs, que ce
chapeau me vient de mon frère; c'est la seule chose que je possède de
tout ce qui lui a appartenu.--Je vous fais observer qu'il n'est guère
d'usage de conserver un chapeau comme un gage de tendresse.--Il m'est
très-précieux, et je vous prie instamment d'obtenir qu'il me soit
rendu.»

Cependant les commissaires dénoncés par Tison avaient été suspendus de
leurs fonctions. Le conseil de la Commune eut plus que jamais l'oeil
et la main sur le Temple. Toute consolation s'éteignit autour des
prisonnières. Pour surcroît de tourment, le petit Prince tomba malade
dans les premiers jours du mois de mai. Marie-Antoinette demanda qu'on
laissât entrer à la tour M. Brunyer, médecin ordinaire de ses enfants.
Le conseil du Temple en référa au conseil général de la Commune.
Celui-ci, «dans sa séance du 10 mai, arrêta que le médecin ordinaire
des prisons irait soigner le petit Capet, attendu que ce serait
blesser l'égalité que de lui en envoyer un autre.» Du reste, M.
Thierry, médecin des prisons, était environné de l'estime publique. Il
se rendit avec empressement au Temple, et ayant examiné le Dauphin,
rassura tout d'abord la Reine et Madame Élisabeth sur sa situation. A
leur prière, il alla conférer avec M. Brunyer, en qui elles avaient
toute confiance, et pendant plusieurs semaines, revint chaque jour à
la tour. Cette indisposition, quoique n'offrant pas un danger sérieux,
ne laissa pas que de tenir en haleine jour et nuit les sollicitudes de
ces deux coeurs maternels attachés au chevet du jeune malade pendant
tout le temps que dura le traitement.

La grande lutte des Girondins et des Montagnards, les événements de la
Vendée, les hécatombes de la guillotine qui allaient se multipliant,
les cent événements qui remuaient profondément la ville, n'avaient pu
arracher la Reine et Madame Élisabeth à leurs préoccupations,
lorsque, le 31 mai, elles entendirent un tel bruit au dehors qu'elles
se figurèrent que le quartier brûlait. La générale, le tocsin et le
canon d'alarme ébranlaient la ville: au Luxembourg, à Saint-Lazare, à
l'Abbaye, dans toutes les prisons d'État, les détenus poussaient des
cris pitoyables, s'imaginant entendre à leur porte les massacreurs de
septembre. Madame Élisabeth interroge les municipaux. «Bah! lui
répondit l'un d'eux, c'est la commission des douze qui cause tout ce
tapage.» En effet, la cité révolutionnaire était sens dessus dessous:
une commission de douze députés, chargée de rechercher les complots
ourdis contre la liberté, était publiquement accusée d'exercer contre
les meilleurs patriotes la plus inique inquisition. C'était là le
thème exploité avec ardeur par les séides de Robespierre, qui espérait
qu'une insurrection le pousserait à la dictature. Le décret qui créait
cette commission, rendu le 18 mai, cassé par un décret du 27, rétabli
par un décret du 28, tant étaient rapides le flux et le reflux des
volontés et des événements dans ces temps de crise, avait fait sortir
de dessous terre toute la population anarchique de Paris. Les
barrières furent fermées; un décret d'accusation fut lancé «contre
tous les députés infidèles au mandat qu'ils avaient reçu de leurs
commettants, afin de s'emparer des traîtres et de découvrir les
complots formés pour la perte de la République.» Cette journée, qui
assurait la prééminence aux Montagnards, fut fertile en dénonciations
contre les hommes soupçonnés d'être les agents actifs de la famille
royale ou ses partisans secrets. L'épouvante qu'elle inspirait au
dehors, la Convention la ressentit au dedans. Elle livra ses chefs
pour se faire pardonner par la Montagne de les avoir soutenus. La
chute des Girondins produisit une impression de terreur dans toute la
France. Ils étaient, relativement à leurs antagonistes, la dernière
expression des idées modérées. On comprit que leur chute faisait
arriver les hommes et les théories extrêmes, et on les regretta de
toute la crainte qu'inspiraient leurs héritiers.

Parmi les membres de la Commune que les dénonciations n'avaient point
épargnés se trouvait Michonis, qui avait eu l'adresse de traverser
sans se compromettre les circonstances les plus difficiles, et
d'écarter par d'habiles apologies des soupçons qui devenaient un arrêt
de mort. De service au Temple, il instruisit les princesses des
événements qui venaient de se passer, et essaya de les rassurer sur
les intentions des Montagnards. «Monsieur Michonis, lui dit Madame
Élisabeth, les hommes de la révolution qui ont rompu avec l'idée de
Dieu ne s'appartiennent pas, et ils ignorent eux-mêmes où Dieu les
mène.» Et comme ce commissaire disait à Marie-Antoinette qu'elle
serait probablement réclamée par l'Empereur: «Que m'importe! répondit
la Reine avec une douleur calme et froide; à Vienne, je serais ce que
je suis ici, ce que j'étais aux Tuileries; mon unique désir est de me
réunir à mon mari lorsque le Ciel jugera que je ne suis plus
nécessaire à mes enfants.»

Les graves paroles des deux prisonnières avaient fait une profonde
impression sur l'esprit de Michonis. Il crut comprendre qu'il n'y
avait plus de salut pour elles que dans la fuite. Il entra dans un
complot tendant à enlever de leur prison la veuve, la soeur et les
enfants de Louis XVI. Le baron de Batz était le chef de cette
hasardeuse entreprise, dont nous emprunterons le récit à notre
Histoire de Louis XVII.

«Les recherches dont M. de Batz était l'objet depuis la tentative du
21 janvier n'avaient point éloigné de Paris cet intrépide serviteur
d'une cause que le malheur rendait si belle, et qui exerçait en outre
sur les âmes magnanimes la séduction irrésistible du péril. La lutte
opiniâtre de cet homme contre le pouvoir redoutable qui opprimait la
nation est une des merveilles de ce temps. Partout présent et toujours
invisible, aussi habile à dresser ses embûches qu'à esquiver celles de
l'ennemi, il avait à sa dévotion les agents les plus prudents, et à
ses gages les espions les plus actifs. Sa parole était plus insinuante
encore que sa bourse n'était persuasive; et, avec une admirable
adresse, il avait gagné plusieurs membres de la Commune et de la
Convention, qui, si les circonstances ne leur permirent point de lui
apporter une coopération efficace, lui restèrent du moins fidèles par
un inviolable silence. Conspirateur acharné, ses entreprises manquées,
il les recommençait avec une nouvelle ardeur, et il restait
intrépidement dans cette ville où sa tête était mise à prix. Son nom
entraînait toujours de graves mesures, des perquisitions sévères.
L'insaisissable conjuré avait des asiles impénétrables dans Paris et
dans les environs; mais son gîte le plus habituel et peut-être le plus
sûr était chez Cortey, épicier, rue de la Loi[59], recommandé par sa
réputation de _civisme_ aux suffrages de ses concitoyens, qui
l'avaient nommé capitaine-commandant de la garde nationale de la
section Lepelletier. Cortey était lié aussi avec Chrétien, qui était
juré du tribunal révolutionnaire, et dont l'influence était
toute-puissante dans les comités de cette section. Ce fut grâce à lui
que Cortey fut compris au nombre des chefs de poste auxquels était
confiée la garde du Temple, lorsqu'un détachement de leur bataillon y
faisait partie de la force armée. A couvert sous la bonne renommée
révolutionnaire de son hôte, et caché dans le fond de sa maison, le
baron de Batz lui confia ses projets, ainsi qu'à Michonis, et prit de
concert avec eux toutes les mesures relatives à l'exécution. Après
cette ouverture, la première fois que Cortey fut de garde au Temple,
Batz lui demanda de le comprendre, sous un nom supposé, dans la liste
des hommes que sa compagnie fournissait à ce poste, afin qu'en
s'introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire, au préalable, une
idée exacte des localités. L'officier se prêta à son désir: il
l'inscrivit, sous le nom de Forget, au contrôle des hommes de service,
et le fit ainsi pénétrer dans le Temple, où il monta la garde. Il
fallait aussi, pour l'exécution du plan arrêté, attendre que le tour
de garde de Cortey coïncidât avec le tour de service de Michonis. Le
concours des deux autorités était indispensable, et plusieurs jours
s'écoulèrent avant que le capitaine et le commissaire civil fussent
simultanément en fonction. Batz profita de ce temps pour s'assurer,
conjointement avec son hôte, d'une trentaine d'hommes de la section
dont ils avaient l'un et l'autre entrevu les sentiments, apprécié le
caractère ou éprouvé la discrétion. La bonhomie de Cortey séduisit les
uns, la parole flatteuse de Batz entraîna les autres. Michonis, avec
sa prudence habituelle, ne parut point de sa personne dans ce
périlleux embauchage: il se réservait, du reste, un rôle aussi
courageux en se chargeant de tout diriger dans l'intérieur de la tour.

[Note 59: Rue Richelieu, au coin de la rue des Filles-Saint-Thomas.]

»Le jour attendu arrive: l'officier et le municipal sont ensemble de
service. Cortey entre au Temple avec son détachement, dans lequel
figure de Batz, sous son nom de guerre. Le chef du poste arrange le
mouvement du service de la manière la plus favorable au succès de
l'entreprise: vingt-huit hommes sur lesquels il peut compter seront,
depuis minuit jusqu'à deux heures, de faction ou de patrouille; le
commissaire civil, de son côté, prend ses mesures pour être lui-même
de garde à la même heure dans l'appartement de la famille royale. Les
hommes de faction dans l'escalier de la tour auront endossé par-dessus
leur habit d'amples redingotes d'uniforme; Michonis leur prendra ce
vêtement surabondant et en revêtira les Princesses, qui, sous ce
déguisement et l'arme au bras, seront incorporées dans une patrouille
au milieu de laquelle on enveloppera l'enfant-Roi. Les sentinelles de
garde dans les cours, initiées au secret, se tairont si la nuit est
peu noire ou les réverbères peu discrets. Cortey commandera en
personne la nombreuse patrouille et lui fera ouvrir la grande porte du
Temple, prérogative qui n'appartient pendant la nuit qu'au commandant
du poste. Une fois dehors, le salut du Prince et de sa famille est
assuré: des voitures sont disposées pour une fuite rapide, rue
Charlot, où la patrouille en passant doit laisser les prisonniers
ainsi que Batz, Michonis, Cortey, et quelques autres qui comme eux ont
brûlé leurs vaisseaux.

»La journée, qui s'était passée sans aucun symptôme d'orage, semblait
présager une nuit heureuse. Il était onze heures et demie. Michonis
déjà depuis quelque temps était de service dans l'appartement des
prisonniers, et ses collègues se reposaient ou jouaient dans la salle
du Conseil, à l'exception de Simon, qui depuis environ une heure était
sorti de la tour. Tous les hommes qui allaient prendre leur tour de
garde à minuit étaient au poste. Tout à coup Simon arrive, il entre
bruyamment au corps de garde, il ordonne d'un ton brusque de faire
l'appel de tous les hommes présents: «Heureusement que je te vois ici,
dit-il à Cortey, sans ta présence je ne serois pas tranquille.» M. de
Batz voit que tout est découvert; la pensée lui vient de brûler la
cervelle à Simon et de tenter immédiatement l'évasion par la force.
Maîtrisant son premier mouvement, il a vite compris que l'explosion
d'une arme à feu, en causant une alerte générale, fera échouer son
entreprise et aggravera forcément le sort de la famille royale; il a
compris que, n'étant pas encore maître des postes de la tour et de
l'escalier, les hommes mêmes qui l'environnent et sur lesquels il
pouvait compter pour une complicité passive, lui feront peut-être
défaut s'il s'agit d'une coopération active et énergique, et, après
tout, d'une mort presque certaine. Batz est demeuré impassible;
l'appel terminé, Simon est monté à la tour; il exhibe un ordre du
conseil général qui enjoint à Michonis de lui remettre ses fonctions
et de se rendre sur-le-champ à la Commune. Michonis écoute sans
surprise, obéit sans hésitation; il rencontre Cortey dans la première
cour: «Que signifie tout cela? lui dit-il.--Sois tranquille, lui
répond tout bas le capitaine, Forget est parti.»

»En effet, le chef du poste n'avait pas perdu une minute. Aussitôt que
Simon lui eut tourné le dos pour monter à la tour, il avait, sous le
prétexte d'un bruit entendu dans la rue voisine, lancé au dehors une
patrouille de huit hommes qui n'étaient revenus que sept. Le
sang-froid de Batz, la présence d'esprit de Cortey avaient sauvé la
vie à tous.

»Simon n'était pas resté inactif; il avait fait une perquisition dans
l'appartement des Princesses, dans les tours et dans toutes les
dépendances de l'enclos; il avait interrogé tous les préposés: ses
recherches étaient restées sans résultat. Rien de suspect ne lui était
apparu dans l'enceinte du Temple; tout y était calme comme de coutume.
Honteux de l'alarme inutile qu'il a causée, Simon fait après coup
doubler tous les postes; il cherche ainsi, par les précautions qu'il
prend, à accréditer l'idée d'un danger auquel il ne croit plus.

»Or, voici ce qui s'était passé d'après le dire de Simon. Un gendarme
d'ordonnance au Temple avait trouvé le soir, vers neuf heures, gisant
sur le pavé devant la grande porte, un papier sans adresse, portant
sous son pli cacheté ces mots: «Michonis vous trahira cette nuit:
veillez!» Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui
à Simon, le seul des six[60] commissaires du jour qu'il connût
particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au
conseil général, qui lui avait intimé l'ordre de relever son collègue
de ses fonctions et de l'inviter à se rendre sans retard à la barre de
la Commune.

[Note 60: Il est bon de faire remarquer ici que le nombre des
municipaux envoyés au Temple varia plusieurs fois. D'abord on en
envoya quatre, puis huit à l'époque du procès de Louis XVI; six après
le 21 janvier; plus tard huit encore, ensuite quatre, puis trois. Le
nombre variait suivant la gravité des circonstances.

Il devint quelquefois si difficile de trouver des commissaires pour
aller au Temple qu'il fallait recourir à des mesures de rigueur pour
triompher de la résistance des récalcitrants. L'amende et la
dénonciation du citoyen peu zélé à sa section ne suffirent pas
longtemps. Le conseil général se vit contraint de prendre la décision
suivante, à la date du 12 septembre 1793:

«Le conseil général arrête que lorsqu'un de ses membres auquel il aura
été écrit pour aller au Temple refusera ce service, deux gendarmes
seront chargés de l'aller chercher pour le conduire au Temple;

»Arrête en outre que le présent sera mis sur la lettre d'invitation.»

Cette mesure ne tarda pas à trouver son application: «Mercredi, 18
septembre 1793, le conseil arrête à l'égard de Forestier la stricte
exécution de son arrêté, qui porte que lorsqu'un membre refusera de se
rendre au Temple, d'après l'invitation qui lui en aura été faite par
écrit, il y sera conduit par deux gendarmes;

»Arrête en conséquence que deux gendarmes iront chercher Forestier.»

Conformément à la même décision, deux gendarmes allèrent chercher

  Le municipal Soulès, le 26 septembre 1793;
  Le municipal Mourette, le 3 novembre;
  Le municipal Gibert, le 21 novembre;
  Le municipal Follope, le 13 décembre;
  Le municipal Laurent, le 21 janvier 1794, etc.]

»Docile à cet appel, Michonis eut à subir le plus minutieux
interrogatoire. Il répondit à tout avec adresse, réfuta avec une
bonhomie pleine d'autorité cet écrit anonyme forgé par quelque
adversaire politique pour le compromettre, et représenta d'ailleurs
Simon, ce qui était vrai, comme son ennemi personnel. La physionomie
ouverte et l'apparente candeur du prévenu lui avaient déjà gagné
l'absolution, lorsque le lendemain matin son antagoniste nocturne
ayant rendu compte du résultat si stérile de sa mission, le conseil
général demeura convaincu que si avec son humeur inquiète Simon était
capable de rêver un complot, Michonis avec son franc caractère était
incapable d'en former un.»

A quoi tiennent les destinées humaines! Sans ce mot anonyme jeté dans
un ruisseau et fortuitement trouvé par un gendarme, il est probable
que la famille royale échappait à ses geôliers, et que la révolution
française n'eût point été flétrie par le meurtre juridique de deux
femmes, et par le meurtre plus lent et plus exécrable encore d'un
enfant de dix ans.

Méconnu par la Commune, Simon chercha ailleurs un appréciateur de son
zèle. Il instruisit Robespierre de l'avis qu'il avait reçu et des
machinations qui ne cessaient de se produire au Temple. Les
dénonciations de Simon trouvaient toute créance de ce côté. Le
dominateur n'ignorait pas que la conspiration était partout, que le
nom du fils de Louis XVI était l'objet permanent des espérances
royalistes aussi bien que le prétexte des récriminations
révolutionnaires. C'était toujours pour un enfant et contre un enfant
que se tramaient tous les complots plus ou moins obscurs de cette
époque; hier c'était un projet d'évasion médité dans l'ombre,
aujourd'hui une conspiration armée à la tête de laquelle se trouvait
le général Dillon. Les commérages de la rue s'emparaient de ces bruits
plus ou moins fondés. Sans chercher à connaître la vérité, le comité
de salut public arrêta, le 1er juillet 1793:

«Que le maire de Paris demeurerait chargé de prendre toutes les
mesures convenables pour l'arrestation dudit Arthur Dillon et de ses
complices présumés;

Qu'il serait de suite procédé à l'apposition des scellés sur leurs
papiers;

Que le jeune Louis, fils de Capet, serait séparé de sa mère et placé
dans un appartement à part, le mieux défendu de tout le local du
Temple[61].»

[Note 61: Cet arrêté est signé Cambon fils aîné,--L. B.
Guyton,--Jeanbon Saint-André, G. Couthon,--B. Barère,--Danton.
(Archives de l'Empire, armoire de fer, carton 13.)]

Un autre arrêté du comité de salut public, daté également du 1er
juillet, portait que le fils de Capet, séparé de sa mère, serait remis
dans les mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la
Commune.

Ces deux mesures, sanctionnées par la Convention, furent mises à
exécution le 3 juillet.

Dix heures allaient sonner. Le Dauphin, couché depuis plus d'une
heure, dormait profondément. Son lit n'avait pas de rideaux; un châle
tendu par les soins de sa mère mettait seul ses paupières closes à
l'abri de la lumière. La veillée devait se prolonger plus tard que de
coutume: la Reine et Madame Élisabeth s'étaient imposé la tâche de
réparer les vêtements endommagés de la famille. Assise entre elles
deux, Marie-Thérèse était ce soir-là leur lectrice. Après quelques
pages du _Dictionnaire historique_[62], la jeune fille avait ouvert
une _Semaine sainte_, et commençait à y lire des prières tirées des
saintes Écritures. Ce livre, qui appartenait à Madame Élisabeth, avait
été introduit dans la tour au mois de mars, quelques jours avant
Pâques[63]. La Reine et sa soeur, tout en écoutant la lecture, avaient
l'oreille et les yeux tournés vers le lit qui renfermait l'être si
cher à leur coeur, et souvent, pour mieux entendre sa respiration,
elles laissaient tomber l'ouvrage de leurs mains. La veillée allait
ainsi, lorsque des bruits de pas retentirent. Les portes tournent sur
leurs gonds, et six commissaires entrent dans la chambre. Un d'eux,
prenant la parole: «Nous venons vous notifier l'ordre du comité de
salut public, portant que le fils de Capet sera séparé de sa mère et
de sa famille.» La Reine à ces mots se lève, et, pâle, tremblante de
frayeur, elle s'écrie: «M'enlever mon enfant! Non, non, cela n'est pas
possible.» Marie-Thérèse, debout près de sa mère, semblait repousser
avec elle un ordre si dur; Madame Élisabeth, le coeur serré, regardait
muette et immobile, et, les mains étendues sur le livre saint,
paraissait prendre Dieu à témoin de l'impossibilité d'une pareille
cruauté.

[Note 62: Demandé le 14 juin, cet ouvrage avait été mis le 23 à la
disposition des prisonnières.

  «Du vendredi, 14 juin 1793, l'an II de la République française.

»Sur la demande des commissaires de service au Temple, le conseil
arrête que Baron, garde de la Bibliothèque, fournira sur récépissé

»Les livres ci-après:

  »_Dictionnaire historique_, 4 vol. in-8º, rel.
  »Les n{os} I, II, III et IV des _Oeuvres de Voltaire_.

                                     »SILLANS, CAZENAVE, FOUCAUX.

»Nous, membres du conseil général de la Commune, de service au Temple,
donnons le récépissé de quatre volumes intitulés: _Dictionnaire
historique_, _Oeuvres de Voltaire_, qui ont été transportés à la Tour.

»Fait au conseil du Temple ce 23 juin 1793, l'an II de la République
française une et indivisible.

                          »MENNESSIER, membre du conseil général;
                          »DANGÉ.»]

[Note 63: _Fragments historiques sur la captivité de la famille
royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires
historiques sur Louis XVII_, troisième édition.]

Après un moment de silence, la Reine, surmontant le frisson qui
parcourait tout son être et rendait sa voix frémissante, reprit ainsi:
«La Commune, messieurs, ne peut songer à me séparer de mon fils; il
est si jeune, il est si faible, mes soins lui sont si nécessaires!--Le
comité a pris cet arrêté, répliqua le municipal; la Convention a
ratifié la mesure, et nous devons en assurer l'exécution immédiate.»
La malheureuse mère s'écria: «Je ne pourrai jamais me résigner à cette
séparation; au nom du Ciel, n'exigez pas de moi cette épreuve
cruelle.» Et Marie-Thérèse pleurait de sa douleur et de celle de sa
mère. Madame Élisabeth, s'élançant vers le lit du Dauphin, s'écria:
«Au nom de ce que vous aimez le plus au monde, au nom de vos femmes,
au nom de vos enfants, n'enlevez pas à cette mère le fils qu'elle
chérit.» Puis les sanglots étouffaient les plaintes et les
supplications. Rien ne put attendrir les membres de la Commune: «Ces
criailleries ne servent à rien, disaient-ils: on ne vous le tuera pas,
votre enfant, livrez-nous-le de bon gré, ou nous saurons nous en
rendre maîtres.» Mère, tante et soeur étaient devant le lit; elles en
défendaient les abords, mais elles furent vaincues par la force
brutale; violemment agité dans la lutte, le rideau factice se détache,
et tombant sur la tête de l'enfant, le réveille. Celui-ci voit ce qui
se passe, il se jette du lit dans les bras de sa mère, et s'écrie:
«Maman! maman! ne me quittez pas!» Et sa mère le presse sur son sein,
le rassure, le défend, se cramponne au pilier du lit. «Ne nous battons
pas contre des femmes, dit un des municipaux resté muet jusqu'à ce
moment; citoyens, faisons monter la garde.» Et déjà il s'était
approché du guichetier, demeuré debout près de la porte. «Ne faites
pas cela, s'écria Madame Élisabeth; ce que vous exigez par la force,
il faut bien que nous l'acceptions; mais, de grâce, donnez-nous le
temps de respirer. Cet enfant a besoin de sommeil; ailleurs il ne
pourrait dormir. Demain matin il vous sera remis. Laissez-le au moins
passer la nuit dans cette chambre, et obtenez qu'il y soit ramené tous
les soirs.» A ces mots, prononcés avec l'accent le plus émouvant, le
silence succéda. La Reine reprit la parole: «Promettez-moi, dit-elle,
qu'il restera dans l'enceinte de la tour, et que chaque jour il me
sera permis de le voir, ne fût-ce qu'aux heures du repas.--Nous
n'avons pas de comptes à te rendre, et il ne t'appartient pas
d'interroger les intentions de la patrie. Parbleu, parce qu'on
t'enlève ton enfant, te voilà bien malheureuse! Les nôtres vont bien
tous les jours se faire casser la tête par les balles des ennemis que
tu attires sur nos frontières.--Mon fils est trop jeune pour pouvoir
encore servir son pays, dit la Reine avec douceur; mais j'espère
qu'un jour, si Dieu le permet, il sera fier de lui consacrer sa vie.»

Prières, supplications, larmes, furent stériles, et elles devaient
l'être. Il fallut habiller l'enfant. Combien cette toilette fut
longue, et que de pleurs mouillèrent ces vêtements tournés et
retournés en tous sens, et passés de mains en mains, afin d'éloigner
de quelques secondes le moment de la séparation! Madame Élisabeth
mêlait ses soins à ceux de la Reine, et si le coeur de cette dernière
était brisé, le sien l'était bien cruellement aussi. Les municipaux
perdirent patience, et exigèrent la remise de l'enfant. Enfin,
Marie-Antoinette ayant ramassé au fond de son coeur le peu de force
qui lui restait, prit son fils devant elle, et s'asseyant sur une
chaise, elle rapprocha d'elle cet enfant si cher et posa les mains sur
ses petites épaules; puis calme, immobile, recueillie dans sa douleur,
sans verser une larme, sans pousser un soupir, elle lui dit d'une voix
solennelle: «Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de
vos devoirs quand nous ne serons plus près de vous pour vous les
rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère
qui vous aime, ni votre tante ni votre soeur, qui vous ont donné tant
de preuves de tendresse. Soyez sage, patient et honnête, et votre père
vous bénira du haut du Ciel.» Elle dit, baise son fils au front, et le
pousse vers sa tante, qui l'embrasse, ainsi que sa soeur. Le pauvre
enfant revient encore à sa mère, et s'attache à ses genoux de toutes
ses forces; mais la Reine le regardant d'un air doux et ferme: «Mon
fils, il faut obéir, il le faut.--Allons, tu n'as plus, j'espère, de
doctrine à lui faire, dit un commissaire; il faut avouer que tu as
fièrement abusé de notre patience.--Tu pouvois te dispenser de lui
faire la leçon», disait un autre; et entraînant violemment l'enfant,
il sortit avec lui. Le dernier qui quitta la chambre avait gardé le
silence pendant cette pénible scène. Son maintien était convenable.
Croyant sans doute rassurer la sollicitude maternelle, il dit à la
Reine d'un ton qui trahissait une certaine émotion: «Ne vous
tourmentez pas, la nation est généreuse, elle pourvoira à l'éducation
de votre fils[64].»

[Note 64: Nous donnons ici sans commentaire l'extrait des registres du
conseil du Temple relatif à l'enlèvement du Prince.

«Le 3 juillet 1793, neuf heures et demie du soir, nous, commissaires
de service, sommes entrés dans l'appartement de la veuve Capet, à
laquelle nous avons notifié l'arrêté du Comité de salut public de la
Convention nationale du 1er du présent, en l'invitant de s'y
conformer. Après différentes instances, la veuve Capet s'est enfin
déterminée à nous remettre son fils, qui a été conduit dans
l'appartement désigné par l'arrêté du conseil de cejourd'hui, et mis
entre les mains du citoyen Simon, qui s'en est chargé. Nous observons
au surplus que la séparation s'est faite avec toute la sensibilité que
l'on devait attendre dans cette circonstance, où les magistrats du
peuple ont eu tous les égards compatibles avec la sévérité de leurs
fonctions.

                         »_Signé_: EUDES, GAGNANT, ARNAUD, VÉRON,
                                   CELLIER et DEVÈZE.»]

A peine la porte fut-elle refermée que la pauvre mère ne fut plus
maîtresse de son chagrin: c'étaient des cris de douleur, des sanglots,
des grincements de dents. L'énergie de son caractère s'était usée dans
la lutte, et maintenant, tout entière au sentiment de son profond
malheur, elle se roulait sur la couche déserte de son enfant en
demandant à Dieu ce qu'elle avait pu faire pour être condamnée à une
telle torture. Madame Élisabeth reprit son rôle de consolatrice: se
plaçant sur une chaise près du lit où était la Reine, elle laissa
passer ces premières explosions du désespoir, et se borna à traduire
par un serrement de main et un regard bien tendre ce que ses propres
larmes l'empêchaient elle-même de dire. Mais dès que la Reine fut un
peu calmée: «Ma soeur, lui dit-elle, j'ai admiré tout à l'heure la
fermeté de votre âme, et j'ai remercié Dieu de ce témoignage de sa
grâce. Et certainement, vis-à-vis de Dieu, qui nous regarde et nous
éprouve, vous n'aurez pas moins de courage que vous n'en avez montré
vis-à-vis de ces hommes. Ne lui demandons pas pourquoi il nous châtie;
il le sait, lui, et cela suffit. Sans chercher à sonder ses desseins,
acceptons la croix qu'il nous envoie et n'hésitons pas à la porter. On
ne devient pas l'héritier de Jésus-Christ sans avoir été le compagnon
de ses souffrances. Remettons-nous volontairement entre ses mains et
supportons tout en pensant à lui.» Ces paroles pleines d'onction
avaient pénétré dans le coeur de Marie-Antoinette, qui n'y répondit
qu'en embrassant tendrement sa soeur. Les nerfs de la pauvre mère
s'étaient un peu détendus, et ses larmes coulèrent plus facilement.
Quelques instants après, elle se leva; elle embrassa sa fille et lui
dit de se coucher. Les larmes recommencèrent en se disant bonsoir.
Puis, comme Madame Élisabeth se mettait à serrer les petits vêtements
de l'enfant, demeurés sur la table, et qui réclamaient encore le
travail de leurs mains, les pleurs éclatèrent de nouveau, et les deux
pauvres mères se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

Les prisonnières ignorèrent ce que le cher enfant était devenu. Elles
supposaient qu'il n'avait pas quitté le Temple, mais elles ne savaient
ni dans quelles mains il avait été remis, ni comment il était traité.
Cette incertitude où elles étaient de son sort augmentait encore
l'amertume de leurs regrets. Quatre jours s'étaient écoulés, lorsque
la nouvelle se répandit dans Paris que la conspiration d'Arthur
Dillon, malgré l'arrestation de ce général, avait eu un plein succès,
et que Louis XVII, enlevé de la tour, avait été porté en triomphe à
Saint-Cloud. Pour faire tomber ce bruit qui agitait Paris et amenait
une foule de monde aux abords du Temple, une députation du comité de
sûreté générale, dont Drouet et Chabot faisaient partie, y fut
dépêchée, afin de constater officiellement la présence du petit Capet.
Après avoir ordonné de le faire descendre dans le jardin, afin qu'il
puisse être vu de toute la garde montante, les deux députés que nous
avons nommés ont un entretien à huis clos avec Simon et les municipaux
dans la chambre du conseil; puis ils se présentent dans l'appartement
des prisonnières, où, avec l'allure qui leur est propre, ils exercent
une véritable perquisition. «Nous sommes venus voir, dit Drouet, s'il
ne vous manque rien ou si vous n'avez rien de trop.--Il me manque mon
fils, dit la Reine; il est vraiment trop cruel de m'en séparer si
longtemps.--Votre fils ne manque pas de soins: on lui a donné un
précepteur patriote, et vous n'avez pas plus à vous plaindre de la
manière dont on le traite que de celle dont vous êtes ici traitée
vous-même.--Je ne me plains que d'une chose, monsieur, c'est de
l'absence d'un enfant qui ne m'avait jamais quittée. Depuis cinq jours
il m'a été arraché, il ne m'a pas été permis de le voir une seule
fois, et cependant il est encore malade[65]; il a besoin de mes soins.
Il m'est impossible de croire que la Convention ne comprenne pas la
légitimité de mes plaintes.»

[Note 65: Nous possédons les mémoires des médicaments fournis au Temple
pendant les mois de mai, juin et juillet, pour Marie-Antoinette, ses
enfants et sa soeur, par le citoyen Robert, apothicaire autorisé par la
Commune, et par ordonnance du citoyen docteur Thierry; et nous voyons
que pendant tout le mois de juillet il y eut des remèdes livrés chaque
jour pour le fils de Marie-Antoinette. (Pièces justificatives, nº V).]

Dans le compte qu'il rendit de cette visite à la Convention nationale,
Drouet s'exprima ainsi: «Nous sommes montés à l'appartement des
femmes, et nous avons trouvé Marie-Antoinette, sa fille et sa soeur,
jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les
nations étrangères qu'elles sont maltraitées, et, de leur aveu, fait
en présence des commissaires de la Commune, rien ne manque à leur
commodité.»--Et Drouet ne dit pas un mot des plaintes qu'avait élevées
Marie-Antoinette sur la cruelle séquestration de son fils. La Reine et
Madame Élisabeth ne cessaient d'interroger municipaux, gardiens,
geôliers; tous répondaient qu'elles ne devaient pas s'inquiéter de
l'enfant; qu'il était en bonnes mains, et qu'il ne manquait pas de
soins. Ces assurances ne pouvaient les satisfaire. Il fallait qu'elles
vissent leur enfant: elles le demandaient à tous avec des prières
déchirantes; mais que pouvaient répondre les représentants de la
Commune, sinon que le gouvernement avait jugé la mesure nécessaire et
que force était de s'y conformer? Les refus ou le silence que
rencontraient leurs supplications augmentaient chaque jour leur
anxiété. Toutefois elles étaient loin de soupçonner dans quelles mains
le Dauphin était tombé: elles ignoraient qu'on ne le leur avait enlevé
que pour anéantir en lui tout à la fois et la force physique, et la
vie intellectuelle, et la beauté morale. Leurs frayeurs à cet égard
allaient loin, mais elles n'approchaient pas de la vérité. Lasses
d'implorer la justice des municipaux, elles s'adressèrent à la pitié
de Tison. Tison ne fut point sourd à leurs plaintes. Gagné depuis
quelque temps par la résignation et la bonté des prisonnières, il
s'était beaucoup amendé: placé près d'elles comme un espion,
insensiblement il devenait pour elles un complice. Sa femme,
désavouant plus tôt que lui tout son passé, s'était un jour jetée aux
pieds de la Reine, en s'écriant devant les commissaires et sans faire
attention à leur présence: «Madame, je demande pardon à Votre Majesté,
je suis cause de votre mort et de celle de Madame Élisabeth.» Les
princesses s'empressèrent de la relever et tâchèrent de la calmer;
mais la fièvre nerveuse qui l'agitait se prolongea quelques jours. Ce
ne fut plus alors un pardon, ce furent des soins que les princesses
lui apportèrent. Madame Élisabeth particulièrement l'environna
d'attentions et de paroles consolantes. La malade disait un jour à
Meunier: «Je les plains de toute mon âme; c'est une famille généreuse
que les pauvres ne remplaceront pas. Si vous pouviez comme moi les
voir de près, vous diriez qu'il n'y a rien d'aussi grand sur la terre.
Qui les a vues comme vous aux Tuileries n'a rien vu; il faut les avoir
vues comme moi au Temple.» Les remords de cette pauvre femme avaient
troublé sa raison[66]. Elle fut en proie à d'affreuses convulsions; on
lui donna une garde[67]; transportée dans une chambre du palais, il
fallut plusieurs hommes pour la contenir[68]. Au bout de six jours,
elle fut conduite à l'Hôtel-Dieu[69]. Elle ne reparut plus au Temple.
On mit auprès d'elle, dit Marie-Thérèse[70], une femme de la police
pour recueillir tout ce que, dans son délire, elle pourrait laisser
échapper sur la famille royale.

[Note 66: «Les commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison
a la tête aliénée, ainsi qu'il est constaté par les certificats des
médecins Thierry et Soupé.

»Le conseil général, d'après les observations du maire, et le
procureur de la Commune entendu, arrête:

  »1º Que la citoyenne Tison sera traitée dans l'enclos du Temple et
      hors de la tour;

  »2º Qu'elle aura une garde particulière;

  »3º Le conseil renvoie à l'administration du Temple pour désigner le
      local.» (Conseil général de la Commune, séance du 29 juin 1793.)

«Le conseil du Temple fait part des mesures qu'il a prises
relativement à la maladie de la citoyenne Tison.

»Le conseil général en adopte les dispositions.» (Séance du 1er
juillet 1793.)]

[Note 67: Municipalité de Paris.

_Extrait du registre des délibérations du conseil du Temple._

«Et le même jour, nous nous sommes informés sur-le-champ d'une garde
pour l'installer provisoirement. L'on nous a enseigné la nommée
Jeanne-Charlotte Gourlet, demeurant ordinairement au Temple. Nous
l'avons acceptée, lui avons demandé de prêter le serment de
discrétion, et de ne communiquer avec personne, ce qu'elle a promis et
a fait à l'instant, et nous a déclaré ne savoir signer.

  »Pour copie conforme:
                 »MERCIER, DUPAUMIER, QUENET, MACÉ, commissaires.

     »Vu et approuvé par le conseil général de la Commune, ce 1er
     juillet 1793, l'an II de la République une et indivisible.

                                                »DORAT-CUBIÈRES.»

  (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]

[Note 68: Récit de Turgy.]

[Note 69: «On donne lecture d'une lettre des commissaires de service
au Temple, accompagnée d'un certificat de chirurgiens et médecins, qui
attestent que la citoyenne Tison, dont l'esprit est altéré, a besoin
d'être transférée dans une maison particulière destinée pour le
traitement de ce genre de maladie. Le conseil général arrête qu'elle
sera transférée à l'Hôtel-Dieu et soignée aux frais de la Commune.»
(Conseil général de la Commune, séance du 6 juillet 1793.)]

[Note 70: Récit de la captivité du Temple.]

La conversion du mari, nous l'avons dit, avait suivi celle de la
femme. Par une conduite toute nouvelle, Tison tâcha de racheter ses
méfaits. Il se tint à l'affût de tout ce qui pourrait intéresser la
Reine, et lui apportait presque chaque jour des nouvelles de son fils;
toutefois le sentiment de respectueuse pitié qui était entré dans son
âme lui enseignant une délicatesse que ses précédents n'auraient pas
fait soupçonner, il avait soin de lui cacher les horribles traitements
que l'enfant subissait, et dont Tison lui-même était indigné. Il parla
de Simon devant les princesses, mais sans le nommer, sans le
dépeindre, sans laisser entrevoir que ce mentor donné au Dauphin
n'était autre que le municipal qui avait toujours affecté devant le
Roi et devant elles le langage le plus injurieux. Mais il se plaisait
à leur raconter que l'enfant allait chaque jour prendre ses ébats au
jardin, et qu'habituellement il y jouait au ballon; que quelquefois on
le conduisait sur la plate-forme de la tour, où il jouissait d'un air
excellent, et qu'enfin il avait toutes les apparences de la santé.
Rassurées sur ce point, les royales confidentes essayaient de se faire
initier à des détails plus intimes de son éducation. Tison s'arrêta
prudemment: craignant de détruire dans le coeur de ces pauvres femmes
le peu de bien qu'y avaient fait les renseignements qu'il venait de
leur donner, il se borna à répondre qu'il lui était impossible de
savoir lui-même ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.

La nouvelle de la promenade sur la plate-forme fit naître un espoir
auquel les prisonnières se livrèrent avec bonheur. Un petit escalier
tournant pratiqué dans la garde-robe conduisait aux combles; au faîte
de ce petit escalier, un jour de souffrance était ouvert dans
l'épaisseur de la muraille; de là il était possible d'apercevoir, de
tourelle à tourelle, l'enfant au moment où il arrivait sur la
plate-forme. Rien ne ressemblait plus à une vision, à un éclair, que
cette apparition fugitive, et il fallait des yeux maternels pour
reconnaître ainsi l'enfant. Dans un billet écrit à Turgy, Madame
Élisabeth fait mention de cette circonstance: «Dites à _Fidèle_, ma
soeur a voulu que vous le sachiez, que nous voyons tous les jours le
petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe; mais que cela ne
vous empêche pas de nous en donner des nouvelles.»

Cette faible consolation leur laissa entrevoir la possibilité d'un
bonheur plus réel. La plate-forme se trouvait partagée en deux parties
par une clôture en bois, et formait ainsi deux promenades, dont l'une
était assignée au prisonnier du second étage et l'autre aux
prisonnières du troisième. Les planches de séparation étaient
disposées de telle manière qu'on ne pouvait se voir qu'à travers les
fentes, et de loin, mais de plus près cependant que par l'escalier de
la garde-robe, et surtout un peu plus longtemps. Dès lors, mère, tante
et soeur n'eurent qu'une pensée, se trouver sur la tour au moment de
la promenade du petit, comme elles l'appelaient dans leur doux
langage. Mais comment ménager cette coïncidence? «Nous montions sur la
tour bien souvent, dit Madame Royale dans son récit, parce que mon
frère y alloit de son côté, et que le seul plaisir de ma mère étoit de
le voir passer de loin par une petite fente.» Malheureusement il
arrivoit bien rarement que l'heure fixée par les commissaires pour la
promenade des prisonnières se rencontrât avec l'heure arrêtée par
Simon pour la promenade de l'enfant. La rencontre si vivement désirée
et si longtemps attendue dépendait donc d'un hasard heureux ou de la
pitié complaisante des municipaux. «C'est égal, comme le dit
Marie-Thérèse, on montoit toujours; on ne savoit pas si le petit
viendroit, mais il pouvoit venir. Que d'heures occupées à saisir son
passage! Que de fois, l'oreille collée sur la cloison de planches, les
pauvres recluses, attentives, muettes, ont senti leur coeur battre au
moindre mouvement qui se faisoit dans l'escalier! Hélas! ce faible
bruit, avidement recueilli par leur inquiète impatience, étoit presque
toujours trompeur: un commissaire qui montoit ou descendoit à la salle
du conseil, un préposé qui faisoit sa ronde, une sentinelle qu'on
relevoit dans l'escalier, avaient, sans le savoir, agité trois âmes
d'une ardente espérance et d'un immense regret. Puis, l'heure de la
récréation étant passée, il fallait redescendre sous les verrous.»

La tentative de la veille était reprise le lendemain: infructueuse
encore, elle était reprise les jours suivants. L'espérance, fût-elle
toujours trompée, ne meurt pas au coeur d'une mère.

La persévérance de la Reine obtint enfin son couronnement; mais le
couronnement d'épines, le seul qu'elle connût depuis plusieurs années.
Le mardi 30 juillet, il lui fut donné d'entrevoir encore son enfant,
mais cette ombre de bonheur si longtemps épiée, si pieusement demandée
au Ciel, le Ciel ne la lui accordait que pour son supplice. Oui, elle
vit son fils... Il ne portait plus le deuil de son père; il avait sur
la tête le bonnet rouge; il avait près de lui ce municipal jacobin qui
s'était signalé devant Louis XVI et devant elle-même par son insolence
et ses outrages. Par une fatalité singulière, Simon, au moment de
monter sur la plate-forme, avait appris l'entrée du duc d'York dans
Valenciennes, et sa colère s'épanchait sur son élève, dont il
harcelait la marche par des jurements et des blasphèmes. L'infortunée
Reine, sans jeter un seul cri, tombe dans les bras de sa soeur, témoin
comme elle de ce spectacle, et toutes deux entraînent Marie-Thérèse,
qui accourait aussi à la cloison, et dont elles épargnent la jeune âme
en se donnant par un regard le mutuel conseil de tout lui cacher. «Il
ne passera pas, disent-elles, il est inutile d'attendre plus
longtemps.» Et l'on se dirige de l'autre côté de la plate-forme. Au
bout de quelques minutes, les larmes gagnent la pauvre mère; elle se
détourne pour les cacher... et pour revenir épier son enfant. Madame
Élisabeth est demeurée près de sa nièce, afin de laisser la mère
maîtresse de ses regards. Peu de temps après, en effet, le jeune
Prince repassa, mais cette fois la tête baissée, et marchant à côté de
Simon qui ne jurait plus. Le silence du maître, l'attitude de
soumission de l'enfant, firent presque autant de mal à la Reine que
les brutalités de Simon. Immobile et muette, elle resta quelques
instants à la même place; Tison vint l'y trouver. Alors, relevant la
tête, qu'elle tenait penchée entre ses mains, elle s'écria: «Vous
m'avez trompée!--Non, Madame, je ne vous ai point trompée; tout ce que
je vous ai dit est vrai; seulement, par ménagement, je ne voulais pas
tout vous dire. Maintenant je vous dirai tout, puisque je n'ai plus
rien à vous cacher.» Madame Élisabeth s'approcha de la Reine avec
Marie-Thérèse, et par un regard elle l'interrogea sur ce qu'elle
venait de voir. Un mouvement de paupière, qui traduisait toute la
douleur enfermée dans son âme, fut la seule réponse de la Reine.

Ainsi fut nettement connu le déplorable état du Dauphin: Simon ne lui
parlait qu'en jurant, ne lui commandait qu'en le menaçant, et voulait
le contraindre à chanter des couplets obscènes ou des chansons
régicides. L'enfant résistait, et les coups n'avaient encore rien
obtenu de lui. Ces détails restèrent entièrement ignorés de Madame
Royale, et sa tante fit tous ses efforts pour qu'ils n'arrivassent
point dans toute leur horreur à la connaissance de la Reine. Elle dit
à Tison: «De grâce, cachons désormais ces atrocités à ma soeur:
dites-moi tout à moi, Tison, je saurai adoucir les scènes affligeantes
et choisir le moment de les lui transmettre. Faites cette
recommandation, s'il est possible, à tous ceux qui donnent des
nouvelles de mon neveu. J'espère, Tison, que vous trouverez chez eux
cette pitié que je réclame de vous pour cette pauvre mère.»

Les longs martyres de la veuve et de la soeur de Louis XVI eurent ici
leur phase la plus douloureuse. Leur enfant malade, elles ne pouvaient
le soigner! Malheureux, elles ne pouvaient le consoler! En danger,
elles ne pouvaient le secourir! Son âme innocente faiblissait
peut-être, et elles ne pouvaient la soutenir! Est-il un supplice
comparable à ce supplice?

Le soir, Madame Royale dit à sa tante: «Mon Dieu! comme ma mère a été
triste aujourd'hui!--Chère enfant, lui répondit Madame Élisabeth,
votre mère est triste, il est vrai, mais non pas de chagrins nouveaux.
Ceux que vous lui connaissez, et que toutes deux nous partageons,
l'ont accablée un peu plus aujourd'hui peut-être que ces jours passés.
Il est des moments où l'émotion des souvenirs domine l'âme la plus
forte. Priez, chère enfant, demandez à Dieu que ces souvenirs soient
moins poignants pour votre mère.»--La jeune fille fit sa prière, et
s'endormit profondément.

Sa mère et sa tante veillèrent longtemps. Allant et venant, elles
parcouraient cet humble réduit où, pendant de si longs jours, elle
l'avaient vu, malgré les privations, les verrous et les injures, si
vif, si léger, si affectueux et parfois si riant; travaillant,
chantant et priant; elles rappelaient les pensées, les paroles et les
actions de coeur du cher petit, et comment, lorsqu'il les voyait
tristes et souffrantes, il savait trouver, pour les distraire et les
égayer, quelques étincelles de sa gentille humeur d'autrefois.

Elles remontèrent à la plate-forme le lendemain et le surlendemain.
Elles y restèrent longtemps: rien ne parut. Oh! pourquoi cette
terrible révélation leur avait-elle été faite? Marie-Antoinette ne
revit pas son fils ces jours-là; elle ne devait plus le revoir, et
elle allait emporter du Temple une source nouvelle et intarissable de
larmes, d'inquiétudes et de tourments.

Le 1er août, la Convention nationale décréta:

«Marie-Antoinette est envoyée au tribunal extraordinaire; elle sera
transférée sur-le-champ à la Conciergerie.

»Tous les individus de la famille Capet seront déportés hors du
territoire de la République, à l'exception des deux enfants de Louis
Capet et des individus de la famille qui sont sous le glaive de la
loi.

»Élisabeth Capet ne pourra être déportée qu'après le jugement de
Marie-Antoinette.

»Les membres de la famille Capet qui sont hors le glaive de la loi
seront déportés après le jugement, s'ils sont absous.

»La dépense des deux enfants de Louis Capet sera réduite à ce qui est
nécessaire pour l'entretien et à la nourriture de deux individus.

»Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de
Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de
la République, seront détruits le 10 août prochain.»

Le 2 août, à deux heures du matin, on vint éveiller les trois
prisonnières pour lire à la Reine le décret qui ordonnait sa
translation à la Conciergerie. Marie-Thérèse nous a laissé le récit
des derniers instants passés avec sa mère: «Elle entendit, dit-elle,
la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans dire une seule
parole.» Mais Madame Élisabeth et Madame Royale se hâtèrent de
demander à suivre la Reine, ce qui leur fut refusé. Pendant tout le
temps que la Reine fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne
la quittèrent point: elle fut même obligée de s'habiller devant eux.
On lui demanda ses poches, qu'elle donna; ils les fouillèrent et
prirent tout ce qu'elles contenaient, quoiqu'il n'y eût rien
d'important. Ils en firent un paquet pour l'envoyer au tribunal
révolutionnaire, et dirent à la Reine que ce paquet serait ouvert
devant elle au tribunal. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un
flacon. Elle partit après avoir embrassé sa fille, en l'engageant à
conserver tout son courage, et en lui recommandant d'avoir bien soin
de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère. Puis elle se
jeta dans les bras de sa soeur et lui recommanda ses enfants. La jeune
Princesse était tellement saisie et son affliction était si profonde
de se voir séparée de sa mère, qu'elle n'eut pas la force de lui
répondre. Enfin Madame Élisabeth ayant adressé quelques mots à
l'oreille de la Reine, elle partit sans jeter davantage les yeux sur
sa fille, dans la crainte de perdre sa fermeté. Elle fut obligée de
s'arrêter au bas de la tour, parce que les municipaux voulurent faire
un procès-verbal pour la décharge de sa personne. En sortant, elle se
frappa la tête au guichet, faute de penser à se baisser; et comme on
lui demanda si elle ne s'était pas fait de mal: «Oh! non, dit-elle,
rien à présent ne peut plus me faire de mal.»--Elle monta en voiture
avec un municipal et deux gendarmes.



LIVRE DIXIÈME.

DEPUIS LE DÉPART DE LA REINE JUSQU'À CELUI DE MADAME
ÉLISABETH.--INTERROGATOIRE DE CETTE PRINCESSE.

2 AOÛT 1793--9 MAI 1794.

     «Le second malheur est passé, et le troisième viendra bientôt.»

                                _Apocalypse_, chap. XI, vers. 14.

     Correspondance secrète établie entre la Conciergerie et le
     Temple. -- M. Hue. -- Madame Richard. -- Eau de Ville-d'Avray
     adressée à la Conciergerie comme elle l'avait été au Temple. --
     Rosalie Lamorlière. -- Paquet de linges, hardes et vêtements
     arrivant du Temple à la Conciergerie. En ouvrant ce paquet et en
     remarquant le soin avec lequel il avait été composé,
     Marie-Antoinette s'attendrit et reconnaît les attentions de sa
     soeur Élisabeth. -- Aiguilles à tricoter demandées par la Reine,
     point accordées par les municipaux. -- Blasphèmes et jurements de
     Simon. -- Chansons révolutionnaires auxquelles se mêle la petite
     voix de Louis XVII. -- Madame Élisabeth conjure les commissaires
     de la Commune d'obtenir de Simon un peu plus de modération. -- Le
     municipal Barelle. -- La fille Tison. -- Hébert, accompagné de
     quatre membres du conseil de la Commune, se présente au Temple le
     21 septembre. -- Arrêtés acerbes. -- Nouvelle perquisition le 24.
     -- Privations noblement supportées. -- La garde-robe de Louis XVI
     brûlée sur la place de Grève. -- Procès de la Reine. -- Le maire
     et le procureur de la commune au Temple. -- Odieuse déposition
     arrachée au jeune Prince. -- Le lendemain, ces deux officiers de
     la Commune retournent au Temple avec David, membre de la
     Convention. -- Nouvel interrogatoire, où sont appelés l'enfant
     royal, sa soeur et sa tante. -- Hue arrêté; plus de nouvelles de
     la Reine. -- Madame Élisabeth aperçoit Louis XVII. -- Chaumette
     se plaint au conseil de la Commune des dépenses excessives que
     nécessite le maintien de trois individus dans la tour du Temple.
     -- Invention d'un nouveau document pour essayer de compromettre
     Madame Élisabeth. -- Dernier écrit de la Reine. -- Tison mis au
     secret. -- Mort de Marie-Antoinette. -- Fournées de victimes. --
     Terreur. -- Madame Élisabeth indignement calomniée. -- L'huissier
     Monet au Temple. -- Adieux d'Élisabeth et de Marie-Thérèse. -- La
     Conciergerie. -- Premier interrogatoire de Madame Élisabeth.


Peu de jours après le départ de la Reine, Madame Élisabeth et sa nièce
parvinrent à se procurer de ses nouvelles par l'entremise de M. Hue,
qui fut assez heureux pour établir quelque communication entre la
Conciergerie et la tour du Temple. Cet excellent homme n'avait pas
tardé à rencontrer un auxiliaire dans une femme préposée à la garde
même de Marie-Antoinette, madame Richard, désignée sous le nom de
_Sensible_ dans la correspondance de Madame Élisabeth. Cette femme
obtint des administrateurs de la police que les bouteilles d'eau de
Ville-d'Avray qui étaient chaque jour envoyées au Temple pendant la
captivité de la Reine dans cette demeure lui fussent adressées aussi
chaque jour à la Conciergerie. Bien que cette attention parût
contraire à l'esprit d'égalité dont le peuple avait salué
l'inauguration avec tant d'enthousiasme, cette faveur d'une eau
privilégiée ne fut point refusée à la _veuve Capet_, dont l'estomac ne
pouvait supporter une autre eau.

Ce ne fut pas tout. Madame Élisabeth n'ignorait pas le dénûment absolu
où sa soeur se trouvait à la Conciergerie. Il ne lui suffisait pas de
consoler l'orphelin, elle essaya d'être utile à la veuve. Une
déclaration de Rosalie Lamorlière, servante à la Conciergerie durant
la captivité de Marie-Antoinette, nous a fait savoir ce qui suit: «Le
2 août, pendant la nuit, quand la Reine arriva du Temple, je
remarquai, dit-elle, qu'on n'avoit amené avec elle aucune espèce de
hardes ni de vêtements. Le lendemain et tous les jours suivants, cette
malheureuse princesse demandait du linge, et madame Richard, craignant
de se compromettre, n'osoit ni lui en prêter ni lui en fournir. Enfin
le municipal Michonis, qui dans le coeur étoit honnête homme, se
transporta au Temple, et, le dixième jour, on apporta du donjon un
paquet que la Reine ouvrit promptement. C'étoient de belles chemises
de batiste, des mouchoirs de poche, des fichus, des bas de soie ou de
filoselle noirs, un déshabillé blanc pour le matin, quelques bonnets
de nuit et plusieurs bouts de rubans de largeur inégale. Madame
s'attendrit en parcourant ce linge, et se retournant vers madame
Richard et moi, elle dit: «A la manière soignée de tout ceci, je
reconnois les attentions et la main de ma pauvre soeur Élisabeth.»

Au nombre des objets réclamés par la Reine figuraient ses aiguilles à
tricoter et des bas qu'elle avait commencés pour son fils[71]. Ces
choses furent remises avec empressement par Madame Élisabeth; mais les
officiers municipaux prétendirent qu'il était à craindre que la veuve
Capet ne se servît des aiguilles pour attenter à sa vie, et que par
conséquent ils devaient s'abstenir de les joindre à l'envoi. La Reine
fut ainsi trompée dans son espérance de travail; mais elle avait des
nouvelles de sa fille et de sa soeur, et sa fille et sa soeur avaient
de ses nouvelles[72]: ce fut un jour de consolation pour les deux
captivités.

[Note 71: Municipalité de Paris.--Conseil du Temple.

                     «Du dimanche quatre août 1793, l'an II de la
                                    République une et indivisible.

»CITOYENS COLLÈGUES,

»Le conseil, faisant droit à votre demande de ce jour, vous envoie la
redingote et la jupe demandées, un jupon de dessous également en
basin, plus deux paires de bas de filoselle, une paire de chaussettes,
et le bas à tricoter renfermé dans une corbeille; le tout inclus dans
une serviette marquée M, coton rouge.

»Il vous plaira donner un reçu desdits effets à l'ordonnance qui vous
les remettra.

»Vos collègues, les commissaires composant le conseil du Temple.

                       »JONQUOY, FORESTIER, SÉGUY, DAUBANCOURT, FARO.»

Département de police.--Commune de Paris.

                         «Le 5 août 1793, l'an II de la République
                                      française une et indivisible.

»Nous, administrateurs au département de la police, après en avoir
conféré avec le citoyen Fouquier-Tinville, accusateur public du
tribunal révolutionnaire, invitons nos collègues les membres du
conseil général de la Commune formant le conseil du Temple, à faire
porter chaque jour deux bouteilles d'eau de Ville-d'Avray à la veuve
Capet, détenue à la maison de justice de la Conciergerie, et sur la
provision qui vient tous les jours de cette eau au Temple.

                                              »BAUDRAIS, MARINO.»

  (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]

[Note 72: Privée de ses aiguilles, la Reine tira les fils d'une
vieille tenture, et à l'aide de deux bouts de plume, elle tricota une
espèce de jarretière, que le sieur Bault, concierge de sa prison,
recueillit avec soin, et qu'il confia à M. Hue pour en faire hommage à
Madame Royale, qui le reçut avec un respect religieux. (_Dernières
années du règne de Louis XVI._)]

Tison, resté avec sa fille à la tour, communiquait à Madame Élisabeth
les renseignements qu'il pouvait se procurer sur l'état de son neveu.
Les détails que lui transmettait Tison sur la cruauté de Simon lui
semblaient toujours exagérés; cette belle âme avait de la peine à
croire que la férocité humaine pût aller si loin. Mais un jour elle
fut condamnée à perdre ce reste d'illusion: Simon élevait si haut la
voix que ses jurements et ses blasphèmes montaient jusqu'à elle, et ce
qu'il y avait de plus douloureux, c'est que ces jurements et ces
blasphèmes étaient parfois suivis des cris plaintifs d'un enfant.
Madame Élisabeth, qui avait tout caché à sa nièce, ne peut plus
révoquer en doute devant elle la conduite de Simon. La pauvre soeur a
entendu les lamentations du frère, et, chose plus triste encore, elle
a distingué le son de sa voix mêlée à celle du ménage Simon dans les
chansons révolutionnaires. «Nous l'entendions tous les jours, dit-elle
dans le récit de la captivité du Temple, chanter avec Simon _la
Carmagnole_ et autres horreurs pareilles... La Reine heureusement ne
les a pas entendues, elle étoit partie; c'est un supplice dont le Ciel
l'a préservée.» Le coeur de la jeune fille, partagé entre la pensée de
sa mère et celle de son frère, éprouvait d'inexprimables angoisses,
que sa tante essayait en vain de soulager: il y avait des heures où la
sainte mélancolie de la captivité s'emparait de l'une comme de l'autre
et attristait leur front. Plus d'une fois les deux prisonnières se
regardaient comme pour chercher des larmes dans leurs yeux. Les yeux
de Madame Élisabeth, habitués à regarder le ciel, n'avaient pas de
larmes. Cette femme forte soutenait sa jeune compagne non-seulement
par sa parole, mais par son attitude même. La spiritualité d'Élisabeth
était solide et pratique: la prière et la victoire sur soi-même
faisaient la base de sa doctrine. On ne dira jamais assez avec quel
dévouement, avec quelle sollicitude Madame Élisabeth lui prodiguait
les trésors de sa raison et de son coeur. Réclamant pour elle tous les
sacrifices, elle usait de précautions infinies, d'un art angélique
pour écarter des lèvres de ceux qui lui étaient chers le calice dont
elle se réservait toutes les amertumes. Sa raison persuasive savait
adoucir les maux pour les rendre plus supportables, et sa piété,
éclairée par la foi, savait féconder les douleurs et les rendre
méritoires en les offrant au Ciel. C'est à cette école sacrée, sévère
apprentissage d'une vie sévère, que la fille de Louis XVI puisa ces
leçons de foi et d'héroïsme qui ont élevé son âme au-dessus des plus
hautes infortunes.

Au tourment de savoir le Dauphin dans une telle situation se joignit
bientôt la douleur de ne pouvoir se procurer aucune nouvelle de la
Reine[73]. Toute relation avait cessé avec la Conciergerie. La plus
rigoureuse surveillance aussi bien que la terreur avaient enlevé à
Madame Élisabeth ces rares intermédiaires par lesquels elle était plus
d'une fois parvenue à adoucir la position de la Reine en lui faisant
passer des nouvelles rassurantes sur ses enfants. Elle-même, dès la
nuit où Marie-Antoinette avait été enlevée du Temple, avait cru, dans
la crainte de la compromettre, devoir anéantir des crayons et quelques
petites feuilles de papier qu'elle tenait cachés dans un coin sous le
papier qui tapissait sa chambre. Tout instrument matériel de
correspondance lui faisait donc défaut. Mais que ne peut le génie de
la captivité? La malheureuse Reine parvint à faire réclamer des effets
qu'elle avait laissés à la tour[74] et dont elle avait, disait-elle,
le plus pressant besoin. Par ce moyen, la prison du Temple et le
cachot de la Conciergerie échangèrent encore une fois quelques
paroles. Celles que Madame Élisabeth envoyait à sa belle-soeur
donnaient sur le pauvre petit Prince des renseignements qui n'étaient
pas exacts: il est des situations où la conscience la plus droite se
fait un devoir de taire la vérité.

[Note 73: On la traitait déjà en condamnée avant même qu'elle fût
jugée; voici le procès-verbal de la visite que lui firent les
administrateurs de police pour s'emparer, au nom de la nation, de ces
objets dont on ne se sépare ordinairement qu'avec la vie.

Département de police.--Commune de Paris.

«Du 10 septembre 1793, l'an IIe de la République française une et
indivisible.

»Nous, administrateurs au département de police, en vertu de
l'injonction du comité de sûreté générale de la Convention nationale,
datée d'hier, nous sommes transportés à la maison de justice de la
Conciergerie, où étant parvenus à la chambre occupée par la veuve
Capet, l'avons sommée, au nom de la loi, de nous remettre ses bagues
et joyaux, ce qu'elle a fait à l'instant, consistant en un anneau d'or
qui s'ouvre, dans lequel elle a déclaré qu'il y avait des cheveux, et
sur lequel il y a différents chiffres; une autre à pierre et à
talisman; une autre à pivot, émaillée, ayant une étoile d'un côté et
un T et un L de l'autre, laquelle elle a déclaré renfermer aussi des
cheveux; une autre en forme de petit collier et destinée pour le petit
doigt; une montre d'or à répétition et à quantième, inventée par
Bréguet, à Paris, nº 46, quai de l'Horloge, marquée R. A., ensuite A.
M., avec une autre aiguille dont nous n'avons connu l'usage, laquelle
est garnie d'une chaîne en acier et à une branche, avec un cachet en
or s'ouvrant, dont une partie représente un A et un M; un autre cachet
en acier portant pour empreinte deux flambeaux et pour légende l'amour
et la fidélité, et différents chiffres sur les côtés simulant un
almanach; un médaillon en or appendu à une petite chaîne, aussi d'or,
servant de collier, ledit médaillon renfermant des cheveux entrelacés;
un bouton à jour qui nous a paru être d'argent.

»Lecture à elle faite du présent, a dit icelui contenir vérité,
qu'elle y persiste et a signé avec nous et les deux citoyens gendarmes
de service auprès d'elle, et la citoyenne Harel, aussi de service; le
citoyen Leblanc, chef du bureau central; la Bussière, secrétaire du
département de police, et la citoyenne Richard, épouse du citoyen
Richard, concierge de ladite maison de la Conciergerie; et après
ladite lecture, nous nous sommes aperçus qu'il était dit dans le
présent que la montre était à quantième, qu'au contraire elle est à
secondes.

  »_Signé_ à la minute:
                »MARIE-ANTOINETTE; DES FRENNES, GILBERT, HEUSSÉE,
                 administrateurs; LEBLANC, LA BUSSIÈRE, RICHARD
                 et HAREL.»

«Et à l'instant, nous, administrateurs et dénommés d'autre part, nous
sommes transportés au domicile du citoyen Richard, concierge, où étant
parvenus, nous avons intimé l'ordre aux citoyens des Frennes et
Gilbert, gendarmes, et à la citoyenne Harel de se retirer à l'instant,
avec tous les effets qui pourraient leur appartenir, de la chambre
occupée par la veuve Capet, où ils ont été de garde jusqu'à présent, à
quoi ils ont obéi à l'instant; et leur avons aussi enjoint de rester
dans ladite maison de justice jusqu'après notre rapport fait à nos
collègues; nous avons aussi enjoint au citoyen Richard, concierge, de
prendre toutes les mesures et précautions envers ladite veuve Capet,
qu'il est d'usage et d'obligation de prendre envers ceux qui sont
détenus au secret; avons pareillement enjoint au commandant du poste
de la gendarmerie, appelé à cet effet, de faire poser à l'instant un
factionnaire à la porte de ladite chambre de la veuve Capet, et en
dehors, lequel aura pour consigne de ne laisser parler, ni
communiquer, ni approcher personne de ladite porte, que le citoyen
concierge et son épouse, et un autre factionnaire dans la cour, près
les fenêtres de ladite chambre occupée par la veuve Capet, lequel aura
pour consigne de ne laisser approcher personne à la distance de dix
pas, et ne laisser parler ni communiquer qui que ce soit, sous tel
prétexte que ce puisse être, laquelle consigne a été donnée à
l'instant, et les factionnaires posés suivant le rapport dudit citoyen
commandant du poste et du brigadier de service à la grande réserve,
laquelle consigne ledit citoyen commandant s'oblige de faire exécuter
de relevée en relevée, et transmettre à celui par qui il sera
remplacé.

»Lecture à eux faite du présent, ont dit icelui contenir vérité,
qu'ils satisferaient au contenu, et ont signé avec nous.

  »_Signé_ à la minute:
                     »DE BUSNE, LECOMTE, LEBLANC, HAREL, GILBERT,
                     DES FRENNES, RICHARD, LA BUSSIÈRE et HEUSSÉE,
                     administrateurs.

  »Pour copie conforme à l'original:
                                                  »N. FROIDURE.»]

[Note 74: «Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge de lui faire
passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés, dont
elle a un pressant besoin.

»J'espère que vous voudrez bien les faire remettre au porteur de la
présente.

»Je suis avec fraternité,

                                                       »MICHONIS.

  »De la Conciergerie, ce 19 août.»
  (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)

       *       *       *       *       *

Commune de Paris.

  «Le 26 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible.»

«Citoyens, nos collègues, sur la demande qui nous a été faite par la
veuve Capet de différents objets relatifs à des besoins de vêtements,
l'administration de police vous invite à faire des recherches dans
tout ce qui reste d'habillements au Temple à l'usage de la veuve
Capet, afin de savoir si les articles qui lui sont nécessaires et
qu'elle demande sont dans la garde-robe qui est au Temple, et, dans le
cas où ils y seraient, de nous les envoyer de suite, attendu qu'il en
résultera une économie.

»Nous vous envoyons ci-joint la note des objets.

                        »Les administrateurs de police,
                                          »MENNESSIER, CAILLEUX.»

  (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]

Si nous ne l'avons point dit encore, nos lecteurs ont compris sans
doute que Madame Élisabeth n'avait rien négligé pour obtenir de Simon
un peu plus de réserve dans ses paroles et de modération dans ses
gestes. Bien que, dans la prison du Temple, elle fût moins
communicative que la Reine, et que, en général, elle montrât plus de
fierté que sa belle-soeur, parlant beaucoup moins aux mandataires de
la Commune, pas un municipal de maintien convenable ou de physionomie
avenante n'était depuis quelque temps venu au Temple sans qu'elle lui
eût adressé ses plaintes, en le conjurant d'intervenir auprès du
farouche précepteur. Mais les uns ne voulurent pas examiner ce que ces
plaintes avaient de fondé, ne se sentant ni le droit ni le pouvoir
d'improuver la conduite de Simon; les autres, trouvant ces plaintes
injustes ou tout au moins exagérées, les repoussèrent avec dédain;
d'autres enfin, plus fanatiques, répondirent à ces plaintes par
l'éloge de celui-là même contre lequel elles étaient portées. Un seul
fut accessible aux prières de Madame Élisabeth: ce fut Barelle, maçon
de son métier, homme simple et sans éducation, mais d'un coeur
bienveillant; il était père, il porta courageusement quelques
observations au démagogue acariâtre dont il avait lui-même entendu les
jurements pendant qu'il était de service chez les Princesses. Ces
observations, bien que revêtues de formes polies et caressantes,
furent mal reçues. Simon rejeta sur le caractère roide et indocile de
son élève les rigueurs dont il était parfois obligé d'user. «Je sais
ce que je fais et ce que j'ai à faire, ajouta-t-il; à ma place vous
_iriez_ peut-être plus vite.» L'intervention de Barelle n'eut d'autre
effet que de rendre plus dure la captivité du jeune Louis.

Le 26 août, la fille de Tison, qui allait quitter le Temple, demanda
à voir le petit Capet. Faut-il voir dans sa démarche un désir
personnel de dire adieu au charmant enfant, que, malgré la première
influence de ses parents, elle n'avait jamais pu voir sans émotion, ou
faut-il y trouver une suggestion de Madame Élisabeth, dans l'espoir
d'obtenir quelques renseignements sur son neveu? Quoi qu'il en soit,
cette démarche n'eut d'autre résultat que de faire passer à l'examen
le plus minutieux la personne de la jeune fille, ainsi que le paquet
qu'elle portait à sa mère à l'Hôtel-Dieu[75].

[Note 75: Municipalité de Paris.

»Nous recommandons aux citoyens commandants de la force armée de
laisser sortir la fille du citoyen Tison avec un paquet dans une
serviette, contenant des vieux souliers et un vieux paquet de gaze,
lesquels nous avons vérifiés au Temple, ce 26 août 1793.

              »N. GUÉRIN, ARNAUD, LUBIN, PAQUOTE, commissaires.»]

Le 21 septembre, Hébert, substitut du procureur de la Commune,
accompagné de Jonquoy, Lelièvre, Camus et Grenard, officiers
municipaux, se présente à la tour. Marie-Thérèse, assise près de sa
tante, tenait en main un almanach républicain qu'elle s'empressa de
refermer. «Si vos saints ne s'y trouvent pas, lui dit Hébert, vous y
trouverez nos fêtes nationales. Nous aurons demain une cérémonie
civique en l'honneur de l'anniversaire de la République. Le peuple
sera notre Dieu: il ne doit point y en avoir d'autre; mais ce n'est
pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.»

Il leur déclare alors qu'il est porteur d'un arrêté de la Commune qui
ordonne de resserrer plus étroitement encore les deux prisonnières, et
de leur retirer la personne qui les sert. «Dans toutes les maisons de
détention, leur dit-il, les détenus n'ont personne pour les servir;
l'exception faite pour vous offense la justice et la moralité
publiques, l'égalité devant régner dans les prisons comme partout
ailleurs. A l'avenir, Hanriot et le porteur d'eau auront seuls le
droit d'entrer ici[76].»

[Note 76: Voici le compte rendu de ce qui s'était passé dans la
journée au conseil général de la Commune.

«Le substitut du procureur de la Commune demande, comme mesure de
sûreté et conforme à l'égalité, que demain toute la cuisine du Temple
soit supprimée et tous les domestiques et valets renvoyés, et que les
prisonniers qui y sont renfermés ne soient pas traités différemment
que tous les détenus dans les autres maisons d'arrêt, et que, dès ce
soir, il sera nommé une commission pour aller faire exécuter cet
arrêté au Temple. Son réquisitoire est adopté à l'unanimité.

»Les membres nommés pour cette commission sont: Grenard, Lelièvre,
Camus et Jonquoy.

»Les mêmes mesures sont prises relativement à la veuve Capet; le
conseil arrête que la nourriture de ladite Capet sera réduite au
simple nécessaire; que, par respect pour l'égalité, elle sera traitée
comme tous les autres prisonniers indistinctement, et qu'elle n'aura
d'autres domestiques que ceux qui servent les prisons, et que cet
arrêté sera aussi signifié au concierge de la Conciergerie.» (Archives
de l'hôtel de ville.)]

Le substitut du procureur est obéi. Tison, disgracié, est refoulé dans
la tourelle qui lui servira de prison. A l'avenir, les deux recluses
feront leur lit et balayeront leur chambre; leur porte ne s'ouvrira
plus que pour laisser arriver leurs aliments; elles ne doivent plus
voir un visage humain ni entendre une voix humaine. Le sombre visiteur
qu'elles viennent de recevoir provoque des mesures qui rendront plus
dur encore le régime de leur prison. Les deux arrêtés suivants sont
pris le lendemain par la Commission du Temple:

  _Du 22 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible._

_Le conseil, considérant que la plus grande économie doit régner et
être observée, arrête ce qui suit_:

  1º _Qu'à compter de ce jour, l'usage de la pâtisserie et de la
     volaille, pour toute table, sera supprimé_;

  2º _Que les détenues n'auront à leur déjeuner qu'une sorte
     d'aliment_;

  3º _Qu'à leur dîner, il ne leur sera donné qu'un potage, un
     bouilli et un plat quelconque. Il leur sera délivré en outre une
     demi-bouteille de vin ordinaire, par jour, pour chacune d'elles;_

  4º _Au souper, elles auront deux plats._

Le second arrêté porte:

  1º _Qu'à compter de ce jour, il ne sera plus fourni de bougie
     dans l'intérieur de la tour; que les prisonniers ne seront plus
     éclairés qu'avec de la chandelle; qu'il ne sera brûlé de bougie
     qu'au bureau du conseil;_

  2º _Que l'argenterie, la porcelaine sera interdite, et que l'on
     ne servira plus que des couverts d'étain et de la faïence
     commune._

                      Les commissaires de service au Temple,

                               VIALLARD, ROBIN, TONNELIER, VÉRON.

       *       *       *       *       *

Une perquisition plus rigoureuse que les précédentes était faite, le
24 septembre, chez Madame Élisabeth[77]. L'inauguration du nouveau
régime prescrit par les arrêtés que nous venons de transcrire avait
été faite avec un zèle irréprochable. Non-seulement toute délicatesse
était supprimée dans la nourriture, mais des draps d'écurie en toile
jaune étaient substitués aux draps blancs, la faïence à la porcelaine,
l'étain à l'argenterie, la chandelle à la bougie. Madame Élisabeth
supportait les privations aussi bien que les outrages avec un calme
impassible et religieux qui étonnait ses gardiens. Elle ne redoutait
la persécution que pour sa nièce, objet de ses soins et de sa
tendresse. Elle acceptait avec une sorte de joie le changement apporté
à ses aliments. Les jours d'abstinence, elle conserva tant qu'elle le
put l'habitude du maigre, ne mangeant que du pain lorsque la
nourriture qu'on lui présentait n'était pas conforme aux prescriptions
de l'Église. On cessa de lui fournir de l'eau de Ville-d'Avray, à
laquelle elle était accoutumée depuis son jeune âge. Ce fut pour elle
une privation réelle; mais sa piété reçut comme une mortification le
refus qu'on lui en fit.

[Note 77: «Un des commissaires nommés par le conseil général pour
faire perquisition chez les prisonniers du Temple et en retirer tous
les objets de luxe, rend compte de sa mission.

»Il dit que les commissaires ont retiré et fait mettre sous les
scellés les porcelaines qu'ils ont trouvées.

»Il a ajouté qu'ils ont trouvé dans une commode appartenant à
Élisabeth deux rouleaux chacun de quarante pièces d'or de la valeur de
vingt-quatre livres, que ladite Élisabeth a déclaré lui avoir été
donnés en dépôt par la veuve Lamballe à l'époque du 10 août 1792, et
que ces mêmes pièces avaient été confiées à la veuve Lamballe par une
autre personne.

»Le conseil arrête le dépôt au trésor national des pièces d'or
ci-dessus mentionnées, ainsi que des mille écus trouvés lors de la
mort de Capet, ainsi que des différentes décorations qu'il portait de
son vivant; et a nommé pour commissaires à cet effet les commissaires
déjà nommés.

»Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général
arrête que le lit, les habits et tout ce qui servait au logement et au
vêtement de Capet sera, dimanche prochain, brûlé en place de Grève;
les commissaires nommés à cet effet sont Grenard, Lelièvre, etc.

                                          »LUBIN, vice-président.
                                          »DORAT-CUBIÈRES.»

(Séance du mardi 24 septembre 1793.)»]

Au premier repas qui suivit l'arrêté dont nous avons le texte plus
haut, Madame Élisabeth dit à sa jeune compagne: «C'est le pain du
pauvre: nous sommes pauvres aussi. Combien d'infortunés en ont moins
encore!»

Madame Élisabeth ignorait que cette recrudescence de colère ne
s'arrêtait pas aux vivants: elle s'attaquait à celui qui n'était plus.
La Commune faisait brûler sur un bûcher, en place de Grève, la
garde-robe de Louis XVI, placée jusque-là sous les scellés[78].

[Note 78:

_Conseil général de la Commune de Paris._

                             (Séance du lundi 30 septembre 1793.)

«Le secrétaire greffier rend compte du brûlement de la garde-robe de
Capet, qui a eu lieu hier dimanche, 29 du présent.

»Le dimanche 29 septembre 1793, l'an II de la République française, le
citoyen Camus, commissaire nommé à cet effet par le conseil général,
ayant fait transporter au dépôt du secrétariat de la maison commune la
garde-robe de feu Capet, j'ai trouvé qu'elle était enveloppée dans une
toile cousue et cachetée en six endroits; après avoir reconnu les
cachets sains et entiers, j'ai fait l'ouverture du paquet, et j'ai
trouvé les effets suivants, savoir:

»Un chapeau, une boîte d'écaille cassée, un petit paquet de lisières
et de rubans blancs, six habits, tant de drap que de soie et de petit
velours; une redingote de drap, huit vestes, tant de drap, petit
velours, soie que de lin; dix culottes idem, deux robes de chambre
blanches, une camisole de satin ouatée, cinq pantalons, dix-neuf
vestes blanches.

»Lesquels effets j'ai fait transporter sur la place de Grève par les
garçons de bureau, après les avoir préalablement fait vérifier par les
citoyens Pierre-Jacques Legrand et Étienne-Antoine Souard,
commissaires, qui se sont transportés avec moi en ladite place, où
j'ai trouvé un bûcher préparé, sur lequel tous les effets ont été
rangés, et les commissaires y ayant mis le feu, ils ont été réduits en
cendres, au désir de l'arrêté du conseil général.

                 »_Signé_ à la minute:
                         »LEGRAND, SOUARD, membres de la Commune;
                         »COULOMBEAU, secrétaire greffier.»]

Madame Élisabeth avait eu, dès ses premiers ans, de petites
incommodités qui n'affectaient point le fond de son tempérament. Les
chagrins les ayant rendues moins supportables, elle se fit mettre un
cautère au bras. Longtemps on lui refusa de l'onguent pour le panser.
Moins inhumain que les autres, un municipal lui en fit donner un jour;
mais elle ne put jamais obtenir pour sa nièce le jus d'herbes dont
cette Princesse faisait usage[79].

[Note 79: _Vie de Madame Élisabeth de France_. Paris, Vauquelin, 1814,
in-24 de 105 pages.]

La Convention était pressée de voir s'instruire le procès de
Marie-Antoinette; elle sentait derrière elle les impatiences de la
Commune, bien autrement implacables que les siennes. Le 3 octobre, sur
la proposition d'un de ses membres, «elle décréta que le tribunal
révolutionnaire s'occuperoit sans délai et sans interruption du
jugement de la veuve Capet.» Fouquier, dont la conscience n'était
cependant pas, comme on sait, très-scrupuleuse, répondit au président
de la Convention qu'il lui était impossible de s'occuper de ce
procès, n'en ayant point les pièces élémentaires[80]. Hébert, de
concert avec Simon et le citoyen Daujon, officier municipal, avait
conçu le projet de fournir à ce procès une pièce devant laquelle
devaient pâlir toutes celles du dossier accusateur. Dans la matinée du
13 vendémiaire an II (4 octobre 1793), Chaumette est prévenu par Simon
que le petit Capet se trouve disposé à répondre à toutes les questions
qu'on aurait à lui faire dans l'intérêt de la justice. Le maire et le
procureur de la Commune annoncent qu'ils se rendront au Temple le
surlendemain, et le conseil général désigne deux de ses membres pour
les accompagner[81].

[Note 80:

        «_Paris, ce 5 octobre 1793, l'an IIe de la République une
          et indivisible._

»CITOYEN PRÉSIDENT,

»_J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu
le 3 de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera
sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été
transmis hier soir. Mais jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis
aucunes pièces relatives à MARIE-ANTOINETTE; de sorte que, quelque
désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il
se trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura
pas ces pièces._]

[Note 81: Le conseil général nomme Laurent et Friry, qui s'adjoindront
au citoyen maire, au procureur de la Commune et aux commissaires déjà
nommés pour aller au Temple. (Séance du 4 octobre 1793.)]

En effet, le 15 vendémiaire (6 octobre), Pache et Chaumette et les
deux municipaux arrivent à la tour. Leur entrée dans la chambre de
Simon impose à l'enfant, dont l'ivresse, préparée avant l'heure,
commençait à se dissiper. Heussée, administrateur de police, donne
lecture d'un interrogatoire écrit d'avance, et, si l'on en croit une
tradition contemporaine, rédigé par Daujon. Dans ce _factum_, produit
d'une imagination perverse, le petit Prince répond comme on voulait
qu'il répondît, et à cette heure on vient lui demander de signer comme
on voulait qu'il signât. Encouragé, poursuivi, harcelé, fatigué par
ses visiteurs, il signe. Cette signature toute tremblée avec laquelle
on espérait accuser la Reine n'accuse que ceux qui ont conduit, nous
voulons dire qui ont égaré la main de l'enfant. L'acte, signé aussi de
Pache, Chaumette et Hébert; de Friry et Laurent, commissaires du
conseil général; de Séguy, commissaire de service au Temple; de
Heussée, administrateur de police, et de Simon, est emporté comme un
trésor au comité de sûreté générale.

Cependant les ennemis de la Reine se demandent si le poison de la
calomnie placé sur les lèvres du fils suffit pour tuer l'honneur de la
mère, et s'il ne convient pas d'appuyer de témoignages sérieux la
déposition d'un enfant auquel il est facile de faire dire ce qu'on
veut. Dès le lendemain 16 vendémiaire (7 octobre), Pache et Chaumette
retournent au Temple; David, ami de Chaumette et membre du comité de
sûreté générale, demande à les accompagner; il en est de même de
Daujon, qui, selon la tradition dont j'ai parlé, venait de recevoir au
sein du comité quelques félicitations au sujet de la pièce dont il
était le rédacteur. Peut-être espèrent-ils, à l'aide de leurs
questions captieuses, surprendre à la fille et à la soeur de Louis XVI
quelques mots qui, interprétés avec adresse, pourront appuyer
l'échafaudage des calomnies entassées contre la Reine. Pache,
Chaumette et David, introduits dans la tour, s'installent dans la
salle du conseil et donnent l'ordre d'y faire descendre la fille de
Capet. Frappées de stupeur et d'effroi, les deux prisonnières
demandent instamment qu'on ne les sépare point. La jeune orpheline,
forcée d'obéir, descend. Pour la première fois depuis qu'elle est
enfermée dans le Temple, Madame Élisabeth se trouve seule. Le tendre
et dernier objet de ses affections lui est-il enlevé sans retour?
Jusqu'à présent ceux qui sont descendus ne sont pas remontés. Le père
a rencontré en bas le bourreau, et, ce qui est plus effrayant encore,
le fils y a trouvé Simon. L'esprit de Madame Élisabeth est livré aux
conjectures les plus cruelles; mais elle est loin de deviner ce qui
ne s'est vu dans les annales d'aucune nation; et, certes, elle
taxerait de mensonge l'écho de la tour, s'il lui apportait en ce
moment ce qui se dit dans la salle du Conseil. Elle-même pourra-t-elle
le croire quand elle sera condamnée à l'entendre?

Marie-Thérèse, arrivée au bas de l'escalier, avait rencontré son
frère, et elle le pressait dans ses bras. Simon le lui arracha.
L'enfant sortait de la salle où David avait demandé à revoir le fils
du tyran et à l'entendre déclarer qu'il reconnaissait comme exact et
vrai ce qu'il avait dit et signé la veille. L'enfant déconcerté avait
fait un signe affirmatif, et, sur l'injonction de son maître, avait
répondu: «Oui.»

Sa soeur est introduite. Le maire de Paris, le premier, l'interroge
sur les intelligences de ses parents avec les princes étrangers,
intelligences qu'elle doit avoir connues. Les réponses de
Marie-Thérèse sont si nettes et si fermes que les commissaires ne
jugent pas à propos de pousser plus loin cette banale imputation.
Chaumette aborde alors les questions qui étaient l'objet sérieux de
l'interrogatoire. La jeune fille écoute d'abord sans rien comprendre,
puis tout à coup la rougeur lui monte au visage, et les paroles de
Chaumette, devenues plus explicites et plus claires, soulèvent de
mépris et d'horreur tout ce qu'il y avait de sang chrétien et de sang
filial dans cette angélique enfant. «Chaumette, dit-elle dans sa
relation, m'interrogea sur mille vilaines choses dont on accusoit ma
mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et si
indignée que, malgré toute la peur que j'éprouvois, je ne pus
m'empêcher de dire que c'étoit une infamie; malgré mes larmes, ils
insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises,
mais ce que je comprenois étoit si horrible que je pleurois
d'indignation.»

Les cyniques accusateurs ne s'arrêtèrent pas devant le cri de la
nature insultée. Ils rappelèrent le jeune Louis rampant sous la
domination de son maître; ils établirent entre ces deux témoins la
confrontation la plus pénible, la contradiction la plus cruelle, et
firent ainsi, pendant trois heures, en présence d'un frère de huit
ans, subir à l'innocence d'une jeune fille aussi pure que le lis qui
sert d'emblème à sa royale maison, l'ignominieux supplice d'un
interrogatoire que la vertu ne saurait comprendre, et dont
l'indignation ne suffit pas pour faire justice. Le procès-verbal de
cet interrogatoire porte encore la signature de Louis-Charles Capet,
tracée d'une main vacillante; elle est précédée de celle de
Marie-Thérèse et suivie de celle de leurs interrogateurs.

Madame Royale demanda alors à être réunie à sa mère. «Cela est
impossible, lui répondit Chaumette; retirez-vous, et ne dites rien à
votre tante, que nous allons faire descendre.»

Marie-Thérèse se jetait à peine dans les bras de Madame Élisabeth que
celle-ci lui est enlevée, sans savoir ce qui s'est passé, sans savoir
ce qu'elle doit espérer ou craindre. Descendue à la salle du Conseil,
Pache et Chaumette l'interrogent. Comme elle répondait à leurs
questions avec une sorte de dignité fière, Chaumette s'en offensa au
point de lui dire: «Baissez un peu le ton; vous êtes devant vos
magistrats: laissez là vos arrogances de cour.» Madame Élisabeth ne
répond rien; mais connaissant quelque peu David pour l'avoir vu dans
plus d'une occasion à Versailles, où son titre de premier peintre du
Roi lui donnait ses entrées, et lui voyant sa tabatière à la main:
«Monsieur David, lui dit-elle de ce ton de douceur et de bonté qui lui
était familier, voudriez-vous me donner une prise de tabac? Je suis
bien enrhumée du cerveau.» Et en même temps elle faisait un geste
comme pour la prendre. «Apprenez, lui répond David, que vous n'êtes
pas faite pour mettre vos doigts dans ma tabatière.» Puis il versa un
peu de tabac dans le creux que forme le pouce, et l'offrit à Madame
Élisabeth, qui lui tourna le dos. Après ce lâche outrage fait, je ne
dirai pas à une princesse, mais à une femme, à une femme prisonnière
et malheureuse, l'interrogatoire reprit son cours. Il n'avait d'abord
touché qu'aux choses de la politique, et maintenant il déroule sous
les yeux de Madame Élisabeth ce long tissu d'infamies dont on a chargé
la Reine et elle-même. Ses perfides questionneurs voient bientôt
qu'ils attendraient en vain de ce ferme esprit une phrase ambiguë dont
il leur deviendrait possible d'abuser. Toutefois, avant de mettre fin
à leur poursuite, ils confrontent l'enfant avec Madame Élisabeth, afin
de faire rougir devant lui la vertu de sa tante, comme ils avaient
fait rougir l'innocence de sa soeur. Cet interrogatoire est signé de
Madame Élisabeth, de Louis-Charles, de David, de Pache, de Chaumette,
de Daujon, de Séguy, de Laurent et de Heussée, administrateur de
police. Nous donnons ici le _fac-simile_ de ces signatures.

L'odieuse épreuve est terminée. Remontée dans sa chambre: «Oh! mon
enfant!» s'écrie Madame Élisabeth en tendant les bras à sa nièce. Le
silence seul peut exprimer le bouleversement et la confusion qu'elles
éprouvent également. Leurs larmes coulent; pour la première fois leurs
regards s'évitent. Un instant elles demeurent étroitement embrassées,
puis elles se mettent à genoux, offrant leur humiliation et leur
douleur au Dieu des humbles et des affligés.

Leurs réponses nettes et exemptes de toute équivoque avaient
déconcerté les combinaisons des pervers, réduits à s'en tenir au
procès-verbal attribué à Daujon et adopté par Hébert. La visite des
commissaires au Temple ne fut pas toutefois sans résultat: les images
dont on avait souillé l'imagination des pauvres prisonnières
laissaient un grand trouble dans leur âme; puis la captivité devint
plus morne et plus dure. Turgy, qui, employé au service intérieur de
la tour, était le seul qui ne leur fût pas indifférent ou hostile, fut
expulsé avec un certain nombre de personnes jugées inutiles ou
devenues suspectes[82]. Voici le dernier billet que Madame Élisabeth
lui écrivit:

[Note 82: Déjà, depuis un mois, la Commune avait pris un arrêté qui
expulsait du Temple Turgy, Chrétien, Marchand, et en général toutes
les personnes suspectées d'incivisme.

«Lecture faite d'un arrêté du conseil du Temple, qui demande le
remplacement de plusieurs individus occupés maintenant dans cette
maison, et qui ont appartenu autrefois au ci-devant comte d'Artois;

»Le conseil général en confirme les dispositions; arrête en
conséquence que les citoyens Piquet et sa famille, portiers;
Rockentroh et sa famille, lingers; Baron, portier; Gourlet et sa
femme, guichetiers; Quenel, commissionnaire; Chrétien, Marchand et
Turgy, garçons servants; la citoyenne Leclerc, femme d'un gendarme
ci-devant piqueur du comte d'Artois; la femme et les enfants de
Salmon, ci-devant son valet de pied, et la famille Ango, au nombre de
quatre personnes, ci-devant garçon d'argenterie, seront expulsés.»]

                     «Le 11 octobre 1793, à deux heures un quart.

»Je suis bien affligée. Ménagez-vous pour le temps où nous serons plus
heureux et où nous pourrons vous récompenser. Emportez la consolation
d'avoir servi de bons et malheureux maîtres.

»Recommandez à Fidèle (Toulan) de ne pas trop se hasarder pour nos
signaux (par le cor). Si le hasard vous fait voir madame Mallemain,
dites-lui de nos nouvelles, et que je pense à elle.

»Adieu, honnête homme et fidèle sujet: que le Dieu auquel vous êtes
fidèle vous soutienne et vous console dans ce que vous avez à
souffrir!»

Le 13 octobre, M. Hue fut arrêté. De ce moment, Madame Élisabeth ne
put rien apprendre de ce qui se passait. Toute intelligence cessa pour
elle au dehors comme au dedans. Elle n'eut plus de nouvelles de la
Reine. Nous n'avons point à regretter pour elle cette privation.
Marie-Antoinette, dont le procès commençait le 14, montait le 16 sur
l'échafaud. L'ignorance de toute chose où vit Madame Élisabeth peut
accroître ses inquiétudes, mais elle lui épargne une plus grande
douleur. Il est à remarquer que les municipaux de service, les
gardiens, tous les employés, et Simon lui-même, gardèrent en cette
circonstance une charitable discrétion.

Quelques jours après, vers le soir, Madame Élisabeth entendit un bruit
de querelle dans l'appartement de Simon. Elle craignit naturellement
que cette rude voix, qui lui était bien connue, ne s'adressât à la
victime accoutumée. Cette pensée l'occupa la nuit et le lendemain et
le surlendemain; n'entendant plus rien et privée de toute nouvelle,
elle monta au comble de la tourelle par l'escalier de la garde-robe,
et s'établit en observation à la petite fenêtre que nous avons
indiquée. Le second jour, elle fut payée de ses peines: le maître et
l'élève se montrèrent sur la plate-forme; ils s'arrêtèrent même un
instant, de manière à être vus de la patiente spectatrice, si bien
qu'elle ne put savoir si elle n'avait point été aperçue elle-même ou
si elle devait n'attribuer qu'au hasard le regard qu'à leur passage
l'un et l'autre avaient dirigé de son côté.

Madame Élisabeth et Marie-Thérèse, qui avaient été confrontées avec
l'enfant dans la scène du 7 octobre, avaient pu se convaincre par leurs
yeux qu'il était extrêmement changé; mais l'altération de ses traits
n'était rien auprès de la révolution qui s'était opérée dans ses idées
et son langage, et c'était ce changement moral qui sans doute avait le
plus péniblement affecté sa tante. Jamais, on doit le croire, elle ne
sentit plus vivement la profonde infortune de sa famille. Cependant,
courbée sous la main de Dieu, qui semblait chaque jour s'appesantir
davantage, elle s'abandonnait avec résignation à sa volonté, et le
remerciait des consolations qu'il daignait encore lui permettre; car
cette prison du Temple, où elle pouvait pleurer tranquillement avec sa
nièce, pouvait d'un jour à l'autre lui être enlevée!--Chaumette, en
effet, avait plus d'une fois représenté cette maison d'arrêt comme un
asile spécial, exceptionnel, aristocratique, contraire au principe
d'égalité proclamé par la République. Dans le courant du mois de
novembre, il reprit cette question au point de vue de l'économie, et
«fit sentir au conseil général de la Commune le ridicule de conserver
dans la tour du Temple trois individus qui nécessitaient une surcharge
de service et des dépenses excessives[83].» Faisant droit au
réquisitoire de son procureur, la Commune arrêta qu'elle se porterait en
masse à la Convention pour demander la translation des prisonniers du
Temple dans les prisons ordinaires, et leur assujettissement au
traitement uniforme de tous les détenus. Plus circonspect que le conseil
général, le Comité de salut public reçut avec réserve la proposition de
cette mesure: il manda Chaumette, écouta ses raisons, les discuta, et
finit par maintenir dans ses priviléges cette dure prison que la Commune
révolutionnaire chicanait aux enfants des rois émancipateurs des
communes.

[Note 83: Le procureur de la Commune se récrie sur les dépenses
énormes que nécessite la garde des individus détenus dans la Tour. Il
requiert, et le conseil arrête que, le décadi prochain, il se
transportera en masse à la Convention pour lui demander que les
prisonniers du Temple soient renvoyés dans les prisons ordinaires et
traités comme les détenus ordinaires, et que ces individus soient
jugés dans le plus court délai. (Conseil général de la Commune; séance
du 26 brumaire an II, 16 novembre 1793.)

Cette résolution fut renouvelée cinq jours après:

«Le conseil général arrête que, le quintidi prochain, il se
transportera en masse à la Convention pour lui demander à être
déchargé de la garde du Temple, et que les prisonniers qui y sont
détenus soient transférés dans les prisons ordinaires, et charge
Legrand de faire une pétition à cet égard.» (Séance de la Commune du
1er frimaire an II, 21 novembre 1793.)]

Ces enfants des rois, dans l'abjection, conservaient toute leur
dignité. Rocher, un des gardiens du Temple, disait le 12 novembre
1793: «Madame Élisabeth ne voulait pas me saluer; elle y est
maintenant forcée, parce qu'il faut qu'elle se baisse pour passer sous
le guichet. Je fume ma pipe, et je lui lâche une bouffée à son
passage.» La municipalité de Paris ne se tint pas pour battue: elle
essaya de se venger de l'échec qu'elle venait d'éprouver, et renouvela
dans les appartements du Temple de rigoureuses perquisitions, avec
l'espoir d'y découvrir des papiers ou indices quelconques capables de
compromettre Madame Élisabeth. Elle ne fut pas plus heureuse sur ce
terrain. Mais il n'y avait pas d'obstacles qui pussent l'empêcher
d'arriver au but qu'elle voulait atteindre: elle emprunta de nouveau
la main du pauvre petit orphelin du Temple pour frapper la seconde
mère qu'elle avait résolu de lui enlever. Simon, dans la fabrication
de cette nouvelle oeuvre, ne fut secondé ni par les conseils d'Hébert
ni par la rédaction de Daujon. Aussi le procès-verbal que, seul, il
fit dresser aux municipaux, se ressent-il de l'absence de complices
aussi habiles. Nos lecteurs en jugeront.


COMMUNE DE PARIS.

«Le cinquième jour du deuxième mois de l'an second de la République
une et indivisible, à huit heures du soir;

»Le citoyen Simon est venu au conseil du Temple pour lui faire part
d'une conversation qu'il avoit eue avec le petit Capet, par laquelle
un membre de la Commune paroissoit avoir eu des intelligences avec sa
mère. Simon ne voulant pas nommer le membre sans qu'au préalable le
conseil eût reçu lui-même la déclaration du petit, alors le conseil a
nommé les citoyens Foloppe et Figuet pour interroger le petit Capet;
ces deux membres sont de suite montés dans sa chambre, où étant, et en
présence de la citoyenne Simon, ils ont fait rouler la conversation
sur différentes choses, et l'amenant insensiblement sur les membres de
la Commune, il a dit:

»Qu'un jour Simon étant de service au Temple auprès de sa mère avec
Jobert, ledit Jobert avoit remis ce jour-là deux billets sans que
Simon fut (_sic_) aperçu; que cette espièglerie avoit fait rire
beaucoup ces dames, d'autant plus qu'elles avoient trompé la vigilance
de Simon, mais que lui déclarant n'avoit point vu les billets,
seulement que ces dames le lui avoient dit.

»Les commissaires dénommés descendus au conseil ont donné lecture de
la présente déclaration; alors Simon a dit qu'elle étoit conforme à
celle que le petit Capet lui avoit fait (_sic_) verbalement.

»Lecture faite au petit Capet de la présente déclaration, a dit
qu'elle contient vérité, y persiste et a signé.

»Et avant de signer, le petit Capet a dit que sa mère craignoit sa
tante, et que sa tante étoit celle qui exécutoit mieux les complots.»

[Illustration: Fac-similé d'écriture.]

Ce document, qui nous semble plus absurde encore que révoltant, ne
satisfit pas la Commune; elle demanda des déclarations de faits plus
explicites et plus graves. Un nouveau procès-verbal fut fabriqué, mais
n'offrant guère plus de garanties et de preuves que le précédent.

Voici ce procès-verbal:

«Cejourd'hui 13 frimaire, l'an II de la République une et indivisible,
nous, commissaires de la Commune, de service au Temple, sur
l'avertissement à nous donné par le citoyen Simon, que Charles Capet
avoit à dénoncer des faits qu'il nous importoit de connoître pour le
salut de la République, nous nous sommes transportés, quatre heures de
relevée, dans l'appartement dudit Charles Capet, qui nous a déclaré ce
qui suit:

»Que, depuis environ quinze jours ou trois semaines, il entend les
détenues frapper tous les jours consécutifs, entre six heures et neuf
heures; que, depuis avant-hier, ce bruit s'est fait un peu plus tard
et a duré plus longtemps que tous les jours précédents; que ce bruit
paroît partir de l'endroit correspondant au bûcher; que, de plus, il
connoît, à la marche qu'il distingue de ce bruit, que, pendant ce
temps, les détenues quittent la place du bûcher par lui indiquée pour
se transporter dans l'embrasure de la fenêtre de leur chambre à
coucher, ce qui fait présumer qu'elles cachent quelques objets dans
ces embrasures; il pense que ce pourroit être de faux assignats, mais
qu'il n'en est pas sûr, et qu'elles pourroient les passer par la
fenêtre pour les communiquer à quelqu'un.

»Ledit Charles nous a également déclaré que, dans le temps qu'il étoit
avec les détenues, il a vu un morceau de bois garni d'une épingle
crochue et d'un long ruban, avec lequel il suppose que les détenues
ont pu communiquer par lettres avec feu Capet.

»Et de plus, que ledit Charles se rappelle qu'il lui a été dit que,
s'il descendoit avec son père, il lui fit ressouvenir de passer tous
les jours, à huit heures et demie du soir, dans le passage qui conduit
à la tourelle, où se trouve une fenêtre de l'appartement des détenues.

»Charles Capet nous a déclaré de plus qu'il étoit fortement persuadé
que les détenues avoient quelques intelligences ou correspondances
avec quelqu'un.

»De plus, nous a déclaré qu'il avoit entendu lire dans une lettre que
Cléry avoit proposé à feu Capet le moyen de correspondance présumé par
lui déclarant; que Capet avoit répondu à Cléry que cela ne pouvoit se
pratiquer, et que cette réponse n'avoit été faite à Cléry qu'à la fin
qu'il ne se doutât pas de ladite correspondance.

»Déclare qu'il a vu les détenues fort inquiètes, parce qu'une de leurs
lettres étoit tombée dans la cour.

»Ayant demandé au citoyen Simon s'il avoit connoissance du bruit
ci-dessus énoncé, il a répondu qu'ayant l'ouïe un peu dure, il n'avoit
rien entendu; mais la citoyenne Simon, son épouse, a confirmé les
dires dudit Charles Capet relativement au bruit.

»Ledit citoyen Simon nous a dit que, depuis environ huit jours, ledit
Charles Capet se tourmentoit pour faire sa déclaration aux membres du
conseil.

»Lecture faite auxdits déclarants, ont reconnu contenir vérité et ont
signé ledit jour et an que dessus.

                »_Signé_: Charles CAPET, SIMON, femme SIMON,
                          REMY, SÉGUY, ROBIN, SILLANS.]

       *       *       *       *       *

Un détail nous frappe, c'est le refus fait par Simon de s'associer à
sa femme et à son élève dans la première déposition que contient cette
pièce, et qui est relative au bruit entendu dans l'appartement des
prisonnières. Dans le prétexte qu'il allègue de sa surdité pour
n'avoir point connaissance de ce bruit, ne serait-on pas disposé à
voir plutôt de sa part un calcul raisonné pour donner plus de crédit à
ses autres allégations, notamment à celle-ci, que, _depuis environ
huit jours, Charles Capet se tourmentait pour faire sa déclaration aux
membres du conseil_.

Je ne crois pas que dans la longue suite des méfaits révolutionnaires
il y ait eu rien de plus odieux que cette intrigue ténébreuse, ourdie
pour exploiter la peur et l'ignorance d'un enfant qui, vaincu par les
mauvais traitements, témoigne contre la mémoire de son père, concourt
à la mort de sa mère, déjà sur les marches de l'échafaud, et contribue
à pousser vers le même but sa seconde mère, l'angélique Élisabeth.
Employer l'innocence au crime, n'est-ce pas un plaisir de démon?

La Commune de Paris recula devant l'impossibilité d'asseoir une
accusation capitale sur de pareils motifs; mais le récit d'un enfant
_dénonçant lui-même les petites intrigues de sa tante et de sa mère ne
pouvait que plaire à la moralité du conseil général_[84]. On sait
combien Marie-Antoinette, jusqu'à ses derniers moments, fut préoccupée
de la crainte que les paroles odieuses mises dans la bouche de son
fils ne tombassent sur le coeur meurtri de Madame Élisabeth, ou ne
fussent même dirigées contre elle comme un moyen de calomnie. «J'ai à
vous parler, lui dit-elle dans cette lettre admirable qu'elle lui a
laissée en montant à l'échafaud, et que Madame Élisabeth n'a jamais
lue, j'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon coeur: je sais
combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma
chère soeur; pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire
dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas.»

[Note 84: Expression d'un membre du conseil général.]

Madame Élisabeth n'avait point à pardonner: elle n'ignorait pas plus
que la Reine la source de toutes ces suggestions perfides, et jamais
elle n'a songé à en accuser un enfant. Les paroles de celui-ci
pouvaient devenir la cause de sa mort, mais non le sujet du moindre
ressentiment.

Tison, enfermé, nous l'avons dit, dans la tourelle depuis le 21
septembre, supportait en silence la captivité comme une expiation de
sa conduite passée. Cependant, inquiet de sa femme et de sa fille,
dont il ne pouvait avoir de nouvelles, il se décida, le 10 décembre, à
solliciter sa liberté. Sa demande fut combattue par Hébert, jaloux de
conserver sous sa main un témoin capable de fournir d'utiles
renseignements sur la soeur du tyran. Le Comité de salut public
ordonna qu'avant de statuer sur la pétition, on interrogerait
soigneusement le pétitionnaire. L'interrogatoire n'ayant amené aucune
charge contre Madame Élisabeth, le Comité, loin d'accorder une grâce
qui n'était point achetée par une délation, arrêta que Tison serait
mis au secret et réduit au plus strict nécessaire.

A dater de cette époque, Madame Élisabeth entra dans une phase
d'abandon et de solitude qu'il nous devient impossible de décrire:
misère monotone, sombre, terne, privée de cet éclat qui rayonne
d'ordinaire à l'entour des infortunes royales. Mais elle ne se
plaignait pas: elle n'avait de pitié que pour sa petite compagne, qui
était dans un âge où le malheur est comme une surprise faite à la
nature. Madame Élisabeth lui parlait avec cette onction religieuse
puisée aux sources d'eaux vives de la foi, de l'espérance et de
l'amour, qui transfigurent l'âme et lui font trouver partout son
Thabor. «Les souffrances de cette vie, disait-elle, n'ont aucune
proportion avec la gloire future qu'elles nous font mériter.
Jésus-Christ n'a-t-il pas marché devant nous chargé de la croix?
Souvenez-vous, mon enfant, des paroles que votre père vous adressait
la veille du jour où, pour la première fois, vous alliez recevoir le
sang de l'Agneau. Il vous disait: La religion est la source du bonheur
et notre soutien dans l'adversité; ne croyez pas que vous en soyez à
l'abri: vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous
destine...»

Les paroles prononcées par le Roi dans son palais prolongeaient ainsi
leur écho dans une prison qui donnait à leurs accents quelque chose de
prophétique, et devenait pour sa fille le meilleur des enseignements.

Un jour, Madame Élisabeth ayant ouvert un papier qu'elle portait sur
elle, et qui contenait des cheveux du Roi son frère et de la Reine
Marie-Antoinette (Dieu lui envoya-t-il en ce moment le pressentiment
de sa destinée prochaine?), Madame Élisabeth, dis-je, coupa une tresse
de ses propres cheveux, la plaça avec les deux autres mèches dans le
même paquet, et le remettant à sa nièce:

«Gardez, lui dit-elle, ma fille, ces tristes souvenirs: c'est le seul
héritage que puissent vous transmettre votre père, votre mère, qui
vous ont tant aimé, et moi qui vous aime aussi bien tendrement. On m'a
enlevé plumes, papier, crayon: je ne puis rien vous léguer par écrit;
du moins, ma chère enfant, retenez bien les consolations que je vous
ai données: elles suppléeront aux livres qui vous manquent. Élevez
votre âme à Dieu; il nous éprouve parce qu'il nous aime: il nous
apprend le néant des grandeurs. Ah! mon enfant, dit-elle en pleurant
et en la serrant dans ses bras, Dieu seul est vrai, Dieu seul est
grand[85].»

[Note 85: _Les derniers régicides, ou Madame Élisabeth de France et
Louis XVII_, par M. le Cher de M.... (Brochure in-8º de 109 pages,
publiée à Londres; J. de Boffe, Gerard street, Soho, 1796.)]

Retranchées, pour ainsi dire, du nombre des vivants, les deux recluses
passaient leurs jours, occupées l'une de l'autre, s'entretenant de
leurs souvenirs, de leurs craintes mêlées de bien peu d'espérances,
mais d'une soumission entière à la volonté de Dieu. Elles n'apprirent
plus rien de ce qui se passait sur la terre; elles ignorèrent
l'échafaud dressé par Robespierre et Danton pour immoler Hébert et
les hébertistes[86]; l'échafaud dressé douze jours après par
Robespierre pour abattre Danton[87]; puis, huit jours plus tard, pour
abattre Chaumette[88]. La terreur régnait sur la France. Du haut des
guillotines, ses sanglantes forteresses, la minorité commandait.
Devant elle se taisait la nation, la liberté s'agenouillait,
l'humanité se voilait la face. Les Saint-Just, les Collot d'Herbois,
les Carrier, les Lebon, allaient porter dans les provinces l'épouvante
et la mort. La famine désolait le pays; les passions révolutionnaires
s'agitaient dans les clubs et par les rues, hâtant l'action mortelle
de la misère. Au front de chaque maison pend un écriteau proclamant la
liberté ou la mort. Sur chaque porte est affichée la liste des
habitants de la maison, moyen de contrôle si l'on veut savoir, table
de proscription si l'on veut tuer[89]. Onze mille quatre cents
aristocrates sont entassés dans les palais et les couvents de Paris,
transformés en prisons. Le crime et la peur sont partout; dans les
rues, on évite de se reconnaître, ou si on s'aborde, on échange deux
mots à voix basse; on marche vite, à moins qu'un crieur proclamant
l'arrêt des condamnés, on ne s'arrête pour écouter le nom d'un parent,
d'un ami, peut-être son propre nom. La nuit est aussi troublée que le
jour. Des arrestations se font aux flambeaux; des domestiques ont
dénoncé leurs maîtres à leurs sections, tandis que d'autres servent
sans gages des maîtres restés sans ressources. Comme si le temps ne
suffisait pas aux juges pour condamner, on adopte le système des
jugements en masse. La guillotine en permanence abat les têtes sans
les compter[90]. Le sang qui coule à flots, loin d'étancher la soif
des tyrans, semble l'irriter encore. Il n'y a plus de rois à jeter en
holocauste au sphinx de la révolution, et la nation épouvantée se
trouve face à face avec la sombre énigme de son existence. Tout est
tumulte, désordre, vertige et rage: la civilisation et la barbarie se
cherchent dans les ténèbres pour s'arracher leur secret; duel
horrible, pareil à celui de ces deux hommes enfermés dans une cave
avec des poignards, et qui ne se voyaient qu'aux éclairs de leurs
yeux. La patience des opprimés apparaît dans ces jours horribles comme
un phénomène aussi inexplicable que la perversité des oppresseurs.
L'intelligence politique s'était retirée dans quelques âmes
méditatives qui réfléchissaient à l'écart, ou dans quelques cerveaux
astucieux qui remuaient la multitude. Le reste n'avait plus de
confiance en soi-même, et laissait faire, comme courbé sous la main de
Dieu: tremblant et résigné, tout un peuple attendait dans une muette
épouvante, pareil à ces Indiens qui, lorsque le tigre apparaît, se
prosternent, ferment les yeux, et restent immobiles jusqu'à ce que la
bête rugissante ait choisi sa proie.

[Note 86: Le 4 germinal an II (24 mars 1794), _fournée_ de dix-neuf
personnes, parmi lesquelles le général Ronsin (ci-devant homme de
lettres), général de l'armée révolutionnaire; Momoro, imprimeur-libraire
et administrateur du département de Paris, et Anacharsis Clootz,
l'orateur du genre humain.]

[Note 87: Le 16 germinal an II (5 avril 1794), _fournée_ de quinze,
parmi lesquels figurent Fabre d'Églantine, François Chabot, Camille
Desmoulins, Phelippeaux, Bazire, Hérault de Séchelles, les deux frères
Frey et le général Westermann.]

[Note 88: Le 24 germinal an II (13 avril 1794), _fournée_ de vingt et
un. On y remarque le général Arthur Dillon, Gobel, ci-devant évêque de
Paris, et la jeune veuve de Camille Desmoulins.]

[Note 89: Voici comment, dès le 6 avril 1793, la Commune de Paris
avait prescrit l'exécution de cette mesure:

«Le conseil général, considérant la négligence que les citoyens
apportent à l'exécution de la loi concernant l'affiche, à l'extérieur
des maisons, des noms de tous les individus qui y habitent;

»Arrête que l'instruction suivante sera imprimée, affichée, et que les
commissaires de police des sections seront tenus, sous leur
responsabilité, de faire mettre ladite loi à exécution.

_»Instruction relative au tableau qui doit être fait de tous les
citoyens habitants de Paris, et placé à l'extérieur de chaque maison,
aux termes du décret du 29 mars dernier._

  »1º Indiquer en tête le nom du propriétaire, s'il habite la
      maison, ou à son défaut le principal locataire, s'il y en a un,
      ou du régisseur.

  »2º Diviser par étages de la manière suivante:

        REZ-DE-CHAUSSÉE.
        N. N.
        ENTRE-SOL.
        PREMIER ÉTAGE, ETC.

»L'état doit présenter sans interruption toutes les personnes qui
logent au même étage, et même toutes celles qui composent un ménage.

Exemple:

  _A tel étage: Le citoyen tel, son épouse, tant d'enfants de tel sexe;
                  ensuite les domestiques._

»Il est nécessaire de mettre les prénoms ou noms de baptême et les
surnoms, le sexe et l'âge de chacun. Le nom principal à désigner est
celui que porte ordinairement l'individu et sous lequel il est
généralement connu, et non celui de sa famille, si ce n'est pas celui
qu'on lui donne dans le public.

»On ne peut se dispenser de faire connaître l'état de chaque individu
ou de déclarer qu'il est sans état, car le titre de _citoyen_ ou de
_citoyenne_ est une désignation trop vague ou plutôt n'en est pas une.

»L'affiche doit être écrite lisiblement, placée au lieu le plus
apparent à l'extérieur, et de manière que tout le monde puisse
aisément la parcourir des yeux tout entière sans en perdre un seul
nom.

»Il ne doit être omis aucune personne; une seule omission enfreint la
loi et expose à des peines sévères.

»Chaque fois qu'il y a du changement, il faut en faire mention dans
l'affiche, soit en retranchant le nom des personnes qui ont quitté la
maison, soit en ajoutant celui des nouveaux locataires et de ceux
mêmes qui ne logent que momentanément.

»Toutes les contraventions seront imputées aux propriétaires ou
principaux locataires, ou régisseurs, et seront punies avec sévérité;
car on ne veut pas que cette mesure de salut public reste sans
exécution ou soit éludée et tournée en dérision.

»Le conseil général arrête que le double des tableaux d'inscription
sera visé par les comités des sections;

»Que les commissaires de police vérifieront l'exactitude desdits
tableaux et prendront les mesures nécessaires pour empêcher qu'ils ne
soient enlevés ou détériorés.» (Séance du conseil général de la
Commune de Paris du samedi 6 avril 1793.)]

[Note 90: Au milieu de tant d'immolations, la tristesse de la
physionomie était devenue une trahison et la gaieté un devoir. Dans la
séance du 23 ventôse an II (15 mars 1794), Barère disait:

«Allez aujourd'hui dans les rues de Paris, vous y reconnaîtrez les
aristocrates à leur mine allongée...»

«Oui, ajoutait Couthon, en temps de révolution, tous les bons citoyens
doivent être physionomistes: c'est sur la physionomie que vous
reconnaîtrez un conspirateur, le complice des traîtres mis sous la loi
de la justice; ces hommes ont l'oeil hagard, l'air consterné, des
mines basses et patibulaires. Bons citoyens, saisissez ces traîtres et
arrêtez-les!» (Vifs applaudissements.)--(_Moniteur_ du 26 ventôse an
II, 16 mars 1794.)]

Madame Élisabeth se prosternait aussi, mais c'était les yeux levés
vers le ciel. Retenue autrefois à la cour par son dévouement pour son
frère, elle n'y avait vécu que pour prendre sa part des tribulations
et des larmes. Aujourd'hui, tout ce que l'intérêt a de plus tendre, la
religion de plus sublime, l'amitié de plus consolateur, elle le met en
oeuvre pour former l'esprit et le coeur de sa royale nièce. Sans
désirer la bienvenue de ce grand libérateur qu'on appelle la mort,
elle se met en mesure de le recevoir dignement; mais sa belle âme,
quoique impatiente peut-être d'entrer dans les secrets de Dieu, tient
à ce monde par le malheur qu'elle y partage, par les chagrins qu'elle
y adoucit. L'état d'incertitude où elle se trouve du sort du Dauphin
vient accroître l'anxiété que lui cause l'absence de toute nouvelle de
la Reine. Depuis plusieurs mois, elle n'a entendu ni chansons ni
jurements retentir dans l'appartement du second étage. Elle est montée
mainte et mainte fois aux combles par l'escalier de la garde-robe, et
jamais, depuis la fin de janvier, elle n'a aperçu l'enfant. A-t-il été
délivré? Habite-t-il une autre partie du Temple? De grands changements
se préparent-ils?

Oui, un grand changement se préparait. Déjà, dès le quintidi frimaire
de l'an II (25 novembre 1793), la municipalité de Paris avait adressé
à la Convention nationale la pétition suivante:

«LÉGISLATEURS,

»Vous avez décrété l'égalité source du bonheur public; elle s'établit
sur des bases désormais inébranlables; et cependant elle est violée,
cette égalité, et de la manière la plus révoltante, dans les vils
restes de la tyrannie, dans les prisonniers du Temple. Pourroient-ils
encore, ces restes abominables, être comptés pour quelque chose dans
les circonstances actuelles, ce ne seroit qu'en raison de l'intérêt
que la patrie auroit d'empêcher qu'ils ne déchirassent son sein et ne
renouvelassent les atrocités commises par les deux monstres qui leur
ont donné le jour. Si donc tel est à leur égard le seul et unique
intérêt de la République, c'est sous sa surveillance entière qu'ils
doivent être placés, et ils ne sont plus ces temps horribles où une
faction liberticide, dont le glaive de la loi a fait justice, avoit
choisi comme moyen de vengeance contre une Commune patriote qu'elle
abhorroit, une responsabilité qui outrageoit toutes les lois et qui
pèse depuis plus de quinze mois sur la tête de chacun des membres de
la Commune de Paris.

»La raison, la justice, l'égalité vous crient, législateurs, de faire
cesser cette responsabilité.

»Et comme il est plus que temps de rendre à leurs travaux deux cent
cinquante sans-culottes qu'on emploie injustement chaque jour à la
garde des prisonniers du Temple, la Commune de Paris attend de votre
sagesse:

»1º Que vous enverrez au plus tôt l'infâme Élisabeth au tribunal
révolutionnaire;

»2º Qu'à l'égard de la postérité du tyran, vous prendrez des mesures
promptes pour la faire transférer dans telle prison que vous aurez
choisie, pour y être renfermée avec les précautions convenables, à
l'effet d'y être traitée dans le système de l'égalité et de la même
manière que les autres détenus dont la République a eu besoin de
s'assurer.

                              »DUNOUY, RENARD, LE CLERC,
                              »LEGRAND, r. de la Commune; DORIGNY.»

       *       *       *       *       *

Envoyée à sa date au Comité de sûreté générale, cette adresse y avait
sommeillé six mois. Mais les voeux qu'elle exprimait n'avaient point
été mis en oubli dans la région la plus ardente de la révolution.

Ce n'est pas la première fois que cette pensée m'est venue en écrivant
ce triste récit: si l'on songeait aux infortunes du Temple, si grandes
et si imméritées, il n'y a pas de malheureux qui ne se réconciliât
avec son malheur, pas de misérable accablé par sa destinée qui ne
bénît Dieu sous le poids de son fardeau. Que ceux qui se plaignent de
la méchanceté des hommes pensent à Madame Élisabeth, et ils cesseront
de se laisser abattre par le découragement.

«Il n'est pas, écrivait le Père Lenfant dès le mois d'avril 1791, il
n'est pas jusqu'à la vertu la plus pure, la plus soutenue et la plus
universellement reconnue, qui ne soit indignement outragée. Madame
Élisabeth est déchirée par les plus sanglantes et les plus absurdes
calomnies[91].»

[Note 91: _Mémoires et correspondance secrète du Père Lenfant_. Paris,
1834, t. I, p. 343.]

Ces outrages s'étaient accrus avec le besoin qu'éprouvaient les
niveleurs de trouver criminelles toutes les supériorités sociales; ces
calomnies s'étaient propagées avec l'intérêt qu'avaient les pervers à
légitimer les tortures exercées contre les personnes de sang royal. La
moralité de Madame Élisabeth fut insultée dans ce récit immonde que la
Commune de Paris fit signer au royal Enfant du Temple pour
compromettre sa mère et sa tante et les envoyer à l'échafaud. La mort
même ne désarmera point les persécuteurs. Trois ans après l'immolation
de Madame Élisabeth, sa mémoire sera outragée dans un ouvrage qui aura
la prétention de donner les _portraits des personnages célèbres de la
Révolution_[92].

[Note 92: J'ai voulu lire dans le tome III de Bonneville l'article qui
commence ainsi:

«Huitième et dernier enfant de Louis, Dauphin de France, fils de
Louis XV, et de Marie-Josèphe _de Saxe_, sa seconde femme,
Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène, dite _de France_, eut bien peu de
temps à se féliciter du hasard qui avoit placé son berceau à côté du
trône...» Je n'infligerai pas cet odieux _factum_ à mes lecteurs. Il est
d'autant plus infâme qu'il est hypocrite. Bonneville procède par
insinuation et par réticence, et il n'a pas même le triste courage de
ses ineptes calomnies. Il affecte même quelquefois de prendre la défense
de Madame Élisabeth contre les attaques inqualifiables qu'il reproduit.
Il a de la peine, dit-il, à croire qu'elles soient vraies... C'est une
vipère qui panse avec sa bave la blessure que vient de faire sa dent
venimeuse.]

Laissez les années se succéder, un temps viendra où les calomnies se
tairont, où la vérité apparaîtra dans tout son jour.

Madame Élisabeth arrive au terme que Dieu lui a assigné dans ses
rigueurs comme dans ses miséricordes. Elle avait exprimé la résolution
de partager les chagrins et les périls de sa famille: elle a tenu
toutes ses promesses; à Versailles, dans les troubles du 6 octobre; à
Paris, dans la morne solitude des Tuileries; sur la route de Varennes,
dans la néfaste journée du 20 juin, dans la nuit sanglante du 10 août,
dans la loge du Logographe, témoin des affronts et des menaces; dans
la tour du Temple, témoin des adieux et de l'agonie. Oui, elle a tenu
toutes les promesses qu'elle avait faites à Dieu: Dieu à cette heure
va tenir les siennes.

Qu'importe la route quand le ciel est le but! Au-dessus de l'injustice
des hommes apparaît la justice de Dieu qui récompense, et quand c'est
la vertu qui meurt, l'échafaud n'est qu'un degré qui rapproche du
ciel.

Le 20 floréal an II (9 mai 1794), vers sept heures du soir,
_l'huissier Monet se rendit au Temple accompagné des citoyens
Fontaine, adjudant général d'artillerie de l'armée parisienne, et
Saraillée, aide de camp du général Hanriot; il présenta aux membres du
conseil Mouret, Eudes, Magendie et Godefroi, une lettre de Fouquier,
accusateur public près le tribunal révolutionnaire, portant invitation
de remettre entre les mains desdits susnommés la soeur de Louis
Capet_[93].

[Note 93: Procès-verbal de la translation d'Élisabeth-Marie Capet à la
Conciergerie.]

Les préliminaires d'usage s'étaient prolongés dans la salle du
Conseil, et pendant la conversation engagée entre les commissaires et
leurs sinistres visiteurs, l'heure s'était écoulée: déjà Madame
Élisabeth et Marie-Thérèse se disposaient à se coucher, lorsqu'elles
entendirent ouvrir les verrous. Elles se hâtent de passer leur robe,
qu'elles venaient d'ôter. «Citoyenne, dit un des commissaires en
ouvrant la porte de Madame Élisabeth, descends tout de suite, on a
besoin de toi.--Ma nièce reste-t-elle ici?--Cela ne te regarde pas, on
s'en occupera après.»

Madame Élisabeth embrasse sa jeune compagne, et, pour calmer ses
inquiétudes, lui dit: «Soyez tranquille, je vais remonter.--Non, tu ne
remonteras pas, répond le commissaire Eudes[94]; prends ton bonnet et
descends.» Elle obéit, relève l'orpheline, qui s'affaisse dans ses
bras, et lui dit: «Allons, ayez du courage et de la fermeté, espérez
toujours en Dieu, servez-vous des bons principes de religion que vos
parents vous ont donnés, et soyez fidèle aux dernières recommandations
de votre père et de votre mère.» La tante et la nièce demeurent un
instant embrassées; puis s'arrachant brusquement à cette étreinte,
Madame Élisabeth se dirige d'un pas rapide vers la porte extérieure en
disant encore: «Pensez à Dieu, mon enfant!»

[Note 94: Guillotiné le 11 thermidor an II.]

Madame Élisabeth descend. On la fait entrer dans la salle du Conseil.
Là, pendant que l'on rédige le procès-verbal de décharge des geôliers,
on visite ses poches. Les envoyés de Fouquier signent sur le registre
du Temple la remise qui leur est faite de la prisonnière. Ils la font
traverser, sous une pluie battante, le jardin et la première cour; là,
ils montent dans un fiacre avec elle et la conduisent à la
Conciergerie, où elle est déposée dans le greffe. Il était en ce
moment huit heures. A dix heures, on la conduit du greffe dans la
salle du conseil du tribunal révolutionnaire. Là, par-devant Gabriel
Deliége, juge, assisté de Ducray, commis greffier, et en présence de
Fouquier, elle subit son premier interrogatoire.


PREMIER INTERROGATOIRE DE MADAME ÉLISABETH.

«_Cejourd'hui, vingt floréal de l'an deux de la République française,
une et indivisible, nous_, Gabriel Deliége, _juge président du
tribunal révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793,
sans aucun recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des
pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année,
assisté de_ Anne Ducray, _commis greffier du tribunal, en l'une des
salles de l'auditoire au palais, et en présence d'_Antoine-Quentin
Fouquier, _l'accusateur public, avons fait amener de la maison de_ la
Conciergerie la cy-après nommée, _auquel avons demandé ses noms, âge,
profession, pays et demeure_;

_A répondu se nommer_ Élisabeth-Marie Capet, soeur de Louis Capet,
âgée de trente ans, native de Versailles, département de
Seine-et-Oise.

Avez-vous, avec le dernier tyran, conspiré contre la sûreté et la
liberté du peuple françois?

J'ignore à qui vous donnez ce titre, mais je n'ai jamais désiré que le
bonheur des François.

Avez-vous entretenu des correspondances et intelligences avec les
ennemis intérieurs et extérieurs de la République, notamment avec les
frères de Capet et les vôtres, et ne leur avez-vous pas fourni des
secours en argent?

Je n'ai jamais connu que des amis des François; jamais je n'ai fourni
des secours à mes frères, et, depuis le mois d'août 1792, je n'ai reçu
de leurs nouvelles ni ne leur ai donné des miennes.

Ne leur avez-vous pas fait passer des diamants?

Non.

Je vous observe que votre réponse n'est point exacte sur l'article des
diamants, attendu qu'il est notoire que vous avez fait vendre vos
diamants en Hollande et autres pays étrangers, et que vous en avez
fait passer le prix en provenant, par vos agents, à vos frères, pour
les aider à soutenir leur rébellion contre le peuple françois.

Je dénie le fait, parce qu'il est faux.

Je vous observe que dans le procès qui eut lieu en novembre 1792,
relativement au prétendu vol des diamants fait au ci-devant
Garde-meuble, il a été établi et prouvé aux débats qu'il avoit été
distrait une portion de diamants dont vous vous pariez autrefois;
qu'il a pareillement été prouvé que le prix en avoit été transmis à
vos frères par vos ordres: pourquoi je vous somme de vous expliquer
catégoriquement sur ces faits.

J'ignore les vols dont vous venez de me parler. J'étois à cette époque
au Temple, et je persiste au surplus dans ma précédente dénégation.

N'avez-vous pas eu connoissance que le voyage déterminé par votre
frère Capet et Marie-Antoinette pour Saint-Cloud, à l'époque du 18
avril 1791, n'avoit été imaginé que pour saisir l'occasion favorable
de sortir de France?

Je n'ai eu connoissance de ce voyage que par l'intention qu'avoit mon
frère de prendre l'air, attendu qu'il n'étoit pas bien portant.

Je vous demande s'il n'est pas vrai au contraire que ce voyage n'a été
arrêté que par suite des conseils des différentes personnes qui se
rendoient alors habituellement au ci-devant château des Thuileries,
notamment de Bonnal, ex-évêque de Clermont, et autres prélats et
évêques; et vous-même, n'avez-vous pas sollicité le départ de votre
frère?

Je n'ai point sollicité le départ de mon frère, qui n'a été décidé que
d'après l'avis des médecins.

N'est-ce pas pareillement a votre sollicitation et à celle de
Marie-Antoinette, votre belle-soeur, que Capet, votre frère, a fui de
Paris dans la nuit du 20 au 21 juin 1791?

J'ai appris dans la journée du 20 que nous devions tous partir dans la
nuit suivante, et je me suis conformée à cet égard aux ordres de mon
frère.

Le motif de ce voyage n'étoit-il pas de sortir de France et de vous
réunir aux émigrés et aux ennemis du peuple françois?

Jamais mon frère ni moi n'avions eu l'intention de quitter notre pays.

Je vous observe que cette réponse ne paroît pas exacte, car il est
notoire que Bouillé avoit donné les ordres à différents corps de
troupes de se trouver au point convenu pour protéger cette évasion, de
manière de pouvoir vous faire sortir, ainsi que votre frère et autres,
du territoire françois, et que même tout étoit préparé à l'abbaye
d'Orval, située sur le territoire du despote autrichien, pour vous
recevoir. Je vous observe au surplus que les noms par vous supposés et
votre frère ne permettent pas de douter de vos intentions.

Mon frère devoit aller à Montmédy, et je ne lui connoissois point
d'autres intentions.

Avez-vous connoissance qu'il ait été tenu des conciliabules secrets
chez Marie-Antoinette, ci-devant Reine, lesquels s'appeloient comités
autrichiens.

J'ai parfaite connoissance qu'il n'y en a jamais eu.

Je vous observe qu'il est cependant notoire que ces conciliabules
tenoient de deux jours l'un depuis minuit jusqu'à trois heures du
matin, et que même ceux qui y étoient admis passoient par la pièce que
l'on appelloit alors la Galerie des tableaux.

Je n'en ai aucune connoissance.

N'étiez-vous pas aux Thuileries le 28 février 1791, 20 juin et 10 août
1792?

J'étois au château les trois jours, et notamment le 10 août 1792,
jusqu'au moment où je me suis rendu avec mon frère à l'Assemblée
nationale.

Ledit jour 28 février, n'avez-vous pas eu connoissance que le
rassemblement des ci-devant marquis, chevaliers et autres, armés de
sabres et de pistolets, étoit encore pour favoriser une nouvelle
évasion de votre frère et de toute la famille, et que l'affaire de
Vincennes arrivée le même jour n'a été imaginée que pour faire
diversion?

Je n'en ai aucune connoissance.

Qu'avez-vous fait dans la nuit du 9 au 10 août?

Je suis restée dans la chambre de mon frère, et nous avons veillé.

Je vous observe qu'ayant chacun vos appartements, il paroît étrange
que vous vous soyez réunis dans celui de votre frère, et sans doute
cette réunion avoit un motif que je vous interpelle d'expliquer.

Je n'avois d'autre motif que celui de me réunir toujours chez mon
frère lorsqu'il y avoit du mouvement dans Paris.

Cette même nuit, n'avez-vous pas été avec Marie-Antoinette dans une
salle où étoient les Suisses occupés à faire des cartouches, et
notamment n'y avez-vous pas été de neuf heures et demie à dix heures
du soir?

Je n'y ai pas été, et n'ai nulle connoissance de cette salle.

Je vous observe que cette réponse n'est point exacte, car il est
encore établi dans différents procès qui ont eu lieu au tribunal du 17
août 1792, que Marie-Antoinette et vous aviez été plusieurs fois dans
la nuit trouver les gardes suisses; que vous les aviez fait boire, et
les aviez engagés à confectionner la fabrication des cartouches, dont
Marie-Antoinette avoit mordu plusieurs.

Cela n'a pas existé, et je n'en ai aucune connoissance.

Je vous représente que les faits sont trop notoires pour ne pas vous
rappeler les différentes circonstances relatives à ceux par vous
déniés, et pour ne pas savoir le motif qui avoit déterminé le
rassemblement des troupes de tout genre qui se sont trouvées réunies
cette nuit aux Thuileries. Pourquoi je vous somme de nouveau de
déclarer si vous persistez dans vos précédentes dénégations, et à nier
les motifs de ce rassemblement.

Je persiste dans mes précédentes dénégations, et j'ajoute que je ne
connoissois point de motifs de rassemblement. Je sais seulement, comme
je l'ai déjà dit, que les corps constitués pour la sûreté de Paris
étoient venus avertir mon frère qu'il y avoit du mouvement dans les
faubourgs, et que dans ces occasions la garde nationale se rassembloit
pour sa sûreté, comme la constitution le prescrivoit.

Lors de l'évasion du 20 juin, n'est-ce pas vous qui avez emmené les
enfants?

Non, je suis sortie seule.

Avez-vous un défenseur ou voulez-vous en nommer un?

Je n'en connois pas.--Pourquoi lui avons nommé le citoyen Chauveau
pour conseil.

Lecture du présent interrogatoire, a persisté et a signé avec nous et
notre greffier.

[Illustration: Signatures.]

Le lecteur doit remarquer que la signature de Madame Élisabeth est ici
telle qu'elle se trouve dans tous les actes de sa vie. Ses
interrogateurs n'exigèrent point d'elle, à ce qu'il paraît, d'y
ajouter ce nom de Capet que la Révolution avoit inventé pour les
Bourbons, s'imaginant que c'étoit le nom du chef de leur race.

Après avoir mis sa signature au bas de chaque page de cet
interrogatoire, Élisabeth-Marie fut ramenée dans sa prison. Elle ne se
faisait aucune illusion sur le sort qui lui était réservé, et elle ne
songea plus qu'à paraître, non pas devant ses juges de la terre, car
elle n'avait rien à attendre de ceux-là que la fin de ses tourments,
mais devant le Juge tout-puissant dont elle espérait sa récompense.
Elle savait qu'elle eût en vain réclamé l'assistance d'un prêtre
catholique non assermenté, et elle ne voulut point perdre quelques
minutes à implorer une faveur qui avait été accordée au Roi son frère,
mais qui depuis un an eût été regardée comme un crime. Elle se
résigna, offrit directement au Seigneur miséricordieux le sacrifice de
sa vie, et puisa dans sa foi vive la force dont elle avait besoin pour
l'accomplir dignement.



LIVRE ONZIÈME.

MEURTRE DE MADAME ÉLISABETH.

     «Le ciel est mon trône, et la terre est mon marchepied.»

                          _Actes des Apôtres_, chap. VIII, v. 49.

     La Conciergerie au mois de mars 1793. -- Ce qu'elle était au mois
     de mai 1794. -- Madame de la Fayette. -- Haly, concierge de la
     prison du collége du Plessis. -- Paroles de Fouquier. --
     Chauveau-Lagarde demande à voir Madame Élisabeth: refus de
     l'accusateur public, sous le prétexte qu'elle ne sera pas jugée
     de sitôt. -- Poussé par une anxiété instinctive, Chauveau-Lagarde
     entre le lendemain dans la salle des assises, et aperçoit Madame
     Élisabeth au premier rang des accusés. -- Leur interrogatoire. --
     Le _Moniteur_ n'a point dit qu'Élisabeth fut défendue; elle le
     fut pourtant, bien qu'elle ne l'eût pas demandé et qu'elle
     s'inquiétât peu de l'être. -- Résumé des débats; questions posées
     par le président; verdict des jurés; arrêt de mort. -- Parmi les
     vingt-cinq condamnés, on signale une femme enceinte; Madame
     Élisabeth fait avertir les juges, et la sauve. -- Paroles de
     Fouquier au président; réponse de Dumas. -- Les condamnés sont
     conduits dans la salle des apprêts suprêmes. -- Influence
     qu'exerce sur eux Madame Élisabeth; consolations qu'elle leur
     prodigue; courage qu'elle leur inspire. -- Madame de Sénozan. --
     MM. de Montmorin et Bullier. -- M. de Brienne, ancien ministre de
     la guerre et maire de Brienne; paroles que lui adresse Madame
     Élisabeth. -- Désespoir de madame de Montmorin, puis sa
     résignation. -- Madame de Crussol d'Amboise. -- Grande
     satisfaction de Madame Élisabeth: tous ses compagnons d'infortune
     font résolûment à Dieu le sacrifice de leur vie. -- Dernier
     appel. -- Madame Élisabeth assise sur la charrette à côté de
     mesdames de Sénozan et de Crussol. -- A la descente du pont Neuf,
     le mouchoir qui couvre la tête de Madame Élisabeth tombe aux
     pieds du bourreau. -- Arrivé à la place de la Révolution,
     celui-ci lui tend la main comme pour l'aider à descendre;
     Élisabeth détourne la tête. -- Devant l'échafaud, nul ne
     défaillit. -- Madame de Crussol appelée la première. -- Comment,
     dans ce dernier moment, Élisabeth apprend que la Reine n'existe
     plus. -- Madame Élisabeth immolée la dernière. -- Son corps est
     jeté dans un panier avec les autres cadavres, et sa tête avec les
     autres têtes dans un second panier. -- La charrette se met en
     marche. -- Rues du Rocher et d'Errancis, barrière de Monceaux,
     _Clos du Christ_. -- Fournées précédentes d'Hébert et des
     hébertistes, de Danton et des quatorze compagnons de mort que son
     généreux ami Robespierre lui avait donnés, _de la conspiration
     des prisons_, puis enfin de Malesherbes et de ses enfants. -- Le
     cadavre de Madame Élisabeth et les vingt-trois autres sont mis à
     nu et inhumés ensemble dans une fosse de douze à quinze pieds de
     largeur et autant de longueur. -- Douleur que produit en Europe
     le meurtre de Madame Élisabeth, et particulièrement à Turin et au
     château de Wartegg, près Rorschach, où vivait retirée la famille
     de Bombelles. -- Madame de Raigecourt adresse ses respectueuses
     condoléances à la jeune Marie-Thérèse; réponse de celle-ci. --
     Lettre du comte de Provence à madame des Montiers. -- La commune
     révolutionnaire de Versailles s'emparant de la maison Élisabeth,
     Jacques et Marie, mis en prison, y sont oubliés. -- Leur misère
     éveille la pitié des magistrats; leur détention est déclarée une
     injustice, mais aucune indemnité ne leur est attribuée. --
     Retirés à Bulle, ils y passent en paix une quarantaine d'années.
     -- Fondation d'une manufacture d'horlogerie dans la maison de
     Montreuil. -- L'entreprise demeure sans succès.


On se ferait difficilement une idée de ce qu'étaient les prisons de
Paris pendant la révolution. Déjà, dans un _Rapport au ministre de
l'intérieur sur l'état des prisons de la Conciergerie_, à la date du
17 mars 1793, le citoyen Grandpré s'exprimait ainsi:

«Je viens de faire une nouvelle visite des prisons de la Conciergerie.
L'impression horrible que j'ai éprouvée à la vue des malheureux
amoncelés dans cette affreuse demeure est inexprimable, et je ne puis
concevoir encore la barbarie des officiers de police chargés de la
surveiller et l'insouciance des tribunaux à absoudre ou condamner les
accusés. Toutes les prisons ont été vidées à l'époque à jamais
exécrable des 2 et 3 septembre dernier. Cependant elles contiennent
aujourd'hui 950 individus. Il y en a 320 à l'hôtel de la Force, 44 à
Sainte-Pélagie, 206 à Bicêtre, et 380 à la Conciergerie. Cette
dernière prison, qui, par sa position près du tribunal criminel, a
toujours été destinée pour les criminels, et qui ne devroit être
considérée, d'après la nouvelle organisation, que comme maison de
justice, sert cependant tout à la fois de maison d'arrêt, de maison de
justice et de force. Il faut toute la surveillance et tout le
dévouement d'un concierge incorruptible et de guichetiers éprouvés
tels que ceux qui en ont la garde, pour qu'il n'y arrive pas chaque
jour des événements sans nombre et des évasions multipliées, comme
cela arrive journellement dans presque tous les départements. J'y ai
vu une trentaine d'hommes et femmes condamnés à mort, qui tous se sont
pourvus en cassation, dont les procès languissent, et qui emploient
tout le temps qu'on leur laisse à faire toutes sortes de tentatives
soit pour attenter à leur vie, soit pour opérer un soulèvement au
dehors ou même au dedans; et leur rassemblement prodigieux, en leur
montrant leur force, fait craindre à tout moment que leurs projets ne
réussissent. Ce qui contribue plus à les désespérer et à leur faire
tout entreprendre, c'est l'inhumanité avec laquelle on les entasse
dans la même chambre et les tourments incalculables qu'ils éprouvent
pendant la nuit. Je les ai visitées à l'ouverture, et je ne connois
point d'expression assez forte pour peindre le sentiment d'horreur que
j'ai éprouvé en voyant dans une seule pièce 26 hommes rassemblés,
couchés sur 21 paillasses, respirant l'air le plus infect, et couverts
de lambeaux à moitié pourris; dans une autre, 45 hommes entassés sur
10 grabats; dans une troisième, 38 moribonds pressés sur 9 couchettes;
dans une quatrième, très-petite, 14 hommes ne pouvant trouver de place
dans 4 cases; enfin, dans une cinquième, sixième et septième pièce, 85
malheureux se froissant les uns les autres pour pouvoir s'étendre sur
16 paillasses remplies de vermine, et ne pouvant tous trouver le moyen
de poser leur tête. Un pareil spectacle m'a fait reculer d'épouvante,
et je frissonne encore en voulant en donner une idée. Les femmes sont
traitées de la même manière. 54 d'entre elles sont forcées de se
coucher sur 19 paillasses ou de se relayer alternativement pour rester
debout et ne pas étouffer en se mettant les unes sur les autres. Il y
a dans cette maison 47 hommes et 12 femmes qui ont le privilége d'être
à la pension et de coucher dans des lits séparés. Cette distinction
m'a paru barbare, injuste et injurieuse à l'humanité. La loi qui
distribue le pain également entre chaque détenu ne peut avoir eu
l'intention de donner à l'homme aisé un asile commode et de mettre
l'indigent dans un tombeau. Toute inégalité doit disparoître devant
elle. De quelque état ou condition qu'ils soient, elle voit les
accusés du même oeil, et leur promet à tous le même traitement
jusqu'à l'instant de leur jugement. Mais la justice semble endormie;
ses oracles ne se rendent plus, ou le peu qui lui échappent sont sans
effet, au moyen du tribunal de cassation, où l'appel en est porté, et
où les affaires restent en suspens. Cependant les prisons s'engorgent
chaque jour: presque aucun prisonnier n'en sort; un grand nombre y
arrive sans cesse; au milieu de cette effroyable quantité, le juré
d'accusation se tait, ou ne se livre que négligemment à des fonctions
dont le terme trop éloigné l'effarouche; il choisit les individus dont
il veut s'occuper de préférence, et des malheureux arrêtés depuis
plusieurs mois ont la douleur de n'avoir pas encore été interrogés: il
y en a dans ce cas 34, dont j'indique les noms et la date de
l'arrestation dans un tableau joint au présent rapport.

»Je dois encore appeler l'attention du ministre sur le sort d'un assez
grand nombre de malheureux échappés au carnage du mois de septembre,
et réintégrés depuis dans les prisons, en vertu d'ordres la plupart
arbitraires et sans cause. La crise perpétuelle où se trouve la
République, les mouvemens intérieurs et fréquents qui en sont la
suite, les bruits qu'on ne cesse de répandre d'un nouveau massacre,
l'image toujours présente de celui qui s'est effectué sous leurs yeux,
jettent la terreur dans l'âme de ces infortunés; ils souffrent mille
morts chaque jour et maudissent le moment qui ne leur a sauvé la vie
que pour les livrer de nouveau au supplice journalier d'une
incertitude cent fois plus cruelle que tous les genres de mort
possibles. Regardera-t-on comme une absolution de leurs fautes
l'épreuve à laquelle ils ont été soumis aux journées de septembre et
la liberté qui leur a été accordée? C'est une question que le ministre
Roland a soumise le 16 novembre au ministre de la justice, et sur
laquelle il seroit important de prononcer. Il n'y a pas de délit qui
ne doive être effacé pour des gens qui ont été plusieurs jours sous le
couteau, et la situation pénible où ils se retrouvent en ce moment,
et dans laquelle ils sont depuis plusieurs mois, les met sans doute
dans le cas de l'indulgence.

  »Paris, le 17 mars 1793, l'an II de la République française.
                                                      »GRANDPRÉ.»

       *       *       *       *       *

Les choses ne se passaient plus ainsi en mai 1794. La justice n'était
plus endormie, pour nous servir des termes du rapport qu'on vient de
lire. Les inquiétudes de l'attente étaient épargnées au suspect et les
longues terreurs au condamné. Les prisons se remplissaient chaque
jour, mais chaque jour elles étaient vidées par le bourreau.

Un prisonnier de 1794 nous a laissé la description de la Conciergerie
telle qu'elle était à cette époque:

«La première entrée, dit-il, est fermée de deux guichets[95]. Ces deux
guichets sont à peu près à trois pieds l'un de l'autre. Ils sont tenus
chacun par un porte-clefs. Tous les porte-clefs ne sont pas admis
indistinctement à l'honneur de ces premiers guichets: on choisit les
plus vigoureux et ceux qui ont le coup d'oeil plus subtil. Il faut,
disent-ils, avoir de la tête pour de pareilles fonctions. Aussi les
postulants attendent-ils quelquefois longtemps. Un bouquet placé
au-dessus de la porte annonce une nouvelle promotion. Le promu se fait
coiffer ce jour-là par un perruquier, met ses plus beaux habits. Son
air satisfait et capable annonce qu'il sent sa dignité et qu'il n'est
pas au-dessous du choix dont on l'a honoré. Le soir, les flots de vin
redoublent et terminent un si beau jour.

[Note 95: On appelle guichet une petite porte haute d'environ trois
pieds et demi, pratiquée dans une porte plus grande. Lorsqu'on entre,
il faut en même temps hausser le pied et baisser considérablement la
tête, de manière que si on ne se casse pas le nez sur son genou, on
court risque de se fendre le crâne contre la pièce de traverse de la
grande porte, ce qui est arrivé plus d'une fois. On appelle aussi
guichet la première pièce d'entrée.]

»Dans la première pièce, appelée guichet, au bout d'une grande table,
sur un fauteuil, est le gouverneur de la maison, ou bien la respectable
moitié de lui-même, ou bien le plus ancien des porte-clefs, qui les
représente en ce cas. Ces gouverneurs-là sont devenus, par le temps où
nous sommes, des personnages très-considérables. Les parents, amis ou
amies des prisonniers, font ordinairement une cour très-assidue au
concierge Richard pour se faire entr'ouvrir un guichet. On le salue
profondément; quand il est de bonne humeur, il sourit; quand au
contraire il est morose, il fronce le sourcil; c'est Jupiter qui fait
trembler l'Olympe d'un coup d'oeil. Aussi les prisonniers ont-ils
toujours l'attention d'épier ses bons moments, et alors on s'évertue à
présenter humblement le placet.

»C'est de ce fauteuil qu'émanent les ordres pour la police de la
maison. C'est à ce fauteuil que sont évoquées les querelles des
guichetiers entre eux et des guichetiers avec les prisonniers. C'est à
ce fauteuil que les malheureux détenus portent leurs humbles
réclamations quand ils obtiennent la faveur d'y être admis. C'est de
ce fauteuil que part quelquefois un regard de protection qui console,
et souvent un coup d'oeil qui foudroie. Du reste, la femme Richard
tient sa maison d'une manière étonnante: on n'a ni plus de mémoire, ni
plus de présence d'esprit, ni une connoissance plus exacte des détails
les plus minutieux.

»Outre le concierge ou son représentant, il y a dans le guichet un
ancien porte-clefs qui divague. C'est, sans qu'il y paroisse,
l'inspecteur des personnes qui entrent ou qui sortent. Quand il a des
distractions, on entend sortir du fauteuil ces vigilantes paroles:
«_Allumez le miston!_» (_Allumez_, mot d'argot qui veut dire regarde
sous le nez, _miston_, de l'individu.) Le guichetier les répète à ses
camarades qui sont de service aux portes. Lorsqu'il entre un nouveau
prisonnier, on recommande aux guichetiers d'_allumer le miston_, afin
qu'il soit généralement connu et ne puisse se donner pour étranger.

»A main gauche en entrant dans le guichet est le greffe. Cette pièce
est partagée en deux par des barreaux. Une moitié est destinée aux
écritures, l'autre moitié est le lieu où l'on dépose les condamnés;
c'est là qu'ils ont quelquefois attendu trente-six heures le moment
fatal où l'exécuteur des jugements criminels (que les guichetiers
appellent dans leur langage _tôle_) leur fait subir les redoutables
apprêts de leur supplice[96].»

[Note 96: Nous reproduisons ici la continuation de ce récit, à la fin
duquel on verra dans quel état tombaient les âmes qui n'étaient point
soutenues par la force surnaturelle de la religion: elles se
dissolvaient pour ainsi dire sous l'excès de la souffrance, et le
sentiment moral, ce soleil des intelligences, s'y éteignait.

«Du greffe, on entre de plain-pied, en ouvrant toutefois d'énormes
portes, dans des cachots appelés _la Souricière_. Il faudroit plutôt
les nommer _la Ratière_. Un citoyen nommé _Beauregard_, homme aussi
honnête qu'aimable, acquitté par le tribunal révolutionnaire, fut mis
à son arrivée dans ce cachot. Les rats lui mangèrent en différents
endroits sa culotte, sans respect pour son derrière; nombre de
prisonniers ont vu les trous, et il fut obligé de se couvrir toute la
nuit la figure de ses mains pour sauver son nez et ses oreilles.

»Le jour pénètre à peine dans ces cachots; les pailles dont se compose
la litière des prisonniers, bientôt corrompues par le défaut d'air et
par la puanteur des seaux (en terme de prison _griaches_) où les
prisonniers font leurs besoins, exhalent une infection telle, que dans
le greffe même on est empoisonné lorsqu'on ouvre les portes.

»En face de la porte d'entrée est le guichet qui conduit à la cour des
femmes, à l'infirmerie, et en général ce qu'on appelle, je ne sais
pourquoi, _le côté des douze_. Nous y reviendrons.

»A droite, sur deux angles, sont des fenêtres qui éclairent fort
imparfaitement deux cabinets où couchent les guichetiers de garde
pendant la nuit; c'est aussi dans ces cabinets qu'on dépose les femmes
qui ont été condamnées à mort. Entre ces deux angles est un troisième
guichet qui conduit au _préau_; c'est le côté le plus recommandable de
cette prison et le mieux fait pour fixer le regard de l'observateur.
Il faut pour y arriver franchir quatre guichets. On laisse à gauche la
chapelle et la chambre du conseil, deux pièces également remplies de
lits dans ces derniers temps; la seconde étoit occupée par la veuve de
Capet.

»Je n'entreprendrai point de décrire tous les lieux de cette vaste et
dégoûtante enceinte. Je remarquerai seulement qu'à droite en entrant
dans la cour, à l'extrémité d'une espèce de galerie, est une double
porte, dont l'une entièrement de fer; que ces portes ferment le cachot
surnommé _de la Bûche nationale_ depuis le massacre du mois de
septembre 1792 (vieux style), et que l'on traverse ce cachot pour
arriver dans les salles du palais, au moyen d'un obscur escalier
dérobé et verrouillé dans deux ou trois endroits différents. Les
prisonniers sont à la pistole, ou à la paille, ou dans les cachots.
Ces prisonniers ont un régime différent. Les cachots ne s'ouvrent que
pour donner la nourriture, faire les visites et vider les _griaches_.
Les chambres de la paille ne diffèrent des cachots qu'en ce que leurs
malheureux habitants sont tenus d'en sortir entre huit et neuf heures
du matin. On les fait rentrer environ une heure avant le soleil
couché. Pendant la journée, les portes de leurs cachots sont fermées,
et ils sont obligés de se morfondre dans la cour ou de s'entasser,
s'il pleut, dans les galeries qui l'entourent, où ils sont infectés de
l'odeur des urines, etc. Du reste, mêmes incommodités dans ces
hideuses demeures; point d'air, des pailles pourries.

»Entassés jusqu'à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs
ordures, ils se communiquent les maladies, les malpropretés dont ils
sont accablés. Allez visiter les cachots qui sont pratiqués dans les
grosses tours que vous voyez du quai de l'Horloge, ceux qu'on appelle
_le grand César, Bonbec, Saint-Vincent, Bel-Air_, etc., et dites si la
mort n'est pas préférable à un pareil séjour.

»Ne croyez pas que les incommodités du logement soient les seules que
les prisonniers aient à supporter; il faudroit pour juger jusqu'à
quelle humiliation, jusqu'à quelle dégradation on peut réduire des
hommes, il faudroit assister à la fermeture des portes et à l'appel
nominal qui la précède. Figurez-vous trois ou quatre guichetiers
ivres, avec une demi-douzaine de chiens en arrêt, tenant en main une
liste incorrecte qu'ils ne peuvent lire. Ils appellent un nom,
personne ne se reconnoît; ils jurent, tempêtent, menacent; ils
appellent de nouveau, on s'explique, on les aide, on parvient enfin à
comprendre qui ils ont voulu nommer. Ils font entrer en comptant le
troupeau, ils se trompent; alors, avec une colère toujours croissante,
ils ordonnent de sortir; on sort, on rentre, on se trompe encore, et
ce n'est quelquefois qu'après trois ou quatre épreuves que leur vue
brouillée parvient enfin à s'assurer que le nombre est complet.

»Mais quel contraste! Est-ce une bizarrerie de la nature ou un effet
de sa sagesse? La première lueur d'espérance, l'approche d'un plaisir
dissipent en un instant les plus noirs chagrins, les plus cruelles
inquiétudes, et la prison la plus hideuse, l'enfer va se changer en un
temple de Gnide. Vous entendez dans la cour du préau un éternel
bourdonnement, un murmure sombre et les cris effrayants des
guichetiers; ils ont des voix terribles et qui semblent avoir été
faites exprès. Rien n'est plus fatigant que ce bruit et ce spectacle,
si vous pouvez y échapper pour revenir au principal guichet.

»Après avoir franchi la première grille, j'ai déjà dit qu'il y en a
quatre, vous vous trouvez dans une enceinte formée toute de barreaux
de fer. Lorsque les communications avec l'extérieur subsistoient,
c'est là que les prisonniers de ce côté voyoient leurs connoissances.
Les femmes, dont la sensibilité, le courage plus résolu, l'âme plus
compatissante, plus portée à secourir, à partager le malheur, les
femmes étoient presque les seules qui osassent y pénétrer....

»Le guichet d'entrée, occupé de même par les prisonniers du côté des
douze, n'offroit pas un spectacle moins pittoresque. En effet, quoi de
plus singulier pour l'oeil de l'observateur? des femmes et leurs
maris, des maîtresses et leurs amants rangés sur des bancs contre les
murs: les uns s'attendrissent, versent des larmes; d'autres, condamnés
à mort, quelquefois chantent. Par une fenêtre de ces cabinets, on
aperçoit sur un lit de douleur une malheureuse femme veillée par un
gendarme, et qui attend, la pâleur sur le front, l'instant de son
supplice. Des gendarmes remplissent les guichets; ceux-ci conduisent
des prisonniers, dont on délie les mains, et que l'on précipite dans
un cachot; ceux-là demandent d'autres prisonniers pour les transférer,
les lient et les emmènent, tandis qu'un huissier, à l'oeil hagard, à
la voix insolente, donne des ordres, se fâche, et se croit un héros
parce qu'il insulte impunément à des malheureux qui ne peuvent lui
répondre par des coups de bâton.

»Il n'y a rien d'exagéré dans ce que je viens de dire, et plusieurs
personnes qui sont venues ou ont vécu dans les prisons se rappelleront
d'avoir vu tout cela dans le même moment.

»J'ai dit que les chiens jouoient un grand rôle dans ces prisons;
cependant un fait que j'ai entendu souvent raconter prouvera que leur
fidélité n'est pas à toute épreuve. Parmi ces chiens, il en est un
distingué par sa taille, sa force et son intelligence. Ce Cerbère se
nomme _Ravage_. Il étoit chargé pendant la nuit de la garde de la cour
du préau. Des prisonniers avoient, pour s'échapper, fait un trou (en
argot, un _housard_); rien ne s'opposoit plus à leur dessein, sinon la
vigilance de _Ravage_ et le bruit qu'il pourroit faire. _Ravage_ se
tait; mais le lendemain matin, on s'aperçut qu'on lui avoit attaché à
la queue un assignat de cent sous avec un petit billet où étoient
écrits ces mots: _On peut corrompre Ravage avec un assignat de cent
sous et un paquet de pieds de mouton_. Ravage promenant et publiant
ainsi son infamie, fut un peu décontenancé par les attroupements qui
se formèrent autour de lui et les éclats de rire qui partoient de tous
côtés. Il en fut quitte, dit-on, pour cette petite humiliation et
quelques heures de cachot.

»Revenons au côté _des douze_. Ce côté a aussi une cour qu'occupent
les femmes. La partie occupée par les hommes n'a d'autre promenade
qu'un corridor obscur, dans lequel il faut tenir le jour le réverbère
allumé, et un petit vestibule séparé de la cour des femmes par une
grille. Les hommes peuvent parler aux femmes à travers cette grille,
et plus d'une fois les tendres épanchements de l'amour y ont fait
oublier aux malheureux l'horreur de leur demeure.

»Les chambres des femmes sont aussi divisées en chambres à la pistole
et en chambres à la paille. Les pistoles occupent le premier, les
chambres des _pailleuses_[96-A] sont au rez-de-chaussée, derrière une
arcade; elles sont obscures, humides, et aussi malsaines que
malpropres. Le gouvernement devroit bien s'occuper de les rendre
salubres, en n'oubliant jamais que l'innocence a été forcée de les
habiter. Il faudroit aussi un régime qui ne tendît pas à dégrader les
êtres qui y sont soumis.

»Il n'y a de ce côté pour les hommes que des chambres a la pistole,
c'est-à-dire que l'on paye le loyer des lits que l'on occupe. Il y a
autant de lits dans une chambre qu'elle en peut contenir. On payoit
d'abord pour un lit 27 livres 12 sous le premier mois et 22 livres 10
sous les mois suivans. On a réduit ce loyer à 15 livres par mois. Le
même lit a souvent rapporté plusieurs loyers en un mois[96-B]; aussi
la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris quant au
produit.

»L'un des grands inconvénients de ce côté étoit le voisinage de
l'infirmerie; on y a longtemps vécu au milieu des fièvres les plus
dangereuses. Les malades, entassés deux à deux sur de méchants
grabats, étoient bien ce que la misère humaine peut offrir de plus
déplorable: les médecins daignoient à peine les examiner; il sembloit
qu'il y eût des coeurs faits pour s'endurcir à l'approche du malheur.
Ils avoient une ou deux _ptisannes_ qui étoient, comme on dit, des
selles à tous chevaux, et qu'ils appliquoient à toutes maladies,
encore étoient-elles administrées avec une négligence vraiment
impardonnable. C'étoit une chose curieuse de voir avec quel dédain et
quelle suffisance ils faisoient leurs visites. Un jour, le docteur en
chef s'approche d'un lit et tâte le pouls du malade. «Ah! dit-il, il
est mieux qu'hier.--Oui, citoyen docteur, répond l'infirmier, il est
beaucoup mieux, mais ce n'est pas le même; le malade d'hier est mort,
et celui-ci a pris sa place.--Ah! c'est différent; eh bien, qu'on
fasse la _ptisanne_.»

»Cette anecdote en rappelle une autre qui eut lieu à peu près dans le
même temps. On se souvient peut-être d'un individu qui se faisoit
appeler _Marat-Mauger_, commissaire du pouvoir exécutif à Nancy et
dans le département de la Meurthe, dénoncé comme ayant usé envers les
citoyens de toutes sortes de vexations. Ce Mauger donna l'exemple le
plus terrible de la manière dont un coquin peut être tourmenté par les
remords. Il rappela les fureurs d'Oreste, et Le Kain auroit pu trouver
en lui un modèle. Attaqué d'une fièvre très-violente, il se levoit sur
son lit, et là, avec des convulsions vraiment effrayantes, et d'une
voix épouvantée, il s'écrioit: «_Voyez-vous dans les ombres de ces
voûtes la main de mon frère? Il écrit en lettres de sang: Tu as mérité
la mort!_» Il périt en effet au milieu des transports de cette
frénésie[96-C].

»Il régnoit parmi les prisonniers de ce côté un genre de courage et de
gaieté vraiment remarquable; on ne se fera jamais une idée juste d'une
existence semblable: aussi je n'entreprendrai pas de la dépeindre; je
me contenterai de citer quelques passages de deux lettres de l'un de
ces prisonniers à un ami, et que celui-ci a bien voulu me communiquer:

«....... Si je vois avec quelque sang-froid le moment où je perdrois
la vie, je le dois surtout au spectacle qui se renouvelle à chaque
instant dans cette maison; elle est l'antichambre de la mort. Nous
vivons avec elle. On soupe, on rit avec des compagnons d'infortune;
l'arrêt fatal est dans leur poche. On les appelle le lendemain au
tribunal; quelques heures après nous apprenons leur condamnation; ils
nous font faire leurs compliments en nous assurant de leur courage.
Notre train de vie ne change point pour cela; c'est un mélange
d'horreur sur ce que nous voyons et d'une gaieté en quelque sorte
féroce, car nous plaisantons souvent sur les objets les plus
effrayants, au point que nous démontrions tous les jours à un nouvel
arrivé de quelle manière cela se fait, par le moyen d'une chaise à qui
nous faisions faire la bascule. Tiens, dans ce moment, en voici un qui
chante:

  Quand ils m'auront guillotiné,
  Je n'aurai plus besoin de né.

»Je dois t'ajouter, pour te prouver combien nous avons de moyens de
nous endurcir, qu'une malheureuse femme condamnée vient de me faire
appeler: «_La source de mes larmes est tarie, m'a-t-elle dit, il ne
m'en est pas échappé une depuis hier soir. La plus sensible des femmes
n'est plus susceptible d'aucun sentiment; les affections qui faisoient
le bonheur de ma vie ont perdu toute leur force. Je ne regrette rien,
et je vois avec indifférence le moment de ma mort._»

»Cette femme est madame _Lariolette de Tournay_: elle dit avoir
dépensé des sommes énormes pour la cause de la liberté; commissaires
nationaux, généraux, officiers des armées françoises, ont été
accueillis dans sa maison avec autant de distinction que de zèle. Elle
attribue ses malheurs à son mari. Elle s'est fait peindre ces jours-ci
la main appuyée sur une tête de mort; elle a dû lui envoyer ce
portrait. L'allégorie est cruelle si le motif en est vrai!...

»Les hommes sont trop méchants, trop inutilement atroces, et je ne
regretterois pas une existence aussi pénible et qui ne me présente
qu'un avenir encore plus affreux. Tu vas me croire fou; ma foi, non!

»Je ne fus jamais si raisonnable; j'apprécie les choses ce qu'elles
valent, et le plus grand bienfait de la nature (la vie, dont tu me
parles dans une de tes lettres), me paroît à moi une corvée fort
incommode, que la nature, si toutefois elle n'est pas une force
aveugle, pouvoit épargner à des êtres qui n'ont pas même assez de
raison pour apercevoir leurs sottises. Je suis si las de vivre parmi
les hommes, que je ne serois pas fâché de les quitter. J'ai déjà,
comme je t'ai dit, essayé l'épreuve; c'est le moment de véritable
calme que j'aie goûté depuis que je suis ici, etc...»

»C'étoit une chose touchante de voir un nombre de prisonniers prévenus
de délits contre la patrie ne respirer cependant que pour elle et pour
sa liberté.»]

[Note 96-A: On appelle _pailleux_ et _pailleuses_ ceux et celles qui,
n'ayant pas de moyen de payer le loyer d'un lit, sont obligés de
coucher sur la paille.]

[Note 96-B: Dans les derniers temps de la tyrannie de Robespierre,
lorsque le tribunal envoyait les victimes à la mort par charretées,
quarante ou cinquante lits étaient occupés tous les jours par de
nouveaux hôtes qui payaient quinze livres pour une nuit, ce qui
donnait par mois un produit de dix-huit à vingt-deux mille livres.]

[Note 96-C: On honore sa mémoire de cette épitaphe:

  Dans un corps sale et pourri
  Gisait une âme épouvantable.
  Depuis ce matin, Dieu merci,
  Et l'âme et le corps sont au diable.]

C'est dans cette pièce que Madame Élisabeth avait passé les deux
heures qui avaient précédé son interrogatoire.

Peut-être sera-t-on disposé à croire qu'entre cet interrogatoire et
le jugement il y eut l'intervalle de temps nécessaire pour que
l'accusée pût réunir ses moyens de défense. Ce serait mal connaître
l'époque révolutionnaire que de céder à une pareille illusion. Madame
de la Fayette[97], si admirable par le caractère aussi énergique que
généreux qu'elle déploya au milieu de ces scènes d'horreur, raconte
qu'ayant été transférée de la Force au collége du Plessis, Haly,
concierge de cette dernière prison, lui dit un jour: «Je sors de chez
Fouquier-Tinville; je l'ai trouvé étendu sur le tapis, pâle, anéanti;
ses filles le caressoient et essuyoient la sueur de son front. Il me
répondit lorsque je lui demandai ses ordres pour la liste du
lendemain: «Laissez-moi, Haly, je n'y suffis pas; quel métier!» Puis,
comme par instinct, il ajouta: «Voyez mon secrétaire; il m'en faut
soixante, n'importe lesquels; qu'il les assortisse[98].»

[Note 97: Madame de la Fayette, née Noailles, était un modèle de
bienveillance, de piété et de dévouement conjugal. La journée du 15
octobre 1795 fut un des plus beaux jours de sa vie. Ce jour-là, elle
obtint la faveur de se constituer prisonnière avec ses deux filles
dans les cachots d'Olmutz, auprès de son mari, dont elle partagea la
captivité pendant deux ans.

Elle mourut à Paris dans la nuit de Noël (25 décembre) 1807, et fut,
selon son désir, inhumée à Picpus, funèbre asile qu'elle avait fondé
avec sa soeur, la marquise de Montaigu. B.]

[Note 98: _Les prisons en 1793_, par madame la comtesse DE BOHME, née
de Girardin, 1 vol. in-8º, p. 130.]

On le voit, c'est irrégulièrement et au hasard que l'on tuait dans ce
temps-là. Aussi l'interrogatoire que nous avons donné plus haut n'est
qu'une comédie dérisoire qui ne présente aucune garantie à
l'innocence.

On n'impute même à l'accusée aucun grief qui lui soit personnel. Elle
est la soeur de Louis XVI, l'amie de Marie-Antoinette: voilà ses
crimes. Si le tribunal est d'avance résolu à tuer la prévenue, la
prévenue sait elle-même, à n'en pas douter, qu'elle n'a pas de justice
à attendre du tribunal.

Cependant quelqu'un, se disant autorisé par Madame Élisabeth, restée
en réalité étrangère à cette démarche, était allé avertir M.
Chauveau-Lagarde qu'il était désigné pour la défendre. Il se présenta
aussitôt à la prison, afin de s'entretenir avec elle de son acte
d'accusation. On ne lui permit point de lui parler. Il réclama près de
Fouquier-Tinville, qui lui répondit: «Vous ne pouvez la voir
aujourd'hui; rien ne presse: elle ne sera pas jugée de sitôt.»
Cependant, malgré la fausse assertion de Fouquier, le procès de madame
Élisabeth allait bientôt commencer. Je ne sais quel vague
pressentiment, quelle appréhension et quelle anxiété douloureuse
poussèrent le lendemain matin M. Chauveau-Lagarde dans la salle des
assises. Quelle fut sa surprise lorsqu'il aperçut Madame Élisabeth,
vêtue de blanc, environnée d'un grand nombre d'accusés, assise sur le
haut des gradins, où on l'avait placée la première pour la mettre plus
en évidence! Toute conférence avec elle lui était nécessairement
interdite. Elle ignore même sans doute qu'un homme, dans cette
enceinte, se lèvera pour la défendre. Parmi les personnes qu'on lui a
associées, au nombre de vingt-quatre dans l'acte d'accusation, il en
est quelques-unes qu'elle a quelquefois rencontrées à la cour: la
marquise de Sénozan, soeur de Malesherbes; madame de Crussol
d'Amboise; M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, et madame de
Montmorin, veuve de l'ancien ministre des affaires étrangères massacré
à l'Abbaye le 2 septembre 1792. La soeur de Louis XVI était inconnue
de presque tous les autres accusés. Cependant, dès le matin,
quelqu'un, dans les corridors de la Conciergerie, ayant prononcé le
nom d'Élisabeth, ce nom, du guichet au greffe, de la prison au préau,
avait couru de bouche en bouche, et l'attention de tous les
prisonniers s'était portée sur elle. La soeur de Louis XVI n'en fut
pas troublée: toujours maîtresse d'elle-même, elle avait tant de
sérénité et de sang-froid qu'elle en communiquait aux âmes les plus
troublées: elle ne songeait qu'à donner des consolations, la paix du
coeur et la grâce de Dieu à ces infortunes sans espoir, pour
lesquelles toutes portes étaient fermées, excepté celle qui ouvrait du
côté du ciel.

Cependant René-François Dumas, président du tribunal, a ouvert
l'audience; Gabriel Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, sont assis
à ses côtés.

Gilbert Liendon, substitut de l'accusateur public, soutient
l'accusation; Charles-Adrien Legris, greffier, rédige le
procès-verbal.

Les jurés, au nombre de quinze, sont les citoyens Trinchard, Laporte,
Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest, Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyère,
Prieur, Besnard, Fiévée, Sambat et Desboisseaux.

Le président Dumas, s'adressant à Madame Élisabeth:

Quel est votre nom?

_R._ Élisabeth-Marie.

       *       *       *       *       *

Le _Moniteur_ ne dit pas, mais un grand nombre de personnes présentes
ont raconté qu'à cette première question Madame Élisabeth répondit:
«Je me nomme Élisabeth-Marie de France, soeur de Louis XVI, tante de
Louis XVII, votre Roi.» J'ai connu moi-même une personne digne de foi
qui m'a assuré avoir entendu ces paroles, et j'ai l'intime conviction
qu'elles ont été prononcées.

       *       *       *       *       *

_D._ Votre âge?

_R._ Trente ans.

_D._ Où êtes-vous née?

_R._ A Versailles.

_D._ Où résidez-vous?

_R._ A Paris.

[Illustration: ACTE D'ACCUSATION.

Antoine-Quentin Fouquier, Accusateur Public du Tribunal
Révolutionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale
du 10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun recours au
Tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article
deux d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, portant:
«Que l'Accusateur Public dudit Tribunal est autorisé à faire arrêter,
poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou
des citoyens».

Expose,]

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation, dont la teneur
suit[99]:

[Note 99: Nous intercalons à cette page le commencement de ce factum,
reproduisant en _fac-simile_ la pièce imprimée et remplie par
l'écriture autographe de l'accusateur public.]

«ANTOINE-QUENTIN FOUQUIER,

»Accusateur public du Tribunal Révolutionnaire établi à Paris par
décret de la Convention Nationale du 10 mars 1793, l'an deuxième de
la République, sans aucun recours au Tribunal de cassation, en vertu
du pouvoir à lui donné par l'article deux d'un autre décret de la
Convention du 5 avril suivant, portant «que l'Accusateur public dudit
Tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la
dénonciation des autorités constituées ou des citoyens;»

»Expose que, par différents arrêtés du comité de sûreté générale de la
Convention, des comités révolutionnaires de différentes sections de
Paris, du département de l'Yonne, et en vertu de mandats d'arrêt
décernés par l'accusateur public, ont été traduits au Tribunal:

   1º Marie Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, le dernier des
     tirans des Français, âgée de trente ans, née à Versailles;

   2º Anne _Duwaes, veuve de L'aigle_, cy devant marquise, née à
     Keisnist, dans la campagne de Westphalie, demeurant à Montagne
     belair, cy devant Saint Germain en Laye, département de Seine et
     Oise, âgée de cinquante cinq ans;

   3º Louis Bernardin Leneuf _Sourdeval_, âgé de soixante neuf ans,
     né à Caen, ex comte, demeurant actuellement à Chatou, département
     de Seine et Oise, avant demeurant dans le district de Caen,
     département du Calvados;

   4º Anne Nicole _Lamoignon_, veuve du cy devant marquis de
     _Senozan_, âgée de soixante seize ans, né à Paris, y demeurant;

   5º Claude Louise Angélique _Bersin_, femme séparée de corps et de
     biens, depuis huit ans, de _Crussol d'Amboise_, âgée de soixante
     et quatre ans, cy devant marquise, née à Paris, y demeurant;

   6º Georges _Folloppe_, âgé de soixante quatre ans, officier
     municipal de la Commune de Paris et pharmacien, né à Écales Alix,
     près d'Yvetot, demeurant à Paris, rue et porte Honoré;

   7º Denise _Buard_, fille, âgée de cinquante deux ans, vivant de
     son bien, née à Paris, y demeurant, rue Florentin, nº 674;

   8º Louis Pierre Marcel _Letellier_, dit _Bullier_, âgé de 21 ans
     et demi, cy devant employé à l'habillement, né à Paris, y
     demeurant, rue Florentin, nº 674;

   9º Charles _Cressy Champmilon_, âgé de trente trois ans, cy
     devant noble, ayant servi en qualité de sous lieutenant dans le
     cy devant régiment de vieille marine, natif de Courlon, près
     Sens, département de l'Yonne, depuis s'annonçant avoir fait le
     commerce;

  10º Théodore _Hall_, âgé de vingt six ans, manufacturier et
     négotiant, natif de Sens, y demeurant, département de l'Yonne;

  11º Alexandre François _Lomenie_, âgé de _trente_ six ans, né à
     Marseille, y demeurant, cy devant colonel du régiment des
     chasseurs, cy devant Champagne, qu'il a quitté en mil sept cent
     quatre vingt dix, ex comte, domicilie à Brienne, et arrêté à Sens
     en visite;

  12º Louis Marie Athanase _Lomenie_, âgé de soixante quatre ans,
     né à Paris, ex ministre de la guerre, et depuis la révolution
     maire de Brienne[100];

[Note 100: Nous possédons quelques pages écrites par lui à la hâte
pour sa défense, et qu'on ne lui donna point le temps de lire devant
le tribunal. Voir aux Pièces justificatives, nº VI.]

  13º Antoine Hugues Calixte _Montmorin_, âgé de vingt deux ans, né
     à Versailles, sous lieutenant dans le cinquième régiment de
     chasseurs à cheval, grade dont il a donné sa démission le cinq
     septembre mil sept cent quatre vingt douze, demeurant à Passy,
     département de l'Yonne;

  14º Jean Baptiste _Lhoste_, âgé de quarante sept ans, né à
     Forges, dans le cy devant Clermontois, agent de Serilly, dont il
     étoit le domestique, demeurant à Paris;

  15º Martial _Lomenie_, ex coadjuteur de l'évêché du département
     de l'Yonne, âgé de trente ans, né à Marseille, demeurant à Sens,
     ex noble;

  16º Antoine Jean François _Megret de Serilly_, âgé de quarante
     huit ans, né à Paris, cy devant trésorier général de la guerre
     jusqu'en mil sept cent quatre vingt sept, et cultivateur depuis
     mil sept cent quatre vingt neuf, demeurant à Passy, district de
     Sens, département (_sic_);

  17º Antoine Jean Marie _Megret Détigny_, âgé de quarante six ans,
     né à Paris, cy devant sous aide major des cy devant gardes
     françaises, qu'il a quitté en mil sept cent quatre vingt sept, ex
     noble, demeurant à Sens, département de Lyonne;

  18º Charles _Lomenie_, âgé de trente trois ans, né à Marseille,
     cy devant chevallier de Saint Louis et de Cincinnatus, domiciliée
     à Brienne, département de Laube.

  19º Françoise Gabrielle _Taneffe_, veuve _Montmorin_, ex ministre
     des affaires étrangères, née à Chadrin, en Auvergne, département
     du Puy de Dôme, âgée de cinquante sept ans, demeurante, lors de
     son arrestation, à Passy, département de Lyonne, chez la nommée
     Serilly;

  20º Anne Marie Charlotte _Lomenie_, divorcée de l'émigré Canizy,
     âgée de vingt neuf ans, née à Paris, domiciliée à Sens,
     département de Lyonne, et à Paris, rue Georges, section du
     Mont-Blanc, nº 18;

  21. Marie Anne Catherine _Rosset_, âgée de quarante quatre ans,
     née à Rochefort, département de la Charente, femme de Charles
     Christophe Rossel-Cercy, officier de marine émigré, demeurant,
     lors de son arrestation, à Sens;

  22. Élisabeth Jacqueline _Lhermitte_, femme de Rosset, âgée de
     soixante cinq ans, née à Paris, demeurant à Sens. Son mari cy
     devant lieutenant colonel des carabiniers, maréchal de camp, ex
     noble, émigré;

  23. Louis Claude Lhermitte de Chambertrand, âgé de soixante ans,
     né à Sens, y demeurant, prêtre et ex chanoine de la cy devant
     cathédrale de Sens, ex noble;

  24. Anne Marie Louise _Thomas, f{e} Serilly_, âgée de trente un
     ans, née à Paris, demeurant à Passy, département de Lyonne;

  25. Et Jean Baptiste _Dubois_, âgé de quarante un ans, né à
     Merfy, district de Reims, département de la Marne, domestique
     d'Étigny, qui demeurait chez sa mère, vieille rue du Temple;

»Que c'est à la famille des Capets que le peuple français doit tous
les maux sous le poids desquels il a gémi pendant tant de siècles.

»C'est au moment où l'excès de l'oppression a forcé le peuple de
briser ses chaînes, que toute cette famille s'est réunie pour le
plonger dans un esclavage plus cruel encore que celui dont il vouloit
sortir. Les crimes de tous genres, les forfaits amoncelés de Capet, de
la Messaline Antoinette, des deux frères Capet et d'Élisabeth, sont
trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'horrible
tableau. Ils sont écrits en caractères de sang dans les annalles de la
révolution, et les atrocités inouies exercées par les barbares émigrés
ou les sanguinaires satellites des despotes, les meurtres, les
incendies, les ravages enfin, ces assassinats inconnus aux monstres
les plus féroces, qu'ils commettent sur le territoire français, sont
encore commandés par cette détestable famille, et pour livrer de
nouveau une grande nation au despotisme et aux fureurs de quelques
individus.

»Élisabeth a partagé tous ses crimes: elle a coopéré à toutes les
trames, à tous les complots formés par ses infâmes frères, par la
scéleratte et impudique Antoinette, et toute la horde des
conspirateurs qui s'étoient réunis autour d'eux; elle est associée à
tous leurs projets; elle encourage les assassins de la patrie, les
complots de juillet mil sept cent quatre vingt neuf, la conjuration du
six octobre suivant, dont les Destaing et les Villeroy, et d'autres
qui viennent d'être frappés du glaive de la loi, étoient les agents;
enfin toute cette chaîne non interrompue de conspirations, pendant
quatre ans entiers, ont été suivis et secondés de tous les moyens qui
étoient au pouvoir d'Élisabeth. C'est elle qui, au mois de juin mil
sept cent quatre vingt onze, fait passer les diamants, qui étoient une
propriété nationale, a l'infâme d'Artois, son frère, pour le mettre en
état d'exécuter les projets concertés avec lui, et soudoyer des
assassins contre la patrie: c'est elle qui entretient avec son autre
frère, devenu aujourdhuy l'objet de la dérision, du mépris des
despotes coalisés chez lesquels il est allé déposer son imbécille et
lourde nullité, la correspondance la plus active; c'est elle qui
vouloit, par l'orgueil et le dédain le plus insultant, avilir et
humilier les hommes libres qui consacroient leur temps à garder leur
tyran; c'est elle enfin qui prodiguoit des soins aux assassins envoyés
aux Champs élisées par le despote provoquer les braves Marseillois, et
pansoit les blessures qu'ils avoient reçues dans leur fuite
précipitée.

»Élisabeth avoit médité avec Capet et Antoinette le massacre des
citoyens de Paris dans l'immortelle journée du dix aoust. Elle
veilloit dans l'espoir d'être témoin de ce carnage nocturne. Elle
aidoit la barbare Antoinette a mordre des balles, et encourageoit par
ses discours des jeunes personnes que des prêtres fanatiques avoient
conduites au château pour cette horrible occupation. Enfin, trompée
dans l'espoir que toute cette horde de conspirateurs avoit que tous
les citoyens se présenteroient pendant la nuit pour renverser la
tyrannie, elle fuit au jour avec le tyran et sa femme, et va attendre
dans le temple de la souveraineté nationale que la horde d'esclaves
soudoyés et dévoués aux forfaits de cette cour parricide aye noyé dans
le sang des citoyens la liberté, et lui aye fourni les moyens
d'égorger ensuite ces représentants, au milieu desquels ils avoient
été chercher un asile.

»Enfin on l'a vu, depuis le supplice mérité du plus coupable des
tyrans qui ait déshonoré la nature humaine, provoquer le
rétablissement de la tyrannie en prodiguant avec Antoinette au fils de
Capet les hommages de la royauté et les prétendus honneurs du
throne[101].»

[Note 101: Voir, p. 205, la liste des coaccusés de Madame Élisabeth.]

       *       *       *       *       *

En vérité, on se demande si l'on rêve quand on lit ce libelle de
Fouquier, où les arguments sont des sophismes, où les épithètes sont
des injures, où les faits relatés sont des mensonges. Mais on se
souvient que si un tel accusateur pouvait les imaginer, et si un tel
tribunal était digne de les entendre, Madame Élisabeth aussi était
capable de les pardonner.

       *       *       *       *       *

     _Procès-verbal de la séance du tribunal révolutionnaire, établi
     par la loi du 10 mars 1793, et en vertu de la loi du 5 avril de
     la même année, séant à Paris, au palais de justice._

Du vingt et un floréal de l'an second de la République françoise, dix
heures du matin.

L'audience ouverte au public, le tribunal, composé des citoyens
René-François Dumas, président; Gabriel Deliége et Antoine-Marie
Maire, juges; de Gilbert Lieudon, adjoint de l'accusateur public, et
Charles-Adrien Legris, commis greffier.

Sont entrés:

Les citoyens Trinchard, Laporte, Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest,
Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyer, Prieur, Besnard, Fiévée, Sambatz et
Desboisseaux, jurés de jugement; ensuite ont été introduits à la
barre, libres et sans fers, et placés de manière qu'ils étoient vus et
entendus du tribunal et des auditeurs: Élisabeth Capet; Anne Duwaes,
veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval; Anne-Nicole
Lamoignon, veuve Sénozan; Georges Foloppe, Denise Buard,
Louis-Pierre-Marcel Le Tellier, et dix-huit autres ci-après nommés,
accusés; et aussi les citoyens Chauveau, la Fleutrie, Boutroux,
Duchâteau, Julienne, Sezille, leurs conseils et défenseurs officieux,
qui ont prêté le serment de n'employer que la vérité dans la défense
des accusés, et de se comporter avec décence et modération; ensuite
les témoins de l'accusateur public ont été pareillement introduits.

Le président, en présence de tout l'auditoire, composé comme
ci-dessus, a fait prêter auxdits jurés, à chacun individuellement, le
serment suivant: «Citoyen, vous jurez et promettez d'examiner avec
l'attention la plus scrupuleuse les charges portées contre les
dénommés, accusés présents devant vous (ci-devant nommés), de ne
communiquer avec personne jusqu'après votre déclaration; de n'écouter
ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous
décider d'après les charges et moyens de défense, et suivant votre
confiance et votre intime conviction, avec l'impartialité et la
fermeté qui conviennent à un homme libre.» Après avoir prêté ledit
serment, lesdits jurés se sont placés sur leurs siéges dans
l'intérieur de l'auditoire, en face des accusés et des témoins.

Le président a dit aux accusés qu'ils pouvoient s'asseoir; après quoi
il leur a demandé leurs nom, âge, profession, demeure, et le lieu de
leur naissance.

A quoi ils ont répondu se nommer Élisabeth Capet, soeur de Louis
Capet, dernier tyran des François, demeurant à Paris.

2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de
cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la
montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de
Seine-et-Oise.

3. Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval, âgé de soixante-neuf ans, etc.

[Suit la liste, voir page 205.]

Le président a averti les accusés d'être attentifs à ce qu'ils
alloient entendre, et il a ordonné au greffier de lire l'acte
d'accusation. Le greffier a fait ladite lecture, ainsi que la loi
relative aux faux témoins, à haute et intelligible voix. Le président
a dit aux accusés: «Voilà de quoi vous êtes accusés; vous allez
entendre les charges qui vont être produites contre vous.»

Le témoin présenté par l'accusateur public et assigné à sa requête a
été introduit en l'audience, et après avoir entendu la lecture faite
par le greffier, s'est retiré.

Le président a ensuite fait appeler le témoin pour faire sa
déclaration, et avant de la faire il lui a fait prêter le serment
suivant: «Tu jures et promets de parler sans haine, sans crainte, de
dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité»; ensuite il lui a
demandé s'il est parent, ami, allié, serviteur ou domestique des
accusés ou de l'accusateur public; si c'est des accusés présents
devant lui, qu'il lui a fait examiner, qu'il entend parler; s'il les
connoissoit avant le fait qui a donné lieu à l'accusation, à quoi il a
répondu de la manière et ainsi qu'il suit:

La citoyenne Marie Bocage, femme Journaud, âgée de trente-trois ans,
née à la montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye,
domestique, demeurant audit lieu, connoît l'accusée veuve de l'Aigle;
n'est parente, dépose, etc.

Le président fait les questions suivantes à Madame Élisabeth:

Où étiez-vous dans les journées des 12, 13 et 14 juillet 1789,
c'est-à-dire aux époques des premiers complots de la cour contre le
peuple?

J'étois dans le sein de ma famille. Je n'ai connu aucun des complots
dont vous me parlez; ce sont des événements que j'étois loin de
prévoir et de seconder.

Lors de la fuite du tyran, votre frère, à Varennes, ne l'avez-vous pas
accompagné?

Tout m'ordonnoit de suivre mon frère, et je m'en suis fait un devoir
dans cette occasion comme dans toute autre.

N'avez-vous pas figuré dans l'orgie infâme et scandaleuse des gardes
du corps, et n'avez-vous pas fait le tour de la table avec
Marie-Antoinette pour faire répéter à chacun des convives le serment
affreux d'exterminer les patriotes pour étouffer la liberté dans sa
naissance et rétablir le trône chancelant?

J'ignore absolument si l'orgie dont il s'agit a eu lieu, mais je
déclare n'en avoir été aucunement instruite.

Vous ne dites pas la vérité, et votre dénégation ne peut vous être
d'aucune utilité, lorsqu'elle est démentie d'une part par la notoriété
publique, et de l'autre par la vraisemblance qui persuade à tout homme
sensé qu'une femme aussi intimement liée que vous l'étiez avec
Marie-Antoinette, et par les liens du sang et par ceux de l'amitié la
plus étroite, n'a pu se dispenser de partager ses machinations, d'en
avoir eu communication et de les avoir favorisées de tout son pouvoir;
vous avez nécessairement, d'accord avec la femme du tyran, provoqué le
serment abominable prêté par les satellites de la cour, d'assassiner
et anéantir la liberté dans son principe; vous avez également provoqué
les outrages sanglants faits au signe précieux de la liberté, la
cocarde tricolore, en la faisant fouler aux pieds par tous vos
complices?

J'ai déjà déclaré que tous ces laits m'étoient étrangers, je n'y dois
point d'autre réponse.

Où étiez-vous dans la journée du 10 août 1792?

J'étois au château, ma résidence ordinaire et naturelle depuis quelque
temps.

N'avez-vous pas passé la nuit du 9 au 10 août dans la chambre de votre
frère, et n'avez-vous pas eu avec lui des conférences secrètes qui
vous ont expliqué le but, le motif de tous les mouvements et
préparatifs qui se faisoient sous vos yeux?

J'ai passé chez mon frère la nuit dont vous me parlez; jamais je ne
l'ai quitté; il avoit beaucoup de confiance en moi, et cependant je
n'ai rien remarqué dans sa conduite ni dans ses discours qui pût
m'annoncer ce qui s'est passé depuis.

Mais votre réponse blesse à la fois la vérité et la vraisemblance, et
une femme comme vous, qui a manifesté dans tout le cours de la
révolution une opposition aussi frappante au nouvel ordre de choses,
ne peut être crue lorsqu'elle veut faire croire qu'elle ignore la
cause des rassemblements de toute espèce qui se faisoient au château
la veille du 10 août. Voudriez-vous nous dire ce qui vous a empêchée
de vous coucher la nuit du 9 au 10 août?

Je ne me suis pas couchée parce que les corps constitués étoient venus
faire part à mon frère de l'agitation, de la fermentation des
habitants de Paris, et des dangers qui pouvoient en résulter.

Vous dissimulez en vain, surtout d'après les différents aveux de la
femme Capet, qui vous a désignée comme ayant assisté à l'orgie des
gardes du corps, comme l'ayant soutenue dans ses craintes et ses
alarmes du 10 août sur les jours de Capet et de tout ce qui pouvoit
l'intéresser. Mais ce que vous nieriez infructueusement, c'est la part
active que vous avez prise à l'action qui s'est engagée entre les
patriotes et les satellites de la tyrannie; c'est votre zèle et votre
ardeur à servir les ennemis du peuple, à leur fournir des balles que
vous preniez la peine de mâcher, comme devant être dirigées contre les
patriotes, comme destinées à les moissonner. Ce sont les voeux bien
publics que vous faisiez pour que la victoire demeurât au pouvoir des
partisans de votre frère, les encouragements en tout genre que vous
donniez aux assassins de la patrie: que répondez-vous à ces derniers
faits?

Tous ces faits qui me sont imputés sont autant d'indignités dont je
suis bien loin de m'être souillée.

Lors du voyage de Varennes, n'avez-vous pas fait précéder l'évasion
honteuse du tyran de la soustraction des diamants dits de la couronne,
appartenant alors à la nation, et ne les avez-vous pas envoyés à
d'Artois?

Ces diamants n'ont pas été envoyés à d'Artois; je me suis bornée à les
déposer entre les mains d'une personne de confiance.

Voudriez-vous désigner le dépositaire de ces diamants, nous le nommer?

M. de Choiseul est celui que j'avois choisi pour recevoir ce dépôt.

Que sont devenus les diamants que vous dites avoir confiés à Choiseul?

J'ignore absolument quel a pu être le sort de ces diamants, n'ayant
pas eu l'occasion de voir M. de Choiseul; je n'en ai point eu
d'inquiétude et je ne m'en suis nullement occupée.

Vous ne cessez d'en imposer sur toutes les interpellations qui vous
sont faites, et singulièrement sur le fait des diamants; car un
procès-verbal du 12 septembre 1792, bien rédigé en connoissance de
cause par les représentants du peuple lors de l'affaire relative au
vol de ces diamants, constate d'une manière sans réplique que ces
diamants ont été envoyés à d'Artois. N'avez-vous pas entretenu des
correspondances avec votre frère, le ci-devant Monsieur?

Je ne me rappelle pas d'en avoir entretenu, surtout depuis qu'elles
sont prohibées.

N'avez-vous pas donné des soins en pansant vous-même les blessures des
assassins envoyés aux Champs-Élysées par votre frère contre les braves
Marseillois?

Je n'ai jamais su que mon frère eût envoyé des assassins contre qui
que ce soit; s'il m'est arrivé de donner des secours à quelques
blessés, l'humanité seule a pu me conduire dans le pansement de leurs
blessures; je n'ai point eu besoin de m'informer de la cause de leurs
maux pour m'occuper de leur soulagement; je ne m'en fais pas un
mérite, et je ne m'imagine pas que l'on puisse m'en faire un crime!

Il est difficile d'accorder ces sentiments d'humanité dont vous vous
parez avec cette joie cruelle que vous avez montrée en voyant couler
des flots de sang dans la journée du 10 août. Tout nous autorise à
croire que vous n'êtes humaine que pour les assassins du peuple, et
que vous avez toute la férocité des animaux les plus sanguinaires pour
les défenseurs de la liberté; loin de secourir ces derniers, vous
provoquiez leur massacre par vos applaudissements; loin de désarmer
les meurtriers du peuple, vous leur prodiguiez à pleines mains les
instruments de la mort à l'aide desquels vous vous flattiez, vous et
vos complices, de rétablir le despotisme et la tyrannie. Voilà
l'humanité des dominateurs des nations, qui de tout temps ont sacrifié
des millions d'hommes à leurs caprices, à leur ambition et à leur
cupidité! L'accusée Élisabeth, dont le plan de défense est de nier
tout ce qui est à sa charge, aura-t-elle la bonne foi de convenir
qu'elle a bercé le petit Capet dans l'espoir de succéder au trône de
son père, et qu'elle a ainsi provoqué la royauté?

Je causois familièrement avec cet infortuné, qui m'étoit cher à plus
d'un titre, et je lui administrois en conséquence les consolations qui
me paroissoient capables de le dédommager de la perte de ceux qui lui
avoient donné le jour.

C'est convenir en d'autres termes que vous nourrissiez le petit Capet
des projets de vengeance que vous et les vôtres n'avez cessé de former
contre la liberté, et que vous vous flattiez de relever les débris
d'un trône brisé en l'inondant du sang des patriotes!

       *       *       *       *       *

Le président procède ensuite à l'interrogatoire des autres accusés,
interrogatoire qui se borne à quelques questions insignifiantes. Le
_Moniteur_, et après lui les historiens, ne font aucune mention des
paroles du défenseur de Madame Élisabeth; et ce silence semblerait
annoncer que Madame Élisabeth ne fut pas défendue. Cependant si le
débat fut rapide, si tout rapport entre l'accusée et son défenseur a
été matériellement interdit, il est notoire que Chauveau-Lagarde se
leva après l'interrogatoire, et fit entendre une courte plaidoirie,
dont il nous a donné lui-même la substance:

«Je fis observer, dit-il, qu'il n'y avoit au procès qu'un protocole
banal d'accusation, sans pièces, sans interrogatoire, sans témoins, et
que par conséquent, là où il n'existoit aucun élément légal de
conviction, il ne sauroit y avoir de conviction légale.

»J'ajoutai qu'on ne pouvoit donc opposer à l'auguste accusée que ses
réponses aux questions qu'on venoit de lui faire, puisque c'étoit dans
ces réponses elles seules que tous les débats consistoient; mais que
ces réponses elles-mêmes, loin de la condamner, devoient au contraire
l'honorer à tous les yeux, puisqu'elles ne prouvoient rien autre chose
que la bonté de son coeur et l'héroïsme de son amitié.

»Puis, après avoir développé ces premières idées, je finis en disant
qu'au lieu d'une défense je n'aurois plus à présenter pour Madame
Élisabeth que son apologie; mais que dans l'impuissance où j'étois
d'en trouver une qui fût digne d'elle, il ne me restoit plus qu'une
seule observation à faire: c'est que la Princesse qui avoit été à la
cour de France le plus parfait modèle de toutes les vertus ne pouvoit
pas être l'ennemie des François.

»Il est impossible de peindre la fureur avec laquelle Dumas
m'apostropha, en me reprochant d'avoir eu _l'audace de parler_ de ce
qu'il appeloit _les prétendues vertus de l'accusée, et d'avoir ainsi
corrompu la morale publique_. Il fut aisé de s'apercevoir que Madame
Élisabeth, qui jusqu'alors étoit restée calme et comme insensible à
ses propres dangers, fut émue de ceux auxquels je venois de
m'exposer.»

Après que l'accusateur public et les défenseurs ont été entendus, le
président déclare les débats fermés; il fait le résumé du procès, je
dois dire des différents procès, car il y en avait autant que
d'accusés; puis il remet au président du jury l'écrit suivant, servant
de préambule à une question qui est uniformément la même pour chacun
des accusés:

«Il a existé des complots et conspirations formés par Capet, sa femme,
sa famille, ses agents et ses complices, par suite desquels des
provocations à la guerre extérieure de la part des tyrans coalisés, à
la guerre civile dans l'intérieur, ont été formées, des secours en
hommes et en argent ont été fournis aux ennemis, des troupes ont été
rassemblées, des dispositions ont été faites, des chefs nommés pour
assassiner le peuple, anéantir la liberté et rétablir le despotisme.

»Anne-Élisabeth Capet est-elle complice de ces complots?»

Les jurés, après quelques minutes de délibération, rentrent à la salle
d'audience, et donnent une déclaration affirmative contre Madame
Élisabeth et les autres accusés.

Vu par le tribunal révolutionnaire l'acte d'accusation dressé par
l'accusateur public près icelui,

1. Contre Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, dernier tyran des
François, née à Paris, y demeurant;

2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de
cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la
montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de
Seine-et-Oise.

3. Louis Bernardin Leneuf Sourdeval, etc....

[Suit la liste des 25 accusés précédemment donnée.] et dont la teneur
suit:

Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public, etc., expose, etc.

[Répétition de l'acte d'accusation.]

L'ordonnance de prise de corps rendue par le tribunal ledit jour
contre Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, Louis-Bernardin
Leneuf Sourdeval, etc....

[Suit la liste des 25 accusés.]

Le procès-verbal d'écrou et remise de leurs personnes en la maison de
justice de la Conciergerie, aussi du même jour; et la déclaration du
juré du jugement faite individuellement et à haute et intelligible
voix en l'audience publique du tribunal, portant «qu'il a existé des
complots et conspirations formés par Capet, etc.»

[Ici répétition de l'ordonnance de prise de corps rendue par le
tribunal.]

Qu'il est constant que

Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf
Sourdeval, etc.,

[Liste des 25.]

sont convaincus d'être complices de ces complots;

Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application
de la loi, condamne Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve _de l'Aigle_;
Louis-Bernard _Leneuf Sourdeval_, Anne-Nicole _Lamoignon, veuve
Sénozan_; Claude-Louise-Angélique _Bersin, femme Crussol d'Amboise_;
Georges _Foloppe_, Denise _Buard_, Louis-Pierre-Marcel _Letellier,
dit Bullier_; Charles _Cressy-Champmilon_, Théodore _Hall_,
Alexandre-François _Loménie_, Louis-Marie-Athanase _Loménie_,
Antoine-Hugues-Calixte _Montmorin_, Jean-Baptiste _l'Hoste_, Martial
_Loménie_, Antoine-Jean-François _Mégret-Sérilly_, Antoine-Jean-Marie
_Mégret-d'Étigny_, Charles _Loménie_, Françoise-Gabrielle _Taneff,
veuve Montmorin_; Anne-Marie-Charlotte _Loménie, femme divorcée de
l'émigré Canilly_; Marie-Anne-Catherine _Rosset, femme Rosset-Cercy_;
Élisabeth Jacqueline _l'Hermite, femme Rosset_; Louis-Claude
_l'Hermite-Chambertrand_; Anne-Marie-Louise _Thomas, femme
Mégret-Sérilly_, et Jean-Baptiste _Dubois_, À LA PEINE DE MORT,
conformément à l'article quatre de la première section du titre
premier de la deuxième partie du Code pénal, dont a été fait lecture,
et lequel est ainsi conçu: «Toute manoeuvre, toute intelligence avec
les ennemis de la France tendant soit à faciliter leur entrée dans les
dépendances de l'empire françois, soit à leur livrer des villes,
forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant à la
France, soit à leur fournir des secours en soldats, argent, vivres ou
munitions, soit à favoriser d'une manière quelconque le progrès de
leurs armes sur le territoire françois ou contre nos forces de terre
ou de mer, soit à ébranler la fidélité des officiers, soldats et des
autres citoyens envers la nation françoise, seront punis de mort», et
encore en conformité de l'article deux de la seconde section du titre
premier de la seconde partie du Code pénal, dont a été pareillement
fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Toutes conspirations et
complots tendant à troubler l'État par une guerre civile en armant les
citoyens les uns contre les autres ou contre l'exercice de l'autorité
légitime, seront punis de mort»;

Déclare les biens desdits Élisabeth Capet, veuve de l'Aigle, Leneuf
Sourdeval, etc.,

[Suit la liste.]

acquis à la République. En conséquence de l'article deux du titre
deux de la loi du dix mars mil sept cent quatre-vingt-treize (vieux
style), dont a été aussi fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Les
biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis à
la République, sauf à pourvoir à la subsistance des veuves, enfants,
s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs»,

Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public le présent jugement
sera exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place de la
Révolution de cette ville, et qu'il sera imprimé, lu, publié et
affiché dans toute l'étendue de la République.

Fait et prononcé en l'audience publique du tribunal le vingt et unième
jour de floréal, l'an deuxième de la République françoise une et
indivisible, par les citoyens René-François Dumas, président; Gabriel
Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, qui ont signé le présent
jugement avec le greffier.

[Illustration: Signatures.]

En conséquence, ils sont tous condamnés à mort. Comme nos lecteurs ont
pu le remarquer, les noms de dix femmes figuraient dans l'acte
d'accusation. Une d'elles, quoique enceinte, avait refusé de se
soustraire, par sa déclaration, au sort commun. Madame Élisabeth fait
avertir les juges, et la sauve[102].

[Note 102: Cejourdhuy vingt un floréal, l'an deuxième de la
République, sur l'avis à nous donné par l'accusateur public qu'une des
condamnées par jugement du tribunal de cejourd'huy avoit des
déclarations à faire, nous Pierre André Coffinhal, juge du tribunal,
en présence de Michel Nicolas Gribauval, l'un des substituts de
l'accusateur public, et assisté de Anne Ducray, commis greffier, nous
sommes transporté au greffe de la maison d'arrêt de la Conciergerie,
où nous avons mandé et fait venir par devant nous la nommée Anne Marie
Louise Thomas, femme Serilly, âgée de trente un ans, condamnée à la
peine de mort par jugement du tribunal de cejourdhuy, laquelle nous a
déclaré quelle étoit enceinte d'environ six semaines, de laquelle
déclaration lui avons donné acte; en conséquence et ouy l'accusateur
public, disons quelle sera vue et visitée à l'instant par les
officiers de santé assermentés près le tribunal, pour, après leur
rapport sur l'état deladitte f{e} Serilly, être par l'accusateur
public requis et par le tribunal ordonné ce qu'il appartiendra.

De ce que dessus avons dressé le présent procès verbal, que nous avons
signé avec laditte f{e} Serilly, l'accusateur public et le commis
greffier.

             GRIBAUVAL, subst. DUCRAY. THOMAS SERILLY. COFFINHAL.

       *       *       *       *       *

Nous, officiers de santé assermentés au tribunal criminel
révolutionnaire, assiste de la citoyene Paquin, femme sage, pour le
tribunal;

Sur la réquisitoire de laqusateur publique, nous nous sommes
transporte en la maison dite de la Conciergerie pour y voir et visiter
la nomé Anne Marie Louise Thomas, femme Cerilly, condanné à mort
cejourdhuy par jugement dudit tribunal, afin dy constater létat de
grossesse de six semaine, conformément à sa déclaration.

Après la visite la plus scrupuleuse tant des parties intérieures
questerieure, nous avons trouvée le col de la matrice très bas et dure
et gonflé, le ventre tendue et gonflé, les seins douloureux et peu
élevé; nous ayant répondue sur les diférentes questions que nous lui
avons faite sur son état, quel avoit éprouvé quelque uns des simptomes
et accident qu'éprouvent ordinairements les femmes dans le
commencement de leurs grossesse. Nous avons reconue que tout ces
signes annonçoient bien un commencement de grossesse, que depuis près
de deux mois elle n'avoit pas ses règles. Mais comme tout ces signes
et simptomes souvent en imposent et ne sont pas sufisans pour porter
un jugement définitif, nous renvoyons a un termes plus éloigné, qui
est le cinquième mois, ou la nature n'y les simptomes ne peuvent plus
en imposer. A Paris, ce vingt un floréal de l'an deux de la République
françoise une et indivisible.

                                    PAQUIN, veuve PRIOUX. BAVARD.

       *       *       *       *       *

_Tribunal révolutionnaire._

Vu par le tribunal révolutionnaire établi par la loi du 10 mars 1793,
sans recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des pouvoirs
délégués au tribunal par la loi du cinq avril de la même année, séant
au Palais de justice, à Paris, la déclaration faite par Anne Marie
Louise Thomas, femme Serilly, le vingt-un floréal présent mois,
l'ordonnance du tribunal étant ensuite; ensemble le rapport des
officiers de santé et matrone assermentés; ensemble le réquisitoire de
l'accusateur public; tout considéré,

Le tribunal assemblé en la chambre du conseil, attendu l'incertitude
sur l'état actuel de la femme Serilly, résultant du rapport des
officiers de santé du tribunal, ordonne qu'il sera surcis à
l'exécution du jugement dujourdhuy à l'égard de la femme Serilly,
jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.

Fait et jugé en la chambre du conseil, le vingt deux floréal l'an
deuxième de la République, par les citoyens Subleyrac, vice président,
Denizot, Ardouin, Deliége et Maire, juges, qui ont signé le présent
jugement avec le commis greffier.

                                                  SUBLEYRAC.
                          DENIZOT.   A. M. MAIRE.   ARDOUIN.
                                     DELIÉGE.

_Nota_. Anne-Marie-Louise Thomas, femme Megret-Serilly, fut transférée
à l'Évêché, d'où elle fut mise en liberté après le 9 thermidor. B.]

Les mots de _peine de mort_ et d'_exécution dans les vingt-quatre
heures_ avaient produit un léger mouvement sur les bancs où sont assis
les accusés. Mais ces mots, Madame Élisabeth les a entendus sans
changer de visage. Oublieuse d'elle-même, sa pensée, qui est toute en
Dieu, se reporte sur ceux qu'on a associés à sa condamnation, et avec
lesquels elle est ramenée pour quelques instants à la Conciergerie.

Au moment où elle sortait du tribunal, Fouquier dit au président: «Il
faut avouer cependant qu'elle n'a pas poussé une plainte.--De quoi se
plaindroit-elle donc, Élisabeth de France[103]? répondit Dumas avec
une gaieté ironique. Ne lui avons-nous pas formé aujourd'hui une cour
d'aristocrates digne d'elle? Et rien ne l'empêchera de se croire
encore dans les salons de Versailles quand elle va se voir, au pied de
la sainte guillotine, entourée de toute cette fidèle noblesse[104].»

[Note 103: Cette expression ironique _Élisabeth de France_ dans la
bouche de Dumas, en rappelant la réponse qu'elle lui a faite elle-même
quand il lui a demandé son nom, apporte, ce me semble, une grande
force à l'opinion que j'ai émise plus haut. B.]

[Note 104: Ces détails ont été affirmés par des membres du jury et par
des spectateurs présents au jugement; M. Georges Duval, qui les tenait
d'eux, les rapporte dans ses _Souvenirs thermidoriens_.]

Ces vingt-quatre personnes marquées pour l'échafaud, défilant
lentement sous de longues voûtes au milieu des spectateurs, qui, pour
les voir passer, se rangent en haie avec une inconcevable avidité,
sont conduites dans la salle des condamnés à mort pour y attendre le
bourreau. Cette salle, longue, étroite, obscure, n'est séparée du
greffe que par une porte et une cloison vitrées, et n'a pour tout
mobilier que des bancs de bois adossés à la muraille.

Réunie à ces infortunés, qu'elle regarde comme autant d'amis qui
doivent l'accompagner au Ciel, Madame Élisabeth a bientôt pris au
milieu d'eux la place qui lui appartient: elle leur parle avec un
calme et une douceur inexprimables; elle domine leurs tortures morales
par la sérénité de son regard, par la tranquillité de son maintien,
par l'ascendant de sa parole. Telle nous l'avons vue à Versailles, à
Montreuil, au milieu de ses amies dévouées qui faisaient le charme de
sa vie, s'oubliant pour ne songer qu'à elles, prenant intérêt à tout
ce qui les intéressait, et ne laissant jamais échapper l'occasion de
jeter dans leur âme une de ces semences évangéliques que récolte le
divin Moissonneur, telle nous la retrouvons dans ces dernières heures
à la Conciergerie, au milieu des victimes qui doivent l'accompagner à
l'échafaud, aussi douce, aussi aimable, aussi calme, mais le front
déjà rayonnant de l'auréole de son martyre.

Elle excite leur confiance en Celui qui couronne les épreuves
supportées avec courage, les sacrifices saintement accomplis. Sous
cette parole pénétrante, Madame de Sénozan, la plus âgée des
vingt-cinq victimes, se rassure, et offre à Dieu le peu qui lui reste
de vie avec la même facilité que MM. de Montmorin et Bullier, ces deux
jeunes gens de vingt ans, font l'abandon des longues perspectives
ouvertes devant eux dans le temps. M. de Loménie, ancien ministre de
la guerre et maire de Brienne, que n'ont pu sauver les vives
réclamations des communes voisines de cette ville, s'indignait avec
une sorte d'exaltation, non pas d'être condamné, mais de se voir
imputer à crime, par Fouquier, les témoignages d'affection et de
gratitude que lui ont conquis les services rendus par lui à son
département. Madame Élisabeth s'approche de lui, et lui dit avec
douceur: «S'il est beau de mériter l'estime de ses concitoyens, croyez
qu'il est encore plus beau de mériter la clémence de Dieu. Vous avez
montré à vos compatriotes à faire le bien: vous leur montrerez comment
on meurt quand on a la conscience en paix[105].»

[Note 105: Nous devons ces détails au sieur Ferry, garçon de bureau
(en 1825) au département des beaux-arts, qui les tenait du sieur
Geoffroy, son oncle, gardien (en 1794) de la maison d'arrêt de la
Folie-Renaud, lequel se trouvait à cette heure à la Conciergerie, où
il venait, selon l'usage, faire le dépôt de la défroque des
suppliciés.]

Madame de Montmorin, dont presque toute la famille a été mise à mort
par la révolution, ne peut se faire à l'idée de l'immolation de son
fils; celui-ci la rassure avec le courage et la tendresse du
dévouement filial. Le sacrifice exigé semble impossible à cette mère
désespérée: «Je veux bien mourir, dit-elle en sanglotant, mais je ne
puis le voir mourir.--Vous aimez votre fils, lui dit alors Madame
Élisabeth, et vous ne voulez pas qu'il vous accompagne! Vous allez
trouver les félicités du Ciel, et vous voulez qu'il demeure sur cette
terre, où il n'y a aujourd'hui que tourments et douleurs!» Sous
l'impression de ces paroles, le coeur de madame de Montmorin s'ouvre à
un rayon d'extase; ses fibres se détendent, ses larmes coulent, et
serrant avec transport son enfant dans ses bras: «Viens, viens,
s'écrie-t-elle, nous monterons ensemble[106].»

[Note 106: Une sainte fille du nom de _Marguerite_, au service de M.
le marquis de Fenouil, et qui avait été jetée à la Conciergerie pour
n'avoir point voulu déposer contre son maître, fut témoin de cette
scène. Elle connaissait madame de Montmorin, dont son père infirme
avait reçu plus d'un bienfait. Ayant appris en 1828 que Marguerite
était au service de M. le marquis de la Suze, grand maréchal des logis
du Roi, je demandai à la voir, et elle me raconta ces détails, que je
suis heureux de consigner ici. B.]

Les êtres les plus susceptibles de faiblesse dans le cours ordinaire
de la vie bravent héroïquement la mort quand un grand sentiment les
anime. La marquise de Crussol d'Amboise faisait habituellement coucher
deux de ses femmes dans sa chambre: une araignée lui faisait peur;
l'idée d'un péril même imaginaire la remplissait d'épouvante.
L'exemple de Madame Élisabeth la transforme tout à coup: elle est
calme au tribunal, dans la prison, devant la mort.

L'émotion s'est communiquée à tous les condamnés. Madame Élisabeth
leur apparaît, à cette heure terrible, illuminée du triple reflet du
divin Maître; car devant ces coeurs brisés qui l'entouraient, elle
manifeste la vérité qui éclaire, la douceur qui attire, la sainteté
qui édifie.

«On n'exige point de nous, dit-elle, comme des anciens martyrs, le
sacrifice de nos croyances; on ne nous demande que l'abandon de notre
misérable vie: faisons à Dieu ce faible sacrifice avec résignation.»
Rien de plus propre à remuer profondément les âmes que ce souffle
ardent de la foi qui domine le sentiment de la douleur. Jamais cette
ferme et vivifiante espérance, dont l'Église a fait une vertu, jamais
la charité, jamais le courage, n'ont inspiré des paroles plus tendres
et plus héroïques. Quelle paupière ne se mouillerait au cri de cette
belle âme qui console et qui relève tant d'âmes déchirées ou abattues!
Élisabeth ne cherche point à combattre et à ne pas mourir, elle ne
proteste pas contre l'iniquité des hommes, elle n'a pas un mot de
regret, encore moins un mot de reproche: elle va vers Dieu avec
confiance; elle ne veut pas y aller seule, elle entraîne ses
compagnons, et leur montre les bras miséricordieux qui leur sont
ouverts.

Cette femme angélique rencontrait donc, dans ce dernier moment, un
grand sujet de joie: elle avait ranimé des âmes endolories ou inertes;
elle avait fait pénétrer la vigueur de la foi dans les défaillances de
la nature. Elle avait fait de cette dernière heure d'agonie l'épreuve
préparatoire du sacrifice; elle avait émoussé l'aiguillon de la mort,
et fait poindre à des yeux déjà fermés au monde les lueurs anticipées
de la délivrance.

Le dernier appel se fait bientôt entendre. La toilette funèbre
s'accomplit. Les portes de la prison s'ouvrent, et les charrettes du
bourreau, que Barère appelait les _bières des vivants_, reçoivent les
condamnés. Madame Élisabeth se trouve assise sur la même charrette que
mesdames de Sénozan et de Crussol d'Amboise, et elle s'entretient avec
elles pendant le trajet de la Conciergerie à la place Louis XV. Aux
plaintes qui échappent à quelques-uns des condamnés, elle répond par
de touchantes exhortations. À la descente du pont Neuf, rapporte un
témoin oculaire, le mouchoir blanc qui couvre la tête de la Princesse
se détache et tombe aux pieds de l'exécuteur, qui le ramasse. Dès ce
moment, Madame Élisabeth, demeurée seule, tête nue, au milieu de ses
compagnons d'infortune, attire par cela même tous les regards; et
c'est ainsi que tant de personnes, qui, sans cette circonstance, ne
l'eussent peut-être point remarquée, ont pu rendre témoignage du calme
et de la sérénité de ses traits. On arrive à la place de la
Révolution: Madame descend la première. Le bourreau, comme pour
l'aider, lui tend la main. La princesse regarde de côté, et ne
s'appuie pas sur cette main qui s'offre à elle. Les victimes avaient
trouvé au pied de l'échafaud une banquette sur laquelle on les fit
asseoir. On présume que cette attention inaccoutumée était due à un
calcul de prudence: le gouvernement révolutionnaire avait craint,
a-t-on dit, que la fournée étant considérable, il ne se trouvât
quelques patients qu'une trop longue attente devant l'instrument de
mort eût fait défaillir. Aucun ne défaillit[107]. Encouragé par la
présence et le regard de la soeur de Louis XVI, chaque condamné s'est
promis de se lever bravement à l'appel de son nom, et d'accomplir sa
tache avec fermeté. Le premier nom prononcé par l'exécuteur est celui
de madame de Crussol. Madame de Crussol se lève aussitôt, va
s'incliner devant Madame Élisabeth, et témoignant hautement le respect
et l'amour que la princesse lui inspire, elle lui demande la
permission de l'embrasser. «Bien volontiers, et de tout mon coeur»,
lui dit Madame Élisabeth avec cette expression d'affabilité qui lui
était si naturelle; et la royale victime avançant son visage, lui
donne le baiser d'adieu, de supplice et de gloire[108]. Toutes les
femmes qui suivirent obtinrent le même témoignage d'affection. Elles
montèrent ainsi à l'échafaud, sacrées par cet angélique baiser, qui
rappelle les actes des martyrs, pour la bienheureuse immortalité. Les
hommes s'honorèrent aussi de leur respect pour Madame Élisabeth, en
allant, chacun à son tour, courber devant elle la tête qui, une minute
après, tombait sous le couperet de la guillotine. Déjà plusieurs têtes
étaient tombées, lorsqu'un homme de la lie du peuple, curieux de
savoir quelle était la personne qu'on saluait ainsi, parvint à
apercevoir sa figure, et reconnut Madame Élisabeth. «On a beau lui
faire des salamalecs, dit-il avec une expression cynique, la voilà
f..... comme l'Autrichienne.» Cet homme était assez près du banc pour
que sa parole y fût entendue. Madame Élisabeth, qui n'avait que de
vagues soupçons sur le meurtre de la Reine, bénit le Ciel en apprenant
qu'elle avait cessé de souffrir et qu'elle allait la retrouver au sein
de Dieu. Pendant tout le temps que dura le sacrifice, la sainte femme
qui semblait y présider ne cessa de dire le _De profundis_. Celle qui
allait mourir priait pour les morts. Elle était réservée à périr la
dernière. Les maîtres de la guillotine ne pouvant la tuer qu'une fois,
voulurent du moins qu'elle se sentît mourir autant de fois qu'elle
verrait de victimes immolées sous ses yeux. Quand la vingt-troisième
vint s'incliner devant elle, elle lui dit: «Courage et foi dans la
miséricorde de Dieu»; puis elle se lève elle-même pour se tenir prête
à l'appel de l'exécuteur. Elle monte d'un pas ferme les marches de
l'échafaud; ici encore le bourreau lui tend la main; mais l'attitude
de la victime lui fait comprendre qu'elle est assez forte pour y
monter sans secours, et, regardant le ciel, elle se livre à
l'exécuteur. Son fichu tombant à terre au moment où on l'attache à la
planche fatale, laisse apercevoir une médaille d'argent représentant
une Immaculée Conception de la Vierge, qui était, ainsi qu'une petite
clef de portefeuille, attachée à son cou par un menu cordon de
soie[109]. L'aide du bourreau se mettant en devoir de lui enlever ce
signe de piété, elle lui dit: «Au nom de votre mère, monsieur,
couvrez-moi.» Ce fut le dernier mot de Madame Élisabeth. Jusqu'alors,
à aucune exécution on n'avait remarqué autant d'émotion autour de la
guillotine. Il n'y eut pas de cris de Vive la République! Chacun s'en
alla triste de son côté. Le témoin oculaire dont je tiens ces détails
ajouta: «Au moment où j'aperçus la charrette sur laquelle on plaçait
les cadavres et les têtes des victimes, je suis partie comme le
vent[110].»

[Note 107: S'il était vrai, comme on l'a prétendu, que Fouquier eût
_fait la proposition de saigner les condamnés pour affaiblir le
courage qui les accompagnait jusqu'à la mort_, on serait disposé à
croire qu'il regretta que l'application de cette atroce mesure n'ait
pu être faite à la fournée du 10 mai 1794.

«Le fait de cette proposition, dit M. Berriat-Saint-Prix, ne figure
pas dans le compte rendu de Donzelot, mais il n'en est pas moins
prouvé à mes yeux, et voici mes raisons:--Les questions résolues
affirmativement par le jury embrassaient vingt-neuf faits distincts, y
compris celui-là[107-A]; sur ce nombre, vingt-sept se retrouvent dans
le compte rendu, lequel s'arrête à l'audience du 2 floréal. Il est
permis de supposer que la proposition de _la saignée_ fut établie sur
les neuf audiences suivantes, omises par Donzelot. On ne comprend pas,
en effet, comment le jury aurait sans preuve déclaré constant ce fait
si étrange, alors qu'il ne constatait les vingt-sept autres que sur
d'évidentes démonstrations.»

(_La Justice révolutionnaire à Paris_, Cosse et Marchal, place
Dauphine, 1861.)]

[Note 107-A: Jugement rendu contre Fouquier, in-4º, page 1 à 5.
Bibliothèque du Louvre.]

[Note 108: Son mari. A. E. F. G. Crussol d'Amboise, âgé de
soixante-sept ans, ex-membre de l'Assemblée constituante, né à
Aurillac, département du Cantal, domicilié à Paris, fut condamné à
mort comme conspirateur, le 8 thermidor an II (26 juillet 1794), par
le tribunal révolutionnaire de Paris.]

[Note 109: Extrait du registre des dépôts au greffe du tribunal
révolutionnaire, à la date du 22 floréal.

«Est comparu le citoyen Desmouret, commis de l'exécuteur des jugemens
criminels, lequel a déposé un médaillon en verre à cercles d'or
renfermant un crucifix de même métal;

»Un cachet d'or en trois parties représentant l'un les armes de France
et de Navarre de l'ancien régime, l'autre une colombe, et le dernier
une tête d'homme;

»Une chaîne de col en or, à laquelle est attaché un coeur renfermant
des cheveux et une petite croix d'or;

»Une médaille d'argent représentant une Immaculée Conception de la
ci-devant Vierge, et une petite clef de portefeuille qu'il déclare
appartenir à Élisabeth Capet, condamnée à mort, et qu'il a trouvée sur
elle en la conduisant au supplice, et a signé avec moi greffier
soussigné.

                                              »DESMOREST, WOLFF.»

Cette déclaration du commis de l'exécuteur est précédée (sur le
registre des dépôts faits au greffe du tribunal révolutionnaire) de la
déclaration faite par le concierge de la maison d'arrêt de la
Conciergerie des objets de garde-robe ou autres appartenant à
_Élisabeth Capet et à ses complices_. Voir aux Documents, nº VII.]

[Note 110: Le témoin dont il est ici question est madame Marie
Valienne, femme Hervé, puis femme Baudoin, concierge de l'hospice
Devillas, rue du Regard.]

[Illustration: Procès-verbal d'exécution de mort.

L'an {quatre} de la République Française, le {vingt un floréal} à la
requête du citoyen Accusateur-public près le Tribunal Révolutionnaire,
établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, sans aucun
recours au Tribunal de cassation, lequel fait élection au Greffe dudit
Tribunal séant au Palais; je me suis {......} Huissier-audiencier
audit Tribunal, soussigné, transporté en la maison-de-Justice audit
Tribunal, pour l'exécution du Jugement rendu par le Tribunal
{Cejourd'huy} contre {Marie Élizabeth Capet} qui {la} condamne à la
peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite je
l'{ai} remis{e} à l'exécuteur des jugemens criminels, et à la
Gendarmerie qui {l'ont} conduit sur la place de {la révolution} où,
sur un échaffaud dressé sur ladite place, {laquelle a}, en notre
présence, subi la peine de mort; et de tout ce que dessus, ai fait et
rédigé le présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de
raison, dont acte.

{signature}

Enregistré {gratis}, à Paris, le {23 floréal} l'an {quatre} de la
République une et indivisible.

{signature}]

«Toutes les relations et tous les mémoires de ce temps s'accordent à
dire qu'à l'instant où Madame Élisabeth reçut le coup mortel, une
odeur de rose se répandit sur toute la place Louis XV[111].»

[Note 111: _Mémoires de madame de Genlis_. Paris, Ladvocat, 1825, t.
VI, p. 117.

Madame de Genlis ajoute en note: «On voit dans la _Vie des saints_ que
ce miracle d'une odeur suave se répandant tout à coup est arrivé plus
d'une fois au moment de la mort de saints personnages.»

On trouve dans l'ouvrage de Görres intitulé: _la Mystique divine_, le
récit d'une multitude de phénomènes identiques. En voici un extrait:

«Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est en odeur de sainteté, cette
expression n'est pas seulement une figure, mais elle est fondée sur
l'expérience. La chambre de la bienheureuse Liduine était, au
témoignage de Thomas à Kempis, remplie d'un parfum délicieux
qu'exhalait sa personne, et qui faisait croire à tous ceux qui
entraient qu'elle avait sur elle quelque aromate.

»Lorsque saint Ménard fut assassiné dans sa solitude, il sortit de son
cadavre une odeur très-agréable qui se répandit jusque dans la forêt
environnante. Le corps de saint Dominique exhalait une odeur
semblable, et elle s'attacha pour longtemps aux mains de ceux qui
l'avaient enseveli. Après la mort de saint Gandolphe, son corps
répandit aussi un doux parfum qui remplit la maison pendant quinze
jours. Ce même phénomène se reproduisit chez le frère Robert, de
Naples, chez Jeanne de la Croix, chez François de Sainte-Marie et chez
François de la Conception, quoique tous fussent morts de maladies qui
ont coutume d'être accompagnées de mauvaises odeurs. Il faut que ce
parfum de sainteté soit bien pénétrant, puisque les actes de saint
Trévère rapportent qu'on le sentait à un mille à la ronde lorsqu'on
ouvrit son tombeau.» (_La Mystique divine, naturelle et diabolique_,
par GÖRRES, ouvrage traduit de l'allemand par C. Sainte-Foi;
Poussielgue-Rusand. Paris, 1854. Tome I, chap. IV, p. 292 et 295.)]

A deux pas de la guillotine stationnait une charrette[112] attelée de
deux chevaux, et contenant deux grands paniers destinés à recevoir
l'un les corps, l'autre les têtes des suppliciés. L'horreur
qu'éprouveront ceux qui liront ces détails, je l'éprouve avant eux en
les écrivant. Lorsque les bourreaux eurent jeté au panier la
vingt-quatrième tête, qui était celle de Madame Élisabeth, ils
étendirent son corps, couvert de ses vêtements, sur le monceau de
cadavres entassés dans l'autre panier; il s'ensuivit que ses vêtements
étaient à peine ensanglantés, tandis que ceux placés au fond du panier
semblaient avoir été baignés dans le sang.

[Note 112: Les charrettes qui devaient transporter les condamnés à
l'échafaud étaient commandées d'avance en nombre suffisant; les places
des victimes étaient comptées; ces charrettes arrivaient à la porte de
la Conciergerie vers dix heures du matin, midi au plus tard. Plusieurs
fois l'audience de la salle de l'_Égalité_ (aujourd'hui la chambre
civile de la Cour de cassation) ayant été terminée par la condamnation
de cinq ou six accusés seulement, Fouquier fit ajouter au bas de
l'ordre pour l'exécuteur, que lui présentait à signer le greffier:
«L'exécuteur fera amener six ou sept charrettes», ce qui annonçait
l'espoir que les accusés alors en jugement dans la salle de la
_Liberté_, au nombre de trente, plus ou moins, seraient également
condamnés. (Note empruntée au livre de M. Berriat Saint-Prix, _la
Justice révolutionnaire_.)]

[Illustration: PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE
CLOS DU CHRIST.

  PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE CLOS DU CHRIST.

  A. Rue des Errancis, prolongement de la rue du Rocher.
  B. Maison du Christ.
  C. Porte condamnée.
  D. Porte cochère.
  E. Porte de la cour au jardin.
  F. Porte cochère par où entraient les charrettes.
  G. Endroit où l'on croyait que les restes de Madame Élisabeth
     étaient enfouis.
  H. Fosse commune où reposent les victimes du 10 mai 1794.
  I. Petite porte communiquant du jardin dans le clos du Christ.
  K. Lieu où M. Viger de Jolival supposait que le duc d'Orléans était
     inhumé.
  L. et M. Grande fosse commune où ont été ensevelies les victimes
     de la réaction thermidorienne.
  N. Cour.
  O. Jardin.
  P. Parc de Monceaux.
  Q. Maison de l'octroi.
  R. Chemin de la barrière de Monceaux à celle de Clichy.
  S. Barrière de Monceaux.]

La charrette se met en marche, escortée par la gendarmerie. La foule
s'ouvre devant elle. Quelques cris de _Vive la République!_ poussés au
départ par un reste d'agents de la police municipale, s'éteignent
bientôt. Le convoi marchant lentement, suit les rues des
Champs-Élysées, de la Madeleine, de l'Arcade, de la Pologne,
Saint-Lazare et du Rocher. Le peuple s'arrête pour le voir passer: de
rares fenêtres légèrement entr'ouvertes laissent apercevoir le front
de quelques personnes muettes et immobiles, peut-être agenouillées. Le
cortége gravit très-lentement la rue du Rocher, et s'arrête un instant
(sans doute pour laisser souffler les chevaux) à l'endroit où finit la
montée et où cette voie quittait, à cette époque, le nom de rue du
Rocher pour prendre celui de rue des Errancis, rue n'existant alors
qu'au tracé et conduisant à la barrière de Monceaux. A cent pas en
deçà de cette barrière, le convoi passe entre la seule maison qui
s'élevait sur cette route et un tas de pierres qui lui faisait face à
droite, servant naguère de piédestal à un calvaire abattu par la
révolution. Il arrive à la barrière, il la franchit; puis, prenant à
gauche, il tourne le dos au pavillon de l'octroi, et fait halte devant
une porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte de la ville et
marqué par la lettre F dans le plan que nous mettons ici sous les yeux
du lecteur. Cette porte s'ouvre, et la charrette entre dans un enclos
qui, depuis deux mois environ, servait de cimetière aux suppliciés du
tribunal révolutionnaire. Le cimetière de la Madeleine, doublement
peuplé par la faux naturelle de la mort et par le couperet de la
guillotine, n'avait plus de terre pour recouvrir les os des
trépassés. Il y avait longtemps d'ailleurs que les habitants du
quartier s'étaient plaints des miasmes fétides qui s'exhalaient de ce
cimetière[113].

[Note 113: Déjà, à l'époque des grandes chaleurs de l'été précédent,
les habitants du quartier de la Madeleine avaient exprimé des plaintes
à ce sujet. Un citoyen du quartier du Roule, dans la séance de sa
section, le 17 juillet 1793, avait proposé d'adresser à cet égard une
réclamation au conseil de la Commune. Les exigences hygiéniques
avaient enfin déterminé l'ouverture d'un nouveau cimetière.

«_Séance de la section du Roule du 17 juillet 1793._

»Un membre monte à la tribune, et lit un mémoire signé d'un grand
nombre de citoyens, tendant à inviter la Commune à donner un autre
emplacement au cimetière de la paroisse de la Madeleine, dont l'odeur
cadavéreuse et putréfiante, y est-il dit, devient insupportable aux
citoyens qui l'avoisinent, et dangereuse à la ville de Paris.

»La section arrête que cette demande sera transmise à la Commune.»

«_Séance du 18._

»À propos de la lecture du procès-verbal, un membre fait observer que
l'arrêté pris dans la séance précédente est dangereux, impolitique et
capable d'accréditer les bruits faux que les ennemis du bien public
font courir en disant que la peste règne dans Paris.

»L'assemblée, considérant qu'il n'est rien que la malveillance
n'emploie pour éloigner les bons citoyens de Paris, rapporte son
arrêté.»]

Dès que la charrette est entrée dans le nouvel enclos, la porte se
referme immédiatement: gendarmes et curieux se retirent; deux
charretiers et un commissaire de police accompagnent seuls la voiture.

Ce terrain, qui, comme on le voit, s'élargissait en s'étendant vers le
parc de Monceaux avec lequel il était contigu, était naguère consacré
à la culture: une moitié était encore en plates-bandes, et l'autre
conservait la trace de sillons interrompus çà et là par des tranchées
ouvertes et dont quelques-unes avaient été remplies dans les jours
précédents, ainsi que l'attestait la terre tout récemment remuée et
fort mal nivelée en certains endroits, car on était pressé, et le
triangle de la guillotine allait plus vite que la pioche du
fossoyeur. Ce champ de repos avait été inauguré le 4 germinal an II
(24 mars 1794) par cette fournée de victimes que Robespierre et
Danton, malgré leur antipathie mutuelle, avaient d'un commun accord
marquées pour l'échafaud, le jour où ils s'étaient aperçus qu'Hébert
et ses partisans cherchaient à élever la puissance de la Commune
au-dessus de celle de la Convention[114].

[Note 114: Le lecteur trouvera à la fin de l'Appendice les listes des
fournées de victimes qui ont précédé, accompagné ou suivi dans
l'enclos du Christ la dépouille de Madame Élisabeth.]

Danton n'avait pas tardé à rejoindre dans ce lieu les adversaires
qu'il y avait envoyés, et son cadavre y avait été apporté avec ceux
des quatorze compagnons de mort que Robespierre lui avait donnés.

Huit jours après, une large tranchée y avait reçu encore une bande de
vingt et un suppliciés pour lesquels on avait inventé un nouveau
crime, la _conspiration des prisons_, conspiration dans laquelle
Chaumette se trouvait être le complice d'Arthur Dillon et de la jeune
veuve de Camille Desmoulins; puis neuf jours à peine étaient écoulés,
et de la guillotine était arrivée encore en cet enclos une nouvelle
colonie funèbre, à la tête de laquelle figurait le vertueux
Malesherbes, appuyé sur deux générations de ses enfants.

Et maintenant voici que sous cette terre où sont déjà ensevelis
quelques-uns des juges de son frère, la fille des Rois Très-Chrétiens
vient dormir son dernier sommeil avec sa nombreuse escorte de martyrs.
Au bord de la fosse indiquée dans le plan par la lettre H, la
charrette s'arrête. Cette fosse, d'après les appréciations du
fossoyeur dont nous aurons occasion de parler plus loin, a été creusée
sur une largeur de douze à quinze pieds et autant de longueur, à
quelques pas du petit mur qui sépare l'enclos du jardin. On procède au
déchargement de la voiture sanglante. D'après la déclaration du
témoin oculaire que nous venons de citer, le corps de Madame
Élisabeth, reconnu par les charretiers à ses vêtements et à la place
qu'il occupait sur le sommet de la charrette, est posé le premier ou
des premiers sur le bord de la fosse, où il est aussitôt mis à nu, car
les barbares de ce temps-là ne respectaient ni la vie ni la mort.

Tous les corps sont successivement dépouillés de leurs habits avant
d'être précipités dans la fosse. Un registre est tenu de ces effets
divers, qui doivent être ensuite remis à l'Hôtel-Dieu. De temps à
autre les fossoyeurs descendent dans la fosse pour ranger les
cadavres, afin qu'ils n'y soient pas trop entassés: ils placent
alternativement un corps, le tronc tourné du côté du mur, et un autre,
le tronc vers le milieu de la fosse; il y avait par conséquent, dans
sa largeur, deux rangs de corps par couche horizontale. Afin de
ménager l'emplacement, on étend sur ce premier rang horizontal
d'autres couches de cadavres, placés comme les premiers, c'est-à-dire
le haut du corps et les pieds en sens opposés; chaque couche de corps
est recouverte d'environ six pouces de terre, et les fosses sont
recouvertes d'environ trois pieds de terre dans la partie supérieure.
Le corps de Madame Élisabeth, toujours d'après le témoignage du
fossoyeur, doit être couché sur le ventre, dans le fond de la fosse,
du côté le plus rapproché du mur.

Les têtes ayant été placées indistinctement dans les vides, le
fossoyeur n'a pu indiquer où pouvait être enfouie celle de Madame
Élisabeth. On verra dans l'Appendice que nous donnons à la fin du
volume, avant les Pièces justificatives, la correspondance à laquelle
ont donné lieu les recherches qui ont été faites en 1817 pour
retrouver les dépouilles de Madame Élisabeth: ces pièces
administratives peuvent seules donner une idée des horribles détails
d'une telle inhumation.

La nouvelle du meurtre de Madame Élisabeth avait ému l'Europe; mais
chez aucun peuple, dans aucune famille, la douleur n'avait été plus
profonde qu'à la cour de Turin. Le prince et la princesse de Piémont
espéraient que le meurtre du Roi et de la Reine de France avait
assouvi la colère de la révolution, et malgré les épouvantes
qu'inspirait la tyrannie de la démagogie, ils s'étaient persuadé que
Madame Élisabeth n'en serait pas victime. S'il était en France une
personne que l'affection de Clotilde distinguât de toutes les autres,
c'était assurément sa soeur, sa première amie, qu'elle avait élevée
par l'exemple autant que madame de Mackau par les conseils. Les
souvenirs de l'enfance, la communauté de la foi, les déceptions de la
vie, les terreurs et les deuils des dernières années, tout avait
concouru à resserrer pour elles les liens du sang, et à les attacher
plus étroitement l'une à l'autre.

Le prince de Piémont fut instruit avant sa femme du meurtre de Madame
Élisabeth. Ce prince, qui partageait la piété et tous les sentiments
de famille de sa compagne, se présente devant elle, le front incliné,
les yeux humides et le crucifix à la main, et lui dit ces simples
paroles: «Il faut faire un grand sacrifice.»

Clotilde avait compris. Les déchirements de son coeur lui avaient dit
que sa soeur n'était plus.

«Clotilde triomphant aussitôt d'elle-même, rapporte l'historien de sa
vie[115], éleva ses yeux vers le ciel, et adorant Dieu et ses
incompréhensibles décrets, répondit sans différer, avec une présence
d'esprit admirable: «Le sacrifice en est fait.» Il est vrai qu'elle
eut à peine prononcé ces édifiantes paroles qu'elle s'évanouit, et cet
évanouissement, dont elle ne fut pas la maîtresse, nous paraît être
une nouvelle preuve de sa force et de sa vertu, puisqu'en attestant sa
sensibilité, il attestait aussi la violence qu'elle avait dû se faire
pour étouffer la voix du sang et les plaintes de la nature. Au reste,
revenue à elle, elle reprit son premier calme, et quelques moments
après, appelée comme à l'ordinaire pour se mettre à table avec la
famille royale, elle y alla avec courage et maîtrisa son trouble,
cacha sous son front serein la tristesse dont elle était pénétrée.
Tous ceux qui étaient présents en furent attendris et édifiés.

[Note 115: LUDOVICO BOTTIGLIA. Traduction de J. B. Idt, professeur au
collége royal de Lyon. Lyon et Paris, in-8º, p. 79 à 82.]

»Une procession publique de pénitence avait déjà été annoncée pour ce
jour-là: on voulait la renvoyer, ou du moins empêcher la princesse d'y
assister; mais elle ne céda rien, et persista à vouloir la suivre avec
les autres. La douleur de son âme était peinte sur son visage, et elle
n'en poursuivait pas moins son chemin avec le plus profond
recueillement. Ceux qui la voyaient passer pleuraient de tendresse et
de compassion, tandis que n'accordant rien à l'humanité, elle ne
versait pas une larme, elle n'interrompait point ses prières. Une de
ses femmes de chambre marchait derrière elle pour être plus à portée
de la secourir si elle se trouvait incommodée, comme on avait lieu de
le craindre; mais elle eut la force de faire toutes les stations, et
arrivée à l'église des Pères Philippins, elle leur annonça elle-même
la fin déplorable de sa soeur, et d'un oeil sec, leur demanda pour
elle l'assistance de leurs prières.

»Il est cependant un degré au-dessus duquel ne put s'élever la vertu:
Clotilde avait combattu et triomphé; mais ce combat intérieur avait
été si violent, il lui en avait tant coûté pour remporter la victoire,
que le tour de la procession terminé, elle se trouva dans un
épuisement total; ses pieds ne pouvaient plus la soutenir, et, rentrée
dans son appartement, elle fut obligée de se mettre au lit.

»Dès ce moment elle ne parla plus de Madame Élisabeth que pour
rappeler les belles qualités dont elle était ornée et faire l'éloge de
ses vertus. Elle garda aussi sur ses bourreaux un silence profond,
voyant dans ce tragique événement un de ces coups que la Providence
divine frappe quelquefois pour purifier les âmes; et étant d'ailleurs
persuadée que l'esprit humain ne peut sonder les décrets éternels, et
que souvent ce qui nous fait le plus de peine est précisément ce qui
doit le plus contribuer à notre bien spirituel. Elle voulut avoir une
copie de la prière que l'illustre victime avait composée elle-même,
récitée tous les jours de sa longue captivité, et répétée encore au
pied de l'horrible échafaud[116].»

[Note 116: L'année 1796 devait la soumettre à de nouvelles épreuves.
La mort du roi Victor-Amédée appelait son époux au trône de Sardaigne,
ébranlé depuis quatre ans par la révolution française. La nouvelle
reine se servit de son autorité pour honorer la religion, protéger les
arts et soulager les pauvres. Elle ne jouit guère que deux ans de
cette consolation. Le 6 décembre 1798, le Directoire déclara la guerre
à Charles-Emmanuel IV, et le força de quitter Turin. La Reine le
suivit en Toscane, et s'embarqua avec lui à Livourne. Arrivés en
Sardaigne, ils y passèrent sept mois. Ayant un moment espéré que
quelques avantages remportés par les Russes pourraient leur ouvrir la
route de leurs États, ils revinrent sur le continent: la fortune se
tourna de nouveau contre eux, et les réduisit à changer souvent de
séjour. Ils habitèrent tour à tour Florence, Rome et Naples. Dans ces
différentes demeures, les habitudes de la Reine restaient les mêmes:
elle prodiguait à son mari, souffrant fort souvent d'une névralgie,
les soins les plus assidus comme les plus affectueux; et le temps
qu'elle avait de libre après l'accomplissement de ses devoirs, elle le
consacrait aux pratiques de la religion, au soulagement de la
souffrance et de la misère, auxquelles elle donnait elle-même
l'exemple de la douceur, de la patience et de l'humilité.

Ayant appris que le souverain Pontife avait été enlevé de Rome, et se
trouvait momentanément dans la Chartreuse, près de Florence, le Roi et
la Reine de Sardaigne, ainsi que le grand-duc de Toscane,
s'empressèrent de l'aller visiter. On imagine mieux qu'on ne le décrit
ce que dut avoir de touchant une telle entrevue, dans une circonstance
qui réunissait des exemples si éclatants de la fragilité des grandeurs
humaines. En s'inclinant devant le chef suprême de l'Église,
Charles-Emmanuel lui dit: «J'oublie dans des moments si doux toutes
mes disgrâces; je ne regrette point le trône que j'ai perdu: je
retrouve tout à vos pieds.--Hélas! cher Prince, répondit le
Saint-Père, tout n'est que vanité; nous en sommes, vous et moi, la
triste preuve. Portons nos regards vers le ciel, c'est là que nous
attendent des trônes qui ne périront jamais.» Le Roi et la Reine, qui
se disposaient à retourner en Sardaigne, pressaient le saint vieillard
de les accompagner. «Venez, venez avec nous, Saint-Père, disait la
soeur de Madame Élisabeth, nous nous consolerons ensemble: vous
trouverez dans vos enfants tous les soins respectueux que mérite un si
tendre père.--Je ne puis accepter vos offres généreuses, répondit le
Pape, mon grand âge ne le permet pas, mes infirmités le refusent, et
la crainte d'éveiller le soupçon de nos ennemis le défend.» Leurs
adieux furent déchirants: c'était la séparation d'amis qui ne doivent
plus se revoir.

Marie-Clotilde mourut à Naples le 7 mars 1802. Dans tous les lieux
qu'elle avait habités, la réputation de sa sainteté s'était répandue.
Le pape Pie VII, qui avait été témoin de ses vertus, la déclara
vénérable par un décret du 10 avril 1808.]

La fatale nouvelle circulait et faisait partout couler bien des
larmes, mais nulle part peut-être plus qu'au château de Wartegg, près
de Rohrschak, dans le canton de Saint-Gall en Suisse[117], où vivait
retirée la famille de Bombelles. Sans être parfaitement rassurée sur
le sort de la princesse, elle s'était attachée avec ardeur à cette
pensée que la perversité humaine s'arrêterait devant un crime
non-seulement si odieux, mais si inutile.

[Note 117: Le prince Béda, abbé de Saint-Gall, était propriétaire du
château de Wartegg.

Il avait donné à bail ce manoir à la famille de la Tour-Valsassina,
qui, au moment de l'émigration française, le loua au marquis de
Bombelles.

Dans son journal manuscrit, conservé aux archives de Saint-Gall, t.
284, nous voyons que la famille de Bombelles était installée à Wartegg
en décembre 1791, et que le 4 janvier 1792 M. de Bombelles vint avec
toute sa famille à Saint-Gall faire visite au prince abbé et dîner
avec lui.]

Le journal qui en contient le récit arrive un matin au château, et à
l'instant le meurtre est su de tout le monde. Madame de Bombelles
seule, qui est encore au lit, ne le sait pas. Un domestique entre dans
son appartement; ses larmes et le nom de Madame Élisabeth qu'il
prononce ont tout fait comprendre. Madame de Bombelles jette un cri et
tombe sur son oreiller, sans mouvement et sans vie. Son mari accourt,
l'environne de soins; elle respire et fait un effort pour se relever,
mais le choc terrible que lui a imprimé la fatale nouvelle a pour
ainsi dire faussé chez elle les ressorts de la nature, et un rire
effrayant éclate sur ses lèvres plissées et tordues par la douleur. A
l'aspect de cet accès de démence, une sorte d'intuition venue du coeur
inspire à M. de Bombelles le seul moyen peut-être qui pût rappeler la
nature à elle-même. «Ses enfants! s'écrie-t-il, vite ses
enfants!»--Ses enfants, qui savent déjà que le bourreau vient de leur
prendre une mère, accourent et se précipitent sur le lit de celle
qu'ils sont menacés de perdre encore. Leur effroi, leurs cris, leurs
larmes, le nom d'Élisabeth prononcé au milieu des sanglots, cette
scène déchirante où la tendresse et le désespoir mêlent et confondent
leurs plus douces émotions et leurs plus terribles angoisses,
finissent par ramener madame de Bombelles au sentiment vrai de son
inconsolable douleur.

Le château de Wartegg prit le deuil: père, mère, enfants, ne pouvaient
se regarder sans verser des larmes; le souvenir de Madame Élisabeth
devint l'entretien incessant de cette famille éplorée. Privée de sa
fortune par la révolution, elle vivait à l'étranger des libéralités de
la maison royale de Naples, que le malheur força bientôt à se réduire
elle-même. Les événements qui suivirent obligèrent madame de Bombelles
à quitter la Suisse. Elle se rendit dans le village de Menowitz, aux
environs de Brünn, en Moravie, et peu de temps après dans la ville
même de Brünn. Les années s'écoulèrent sans adoucir ses regrets, la
mémoire de sa royale amie remplissait toutes ses pensées et inspirait
toutes ses actions. Elle avait à peine le nécessaire, et elle trouvait
le moyen d'ouvrir autour d'elle cette source de bonnes oeuvres dont
Madame Élisabeth lui avait donné le secret. A la suite d'une couche
malheureuse, elle mourut au mois de septembre 1800, à l'âge de
trente-huit ans, dans cette ville de Brünn, témoin de ses vertus et de
sa charité, et où sa mémoire est demeurée en vénération[118].

[Note 118: _Traduction d'un article de la Gazette de Brünn du mercredi
1er octobre 1800._

«Le vrai mérite est sans ostentation; il n'appartient qu'à la justice
de l'histoire de lui ériger un autel incorruptible dans le coeur de
tout homme de bien. La vertu la plus pure, la piété sans hypocrisie,
la tendresse conjugale et maternelle portée au plus haut degré, le
courage et la grandeur d'âme dans les plus grands malheurs, la bonté
du coeur, une bienfaisance sans bornes dans une situation gênée, un
esprit cultivé, une amitié noble et constante, toutes ces qualités se
trouvoient réunies dans une femme: toutes ces qualités firent vénérer
madame de Bombelles, qu'une mort prématurée arracha des bras de six
orphelins, à la suite d'une couche malheureuse, dans la
trente-neuvième année de son âge, et conduisit dans un monde où elle
reçoit la récompense due à ses souffrances et à ses vertus. Tous ceux
qui l'ont connue, qui l'ont vue grande et élevée dans le malheur, qui
l'ont admirée sous les titres respectables de mère, d'épouse et
d'amie, ne pourront refuser des larmes à sa mémoire, et à ses mânes le
souhait d'une paix sainte et inaltérable.»

_Traduction d'un autre article de la même gazette, du samedi 4 octobre
1800._

«Les hommes reconnoissants forment, dans le grand tableau du monde, le
groupe le plus intéressant; car il n'est aucune vertu, si élevée
qu'elle soit, à laquelle le céleste sentiment de la reconnoissance ne
mérite de servir de pendant. Nous fûmes témoin, lundi dernier, d'une
scène des plus touchantes, des plus sublimes, près du cercueil de la
défunte madame de Bombelles. La gratitude y célébra une fête digne du
Ciel, et offrit un laurier à la vertu dans le tombeau. Les habitants
de Menowitz (village non loin de Brünn, où la défunte habita quelque
temps) apprirent la mort de cette vénérable femme, et plusieurs
d'entre eux se hâtèrent d'arriver à la ville et dans la maison du
deuil. C'étoit le jour des funérailles, et le cercueil étoit déjà
fermé. Les bonnes gens en demandèrent l'ouverture avec des cris
déchirants, pour voir encore une fois leur bienfaitrice, leur mère,
pour baiser encore une fois ses froides mains. Le cercueil fut ouvert;
et ces créatures reconnoissantes, pâles et plongées dans une douleur
muette, les yeux baignés de larmes, entourèrent le corps de leur
bienfaitrice. Ce spectacle étoit digne de compassion, et en même temps
de l'enthousiasme des âmes sensibles qui savent apprécier le mérite de
la vertu. Enfin ce chagrin muet éclata en plaintes amères: alors sa
main glacée fut couverte de baisers brûlants; alors les vêtements de
la défunte furent arrosés des larmes du sentiment, de ces larmes que
tous les trésors de la terre ne peuvent acheter sans la vertu, dont
elles sont le prix. Chacun de ces hommes reconnoissants essaya de
peindre aux assistants, avec tout le feu renfermé dans ses veines, les
bienfaits qu'il en avoit reçus: «_Au lit de ma femme malade, elle
veilloit jour et nuit.--Elle ferma les yeux de ma mère.--Elle me donna
des drogues de sa propre main et me soigna.--Elle pansa mes plaies, et
me mit en état de soutenir mes vieux parents._» Ainsi s'écrioient
ensemble ces coeurs nobles et sensibles; et ils adressoient leurs
voeux au Ciel pour qu'il accordât la paix éternelle à sa belle âme,
pour prix de tant de bienfaits. Que sont toutes les louange achetées
avec de l'or auprès d'un tel éloge funèbre! Oh! celui qui, au récit de
pareilles scènes, n'aimeroit pas la vertu, n'ouvriroit pas son coeur
aux malheureux, qui ne répandroit pas des trésors, souvent mal acquis,
dans le sein des infortunés; celui qui ne cesseroit pas de poursuivre
la vertu, d'opprimer le mérite, qu'il descende un jour au tombeau sans
être aimé, sans être pleuré! c'est la plus grande punition, et dont
il sentira, dans un autre monde seulement, toute l'étendue.»]

On comprend la profonde affliction que durent ressentir les autres
amies de Madame Élisabeth, et en particulier madame de Raigecourt et
madame des Montiers. Madame de Raigecourt, qui crut devoir envoyer ses
respectueuses condoléances à Madame Royale, sortie sept mois après de
la prison du Temple, reçut d'elle la lettre suivante, datée de Vienne:

                                                   «12 mars 1796.

     »Madame, votre visage ni votre nom assurément ne me sont
     inconnus; on a du plaisir à se rappeler les personnes fidèles, et
     vous êtes du nombre: je sais bien l'attachement que vous aviez
     pour ma vertueuse tante Élisabeth; elle vous aimait beaucoup
     aussi, et m'a souvent parlé de vous et du chagrin qu'elle avait
     d'être séparée de vous. Je vous remercie de la joie que vous
     témoignez de ma délivrance, c'est un miracle que le ciel
     réservait à l'Empereur, et dont je serai toujours reconnaissante.
     Je sais que vous n'êtes sortie que par l'ordre de ma tante; je
     partage tous les tourments que vous avez soufferts, et assurément
     je prendrai toujours le plus grand intérêt à tout ce qui vous
     arrive comme à l'amie de ma chère tante Élisabeth. Vous me dites
     que vous avez un de ses portraits bien ressemblant; je voudrais
     que vous me le fissiez passer; je vous promets de vous le rendre;
     je vous prie de l'envoyer sûrement à l'évêque de Nancy, qui est
     chargé de mes affaires ici.

                                       »MARIE-THÉRÈSE de France.»

       *       *       *       *       *

De son côté madame des Montiers avait écrit au comte de Provence pour
lui exprimer la part bien vive qu'elle prenait à ses douleurs
fraternelles. Le prince lui répondit de sa main:

                                       «A Vérone, ce 30 mai 1794.

«Si je puis éprouver, Madame, quelque consolation dans ma juste et
profonde douleur, c'est en pensant qu'elle est partagée par les
personnes qui veulent bien avoir quelque bonté pour moi. Personne ne
sait mieux que moi combien ma pauvre soeur avoit d'amitié pour vous,
ni combien vous l'aimiez, et je juge de votre douleur par celle que je
ressens moi-même. Puisse l'attachement aussi pur qu'invariable que
vous me connoissez pour vous, vous être de quelque consolation! Soyez
au moins bien persuadée que c'en sera une pour moi, dans des temps
plus heureux, de faire tous mes efforts pour vous adoucir la cruelle
et irréparable perte que nous venons de faire.

»Adieu, Madame, recevez avec votre bonté ordinaire l'assurance des
tendres et respectueux sentiments que je vous ai voués, et qui
dureront autant que ma vie.

                                        »LOUIS-STANISLAS-XAVIER.»

       *       *       *       *       *

Les regrets exprimés ici par un frère de Madame Élisabeth ne font pas
oublier ceux que les plus humbles serviteurs de cette princesse lui
conservèrent jusqu'à leurs derniers jours. Jacques et Marie n'avaient
cessé, tant qu'ils l'avaient pu, d'être fidèles à l'ordre établi à
Montreuil par leur royale maîtresse; mais, après le 10 août, la
famille royale ayant été conduite au Temple, la Commune
révolutionnaire de Versailles ne tarda point à s'emparer de cette
demeure de Montreuil que les pauvres avaient pris coutume de regarder
comme la maison nourricière de leurs enfants. Jacques et Marie, qui
savaient peu dissimuler leurs sentiments et dont l'origine helvétique
était un crime aux yeux des révolutionnaires, furent arrêtés et mis en
prison, où ils furent longtemps oubliés. Ils en sortirent au mois de
ventôse an II, et sollicitèrent la bienfaisance des directeurs du
district de Versailles[119]. Leur extrême misère éveilla la pitié des
magistrats de ce temps, qui déclarèrent que leur détention avait été
une injustice et qu'ils avaient droit à des indemnités. Malgré nos
persévérantes recherches, il nous a été impossible de trouver la
preuve qu'un secours quelconque leur ait été accordé, et nous ne
pouvons dire comment ils parvinrent à traverser la France et à
regagner, avec leur enfant, l'heureuse contrée où ils avaient échangé
leurs premières paroles d'amour. L'honneur d'avoir appartenu à Madame
Élisabeth les environna de l'estime et de l'intérêt de tous les
habitants de Bulle. La révolution, qu'ils avaient cru fuir, vint les
trouver dans leur pays natal[120]; mais leur union tranquille n'en fut
pas troublée. Jacques et Marie ne cessèrent point de pleurer leur
bienfaitrice, sur laquelle chaque jour on se plaisait à les
interroger. Ils apprirent à leurs enfants à prier pour elle et à bénir
sa mémoire. Dieu ne voulut pas que ces deux êtres, qui avaient tant
souffert ici-bas de leur première séparation, fussent séparés
longtemps dans un monde meilleur. Marie mourut la première; elle
mourut le 5 janvier 1835[121]; Jacques alla la rejoindre le 2
septembre de l'année suivante[122].

[Note 119: «_Liste civile._--Bosson et sa femme, ci-devant attachés au
service d'Élisabeth Capet, réclament de la justice des magistrats
administrateurs du directoire du district les six derniers mois 1793
de leurs gages, et jusqu'à l'évacuation de leur logement, pour
laquelle ils ont obéis à l'instant même que les ordres leur a été
signifiés, au lieu qu'ils occupoient en la maison du Grand-Montreuil.

»Ils sont sans place et sans pain;--se recommandent à votre
bienfaisance.

                                                        »BOSSON.»

«Soit communiqué au directeur de l'agence nationale de
l'enregistrement et des domaines, pour donner des renseignements et
son avis le plus promptement possible, attendu l'extrême misère où les
requérants ont été réduits par l'effet d'une détention non méritée.
Fait au district de Versailles, le trois germinal, l'an second de la
République.

                                       «GAUTHIER. MACÉ BAIGNEUX.»

«_Avis du directeur de l'agence nationale de l'enregistrement._--Vû la
pétition du citoyen Bosson et de sa femme, tendante à obtenir de
l'administration le payement de leurs gages des six derniers mois de
1793, comme attachés à la maison du Grand-Montreuil, séquestrée sur
Élisabeth Capet.

»Le directeur de l'agence nationale de l'enregistrement observe que
Bosson et sa femme, qui n'ont justifié ny de leur qualité ny de leurs
droits, étoient l'un vacher et la femme laitière dans la maison
d'Élisabeth Capet;

»Que les vaches ayant été vendues en octobre 1792, le vacher et la
laitière sont devenus inutiles; que les dispositions des loix
concernant les gagistes de la cy devant liste civile sont communes aux
personnes qui étoient attachées à Élisabeth Capet;

»Qu'ainsi Bosson et sa femme ont dû se regarder comme supprimés à
compter du 31 décembre 1792; mais qu'ils ont droit aux indemnités ou
pensions promises par le décret du 27 août 1793, et qu'ils doivent
être renvoyés devant le citoyen Henry, commissaire-liquidateur de la
cy-devant liste civile.

»A Versailles, 11 germinal de l'an II de la République françoise, une
et indivisible.

                                                    »DESCHESNE.»]

[Note 120: Nous en avons trouvé des traces dans le registre des
archives de la noble bourgeoisie et ville de Bulle:

                                                           «1798.

»Cette année mémorable qui changea la face des affaires en Suisse fut
précédée par des démonstrations qui furent très-vives dans le pays de
Vaux déjà dès le commencement du mois de décembre. Le lendemain de la
foire du mois de janvier 1798 fut le jour où l'arbre de la liberté fut
arboré sur le Tilleul, à Bulle. Dès lors Bulle se constitua en comité
central correspondant avec Vevey et Lausanne. Un autre comité central
s'établit à Grand-Villard, qui correspondit aussi, comme celui de
Bulle, avec Vevey et Lausanne. Il s'agissait de récupérer les droits
de l'ancienne patrie de Vaux.

»Parmi les actes de dévouement pour la cause de la liberté, on peut
citer celui des frères Gex, qui fabriquèrent un canon de bois cerclé
en fer, et qui figura au camp de Russille, près d'Avry-devant-Pont.

»Les détails de cette révolution se trouveront dans un autre ouvrage.
L'heure étoit venue où la Suisse devoit aussi avoir son tour, et au 4
mars les François entrèrent à Fribourg; combat meurtrier à la Singine;
Berne est prise par Schombourg; les gouvernements aristocratiques
disparoissent; la Suisse se constitue en une république une et
indivisible; un directoire, un sénat, un grand conseil, siégent
d'abord à Arau, ensuite à Lucerne, enfin à Berne, où, après plusieurs
changements dans ces premières autorités et dans sa forme, le
gouvernement unitaire fut culbuté par la troupe du général Bachman et
de son collègue Aufdermour, qui forcèrent le gouvernement unitaire à
se réfugier à Lausanne, où le général Rapp se trouva et fit connoître
aux Suisses la volonté de Napoléon, premier consul de France, d'être
le médiateur de la Suisse. Bachman et sa compagnie mirent bas les
armes; le gouvernement unitaire fut rétabli à Berne, et une consulte
fut envoyée à Paris de toute la Suisse, qui en apporta l'acte de
médiation, qui fut mis en activité par M. le comte Louis d'Affry, en
sa qualité de premier landamman de la Suisse; avoyer de Fribourg sous
ce régime, mort d'un coup d'apoplexie, il emporta les regrets de ses
concitoyens.

»Sous le gouvernement de l'acte de médiation tout comme sous
l'unitaire, Bulle conserva une préfecture et un tribunal de première
instance.

       *       *       *       *       *

»L'acte de médiation faisoit de Bulle le chef-lieu d'un des cinq
districts du canton de Fribourg.--Il donna un membre au conseil d'État
dans la personne de M. Nicolas-André de Castella, dernier banneret de
Bulle.» (Extrait d'un registre intitulé: _Annalise des Archives de la
noble bourgeoisie et ville de Bulle_.)]

[Note 121: Voir, aux Pièces justificatives, nº VIII, son acte de
décès.]

[Note 122: Voir son acte de décès, au nº IX des Pièces
justificatives.]

Montreuil avait perdu la maison hospitalière où tous les enfants
étaient assurés de trouver leur nourriture. Le district de Versailles,
n'ignorant pas le regret et la gêne que causait à tant de familles le
tarissement de cette source de secours toujours ouverte à leurs
besoins, crut devoir prendre un arrêté qui convertissait en hospice la
maison Élisabeth. C'était rendre un hommage involontaire à la bonté de
cette princesse, qui avait fait de sa demeure le point de mire vers
lequel se tournaient toutes les souffrances, de sorte qu'on ne faisait
que continuer ses traditions en la transformant en Hôtel-Dieu. Mais
cette mesure, fort belle sur le papier, ne reçut aucune exécution;
l'asile de Montreuil demeura sombre et muet: l'âme de la charité était
absente.

Dans la maison Élisabeth (c'est ainsi que l'on continuait de
l'appeler) restèrent installés les anciens serviteurs de la princesse,
ainsi que les gardiens des scellés que la révolution y avait envoyés.

En vertu d'une loi du 7 messidor an III (jeudi 25 juin 1795), portant
qu'une horlogerie automatique serait sans délai formée à Versailles,
Charles Delacroix, représentant du peuple, en mission dans le
département de Seine-et-Oise, _arrêta, le 29 brumaire an IV_ (20
novembre 1795), _que la maison dite Élisabeth, l'orangerie et la
vacherie qui en dépendent, les cours et terrains situés entre lesdits
bâtiments, seraient affectés_ à cet établissement, placé sous la
direction des citoyens Lemaire et Glaesner[123].

[Note 123: Voir Pièces justificatives, nº X.]

Malgré la jouissance gratuite de ces bâtiments et terrains concédés
pendant quinze ans, la manufacture d'horlogerie, qui devait recevoir
chaque année cent élèves, ne prospéra point; elle fut supprimée par un
arrêté du Premier Consul, daté du 17 ventôse an IX[124] (8 mars 1801),
et mise à la disposition de la régie du domaine national et de
l'enregistrement.

[Note 124: Voir Pièces justificatives, nº X.]

L'architecte du palais national de Versailles ayant déclaré que la
maison Élisabeth _étoit tellement endommagée qu'il faudroit employer
une somme de 25,000 francs pour sa réparation, et la régie, de son
côté, ayant observé que, vu le grand nombre des bâtiments inoccupés
dans cette ville, les locations de ladite maison y seroient difficiles
et d'un foible produit_, on en conclut qu'il était plus avantageux de
la vendre dans l'état où elle se trouvait que de la réparer[125].
Cette proposition fut agréée par l'autorité supérieure; la vente aux
enchères fut annoncée pour le 27 messidor de l'an X (vendredi 16
juillet 1802), et la maison Élisabeth, avec ses dépendances, fut
adjugée _moyennant les prix et somme de 75,900 francs, au citoyen
Jean-Michel-Maximilien Villers, demeurant à Paris, rue de
l'Université, nº 269_[126].

[Note 125: Voir Pièces justificatives, nº X.]

[Note 126: Voir Pièces justificatives, nº X.]

Avant son aliénation définitive, la demeure de Madame Élisabeth avait
été condamnée à la stérilité. Dès le mois d'octobre 1792, ses vaches
nourricières avaient été vendues; ses belles fleurs, orgueil de ses
jardins, avaient été enlevées et dispersées[127]. Sa maison, d'abord
mais inutilement désignée pour devenir un hospice, puis consacrée à
une institution industrielle, avait subi des dégradations déplorables,
sans servir à des travaux utiles.

[Note 127: Voir Pièces justificatives, nº XI.]

Un triste et invincible attrait nous ramène à ce cimetière où gisent
les restes vénérables de Madame Élisabeth, et qui, pendant la période
révolutionnaire, était plus connu du charretier du bourreau que du
conducteur des pompes funèbres. Les inhumations des victimes tombées
sur l'échafaud de la place du 21 janvier s'y succèdent chaque jour.
Ennuyé de tuer en détail, le tribunal révolutionnaire, le 29 prairial
an II (17 juin 1794), avait livré à la guillotine, _par amalgame et en
masse_, selon l'expression de Fouquier-Tinville, cinquante-quatre
victimes, différentes de rang et d'opinion, et étrangères les unes aux
autres. Le 10 thermidor envoya dans ce champ funèbre les principaux
chefs du parti qui venait de succomber, les deux Robespierre,
Saint-Just, Couthon, Hanriot, Dumas, et ce Simon dont le nom odieux
est lié à jamais à celui d'un héroïque enfant. Mais cette _fournée_
n'était que de vingt-deux hommes.

Le lendemain, 11 thermidor, il y eut une fournée bien autrement
considérable: les vainqueurs avaient eu le loisir de faire des
désignations nombreuses, et d'atteindre la plupart des membres de la
Commune qui avaient longtemps prévalu contre la Convention.
L'exécution de soixante et onze condamnés envoyés à l'échafaud par
leurs anciens complices forma un lac de sang sur la place où Madame
Élisabeth avait été frappée.

Il ne faut pas croire que la guillotine chômât après ces satisfactions
terribles données aux exigences de la réaction: la recomposition du
tribunal révolutionnaire, la fermeture du club des Jacobins, la
dépanthéonisation (expression du temps) des restes de Marat, ne
suffirent point pour apaiser les indignations de la conscience
publique. Le sang appelle le sang. Parmi les suppliciés, on ne compta
pas seulement les criminels auteurs de tant de supplices, les Carrier,
les Fouquier-Tinville, les Lebon: les vainqueurs du 10 thermidor
n'étaient guère moins pervers que les vaincus. Ce fut ainsi que la
réaction atteignit souvent l'innocence et la vertu, qui ne
désapprenaient pas encore le chemin de l'échafaud.

Ce champ de repos où arrivaient concurremment les cercueils fermés par
une mort naturelle, aussi bien que les cadavres mutilés par le
bourreau, ne tarda point à se remplir.

Disons aussi qu'à partir du 26 prairial an II (14 juin 1794),
l'échafaud fut transporté de la place de la Révolution à la porte
Saint-Antoine; puis, deux jours après, à la barrière du _Trône
renversé_, où il resta en permanence jusqu'au 9 thermidor.

Deux ans après, par un arrêté de l'administration centrale du
département de la Seine, le cimetière de Montmartre fut ouvert[128],
et celui de Monceaux ne servit plus aux sépultures. La grande porte,
pratiquée dans le mur d'enceinte de Paris et donnant accès dans le
champ du Christ, demeura fermée. Les orphelins qu'avait faits la
révolution n'avaient point assisté aux funérailles de leurs pères; ils
ignoraient même, pour la plupart, le lieu où elle avait enfoui leurs
restes. Longtemps la stérile curiosité d'un public dominé par la
terreur s'inquiéta beaucoup plus des prisons que des cimetières,
beaucoup plus de la guillotine que de la sépulture. La plupart de ceux
qui avaient connu le champ du Christ en oublièrent la route. Le
silence se fit à l'entour comme au dedans. Les années s'écoulèrent,
emportant avec elles les traditions du passé, abattant quelques
pauvres croix de bois pourries au milieu des grandes herbes et
effaçant tout vestige de tombes.

[Note 128: Ce cimetière qui porta d'abord la dénomination de _Champ de
Repos_, fut créé par un arrêté de l'administration centrale du
département de la Seine, du 8 messidor an VI (26 juin 1798), dans un
terrain d'un hectare deux mille sept cent trente-six mètres
cinquante-sept centimètres, situé au-dessus du boulevard de la
barrière Blanche, cédé à la ville par le citoyen Aymé pour la somme de
quatre mille huit cents francs. Par cet arrêté, le cimetière Roch fut
définitivement fermé.

Le _Champ de Repos_ se trouva bientôt trop petit.

Par un décret, daté du camp impérial d'Ebersdorf, du 28 mai 1809, le
conseiller d'État, préfet du département de la Seine, fut autorisé à
acquérir, pour cause d'utilité publique, au nom de la ville de Paris,
un terrain de quinze hectares, situé à l'entrée de la plaine de
Clichy, pour servir à l'établissement d'un nouveau lieu de sépulture,
destiné à remplacer le cimetière Montmartre.

Un autre décret impérial, du 13 août 1811, modifiant ce décret,
ordonna que le cimetière existant au bas de Montmartre serait agrandi
dans sa partie nord et nord-ouest, et autorisa la ville de Paris à
faire acquisition de douze hectares de terrain pour l'agrandissement
du cimetière, en le prolongeant à travers le chemin des Batignolles,
qui sera déplacé.

Enfin, un arrêté préfectoral du 10 février 1818 fit procéder
immédiatement au mesurage des douze hectares de terrain dont
l'acquisition est ordonnée par le décret susrelaté. B.]

[Illustration:

PLAN DE L'ANCIEN CIMETIÈRE DE LA MADELEINE

Converti en jardin par M. Descloseaux, rue d'Anjou Saint-Honoré, nº
48,

DANS LEQUEL ONT ÉTÉ DÉPOSÉS

LES RESTES DU ROI LOUIS XVI ET DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE.

_Maison et Jardin de M. Descloseaux._

    I. Fosse dans laquelle ont été inhumés, le 6 juin 1770, cent
     trente-trois corps des personnes qui ont péri sur la place Louis
     XV, dans la rue Royale ou à la porte Saint-Honoré, à la suite des
     fêtes célébrées pour le mariage de M. le Dauphin.

   II. Première fosse, située près du mur mitoyen du jardin
     Descloseaux, dans laquelle ont été mis les corps de quatre
     prêtres et d'environ cinq cents Suisses, tués aux Tuileries le 10
     août 1792.

  III. Deuxième fosse, dans laquelle ont été enterrés cinq cents
     autres Suisses, également tués aux Tuileries le 10 août 1792.

   IV. Tombeau de Louis XVI, inhumé le 21 janvier 1793, à dix heures
     et demie du matin. On fit une fosse de huit pieds de profondeur,
     dans laquelle on mit beaucoup de chaux. Le 16 octobre de la même
     année, le corps de la Reine fut enterré à côté de celui du Roi.

    V. Fosse de Charlotte Corday.

   VI. Grande fosse ouverte peu de temps après la mort du Roi et
     comblée en décembre 1794. Le corps de M. le duc d'Orléans y fut
     déposé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres victimes.

  VII. Grande fosse qui a dû recevoir près de mille victimes.]

En 1790, M. Viger de Jolival, ancien directeur des fermes, avait fait
l'acquisition de la maison du Christ, du jardin et de l'enclos qui en
dépendent. La ville de Paris s'empara du petit enclos, contigu au
jardin, et en fit un cimetière; plus tard, ce même enclos fut loué à
un habitant de Monceaux qui y fauchait de l'herbe et y semait des
pommes de terre. M. Viger n'ignorait pas que parmi les victimes qui y
étaient inhumées se trouvaient les restes de Madame Élisabeth. Il fit
entourer d'un treillage l'endroit indiqué dans notre plan[129] par la
lettre G, et y fit poser une pierre tumulaire sur laquelle étaient
écrits ces deux mots: _Madame Élisabeth_. Mais les déclarations de
Joly, fossoyeur du cimetière à l'époque du 21 floréal an II (10 mai
1794) semblent prouver que M. Viger se trompait sur l'emplacement de
la sépulture de cette princesse. Son erreur était encore plus grave au
sujet de la dépouille mortelle du duc d'Orléans, qu'il prétendait être
ensevelie à l'endroit désigné par la lettre K. Les restes de ce prince
n'avaient point été amenés dans ce cimetière, qui ne fut ouvert que
cinq mois après sa mort: ils reposaient dans celui de la Madeleine,
en un coin diamétralement opposé à l'angle où se trouvaient les
tombes du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette. Les deux
branches de la maison de Bourbon demeurèrent séparées dans la mort,
comme elles l'avaient été dans la vie. Nous ne croyons pas nous
écarter trop de notre sujet en reproduisant ici le plan du cimetière
de la Madeleine, avec quelques indications qui ne seront peut-être pas
sans intérêt pour le lecteur.

[Note 129: Voir page 232 de ce volume.]

M. Viger, après avoir fait dans sa propriété de l'enclos du Christ les
deux réserves dont nous avons parlé, rendit le reste du champ à la
culture. La porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte et par
où entraient les charrettes remplies par le bourreau, ne s'ouvrit plus
qu'à de bien rares intervalles pour laisser passer le laboureur. Un
homme qui travaillait enfant dans ces lieux, et qui plus d'une fois
m'y a conduit dans le cours de ces quinze dernières années[130], me
racontait que son père l'envoyait souvent travailler dans le _champ du
Christ_, en lui recommandant de ne pas toucher aux terrains marqués
par une claire-voie.

[Note 130: Le sieur Fauconnier, 12, rue d'Asnières,
Batignolles-Paris.]

Les choses en étaient là, lorsque s'accomplirent les graves événements
de 1814. La maison de Bourbon n'avait pu enterrer ses morts après la
grande bataille de la révolution. Il était naturel qu'en rentrant sur
le sol de la patrie elle s'occupât de ce soin pieux. D'ailleurs, le
retour des exilés, ces absents temporaires, rappelait les morts, ces
absents éternels, ensevelis avec trop peu de larmes, _paucioribus
lacrymis_, comme l'a écrit le grand historien de Rome; et depuis que
les roulements de tambour et les fanfares de la victoire ne
retentissaient plus, il semblait qu'on entendait sortir de ces sillons
où l'on avait fauché une génération humaine, un bruit de gémissements
et de sanglots. La restauration de la maison de Bourbon ramenait
elle-même la pensée publique sur les royales victimes de la
Révolution.

La loi qui avait consacré un deuil général en expiation du crime
commis le 21 janvier 1793, avait prescrit qu'un monument serait élevé
au fils et à la soeur de Louis XVI. Nous avons, dans un ouvrage
relatif _à la vie, à l'agonie et à la mort de Louis XVII_, exposé les
motifs qui rendirent stériles, relativement à ce jeune prince, les
dispositions de cette loi. Les difficultés qui s'était présentées pour
retrouver les restes de l'orphelin du Temple devenaient plus grandes
encore pour rechercher ceux de Madame Élisabeth, enfouis dans une
fosse commune avec les dépouilles des vingt-trois autres personnes
frappées avec elle sur l'échafaud du 21 floréal. Le gouvernement de la
Restauration n'avait recueilli que des renseignements inexacts sur la
sépulture des victimes révolutionnaires.

Un respectable vieillard, M. Descloseaux, propriétaire rue d'Anjou
d'une maison contiguë au cimetière de la Madeleine, avait été témoin
oculaire de l'inhumation des restes du roi Louis XVI et de la reine
Marie-Antoinette dans ce cimetière, et s'était persuadé que tous les
suppliciés de la place de la Révolution y avaient été également
ensevelis. Sa déclaration, formulée dans ce sens et signée par lui, le
4 juin 1814, avait accrédité une erreur que lui-même, mieux informé
plus tard, s'empressa de réparer par un acte authentique à la date du
22 mai 1816[131].

[Note 131:

  _Déclaration de M. Descloseaux, chevalier de l'Ordre du Roi,
  du 22 mai 1816, devant Me Deguingand, notaire à Monceaux_.

Je soussigné, Pierre-Louis OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de l'Ordre
du Roi, demeurant actuellement rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré,
nº 62, premier arrondissement, déclare erroné le certificat que j'ai
signé le quatre juin mil huit cent quatorze, étant à la suite d'une
liste imprimée par Lottin, dans le courant de la même année, ayant
pour titre: «_Liste des personnes qui ont péri par jugement du
tribunal révolutionnaire, depuis le vingt-six août dix-sept
cent quatre-vingt-douze, jusqu'au treize juin dix-sept cent
quatre-vingt-quatorze (vingt-cinq prairial an deux), laquelle liste
contient les noms de treize cent quarante-trois victimes._»

Attendu qu'il est constant et hors de doute que, sur la demande des
propriétaires et habitans de la rue d'Anjou, le cimetière de la
Madeleine a été fermé antérieurement au vingt-quatre mars dix-sept
cent quatre-vingt-quatorze (quatre germinal an deux), et que de suite
il a été ouvert près de la barrière de Monceaux (vulgairement
Mousseaux) un autre cimetière, dans lequel a été porté HÉBERT, dit le
_Père Duchesne_, indiqué sous le nº 496 de ladite liste, d'où il
résulte la preuve, d'après la liste imprimée par Lottin, que huit cent
quarante-huit victimes ont été portées au cimetière de Monceaux, et
non à celui de la rue d'Anjou; en conséquence je déclare, moi
Descloseaux, que c'est par erreur qu'il est dit, dans le certificat
signé de moi, que toutes les personnes comprises dans cette liste, et
au nombre de treize cent quarante-trois, ont été inhumées dans le
cimetière de la rue d'Anjou, et que je n'ai pas entendu y comprendre
celles qui ont été reçues au cimetière de Monceaux, indiquées sous les
huit cent quarante-huit derniers numéros. Cette erreur provient de ce
que j'ai considéré la désignation du cimetière de la Madeleine comme
étant commune aux deux cimetières de la rue d'Anjou et Monceaux,
attendu qu'ils avaient successivement servi au même usage.

De ce qui vient d'être dit, il reste constant que les tristes restes
de MADAME ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVI, et de M. de
MALESHERBES, sont déposés dans le cimetière de Monceaux. (Voir les
n{os} 679 et 901.)

En foi de quoi j'ai signé le présent certificat pour rendre hommage à
la vérité, consentant qu'il soit déposé par-devant notaire, et qu'il
en soit délivré toutes copies nécessaires à qui de droit et à mes
frais.

A Paris, ce dix-neuf mai dix-huit cent seize.

Approuvé le contenu au certificat ci-dessus écrit de la main de M.
d'Anjou, mon gendre. _Signé_ OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de
l'Ordre du Roi.

En marge est écrit: Enregistré à Neuilly, le vingt-un mai mil huit
cent seize, fol. 14 recto, cases 1 et 2. Reçu deux francs vingt
centimes. _Signé_ MAUROY.

«Il est ainsi en ladite déclaration, duement certifiée véritable,
signée, paraphée et annexée à un acte de dépôt passé devant Me Élie
DEGUINGAND, notaire à Monceaux, boulevard extérieur de Paris,
soussigné, le vingt-deux mai mil huit cent seize, enregistré; le tout
étant en la possession dudit Me DEGUINGAND.» Délivré ces présentes le
trente juin mil huit cent seize.

                                                     DEGUINGAND.]

L'année suivante, dans les derniers jours du mois de mars, fut dressé
un acte notarié établissant la notoriété du cimetière de
Monceaux[132].

[Note 132:

  _Acte de notoriété concernant le cimetière de Monceaux,
  du 30 et 31 mars 1817, devant Me Deguingand, notaire._

Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal à la résidence de
Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins
ci-après nommés, soussignés,

SONT COMPARUS:

  1º M. Philippe CARDINET, marchand de vin traiteur;
  2º M. Louis-Auguste POITEVIN, propriétaire et cultivateur;
  3º M. François CUREL, propriétaire et marchand épicier;
  4º M. Étienne DESGRAIS, propriétaire et cultivateur;
  5º M. François CHARLES, propriétaire et cultivateur;
  6º M. Étienne-François FAUCONNIER, propriétaire et cultivateur;
  7º M. Pierre GILLET, propriétaire et cultivateur;
  8º M. Claude LEBERT, cultivateur et propriétaire;
  9º Et M. Jacques-Louis CHARLES, propriétaire et paveur;

Tous demeurant à Monceaux, commune de Clichy-la-Garenne, département
de la Seine;

Lesquels ont attesté pour notoriété constante, et comme étant à leur
parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés;

SAVOIR:

  1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de
     Paris, c'est-à-dire au mois de mars dix-sept cent
     quatre-vingt-quatorze, le Gouvernement, existant à cette époque
     s'est emparé pour le même usage d'un terrain dépendant de la
     maison dite _du Christ_, située à la barrière de Monceaux
     (vulgairement _Mousseaux_).

  2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une
     partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard
     extérieur, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une ouverture,
     depuis fermée par une grande porte qui existe encore
     actuellement.

  3º Et que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai
     dix-sept cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME
     ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVIII, roi de France.

Trois jours après, l'ancien concierge du cimetière de Monceaux faisait
devant le même officier public la déclaration suivante:

Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal, à la résidence de
Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins
ci-après nommés, soussignés,

EST COMPARU,

Étienne-Pierre JOLY, ancien concierge du cimetière de Monceaux, et
actuellement concierge du cimetière de Montmartre, demeurant aux
Batignolles, nº 42, commune de Clichy.

Lequel a attesté pour notoriété constante, et comme étant à sa
parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés;

SAVOIR:

  1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de
     Paris, c'est-à-dire au mois de mars mil sept cent
     quatre-vingt-quatorze, le gouvernement existant à cette époque
     s'est emparé, pour le même usage, d'un terrain actuellement
     dépendant de la maison dite du _Christ_, situé à la barrière de
     Monceaux (vulgairement Mousseaux);

  2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une
     partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard
     extérieur de Paris, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une
     ouverture, depuis fermée par une grande porte qui existe encore
     actuellement;

  3º Que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai mil sept
     cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME
     ÉLISABETH, soeur de S. M. LOUIS XVIII, ROI de France;

  4º Et enfin que c'est dans ce lieu qu'ont aussi été apportés tous
     les corps des personnes qui ont été condamnées par le tribunal
     révolutionnaire, et exécutées sur la place LOUIS XV, depuis le
     quatre germinal an deux (vingt-quatre mars mil sept cent
     quatre-vingt-quatorze) jusqu'à la fermeture dudit cimetière.

Desquelles déclarations il a été dressé le présent acte pour servir et
valoir ce que de raison.

Fait et passé à Monceaux, en l'étude, l'an mil huit cent dix-sept, le
trois avril, en présence de Jean-Nicolas Couttard, instituteur, et
Pierre-Augustin Meigneux, commis marchand épicier, demeurant tous deux
audit Monceaux, témoins instrumentaires requis conformément à la loi,
et a le comparant signé avec lesdits témoins et ledit Me DEGUINGAND,
notaire soussigné, après lecture faite de la minute des présentes,
demeurée à Me DEGUINGAND, notaire soussigné.

En marge de ladite minute est écrit:

Enregistré à Neuilly, le quatre avril mil huit cent dix-sept, folio
167 recto, case 7. Reçu deux francs vingt centimes. _Signé_ MAUROY.

Délivré ces présentes le cinq avril mil huit cent dix-sept.

                                                     DEGUINGAND.]

Dès le 11 janvier 1817, M. Bélanger, dessinateur ordinaire du cabinet
et de la chambre du Roi, avait adressé le rapport suivant à M. de
Pradel, chargé du portefeuille de la maison de Sa Majesté:

«MONSIEUR LE COMTE,

»Le corps de Madame Élisabeth de France a été porté dans une fosse
commune, près la barrière de Mousseaux, dans un terrain (_intra
muros_) qui appartient à M. Viger, ancien directeur des fermes. Ce
domaine contient environ sept arpents, sur lequel il existe deux
maisons d'habitation séparées l'une de l'autre.

»Dans la même fosse qui contient les restes de cette auguste et
infortunée princesse, se trouvent réunis ceux des personnes qui ont
partagé la gloire de son martyre.

»Toute espèce de translation étant impossible, on peut, ainsi que vous
l'avez sagement proposé, faire de ce local, sans beaucoup de dépense,
un lieu d'expiation et de recueillement, dont les dispositions,
d'après les détails du plan que j'ai l'honneur de vous adresser,
offriraient l'aspect austère d'une enceinte religieuse, où quelque
petit monument attesterait aux siècles à venir jusqu'à quel excès de
déraison et de délire peut se porter un peuple quand il brise ses
institutions sociales et qu'il rompt le joug salutaire des lois de la
morale et de la religion.

»J'ai rédigé le projet que j'ai l'honneur de vous adresser sur des
dispositions d'économie. Une enceinte fermée, plantée de cyprès et
autres arbres convenables à un champ de repos, une pyramide élevée sur
la fosse, des cyprès mémoratifs avec quelque inscription, une chapelle
sépulcrale simple dans ses décors, qui offrirait aux habitants de
Mousseaux, qui n'ont plus d'église pour la célébration de la messe,
les jours de fêtes et dimanches, un lieu de recueillement.

»Ce domaine offre la disposition avantageuse de deux maisons
d'habitation, l'une convenable pour l'ecclésiastique qui desservirait
la chapelle, et l'autre au concierge qui gardera le champ du repos.

»J'estime toute cette dépense, y compris l'acquisition des sept
arpents de terre, des deux maisons, des embellissements, des
plantations et de la construction de la chapelle, à trois cent mille
francs.

»Des détails plus précis donneraient peut-être des résultats plus
économiques.

»Je m'estimerai heureux si, témoin de tant de profanations politiques
et sacrées, je pouvais avoir contribué à la décision qui sera
prononcée à cet égard.

»J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le comte, votre
très-humble et très-obéissant serviteur,

                                                      »BÉLANGER.»

  »Paris, le 11 janvier 1817.»

       *       *       *       *       *

De son côté, M. Viger de Jolival avait, le 25 du même mois, tenté près
des vicaires généraux du diocèse de Paris une démarche ayant pour but
de les intéresser à la cession qu'il était disposé à faire de sa
propriété au gouvernement du Roi, et, le 4 février, il écrivait au
préfet de la Seine relativement au monument à élever à la mémoire de
Madame Élisabeth. Il crut aussi devoir adresser une requête analogue à
M. le vicomte de Montmorency[133]. Ni les propositions de M. Bélanger
ni celles de M. Viger de Jolival ne furent accueillies. Nous dirons
dans l'Appendice que nous inscrirons à la fin de ce volume, avant les
Pièces justificatives, les difficultés, pour ainsi dire
insurmontables, que rencontrèrent les recherches qui furent tentées
pour arriver à la découverte certaine des restes de Madame Élisabeth.
M. Lainé, ministre de l'intérieur, sous l'autorité duquel le préfet de
police avait dirigé ces lamentables travaux, regarda comme un devoir
de soumettre au Roi les lettres qui en exposaient les détails. Louis
XVIII, assez peu crédule de sa nature, et pour qui les reliques de
Louis XVI et de Marie-Antoinette, malgré les actes publics qui en
établissaient l'authenticité, paraissaient à peine offrir une garantie
suffisante, donna l'ordre de s'abstenir de recherches qui,
lorsqu'elles ne sont pas motivées par des indications certaines,
ressemblent à une profanation: or celles-ci ne pouvaient avoir pour
résultat qu'une découverte d'ossements douteux. On renonça donc à
toute pensée d'exhumation.

[Note 133: Se déclarant _propriétaire et gardien depuis vingt-sept ans
de l'enceinte où repose la dépouille mortelle de Madame Élisabeth,
clos inaccessible au public, resté inculte et vierge depuis le 10 mai
1792_, et ayant pour objet _la possibilité de l'érection d'un monument
à la mémoire de cette princesse_. (Catalogue Laverdet, mai 1857.)]

On avait voulu trop faire et l'on ne fit point assez. La plus simple
convenance conseillait d'acquérir ce cimetière et d'y ériger un
monument. On n'en fit rien. M. Viger de Jolival perdit l'espoir de
céder au gouvernement royal le terrain qui contenait les restes
d'Élisabeth, de Malesherbes, des fermiers généraux, des présidents du
Parlement de Paris et d'une multitude de personnages considérables.

Peut-être l'empressement du propriétaire du terrain à en tirer parti
diminua-t-il la disposition du gouvernement à l'acquérir, parce que
celui-ci ne vit qu'une spéculation dans une affaire où il y avait des
considérations d'un ordre supérieur à envisager. Cependant, si
l'enquête, poursuivie avec tant de soin, n'avait pu donner
d'indications précises sur les moyens de discerner les reliques de la
soeur de Louis XVI au milieu de tant de restes, elle avait mis deux
points hors de doute: la présence des dépouilles mortelles de la
princesse dans l'_enclos du Christ_, et l'indication de la fosse où
elles reposent, avec un grand nombre des plus illustres victimes de la
révolution, et à quelques pas des proscripteurs les plus redoutables
de cette époque néfaste, couchés dans la paix du même tombeau. Cela
suffisait pour que l'enclos marqué de tels souvenirs fût conservé
comme une de ces pages d'histoire qui, respectées au milieu de tous
les changements, parlent du passé à l'avenir.

Le temps a marché. Peu à peu la spéculation s'est emparée de ces
terrains. Quelques chétives maisons s'y sont assises, quelques hangars
s'y sont élevés; mais ceux qui les habitent ou qui les exploitent ne
se doutent pas de ce qui s'est passé dans ces lieux. La population,
qui se renouvelle encore plus vite aux abords des barrières qu'au
centre même de la cité, ignore tellement à quel usage ces terrains ont
servi, qu'un terrassier ayant trouvé, il y a quelques années, des
ossements humains en creusant les fondations d'un bâtiment, mille
conjectures étranges ont occupé l'imagination des habitants de ce
quartier. Dans ces derniers temps encore, de nouveaux ossements,
appartenant à des individus des deux sexes, et remontant, d'après les
examens de la science, à soixante-dix ou soixante-quinze ans, sont
apparus en grand nombre sous la pioche des ouvriers occupés à des
fouilles au boulevard de Monceaux. Ces débris, remplissant plusieurs
tombereaux, ont été transportés aux Catacombes[134].

[Note 134: C'est par erreur qu'un article du _Droit_ du mois de
juillet 1865, et après lui plusieurs autres journaux, ont prétendu que
«cet emplacement faisait autrefois partie du cimetière de la Madeleine
de la Ville-l'Évêque, où avaient été déposés les corps de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, ainsi que ceux des victimes de la Terreur.» Il y
avait loin du cimetière de la Madeleine au cimetière de Monceaux. B.]

Ainsi donc, si Madame Élisabeth avait mis tous ses soins à fuir
l'ostentation pendant sa vie, Dieu a voulu lui ménager jusque dans la
mort l'obscurité qu'elle avait aimée.

       *       *       *       *       *

Madame, après avoir prêché l'humilité devant l'échafaud, vous vous y
êtes humblement offerte. Vos dépouilles ont été, avec les dépouilles
de tous vos compagnons funèbres, enfouies pêle-mêle dans la terre, et
pas une pierre n'en marquera même la place!

Mais les haines qui vous ont persécutée sont éteintes: les calomnies
qui s'étaient dressées contre vous se sont dissipées comme ces nuées
qu'amasse un jour d'orage, et que le vent emporte, en détruisant
l'obstacle passager qui empêchait la terre de jouir de la lumière du
soleil, dont l'éclat, invisible un moment aux regards des hommes, n'a
pas cessé de rayonner dans le ciel. C'est l'image de votre sublime
vertu méconnue un jour sur la terre, toujours connue du regard de
Dieu.

Vous aviez ému et attendri le monde par l'onction de votre parole.
Aujourd'hui vous le tiendrez et plus ému et plus attendri encore par
la douceur de votre souvenir; car vous avez parlé plus haut dans votre
mort que dans votre vie.

Cédant à une inspiration venue de notre coeur, et soutenu dans notre
tâche par le culte que nous vous avions voué, nous avons consacré de
longues journées à rassembler quelques nouveaux détails sur votre
personne; nous les avons enregistrés dans ce livre avec conscience,
avec respect; et bien souvent des larmes sont venues obscurcir notre
vue et arrêter notre plume, en vous surprenant si sévère pour
vous-même, si soumise aux volontés de Dieu, qui devenaient les vôtres,
si miséricordieuse envers les faibles, si bonne pour vos amies, si
généreuse envers vos ennemis, et si douce envers la mort. Mais je ne
veux plus parler de vous avec ce chagrin amer qui convient mal à
l'admiration de l'angélique sérénité de votre grande âme; j'ai été à
la peine en racontant votre martyre, je suis maintenant au triomphe:
je me reprocherais ma douleur comme une impiété, ne voulant plus voir
dans votre mort que votre triomphe éternel.

Par une rencontre où nous aimons mieux voir le doigt de la Providence
qu'un concours de circonstances tout fortuit, la révolution sembla
exécuter, après votre mort, les ordres que vous-même eussiez donnés,
si vous eussiez cru pouvoir commander, et devoir être obéie. Les
vêtements dont vous étiez couverte à votre dernière heure furent
portés dans un hospice pour servir aux pauvres et aux malades, ces
membres souffrants de Notre-Seigneur, que vous secouriez pendant votre
vie; votre maison de Montreuil, que vous aviez tant aimée, garda le
nom de maison Élisabeth et fut destinée à devenir un hôtel-Dieu;
enfin, le champ du Christ reçut votre corps, tandis que votre âme
montait au ciel.

Mais ce n'est point à nous qu'il appartient de vous honorer dignement.
Sans chercher à devancer le cours des âges, il nous est permis de
prévoir qu'un hommage bien autrement éclatant sera rendu un jour à
votre mémoire: il est une autorité sacrée, qui, comme Dieu, n'oublie
pas les âmes qui sortent victorieuses du siècle, par la simplicité
dans le courage, par l'humilité dans la vertu, par la candeur dans
l'héroïsme. Un jour viendra, nous le croyons, où, d'après les
souvenirs et les témoignages des événements et des hommes, l'Église
inscrira le nom d'Élisabeth dans ces impérissables légendes où les
générations chrétiennes vont chercher leurs protecteurs et leurs
modèles.



APPENDICE.

DOCUMENTS CONCERNANT LES RECHERCHES

QUI ONT ÉTÉ FAITES AUX MOIS DE MARS, D'AVRIL ET DE MAI

POUR RETROUVER ET CONSTATER

LES RESTES DE MADAME ÉLISABETH.


Le 22 mars, le ministre de l'intérieur (M. Lainé), en adressant au
préfet de la Seine (M. de Chabrol) une lettre de M. Viger de Jolival,
ancien directeur des fermes, lui demandait des renseignements sur
l'inhumation de Madame Élisabeth.

Cette lettre et cette note furent transmises par le préfet de la
Seine, en ces termes, au préfet de police:

«M. le comte de Chabrol a l'honneur de transmettre confidentiellement
à son collègue M. le comte Anglès une note accompagnée d'une lettre à
la date du 22 mars qu'il vient de recevoir de S. Exc. le ministre de
l'intérieur, et à laquelle M. le comte Anglès a sans doute plus de
moyens que lui de répondre d'une manière positive; il le prie de
vouloir bien réunir tous les renseignements qui peuvent répondre aux
vues du ministre.

»Il le prie d'agréer l'assurance de sa haute considération.

  »Paris, le 24 mars 1817.»

       *       *       *       *       *

Un scrupule administratif occupa les bureaux de la police. Était-il
dans les convenances que le préfet de police fût mis en action par le
préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été
chargé confidentiellement par le ministre?

Interrogé sur cette question, un chef de bureau de la préfecture de
police répondait à M. le comte Anglès:

                                                   «25 mars 1817.

»En proposant à Son Excellence le projet de lettre ci-joint pour le
ministre de l'intérieur, au sujet des communications de M. le préfet
du département (reconnaissance du lieu d'inhumation des restes de
_Madame Élisabeth_), on a l'honneur de lui faire part d'un scrupule
naturel: le ministre de l'intérieur sera-t-il ou non dans le cas de se
formaliser d'une communication faite par M. le préfet de la Seine de
pièces qui lui avaient été adressées à lui seul, et de voir, hors des
convenances peut-être, M. le préfet de police mis en action par M. le
préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été chargé
directement et particulièrement par le ministre?

»Le ministre n'a rien transmis, rien demandé à M. le préfet de police;
ce n'est pas non plus de la part du ministre que M. le préfet du
département laisse à M. le préfet de police à suivre une opération
dont il a recueilli et transmis les premiers éléments à S. Exc. le
ministre de l'intérieur, qui ne les avait demandés qu'à lui, préfet du
département, et confidentiellement.

»M. le préfet de police n'a-t-il pas à craindre de commettre M. le
préfet du département avec le ministre par une lettre qui n'est point
provoquée?

»A considérer la démarcation naturelle des attributions des autorités,
il semble qu'il y a inconvénient et irrégularité dans la marche
actuelle de cette affaire; peut-être, pour la suite qu'elle doit avoir
conformément aux intentions du Roi, prendrait-elle une direction
claire plutôt des instructions que Son Excellence prendrait
directement du ministre, que par la voie d'une correspondance dont il
peut être ou mécontent ou surpris.

                                                       »BOUCHER.»

       *       *       *       *       *

La lettre suivante, formulée par M. Boucher, fut adoptée et adressée
par le ministre d'État, préfet de police, à M. le ministre de
l'intérieur.

                                                   «25 mars 1817.

»MONSEIGNEUR,

»M. le préfet du département de la Seine m'a transmis
confidentiellement une lettre que Votre Excellence lui a écrite le 22
de ce mois pour lui demander les renseignements qu'il pourrait se
procurer sur l'époque et le lieu de l'inhumation des restes de _Madame
Élisabeth_.

»Je vois par une note transmise à M. le préfet du département par
Votre Excellence, et dont il me donne également communication, que M.
le préfet lui avait adressé déjà des renseignements qu'il avait
obtenus du sieur Viger de Jolival, propriétaire du terrain où
l'inhumation avait eu lieu, ainsi que le plan descriptif de la
propriété avec un aperçu du monument; mais que ces documents ne
satisfaisaient point Votre Excellence sur la question essentielle,
celle de l'authenticité.

»M. le préfet du département fonde la communication qu'il me fait par
une note en date d'hier sur la présomption que j'aurais plus de moyens
que lui de répondre aux vues de Votre Excellence.

»Comme je n'ai aucune connaissance de ce qui a été fait à cet égard
dans le principe, et que les premiers renseignements recueillis par M.
le préfet du département sont entre les mains de Son Excellence, je ne
puis que la prier de vouloir bien me faire connaître si son intention
serait que je fisse des recherches et une enquête pour obtenir des
informations plus positives.

»Dans ce cas, il me serait nécessaire d'avoir toutes les notions
antérieures qui sont parvenues à Votre Excellence et à M. le préfet du
département.

»J'ai l'honneur, etc., etc.»

       *       *       *       *       *

M. le vicomte Lainé répondit:

                                          «Paris, le 31 mars 1817.

»Monsieur le comte, M. Viger de Jolival, propriétaire de la maison
dite du Christ, barrière de Mousseaux, et d'un terrain en dépendant, a
déclaré que S. A. R. Madame Élisabeth avait été inhumée dans ce
terrain.

»Le Roi m'a ordonné de faire à ce sujet toutes les recherches
convenables.

»Je vous serai obligé de me communiquer tous les renseignements que
vous pourrez vous procurer pour constater ce fait d'une manière
indubitable et pour faire reconnaître les cendres de Madame Élisabeth,
que l'on dit avoir été ensevelie en même temps que plusieurs autres
personnes. Ce doit être là le but des recherches, afin que la
translation à Saint-Denis puisse être opérée, suivant le degré de
certitude qui aura été acquis.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

  »_Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,_

                                                         »LAINÉ.»

       *       *       *       *       *

Cette lettre étant demeurée sans réponse, le ministre de l'intérieur
en fit le rappel au préfet de police le 18 avril, en ajoutant: «Je
vous prie de me répondre sur cette demande le plus tôt possible.»

De son côté, M. de Giry, administrateur des affaires ecclésiastiques
au ministère de l'intérieur, avait, dès le 1er avril, écrit
officieusement à M. Anglès:

                                     «Paris, le [1er avril] 1817.

»Voici ce qui est arrivé au sujet des recherches à faire pour
constater tout ce qui peut avoir trait aux cendres de Madame
Élisabeth.

»Le ministre me remit, il y a quelques jours, une note portant que M.
Viger de Jolival, propriétaire d'une maison dite du Christ et jardin
en dépendant, barrière de Mousseaux, avait fourni à _M. le préfet de
la Seine_ et à MM. les vicaires généraux des renseignements et un
projet sur un monument à élever en l'honneur de Madame Élisabeth sur
le terrain même, après acquisition faite (par la ville de Paris).

»Je finissais le travail ordinaire; le ministre, en me remettant la
note, qui m'était alors inconnue, n'ajouta que ces mots: «Voyez tout
ce que l'on peut faire.»

»Averti par la lecture qu'il y avait des antécédents, je me les fis
remettre. Ils étaient déjà parvenus, avec envoi de M. le préfet, dans
un bureau qui avait traité sous le rapport d'acquisition (160,000 fr.)
et de monument. Que pourrait-on faire si l'on n'y mettait encore
autant et plus, et puis des gardiens dans ce quartier isolé, et puis
un service journalier, etc.? J'entrevis _quatre à cinq cent mille
francs_ de dépense.

»J'arrivai au travail avec deux lettres: une aux vicaires généraux
pour avoir tout ce qui leur avait été communiqué; l'autre est celle
que M. le comte de Chabrol a renvoyée à M. le comte Anglès. L'avis
joint était de ma façon, parce que je craignais que M. le préfet ne
suivît la chose dans le sens du premier projet, et qu'il me paraissait
qu'on ne pouvait trop appuyer sur la nécessité de _constater_ les
cendres, de les distinguer et de les transférer alors à Saint-Denis,
plutôt que de s'arrêter à tout autre plan d'exécution imparfaite et
dispendieuse.

»Je ne songeai pas dans le moment au préfet de police; le ministre n'y
songea pas davantage; mais hier, averti ou mieux avisé, il a écrit à
M. le préfet de police. La lettre, soumise aux formalités du départ,
se sera croisée.

»Il paraît que l'idée de translation à Saint-Denis, dans le cas où
l'on réussirait à distinguer les cendres de Madame Élisabeth, est
conforme à l'intention du Roi.

»Il paraît encore que l'intérêt du propriétaire, déjà bercé de l'idée
de vendre, pourra rendre la vérification plus difficile. Ce n'est pas
le cas de parler d'adresse et d'habileté au ministre préfet qui veille
sur Paris.

»Au surplus, j'ai parlé ce matin à M. Lainé de la question que vous
m'avez adressée, mon très-honoré et très-cher ministre, et je lui en
ai parlé comme je devais le faire, et de manière à remplir votre
commission en entier. Je puis donc vous assurer que l'énoncé de la
note Jolival, portant que le préfet de la Seine et les vicaires
généraux de Paris avaient ses premiers renseignements, a été (sans
autre réflexion) la cause que l'on s'est adressé à cet administrateur
et à MM. les vicaires généraux.

»Quant aux antécédents, ils sont uniquement relatifs à la dépense à
mettre à la charge de la ville de Paris. Ils s'étaient passés entre M.
le préfet et M. le sous-secrétaire d'État en dernier lieu.

»Enfin M. Lainé se défend même d'avoir coopéré à ce qui regarde les
restes de Molière et de la Fontaine. Il m'a répondu qu'au surplus cela
avait dû être traité comme objet d'art. M'a-t-il bien ou mal entendu?

»Je n'ai pas voulu insister.

»Mais, j'ose vous le répéter, quoique sans doute la chose soit
superflue, s'il est reconnu qu'acheter et bâtir serait intempestif,
que transférer à Saint-Denis serait dans les voeux du Roi, il y aura
des précautions à prendre pour éluder l'intérêt du propriétaire.

»J'écris de chez moi, les affaires courantes ne me l'ayant pas permis
dans la journée. Pardon de la prolixité, mais les enfants et les
grands me détournent également. Demain j'aurai l'honneur de vous
envoyer le dossier entier.

»Veuillez agréer mon respectueux et profond dévouement,

                                                       »DE GIRY.»

       *       *       *       *       *

Le préfet de police autorisa M. de Chanay, chef de la première
division, à prendre lui-même dans l'enclos du Christ des
renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de Madame
Élisabeth.

                                           «Paris, 18 avril 1817.

»Le ministre d'État, préfet de police, autorisons le sieur de Chanay,
chef de la première division des bureaux de notre préfecture, à se
transporter à la barrière de Mousseaux, où est située la maison dite
du Christ, appartenant à M. Viger de Jolival, et à visiter l'enclos de
ladite maison, à l'effet de reconnaître les lieux et d'y prendre des
renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de S. A. R. Madame
Élisabeth, soeur du Roi, et d'y recevoir en forme la déclaration du
sieur Joly, ancien concierge de ce local, aujourd'hui concierge du
cimetière Montmartre, qui sera invité à s'y rendre pour le même
objet.--Ledit chef de division se fera assister, s'il le juge
nécessaire, du commissaire de police du quartier du Roule et d'un
officier de paix, afin de pouvoir faire sur les lieux toutes les
observations demandées et y recevoir toutes les déclarations qui
pourraient fournir d'utiles renseignements.

  »_Le ministre d'État, préfet de police,_

                                                  »Comte ANGLÈS.»

       *       *       *       *       *

Le 21 avril, M. Boucher, chef de bureau à la préfecture de police,
soumettait à son chef le rapport suivant:

                                                  «21 avril 1817.

»On a l'honneur de rendre compte à Son Excellence du résultat des
premières démarches qui ont été faites pour parvenir à des
renseignements positifs sur la sépulture _distincte_ des restes de Son
Altesse Royale Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI.

»M. de Giry, qui dirige l'administration des affaires ecclésiastiques
au ministère de l'intérieur, avait expliqué dans une lettre
particulière à Son Excellence la raison pour laquelle les premières
communications avaient été faites au département de la Seine. L'enclos
connu sous le nom de la _maison du Christ_, barrière de Mousseaux,
dans lequel les dépouilles mortelles de Madame Élisabeth ont été
déposées avec les restes de beaucoup d'autres victimes des fureurs
révolutionnaires, est une propriété à M. Viger de Jolival, qui offrait
de la vendre.

»M. de Giry avait annoncé à Son Excellence l'envoi prochain de pièces
essentielles pour suivre cette affaire, et qu'il veut bien confier
aujourd'hui. Ces pièces et les renseignements que j'ai recueillis
conduiront-ils au but désiré, la connaissance positive de la sépulture
de Madame Élisabeth, assez positive enfin pour qu'il y fait un moyen
de la _constater_? On le dit à regret à Son Excellence, on ne le croit
pas. M. Viger de Jolival le faisait déjà bien entrevoir dans une
lettre qu'il écrivait à MM. les vicaires généraux au mois de février
dernier; la phrase est précise: «C'est donc à vous, Messieurs, leur
dit-il, qu'il appartient de faire connaître publiquement le lieu où
reposent (mêlés, il est vrai, avec ceux de beaucoup de victimes moins
illustres, mais non moins innocentes) les restes infortunés de la
soeur du bon Roi Louis XVI.»

»D'après les intentions de S. Exc. le ministre de l'intérieur, MM. les
vicaires généraux s'étaient empressés de recueillir des renseignements
de M. Desclozeaux et de M. Bélanger, architecte, indépendamment de
ceux qu'ils avaient eus de M. Viger de Jolival.

»Le certificat de M. Desclozeaux ne fait connaître autre chose sinon
que les restes de Madame Élisabeth ont bien été déposés dans l'enclos
du Christ, à Mousseaux, et non au cimetière de la rue d'Anjou, comme
aurait pu le faire croire une liste imprimée des victimes du tribunal
révolutionnaire.

»Une lettre adressée par M. Bélanger à MM. les vicaires généraux fait
également présumer qu'il n'y aurait aucun moyen de distinguer les
restes de Madame Élisabeth, et que toutes les victimes de ce temps
affreux ont été confondues dans une même fosse.

»M. Bélanger ne parle que _du lieu où gît la fosse_ et du monument
expiatoire qu'on pourrait élever au-dessus, en forme de pyramide, dont
il donna le dessin.

»Enfin MM. les vicaires généraux, dans une lettre qu'ils écrivirent au
ministre de l'intérieur le 26 mars 1817, en lui transmettant ces
pièces avec quelques autres, firent bien entrevoir la difficulté qu'il
y aurait de parvenir à séparer les cendres de Madame Élisabeth, qui
ont été confondues avec celles de tant d'autres victimes. Et M.
Jalabert, que j'ai eu l'avantage de voir ce matin, n'a pas dissimulé
qu'il regardait la chose comme impossible; aussi le voeu de MM. les
vicaires généraux se bornait-il à l'érection d'un monument et d'une
chapelle expiatoire[135]. M. de Giry m'avait conseillé une démarche
auprès de M. Desclozeaux, dont la mort ne lui était plus sans doute
revenue à la mémoire; mais je n'en ai pas moins recueilli de mesdames
Desclozeaux des détails dont elles avaient été informées comme leur
père. Il en résulterait que bien avant le 10 mai 1794, jour où périt
Madame Élisabeth, c'est-à-dire depuis la fin de mars, nombre de
victimes avaient déjà été précipitées dans une grande fosse, où l'on
entassait les corps sans ménagement comme sans distinction; que le 10
mai les vingt-cinq victimes avaient été transportées dans un même
panier; que depuis ce jour jusqu'à la fin de juin, et sans
discontinuité dans ce laps de temps, d'autres victimes ont été
entassées par douzaines dans ce même endroit; que la gaieté
sanguinaire, la férocité, la monstruosité des êtres qui recevaient les
corps et faisaient le service de la fosse sont au-dessus de toute
expression, au point qu'il aurait été fort dangereux d'annoncer
quelque sensibilité à leurs yeux et de vouloir se livrer à quelque
devoir d'humanité ou de pitié.

»En un mot, d'après tout ce que les dames Desclozeaux ont su de leur
père, le projet de parvenir à distinguer les restes de Madame
Élisabeth dans le mélange de tant de restes ne pourrait jamais
conduire à un résultat; en un mot, il serait impossible d'en venir à
_constater_, premier point cependant pour remplir les intentions de Sa
Majesté.

»Néanmoins il se peut qu'on ait, en termes vagues, donné le nom de
fosse à un endroit spacieux jusqu'à un certain point, s'il faut s'en
rapporter au devis estimatif que M. de Jolival a donné de sa
propriété. Il y est dit que sur dix-neuf cent trente et une toises
_quarrées_, six cents ont servi aux inhumations. Une inspection du
terrain deviendrait donc absolument nécessaire pour qu'on put émettre
une dernière opinion.

»On ne pouvait se permettre de se présenter sans mission et sans
instructions ni auprès de M. de Jolival ni dans sa propriété. M. de
Giry a fait entendre à Son Excellence qu'il fallait quelque adresse
pour une communication à ce propriétaire, qui avait calculé d'avance
le prix d'une vente, et qui comptait sur l'emploi de son terrain pour
un monument distingué, surtout M. de Jolival ignorant les intentions
de Sa Majesté pour qu'il soit fait un transport à Saint-Denis des
restes de Madame Élisabeth, dispositions, on le sent, qui dérangent
tous les calculs du propriétaire.

»Il n'y a qu'un ordre de Son Excellence, et un ordre dont les motifs
ne seraient pas donnés, qui puisse faciliter l'accès dans le terrain;
peut-être est-ce au propriétaire lui-même qu'il faudrait ensuite
l'exhiber, à moins que Son Excellence ne pensât que, vu l'urgence, il
pût être seulement exhibé au concierge ou portier de la maison. Ce
dernier passe pour connaître assez bien la disposition des lieux.

»L'assistance d'un commissaire de police serait-elle alors nécessaire
pour qu'il pût verbaliser au besoin? C'est une question que Son
Excellence est priée de résoudre; mais, au surplus, peut-être ne
serait-il pas inutile que la personne qui ira visiter le terrain soit
accompagnée d'un architecte.

»A moins que Son Excellence ne préfère une autre mesure, qui serait
d'obtenir tous les documents préliminaires par voie secrète et par une
entremise ménagée auprès du concierge.

»Son Excellence écrirait au ministre de l'intérieur pour lui faire
connaître que les démarches ont été faites pour obtenir les premiers
résultats sans lesquels il serait impossible que les intentions de Sa
Majesté fussent remplies, mais que ce qu'on a pu recueillir de
renseignements jusqu'à ce moment ne laisse malheureusement entrevoir
aucun succès; qu'aussitôt qu'on en aura complétement acquis la
certitude, on s'empressera de l'en informer.

                                                       »BOUCHER.»

[Note 135: MM. les vicaires généraux ont cherché à connaître et à
retrouver ceux d'entre les ecclésiastiques qui, par pitié comme par
humanité, suivaient discrètement, encourageaient, consolaient,
exhortaient des yeux les victimes qu'on traînait à la mort par
vingtaine et trentaine à la fois, afin de savoir si quelqu'un de ces
prêtres bienfaisants n'aurait pas quelques lumières à donner sur la
sépulture de Madame Élisabeth. M. de Sambucy est jusqu'à présent le
seul qu'ils aient pu découvrir. Mais M. de Sambucy n'a suivi les
victimes ce jour-là que jusqu'à la place où elles ont été frappées; il
se rappelle des circonstances de leur supplice, et notamment de celui
de Madame Élisabeth, qui fut réservée pour la dernière et avait dû
voir périr conséquemment dix-huit personnes avant elle, suivant M. de
Sambucy, et vingt-quatre suivant ce qu'ont assuré les dames
Desclozeaux[135-A]. Sur d'autres indications, MM. les vicaires
généraux doivent voir encore deux ecclésiastiques, et donner
connaissance demain au ministre de l'intérieur de ce qu'ils auraient
pu apprendre.]

[Note 135-A: Il est de notre devoir de rectifier cette note sur deux
points: 1º Ni M. de Sambucy ni mesdames Desclozeaux n'étaient dans le
vrai: la fournée du 21 floréal an II (10 mai 1794) se composait de
vingt-cinq personnes qui toutes, sans exception, furent condamnées à
mort. Madame Mégret de Sérilly, quoiqu'elle se crût enceinte, ne
réclama point. Madame Élisabeth, nous l'avons dit plus haut, avertie
de l'état de cette malheureuse femme, le dénonça au tribunal, qui fit
suspendre pour elle l'exécution du jugement. Donc le nombre exact des
victimes de cette journée était de vingt-quatre. 2º Je m'étonne que
MM. les vicaires généraux n'aient point cité le nom du respectable
Père Carrichon à côté de celui de M. de Sambucy. Le lecteur trouvera,
au nº XII des documents mis à la fin de ce volume, un témoignage
éclatant du dévouement de ce digne prêtre.]

       *       *       *       *       *

Sur les données de ce rapport, approuvé par le comte Anglés, la lettre
suivante fut rédigée et envoyée au ministre:

                                                  «22 avril 1817.

»MONSEIGNEUR,

»Votre Excellence, sur la déclaration de M. Viger de Jolival,
propriétaire d'une maison dite du Christ, près la barrière de
Mousseaux, que S. A. R. Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI,
avait été inhumée dans ce terrain, m'a chargé de faire les recherches
nécessaires pour parvenir à constater le fait d'une manière
indubitable, afin que les cendres de cette princesse pussent être
transférées à Saint-Denis suivant les intentions du Roi.

»J'ai fait prendre à cet égard tous les renseignements sur
l'exactitude desquels on dût compter. Ils s'accordent bien sur la
notoriété de l'inhumation de Madame Élisabeth au terrain dont il
s'agit; mais, d'après tous les détails que j'ai recueillis jusqu'à ce
moment, j'entrevois les plus grands obstacles à faire reconnaître les
cendres de cette princesse, qui paraissent se trouver confondues avec
celles du grand nombre de victimes déposées dans le temps en ce même
lieu sans aucune distinction. Je crains en conséquence, Monseigneur,
qu'il me soit impossible d'en venir à _constater_ d'abord le lieu
positif de l'inhumation, et encore moins ensuite l'identité des
cendres, deux points également importants. Il me paraît que MM. les
vicaires généraux, dans les indications qu'ils cherchent à se procurer
de leur côté, ne conçoivent pas plus d'espérance que moi, et ils se
proposent d'écrire à ce sujet à Votre Excellence.

»Cependant je fais continuer les démarches et les recherches avec le
plus grand soin, et je m'empresserai d'informer Votre Excellence de
leur résultat.

»J'ai l'honneur, etc.

                                     »_Le ministre d'État_, etc.»

       *       *       *       *       *

Pendant que les premiers magistrats de la cité réunissaient leurs
efforts pour découvrir le lieu de la sépulture d'Élisabeth,
l'archiviste Peuchet, occupé du même objet, confessait de son côté son
impuissance; mais ses regrets se voilaient aussitôt d'une pieuse
consolation. «Si ses restes nous échappent, dit-il dans un billet à
cette date du 22 avril, nous avons d'elle un exemple parfait à suivre
de piété, de grandeur et de résignation sublime.»

Deux jours après, l'officier de paix Burger adressait à la préfecture
de police le résultat de sa visite au cimetière de Monceaux.

                                               «Ce 24 avril 1817.

_»Rapport particulier sur la sépulture de Madame Élisabeth._

»Je me suis transporté hier matin à la barrière de Mousseaux, près de
laquelle est située la maison dite du Christ, appartenant à M. Viger
de Jolival. Dans l'enclos de cette propriété se trouve un terrain de
la forme d'un triangle équilatéral d'une petite dimension; c'est dans
ce lieu que reposent les restes de cette princesse, avec une grande
quantité d'autres victimes.

»Le concierge de cette maison s'est d'abord refusé d'acquiescer à la
demande que je lui fis de visiter le cimetière, sous prétexte que son
maître a recommandé de ne laisser pénétrer en ces lieux d'autres
personnes que celles munies de cartes; cependant il ne tint pas contre
l'offre d'une récompense, et j'obtins ainsi la permission de m'y
promener.

»J'entrai par la porte D et traversai la cour; de là le concierge me
conduisit directement au cimetière par la porte I, la seule qui
communique maintenant avec ce lieu funèbre. Ce terrain est inculte et
sauvage; il n'a point été travaillé depuis l'époque fatale où il
servit de sépulture; seulement une seule fois le concierge
d'aujourd'hui, en fouillant prés de la porte C, trouva un squelette
qu'il enterra aussitôt.

»Non loin de l'entrée du jardin, à l'endroit indiqué H, le terrain
s'est affaissé d'environ deux pieds; toutes les années il baisse
davantage: c'est là que, d'après le dire de tout le monde, repose
l'infortunée princesse, avec une quantité d'autres victimes. Cette
fosse, puisque c'en était une, avait à sa base comme à la superficie
une étendue de trois toises carrées dans tous les sens et dix-huit à
vingt pieds de profondeur.

»Le concierge me fit remarquer un tertre de gazon, G, sur lequel est
une pierre avec cette inscription: _Madame Élisabeth_; je lui demandai
s'il était bien sûr que ce fût effectivement l'endroit où avait été
déposée la princesse; que j'avais lu qu'elle avait été malheureusement
confondue avec les autres victimes de la journée du 10 mai. «Le
fossoyeur, qui existe encore, répliqua-t-il, a eu soin de distinguer
ces restes précieux; cela est tellement vrai que l'exhumation doit
avoir lieu le 10 mai prochain et le transport du corps être fait à
Saint-Denis.» Je vis bien que mon conducteur était peu informé, et je
le jugeai surtout lorsqu'il m'assura avec la même croyance qu'à la
fosse H était enterré M. le duc d'Orléans. Je lui demandai encore
depuis combien de temps il servait M. Viger: il m'a dit cinq ans. Je
le quittai après lui avoir préalablement fait donner l'adresse du
fossoyeur en question; il m'indiqua M. Joly, concierge du cimetière de
Montmartre. Je m'y rendis sur-le-champ, j'eus le bonheur de le
rencontrer. Cet homme reçut d'abord mes ouvertures avec défiance et
retenue; je m'efforçai de lui inspirer des sentiments plus favorables,
en lui persuadant que c'est le gouvernement, justement impatient de
savoir si l'on pouvait espérer un résultat satisfaisant, qui avait
ordonné une enquête. M. Joly m'annonça que c'est lui qui, au péril de
sa vie, avait mis le Roi dans un cercueil, dans le temps qu'il
exerçait le même emploi au cimetière de la Madeleine; que, transféré
de là à Mousseaux, il a enterré, le 10 mai 1794, Madame Élisabeth
avec vingt à vingt-cinq personnes, tant hommes que femmes, et qu'elles
ont toutes été enfermées dans la même fosse (H). Je lui demandai s'il
n'y avait pas d'autres témoins de l'enterrement; il dit que hors le
charretier, qui est mort, et un commissaire de police dont il ignore
le sort, personne autre n'était présent. Je questionnai M. Joly sur
diverses circonstances qui ont accompagné cette inhumation et les
indices qui pourraient aider nos recherches; il me donna les détails
suivants: le 10 mai dans l'après-midi, une charrette conduisit par la
porte F les corps de vingt à vingt-cinq malheureux, les têtes toutes
ensemble dans un panier et les corps pèle-mèle dans un autre. M. Joly
apprit du charretier que Madame Élisabeth était du nombre des
victimes. Avant de les jeter dans la fosse (qui ne contenait encore
aucun cadavre), on dépouilla les corps de leurs vêtements, bijoux ou
autres marques, et ils furent ainsi ensevelis ensemble, sans
distinction, et recouverts seulement de trois pieds de terre. Ainsi il
n'est pas permis d'espérer qu'un signe quelconque puisse aider à
découvrir l'objet des recherches. Cependant M. Joly, qui seul peut
donner des renseignements positifs, n'a point paru m'avoir fait une
entière confidence de ce qu'il sait; et, tout en avouant que la chose
était bien difficile, il ne détruit pas l'espoir de trouver le corps.
Il pourrait se faire qu'ayant mis tant de zèle et de dévouement à
conserver les restes précieux du Roi martyr, il ait rangé le corps de
Madame Élisabeth de manière à le retrouver lorsque le temps et les
circonstances le permettraient. Quoi qu'il en soit, M. Joly m'a promis
de venir chez moi samedi prochain pour m'entretenir de cette affaire
et nous aider, s'il est possible, pour le succès de cette pieuse
entreprise.

                                                        »BURGER.»

       *       *       *       *       *

Ce récit de Burger, suivi de près d'une nouvelle lettre du ministère
de l'intérieur, échauffa le zèle préfectoral.

                                        «Paris, le 26 avril 1817.

»Monsieur le comte, en me prévenant que vos premières démarches pour
constater l'identité des cendres de S. A. R. Madame Élisabeth, soeur
du Roi, vous laissent peu d'espoir de réussir, vous m'annoncez que
vous avez ordonné de nouvelles recherches dont vous me communiquerez
le résultat.

»Cet objet tient aux affections les plus chères de Sa Majesté et
appartient à l'histoire. Il est donc convenable qu'il reste au moins
des témoignages irrécusables que rien n'a été négligé pour arriver au
plus haut degré de certitude.

»Je vous serai obligé, en conséquence, lorsque vous croirez avoir
épuisé tous les moyens d'y parvenir, de m'adresser un rapport
circonstancié des informations prises et des témoignages recueillis.

»J'ai l'honneur, etc.

»_Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,_

                                                         »LAINÉ.»

       *       *       *       *       *

Je prie M. de Chanay de recevoir en forme la déclaration du sieur Joly
et de donner suite à son projet de visiter ce terrain.

                                        (_Note de M. Anglés._) B.

       *       *       *       *       *

Au rapport de Burger, qui laissait entrevoir non pas la probabilité,
mais la possibilité du succès; à cette lettre du ministre, qui au nom
du Roi lui-même encourageait l'entreprise, se joignirent les
dépositions de l'ancien concierge de Monceaux qui permettaient de
concevoir quelque espérance. Voici dans quels termes M. de Chanay,
chargé par son chef d'intervenir dans cette affaire, rendait compte au
préfet du premier interrogatoire qu'il fit subir au sieur Joly:

«_Rapport particulier._

»J'ai entendu le concierge Joly. Cet homme paraît sage et de
très-bonne foi; il est assuré que le corps de Madame Élisabeth de
France est dans le lieu qu'il indique. Il sait même comment le corps a
été placé et dans quelle direction; mais il est à une grande
profondeur, et une quantité de corps ont été rangés par couches dans
cette même fosse, que le sieur Joly estime avoir été creusée sur une
largeur de douze pieds et autant en longueur. La nudité absolue de
tous les corps ôte tout espoir de retrouver des signes qui puissent
les faire reconnaître.

»La seule indication de M. Joly qui pût conduire à un résultat, c'est
qu'il assure que dans la couche où a été placé le corps de Son Altesse
Royale, il n'y a eu de placés _que des corps masculins_. Si cela était
bien certain, il se présenterait sans doute de grandes difficultés
pour parvenir à cette couche; mais enfin ce succès ne semblerait pas
impossible en y employant du temps, des soins, des précautions et peu
de monde, et en suivant les indications du sieur Joly assisté d'un
commissaire spécialement désigné.

»Mais dans tous les cas, soit qu'on ne juge pas à propos de faire
cette recherche difficile, soit qu'on se borne à vouloir faire
reconnaître l'emplacement exact de la fosse où cette précieuse victime
a été placée, il semble qu'il serait convenable de constater la
dimension de cette fosse et sa situation tandis que le sieur Joly est
vivant et disposé à donner tous les renseignements que sa mémoire lui
fournit.

»Il est même probable que la vue des lieux lui rappellerait quelques
détails qui, s'ils n'étaient pas utiles pour retrouver les restes de
l'auguste princesse, seraient du moins précieux comme renseignements
certains sur le lieu où ils sont placés. Il s'est souvenu qu'au moment
de cette inhumation il tournait le dos au soleil, et il sait à quelle
distance du mur la fosse a été ouverte, etc.

»Dans cet état de choses, sans avoir plus que M. le préfet l'espoir
d'un résultat satisfaisant, j'ai l'honneur de lui proposer de
m'autoriser à y aller avec M. Burger et le concierge Joly et M.
Rouhaut, comme curieux et en donnant quelque argent au concierge du
lieu, ou d'y aller avec une invitation officielle au propriétaire de
laisser examiner les lieux.

»Dans tous les cas, je ferais un rapport avec plus de certitude et
circonstancié, n'y eût-il d'autre résultat pour Votre Excellence que
de faire constater l'emplacement de l'inhumation, que le propriétaire
indique d'ailleurs d'une manière erronée. Ce serait n'avoir perdu ni
son temps ni sa peine.

»Je prie Son Excellence de vouloir bien faire connaître ses
intentions.

                                                         »D. CH.»

       *       *       *       *       *

M. de Chanay remettait, le 29 avril, au ministre d'État, préfet de
police, la déclaration et les réponses du sieur Joly, ainsi qu'un
rapport circonstancié, et de la visite qu'il avait faite sur les
lieux, et des renseignements qu'il y avait recueillis. Voici ces
documents:

                                        «Paris, le 29 avril 1817.

»J'ai l'honneur de transmettre à M. le préfet la déclaration et les
réponses du sieur Joly, ainsi que mon rapport circonstancié de la
visite que j'ai faite hier sur les lieux.

»Votre Excellence jugera peut-être convenable, pour éviter toutes les
indiscrétions, d'en parler elle-même au ministre et de lui communiquer
confidentiellement ces pièces.

                                                            »CH.»


I.

_Déclaration._

«L'an mil huit cent dix-sept, le vingt-huit avril, à onze heures du
matin, se sont présentés à mon domicile, près et hors la barrière de
Clichy, nº 42, les sieurs de Chanay, chef de la première division de
la préfecture de police, et Burger, officier de paix, lesquels m'ayant
déclaré que, en vertu des ordres de S. Exc. le ministre d'État, préfet
de police, dont ils sont porteurs, ils sont chargés de visiter le clos
de la maison du Christ, sis près et en dedans la barrière de
Mousseaux, afin de recueillir les plus petits détails comme les
moindres circonstances qui pourraient aider à connaître le lieu de la
sépulture de S. A. R. Madame Élisabeth, déposée par moi dans ledit
enclos le 10 mai 1794, avec nombre d'autres victimes suppliciées le
même jour. A ces causes, ces messieurs m'ont invité à les accompagner
dans l'enclos dit du Christ, ce à quoi j'ai déféré sur l'heure.

»En sortant de mon domicile, nous descendîmes le boulevard extérieur
de la barrière de Clichy à celle de Mousseaux, et rentrâmes dans Paris
par la rue du Rocher, sur laquelle la maison du Christ fait face à
droite, et frappâmes à l'entrée principale, située rue de Valois. Le
concierge, après quelques difficultés, nous laissa pénétrer dans
l'enceinte intérieure; de là nous entrâmes dans le jardin, obliquant à
droite pour nous porter vers le mur de séparation du jardin d'avec
l'enclos autrefois destiné aux sépultures. Non loin de la porte de
communication, j'indiquai à M. Burger, qui se trouvait près de moi,
l'endroit où doit se trouver la fosse où repose la princesse, et lui
ajoutai que s'il existait deux fosses, c'était dans celle longeant
parallèlement le mur de séparation le plus proche de la porte cochère
donnant sur l'extérieur, par où entraient les victimes, que la
princesse avait été inhumée.

»En effet, après avoir franchi le terrain qui nous séparait encore de
ce lieu funèbre, je reconnus parfaitement les lieux que je visitais
pour la seconde fois depuis l'époque fatale de la révolution. A quatre
pieds en avant de la porte, nous obliquâmes légèrement à droite, et
nous distinguâmes facilement l'emplacement d'une fosse par
l'affaissement des terres; c'est là que M. Viger de Jolival fit élever
une (_sic_) tertre de gazon et placer une pierre carrée sur laquelle
on lit _Madame Élisabeth_. Après m'être recueilli, je vis clairement
que ce n'est point dans cette fosse que repose la princesse; et,
soutenant mon premier dire, je cherchai la seconde, qui devait être
située non loin, en approchant perpendiculairement vers la porte
cochère placée au nord-est de l'enclos. Je n'eus point de peine à
reconnaître l'emplacement de cette fosse, dont l'affaissement,
beaucoup plus sensible que dans la première, laissait aisément
distinguer un espace de douze à quinze pieds carrés, auquel il
manquait à peu près un pied et demi pour être au niveau du terrain.
Cette dimension est à quelque chose près la surface de toutes les
fosses que nous ouvrions en ce lieu. Ainsi, en me rappelant, aussi
bien qu'un si long espace de temps me permit de le faire, j'avais
indiqué d'avance et la disposition de la fosse où se trouve la
princesse, sa grandeur, et distingué la véritable d'entre celles qui
sont en ce lieu. Une circonstance particulière avait aidé ma mémoire:
je me rappelai que ma mère, morte environ trois ans après l'inhumation
de la princesse, je la plaçai dans la même direction de la fosse et
contre le mur; ma femme fit une croix au-dessus avec une pierre; je
distinguai encore ce signe, et les sieurs de Chanay et Burger l'ont
reconnu avec moi.

»Ces détails ne laissant plus aucun doute sur l'endroit de la
sépulture, je me plaçai sur le côté nord-ouest de la fosse, dans la
même position où j'étais au moment où la charrette arrivant sur les
bords, déchargea les cadavres; ma mémoire me confirma alors l'idée,
que j'avais annoncée d'avance, qu'à l'heure de six et sept heures du
soir je travaillai le soleil sur le dos et la face tournée du côté du
mur du jardin. Mon camarade, un commissaire de police et les
charretiers furent les seuls individus présents à l'inhumation; à
l'exception du commissaire de police, dont j'ignore le sort, il
n'existe plus d'autre témoin oculaire. Nous dépouillâmes les corps et
les jetâmes sans aucun vêtement dans la fosse; je reconnus Madame
Élisabeth au dire des charretiers et à ses habits; elle a été
pareillement dépouillée et jetée sans distinction dans la fosse; mais
je me rappelle qu'après que tous les cadavres furent descendus, nous
nous plaçâmes dans la fosse pour les ranger par ordre; que Madame
Élisabeth se trouve au milieu de la première ou de la seconde couche,
le tronc perpendiculairement posé du côté du mur, et les pieds vers le
côté nord-ouest de la fosse; je me rappelle également que son corps se
trouve avec plusieurs corps masculins rangés ainsi que je vais
l'indiquer, c'est-à-dire que, pour ménager les places, nous placions
alternativement un tronc et les pieds, de manière qu'une couche de
cadavres se trouvait serrée sans aucun intervalle de terre. Après
avoir rempli l'espace vide, nous recouvrions les corps avec environ
six pouces de terre.

»La fosse que j'indique comme devant renfermer les cendres de Madame
Élisabeth est la moins profonde du même côté: elle peut avoir de douze
à quinze pieds de profondeur; ainsi Madame Élisabeth, couchée sur le
ventre entre plusieurs hommes de la manière que je l'indique, doit se
trouver au fond ou à quatorze pouces du sol.

»D'après cette déclaration, qui est conforme à l'exacte vérité,
j'estime que la recherche du corps, quoique pénible et difficile, peut
être tentée avec quelque apparence de succès. Pour y parvenir, il
faudrait avec soin ouvrir une tranchée perpendiculairement au mur du
jardin, au côté nord-est de la fosse, afin de déterminer la profondeur
et le nombre de couches de cadavres; qu'ensuite, pour déterminer d'une
manière certaine qu'il n'existe pas d'autre fosse plus près de la
porte que celle dont il est question, il serait nécessaire d'ouvrir un
boyau d'une vingtaine de pieds sur six de profondeur, à partir de la
fosse et longeant parallèlement le mur du jardin.

»Le soussigné déclare en outre qu'il a été nommé en 1789 concierge du
cimetière de la Madeleine; qu'en l'an II, lors de la fermeture de ce
cimetière, il a été appelé à Mousseaux, où il est resté jusqu'à la
fermeture en l'an V; qu'ensuite, nommé à celui de Saint-Roch, il y est
pareillement resté jusqu'à sa fermeture en l'an VI, et qu'il occupe
maintenant la même place à Montmartre depuis cette époque.

»De tout quoi j'ai fait la présente déclaration les jour, mois et an
que dessus.

                             »DE CHANAY, chef de la 1re division.
                             »JOLY.
                             »BURGER.»


II.

NOUVELLES QUESTIONS EXPLICATIVES
A FAIRE.

               RÉPONSES AUX QUESTIONS.

1º Pouvez-vous vous rappeler quelle était la
profondeur de la fosse quand vous y descendîtes le
10 mai pour y ranger les corps? Vous aviez une
échelle sans doute?

              1º M. Joly ne se rappelle précisément ni la profondeur
              de la fosse à cette époque ni la hauteur de l'échelle
              dont on se servait pour y descendre.

2º La terre du fond semblait-elle dure comme une
terre où il n'y a pas eu de précédente et plus
profonde inhumation?

              2º M. Joly ne s'en souvient pas.

3º Quand on déchargeait les corps de la charrette,
les précipitait-on l'un après l'autre après leur
dépouillement, ou les dépouillait-on tous avant de
les précipiter?

              3º Quand la charrette était arrivée sur le bord de la
              fosse, on procédait au dépouillement des vêtements. (Un
              registre était tenu de ces effets divers, qui étaient
              ensuite remis à l'Hôtel-Dieu.) De temps à autre les
              fossoyeurs descendaient dans la fosse pour ranger les
              corps afin qu'ils ne fussent pas trop entassés.

4º Puisque vous assurez que le corps de la
princesse est placé le tronc du côté du mur, il
faut ou que vous l'ayez reconnu et distingué dans
la fosse, ou qu'il y ait été précipité le dernier
ou des derniers, après avoir remarqué par vous et
votre camarade sur le bord de la fosse.

              4º Réponse affirmative sur tous les points de la
              question. A ajouté que le conducteur de la voiture avait
              dit: Que c'était son corps, qu'il était le dernier ou
              des derniers placés sur la charrette, par conséquent
              au-dessus des autres, et les vêtements étaient aussi peu
              ensanglantés.

              Tous les autres l'étaient beaucoup.

5º Comment ont été placées les têtes des corps?

              5º Les têtes ont été placées indistinctivement dans les
              vides.

6º De quelle épaisseur de terre environ étaient
recouvertes les couches de corps?

              6º Il est difficile d'estimer même approximativement le
              nombre des corps de chaque couche: 1º parce que, outre
              les suppliciés, il arrivait des corps envoyés par l'état
              civils et des cercueils; ceux-ci tenaient plus de place;
              2º parce qu'il y avait des enfants; 3º parce qu'une même
              couche étant composée de deux rangs, elle n'était pas
              faite le même jour. A l'égard de 10 mai, le sieur Joly
              se rappelle très-bien que les suppliciés furent placés
              dans la partie de la fosse la plus rapprochée du mur;
              que le même jour la partie antérieure de la fosse ne fut
              point  remplie, et enfin _que le corps de la princesse
              a été placé vers le milieu de la fosse dans le rang
              supérieur de la couche et la face antérieure du corps
              tournée sur le rang inférieur._

7º Combien estimez-vous qu'il pouvait y avoir de
corps par chaque couche sur toute la surface
carrée de la fosse?

8º La fosse a-t-elle été remplie jusqu'au niveau
de la superficie? A quelle profondeur estimez-vous
qu'on trouve les restes des derniers corps
inhumés?

              7º et 8º Les couches des corps étaient chacune
              recouvertes d'environ six pouces de terre et les fosses
              recouvertes dans la partie supérieure d'environ trois
              pieds de terre, de sorte que les premiers corps ou les
              premiers vestiges qu'on en trouverait devraient être à
              trois pieds environ au-dessus de la superficie. Il faut
              cependant remarquer que lorsque le sieur Joly a quitté
              l'enclos il y avait quelques élévations ou tertres qui
              ont disparu, soit qu'on ait enlevé des terres restant
              des remblais, soit que pour cultiver le sol on ait
              nivelé toutes les inégalités. Ces renseignements ne
              peuvent être justement donnés que par le propriétaire.

Nous avons signé et parafé les questions et réponses ci-dessus _ne
varientur_.

  Paris, 29 avril 1817, à la préfecture de police,

                                                  DE CHANAY,
                                         Chef de la 1re division.

                JOLY.


III.

     _Rapport particulier à S. E. le ministre d'État, préfet de
     police, sur le résultat d'une visite dans l'enclos du sieur de
     Jolival, pour constater le lieu de l'inhumation de S. A. R.
     Madame Élisabeth, soeur du Roi._

«Ce matin, 28 avril 1817, à midi, conformément aux ordres de Votre
Excellence et pour remplir avec le plus possible d'exactitude et de
soin les intentions de S. Exc. le ministre de l'intérieur, et donner
toute la suite convenable aux indications précédemment recueillies, je
me suis rendu à la barrière de Clichy et au cimetière Montmartre,
accompagné de l'officier de paix Burger, qui avait pris les premières
informations et obtenu les premiers documents du nommé Joly,
anciennement employé aux inhumations de l'enclos de la maison dite du
Christ près Mousseaux. Là j'ai invité ledit Joly, aujourd'hui
concierge du cimetière Montmartre, à me suivre dans l'enclos du sieur
Viger de Jolival, ce qu'il a fait aussitôt avec empressement.

»Arrivés à la grande porte d'entrée de ladite maison, le jardinier
nous l'a ouverte; j'ai demandé la liberté d'entrer dans le jardin et
de visiter l'enclos. Ayant reconnu l'officier de paix Burger, il a
consenti à nous laisser entrer, mais seulement pour peu de temps,
craignant, a-t-il dit, qu'une trop longue visite ne fût pour lui un
sujet de reproche.

»Après lui avoir promis de n'y rester que le temps nécessaire pour de
simples vérifications, nous avons traversé la cour et une partie du
jardin, nous dirigeant à l'ouest vers le mur qui sépare le jardin du
petit enclos de l'inhumation. Le jardinier était en avant avec le
sieur Burger; j'étais à dessein resté en arrière avec le sieur Joly.
Arrivés à environ trente pas d'une petite porte ouverte sur l'enclos
dont nous étions encore séparés par le mur, je me suis arrêté et j'ai
demandé au sieur Joly s'il se remettait parfaitement dans l'esprit la
disposition du local; aussitôt, me montrant de la main une partie du
mur à droite de la petite porte qui en peut être éloignée de douze ou
quinze pas: C'est là derrière, m'a-t-il dit, qu'est _la fosse_. Je
fais remarquer cette circonstance à Son Excellence, parce qu'elle
prouve que le sieur Joly connaît bien l'emplacement et parce que cette
indication donnée sans voir le terrain prouve qu'il en avait un
souvenir exact. En effet, étant entré dans l'enclos par la petite
porte et ayant aussitôt regardé à droite vers le point indiqué, j'ai
vu un terrain couvert de gazon en partie affaissé sur une surface
carrée de quatorze ou quinze pieds, comme il l'avait annoncé.

»Cette indication est encore essentielle parce qu'il y a évidemment eu
deux larges fosses, et que le propriétaire même du terrain ayant
négligé ou cru inutile de consulter le nommé Joly[136] (seul témoin, à
ce qu'il paraît, des inhumations faites dans ces temps funestes), a
cru que Madame Élisabeth a été inhumée dans la grande fosse qui est
presque en face de la petite porte; dans cette persuasion ou plutôt
cette erreur, il a fait planter sur le terrain affaissé de cette fosse
plus nouvelle quelques arbustes et arbres verts, et sur un tertre de
gazon il a fait poser une pierre grise polie où on lit ces mots:
_Madame Élisabeth_. Ces plantations, cette espèce de monument
provisoire sont nouveaux, les arbres ne semblent pas avoir deux ans.
Tout porte à faire penser que les cendres de l'auguste victime ne sont
point là, mais bien dans l'autre fosse, plus ancienne et moins vaste,
indiquée par le sieur Joly avant d'être dans l'enclos et indiquée avec
précision.

[Note 136: Le sieur Joly n'a point été consulté par le propriétaire
avant qu'il eût désigné par une pierre le lieu où il supposait que
reposent les cendres de Madame Élisabeth, mais depuis il fut appelé
par le sieur de Jolival. Celui-ci lui montrant le terrain et
l'affaissement qu'il avait désignés comme recouvrant les restes de la
princesse, le concierge Joly lui dit: «Vous vous trompez, elle n'est
pas là. Mais il ne lui indiqua point, ajouta-t-il, l'endroit où elle
est réellement.»

Le sieur Joly n'a revu que cette seule fois le terrain de l'enclos,
qui, étant déjà cultivé, avait bien changé d'aspect.]

»Quelque pénibles que soient ces détails, il est nécessaire que je les
rapporte pendant qu'ils sont bien présents à mon esprit, parce qu'ils
donnent dans leur ensemble la preuve de la véracité des indications
du nommé Joly.

»Dans l'interrogatoire que je lui avais fait deux jours avant, il
m'avait répondu entre autres circonstances que le 10 mai, à l'heure de
l'inhumation, quand ils étaient en face de la fosse, ils tournaient le
dos au soleil couchant; cette position nous a paru à peu près exacte.
La fosse rapprochée du mur par le côté de l'est ne pouvait être
abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, et les côtés nord et sud
devaient être occupés par la terre sortie de la fosse.

»Une autre observation doit être placée ici, quoique peu importante,
c'est que la femme du sieur Joly se souvient que la mère de son mari a
été inhumée contre le mur et que cette fosse était très-près de la
fosse où ont été placés les restes de Son Altesse Royale et des autres
victimes inhumées le même jour que la princesse. Or le lieu de cette
fosse particulière est indiqué par le sieur Joly et sa femme entre la
fosse la plus rapprochée du mur et la partie de l'enclos qui la sépare
de la grande porte par où l'on amenait les corps sur des charrettes.

»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses,
visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant
par la grande porte de l'enclos: l'une plus près du mur et plus près
de la grande porte, dont la dimension pouvait être de douze à quinze
pieds carrés; l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au
milieu du terrain de l'enclos. C'est dans cette seconde fosse que le
propriétaire a présumé qu'étaient placés les restes de la princesse.
C'est dans la première que le sieur Joly assure et a la conviction
entière que Son Altesse Royale a été inhumée.

»Il faut encore avoir le courage d'écrire des détails plus minutieux
et plus affligeants.

»Le sieur Joly s'est rappelé la position qu'il occupait alors sur ce
même terrain et pour l'emploi terrible qu'il remplissait à cette
cruelle époque. Il avait dix-huit ou dix-neuf ans, il était fossoyeur;
ils étaient deux, l'autre est mort, le charretier également. Nul autre
individu n'entrait dans l'enclos pour l'inhumation[137]. Des
gendarmes ou des soldats fermaient la porte quand la charrette était
entrée, et de peur que des curieux ne vissent à travers la porte, on
bouchait avec une planche ou une pierre les trous qui se trouvaient
dans la porte.

[Note 137: A l'exception d'un commissaire ou agent de la Commune,
quand il s'agissait d'inhumations ordinaires, car il assure que pour
les suppliciés on ne faisait pas de procès-verbal d'inhumation, que
l'on se contentait de tenir note de leurs dépouilles.]

»Le local bien reconnu par le sieur Joly, il ne paraît point douteux
que la fosse indiquée par lui ne soit bien celle où ont été placés les
corps des victimes immolées le 10 mai 1794.

»Mais voici des détails affreux et plus positifs encore à l'égard de
l'auguste princesse.

»La soeur de nos rois fut assassinée la dernière parmi les victimes de
ce jour; sa tête, séparée du corps, fut montrée au peuple et mise avec
les têtes des autres victimes dans un seul et même panier; mais le corps
de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut placé le dernier sur la
charrette. Arrivée dans l'enclos de l'inhumation, la charrette fut
déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier ou des premiers
sur le bord de la fosse; là son corps fut reconnu, dit le sieur Joly,
désigné et dépouillé de tout vêtement: c'était l'usage ou l'ordre de ces
barbares, qui ne respectaient ni la vie ni la mort. Tous les corps
étaient ainsi dépouillés avant d'être précipités dans la fosse; ainsi,
dans ces remuements successifs, le corps de la princesse devait avoir
été précipité le dernier ou l'un des derniers. C'est ce qui explique
comment il se trouve, suivant le témoignage du fossoyeur, placé dans le
fond de la fosse et du coté le plus rapproché du mur, celui par où les
fossoyeurs, quand ils étaient descendus, arrangeaient les corps de
manière à ce qu'ils occupassent le moins d'espace possible, et en outre,
deux rangs de corps étaient placés immédiatement les uns sur les autres,
mais horizontalement et recouverts d'une couche de terre, épaisse
d'environ un demi-pied. Les fossoyeurs plaçaient alternativement un
corps le tronc du côté du mur et un autre le tronc vers le milieu de la
fosse, et dans sa largeur il y avait par conséquent deux rangs de corps
par couche horizontale[138]. Il serait inutile de faire le douloureux
calcul du nombre de rangs et de couches que comportait une fosse de
dix-huit pieds environ de profondeur sur douze ou quinze d'ouverture en
carré. Le fossoyeur Joly n'est pas sûr du nombre qu'elle a reçu, et il
n'est que trop probable qu'elle a été remplie, puisque plus tard on en a
rempli une seconde.

[Note 138: Une plus ample explication et des questions réitérées
faites au sieur Joly font connaître qu'outre le premier rang
horizontal on plaçait immédiatement un second rang horizontal sur le
premier, et toujours le haut du corps et les pieds en opposition ou
sens opposé, ainsi que les faces, afin de ménager l'emplacement. Cette
observation fait prévoir les plus grandes difficultés à obtenir un
résultat, mais enfin il faut dire les choses comme elles se passaient
et comme elles sont.]

»Mais ce qu'il importe de conclure de ces affreux détails, c'est que
les indications du fossoyeur Joly présentent de grandes probabilités,
et que les renseignements qu'il donne sont très-vraisemblables.

»Le sieur Joly, soit par conviction produite par le souvenir, soit par
l'effet de ses calculs sur les dispositions qu'il a faites sur le bord
et à l'intérieur de la fosse et dans l'enclos, dit:

»1º Je suis assuré que le corps de la princesse est là dans cette
fosse et non ailleurs.

»2º Je suis assuré que le corps de la princesse est l'un des premiers
rangés dans la fosse ce jour-là, et par conséquent il est dans la
partie de la fosse la plus proche du mur et de la grande porte, vers
le milieu de la couche.

»3º Il assure que ce corps a été rangé le tronc du côté du mur et les
pieds vers le milieu de la fosse.

»4º Il croit être assuré que les corps placés auprès sont des corps de
sexe masculin.

»Voilà ce qu'il a constamment répété, comme en ayant la conviction.

»Ce que le sieur Joly ne peut affirmer, c'est la profondeur positive
de la fosse à l'époque du 10 mai (il croit qu'elle était d'environ
dix-huit pieds). Il ne se rappelle pas certainement si la fosse était
nouvellement creusée ou si elle était plus ancienne et s'il y avait
eu déjà des inhumations.

»Il croit aussi que dans la suite on y a placé des corps enfermés dans
des cercueils, ce qui diminuerait le nombre des corps qu'elle aurait
pu contenir.

»Résulte-t-il de ces détails et de ces indications des renseignements
suffisants et assez sûrs pour que l'on puisse et doive entreprendre
des recherches et en attendre des résultats certains, ou se
bornera-t-on à regarder comme certaine l'existence des cendres de
l'auguste princesse dans cette fosse? Sur le témoignage du fossoyeur
Joly, qui dans ses indications paraît sage, raisonnable, véridique et
sûr de son fait, qui paraît d'ailleurs être le seul témoin vivant de
ces tristes événements, se bornera-t-on à projeter un monument digne
des vertus de la soeur de nos Rois, pour l'élever sur ce terrain
consacré par d'aussi cruels souvenirs? C'est ce qu'il appartient au
Gouvernement de décider.

»Pour moi, Monseigneur, en vous rendant ce compte de la mission
douloureuse et cependant si intéressante que vous m'avez confiée, je
crois avoir donné une preuve nouvelle et irrécusable de mon zèle et de
mon dévouement sans bornes à notre auguste Souverain. Sans la pensée
qu'un sujet fidèle et dévoué pouvait seul y mettre ces soins et ce vif
intérêt qui peuvent approcher du succès que vous désiriez obtenir, je
n'aurais point eu le courage et la présence d'esprit nécessaires pour
ces recherches.

»S'il m'était permis à la suite de ce rapport de vous exprimer mon
opinion particulière, je dirais à Votre Excellence avec plus
d'assurance à présent:

»1º Qu'un succès complet me semble toujours difficile, mais non
impossible;

»2º Que pour arriver à un résultat, dans le cas où il serait jugé
possible et même probable, il me semblerait convenable de faire cette
recherche sans éclat, en silence, discrètement, avec très-peu
d'ouvriers, en y employant beaucoup de temps et de précautions, et
après avoir combiné tous les préparatifs de ce travail et les moyens
de le poursuivre; après avoir consulté quelques personnes habiles et
pris les arrangements convenables avec le propriétaire du terrain.

»Si Votre Excellence, après avoir rendu ce nouveau compte de nos
démarches au Ministre de l'intérieur, en recevait l'autorisation de
faire procéder à une fouille pour vérifier la justesse des indications
contenues dans la déclaration du sieur Joly, il me semblerait aussi
prudent de mettre le moins possible de personnes dans le secret de
cette recherche incertaine[139].

[Note 139: Cependant, afin d'écarter toute possibilité et même tout
soupçon de fraude et de supercherie, il serait convenable de nommer
plusieurs commissaires, dont un au moins serait sans cesse présent au
travail et en dresserait chaque jour une espèce de rapport ou
procès-verbal.

Il conviendrait aussi, en cas que l'entreprise fût faite, que la fosse
fût garantie par un toit en planches ou une toile, afin que la pluie
ne dérangeât point le travail et ne nuisît point aux opérations.]

Le concierge Joly, l'officier de paix Burger, deux ouvriers adroits,
discrets et intelligents, suffiraient pour cette épreuve. Nous nous
chargerions avec zèle du soin de découvrir des ouvriers capables de ce
travail et de consulter des personnes habiles pour les diriger.

»Il faudrait faire une enceinte fermée par des planches dans l'enclos
même, pour éviter les regards des curieux, empêcher les journaux
indiscrets d'en occuper le public; et si les indications se trouvaient
justifiées, alors seulement on appellerait à les reconnaître les
témoins ou plutôt les juges du succès. Si au contraire les indications
ne se réalisaient pas, on cesserait les recherches et l'on se
bornerait à croire le témoignage du fossoyeur Joly, qui affirme que
les restes de la princesse ont été placés là, mais sans pouvoir les
reconnaître parmi ceux des autres victimes.

                                                     »DE CHANAY.»

       *       *       *       *       *

Pendant le cours de ces investigations, poursuivies avec autant de
zèle que de persévérance, un service solennel était célébré pour
Madame Élisabeth dans toutes les paroisses de France le 10 mai, jour
anniversaire de sa mort.

Le 11 mai, le ministre d'État, préfet de police, mettait sous les yeux
du ministre de l'intérieur les détails qu'il était parvenu à
recueillir sur l'inhumation de la princesse:

                                           Paris, le 11 mai 1817.

«MONSEIGNEUR,

»La lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence le 22
avril dernier, en l'informant que les démarches faites jusqu'alors
pour constater l'identité des cendres de S. A. R. Madame Élisabeth me
laissaient peu d'espoir de réussir, annonçait que de nouvelles
recherches devaient avoir lieu par suite des dispositions que j'avais
prises: je m'empresse de mettre sous les yeux de Votre Excellence,
conformément à la lettre du 26 du même mois, le détail des
informations et des témoignages que je suis parvenu jusqu'à présent à
recueillir.

»Je m'étais assuré qu'il n'existait plus qu'un seul homme, le sieur
Joly, anciennement employé aux inhumations de l'enclos de la maison
dite du Christ près Mousseaux, et aujourd'hui concierge du cimetière
Montmartre, qui pût donner, comme témoin oculaire, les indications
désirées. Le sieur Joly avait assisté à la sépulture de Madame
Élisabeth; ses souvenirs, sa présence dans l'enclos où la sépulture
avait été faite, ses remarques, devaient être constatés avec la plus
scrupuleuse exactitude. Des questions utiles pouvaient être suggérées
par ses observations sur le lieu même, et il fallait s'y présenter
avec beaucoup de précautions, autant à cause du secret que la nature
des recherches rendait nécessaire que par rapport au propriétaire, qui
s'était flatté d'abord de tirer un grand parti de son terrain, sur
lequel on avait proposé d'ériger un monument à la mémoire de l'auguste
victime: je jugeai donc convenable de remettre à M. de Chanay, chef de
la première division des bureaux de ma préfecture, le soin de visiter
l'enclos avec le sieur Joly, et je le fis accompagner d'un officier de
paix, le sieur Burger, qui déjà avait été chargé de prendre auprès du
sieur Joly les premiers documents.

»Le 28 avril, à midi, cette visite eut lieu. Après avoir traversé la
cour et une partie du jardin de M. Viger de Jolival, on s'est dirigé à
l'ouest vers le mur qui sépare le jardin du petit enclos de
l'inhumation. A trente pas d'une petite porte ouverte sur l'enclos,
et avant d'arriver au mur de séparation, Joly, interrogé s'il se
remettait parfaitement dans l'esprit la disposition du local, montra
aussitôt de la main une partie de ce mur à droite de la petite porte
et qui peut en être éloignée de douze à quinze pas, en disant: _C'est
là derrière qu'est la fosse!_ Cette indication, donnée de loin et sans
hésiter, prouverait qu'il avait un souvenir exact du lieu de la
sépulture, et d'autant plus qu'étant entré dans l'enclos par la petite
porte et ayant aussitôt regardé à droite vers le point indiqué, on a
vu un terrain en partie couvert de gazon et affaissé sur une surface
carrée de quatorze à quinze pieds, comme Joly l'avait annoncé.

»L'indication donnée par ce dernier est encore d'autant plus
essentielle qu'elle a fait reconnaître que ce n'est point dans la
grande fosse, presque en face de la petite porte, mais dans l'autre
fosse, plus ancienne et moins vaste, qu'ont dû avoir été déposés les
restes de S. A. R. Madame Élisabeth. Ainsi M. Viger de Jolival s'était
évidemment trompé en faisant placer sur le terrain affaissé de la
première fosse une pierre sur laquelle on lisait l'inscription:
_Madame Élisabeth_.

»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses
visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant
par la grande porte de l'enclos, l'une plus près du mur et de la
grande porte, et dont la dimension pouvait être de douze à quinze
pieds carrés, l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au
milieu du terrain de l'enclos. C'est dans la première de ces fosses
que le sieur Joly assure, d'après son entière conviction, que Son
Altesse Royale a été inhumée.

»On a vérifié une circonstance particulière précédemment énoncée par
le sieur Joly dans ses interrogatoires à ma préfecture: il avait dit
que le 10 mai, à l'heure de l'inhumation, lorsque lui et les autres
personnes qui s'y trouvaient étaient en face de la fosse, ils
tournaient le dos au soleil couchant; cette position a paru à peu près
exacte, la fosse, rapprochée du mur par le côté de l'est, ne pouvant
être abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, parce que les côtés
nord et sud devaient être occupés par les terres extraites de la
fosse.

»Le local ainsi reconnu d'après les indications du sieur Joly, il
restait à remplir une tâche bien douloureuse, celle de constater les
détails qui pouvaient aider à identifier les cendres de l'illustre
martyre. Quelque affligeants que soient ces détails, il est cependant
indispensable de les retracer ici.

»Madame Élisabeth fut la dernière des victimes qui périrent le 10 mai
1794. Cette tête auguste fut mise avec les autres dans un seul et même
panier. Le corps de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut
placé le dernier sur la charrette. Lorsque la charrette, arrivée dans
l'enclos, fut déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier,
ou l'un des premiers, sur le bord de la fosse. Là, son corps fut
reconnu, a dit le sieur Joly, dépouillé de tout vêtement avant d'être
précipité dans la fosse, où il l'a été probablement le dernier ou l'un
des derniers, à cause des remuements successifs des autres corps
dépouillés de même. C'est ce qui expliquerait comment il se trouve
(suivant le témoignage du fossoyeur, le sieur Joly) placé dans le fond
de la fosse et du côté le plus rapproché du mur.

»Le sieur Joly assure que le corps de la princesse a été rangé le
ventre tourné vers la terre, de manière que le tronc se trouve du côté
du mur et les pieds vers le milieu de la fosse; il croit de plus être
assuré que les corps placés de l'un et de l'autre côté auprès de celui
de la princesse sont des corps du sexe masculin. Pour ménager
l'espace, les corps étaient placés immédiatement les uns sur les
autres, en ligne horizontale, chaque corps ayant alternativement le
tronc du côté du mur et le tronc vers le milieu de la fosse. Par
conséquent il y avait deux rangs de corps par chaque couche
horizontale. On mettait aussi les pieds et les troncs des corps en
opposition, de même que les faces, afin de ménager le terrain.

»Ce que le sieur Joly n'a pu affirmer, c'est l'exacte profondeur de la
fosse à l'époque du 10 mai 1794. Il croit qu'elle était d'environ
dix-huit pieds de profondeur sur douze à quinze d'ouverture en carré,
et qu'il y a été fait aussi des inhumations ordinaires de corps
enfermés dans des cercueils.

»En résultat, les indications du sieur Joly semblent présenter des
probabilités; qu'il soit aujourd'hui le seul témoin oculaire encore
existant, c'est ce qu'il est naturel de conclure de l'inutilité des
recherches qui ont été faites pour en découvrir d'autres que lui, et
des détails qu'il a donnés sur ce qui se passait à l'époque cruelle
des exécutions révolutionnaires. Il n'y avait à Mousseaux que deux
fossoyeurs, lui compris. Ces deux hommes et le conducteur de la fatale
charrette étaient seuls admis dans l'enclos. Il leur a survécu. Aucun
agent de la commune n'assistait, s'il faut l'en croire, à l'inhumation
des victimes, et jamais agent de la commune ou commissaire de police,
à cette époque[140], n'entrait dans l'enclos que pour constater des
inhumations ordinaires; mais quant aux victimes des fureurs
révolutionnaires, il n'était jamais dressé de procès-verbal de leur
inhumation (toujours suivant les dépositions du sieur Joly), et
seulement on prenait la note de leurs dépouilles. Des gendarmes ou des
soldats fermaient la porte de l'enclos dès que la charrette y était
entrée, et ne laissaient aux curieux aucun moyen de voir ce qui se
faisait dans l'intérieur, et même les trous qui se trouvaient dans la
porte étaient bouchés avec une pierre.

[Note 140: Dans sa déclaration du 28 avril, le sieur Joly a dit le
contraire. B.]

»La déclaration du sieur Joly, en date du 28 avril dernier, a fourni
la matière des détails dont j'ai l'honneur de rendre compte à Votre
Excellence.

»Je joins ici une copie de la déclaration du sieur Joly, ainsi qu'un
plan qui mettra Votre Excellence plus à portée d'en suivre les détails
topographiques.

»Je regrette vivement de ne pouvoir donner à Votre Excellence, au lieu
de certitudes, que des probabilités pour le succès des recherches et
des travaux qui tendraient à faire reconnaître les restes de l'auguste
princesse parmi ceux de tant d'autres victimes, mais du moins Votre
Excellence pourra juger de ce qui resterait à faire, et décider si les
informations dont j'ai l'honneur de lui soumettre les résultats
présentent assez d'espoir de succès pour donner lieu à des recherches
ultérieures, et dans ce cas je la prierais de vouloir bien me faire
connaître ses intentions.

»J'ai l'honneur, etc.

                                    »LE MINISTRE D'ÉTAT, PRÉFET.»

       *       *       *       *       *

Là s'arrêtent les documents relatifs à la sépulture de Madame
Élisabeth. Il fallut donc perdre l'espoir de retrouver, d'une manière
certaine, ses précieux restes. Obligé de renoncer à se défaire d'une
façon lucrative de son enclos, M. Viger de Jolival chercha à se
dédommager de cet échec.

La lettre suivante initie le lecteur à une démarche que M. Viger tenta
près du commissaire de police du quartier du Roule. Celui-ci comprit
tout ce que cette démarche offrait d'inconvenant et d'inadmissible. Il
la fit connaître en ces termes au préfet de police:

                                           Paris, ce 20 mai 1817.

«MONSIEUR LE COMTE,

»M. Viger de Jolival, propriétaire d'une maison rue de Valois, nº 15,
devenu acquéreur d'un terrain qui servit de sépulture à dix-sept cent
quarante-cinq victimes des fureurs du temps, parmi lesquelles reposent
les restes de Madame Élisabeth, m'a proposé, comme moyen d'éviter
l'assujettissement de donner l'entrée de son jardin aux personnes qui
se présentent assez souvent par curiosité pour visiter ce lieu, de
l'autoriser à placer sur le mur extérieur, en face de l'endroit où
l'on pense que le corps de Son Altesse Royale a été inhumé, une
inscription indicative à ce sujet.

»Avant de soumettre sa demande à Votre Excellence et afin d'être plus
à même de vous la présenter, j'ai visité le terrain accompagné de son
jardinier: il résulte de cet examen que deux fosses larges et
profondes, remarquables par le surbaissement des terres, y ont été
ouvertes; que celle à droite cache le plus grand nombre de ces
victimes; que sur la seconde il a été élevé un petit tertre en verdure
et placé une pierre funéraire portant pour inscription: _Ici repose
Madame Élisabeth._

»Près du mur de clôture de Paris, il existe un autre surbaissement
petit, mais visible, au-dessus duquel est un pied de rosier qui paraît
déjà ancien, et contre l'enduit du mur une rayure qui semble avoir été
faite avec un corps quelconque et à dessein.

»Ce jardinier a fait sur cet endroit une remarque que son habitude de
manier la terre lui aura suggérée, et d'après laquelle cette princesse
et les vingt-quatre personnes qui partagèrent son martyre pourraient
avoir été déposées: c'est en face de ce même endroit et contre le mur
extérieur que M. Viger désirerait être autorisé à placer l'inscription
qu'il a projetée; je lui ferai connaître la réponse de Votre
Excellence.

»Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de mon respect.

  _»Le commissaire de police du quartier du Roule,_

                                                      »BRUZELIN.»

       *       *       *       *       *

Une note, conservée aux archives de la préfecture de police, est ainsi
conçue: «Le 29 mai 1817, écrit à M. le commissaire de police du
quartier du Roule, de la part de M. de Chanay, que S. Exc. le ministre
d'État, préfet de police, n'accueillerait point du tout la proposition
que M. Viger de Jolival paraît avoir l'intention de lui faire.

»M. Boucher a signé la lettre adressée à M. le commissaire de police.»

       *       *       *       *       *

Ainsi se termina cette triste et pieuse croisade, dont le résultat
final n'était malheureusement que trop prévu. Aux regrets du Roi et de
la famille royale s'associèrent tous les coeurs généreux et
compatissants. Le Parisien, si vite oublieux, s'étonna d'apprendre que
dans ce coin de terre obscur et caché à l'extrémité de sa ville la
petite-fille et la soeur des Rois eût été enterrée sans linceul et
sans bière. Il ignorait, et il ignore encore le nombre des holocaustes
dont le dénoûment s'est accompli en cette étroite enceinte,
aujourd'hui envahie par le boulevard Malesherbes. En publiant ici _in
extenso_ les _fournées_ de suppliciés dont les restes ont été enfouis
dans le clos du Christ, c'est en quelque sorte une révélation que nous
croyons apporter à nos concitoyens. Il est à regretter que l'édilité
parisienne, habituellement jalouse de concilier ce qui est dû aux
convenances morales avec les justes exigences des améliorations
utiles, n'ait pas été avertie à temps, de manière à pouvoir tenir
compte, dans ses plans, des pieux souvenirs recueillis sur ce point
obscur de la grande cité, et que, le premier, j'ai mis en lumière.
Malheureusement, le compas de l'architecte et la truelle du maçon ont
marché plus vite que l'enquête du chercheur des choses d'autrefois et
la plume de l'écrivain.

Le 4 germinal an II, le cimetière de la Madeleine fut fermé; celui de
Monceaux fut ouvert, et reçut ce jour-là les restes mortels d'Hébert
et des hébertistes. Voici la liste des exécutions et des décès:

Le Tribunal révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention
nationale du 10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun
recours au Tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par
l'article deux d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant,
portant «que l'Accusateur public dudit Tribunal est autorisé à faire
arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités
constituées ou des citoyens:» (le même préambule se retrouve en tête
de chaque jugement).

Par jugement du 4 germinal an II (24 mars 1794), appert:

     1. Jacques-René Hébert, substitut de l'agent national de la
     Commune de Paris, âgé de 35 ans, natif d'Alençon, département de
     l'Orne, domicilié à Paris, rue Neuve-de-Égalité.

     2. Charles-Philippe Ronsin, avant la révolution homme de lettres,
     puis commissaire de guerre ordonnateur, adjoint au ministre de la
     guerre, général de l'armée révolutionnaire, âgé de 42 ans, natif
     de Soissons, département de l'Aisne, domicilié à Paris, boulevard
     Montmartre, nº 27.

     3. Antoine-François Momoro, imprimeur-libraire et administrateur
     du département de Paris, âgé de 38 ans, natif de Besançon,
     département du Doubs, domicilié à Paris, rue de la Harpe, nº 71.

     4. François-Nicolas Vincent, ci-devant clerc de procureur, puis
     membre de la Commune, et actuellement secrétaire général du
     département de la guerre, âgé de 27 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue des Citoyennes, section de Mutius-Scévola.

     5. Michel Laumur, ci-devant lieutenant-colonel de la marine et
     colonel d'infanterie au 6e régiment de l'armée du Nord, et
     général de brigade, âgé de 63 ans, natif de Paris, y domicilié,
     rue Croix-des-Petits-Champs, nº 42.

     6. Jean-Conrad Kock, banquier, âgé de 38 ans, natif d'Ulm, en
     Hollande, habitant en France depuis 1787, demeurant à Passy,
     près Paris, et encore à Paris, rue Neuve-de-l'Égalité, nº 314.

     7. Pierre-Jean Proly, négociant, puis rédacteur de journal, âgé
     de 42 ans, natif de Bruxelles, en France depuis 1782, demeurant à
     Paris, rue Vivienne, nº 7.

     8. François Desfieux, marchand de vin de Bordeaux, âgé de 39 ans,
     natif de Bordeaux, domicilié à Paris, rue des
     Filles-Saint-Thomas, nº 20.

     9. Anacharsis Clootz (Jean-Baptiste), homme de lettres, ci-devant
     député à la Convention nationale, âgé de 38 ans, natif de Clèves,
     dans la Belgique, habitant en France depuis 27 ans, demeurant à
     Paris, rue de Mesnard, nº 563.

     10. Jacob Peyrera, manufacturier de tabac, âgé de 51 ans, natif
     de Bayonne, département des Basses-Pyrénées, demeurant à Paris,
     rue Saint-Denis, nº 413, section Bon-Conseil.

     11. Marie-Anne-Catherine Latreille, âgée de 34 ans, native de
     Montreuil-Belley, département de Rhône-et-Loire, demeurant à
     Paris depuis six mois, rue et maison Bussy, femme Questineau.

     12. Jean-Antoine-Florent Armand, élève en chirurgie, âgé de 26
     ans, natif de Chaylac, département de l'Ardèche, domicilié à
     Paris depuis un an, rue et maison Bussy.

     13. Jean-Baptiste Aucard, employé au comité des recherches du
     département de Paris, âgé de 52 ans, natif de Grenoble,
     département de l'Isère, domicilié à Paris, rue des
     Mauvais-Garçons Saint-Germain, ci-devant coupeur de gants,
     journalier.

     14. Frédéric-Pierre Ducroquet, ci-devant perruquier-coiffeur et
     parfumeur, et depuis commissaire aux accaparements, âgé de 31
     ans, natif d'Amiens, département de la Somme, demeurant à Paris,
     rue du Paon, nº 2, section de Marat.

     15. Armand-Hubert Leclerc, chef de division au bureau de la
     guerre, âgé de 44 ans, natif de Cany, département de la
     Seine-Inférieure, domicilié à Paris, rue Grange-Batelière, nº 10,
     et ancien archiviste du ci-devant évêché de Beauvais.

     16. Jean-Charles Bourgeois, ci-devant menuisier, employé dans les
     bureaux de la guerre, et commandant de la force armée de sa
     section, âgé de 26 ans, natif de Paris, y demeurant, rue des
     Sans-Culottes, ci-devant Guisarde, section de Mutius-Scévola.

     17. Albert Mazuel, ancien cordonnier, depuis brodeur, et après
     aide de camp de Bouchotte, ministre de la guerre, chef d'escadron
     de la cavalerie révolutionnaire, commandant temporaire de la
     Ville-Affranchie, âgé de 28 ans, natif de Commune-Affranchie.

     18. Antoine Descomble, ancien garçon épicier, âgé de 29 ans,
     natif de Besançon, département du Doubs, domicilié à Paris, rue
     Sainte-Croix de la Bretonnerie, nº 21, section des
     Droits-de-l'Homme.

     19. Pierre-Ulric Dubuisson, homme de lettres, nommé à différentes
     époques commissaire du pouvoir exécutif, âgé de 48 ans, natif de
     Laval, département de la Mayenne, domicilié à Paris, rue
     Saint-Honoré, nº 1447;

Avoir été condamnés à la peine de mort;--et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement étant signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Tirard et Napier, huissiers du tribunal
révolutionnaire, appert avoir été constaté que le jugement ci-dessus a
été exécuté sur la place publique de la Révolution de cette ville, où
les ci-dessus nommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, _Signé_: WOLF, commis greffier.

La même clause se retrouve à la fin de chaque jugement. Nous nous
bornerons, dans tous ceux qui vont suivre, à donner le nom de
l'huissier du tribunal révolutionnaire qui a été témoin de l'exécution
à mort des victimes, et le nom du greffier qui en a certifié l'extrait
conforme.

Le _Moniteur_ du 5 germinal an II dit que «la femme Questineau s'étant
déclarée enceinte, a obtenu un sursis.» Nous voyons pourtant le nom de
cette femme parmi ceux des victimes. Le _Moniteur_ ajoute:

«Le citoyen Taboureau, de la section de Marat, est le seul des accusés
qui ait été acquitté.»

C'est Laboureau qu'il faut lire. Ce Laboureau était un médecin qui fit
plus tard un rapport sur ce qu'il avait vu et entendu dans la prison
sur les accusés. En 1790, il avait publié un journal sous ce titre:
_l'Avocat du peuple._

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 5 germinal an II (25 mars
1794), appert:

     1. Joseph-Jacques Rouganne de Vichy, âgé de 63 ans, y demeurant,
     département de l'Allier, ci-devant inspecteur des marchandises
     anglaises, demeurant à Vichy, département de l'Allier;

     2. Jean Rouganne-Desbaradines, âgé de 52 ans, né à Cuny, y
     demeurant, département de l'Allier, ci-devant garde du dernier
     tyran;

     3. Et Pierre Rouganne-Belbat, âgé de 31 ans, natif d'Aigueperse,
     département du Puy-de-Dôme, y demeurant, vivant de son revenu;

     Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal
     d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 6 germinal an II (26 mars
1794), appert:

     1. Charles-Auguste la Cour-Balleroy, âgé de 74 ans, de la commune
     de Balleroy, district de Bayeux, y demeurant, ci-devant
     lieutenant général.

     2. Et François-Auguste la Cour-Balleroy, son frère, âgé de 67
     ans, né de Paris, y demeurant, ci-devant commandeur de Malte et
     maréchal de camp;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jean-Louis Gouttes, âgé de 54 ans, né de Tulles, département de
     la Corrèze, ci-devant évêque du département de Seine-et-Loire,
     demeurant à Autun, chef-lieu du département;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Étienne Thiry, âgé de 24 ans, né à Sedan, maréchal des logis au
     8e régiment de hussards, demeurant à Paris, place des
     Victoires-Nationales;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Denis Loisel, âgé de 42 ans, né de Mondétour, garde des bois
     nationaux, demeurant à Boississe-le-Bertrand, district de Melun;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 7 germinal an II (27 mars
1794), appert:

     Marie-Catherine Chamboran, née à Confolent, département de la
     Haute-Vienne, âgée de 59 ans, ci-devant religieuse carmélite à
     Saint-Denis (Franciade), y demeurant.

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Claire-Madeleine Lambertie, femme Villemin, âgée de 41 ans,
     vivant de son bien, née à Montluçon, demeurant à Paris;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Henri Moreau, âgé de 67 ans, né à Montpellier, département de
     l'Hérault, ci-devant accusateur public, près le point central de
     l'armée du Nord;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 8 germinal an II (28 mars
1794), appert:

     Jacques Pernet, âgé de 56 ans, né à Bar-sur-Aube, ci-devant
     chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine de dragons,
     cultivateur, demeurant à Tranault, département de l'Aube;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jean-Baptiste Presselet, ci-devant capucin, né à Acqs,
     département de la Haute-Saône, demeurant à Gray, même
     département;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 9 germinal an II (29 mars 1794), appert:

     Jean-Baptiste Colignon, âgé de 61 ans, né de Metz, y demeurant,
     imprimeur;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Louis-François Poiré, âgé de 36 ans, huissier à la Convention
     nationale, né d'Autribois, demeurant à Paris, rue
     Saint-Dominique, section Grenelle;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, WOLFF, huissier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jean-Valery-Marie Harelle, âgé de 30 ans, né de l'Aigle, y
     demeurant, négociant;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, 9 germinal an II (29 mars 1794), appert:

     1. Jacques-Nicolas Adam, âgé de 36 ans, ex-religieux bénédictin,
     né à Paris, y demeurant, à Saint-Martin-des-Champs;

     2. Jean-Baptiste Courtin, âgé de 79 ans, né à Rouen, ex-religieux
     bénédictin, demeurant audit couvent Saint-Martin;

     3. Et Joseph-Antoine Meffre, âgé de 57 ans, né à Aubignan,
     district de Carpentras, demeurant audit couvent Saint-Martin;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 11 germinal an II (31 mars 1794), appert:

     Jean-François Hollet, âgé de 34 ans, bijoutier, natif de
     Luciennes, département de Seine-et-Oise, demeurant à Paris, aux
     Trois-Bouteilles, marché Saint-Martin;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Louis-François Lavergne-Chanlorier, âgé de 50 ans passés, né à
     Angoulême, y demeurant ordinairement, commandant de la ville de
     Longwy;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Philippe-Barthélemy-Simon Gaillard, âgé de 26 ans, né à Cormille,
     département de Seine-et-Oise, garçon papetier à Paris, y
     demeurant;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, 11 germinal (31 mars 1794), appert:

     Victoire Regnier, femme Lavergne, âgée d'environ 26 ans, née à
     Angoulême, demeurant à Paris, rue Traversière, faubourg Germain;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Joseph Nègre, âgé de 61 ans, né à Lavergne, département du
     Lot, ci-devant fermier de Barbotan, demeurant à Julliac;

     2. Et Joseph-Claire Barbotan, âgé de 75 ans, ex-comte et
     ex-constituant, né et demeurant à Borner, district de Nogard,
     département du Gard;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 12 germinal an II (1er avril 1794), appert:

     Louis-Simon Collivet, âgé de 25 ans, natif de Lagny, département
     de l'Orne, demeurant à Paris, rue de la Verrerie, chez le citoyen
     Delorme, marchand épicier;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Euloge Schneider, âgé de 37 ans, natif de Winfeld, demeurant à
     Strasbourg, département du Bas-Rhin, ci-devant accusateur public
     près le tribunal criminel dudit département;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Charles-Victoire-François Sallabery, âgé de 62 ans, né à Paris,
     ci-devant noble et président de la chambre des comptes de Paris,
     juge de paix de la ville de Blois, officier municipal de la même
     ville, y demeurant;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Antoine Brochet, dit Saint-Prest, âgé de 25 ans, ex-noble et
     garde de Capet, né à Paris, demeurant à Gray, district de la
     Ferté-Bernard, département de la Sarthe;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 13 germinal an II (2 avril 1794), appert:

     Jean Marquet, âgé de 27 ans, né à Cyray, département de la
     Charente, y demeurant, marchand de beurre frais.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 16 germinal an II (5 avril 1794), appert:

     1. Philippe-François-Nazaire Fabre Déglantine, ci-devant homme de
     lettres et député à la Convention nationale, âgé de 39 ans, natif
     de Carcassonne, domicilié à Paris, rue Ville-l'Évêque.

     2. Joseph Launay, homme de loi et député à la Convention
     nationale, âgé de 39 ans, natif d'Angers, domicilié ordinairement
     à Anvers, et à Paris, boulevard Montmartre, nº 5.

     3. François Chabot, ci-devant capucin et représentant du peuple,
     âgé de 37 ans, natif de Saint-Geniest, département de l'Aveyron,
     domicilié à Paris, rue d'Anjou, nº 19.

     4. Lucie-Simplice-Camille-Benoist Desmoulins, homme de lettres,
     âgé de 33 ans, natif de Guise, district de Vervins, domicilié à
     Paris, place du Théâtre-Français.

     5. Jean-François Lacroix, soldat, capitaine de milice, puis homme
     de loi et ex-député à la Convention nationale, âgé de 40 ans,
     natif de Pont-Audemer, département de l'Eure, domicilié à Paris,
     rue Lazare, nº 6.

     6. Pierre Phelippeaux, homme de loi et député à la Convention
     nationale, âgé de 35 ans, natif de Ferrière, département de
     l'Oise, domicilié à Paris, rue de l'Échelle, nº 3.

     7. Claude Bazire, commis aux Archives des états de la Bourgogne,
     commandant de la garde et député à la Convention nationale, âgé
     de 29 ans, natif de Dijon, département de la Côte-d'Or, domicilié
     à Paris, rue Saint-Pierre-Montmartre.

     8. Marie-Jean Hérault de Séchelles, député à la Convention
     nationale, âgé de 34 ans, natif de Paris, y domicilié, rue
     Basse-du-Rempart, nº 14.

     9. Georges-Jacques Danton, député à la Convention nationale, âgé
     de 34 ans, natif de Darcy-sur-Aube, département de l'Aube,
     domicilié à Paris, rue et section de Marat.

     10. Marc-René Sahuguet Despagnac, ci-devant abbé et employé aux
     fournitures des haras, âgé de 41 ans, natif de Brie, département
     de la Corrèze, domicilié à Paris, rue de l'Université, près
     l'ancienne barrière.

     11. Simon Kotloo Junius Frey, fournisseur à l'armée, âgé de 35
     ans, natif de Bruyen, en Moravie, domicilié à Paris, rue d'Anjou
     Saint-Honoré, nº 19.

     12. André-Marie Gusman, âgé de 41 ans, natif de Grenade, en
     Espagne, naturalisé Français en 1751.

     13. Emmanuel Frey, âgé de 27 ans, natif de Bruyen, en Moravie,
     domicilié à Paris, rue d'Anjou Saint-Honoré, nº 19.

     14. Jean-Frédéric Deiderinchen, avocat de la cour du roi de
     Danemark, âgé de 51 ans, natif de Luxembourg, pays de Holstein,
     en Danemark, domicilié à Paris, rue des Petits-Augustins.

     15. François-Joseph Westermann, ci-devant aide de camp de
     Dumouriez, depuis général de division, âgé de 38 ans, natif de
     Motzheim, département du Bas-Rhin.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 17 germinal an II (6 avril 1794), appert:

     Louis Hannapier des Ormes, âgé de 45 ans, né à Orléans, résidant
     dans la commune de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin, district
     d'Orléans, département du Loiret, cultivateur et ci-devant maître
     particulier des eaux et forêts à Beaugency, même département;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Pierre Reignier, âgé de 38 ans, né et demeurant à Pontoise,
     département de Seine-et-Oise, tailleur d'habits;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Philippe Barron de Channois, ex-noble, âgé de 66 ans, né à
     Châtillon-sur-Indre, département de l'Indre, propriétaire,
     demeurant en la commune de Genille, département d'Indre-et-Loire;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 18 germinal an II (7 avril 1794), appert:

     1. Jean-François Jullien, âgé de 60 ans, né à Loris, département
     du Loiret, ex-officier municipal de la commune de Montargis, y
     demeurant, et chirurgien;

     2. Marie-Joseph-Hippolyte Pelé-Varenues, âgé de 57 ans passés, né
     à Sens, ci-devant receveur particulier des finances et receveur
     du district de Montargis, y demeurant;

     3. François-Joseph Bizot, âgé de 50 ans, né à Besançon, ex-maire
     de la commune de Montargis, y demeurant;

     4. Et Charles-Léonard Lavillette, âgé de 45 ans, natif de
     Clamecy, ci-devant président de l'élection de Montargis, juge du
     district de Bois-Commun et administrateur du directoire du
     district de Montargis, y demeurant;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Antoine-Louis-Claude Saint-Germain d'Apchon, ex-marquis et
     maréchal de camp, âgé de 45 ans, né à Paris, demeurant rue
     Saint-Louis, nº 87, section de l'Indivisibilité;

     2. Et Élisabeth-Thérèse Pacorée, âgée de 69 ans passés, veuve de
     Pericard, ex-maître des comptes, belle-mère de d'Apchon, née à
     Paris, même demeure que dessus;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean-Joseph Mouzin, âgé de 28 ans, notaire à Dijon,
     département de la Côte-d'Or, né et demeurant audit Dijon;

     2. Et Bernard Perruchot, âgé de 35 ans 1/2, demeurant à Montant,
     district de Saint-Jean-de-Losne, département de la Côte-d'Or,
     ci-devant notaire.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour 18 germinal (7 avril 1794), appert:

     1. François-Pierre Lamotte-Senonnes, âgé de 36 ans, ci-devant
     noble, né à Senonnes, département de la Mayenne, demeurant à
     Bonneuil, district de Bourg-l'Égalité;

     2. Et Susanne Drouillard, âgée de 33 ans, née à Saint-Domingue,
     épouse dudit Senonnes;

     Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
     Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 19 germinal (8 avril 1794), appert:

     1. Jean-Pierre Danquechin-Dorval, âgé de 40 ans passés, ex-noble,
     cultivateur, officier public et municipal de la commune de
     Montreuil, près Paris, y demeurant;

     2. Pierre-Saturnin Lardin, âgé de 31 ans, né à Nogent-sur-Marne,
     demeurant à Montreuil, près Paris, vigneron;

     3. Et Louise-Adélaïde Danquechin, âgée de 27 ans, femme de Pierre
     Saturnin Lardin, demeurant avec lui audit Montreuil;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jeanne Agronde Marsilly, veuve de Pierre-Armand Henique de
     Chenely, âgée de 47 ans, née à Dijon, département de la
     Côte-d'Or, demeurant à Paris, rue de la Harpe;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Joseph-Louis Gaudron, âgé de 27 ans et 1/2, né à Limeray,
     district d'Amboise, département d'Indre-et-Loire, ex-curé
     constitutionnel de Négron, y demeurant, même département;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Guillaume Gemptel, âgé de 26 ans, né à Bousie, dans la ci-devant
     Normandie, cuisinier, demeurant à Paris, maison ci-devant appelée
     des Anglais;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Angélique Boiry, femme de Pierre-Antoine Bonfant, âgée de 50 ans,
     née à Douay, département du Nord, femme de chambre de la femme
     d'Hervilly, ex-noble, demeurant à Daignecourt, département de la
     Somme;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 23 germinal (12 avril 1794), appert:

     Claude Chouchon, dit Chanson, âgé de 66 ans, né et demeurant à
     Montélimart, département de la Drôme, ex-général de brigade de
     l'armée des Pyrénées-Orientales;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 24 germinal (13 avril 1794), appert:

     Louis-Guillaume-André Brossard, âgé de 39 ans passés, né à
     Terrasson, département de la Dordogne, secrétaire du comité
     révolutionnaire de la ville de Périgueux, y demeurant;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, exécution du 24 germinal an II (13 avril 1794):

     1. Philibert Simon, député à la Convention nationale, natif de
     Rumilly (Mont-Blanc), domicilié à Paris, rue Traversière-Honoré.

     2. Arthur Dillon, ci-devant général divisionnaire, âgé de 43 ans,
     natif de Braywick, en Angleterre, domicilié à Paris, rue Jacob,
     nº 38.

     3. Jean-Baptiste Gobel, ci-devant évêque de Paris, âgé de 67 ans,
     natif de Thann, département du Haut-Rhin, domicilié à Paris, île
     de la Fraternité, quai de l'Égalité, nº 13.

     4. Jean-Michel Beysser, général de brigade dans l'armée de
     l'Ouest, âgé de 40 ans, natif de Ribauviller, en Alsace,
     département du Haut-Rhin, domicilié ordinairement à Lorient.

     5. Gaspard Chaumette, agent national de la Commune de Paris,
     ci-devant procureur de ladite Commune, âgé de 31 ans, natif de
     Nevers (Nièvre), domicilié à Paris, rue de l'Observatoire, aux
     Visitandines, et avant rue du Paon, section de Marat.

     6. Marie-Marguerite-Françoise Goupil, âgée de 38 ans, native de
     Paris, y domiciliée, rue Neuve-de-l'Égalité, cour des Forges,
     veuve de..... Hébert.

     7. Jean-Baptiste-Ernest Bucher (de l'Épinois), commandant de la
     garde nationale de Mesnil-Saint-Denis, âgé de 43 ans, natif
     d'Amiens, département de la Somme, domicilié à
     Mesnil-Saint-Denis, district de Versailles, département de
     Seine-et-Oise.

     8. Marie-Marc-Antoine Barras, ancien administrateur du district
     de Toulouse, âgé de 30 ans, natif de Toulouse, département de la
     Haute-Garonne, y domicilié.

     9. Jean-Jacques Lacombe, vivant de son revenu, âgé de 33 ans,
     natif de Cajac (Lot), domicilié à Paris, maison garnie des
     Français, rue de Thionville, nº 30, section de Marat.

     10. Jean-Maurice-François Lebrasse, lieutenant de gendarmerie
     près les tribunaux, âgé de 31 ans, natif de Rennes, département
     de l'Ille-et-Vilaine, domicilié à Paris, rue Jacques, nº 27.

     11. Anne-Lucile-Philippe Laridon Duplessis, âgée de 23 ans,
     native de Paris, y domiciliée, rue du Théâtre-Français, veuve de
     Lucie-Simplice-Camille-Benoît Desmoulins.

     12. Antoine Duret, adjudant général de l'armée des Alpes, âgé de
     44 ans, natif de Roanne-en-Forez, domicilié à Montbrissey,
     département de la Loire, lors de son arrestation à Feure.

     13. Guillaume Lassalle, officier de marine, âgé de 24 ans, natif
     de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, domicilié à
     Paris, maison de France, rue Neuve-de-l'Égalité.

     14. Alexandre Nourry Grammont, officier de la cavalerie
     révolutionnaire, et avant employé au bureau de la guerre, âgé de
     19 ans, natif de Limoges, département de la Haute-Vienne,
     domicilié à Paris, passage des Petits-Pères, nº 3, section de
     Guillaume-Tell.

     15. Nourry Grammont, ci-devant artiste du théâtre Montansier,
     ensuite adjudant général de l'armée révolutionnaire, âgé de 42
     ans, natif de La Rochelle (Charente-Inférieure), domicilié à
     Paris, passage des Petits-Pères, section de Guillaume-Tell.

     16. Jean-Marie Lepallus, juge de la commission révolutionnaire de
     Feure, âgé de 26 ans, natif de Matour, district de Charonne,
     département de Saône-et-Loire, domicilié ordinairement à Néardor,
     département de Rhône-et-Loire.

     17. Jean-François Lambert, porte-clefs de la maison d'arrêt du
     Luxembourg, âgé de 25 ans, natif de Boysne, département du
     Loiret, domicilié à Paris, rue de la Convention.

     18. Marie-Sébastien Brumeau-Lacroix, membre du comité
     révolutionnaire de la section de l'Unité, âgé de 26 ans,
     domicilié à Paris, rue du Colombier.

     19. Edme Rameau, prêtre, âgé de 41 ans, natif d'Auxerre,
     département de l'Yonne, domicilié à Paris, rue Sauveur.

     20. Louis-Guillaume-André Brossard, secrétaire du comité
     révolutionnaire de la ville de Périgueux, âgé de 32 ans, natif de
     Terrasson, département de la Dordogne, demeurant à Périgueux.

     21. Étienne Ragondet, ci-devant marchand de chevaux, commandant
     du bataillon de la section de la République, et inspecteur dans
     les charrois des armées, âgé de 46 ans, natif de Paris, demeurant
     à Capy, près Péronne, département de la Somme.

Vu l'extrait du jugement du tribunal criminel révolutionnaire et du
procès-verbal d'exécution dressé par (le nom en blanc), en date du 24
germinal (13 avril).

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 25 germinal (14 avril 1794), appert:

     Jacques-Augustin Labarbery de Refluvel, âgé de 60 ans, ex-noble,
     ci-devant capitaine dans les gardes françaises, et ci-devant
     seigneur de Villers-Vermont, né à Paris, y demeurant, rue des
     Francs-Bourgeois, au Marais;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     François-Charles Gattey, âgé de 38 ans, né à Autun, libraire,
     demeurant à Paris, maison Égalité, nº 14;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirart.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Henri Morisset, âgé de 39 ans, né à Pereuse, département de
     l'Yonne, juge au tribunal du district de Montargis, département
     du Loiret, y demeurant, chapelier et procureur de la commune de
     Château-Renard;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirart.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 26 germinal (15 avril 1794), appert:

     1. Aimé Courandin, âgé de 31 ans, né à Angers, département de
     Maine-et-Loire, ci-devant conseiller du tyran Capet, au présidial
     d'Angers, et ensuite juge du tribunal du district d'Angers, y
     demeurant;

     2. Louis-Étienne Brevet, dit Beaujour, âgé de 30 ans, né à
     Angers, ci-devant avocat du tyran Capet au présidial d'Angers,
     ensuite commissaire national près le tribunal du district
     d'Angers, y demeurant;

     3. Jean-Baptiste la Réveillière, âgé de 41 ans, né à Montaigu,
     département de la Vendée, ci-devant conseiller au présidial
     d'Angers, et ensuite président du tribunal criminel du
     département de Maine-et-Loire, demeurant à Angers;

     4. Bieusie Louis Dieusie, âgé de 45 ans, né à Mésange, district
     d'Ancenis, département de la Loire-Inférieure, ex-noble et député
     à l'Assemblée constituante, cultivateur, et président du
     département de Maine-et-Loire, demeurant à Angers;

     5. Et Joseph-François-Alexandre Teissier Duclozeau, âgé de 40
     ans, né aux Rosiers, district de Saumur, physicien, ci-devant
     membre du conseil général du département de Maine-et-Loire, et
     ensuite volontaire dans le 3e bataillon du même département,
     demeurant à Vannes;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Victoire Lescale, femme Roger, âgée de 40 ans, sans état, née à
     Villotte-devant-Loupy, district de Bar-sur-Ornain, département de
     la Meuse;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Chateau.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Marie-Claudine Gattey, âgée de 39 ans, née à Autun, département
     de la Côte-d'Or, ci-devant religieuse de Saint-Lazare, demeurant
     à Paris, chez la veuve Leyrand, rue Boucher, nº 14;

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Gaspard Roger, âgé de 38 ans, né et demeurant à
     Neuville-sur-Ornain, département de la Meuse, salpêtrier;

     2. Marie-Jeanne Lescale, âgée de 52 ans, fille vivant de son
     industrie, née à Villot, même département, demeurant audit
     Neuville;

     3. Charles-Mathias d'Alençon, âgé de 67 ans, ex-noble et comte,
     né à Bar, demeurant audit Neuville;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 27 germinal (16 avril 1794), appert:

     Hugues-Louis-Jean Pelletier Chambure, âgé de 37 ans, natif de
     Tonnerre, département de l'Yonne, employé dans les subsistances
     militaires en qualité de sous-directeur, à Arras;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean Huet, âgé de 32 ans, né à Orléans, département du Loiret,
     perruquier, demeurant à Paris, rue Nicaise;

     2. Pierre Laville, âgé de 31 ans, né à Monpont, district de
     Mussidan, département de la Dordogne, cordonnier, demeurant à
     Paris, rue Rohan, nº 33; membre du comité révolutionnaire de la
     section des Tuileries;

     3. Et Pierre Lapeyre, âgé de 30 ans, né à Lachaud, district de
     Périgueux, département de la Dordogne, chirurgien, demeurant à
     Paris, rue de Rohan, nº 62, et membre du comité révolutionnaire
     de la section des Tuileries;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     François-Clément Cassegrain, âgé de 76 ans, né à Paris, demeurant
     à Pithiviers-le-Vieil, département (en blanc), curé de
     Pithiviers;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Nicolas Lutterot, âgé de 33 ans, né à Sens, département de
     l'Yonne, charpentier, demeurant à Sens.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire le 28 germinal an II
(17 avril 1794), etc., appert:

     1. Charles Acot, dit Thibault, âgé de 23 ans, né à Autigny,
     département de l'Yonne, marchand de vin, demeurant à Paris, rue
     de la Vannerie, nº 49;

     2. Hyacinthe Mermin, âgé de 30 ans, frotteur, né à Avançay,
     département du Mont-Blanc, demeurant à Paris, rue Saint-Landry,
     en la Cité, nº 8;

     3. Pierre-Louis Henry, âgé de 33 ans, marchand de toiles et
     d'indiennes, né à Méry, département de la Marne, demeurant à
     Paris, rue de la Vannerie, nº 49;

     4. Hyacinthe Simille, âgé de 29 ans, frotteur, né à Avançay,
     département du Mont-Blanc, demeurant à Paris, rue André des Arts;

     5. Et Jean-Louis Pautone, âgé de 31 ans, né à Buri, département
     de Seine-et-Oise, garçon pâtissier traiteur, demeurant à Paris,
     rue Jean Fleury.

     Avoir été condamnés à la peine de mort et ordonné que l'exécution
     dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution
     de cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Degaiguée, etc., appert que lesdits
Charles Acot dit Thibault, H. Mermin, Pierre-Louis Henry, Hyacinthe
Simille, et Jean-Louis Pautone, ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Joseph Baudot, âgé de 44 ans, né à Besançon, département du
     Doubs, ci-devant bénédictin, principal du collége de Toul, et
     desservant de Tremblecourt, y demeurant, département de la
     Meurthe.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jean-Pierre Challot, âgé de 28 ans, né à Château-Roué,
     département de la Meurthe, ci-devant desservant de la cure de
     Marsal, même département, y demeurant.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jean Decous, âgé de 70 ans, né à Treignat, département de la
     Corrèze, ci-devant curé de la commune de Neuvy, demeurant à
     Limoges.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 29 germinal (18 avril 1794), appert:

     Brice Prévôt, âgé de 28 ans, né à Saint-Front, département de
     l'Orne, demeurant à Paris, cul-de-sac Berthault, chapelier.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     François Magny, âgé de 24 ans, tailleur d'habits, né à Limoges, y
     demeurant, soldat au 6e régiment de Hussards-Cavalerie.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, le 29 germinal, au palais,
etc. (18 avril 1794), appert:

     1. Antoine-Grégoire Genest, âgé de 27 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue des Moineaux, banquier;

     2. Pierre Hariage de Guiberville, âgé de 72 ans, né à Paris, y
     demeurant, cul-de-sac de Taitbout, ci-devant président au
     Parlement;

     3. Marie-Claude Hariage, veuve Debonnaire, âgée de 45 ans,
     ex-noble, née à Paris, y demeurant, rue Neuve-des-Capucines;

     4. Marie-Charlotte Debonnaire, femme divorcée de Louis-François
     le Peletier, ci-devant officier dans le régiment de Capet, âgée
     de 21 ans, née à Paris, y demeurant;

     5. Marie la Laurencie-Charras, âgée de 42 ans, native de Charras,
     département de la Charente, demeurant à Asnières;

     6. Didier-René-François Mesnard de Chousy, âgé de 64 ans, attaché
     à la maison Capet, demeurant à Paris, rue de Clichy;

     7. Jean-Didier-René Mesnard de Chousy, fils, âgé de 35 ans, natif
     de Versailles, demeurant à Paris, rue Lazare, section du
     Mont-Blanc;

     8. Marie-Adrienne Gonnel, veuve Vierville, âgée de 49 ans, native
     de Paris, y demeurant, rue de Clichy, nº 14;

     9. Adélaïde-Marguerite Demerle, femme divorcée de Duchilleur,
     âgée de 41 ans, native de Paris, y demeurant, rue du
     Faubourg-Montmartre;

     10. Louis-Georges Gougenot, âgé de 36 ans, natif de Paris,
     ci-devant syndic de la ci-devant compagnie des Indes, demeurant
     rue le Peletier;

     11. Angélique-Michel Destat Bellecourt, âgé de 33 ans, natif de
     Paris, ci-devant officier au service de la Russie, demeurant rue
     Basse-du-Rempart;

     12. Jeanne-Marie Nogué, veuve de Robin Divry, femme
     d'Angélique-Michel Destat de Bellecourt, native de Bayonne, âgée
     de 30 ans, demeurant à Paris, rue Basse-du-Rempart, nº 9;

     13. Sébastien Rollat, ex-noble, âgé de 52 ans, natif de Brujac,
     département de l'Allier, demeurant à Paris, rue des
     Filles-Saint-Thomas;

     14. René Rollat, fils dudit Rollat, né à Paris, âgé de 39 ans,
     ancien officier à la suite du ci-devant régiment Colonel général
     dragons, demeurant à Paris, rue des Filles-Saint-Thomas;

     15. Jean Robin, âgé de 43 ans, officier de maison chez le nommé
     Hariage Guiberville, natif de Valence, demeurant à Paris,
     cul-de-sac Taitbout;

     16. François-Michel Paymal, âgé de 29 ans, natif de Versailles,
     département de Seine-et-Oise, domestique de la nommée Hariage,
     demeurant à Paris, rue Neuve-des-Capucines;

     17. Et Jean-Joseph Laborde, âgé de 70 ans, né à Juca en Espagne,
     ci-devant banquier du gouvernement, demeurant à Mireville,
     département de Seine-et-Marne;

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, etc. Par procès-verbal d'exécution, signé par Auvray,
appert les ci-dessus nommés avoir été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, séant à Paris, au palais,
le 1er floréal an II (20 avril 1794), appert:

     1. Louis le Peletier Rozambo, âgé de 46 ans, ex-noble, ci-devant
     président à mortier au ci-devant parlement de Paris, né à Paris,
     demeurant à Malesherbes, département du Loiret;

     2. Urbain-Élisabeth Segla, âgé de 37 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à Toulouse,
     département de la Haute-Garonne, y demeurant;

     3. Philippe-Joseph-Marie Cussac, âgé de 67 ans, ex-noble,
     ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à
     Toulouse, y demeurant;

     4. Jean-Jacques Balsac Firmi, âgé de 60 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse,
     né à Senergues, département de l'Aveyron, demeurant à Toulouse;

     5. Jean-François Montaigu, âgé de 64 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse,
     né à Toulouse, y demeurant;

     6. Anne-Joseph Lafont, âgé de 60 ans, ex-noble, et ci-devant
     conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse,
     demeurant à Toulouse;

     7. Joseph-Julien-Honoré Rigaut, âgé de 45 ans, ex-noble,
     ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à
     Castres, département du Tarn, demeurant à Toulouse;

     8. Nicolas-Étienne le Noir, âgé de 38 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller au ci-devant parlement de Paris, première chambre des
     requêtes, né à Paris, y demeurant, rue Apolline;

     9. François-Matthieu du Port, âgé de 76 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à
     Paris, y demeurant, rue Saint-Louis, au Marais;

     10. Louis-Jean-Népomucène-Marie-François Camus Laguibourgère, âgé
     de 46 ans, né à Rennes, département d'Ille-et-Vilaine, demeurant
     à Paris, rue Jacques, vis-à-vis des Mathurins;

     11. Henry-Louis Fredy, âgé de 74 ans, ex-noble, conseiller de
     grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à Paris, y
     demeurant, rue Antoine;

     12. Charles-Jean-Pierre Dupuis de Marée, âgé de 61 ans, ex-noble,
     ci-devant conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de
     Paris, né à Paris, y demeurant, rue Michel le Peltier;

     13. Léonard-Louis Saguier de Mardeuil, âgé de 59 ans, ex-noble,
     conseiller au ci-devant parlement de Paris, né à Châlons,
     département de la Marne, demeurant à Paris, rue de la Fraternité;

     14. Étienne Pasquier, âgé de 58 ans, ex-noble, ci-devant
     conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à
     Paris, y demeurant, rue Madeleine, nº 8;

     15. Pierre-Daniel Bourrée Corberon, âgé de 77 ans, ex-noble,
     ci-devant président de la première chambre des enquêtes du
     ci-devant parlement de Paris, né à Paris, demeurant à Toulouse;

     16. Barthélemy-Gabriel Rolland, âgé de 64 ans, ex-noble,
     ci-devant président des requêtes du ci-devant parlement de Paris,
     né à Paris, demeurant à Chambaudouin, département du Loiret;

     17. Jean-Baptiste Louis Oursain Debure, âgé de 47 ans, ci-devant
     noble et conseiller des requêtes du palais du ci-devant parlement
     de Paris, né à Paris, demeurant rue Boucherat;

     18. Jean-François-Manie Rouhette, âgé de 27 ans, ex-noble,
     ci-devant conseiller des requêtes du parlement de Paris, né à
     Paris, y demeurant, rue Paul;

     19. Antoine-Louis-Hyacinthe Hocquart, âgé de 55 ans, ex-noble,
     ci-devant premier président de la cy-devant cour des aides à
     Paris, né à Paris, y demeurant;

     20. Nicolas-Agnès-François Nort, âgé de 68 ans, ex-noble et
     ci-devant comte colonel d'infanterie, né à Rennes, département
     d'Ille-et-Vilaine, demeurant aux Invalides;

     21. Armand-Guillaume-François de Gourgues, âgé de 57 ans,
     ex-noble, ci-devant président à mortier au ci-devant parlement de
     Paris, né à Paris, demeurant à Poissy, département de
     Seine-et-Oise;

     22. Jean-Baptiste-Gaspard Bochard Saron, âgé de 64 ans, ex-noble,
     ci-devant premier président du parlement de Paris, né à Paris, y
     demeurant, rue de l'Université;

     23. Édouard-François-Matthieu Molé-Champlatreux, âgé de 34 ans,
     ex-noble, ci-devant président au ci-devant parlement de Paris, né
     à Paris, y demeurant, rue Dominique, faubourg Germain;

     24. Henri-Guy Sallier, âgé de 60 ans, ex-noble, ci-devant
     président de la ci-devant cour des aides de Paris, né à
     Rochembray, demeurant à Paris, rue du Grand-Chantier;

     25. Anne-Louis-François-de-Paule le Fèvre d'Ormesson, âgé de 42
     ans, ex-noble, ci-devant président du parlement de Paris, né à
     Paris, y demeurant, rue Guillaume, faubourg Germain,
     ex-constituant, et commissaire aux monuments publics et
     ex-bibliothécaire;

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Auvray, l'un des huissiers du tribunal
révolutionnaire, en date du 1er floréal, appert avoir été constaté que
le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où lesdits ci-dessus nommés ont été mis à
mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, etc., le 1er floréal an II
(20 avril 1794), appert:

     1. Nicolas Saint-Blin, âgé de 40 ans, né à Paris, ci-devant noble
     et comte, demeurant à Villeberny, district de Semur, département
     de la Côte-d'Or;

     2. Auguste-Louis-Zacharie Espiard de Dalleray, âgé de 63 ans, né
     à Dijon et y demeurant, vivant de son revenu, ci-devant
     conseiller au parlement de Dijon;

     3. Pierre Guillemin, âgé de 29 ans, né à Dijon et y demeurant,
     clerc de notaire avant la révolution, et depuis commis aux
     ponts-et-chaussées;

     4. Pierre-Jacques-Barthélemy Guénichot, ex-noble, âgé de 27 ans,
     né à Dijon, demeurant à Nogent, district de Semur, département de
     la Côte-d'Or;

     5. Charles-Joseph-Jullien, âgé de 49 ans, né à Joinville,
     département de la Haute-Marne, ci-devant cordelier et curé
     d'Autricourt, y demeurant;

     6. Et Théophile Berlier, âgé de 60 ans, né à Châtillon, ci-devant
     garde-manteau de la ci-devant maîtrise des eaux et forêts de
     Châtillon-sur-Seine, y demeurant, département de la Ferre;

Avoir été condamnés à la peine de mort et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier, etc.
Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 2 floréal an II
(21 avril 1794), appert:

     François-Philippe de Caux, âgé de 54 ans, natif de
     Rouge-Moutiers, district de Pont-Audemer, département de l'Eure,
     demeurant à Bretot, même district, prêtre et ci-devant titulaire
     de la chapelle de Bretot;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Alexandre Beaugrand, âgé de 50 ans, né à Sens, département de
     l'Yonne, demeurant à Orbeaux, district de Pithiviers, département
     du Loiret;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Pierre Lafargue, âgé de 55 ans, né à Cognac, district de
     Cognac, département de la Charente, agent de commerce et fermier,
     demeurant à Paris, rue Neuve de l'Égalité, nº 304;

     2. Marie-Marguerite-Geneviève-Victoire Lemesle, femme Boulani,
     âgée de 50 ans, née..., demeurant à Dieppe, département de la
     Seine-Inférieure;

     3. André-Guillaume Bellepacaume, âgé de 51 ans, né et demeurant à
     Paris, place des Trois-Maries, nº 36, section du Muséum,
     ci-devant marchand mercier, actuellement sans état;

     4. Jean-François-Joseph Descamps, âgé de 28 ans, natif d'Aire,
     district de Saint-Omer, département du Pas-de-Calais, imprimeur,
     demeurant à Douai;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 3 floréal an II (22 avril
1794), appert:

     1. Jacques Duval Despréménil, ex-constituant, âgé de 48 ans,
     natif de Pondichéry, domicilié à Mériffou, commune de La Remuée,
     département de la Seine-Inférieure.

     2. Jacques-Guillaume Thouret, ex-constituant, ex-président du
     tribunal de cassation, âgé de 48 ans, natif de Pont-l'Évêque,
     département du Calvados, domicilié à Paris, rue des
     Petits-Augustins, nº 21.

     3. Isaac-René-Gui Lechappelier, ex-constituant, âgé de 39 ans,
     natif de Rennes, département de l'Ille-et-Vilaine, y domicilié,
     et ayant un domicile à Paris, rue Montmartre.

     4. François Hell, ci-devant procureur général syndic des états
     d'Alsace, grand bailli de Langres et administrateur du
     département du Haut-Rhin, âgé de 63 ans, natif de Keseinhem,
     susdit département, domicilié à Paris, rue Helvétius.

     5. Chrétien-Guillaume Lamoignon Malesherbes, ex-noble et
     ex-ministre du tyran, âgé de 72 ans, natif de Paris, domicilié à
     Malesherbes, département du Loiret.

     6. Antoinette-Marguerite-Thérèse Lamoignon Malesherbes, native de
     Paris, domiciliée à Malesherbes, département du Loiret, veuve
     de..... Lepelletier Rozambo.

     7. Aline-Thérèse Lepelletier Rozambo, âgée de 23 ans, native de
     Paris, domiciliée à Malesherbes, département du Loiret, mariée
     à..... Châteaubriand.

     8. Jean-Baptiste-Auguste Châteaubriand, ex-noble et ex-capitaine
     de cavalerie, âgé de 34 ans, natif de Saint-Malo, département de
     l'Ille-et-Vilaine, domicilié à Malesherbes, département du
     Loiret.

     9. Diane-Adélaïde Rochechouart, ex-noble, âgée de 64 ans, native
     de Paris, y domiciliée, rue Grange-Batelière, veuve de.....
     Duchatelet.

     10. Béatrix Choiseul, ex-noble, âgée de 64 ans, native de
     Lunéville, domiciliée à Paris, rue Grange-Batelière, mariée
     à..... Grammont.

     11. Victoire Boucher Rochechouart, ex-noble, âgée de 49 ans,
     native de Paris, y domiciliée, rue du Mont-Blanc, veuve de.....
     Pontville.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     12. Louis-Pierre Mousset, charpentier et ci-devant procureur de
     la Commune de Donnery, âgé de 42 ans, natif de Saint-Marceau
     d'Orléans, département du Loiret, domicilié audit Donnery.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 4 floréal (23 avril 1794),
appert:

     François-Abraham Reclesne, âgé de 61 ans, ci-devant noble, né à
     Lyonne, canton de Cognat, district de Gannat, département de
     l'Allier, y demeurant.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Louis-Benjamin Calmer, âgé de 44 ans, à la Haye en Hollande,
     naturalisé Français depuis 1769, ci-devant marchand d'étoffes et
     ensuite courtier de change, demeurant à Paris, rue Choiseul, nº
     13, section le Pelletier;

     2. François Gallay, âgé de 50 ans, né à Martigny en Suisse,
     frotteur domestique chez le citoyen Baglion, demeurant rue
     Dominique-Germain;

     3. Marguerite Horiout, femme Farizol, âgée de 50 ans, née à
     Baugon, département de l'Orne, ouvrière, demeurant à Paris, rue
     de Grenelle, au Gros-Caillou;

     4. Marie-Louise Coutelet, veuve Neuve-Église, âgée de 36 ans, née
     à Rennes, chef dans les filatures nationales établies maison des
     ci-devant Jacobins, rue Jacques;

     5. Louis Roux, âgé de 50 ans, né à Bourgoing, département de
     l'Isère, tabletier, demeurant à Paris, rue des Arcis, nº 205;

     6. Jean Chemin, âgé de 50 ans, né à Logny, département de l'Orne,
     domestique chez le citoyen Cardinal, demeurant à Paris, rue de
     Malte, section du Temple.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour 4 floréal an II (23 avril 1794), appert:

     1. Jeanne-Élisabeth Bertaux, âgée de 48 ans, fille, sage-femme
     née à Pithiviers, département du Loiret, demeurant à Paris, rue
     de Bièvre;

     2. François Bonin, âgé de 47 ans, imprimeur, né à Sonchamp,
     département de l'Eure, demeurant à Paris, rue Zacharie;

     3. Matthieu Schwerger, âgé de 40 ans, cordonnier, né à Menzenger
     en Brisgau, demeurant à Paris, rue de la Harpe;

     4. Jean Pommeraye, âgé de 40 ans, né à Orléans, ci-devant
     perruquier et canonnier de la section de la Réunion, casernée à
     Popincourt;

     5. Jean-François Noël, âgé de 34 ans, né à Verneuil, district de
     Beauvais, demeurant à Paris, rue de la Verrerie, maison de Reims.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Antoine Barthélemy, âgé de 40 ans, homme de loi, commissaire du
     pouvoir exécutif près le tribunal du district de Gannat,
     département de l'Allier, né à Riom, département du Puy-de-Dôme,
     ci-devant procureur de la commune de Gannat, y demeurant.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée,

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

_Fournée des habitants de Verdun, immolés le 5 floréal an II_ (24
avril 1794).

L'âge des _Vierges de Verdun_, accusées d'avoir offert des dragées au
roi de Prusse, a été l'objet de discussions. On les a rajeunies, on
les a vieillies, suivant qu'on a interrogé à ce sujet le _Moniteur_ ou
le bulletin du tribunal révolutionnaire. Ayant eu soin de prendre mes
vérifications sur la minute même de leur jugement, je puis offrir à
mes lecteurs des renseignements authentiques:

     1. Henri-François Croyer, âgé de 52 ans, ci-devant capitaine
     d'ouvriers d'artillerie, né à Laon (Aisne), demeurant à Verdun;

     2. Jean-Baptiste Pellegrin, âgé de 52 ans, capitaine de
     gendarmerie, natif de Gondrecourt (Meuse), demeurant à Verdun;

     3. Michel Joulin, âgé de 31 ans, gendarme, né à Cornet, en Anjou,
     demeurant à Verdun;

     4. Nicolas Milly, âgé de 31 ans, gendarme, natif de Verdun;

     5. Badillon-Leclerc, âgé de 42 ans, gendarme, né à Thionville,
     demeurant à Verdun;

     6. Gérard Desprez, âgé de 50 ans, né à Givet de Saint-Hilaire,
     Ardennes, demeurant à Verdun, gendarme de la brigade de Verdun;

     7. Pierre Thuilleur, âgé de 61 ans, né à Verdun, y demeurant;

     8. Henri-Barthélemy Grimoard, âgé de 70 ans, colonel d'un
     régiment provincial, de l'artillerie de Metz, natif de Verdun, y
     demeurant;

     9. Jean-Baptiste-Philibert Perrin, âgé de 50 ans, droguiste, né
     et demeurant à Verdun;

     10. Alexandre-Joseph Neyon, âgé de 57 ans, lieutenant-colonel du
     2e bataillon de la Meuse, natif de Soisy, demeurant à Driencourt,
     même département;

     11. Jean-Baptiste Barthe, âgé de 60 ans 1/2, receveur de la
     commune et juge de paix de la ville de Verdun, y demeurant, né à
     Thierville, Meuse;

     12. Nicolas Lamele, âgé de 47 ans, avoué, né à Morge-Moulin,
     district d'Étain, demeurant à Verdun;

     13. Jacques-Nicolas d'Aubermesnil, âgé de 75 ans, ci-devant major
     de la citadelle de Verdun, et y demeurant, né à Aubermesnil, près
     Dieppe;

     14. Anne Grandfèvre, femme Tabouillot, âgée de 46 ans, née à
     Verdun, vivant de son revenu, demeurant à Verdun;

     15. Thérèse Pierson, femme Bestel, cordonnière, âgée de 41 ans,
     demeurant à Verdun;

     16. Marie-Françoise Henry, femme Lalance, âgé de 69 ans, née à
     Verdun, y demeurant;

     17. Françoise Herbignon, veuve Masson, en son vivant procureur du
     tyran en la ci-devant maîtrise des eaux et forêts, âgée de 55
     ans, née près Bar-le-Duc, demeurant à Verdun;

     18. Susanne Henry, fille de Henry, président du ci-devant
     bailliage de Verdun, âgée de 26 ans, née et demeurant à Verdun;

     19. Gabrielle Henry, aussi fille dudit Henry, âgée de 25 ans, née
     et demeurant à Verdun;

     20. Marguerite-Angélique Lagirouzière, fille de Lagirouzière,
     prévôt de campagne, âgée de 48 ans, demeurant à Verdun;

     21. Geneviève-Élisabeth Dauphin, veuve Brigand, capitaine des
     grenadiers de France, âgée de 56 ans, demeurant à Verdun;

     22. Anne Vatrin, fille de défunt Vatrin, ci-devant militaire,
     âgée de 25 ans, née à Étain, demeurant à Verdun;

     23. Henriette Vatrin, fille dudit Vatrin, âgée de 23 ans, née à
     Étain, demeurant à Verdun;

     24. Hélène Vatrin, aussi fille dudit Vatrin, née à Étain, âgée de
     22 ans, demeurant à Verdun;

     25. Jean Gossin, âgé de 69 ans, ci-devant chanoine de la
     Madeleine de Verdun, né à Fresne en Lorraine;

     26. Jean-Michel Colloz, âgé de 72 ans, ci-devant bénédictin,
     prieur de Saint-Thierry, archiviste et bibliothécaire de Verdun,
     natif du duché de Bouillon, demeurant à Verdun;

     27. Guillain Lefebvre, âgé de 62 ans, ci-devant bénédictin, natif
     de Cartigny, près Péronne (Somme), demeurant à Verdun;

     28. Claude-Élisabeth Lacordière, âgé de 59 ans 1/2, doyen du
     chapitre de la cathédrale de Verdun, y demeurant;

     29. Christophe Herbillon, âgé de 76 ans, ci-devant curé de
     Saint-Médard de Verdun, né à Boureuil, près Varennes (Meurthe),
     demeurant à Bar-sur-Ornain;

     30. Marguerite Croutte, âgée de 48 ans, née à Verdun, horlogère;

     31. François Chotain fils, âgé de 31 ans, né à Verdun, y
     demeurant, perruquier;

     32. François Fortain, âgé de 43 ans, marchand cirier, demeurant à
     Verdun.

     33. Jacques Petit, âgé de 50 ans, né et demeurant à Verdun.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

L'âge de Claire Tabouillot et de Barbe Henry, dont les noms figuraient
sur la liste des accusés, leur fit trouver grâce près de leurs juges,
qui _se bornèrent_ à les condamner à vingt ans de détention et à six
heures d'exposition sur l'échafaud!

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 6 floréal an II (23 avril
1794), appert:

     Jean-Nicolas Lallemand, âgé de 41 ans 1/2, né à Dieuze,
     département de la Meurthe, ex-curé de la ci-devant paroisse de
     Houdelmont, même département, y demeurant.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Étienne-Alexandre-Jacques Anisson du Perron, âgé de 44 ans, né
     à Paris, y demeurant, rue des Orties du Louvre, directeur de
     l'Imprimerie nationale;

     2. Louis-Charles-Nicolas-Emmanuel Letoffier, âgé de 68 ans, né à
     Banon, district de Rethel, département des Ardennes, cultivateur,
     demeurant à Corbeil;

     3. François Gourou, âgé de 35 ans, né à Tours, fabricant de
     papiers, demeurant à Paris, rue Nicaise;

     4. Jean-Claude Jacquet, âgé de 59 ans, né à Lons-le-Saulnier,
     homme de loi, demeurant à Paris, rue Feydeau, nº 38;

     5. Jean-Baptiste le Bault, âgé de 30 ans, né à Paris, receveur
     des propriétés d'Anisson du Perron, ci-devant secrétaire du
     district de Corbeil, demeurant à Ris.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 7 floréal an II (26 avril
1794), appert:

     François-Albert Mangin, âgé de 34 ans, né à Genicourt,
     département de la Meuse, demeurant à Paris, faubourg
     Poissonnière, nº 11, ci-devant cocher de place et de particulier.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Armande-Amédée-Victoire Baillard-Trousseboire, femme Bellecise,
     âgée de 18 ans révolus, née à Paris, y demeurant, rue Thorigny,
     et à la Motte, district de Cusset, département de l'Allier,
     ex-noble.

Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Gabriel Trinquelague, demeurant à Uzès, département du Gard,
     ci-devant capitaine au 34e régiment d'infanterie.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour 7 floréal an II (26 avril 1794), appert:

     1. Jean-Joseph Duc, âgé de 32 ans, né à Caman, district de Cluse,
     département du Mont-Blanc, notaire;

     2. Joseph-Philibert Curton, âgé de 44 ans, né à Samoen, même
     district, habitant de la commune de Tanninge, même département;

     3. Jean-Baptiste Bojonet, âgé de 43 ans, né à Tanninge,
     département du Mont-Blanc, y demeurant;

     4. Et Claude-François Pralon, âgé de 58 ans, né à Tanninge,
     département du Mont-Blanc, y demeurant;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 8 floréal an II (27 avril 1794), appert:

     1. Jean-Pierre Lambert, âgé de 28 ans, né à Guyenne, département
     de Seine-et-Marne, garçon boucher;

     2. François-Germain Savoye, âgé de 42 ans, né à Bezet-Germain,
     district de Château-Thierry, département de l'Ain, y demeurant,
     postillon et charretier d'artillerie;

     3. Pierre Guéniot, vigneron, né à Sulpice de Favières,
     département de Seine-et-Oise, demeurant à Jon-la-Montagne;

     4. Et Claude-Toussaint Leclerc, âgé de 60 ans, vigneron et
     cultivateur à Beaunecourt, lieu de sa naissance, y demeurant,
     département de Seine-et-Oise, assesseur de juge de paix.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 9 floréal an II (28 avril 1794), appert:

     1. Pierre-Jean Jean, âgé de 20 ans, né à Colmey, département de
     la Moselle, y demeurant, tisserand;

     2. Et Jean-Nicolas Nicolas, âgé de 52 ans, né à Archicourt,
     département de la Moselle, cordonnier, demeurant à Colmey.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 9 floréal an II (28 avril 1794), appert que:

     1. Gabriel-Louis Neufville, ci-devant duc de Villeroy[141], âgé
     de 63 ans, natif de Paris, y demeurant, rue de Lille, ci-devant
     Bourbon, nº 552, ci-devant duc et pair et capitaine de la
     première compagnie française des gardes du dernier tyran;

[Note 141: «Le ci-devant duc de Villeroy, le plus nul des hommes et le
plus circonspect, fut une des victimes de la loi des suspects; ses
domestiques l'accompagnèrent et ne le quittèrent que quand les verrous
furent tirés sur lui. Personne n'avait fait plus de dons à la nation.
Sommes immenses, chevaux, équipages, il avait tout offert à son pays.
Ses gens avaient ordre de ne le plus servir, de faire exactement leur
service dans la garde nationale; à ces conditions, ils étaient par lui
nourris, logés et vêtus; il était riche, il faisait le bien, il fut à
l'échafaud.» (_Mémoires sur les prisons_, t. II, _la Mairie_, _la
Force_ et _le Plessis_, p. 238.)

«Le duc de Villeroy et le comte de Brienne, lors de leur détention à
la Conciergerie, refusèrent un jour de faire une partie de piquet,
parce qu'on leur présentait des cartes qui n'étaient pas
républicaines. (RIOUFFE, _Mémoires d'un détenu_, p. 85.)

(Détails reproduits dans le _Tribunal révolutionnaire de Paris_, de E.
CAMPARDON, in-8º, t. I, p. 311.)]

     2. Louis Thiroux Crosne, âgé de 57 ans, né à Paris, ci-devant
     lieutenant de police et conseiller d'État, demeurant à Paris, rue
     de Bracque, au Marais;

     3. Philippe-Antoine-Gabriel-Victor de la Tour-du-Pin Gouvernet,
     âgé de 72 ans, natif de Fourent en Champagne, ci-devant marquis
     et lieutenant général des armées, demeurant à Auteuil lors de son
     arrestation;

     4. Jean-Frédéric la Tour-du-Pin, âgé de 67 ans, né à Grenoble,
     département de l'Isère, ancien lieutenant général des armées, et
     ci-devant ministre de la guerre, qualifié comte, demeurant, lors
     de son arrestation, chez la Tour-du-Moulin Gouvernet, son parent,
     à Auteuil;

     5. Claude Lemelletier, âgé de 37 ans, né à Commune-Affranchie,
     département de Rhône-et-Loire, chirurgien, demeurant à Trévoux,
     département de l'Ain;

     6. Jean-Marie-Angélique Gabet, âgé de 34 ans, né à
     Commune-Affranchie, ci-devant membre du tribunal de Trévoux, y
     demeurant, et lors de son arrestation, à Paris, maison de
     Varsovie, rue des Bons-Enfants;

     7. Catherine-Louise Lamoignon, âgée de 78 ans, née à Paris, y
     demeurant, rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, ci-devant
     marquise;

     8. Denis-François Angrand Dalleray, âgé de 78 ans, né à Paris,
     demeurant cul-de-sac Pocquet, section de l'Homme-Armé, ci-devant
     lieutenant civil;

     9. Charles-Grangier la Ferrière, âgé de 56 ans, né à
     Pont-Château, département de la Loire-Inférieure, général de
     brigade, arrêté à Mende;

     10. Charles-Pierre-César-Prosper Mergot-Moutagon, âgé de 50 ans,
     natif de Précigné, ex-noble, ci-devant garde du tyran Capet;

     11. Nicolas-François-Olivier Despalières, ex-noble, âgé de 61
     ans, natif de Moulins, département de l'Allier, demeurant à
     Paris, rue du Paon, ci-devant chanoine de Montpellier;

     12. Marguerite-Marie-Louise Brangelogne, veuve de Paris-Montbrun,
     âgée de 69 ans, née à Paris, y demeurant, rue Avoye, nº 5,
     ex-noble;

     13. Jean-Louis Bravart Deissat Duprat, âgé de 50 ans, né à
     Boujac, près Riom, en Auvergne, demeurant à Busset, district de
     Cusset, département de l'Allier, ex-noble et ci-devant comte;

     14. Marie-Nicole Brangelogne, âgée de 67 ans, née à Paris, y
     demeurant, rue Avoye, ex-noble et ex-religieuse;

     15. Madeleine Thouret, âgée de 31 ans, né à Moulins, département
     de l'Allier, y demeurant;

     16. Thomas Gouffé, âgé de 50 ans, natif d'Étiolles, département
     de Seine-et-Marne, homme de loi, demeurant à Paris;

     17. Charles-Hyacinthe Humbert, âgé de 28 ans, né à Connois,
     département de la Meurthe, ci-devant sous-lieutenant du 47e
     régiment ci-devant Lorraine, et actuellement vivant de son
     revenu;

     18. François-Joseph Feydeau, âgé de 50 ans, né à Metz, ci-devant
     capitaine dans le régiment infanterie ci-devant Dauphin,
     demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, nº 4;

     19. François-Jean Pichard du Page, âgé de 44 ans, né à
     Fontenay-le-Peuple, ci-devant homme de loi, ex-procureur général
     syndic du département de la Vendée, en 1791, actuellement de la
     commune de Fontenay-le-Peuple, y demeurant;

     20. Jean Chopinet dit Chevalier, âgé de 23 ans, né à Moulins,
     département de l'Allier, maréchal des logis du 7e régiment de
     hussards, demeurant à Paris, rue des Hommes-Libres;

     21. Paul-Louis Deveylle, ex-noble, âgé de 54 ans, né à
     Châtillon-les-Nonce, département de l'Ain, demeurant à Garneray;

     22. Charles-Marc-Antoine Jardin, âgé de 71 ans, ci-devant
     greffier en chef au Châtelet;

     23. Alexandre-Benjamin Ropiquet, âgé de 42 ans, marchand de
     toiles et de tabac, natif de Saint-Longys, département de la
     Sarthe, demeurant à Paris, rue des Hommes-Libres;

     24. Jacques-Joseph Jocaille dit Saint-Hilaire, âgé de 50 ans,
     natif de Cambray, district de Cambray, département du Nord,
     demeurant audit lieu, ex-noble;

     25. Pierre Martin, âgé de 55 ans, né à Orléans, y demeurant,
     département du Loiret;

     26. Armand-Louis-François-Edme Béthune-Charost, âgé de 23 ans,
     natif de Paris, demeurant à Calais, même département, ci-devant
     duc;

     27. Aymar-Charles-François-Nicolaï, âgé de 57 ans, né à Paris,
     rue des Enfants-Rouges, ci-devant premier président du grand
     conseil;

     28. Marie-Louise-Victoire Sourches, veuve Vallière, née à Paris,
     y demeurant, rue du Grand-Chantier, nº 11;

     29. Louise-Antoinette Farjaun, veuve Bussy, âgée de 68 ans, née à
     Montpellier, ci-devant comtesse, arrêtée à Chartres, demeurant à
     Paris, rue du Grand-Chantier, nº 11.

     30. Antoine-Jean Terray, âgé de 44 ans, ci-devant intendant de
     Lyon, aujourd'hui Commune-Affranchie, ex-noble, né à Paris,
     demeurant à Lamotte-du-Tilly, district de Nogent-sur-Seine,
     département de l'Aube;

     31. Joseph-Fidèle Ginot, âgé de 28 ans, né à Poitiers,
     département de la Vienne, ci-devant avocat au Parlement de Paris,
     demeurant rue du Grand-Chantier;

     32. Marie-Nicole Pernet, femme Terray, âgée de 43 ans, née à
     Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant audit lieu de
     Lamotte;

     33. Charles-Henri Estaing, âgé de 65 ans, natif de Ravel,
     département du Puy-de-Dôme, ancien amiral et lieutenant général,
     demeurant à Paris, rue Helvétius, nº 52, section le Peletier;

Ont été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution dudit
jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de cette
ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Degaignée, un des huissiers du tribunal
révolutionnaire, en date du 9 floréal de l'an II de la République
française, une et indivisible, appert avoir été constaté que le
jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 12 floréal (1er mai 1794), appert:

     1. Augustin-Henri Langlois de Pommeuse, âgé de 50 ans, né à
     Paris, y demeurant, rue Chapon au Marais, ci-devant conseiller au
     ci-devant parlement de Paris;

     2. Adélaïde-Sophie Chuppin, femme dudit Langlois de Pommeuse,
     âgée de 43 ans, née à Paris, y demeurant, rue Chapon, avec son
     mari;

     3. Auguste-Louis Langlois de Guérard, âgé de 46 ans, né à Paris,
     y demeurant, rue des Bons-Enfants, section de la Halle au blé,
     ci-devant officier aux gardes;

     4. Étienne Vignié, âgé de 40 ans, né à Rigueux, département de
     Seine-et-Marne, demeurant à Pommeuse, prêtre et chapelain du
     nommé Langlois de Pommeuse;

     5. Claude-Louis Deligny, âgé de 44 ans, né à Boutigny, demeurant
     à Paris, cultivateur fermier de Langlois de Pommeuse;

     6. Et Gervais Seurre, âgé de 44 ans, né à Migneville, demeurant à
     Paris, domestique de Langlois de Pommeuse;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 12 floréal (1er mai 1794), appert:

     1. Pierre Landois, âgé de 30 ans, né à Saint-Nicolas, département
     de l'Eure, demeurant à Evreux, huissier;

     2. Et Jean Glutron, âgé de 39 ans, né à Brovelle, demeurant à
     Évreux, entrepreneur de convois militaires, aubergiste;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Nappier.

Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Louis-Ignace Chalmeton, âgé de 40 ans, né à Chambonas,
     département de l'Ardèche, demeurant à Uzès, département du Gard,
     avocat procureur syndic du district d'Uzès;

     2. Claude Ancôme Bernard, âgé de 32 ans, né à Besançon,
     département du Doubs, y demeurant, marchand de bois, notable de
     la commune, juge au tribunal de commerce, commandant en second de
     la garde nationale;

     3. Jean-Antoine Poulet, âgé de 60 ans, né à Besançon, y
     demeurant, notable et commissaire de section, agent de
     Beaufremont;

     4. Guillaume Nogaret, âgé de 46 ans, né à Dijon, département de
     la Côte-d'Or, demeurant à Besançon, commis marchand;

     5. François-Joseph Monthon, âgé de 35 ans, né à Turin en Savoye
     (sic), demeurant à Burginien, département du Mont-Blanc, garde du
     tyran, Sarde et lieutenant de gendarmerie;

     6. Et Jacques Rabaut, âgé de 56 ans, né à Jason, département (en
     blanc), demeurant à Marseille, négociant armateur;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Nappier.

Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 13 floréal an II (2 mai 1798), appert:

     1. Denis Carbillet, âgé de 52 ans, né à Langres, département de
     la Haute-Marne, demeurant à Paris, rue des Petites-Écuries,
     ci-devant menuisier du ci-devant d'Artois, lieutenant du
     ci-devant bataillon dit Saint-Lazare, section Poissonnière;

     2. Pierre Diacon, âgé de 50 ans, né à Colombines, près Neufchâtel
     en Suisse, ancien militaire de la maison de la guerre,
     actuellement inspecteur des armes à feu à l'Arsenal, à Paris, y
     demeurant;

     3. Et Laurent Pétra, âgé de 55 ans, né à la Fère en Tardenois,
     département de l'Aisne, ci-devant curé de la commune de Lévemont,
     département de l'Oise, et y demeurant;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 14 floréal (3 mai 1794), appert:

     Denis Repoux Chevagny, âgé de 72 ans, né à Lazy, département de
     la Nièvre, ci-devant auditeur des comptes de Dôle, demeurant à
     Lazy;

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, établi par la loi du
10 mars 1793, l'an II de la République, séant à Paris, au palais, le
14 floréal (3 mai 1794), appert:

     1. Gabriel Tassin, dit de l'Étang, âgé de 50 ans, né et demeurant
     à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, ci-devant banquier et
     commandant des Filles Saint-Thomas;

     2. Louis-Daniel Tassin, âgé de 52 ans, né et demeurant à Paris,
     rue des Filles-Saint-Thomas, ci-devant banquier, électeur, député
     suppléant à l'Assemblée constituante, officier municipal et
     administrateur des vivres à Paris;

     3. Jean-Philippe Wenmaring, né à Malchem, département du
     Bas-Rhin, demeurant à Paris, rue de Gramont, ci-devant commis
     banquier et capitaine des grenadiers du bataillon des
     Filles-Saint-Thomas;

     4. Simon Picquet, âgé de 39 ans, né à Strasbourg, demeurant à
     Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, marchand brocanteur,
     ci-devant aide de camp de Crillon le cadet à l'armée des
     Ardennes;

     5. Pierre-Étienne Engibeau, âgé de 37 ans et demeurant à Paris,
     rue Vivienne, nº 63, traiteur et ci-devant grenadier des
     Filles-Saint-Thomas;

     6. François Parizeau, âgé de 50 ans, né à Ville-Affranchie,
     demeurant à Paris, rue de la Loi, ci-devant commissaire de la
     comptabilité, grenadier des Filles-Saint-Thomas et aide de camp
     de Lafayette;

     7. Charles-Jean-Baptiste Deschamps Tresfontaines, âgé de 51 ans,
     né à Rouen, département de la Seine-Inférieure, demeurant à
     Paris, rue Colbert, employé aux droits d'enregistrement en
     qualité de sous-chef;

     8. Joseph-Louis Maulguet, âgé de 46 ans, né à Paris, demeurant à
     Villers-Cotterets, département de l'Aisne, ci-devant architecte;

     9. Thomas-Simon Bérard, âgé de 53 ans, né à Commune-Affranchie,
     demeurant à Paris, rue Gramont, section le Peletier, ci-devant
     négociant armateur, ex-capitaine de la 3e compagnie du bataillon
     des Filles-Saint-Thomas;

     10. Pierre-Jacques Perret, âgé de 36 ans, né à Manteville,
     département du Calvados, demeurant à Évreux, département de
     l'Eure, ayant un autre domicile à Paris, rue Dominique, ci-devant
     agent de change et commandant du bataillon des Petits-Pères;

     11. Louis-Gabriel d'Hangest, âgé de 48 ans, né à Rumilly,
     département des Ardennes, demeurant à Paris, rue Chabannais,
     ci-devant mousquetaire et chevalier de Saint-Louis, et
     actuellement papetier, grenadier des Filles-Saint-Thomas;

     12. François-Henri Laurent, âgé de 28 ans, vitrier, né et
     demeurant à Paris, rue Feydeau;

     13. Et Étienne-Jacques-Armand Rougemont, né à Coursemont,
     département de la Sarthe, directeur de la comptabilité des
     loteries;

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Degaignée, l'un des huissiers du tribunal
révolutionnaire, en date du 14 floréal, appert avoir été constaté que
le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 15 floréal an II (4 mai 1794), appert:

     1. François Lacroix, âgé de 52 ans, natif de Nancy, département
     de la Meurthe, ci-devant employé à la loterie nationale,
     demeurant à Paris;

     2. Auguste-Joseph Saintenoy, âgé de 18 ans 1/2, confiseur, né à
     Orchies, demeurant à Paris;

     3. Jean-François Durand, âgé de 24 ans, natif de Neufchâteau,
     gendarme à pied à la 32e division stationnaire à l'armée du Nord;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 15 floréal (4 mai 1794), appert:

     1. Claude-Antoine Cleriac Labeaume, âgé de 61 ans, né à Nancy,
     département de la Meurthe, ex-marquis, demeurant à Paris, rue
     Cérutti, nº 2;

     2. Antoine Dutailly, âgé de 52 ans, né à Besançon, département du
     Doubs, y demeurant, homme de loi, agent de Choiseul-la-Beaume;

     3. Claude-Philippe Moniotte, âgé de 76 ans, né à Besançon, y
     demeurant, ex-conseiller au présidial et juge du tribunal du
     district de Besançon;

     4. Jacques-Louis le Bègue Oyseville, âgé de 58 ans, né à
     Pithiviers, y demeurant, département du Loiret, ex-noble, maire
     et président du district de Pithiviers, y demeurant;

     5. Julien-François Boire, âgé de 68 ans, né à Paris, y demeurant,
     quai des Tournelles, nº 6, ex-avocat au parlement de Paris;

     6. Marie-Pierre-Thomas Mauvielle, âgé de 59 ans, né à Coutances,
     département de la Manche, demeurant à Saint-Lô, même département;

     7. Georges le Bienlais de Wiesval, âgé de 76 ans, né au Rocher,
     district d'Avranches, département de la Manche, demeurant à
     Paris, rue du Four-Germain, nº 52, ex-noble, et
     lieutenant-colonel de cavalerie et chevalier de Saint-Louis;

     8. Marc-Antoine Levis, âgé de 55 ans, né à Lugny, département de
     Saône-et-Loire, ex-comte et chevalier de Saint-Louis, et
     ex-député à l'Assemblée constituante, demeurant à Paris, rue
     Helvétius, nº 53;

     9. Théodore-Joseph Boissard, âgé de 56 ans, né à Pontarlier,
     département du Doubs, y demeurant, ex-avocat et procureur syndic
     du district de Pontarlier;

     10. Et Charles-Jérôme, âgé de 37 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue de Seine, nº 1064, notaire;

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, le jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Degaignée, l'un des huissiers du
tribunal, en date du 15 floréal, appert avoir été constaté que le
jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 16 floréal an II (5 mai 1794), appert:

     1. Jacques-Jean la Bussière, âgé de 53 ans, né de la commune de
     Dampierre, demeurant à Angelier, département de la Nièvre,
     ancien capitaine du régiment d'Auvergne, ex-noble;

     2. Marie-Caconne-Joséphine Thomassine Duverne, âgée de 36 ans,
     native de Mingot, demeurant à Cosne, département de la Nièvre;

     3. Jeanne Dreux, femme Lichy, ex-noble, âgée de 62 ans, native de
     Sauvigny, département de l'Allier, demeurant à Cosne;

     4. Et Marie-Florence Valori, veuve de François-Étienne Mazin,
     noble, âgée de 67 ans, native du Quesnoy, demeurant à Dampierre,
     département de la Nièvre;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 16 floréal (5 mai 1794), appert:

     1. Claude-Françoise Loisellier, âgée de 47 ans, de Paris, y
     demeurant, ci-devant faiseuse de modes;

     2. Félicité-Mélanie Lunouf, âgée de 21 ans, née à Paris,
     demeurant rue Montmartre, ouvrière en robes;

     3. Marie-Madeleine Virolle, âgée de 25 ans, née à Angoulême,
     coiffeuse, demeurant à Paris, rue Coquillière;

     4. Jacques Duchesne, âgé de 60 ans, né à Verdun, demeurant à
     Chaillot, facteur militaire de la section des Champs-Élysées;

     5. Et Jean Sauvage, âgé de 34 ans, armurier et canonnier du
     Panthéon français;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, etc., le 17 floréal an II
(6 mai 1794), appert:

     1. Henri-Jacques Poulet, âgé de 56 ans, natif de Metz,
     département de la Moselle, ex-noble et ci-devant conseiller au
     parlement de Metz, et procureur syndic du département de la
     Moselle;

     2. Matthieu Sequer, âgé de 65 ans, né à Daillange, district de
     Briey, département de la Moselle, homme de loi, membre du
     directoire du département de la Moselle, demeurant à Briey;

     3. Jean-Christophe Thibault, âgé de 60 ans, né à Isminy, district
     de Dieuze, département de la Meurthe, employé dans les salines,
     ex-administrateur du département de la Moselle, demeurant à Metz;

     4. Martin Baulaire, âgé de 38 ans, né à Rodemack, district de
     Thionville, département de la Moselle, demeurant à Metz;

     5. Jean-Claude Géant, âgé de 41 ans, natif de Ravil, district de
     Boulay, département de la Moselle, maire et aubergiste à
     Pont-à-Chaussy, ex-administrateur du département de la Moselle;

     6. François Collin, âgé de 54 ans, né à Metz, département de la
     Moselle, ex-administrateur dudit département;

     7. Michel Wagner, âgé de 43 ans, cultivateur et ex-administrateur
     du département de la Moselle, né à Sarre-Libre;

     8. Jacques Libre Briand, âgé de 34 ans, né à Paris, demeurant à
     Buchy, district de Morhange, département de la Moselle, et agent
     national près le même district;

     9. Jean-Baptiste-Nicolas Flosse le jeune, âgé de 36 ans, né à
     Boulay, département de la Moselle, maître de poste et
     entrepreneur des étapes, membre du directoire du département de
     la Moselle, demeurant à Boullay;

     10. Jacques-Libre Pierron, âgé de 32 ans, natif de
     Villers-la-Montague, district de Longwy, département de la
     Moselle, juge au tribunal de Briey, y demeurant;

     11. Et Alexandre-Nicolas Courtois, âgé de 33 ans, natif de
     Longuyon, district de Longwy, département de la Moselle,
     suppléant au tribunal du district et ex-administrateur du
     département de la Moselle;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 17 floréal an II (6 mai 1794), appert:

     1. Charles-Joseph Lejollivet, âgé de 67 ans, ingénieur vétéran
     des ponts-et-chaussées et architecte du ci-devant Roi, né à
     Orléans, demeurant à Dijon;

     2. Denis Lamugnière, âgé de 65 ans, né à Poiseul-les-Saulx,
     département de la Côte-d'Or, greffier de la ci-devant maîtrise
     des eaux et forêts de Dijon, y demeurant;

     3. Étienne Guelaud, âgé de 60 ans, né à Dijon, département de la
     Côte-d'or, avoué au tribunal de commerce dudit lieu, y demeurant;

     4. Joseph Galleton, âgé de 50 ans, perruquier, né à Dijon,
     département de la Côte-d'Or, y demeurant;

     5. Jean-Baptiste Thierry, âgé de 29 ans, perruquier, né à Dijon,
     y demeurant;

     6. Claude Joudrier, âgé de 36 ans, perruquier, né à Dijon, y
     demeurant;

     7. Jacques Testard, âgé de 49 ans, né à Saulieu, département de
     la Côte-d'Or, ci-devant procureur à Dijon, y demeurant;

     8. François Bille, âgé de 26 ans, perruquier, né à Dijon, y
     demeurant;

     9. Jean-Baptiste Sallez, âgé de 42 ans, né à Mâcon, limonadier,
     demeurant à Saulieu (Côte-d'Or);

     10. Jean-Baptiste Guenot, âgé de 46 ans, né à Autun, département
     de la Haute-Saône, commis dans la régie des cuirs à Dôle avant la
     révolution, et depuis pour l'approvisionnement des armées,
     demeurant à Saint-Jean de Losne;

     11. Claude Chaussier, âgé de 51 ans, marchand de bois pour le
     service de la marine, né à Dijon, y demeurant;

     12. Alexandre Jaucourt, âgé de 56 ans, né à Cernay, département
     du Loiret, ex-marquis, demeurant à Arcomey;

     13. Et Charlotte-Aimée Damoiseau, femme Montheraut, ex-noble,
     âgée de 67 ans, née à Vizerny, département de la Côte-d'Or,
     demeurant à Dijon;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par l'un
des huissiers du tribunal révolutionnaire.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 18 floréal (7 mai 1794), appert:

     1. Jean-François Rameau, âgé de 57 ans, ex-député suppléant à
     l'Assemblée constituante et assesseur du juge de paix de Cosne, y
     demeurant;

     2. Jean-Louis-Rameau, âgé de 72 ans, natif de Neuzy, assesseur du
     juge de paix de Cosne, y demeurant;

     3. Et Jean-François Guillaumot, âgé de 27 ans, né à Clamecy,
     département de la Nièvre, demeurant à Cosne, ci-devant clerc de
     notaire;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     François Petit-Jean, âgé de 48 ans, né à Toul, y demeurant,
     département de la Meurthe, ci-devant trésorier des dépenses de la
     guerre;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. François-René-Louis Chevandier, âgé de 32 ans, né à Valdrôme,
     y demeurant, département de la Drôme, lieutenant dans la
     gendarmerie nationale;

     2. Vincent Ferrier, âgé de 33 ans, né à Rieux, département de la
     Haute-Garonne, demeurant au Buis;

     3. Joseph Sulpice, âgé de 23 ans, né au Mans, département de la
     Sarthe, ci-devant domestique chez Duclos Besignan, demeurant
     commune de ce nom, département de la Drôme;

     4. Joseph-Hyacinthe Guintrand, âgé de 30 ans environ,
     matelassier, demeurant à Vezon, ci-devant Comtat, département de
     la Drôme;

     5. Jean-Joseph Fity, âgé de 30 ans, né à Nevers, département de
     la Nièvre, menuisier, demeurant au Buis;

     6. Et François Paschal, âgé de 30 ans, né à Lecan, département
     des Basses-Alpes, demeurant au Buis, département de la Drôme;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 19 floréal an II (8 mai 1794), appert:

     1. Clément de Laage père, âgé de 70 ans, ci-devant fermier
     général, demeurant à Paris, rue Neuve-Grange-Batelière, né à
     Saintes, département de la Charente-Inférieure;

     2. Louis-Balthazar Dangers-Bagneux, âgé de 55 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue des Quatre-Fils, ci-devant fermier général;

     3. Jacques Paulze, âgé de 71 ans, né à Montbrison, département de
     Seine-et-Oise, demeurant à Paris, rue des Piques, ci-devant
     fermier général;

     4. Antoine-Laurent Lavoisier, âgé de 50 ans, né à Paris, y
     demeurant, boulevard de la Madeleine, section des Piques,
     ci-devant fermier général.

     5. François Puissant, âgé de 59 ans, né au Port de l'Égalité,
     département du Morbihan, demeurant à Paris, rue Mesnard,
     ci-devant fermier général;

     6. Alexandre-Victor Saint-Amand, âgé de 74 ans, né à Marseille,
     ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue
     Neuve-des-Petits-Champs, vis-à-vis celle d'Antin;

     7. Gilbert-Georges Monteloup, âgé de 68 ans, né à Montaigne,
     département du Puy-de-Dôme, ci-devant fermier général, demeurant
     à Paris, rue Honoré, nº 88;

     8. Adam-François-Paul Saint-Christau, âgé de 44 ans, né à Rennes,
     département d'Ille-et-Vilaine, ci-devant fermier général,
     demeurant à Paris rue Thévenot, et, à la campagne, à la
     Ferté-sous-Reuilly, département de l'Indre, district d'Issoudun;

     9. Jean-Baptiste Boullongne, âgé de 45 ans, né à Paris, y
     demeurant, place de la Révolution, ci-devant fermier général;

     10. Louis-Marie le Bas Courmon, âgé de 52 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue Cérutti, ci-devant fermier général, et depuis
     régisseur général;

     11. Charles-René Perceval Frileuse, âgé de 35 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue Thérèse, section de la Montagne, et actuellement à
     Nantes-sur-Seine, ci-devant fermier général;

     12. Nicolas-Jacques Papillon Dauteroche, âgé de 64 ans, né à
     Châlons, département de la Marne, district de ce nom, ci-devant
     fermier général, demeurant à Paris, rue Madeleine-Honoré;

     13. Jean-Germain Maubert Neuilly, âgé de 64 ans, né à Paris,
     ci-devant fermier général, demeurant à Noisy-le-Grand;

     14. Jacques-Joseph Brac la Perrière, âgé de 68 ans, né à
     Ville-Affranchie, département de Rhône-et-Loire, ci-devant
     fermier général, demeurant à Mantes-sur-Seine, département de
     Seine-et-Oise;

     15. Claude-François Rougeot, âgé de 76 ans, natif de Dijon,
     département de la Côte-d'Or, ci-devant fermier général, demeurant
     à Paris, rue de la Révolution, nº 23, ayant un domicile à
     Fontainebleau;

     16. François-Jean Vente, âgé de 68 ans, né à Dieppe, département
     de la Seine-Inférieure, ci-devant fermier général, demeurant à
     Paris, rue de Gramont;

     17. Denis-Henri Fabure, âgé de 47 ans, né à Paris, ci devant
     fermier général, demeurant à Caen, département du Calvados;

     18. Nicolas Deveile, âgé de 44 ans, natif de Lagrele, département
     de Rhône-et-Loire, ex-fermier général, demeurant à Paris, place
     des Piques, section du même nom;

     19. Clément Cugnat l'Épinay, âgé de 55 ans, né à Paris,
     ex-fermier général, y demeurant, rue de la Jussienne, section du
     Contrat-Social;

     20. Jean-Louis Loiseau Béranger, âgé de 62 ans, né à Paris,
     ex-fermier général, rue Neuve-Luxembourg, section des Piques;

     21. Louis-Adrien Prévost d'Arlincourt, âgé de 50 ans, natif
     d'Évreux, département d'Eure-et-Loir, ex-fermier général,
     demeurant à Migny-le-Hameau, district de Versailles, département
     de Seine-et-Oise;

     22. Jérôme-François-Hector Saleur de Grizian, âgé de 64 ans, né à
     Paris, ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue des
     Moulins, section de la Montagne, nº 496;

     23. Étienne-Marc de Haye, âgé de 36 ans, natif de Paris,
     ci-devant fermier général, demeurant à Paris, place de la
     Révolution, nº 3, et dans la commune de Saint-Firmin, district de
     Senlis, département de l'Oise;

     24. François-Marie Ménage Pressigny, âgé de 60 ans, natif de
     Bordeaux, ex-fermier général, demeurant à Paris, rue des
     Jeûneurs, nº 25, section de Brutus;

     25. Guillaume Couturier, âgé de 60 ans, natif d'Orléans,
     ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue de Cléry,
     section de Brutus;

     26. Louis-Philippe Durancel, âgé de 40 ans, natif de Paris,
     ex-fermier général, demeurant à Paris, rue Cadet, nº 8, section
     du Faubourg-Montmartre;

     27. Alexandre-Philibert-Pierre Perceval, âgé de 36 ans, né à
     Paris, ex-fermier général, demeurant à Grainville, district de
     Caen, département du Calvados;

     28. Jean-François Didelot, âgé de 59 ans, né à Châlons-sur-Marne,
     ex-fermier général et régisseur, demeurant à Paris, rue de
     Buffaut, section du Faubourg-Montmartre;

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Leclerc, huissier du tribunal
révolutionnaire, en date du 19 floréal, appert avoir été constaté que
le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où les susnommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 21 floréal an II (10 mai 1794), appert:

     1. Élisabeth-Marie-Hélène Capet, soeur de Louis Capet, âgée de 30
     ans, native de Versailles, département de Seine-et-Oise,
     domiciliée à Paris;

     2. Anne Duwaes, âgée de 55 ans, native de Keisnith, en Allemagne,
     domiciliée à la Montagne-du-Bon-Air, département de
     Seine-et-Oise, veuve de....... Laigle, ci-devant marquis;

     3. Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval, ex-comte, âgé de 69 ans,
     natif de Caen, département du Calvados, domicilié à Chatou,
     département de Seine-et-Oise;

     4. Anne-Nicole Lamoignon, âgée de 76 ans, native de Paris, y
     domiciliée, veuve du ci-devant marquis de Senozan;

     5. Claude-Louise-Angélique Bersin, ex-marquise, âgée de 64 ans,
     native de Paris, y domiciliée, femme séparée de corps et de biens
     de Crussol d'Amboise;

     6. Georges Folloppe, pharmacien, ex-officier municipal de la
     Commune, âgé de 64 ans, natif de Écalalix, près Yvetot, domicilié
     à Paris, rue et porte Honoré;

     7. Denise Buard, âgée de 52 ans, native de Paris, y domiciliée,
     rue Florentin, nº 674;

     8. Louis-Pierre-Marcel Letellier, dit Bullier, ci-devant employé
     à l'habillement des troupes, âgé de 21 ans et demi, natif de
     Paris, y domicilié, rue Florentin, nº 674;

     9. Charles Cressy Champmilon, ex-noble et ci-devant officier de
     marine, âgé de 33 ans, natif de Courton, près Sens, département
     de l'Yonne, y domicilié;

     10. Théodore Hall, manufacturier et négociant, âgé de 26 ans,
     natif de Seuzy, département de l'Yonne, y domicilié;

     11. Alexandre-François Lomenie, ex-comte, et ci-devant colonel du
     régiment des chasseurs dit Champagne, âgé de 36 ans, natif de
     Marseille, domicilié à Brienne, département de l'Aube;

     12. Louis-Marie-Athanase Lomenie, ex-ministre de la guerre et
     maire de Brienne, âgé de 64 ans, natif de Paris, domicilié à
     Brienne, département de l'Aube;

     13. Antoine-Hugues-Calixte Montmorin, sous-lieutenant dans le 5e
     régiment des chasseurs à cheval, âgé de 22 ans, natif de
     Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié à Passy;

     14. Jean-Baptiste Lhoste, agent et domestique de Megret de
     Sérilly, âgé de 47 ans, natif de Forgère, domicilié à Paris;

     15. Martial Lomenie, ex-noble et coadjuteur de l'évêché du
     département de l'Yonne, âgé de 30 ans, natif de Marseille,
     domicilié à Sens;

     16. Antoine-Jean-François Megret de Sérilly, ci-devant trésorier
     général de la guerre, et depuis cultivateur, âgé de 48 ans, natif
     de Paris, domicilié à Passy, près Sens;

     17. Antoine-Jean-Marie Megret Detigny, ex-noble, ci-devant
     sous-aide-major du régiment des ci-devant gardes françaises, âgé
     de 46 ans, natif de Paris, domicilié à Sens;

     18. Charles Lomenie, ci-devant chevalier des ordres dits de
     Saint-Louis et de Cincinnatus, âgé de 33 ans, natif de Marseille,
     domicilié à Brienne, département de l'Aube;

     19. Françoise-Gabrielle Tanneffe, âgée de 50 ans, native de
     Chadieu, département du Puy-de-Dôme, domiciliée chez Megret
     Sérilly, à Passy, département de l'Yonne, veuve de Montmorin,
     ministre des affaires étrangères;

     20. Anne-Marie-Charlotte Lomenie, âgée de 29 ans, native de
     Paris, domiciliée à Sens et à Paris, rue Georges, section du
     Mont-Blanc, nº 18, divorcée de l'émigré Canizy;

     21. Marie-Anne-Catherine Rosset, âgée de 44 ans, native de
     Rochefort, département de la Charente, domiciliée à Sens, mariée
     à Charles-Christophe Rosset Cercy, ci-devant officier de marine,
     émigré;

     22. Élisabeth-Jacqueline Lhermitte, âgée de 65 ans, mariée au
     ci-devant comte Rosset, ex-noble et ci-devant lieutenant-colonel
     des carabiniers, et maréchal de camp, émigré;

     23. Louis-Claude Lhermitte Chambertrand, ex-chanoine de la
     ci-devant cathédrale de Sens, ex-noble, âgé de 60 ans, natif de
     Sens;

     24. Anne-Marie-Louise Thomas, âgée de 31 ans, native de Paris,
     domiciliée à Passy, département de l'Yonne, mariée à Megret
     Sérilly;

     25. Jean-Baptiste Dubois, domestique de Megret Detigny, âgé de 41
     ans, natif de Merfit, district de Reims, département de la Marne,
     domicilié chez ledit Megret Detigny.

Avoir été condamnés, etc. Vu l'extrait du jugement du tribunal
révolutionnaire et du procès-verbal d'exécution dressé par Château, en
date du 21 floréal.

_Signé_: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 22 floréal an II (11 mai 1794), appert:

     1. Angélique Des Marais, âgée de 59 ans, née à Paris, y
     demeurant, rue Saint-Étienne, ci-devant religieuse des Filles
     Saint-Thomas;

     2. Geneviève-Barbe Guoyon, âgée de 77 ans, née à Paris, demeurant
     rue Saint-Étienne, couturière;

     3. Anne-Catherine Aubert, âgée de 39 ans, ex-religieuse,
     demeurant rue Saint-Étienne;

     4. Antoine-Louis Desmonceaux, âgé de 37 ans, né à Paris,
     ci-devant vicaire de Saint-Paul, et actuellement commis des
     Receveurs de la Ville, demeurant à Paris;

     5. Et Louis-Paul-François Lecointre, âgé de 73 ans, né à
     Nogent-le-Rotrou, ex-chanoine du Mans, demeurant à Paris, rue du
     Paon.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Joseph-Saint-Germain de Villeplat, âgé de 66 ans, ci-devant
     fermier général, né à Valence, département de la Drôme, demeurant
     à Fontainebleau;

     2. Et Marie-Marguerite Pericard, veuve Ressy, âgée de 71 ans, née
     à Roinville, près Dourdan, demeurant à Paris, cul-de-sac
     Saint-Pharon;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 23 floréal an II (12 mai 1794), appert:

     1. Hugues Lastic, âgé de 74 ans, ex-comte et noble, né à
     Saint-Martin-sous-Liron, district de Saint-Flour, département du
     Cantal, demeurant à Lescure, près Saint-Flour;

     2. Pierre Raclet, âgé de 70 ans, né à Dijon, ex-directeur de la
     Régie générale, demeurant à Sommevoire, département de la
     Haute-Marne;

     3. Nicolas-François Bocquenet, âgé de 52 ans, né à Coiffy,
     département de la Haute-Marne, homme de loi, demeurant à
     Chaumont, susdit département;

     4. Alexandre Thomassin, âgé de 44 ans, né à Saint-Dizier,
     département de la Haute-Marne, ex-noble, demeurant à
     Saint-Dizier;

     5. Alexandre-Claudine-Félicité Mandat, femme Thomassin, âgée de
     26 ans, née à Neuilly, département de la Haute-Marne, demeurant à
     Saint-Dizier;

     6. Et Jean Fougeret, âgé de 60 ans, né à Paris, y demeurant, rue
     du Grand-Chantier, ex-receveur général des finances.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Joseph-Didier Vailleraut, âgé de 62 ans, né à Langres,
     département de la Haute-Marne, ci-devant curé de Montargis, y
     demeurant;

     2. Et Jean-Baptiste-Benjamin Lambert, âgé de 23 ans, né à Dieppe,
     département de la Seine-Inférieure, surnuméraire au bureau de
     l'enregistrement à Dieppe, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 24 floréal an II (13 mai 1794), appert:

     1. Jacques-Amable-Gilbert Rollet-Davaux, ex-noble, ex-président
     du ci-devant présidial de la ci-devant sénéchaussée de Riom, né à
     Riom, département du Puy-de-Dôme, âgé de 68 ans;

     2. Adrienne-Françoise Vilaine Davaux, femme dudit Rollet, âgée de
     59 ans, ex-noble, née à la Châtre, département de l'Indre,
     demeurant à Riom;

     3. André Louher, âgé de 67 ans, notaire, etc., procureur fiscal
     dudit Rollet-Davaux, né à Billy, département de l'Allier,
     demeurant à Puyredan;

     4. Jean-Baptiste Vlebeski, âgé de 48 ans, ci-devant contrôleur
     des vingtièmes, né à Longueville-en-Caux, département de la
     Seine-Inférieure, actuellement visiteur des rôles, demeurant à
     Dieppe, même département;

     5. Et Anne-Joseph Lauloup, âgé de 65 ans, ex-noble et médecin à
     Saint-Loup, département des Côtes-du-Nord, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Gilles Joüen, maréchal des logis du régiment ci-devant dragons
     Conty, demeurant à Pacy, département de l'Eure;

     2. Et Étienne Mauger, âgé de 40 ans, né à Rouen, ex-bénédictin et
     curé constitutionnel de Wy, près de Rouen, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour copie conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 25 floréal an II (14 mai 1794), appert:

     1. Charles-Adrien Prévôt d'Arlincourt, âgé de 73 ans, ci-devant
     secrétaire de Capet et fermier général, natif de Doullens,
     département de la Somme, demeurant au Mont-Valérien;

     2. Louis Mercier, âgé de 78 ans, né à Paris, y demeurant, rue
     Bergère, ci-devant fermier général;

     3. Jean-Claude-Doüet, âgé de 73 ans, né à Ville-Affranchie,
     département de Rhône-et-Loire, ci-devant fermier général,
     demeurant à Paris, rue Bergère;

     4. Et Marie-Claude Bataille-Frances, femme Doüet, âgée de 60 ans,
     née à Strasbourg, département du Bas-Rhin, demeurant à Paris, rue
     Bergère.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 25 floréal an II (14 mai 1794), appert:

     1. François Dominique Mory, âgé de 56 ans, ex-noble, né à Nancy,
     département de la Meurthe, y demeurant, homme de lettres;

     2. Léopold-Remi-François Mori, âgé de 18 ans et demi, né à
     Boudonville, près Nancy, pharmacien à l'hospice de Nancy, y
     demeurant;

     3. Pierre-Agricole Sagny, âgé de 28 ans, né à Troly-aux-Bois,
     près Soissons, département de l'Aisne, hussard au 6e régiment, en
     garnison à Chauny;

     4. Et Benoît Pinteux-Gournay, âgé de 24 ans, né à Limoges,
     département de la Haute-Vienne, tisserand, demeurant à Borny,
     département de l'Eure.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     Jacques Yel, âgé de 47 ans, natif d'Arnouville, département du
     Cher, ci-devant procureur du ci-devant parlement de Paris,
     demeurant à La Motte, département du Cher.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 26 floréal an II (15 mai 1794), appert:

     1. Pierre-Antoine-Joseph Chiavarry, âgé de 38 ans, né à Arles,
     département des Bouches-du-Rhône, y demeurant, ex-noble et
     capitaine au ci-devant régiment Dauphin infanterie;

     2. Antoine-Barthélemy Fassin, âgé de 41 ans, médecin, né à Arles,
     département des Bouches-du-Rhône, y demeurant;

     3. Étienne Meynier, âgé de 65 ans, né à Nîmes, département du
     Gard, y demeurant, ex-noble et ex-constituant;

     4. Alexandre Fénard, âgé de 44 ans, né à Bitche, département de
     la Moselle, ex-notaire, procureur syndic du district de Bitche, y
     demeurant;

     5. Pierre Henry, âgé de 56 ans, né à Sarreguemines, département
     de la Moselle, demeurant à Bouquenom, greffier du tribunal de
     Neuf-Savardin, département du Bas-Rhin, membre du district de
     Bitche;

     6. Dominique Knoepffler, âgé de 37 ans, né à Bitche, y demeurant,
     administrateur du district de Bitche;

     7. Et Matthieu Blass, âgé de 44 ans, né à Schwatzenhotz,
     cultivateur, demeurant à Bouquenom, administrateur du district de
     Bitche.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     François Bertrand, né à Saint-Fleury en Auvergne, département du
     Puy-de-Dôme, ferblantier, demeurant à Seurre, département de la
     Côte-d'Or.

Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 27 floréal an II (16 mai 1794), appert:

     1. Jean-Pierre Gravier, âgé de 56 ans, né à Colmars, département
     des Basses-Alpes, demeurant à Mons, district de Loudun,
     département de la Vienne, ci-devant secrétaire du tyran;

     2. Antoine-Louis Lartigue, âgé de 60 ans, né à Toulouse,
     département de la Haute-Garonne, demeurant à Fontenay-aux-Roses,
     curé de ladite commune;

     3. Jean-Baptiste Aubisso, âgé de 39 ans, né à Bergerac,
     département de la Dordogne, y demeurant, et à Paris, rue
     Helvétius, nº 673, commissaire à Tirier;

     4. Charles Bezard, âgé de 49 ans, né à Montpellier, demeurant à
     Paris, rue Neuve-des-Capucines, négociant, ex-administrateur de
     la caisse d'escompte;

     5. Théodore Moreau, âgé de 28 ans, né à Paris, demeurant à
     Versailles, professeur de mathématiques, adjoint aux adjudants
     généraux de l'armée du Nord;

     6. Et Pierre-Louis Rousselet, âgé de 52 ans, né à Beaugency,
     département du Loiret, ci-devant bénédictin, et curé
     constitutionnel de la commune de Damme-Marie-les-Fontaines, y
     demeurant;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean-Baptiste Toulon, âgé de 36 ans, né à Saint-Martignan,
     district de Luçon, département de l'Allier, garde des bois
     nationaux, demeurant à Lonbeau, commune d'Archignac, même
     département;

     2. François Toulon, âgé de 33 ans, aussi garde des bois
     nationaux, né audit Martignan, demeurant à Nocy, département de
     l'Allier;

     3. Et Jean-Baptiste Baret, âgé de 33 ans, né à Vicq-sur-Hautbois,
     district de la Châtre, département de l'Indre, y demeurant,
     cultivateur, et ci-devant huissier;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 28 floréal an II (17 mai 1794), appert:

     1. Antoine Labattu, âgé de 48 ans, né à Valence-d'Agen,
     département de Lot-et-Garonne, demeurant à Paris, rue
     Bourg-l'Abbé, nº 57, cordonnier soumissionnaire et fournisseur de
     souliers pour les armées de la République;

     2. Bertrand Dora, âgé de 38 ans, né à Savignac, demeurant à
     Orléans, tailleur d'habits, membre du comité militaire de la
     commune d'Orléans, surveillant d'un atelier d'habillements pour
     les défenseurs de la République;

     3. François Ledet, âgé de 28 ans, né à Ganville-d'Aumale,
     département de Paris, soumissionnaire et fournisseur de la
     République;

     4. François Le Roy, âgé de 41 ans, né à Orléans, département du
     Loiret, y demeurant, tondeur de draps et fournisseur de la
     République;

     5. Et Timothée Deligny, âgé de 55 ans, né à Paris, résidant à
     Rouen, département de la Seine-Inférieure, colleur de papiers.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Claude Rougaune, âgé de 70 ans, ci-devant curé à
     Clermont-Ferrand, natif d'Écure, département de l'Allier,
     demeurant au Mont-Valérien, près Paris;

     2. Guillaume-Jérôme Romé, ex-noble, âgé de 46 ans, né à Fécamp,
     département de la Seine-Inférieure, demeurant à Paris, rue de la
     Loi;

     3. Jean-François-Sixte Isnard, âgé de 29 ans, né à Cygalière,
     district de Tarascon, département des Bouches-du-Rhône, ex-noble,
     se disant cultivateur, demeurant à Cygalière;

     4. Raymond-Gabriel Dusaulnier, ex-noble, âgé de 61 ans, né à
     Brioude, demeurant à Boursat, département du Puy-de-Dôme;

     5. Louis Millange, âgé de 45 ans, né à Valroque dans les
     Cévennes, district du Vigan, département du Gard,
     quartier-maître-trésorier du premier corps des hussards de la
     Liberté;

     6. Et François Périllat, né à Grand-Bouvion, département du
     Mont-Blanc, demeurant à la Suze, même district.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, WOLFF, greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 29 floréal an II (18 mai 1794), appert:

     1. André Sabatery, âgé de 33 ans, né à Valréas, département de
     Vaucluse, maire de la commune de ce nom, demeurant audit Valréas;

     2. Antoine Mathieu, âgé de 30 ans, né à Saint-Martin de
     Chichilienne, département de l'Isère, emballeur aux effets de
     campement de Franciade, département de Paris, y demeurant;

     3. Jean Porta, âgé de 24 ans, maçon, né à Bansia, dans les États
     de Venise, demeurant à Paris, caserne Popincourt, canonnier;

     4. Et Claude Cézeron, âgé de 26 ans, né à Paris, commis de
     receveur des rentes, demeurant à Paris, rue de l'Échiquier,
     section Poissonnière.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Philibert-Pierre-Catherine Bourrée-Corberon, âgé de 47 ans, né
     à Paris, ex-noble, et lieutenant aide-major des gardes
     françaises, demeurant à Beauvais;

     2. Jean-Félix Blanquet, âgé de 59 ans, né à Dieppe, département
     de la Seine-Inférieure, y demeurant, épicier armateur;

     3. Jean-Louis Dipse, âgé de 56 ans, né district de Dieppe, y
     demeurant, vivant de son revenu;

     4. Claude-François Colliez, âgé de 42 ans, né à Paris, agent de
     Bourrée de Corberon, demeurant à Troissereux, district de
     Beauvais;

     5. Denis-Joseph Clerc, âgé de 56 ans, natif de Lacheux, district
     de Pontarlier, département du Doubs, y demeurant, fileur de
     laine;

     6. Pierre-André Teyssert, âgé de 53 ans, né à Marseille,
     demeurant à Mâcon, département de Saône-et-Loire, teneur de
     livres de commerce;

     7. Et Louis Pacot, âgé de 34 ans, né à Couvin, pays de Liége,
     ex-prêtre, demeurant à Guymenée, dans ledit pays.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet.

Pour extrait conforme, NEYROT, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 1er prairial (20 mai 1794), appert:

     1. Jean-Antoine Teyssier, âgé de 50 ans, né à Nîmes, département
     du Gard, ex-baron, et ex-constituant, et ex-maire de Nîmes,
     demeurant à Lagny-sur-Marne;

     2. Jacques-Marie Boyer-Brun, âgé de 39 ans, né à Nîmes, homme de
     lettres, ex-substitut du procureur de la commune de Nîmes,
     demeurant à Paris, rue des Fossés-Montmartre, nº 7;

     3. Jacques-François Descombiers, âgé de 66 ans, né à Nîmes,
     ex-noble, ancien lieutenant au ci-devant régiment royal
     d'infanterie, demeurant à Nîmes;

     4. Jean Filsac, âgé de 36 ans, né à Cahors, département du Lot, y
     demeurant, homme de loi, et secrétaire général du département du
     Lot;

     5. Pierre-Constant La Barthe, âgé de 74 ans, né à Cessac,
     département du Lot, ci-devant négociant, demeurant à Pradines,
     près Cahors;

     6. Jean-Nicolas Burgère, âgé de 41 ans, né à Cahors, y demeurant,
     ex-notaire et ex-juge du tribunal du district de Cahors;

     7. Charlotte-Geneviève Saisseval, veuve Dutillet, âgée de 49 ans,
     née à Paris, demeurant à Provins, département de Seine-et-Marne;

     8. Et Marie-Thérèse Clerse, femme Rolland, âgée de 48 ans, née à
     Paris, femme de chambre de la femme Dutillet, demeurant à
     Provins;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, 1er prairial (20 mars 1794), appert:

     1. François-Alexandre Suremain, âgé de 38 ans, ex-noble, vivant
     de ses revenus, natif d'Ossone, département de la Côte-d'Or;

     2. Marie-Pierrette Heneveux, veuve de Le Pelaprat, âgée de 47
     ans, native de Paris, libraire, demeurant à Paris, rue du Roule,
     nº 11;

     3. Michel Webert, âgé de 25 ans, né à Saverne, département du
     Bas-Rhin, libraire à Paris, y demeurant, passage du
     Cloître-Honoré;

     4. Marie-Claudine Lucas de Blayre, âgée de 27 ans, née à
     Saint-Domingue, demeurant à Paris, rue Merry;

     5. Gabriel-Charles Doyen, âgé de 31 ans, né à Versailles,
     département de Seine-et-Oise, ci-devant cuisinier de la femme du
     tyran, demeurant à Paris, rue Nicaise, nº 506;

     6. Joseph Houssaye, dit Laviolette, âgé de 21 ans, né à Amiens,
     département de la Somme, ci-devant bijoutier et depuis adjudant
     général de l'armée révolutionnaire, demeurant à Paris, maison de
     Molière, rue aux Ours;

     7. Matthieu Marbey, âgé de 27 ans, né à Commune-Affranchie,
     bonnetier, demeurant à Paris, rue Française;

     8. Antoine Brezillon, âgé de 40 ans, né à Grandpré, district du
     même nom, brigadier de gendarmerie nationale, à la résidence de
     la Chapelle-Égalité, district de Nemours, département de
     Seine-et-Marne.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 2 prairial (21 mai 1794), appert:

     1. Claude Simard, âgé de 68 ans, né à Libreval, département du
     Cher, ex-prêtre, demeurant à Bourges;

     2. Agate-Élisabeth Ragot, ex-religieuse, âgée de 54 ans, née à
     Libreval, département du Cher, demeurant à Bourges;

     3. Et Louis-François Vassal, âgé de 35 ans, ex-noble, né à
     Fraicenet, département du Lot, demeurant à Paris, rue Thionville.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tirrard.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. François Tournacos, âgé de 37 ans, né à Metz, se disant baron
     allemand, demeurant à Luxembourg, en Allemagne;

     2. Pierre-François Nicolas, né à Longehaut, district d'Ornans,
     département du Doubs, domestique de Kerry, Irlandais, demeurant à
     Paris, rue Michodière, section Le Pelletier;

     3. Caprot Brunel, âgé de 44 ans, né à Capronne, département de la
     Haute-Loire, domestique chez Kierry, demeurant à Paris, rue
     Taitbout, section du Mont-Blanc;

     4. Gabriel Delignon, âgé de 42 ans, né à Villaine, département de
     la Côte-d'Or, y demeurant, maître d'écriture;

     5. Et Dominique Lafillard, âgé de 63 ans, ci-devant caissier de
     la maison d'Artois, argentier de la maison d'Angoulême, et
     depuis receveur des rentes et agent d'affaires, demeurant à
     Paris, rue des Fontaines.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tirrard.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 3 prairial (22 mai 1794), appert:

     1. Claude-Alexandre Leflot, âgé de 43 ans, né à Nevers,
     département de la Nièvre, demeurant à Trigésus, capitaine général
     des douanes de la République;

     2. Félix Royer, âgé de 28 ans, né à Bagnols, département du Gard,
     chasseur dans la légion des Alpes;

     3. Pierre-Gervais Namys, âgé de 47 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue Pagevin, employé aux Fermes, ci-devant capitaine de la
     section des Petits-Pères;

     4. Et Louis-Philippe Bourgeois, âgé de 32 ans, né à Uzès,
     département du Gard, demeurant à Paris, perruquier.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 3 prairial (22 mai 1794), appert:

     1. Cyr Vasseur, âgé de 42 ans, né à Harly-Pontlieu, département
     de la Somme, ci-devant caporal dans l'armée révolutionnaire,
     demeurant à Paris, rue Verneuil;

     2. Jean-Baptiste Keutschen, âgé de 36 ans, né à Deynieux, dans la
     Forêt-Noire, en Allemagne, tailleur, demeurant à Paris, rue
     Croix, chaussée d'Antin, nº 9;

     3. Jean Jaroufflet, âgé de 51 ans, né à Moulins, département de
     l'Allier, y demeurant, notaire public;

     4. Jean Coursin, âgé de 41 ans, né à Carnay, district
     d'Avranches, département de la Manche, brocanteur, demeurant à
     Paris, rue de la Licorne;

     5. Louis Carré, âgé de 31 ans, né à Brienne, département de
     l'Aube, épicier, demeurant rue de Sartines, section de la Halle
     au Beurre;

     6. Maria-Nicolas Gaidon, âgé de 34 ans, né à Méjuive, département
     du Mont-Blanc, fruitier, demeurant à Paris, rue d'Hauteville,
     section Poissonnière;

     7. Pierre Paul, âgé de 40 ans, né à Paris, y demeurant, rue de la
     Mortellerie, marchand de cannes;

     8. Et Jean Juery, âgé de 30 ans, né à Perrel, département du
     Cantal, brocanteur, demeurant à Paris, rue Honoré, en face des
     Jacobins.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 4 prairial (23 mai 1794), appert:

     1. Joseph-Antoine Barrême, âgé de 31 ans, né à Tarascon,
     ex-noble, ex-hussard du premier régiment;

     2. Joseph-Henri Barrême, âgé de 35 ans, né à Tarascon, ex-noble,
     hussard et brigadier du premier régiment;

     3. Joseph-Auguste Barrême, âgé de 32 ans, né à Tarascon,
     ex-noble, et hussard du premier régiment;

     4. Anne Ferry, veuve Dupré, âgée de 52 ans, garde-malade, née à
     Malo, département de la Côte-d'Or, demeurant à Paris, quai de
     Gèvres, nº 7;

     5. Jean-Baptiste Lanoue, âgé de 37 ans, peintre en bâtiment, né à
     Paris, y demeurant, rue Quincampoix, nº 33;

     6. Nicolas Aubry, âgé de 72 ans, né à Divry, ci-devant Normandie,
     demeurant à Paris, rue Nicolas-du-Chardonnet, au dépôt des
     huiles;

     7. Et Pierre-Louis Didier, âgé de 35 ans, commis papetier à
     Paris, y demeurant, rue et cul-de-sac Dominique d'Enfer, nº 7.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean Canolle père, âgé de 50 ans, né à Benac, en Périgord,
     minéralogiste, demeurant à Paris, au Gros-Caillou;

     2. Avoye Paville Costard, fille âgée de 25 ans, travaillant au
     Journal des Spectacles, née à Paris, y demeurant, rue des
     Fossés-Montmartre;

     3. Alexandre Provenchère, âgé de 58 ans, né à Saint-Eubille,
     département de Seine-et-Oise, ex-administrateur de l'habillement
     des troupes de la République, demeurant à Paris, place du
     Chevalier du Guet;

     4. André Dorly, âgé de 60 ans, né à Versailles, commissaire des
     guerres jusqu'au 1er juillet 1793, domicilié à Paris, rue Neuve
     des Petits-Champs, section de la Montagne;

     5. Gabriel-Joseph Fortin, âgé de 44 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue des Mauvaises-Paroles, ci-devant employé à l'habillement des
     troupes, et commis chez le nommé Leroux, négociant;

     6. Antoine-Martin Barth, âgé de 33 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue Denis, et fournisseur de la République;

     7. Jean-François Lemarcant, âgé de 69 ans, né à... (_en blanc_),
     ouvrier en guêtres et fournisseur, demeurant à Paris.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 5 prairial (24 mai 1794), appert:

     1. Jean-Baptiste-Marie-Thomas Domangeville, âgé de 30 ans, né à
     Paris, ex-noble, ancien capitaine au 5e régiment de cavalerie,
     demeurant à Vernasal, département de la Haute-Loire;

     2. Simon Tisserand, âgé de 40 ans, né à Vesoul, département de la
     Haute-Saône, ci-devant postillon chez Duchâtelet, demeurant à
     Paris, rue Grenelle-Saint-Germain;

     3. Et Jean-Baptiste Gauthier, âgé de 50 ans, né à
     Château-Porcien, département des Ardennes, concierge de la
     chambre d'arrêt de la mairie, demeurant à Paris, rue Martin.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean-Baptiste-Charles Durand, âgé de.... (_en blanc_) ans, né
     à Paris, employé au magasin des troupes, à Franciade, y
     demeurant;

     2. Jean-Antoine Pascal, âgé de 41 ans, lieutenant de gendarmerie
     nationale, attaché à la force publique de l'armée du Rhin, né à
     Commune-Affranchie, demeurant à Paris;

     3. Et François Paulin, âgé de 35 ans, professeur de géographie et
     de grammaire, né à la Chapelle, département de la Haute-Marne,
     demeurant à Paris, rue Montmartre, nº 226.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 6 prairial (25 mai 1794), appert:

     1. François Joly, âgé de 56 ans, ci-devant inspecteur général des
     rôles du département de la Côte-d'Or, né à Pontarlier-sur-Saône,
     même département, demeurant à Dijon;

     2. Pierre Mauclair, âgé de 39 ans, brocanteur et ci-devant
     marchand de serre-tête, né à Troyes, département de l'Aube,
     demeurant à Paris, rue des Grands-Degrés, nº 16;

     3. Et Louis-Claude-Joseph Lancry-Pronleroy, âgé de 26 ans,
     ci-devant officier des gardes françaises, ex-noble et ex-comte,
     né à Paris, y demeurant, rue Basse-du-Rempart.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Jean-Baptiste-Charles Piragues Lille-Don, âgé de 58 ans, né à
     Lille-Don, département du Loiret, ex-noble, et cultivateur,
     demeurant à Villemandier, district de Montargis, même
     département;

     2. Jacques-Jean-Baptiste Cuvier, âgé de 42 ans, ci-devant
     architecte, et depuis cultivateur et membre du comité
     révolutionnaire de la commune de Vanves, y demeurant, né à Paris;

     3. Marie-Anne Demeaux, femme de Joseph Hébert, âgée de 50 ans,
     née à Notre-Dame de Guem, près Auxerre, département de l'Yonne,
     demeurant à Paris, rue de la Licorne, corroyeuse;

     4. Catherine Pérard, âgée de 39 ans, née à Gissé en Bourgogne,
     près Flavigny, demeurant à Paris, rue du Poirier, blanchisseuse;

     5. Pierre Prudhomme, âgé de 48 ans, né à Paris, y demeurant, rue
     et section de la Cité, marchand de poisson.

     6. Et Françoise Lambert, femme Prudhomme, née à Toul, département
     d'Indre-et-Loire, âgée de soixante ans, marchande de poisson,
     demeurant à Paris.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 7 prairial (26 mai 1794), appert:

     1. Claude-Michel-Louis Milscent, créole, âgé de 54 ans, né à
     Saint-Domingue, ci-devant capitaine des milices bourgeoises, et
     se disant homme de lettres et auteur du journal appelé _le
     Créole_, demeurant à Paris, rue Honoré, nº 120;

     2. Et Jean-Baptiste-Marie Hannonet, âgé de 51 ans, receveur de la
     régie des sels, né à Guiscard, département de l'Oise, et receveur
     du district de Noyon, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tirrard.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 8 préréal [_sic_] (27 mai 1794), appert:

     1. Charles-Philibert-Marie-Gaston Lévis-Mirepoix, âgé de 41 ans,
     né à Saint-Martin d'Estraux, demeurant à Paris, rue de Verneuil,
     nº 432, ex-noble, ex-constituant et ex-maréchal de camp;

     2. Matthieu-Jouze Jourdan, âgé de 45 ans, né à Saint-Jean,
     département de la Haute-Loire, demeurant à Avignon, ci-devant
     négociant, depuis général de l'armée d'Avignon, et à présent chef
     d'escadron de la gendarmerie;

     3. Jean Donnadieu, âgé de 50 ans, né à Arles, département des
     Bouches-du-Rhône, général de brigade, à l'armée du Bas-Rhin;

     4. Antoine-Louis-Michel Judde, âgé de 46 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue François, au Marais, ex-conseiller au ci-devant
     Châtelet de Paris;

     5. Catherine Mathieu, femme Vigneron, âgée de 41 ans, née à
     Nancy, y demeurant;

     6. Susanne Vigneron, âgée de 23 ans, née à Nancy, y demeurant;

     7. Pierre-Félix Primeau, âgé de 42 ans, né à Vaussais,
     département des Deux-Sèvres, sous-lieutenant au 17e régiment de
     cavalerie;

     8. Nicolas-Jacques Beauregard, âgé de 42 ans, né à Versailles,
     sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie;

     9. Jacques-Joseph-Laurent Faret-Preberon, âgé de 44 ans, né à
     Salins, département du Jura, chef d'escadron du 17e régiment de
     cavalerie;

     10. Avocalie-Joseph Daviot-Hery, âgé de 19 ans, né à Chinon,
     département d'Indre-et-Loire, lieutenant au 17e régiment de
     cavalerie;

     11. Étienne Lecandre, âgé de 27 ans, né à Saintes, département de
     la Charente-Inférieure, capitaine au 17e régiment de cavalerie;

     12. Jean-François Bugnolot, âgé de 25 ans, né au Petit-Bay,
     département de la Haute-Saône, chirurgien-major du 17e régiment
     de cavalerie;

     13. Joseph Mollet, âgé de 48 ans, né à Saint-Michel, département
     des Basses-Alpes, sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie;

     14. Claude Juy, âgé de 26 ans, né à Langres, département de la
     Haute-Marne, sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie;

     15. Pierre-Claude-Marie Prihé, âgé de 46 ans, né à Nevers, chef
     de brigade au 17e régiment;

     16. Étienne-Philippe Vérillot, âgé de 26 ans, né à Langres,
     sous-lieutenant au 17e régiment;

     17. Étienne Jourdeuil, âgé de 29 ans, né à Bussière,
     sous-lieutenant au 17e régiment;

     18. Jean Arnaud, âgé de 44 ans, né à Limoges, sous-lieutenant au
     17e régiment;

     19. Claude Bonnot, âgé de 27 ans, né à Genets, adjudant au 17e
     régiment;

     20. Et François Poisson, né à Épinal, âgé de 37 ans,
     sous-lieutenant au 17e régiment.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 8 prairial (27 mai 1794), appert:

     1. Augustin Binet, âgé de 28 ans, né à Amiens, département de la
     Somme, y demeurant, coupeur de velours et sergent du 8e bataillon
     de la Somme;

     2. Jean-Baptiste Avenet, âgé de 36 ans, né et demeurant à
     Saint-Germain-la-Campagne, département de l'Eure, dentiste;

     3. Et Étienne Hourry, âgé de 50 ans, né à Pezé-le-Robert,
     terrassier.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 9 prairial (28 mai 1794), appert:

     1. Claude-Joseph Villemin, âgé de 26 ans, journalier, né à Guyans
     en Venne, département du Doubs, y demeurant;

     2. Sylvain Dumazet, âgé de 25 ans, ci-devant verrier, depuis
     colporteur à Paris, rue des Barres, section de l'Arsenal, né à
     Argenton, département de l'Indre;

     3. Firmin Baillot, âgé de 37 ans, né à Lironville, département de
     la Meurthe, ci-devant volontaire du bataillon de la section des
     Gravilliers, enrôlé pour la Vendée, râpeur de tabac, demeurant à
     Paris, rue de Crussol, marais du Temple;

     4. Françoise Chevalier, âgée de 28 ans, née à Besançon,
     département du Doubs, y demeurant;

     5. Félix Simon, âgé de 62 ans, cloutier, ensuite domestique de
     Trivelle, ci-devant conseiller au ci-devant parlement de
     Besançon, né à Rosureux, département du Doubs, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Pierre-François Fénaux, âgé de 40 ans, né à Dalincourt,
     département d'Évreux, charretier chez Claude Léger, demeurant à
     Rosay, département de Seine-et-Oise;

     2. Claude Léger, âgé de 49 ans, né à Villemur, département de
     (_en blanc_), demeurant à Rosay;

     3. Martin Olivier, né à Saint-Martin des Champs, département de
     Seine-et-Oise, âgé de 58 ans, vigneron et maire de la commune
     dudit Saint-Martin des Champs, y demeurant;

     4. Éloy Duhamel, âgé de 54 ans, né à Aix, département de
     Seine-et-Oise, tuileur et agent national de la commune de
     Saint-Martin des Champs, y demeurant;

     5. Nicolas Letellier, âgé de 35 ans, né à Septeuil, département
     de Seine-et-Oise, vigneron et membre du comité de surveillance de
     la commune de Saint-Martin des Champs, y demeurant;

     6. André Rageot, âgé de 36 ans, tailleur d'habits, membre du
     comité de surveillance de la commune de Saint-Martin des Champs,
     né à Guerville;

     7. Jean Petit, âgé de 49 ans, né à Aulnay, département de
     Seine-et-Oise, tonnelier et maire de la commune d'Aulnay, y
     demeurant;

     8. Guillaume Fréron, âgé de 45 ans, né à Arnouville, département
     de Seine-et-Oise, journalier, demeurant à Saint-Martin des
     Champs;

     9. Et Marie-Anne Fréron, femme Rageot, âgée de 40 ans, née à
     Arnouville, département de Seine-et-Oise, couturière, demeurant à
     Saint-Martin des Champs;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 11 prairial (30 mai 1794), appert:

     1. Augustin-François César-Dauphin-Leval, âgé de 49 ans, né à
     Montferrand, département du Puy-de-Dôme, ci-devant breveté du
     grade de colonel, et capitaine en second des grenadiers des
     gardes françaises, demeurant à Moncel-Gelat, même département;

     2. Jean Joussineau de La Tourdonnois, âgé de 64 ans, né à Sinwit,
     département de la Corrèze, demeurant à la Rode, département du
     Puy-de-Dôme, ci-devant capitaine de carabiniers, ex-noble,
     ex-comte et ex-colonel à la suite de la cavalerie, demeurant à
     Paris, rue Traversière;

     3. Claire Nantia, âgée de 41 ans, née à Nantia, département de la
     Haute-Vienne, ex-noble, demeurant à Rouel, département de la
     Haute-Vienne;

     4. Louis-Jacques Ferruyant, âgé de 37 ans, né et demeurant à La
     Motte Terray, département des Deux-Sèvres, ci-devant trésorier de
     France;

     5. Jean Dut, âgé de 24 ans, né à Morillac, département du Cantal,
     marchand forain, sans domicile fixe;

     6. Pierre Morillon Dubellay, âgé de 77 ans, marchand de draps et
     soies, né et demeurant à Poitiers, département de la Vienne;

     7. Jean-Antoine Guybora, âgé de 24 ans, vigneron, journalier, né
     et demeurant à Saint-Gerionne, département de la Marne, soldat du
     11e régiment de hussards;

     8. Nicolas-Marie Compin, âgé de 64 ans, né à Malta, département
     de Saône-et-Loire, cultivateur et agent national de la commune
     d'Avrai;

     9. Et Nicolas dit Montpansin, âgé de 65 ans, né à Saint-Pourçain,
     département de l'Allier, demeurant à Souitte, même département,
     ex-bailli des lazaristes et ex-subdélégué.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 11 prairial (30 mai 1794), appert:

     1. Louis César Bégu, âgé de 40 ans, né à Tours, département
     d'Indre-et-Loire, ci-devant ....... chef du premier bataillon
     dudit département, demeurant à Tours;

     2. Claude Lacroix, âgé de 38 ans, né à Chaource, département de
     l'Aube, y demeurant, cultivateur, ci-devant garde de bois;

     3. Pierre-Joseph Lecocq, âgé de 60 ans, né à Querqueville, près
     Cherbourg, département de la Manche, ex-curé de la commune de
     Cottençon, district de Provins, département de Seine-et-Marne;

     4. Et Louis-Julien Moret, âgé de 46 ans, né à Arcis-sur-Aube,
     département de l'Aube, ex-curé, demeurant à Premier-Fait, même
     département.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 12 prairial (31 mai 1794), appert:

     1. Édouard-Marie Marguerie, âgé de 38 ans, ex-noble, major en
     second dans le 42e régiment d'infanterie, ex-colonel de la garde
     constitutionnelle du tyran, né à Bayeux, département du Calvados,
     résidant à Agy, près Bayeux;

     2. Louis Duvivier, âgé de 60 ans, né à Paris, y demeurant, rue
     des Juifs, nº 17, section des Droits de l'homme, employé à
     l'extraordinaire des guerres;

     3. Jean-Baptiste-Pierre Bauffre, âgé de 66 ans, né à Châteauneuf,
     département d'Eure-et-Loir, demeurant à Paris, rue des Martyrs,
     nº 59, section du Mont-Blanc;

     4. Amable Chantemerle, âgé de 37 ans, instituteur et homme de
     lettres, ex-prêtre, né à Thiers, département du Puy-de-Dôme,
     demeurant à Paris, rue du Mont-Blanc, nº 384;

     5. Jean Pierson, âgé de 33 ans, né à Beffroy, district de
     Commercy, département de la Meuse, employé aux bureaux des
     émigrés, secrétaire de défunt Malesherbes, demeurant à Paris, rue
     des Martyrs;

     6. Et Claude-François-Marie Simonet, âgé de 42 ans, né à Dijon,
     département de la Côte-d'Or, ex-fermier général, demeurant à
     Dijon.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Joseph Pont, âgé de 51 ans, né à Tournus, département de
     Saône-et-Loire, ci-devant curé de Courteneau, y demeurant, même
     département;

     2. Pierre Saint-Saulieu, âgé de 44 ans, né à Monteau, département
     de l'Eure, ci-devant feudiste, demeurant à l'abbaye de Cormeil;

     3. Thomas Casimir Héry, âgé de 25 ans, né à Orléans, département
     du Loiret, se disant cultivateur, officier dans le 25e régiment,
     demeurant commune de Fleury, même département;

     4. Thérèse-Françoise Lamarre, âgée de 60 ans, née à
     Bar-sur-Ornain, ci-devant noble, demeurant audit Bar;

     5. Jean-Hyacinthe Caron, âgé de 36 ans, né à Arviny, district de
     Bar-sur-Ornain, ci-devant curé, demeurant à Moulins, même
     district;

     6. Philippe Huguet, âgé de 30 ans, né à Bruxelles, faiseur de
     bas, demeurant à Paris, rue Pot-de-Fer;

     7. Sylvain Hugault, âgé de 59 ans, né à Bourges, ci-devant curé
     d'Issoudun, demeurant à Issoudun, département d'Indre-et-Loire.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 13 prairial (1er juin 1794), appert:

     1. Alexandre Brillon-Saint-Cyr, âgé de 52 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue de Bercy, au Marais, ex-maître des comptes;

     2. Louis-Joseph Germain, âgé de 38 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue des Bourdonnais, marchand d'étoffes de soie;

     3. Thomas-Augustin Bellet, âgé de 37 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue des Blancs-Manteaux, ci-devant auditeur des
     comptes;

     4. François-Martin Chauvereau, âgé de 37 ans, né à Tours,
     département d'Indre-et-Loire, commis marchand chez Germain,
     demeurant à Paris, rue Cloche-Perche;

     5. Antoine-Charles Lherbette, âgé de 34 ans, né à
     Sainte-Menehould, département de la Haute-Marne, ci-devant agent
     de change, demeurant à Paris, rue des Blancs-Manteaux;

     6. Louis Bois-Marié, âgé de 23 ans, né à Longny, district de
     Mortagne, département de l'Orne, demeurant à Paris, rue
     Jean-Fleury;

     7. Jérôme-Robert Millin du Perreux, âgé de 62 ans, né à Nevers,
     département de la Nièvre, demeurant au Perreux, district de
     l'Égalité, département de Paris, administrateur des loteries;

     8. Jean Auger, âgé de 23 ans, né à Paris, brigadier-fourrier au
     8e régiment de hussards, demeurant à Chaillot;

     9. Et Jacques-Adrien Mégard, âgé de 26 ans, né à Ratéville,
     département de la Seine-Inférieure, agent de Thorelli,
     Napolitain, demeurant à Paris, grande rue du faubourg Antoine.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Louis Martin-Brille, âgé de 30 ans, né à Limay, département de
     Seine-et-Oise, marchand de journaux, demeurant à Paris, rue des
     Lavandières, nº 191;

     2. Étienne Berthier, âgé de 43 ans, né à Besançon, département du
     Doubs, fondeur et doreur, demeurant à Dijon;

     3. Jean Levasseur, âgé de 38 ans, né à Krienne, département de la
     Seine-Inférieure, ex-curé de la commune de Laumont-la-Poterie,
     même département;

     4. Et Jacques Serigny, âgé de 53 ans, né à Bouillant, département
     de la Côte-d'Or, ex-curé de la commune de Lumigny, même
     département, y demeurant.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 14 prairial (2 juin 1794), appert:

     1. Bonaventure Ferrey, âgé de 32 ans, né à Gray, département de
     la Haute-Saône, demeurant à Saint-Denis-sur-Sarton, département
     de l'Orne, prêtre chapelain de l'église de Coutances, puis curé
     audit Saint-Denis;

     2. Jean-Baptiste Barré, âgé de 68 ans, né et demeurant à Paris,
     rue Coq-Héron, nº 424, ci-devant procureur au Châtelet et avoué;

     3. Philippe Perrin, âgé de 26 ans, né à Cognac, département de la
     Charente, y demeurant, négociant en eaux-de-vie;

     4. André-Jacques-Salomon Daniau, âgé de 26 ans, né à Cognac,
     demeurant à Ecoigneux, district de Saintes, même département,
     agriculteur;

     5. Valérie Marentin, femme Pasquet Saint-Projet, âgée de 40 ans,
     née à la Rochefoucauld, département de la Haute-Charente, y
     demeurant, et à Perusel, campagne près la Rochefoucauld; son mari
     garde du tyran;

     6. Louis-Auguste-François Bongard-d'Aspremont, âgé de 68 ans, né
     au Val d'Arnois, district de Dieppe, département de la
     Seine-Inférieure, demeurant à Jaucourt, district des Andelys,
     département de l'Eure, vivant de son bien, ex-noble et
     ex-marquis;

     7. Louis Armand, âgé de 61 ans, né à Lainville, département de
     Seine-et-Marne, demeurant au Plessis-Mériot, département de
     Seine-et-Marne, garde-chasse du ci-devant duc de Mortemart, et
     ensuite vigneron;

     8. Jean-François-Célestin Lecocq, âgé de 30 ans, né à Lille,
     département du Nord, y demeurant, ci-devant clerc de notaire, et
     depuis boulanger;

     9. Jean-Pierre Maindouze, âgé de 53 ans, né à Toulouse,
     département de la Haute-Garonne, demeurant à Paris, rue du
     Théâtre-Français, commis en chef au bureau des affaires
     étrangères;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Bernard-Louis Cassaigne, âgé de 41 ans, né à Béziers,
     département de l'Hérault, ex-vicaire de la ci-devant paroisse
     Saint-Nicolas des Champs, ensuite desservant de la commune de
     Luneray, près Dieppe, département de la Seine-Inférieure, y
     demeurant;

     2. Marie-Joseph-Adrien Bourdet, âgé de 33 ans, né à Saint-Valery,
     département de l'Oise, ex-vicaire de la ci-devant paroisse
     Saint-André des Arts, à Paris, rue du Cimetière-André;

     3. Et Jean-Baptiste Dupain, âgé de 21 ans, marchand de bois, né
     et demeurant à Paris, rue des Fossés-Saint-Bernard.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 15 prairial (3 juin 1794), appert:

     1. Claude Lefranc, âgé de 54 ans, chirurgien appointé dans le 7e
     régiment de hussards, né à Ivry, près Paris, département de
     Seine-et-Marne, demeurant à Paris, rue du Battoir;

     2. Philippe Martin, âgé de 65 ans, né à Delu, département de la
     Meuse, y demeurant, et cordonnier;

     3. Alexandre Cordelois, âgé de 36 ans, né à Cambray, chirurgien,
     ci-devant adjudant général de la garde nationale du Quesnoy,
     demeurant à Wettingue, département du Nord;

     4. Armand Quidet, âgé de 64 ans, né à Nourval, département des
     Ardennes, soldat invalide, demeurant à Vouziers;

     5. Et Jean-Joseph de Flandres, âgé de 58 ans, brigadier de la
     deuxième division de la gendarmerie, natif d'Hanappe, département
     de l'Oise, demeurant à Bouchain, département du Nord.

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, 15 prairial (3 juin 1794), appert:

     1. Louis-George Desrousseaux, âgé de 42 ans, né à Sedan,
     département des Ardennes, y demeurant, fabricant de draps,
     cultivateur, ex-maire de la commune de Sedan;

     2. Jean-Baptiste-Delfine Le Gardeur, âgé de 52 ans, né à Sedan, y
     demeurant, fabricant, membre de la municipalité de Sedan;

     3. François-Pierre Le Gardeur, âgé de 60 ans, né à Verdun,
     département de la Meuse, ci-devant fabricant de draps, ci-devant
     notable de la commune de Sedan, président du tribunal de commerce
     et du bureau de paix de la même commune, y demeurant;

     4. Nicolas Rollin-Hussin père, âgé de 63 ans, né à Sedan, y
     demeurant, fabricant de draps et officier municipal de la même
     commune;

     5. Yvon-Georges-Jacques Saint-Pierre, âgé de 55 ans, né aux
     Aussieux, département de la Seine-Inférieure, demeurant à Sedan,
     vivant de son revenu, ci-devant officier municipal de la commune
     de Sedan;

     6. Pierre-Charles Fournier, âgé de 42 ans, né à Sedan, y
     demeurant, officier municipal de ladite commune et épicier;

     7. Jean-Baptiste Petit, fils, âgé de 50 ans, né à Mézières,
     département des Ardennes, médecin, officier municipal de la
     commune de Sedan, y demeurant;

     8. Louis-François Gigoux Saint-Simon, âgé de 61 ans, avant la
     révolution aide-major de la place de Sedan, né à Mesle,
     département des Deux-Sèvres, officier municipal de la commune de
     Sedan, y demeurant;

     9. Jean-Louis Lenoir Peyre, âgé de 39 ans, né à Sedan,
     teinturier, et ci-devant procureur de la commune de Sedan, y
     demeurant;

     10. Nicolas Waroguier, âgé de 62 ans, né à Givet, district de
     Sainte-Menehould, ci-devant notable de la commune de Sedan, y
     demeurant;

     11. Augustin Grosselin père, âgé de 66 ans, marchand épicier,
     ci-devant notable de la commune de Sedan, y demeurant;

     12. Jean-Charles-Nicolas Lechanteur, âgé de 31 ans, né à
     Brillangois, district de Sedan, brasseur, ci-devant notable de la
     commune de Sedan, et actuellement administrateur du district de
     Sedan, y demeurant;

     13. Henri Mesmer, âgé de 52 ans, né à Sedan, brasseur, ex-notable
     de la commune de Sedan, y demeurant;

     14. Étienne Henneci, âgé de 46 ans, né à Sedan, libraire,
     ex-notable de la commune de Sedan, y demeurant;

     15. Louis Edet-Jeames, âgé de 46 ans, né à Sedan, y demeurant,
     charpentier, et ex-notable de la commune de Sedan;

     16. Étienne-Nicolas-Joseph Chayaux-Cailloux, âgé de 41 ans, né à
     Sedan, y demeurant, brasseur, et ex-notable de la commune de
     Sedan;

     17. Pierre Gibon-Vermon, âgé de 44 ans, né à Sedan, y demeurant,
     brasseur, et ex-notable de la commune de Sedan;

     18. Simon-Jacques Delatre, âgé de 44 ans, né à Sedan, y
     demeurant, ex-notable de Sedan;

     19. Louis Edet, âgé de 64 ans, né à Sedan, y demeurant,
     menuisier, ex-notable de la commune de Sedan;

     20. Jean-Baptiste Ludet père, âgé de 64 ans, chef armurier, et
     ex-notable de la commune de Sedan;

     21. Antoine-Charles Rousseau, âgé de 56 ans, né à Paris,
     manufacturier de draps, ex-notable de la commune de Sedan, y
     demeurant;

     22. Pierre Dalché père, âgé de 63 ans, né à Sedan, y demeurant,
     orfévre, ex-notable de la commune de Sedan;

     23. Hermès Servais, âgé de 66 ans, né à Francquemont,
     manufacturier de poêles, ex-notable de la commune de Sedan, y
     demeurant;

     24. Michel Noël, dit Laurent, âgé de 63 ans, né à Sedan, y
     demeurant, confiseur, et officier municipal de la commune de
     Sedan;

     25. Louis-Joseph Béchet, âgé de 60 ans, né à Sedan,
     manufacturier, ex-officier municipal de la commune de Sedan,
     demeurant à Philippeville;

     26. Paul-Stanislas-Édouard Béchet, âgé de 38 ans, né à Sedan,
     fabricant de draps, administrateur et receveur de l'hôpital de la
     même commune, et ci-devant officier municipal, demeurant à Sedan;

     27. Et Claude Faussois, âgé de 65 ans, né à Montfaucon, district
     de Château-Thierry, département de la Marne, traiteur, ex-notable
     de la commune de Sedan, demeurant à Lagny-Baugny, département
     des Ardennes.

Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution
dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de
cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier.

Par procès-verbal dressé par Chasteau, huissier du tribunal
révolutionnaire, le 15 prairial, appert avoir été constaté que le
jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la
Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort.

Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 16 prairial an II (4 juin 1794), appert:

     Le tribunal criminel du département de Paris a condamné à la
     peine de mort Charles Le Brun, âgé de 40 ans, natif de Chelles,
     département de Seine-et-Marne, sans état, demeurant rue
     Bourtibourg, nº 15, convaincu de complicité de fabrication et
     émission de faux assignats.

Il a été exécuté le même jour, à 8 heures 25 minutes du soir, sur la
_place de la Maison commune_, en présence de Heurtin, l'un des
huissiers du tribunal, qui en a dressé procès-verbal.

Certifié véritable et délivré par moi, Le Bois, accusateur public
du tribunal criminel du département de Paris,

                                                         LE BOIS.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. François-Dauphin Goursac, âgé de 61 ans, né à Chassenuit,
     district de la Rochefoucauld, département de la Charente,
     ex-noble, ci-devant chevau-léger, retiré lieutenant de cavalerie,
     demeurant à la Rochefoucauld;

     2. Thérèse Thomas, veuve de François Goursac, aussi ex-noble,
     âgée de 80 ans, née à Augoulême, demeurant à Goursac;

     3. Jeanne-Dauphin Goursac, fille âgée de 54 ans, née à
     Chasseneuil, demeurant à Goursac, ex-noble;

     4. Jacquette Gonin, femme divorcée de Pasquier Larevenchère, âgée
     de 43 ans, née à Chasseneuil, demeurant à la Rochefoucauld;

     5. Jacques Clément, âgé de 41 ans, né à Derac, district
     d'Angoulême, ci-devant curé de Vervant, district de la
     Rochefoucauld, y demeurant;

     6. Jacques-Dauphin Lapeyre, ex-noble, âgé de 53 ans, né à
     Roussine, district de la Rochefoucauld, cultivateur, demeurant à
     Breuil;

     7. Et Marie-Louise Dufour, fille âgée de 66 ans, née à Limoges,
     femme de compagnie de Goursac, demeurant à Chasseneuil.

Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal d'exécution
dressé par Auvray, huissier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Du même jour, appert:

     1. Étienne-Michel Le Duc Bieville, âgé de 69 ans, ex-noble,
     ex-conseiller au ci-devant parlement de Rouen, et ex-gentilhomme
     de la chambre du tyran, né à Rouen, département de Seine-et-Oise
     (_sic_), demeurant à Paris, rue Grange-Batelière;

     2. Antoine-Louis Le Duc Bieville fils, âgé de 27 ans, ex-noble et
     lieutenant dans le ci-devant régiment de chasseurs des Vosges, né
     à Paris, demeurant à Belleville, près Paris;

     3. Jean-François Du Fouleur, âgé de 38 ans, né à Paris, demeurant
     rue Montmartre, notaire;

     4. Jean-Jacques Meynard, âgé de 46 ans, commis à la comptabilité,
     né à Alby, département du Tarn, demeurant à Paris, rue
     Montmartre;

     5. Alexis Moreuil, âgé de 49 ans, ex-maître d'hôtel du ci-devant
     duc de la Marck, employé à la liquidation des dettes de la
     Commune de Paris, né à Ferrières, département de la Somme,
     demeurant à Paris, rue Faubourg-Honoré;

     6. Nicolas-Toussaint Leteneur, âgé de 64 ans, ex-noble et
     ex-chevalier du ci-devant ordre Saint-Louis, né à Breteuil,
     département de l'Oise, demeurant à Versailles;

     7. Bernard Sauriel, âgé de 33 ans, ex-lieutenant d'une compagnie
     de volontaires du 4e bataillon de la Meurthe, à Laronne,
     département de la Meurthe, demeurant au dépôt, à Nancy;

     8. Jean-François Thirial, âgé de 40 ans, ex-constituant, médecin,
     né à Compiègne, département de l'Oise, demeurant à Versailles;

     9. Grégoire-Philippe Lorenzo, âgé de 29 ans, homme de lettres,
     fonctionnaire public à Bruxelles comme commissaire, né à
     Dunkerque, département du Nord;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 17 prairial (5 juin 1794), appert:

     1. Élisabeth-Marie Guiller, femme de Thomas Guiller, dit _Nonac_,
     ex-noble et ex-secrétaire du tyran, âgée de 45 ans, née à
     Châteauneuf, département d'Eure-et-Loir, demeurant à
     Choisy-sur-Seine;

     2. Jean-Antoine Méraud, né à l'Écluse, département du
     Puy-de-Dôme, demeurant à la Meilleraye, département de la Sarthe,
     ex-curé constitutionnel dudit lieu;

     3. Louis-Henri Villeneuve-Trans, âgé de 59 ans, né à Marseille,
     département des Bouches-du-Rhône, ex-noble et ex-colonel du
     ci-devant régiment de Roussillon infanterie, demeurant à Paris,
     rue Vivienne, nº 4.

     4. Joseph Daigue, domestique du ci-devant duc de Luxembourg, âgé
     de 32 ans, né à Pacy, département du Mont-Blanc, demeurant à
     Paris, rue Martin, section des Amis de la patrie;

     5. Paul Mezeray, âgé de 45 ans, né à Montargis, département du
     Loiret, demeurant à Paris, rue Roquépine, employé aux domaines
     nationaux;

     6. Et Marie-Madeleine Perrier, veuve Fontenay, ex-noble, âgée de
     57 ans, née à Villiers, département de l'Orne, demeurant à
     Vincennes, département de Paris;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 18 prairial (6 juin 1794), appert:

     1. Charles-François Mercier d'Aubeville, âgé de 69 ans, ci-devant
     président de l'élection de Pithiviers, juge du tribunal du
     district de Pithiviers, demeurant audit lieu;

     2. Thomas Roustat, âgé de 57 ans, cultivateur, garde-bois du
     ci-devant Terray, né à Quincy, département de l'Aube, demeurant à
     Lamotte, même département;

     3. Jean Rolland, âgé de 40 ans, né à Lamotte, département de
     l'Aube, y demeurant;

     4. Jean Vaudier-Dock, âgé de 25 ans, serrurier, né à Bruges,
     Flandre, y demeurant; déserteur autrichien;

     5. Jacques Dauphin-Chadebeau, âgé de 43 ans, manouvrier, natif de
     la Paque, département de la Charente, demeurant à Goursac, même
     département;

     6. Angélique Jacquemont, veuve Padel, âgée de 49 ans, travaillant
     en linge, née à Saint-Brie, département de l'Yonne, demeurant
     Pointe-Eustache;

     7. Nicolas Vial, âgé de 71 ans, né à Commune-Affranchie,
     département de Rhône-et-Loire, demeurant à Charenton, près Paris,
     ancien négociant;

     8. Victoire Leclerc, veuve Labathie, âgée de 34 ans, née à
     Compiègne, demeurant à Vitry-sur-Marne, département de la Marne;

     9. Et Denise-Élisabeth Marchais, femme Vial, âgée de 53 ans, née
     à Paris, demeurant à Charenton;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Château.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du même jour 18 prairial an II (6 juin 1794), appert:

     1. François-Joseph-Élisabeth Thomas Lavalette, âgé de 39 ans, né
     à Paris, ex-vicomte, ex-officier au ci-devant régiment des gardes
     françaises en qualité de lieutenant en second, demeurant à Paris,
     section Le Pelletier, nº 171;

     2. Joseph Aboulin, âgé de 39 ans, né à Cassade, district de
     Montauban, département du Lot, lieutenant au 18e régiment de
     dragons, y demeurant ordinairement;

     3. Joseph Fournier, âgé de 31 ans, né à Burillier, district de
     Montagnac, département de la Dordogne, y demeurant, ex-curé
     constitutionnel et instituteur;

     4. Thomas Delainey, âgé de 17 ans, Irlandais, déserteur du 9e
     régiment, domicilié à Paris;

     5. Patrice Roden, âgé de 28 ans, tisserand, né en Irlande, soldat
     déserteur dans le régiment de Berne;

     6. Pierre-Jacques Soubry, âgé de 33 ans, laboureur, né dans la
     Flandre autrichienne;

     7. Albert Calvert, âgé de 28 ans, né à Bruges, en Flandre, y
     demeurant, charpentier;

     8. Joseph Forrest, âgé de 27 ans, né à Bruges, y demeurant,
     écrivain;

     9. Jacques Mordolk, âgé de 20 ans, perruquier, né en Écosse,
     valet de chambre du comte de Notriock;

     10. Guillaume-Jacques Cousin, âgé de 45 ans, né à Rouen,
     département de la Seine-Inférieure, demeurant à Paris, rue de la
     Loi, nº 206;

     11. William Newton, âgé de 33 ans, né en Angleterre, colonel de
     cavalerie à l'École militaire, demeurant à Paris, rue de la Loi;

     12. Et Élisabeth-Françoise Forceville, âgée de 42 ans, née à
     Forceville, district d'Amiens, département de la Somme, ex-noble,
     demeurant à Paris, rue de l'Observatoire;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Chasteau.

Pour extrait conforme: NEIROT, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 19 prairial an II (7 juin 1794), appert:

     1. Pierre Lecointre, âgé de 18 ans et demi, volontaire dans le
     10e régiment d'artillerie légère, né à Saint-Jouy, département de
     la Seine-Inférieure, y demeurant;

     2. Guillaume Thezut, âgé de 38 ans, ex-noble, né à Aumont,
     département de Saône-et-Loire, y demeurant;

     3. Louis Le Coq, âgé de 30 ans, né à Balancourt, département de
     Seine-et-Oise, potier de terre, et ci-devant domestique de
     Roland, ex-ministre, demeurant à Paris, rue de la Tannerie;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tavernier.

NEIROT, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Du même jour, 19 prairial (7 juin 1794), appert:

     1. Charles-François, dit Cadet, âgé de 37 ans, né à
     Boissy-sur-Marne, département de Seine-et-Marne, cultivateur,
     demeurant à Champoget, même département;

     2. Antoine Rayer, âgé de 34 ans, né aux Granges, commune dudit
     Boissy, y demeurant, cultivateur;

     3. Pierre-Louis Bachelier, âgé de 44 ans, né à Doux, département
     de Seine-et-Marne, y demeurant, cultivateur;

     4. Remy Lecinque, âgé de 50 ans, né à Nancy, département de la
     Meurthe, commissaire aux ventes, demeurant à Paris, rue de
     Touraine, nº 3;

     5. Pierre-Nicolas Domont, âgé de 36 ans, né à Louvancourt,
     département de la Somme, employé à l'administration des domaines
     nationaux;

     6. Joseph-Simon Larget, âgé de 31 ans, né à Ongelat, département
     du Jura, employé à l'administration des domaines nationaux,
     demeurant à Paris, rue Chabannais;

     7. Nicolas-Pierre Boucher, âgé de 45 ans, né à Bar-sur-Bugency, y
     demeurant, notaire et ex-administrateur du département des
     Ardennes;

     8. Jacques Chauzy, âgé de 63 ans, né à Vaudé, département des
     Ardennes, y demeurant, cultivateur et ex-administrateur dudit
     département;

     9. Jean-Baptiste-Antoine Bourgeois, âgé de 34 ans, né à Mézières,
     département de la Meurthe, y demeurant, administrateur du
     département des Ardennes;

     10. Jean-Sulpice Gromaire, âgé de 56 ans, né à Chomery,
     département des Ardennes, y demeurant, notaire et
     ex-administrateur du département des Ardennes;

     11. Étienne Deshayes, âgé de 43 ans, né à Rethel, département des
     Ardennes, y demeurant, homme de loi, procureur général syndic du
     département des Ardennes;

     12. Henry Dessaulty, âgé de 43 ans, né à Bierne, département des
     Ardennes, ex-noble, cultivateur, membre du conseil général dudit
     département, demeurant à Montlaurent;

     13. Pierre Namur, âgé de 60 ans, né à Lugny (?), département des
     Ardennes, y demeurant, cultivateur, administrateur dudit
     département;

     14. Jean Legrand, âgé de 45 ans, né à Gouvellemont, département
     des Ardennes, y demeurant, ex-administrateur dudit département,
     cultivateur;

     15. Jean-Jacques Le Maire, âgé de 66 ans, né à Sainte-Menehould,
     département des Ardennes, cultivateur, ex-administrateur dudit
     département, demeurant à Champigneul;

     16. Jean-Baptiste Blay, âgé de 29 ans, né à Wernencourt,
     département des Ardennes, y demeurant, laboureur,
     ex-administrateur dudit département;

     17. Claude-Jean-Baptiste Gérard, âgé de 49 ans, né à Mouzon,
     département des Ardennes, ex-administrateur dudit département,
     demeurant à Sedan;

     18. Marie-Claude-Gabriel Gérard, âgé de 34 ans, né audit Mouzon,
     district de Sedan, demeurant audit Sedan, homme de loi,
     ex-administrateur du département des Ardennes;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Tavernier.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 23 prairial (11 juin 1794), appert:

     1. Étienne-Hubert-Bonaventure Chaput-Dubost, âgé de 54 ans, né à
     Cusset, département de l'Allier, ex-subdélégué, ex-procureur du
     tyran, et depuis son commissaire près le tribunal dudit Cusset;

     2. Jeanne-Danielle Teyras, femme Chaput-Dubost, âgée de 52 ans,
     demeurant à Cusset;

     3. Claude-Gilbert Chaput-Dubost, dit Champcourt, âgé de 26 ans,
     sans état, né et demeurant à Cusset;

     4. Cosme-Marie Chaput-Dubost, âgé de 24 ans, sans état, né et
     demeurant à Cusset;

     5. Denis Courtin, âgé de 58 ans, né à Saint-James, département du
     Cher, brigadier de la 32e division de gendarmerie, demeurant à
     Paris, rue du Théâtre-Français, nº 7;

     6. Nicolas Jaunin, âgé de 72 ans, né à Dijon, département de la
     Côte-d'Or, gagne-denier, demeurant à Paris, rue Montorgueil;

     7. Bon-Jacques-René Hébert, âgé de 23 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue des Tournelles, nº 38, entrepreneur des bois de
     chauffage pour l'armée;

     8. Lambert Lamandin, âgé de 38 ans, né à Consart, district
     d'Avesnes, département du Nord, marchand de chevaux et de bois,
     fournisseur pour l'armée;

     9. Saint-Clair Rouillon, âgé de 19 ans, préposé au bois de
     chauffage, né à Alençon, y demeurant;

     10. Gabriel Guérin-Lucas, âgé de 41 ans, né à Châteauroux,
     actuellement _Indreville_, y demeurant, fournisseur
     soumissionnaire pour l'équipement des volontaires d'Indreville;

     11. Et Pierre Robert, âgé de 37 ans, né à Saint-Georges-sur-Cher,
     demeurant à Paris, rue Saint-Gilles, au Marais, nº 91;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Degaignée.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 29 prairial an II (17 juin 1794), appert:

     1. Henry Admiral, âgé de 50 ans, natif de Auzolet, département du
     Puy-de-Dôme, domicilié à Paris, rue Favart, nº 4, ci-devant
     domestique, ensuite attaché à la loterie ci-devant royale en
     qualité de garçon de bureau;

     2. François Cardinal, instituteur et maître de pension, âgé de 40
     ans, natif de Bussière, département de la Haute-Marne, domicilié
     à Paris, rue de Tracy, nº 7;

     3. Pierre-Balthasard Roussel, âgé de 26 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue Helvétius, nº 70;

     4. Marie-Susanne Chevalier, âgée de 34 ans, native de
     Saint-Sauvan, département de la Vienne, domiciliée à Paris, rue
     Chabannais, nº 47, femme séparée depuis trois ans de......
     Lamartinière;

     5. Claude Paindavoine, âgé de 53 ans, natif de Lépine,
     département de la Marne, domicilié à Paris, rue
     Neuve-des-Petits-Champs, nº 19, concierge de la maison des
     ci-devant loteries;

     6. Aimée-Cécile Renault, âgée de 20 ans, native de Paris, y
     domiciliée, rue de la Lanterne, fille d'Antoine Renault et
     de......;

     7. Antoine Renault, papetier et cartier, âgé de 92 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue de la Lanterne, section de la Cité;

     8. Antoine-Jacques Renault, papetier, âgé de 31 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue de la Lanterne.....;

     9. Edme-Jeanne Renault, ex-religieuse, âgée de 60 ans, native de
     Paris, y domiciliée, rue Babylone, nº 698;

     10. Jean-Baptiste Porteboeuf, âgé de 43 ans, natif de Thoiré,
     département de la Seine-Inférieure, domicilié à Paris, rue
     Honoré, nº 510;

     11. André Saintanac, élève en chirurgie et employé à l'hôpital
     militaire de Choisy-sur-Seine, âgé de 22 ans, natif de Bordeaux,
     département de Bec d'Ambès, domicilié audit Choisy, et
     précédemment à Paris, rue Quincampoix, maison garnie, ci-devant
     dite de la Couronne;

     12. Anne-Madeleine-Lucile Parmentier, âgée de 52 ans, native de
     Clermont, département de l'Oise, domiciliée à Paris, rue Honoré,
     nº 510; mariée à Alexandre Lemoine Crécy;

     13. François Lafosse, chef de la surveillance de police de Paris,
     âgé de 44 ans, natif de Versailles, département de
     Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue du Faubourg-du-Temple, nº
     32;

     14. Jean-Louis-Michel Devaux, employé, âgé de 29 ans, natif de
     Doullens, département de la Somme, domicilié à Paris, rue Barbe,
     section de Bonne-Nouvelle;

     15. Louis-Eustache-Joseph Potier (Delille), âgé de 44 ans, natif
     de Lille, département du Nord, domicilié à Paris, rue Favart,
     imprimeur et membre du comité révolutionnaire de la section
     Lepelletier;

     16. François-Charles Virot Sombreuil, ex-gouverneur des
     Invalides, âgé de 74 ans, natif de Insishain (_sic_), département
     du Haut-Rhin, domicilié à la maison nationale des Invalides;

     17. Stanislas Virot Sombreuil, âgé de 26 ans, natif de
     Lechoisier, département de la Haute-Vienne, domicilié à Poissy,
     ex-capitaine de hussards et ex-capitaine de la garde nationale de
     Poissy;

     18. Jean-Guet Henoc Rohan-Rochefort, ex-noble, domicilié à
     Rochefort, département de la Charente-Inférieure;

     19. Pierre Laval-Montmorency, ex-noble, âgé de 25 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue du Bac;

     20. Étienne Jardin, âgé de 48 ans, natif de Versailles,
     département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue Cadet,
     directeur des transports militaires depuis la révolution, et
     avant piqueur du tyran;

     21. Charles-Marie-Antoine Sartine, ex-maître des requêtes, âgé de
     34 ans, natif de Paris, y domicilié, rue Vivienne, fils de.....;

     22. Barthélemy Constant, gendarme, âgé de 42 ans, natif de
     Grasse, département du Var, domicilié à Paris, rue du
     Faubourg-Martin, nº 185;

     23. Joseph-Henry Burlandeux, ex-officier de paix, âgé de 39 ans,
     natif de Saullier, département du Var, domicilié à Paris, rue du
     Faubourg-Martin, nº 64;

     24. Louis-Marie-François Saint-Mauris de Montbarey, ex-prince et
     ancien militaire, âgé de 38 ans, natif de Paris, y domicilié,
     faubourg Honoré, nº 49;

     25. Joseph-Guillaume Lescuyer, musicien, âgé de 46 ans, natif
     d'Antibes, département du Var, domicilié à Paris, rue
     Poissonnière, nº 16;

     26. Achille Viart, ci-devant militaire, âgé de 51 ans, natif
     de....., en Amérique, domicilié à Mariac, département de Bec
     d'Ambès;

     27. Jean-Louis Biret Tissot, domestique de la femme Grandmaison,
     âgé de 35 ans, natif de Paris, y domicilié, rue de Mesnard;

     28. Théodore-Jauge, banquier, âgé de 47 ans, natif de Bordeaux,
     département de Bec d'Ambès, domicilié à Paris, rue du Mont-Blanc;

     29. Catherine-Susanne Vincent, âgée de 45 ans, native de Paris, y
     domiciliée, rue de Mesnard, mariée à..... Gryois;

     30. Françoise-Augustine Santuare, âgée de 40 ans, native de l'île
     Bourbon, en Afrique, domiciliée à Marefosse, département de la
     Seine-Inférieure, mariée à..... Desprémenil;

     31. Charles-Armand-Augustin Depont, ex-noble, âgé de 49 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue Notre-Dame-des-Champs;

     32. Joseph-Victor Cortey, épicier, âgé de 37 ans, natif de
     Symphorien, département de la Loire, domicilié à Paris, rue de la
     Loi;

     33. François Paumier, ci-devant marchand de bois, âgé de 39 ans,
     natif de Aunay, département de la Nièvre;

     34. Jean-François Deshayes, âgé de 68 ans, natif de Herserange,
     département de la Moselle, domicilié à Luçon, marchand et membre
     du comité de surveillance dudit lieu;

     35. François-Augustin Ozanne, ex-officier de paix, âgé de 40 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue de la Vieille-Monnaie;

     36. Charles-François-René Duhardaz Dauteville, ex-noble, âgé de
     23 ans, natif du Mans, département de la Sarthe, domicilié à
     Paris, rue Basse-du-Rempart, nº 20;

     37. Louis Comte, négociant, âgé de 49 ans, natif de Varennes,
     département de Saône-et-Loire, domicilié à Paris, rue Thomas du
     Louvre, grande maison de France;

     38. Jean-Baptiste Michonis, limonadier et ex-administrateur de
     police, âgé de 59 ans, natif de Paris, y domicilié;

     39. Philippe-Charles-Élysée Baussancourt, sous-lieutenant de
     carabiniers, âgé de 27 ans, natif de Vitry-le-Français;

     40. Louis Karadec, agent de change, âgé de 45 ans, natif de
     Lisieux, département du Calvados, domicilié à Paris, rue du
     Faubourg-du-Temple;

     41. Théodore Marsan, âgé de 27 ans, natif de Toulouse,
     département de la Haute-Garonne, domicilié à Paris, rue de Cléry,
     nº 95;

     42. Nicolas-Joseph Egrée, brasseur, âgé de 40 ans, natif de
     Cateau-Cambrésis, département du Nord, domicilié à Suresnes,
     département de Paris;

     43. Henri Menil-Simon, ci-devant capitaine de cavalerie, âgé de
     53 ans, natif de Buley, département de la Nièvre, domicilié à
     Vigneux, département de Seine-et-Oise;

     44. Jeanne-Françoise-Louise Demier Sainte-Amarante, âgée de 42
     ans, native de Saintes, département de la Charente, domiciliée à
     Cercy, département de Seine-et-Oise;

     45. Charlotte-Rose Sainte-Amarante, âgée de 19 ans, native de
     Paris, domiciliée à Cercy, département de la Nièvre, mariée à
     Sartine;

     46. Louis Sainte-Amarante, âgé de 17 ans, natif de Paris,
     domicilié à Cercy;

     47. Gabriel-Jean-Baptiste Briel, ex-prêtre, âgé de 56 ans, natif
     de Montier-sur-Faulx, département du Mont-Blanc, domicilié à
     Arcueil, et auparavant à Paris, rue Helvétius;

     48. Marie Grandmaison, ci-devant Buret, ci-devant actrice des
     Italiens, âgée de 27 ans, native de Blois, département de
     Loir-et-Cher, domiciliée à Paris, rue Mesnard, nº 7;

     49. Marie-Nicole Bouchard, âgée de 18 ans, native de Paris, y
     domiciliée, rue Mesnard, nº 7;

     50. Jean-Baptiste Marino, peintre en porcelaine, administrateur
     de police, âgé de 37 ans, natif de Sceaux, district du Bourg de
     l'Égalité, domicilié à Paris, rue Helvétius;

     51. Nicolas-André-Marie Froidure, ex-administrateur de police,
     âgé de 29 ans, natif de Tours, département d'Indre-et-Loire,
     domicilié à Paris, rue Honoré, nº 91;

     52. Antoine-Prosper Soulès, ex-administrateur de police et
     officier municipal, âgé de 31 ans, natif de Avize, département de
     la Marne, domicilié à Paris, rue Taranne, nº 38.

     53. François Dangé, ex-administrateur de police, âgé de 47 ans,
     natif de Chesey, département de Cher-et-Loir, domicilié à Paris,
     rue de la Roquette, nº 36;

     54. Marie-Maximilien-Hercule Rosset, se disant comte de
     Fleury[142], âgé de 23 ans, domicilié à Paris.

[Note 142: Le jeune comte de Fleury avait été, en 1793, envoyé comme
suspect dans la prison du Luxembourg. Il conservait, quoique détenu,
toute la gaieté, tous les goûts de son âge, et jouait pendant une
bonne partie de la journée à la balle et aux barres dans la cour du
Luxembourg. Ayant vu périr presque toute sa famille, il écrivit au
président du tribunal révolutionnaire le billet suivant, que deux ou
trois feuilles du temps ont publié: «Homme de sang, égorgeur,
cannibale, monstre, scélérat, tu as fait périr ma famille; tu vas
envoyer à l'échafaud ceux qui paraissent aujourd'hui devant ton
tribunal; tu peux me faire subir le même sort, car je te déclare que
je partage leurs sentiments.» Dumas dit à Fouquier en lui présentant
le petit papier: «Voilà le billet doux qu'on m'écrit; je t'invite à en
prendre lecture; que faut-il répondre à celui qui me l'adresse?--Ce
monsieur me paraît pressé, répond l'accusateur public; eh bien, nous
allons le satisfaire.» Des gendarmes tout aussitôt furent chercher ce
jeune homme, que l'on fit monter sur les gradins avec cinquante-trois
personnes accusées d'être les assassins ou les complices des assassins
de Collot d'Herbois ou de Maximilien Robespierre. Il n'en connaissait
aucun. Il n'en fut pas moins, comme les autres, conduit à l'échafaud
en chemise rouge.]

Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal
d'exécution, en date du 29 prairial.

                                    _Signé_: LÉCRIVAIN, greffier.
                        CLAUDE-ANTOINE DELTROIT, officier public.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 4 messidor (22 juin 1794), appert:

     1. Thomas-Thérèse Vanyer, âgé de 61 ans, né à Paris, ex-chanoine
     de Saint-Quentin, département des Ardennes, y demeurant;

     2. Pierre-Alexandre Lhuillier, âgé de 33 ans, né et demeurant à
     Paris, rue de Vendôme, receveur des rentes;

     3. Remy Carra, âgé de 26 ans, chapelier, né à Saint-Chamond,
     département de Loire, demeurant à Paris, rue Marguerite,
     ex-maréchal des logis de la 3e compagnie de la légion allobroge;

     4. Jean-Baptiste Calmar, âgé de 20 ans, marchand de rubans, né à
     Bonnet-la-Montagne, département de Loire, demeurant commune
     d'Armes, ci-devant Saint-Étienne;

     5. Jean Blanc, âgé de 57 ans, quincaillier, né à la Montagne,
     département de l'Aveyron, y demeurant;

     6. Jean-Antoine Tricot, âgé de 55 ans, né à Paris, y demeurant,
     rue Jacob, ex-prêtre, chanoine de Saint-Quentin, département des
     Ardennes;

     7. Et François-René Cucu d'Hérouville, âgé de 69 ans, né et
     demeurant à Paris, section des Droits de l'Homme, contrôleur des
     rentes et receveur de l'Hôtel-Dieu;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
Leclerc.

Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef.

       *       *       *       *       *

Le passage quotidien des charrettes du tribunal révolutionnaire par la
longue rue Saint-Honoré, jusqu'à la rue Royale, fatiguait depuis
longtemps ces quartiers populeux, saisis de dégoût et d'horreur, et,
chaque jour, obligés de fermer leurs boutiques. Les plaintes des
habitants, à la fin, avaient été écoutées. Le 21 prairial (9 juin
1794), les bières vivantes (c'est ainsi qu'on appelait les charrettes
qui conduisaient les condamnés à la mort) avaient été dirigées sur la
place Antoine, où la guillotine s'était installée, sur le terrain de
la Bastille. Elle n'y fonctionna que trois jours: elle eut toutefois
le temps d'y recevoir sept fournées; puis, sur les réclamations des
citoyens du quartier, le fatal instrument dut s'éloigner encore
jusqu'à cette porte de Paris qu'on appela, à cette époque, tour à tour
la barrière du ci-devant Trône, ou du Trône renversé, ou place de la
Déchéance, et enfin barrière de Vincennes. Il y eut une seule
exception faite le 4 messidor (22 juin 1794) pour la construction de
l'échafaud sur l'ancienne place Louis XV.

On comprend que les solennelles immolations de la grande journée du 10
thermidor, et celles qui devaient suivre, exigeassent une mise en
scène plus grandiose et un plus formidable appareil: les vainqueurs ne
négligèrent rien pour offrir cette satisfaction aux vaincus.

_Exécution du 10 thermidor an II_ (28 juillet 1794).

     1. Maximilien Robespierre, âgé de 35 ans, natif d'Arras,
     domicilié à Paris, rue Honoré, section des Piques;

     2. Georges Couthon, âgé de 38 ans, natif d'Orzay, département du
     Puy-de-Dôme, domicilié à Paris, cour du Manége;

     3. Louis-Jean-Baptiste-Thomas Lavalette, âgé de 40 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue Honoré, nº 320;

     4. François Hauriot, âgé de 35 ans, natif de Nanterre, près
     Paris, domicilié à Paris, rue de la Clef;

     5. René-François Dumas, âgé de 37 ans, natif de Jussey,
     département de la Haute-Saône, domicilié à Paris, rue de
     Seine-Germain, maison de convenance;

     6. Antoine Saint-Just, âgé de 26 ans, natif de Lisé, département
     de la Nièvre, domicilié à Paris, rue Caumartin, nº 3;

     7. Claude-François Payan, âgé de 27 ans, natif de
     Saul-les-Fontaines, département de la Drôme, domicilié à Paris,
     rue de la Liberté, section de Marat;

     8. Jacques-Claude Bernard, âgé de 34 ans, domicilié à Paris, rue
     Bernard, section de Montreuil;

     9. Adrien-Nicolas Gobeau, âgé de 26 ans, natif de Vincennes,
     département de Paris, domicilié à Paris, rue de la Chaise, nº
     530, section de la Croix-Rouge;

     10. Antoine Gency, profession de tonnelier, âgé de 23 ans, natif
     de Reims, département de la Marne, domicilié à Paris, rue de
     Lourcine, faubourg Marcel;

     11. Nicolas-Joseph Vivier, âgé de 50 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue Germain-Muséum;

     12. Jean-Baptiste-Edmond Lescot-Fleuriot, profession artiste, âgé
     de 43 ans, natif de Bruxelles, domicilié à Paris, à la mairie;

     13. Antoine Simon, cordonnier, âgé de 58 ans, natif de Troyes,
     département de l'Aube, domicilié à Paris, rue Marat, nº 32;

     14. Denis-Étienne Laurent, âgé de 32 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue Gît-le-Coeur, nº 13;

     15. Jacques-Louis-Frédéric Wouarnée, âgé de 29 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue de l'Hirondelle, nº 10;

     16. Jean-Étienne Forestier, profession fondeur, âgé de 47 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue du Plâtre-Avoye;

     17. Augustin-Bon-Joseph Robespierre, natif d'Arras, domicilié à
     Paris, rue Florentin;

     18. Nicolas Guérin, profession receveur à la ville, âgé de 52
     ans, natif de Beaumont-sur-Orne, département du Calvados,
     domicilié à Paris, rue du Faubourg-Montmartre, nº 50;

     19. Jean-Baptiste-Mathieu Dhazard, profession perruquier, âgé de
     36 ans, natif de Paris, y domicilié, rue Honoré, nº 101, section
     des Gardes-Françaises;

     20. Christophe Cochefer, profession tapissier, natif de Gonesse,
     département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue Merry, nº
     413;

     21. Charles-Jacques-Mathieu Bougon, âgé de 57 ans, natif de
     Trouville, département du Calvados, domicilié à Paris, rue
     Lazare, nº 64, section du Mont-Blanc;

     22. Jean-Marie Quenet, profession marchand de bois, natif de
     Commune-Affranchie, domicilié à Paris, rue de la Mortellerie, nº
     78;

     Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal
     d'exécution dressé par Neirot, commis greffier.

Pour extrait conforme, TRIAL, officier public.

       *       *       *       *       *

_Exécution du 11 thermidor an II_ (29 juillet 1794).

Le lendemain, la fournée fut plus considérable: les vainqueurs, qui
avaient d'abord frappé leurs ennemis les plus redoutés, avaient eu le
temps de faire des désignations plus nombreuses, et d'atteindre la
plupart des membres de la Commune, qui avait longtemps prévalu contre
la Convention. Le lecteur trouvera dans ces listes les noms de
plusieurs commissaires du Temple.

     1. Bertrand Arnaud, secrétaire et membre du conseil général de la
     Commune, âgé de 55 ans, natif de Tigne, département du
     Mont-Blanc, domicilié à Paris, rue Favart, nº 4;

     2. Jean-Baptiste Crépin Taillebot, profession maçon, âgé de 58
     ans, natif de Jouy-le-Peuple, département de Seine-et-Oise,
     domicilié à Paris, rue du Faubourg-du-Temple;

     3. Servais-Baudoin Boullanger, profession joaillier, âgé de 38
     ans, natif de Liége, domicilié à Paris, rue Honoré, nº 59;

     4. Prosper Sijas, profession commis, âgé de 35 ans, natif de
     Vire, département du Calvados, domicilié à Paris, rue
     Grange-Batelière, nº 21;

     5. Pierre Remy, profession tabletier, âgé de 45 ans, natif de
     Chaumont, département de la Haute-Marne, domicilié à Paris, rue
     Louis, nº 595, section de l'Indivisibilité;

     6. Claude-Antoine Deltroit, profession meunier, âgé de 43 ans,
     natif de Pontoise, département de Seine-et-Oise, domicilié à
     Paris, quai de la Mégisserie, nº 21;

     7. Jean-Guillaume-François Vaucanu, profession mercier, âgé de 37
     ans, natif de Germain-de-Montgommery, département du Calvados,
     domicilié à Paris, rue du Monceau;

     8. Claude Bigant, profession peintre, âgé de 40 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue des Boulangers-Victor, nº 5, section des
     Sans-Culottes;

     9. Jean-Charles Lesire, profession cultivateur, âgé de 48 ans,
     natif de Rosay, département de Seine-et-Marne, domicilié à Paris,
     quai de l'Union, section de la Fraternité;

     10. Jean-Baptiste-Emmanuel Legendre, âgé de 62 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue de la Monnaie, nº 515, section du Muséum;

     11. Jean-Philippe-Victor Charlemagne, profession instituteur, âgé
     de 26 ans, natif de Paris, y domicilié, rue de Cléry, nº 92;

     12. Pierre-Nicolas Delacour, profession notaire, âgé de 37 ans,
     natif de Beauvais, département de l'Oise, domicilié à Paris, rue
     Neuve-Eustache, section de Brutus;

     13. Augustin-Germain Jobert, profession négociant, âgé de 50 ans,
     natif de Montigny-sur-Aube, département de la Côte-d'Or,
     domicilié à Paris, rue des Prêcheurs;

     14. Pierre-Louis Paris, âgé de 35 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue des Carmes, nº 27, section du Panthéon;

     15. Claude Jonquoy, profession tabletier, âgé 44 ans, natif de
     Massiac, département du Cantal, domicilié à Paris, rue
     Jean-Robert, nº 15, section des Gravilliers;

     16. René-Toussaint Daubancourt, profession coffretier, âgé de 53
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue des Petits-Champs, nº 23,
     section de la Halle aux blés;

     17. Jean-Baptiste Vincent, profession entrepreneur de bâtiments,
     âgé de 36 ans, natif de Moutier-Saint-Jean, département de la
     Côte-d'Or, domicilié à Paris, rue de Cléry, section de
     Bonne-Nouvelle;

     18. Martin Wichterich, profession cordonnier, âgé de 45 ans,
     natif de Cologne, domicilié à Paris, rue de Lappe, section de
     Popincourt;

     19. Pierre Henry, profession receveur de loterie, âgé de 48 ans,
     natif de Riz, département du Var, domicilié à Paris, rue Antoine,
     section de l'Indivisibilité;

     20. Jean Cazenave, profession commis marchand, âgé de 38 ans,
     natif de Belleville, près Paris, domicilié à Paris, rue
     d'Orléans, section de l'Homme-Armé;

     21. Jean-Louis Gibert, profession de pâtissier, âgé de 43 ans,
     natif de Luzancy-la-Marne, département de Seine-et-Marne,
     domicilié à Paris, faubourg Denis, nº 25, section du Nord;

     22. Pierre Girod, profession mercier, âgé de 27 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue des Deux-Ponts, nº 10, section de la
     Fraternité, marié à Antoinette-Adélaïde Rominira;

     23. François Pelletier, profession marchand de vins, âgé de 33
     ans, natif de Cheminon, département de la Marne, domicilié à
     Paris, rue du Faubourg-Denis;

     24. Nicolas Jérosme, profession tourneur, âgé de 44 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue Jacques-la-Boucherie, nº 213;

     25. Jean-Baptiste Cochois, profession commis-marchand, âgé de 53
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue de l'Égalité;

     26. Jean-Léonard Sarrot, profession peintre, âgé de 31 ans, natif
     de Paris, y domicilié, rue du Faubourg-Franciade, nº 45;

     27. René Grenard, profession fabricant de papier, âgé de 45 ans,
     natif de la Garenne, département de Seine-et-Oise, domicilié à
     Paris, rue et section des Piques;

     28. Jacques Lasnier, profession homme d'affaires, âgé de 52 ans,
     natif de Bezoir-Laférière, département de Seine-et-Marne,
     domicilié à Paris, rue du Four-Germain, nº 286;

     29. Marc-Martial-André Mercier, profession libraire, âgé de 43
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue Neuve-des-Capucines, nº
     188, marié à Anne de By;

     30. Jean-Pierre Bernard, profession homme de confiance, âgé de 38
     ans, natif de la Chalade, département de la Meuse, domicilié à
     Paris, rue Germain-Muséum;

     31. Étienne-Antoine Souars, âgé de 56 ans, natif d'Aubervilliers,
     dit les Vertus, district de Franciade, domicilié à Paris, rue des
     Vieux-Augustins, nº 32;

     32. Dominique Mettot, profession agent d'affaires, âgé de 45 ans,
     natif de Nancy, département de la Meurthe, domicilié à Paris, à
     la maison commune;

     35. Louis-Joseph Mercier, profession menuisier, âgé de 40 ans,
     natif de Sacy-le-Grand, département de l'Oise, domicilié à Paris,
     rue des Trois-Pistolets, nº 14, section de l'Arsenal;

     34. Jean-Jacques Baurieux, profession horloger, âgé de 45 ans,
     natif de Dartois, département des Bouches-du-Rhône, domicilié à
     Paris, rue du Faubourg-Honoré, nº 19;

     35. Antoine Jametel, âgé de 54 ans, natif de Moissy, département
     de Seine-et-Marne, domicilié à Paris, rue de la
     Grande-Truanderie, nº 18; marié à Louise-Pauline Noiseux;

     36. Ponce Tanchou, profession graveur, âgé de 32 ans, natif de
     Bourges, département du Cher, domicilié à Paris, cloître
     Notre-Dame, nº 42; marié à Jeanne-Louise Beliaz;

     37. Marc-Louis Desvieux, âgé de 44 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue Montorgueil;

     38. François-Auguste Paff, profession bonnetier, âgé de 41 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue de la Joaillerie, section des
     Arcis, marié à Catherine-Françoise Bourgain;

     39. Jacques-Mathurin Lelièvre, profession graveur, âgé de 40 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue Martin, nº 252;

     40. Louis-François Dorigny, profession de charpentier, âgé de 36
     ans, natif de Bruyère, département de l'Aisne, domicilié à Paris,
     rue Popincourt, nº 17;

     41. Pierre-Alexandre Louvet, profession peintre, âgé de 33 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue des Blancs-Manteaux, nº 52;
     marié à Françoise Liédé;

     42. Jean-Jacques Lubin, profession peintre, âgé de 29 ans, natif
     de Paris, y domicilié, rue de la Révolution, nº 24;

     43. Jacques-Pierre Coru, profession grainier, âgé de 63 ans,
     natif de Nocé, département de l'Orne, domicilié à Paris, rue
     Antoine, nº 229;

     44. Pierre-Simon-Joseph Jault, profession artiste, âgé de 30 ans,
     natif de Reims, département de la Marne, domicilié à Paris, rue
     Claude, nº 371;

     45. Jean-Baptiste Bergot, profession employé aux cuirs, âgé de 56
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue Française, nº 11;

     46. Jacques-Nicolas Lumière, profession musicien, âgé de 45 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue Thibautodé, nº 4;

     47. Jean Paquotte, profession ciseleur, âgé de 48 ans, natif de
     Troyes, département de l'Aube, domicilié à Paris, à la ci-devant
     abbaye Germain, nº 1114;

     48. Jacques-Nicolas Blin, écrivain expert, âgé de 63 ans, natif
     d'Aubanton, département de l'Aisne, domicilié à Paris, rue Paul,
     nº 37;

     49. Marie-François Langlois, profession papetier, âgé de 37 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue Jacques, nº 196;

     50. Jean-Nicolas-Langlois, profession serrurier, âgé de 49 ans,
     natif de Rouen, département de la Seine-Inférieure, domicilié à
     Paris, rue Georges, nº 38;

     51. Jacques Moine, profession commis teneur de livres, âgé de 39
     ans, natif de Commune-Affranchie, domicilié à Paris, vieille rue
     du Temple, nº 78;

     52. Jean-Baptiste Chavigny, profession commis, âgé de 55 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue du Faubourg-Montmartre, nº 42;

     53. Charles Huant Desboisseaux, âgé de 39 ans, natif de Paris, y
     domicilié, rue de la Fraternité;

     54. André Marcel, profession maçon, âgé de 53 ans, natif de
     Rosny, département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, faubourg
     Martin;

     55. Martial Gamory, profession coiffeur, âgé de 46 ans, natif de
     Guéret, département de la Creuse, domicilié à Paris, rue du
     Coq-Honoré;

     56. Pierre Haener, profession imprimeur, âgé de 52 ans, natif de
     Nancy, département de la Meurthe, domicilié à Paris, rue Martin,
     nº 34;

     57. Pierre-Jacques Le Grand, profession homme d'affaires, âgé de
     51 ans, natif de Paris, y domicilié, rue d'Enfer, en la Cité, nº
     5;

     58. Pierre-Léon Lamiral, profession fruitier, âgé de 38 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue Beauregard, section de
     Bonne-Nouvelle, époux de Marie Grain;

     59. Jean-Pierre Eudes, profession tailleur de pierre, âgé de 31
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue des Juifs, nº 38;

     60. Edme-Marguerite Lauvin, âgé de 60 ans, natif de Vezelay,
     département de l'Yonne, domicilié à Paris, rue Geoffroy-Lasnier,
     nº 23;

     61. Pierre Dumez, profession ingénieur, âgé de 37 ans, natif de
     la Ferté-sur-Ourcq, département de l'Aisne, domicilié à Paris,
     rue de la Harpe, nº 26;

     62. Denys Dumontier, profession tailleur, âgé de 51 ans, natif de
     Paris, y domicilié, rue de la Poterie;

     63. Jean-Claude Girardin, profession éventailliste, âgé de 48
     ans, natif de Paris, y domicilié, rue Transnonain, nº 38;

     64. Jacques-Louis Cresson, profession ébéniste, âgé de 49 ans,
     natif de Paris, y domicilié, rue des Deux-Écus, nº 38;

     65. François-Laurent Chatelin, profession professeur de dessin,
     âgé de 43 ans, natif de Nancy, département de la Meurthe,
     domicilié à Paris, rue Quincampoix, nº 98;

     66. Joseph Alavoine, profession tailleur, âgé de 63 ans, natif de
     la Verrière, département de l'Oise, domicilié à Paris, Grands
     Piliers de la Tonnellerie;

     67. Pierre-François Deraux, profession jardinier, âgé de 53 ans,
     natif de Goupillère, département du Calvados, domicilié à Paris,
     rue Plumet, section du Bonnet-Rouge; marié à Élisabeth-Charlotte
     Dive;

     68. Claude Benard, âgé de 28 ans, natif de Paris, y domicilié,
     rue Boucher;

     69. Jacques Morel, profession écrivain, âgé de 55 ans, natif de
     Vandoeuvre, département de l'Aube, domicilié à Paris, rue de
     Marché-aux-Poirées, nº 559;

     70. Nicolas Naudin, profession menuisier, âgé de 35 ans, natif de
     Ville-sur-Iron, département de la Moselle, domicilié à Paris, rue
     Charlot, nº 5;

     71. Joseph Ravel, profession chirurgien, âgé de 48 ans, natif de
     Tarascon, département des Bouches-du-Rhône, domicilié à Paris,
     rue Antoine, nº 36;

Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal d'exécution,
en date du 11 de ce mois.

           _Signé_: NEIROT, commis greffier
                          (jusqu'à Jametel, le 35e sur la liste).
                    DUCRAY, commis greffier
                        (depuis Tanchou, le 36e, jusqu'à la fin).

       *       *       *       *       *

On le voit, ce jour-là, soixante et onze individus, déclarés complices
de la Commune rebelle, montèrent sur l'échafaud de l'homme dont ils
s'étaient faits les séides. Parmi eux, le lecteur aura remarqué Sijas,
le président du conseil général dans la nuit du 9 au 10 thermidor;
Jobert et Bergot, ces tristes administrateurs de police, célèbres par
leur cruauté envers les détenus; puis Boulanger, ce commandant de la
garde nationale qui se faisait suivre d'une guillotine. Parmi les
condamnés, il faut citer encore Besnard, Desboisseaux et le musicien
Lumière, la terreur de leurs sections.

Le 12 thermidor, le sanglant tribunal tint sa dernière séance. Douze
démagogues, la plupart membres de la Commune, portèrent leurs têtes
sur l'échafaud. Au milieu d'eux se dessinent deux hommes affreux,
Nicolas et Arthur, le premier tout meurtri des coups injurieux dont
Camille Desmoulins l'avait flagellé dans son _Vieux Cordelier_; le
second, plus horriblement célèbre encore, pour avoir dévoré, au 10
août, le coeur d'un soldat suisse assassiné par lui.

Enfin, par un décret conventionnel du 14 thermidor (1er août 1794),
l'exécrable loi du 22 prairial fut rapportée.

       *       *       *       *       *

Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire établi par la loi du
10 mars 1793, an deuxième de la République française (_sic_), séant à
Paris, au Palais, le 12 thermidor (30 juillet 1794), appert:

     1. Charles-Nicolas Leleu, âgé de 40 ans, né à Vitry-sur-Marne,
     perruquier et membre du conseil général de la Commune, demeurant
     à Paris, rue Dominique, faubourg Germain, nº 335;

     2. Léopold Nicolas, imprimeur et juré du tribunal
     révolutionnaire, âgé de 37 ans, né à Mirecourt, département des
     Vosges, demeurant à Paris, rue Honoré, nº 355;

     3. Jean-François Lechenard, âgé de 37 ans, né à Rans, district de
     Dôle, département du Jura, tailleur et juré au tribunal du 17
     août, membre du conseil général de la Commune, demeurant à Paris,
     rue Montorgueil, nº 59;

     4. François Tortot, horloger et administrateur de police, âgé de
     31 ans, né à Paris, y demeurant, rue Bernard, nº 10, faubourg
     Antoine;

     5. Pierre-François Guéniard, ébéniste, membre du conseil général
     de la Commune, né à Paris, y demeurant, rue de la Roquette, nº
     68;

     6. Pierre Cietty, peintre et membre de la Commune, âgé de 41 ans,
     né à Trafuil, en Lombardie, demeurant à Paris, rue de Montreuil,
     nº 51;

     7. Jean-Étienne Lahure, âgé de 38 ans, né à Montreuil,
     département de Paris, bijoutier, commandant en second de la
     section de Popincourt, demeurant à Paris, rue de Popincourt;

     8. François-Henri Camus, né à Paris, âgé de 47 ans, négociant
     avant la révolution, membre de la Commune de Paris, demeurant à
     Paris, rue Montmartre, 84;

     9. Pierre-Eustache Gillet-Marie, âgé de 41 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue de Bourgogne, nº 1465, ex-membre du conseil
     général de la Commune;

     10. Antoine Frery, né à Nancy, département de la Meurthe,
     demeurant à Paris, rue des Vieux-Augustins, âgé de 62 ans, membre
     du conseil général de la Commune;

     11. Jean-Jacques Arthur, fabricant de papiers, membre de la
     Commune, âgé de 33 ans, né à Paris, y demeurant, rue des Piques;

     12. Jean-Baptiste Grillet, âgé de 67 ans, né à Paris, y
     demeurant, rue Bertin-Poirée, nº 16, peintre de portraits et
     membre de la Commune;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Leclerc.

Pour extrait conforme, NOIROT, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 1er fructidor (18 août 1794), appert:

     1. Antoine-Paul Lavaur, âgé de 31 ans, natif de Montfaucon,
     département du Lot, homme de loi, y demeurant;

     2. Et Jean Saumont, dit Labran, âgé de 54 ans, cultivateur, natif
     de Roussinet, département de la Dordogne, demeurant à Busserole,
     même département;

Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Leclerc.

Pour extrait conforme, DUCRAY, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 5 fructidor (22 août 1794), appert:

     1. Jean-Baptiste Mitre Gouard, âgé de 29 ans, natif d'Aix,
     département des Bouches-du-Rhône, volontaire au premier bataillon
     des Phocéens, demeurant à Marseille;

     2. Et François Deschamps, âgé de 29 ans, natif de Crévis,
     département de l'Aube, agent de la commission du commerce et aide
     de camp de Hanriot, demeurant à Paris, rue des Petits-Augustins,
     nº 15;

Avoir été condamnés et exécutés sur la place publique de la Grève et
de la _Révolution_ (_sic_). Procès-verbal d'exécution dressé par
Auvray.

Pour extrait conforme, DUCRAY, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Par jugement du 6 fructidor l'an II (23 août 1794), appert:

     Pierre-André Coffinhal (n'a dit son âge ni le lieu de sa
     naissance), ex-président du tribunal révolutionnaire et membre de
     la Commune de Paris, y demeurant rue Regratière, section de la
     Fraternité;

     Mis hors la loi par décret des 9 et 18 thermidor, a été livré à
     l'exécuteur des jugements criminels par ordonnance du tribunal en
     date dudit jour 18 thermidor, et exécuté le même jour sur la
     place de la Révolution, à six heures quinze minutes du soir, en
     présence de Heurtin, huissier du tribunal, qui en a dressé
     procès-verbal.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal révolutionnaire du 15 fructidor an II
(1er septembre 1794), appert:

     Julien-Joseph Lemonnier, âgé de 38 ans, né à Paris, y demeurant
     rue de la Mortellerie, section de la Maison Commune, membre du
     comité civil et capitaine de la garde nationale;

     Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par
     Leclerc.

Pour extrait conforme, NOIROT, commis greffier.

       *       *       *       *       *

Julien-Joseph Lemonnier, si j'en crois les registres de l'Hôtel de
ville, fut la dernière victime immolée sur la place de la Révolution,
et, partant, probablement la dernière dont les restes furent inhumés
dans l'enclos du Christ.

Les condamnés qui vinrent après, et dont le nombre diminua
insensiblement, furent tous guillotinés en place de Grève. Leurs
dépouilles furent vraisemblablement inhumées pour la plupart dans les
cimetières de Sainte-Marguerite ou de Clamart. Quelques morts
privilégiés furent seulement portés dans l'enclos funèbre de Picpus.



LETTRES

DE

MADAME ÉLISABETH.


Je crois devoir faire suivre la vie de Madame Élisabeth d'un certain
nombre de ses lettres, choisies de manière à faire connaître la
princesse dans les situations les plus diverses de fortune, d'esprit
et de coeur. M. Feuillet de Conches, on le sait, a publié récemment la
correspondance complète de Madame Élisabeth, beau monument élevé, par
une main habile, à la gloire de cette princesse, et il a enrichi le
texte de notes explicatives d'un grand intérêt. Les lettres que je
vais donner, et dont je n'avais pu citer çà et là, dans le cours de
mon récit, que quelques fragments détachés, seront les meilleures
pièces justificatives de cet ouvrage. On y verra d'abord la princesse,
au début de sa belle jeunesse, avec la vivacité d'un esprit pénétrant
et l'indépendance d'un caractère inclinant à l'espièglerie. Puis on
assistera aux progrès de son jugement; on verra se lever dans cette
belle âme toutes les qualités et toutes les vertus, toutes les nobles
aspirations, et l'on s'étonnera de cette sagesse précoce qui fit de
Madame Élisabeth la plus utile et la meilleure des amies, comme elle
était la plus dévouée et la plus courageuse des soeurs.

Sa correspondance avec la marquise de Bombelles et la marquise de
Raigecourt, dont je dois la communication aux familles de ces deux
nobles dames si dignes de l'affection que leur témoignait la
princesse, met dans une vive lumière l'élévation de l'esprit, la
droiture de la raison, la bonté et l'ouverture de coeur de la soeur de
Louis XVI. Toujours elle s'occupe des intérêts, de la sécurité, du
bonheur de ses deux amies, avant de s'occuper de ses propres
convenances, du bonheur qu'elle aurait à les avoir auprès d'elle. Elle
les aime mieux éloignées et tranquilles qu'en France exposées et
menacées.

Ses lettres à madame la marquise des Montiers, plus jeune que ses deux
autres amies, et dont elle appréciait l'esprit charmant, l'heureux
naturel, en appréhendant un peu les saillies de son imagination, ont
un autre caractère. La tendresse est la même, mais elle prend un
accent presque maternel pour conseiller, avertir, diriger «_son
démon_», comme elle appelle cette jeune et aimable femme, dans les
situations difficiles où elle se trouve. Ce que Madame Élisabeth aime
par-dessus tout dans ses amies, c'est leur âme. Leur dignité et leur
honneur dans ce monde, leur salut dans l'autre, l'occupent bien
autrement que leur félicité passagère, quoiqu'elle fasse tout pour y
contribuer. Elle a pour elles une amitié vraiment chrétienne, et l'on
voit qu'elle veut continuer éternellement dans le ciel les affections
commencées ici-bas. Ces lettres à madame la marquise des Montiers sont
complétement inédites. J'en dois la communication à l'obligeance de M.
le comte Stanislas des Montiers, heureux comme toute sa famille de
contribuer à tout ce qui peut servir à mettre en relief la gloire de
Madame Élisabeth.

Ses lettres à madame Marie de Causans, qui se destinait à la vie
religieuse, ont un autre caractère. Elles sont pleines d'une haute
spiritualité, tempérée par cette prudence et ce bon sens qui forment
comme le fond de la nature de Madame Élisabeth. Personne ne parle
mieux de la soumission à la volonté de Dieu et de la résignation que
cette princesse, qui devait pousser cette vertu jusqu'à l'héroïsme.
En même temps elle prémunit la fille de sa vénérable amie, madame de
Causans, contre les entraînements de l'imagination qui font
quelquefois embrasser la vie religieuse à des personnes qui n'ont pas
les dons nécessaires pour s'y sanctifier, et prennent pour une
vocation réelle et durable un dégoût passager du monde ou un chagrin
que le temps emportera avec tout le reste. Madame Élisabeth, si sévère
pour elle-même, condamne le scrupule. Sa religion est sincère,
profonde, pleine d'onction, mais éclairée, et elle s'étonne quand
l'abbé de Lubersac lui donne des détails sur les superstitions que la
population italienne mêle au catholicisme.

Je ne crois pas que dans toute cette correspondance il y ait des lettres
plus remarquables que celles qui sont adressées à cet abbé de Lubersac,
aumônier de Madame Victoire, qui avait émigré à Rome avec Mesdames de
France, et qui, rentré à Paris dans le mois d'août 1792, périt dans les
massacres de septembre. L'abbé de Lubersac traînait à l'étranger un noir
chagrin;--étaient-ce les malheurs qu'il laissait derrière lui,
étaient-ce ceux qu'il entrevoyait dans les ombres de l'avenir, qui
plongeaient son esprit dans cette morne tristesse?--Madame Élisabeth,
dont l'âme était plus fortement trempée, le soutenait par des conseils
qui prenaient insensiblement la forme d'exhortations. Les rôles
s'étaient peu à peu intervertis sans que les deux correspondants s'en
aperçussent. La princesse soutenait le prêtre et l'aidait à porter sa
croix, faisant ainsi l'apprentissage du rôle sublime qu'elle remplit
plus tard auprès des compagnons de son funèbre itinéraire de la
Conciergerie à l'échafaud.

Dans cette correspondance, qui remonte jusqu'à l'ancien régime, et à
une époque (1778) où la révolution, comme l'a dit Chateaubriand, ne
frappait pas encore à l'huis de l'histoire, et qui ne se ferme que le
10 août 1792, journée néfaste après laquelle la famille royale
prisonnière entra au Temple, on retrouve, à mesure que les événements
se succèdent, l'impression qu'ils produisent sur Madame Élisabeth, et
l'appréciation qu'elle porte sur les hommes et sur les choses. La
convocation des états généraux, le serment du Jeu de paume, le 15
juillet et la prise de la Bastille, les journées des 5 et 6 octobre,
avec le lamentable retour à Paris de la famille royale prisonnière, la
constitution civile du clergé, le fatal voyage à Varennes, la journée
du 20 juin, cette préface du 10 août, viennent tour à tour jeter un
sinistre reflet dans les lettres de Madame Élisabeth à ses amies, à
l'abbé de Lubersac, au comte d'Artois. Une de ses plus remarquables
lettres est adressée à ce prince, pour lequel elle avait la plus vive
tendresse, et, si j'ose le dire, une de ces faiblesses de coeur que
les soeurs sérieuses ont pour celui de leurs frères dont l'impétueuse
ardeur a besoin d'être dirigée et retenue. Chose remarquable, Madame
Élisabeth, cette princesse d'un coeur si bienveillant, incline presque
toujours vers les partis de vigueur. Elle comprend que la faiblesse
devant une révolution qui ne perd ni une occasion, ni une concession,
ni une minute, contribue à tout perdre. Elle le répète souvent dans
ses lettres. La vigueur dans la politique, l'union dans le parti
royaliste et dans la famille royale, voilà ce que recommande Madame
Élisabeth; et, dans sa lettre au comte d'Artois, elle insiste de la
manière la plus forte et la plus raisonnable sur la nécessité de ne
pas contrarier à Coblentz la politique de Louis XVI.

A mesure que les lettres se rapprochent par leurs dates de la fatale
journée du 10 août, la faible lueur d'espérance qui jetait çà et là
quelques reflets lumineux, pâlit et s'éteint. La princesse voit venir
la catastrophe, mais elle sait où est pour elle le poste du devoir, de
l'honneur et de la tendresse fraternelle; elle y reste. Advienne que
pourra! elle remplira jusqu'au bout la sainte et angélique mission que
la Providence lui a donnée. Les _Sursum corda_ reviennent alors plus
fréquents sous sa plume dans ses lettres avec ses amies; elle ne
regarde plus, elle n'espère plus que du côté du ciel.

       *       *       *       *       *

I.

A MADAME DE BOMBELLES.

Vous croyez peut-être que je suis consolée, point du tout; d'autant
plus que moi, qui déteste les explications, je viens d'en avoir une
avec ma tante. La Reine y a été ce matin pour lui demander ce qu'elle
avoit hier, et elle lui a dit qu'elle étoit fort mécontente de moi,
parce que je ne lui avois pas écrit avant mon inoculation, et qu'elle
devoit m'en parler. J'y ai donc été ce soir: je suis arrivée chez ma
tante Victoire, qui m'a parlé avec beaucoup d'amitié, et qui m'a dit
que j'avois eu tort de ne leur pas écrire, ce dont je suis convenue,
et lui ai demandé pardon. De là, j'ai été chez ma tante Adélaïde, qui,
le plus aigrement possible, m'a dit: «J'ai parlé à la Reine de vous ce
matin. Que dites-vous de votre conduite, depuis qu'il est question de
vous inoculer?--Comment, ma tante, lui ai-je dit, qu'est-ce que j'ai
fait?--Vous ne nous avez pas seulement remerciées.» Et elle reprit, de
ce que nous nous enfermions avec vous; et pendant Choisy et Marly nous
n'avons pas entendu parler de vous.--Je lui représentai qu'entre ses
deux voyages j'étois venue chez elle et que je l'avois remerciée;
qu'en cela je n'avois fait que mon devoir, mais que je l'avois fait. A
cette réponse, elle s'est un peu embarrassée, et m'a dit entre ses
dents:--Ah! une fois en passant, mais je ne leur avois point
écrit.--Je lui ai dit qu'en cela j'avois eu tort, et que je leur en
demandois pardon; que pour la Muette et Meudon, je n'y avois aucune
part et point de tort.--Elle m'a dit qu'elle ne me parloit point de
cela; et sur ce elle a changé de conversation, étant toujours
embarrassée. En sortant de chez elle, je lui ai encore dit que
j'espérois qu'elle me pardonnoit; elle m'a répondu que ce n'étoit que
la crainte qu'elle avoit eue d'être oubliée de moi qui l'avoit fâchée,
m'aimant beaucoup, et qu'elle espéroit que cela ne seroit jamais.--Je
lui ai dit que je tâcherois de mériter son amitié, et que je lui
demandois de me conserver toujours la sienne. De là je suis revenue et
ai mandé cela à la Reine, et puis à mon petit ange. Je ne puis te
celer que je n'ai que la moitié des torts dont je suis convenue; mais
il faut mettre la paix dans la maison, et dans ce quartier-là il
faudroit au moins M. Le Chat pour l'établir bien solidement.

A propos, mon ange, je t'en prie, si tu as le temps, fais chercher
Campana; fais-toi peindre pour ta petite servante; dis-lui de faire
ton portrait de la grandeur de ceux des médaillons, et coiffée et
habillée comme celui qu'il a fait de moi, et qui n'est pas comme le
tien. Ne va pas l'oublier, car je te tuerois ainsi que ton fils.
Mande-moi de ses nouvelles, et fais dépêcher Campana. La baronne doit
revenir aujourd'hui, ainsi je ne te charge de rien pour elle, mais dis
à madame de Travanet que je meurs d'envie de la voir; et dis aussi à
la personne qui n'ose se nommer qu'elle ait soin d'acheter des
polonoises, pour pouvoir rester chez la baronne, quand j'irai, ce qui,
j'espère, sera bientôt. En vérité, madame Angélique, vous devez être
bien contente de moi, car mes lettres sont assez longues et les lignes
assez serrées; je vais arranger mes affaires et tu les trouveras en
très-bon ordre. Mande-moi toutes les grimaces qu'a faites ta
belle-soeur pendant le mariage, et toutes les bêtises qu'elle aura
dites, qui certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les as écoutées,
et qui m'amuseront beaucoup en les lisant. Adieu, ma petite soeur
Saint-Ange; il me paroît qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue. Je
t'embrasse de tout mon coeur, et suis de Votre Altesse

  La très-humble et très-obéissante servante et sujette.

                                        ÉLISABETH DE FRANCE,
                                                   dite la Folle.

  Ce 27 novembre 1779.

       *       *       *       *       *

II.

A LA MARQUISE DE CAUSANS.

                                             Du 3 septembre 1784.

Je vous ai fait promettre par votre fille de vous rendre un compte
exact de ma journée de lundi[143]. Nous sommes parties à dix heures du
matin: il faisait une pluie à verse; mais, malgré cela, tout le monde
étoit de bonne humeur. Nous sommes arrivées, et avons été sur-le-champ
à l'église; madame de Brébent y est entrée ensuite. La cérémonie a
commencé, et tout s'est passé comme à celle de madame de Fontanges,
excepté qu'elle a communié avec la même hostie sur laquelle elle avoit
prononcé ses voeux; puis on l'a habillée, et elle a été sous le drap
mortuaire. A suivi le moment que j'aime le mieux, qui est le baiser de
paix. Il me fait toujours un effet que je ne puis rendre; c'est de si
bon coeur que nous nous embrassons, quoique nous ne nous connoissions
pas, qu'il est impossible de ne pas être attendrie; mais je n'ai
pourtant pas pleuré: ce n'est pas mon usage. Pour Bombelles, elle
étoit en sanglots, ce qui a été cause de grandes railleries, qu'elle a
soutenues avec plus de courage que la migraine qui a suivi. Plusieurs
de ces dames pleuroient aussi. Ainsi, vous n'eussiez pas été
embarrassée, malgré les assistants. J'ai été fort heureuse, et voilà
tout. Mais, le mercredi, j'avois oublié mon bonheur. Celui que je
goûte ici est tranquille. Je m'occupe beaucoup depuis huit jours que
j'y suis; j'écris des lettres innombrables: cela ne me plaît guère;
mais lorsqu'on passe autant d'heures dans la journée sans voir autre
chose que son chien, ma chère, on n'est pas fâché d'avoir ce genre
d'occupation. Je vous prie de croire que sans cela j'en aurois
beaucoup d'autres; par exemple le dessin. Il y a trois jours que je
crie après M. B.[144] et qu'il ne vient pas: je meurs de peur qu'il ne
soit mort. Quand je dis que je l'attends depuis trois jours, il faut
compter que c'est depuis hier. Je vais commencer un petit dessin pour
les dames de Saint-Cyr; il est charmant. Je n'ai pas dit à [Bombelles]
que c'étoit pour elles, car je crois que cela l'auroit mise de
mauvaise humeur.

[Note 143: Madame Élisabeth assistait volontiers aux professions
religieuses, y trouvant une sorte d'édification.]

[Note 144: M. van Blarenberghe, maître de dessin de Madame Élisabeth
et des princes, fils du comte d'Artois.]

J'attends avec impatience des nouvelles des courses de vos enfants. Je
ne doute pas qu'ils n'aient été reçus à merveille; mais je voudrois
bien qu'il me fût permis de croire à la guérison de votre jambe: je ne
désire rien tant. Enfin, mon coeur, je juge d'après toutes les
souffrances que vous éprouvez, que vous faites votre purgatoire dans
ce monde; car, malgré vos douleurs, votre caractère est toujours le
même: toujours la même amabilité, la même confiance en Dieu, enfin la
même résignation, sans compter toutes les vertus qui naissent de cette
résignation. Comment pouvez-vous, malgré toutes vos douleurs de corps
et d'esprit, vous croire trop heureuse? C'est une grâce bien
particulière de Dieu. Je l'en bénis, et de ce qu'il m'a choisie pour
en être l'instrument. Soyez sûre, mon coeur, que rien ne me peut
faire plus de plaisir que de penser que j'ai pu adoucir un peu
l'amertume de vos maux. Que vous êtes bonne de m'associer à vos
prières! Oui, mon coeur, aucune de vos enfants ne vous oubliera, je
puis vous en répondre. J'oubliois de vous dire que, malgré le monde,
j'avois passé quelque temps avec mon dépôt dans la chambre du conseil,
et une grande partie du reste avec D.[145] et plusieurs autres dames.

[Note 145: La comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame
Élisabeth.]

Votre fille fera bien d'arriver, car je serois capable de lui enlever
son trésor. Je sens que je m'y attache beaucoup, et je me propose de
lui en faire peur.

       *       *       *       *       *

III.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

                                                 8 décembre 1785.

Je suis émue et affligée au dernier point, mon coeur, de l'état de
votre mère: l'arrêt de Séguy[146] me fait frémir. J'écrirai à madame
de Lastic[147] pour que l'on trouve des prétextes pour faire rester
votre soeur à Fontainebleau. Ils seront d'autant plus aisés que,
quoiqu'elle soit bien, de longtemps elle ne sera en état d'être
transportée. Si vous ne craignez pas d'attendrir votre mère, dites-lui
combien je partage ses douleurs, que je voudrois les prendre toutes,
que je suis bien affligée de ne pouvoir lui rendre les soins que la
tendre amitié que j'ai pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien,
depuis trois semaines, d'être princesse: c'est une terrible charge
souvent, mais jamais elle n'est plus désagréable que lorsqu'elle
empêche le coeur d'agir.

[Note 146: Médecin du Roi, n'ayant quartier.]

[Note 147: Fille du marquis de Montesquiou-Fezensac, qui avait pris
dans la révolution un parti dont sa famille était fort affligée.]

Vous avez sous vos yeux, mon coeur, le triomphe de la religion: je ne
doute pas que vous n'éprouviez, dans l'occasion, qu'elle seule peut
nous faire supporter le malheur, et, s'il étoit possible, le rendre
léger. Croyez que vous aurez la grâce d'une résignation parfaite à la
volonté de Dieu. Il ne faut qu'un véritable désir pour l'obtenir, et
vous sentez trop combien elle vous est nécessaire pour ne pas la
désirer vivement. Espérez tout de ce Père qui vous aime si tendrement;
il vous soutiendra, il partagera votre peine et la rendra moins
pesante. Pardon, mon coeur, de ce petit morceau de sermon, quoiqu'il
soit médiocre: dans la position où vous êtes, l'on est toujours bien
aise d'entendre un peu parler de Dieu. C'est ce qui m'a encouragée à
cette insolence.

Je prierai certainement les dames de Saint-Cyr de prier pour votre
mère, et elles le feront de tout leur coeur, car elles aiment beaucoup
votre mère. Je vous en prie, dites-lui que je prie aussi pour elle.
J'ai eu peur, le jour que je l'ai vue, qu'elle ne fût fâchée, parce
que je lui ai dit que je ne priois pas; et quoiqu'elles soient bien
mauvaises, je les fais depuis ce moment exactement.

Madame de Choiseul[148] n'aura votre lettre que demain, parce que ces
vilains pots[149] sont d'une inexactitude affreuse et qu'elle n'est
arrivée que très-tard: le courrier était parti. Adieu, mon coeur;
j'espère que vous avez un peu d'amitié pour moi: cela me feroit bien
plaisir, vous aimant beaucoup. Je vous embrasse de tout mon coeur.

[Note 148: Madame la comtesse de Choiseul-Gouffier, femme de
l'ambassadeur du Roi à Constantinople.]

[Note 149: Voitures du temps qui étaient encore en usage sous la
Restauration et stationnaient sur la place Louis XV; elles étaient
alors connues sous le nom de coucous.]

       *       *       *       *       *

IV.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

                                                14 décembre 1785.

Votre lettre m'a touchée, mon coeur, à un point que je ne puis rendre
que foiblement: la résignation et le courage de votre mère, son désir
de recevoir encore Celui qui lui donne la paix et la tranquillité,
l'état où vous êtes, tout ce que vous me dites, m'a émue à un point
extrême. J'ai été bien attendrie de son souvenir, je vous l'ai déjà
dit, mon coeur; mais je ne puis trop le répéter: c'est une vraie peine
pour moi de ne pouvoir la soigner. Si je n'avois pas craint de
l'émouvoir, j'aurois au moins été la voir; mais je me suis refusé
cette consolation. Mais, mon coeur, si elle marquoit le moindre désir
que j'y allasse, j'espère que vous me le manderiez, et que vous
n'auriez nulle crainte de me faire voir un spectacle aussi touchant:
il ne pourroit que m'édifier. Cependant, ne faites point naître ce
désir: il seroit trop dangereux s'il ne venoit point d'elle.

Il seroit bien difficile que vous ayez des consolations sensibles dans
le moment où vous êtes; mais votre résignation vous en attirera; et si
vous voulez bien vous examiner, mon coeur, le calme que vous
ressentiez ce matin ne vient-il pas de Dieu, peut-être même de la
lecture que vous avez faite cette nuit, qui ne vous a point fait effet
dans le moment, mais qui a gravé dans votre coeur les vérités qu'elle
contient, et dont vous vous faites l'application sans vous en douter?
Croyez que Dieu a beau avoir l'air sévère, il est toujours plein de
miséricorde pour ceux qui le servent fidèlement. Ne recherchez point
des consolations dans ce moment, ce ne seroit pas le moyen d'en
obtenir; contentez-vous de continuer, comme vous faites, à lui offrir
à tous moments vos peines et le sacrifice qu'il exige peut-être de
vous. Regardez en même temps tout ce qui peut être un sujet de
consolation: jugez votre malheur d'après celui des autres, et vous
verrez encore que vous êtes moins à plaindre que vos soeurs. Vous
jouissez au moins des derniers moments où vous pouvez voir, entendre
votre mère, et lui rendre tous les soins que votre coeur vous dicte;
au lieu qu'elles joindront au malheur de ne la plus voir celui de ne
l'avoir pas vue jusqu'au dernier moment. Que cette idée vous fasse
supporter votre peine, sans vous pénétrer de celle à venir des autres.
Raigecourt ne saura pas de sitôt nos inquiétudes; je prierai madame de
Lastic de me mander quand elle voudra revenir, pour que vous y
envoyiez quelqu'un. On ne m'avoit point mandé qu'elle fût inquiète et
agitée, mais qu'elle parloit souvent de son fils, et qu'on la
distrayoit de cette idée. Je n'en suis pas fâchée; cela prouve qu'elle
recouvre toutes ses facultés. Le pauvre curé qui a eu la bêtise de lui
dire, en a, dit-on, une attaque de chagrin. Je suis bien aise pour
votre mère, et pour vous surtout, que l'abbé Lenfant[150] soit venu;
il vous aura fait du bien par sa morale et sa douceur, qui prêche
aussi bien que lui.

[Note 150: Né à Lyon le 6 septembre 1726, l'abbé Lenfant, jésuite,
avait été prédicateur du roi de Pologne Stanislas et de l'empereur
Joseph II. Rentré en France, il fut choisi par Louis XVI pour son
confesseur, lorsque l'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, eut prêté
serment à la constitution civile du clergé. Conduit à l'Abbaye après
la catastrophe du 10 août, il y fut massacré dans la matinée du 3
septembre.

«Le lundi 3 septembre, raconte Saint-Méard, à dix heures du matin,
l'abbé Lenfant et l'abbé de Rastignac parurent dans la tribune de la
chapelle qui nous servoit de prison. Ils nous annoncèrent que notre
dernière heure approchoit, et nous invitèrent à nous recueillir pour
recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique impossible à
définir nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la
reçûmes. Ce moment, quoique consolant, fut un des plus terribles que
nous ayons éprouvés. A la veille de paroître devant l'Être suprême,
agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un
spectacle indéfinissable. L'âge avancé de ces deux vieillards (l'abbé
Lenfant avait soixante-dix ans), leur position au-dessus de nous, la
mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts, tout
répandoit sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre; elle nous
rapprochoit de la Divinité; elle nous rendoit le courage; tout
raisonnement étoit suspendu, et le plus froid, le plus incrédule en
reçut autant d'impression que le plus ardent et le plus sensible. Une
demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés, et nous
entendîmes leurs cris. (_Agonie de trente-huit heures._)]

J'espère, mon coeur, que vous serez convaincue que dans tous les temps
vous trouverez en moi une amie prête à vous rendre tous les services
que cette même amitié exigera, et que je n'oublierai jamais celle que
votre mère veut bien avoir pour moi, qui en suis peut-être digne par
le prix que j'y attache et le tendre retour dont je la paye. Je vous
embrasse mille fois de tout mon coeur. J'espère que vous ne montrez
mes lettres à personne: elles ne sont bonnes que pour vous, qui voulez
bien les souffrir.

       *       *       *       *       *

V.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

     [Cette lettre est écrite au commencement de l'année 1786, après
     la réception de celle qui annonçait la mort de madame de Causans,
     arrivée le 5 janvier 1786.]

Votre lettre m'a pénétrée, mon coeur, et d'admiration et de douleur.
Oui, certainement, votre mère jouissoit déjà du bonheur qui lui est
réservé: il est impossible de n'être pas consolé de la voir pénétrée
de l'amour de Dieu et du désir de le posséder à jamais. Vous êtes bien
heureuse, mon coeur, d'avoir aussi bien profité des exemples d'un
aussi bon modèle. Dieu vous en récompensera, en vous accordant les
grâces dont vous avez besoin dans cette occasion. Ayez confiance en
lui, mon coeur: il n'abandonnera ni votre soeur ni vous, et lui
donnera la force de soutenir cet assaut. Votre frère mandera à madame
de Lastic ce qu'il voudra qu'elle fasse: elle pense qu'il faut
attendre, pour commencer à lui dire que votre mère est malade, qu'elle
soit retournée et l'amener à Versailles, sans lui rien dire de plus,
pour éviter qu'elle retombe malade là-bas. Lorsqu'elle le saura, il me
semble que rien ne peut vous empêcher de venir la voir. Cependant je
vous prie de ne pas le faire sans que les médecins aient décidé qu'il
n'y a pas d'inconvénients. Et soyez sûre que nous hâterons ce moment
le plus que nous pourrons pour la consolation des deux, car je ne
doute pas qu'elle ne le désire beaucoup.

Vous n'avez pas besoin de la prier de se souvenir de vous. Soyez sûre,
mon coeur, qu'elle ne cessera de veiller sur ses enfants, et de
demander tout ce qui leur sera utile: aussi suis-je bien
reconnoissante que vous m'ayez mise du nombre. Je redoute, comme vous,
ces foiblesses qui vous ont effrayée: il faut mettre, à son exemple,
nos craintes et nos désirs au pied du crucifix; lui seul peut nous
apprendre à supporter les épreuves auxquelles le Ciel nous destine.
C'est là le livre des livres, mon coeur: lui seul élève et console
l'âme affligée. Dieu étoit innocent, et il a souffert plus que nous ne
pourrons jamais souffrir et dans notre coeur et dans notre corps: ne
devons-[nous] pas nous trouver heureuses d'être aussi intimement unies
à Celui qui a tout fait pour nous? Que cette idée nous encourage, mon
coeur, nous fortifie! Il y a de cruels moments à passer dans la vie;
mais c'est pour arriver à un bien précieux pour quiconque est un peu
pénétré d'amour de Dieu: et qui sait si nous n'y serons pas bientôt, à
cet instant redouté de tant de personnes, et si désiré de votre mère!
Tâchons de mériter qu'il soit aussi calme et aussi exemplaire.

Quoique je vous exhorte, mon coeur, à la résignation, je puis vous
assurer que je suis bien loin de l'être et pénétrée des grandes
vérités dont je vous parle.

Je n'ai point envoyé Loustonneau à Fontainebleau; c'est lui qui, par
amitié pour votre soeur, y a été: il reviendra demain, l'après-midi.
Adieu, mon coeur; j'espère que vous êtes convaincue de l'amitié que
j'ai pour vous, et que je n'ai pas besoin de vous l'assurer davantage.

Si vous allez à Suzy, vous continuerez à m'écrire, lorsque vous en
aurez envie et besoin. Je n'en sais plus l'adresse. Je vous embrasse
de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

VI.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

                                                Ce 10 avril 1786.

Enfin, mon coeur, cette lettre vous trouvera à Paris. Je suis une bien
ingrate créature: vous êtes si généreuse dans vos sacrifices, qu'il
est indigne à moi de vous parler du bonheur que j'éprouve de sentir
votre soeur plus près de moi. Je voudrois bien être déjà au mardi de
Pâques: cela n'est pas trop bien; car cette semaine est bien bonne,
bien sainte, bien capable de renouveler en nous cette ferveur qui a
tant de penchant à se refroidir. Vous serez peut-être affligée de vous
retrouver à Paris, et vous le serez surtout d'entrer à Bellechasse:
cela est parfaitement simple; mais, mon coeur, vous êtes destinée à y
vivre; il faut vous y rendre heureuse; et pour cela il faut vous faire
un plan de vie tout occupée, où le monde n'entre pour rien, dont rien
ne vous dérange, que vous suiviez du moment même où vous aurez mis le
pied dans le couvent. Vous allez me trouver bien sévère; mais, mon
coeur, l'homme est si foible, que nécessairement il se relâche
toujours dans ses bonnes résolutions; et vous seriez bien étonnée si,
ne vous ayant pas forcée dans le commencement, malgré tout ce que vous
vous êtes promis, de découvrir, au bout de deux mois, que vous n'avez
pas suivi votre plan, et que vous avez une peine presque insurmontable
à vous y remettre! Je vous en parle par expérience: j'ai été
très-dissipée cette année; le voyage de Saint-Cloud, et même l'été,
m'avoient absolument ôté le goût de la vie presque solitaire que je
mène. Je m'ennuyois, je me déplaisois chez moi; et enfin, si une grâce
particulière ne fût venue m'aider, j'aurois peut-être fini par haïr
parfaitement la vie tranquille et douce, loin du tumulte de ce monde,
qui n'a que trop de charmes pour un coeur qui craint de rentrer en
lui-même et de se voir tel qu'il est. Vous êtes, Dieu merci, loin de
cet état; mais vous avouez vous-même que vous aimeriez le monde, le
spectacle: vous n'y êtes pas destinée; votre état, votre âge, vos
principes, les ordres de votre mère. Il faut donc éviter tout ce qui
peut vous faire sentir ce vide, cet abandon, ce besoin que votre coeur
a d'attachements, toutes armes dont le démon se sert et dont il se
servira avec bien plus de force et de malice dans le moment où vous
quitterez votre soeur. Il faut user de votre courage, mon coeur, de
votre religion. Vous avez le bonheur d'avoir un confesseur en qui vous
pouvez avoir toute confiance; c'est un grand don du Ciel: profitez-en:
ouvrez-lui votre coeur sans aucune réserve; la plus petite vous
priveroit peut-être de bien des grâces; et quel soulagement
n'éprouve-t-on pas de pouvoir verser toutes ses peines dans le sein
d'un ami sincère, éclairé, qui vous présentera toujours le véritable
remède, qui vous entendra parfaitement lorsque vous lui parlerez de
votre mère, de vos regrets, des lumières que vous trouviez en elle et
qui vous manquent maintenant; qui vous rappellera les grands exemples
qu'elle vous a donnés toute sa vie!

J'ai fait mes pâques ce matin; je me suis remis à la mémoire une
certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. Que nous
étions heureuses! jamais je n'en passerai de pareille. Mais elle m'a
promis que je persévérerois; elle en sera la cause: ses exemples
pendant sa vie, cette dernière parole, la lettre qu'elle m'a écrite,
tout me donne de la confiance. Vous lui avez dit de me regarder au
nombre de ses enfants: ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aimois
bien tendrement. Mais j'ai peur de vous attendrir en vous rappelant un
souvenir aussi touchant que pénible pour votre coeur. Je me suis
laissée aller au désir du mien en parlant d'un objet aussi intéressant
pour l'un que pour l'autre: n'en parlez pas à votre soeur; sa santé
exige plus de ménagement. Pardon aussi de mon sermon.

       *       *       *       *       *

VII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                      Samedi [vraisemblablement de l'année 1786].

Je possède au monde deux amies, et elles sont toutes deux loin de moi.
Cela est trop pénible: il faut absolument que l'une de vous revienne.
Si vous ne revenez pas, j'irai à Saint-Cyr sans vous, et je me
vengerai encore en mariant notre protégée sans vous. Mon coeur est
plein du bonheur de cette pauvre enfant qui pleure de joie, et vous
n'êtes pas là! J'ai visité deux autres familles pauvres sans vous!
J'ai prié Dieu sans vous! Mais j'ai prié pour vous, car vous avez
besoin de sa grâce, et j'ai besoin qu'il vous touche, vous qui
m'abandonnez. Je ne sais pas comment cela se fait, je vous aime
cependant toujours tendrement.

                                                 ÉLISABETH-MARIE.

       *       *       *       *       *

VIII.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                             Ce 27 novembre 1786.

Tu vois que je t'obéis, mon enfant, car me voilà encore. Tu me gâtes;
tu m'écris bien exactement, cela me fait bien plaisir; mais j'ai peur
que tu ne te fasses mal à la tête. Il faut te ménager. Je prêche
contre mon intérêt, car je suis bien heureuse lorsque je reconnois ton
écriture; mais je t'aime, et j'aime mieux la santé que tout. Je suis
bien aise que tu souffres mon bavardage avec tant de patience. Tu dis
que Fontainebleau ne m'a pas gâtée, j'aime à le croire. Tu trouveras
peut-être cette phrase un peu orgueilleuse; mais je t'assure, mon
coeur, que je suis pourtant loin de croire que je puisse en rester là.
Je sens que j'ai encore bien du chemin à faire pour être bien selon
Dieu. Le monde juge bien légèrement, et sur peu de chose il vous
établit une bonne ou mauvaise réputation. Il n'en est pas ainsi de
Dieu: il ne vous juge que sur l'intérieur; et plus l'on en impose au
dehors, plus il sera sévère pour le dedans. Je lisois l'autre jour un
discours de l'abbé Asselin[151], sur la nécessité de se sanctifier,
chacun dans l'état où le Ciel l'a placé; je vous assure, mon coeur,
qu'il fait frémir pour ceux qui disent: «Je veux être bien, mais je
n'ai pas la prétention d'être saint.» Il relève cela avec une force
qui en prouve le ridicule d'une manière où il n'y a rien à répliquer.
En tout, ce livre est superbe. Je suis fâchée de ne l'avoir pas connu
avant ton départ, car je suis sûre qu'il t'auroit fait plaisir. Je ne
sais si je t'ai dit que tu m'avois redonné du zèle pour l'abbé Nollet.
Je vais le reprendre avec un peu plus de suite. J'aimerai à m'occuper
de ta science favorite[152]; mais je n'espère pas y réussir comme
toi:--Souvent mon esprit est ailleurs.

[Note 151: Ce docteur de Sorbonne, principal du collége d'Harcourt,
était né à Vire en 1682, et avait pris le goût de la poésie dans la
compagnie de Thomas Corneille. Ses vers, empreints d'un caractère
religieux, furent couronnés aux Jeux floraux, voire à l'Académie
française; ce qui ne l'empêcha pas de mourir presque ignoré dans sa
retraite, à Issy, le 11 octobre 1767.]

[Note 152: La physique, dont l'abbé Nollet avait fait une étude
particulière, et dont il avait répandu le goût en France. Ce savant,
né en 1700 au village de Pimpré, près de Noyon, mourut entre les bras
de ses élèves le 24 avril 1770, aux galeries du Louvre, où le Roi lui
avait accordé un logement.]

Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès: tu es faite
pour en avoir. Si en France on a le mauvais goût de ne pas admirer ta
grâce, au moins tu as la consolation de savoir que l'on t'aime pour de
meilleures raisons. Je ne serois pas fâchée que la nécessité de faire
des frais et de te rendre aimable te donne un peu plus d'habitude du
monde, quoique tu aies ce qu'il faut pour y être bien, et qu'en effet
tu y sois très-joliment. Un peu plus d'habitude ne te fera pas de mal.
Je suis bien insolente ou bien mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur?
Tu me pardonnes, j'espère, le premier, et tu ne crois pas au second.
Ne va pourtant pas prendre les manières portugaises. Elles peuvent
être parfaites, mais j'aime que tu ne te formes pas sur elles. Tu es
bien bête d'avoir eu peur à tes audiences, puisque ton compliment
étoit fait. Je trouve qu'il n'est embarrassant de parler que lorsque
l'on ne s'est pas fait un discours. Étoit-il de toi? J'ai bien ri de
ton _molto obligato_: cela tient beaucoup de l'_effecticement_ de ton
cher cousin.

J'ai bien envie de savoir des nouvelles de Charles. S'il étoit ici et
que tu t'avisasses d'être inquiète, je me moquerois bien de toi. Aussi
ne le suis-je pas; mais je voudrois que tu dormisses; rien n'est plus
sain pour toi.

Je suis à Montreuil depuis neuf heures; il fait un temps charmant. Je
me suis promenée avec R...[153] pendant une heure presque trois
quarts. Lastic est restée avec Amédée, qui est grandie et embellie que
c'est incroyable. Madame d'Albert de Rioms vient dîner chez moi, ce
qui fait que ma lettre sera moins longue. Il faut pourtant que je te
conte que madame du Chastelet est dame d'honneur de ma tante; après
avoir bien dit qu'elle ne vouloit pas faire planche, elle a accepté.
Je trouve que c'est complétement ridicule d'avoir fait bien du bruit,
pour finir par se soumettre à la volonté du Roi, qui ne veut pas la
titrer, car voilà ce qui lui tenoit au coeur. On est malheureux
d'être ambitieux. Cela fait faire souvent de grandes bêtises. Ton
collègue me fait frémir, et je suis bien aise que M. de Bombelles ne
soit pas tenté de le prendre pour modèle. A propos de lui, la duchesse
de Duras, que j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou), est
un peu fâchée contre ton mari. Il lui avoit promis des instructions
pour son fils, devoit les lui porter, ensuite les lui envoyer de
Brest; mais il en a été comme de mon voyage, il est parti sans les lui
donner. Elle m'en a parlé d'une manière qui t'auroit touchée, sans
aucune aigreur; mais les larmes lui sont venues aux yeux en pensant
que c'étoit un moyen de moins pour préserver son fils des dangers
auxquels il va être exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute
la grâce dont il est capable. Tu as bien raison, mon coeur, de
t'appliquer dans les commencements à te vaincre; sans madame de
Travanet, tu serois perdue si tu cédois une fois, et deux ans sont
bien longs à passer ensemble. Nous en parlerons plus amplement dans un
autre moment. Je me dépêche trop pour avoir le sens commun, et je
griffonne trop. Adieu; ces dames t'embrassent de tout leur coeur, et
moi aussi. Que n'est-ce vrai!

[Note 153: Madame de Raigecourt.]

       *       *       *       *       *

IX.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                                 Ce 9 avril 1787.

                           (_Lisez Mathieu Loensberg_[154].)

[Note 154: Ces trois mots, placés en tête de la lettre, sont de la
main de Madame Élisabeth.]

M. de Calonne est renvoyé d'hier; sa malversation est si prouvée, que
le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la joie
excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu ordre
de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera nommé,
pour lui rendre compte des affaires et de ses projets. On vient de me
mander que c'étoit M. de Fourqueux qui le remplace. On me mande aussi
que M. le Garde des sceaux est renvoyé, et M. de La Moignon a sa
place. Je sais toujours si mal les nouvelles, par des voies si peu au
fait, que je n'ose pas t'assurer ces dernières. Mais pour M. de
Calonne, j'en suis bien sûre. Une de mes amies disoit, il y a quelque
temps, que je ne l'aimois pas, mais que dans peu je changerois. Je ne
sais si son renvoi y contribuera; il auroit fallu qu'il fît bien des
choses pour me faire changer sur son compte. Il doit être un peu
inquiet sur son sort. On dit que ses amis font une très-bonne
contenance. Je crois que le diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin
d'être satisfaits. C'est M. de Montmorin qui lui a donné son audience
de congé. J'espère que le baron de Breteuil n'aura pas voulu s'en
charger; cela lui feroit honneur[155]. L'Assemblée continuera comme
auparavant et sur les mêmes plans. Les Notables parleront avec plus de
liberté, quoiqu'ils ne s'en gênassent guère, et j'espère qu'il en
résultera du bien. Mon frère a de si bonnes intentions, il désire tant
le bien, de rendre ses peuples heureux; il s'est conservé si pur,
qu'il est impossible que Dieu ne bénisse pas toutes ses bonnes
qualités par de grands succès. Il a fait ses pâques aujourd'hui. Dieu
l'aura encouragé, lui aura fait connoître la bonne voie: j'espère
beaucoup. Dans son compliment, le prédicateur l'a infiniment encouragé
à prendre conseil de son coeur. Il avoit bien raison, car il est bien
bon et bien supérieur à toute la Cour réunie. J'ai l'air d'une vraie
campagnarde; je te dis que l'on m'a mandé tout cela, c'est que je suis
à Montreuil depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles sont
aussi longues que l'année passée, et ton cher vicaire chante l'_O
filii_ d'une manière aussi agréable. Des Es. a pensé éclater, et moi
de même.

[Note 155: Le baron de Breteuil, alors ministre de la maison du Roi et
du département de Paris, avait été représentant du Roi près l'électeur
de Cologne, près Catherine II, près le roi de Suède, puis avait
remplacé le cardinal Louis de Rohan près l'empereur d'Autriche. Dans
les phases diverses de sa carrière, il avait conquis l'estime de tous
les gens de bien.]

Je suis au désespoir du sacrifice que tu me fais de ton singe,
d'autant que je ne pourrai le garder; ma tante Victoire a une peur
affreuse de ces animaux et seroit fâchée peut-être que j'en eusse un.
Ainsi, mon coeur, malgré toutes ses grâces et la main dont il me
vient, il faudra s'en détacher. Si tu veux, je te le renverrai, sinon
j'en ferai présent à M. de Guéménée. J'en suis au désespoir, je sens
que c'est très-maussade, que cela te contrariera beaucoup, et j'en
suis d'autant plus fâchée. Ce qui me console, c'est qu'à cause de tes
enfants tu serois peut-être obligée de t'en défaire, parce que cela
pourroit être dangereux.

Félicie devient très-gentille, sa tache s'efface beaucoup; j'espère
qu'elle ne paroîtra pas du tout. Avant ton arrivée, quoique je sois
charmée du départ de M. de Calonne, j'ai peur que la petite ne s'en
affecte pour son père, quoique pourtant il n'y gagne ni n'y perde, pas
même un protecteur.

Tu es d'une philosophie qui m'enchante, mon coeur; tu en seras plus
heureuse, et tu sais si je désire de te le savoir. Je ne comprends pas
trop pourquoi tu dis que M. de C.[156] est mauvais politique; il me
semble que l'on est fort content de lui, qu'il a fait d'assez belles
choses, et que M. de Ségur vient de faire la bêtise la plus pommée que
l'on puisse voir en accompagnant l'Impératrice sur la route de
Kherson. Elle remue terriblement, la bonne dame, ce qui me déplaît
beaucoup: je suis partisante du repos. En conséquence, ce que je t'ai
mandé pour Minette n'aura, je crois, pas lieu. Ce n'étoit pas un homme
assez bien né. Pour l'autre, mon coeur, je crois qu'il faut attendre
comme nous avons déjà fait. Il y a bien des choses à voir et pour elle
et pour moi. Car il ne suffit pas de trouver des gens qui prêtent; il
faut voir comment on rendra, et si l'on ne se mettra pas dans
l'impossibilité de faire d'autre chose nécessaire et pour le moins
aussi juste. Tout cela, mon coeur, il sera temps d'y penser quand
j'aurai vingt-cinq ans. Jusque-là.....

[Note 156: Le maréchal de Castries.]

       *       *       *       *       *

X.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                          Ce 8 février 1788[157].

[Note 157: La reproduction de cette lettre et des deux suivantes,
jusqu'à ce jour inédites, est interdite.]

Ta lettre me fait bien de la peine, ma petite, par l'excessive
inquiétude où tu étois de la pauvre Félicie. Tu auras su, bientôt
après, sa mort, et le courage de sa mère; elle va bien à présent:
l'enfant qu'elle va avoir la distraira de la perte qu'elle a faite,
surtout nourrissant. Elle t'aura sûrement mandé que tous les avis de
ce pays étoient contre, et que c'est un médecin de Stuttgard qui l'a
décidée; j'ai peur qu'elle n'ait pas tout à fait raison. Cependant
comme elle mènera une vie plus calme qu'à sa première nourriture,
l'enfant pourra devenir plus fort. Je crois qu'elle ne me pardonneroit
pas si elle savoit ce que je pense sur cela. Je voudrois bien que tu
eusses le temps de la voir un peu avant son départ. Je ne t'avois
point parlé de la maladie de Félicie, parce que ta mère étoit à Paris,
et que je ne savois pas ce que l'on te mandoit, ce qui a fait que je
ne t'ai pas écrit aussi la première poste après sa mort.

J'ai montré à ta mère ce que tu me marques pour ton logement; je
voudrois que tu eusses celui de la Chapelle, mais il ne te convient
pas, à ce que l'on te dit, et puis il est bien un peu cher, je crois
qu'il va à cinq mille livres; mais il a l'agrément d'être le plus près
de la pièce du Dragon, quoiqu'il y ait une très-petite rue à passer;
enfin, ta mère, ton frère, la Chapelle, amies et Raigecourt, s'en
occupent tant qu'ils peuvent; ainsi, si tu n'es pas bien logée, ce
sera faute de s'entendre, plutôt que manque de s'en occuper.

Mon neveu[158] est toujours dans un état très-inquiétant, l'on ne s'en
doute pas, ce qui me fait espérer qu'il s'en tirera; car, si tu t'en
souviens, cela lui a porté bonheur dans le temps où il a été à la
Muette. Cette tranquillité évite bien des peines, mais aussi le coup
est-il bien plus cruel lorsqu'il est inattendu. Je crois t'avoir déjà
dit tout cela, mais c'est que j'en suis pénétrée.

[Note 158: Le premier Dauphin.]

Raigecourt est toujours grosse, et je crois que, cette fois-ci, c'est
pour tout de bon: elle a passé l'époque de sa seconde fausse couche et
se ménage assez pour croire qu'elle n'aura pas d'accidents; le seul
qu'elle ait jusqu'à ce moment, ce sont des maux de coeur affreux et
une peur pas mal grande, qu'elle a dissimulée le plus qu'elle peut,
mais qui, malgré cela, est très-visible. Si par hasard tu lui écris,
ne lui en parle pas.

Le Parlement, dit-on, va encore s'assembler pour les lettres de
cachet. Tout cela est du rabâchage pour ce moment-ci. Je voudrois
qu'il ne fut plus question de lui lorsque tu reviendras, pour le bien
que je te veux, car il est bien ennuyeux, presque autant que le temps,
qui, hier, étoit superbe, doux, un beau soleil; aujourd'hui, il fait
noir et froid, ce qui, comme tu sais, ne m'empêche pourtant pas de
sortir. En conséquence je te quitte pour aller rejoindre M. Huvé[159],
et donner des ordres. Je suis tout étonnée de penser que, l'année
prochaine, je serai au moment de coucher ici; je sens que cela me
paroîtra tout drôle. Adieu, ma petite, je t'aime et t'embrasse de tout
mon coeur.

[Note 159: Architecte des bâtiments royaux, restaurait en ce moment la
maison de la princesse.]

J'oubliois de te dire que je trouve ton D. un drôle d'homme de
s'enflammer comme cela pour quelqu'un qu'il n'a jamais vu; tu feras
très-sagement de traîner cette affaire en longueur, car je ne crois
pas qu'elle ait lieu, et il vaut mieux que tu sois ici lorsqu'elle
sera rompue tout à fait. Si tu étois encore en colère lorsque tu auras
reçu ma lettre, tu l'auras tournée contre moi d'après ce que je te
mandois, et cette idée m'affecte considérablement. Mon seul espoir est
que ta fureur n'aura pas été longue. Adieu. Je te quitte tout de bon.

       *       *       *       *       *

XI.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                 Sans date, mais vers 1788 ou 89.

J'en suis à désirer que ton pauvre frère soit délivré de tous ses
maux, et que sa vie ne se prolonge pas aux dépens de tout ce qu'il
souffre au physique et au moral. Je suis désespérée de ne pouvoir
partager les soins, et pense avec bien de la peine à l'état
d'affliction où tu es en ce moment-ci. J'ai vu, ce matin, le
baron[160]. J'y ai mené Bombon, qu'il a beaucoup caressé. J'ai été
fort contente de ma conversation avec lui, et il a fini par me
promettre de parler à la Reine et à la duchesse de Polignac. La seule
chose qui m'ait déplu, c'est qu'il m'a dit qu'on vouloit donner
C.....[161] à M. de la Luzerne. Il veut que je parle aussi à la Reine,
mais il ne veut pas absolument que je parle de Dresde, prétendant
qu'il ne faut lui présenter aucunes difficultés qui demandent
réflexion, et je me suis promis, malgré cela, en me gardant bien de le
lui dire, que je la prierois de déclarer qu'elle ne vouloit pas que tu
fusses davantage en Allemagne. Somme toute, je suis contente. Je te
ferai plus de détails quand je te verrai. Quoique ma lettre ennuie
beaucoup les personnes qui me la voient écrire, il faut encore que je
te dise que Rayneval, chez qui j'ai été avec madame Duval, m'a dit que
le baron sortoit de chez lui, et qu'il lui avoit beaucoup parlé de
toi. J'ai pensé que mon audience du matin n'y avoit rien gâté. Il faut
encore que je te dise que j'ai fait un grand éloge au baron de ta
raison, du froid et de la résignation avec lesquels tu soutenois
toutes les persécutions que tu avois éprouvées; il est convenu de tout
cela, et m'a dit qu'il avoit été parfaitement content de la manière
dont tu lui avois parlé au sujet de tes affaires. Adieu, mon enfant,
donne-moi de tes nouvelles demain matin; remercie ta soeur de ce
qu'elle a bien voulu m'écrire, et dis à madame de Bombelles tout ce
que j'éprouve pour elle dans ce moment-ci.

[Note 160: M. de Breteuil.]

[Note 161: Constantinople. Cette ambassade, dont les émoluments
étaient considérables, était l'objet de l'ambition de M. de Bombelles,
qui n'avait point de fortune, avait déjà plusieurs enfants, et était,
par sa position officielle, obligé à une grande représentation. B.]

       *       *       *       *       *

XII.

A MADAME DE BOMBELLES.

Je suis dans l'enchantement de l'énorme gratification qu'on vous a
donnée; j'ai peur que le Roi ne se ruine avec ces libéralités-là. Si
j'étois de ton mari, malgré la modestie de cette somme, je la
laisserois à M. d'Harvelay, pour prouver à M. de Vergennes que vous
demandez davantage, parce que vous en avez véritablement besoin, et
pour qu'il voie bien que c'est pour payer vos dettes, et que, puisque
vous donnez un si petit à-compte, quand vous en aurez davantage, vous
l'emploierez au même usage. J'espère bien que l'année prochaine il
vous en donnera un peu plus. J'ai commencé par la lettre de M. de
Vergennes, je lisois bien vite, parce que je croyois que j'allois
voir des choses superbes, et j'ai été un peu étonnée. Au reste, après
avoir bien réfléchi, je ne crois pas que cela soit mauvaise volonté de
sa part; mais comme on a été obligé de donner des gratifications pour
les fêtes, elles ont pu gêner et diminuer celle-là.

Adieu, mon coeur, j'espère que votre médecine vous fera du bien;
tâchez de vous calmer.

       *       *       *       *       *

XIII.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

                                [Dans les premiers mois de 1789.]

Oui, certes, mon coeur, je vous écrirai avant que vous soyez au
noviciat; mais j'espère bien qu'il ne vous sera pas défendu de
recevoir des lettres après. Il est vrai que nous serons plus gênées
par l'inspection de la maîtresse; mais cela ne m'empêchera pas de vous
dire tout ce que je pense. Vous serez peut-être étonnée, mon coeur,
que, d'après toutes les réflexions, consultations et épreuves que vous
avez faites, je ne sois pas encore assez convaincue de la solidité et
de la réalité de votre vocation, pour ne pas craindre que vous n'ayez
pas réfléchi comme il faut. Premièrement, mon coeur, on ne peut
connoître si une vocation est vraiment l'ouvrage de Dieu, que lorsque
avec le désir de suivre sa volonté, l'on s'est pourtant permis de
combattre de bonne foi le penchant qui porte à se consacrer à lui;
sans cela, l'on court le risque de se méprendre, et de suivre une
ferveur passagère qui tient souvent au besoin du coeur, qui, n'ayant
pas d'objets d'attachement, croit se sauver du danger d'en former que
le Ciel n'approuveroit pas, en se consacrant à Dieu. Ce motif est
louable, mais il ne suffit pas; il tient à la passion, il tient au
désir et au besoin que le coeur a de former un lien qui le remplisse,
dans le moment, tout entier. Mais, je vous le demande, mon coeur, Dieu
peut-il approuver cette offrande? peut-il être touché du sacrifice
d'une âme qui ne se donne à lui que pour se débarrasser d'elle-même?
Vous savez que, pour faire un voeu quelconque, il faut une volonté
libre, réfléchie, dénuée de toute espèce de passion; il en est de même
pour celui d'une religieuse, et ces dispositions sont encore plus
essentielles. Le monde vous étoit odieux; mais étoit-ce dégoût ou
regret? Ne croyez pas que si ce dernier l'emportoit, votre vocation
soit naturelle et vraie. Non, mon coeur, le Ciel vous envoyoit une
tentation, il falloit la supporter, et ne prendre votre résolution de
vous consacrer à lui que lorsqu'elle auroit été passée.

Deuxièmement, mon coeur, il faut avoir l'esprit bien mortifié pour
prendre l'engagement que vous voulez prendre. Voilà l'essentiel, la
véritable vocation. Tout ce qui tient au corps coûte peu, l'on s'y
accoutume; mais il n'en est pas de même de ce qui tient à l'esprit et
au coeur.

Vous êtes tranquille sur le compte de d'Ampurie[162] parce que vous
avez consulté l'archevêque; je rends hommage à ses vertus avec
plaisir, mais permettez-moi de vous dire que, de l'aveu de ceux qui le
connoissent le plus, il est impossible d'être moins capable de
conduire une âme. Je ne vous en parle pas seulement d'après les
autres, mon coeur, c'est d'après ce que j'ai vu. J'ai été dans le cas
de connoître un prêtre que l'archevêque avoit laissé prêt à se livrer
au plus grand désespoir, qu'il n'imaginoit de secourir ni de conseils
ni de tout ce qui pouvoit contribuer à sa consolation. Cependant, mon
coeur, ce n'étoit là que son strict devoir. Or, comment voulez-vous,
d'après cela, que je sois tranquille sur le conseil qu'il vous a donné
sur un simple aperçu, sans avoir causé avec vous, sans être entré dans
des détails où il est impossible d'entrer par lettre, que je m'en
rapporte au conseil du directeur du couvent, qui, tout honnête homme
qu'il puisse être, ne peut pas être juge impartial dans cette affaire?

[Note 162: Madame la marquise de Causans avait quatre filles:

L'aînée, mademoiselle de Causans, avait épousé M. de Sade;

La seconde, Caroline de Causans, titrée comtesse de Vincens, fut
mariée au marquis de Raigecourt;

La troisième, Marie de Causans, comtesse de Mauléon, après avoir perdu
sa mère, était entrée comme novice au Saint-Sépulcre, à Bellechasse.
Les troubles de la Révolution mirent forcément obstacle à la
réalisation de son projet d'entrer en religion.

Elle en éprouvait d'autant plus de regrets qu'elle avait sous sa garde
sa jeune soeur, Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, dont il est
ici question, et qui plus tard fut mariée au comte de Schulenburg.]

Si d'Ampurie n'est pas mariée dans trois ans, et qu'elle soit obligée
d'aller à son Chapitre, vous en rapporterez-vous à ses dix-huit ans,
pour croire qu'elle aura toujours une conduite sage, mesurée, qu'elle
n'aura pas besoin du conseil d'une amie, d'une soeur qui lui servoit
de mère, pour qui elle seroit parvenue à en avoir tous les sentiments?
qu'en l'abandonnant à elle-même, vous remplirez le devoir le plus
sacré que vous ayez jamais à remplir, celui d'une mère mourante qui
s'en est rapportée à vous, qui vous a choisie comme celle qui pouvoit
le plus la remplacer avec succès; d'une mère qui n'auroit certes pas
abandonné ses enfants à toute la séduction du monde pour se livrer à
un goût de retraite et de dévotion qu'elle n'auroit pas cru dans la
règle? Non, mon coeur, il me sera toujours impossible de croire que
vous remplissez votre devoir, que vous accomplissez la volonté de Dieu
en vous consacrant à lui dans ce moment. Au nom de ce même Dieu que
vous voulez servir d'une manière plus parfaite, consultez encore, mon
coeur, mais consultez des gens plus éclairés, des gens qui n'aient
aucun intérêt ni pour ni contre le parti que vous voulez prendre;
exposez-leur votre position; laissez-vous examiner de bonne foi: vous
seriez aussi coupable en exagérant votre désir comme en le
dissimulant. Et, mon coeur, si, pendant votre noviciat, vous éprouvez
la moindre peine, je vous le demande en grâce, consultez les mêmes
personnes, ne vous en rapportez pas à ceux qui vous diroient que ce ne
sont que des tentations; il faut les connoître, il faut les peser,
voir si, lorsque vous serez engagée, elles ne feront pas le malheur de
votre vie. Enfin, mon coeur, j'ose vous demander, au nom de l'amitié
que vous avez pour moi, au nom de ce que vous avez de plus cher en ce
monde, au nom de votre respectable mère, de ne négliger aucune des
précautions que ceux qui vous sont attachés et qui ont des droits sur
votre amitié pourront vous suggérer, pour vous assurer de plus en plus
de la vérité de votre vocation. Ce sera peut-être une croix pour vous,
mais elle vous attirera plus de grâces par la suite.

Travaillez à me rassurer, mon coeur, en me parlant des épreuves
auxquelles vous vous êtes livrée. Je ne vous parle pas de celles du
corps: elles sont absolument nulles pour moi, parce qu'elles ne
tiennent qu'à l'habitude; mais si vous avez combattu votre vocation;
si vous vous sentez parfaitement calme et libre de toutes peines
d'esprit; que ce ne soit pas avec vivacité que vous vous livriez à
Dieu. Si votre esprit est mortifié, si vous ne vous faites pas un
tableau parfait du couvent où vous entrez, si vous comptez y trouver
des gens qu'il vous faudra supporter, des objets de _scandale_[163];
car ne croyez pas, mon coeur, qu'un couvent en soit exempt aux yeux
d'une religieuse: plus on est parfait, plus on veut rencontrer dans
les autres les mêmes sentiments, et vous ne serez pas à l'abri de
cette tentation; car, j'en conviens, cela en est une, mais qui devient
une réalité par un excès d'amour de Dieu. Il est bien peu de couvents
où la charité règne assez pour ne pas connoître ce défaut.

[Note 163: Les petits défauts qui sont à peine remarqués dans le monde
deviennent un objet de _scandale_ au couvent, où l'on doit vivre de la
vie parfaite. Les lignes qui suivent expliquent clairement la pensée
de Madame Élisabeth.]

Enfin, mon coeur, dans quelque position que vous vous trouviez,
comptez assez sur mon amitié et sur un vif intérêt de ma part, pour me
parler toujours avec confiance de ce qui vous touche. J'ose dire le
mériter, par les vrais sentiments que j'ai pour vous, et le tendre
intérêt que m'inspireront toujours les enfants de votre respectable et
tendre mère. Je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.

Je vous demande en grâce de ne pas vous contenter de lire une fois ma
lettre.

       *       *       *       *       *

XIV.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                  Versailles, le 15 juillet 1789.

Que tu es aimable, mon coeur! Toutes les affreuses nouvelles d'hier
n'avoient pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta
lettre, en portant de la consolation dans mon coeur par l'amitié que
tu me témoignes, m'a fait verser bien des larmes. Il seroit bien
triste pour moi de partir sans toi. Je ne sais pas si le Roi sortira
de Versailles. Je ferois ce que tu désires, s'il en étoit question. Je
ne sais pas ce que je désire sur cela. Dieu sait le meilleur parti à
prendre. Nous avons un homme pieux à la tête du Conseil[164],
peut-être l'éclairera-t-il! Priez beaucoup, mon coeur; ménagez-vous
bien, ne troublez pas votre lait. Vous feriez mal, je crois, de
sortir. Ainsi, ma petite, je fais le sacrifice de te voir. Sois
convaincue qu'il en coûte à mon coeur. Je t'aime, ma petite, mieux que
je ne puis le dire. Dans tous les temps, dans tous les moments, je
penserai de même. J'espère que le mal n'est pas aussi grand que l'on
se le figure. Ce qui me le fait croire, c'est le calme de Versailles.
Il n'étoit pas bien sûr, hier, que M. de Launey fût pendu: on avoit
pris, dans la journée, un autre homme pour lui. Je m'attacherai, comme
tu me le conseilles, au char de _Monsieur_, mais je crois que les
roues n'en valent rien. Adieu, mon coeur, je vous embrasse aussi
tendrement que je vous aime.

[Note 164: M. le baron de Breteuil.]

       *       *       *       *       *

XV.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                      Versailles, le 5 août 1789.

La joie de vous savoir en bonne santé a été très-grande dans ce
monde-ci. Les premières nouvelles que nous aurons seront encore mieux
reçues, et par-dessus tout les quatrièmes. Dans toutes autres
occasions, il seroit généreux de partager la joie de la petite
baronne; mais dans celle-ci, elle ne peut pas même nous en savoir bon
gré. Je vous ai tenu parole, mon enfant; je n'ai pas été fâchée de
vous dire adieu; mais je ne sais pas si cela vient de là, mais je me
sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez pourtant pas les gants.
Oui, je vous le répète, et vous le répéterai et vous le dirai sans
cesse, je suis charmée que vous alliez nourrir Henri IV dans un pays
où l'air est plus chaud et par conséquent plus propre à l'éducation
que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir la
petite; animez-vous l'une l'autre à tout ce qu'il est dans votre âme
de chercher, pour fortifier votre moral, qui, étant éloigné d'un lieu
qui vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir.
Réjouissez-vous des nouvelles que je vais vous apprendre, si vous ne
les savez pas encore. D'abord, les ministres sont nommés et paroissent
approuvés par le public. L'archevêque de Bordeaux[165] a les sceaux,
celui de Vienne[166] la feuille des bénéfices, M. de la Tour du
Pin-Paulin[167] la guerre, et le maréchal de Beauvau[168] au Conseil.
Secondement, la nuit de mardi à mercredi, l'Assemblée a duré jusqu'à
deux heures. La noblesse, avec un enthousiasme digne du coeur
françois, a renoncé à tous ses droits féodaux et au droit de chasse.
La pêche y sera, je crois, comprise. Le clergé a de même renoncé aux
dîmes, aux casuels et à la possibilité d'avoir plusieurs bénéfices.
Cet arrêté a été envoyé dans toutes les provinces. J'espère que cela
fera finir la brûlure des châteaux. Ils se montent à soixante-dix.
C'étoit à qui feroit le plus de sacrifices: tout le monde étoit
magnétisé.

[Note 165: M. Champion de Cicé. Ce prélat, député de la sénéchaussée
de Bordeaux aux états généraux, passa un des premiers à la chambre du
tiers, fit, le 27 juillet 1789, au nom du comité de constitution, un
long rapport sur les droits de l'homme et sur la forme à donner au
Corps législatif. La popularité que ces actes lui acquirent le porta à
la place de garde des sceaux. Il contre-signa à ce titre le décret de
la constitution civile du clergé. Il donna sa démission en novembre
1790, époque à laquelle on déclara que les ministres avaient perdu la
confiance de la nation. Il passa à l'étranger, revint en France le 18
brumaire an VIII (9 novembre 1799), fut pourvu en 1802, par le premier
consul, de l'archevêché d'Aix. Né à Rennes en 1735, il est mort en
1810. Mademoiselle Champion de Cicé, sa soeur, avait été compromise
dans le complot du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800) (pour avoir donné
asile à Carbon, dit le petit François, qui conduisait la charrette de
la machine infernale); mais elle fut acquittée par le tribunal
criminel de la Seine.]

[Note 166: Né en 1715, ce frère de l'auteur de _Didon_, fort
recommandable par ses lumières et ses moeurs, étant premier aumônier
de Louis XV, répondit à ce prince qui lui demandait s'il saurait bien
dire le _Benedicite_: «Non, Sire, près de Votre Majesté, je ne sais
que rendre grâce.» D'abord évêque du Puy, puis archevêque de Vienne,
il combattit les philosophes et les idéologues. Entré au conseil et
chargé de la feuille des bénéfices, le Pape s'adressa à lui pour
l'engager à combattre de tous ses efforts toute innovation relative au
clergé. «Vous êtes, lui disait-il, mieux à même que tout autre de
rendre le service éminent que je vous demande. Vous avez déjà plus
d'une fois prouvé votre zèle à sauvegarder la saine doctrine. Le temps
presse; il n'y a pas un moment à perdre pour sauver la religion, le
Roi et votre patrie. Vous pourrez certainement engager Sa Majesté à
refuser cette funeste sanction. La résistance fût-elle pleine de
dangers, il n'est jamais permis de paroître un instant abandonner la
foi catholique, même avec le dessein de revenir sur ses pas quand les
circonstances auront changé.» L'archevêque était affaibli par l'âge,
et n'avait plus assez de caractère pour faire une telle démarche. Sa
santé périclitant de jour en jour, il s'éteignit le 29 décembre 1790,
dans sa soixante-quinzième année.]

[Note 167: La Tour du Pin (Jean-Frédéric, comte de), lieutenant
général des armées du Roi, fut député de la noblesse de Saintes aux
états généraux, se rangea du côté de la minorité de son ordre, et fut
bientôt après appelé au ministère de la guerre. Le 4 août, il informa
l'Assemblée de sa nomination, protesta de son attachement à ses
décrets, et présenta un plan pour l'organisation de l'armée. Il donna
sa démission avec les autres ministres dès qu'ils furent déclarés
avoir perdu la confiance nationale. Appelé en témoignage dans le
procès de la Reine, il rendit à cette auguste princesse la justice
qu'elle méritait et l'entoura des respects qui lui étaient dus.
Traduit quelques jours après elle, il monta à son tour sur le même
échafaud. Né à Grenoble en 1728, il périt le 28 avril 1794.]

[Note 168: Si le maréchal Charles-Just de Beauvau eût précédé Bayard,
on lui eût probablement donné le surnom de cet incomparable chevalier.
Nommé gouverneur du Languedoc, Beauvau se distingua dans ses nouvelles
fonctions par la chaleur de son zèle à secourir les tristes victimes
de la révocation de l'édit de Nantes, et par une persévérance que la
crainte même d'une disgrâce ne put ébranler. Des femmes protestantes
qui gémissaient dans les cachots durent à l'humanité du maréchal un
adoucissement à leurs maux. Le chevalier de Boufflers, qui a fait son
éloge, raconte la belle réponse faite par M. de Beauvau à quelqu'un
qui lui adressait une observation à ce sujet: «Le Roi, monsieur, est
maître de m'ôter le commandement qu'il m'a donné, mais non de
m'empêcher de remplir mes devoirs selon ma conscience et mon
honneur.»--Né à Lunéville le 10 septembre 1720, le maréchal de Beauvau
mourut à Paris le 21 mai 1793.]

Il n'y a jamais eu tant de joie et de cris. On doit chanter un _Te
Deum_ à la chapelle et donner au Roi le titre de Restaurateur de la
liberté françoise. On a aussi parlé d'abolir les engagements
perpétuels, et la noblesse a renoncé aux places, pensions, etc. Cet
article n'est pourtant pas totalement passé. Je crois, mon coeur, que
vous serez assez contente des bonnes nouvelles que je vous apprends.
Je n'ose pas me flatter que mes lettres soient toujours aussi
intéressantes.

Votre mère, que je quitte dans l'instant....

       *       *       *       *       *

XVI.

A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC.

                                                 16 octobre 1789.

Je ne puis résister, Monsieur, au désir de vous donner moi-même de
mes nouvelles. Je sais l'intérêt que vous voulez bien y prendre; je ne
doute pas qu'il ne me porte bonheur. Croyez qu'au milieu du trouble et
de l'horreur qui nous poursuivent, j'ai bien pensé à vous, à la peine
que vous éprouviez, et que j'ai eu une grande consolation en voyant
votre écriture. Ah! Monsieur, quelles journées que celles du lundi et
du mardi[169]! Elles ont fini pourtant beaucoup mieux que les cruautés
qui s'étoient passées dans la nuit ne pouvoient le faire croire. Une
fois entrés dans Paris, nous avons pu nous livrer à l'espérance,
malgré les cris désagréables que nous entendions autour de la voiture:
ceux de _Vive le Roi! vive la Nation!_ étoient les plus forts. Une
fois à l'hôtel de ville, ceux de _Vive le Roi!_ furent les seuls qui
se firent entendre. Les propos de ceux qui entouroient notre voiture
étoient les meilleurs possibles. La Reine, qui a eu un courage
incroyable, commence à être mieux vue par le peuple. J'espère qu'avec
le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner l'amour des
Parisiens, qui n'ont été que trompés. Mais les gens de Versailles,
Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse? Non, je
crois que le Ciel, dans sa colère, a peuplé cette ville de monstres
sortis des enfers. Qu'il faudra de temps pour leur faire sentir leurs
torts! Et si j'étois roi, qu'il m'en faudroit pour croire à leur
repentir! Que d'ingrats pour un honnête homme! Croiriez-vous bien,
Monsieur, que tous nos malheurs, loin de me ramener à Dieu, me donnent
un véritable dégoût pour tout ce qui est prière. Demandez au Ciel pour
moi la grâce de ne pas tout abandonner. Je vous le demande en grâce;
et prêchez-moi un peu, je vous prie: vous savez la confiance que j'ai
en vous. Demandez aussi que tous les revers de la France fassent
rentrer en eux-mêmes ceux qui pourroient peut-être y avoir contribué
par leur irréligion. Adieu, Monsieur, croyez à toute l'estime que j'ai
pour vous, et au regret que j'ai d'en être éloignée.

[Note 169: 5 et 6 octobre.]

La personne qui vous remettra cette lettre se chargera de la réponse.

       *       *       *       *       *

XVII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                              Ce 8 décembre 1789.

Je suis bien aise, mademoiselle Bombelinette, que vous ayez reçu ma
lettre, puisqu'elle vous a fait plaisir, et je lui sais très-mauvais
gré d'avoir été si longtemps en chemin. La vôtre a été beaucoup plus
aimable. Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bruit qu'il y a eu
aujourd'hui à l'Assemblée. Nous entendions les cris en passant sur la
terrasse des Feuillants. Cela faisoit horreur. On vouloit revenir sur
un décret qui avoit passé samedi, non-seulement par assis et levé,
mais encore par l'appel nominal. La même chose est arrivée ce matin,
et il faut espérer que l'on ne reviendra plus sur ce décret, qui me
paroît fort raisonnable: vous l'apprendrez par les gazettes.

Je ne mets point du tout de courage à ne point parler de Montreuil.
Vous voulez, mon coeur, juger trop avantageusement de moi. Mais c'est
qu'apparemment je n'y pensois pas lorsque je t'ai écrit. J'en ai
souvent des nouvelles. Jacques vient tous les jours m'apporter ma
crème. Flury[170], Coupry[171], Marie[172] et madame Du Coudray
viennent me voir de temps en temps. Tout cela a l'air de m'aimer
toujours; et M. Huret, que j'oubliois, n'est pas bien mal..... Venons
maintenant à la maison. Le salon se meubloit lorsque je l'ai quitté.
Il étoit disposé à être fort agréable. Jacques est dans son nouveau
logement. Madame Jacques est grosse, et toutes mes vaches le sont
aussi. Il y a en ce moment un veau qui vient de naître. Pour les
poules, je ne vous en parlerai pas, parce que je les ai un peu
délaissées. Je ne sais si vous aviez vu mon petit cabinet du fond
meublé. Il est bien joli. Ma bibliothèque est presque finie. Pour la
chapelle, Corille est tout seul à y travailler; tu juges si cela va
vite. C'est même par charité pour lui que j'ai permis qu'il continuât
à y mettre un peu de plâtre. Comme il y est tout seul, cela ne peut
pas être compté comme une dépense. Je suis fâchée de ne pas y aller,
tu le croiras facilement; mais les chevaux sont pour moi une bien plus
grande privation. Cependant, comme je ne puis pas en faire usage, j'y
pense le moins possible; mais je sens qu'à mesure que mon sang se
calme, cette privation se fait plus sentir; j'en aurai plus de plaisir
lorsque je pourrai satisfaire mon goût. Et ce pauvre Saint-Cyr, ah! il
est bien malheureux! J'ai reçu hier une lettre charmante de
Draquelonde; je leur parlerai de toi demain, car je compte y écrire.
Te souviens-tu de Croisard, le fils de la femme de garde-robe de ma
soeur? Eh bien, il est aujourd'hui attaché à mes pas en qualité de
capitaine. Je dis _attaché_, parce que l'on ne nous quitte pas plus
que l'ombre ne fait le corps. Ne crois pas que cela me contrarie.
Comme mes courses ne sont pas variées, cela m'est bien égal. Au reste,
je me promène tant que je peux. Sois bien tranquille: encore ce matin
j'ai marché pendant une grande heure.

[Note 170: Concierge de la maison Élisabeth.]

[Note 171: Maître jardinier, mort le 8 nivôse an II (28 décembre
1793).]

[Note 172: Marie Magnin, femme de Jacques Bosson.]

Minette et sa mère étoient à Chartres depuis longtemps. Elles y sont
toujours. La fille dit qu'elle s'ennuie; je ne le crois pas trop,
parce qu'elle y est plus distraite qu'à Versailles. Elle m'écrit assez
souvent. Elle m'a mandé hier qu'elle avoit été à confesse, et que cela
l'avoit tout soulagée, qu'elle vouloit y aller souvent. Je souhaite
que cela soit vrai. As-tu déjà fait une nouvelle connoissance, et
comment t'en trouves-tu? Ton curé n'est point content de ce que nous
avons quitté Versailles. Adieu, ma chère petite; je t'aime et
t'embrasse de tout mon coeur. Tu es bien gentille d'aimer beaucoup la
Princesse, qui te le rend bien!

       *       *       *       *       *

XVIII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                       Paris, ce 20 février 1890.

Tu n'auras qu'un mot de moi, ma pauvre Bombe; j'ai été avertie trop
tard qu'il y avoit une occasion, et puis j'ai la tête et le coeur si
pleins de la journée d'hier, que je n'ai pas trop la possibilité de
penser à autre chose: le pauvre M. de Favras, dont tu as peut-être
connu l'affaire par les journaux, a été pendu hier. Je souhaite que
son sang ne retombe pas sur ses juges; mais personne (à l'exception du
peuple et de cette classe d'êtres auxquels on ne peut pas donner le
nom d'hommes, tant ce seroit avilir l'humanité) ne comprend pourquoi
il a été condamné. Il a eu l'imprudence de vouloir servir son Roi,
voilà son crime. J'espère que cette injuste exécution fera l'effet des
persécutions, et que de ses cendres il renaîtra des gens qui aimeront
encore leur patrie et qui la vengeront des traîtres qui la trompent.
J'espère aussi que le Ciel, en faveur du courage qu'il a témoigné
pendant quatre heures qu'il a été à l'hôtel de ville avant son
exécution, lui aura pardonné ses péchés. Priez Dieu pour lui, mon
coeur: vous ne pourrez pas faire une plus belle oeuvre. Du reste,
l'Assemblée est toujours la même: les monstres en sont les maîtres.
Enfin, le croirois-tu? le Roi n'aura pas encore toute la puissance
exécutrice nécessaire pour qu'il ne soit pas absolument nul dans son
royaume. Depuis quatre jours, l'on s'occupe de faire une loi pour
apaiser les troubles, eh bien! ils ne cessent de s'occuper d'autres
choses beaucoup moins essentielles pour le bonheur des hommes. Enfin,
Dieu récompensera les bons dans le Ciel, et punira ceux qui trompent
le peuple, le Roi, et tous ceux qui, par la droiture de leur
caractère, ne peuvent pas se résoudre à voir le mal tel qu'il est.

Adieu, ma petite, je me porte bien, je t'aime bien; fais-en autant,
pour l'amour de ta Princesse, et espérons en un temps plus heureux.
Ah! comme nous en jouirons! J'embrasse tes petits enfants de tout mon
coeur.

Tu sais le règlement fait pour les moines et les religieux. N'en dis
rien à personne, mais l'on dit qu'il sortira bien des gens des
couvents, et même de religieuses. J'espère que la maison de Saint-Cyr
n'éprouvera pas de changement. Mais son sort n'est pas encore décidé.

Ta mère se porte bien.

       *       *       *       *       *

XIX.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                          Paris, ce 1er mai 1790.

Tu es bien plus parfaite que moi; tu crains _la guerre civile_; moi,
je t'avoue que je la regarde comme nécessaire: premièrement, je crois
qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en
deux partis, et que le parti le plus foible n'obtient la vie sauve
qu'en se laissant dépouiller, il m'est impossible de ne pas appeler
cela une guerre civile. De plus, jamais l'anarchie ne pourra finir
sans cela; et je crois que plus on retardera, plus il y aura de sang
répandu. Voilà mon principe. Il peut être faux; cependant, si j'étois
roi, il seroit mon guide, et peut-être éviteroit-il de grands
malheurs. Mais comme, Dieu merci, ce n'est pas moi qui gouverne, je
me contente, tout en approuvant les projets de mon frère, de lui dire
sans cesse qu'il ne sauroit être trop prudent et qu'il ne faut rien
hasarder.

Je ne suis pas étonnée que la démarche que le Roi a faite le 4 février
lui ait fait un grand tort dans l'esprit des étrangers. J'espère
pourtant qu'elle n'a pas découragé nos alliés, et qu'ils auront enfin
pitié de nous. Notre séjour ici nuit beaucoup aux affaires. Je
voudrois pour tout au monde en être dehors, mais c'est bien difficile.
Cependant, j'espère que cela viendra. Si j'ai cru un moment que nous
avions bien fait de venir à Paris, depuis longtemps j'ai changé
d'avis; mais, mon coeur, si nous avions su profiter du moment, croyez
que nous aurions fait beaucoup de bien. Mais il falloit avoir de la
fermeté; mais il falloit ne pas avoir peur que les provinces se
fâchassent contre la capitale; il falloit affronter les dangers: nous
en serions sortis vainqueurs.

       *       *       *       *       *

XX.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                           Paris, ce 18 mai 1790.

Tu auras vu par les papiers publics, ma chère enfant, qu'il avoit été
question de ton mari à l'Assemblée, mais tu auras su en même temps que
l'on n'avoit pas seulement écouté M. de Lameth. Ainsi, mon coeur, cela
ne doit pas t'inquiéter. Il y avoit quelqu'un qui, à propos du
discours de M. de Lameth, disoit qu'apparemment il craignoit que ton
mari ne rendît Venise aristocrate, puisqu'il ne vouloit pas qu'il y
restât. J'ai trouvé ce propos charmant. Ta mère, qui assurément n'est
pas froide sur tes intérêts, n'est point agitée de ce qui s'est passé.
Ainsi, mon coeur, laisse gronder l'orage sans te troubler.

Je t'envoie une lettre pour une femme que tu dois voir dans peu. Tu me
manderas comment tu l'auras trouvée. Je te vois d'ici te changeant
toutes les deux en fontaines. Dis à sa nièce bien des choses de ma
part sur la perte qu'elle vient de faire. Et puis, parle beaucoup,
avec le mari, de son corps, et tu seras aussi heureuse qu'il soit
possible de l'être dans ce moment-ci. Pour moi, j'éprouve une vraie
jouissance lorsque j'en reconnois quelques-uns dans les galeries.

Nous sommes enfin sortis de notre tanière. Le Roi va, je crois, monter
à cheval pour la troisième fois, et moi j'y ai déjà monté une. Je n'ai
pas été très-lasse, et je compte recommencer vendredi. Je vais ce
matin à Bellevue. J'ai le besoin de voir un jardin anglois, et j'y
vais pour cela. Pendant ce temps-là, l'Assemblée s'occupera d'ôter au
Roi le droit de faire la paix ou la guerre. Bientôt, je pense qu'on
lui ôtera le droit de porter sa couronne, car c'est à peu près tout ce
qui lui reste. Tu sais sans doute ce qui se passe en Dauphiné et dans
les provinces adjacentes. La mort de De Bossette fait horreur.
Qu'est-ce qu'il étoit au mari de ta nièce? Adieu, ma petite, je
t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Comment va ton petit monstre
d'Henri?

J'oubliois de te parler de la raison de ton mari. J'en suis édifiée,
touchée et enchantée. Je voudrois savoir ta réforme faite, parce que
c'est toujours un moment désagréable.

       *       *       *       *       *

XXI.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                                 Ce 27 juin 1790.

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, ma petite Bombelinette.
Aussi je prends ce soir les avances, afin de n'être pas prise au
dépourvu par la poste, comme il arrive souvent lorsque l'on a assez de
goût pour la sainte paresse. Je ne vous parlerai pas de tous les
décrets que l'on rend à la journée, et surtout de celui d'un certain
samedi dont je ne sais plus le quantième. Il afflige peu des personnes
qu'il attaque, mais bien les malveillants et ceux qui l'ont rendu, car
il est devenu le sujet de la dissipation des sociétés. Pour moi,
j'espère bien m'appeler mademoiselle Capet, ou Hugues, ou Robert, car
je ne crois pas que je puisse prendre le véritable, celui de France.
Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs vouloient ne rendre que de
ces décrets-là, je joindrois l'amour au profond respect dont je suis
pénétrée pour eux. Tu trouveras mon style un peu léger, vu la
circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-révolution, tu
me le pardonneras. Loin d'y penser, nous allons nous réjouir dans
quinze jours avec toutes les milices du Royaume pour célébrer les
fameuses journées du 14 et du 15 juillet, dont peut-être tu as entendu
parler. On apprête le Champ de Mars. Il pourra contenir six cent mille
âmes. J'espère, pour leur salut et pour le mien, qu'il ne fera pas le
chaud qu'il a fait la semaine passée; car je crois que la messe que
nous entendrons en ce moment pourroit être mal entendue, vu que, pour
ma part, avec l'amour que j'ai pour le chaud, je crois que j'y
crèverois. Sans cela, j'espère bien n'y pas laisser mon pauvre corps,
qui pourroit bien, en quittant cet endroit, ne pas se rafraîchir de
quelque temps; mais au contraire j'espère bien le ramener tout comme
il y aura été. Pardonne-moi toutes ces bêtises; mais j'ai tant étouffé
la semaine passée, et à la revue de la milice, et dans mon petit
appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien
rire un peu, cela fait du bien. Madame d'Aumale me disoit toujours,
dans mon enfance, qu'il falloit rire, que cela dilatoit les poumons.

J'achève ma lettre à Saint-Cloud. Me voilà rétablie dans le jardin,
mon écritoire ou mon livre à la main; et là je prends patience et des
forces pour le reste de ce que j'ai à faire. Ta mère, que je viens de
quitter, se porte très-joliment. Adieu, je t'aime et t'embrasse de
tout mon coeur. As-tu sevré ton petit monstre, et comment t'en
trouves-tu?

       *       *       *       *       *

XXII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                              Ce 10 juillet 1790.

J'ai reçu ta lettre par ce Monsieur qui est retourné à Venise, mais
trop tard pour y pouvoir répondre, en ayant une autre à écrire plus
pressée. Nous touchons, ma chère enfant, comme le dit la chanson, au
moment de la crise de la Fédération. Elle aura lieu mercredi; je suis
bien convaincue qu'il ne s'y passera rien de très-fâcheux. M. le duc
d'Orléans n'est pas encore ici, peut-être y sera-t-il ce soir ou
demain; peut-être ne reviendra-t-il jamais. J'ai l'opinion que c'est à
peu près indifférent. Il est tombé dans un tel mépris que sa présence
sera cause de peu de mouvement. L'Assemblée paroît décidément séparée
en deux partis, celui de M. de La Fayette et celui de M. le duc
d'Orléans, autrement appelé celui des Lameth. Je dis cela parce que le
public le croit; moi j'ai l'opinion qu'ils ne sont pas aussi mal
ensemble qu'ils veulent le paroître. Que cela soit ou que cela ne soit
pas, il paroît que celui de M. de La Fayette est beaucoup plus
considérable, et cela doit être un bien, parce qu'il est moins
sanguinaire, et paroît vouloir servir le Roi en consolidant l'ouvrage
immortel dont Target[173] accoucha le 4 février de l'an 90.

[Note 173: Target passait avec raison pour le membre le plus actif du
comité de la constitution. Aussi dans le monde n'était-il question que
des couches de Me Target. On publia _cinq bulletins des couches de Me
Target, père et mère de la constitution des ci-devant François, conçue
aux Menus, présentée au Jeu de paume et née au Manège._]

Toutes les réflexions que tu fais sur le séjour du [Roi] sont
très-justes, il y a longtemps que j'en suis convaincue; celles qui
suivent sont bonnes à suivre, sont même nécessaires. Mais de tout cela
il n'en sera rien, à moins que le Ciel ne s'en mêle. Prie-le bien fort
pour cela, car nous en avons grand besoin. Cela me fait bien de la
peine, parce que j'ai une certaine frayeur que l'ennui ne gagne tant
que l'on ne puisse résister au désir de s'amuser un peu, et d'une
manière qui peut être ou fort utile ou fort malheureuse pour
l'éternité. Le choix est difficile à faire dans deux choses aussi
rapprochées que celles-là, quoiqu'au premier coup d'oeil elles
paroissent fort dissemblables. Mais ton esprit est si fin, si juste,
qu'il apercevra sans peine le point qui les unit sans que je me donne
la peine de le démontrer. Si tu me trouves le sens commun, il faut
convenir que tu seras bien indulgente.

L'Assemblée a décrété hier que le Roi seroit seul avec elle dans la
Fédération, le président à sa droite; le reste de sa famille sera, je
crois, aux fenêtres de l'École militaire. Le Roi avoit désiré d'en
être entouré; mais, comme de raison, on n'a pas pris garde aux désirs
de celui qui n'a de pouvoir que celui que la Nation lui délègue. Tu
sais que j'ai le bonheur de connoître beaucoup un des membres de cette
auguste famille du siècle passé; eh bien, je vous fais part que tout
cela lui est bien égal: elle n'en est affligée que par rapport à la
Reine, pour qui c'est un soufflet donné à tour de bras, et d'autant
mieux appliqué qu'il a été ménagé de loin, et que jusqu'au dernier
moment on avoit dit au Roi que le contraire passeroit.

Je suis fâchée de penser que tu n'es plus à la campagne, parce que
cela te fait du bien et du plaisir; mais je suis bien édifiée de ta
résignation et de ton amour pour tes devoirs. J'espère que tes enfants
te ressembleront et serviront Dieu et leur maître comme de bons
chrétiens, et tes enfants doivent servir l'un et l'autre, ayant de si
bons exemples sous leurs yeux. A propos, je suis bien fâchée que ma
phrase t'ait déplu, ce n'étoit pas mon intention, comme tu peux bien
l'imaginer. Je n'ai pensé qu'au temps qu'il y avoit que ton mari ne
s'étoit occupé de ce métier qui demande un peu de pratique, surtout
s'il le suivoit dans la position où il est[174]. Mais je te fais
réparation, et te dirai que je suis convaincue que le zèle que
certainement il y mettroit pourroit suppléer à ce qui lui manqueroit
de science, si par hasard il en avoit perdu. Mais je ne puis te
dissimuler que, malgré la grandeur de tes sentiments, je ne me soucie
point du tout que ton mari soit appelé. J'ajouterai que je ne crois
pas qu'il le doive en conscience, parce que son sort est fixé et qu'il
ne peut le changer sans tout abandonner de bonne volonté ou de force.
Pèse encore cette réflexion, et sois bien convaincue que je n'ai
jamais eu le désir de te faire de la peine, notre amitié est trop
vraie pour que tu puisses en douter. Tes parents se portent bien. Je
t'embrasse de tout mon coeur; je suis bien fâchée de ce que tu me
mandes de Font. J'espère que tu te trompes; si cela étoit, que nous
serions ou bêtes ou malheureuses! etc. Mais plus j'y réfléchis, ainsi
qu'à ses propos, et moins je le crois.

[Note 174: «Il étoit question de m'employer militairement à la suite
de M. le comte d'Artois, et Madame Élisabeth le voyoit avec peine.»
(_Note du marquis de Bombelles._)]

M. de N., je crois, n'avoit pas besoin des conseils de l'homme dont tu
me parles pour le rejoindre. Je crois que l'autre n'auroit pas
souffert un séjour plus long, mais c'est toujours fort bien à lui de
l'avoir senti. S'il pouvoit de même se persuader de rester toujours où
il est avec l'autre, cela seroit bien heureux pour tout le monde.

       *       *       *       *       *

XXIII.

LA MARQUISE DE BOMBELLES.

                                                 Ce 16 août 1790.

Eh bien, ma Bombe, tu es en colère contre moi; tu aurois raison si
j'avois tort, mais, en conscience, je ne puis pas en convenir. Le
Monsieur qui t'a apporté une lettre de ta mère en a, je crois, une de
moi que je charge une autre personne de te remettre, ou si ce n'est
pas lui, tu en recevras une du même temps; du moins il me semble
qu'autant que je puis m'en ressouvenir, voilà la raison pour laquelle
je ne lui en ai pas donné. Si je me trompe, et que je ne t'aie pas
écrit du tout, c'est sûrement la faute du temps qui me manquoit; car
tu sais bien que, dans tous les moments, je serai bien aise de causer
à mon aise avec toi, et que celui-ci étant encore plus intéressant, je
ne le laisserai pas échapper. Au reste, pour obtenir tout à fait mon
pardon, je te promets de t'écrire par la première occasion, si
pourtant j'ai quelque chose à te mander; car je ne crois pas que vous
désiriez que je vous fasse des contes.

Je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas encore reçu ton élixir, car
Raigecourt te l'a envoyé il y a déjà quelque temps. Elle est à la
campagne dans ce moment-ci, avec son mari, dans une nouvelle terre
qu'ils ont achetée. Elle est agréable; mais ne pouvant en jouir pour
Stani, elle lui fait beaucoup moins de plaisir. Je suis bien aise que
ton pauvre Henry ne te donne plus d'inquiétude. La description que tu
me fais de ta campagne fait bien envie. Jouissez-en bien, mon enfant;
ne vous occupez point d'idées qui puissent rendre nul le bonheur que
la nature vous offre. Joignez-y le véritable, celui d'une conscience
bien pure, d'un coeur bien rempli de l'objet qui seul peut consoler
dans les maux qui accablent notre patrie, et tu pourras te vanter
d'être philosophe, et philosophe chrétien, bien loin des principes de
tes anciens amis, que l'expérience doit te faire juger avec des yeux
moins indulgents.

La mère Bastide vient de terminer sa longue carrière avec le calme
qu'elle a eu toute sa vie. Je l'ai vue depuis sa mort, elle n'étoit
pas du tout changée. C'est bien jaune un cadavre, mais cela ne fait
pas trop d'horreur. Je ne sais plus si tu en as vu, je ne crois pas, à
moins que cela ne fût la mère Beaugeard[175].

[Note 175: Mère de M. Beaugeard, secrétaire des commandements de la
Reine _pour les années paires_.]

Nous sommes toujours à Saint-Cloud, toujours dans la même position,
attendant avec résignation ce que le Ciel nous réserve. Bonsoir, ma
chère Bombe; je t'embrasse de tout mon coeur, je t'aime beaucoup, et
je voudrois bien être avec toi dans un petit coin de ta campagne.
Bitche pense-t-il toujours à moi?

       *       *       *       *       *

XXIV.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[176].

[Note 176: La reproduction de cette lettre et de la suivante est
interdite.]

                                                 Ce 29 août 1790.

J'ai reçu votre lettre, mon coeur; elle m'a bien touchée; je n'ai
jamais douté de vos sentiments pour moi, mais les marques que vous
m'en donnez me font grand plaisir. Il m'auroit été infiniment agréable
de vous revoir cet automne, mais je sens la position de votre mari, et
je consens très-fort au projet qu'il a formé de passer l'hiver en pays
étranger. Je vous avoue même que votre position me le fait désirer: ce
pays-ci est tranquille, mais d'un moment à l'autre il peut ne l'être
plus. Vous êtes trop vive pour vous exposer à faire vos couches dans
un lieu où l'on peut craindre chaque jour quelque mouvement; votre
santé n'y résisteroit pas; de plus, avec cette disposition-là, les
suites de vos couches seroient beaucoup plus fâcheuses. Faites toutes
ces réflexions pour vous aider, mon coeur, à faire le sacrifice que la
fortune de votre mari et sa position vis-à-vis de sa mère vous
obligent de faire. Si de vous dire que je l'approuve peut en effet
vous le faire un peu mieux supporter, je vous le répéterai sans cesse;
mais, mon coeur, ce que je ne saurois trop vous répéter, et que je
voudrois que vous eussiez gravé dans le coeur et dans l'esprit, c'est
que ce moment-ci doit être décisif pour votre bonheur et votre
réputation. Vous allez être livrée à vous-même, dans un pays étranger,
ne pouvant recevoir de conseil que de vous-même. Peut-être y
rencontrerez-vous des Parisiens dont la réputation ne soit pas
très-bonne: il est bien difficile dans un autre pays de ne pas voir
ses compatriotes; mais ne les voyez qu'avec une telle prudence, réglez
tellement vos démarches sur la raison, que nul ne puisse tenir un
propos sur vous. Surtout, mon coeur, cherchez à plaire à votre mari;
quoique vous ne m'ayez jamais parlé de lui, je le connois assez pour
savoir qu'il a de bonnes qualités, mais qu'il peut en avoir qui ne
vous plaisent pas autant. Faites-vous la loi de ne jamais vous arrêter
sur celles-là, et surtout de ne jamais permettre que l'on vous en
parle; vous le lui devez, vous vous le devez à vous-même. Cherchez à
fixer son coeur: si vous le possédez bien, vous serez toujours
heureuse. Rendez-lui sa maison agréable, qu'il y retrouve toujours une
femme empressée à lui plaire, occupée de ses devoirs, de ses enfants,
et vous gagnerez par là sa confiance; et si une fois vous l'avez bien,
vous ferez, avec l'esprit que le Ciel vous a donné, et un peu
d'adresse, tout ce que vous voudrez. Mais, ma chère enfant, songez
avant tout à sanctifier toutes vos bonnes qualités par un grand amour
pour Dieu; pratiquez votre religion, vous y trouverez une force, des
ressources dans toutes vos peines, des consolations qu'elle seule peut
faire goûter. Ah! y a-t-il un bonheur plus grand que celui d'être
toujours bien avec sa conscience? Conservez-le, ce bonheur, et vous
verrez que les tourments de la vie sont bien peu de chose comparés
avec les tourments qu'éprouvent les gens livrés à toutes les passions.
Que la dévotion de votre belle-mère ne vous en dégoûte pas: il est des
gens à qui le Ciel n'accorde pas la grâce de la connoître sous son
vrai jour; il faut prier que le Ciel l'éclaire. Je suis bien aise que
votre mari connoisse ses défauts, mais je serois fâchée que par des
plaisanteries ou autrement vous les lui fassiez remarquer. Pardon, mon
coeur, de tout mon bavardage; mais je vous aime trop pour ne pas vous
dire tout ce que je crois utile à votre bonheur. Vous me dites, avec
toute l'amabilité dont vous êtes capable, que si vous valez quelque
chose vous me le devez; prenez-y garde, c'est m'encourager à vous
ennuyer encore.

Mandez-moi si vous avez reçu une lettre de moi, que je vous ai écrite
peu de jours après la Fédération; il y en avoit une pour votre
belle-mère: comme c'est une occasion, elle a été longtemps en chemin.
Adieu, mon coeur, écrivez-moi tant que vous en aurez le désir. Si vous
avez besoin d'ouvrir votre coeur, ouvrez-le-moi, et croyez que vous ne
pouvez pas vous adresser à quelqu'un qui vous aime plus tendrement que
moi. Vous me manderez votre adresse. J'oubliois de vous répondre pour
M. d'A. Ne pouvant, vu la position de mes affaires, rien faire pour
lui dans ce moment, je désire que vous priiez la personne qui vous en
a parlé, s'il se trouvoit dans une position plus critique, qu'il est
toujours à craindre que les circonstances amènent, de vous le mander;
pour lors je ferois ce qu'il me seroit possible, et cela seroit plus
naturel que de leur envoyer de but en blanc, je craindrois que leur
amour-propre n'en fût choqué. Dites à votre mari de ma part que
j'espère que votre économie, et la sienne, fera qu'au printemps je
pourrai avoir le plaisir de vous voir. Recommandez-lui aussi de me
donner de vos nouvelles dès que vous serez accouchée. J'embrasse vous
et votre fils de tout mon coeur.

Dites bien des choses à votre belle-mère; je lui écrirai dans peu.
Bombe se porte bien. Je suis bien fâchée que le mariage de Pauline ne
se fasse pas.

       *       *       *       *       *

XXV.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS.

                                            Ce 27 septembre 1790.

Te voilà donc à Genève, mon coeur, te voilà à seize lieues de tes
parents, et ne pouvant pas y aller; je conçois la peine que cela te
fait, mais je suis enchantée du courage que tu y as mis. Qu'il est
bien fait d'éviter par des plaintes inutiles de mettre du froid,
souvent de l'humeur, dans le ménage: une femme doit tout sacrifier
pour que la paix y règne, et voilà ce que Démon commence à sentir;
cela me fait un plaisir extrême, car j'aime Démon de tout mon coeur;
je désire la voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir
remplissant bien tous ses devoirs, ayant une bonne conduite, ferme et
réfléchie, qui la mette dans le cas de n'avoir jamais de remords; et
pour lors je serai assurée de son bonheur, parce qu'il consiste,
par-dessus tout, dans la paix de la conscience, et qu'avec l'aide de
Dieu, lorsque la conscience ne reproche rien, on supporte facilement
les peines et les contrariétés dont ce monde est semé. Je ne vous
gronderai pas, mon petit Démon, d'avoir le coeur serré, il est des
occasions où il est difficile de lui faire violence, mais j'espérerai
toujours qu'un courage chrétien vous mettra dans le cas de ne pas le
montrer. Votre devoir vous fait la loi de respecter les volontés de
votre mari, soumettez-vous-y, et n'employez jamais vis-à-vis de lui
d'autres armes que celles de la persuasion.

Non, mon coeur, jamais je ne pourrai assimiler vos sentiments avec
ceux de la personne dont vous me parlez; je ne doute pas de votre
attachement, j'aime à croire que vous ne changerez jamais, et me fais
un plaisir de penser que sous tous les rapports votre conduite me
mettra dans le cas de vous aimer toujours. Ce seroit une vraie peine
pour moi d'être obligée de changer; mais, mon coeur, si vous mettez
quelque prix à mon amitié, songez que c'est à votre bonne conduite que
vous la devrez. Si vous trouvez une occasion, mandez-moi, je vous en
prie, ce qui vous a fait quitter si brusquement les Fraises; si vous
avez eu quelques torts de vivacité, ayez la bonne foi de me les
avouer, et mandez-moi un peu comment vous êtes avec votre mari. Si je
vous fais des questions indiscrètes, pardonnez-les, mon coeur, à
l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche. Vous ferez bien de
nourrir votre fille (car je suis convaincue que vous en aurez une);
ménagez-vous bien, calmez votre sang autant que possible, n'exagérez
en rien l'éducation physique que vous lui donnerez, suivez les
conseils des gens sages et éclairés, et surtout apprenez à tenir un
enfant, car au premier jour vous l'étoufferez si vous n'avez pas plus
de talent que vous n'en aviez pour Stani[177]. Il est bien gentil de
penser à moi; j'espère que ta petite m'aimera un peu, à l'exemple de
son frère.

[Note 177: Stanislas, l'aîné de ses enfants, filleul de _Monsieur_ et
de Madame Élisabeth.]

Que vous faites bien, mon coeur, de ne chercher à vous lier qu'avec
des femmes raisonnables! Rien de plus dangereux pour une jeune
personne que des femmes qui n'ont pas de très-bons principes, rien ne
les perd plus vite. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien
tendrement; donnez-moi souvent de vos nouvelles.

A propos, j'oubliois de vous dire que l'on est très-sévère pour la
femme dont nous parlions plus haut; ses principes du moment sont
mauvais, mais je crois sa conduite intérieure intacte; elle est
inconséquente, voilà ce qui la perdra de réputation, mais je crois
pouvoir répondre que son coeur est pur et droit.

       *       *       *       *       *

XXVI.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                              Ce 2 décembre 1790.

Je profite, ma Bombe, du départ de l'ambassadeur[178] pour causer un
petit moment avec toi, pour gémir sur les malheurs de ma patrie et sur
le peu de remède qui se présente. La religion plus attaquée que jamais
me donne lieu de craindre que Dieu ne nous abandonne totalement. On
dit que les provinces souffrent avec peine l'exécution des décrets sur
la cessation du service divin dans les cathédrales, mais avec cela
elles sont fermées. Il en est ainsi de tout: on gémit, mais le mal ne
s'en opère pas moins. De temps en temps la Providence nous ménage
quelques rayons d'espoir, mais leur lumière est bien vite effacée.
Mais ne nous livrons pas à des idées si tristes, parlons de l'oncle de
la petite-fille de Vitry[179] que tu connois. Sa position est toujours
critique; il paroît que son commerce se remettroit si ses parents
vouloient l'aider, mais il a affaire à des gens peu confiants, et ce
défaut-là est tellement dans leur caractère, qu'ils ne confieroient
pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles pour la
faire valoir. J'en ai encore la triste expérience sous mes yeux, et
cela me fait de la peine, parce que tu sais combien je m'intéresse à
eux. Et puis, je sens que l'oncle doit être fatigué et ennuyé à
l'excès de voir sa maison de banque ruinée. Il pouvoit chercher
d'autres amis que ses parents pour demander conseil, et comme la plus
grande partie de l'héritage qu'il attend vient d'eux, il seroit ruiné
à pure perte. Tout cela est affligeant. De tout côté, l'on voit des
familles dans la désolation, pour les affaires publiques et
particulières. Bon Dieu, dans quel temps nous avez-vous fait naître!
Moi qui, il y a quelques années, me réjouissois de n'être pas née dans
le siècle passé! Grand Dieu! que les lumières des hommes sont bornées,
même dans les choses qui paroissent les plus simples!

[Note 178: M. de Bombelles retournait à son poste.]

[Note 179: L'Empereur. (_Note de M. de Bombelles._)]

Je n'ai pas été inquiète, comme je l'aurois pu, des dangers qu'a
courus mon frère; tu sais qu'en général je ne crois au mal que
lorsqu'il est fait. J'ai conservé ce caractère, quoiqu'une triste
expérience eût dû me rendre plus craintive. Je crois que c'est une
grâce du Ciel, car sans cela je n'existerois pas. Il a préservé ma
famille de tant de maux que je serois ingrate si n'avois pas toute
confiance en lui. Adieu, ma petite; prie-le bien pour le moment
présent et pour l'avenir. Mais demande-lui par-dessus tout que la foi
soit conservée dans ce royaume, et qu'il éloigne de nous les schismes
qui nous menacent. Adieu, je t'aime de tout mon coeur, et suis par
conséquent charmée de te savoir bien loin; c'est un des effets de la
révolution.

Dites à la comtesse D.[180], en cas que cette lettre arrive avant
celle que je lui écrirai lundi, qu'elle va être payée de ses
appointements, mais qu'il faudroit qu'elle chargeât quelqu'un de sûr
de recevoir pour elle, de manière que ses créanciers ne puissent pas
s'emparer de cet argent.

[Note 180: Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame Élisabeth.
(_Note de M. de Bombelles._)]

       *       *       *       *       *

XXVII.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                                30 décembre 1790.

Je vois d'ici _ta perfection_ étant dans une douleur mortelle de
l'acceptation que le Roi vient de donner. Dieu nous réservoit ce coup:
qu'il soit le dernier, et qu'il ne permette pas que le schisme
s'établisse. Voilà tout ce que je demande. La réponse du Pape n'est
point arrivée, je crois; elle est bien intéressante. Au reste, mon
coeur, cette acceptation a été donnée le jour de saint Étienne.
Apparemment que ce bienheureux martyr doit être maintenant notre
modèle. Tu sais que je n'ai point d'horreur pour les coups de pierres;
ainsi cela m'arrange assez. On dit qu'il y a sept curés de Paris qui
ont prêté le serment. Je ne croyois pas que le nombre fut aussi
considérable. Tout cela fait un très-mauvais effet dans mon âme; car,
loin de me rendre dévote, cela m'ôte tout espoir que la colère de Dieu
s'apaise. Tu sens bien que ton curé est bien décidé à suivre la loi de
l'Évangile, et non celle que l'on veut établir. On dit qu'un membre de
la commune a voulu gagner celui de Sainte-Marguerite, en lui disant
que l'estime que l'on avoit pour lui, la prépondérance qu'il avoit
dans le monde, seroient capables de ramener la paix en entraînant les
esprits. Le curé lui a répondu: «Monsieur, c'est par toutes les
raisons que vous venez de me donner que je ne prêterai pas le serment,
et que je n'agirai pas contre ma conscience.» Une chose que ceci m'a
fait découvrir et qui fait horreur, c'est combien les curés de
campagne sont peu instruits.

Je suis confondue de ce que tu m'as mandé de la part de ton mari.
Tâche de me dire que tu lui as donné cet ordre. Ses affaires ne vont
pas bien. La personne qui lui a fait connoître celui qui devoit lui
faire faire cette acquisition lui a envoyé trois paquets avec prière
d'en accuser réception. Il n'en a pas entendu parler. Demande-lui si
c'est qu'il ne les a pas reçus, et réponds-moi, parce que je le dirai
à la personne intéressée.

Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur et vous aime de même.

       *       *       *       *       *

XXVIII.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                               Ce 7 janvier 1791.

Des gens plus diligents que moi vous auront sûrement mandé ce qui
s'est passé à l'Assemblée mardi: enfin, mon coeur, la Religion s'est
rendue maîtresse de la peur. Dieu a parlé au coeur des évêques et des
curés. Ils ont senti tout ce que leur caractère leur inspiroit de
devoirs, ils ont déclaré qu'ils ne prêteroient pas le serment. Pour le
moins vingt du côté de gauche se sont rétractés; on n'a pas voulu les
écouter. Mais Dieu les voyoit, et leur aura pardonné une erreur causée
par toutes les voies de séduction dont il est possible de se servir.
Un curé du côté gauche a mis beaucoup de fermeté pour ne pas le
prêter. On dit que cette journée désappointe bien des gens: tant pis
pour eux; ils n'ont que ce qu'ils méritent; mais ce qu'il y a de
triste, c'est qu'ils s'en vengeront, Dieu seul sait comment. Qu'il ne
nous abandonne pas tout à fait, voilà à quoi nous devons borner nos
voeux. Je n'ai point de goût pour les martyres; mais je sens que je
serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir plutôt que
d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que si j'y suis
destinée, Dieu m'en donnera la force. Il est si bon, si bon! C'est un
père si occupé du véritable bonheur de ses enfants, que nous devons
avoir toute confiance en lui. As-tu été touchée, le jour des Rois, de
la bonté de Dieu qui appela les gentils à lui dans ce moment? Ces
gentils, c'étoit nous. Remercions-le donc bien; soyons fidèles à notre
foi; ranimons-la; ne perdons jamais de vue ce que nous lui devons, et
sur tout le reste abandonnons-nous avec une confiance vraiment
filiale.

J'ai eu, ces jours-ci, une peine bien réelle, que tu partageras sans
doute: cette pauvre madame de Cimery[181] qui, comme tu sais, avoit
mal au sein depuis cinq semaines, étoit presque alitée; dans la nuit
du dimanche au lundi, son âme, après avoir reçu le matin son Créateur,
a été prendre sa place dans le ciel; car j'espère bien qu'elle est
heureuse, et qu'elle a reçu la récompense d'une vie entière de vertu
et de malheur.

[Note 181: Première femme de chambre de la princesse; elle était de
son nom mademoiselle Antoinette-Jacqueline Brochet.]

Je la regrette vivement: elle étoit d'une grande ressource pour moi;
et jamais je ne la pourrai remplacer, non pas pour les qualités que je
puis désirer dans une première femme, mais dans celles qui convenoient
à mon coeur, à mon esprit et à mes sentiments. Je la regrette comme
mon amie, mais je la crois heureuse, et cette idée me console.

       *       *       *       *       *

XXIX.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                              Ce 24 janvier 1791.

Enfin, ma Bombe, nous voilà arrivées à l'instant où il faut que je te
dise ma façon de penser sur la conduite de ton mari. La délicatesse
de ma conscience m'a empêchée jusqu'à ce moment de t'en parler. Tes
parents, comme tu sais, désiroient vivement que ton mari se soumît à
l'ordre de l'Assemblée et du Roi. L'état des affaires de ton mari
pouvoit être d'un si grand poids, qu'il me paroissoit possible qu'il
pût l'emporter sur les considérations qui ont décidé ton mari.
D'autres parleroient de tes quatre enfants. Le sort qui les attend est
cruel; mais j'avoue que lorsqu'il s'agit d'un serment que la
conscience, l'opinion, l'attachement à ses maîtres dément, je ne
trouve pas que leur infortune doive empêcher de le refuser. Il n'y a
donc que ses dettes qui eussent pu l'engager à le prêter. Par elles,
il se voyoit forcé; et comme il ne juroit que ce que le Roi a juré
lui-même, et doit jurer de nouveau à la fin de la Constitution, il
auroit été possible que ton mari imitât son maître, et suivît le sort
qui entraîne les malheureux François. Des théologiens ont cette
opinion. Je crois donc que cela eût été possible. Mais je t'avoue que
si ton mari avoit seulement eu dix mille livres de rente, je n'aurois
pas balancé à lui conseiller le refus le plus formel. Tu vois par tout
ce que je te mande que je ne suis pas bien décidée sur ce que j'aurois
fait à sa place. L'antique honneur, un certain esprit de noblesse
chevaleresque qui ne mourra jamais dans les coeurs françois, me font
estimer l'action de ton mari. Mais le risque qu'il court de manquer à
ses créanciers, et le scrupule de jurer de maintenir de tout son
pouvoir ce que dans le fond de l'âme on maudit journellement, tout
cela se combat si vivement dans mon âme, qu'il ne me reste que la
possibilité de partager les peines que tu vas éprouver, et d'être
occupée de ce que tu vas devenir. Comment tes pauvres enfants
s'habitueront-ils au mal-être, après avoir été élevés dans l'aisance?
et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi tout ce que mon coeur
me dicte! Mais, ma petite, parle-moi toujours franchement de ta
position, et sois sûre que je ferai tous les sacrifices possibles pour
te la rendre moins désagréable. Je ne te promets pas de donner à ta
pauvre Coty ce que tu lui donnois; mais sois sûre que je la secourrai
le plus que je pourrai. J'espère que ton mari et toi conserverez la
paix, la résignation et la douceur chrétiennes qui seules peuvent
faire soutenir le malheur présent et ceux que l'on craint. Mon frère
me dit un bien extrême de toi et de ton mari. Il est gentil, mon
frère; il m'a écrit en arrivant; cela m'a fait bien plaisir. Mais je
suis désolée de la longueur que les lettres mettent à arriver. Comme
cela, on n'est plus au courant sur rien. Nous avons eu un peu de bruit
aujourd'hui à la barrière de la Villette. Il y a eu un combat entre
des chasseurs et des contrebandiers. Il y a trois hommes de tués, et à
peu près douze blessés. On prétend que le peuple ne veut plus de
barrières; cela ne laisseroit pas que d'embarrasser l'Assemblée sur le
chapitre des impôts. Adieu, ma petite. Je t'embrasse de tout mon coeur
et t'aime de même. Je laisse à ta mère à te rendre compte de sa
conversation avec ton ministre.

Envoie cette lettre à mon frère, s'il n'est plus avec toi.

       *       *       *       *       *

XXX.

A MADAME DES MONTIERS[182].

[Note 182: La reproduction de cette lettre est interdite.]

                                              Ce 11 février 1791.

Vous êtes bien aimable, mon Démon, de m'avoir donné de vos nouvelles
le plus tôt que vous avez pu. Je suis charmée que votre couche ait été
aussi heureuse, et qu'à ça près d'un peu de mal à la poitrine, vous
soyez contente de votre santé. Je ne suis pas fâchée que vous n'ayez
pas nourri, peut-être cette entreprise eût-elle été trop forte pour
vous. Votre Adolphe est-il nourri chez vous, le voyez-vous souvent,
vous sentez-vous déjà de la tendresse pour lui? Stani n'en est-il pas
jaloux? Je sens, mon coeur, la peine très-réelle que vous avez
éprouvée de n'avoir pas votre mère à vos couches; je la partage par
toute l'amitié que j'ai pour vous, mais je vous félicite en même temps
d'avoir eu assez d'empire sur vous pour n'en pas parler, et quoique
vous en disiez, j'espère que ce sacrifice vous vaudra quelque grâce du
Ciel. Vous êtes faite pour être bonne chrétienne, mon coeur; les
malheurs publics et un peu les particuliers doivent vous déterminer à
prendre ce parti, le meilleur de tous. Je crois vous l'avoir déjà
mandé, votre mari vous aime, mais il est jaloux des sentiments que
vous avez pour vos parents; il ne s'agit, pour vous rendre heureuse,
que de faire vos efforts pour le convaincre que ces sentiments ne
nuisent nullement à ceux que vous avez pour lui. Vous avez de
l'esprit, employez-le à cela, et je vous réponds qu'après quelque
temps d'épreuve vous finirez par être beaucoup plus heureuse que vous
ne pouvez vous en flatter à présent. Que votre mère s'y prête en
oubliant les torts de son gendre; un esprit du genre du sien ne peut
être ramené que par la douceur et un oubli total des torts que son
amour-propre lui reproche, et dont ce même amour-propre l'empêche de
convenir. Mais votre conduite, vos complaisances adoucissant ce
sentiment en lui, et le mettant à son aise avec vous, l'amèneront sans
qu'il s'en doute à avoir en vous la confiance qu'une conduite sage et
réfléchie vous aura méritée. Je voudrois pouvoir hâter ce moment; mes
voeux sont bien vrais pour votre bonheur, et j'aime à être convaincue
que vous serez heureuse un jour comme vous le mériterez.

Est-il vrai que madame de Staël a demandé publiquement pardon à sa
mère, à un prêche, de s'être mariée contre son gré? Avez-vous du monde
qui vous convienne à Genève? Mandez-moi un peu avec qui vous êtes
liée, et si la vie que vous menez est un peu plus agréable. Votre
belle-mère me marque que vous allez faire fondre cette grosseur que
vous avez au cou. Si vous prenez ce parti, ménagez-vous pendant
longtemps, mon coeur. Ne prendrez-vous pas aussi quelque chose pour
votre poitrine? Donnez-moi des nouvelles de tout cela. Adieu, mon
coeur, croyez à la vérité de mon amitié pour vous, au désir que j'ai
de vous revoir, et au regret que m'inspire l'incertitude du moment où
j'aurai ce plaisir. Je vous embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

XXXI.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                              Ce 12 février 1791.

Je ne t'écris qu'un petit mot aujourd'hui: 1º l'heure de la poste me
presse; 2º je vais monter à cheval avec la Reine et Lastic à ce triste
bois de Boulogne. Mais il fait un si beau temps, que cela le rendra
peut-être un peu plus gai. Je crois l'hiver tout à fait passé, et je
m'en réjouis, autant que l'on peut prendre part au beau temps dans le
château des Tuileries. Mes tantes partent de lundi en huit, malgré
toutes les motions faites au Palais-Royal et au club des Jacobins
établi à Sèvres. On dit qu'elles seront arrêtées et fouillées en
chemin; c'est un petit mal auquel je ne crois pas. Je pense que cela a
été beaucoup dit pour les effrayer et les empêcher de partir; mais
heureusement on n'en est pas venu à bout. Je ne sais si je t'ai mandé
que l'abbé Madier alloit avec elles: il partira huit jours après
elles. Pense un peu, mon coeur, aux angoisses où je serai, la première
fois que je m'adresserai à un autre prêtre, moi qui ai toujours été à
l'abbé Madier depuis l'âge de neuf ou dix ans. Je suis à peu près
décidée: je crois que je prendrai le confesseur de madame
Doudeauville: on en dit beaucoup de bien, et j'espère qu'il n'est ni
trop doux ni trop sévère. Je te manderai ce qui en est lorsque j'y
aurai été. Je suis convaincue que tu enrages un peu dans le fond de
l'âme de ce que je ne pense pas à ton curé, et tu vas croire que c'est
parce que je l'ai vu; non, point du tout, c'est tout simplement parce
que je ne crois pas qu'il me convînt; et puis, dans ce moment, j'aime
mieux avoir un confesseur dont on parle moins, et que je puisse
espérer de garder. Au reste, je sens que je vais trôler mon âme de
confesseur en confesseur, ce qui ne laisse pas que de me déplaire,
quoique j'en aie bonne envie. Devine, si tu peux, cette énigme. Sur
ce, je te souhaite le bonsoir, et t'embrasse de tout mon coeur. Je ne
sais plus quand tu accouches: mande-le-moi.

Dis bien des choses au maréchal de Broglie de ma part, et assure-le de
l'estime que j'ai pour ses vertus. Parle aussi de moi à ta princesse.

       *       *       *       *       *

XXXII.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                              Ce 15 février 1791.

J'ai reçu toutes tes lettres, ma pauvre Rage; celle du 25 ne m'est
parvenue qu'hier, et celle du 7 avant-hier. Mais, avant que d'y
répondre, il faut que je te demande mille fois pardon de ne t'avoir
pas écrit depuis dimanche, pour te donner des nouvelles de ton curé;
mais, par étourderie, je me suis persuadée que la poste partoit le
dimanche au lieu du lundi. Et jeudi, j'ai eu plusieurs choses à faire
dans la matinée; l'heure de la poste s'est passée, et je n'ai plus eu
la possibilité que de me livrer à des regrets. Aussi, aujourd'hui je
m'y prends à sept heures du matin, pour être bien sûre de n'y pas
manquer. Lundi, je t'écrirai aussi; mais je puis te dire d'avance
qu'il ne se passera rien de fâcheux. Ton curé dira la messe de bonne
heure, et ne fera pas le prône. Les gros bonnets de la paroisse n'y
seront pas non plus. Il y a un moine qui prêche dans la paroisse, qui
a proposé au curé de faire le prône, pour empêcher les prêtres de
courir des risques. Il disoit au curé que si on le tuoit, il n'y
auroit pas grand mal à cela. C'est un des jeunes prêtres de la
paroisse qui prêchera. On m'a dit son nom, mais je l'ai oublié.

Toute la communauté a été parfaite pour le curé, et ne l'a pas quitté
tant qu'il a été dans l'église et la sacristie.

Je suis désolée, mon coeur, de la peur indigne que vous a faite M. Le
Blond[183]. Nous sommes loin encore de toutes les idées qu'il t'a fait
venir; je suis bien aise que ton enfant ne s'en soit pas ressenti. Si
tu n'as pas de bon accoucheur, pourquoi ne ferois-tu pas venir M.
Piron? C'est une dépense, il est vrai; mais pour ta santé et celle de
ton enfant, il me semble que tu dois te la permettre. Je suis bien
fâchée d'être si loin de toi, et de ne pouvoir me permettre de causer
comme je le voudrois pour toi; mais, mon coeur, calme-toi. Je conçois
que cette proposition paroisse difficile, mais cela est nécessaire. Tu
te brûles le sang, tu te rends plus malheureuse encore que tu ne
devrois: tout cela, mon coeur, n'est pas dans l'ordre de la
Providence. Il faut se soumettre à ses décrets; il faut que cette
soumission nous porte au calme, sans cela elle n'est que sur nos
lèvres et non dans notre coeur.

[Note 183: Il est question de M. Le Blond au premier livre de cet
ouvrage comme donnant des leçons d'histoire et de géographie à Madame
Élisabeth.]

Lorsque Jésus-Christ fut trahi, abandonné, il n'y eut que son coeur
qui souffrit de tant d'outrages; son extérieur étoit calme, et
prouvoit que Dieu étoit vraiment en lui. Nous devons l'imiter, et Dieu
doit être en nous. Ainsi, mon coeur, calmez-vous, soumettez-vous, et
adorez en paix les décrets de la Providence, sans vous permettre de
porter vos regards sur un avenir affreux pour quiconque ne voit
qu'avec des yeux humains. Mais heureusement vous n'êtes pas dans ce
cas-là; et Dieu vous a trop comblée de grâces pour que vous ne mettiez
pas votre vertu à attendre patiemment la fin de sa colère.

Quant à moi, mon coeur, je suis loin d'être dans votre position. Je ne
dirai pas que la vertu en soit cause; mais, plus à portée des
consolations, au milieu de beaucoup de peines, d'inquiétudes, je suis
calme, et j'espère une éternité heureuse. Ne me crois ni folle ni
gourmande. J'aime à bien dîner, mais j'aime pourtant encore autre
chose. Quant à ce que tu me marques sur moi, crois, mon coeur, que je
ne manquerai jamais à l'honneur, et que je saurai toujours remplir les
obligations que m'imposent mes principes, ma position, ma réputation;
et j'espère que Dieu me donnera la lumière nécessaire pour me conduire
toujours sagement, et ne pas m'écarter de la voie qu'il m'a tracée.
Mais pour juger de tout cela, mon coeur, il faudroit être près de moi.
De loin, un acte de chevalerie enchante; vu de près, il n'est souvent
qu'un mouvement de dépit ou de quelque autre sentiment qui ne vaut pas
mieux aux yeux des gens sages.

J'ai donné à madame Navarre la place de madame de Cimery. Il m'en
coûte beaucoup de lui voir prendre son service. Jusqu'à ce moment, il
me semble que l'autre existe encore; et c'est une si grande perte pour
moi, que je voudrois me faire illusion le plus possible. Madame
Navarre est celle de mes femmes qui me convient le mieux; mais ce
n'est pas et ce ne sera jamais madame de Cimery, car elle réunissoit
tout. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien tendrement, et vous
souhaite calme, patience, résignation, courage et confiance. C'est une
étourderie de cet homme qui est si beau qui l'a forcé de prendre le
parti qu'il a pris.

Quant aux deux êtres que vous et d'autres redoutez tant, on a tort de
les croire dans la position que l'on dit: cela n'existera jamais; mais
j'avoue qu'ils ont toutes les apparences pour eux[184].

[Note 184: Deux députés du côté gauche, que l'excès du mal ramenait à
de meilleurs principes, et qui avaient eu aux Tuileries des
conférences pour concerter ce qu'ils voulaient ou pouvaient faire.
Madame Élisabeth repousse les idées que la méchanceté voulait attacher
à ces entretiens. (_Note de M. Ferrand._)

Ces deux députés étaient Danton et Guadet. (Voir _Louis XVII_, tome
1er, livre V, p. 227, 6e édition, in-8º.--Henri Plon.)]

On n'a pas demandé d'augmentation de chevaux pour moi. Ce qui peut
avoir donné lieu à ce que l'on vous a dit, c'est que je veux avoir
toujours un page et un écuyer avec moi; je trouve que cela doit être;
mais cela ne convenoit pas aux gens de l'écurie, ce dont je me moque,
trouvant indécent d'être avec des piqueurs dans ce moment-ci.

       *       *       *       *       *

XXXIII.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                              Ce 28 février 1791.

Tu sais sans doute que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute
qu'elles ont été arrêtées à Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que
_Monsieur_ a eu la visite, mardi dernier, des filles de la rue
Saint-Honoré et de leur société, qui l'ont prié de ne pas sortir du
royaume. Tu sais sans doute que jeudi, jour où l'on a appris que mes
tantes étoient arrêtées, l'Assemblée a rendu un décret qui disoit que
Arnay-le-Duc avoit eu tort, et que le pouvoir exécutif seroit supplié
de donner des ordres pour qu'elles pussent continuer leur route. Tu
sais sans doute que les chefs des Jacobins n'étant pas de cet avis, et
voulant que le président engageât le Roi à les faire revenir, une
foule de badauds s'est portée sous les fenêtres du Roi, parmi laquelle
il y avoit peut-être une centaine de femmes qui se sont égosillées
pendant quatre heures pour voir le Roi et lui faire la même demande
que les Jacobins. Mais le Roi n'ayant pas paru, et la garde ayant fait
une très-bonne contenance, il a bien fallu, lorsque l'on a eu la
permission de la municipalité de repousser la force par la force, que
le peuple cédât. A peine le tambour a-t-il paru sur la terrasse, que
tout le monde a pris la fuite. M. de La Fayette et la garde se sont
conduits parfaitement bien. Le château étoit comble de gens qui
étoient pleins de bonne volonté. Le Roi a parlé avec force à M.
Bailly. Enfin tout s'est passé le mieux du monde. Aussi hier n'y
a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et chez la Reine. Il y
avoit longtemps que nous étions un peu seules au jeu; mais, hier, il
étoit superbe. Je ne puis vous rendre le plaisir que j'ai éprouvé. Ah!
mon coeur, le sang françois est toujours le même: on lui a donné une
dose d'opium bien forte; mais elle n'a pas attaqué le fond de leur
coeur. Il n'est point glacé, et l'on aura beau faire, il ne changera
jamais. Pour moi, je sens que, depuis trois jours, j'aime ma patrie
mille fois davantage.

Tout ce que tu me mandes de ton mari me fait grand plaisir. Ah! s'il
peut parvenir à se débarrasser de l'empirique qui donne de si
mauvaises drogues[185], cela seroit bien heureux. Les nouvelles que
j'ai reçues de ses amis éloignés me font craindre qu'il ne le puisse
pas. Le printemps avance beaucoup; sa santé pourroit bien s'en
ressentir. A cette époque, les humeurs sont toujours bien plus en
mouvement, et comme il n'a pas l'habitude de l'exercice, je crains
qu'elles ne lui jouent un mauvais tour. Convenez qu'il n'y auroit pas
pour lui de meilleur remède; mais lorsque l'on a été élevé à Paris,
il semble que l'on soit destiné à ne faire jamais usage de ses jambes.
Je sens même que, sans y être élevé, pour peu que l'on l'habite, on
perd le goût de la promenade, ou, pour mieux dire, l'usage.

[Note 185: C'est de M. de Calonne que Madame Élisabeth entend parler
ici.]

Voilà ta petite belle-soeur débarrassée d'une partie de sa nombreuse
compagnie. M. le prince de C.[186] est à Worms, et sa fille doit le
joindre dès qu'elle sera guérie.

[Note 186: Le prince de Condé.]

Notre pauvre Saint-Cyr est plus que jamais dans la position la plus
critique. On vend leur bien. Ta mère y a été la semaine passée; moi,
je profiterai d'un jour calme pour y aller: j'en ai envie, et cela me
coûtera horriblement. Il n'y a rien de pis que de n'avoir aucune
consolation à présenter à des gens aussi malheureux. Adieu, je vous
embrasse, ma chère Bombe, et vous aime du plus tendre de mon coeur.

Vous ai-je dit que l'abbé Madier alloit à Rome? La semaine prochaine
je ferai une nouvelle connoissance, ce qui ne me fait pas grand
plaisir.

Je crains fort que l'oncle de la petite de Vitry ne se joigne à son
ami avant que celui-ci ait fait les premières avances. Il seroit
pourtant bien avantageux qu'il pût venir le voir venir: tout le monde
le désire; et moi, l'intérêt que j'y prends me le fait souhaiter pour
son bonheur.

                                                          Ce 1er.

Nous avons eu du train hier. Les gens de bonne volonté, à force d'en
avoir, ont trouvé le moyen de déplaire à la garde, qui étoit
parfaitement disposée pour le Roi. On a voulu détruire Vincennes; mais
la garde est arrivée à temps pour l'empêcher. Tout est calme ce matin.
Nous nous portons tous bien. L'heure de la poste m'empêche d'entrer
dans tous les détails que tu pourrois désirer; mais sois tranquille,
tout est bien.

       *       *       *       *       *

XXXIV.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                                    11 mars 1791.

J'ai reçu ta lettre, qui ne me fait pas grand plaisir; je ne sais rien
de ce que tu me mandes. Depuis longtemps, je n'avois point eu de
nouvelles détaillées, et ce n'étoit qu'à force d'esprit que j'étois au
courant. Cependant j'approuvois tout ce que tu me mandes. Si tu peux
entrer un peu en détails sur tout ce que tu pourras; si ton mari est
avec toi, qu'il écrive sous ta dictée, parce que cela te fatigue.
Est-ce que tu n'as pas reçu mes crayons? Le Roi est malade depuis huit
jours: la scène de lundi y a bien contribué[187]. Il va mieux. Adieu,
je t'embrasse de tout mon coeur.

[Note 187: Les ressorts qui faisaient mouvoir le peuple l'avaient
dirigé, le lundi 28 février, vers le donjon de Vincennes. Depuis la
prise de la Bastille, on ne voulait plus de prisons royales: en
conséquence, rien ne paraissait plus sage et plus juste que de
détruire celle-là aussi bien que les autres. Pendant que La Fayette se
portait avec la troupe à la défense du donjon, un flot de peuple
envahissait le château des Tuileries, d'où l'on tentait, criaient-ils,
d'enlever le Roi pour le conduire à Metz. De leur côté, environ quatre
cents jeunes gens armés s'étaient donné rendez-vous au château,
croyant le Roi en danger. Cette échauffourée reçut le nom de _Journée
des poignards_.]

       *       *       *       *       *

XXXV.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                                 Ce 3 avril 1791.

Je t'écris dans un moment bien satisfaisant pour quiconque croit en
Dieu et en son Église. Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai
entendu toutes les cloches de Saint-Roch. Je ne puis vous dissimuler
que cela m'a mise dans une fureur affreuse; et puis je ne suis pas
contente de moi. J'aurois dû me piquer de dévotion aujourd'hui, pour
au moins réparer un peu tout ce que l'on fait contre Dieu: ne
v'là-t-il pas qu'au lieu de cela j'ai été pis qu'une bûche! Je ne sais
pas comment le bon Dieu fera pour me sauver, car je ne m'y prête
guère. Le curé de Saint-Roch a dit sa messe à cinq heures et demie; il
y a eu beaucoup de communions. Il a fait un fort beau discours, où il
a parlé de la persécution. Les gens qui communioient étoient fort
touchés. Sais-tu que Loustonneau est devenu un petit saint? Cela me
fait plaisir; c'est là le fruit de la charité qu'il a toute sa vie
exercée. Sais-tu que M. de Bonnay va à confesse au curé, et qu'il est
dans la grande voie? Cela me fait encore bien plaisir. Tout ceci fait
rentrer bien des gens en eux-mêmes. Je vois tout ce qui est répandu
dans la bonne compagnie penser à merveille. J'ai causé, l'autre jour,
avec M. de Nivernois sur la religion, et j'en fus parfaitement
contente. Madame de Mirepoix est devenue très-pieuse. La petite de
Maillé va à merveille; mais malheureusement le peuple et le bourgeois
ne vont pas si bien. Il y en a beaucoup qui sont affligés, mais ce qui
paroît, ce qui fait nombre, est bien mauvais. L'archevêque vient de
donner une ordonnance superbe, mais sévère, sur notre position. Dieu
veuille qu'elle soit suivie! Un homme qui la lisoit l'autre jour, dit,
après l'avoir achevée: Si je perdois trois cent mille livres de
rentes, j'en dirois autant. Et cet homme est pourtant ce que l'on
appelle un honnête homme.

Je suis contente de mes gens: Deshaies est charmant. Il y en a dans le
nombre qui ne sont pas aussi parfaits; mais celui-là est vraiment
distingué. Mademoiselle Bénard, M. de Blaremberg, etc., tout cela est
parfaitement. C'est une grande jouissance pour moi. Je ne puis penser
sans frémir à la quinzaine de Pâques. Je voudrois bien ne la point
passer ici; mais peut-on s'en flatter! Ah! mon coeur, vous avez beau
grogner, votre grossesse vous a procuré un grand bonheur en vous
éloignant du schisme et de la division la plus affreuse.

Je suis bien fâchée que tu souffres autant des dents. N'aurois-tu pas
besoin d'être saignée? tu ne l'as pas été, je crois, depuis que tu es
grosse. Comme tu as un travail difficile, ne ferois-tu pas bien de
prendre cette précaution? Je ne demande pas mieux de tenir ta petite,
si _Monsieur_ le veut. Si tu veux, je lui donnerai le nom d'Hélène. Si
tu voulois accoucher le 3 de mai, à une heure du matin[188], cela
seroit très-bien, pourvu pourtant que cela lui promette un avenir plus
heureux que le mien; qu'elle n'entende jamais parler d'états généraux
ni de schisme.

[Note 188: Jour et heure de la naissance de Madame Élisabeth. «Comme
toutes ces petites recherches de l'amitié sont bonnes, simples,
touchantes! Il n'y a ni étude ni contrainte; c'est un coeur plein qui
a besoin de s'épancher.» (_Note de M. Ferrand._) Voir aux Pièces
justificatives, nº XIII, à la fin de ce volume, et autres documents
concernant Madame Élisabeth.]

Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la
révolution y étoit approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien! On
dit qu'il a vu une heure son curé. Il est mort avec tranquillité, se
croyant empoisonné: il n'en avoit pourtant point les symptômes; au
reste, il doit être ouvert aujourd'hui. On l'a montré au peuple après
sa mort. Beaucoup en sont fâchés; les aristocrates le regrettent
beaucoup. Depuis trois mois, il s'étoit montré pour le bon parti: on
espéroit en ses talents. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne
puis m'empêcher de regarder sa mort comme un trait de la Providence
sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans
principes et sans moeurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette
opinion pour moi, parce qu'elle n'est pas politique, mais j'aime mieux
celles qui sont religieuses. Je suis sûre que tu seras de mon avis.

Le pauvre Lastic va encore éprouver un chagrin: son frère est nommé à
Dresde et va partir dans trois mois avec femme et enfants. Cela mettra
un grand vide dans son intérieur, et quand il est aussi triste par
lui-même, c'est un vrai malheur.

M. d'Albignac[189] vient passer quelques jours ici. Je le verrai
aujourd'hui; cela me fait bien plaisir. Tu m'avois promis de me donner
de ses nouvelles, mais tu n'en as rien fait.

[Note 189: Officier des gardes du corps, fort dévoué à la famille
royale, émigré en 1790; rentré en France après le 18 brumaire, il
vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration. Louis XVIII le nomma
major général de ses gardes du corps.]

J'ai reçu par une voie sûre des nouvelles de Bombe. Le mari n'est pas
aussi mal qu'elle le croit avec Ø et son ami [V=][190]. Il croit avoir
le crédit du bon sens; cela seroit bien heureux; mais, mon coeur, sur
cela comme sur tout le reste, abandonnons-nous à la Providence.

[Note 190: Dans la _Correspondance de Madame Élisabeth_, page 245, M.
Feuillet de Conches nous apprend que le signe Ø veut dire le comte
d'Artois, et le signe [V=] M. de Calonne.]

Hélas! si nous avions la confiance nécessaire, nous serions sauvés;
notre âme ne seroit pas triste. Que j'en suis loin! il me semble que
l'air de Trèves n'est pas plus porté à la gaieté que celui-ci.
Résignons-nous, mon coeur, cela seul peut fléchir la colère de Dieu;
et demandons pour nos maîtres les dons du Saint-Esprit. De bonnes âmes
se réunissent au nombre de sept, d'ici à Pâques, pour demander chacune
un don pour le Roi, dans les communions qu'elles font, ou à la messe.
Si tu pouvois établir cette dévotion dans les bonnes âmes qui habitent
Trèves, tu ferois bien.

J'aurai, d'ici à quelques jours, des nouvelles détaillées de ce qui
nous intéresse. Si je peux, je t'en ferai part.

Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Le petit de Chamissot est-il
arrivé à bon port?

Je viens d'apprendre que M. d'André ayant fait une motion pour que
l'on s'occupât de l'élection des membres de la nouvelle législature,
cela a été décrété tout d'une voix. Je ne le conçois pas.

       *       *       *       *       *

XXXVI.

A MADAME LA MARQUISE DE BOMBELLES,

A L'HÔTEL DE FRANCE, A STUTTGARD.

                                                Ce 21 avril 1791.

Tu sens, ma Bombe, qu'il faut que je n'aie pas eu absolument le temps
pour ne t'avoir pas écrit un mot ces jours-ci. Je ne te donnerai point
de détails de la journée de lundi; je t'avoue que je ne les sais pas
encore. Tout ce que je sais, c'est que le Roi vouloit aller à
Saint-Cloud, qu'il s'est campé dans sa voiture où il est resté deux
heures, que la garde et le peuple ont fermé le passage, et qu'il a été
obligé de ne pas sortir. J'ignore combien l'on nous retiendra;
j'imagine que ce sera jusqu'après Pâques. Nous nous portons tous bien;
je t'écris à la hâte, parce que je fais ma toilette pour aller à
l'office, car l'on veut bien encore nous permettre d'y assister.
Adieu; crois que je serai toujours digne des sentiments de ceux qui
veulent bien avoir de l'estime pour moi, et que quelque chose qu'il
arrive, je vivrai et mourrai sans avoir rien à me reprocher vis-à-vis
de Dieu et des hommes.

Je ne te parle pas de la joie que m'a fait éprouver la bonté de la
Reine de Naples[191]; mais tu me connois assez pour suppléer à tout ce
que je ne puis exprimer dans le moment, mais que mon coeur sent si
bien. Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur.

[Note 191: Cette princesse venait de donner sur sa cassette une
pension de douze mille livres à M. de Bombelles. (Voir la page 240 de
ce volume.)]

       *       *       *       *       *

XXXVII.

A L'ABBÉ DE LUBERSAC.

                                                     23 mai 1791.

J'ai reçu votre lettre, Monsieur: les détails que vous me faites de
votre voyage m'ont fait grand plaisir; et si je ne craignois pas de
vous fatiguer, je vous prierois de les continuer. Les dangers que vous
avez courus m'ont fait frémir; mais les regrets continuels que vous
éprouvez me font une peine affreuse. Ah! Monsieur, poussez votre vertu
jusqu'à vous en rendre maître: vous le devez pour ce Dieu à qui vous
avez tout sacrifié; vous le devez au soin de votre santé. Songez
combien votre existence est nécessaire à toute votre famille; et
prenez sur vous de soutenir sans trop de découragement la nouvelle
épreuve que le Ciel vous envoie. Il falloit pour votre perfection que
Dieu vous détachât tout à fait des biens de ce monde, même des plus
simples. Vous savez, plus que tout autre, combien Dieu donne de force
pour supporter les maux de ce monde; tâchez donc de ne vous y point
laisser aller. Ne vous persuadez point que l'air ne vous vaut rien;
ménagez-vous, mais distrayez-vous par les beautés dont la ville que
vous habitez est remplie. Après avoir admiré la main sublime qui forma
ces immenses rochers, et ces torrents qui ont pensé vous entraîner
dans leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a donnée à l'homme, et
comment il peut, grâce à cette industrie, tirer des chefs-d'oeuvre des
choses les plus brutes. Mais je m'aperçois que je me mêle de ce que je
n'ai que faire; car je ne fais que rabâcher ce que vous me dites sans
cesse. Pardonnez, Monsieur, au désir que j'ai de vous voir un peu
sorti de ce fonds de tristesse qui vous suit partout. Je vous voudrois
le calme de l'abbé Madier; mais il n'est pas donné à tout le monde:
c'est une grâce spéciale. Je suis fâchée que vous soyez encore privé
de sa société; cela eût été une ressource pour vous: j'espère qu'il se
rétablira parfaitement de sa maladie. D'après l'intérêt que vous
voulez bien prendre à moi, je vous dirai que le Ciel m'a fait la grâce
de faire un choix pour le remplacer, qui, sous tous les rapports, me
convient parfaitement. Il entend ce que je lui dis, et me présente
toujours un remède efficace aux maux dont je lui fais l'aveu. Il a de
l'esprit, de la douceur sans foiblesse, une grande connoissance du
coeur humain et un grand amour pour Dieu. Remerciez ce Dieu pour moi
de la grâce qu'il m'a faite de m'adresser à lui. Je prierai pour vous,
puisque vous le désirez, dès demain. Je m'en humilierai; car je vous
avoue que rien n'y porte tant à l'humilité que d'invoquer le Ciel pour
des personnes de qui l'on est si éloigné d'approcher pour la vertu. Je
compte recevoir demain ce Dieu si bon. Ah! Monsieur, que j'en suis
indigne, et que je suis loin de m'en rendre digne! Cependant j'ai
bonne envie de me sauver; car au moins faut-il ne pas perdre le fruit
des épreuves que le Ciel vous envoie: elles sont bien fortes; elles le
seroient encore plus pour des gens moins légers, et qui les
sentiroient plus profondément. Mais, de quelque manière qu'elles
soient senties, il faut qu'elles sauvent; et voilà pourquoi je me
recommande instamment à vos prières. Je vous quitte à regret; mais il
est tard, et il faut que ce soit à vous que j'écrive, pour n'avoir pas
déjà quitté mon écritoire: mais lorsque je cause avec vous, j'éprouve
une vraie satisfaction. Adieu, Monsieur; ne doutez pas de mes
sentiments et du plaisir que me font vos lettres; aussi, tant que vos
yeux n'en seront point fatigués, écrivez-moi, je vous en prie. Nous
sommes assez tranquilles ici depuis l'affaire du 18 avril[192].

[Note 192: Ce jour-là, le Roi avait formé le projet d'aller à
Saint-Cloud pour faire ses pâques. On répandit dans le public que ce
voyage n'était qu'un prétexte pour fuir la capitale. On appuyait ces
soupçons sur le départ des évêques de Senlis et de Metz, les premiers
aumôniers de Louis XVI. Une masse de peuple pénétra dans les cours du
palais. Malgré les cris d'opposition qui s'élevaient, le Roi parut et
monta en voiture. M. de La Fayette voulut protéger la volonté du Roi,
la troupe refusa de lui obéir. Plus d'une heure se passe entre la
volonté du Prince et celle du peuple, entre une partie des troupes qui
veut obéir et l'autre qui refuse. Ennuyé d'une scène aussi
scandaleuse, Louis XVI descendit de voiture, et rentra dans son
palais. Il se rendit au sein de l'Assemblée, et lui fit part de son
mécontentement avec d'autant plus de raison qu'il eût désiré prouver
à l'Europe _qu'il était libre dans Paris_.]

       *       *       *       *       *

XXXVIII.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                              Ce 10 juillet 1791.

J'ai reçu votre petite lettre, ma chère Bombe; j'y réponds de même.
Quoique nous différions d'opinions, les marques d'amitié que vous m'y
donnez me font un bien grand plaisir. Tu sais qu'en général j'y suis
sensible, et tu peux juger si, dans un moment comme celui-ci, l'amitié
ne devient pas mille fois plus précieuse. Tu as une mauvaise tête;
ménage-la, mon coeur, tranquillise-toi: tout ce qui t'intéresse se
porte bien. Que la petite trouve dans ce billet tout ce que je ne puis
exprimer. Le mot qu'elle a mis dans la lettre m'a fait aussi un grand
plaisir. J'espère qu'elle n'en doute pas. Paris et le Roi sont
toujours dans la même position: le premier tranquille, et le second
gardé à vue ainsi que la Reine. Même, hier, on a établi une espèce de
camp sous leurs fenêtres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin,
qui est hermétiquement fermé, et qui est rempli de sentinelles, entre
autres deux ou trois sous ces mêmes fenêtres. Adieu, mon coeur, je
vous embrasse tendrement ainsi que la petite. On dit que l'affaire du
Roi sera rapportée bientôt et qu'après il aura sa liberté. La loi pour
les émigrants est très-sévère; ils payeront les trois cinquièmes de
leurs biens.

     La fin de la lettre est écrite en encre sympathique.

Non, mon coeur, je suis bien loin de permettre votre retour. Ce n'est
pas assurément que je ne fusse charmée de vous voir, mais c'est parce
que je suis convaincue que tu ne serois pas en sûreté ici.
Conserve-toi pour des moments plus heureux, où nous pourrons peut-être
jouir en paix de l'amitié qui nous unit. J'ai été bien malheureuse; je
le suis moins. Si je voyois un terme à tout ceci, je supporterois plus
facilement ce qui arrive; mais c'est le temps de s'abandonner
entièrement entre les mains de Dieu, chose en vérité à faire par le
comte d'Artois. Nous devons même lui écrire pour l'y engager. Nos
maîtres le veulent. Je ne crois pas que cela le décide. Notre voyage
avec Barnave et Pétion s'est passé le plus ridiculement. Vous croyez
sans doute que nous étions au supplice; point du tout. Ils ont été
bien, surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point
féroce comme on le dit. J'ai commencé par leur montrer franchement mon
opinion sur leurs opérations, et nous avons, après, causé le reste du
voyage, comme si nous étions étrangers à la chose. Barnave a sauvé les
gardes du corps qui étoient avec nous, que la garde nationale vouloit
massacrer en arrivant. On dit qu'à... [Là s'arrête le récit.]

       *       *       *       *       *

XXXIX.

A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC.

                                                 29 juillet 1791.

J'ai reçu votre lettre ces jours-ci. J'espère, Monsieur, que vous ne
doutez pas de l'intérêt avec lequel je l'ai lue. Votre santé me paroît
moins mauvaise; mais je crains que les dernières nouvelles que vous
avez reçues de votre pays ne vous aient fait une trop vive impression.
Plus que jamais l'on est dans le cas de dire qu'un coeur sensible est
un don cruel. Heureux celui qui pourroit être indifférent aux maux de
sa patrie, de tout ce que l'on a de plus cher! J'ai éprouvé combien
cet état étoit à désirer pour ce monde, et je vis dans l'espoir que le
contraire peut être utile pour l'autre. Cependant, je vous l'avouerai,
je suis bien loin de la résignation que je désirerois avoir. L'abandon
à la volonté de Dieu n'est encore que dans la superficie de mon
esprit. Cependant, après avoir été pendant près d'un mois dans un état
violent, je commence à reprendre un peu mon assiette; les événements
qui paroissent se calmer en sont cause. Dieu veuille que cela dure un
peu, et que le Ciel se laisse toucher! Vous ne pouvez imaginer combien
les âmes ferventes redoublent de zèle; le Ciel ne peut pas être sourd
à tant de voeux qui lui sont offerts avec tant de confiance. C'est du
coeur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces dont on a
besoin; la ferveur de cette dévotion semble redoubler: plus nos maux
augmentent, plus on y adresse des voeux. Toutes les communautés font
de ferventes prières; mais il faudroit que tout le monde s'unît pour
fléchir le Ciel; et voilà ce qu'il faut commencer par obtenir, et ne
s'occuper que du bien de la religion. Mais malheureusement il est
très-aisé de fort bien parler sur tout cela, beaucoup plus que
d'exécuter; voilà ce que j'éprouve sans cesse, et ce qui m'impatiente,
au lieu de m'humilier.

Je suis fâchée pour vous que votre frère vous ait quitté; ce devoit
être pour vous une grande ressource. Ne pourriez-vous pas obtenir de
demeurer avec...? au moins vous auriez une société agréable; car vous
me paroissez mener la vie du monde la plus triste et la moins conforme
à votre santé.

Vous me demandez mon avis sur le projet que vous aviez formé. Si vous
voulez que je vous parle franchement, je ne prendrois pas le sujet que
vous aviez choisi. Nous sommes encore trop corrompus pour que des
vertus auxquelles beaucoup ne croient pas puissent faire effet. De
plus, il me seroit impossible de vous donner des renseignements sur
cela; car je n'en ai aucun. Mais je crois que si vous avez le désir
d'écrire, tout sujet de morale chrétienne sera bien traité par vous;
et si vous voulez que je vous dise encore mon avis sur cela, je vous
dirai que je choisirois plutôt un sujet fort de raisonnement que de
sentiment; cela conviendroit mieux à la situation où se trouve votre
âme. Songez, en lisant ceci, que vous avez voulu que je vous dise ce
que je pensois; et ne doutez pas, je vous prie, de la parfaite estime
que j'ai pour vous, et du plaisir que me font vos lettres.

       *       *       *       *       *

XL.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[193].

[Note 193: La reproduction de cette lettre est interdite.]

                                                 Ce 30 août 1791.

Je ne puis vous dissimuler, mon cher Démon, que votre silence
m'étonnoit et m'affligeoit, même la jalousie s'emparoit de moi, car je
savois que vous aviez trouvé le temps d'écrire à Coblentz; mais enfin
votre lettre, que j'ai reçue hier au soir, a remis tout dans l'ordre.
Blanche est en Normandie depuis un mois; je ne sais si elle aura reçu
vos lettres, elle n'en avoit point eu avant son départ. Je voudrois
pouvoir me flatter, mon coeur, que votre retour sera aussi prompt que
je le désire, mais sur cela il n'y a que la Providence qui puisse me
donner cet espoir; elle est si bonne, que je suis pleine de confiance
qu'elle me procurera le plaisir de vous revoir, toujours aimable,
bonne, et conservant de l'amitié pour moi. Je voudrois pouvoir ajouter
que deux ans auront mis du calme et de la bonne réflexion dans la tête
de ce Démon que j'aime et embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

XLI.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                             Ce 8 septembre 1791.

Ce n'est pas, je crois, ma faute, ma Bombe, si tu n'as pas eu de mes
nouvelles: ta mère m'a donné une adresse qui ne me paroît pas du tout
devoir mener à ton château; mais elle me soutient qu'elle est bonne,
il faut bien me soumettre à la croire. Je suis charmée que tu aies
trouvé un peu de société, car cela fait toujours du bien, quand ce ne
seroit que pour savoir des nouvelles et pouvoir renouveler un peu ses
idées, ce dont on a grand besoin. Pour ici, on a beau faire, c'est
toujours la même chose: la Révolution, ses suites, l'entrée des
émigrés, voilà sur quoi roulent toutes les conversations des cercles
de Paris. Tu sais sûrement que la Constitution est entre les mains du
Roi depuis samedi, et qu'il réfléchit sur la réponse qu'il fera. Le
temps nous apprendra ce qu'il aura décidé dans sa sagesse. Il faut
demander à l'Esprit-Saint de lui faire part de quelques-uns de ses
dons: il en a bon besoin. Je voudrois avoir quelque chose d'amusant à
te mander; mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant
que le pain qui commence à renchérir ici, en rappelant un temps fort
triste, fait craindre pour cet hiver assez de mouvements, sans compter
tout ce dont on nous menace pour l'automne, ce qui est fort triste,
car il n'y a plus moyen de se faire illusion, puisque l'Assemblée
elle-même en parle comme d'un malheur auquel elle s'attend. Il est
vrai que la force que donne l'amour de la liberté rassure beaucoup; et
le patriotisme remplacera aisément l'ordre et la subordination des
troupes. Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

XLII.

A MADAME DE BOMBELLES,

SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD.

A RORSCHACH, PAR SAINT-GALL, EN SUISSE.

                                            Ce 22 septembre 1791.

Je suis charmée, ma petite Bombe, de la recrue que tu as faite pour ta
société, car on a beau dire, l'hiver on en a un peu besoin, surtout un
homme qui n'a pas la ressource de l'ouvrage. Je suis fâchée du chagrin
que tu as éprouvé par la perte de M. de Rosenberg, ce sera une vraie
consolation pour son frère d'être avec toi; mais je crains que cela
n'attriste la solitude. Oui, mon coeur, je voudrois pouvoir m'y
transporter. Que j'y trouverois de douceur! Mais la Providence m'a
placée où je suis: ce n'est pas moi qui l'ai choisi; tu crois bien,
qu'elle m'y retient, il faut donc s'y soumettre. Mon sort m'y
paroîtroit plus doux si je voyois l'union dont je te parlois dans ma
dernière lettre, et que je trouverois l'hiver court, si, malgré toutes
les peines qu'il nous annonce, il pouvoit l'amener! Et que n'ai-je ici
les moyens que j'aurois autre part! car j'y travaillerais avec bien du
zèle. Mais mettons en Dieu notre confiance: il sait ce qu'il faut à
chacun de ses enfants; il en aura soin, gardons-nous d'en douter. Nous
ne sommes pas faits pour vivre heureux dans ce monde. La vue de
l'éternité devroit soutenir tous et particulièrement ceux qui sont
comblés de ses grâces. Sois tranquille pour ta mère, ma petite, elle
se porte bien; je ne crois même pas que tu la trouves changée, si tu
la voyois. Je ne comprends pas comment l'on peut supporter tout ce que
l'on a à souffrir dans ce moment, les secousses étant fréquentes. Nous
en avons éprouvé de bien douces, en revoyant des êtres qui ont couru
de bien grands dangers, mais qui heureusement sont tous en bonne
santé. La Providence a bien veillé sur eux; non, elle n'abandonne
jamais. Oh! que l'on seroit heureux si l'on avoit une foi vive! Ton
mari est donc allé faire une course légère, et tu es restée dans ta
solitude, avec tes enfants, tes livres et ta pensée. En voilà bien
assez pour toi.

Nous sommes toujours tranquilles ici. Il paroît une lettre des
Princes[194], et une déclaration de l'Empereur et du roi de
Prusse[195]. La lettre est bien forte; mais le reste ne l'est pas.
Cependant plusieurs personnes croient y voir les Cieux ouverts. Pour
moi, qui ne suis pas si crédule, je lève les mains au Ciel, et lui
demande de nous préserver de maux inutiles. Tu en ferois, je crois,
tout autant.

[Note 194: Voir aux Pièces justificatives, nº XIV.]

[Note 195: Réunis au château de Pilnitz, en Saxe, où s'était rendu le
comte d'Artois, l'empereur Léopold II, Frédéric-Guillaume II, roi de
Prusse, et Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, signèrent la célèbre
déclaration dans laquelle ils signalaient à toutes les cours de
l'Europe la cause du Roi de France comme la cause commune de toutes
les têtes couronnées. Ce château royal, détruit en 1818, a été rebâti
depuis.]

La vicomtesse est chez elle, Tilly et des Essarts en Bourbonnois, et
Blanche en Normandie. Mais je pense qu'elle reviendra bientôt. Sais-tu
que l'on nous a menés à l'Opéra mardi, et que lundi nous allons aux
François! Nous faisons notre coeurs de spectacle. Lorsqu'il sera fini,
j'en serai charmée.

Adieu, je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

XLIII.

A MADAME DE BOMBELLES.

                                               Ce 6 octobre 1791.

Il y a aujourd'hui deux ans, ma chère Bombe, que nous étions encore
dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a été
décidé que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais
l'on ne verra une habitation plus agréable pour moi. Tu me demandes si
je vais à M.[196] Non, mon coeur, et certes je n'irai pas que la ville
dans laquelle il est n'ait avoué ses torts. J'en enrage; mais je crois
le devoir. Quant à Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si
mal pour ces Dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le
lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai
apporté une contre-révolution. Cependant, j'ai écrit à Ligondès pour
la prier de me marquer le moment qu'elle croira que je pourrai avoir
ce plaisir.

[Note 196: «Montreuil, où Madame Élisabeth avoit une maison de
campagne, et qui est une sorte de faubourg de Versailles.» (_Note de
M. de Bombelles._)]

Je suis charmée de ce que tu me marques du bon sens de ton prince
moine[197]. Si tout le monde avoit comme lui senti la nécessité de
laisser chacun dans la place où la Providence l'a placé, nous
n'aurions pas à gémir sur les maux de notre patrie. La nouvelle
législature a commencé à attaquer les droits que la Constitution avoit
donnés au Roi. Elle a décrété qu'elle devoit être indépendante de la
volonté du Roi lorsqu'il y étoit, et qu'en conséquence ils seroient
assis avant que le Roi s'assoie; qu'il n'auroit pas un fauteuil
différent de celui du président, et que l'on ne lui donneroit plus le
titre de _Sire_ ni de _Majesté_; mais qu'en lui parlant on diroit
toujours _Roi des François_[198]. Tout cela feroit rire, si l'on n'y
découvroit pas un désir violent de détruire toute la Constitution. On
dit que Thouret étoit dans une colère affreuse, et M. de Cordorcet
enchanté.

[Note 197: Clément-Venceslas, prince de Saxe, né le 28 septembre 1739,
électeur et archevêque de Trèves le 10 février 1768.]

[Note 198: Voici ce décret, qui était l'oeuvre de Couthon:

Article I. Au moment où le Roi entrera dans l'Assemblée, tous les
membres se tiendront debout et découverts.

Art. II. Le Roi arrivé au bureau, chacun des membres pourra s'asseoir
et se couvrir.

Art. III. Il y aura au bureau, et sur la même ligne, deux fauteuils
semblables; celui à gauche du président sera destiné pour le Roi.

Art. IV. Dans le cas où le président ou tout autre membre de
l'Assemblée auroit été préalablement chargé par l'Assemblée d'adresser
la parole au Roi, il ne lui donnera, conformément à la Constitution,
d'autre titre que celui de _Roi des Français_, et il en sera de même
dans les députations qui pourront être envoyées au Roi.

Art. V. Lorsque le Roi se retirera de l'Assemblée, les membres seront,
comme à son arrivée, debout et découverts.

Art. VI. Enfin la députation qui recevra et qui reconduira le Roi sera
de douze membres.

Ce décret, dès qu'il fut connu dans Paris, y produisit le plus fâcheux
effet; il fut dès le lendemain matin rapporté sur la proposition de M.
Vosgien.]

Adieu, ma Bombe, voilà le commencement de nos nouvelles. D'ici à un
mois, je crois qu'il y en aura bien d'autres du même genre. Mais à
chaque chose suffit son mal. On parle d'un congrès à Aix-la-Chapelle.
J'imagine que là l'on cherchera à prévoir tout ce que la nouvelle
législature sera dans le cas d'entreprendre. Sans cela leur but
manquera, crois-en ma prédiction. Dieu veuille que d'autres y pensent.
Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur.

L'Assemblée a rétracté le décret de la veille. Le Roi y va ce matin
pour en faire l'ouverture, et leur lâchera un petit discours. J'ignore
ce qu'il contiendra.

       *       *       *       *       *

XLIV.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[199].

[Note 199: La reproduction de cette lettre est interdite.]

                                              Ce 20 octobre 1791.

J'ai reçu votre jolie lettre, mon cher Démon. Non, mon coeur, vous
auriez bien tort de craindre d'être oubliée, croyez que je n'ai point
le sort dont on soupçonne bien des gens et que l'absence ne fait point
de tort à mes sentiments. Non, tant que je ne saurai rien qui puisse
m'affliger sur Démon, je l'aimerai bien tendrement; ainsi, lorsqu'il
lui prendra fantaisie de s'inquiéter sur cela, en faisant son examen
le soir, elle pourra répondre à tout ce que son imagination lui aura
dit. Je crois lui avoir dit cela cent fois, mais si elle me prend pour
une rabâcheuse avec quelque raison, elle se dira que c'est encore une
preuve de la sincère amitié que j'ai pour elle. Je serai charmée, mon
petit Démon, lorsque vous pourrez me venir voir, mais je n'en prévois
pas l'époque. Votre mari est-il avec vous, mon coeur, ou êtes-vous
avec votre mère? Et votre second fils, qu'en avez-vous fait? J'ai vu
avant-hier votre beau-frère, il n'est pas embelli. On dit que les
émigrés vont être maltraités par l'Assemblée; le sieur Brissot en fit
hier la motion, qui doit être discutée. Adieu, mon petit Démon, je
vous embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

XLV.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                         [Vers la fin d'octobre.]

J'ai l'âme toute noire, ma chère Rage. Il faut que tu en prennes ton
parti, et tu en devineras bien la raison, car je n'aime point du tout
tout ce que je vois. Lis et entends. Dieu veuille que j'aie tort!
Sais-tu bien que ce que tu me marques à la fin de ta lettre n'a pas le
sens commun? Il y a quatre mois, cela eût été fort différent. Mais à
présent c'est un être de raison que de penser que cela puisse faire le
plus petit effet. Mais notre sort sera toujours d'être bêtes et
maladroits, ce dont j'enrage de bon coeur. Quant à ce que tu me
marques pour une certaine personne de ma connoissance, je te fais part
qu'elle ne trouve pas que tu aies raison; que son opinion ne sera, je
crois, jamais douteuse, mais que mille raisons lui font croire qu'elle
est où elle doit être.--Si tu ne l'approuvois pas, elle en seroit
bien fâchée. Mais je crois que, si elle pouvoit causer avec toi, elle
te convaincroit. Lastic est ici d'avant-hier; ce qui a fait un
sensible plaisir à ta très-humble servante, quoiqu'elle lui ait dit
bien des choses qui lui font peine. La pauvre petite est bien
malheureuse, sent bien vivement sa position; mais tout cela est soumis
à la Providence d'une manière qu'il faudroit imiter. Nous irons
galoper demain ensemble, et cela me plaît.

Je te fais compliment sur la dent d'Hélène: c'est en avoir de bien
bonne heure. J'ai peur qu'elle ne te morde beaucoup. Adieu, ma petite.
Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Le bien de ta belle-soeur
est-il près de Saint-Domingue?

       *       *       *       *       *

XLVI.

A MADAME DE BOMBELLES,

SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD.

PAR SAINT-GALL, EN SUISSE, A RORSCHACH.

                                              Ce 8 novembre 1791.

Sais-tu bien, ma Bombe, que si je ne comptois pas sur ton amitié, sur
ton indulgence, je serois un peu honteuse du temps qu'il y a que je
t'ai écrit? Mais que veux-tu? c'est pour mieux faire que j'ai eu tort.
Je voulois t'écrire un peu longuement, et je ne m'en suis jamais
trouvé le temps. Heureusement que l'arrivée de M. de Vaines[200]
t'aura bien occupée et distraite de l'idée de n'avoir pas de nouvelles
de ta patrie. Ta mère t'a écrit il y a huit jours, cela t'aura prouvé
que tout étoit encore sur ses pieds; que, malgré tous les blasphèmes
que l'on n'a cessé de vomir contre Dieu et ses ministres, le Ciel
n'étoit pas encore tombé sur nous. Après-demain, l'on dit que l'on
s'occupera des prêtres non assermentés, et de leur assurer paix,
tranquillité et libre exercice de la religion. Cela te paroît suspect;
mais patience, attends pour juger que le décret soit rendu.

[Note 200: Lecteur de la Chambre et du Cabinet du Roi.]

Tu sais sans doute les tristes nouvelles des îles, elles sont
confirmées d'hier par une lettre de M. de Blanchelande[201]. On
craignoit la famine pour la ville du Cap, et il tenoit ses vaisseaux
prêts pour faire embarquer les femmes et les enfants et les sauver,
tandis qu'eux chercheroient à se défendre. Ils avoient envoyé demander
secours aux Anglois. Voilà le commerce de la France totalement ruiné,
et ce superbe royaume humilié jusque dans la poussière. Au moins, s'il
l'étoit de coeur, Dieu pourroit en être touché; mais, hélas! que
peut-on faire avec des coeurs corrompus, trompés par l'illusion la
plus adroite et la plus perfide! Mais adieu, je t'aime et t'embrasse
de tout mon coeur. Il fait, si tu veux le savoir, un froid de loup,
depuis trois jours particulièrement. Il y a déjà assez de glace dans
les bassins pour remplir les glacières. Si l'hiver est aussi froid
qu'il s'annonce, je ne comprends pas ce que les pauvres deviendront.

[Note 201: Philibert-François Rouvel de Blanchelande, gouverneur de
Saint-Domingue, né à Dijon en 1735, dut tout à lui-même. Resté
orphelin en bas âge, sans fortune, il entra à douze ans dans un
régiment d'artillerie, et devint, jeune encore, major au régiment des
grenadiers de France. S'étant plus tard distingué dans la défense de
l'île de Saint-Vincent, où avec cent cinquante hommes il força quatre
mille Anglais à reprendre la mer, il reçut pour récompense le grade de
brigadier, suivi de près du gouvernement de l'île de Tabago. A
l'époque de la Révolution, il rentra en France, et se retira dans le
village de Chaussin, en Franche-Comté; bientôt après il fut arraché au
repos pour aller reprendre le gouvernement de Saint-Domingue. A cette
époque, un décret de la Convention affranchissait les nègres;
Blanchelande ne put conjurer l'orage; il mit quelque temps sa tête à
l'abri en cherchant un refuge au Cap; dénoncé par Brissot et Lasource,
il fut amené en France, et sur la proposition de Garnier, de Saintes,
il fut envoyé au tribunal révolutionnaire, où, malgré les efforts de
Tronçon-Ducoudray, il fut condamné à mort le 15 avril 1793. Le
président lui ayant demandé s'il avait quelque chose à dire: «Je jure
par Dieu que je vais voir tout à l'heure, répondit-il, que je n'ai
trempé pour rien dans le fait que l'on m'impute.» Il était âgé de
cinquante-huit ans. Son fils, qui avait été son aide de camp, fut
traduit aussi devant le tribunal de sang et mis à mort le 2 thermidor
an II (20 juillet 1794). Il n'avait que vingt ans.]

J'ai eu hier l'avantage de voir ton cher beau-frère. Tu juges toute la
joie que j'en ai ressentie. Mais, pour le coup, adieu.

     La fin de la lettre est écrite en encre sympathique.

Enfin, ma Bombe, l'on sent ici la nécessité de se rapprocher de
Coblentz. On va envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec
le baron de Breteuil[202]. Mais il me reste une crainte dans cette
démarche, c'est qu'elle ne soit faite que pour arrêter des démarches
fâcheuses et qui sont fort à craindre, et non pas pour arriver à une
confiance méritée. Cependant, qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas?
C'est que nous serons la dupe de toutes les puissances de l'Europe.
Cependant, ma Bombe, le moment est bien intéressant. Je suis d'avis que
ton mari soit où il est, car je suis sûre qu'il penseroit comme moi, et
qu'il engageroit le baron de Breteuil à se porter de bonne foi à ce
nouvel ordre de choses. Nous voilà aux portes de l'hiver, c'est le
moment des négociations. Elles peuvent avoir une heureuse issue, mais
seulement si l'on agit d'accord. Si cela n'existe pas, souviens-toi de
ce que je te dis:--Au printemps, ou la guerre civile la plus affreuse
s'établira en France, ou chaque province se donnera un maître. Ne crois
pas la politique de Vienne très-désintéressée: il s'en faut de beaucoup.
Elle n'oublie pas que l'Alsace lui a appartenu. Toutes les autres sont
bien aises d'avoir une raison pour nous laisser dans l'humiliation.
Songe au temps qui s'est passé depuis notre retour de Varennes. Ces
événements ont-ils remué l'Empereur? N'a-t-il pas été le premier à
montrer de l'incertitude sur ce qu'il devoit faire? Croire, comme bien
des gens l'assurent, que c'est la Reine qui l'arrête, me paroît un être
de raison et presque un crime. Mais je me permets de penser que la
politique vis-à-vis de cette puissance n'a pas été menée avec assez
d'habileté. Si cela est, je trouve que l'on a eu tort; mais il seroit
impardonnable si, d'après le décret qui a été rendu hier sur les
émigrants, on n'en sentoit pas le danger. Juge à la quantité qui sont là
s'il sera possible de les retenir, et ce que deviendront la France et
son chef s'ils prennent ce parti sans secours étranger. Réfléchis à tout
cela, ma Bombe; et si ton mari trouve qu'il y ait en effet un grand
danger à.....[203], ou qu'il engage son ami à marcher de bonne foi, je
m'attends bien que, dans le premier moment, l'homme qui sera chargé
d'aller à Coblentz éprouvera peut-être quelques difficultés; mais il ne
faut pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune
roideur à soutenir son avis; mais en le raisonnant bien, il y entraînera
les autres.

[Note 202: «Voilà qui réfute les mensongères assertions de M. de
Bertrand de Moleville sur ce que le baron de Breteuil n'avoit pas de
pleins pouvoirs du Roi en novembre 1791.» (_Note du comte de
Bombelles._)

Voici quelle était la formule des pleins pouvoirs confiés par Louis
XVI à M. de Breteuil:

«Monsieur le baron de Breteuil, connoissant tout votre zèle et votre
fidélité, et voulant vous donner une preuve de ma confiance, je vous
ai choisi pour vous confier les intérêts de ma couronne. Les
circonstances ne me permettent pas de vous donner des instructions sur
tel ou tel objet et d'avoir avec vous une correspondance suivie. Je
vous envoie la présente pour vous servir de pleins pouvoirs et
d'autorisation vis-à-vis les différentes puissances avec lesquelles
vous pouvez avoir à traiter pour moi. Vous connoissez mes intentions,
et je laisse à votre prudence à en faire l'usage que vous jugerez
nécessaire pour le bien de mon service. J'approuve tout ce que vous
ferez pour arriver au but que je me propose, qui est le rétablissement
de mon autorité légitime et le bonheur de mon peuple. Sur ce, je prie
Dieu, monsieur le baron de Breteuil,» etc.]

[Note 203: Le papier est arraché à cette place.]

Adieu, accuse-moi la réception de cette lettre; et si ton mari fait
quelques démarches vis-à-vis du baron, qu'il ne sache pas que je l'en
ai prié, ni même que je t'ai parlé de tout cela.

       *       *       *       *       *

XLVII.

A L'ABBÉ DE LUBERSAC.

                                                14 novembre 1791.

J'ai vu avec plaisir par votre dernière lettre, Monsieur, que votre
santé étoit un peu moins mauvaise: l'hiver sera, dans le pays que vous
habitez, un bien bon temps pour vous. Tous les détails que vous me
donnez m'ont fait un grand plaisir. La dévotion des Romains ne me
tente point du tout. Est-il possible qu'il y ait encore tant de
superstition! Je ne connois rien qui rabaisse l'homme comme de penser
que dans cette ville qui a été celle des lumières, qui devroit être la
mieux instruite de la vraie piété, puisque c'est de là que nous
recevons l'explication des devoirs qui nous sont tracés; que dans
cette même ville l'on craigne de changer le genre de dévotion du
peuple, crainte de l'arracher de son coeur; notre exemple
n'encouragera certes pas sur cela: car, à force de lumières, nous
sommes parvenus à une incrédulité, à une indifférence bien
affligeante, et effrayante pour le moment présent et pour ses suites.
Cependant l'on n'a point encore porté de décret contre les prêtres;
l'Assemblée paroît vouloir y mettre une grande sévérité. Si vous lisez
les papiers publics, vous devez voir qu'il n'y a pas d'indécence que
l'on ne se permette contre eux: cependant Dieu permet que la religion
se soutienne au milieu de cette demi-persécution. Les couvents,
ouverts par ordre du département, présentent le spectacle le plus
édifiant. Les églises sont remplies, les communions sont innombrables,
et tout cela se passe avec le plus grand calme. Dieu veuille que
quelques esprits malins ne viennent pas déranger tout cela! ce dont je
ne serois point étonnée: car, pour nos péchés, Dieu leur a donné un
bien grand pouvoir sur notre malheureuse patrie.

Il faut que je vous quitte, Monsieur, mais cela ne sera pas sans vous
prier de ne pas m'oublier, et vous assurer, de mon côté, que je
n'oublie point votre affaire: mais ce cruel moment, qui retarde tout,
y met souvent obstacle. Ne vous inquiétez pas, et soyez convaincu de
mes sentiments pour vous.

       *       *       *       *       *

XLVIII.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[204].

[Note 204: La reproduction de cette lettre est interdite.]

                                              Ce 17 janvier 1792.

Je vous fais mon compliment, mon coeur, de ce que votre fils s'est
bien tiré de sa petite vérole; elle est si mauvaise cette année, que
l'on doit regarder comme une grâce spéciale de la Providence de s'en
tirer. Votre Stani est bien aimable de se souvenir de moi, cela sera
un grand personnage lorsque je le reverrai; j'ai bien envie, mon
coeur, que ce temps ne soit pas bien éloigné, j'espère que vous n'en
doutez pas. Vous ne me parlez pas de votre santé; est-elle bonne, la
ménagez-vous? On dit que vous lui faites faire quelques culbutes en
phaéton. Je conçois l'indignation que vous avez éprouvée en voyant M.
des Essarts au bal: il faut le plaindre, mon coeur, il le mérite; il
n'a pas senti tout ce qu'il perdoit; un jour peut-être il le sentira:
des Essarts, née pour plaire à tout ce qui savoit l'apprécier, n'a pas
été heureuse en ce monde comme elle auroit dû l'être, à en juger par
nos yeux; mais Dieu savoit bien ce qu'il faisoit: étant destinée à
habiter peu de temps sur cette terre malheureuse, il l'a purifiée par
mille épreuves diverses, afin de pouvoir la mieux récompenser. La
pauvre petite jouit maintenant des sacrifices que Dieu a exigés
d'elle. Sa mère est bien à plaindre, mais sa vertu et son courage
sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire; soumise à la volonté de
Dieu, elle est calme et résignée à tout ce qu'il demande d'elle. Que
de réflexions ces événements ne doivent-ils pas faire faire! Si Démon
n'étoit pas de sa nature si étourdie, je dirois qu'elle en a sûrement
fait son profit. Je regrette des Essarts de toute mon âme, mais quand
je pense à ce qu'elle auroit peut-être eu à souffrir, j'admire la
bonté de Dieu.

Je suis charmée, mon coeur, de ce que vous me dites sur des êtres qui
me sont bien chers; je désire vivement les voir heureux, et bien
d'autres encore. Adieu, ma petite Démon, je vous embrasse et vous aime
de tout mon coeur.

Dites bien des choses à votre mari et à votre beau-frère, et embrassez
Stani pour moi.

       *       *       *       *       *

XLIX.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                              Ce 24 janvier 1792.

Tu veux que je te prêche, ma chère Raigecourt. J'en aurois bonne
envie, si je croyois que cela te fût le moins du monde utile. Mais je
ne puis te dissimuler que Dieu ne m'a pas accordé grâce pour cela. Si
j'étois votre directeur, je sais bien ce que je vous dirois, et ce que
j'exigerois de vous; mais ne l'étant pas, tout ce que je me permettrai
de te dire, c'est que je ne crois pas que tu sois dans la voie de
Dieu. Tu te fais illusion par l'humiliation où tu tiens ton esprit;
sur la douleur que tu reçois toujours de la mort de ton fils. Cette
humilité nourrit ton amour-propre, aigrit ton coeur, met ton âme à la
gêne, et nuit au sacrifice que Dieu a exigé de toi, que tu n'as pas
encore fait et qu'il attend avec toute la patience et la bonté d'un
père et d'un ami indulgent. Mais, me direz-vous: je dis à Dieu qu'il a
raison. C'est fort bien; mais je te connois, Raigecourt: cette parole
ne s'échappe jamais sans un serrement de coeur affreux. Eh bien! si
j'étois toi, je ne dirois plus cette parole, mais bien celle-ci:
«Seigneur, je m'abandonne à tout ce qu'il plaira à votre bonté
d'ordonner pour mon salut. Sauvez-moi, mon Dieu, et que je vous aime:
voilà tout ce que je désire.»

Je joindrois à cette aspiration le sentiment de l'abandon du coeur, et
le calme que nécessairement elle doit te faire éprouver. Joins à cela
de demander à Dieu de faire lui-même pour vous et avec vous ce
sacrifice que vous n'avez pas encore arraché de votre coeur.
Joignez-le à celui de Jésus-Christ. Mettez-vous en esprit au pied de
la Croix. Laissez couler le sang de Jésus-Christ sur vos plaies.
Demandez-lui de les guérir. Et si après avoir mis tout cela en
pratique, vous vous trouvez soulagée, et presque froide, prenez bien
garde d'en remercier Dieu et de ne vous pas faire de reproche
d'insensibilité, que vous croiriez peu mériter par le contraste de
votre position. Mais, mon coeur, ne mettez tout ceci en pratique que
si vous vous y sentez de l'attrait, si votre coeur est touché; car
s'il ne l'est pas, tout cela ne vaudroit rien. Vis-à-vis de Dieu,
l'esprit doit être mis totalement de côté, le coeur doit seul agir
avec la plus grande simplicité et confiance.

J'ai fait remettre ta lettre: on m'a dit que l'on te répondroit. Nous
avons eu du tapage pour le sucre tous ces jours-ci. Aujourd'hui tout
est calme; du moins je le crois, car c'est sur le rapport des autres
que je crois qu'il y en a eu, n'ayant pas vu le moindre mouvement.

La Princesse prend du quinquina. Son écriture n'est pas changée, ce
qui me prouve qu'elle n'est pas très-affoiblie. Adieu, je t'embrasse
de tout mon coeur et t'aime de même.

Je t'envoie des pratiques de dévotion que nous commençons samedi
prochain.

       *       *       *       *       *

L.

AU COMTE D'ARTOIS.

                                              Le 19 février 1792.

Vous savez, mon cher Frère, quelle est mon amitié pour vous, et si je
me réjouis de vous savoir en bonne santé. Je crois, moi qui suis sur
les lieux, que vous êtes injuste envers la personne: vous n'avez pas
au fond de meilleure amie. Je prie Dieu qu'il répande sur vous ses
bénédictions et ses lumières, et vous jugerez mieux. L'éloignement est
par tous les côtés une calamité et une souffrance, puisqu'il jette des
nuages où ne devroit luire que l'amitié. Je vous écrirai plus au long
sur tout cela par l'occasion que vous savez, et je vous prouverai que
jamais vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre et dévouée
que moi.

       *       *       *       *       *

LI.

A MADAME DE RAIGECOURT.

                                              Ce 22 février 1792.

Je verrai, mon coeur, dans un moment où ma bourse sera moins vide, ce
que je pourrai faire pour ces bons et saints Pères de la Vallée
Sainte[205]. Quelle vie que celle-là! et combien nous devrions rougir
en lui comparant la nôtre! Cependant une partie de ces saints n'ont
peut-être pas autant de péchés que nous à expier. Ce qui doit
consoler, c'est que Dieu n'exige pas de tout le monde ce qu'il exige
d'eux, et que, pourvu que l'on soit fidèle dans le peu que l'on fait,
il est content.

[Note 205: Les Trappistes.]

Je te trouve d'une grande sévérité pour Françoise[206]. Je souhaite
que cela tourne bien. Mais je ne puis te dissimuler que je trouve que
tu joues gros jeu. Songe qu'elle n'est peut-être pas destinée à vivre
retirée dans un chapitre; qu'un temps viendra où elle pourra aller au
bal, et que pour lors elle se livrera avec plus de fureur à ce
plaisir. Je crois qu'il seroit plus prudent de l'y mener quelquefois,
et de s'attacher, dans les conversations que tu pourrois avoir avec
elle, à lui faire sentir le vide des plaisirs de ce bas monde. Au
reste, mon coeur, je ne sais pas pourquoi je te parle de cela, car
Dieu, que tu consultes sûrement avec soin, te donne les lumières dont
tu as besoin pour la bien conduire, et puisque son confesseur est de
cette sévérité-là, je n'ai rien à dire. Mais, mon coeur, est-ce le
tien que tu lui as donné? Si cela est, pourquoi ne l'aimes-tu pas? Il
me semble que ton zèle devroit être satisfait de la pâture qu'on lui
donne. J'en juge d'après cet échantillon.

[Note 206: Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, soeur de madame
de Raigecourt.]

La Reine et ses enfants ont été avant-hier à la Comédie. Il y a eu un
tapage infernal d'applaudissements. Les Jacobins ont voulu faire le
train; mais ils ont été battus. On a fait répéter quatre fois le duo
du valet et de la femme de chambre des _Événements imprévus_, où il
est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur maître et leur maîtresse; et
au moment où ils disent: _Il faut les rendre heureux_, une grande
partie de la salle s'est écriée: Oui, oui!... Conçois-tu notre nation!
Il faut convenir qu'elle a de charmants moments. Sur ce, je te
souhaite le bonsoir et te prie de bien prier Dieu, ce carême, pour
qu'il nous regarde en pitié; mais, mon coeur, aie soin de ne penser
qu'à sa gloire, et mets de côté tout ce qui tient au monde. Je
t'embrasse.

       *       *       *       *       *

LII.

AU COMTE D'ARTOIS.

                                              Le 23 février 1792.

Votre dernière lettre m'a été remise ce matin, mon cher Frère, et j'ai
été bien heureuse d'y trouver moins d'amertume que dans la précédente.
Cependant, je vous ai promis d'ajouter quelques mots à ce que je vous
ai écrit il y a quelques jours, et je suis votre amie trop sincère
pour ne pas le faire. Je trouve que le fils[207] a trop de sévérité
pour la belle-mère[208]. Elle n'a pas les défauts qu'on lui reproche.
Je crois qu'elle a pu écouter des conseils suspects, mais elle
supporte les maux qui l'accablent avec un courage fort, et il faut
encore plus la plaindre que la blâmer, car elle a de bonnes
intentions. Elle cherche à fixer les incertitudes du père[209], qui,
pour le malheur de sa famille, n'est plus le maître, et je ne sais si
Dieu voudra que je me trompe, mais je crains bien qu'elle ne soit
l'une des premières victimes de tout ce qui se passe, et j'ai le coeur
trop serré à ce pressentiment pour avoir encore du blâme. Dieu est
bon, il ne voudra pas continuer à laisser subsister le peu d'accord
qu'il y a dans une famille à qui l'ensemble et la bonne harmonie
seroient si utiles; j'en frémis quand j'y pense, et cela m'ôte le
sommeil, car ce désaccord nous tuera tous. Vous savez la différence
d'habitudes et de sociétés que votre soeur a toujours eue avec la
belle-mère: malgré cela, on se sentiroit du rapprochement pour elle
quand on la voit injustement accuser et quand on regarde en face
l'avenir. C'est bien fâcheux qu